Les poètes maudits
1884
Un texte du domaine public.
Une édition libre.
ISBN—978-2-8247-1177-5
BIBEBOOK
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Tristan Corbière fut un Breton, un marin, et le dédaigneux par excellence, œs triplex. Breton sans guère de pratique catholique, mais croyant en diable ; marin ni militaire, ni surtout marchand, mais amoureux furieux de la mer, qu’il ne montait que dans la tempête, excessivement fougueux sur ce plus fougueux des chevaux (on raconte de lui des prodiges d’imprudence folle), dédaigneux du Succès et de la Gloire au point qu’il avait l’air de défier ces deux imbéciles d’émouvoir un instant sa pitié pour eux !
Passons sur l’homme qui fut si haut, et parlons du poète.
Comme rimeur et comme prosodiste il n’a rien d’impeccable, c’est-à-dire d’assommant. Nul d’entre les Grands comme lui n’est impeccable, à commencer par Homère qui somnole quelquefois, pour aboutir à Gœthe le très humain, quoi qu’on dise, en passant par le plus qu’irrégulier Shakspeare. Les impeccables, ce sont… tels et tels. Du bois, du bois et encore du bois. Corbière était en chair et en os tout bêtement.
Son vers vit, rit, pleure très peu, se moque bien, et blague encore mieux. Amer d’ailleurs et salé comme son cher Océan, nullement berceur ainsi qu’il arrive parfois à ce turbulent ami, mais roulant comme lui des rayons de soleil, de lune et d’étoiles dans la phosphorescence d’une houle et de vagues enragées !
Il devint Parisien un instant, mais sans le sale esprit mesquin : des hoquets, un vomissement, l’ironie féroce et pimpante, de la bile et de la fièvre s’exaspérant en génie et jusqu’à quelle gaîté !
Exemple :
Avant de passer au Corbière que nous préférons, tout en raffolant des autres, il faut insister sur le Corbière parisien, sur le Dédaigneux et le Railleur de tout et de tous, y compris lui-même.
Lisez encore cette
Nous en passons et des plus amusants.
Du reste, il faudrait citer toute cette partie du volume, et tout le volume, ou plutôt il faudrait rééditer cette œuvre unique, Les Amours Jaunes1, parue en 1873, aujourd’hui introuvable ou presque 2, où Villon et Piron se complairaient à voir un rival souvent heureux, — et les plus illustres d’entre les vrais poètes contemporains un maître à leur taille, au moins !
Et tenez, nous ne voulons pas encore aborder le Breton et le marin sans quelques dernières expositions de vers détachés, qui existent par eux-mêmes, de la partie des Amours Jaunes qui nous occupe.
A propos d’un ami mort « de chic, de boire ou de phthisie » :
A propos du même, probablement :
Comme il était bien Lui, ce Jeune plein de sève !
Apre à la vie O gué !... et si doux en son rêve.
Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment !
Enfin ce sonnet endiablé, d’un rhythme si beau :
Admirons bien humblement, — entre parenthèses, cette langue forte, simple en sa brutalité, charmante, correcte étonnamment, cette science, au fond, du vers, cette rime rare sinon riche à l’excès.
Et parlons cette fois du Corbière plus superbe encore.
Quel Breton bretonnant de la bonne manière ! L’enfant des bruyères et des grands chênes et des rivages que c’était ! Et comme il avait, ce faux sceptique effrayant, le souvenir et l’amour des fortes croyances bien superstitieuses de ses rudes et tendres compatriotes de la côte !
Écoutez ou plutôt voyez, voyez ou plutôt écoutez (car comment exprimer ses sensations avec ce monstre-là ?) ces fragments, pris au hasard, de son Pardon de Sainte Anne.
Impossible de tout citer de ce Pardon dans le cadre restreint que nous nous sommes imposé. Mais il nous paraîtrait mal de prendre congé de Corbière sans donner en entier le poème intitulé la Fin, où est toute la mer.
O combien de marins, combien de capitaines
Etc.
(V. Hugo.)
Eh bien, tous ces marins — matelots, capitaines,
q
Nous avons eu la joie de connaître Arthur Rimbaud. Aujourd’hui des choses nous séparent de lui sans que, bien entendu, notre très profonde admiration ait jamais manqué à son génie et à son caractère.
A l’époque relativement lointaine de notre intimité, Arthur Rimbaud était un enfant de seize à dix-sept ans, déjà nanti de tout le bagage poétique qu’il faudrait que le vrai public connût et que nous essaierons d’analyser en citant le plus que nous pourrons.
L’homme était grand, bien bâti, presque athlétique, au visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant. Ardennais, il possédait en plus d’un joli accent de terroir trop vite perdu, le don d’assimilation prompte propre aux gens de ce pays-là, — ce qui peut expliquer le rapide dessèchement sous le soleil fade de Paris, de sa veine, pour parler comme nos pères, de qui le langage direct et correct n’avait pas toujours tort, en fin de compte !
Nous nous occuperons d’abord de la première partie de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, œuvre de sa toute jeune adolescence, — gourme sublime, miraculeuse, puberté ! — pour ensuite examiner les diverses évolutions de cet esprit impétueux, jusqu’à sa fin littéraire.
Ici une parenthèse, et si ces lignes tombent d’aventure sous ses yeux, qu’Arthur Rimbaud sache bien que nous ne jugeons pas les mobiles des hommes et soit assuré de notre complète approbation (de notre tristesse noire, aussi) en face de son abandon de la poésie, pourvu, comme nous n’en doutons pas que cet abandon soit, pour lui, logique, honnête et nécessaire.
L’œuvre de Rimbaud, remontant à la période de son extrême jeunesse, c’est-à-dire 1869, 70, 71, est assez abondante et formerait un volume respectable. Elle se compose de poèmes généralement courts, de sonnets, triolets, pièces en strophes de quatre, cinq et de six vers. Le poète n’emploie jamais la rime plate. Son vers, solidement campé, use rarement d’artifices. Peu de césures libertines, moins encore de rejets. Le choix des mots est toujours exquis, quelquefois pédant à dessein. La langue est nette et reste claire quand l’idée se fonce ou que le sens s’obscurcit. Rimes très honorables.
Nous ne saurions mieux justifier ce que nous disions-là qu’en vous présentant le sonnet des
La Muse (tant pis ! vivent nos pères !) la Muse, disons-nous, d’Arthur Rimbaud prend tous les tons, pince toutes les cordes de la harpe, gratte toutes celles de la guitare et caresse le rebec d’un archet agile s’il en fut.
