Couverture du livre

Sir Walter Scott

Le Château dangereux

Un texte du domaine public.

Une édition libre.

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Lorsque je m’arrêtai près de la tour sans toiture, où la fleur sauvage parfume l’air humide, où le hibou se plaint dans son berceau de lierre, et dit l’heure de minuit à la clarté de la lune ; les vents dormaient, l’air était assoupi, les étoiles brillaient immobiles dans les cieux ; le renard hurlait sur la colline, et les échos lointains du vallon répétaient ses cris.

ROBERT BURNE

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Chapitre 1 Les Deux Voyageurs.

On a vu des armées prendre la fuite à ce terrible nom : oui, le nom de Douglas mort a gagné des batailles.

John Home.

C’était à la fin d’un des premiers jours d’automne, où la nature, dans une froide province d’Ecosse, se réveillait de son sommeil de l’hiver, et où l’air du moins, sinon encore la végétation, donnait cette promesse d’un adoucissement dans la rigueur de la saison. On vit deux voyageurs dont l’apparence, à cette époque reculée, annonçait suffisamment la vie errante qui, en général, assurait un libre passage à travers un pays même dangereux. Ils venaient du sud-ouest, à peu de milles du château de Douglas, et faisaient route, à ce qu’il semblait, dans la direction de la rivière de ce nom, dont la petite vallée facilitait l’approche de cette fameuse forteresse féodale. Ce cours d’eau, petit en comparaison de l’étendue de sa renommée, servait comme d’égout aux campagnes du voisinage, et en même temps procurait les moyens d’arriver, quoique par une voie difficile, au village et au château. Les hauts-seigneurs à qui ce château avait appartenu durant des siècles auraient pu sans doute, s’ils l’avaient voulu, rendre cette route plus unie et plus commode ; mais ils n’avaient encore que bien peu brillé ces génies qui, par la suite, ont appris à tout le monde qu’il vaut mieux prendre le chemin le plus long en faisant un circuit autour du pied de la montagne, que la gravir en ligne droite d’un côté, et la descendre directement de l’autre, sans s’écarter d’un seul pas pour suivre un chemin plus aisé ; moins encore songeait-on à ces merveilles qui sont dernièrement sorties du cerveau de Mac Adam. Mais, à dire vrai, comment les anciens Douglas auraient-ils pu appliquer ses théories, quand même ils les eussent connues aussi perfectionnées qu’elles le sont aujourd’hui ? Les machines servant au transport des objets et munies de roues, excepté du genre le plus grossier et pour les plus simples opérations de l’agriculture, étaient absolument inconnues. La femme même la plus délicate n’avait pour toute ressource qu’un cheval, ou, en cas de grave indisposition, une litière. Les hommes se servaient de leurs membres vigoureux ou de robustes chevaux pour se transporter d’un lieu dans un autre ; et les voyageurs, les voyageuses particulièrement, n’éprouvaient pas de petites incommodités dans la nature raboteuse du pays. Parfois un torrent grossi leur barrait le passage et les forçait d’attendre que les eaux eussent diminué de violence. Souvent la rive d’une petite rivière était emportée par suite d’une tempête, d’une grande inondation ou de quelque autre convulsion de la nature ; et alors il fallait s’en remettre à sa connaissance des lieux, ou prendre les meilleures informations possibles pour diriger sa route de manière à surmonter des obstacles si terribles.

Le Douglas sort d’un amphithéâtre de montagnes qui bornent la vallée au sud-ouest, et c’est de leurs tributs ainsi qu’à l’aide des orages qu’il entretient son mince filet d’eau. L’aspect général du pays est le même que celui des collines pastorales du sud de l’Ecosse, formant comme d’ordinaire de pâles et sauvages métairies, dont la plupart ont été, à une époque encore plus éloignée de la date de cette histoire, recouvertes d’arbres, comme plusieurs d’entre elles l’attestent encore en portant le nom de Shaw, c’est-à-dire forêt naturelle. Sur les bords même du Douglas le terrain était plat, capable de produire d’abondantes moissons d’avoine et de seigle, et permettait aux habitans de tirer tout l’usage possible de ces productions. A peu de distance des bords de la rivière, si l’on en exceptait quelques endroits plus favorisés, le sol susceptible de culture était de plus en plus entrecoupé de prairies et de bois, qui, bois et prairies, venaient se terminer par de tristes marécages en partie inaccessibles.

C’était surtout une époque de guerre, et nécessairement il fallait bien que toute circonstance de simple commodité cédât au sentiment exclusif du péril ; c’est, pourquoi les habitans, au lieu de chercher à rendre meilleures les routes qui les mettaient en communication avec d’autres cantons, étaient charmés que les difficultés naturelles qui les entouraient ne les missent pas dans la nécessité de construire des fortifications, et d’empêcher qu’on arrivât chez eux des pays moins difficiles à parcourir. Leurs besoins, à peu d’exceptions près, étaient complétement satisfaits, comme nous l’avons déja dit, par les chétives productions qu’ils arrachaient par le travail et à leurs montagnes et à leurs holms[1], ces espèces de plaines leur permettant d’exercer leur agriculture bornée, tandis que les parties les moins ingrates des montagnes et les clairières des forêts leur offraient des pâturages pour leurs bestiaux de toute espèce. Comme les profondeurs de ces antiques forêts naturelles, qui n’avaient été pas même explorées jusqu’au fond, étaient rarement troublées, surtout depuis que les seigneurs du district avaient mis de côté, durant cette période guerrière, leur occupation jadis constante, la chasse, différentes sortes de gibier s’étaient considérablement multipliées, au point que, en traversant les parties les plus désertes du pays montagneux et triste que nous décrivons, on voyait parfois non seulement plusieurs variétés de daims, mais encore ces troupeaux sauvages particuliers à l’Ecosse, ainsi que d’autres animaux qui indiquaient la grossièreté et même la barbarie de l’époque. On surprenait fréquemment le chat sauvage dans les noirs ravins ou dans les halliers marécageux, et le loup, déja étranger aux districts plus populeux du Lothian, se maintenait dans cette contrée contre les empiétemens de l’homme, et était encore une terreur pour ceux qui ont fini par l’expulser complétement de leur île. Dans l’hiver surtout ces sauvages animaux (et l’hiver n’était encore qu’à peine écoulé) étaient ordinairement poussés par le manque de nourriture à une extrême hardiesse, et avaient coutume de fréquenter par bandes nombreuses les champs de bataille, les cimetières abandonnés, même quelquefois les habitations humaines, pour y guetter des enfans, proie, hélas ! sans défense, avec autant de familiarité que le renard s’aventure de nos jours à rôder autour du poulailler de la fermière[2].