Goguenard et pince-sans-rire, Arthur Rimbaud l’est, quand cela lui convient, au premier chef, tout en demeurant le grand poète que Dieu l’a fait.
A preuve l’Oraison du soir, et ces Assis à se mettre à genoux devant !
Les Assis ont une petite histoire qu’il faudrait peut-être rapporter pour qu’on les comprit bien.
Arthur Rimbaud, qui faisait alors sa seconde en qualité d’externe au lycée de øøø, se livrait aux écoles buissonnières les plus énormes et quand il se sentait — enfin ! fatigué d’arpenter monts, bois et plaines nuits et jours, car quel marcheur ! il venait à la bibliothèque de ladite ville et y demandait des ouvrages malsonnants aux oreilles du bibliothécaire en chef dont le nom, peu fait pour la postérité danse au bout de notre plume, mais qu’importe ce nom d’un bonhomme en ce travail malédictin ? L’excellent bureaucrate, que ses fonctions mêmes obligeaient à délivrer à Rimbaud, sur la requête de ce dernier, force Contes Orientaux et libretti de Favart, le tout entremêlé de vagues bouquins scientifiques très anciens et très rares, maugréait de se lever pour ce gamin et le renvoyait volontiers, de bouche, à ses peu chères études, à Cicéron, à Horace, et à nous ne savons plus quels Grecs aussi. Le gamin, qui, d’ailleurs, connaissait et surtout appréciait infiniment mieux ses classiques que ne le faisait le birbe lui-même, finit par « s’irriter », d’où le chef-d’œuvre en question.
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves
Nous avons tenu à tout donner de ce poème savamment et froidement outré, jusqu’au dernier vers si logique et d’une hardiesse si heureuse. Le lecteur peut ainsi se rendre compte de la puissance d’ironie, de la verve terrible du poète dont il nous reste à considérer les dons plus élevés, dons suprêmes, magnifique témoignage de l’intelligence, preuve fière et française, bien française, insistons-y par ces jours de lâche internationalisme, d’une supériorité naturelle et mystique de race et de caste, affirmation sans conteste possible de cette immortelle royauté de l’Esprit, de l’Ame et du Cœur humains : la Grâce et la Force et la grande Rhétorique niée par nos intéressants, nos substils, nos pittoresques, mais étroits et plus qu’étroits, étriqués Naturalistes de 1883 !
La Force, nous en avons eu un spécimen dans les quelques pièces insérées ci-dessus, mais encore y est-elle à ce point revêtue de paradoxe et de redoutable belle humeur qu’elle n’apparaît que déguisée en quelque sorte. Nous la retrouverons dans sont intégrité, toute belle et toute pure, à la fin de ce travail. Pour le moment, c’est la Grâce qui nous appelle, une grâce particulière, inconnue certes jusqu’ici, où le bizarre et l’étrange salent et poivrent l’extrême douceur, la simplicité divine de la pensée et du style.
Nous ne connaissons pour notre part dans aucune littérature quelque chose d’un peu farouche et de si tendre, de gentiment caricatural et de si cordial, et de si bon, et d’un jet franc, sonore, magistral, comme
Qu’en dites-vous ? Nous, trouvant dans un autre art des analogies que l’originalité de ce « petit cuadro » nous interdit de chercher parmi tous poètes possibles, nous dirions, c’est du Goya pire et meilleur. Goya et Murillo consultés nous donneraient raison, sachez-le bien.
Du Goya encore les Chercheuses de Poux, cette fois du Goya lumineux exaspéré, blanc sur blanc avec les effets roses et bleus et cette touche singulière jusqu’au fantastique. Mais combien supérieur toujours le poète au peintre et par l’émotion haute et par le chant des bonnes rimes !
Soyez témoins :
Il n’y a pas jusqu’à l’irrégularité de rime de la dernière stance, il n’y a pas jusqu’à la dernière phrase, restant entre son manque de conjonction : et le point final, comme suspendue et surplombante, qui n’ajoutent en légèreté d’esquisse, en tremblé de facture au charme frêle du morceau. Et le beau mouvement, le beau balancement lamartinien, n’est-ce pas ? dans ces quelques vers qui semblent se prolonger dans du rêve et de la musique ! Racinien même, oserions-nous ajouter, et pourquoi ne pas aller jusqu’à cette confession, virgilien ?
Bien d’autres exemples de grâce exquisement perverse ou chaste à vous ravir en extase nous tentent, mais les limites normales de ce second essai déjà long nous font une loi de passer outre à tant de délicats miracles et nous entrerons sans plus de retard dans l’empire de la Force splendide où nous convie le magicien avec son
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures
J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
Maintenant quel avis formuler sur les Premières Communions, poème trop long pour prendre place ici, surtout après nos excès de citations, et dont d’ailleurs nous détestons bien haut l’esprit, qui nous paraît dériver d’une rencontre malheureuse avec le Michelet sénile et impie, le Michelet de dessous les linges sales de femmes et de derrière Parny (l’autre Michelet, nul plus que nous ne l’adore), oui, quel avis émettre sur ce morceau colossal, sinon que nous en aimons la profonde ordonnance et tous les vers sans exception ? Il y en a d’ainsi :
Paris se repeuple, écrit au lendemain de la « Semaine sanglante, » fourmille de beautés.
Dans cet ordre d’idées, les Veilleurs, poème qui n’est plus, hélas ! en notre possession, et que notre mémoire ne saurait reconstituer, nous ont laissé l’impression la plus forte que jamais vers nous aient causée. C’est d’une vibration, d’une largeur, d’une tristesse sacrée ! Et d’un tel accent de sublime désolation, qu’en vérité nous osons croire que c’est ce qu’Arthur Rimbaud a écrit de plus beau, de beaucoup !
Maintes autres pièces de premier ordre nous ont ainsi passé par les mains, qu’un hasard malveillant et le tourbillon de voyages passablement accidentés nous firent perdre. Aussi adjurons-nous ici tous nos amis connus ou inconnus qui posséderaient les Veilleurs, Accroupissements, les Pauvres à l’église, les Réveilleurs de la nuit, Douaniers, les Mains de Jeanne-Marie, Sœur de charité et toutes choses signées du nom prestigieux, de bien vouloir nous les faire parvenir pour le cas probable où le présent travail dût se voir complété. Au nom de l’honneur des Lettres, nous leur réitérons notre prière : Les manuscrits seront religieusement rendus, dès copie prise, à leurs généreux propriétaires.
Il est temps de songer à terminer ceci qui a pris de telles proportions pour ces raisons excellentes :
Le nom et l’œuvre de Corbière, ceux de Mallarmé sont assurés pour la suite des temps ; les uns retentiront sur la lèvre des hommes, les autres dans toutes les mémoires dignes d’eux. Corbière et Mallarmé ont imprimé, — cette petite chose immense. Rimbaud trop dédaigneux, plus dédaigneux même que Corbière qui du moins a jeté son volume au nez du siècle, n’a rien voulu faire paraître en fait de vers.
Une seule pièce, d’ailleurs sinon reniée ou désavouée par lui, a été insérée à son insu, et ce fut bien fait, dans la première année de la Renaissance, vers 1873. Cela s’appelait les Corbeaux.Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous, mais ce n’est pas encore ça. Nous sommes fier d’offrir à nos contemporains intelligents bonne part de ce riche gâteau, du Rimbaud !
Eussions-nous consulté Rimbaud (dont nous ignorons l’adresse, aussi bien vague immensément) il nous aurait, c’est probable, déconseillé d’entreprendre ce travail pour ce qui le concerne.
Ainsi, maudit par lui-même, ce Poète Maudit ! Mais l’amitié, la dévotion littéraires que nous lui vouerons toujours nous ont dicté ces lignes, nous ont fait indiscret. Tant pis pour lui ! Tant mieux, n’est-ce pas ? pour vous. Tout ne sera pas perdu du trésor oublié par ce plus qu’insouciant possesseur, et si c’est un crime que nous commettons, felix culpa, alors !
Après quelque séjour à Paris, puis diverses pérégrinations plus ou moins effrayantes, Rimbaud vira de bord et travailla (lui !) dans le naïf, le très et l’exprès trop simple, n’usant plus que d’assonances, de mots vagues, de phrases enfantines ou populaires. Il accomplit ainsi des prodiges de ténuité, de flou vrai, de charmant presque inappréciable à force d’être grêle et fluet.
Mais le poète disparaissait. — Nous entendons parler du poète correct dans le sens un peu spécial du mot.
Un prosateur étonnant s’ensuivit. Un manuscrit dont le titre nous échappe et qui contenait d’étranges mysticités et les plus aigus aperçus psychologiques tomba dans des mains qui l’égarèrent sans bien savoir ce qu’elles faisaient.
Une Saison en Enfer, parue à Bruxelles, 1873. chez Poot et Cie, 37, rue aux Choux, sombra corps et biens dans un oubli monstrueux, l’auteur ne l’ayant pas « lancée » du tout. Il avait bien autre chose à faire.
Il courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche d’ailleurs, s’il l’eût voulu, de famille et de position) après avoir écrit, en prose encore, une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le craignons bien 1
Il disait dans sa Saison en Enfer : « Ma journée est faite. Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront. »
Tout cela est très bien et l’homme a tenu parole. L’homme en Rimbaud est libre, cela est trop clair et nous le lui avons concédé en commençant, avec une réserve bien légitime que nous allons accentuer pour conclure. Mais n’avons-nous pas eu raison, nous, fou du poète, de le prendre, cet aigle, et de le tenir dans cette cage-ci, sous cette étiquette-ci, et ne pourrions-nous point par surcroît et surérogation (si la Littérature devait voir se consommer une telle perte) nous écrier avec Corbière, son frère aîné, non pas son grand frère, ironiquement ? Non. Mélancoliquement ? O oui ! Furieusement ? Ah qu’oui !
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Dans un livre qui ne paraîtra pas nous écrivions naguère, à propos du Parnasse Contemporain et de ses principaux rédacteurs : « Un autre poète et non le moindre d’entre eux, se rattachait à ce groupe.
« Il vivait alors en province d’un emploi de professeur d’anglais, mais correspondait fréquemment avec Paris. Il fournit au Parnasse des vers d’une nouveauté qui fit scandale dans les journaux. Préoccupé, certes ! de la beauté, il considérait la clarté comme une grâce secondaire, et pourvu que son vers fut nombreux, musical, rare, et, quand il le fallait, languide ou excessif, il se moquait de tout pour plaire aux délicats, dont il était, lui, le plus difficile. Aussi, comme il fut mal accueilli par la Critique, ce pur poète qui restera tant qu’il y aura une langue française pour témoigner de son effort gigantesque ! Comme on dauba sur son « extravagance un peu voulue », ainsi que s’exprimait « un peu » trop indolemment un maître fatigué qui l’eût mieux défendu peut-être au temps qu’il était le lion aussi bien endenté que violemment chevelu du romantisme ! Dans les feuilles plaisantes, « au sein » des Revues graves, partout ou presque, il devint à la mode de rire, de rappeler à la langue l’écrivain accompli, au sentiment du beau le sûr artiste. Parmi les plus influents, des sots traitèrent l’homme de fou ! Symptôme honorable encore, des écrivains dignes du nom firent la concession de se mêler à cette publicité incompétente ; on vit « en demeurer stupides » des gens d’esprit et de goût fiers, des maîtres de l’audace juste et du grand bon sens, M. Barbey d’Aurevilly, hélas ! Agacé par l’Im-pas-si-bi-li-té toute théorique des Parnassiens (il fallait bien LE mot d’ordre en face du Débraillé à combattre), ce romancier merveilleux, ce polémiste unique, cet essayste de génie, le premier sans conteste d’entre nos prosateurs admis, publia contre le Parnasse dans le Nain Jaune une série d’articles où l’esprit le plus enragé ne le cédait qu’à la cruauté la plus exquise ; le « médaillonnet » consacré à Mallarmé fut particulièrement joli, mais d’une injustice qui révolta chacun d’entre nous pirement que toutes blessures personnelles. Qu’importèrent d’ailleurs, qu’importent encore ces torts de l’Opinion à Stéphane Mallarmé et à ceux qui l’aiment comme il faut l’aimer (ou le détester) — immensément ! » (Voyage en France par un Français : Le Parnasse contemporain.)
Rien à changer de cette appréciation d’il y a six ans à peine du reste, et qui pourrait être datée du jour où nous lûmes pour la première fois des vers de Mallarmé.
Depuis ce temps-là le poète a pu augmenter sa manière, faire davantage ce qu’il voulait, — il est resté le même, non pas stationnaire, grand Dieu ! mais mieux éclatant de la lumière graduée d’aube en midi et en après-midi, normalement.
C’est pourquoi nous voulons, évitant de plus fatiguer pour le moment notre petit public de notre prose, lui mettre sous les yeux un sonnet et une terza rima anciens, et inconnus, croyons-nous, qui le conquerront du coup à notre cher poète et cher ami dans le début de son talent s’essayant sur tous les tons d’un instrument incomparable.