De ce que nous avons dit, nos lecteurs, s’ils ont fait (car qui ne l’a point fait aujourd’hui ?) leur tour d’Ecosse, pourront se former une idée assez exacte de l’état sauvage où était encore la partie supérieure de la vallée de Douglas, pendant les premières années du XIVe siècle. Le soleil couchant jetait ses rayons dorés sur un pays marécageux qui présentait vers l’ouest des nappes d’eau plus larges, et était borné par les monts que l’on nommait le grand Cairntable et le petit. Le premier de ces deux monts était, pour ainsi dire, le père des montagnes du voisinage, source de plus de cent rivières, et sans contredit le plus élevé de toute la chaîne, conservant encore sur sa sombre crête et dans les ravins dont ses flancs étaient sillonnés, des restes considérables de ces antiques forêts dont toutes les éminences de cette contrée étaient jadis couvertes, et surtout les collines dans lesquelles les rivières, tant celles qui coulent vers l’est que celles qui s’en vont à l’ouest se décharger dans la Solway, cachent comme autant d’ermites leur source première et peu abondante.

Le paysage était encore éclairé par la réflexion du soleil couchant, tantôt renvoyé par des marais ou des cours d’eau, tantôt s’arrêtant sur d’énormes rochers grisâtres qui encombraient alors le sol, mais que le travail de l’agriculture a depuis fait disparaître, et tantôt se contentant de dorer les bords d’un ruisseau, prenant alors successivement une teinte grise, verte ou rougeâtre, suivant que le terrain lui-même présentait des rocs, du gazon et de la bruyère, ou formait de loin comme un rempart de porphyre d’un rouge foncé. Parfois aussi l’œil s’arrêtait sur la vaste étendue d’un marécage brunâtre et sombre, tandis que les jaunes rayons du soleil étaient renvoyés par un petit lac, avec une nappe d’eau claire, dont le brillant, comme celui des yeux dans la figure humaine, donne la vie et le mouvement à tous les traits d’alentour.

Le plus âgé et le plus robuste des deux voyageurs dont nous avons parlé était un homme bien et même richement habillé, par rapport aux modes du temps, et portait sur son dos, suivant la coutume des ménestrels ambulans, une caisse qui renfermait une petite harpe, une guitare, une viole ou quelque autre instrument de musique propre à l’accompagnement de la voix ; la caisse de cuir l’annonçait d’une manière incontestable, quoique sans indiquer la nature exacte de l’instrument. La couleur du pourpoint de ce voyageur était bleue, celle de ses chausses, ou culotte, était violette, avec des taillades qui montraient une doublure de même couleur que la jaquette. Un manteau aurait dû, suivant la coutume ordinaire, recouvrir ce costume, mais la chaleur du soleil, quoique la saison nouvelle fût encore si peu avancée, avait forcé le ménestrel de le plier aussi mince que possible, et d’en former un paquet long qu’il avait attaché autour de ses épaules, comme la redingote militaire des soldats d’infanterie de nos jours. La netteté avec laquelle ce manteau était arrangé dénotait la précision d’un voyageur qui connaissait depuis long-temps et par expérience toutes les ressources nécessaires contre les changemens de temps. Une grande quantité de rubans étroits ou aiguillettes, formant les ganses avec lesquelles nos ancêtres attachaient leur pourpoint et leurs chausses, constituait une espèce de cordon tout composé de nœuds, bleus et violets, qui entourait le corps du voyageur, et se trouvait ainsi correspondre pour la couleur avec les deux parties de l’habillement que ces cordons étaient destinés à réunir. La toque ordinairement portée avec ce riche costume était de l’espèce avec laquelle Henri VIII et son fils Edouard VI sont habituellement représentés. Elle était plus propre, vu la riche étoffe dont elle était faite, à briller dans un lieu public qu’à garantir d’un orage ou d’une averse. On y remarquait deux couleurs, car elle était composée de différentes taillades bleues et violettes ; et l’homme qui la portait, sans doute pour se donner un certain air de distinction, l’avait ornée d’une plume de dimension considérable, et aussi des couleurs favorites. Les traits au dessus desquels se balançait cette espèce de panache n’avaient absolument rien de remarquable pour l’expression ; cependant, dans un pays si triste que l’ouest de l’Ecosse, il aurait été difficile de passer près de cet individu sans lui accorder plus d’attention qu’il en aurait excitée si on l’eût rencontré dans un lieu où la nature du paysage aurait été plus propre à captiver les regards des passans.

Un œil vif, un air sociable qui semblait dire : « Oui, regardez-moi, je suis un homme qui vaut la peine d’être remarqué et qui mérite bien votre attention, » donnaient néanmoins de l’individu une idée qui pouvait être favorable ou défavorable, suivant le caractère des personnes que rencontrait le voyageur. Un chevalier ou un soldat aurait pu s’imaginer simplement qu’il avait rencontré un joyeux gaillard, bien capable de chanter une chanson, de conter une histoire un peu leste, et de boire sa part d’un flacon, doué enfin de toutes les qualités qui constituent un gai camarade d’hôtellerie, sinon que peut-être il ne mettait pas trop d’empressement à payer un écot. D’un autre côté, un ecclésiastique aurait trouvé que le personnage habillé de bleu et de violet avait des mœurs un peu trop relâchées, et ne savait pas assez contenir sa gaîté dans les justes bornes pour que sa compagnie pût convenir à un ministre des autels. Cependant on voyait sur la physionomie de l’homme de chant une certaine assurance, d’où il était permis de conclure qu’il n’aurait pas été plus déplacé dans des scènes sérieuses que dans des parties de plaisir. Un riche voyageur (et le nombre n’en était pas considérable à cette époque) aurait pu redouter en lui un voleur de profession, ou un homme capable de profiter de l’occasion pour devenir tel ; une femme aurait craint d’être maltraitée par lui, et un jeune homme, une personne timide, eût songé tout de suite à un meurtre ou à de coupables violences. Néanmoins, s’il ne portait pas d’armes cachées, le ménestrel était mal équipé pour entreprendre aucune voie de fait. Sa seule arme visible était un petit sabre recourbé, semblable à ce que nous appelons aujourd’hui un coutelas ; et l’époque aurait justifié tout le monde, si pacifiques que fussent les intentions, de s’armer ainsi contre les dangers de la route. Si un regard lancé à cet homme pouvait sous quelque rapport donner une mauvaise idée de lui à ceux qui le rencontraient en chemin, un coup d’œil jeté sur son compagnon, autant qu’il était possible de conjecturer quel il était, car son manteau lui cachait une partie du visage, aurait pleinement disculpé et même garanti son camarade.