Hein, la fleur de serre sans prix ! Cueillie, de quelle jolie sorte ! de la main si forte du maître ouvrier qui forgeait.
S’ils sont vaincus, c’est par un ange très puissant
Ils pouvaient faire aussi sonner comme un tambour
Grâce à lui, s’ils s’en vont tenter un sein fané
Malheureux sans l’orgueil d’une austère infortune,
A la même époque environ, mais évidemment un peu plus tard que plus tôt doivent remonter l’exquise
et la moins vénérable encore qu’adorable
Ces poèmes absolument inédits nous conduisent à ce que nous appellerons l’ère de publicité de Mallarmé. De trop peu nombreuses pièces d’une couleur et d’une musique dès lors très essentielles parurent dans le premier et le second Parnasses Contemporains où l’admiration peut les retrouver à son aise. Les Fenêtres, le Sonneur, Automne, le fragment assez long d’une Hérodiade nous semblent être les suprêmes entre ces choses suprêmes, mais nous ne nous attarderons pas à citer de l’imprimé loin d’être obscur comme du manuscrit, ainsi qu’il est arrivé — comment ? sinon par LA MALÉDICTION qu’il a méritée, mais pas plus héroïquement que les vers de Rimbaud et de Mallarmé — à ce vertigineux livre des Amours Jaunes de ce stupéfiant Corbière : nous préférons vous procurer la joie de lire ce nouvel et précieux inédit se rapportant, suivant nous, à la période intermédiaire en question.
– A vrai dire cette idylle fut méchamment (et méchamment !) imprimée sur la fin du dernier règne par un journal hebdomadaire fort ennuyeux, le Courrier du Dimanche. Mais que pouvait signifier cette hargneuse contre-réclame, puisque pour tous bons esprits le Don du Poème, accusé d’excentricité alambiquée, se trouve être la sublime dédicace par un poète précellent à la moitié de son âme, de quelqu’un de ces horribles efforts qu’on aime pourtant tout en essayant de ne les pas aimer et pour qui l’on rêve toute protection, fût-ce contre soi-même !
Le Courrier du Dimanche était républicain libéral et protestant, mais républicain de tout bonnet ou monarchiste de tout écu, ou indifférent à n’importe quoi de la vie publique, n’est-il pas vrai qu’et nunc et semper et in secula le poète sincère se voit, se sent, se sait maudit par le régime de chaque intérêt, ô Stello ?
Le sourcil du poète se fronce sur le public, mais son œil se dilate et son cœur se raffermit sans se fermer, et c’est ainsi qu’il prélude à son définitif choix d’être :
Quant à ce sonnet, le Tombeau d’Edgar Poe, si beau qu’il nous paraît faible de ne l’honorer que d’une sorte d’horreur panique,
Ne devons-nous point terminer par lui ? Ne concrète-t-il point l’abstraction forcée de notre titre ? N’est-ce point, en termes sybillins plutôt encore que lapidaires, le seul mot à dire en ce sujet terrible, au risque d’être nous aussi maudit, ô gloire ? avec Ceux-ci ?
Et de fait nous nous y tiendrons, à cette dernière citation qui est la bonne en l’espèce non moins qu’intrinsèquement.
Il nous reste, nous le savons, à compléter l’étude entreprise sur Mallarmé et son œuvre ! Quel plaisir ce va nous être, si bref qu’il nous faille faire ce devoir !
Tout le monde (digne de le savoir) sait que Mallarmé a publié en de splendides éditions l’Après-midi d’un Faune, brûlante fantaisie où le Shakespeare d’Adonis aurait mis le feu au Théocrite les plus fougueuses églogues, — et le Toast funèbre à Théophile Gautier, très noble pleur sur un très bon ouvrier. Ces poèmes se trouvant dans la publicité, il nous semble inutile d’en rien citer. Inutile et impie. Ce serait tout en démolir, tant le Mallarmé définitif est un. Coupez donc un sein à une femme belle !
Tout le monde (dont il a été question) connaît également les belles études linguistiques de Mallarmé, ses Dieux de la Grèce et ses admirables traductions d’Edgar Poe, précisément.
Mallarmé travaille à un livre dont la profondeur étonnera non moins que sa splendeur éblouira tous sauf les seuls aveugles. Mais quand donc enfin, cher ami ?
Arrêtons-nous : l’éloge, comme les déluges, s’arrête à certains sommets.
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En dépit en effet d’articles, l’un très complet de ce merveilleux Sainte-Beuve, l’autre peut-être, oserons-nous le dire ? un peu court de Baudelaire, en dépit même d’une sorte de bonne opinion publique qui ne l’assimile pas tout à fait à de vagues Louise Collet, Amable Tastu, Anaïs Ségalas et autres bas-bleus sans importance (nous oubliions Loïsa Puget, d’ailleurs, elle, amusante, paraît-il, pour ceux qui aiment cette note-là), Marceline Desbordes-Valmore est digne par son obscurité apparente mais absolue, de figurer parmi nos Poètes maudits, et ce nous est, dès lors, un devoir impérieux de parler d’elle le plus au long et le plus en détail possible.
M. Barbey d’Aurevilly la sortait jadis du rang et signalait, avec cette compétence bizarre qu’il a, sa bizarrerie à elle et la compétence vraie bien que féminine qu’elle eut.
Quant à nous, si curieux de bons ou beaux vers pourtant, nous l’ignorions, nous contentant de la parole des maîtres, quand précisément Arthur Rimbaud nous connut et nous força presque de lire toutce que nous pensions être un fatras avec des beautés dedans.
Notre étonnement fut grand et demande quelque temps pour être expliqué.
D’abord Marceline Desbordes-Valmore était du Nord et non du Midi, nuance plus nuance qu’on ne le pense. Du Nord cru, du Nord, bien (le Midi, toujours cuit, est toujours mieux, mais ce mieux-là surtout pourrait sans doute être l’ennemi du bien vrai), — et ce nous plut à nous du Nord cru aussi, — à la fin !
Puis, nulle cuistrerie avec une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment. Des citations feront foi de ce que nous appellerions notre sagacité.
En les attendant ne pouvons-nous pas revenir sur l’absence totale du Midi dans cette œuvre relativement considérable ? et pourtant combien ardemment compris son Nord espagnol (mais l’Espagne n’a-t-elle pas un flegme, une morgue, plus froids que même tout britannisme ?), son Nord
Oui, rien de l’emphase, rien du toc, rien de la mauvaise foi qu’il faut déplorer chez les œuvres les plus incontestables d’outre-Loire. Et cependant comme c’est chaud, ces romances de la jeunesse, ces souvenirs de l’âge de femme, ces tremblements maternels ! Et doux et sincère, et tout ! Quels paysages, quel amour des paysages ! Et cette passion si chaste, si discrète, si forte et émouvante néanmoins !
Nous avons dit que la langue de Marceline Desbordes-Valmore était suffisante, c’est très suffisante qu’il fallait dire ; seulement nous sommes d’un tel purisme, d’un tel pédantisme, ajouterons-nous, puisque l’on nous en appelle un décadent (injure, entre parenthèses, pittoresque, très automne, bien soleil couchant, à ramasser en somme) que certaines naïvetés, d’aucunes ingénuités de style pourraient heurter parfois nos préjugés d’écrivain visant à l’impeccable. La vérité de notre rectification éclatera dans le cours des citations que nous allons prodiguer.
Mais la passion chaste mais forte que nous signalions, mais l’émotion presque excessive que nous exaltions, c’est le cas de le dire, sans excès alors, non ! après une lecture douloureuse à force d’être consciencieuse de nos premiers paragraphes, nous maintenons leur opinion sur elle.
Et la preuve je la trouve :
Est-ce divin ? mais attendez.
Il faut nous restreindre, et réserver des citations d’un autre ordre.
Et, avant de passer à l’examen de sublimités plus sévères, s’il est permis d’ainsi parler d’une partie de l’œuvre de cette adorablement douce femme, laissez-nous, les larmes littéralement aux yeux, vous réciter de la plume ceci :
C’est le moins envié ; c’est le meilleur, peut-être.
Comme cette tristesse surpasse celle d’Olympioet d’à Olympio, quelque beaux (le dernier surtout) que soient ces deux poèmes orgueilleux ! Mais, rares lecteurs, pardonnez-nous, sur le seuil d’autres sanctuaires de cette église aux cent chapelles, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore, — de chanter avec vous après nous :
Vous nous avez pardonné ?
Et maintenant, passons à la mère, à la fille, à la jeune fille, à l’inquiète, mais si sincère chrétienne, que fut le poète Marceline Desbordes-Valmore.
Nous avons dit que nous essaierions de parler du poète sous tous ses aspects.
Procédons par ordre, et, nous sommes sûr que vous en serez content, par le plus d’exemples possibles. Aussi voici d’abusivement longs spécimens d’abord de la jeune fille romantique dès 1820 et d’un Parny mieux, dans une forme à peine différente, tout en demeurant singulièrement originale.
Elle s’adresse ensuite à sa « Raison », l’adjurant et l’abjurant ensemble, si gentiment ! Du reste nous admirons pour notre part ce monologue à la Corneille qui serait plus tendre que du Racine mais digne et fier comme le style des deux grands poètes avec un tout autre tour.
Entre mille gentillesses un peu mièvres, jamais fades et toujours étonnantes, nous vous prions d’admettre dans cette rapide promenade quelques vers, isolés exprès pour vous tenter vers l’ensemble :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On ressemble au plaisir sous un chapeau de fleurs
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Inexplicable cœur, énigme pour toi-même…
Quant à la Prière perdue, pièce dont font partie ces derniers vers, nous faisons amende honorable à propos de notre mot trop répété de gentillesse d’il n’y a qu’un instant. Avec Marceline Desbordes-Valmore, on ne sait parfois ce que l’on doit dire ou retenir, tant vous trouble délicieusement ce génie, enchanteur lui-même enchanté !
Si quelque chose est de la passion bien exprimée autant que par les meilleurs élégiaques, c’est bien ceci, ou nous ne voulons plus nous y connaître.
Et les amitiés si pures en même temps que les amours si chastes de cette femme tendre et hautaine, qu’en dire suffisamment sinon de conseiller de lire tout son œuvre ? Écoutez encore ces deux trop petits fragments :
Et tout le charme décrit divinement d’une amitié de petites filles,
Voici déjà la note grave.
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Hélas, que ne pouvons-nous ne pas nous borner, au moment de finir cette étude. Que de merveilles locales et cordiales ! quels paysages arrageois et douaisiens, quels bords de Scarpe ! Combien douces, et raisonnablement bizarres (nous nous entendons et vous nous comprenez) ces jeunes Albertines, ces Inès, ces Ondines, cette Laly Galine, ces exquis « mon beau pays, mon frais berceau, air pur de ma verte contrée, soyez béni, doux point de l’univers. »
Il nous faut donc restreindre aux justes (ou plutôt injustes) limites que la froide logique impose aux dimensions voulues de notre petit livre, notre pauvre examen d’un vraiment grand poète. Mais — mais ! — quel dommage de ne vouloir que citer des fragments comme ceux-ci, écrits bien avant que Lamartine éclatât et qui sont, nous y insistons, du Parny chaste et si paisible ! supérieur en ce genre tendre !
Est-ce pur ce « laisse ma main », est-ce amoureux cet « il est minuit », après ce rayon de soleil qu’elle croyait voir encore !
Laissons, en soupirant ! la jeune fille. La femme, nous l’avons entrevue plus haut, quelle femme ! L’amie, ô l’amie ! les vers sur la mort de madame de Girardin !
La mère !
Et quand ce fils va au collège, un cri terrible, n’est-ce pas ?
Ce qu’on ignore le moins de Marceline Desbordes-Valmore, ce sont d’adorables fables, bien à elle, après cet amer Lafontaine et Florian le joli :
Un tout petit enfant s’en allait à l’école ; On avait dit : allez ! il tâchait d’obéir.
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Et « le Petit Peureux » et « le Petit Menteur ! » Oh ! nous vous en supplions, relevez toutes ces gentillesses point fades, point affectées.
chante « la Dormeuse », ce qui veut dire ici « la Berceuse » combien mieux !
Mais après avoir constaté que Marceline Desbordes-Valmore a, le premier d’entre les poètes de ce temps, employé avec le plus grand bonheur des rythmes inusités, celui de onze pieds entre autres, très artiste sans trop le savoir et ce fut tant mieux, résumons notre admiration par cette admirable citation :
S’ils ont dit vrai, c’est là qu’il faut aller s’éteindre,
C’est là qu’il faut descendre, et sans lune et sans jour,
Ah ! j’ai peur d’avoir peur, d’avoir froid, je me cache
Cachant sous ses deux mains son front pâle et flétri
Plus de feu nulle part ! Plus d’oiseaux dans l’espace !
Et de mon cœur absent qui viendra m’oppresser
Et nous aurons des voix, des transports et des flammes
Ici la plume nous tombe des mains et des pleurs délicieux mouillent nos pattes de mouche. Nous nous sentons impuissant à davantage disséquer un ange pareil !