Le plus jeune voyageur paraissait être de la première jeunesse, doux et gentil garçon, qui portait la robe d’Esclavonie, vêtement ordinaire du pèlerin, plus serrée autour de son corps que la rigueur du temps semblait l’exiger ou même le permettre. Sa figure, vue imparfaitement sous le capuchon de son costume de pèlerin, était prévenante au plus haut degré, et quoiqu’il portât aussi une épée, il était facile de voir que c’était plutôt pour se conformer à l’usage que pour s’en servir dans un but criminel. On pouvait remarquer des traces de chagrin sur son front, et de larmes sur ses joues ; telle était même sa tristesse, qu’elle semblait exciter la sympathie de son compagnon plus indifférent, qui d’ailleurs ressentait aussi sa part de la douleur qui laissait de pareilles traces sur une si aimable physionomie. Ils causaient ensemble, et, le plus âgé des deux, tout en prenant l’air respectueux qui convient à l’inférieur parlant à son supérieur, semblait, par le ton et les gestes, témoigner à son camarade de route autant d’intérêt que d’affection.

« Bertram, mon ami dit le jeune voyageur, de combien sommes-nous encore éloignés du château de Douglas ? Nous avons déja parcouru plus de trente milles ; et c’était là, disais-tu, la distance de Cammock au château… ou comment appelles-tu la dernière hôtellerie que nous avons quittée à la pointe du jour ?

– « Cumnock, ma très chère dame… Je vous demande dix mille fois pardon, mon gracieux jeune seigneur. »

« Appelle-moi Augustin, lui répliqua son camarade, si tu veux parler comme il convient le mieux pour le moment. »

« Oh ! pour ce qui est de cela, dit Bertram, si votre seigneurie peut condescendre jusqu’à mettre de côté sa qualité, mon savoir vivre ne m’est si solidement cousu au corps, que je ne puisse le quitter et le reprendre ensuite sans en perdre quelque lambeau ; et puisque votre seigneurie, à qui j’ai juré obéissance, a bien voulu m’ordonner que j’eusse à vous traiter comme mon pauvre fils, il serait honteux à moi de ne pas vous témoigner l’affection d’un père, d’autant plus que je puis bien jurer mes grands dieux que je vous dois des attentions toutes paternelles, quoique je n’ignore pas qu’entre nous deux ce soit le fils qui ait joué le rôle du père, le père qui ait été contenu par la tendresse et la libéralité du fils ; car quand est-ce que j’ai eu faim ou soif, et que la grande table de Berkely[3] n’a point satisfait tous mes besoins ? »

« Je voudrais, répliqua la jeune personne, dont le costume de pèlerin était arrangé de manière à lui donner l’air d’un homme, je voudrais qu’il en eût toujours été ainsi. Mais que servent les montagnes de bœuf et les océans de beurre que produisent, dit-on, nos domaines, s’il y a un cœur affamé parmi nos vassaux, et surtout si c’est toi, Bertram, toi qui as servi pendant plus de trente ans comme ménestrel dans notre maison, qui dois éprouver un pareil mal ? »

« Assurément, madame, répondit Bertram, ce serait une catastrophe semblable à celle qu’on raconte du baron de Fastenough, lorsque sa dernière souris mourut de faim dans la papeterie même ; et si j’échappe à ce voyage sans une telle calamité, je me croirai pour le reste de ma vie hors d’atteinte de la soif ou de la faim. »

– « Tu as déja souffert une ou deux fois de pareils dangers, mon pauvre ami. »

– « Ce que j’ai pu souffrir jusqu’à présent n’est rien en comparaison ; et je serais un ingrat si je donnais un nom si sérieux à l’inconvénient de manquer un déjeûner ou d’arriver trop tard pour dîner. Mais je ne comprends pas en vérité que votre seigneurie puisse endurer si long-temps un accoutrement si lourd. Vous devez sentir aussi que ce n’est pas une plaisanterie que de voyager dans ces montagnes, dont les Ecossais nous donnent si bonne mesure dans leurs milles : et quant au château de Douglas, ma foi, il est encore éloigné de cinq milles environ, pour ne rien dire de ce qu’on appelle en Ecosse un bittock, ce qui équivaut bien a un mille de plus. »

« Il s’agit alors de savoir, dit la jeune personne en potassant un soupir, ce que nous ferons quand, après être venus de si loin, nous trouverons fermées les portes du château, car elles le seront bien avant notre arrivée. »

« J’en donnerais ma parole, répondit Bertram. Les portes de Douglas, confiées à la garde de sir John de Walton, ne s’ouvrent pas si aisément que celles de la dépense de notre château lorsqu’elles sont bien huilées ; et si votre seigneurie veut suivre mon conseil, nous retournerons vers le sud, et en deux jours au plus tard nous serons dans un pays où l’on peut satisfaire les besoins de son estomac dans le plus bref délai possible, comme le proclament toutes les enseignes des auberges ; et le secret de ce petit voyage ne sera connu de personne en ce monde que de nous, aussi vrai que je suis un ménestrel juré et un homme d’honneur. »

– « Je te remercie du conseil, mon honnête Bertram, mais je ne puis en profiter. Si ta connaissance de ce triste pays pouvait t’indiquer quelque maison décente, qu’elle appartînt à des gens riches ou pauvres, je m’y établirais volontiers ; si l’on voulait me le permettre, jusqu’à demain au matin. Les portes du château de Douglas seront alors ouvertes pour des étrangers d’une apparence aussi pacifique que la nôtre, et… et… je l’espère, nous trouverons bien le temps de faire à notre toilette les changemens qui pourront nous assurer un bon accueil, de passer le peigne dans nos cheveux, vous comprenez enfin. »