Et, pédant, puisque c’est notre pitoyable métier, nous proclamons à haute et intelligible voix que Marceline Desbordes-Valmore est tout bonnement, — avec George Sand, si différente, dure, non sans des indulgences charmantes, de haut bon sens, de frère et pour ainsi dire de mâle allure — la seule femme de génie et de talent de ce siècle et de tous les siècles en compagnie de Sapho peut-être, et de sainte Thérèse.
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« On ne doit écrire que pour le monde entier… »
« D’ailleurs que nous importe la justice ? Celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire ne connaîtra jamais la signification de ce mot. »
Ces paroles, tirées de la préface de la Révolte(1870), donnent tout Villiers de l’Isle-Adam, l’homme et l’œuvre.
Orgueil immense, justifié.
Un Tout-Paris, celui littéraire et artistique, plutôt nocturne, nocturne bien, attardé aux belles discussions plus qu’aux joies qu’éclairent les gaz intimes, connaît et, sinon l’aime, admire cet homme de génie et ne l’aime peut-être pas assez, parce qu’il doit l’admirer.
De grands cheveux qui grisonnent, une face large pour, on dirait, l’agrandissement des yeux magnifiquement vagues, moustache royale, le geste fréquent, à mille lieues d’être sans beauté, mais parfois étrange et la conversation troublante qu’une hilarité tout-à-coup secoue pour céder la place aux plus belles intonations du monde, basse-taille lente et calme, puis soudain émouvant contralto. Et quelle verve toujours inquiétante au possible ! Une terreur passe parfois parmi les paradoxes, terreur qu’on dirait partagée par le causeur, puis un fou rire tord causeur et auditeurs, tant éclate alors d’esprit tout neuf et de force comique. Toutes les opinions qu’il faut et rien de ce qui ne peut pas ne pas intéresser la pensée défilent dans ce courant magique. Et Villiers s’en va, laissant comme une atmosphère noire où vit dans les yeux le souvenir à la fois d’un feu d’artifice, d’un incendie, d’une série d’éclairs, et du soleil !
L’œuvre est plus difficile à s’en et à en rendre compte que l’Ouvrier qu’on trouve souvent tandis que l’œuvre est rarissime. Nous voulons dire presque introuvable, tant par, un dédain du bruit, non moins que pour des raisons de haute indolence, le poète gentilhomme a négligé la publicité banale en vue de la seule gloire.
Il commença enfant par des vers superbes. Seulement, allez les chercher ! Allez chercher Morgane, Elën, ces drames comme on en a fait peu parmi les plus grands dramatistes, allez chercher Claire Lenoir, un roman unique en ce siècle ! Et la suite, et la fin d’Axel, de l’Ève future, des chefs-d’œuvre de purs chefs-d’œuvre interrompus depuis des années, repris sans cesse comme les cathédrales et les révolutions, hauts comme elles.
Heureusement, Villiers nous promet une grande édition de ses œuvres complètes, six volumes, — et quels ! pour très bientôt 1.
Bien que Villiers soit déjà TRÈS GLORIEUX, et que son nom parte, destiné au plus profond retentissement pour une postérité sans fin, néanmoins nous le classons parmi les Poètes maudits, parce qu’il n’est pas assez glorieux en ces temps qui devraient être à ses pieds.
Et tenez ! comme pour nous ainsi que pour beaucoup de bons esprits, l’Académie Française, — qui a donné à Leconte de l’Isle le fauteuil du célèbre Hugo, lequel Hugo fut, à parler franc, une façon tout de même de grand poète, — a du bien et du mieux, et puisque les Immortels de par delà le Pont des Arts ont, enfin ! consacré la tradition d’un grand poète remplacé par un grand poète après un poète considérable qui fut Népomucène Lemercier remplaçant lui-même nous ne savons plus qui, qui est-ce alors qui pourrait suppléer après sa mort, que nous espérons très éloignée, le poète Classique et Barbare, sinon Monsieur le Comte de Villiers de l’Isle-Adam que recommandent, d’abord, son énorme titre nobiliaire pour tant de ducs, et surtout l’immense talent, le fabuleux génie de ce d’ailleurs charmant camarade, de cet homme du monde accompli sans les inconvénients, de Villiers de l’Isle-Adam pour tout dire et dire tout ?
Maintenant citons et citons bien, namely la « scène muette » de La Révolte.
La pendule au-dessus de la porte sonne une heure du matin, musique sombre ; puis, entre d’assez longs silences, deux heures, puis deux heures et demie, puis trois heures, puis trois heures et demie et enfin quatre heures. Félix est resté évanoui. Le petit jour vient à travers les vitres, les bougies s’éteignent ; une bobèche se brise d’elle-même, le feu pâlit.
La porte du fond se rouvre violemment ; entre Mme Elisabeth tremblante, affreusement pâle ; elle tient son mouchoir sur la bouche, sans voir son mari, elle va lentement vers le grand fauteuil, près de la cheminée. Elle jette son chapeau, et, le front dans ses mains, les yeux fixes, elle tombe assise et se met à rêver à voix basse, — Elle a froid ;ses dents claquent et elle frissonne.
et la scène X de l’acte troisième du Nouveau Mondeoù, après l’exposé très spirituel. et très éloquent des griefs financiers des tenanciers de l’Angleterre en Amérique, tout le monde parle ensemble, comme l’indiquent deux accolades, — et que voici avec les accolades réduites aux proportions de notre texte.
EFFIE, NOELLA, MAUD entonnant un psaume :
« Super flumina Babylonis… »
L’OFFICIER derrière Tom Burnett debout sur l’escabeau et avec une volubilité criarde, dominant le psaume.
Vous êtes en retard, Sir Tom ! C’est jour de rentrée ! Positivement vous êtes en retard. Vous avez passé plusieurs traités avec les explorateurs allemands : coût cent soixante-trois thalers qu’ils prononcent dollars…
(Chant des oiseaux dans les feuillages.)
EFFIE, MAUD, NOELLA, plus fort.
« Sedimus et flebimus… »
L’OFFICIER criant dans l’oreille de Tom Burnett.
… Et avec des négociants de Philadelphie ! Il y a d’assez forts droits à percevoir aussi. Quant aux opérations industrielles, voici le bordereau…
LE CHÉROKOEE assis sur son baril.
Boire du vin ! bien bon ! Le sirop d’érable en fleur !
LE QUAKER EADIE lisant à haute voix.
Les oiseaux se réveillent de la méridienne. Ils reprennent leurs hymnes et tout dans la nature…
(Le dogue aboie.)