« Ah ! madame, s’il ne s’agissait pas de sir John de Walton, il me semble que je me hasarderais à vous répondre qu’une figure non lavée, une chevelure en désordre, et un air plus effronté que ne l’est d’ordinaire et que ne peut l’être celui de votre seigneurie, seraient un déguisement plus convenable pour le rôle de fils d’un ménestrel que vous désirez remplir dans la fête qui se prépare. »

– « Comment souffrez-vous en effet que vos jeunes élèves ; soient si malpropres et si effrontés, Bertram ? Quant à moi, je ne les imiterai pas en ce point ; et que sir John soit actuellement au château de Douglas ou n’y soit pas ; je me présenterai devant les soldats qui remplissent les honorables fonctions de portier, le visage propre et la chevelure quelque peu en ordre. Quant à m’en revenir sans avoir vu un château qui m’apparaît presque dans tous mes rêves… Bref, Bertram, tu peux t’en aller, mais je ne te suivrai pas. »

– « Et si jamais je quitte votre seigneurie dans une pareille situation, à présent surtout que votre fantaisie est presque satisfaite, il faudra que ce soit le diable lui-même, le diable en personne, ni plus ni moins, qui m’arrache de votre côté. Quant à un logement, il y a non loin d’ici la maison d’un certain Tom Dickson de Hazelside, une des plus honnêtes gens de la vallée, et qui, quoique simple cultivateur, occupait comme guerrier, lorsque j’étais dans ce pays, un rang aussi haut que tous les nobles gentilshommes qui combattaient autour de Douglas. »

– « Il est donc soldat ? »

– « Lorsque son pays, ou son seigneur, a besoin de son épée… et, à vrai dire, ils jouissent rarement des douceurs de la paix ; mais d’ailleurs il n’a d’ennemis que les loups qui viennent attaquer ses troupeaux. »

– « Mais n’oublie pas, mon fidèle guide, que le sang qui coule dans nos veines est anglais, et que par conséquent nous devons redouter tous ceux qui se proclament ennemis de la Croix-Rouge.

– « Que la foi de cet homme ne vous effraie pas. Vous pouvez vous fier à lui comme au plus digne chevalier et gentilhomme du monde. Il nous sera facile de le décider à nous recevoir avec un air ou une chanson ; et ceci peut vous rappeler que j’ai la résolution, pourvu que votre seigneurie le veuille bien, de temporiser un peu avec les Ecossais, pauvres gens qui aiment tant la musique et qui, n’eussent-ils qu’un sou d’argent[4], le donneraient volontiers pour encourager la gaie science ; je vous promets, dis-je, qu’ils nous accueilleront aussi bien que si nous étions nés sur leurs sauvages montagnes ; et pour toutes les commodités que pourra fournir la maison de Dickson, le fils de l’homme-joie, ma jolie maîtresse n’exprimera pas un désir en vain. Maintenant voulez-vous être assez bonne pour dire à votre ami dévoué, à votre père adoptif, ou plutôt à votre fidèle serviteur, à votre loyal guide, quel est votre bon plaisir dans cette affaire ?

– « Oh ! assurément nous accepterons l’hospitalité de l’Ecossais, puisque vous engagez votre parole de ménestrel que c’est un homme digne de confiance… Vous l’appelez Tom Dickson, n’est-ce pas ? »

– « Oui, tel est son nom ; et la vue de ce troupeau m’indique que nous sommes en ce moment sur ses propriétés. »

– « Vraiment ? dit la jeune femme avec quelque surprise ; et comment êtes-vous assez habile pour le savoir ? »

– « J’aperçois la première lettre de son nom marqué sur ces brebis. Ah ! le savoir est ce qui mène un homme par le monde, aussi bien que s’il avait l’anneau par la vertu duquel les vieux ménestrels disent qu’Adam comprenait le langage des bêtes dans le paradis. Ah ! madame, il y a plus d’esprit sous une blouse de berger que ne se l’imagine une dame qui coud deux morceaux de belle étoffe dans un pavillon d’été. »

– « Soit, bon Bertram. Et quoique je ne sois pas si profondément versée dans la connaissance du langage écrit que tu l’es, toi, il m’est impossible d’en reconnaître jamais l’utilité plus qu’en ce moment. Rendons-nous donc par le court chemin à la maison de Tom Dickson, que ce troupeau indique être dans le voisinage. J’espère que nous n’avons pas loin à aller, quoique l’idée de savoir que notre voyage est abrégé de quelques milles m’a tellement remise de ma fatigue, qu’il me semble que je pourrais faire le reste de la route en dansant. »

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Chapitre 2 Les Archers.

Rosalinde. Eh bien ! voici la forêt des Ardennes.

Touchstone. Hélas ! à présent, que je suis dans les Ardennes, je suis plus insensé. Quand j’étais à la maison, j’étais dans un endroit meilleur ; mais des voyageurs doivent être toujours contens.

Rosalinde. Sois-le donc, bon Touchstone. Vois-tu, qui vient là ?… Un jeune homme et un vieux, d’un pas solennel.

SHAKSPEARE. Comme il vous plaira. Sc. IV, acte II.

Tandis que les voyageurs causaient ensemble, ils atteignirent un détour du sentier d’où le pays se développait plus au loin qu’au milieu des terrains brisés qu’ils avaient jusqu’alors parcourus. Une vallée à travers laquelle coulait un petit ruisseau tributaire présentait tous les traits sauvages, mais non déplaisans, d’un vallon solitaire et verdoyant, planté çà et là de bouquets d’aunes, de noisetiers et de chênes taillis, qui avaient maintenu leur position dans le creux de la vallée, quoiqu’ils eussent disparu des flancs plus rapides et plus exposés de la montagne. La ferme ou la maison seigneuriale (car, à en juger par la grandeur et l’apparence de l’édifice, ce pouvait être l’un ou l’autre) était un bâtiment large, mais bas, dont les murailles et les portes étaient assez solides pour résister à toutes les bandes de voleurs ordinaires. Il n’y avait rien pourtant qui pût la défendre contre une force majeure ; car, dans un pays ravagé par la guerre, le fermier était, alors comme aujourd’hui ; obligé de souffrir sa part des grands maux qui accompagnent un tel état de choses ; et sa condition, qui ne fut jamais digne d’envie, devenait bien pire encore en ce qu’elle ne présentait aucune sécurité. A un demi-mille plus loin environ, on voyait un bâtiment gothique de très petite étendue, d’où dépendait une chapelle presque ruinée : le ménestrel prétendait que c’était l’abbaye de Sainte-Bride. « Autant que je puis savoir, dit-il, on a toléré l’existence de ce couvent, de même qu’on permet à deux ou trois vieux moines ainsi qu’à autant de nonnes qui y demeurent d’y servir Dieu et quelquefois de donner asile à des voyageurs écossais. Ils ont en conséquence contracté des engagemens avec sir John de Walton, et accepté pour supérieur un ecclésiastique sur lequel il croit pouvoir compter. Mais quand il arrive aux voyageurs de laisser échapper quelques secrets, on croit qu’ils finissent toujours par arriver d’une manière ou d’une autre aux oreilles du gouverneur anglais : c’est pourquoi, à moins que votre seigneurie ne le veuille absolument, je pense que nous ferons bien de ne pas aller leur demander l’hospitalité. »

– « Certainement non, si tu peux me procurer un logement où nous aurons des hôtes plus discrets. »

En ce moment deux formes humaines furent vues s’approchant aussi de la ferme, mais dans une direction opposée à celle de nos deux voyageurs, et parlant si haut, car ils paraissaient se disputer, que le ménestrel et sa compagne purent distinguer les voix, quoique la distance fût considérable. Après avoir regardé quelques minutes en plaçant sa main au dessus de ses yeux, Bertram s’écria enfin : « Par Notre-Dame ! c’est mon vieil ami Tom Dickson, j’en suis sûr… Pourquoi donc est-il de si mauvaise humeur contre ce jeune garçon qui peut bien être, je crois, ce petit bambin éveillé, son fils Charles, qui ne faisait que courir et tresser du jonc, il y a quelque vingt ans ? Il est heureux néanmoins que nous trouvions nos amis dehors ; car, j’en réponds, Tom a une bonne pièce de bœuf dans sa marmite, avant de s’aller mettre au lit, et il faudrait qu’il eût bien changé pour qu’un vieil ami n’en eût point sa part ; et qui sait, si nous étions arrivés plus tard, à quelle heure ils pourraient avoir jugé convenable de tirer leurs verrous et de débarder leurs portes si près d’une garnison ennemie ? car, à donner aux choses leurs véritable nom, c’est ainsi qu’il faut appeler une garnison anglaise dans le château d’un noble écossais. »

« Imbécile, répliqua la jeune dame, tu juges sir John de Walton comme tu jugerais quelque grossier paysan pour qui l’occasion de faire ce qu’il veut est une tentation et une excuse de se montrer cruel et tyran. Mais je puis te donner ma parole que, laissant de côté la querelle des royaumes qui, bien entendu, se videra loyalement de part et d’autre sur des champs de bataille, tu reconnaîtras que les Anglais et les Ecossais, sur ce domaine et dans les limites de l’autorité de sir John de Walton, vivent ensemble comme fait ce troupeau de moutons et de chèvres sous un même chien : ennemi que ces animaux fuient en certaines occasions, mais autour duquel néanmoins ils viendraient aussitôt chercher protection si un loup venait à se montrer. »

« Ce n’est pas à votre seigneurie, répliqua Bertram, que je me permettrais d’exposer mon opinion sur ce point ; mais le jeune chevalier, lorsqu’il est recouvert des pieds à la tête de son armure, est bien différent du jeune homme qui se livre au plaisir dans un riche salon au milieu d’une réunion de belles ; et quand on soupe au coin du feu d’un autre, quand votre hôte de tous les hommes du monde se trouve être Douglas-le-Noir, on a raison de tenir ses yeux sur lui pendant qu’on fait son repas… Mais il vaudrait mieux que je cherchasse à nous procurer des vivres et un abri pour ce soir, que de rester ici à bâiller et à parler des affaires d’autrui. » A ces mots, il se mit à crier d’une voix de tonnerre : « Dickson ! holà ! hé ! Thomas Dickson ! ne veux-tu pas reconnaître un vieil ami qui est si bien disposé à mettre ton hospitalité à contribution pour son souper et son logement de la nuit ? »

L’Ecossais, dont l’attention fut excitée par ces cris, regarda d’abord le long de la rivière, puis il leva les yeux sur les flancs nus de la montagne, et enfin les abaissa sur les deux personnes qui en descendaient.

Comme trouvant la soirée trop froide lorsqu’il laissa la partie abritée du vallon pour aller à leur rencontre, le fermier du vallon de Douglas s’enveloppa plus étroitement dans le plaid grisâtre qui, dès une époque très reculée, avait été mis en usage par les bergers du sud de l’Ecosse, dont la forme donne un air romanesque aux paysans et aux classes moyennes, et qui, quoique moins brillant et moins fastueux de couleurs, est aussi pittoresque dans son arrangement que le manteau plus miliaire, le manteau de tartan des montagnards. Quand ils approchèrent l’un de l’autre, la dame put voir que l’ami de son guide était un homme vigoureux et athlétique, lequel avait déja passé le milieu de la vie et montrait des marques de l’approche mais non des infirmités de l’âge sur un visage qui avait été exposé à de nombreuses tempêtes. Des yeux vifs, qui semblaient tout observer, donnaient des signes de la vigilance dont avait acquis l’habitude un homme qui avait long-temps vécu dans un pays où il avait toujours eu besoin de regarder autour de lui avec précaution. Ses traits étaient encore gonflés de colère, et le beau jeune homme qui l’accompagnait paraissait aussi mécontent qu’un fils qui a reçu des preuves sévères de l’indignation paternelle, et qui, à en juger par la sombre expression mêlée à une apparence de honte sur sa physionomie, semblait en même temps dévoré de colère et de remords.