LE LIEUTENANT HARRIS montrant Tom Burnett.
Silence ! Laissez-le parler.
UN PEAU-ROUGE confidentiellement à un groupe de nègres.
Si tu vois les abeilles, les blancs vont venir ; si tu vois le bison, l’Indien le suit.
MONSIEUR O’KEENE, à un groupe.
On dit qu’il s’est passé à Boston des choses effrayantes. Figurez-vous que…
TOM BURNETT, hors de lui, à l’officier.
En retard ! ah ça, mais c’est ma ruine ! Il n’y a pas de raison à ce que tout ceci finisse ! Taxez l’air que je respire ! Pourquoi ne m’arrêtez-vous pas au coin du bois, tout de suite ? N’ai-je vécu que pour voir ceci ? C’est bien la peine de travailler, de devenir un honnête homme ! Positivement j’aime mieux, les Mahowks.
(Furieux, vers les femmes.)
Oh ! ce psaume !
(Des singes se balancent aux lianes.)
UN Comanche, à part, les regardant.
Pourquoi l’Homme-d’en-Haut plaça-t-il l’homme rouge au centre et les blancs tout autour ?
MAUD tout d’une haleine, les yeux au ciel et montrant Tom Burnett.
Quelle éloquence l’Esprit saint lui prête !
(Cet ensemble ne doit pas durer une demi-minute à la scène. C’est l’un de ces moments de confusion où la foule prend elle-même la parole.
C’est une explosion soudaine de tumulte où l’on ne distingue que les mots « dollars », « psaumes », « en retard ! », « Babylonis », « Laissez-le parler », « Boston ! » « Méridienne », etc., mêlés à des aboiements, à des cris d’enfants, des piaulements de perroquets. — Des singes effrayés se sauvent de branches en branches, des oiseaux traversent le théâtre de côté et d’autre.)
On a très amèrement critiqué, bafoué même ces deux scènes que nous citons tout exprès pour bien faire correspondre notre titre avec notre sujet.
On a eu tort, car il fallait comprendre que le Théâtre, chose de convention relative, doit faire au poète moderne les concessions qu’il n’a pu se dispenser d’octroyer aux ancêtres.
Nous nous expliquons.
Ce n’est ni de Shakespeare, avec ses poteaux indicateurs, ni du théâtre español et de ses jornadas qui comportent parfois des années et des années que nous parlons.
Non, c’est du Père Corneille si scrupuleux, du non moins correct que tendre Racine, et de ce Molière non moins correct si point si tendre, qu’il retourne. L’unité de lieu, parfois rompue dans ce dernier, ne le cède dans tous les trois qu’à l’unité de temps également violée. Or qu’a voulu faire Villiers dans les deux scènes que nous venons de vous offrir, sinon profiter, dans la première, de tout ce que les Planches permettaient aux trois Classiques français„ quand leur drame se heurtait à des situations trop à l’étroit parmi les gênantes vingt-quatre heures dont la recommandation est attribuée à feu Aristote, — dans la seconde, de la même tolérance dont ils n’ont pas osé user, c’est vrai, quant à ce qui concernait un état de choses plus rapide en quelque sorte que la parole, tolérance que la musique exploite tous les jours avec ses duos, trios et tutti, et la Peinture avec ses perspectives.
Mais non. Défense au génie contemporain de faire ce que faisait le génie antique. On a beaucoup ri de la SCÈNE MUETTE et de la SCÈNE OU TOUT LE MONDE PARLE, et on en rira longtemps. Cependant nous venons de vous prouver irréfutablement et nul ne doute donc que vous ne conveniez, que Villiers a eu non seulement le droit, mais cent fois raison de les écrire comme il aurait eu mille fois tort de ne pas les écrire. Durus rex, sedrex.
L’œuvre de Villiers, rappellerons-nous, va paraître et nous espérons fort que le succès — vous entendez ? — LE SUCCÈS, lèvera la malédiction qui pèse sur l’admirable poète que nous regretterions de quitter sitôt, si ce ne nous était une occasion de lui envoyer notre plus cordial : Courage !
Nous ne parlerons pas des Contes cruels, parce que ce livre a fait son chemin. On trouve là parmi des nouvelles miraculeuses, de trop rares vers de la maturité du poète, de tout petits poèmes doux-amers adressés à ou faits à propos de quelque femme jadis adorée probablement et sûrement méprisée aujourd’hui, — comme il arrive, paraît-il. Nous en exhiberons de courts extraits.
Et comment nous tenir de mettre encore sous vos yeux cette fois une pièce tout entière ? Comme dans Isis, comme dans Morgane, comme dans le Nouveau Monde, comme dans Claire Lenoir, comme dans toutes ses œuvres, Villiers évoque ici le spectre d’une femme mystérieuse, reine d’orgueil, sombre et fière comme la nuit encore et déjà crépusculaire avec des reflets de sang et d’or sur son âme et sur sa beauté.
Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
Mais de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
» J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
Et, sur ces vers qu’il faut qualifier de sublimes, nous prendrons congé définitivement — damné petit espace ! — de l’ami qui les faisait.
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Ce Maudit-ci aura bien eu la destinée la plus mélancolique, car ce mot doux peut, en somme, caractériser les malheurs de son existence, à cause de la candeur de caractère et de la mollesse, irrémédiable ? de cœur qui lui ont fait dire à lui même de lui-même, dans son livre Sapientia,
Et dans son volume Charité, qui vient de paraître :
et qui furent les éléments uniques, entendez-le bien, de cet orage, sa vie !
Son enfance avait été heureuse.