« Ne vous souvenez-vous pas de moi, mon vieil ami, demanda Bertram, lorsqu’ils furent assez près pour s’entendre ; ou les vingt années qui ont passé sur nos têtes depuis que nous nous sommes vus ont-elles emporté avec elles, tout souvenir de Bertram, le ménestrel anglais ? »

« En vérité, répondit l’Ecossais, ce n’est pas que je n’aie vu assez de vos compatriotes pour me souvenir de vous, et je n’ai jamais pu entendre quelqu’un d’entre eux siffler seulement,

Là ! maintenant le jour se lève,

sans songer à quelque air de votre joyeuse viole[5] ; et cependant faut-il que nous soyons bêtes pour que j’aie oublié jusqu’à la mine de mon vieil ami, et que je l’aie à peine reconnu de loin. Mais nous sommes en peine depuis un certain temps : il y a un millier de vos compatriotes qui tiennent garnison dans le château périlleux de Douglas qu’on aperçoit d’ici, aussi bien que dans d’autres places de la vallée, et ce n’est qu’un bien triste spectacle pour un véritable Ecossais… ma pauvre maison n’a pas même échappé à l’honneur d’une garnison d’hommes d’armes, outre deux ou trois coquins d’archers, un ou deux méchans galopins qu’on nomme pages, et gens de cette espèce, qui ne permettront jamais à un homme de dire : Ceci est à moi, même au coin de son propre feu. Ne prenez donc pas mauvaise opinion de moi, vieux camarade, si je vous fais accueil un peu plus froid que celui que vous auriez droit d’attendre d’un ami d’autrefois ; car, par Sainte-Bride de Douglas ! il me reste bien peu de chose avec quoi je puisse souhaiter la bienvenue… »

« Souhaitée avec peu, elle sera aussi bonne, répliqua Bertram. Mon fils, fais ta révérence au vieil ami de ton père. Augustin commence son apprentissage de mon joyeux métier, mais il aura besoin de quelque exercice avant de pouvoir en supporter les fatigues. Si vous pouvez lui faire donner quelque chose à manger, et lui procurer ensuite un lit où il pourra dormir en repos, nous aurons certainement tous les deux ce qu’il nous faut ; car j’ose dire que, quand vous voyagiez avec mon ami Charles dans ce pays, si ce grand jeune homme est bien ma connaissance Charles, vous n’aviez plus vous-même besoin de rien quand il avait ce qu’il lui fallait. »

« Oh ! que le diable m’emporte si je recommencerais à présent ! répliqua le fermier écossais ; je ne sais pas de quoi les garçons d’aujourd’hui sont faits… ce n’est pas de la même étoffe que leurs pères assurément… ils sont engendrés non de la bruyère qui ne craint ni vent ni pluie, mais de quelque plante délicate d’un pays lointain, qui ne poussera que si vous l’élevez sous un verre : la peste puisse la faire mourir ! Le brave seigneur de Douglas, dont j’ai été le compagnon d’armes [6] (et je puis le prouver) ne désirait pas, du temps qu’il était page, d’être nourri et logé comme il faudrait que le fût aujourd’hui votre ami Charles pour être content. »

« Voyons, dit Bertram, ce n’est pas que mon Augustin soit délicat, mais, pour d’autres raisons, je vous prierai encore de lui donner un lit, et un lit séparé, car il a été dernièrement malade. »

« Oui, je comprends, répliqua Dickson, votre fils a un commencement de cette maladie qui se termine si souvent par cette mort noire dont vous mourez vous autres Anglais. Nous avons beaucoup entendu parler des ravages qu’elle a exercés dans le sud. Vient-elle par ici ? »

Bertram répondit affirmativement par un signe de tête.

« Eh bien, la maison de mon père, continua le fermier, a plus d’une chambre ; et votre fils en aura une des mieux aérées et des plus commodes. Quant au souper, vous mangerez votre part de celui qu’on a préparé pour vos compatriotes ; quoique je voudrais plutôt avoir leur chambre que leur compagnie ; mais, puisqu’il faut que j’en nourrisse une vingtaine, ils ne s’opposeront pas à la requête d’un aussi habile ménestrel que toi, demandant l’hospitalité pour une nuit. Je suis honteux de dire qu’il faut que je fasse ce qu’ils veulent dans ma propre maison. Ventrebleu ! si mon brave seigneur était en possession de ses biens, j’ai encore assez de cœur et de force pour les chasser tous de chez moi comme… comme… »

« Pour parler franchement, ajouta Bertram, comme cette bande d’Anglais vagabonds venus de Redesdale que je vous ai vu expulser de votre maison, telle qu’une portée de petits chiens aveugles, si bien qu’aucun d’entre eux ne retourna la tête pour voir qui leur faisait cette politesse, avant qu’ils ne fussent à mi-chemin de Cairntable. »

« Oui, répliqua l’Ecossais en se redressant et en grandissant d’au moins six pouces ; alors j’avais une maison à moi, un motif et un bras pour la défendre ; maintenant je suis… Qu’importe qui je sois ! le plus noble seigneur d’Ecosse est aussi à plaindre que moi. »

« Vraiment, mon ami, reprit Bertram, vous considérez maintenant la chose sous le juste point de vue. Je ne dis pas qu’en ce monde l’homme le plus sage, le plus riche ou le plus fort a le droit de tyranniser ses voisins, parce qu’il est le plus faible, le plus ignorant, le plus pauvre ; mais encore, s’il s’engage dans une pareille dispute, il faut qu’il se soumette au cours des choses : or, dans une bataille, ce sera toujours la richesse, la force, la science, qui triompheront. »

« Avec votre permission cependant, répondit Dickson, le parti le plus faible, s’il réunit tous ses efforts et tous ses moyens, peut à la longue exercer contre l’auteur de ses maux une vengeance qui le dédommagera du moins de sa soumission temporaire ; et il agit bien simplement comme homme, bien sottement comme Ecossais, soit qu’il endure ces injustices avec l’insensibilité d’un idiot, soit qu’il cherche à s’en venger avant que le temps marqué par le ciel soit arrivé… Mais si je vous parle ainsi, je vous empêcherai comme j’en ai déja empêché plusieurs de vos compatriotes, d’accepter une bouchée de pain et un logement pour la nuit dans une maison où vous pourriez ne vous éveiller au matin que pour vider avec du sang une querelle nationale. »

« Ne craignez rien, répliqua Bertram, il y a longtemps que nous nous connaissons, et je ne redoute pas plus de rencontrer de la haine dans votre maison que vous ne pensez à m’y voir venir dans l’intention d’aggraver encore les maux dont vous vous plaignez. »

« Soit ! c’est pourquoi vous êtes, mon vieil ami, le bienvenu dans ma demeure, tout comme quand les hôtes que j’y recevais jadis n’y entraient que sur mon invitation… Quant à vous, mon jeune ami monsieur Augustin, nous prendrons autant soin de vous que si vous arriviez avec un front serein et des joues roses, comme il convient mieux aux doctes de la gaie science.

« Mais pourquoi, si je puis vous faire cette question, dit Bertram, étiez-vous donc tout à l’heure si fâché contre mon jeune ami Charles ?

Le jeune homme répondit avant que son père eût le temps de parler, « Mon père, mon cher monsieur, peut colorer la chose comme bon lui semblera, toujours est-il que la tête des gens fins et sages faiblit beaucoup dans ces temps de troubles. Il a vu deux ou trois loups se jeter sur trois de nos plus beaux moutons, et, parce que j’ai crié pour donner l’alarme à la garnison anglaise, il s’est mis en colère contre moi, mais dans une colère a m’assassiner, parce que j’ai arraché ces pauvres bêtes, aux dents qui allaient les dévorer. »

« Voici une étrange histoire sur votre compte, mon vieil ami, dit Bertram. Etes-vous donc de connivence avec les loups pour qu’ils vous volent votre troupeau ? »

« Allons, parlons d’autre chose, si vous m’aimez vraiment, répondit le cultivateur. Cependant Charles aurait pu dans son récit se rapprocher un peu davantage de la vérité s’il avait voulu ; mais parlons d’autre chose. »

Le ménestrel s’apercevant que l’Ecossais était vexé et embarrassé d’une pareille anecdote, n’insista point davantage.

Au moment où ils passaient le seuil de la maison de Thomas Dickson, ils entendirent deux soldats anglais qui causaient à l’intérieur. « En repos, Anthony, disait une voix, en repos ! pour l’amour du sens commun, sinon des manières communes et des usages ; Robin Hood lui-même ne se mettait jamais à table avant que le rôti fût prêt. »

« Prêt ! répliqua une autre grosse voix ; c’est un rôti d’un méchant bout de viande, et encore ce coquin de Dickson ne nous aurait-il servi que petite part de sa méchante viande, si le digne sir John de Walton n’eût donné l’ordre exprès aux soldats qui occupent les avant-postes d’apporter à leurs camarades les provisions qui ne leur sont pas nécessaires pour leur propre subsistance. »

« Silence, Anthony, silence, gare à toi ! répliqua le compagnon ; car si jamais j’ai entendu venir notre hôte, je l’entends à présent : cesse donc de grogner, puisque notre capitaine, comme nous le savons tous, a défendu, sous des peines sévères, toute querelle entre ses hommes et les gens du pays.

« A coup sûr, répliqua Anthony, je n’ai rien fait qui puisse en occasionner une ; mais je voudrais être également certain des bonnes intentions de ce sombre Thomas Dickson à l’égard des soldats anglais, car je vais rarement me coucher dans cette maudite maison sans m’attendre à avoir la bouche aussi large ouverte qu’une huître altérée avant de me réveiller au lendemain. Le voilà qui vient cependant, ajouta Anthony en baissant de ton, et j’espère être excommunié s’il n’amène pas avec lui cet animal furieux, son fils Charles, avec deux autres étrangers dont la faim sera assez grande, j’en répondrais, pour avaler tout le souper, s’ils ne nous font pas d’autre mal. »

« Fi, fi donc Anthony ! murmura le camarade ; jamais archer meilleur que toi ne porta l’uniforme vert, et cependant tu affectes d’avoir peur de deux voyageurs fatigués, et tu t’alarmes de l’invasion que leur appétit pourra faire sur le repas du soir. Nous sommes quatre ou cinq de nous ici ; nous avons nos arcs et nos flèches[7] à notre portée, et nous ne craignons pas que notre souper nous soit ravi ou que notre part nous soit disputée par une douzaine d’Ecossais établis ou vagabonds. Comment dites-vous ? ajouta-t-il en se tournant vers Dickson, que nous dites-vous donc, quartier-maître ? Vous savez bien que, d’après des ordres précis qui nous ont été donnés, nous devons nous enquérir du genre d’occupations des hôtes que vous pouvez recevoir outre nous, qui n’habitons pas votre maison de notre plein gré ; vous êtes aussi prêt pour le souper, je parie, que le souper l’est pour vous, et je vous retarderai seulement vous et mon ami Anthony, qui commence terriblement à s’impatienter, jusqu’à ce que vous répondiez aux deux ou trois questions d’usage. »

« Bande-l’arc[8], répondit Dickson, tu es un honnête garçon ; et quoiqu’il soit un peu dur d’avoir à conter l’histoire de ses amis, parce qu’ils viennent par hasard passer une nuit ou deux dans votre maison ; cependant je me soumettrai aux circonstances, et je ne ferai pas une inutile opposition. Vous noterez donc sur votre journal que voici, que, le quatorzième jour avant le dimanche des Rameaux, Thomas Dickson a amené dans sa maison d’Hazelside, où vous tenez garnison par ordre du gouverneur anglais sir John de Walton, deux étrangers auxquels ledit Thomas Dickson a promis des rafraîchissemens et un lit jusqu’au lendemain, s’il n’y a là rien d’illégitime. »

« Mais que sont-ils ces étrangers ? » demanda Anthony un peu vivement.

« Il ferait beau voir, murmura Thomas Dickson, qu’un honnête homme fût forcé de répondre à toutes les questions de tout méchant vaurien !… » Mais il changea de ton et continua. « Le plus âgé de mes hôtes se nomme Bertram, ancien ménestrel anglais, qui a mission particulière de se rendre au château de Douglas, et qui communiquera les nouvelles dont il est porteur à sir John de Walton lui-même. Je l’ai connu pendant vingt ans, et je n’ai jamais rien entendu dire sur son compte ; sinon que c’était un digne et brave homme. Le plus jeune étranger est son fils, à peine rétabli de la maladie anglaise qui a fait rage des pieds et des mains dans le West-Moreland et dans le Cumberland. »

« Dis-moi, demanda Bande-l’arc, ce même Bertram n’était-il pas depuis une année environ au service de quelque noble dame de votre pays ? »

« Je l’ai entendu dire, » répliqua Dickson.