Des parents exceptionnels, un père exquis, une mère charmante, morts, hélas ! le gâtaient en fils unique qu’il était. On l’avait mis toutefois en pension de bonne heure et là commença la déroute. Nous le voyons encore dans sa longue blouse noire, avec sa tête tondue, des doigts dans la bouche, accoudé à la barrière de séparation de deux cours de récréation, qui pleurait presque au milieu des autres gamins, déjà endurcis, jouant ! Même le soir, il se sauva et fut reconduit le lendemain, à force de gâteaux et de promesses, dans le « bahut » où, depuis, à son tour, il se « déprava » devint un vilain galopin pas trop méchant avec de la rêvasserie dans la tête. Ses études étaient indifférentes, et ce fut tant bien que mal qu’il passa son baccalauréat après de vagues succès, en dépit de sa paresse qui n’était, répétons-le, que de la rêvasserie déjà. La postérité saura, si elle s’occupe de lui, que le lycée Bonaparte, depuis Condorcet, puis Fontanes, puis re-Condorcet, fut rétablissement où s’usa le fond de ses culottes de garçonnet et d’adolescent. Une inscription ou deux à l’École de droit et passablement de bocks bus dans les caboulots de ce temps-là, ébauches de brasseries à femmes actuelles, complétèrent ces médiocres humanités. C’est de ce moment qu’il se mit aux vers. Déjà, depuis ses quatorze ans, il avait rimé à mort, faisant des choses vraiment drôles dans le genre obscéno-macabre. Il brûla bien vite, oublia plus vite encore ces essais informes mais amusants et publia Mauvaise Étoile,peu après que plusieurs pièces de lui eussent pris place dans le premier Parnasse à Lemerre. Ce recueil, — c’est de Mauvaise Étoile que nous entendons parler, — eut parmi la presse un joli succès d’hostilité. Mais que faisait au goût de Pauvre Lelian pour la poésie, goût réel, sinon talent encore hors de page ? Et, un an écoulé, il imprimait Pour Cythère, où un progrès très sérieux fut avoué par la critique. Le petit bouquin fit même quelque bruit dans le monde des poètes. Un an après encore, nouvelle plaquette, Corbeilles de noces, proclamant la grâce et la gentillesse d’une fiancée… Et c’est d’alors que put dater « sa plaie ».
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Au sortir de cette mortelle période parut Sapientia, plus haut nommée et citée. Quatre ans auparavant, en plein ouragan, ç’avait été le tour de Flûte et Cor, un volume dont on a parlé, depuis, beaucoup, car il contenait plusieurs parties assez nouvelles.
La conversion de Pauvre Lelian au catholicisme, Sapientia qui en procédait, et l’apparition ultérieure d’un recueil un peu mélangé, Avant-hier et hier, où passablement de notes des moins austères alternaient avec des poèmes presque trop mystiques, firent, dans le petit monde des vraies Lettres, éclater une polémique courtoise, mais vive. Un poète n’était-il pas libre de tout faire pourvu que toùt fût bel et bien fait, ou devait-il se cantonner dans un genre, sous prétexte d’unité ? Interrogé par plusieurs de ses amis sur ce sujet, notre auteur, quelle que soit son horreur native pour ces sortes de consultations, répondit par une assez longue digression, que nos lecteurs liront peut-être non sans intérêt pour sa naïveté.
Voici cette pièce :
« Il est certain que le poète doit, comme tout artiste, après l’intensité, condition héroïque indispensable, chercher l’unité. L’unité de ton (qui n’est pas la monotonie) un style reconnaissable à tel endroit de son œuvre pris indifféremment, des habitudes, des attitudes ; l’unité de pensée aussi et c’est ici qu’un débat pourrait s’engager. Au lieu d’abstractions, nous allons tout simplement prendre notre poète comme champ de dispute. Son œuvre se tranche, à partir de 1880, en deux portions bien distinctes et le prospectus de ses livres futurs indique qu’il y a chez lui parti pris de continuer ce système et de publier, sinon simultanément (d’ailleurs ceci ne dépend que de convenances éventuelles et sort de la discussion), du moins parallèlement, des ouvrages d’une absolue différence d’idées, — pour bien préciser, des livres où le catholicisme déploie sa logique et ses illécebrances, ses blandices et ses terreurs, et d’autres purement mondains : sensuels avec une affligeante belle humeur et pleins de l’orgueil de la vie. Que devient dans tout ceci, dira-t-on, l’unité de pensée préconisée ?
» Mais elle y est ? Elle y est au titre humain, au titre catholique, ce qui est la même chose à nos yeux. Je crois, et je pèche par pensée comme par action ; je crois, et je me repens par pensée en attendant mieux. Ou bien encore, je crois, et je suis bon chrétien en ce moment ; je crois, et je suis mauvais chrétien l’instant d’après. Le souvenir, l’espoir, l’invocation d’un péché me délectent avec ou sans remords, quelquefois sous la forme même et muni de toutes les conséquences du Péché, plus souvent, tant la chair et le sang sont forts, — naturels et animals, tels les souvenirs, espoirs et invocations du beau premier libre-penseur. Cette délectation, moi, vous, lui, écrivains, il nous plaît de la coucher sur le papier et de la publier plus ou moins bien ou mal exprimée ; nous la consignons enfin dans la forme littéraire, oubliant toutes idées religieuses ou n’en perdant pas une de vue. De bonne foi nous condamnera-t-on comme poète ? Cent fois non. Que la conscience du catholique raisonne autrement ou non, ceci ne nous regarde pas.
» Maintenant, les vers catholiques de Pauvre Lelian couvrent-ils littérairement ses autres vers ? Cent fois oui. Le ton est le même dans les deux cas, grave et simple ici, là fiorituré, languide, énervé, rieur et tout ; mais le même ton partout, comme I’Homme mystique et sensuel reste l’homme intellectuel toujours dans les manifestations diverses d’une même pensée qui a ses hauts et ses bas. Et Pauvre Lelian se trouve très libre de faire nettement des volumes de seule oraison en même temps que des volumes de seule impression, de même que le contraire lui serait des plus permis. »
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Depuis, Pauvre Lelian a produit un petit livre de critique, — ô de critique ! d’exaltation plutôt, — à propos de quelques poètes méconnus. Ce libelle se nommait les Incompris, on n’y lisait pas encore, entre autres choses, d’un nommé Arthur Rimbaud, ceci, dont Lelian aimait à symboliser certaines phases de sa propre destinée :
Il prépare, à travers des ennuis de toute nature, plusieurs volumes. Charité a paru en mars dernier. A côté va paraître. Le premier, suite à Sapientia, volume d’un âpre et doux catholicisme, l’autre, un recueil en vers des sensations des plus sincères mais bien osées.
Enfin, il a vu l’impression de deux œuvres en prose, les Commentaires de Socrate, autobiographie un peu généralisée, et Clovis Labscure, titre principal de plusieurs nouvelles pour être l’une et l’autre continuées si le veut Dieu.
Il a bien d’autres projets. Seulement il est malade découragé un peu, et vous demande la permission de s’aller mettre au lit.
– Ah ! depuis, bien remis, il écrit et va ou veut, ce qui est la même chose, vivre Bealtitudo.
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1.Glady frères.
2.Réédition Vanier, 1891.
1.Les Illuminations ont été retrouvées et publiées en 1886 ainsi que beaucoup de poèmes. Une édition des œuvres complètes du poète a été terminée en 1895. (Vanier.)
1.L’Ève future, l’Amour suprême, ont paru, Axel, Tribunal Bonhomet (nouveau titre de Claire Lenoir), ont été réimprimés récemment. Livre divin, livres royaux !