« En ce cas, nous courrons, je pense, peu de risque, répartit Bande-l’arc, en permettant à ce vieillard et à son fils, de continuer leur route vers le château. »

« Vous êtes mon aîné en âge et en adresse, répliqua Anthony ; mais je puis vous rappeler que ce n’est pas tout-à-fait notre devoir que de laisser un jeune homme, qui a été si récemment attaqué d’une maladie contagieuse, pénétrer dans une garnison de mille hommes de tout rang ; et je doute si notre commandant n’aimerait pas mieux apprendre que Douglas-le-Noir, avec cent diables aussi noirs que lui, puisque telle est sa couleur, a pris possession de l’avant-poste d’Hazelside à coups de sabre et de hache d’armes, que de savoir qu’une personne infectée de cette maladie infernale est entrée paisiblement et par la porte grande ouverte du château. »

« Il y a quelque chose dans ce que tu dis là, Anthony, répliqua son camarade ; et considérant que notre gouverneur, puisqu’il s’est chargé de la maudite besogne de défendre un château qui est regardé comme beaucoup plus périlleux qu’aucun autre d’Ecosse, est devenu un des hommes les plus jaloux et les plus circonspects qui soient au monde, nous ferions mieux ; je crois, de l’informer du fait et de prendre ses ordres pour savoir ce qu’il nous faut faire de ce jeune garçon. »

« Me voilà content, dit l’archer ; et, d’abord, ce me semble, je voudrais un peu, afin de montrer que nous savons comment se pratiquent les choses en pareil cas, adresser certaines questions au jeune homme… combien de temps a duré sa maladie, par quels médecins il a été soigné, depuis quand il est guéri, et comment sa guérison peut être certifiée ? etc.

« C’est vrai, confrère, dit Bande-l’arc. Tu entends, ménestrel, nous voudrions demander certaines choses à ton fils… Qu’est-il donc devenu ?… il était ici tout à l’heure ! »

« Avec votre permission, messieurs, répondit Bertram, il n’a fait que passer dans cette pièce. Maître Thomas Dickson, à ma prière, aussi bien que par respect et par égard pour la santé de vos honneurs, lui a fait promptement traverser cette pièce, pensant que sa propre chambre à coucher était l’endroit qui convenait le mieux à un jeune homme relevant d’une grave maladie et après une journée de grande fatigue. »

« Eh bien ! répliqua le vieil archer, quoiqu’il soit peu ordinaire de voir des hommes qui, comme nous, ne vivent que pour bander leurs arcs et lancer leurs flèches, se mêler d’interrogatoires et d’instructions criminelles, cependant, vu la gravité des circonstances, il faut que nous adressions certaines demandes à votre fils avant de lui permettre de se rendre au château de Douglas où l’appelle, dites-vous, une mission. »

« C’est plutôt moi, noble archer, dit le ménestrel, plutôt moi que ce jeune homme, qui suis chargé d’une mission. »

« En ce cas, répondit Bande-l’arc, nous pouvons suffisamment faire notre devoir en vous envoyant, vous, à la pointe du jour au château, et en faisant rester votre fils au lit, car c’est, je crois, la place qui lui convient le mieux jusqu’à ce que sir John de Walton nous donne ordre de le laisser passer outre ou de le retenir. »

« Et nous pouvons aussi bien, dit Anthony, puisque nous devons avoir la compagnie de cet homme à souper, lui faire connaître les règles de la garnison qui est momentanément établie dans cette ferme. » En parlant ainsi, il tira de sa poche de cuir un morceau de parchemin, et dit « Ménestrel, sais-tu lire ? »

« C’est le point essentiel de ma profession, » répondit le ménestrel.

« Peu m’importe à moi cependant, répliqua l’archer ; mais lis donc à haute voix ce règlement ; car, attendu que je ne comprends pas ces caractères à la simple vue, je ne perds jamais l’occasion de me les faire lire aussi souvent que possible, afin de m’en fixer le sens dans la mémoire. Songe donc qu’il te faut lire chaque ligne mot à mot, sans y changer une seule lettre ; car ce serait au péril de tes jours, sir ménestrel, que tu ne lirais pas en homme loyal. »

« Je vous en donne ma parole de ménestrel, » dit Bertram. Et il se mit à lire avec une extrême lenteur, car il désirait trouver le temps de réfléchir à ce qu’il lui fallait faire pour n’être point séparé de sa maîtresse, séparation qui devait probablement lui causer beaucoup d’inquiétude et de peine. Il commença donc ainsi : « Avant-postes d’Hazelside, habitation du fermier Thomas Dickson. » Bien ! Thomas mais, est-ce que ta maison s’appelle ainsi ? »

« C’est l’ancien nom de l’habitation, répondit l’Ecossais, car elle est entourée d’un bouquet de hazels, autrement dit de noisetiers. »

« Retenez votre babillarde de langue, ménestrel, dit Anthony et continuez, pour peu que vous en fassiez cas, ainsi que de vos oreilles dont vous paraissez disposé à moins faire usage. »

« La garnison placée chez lui, continua le ménestrel lisant, consiste en une lance avec son équipage… » Ah ! c’est donc une lance en d’autres termes, un chevalier armé qui commande cette garnison ? »

« Ceci ne te regarde pas, » dit l’archer.

« Si vraiment, répliqua le ménestrel ; nous avons droit d’être interrogés par le plus haut en grade des soldats ici présens. »

« Je le montrerai, coquin, dit l’archer en se levant, que je suis assez lance pour que tu veuilles bien me répondre, et je te casserai la tête si tu ajoutes un seuil mot. »

« Prends garde, frère Anthony, dit son camarade, nous devons traiter les voyageurs avec politesse, et sortant, avec ta permission, les voyageurs qui viennent de notre pays natal. »

« C’est ce qui vous est recommandé ici, » ajoute le ménestrel, et il reprit sa lecture.

« La garde dudit poste d’Hazelside arrêtera et interrogera tous les voyageurs qui passeront par le susdit endroit leur permettant de continuer leur route vers la ville ou vers le château de Douglas, toujours les traitant avec civilité, mais les détenant et leur faisant rebrousser chemin, si le moindre soupçon s’élève sur leur compte ; du reste se conduisant en toutes choses avec politesse et courtoisie à l’égard des gens du pays et des personnes qui y voyagent… » Vous voyez, excellent et très brave archer, ajouta le commentateur Bertram, que la courtoisie et la politesse sont surtout recommandées votre seigneurie pour la conduite que vous devez tenir envers les habitans et les voyageurs qui, comme nous, se trouvent être soumis aux règles qui vous sont tracées. »

« Ce n’est, pas en cette heure du jour, dit l’archer, que je me laisserai dire comme je dois me conduire dans l’accomplissement de mes devoirs. Je vous conseille donc, sir ménestrel, d’être franc et sincère dans vos réponses à nos questions, et vous n’aurez pas lieu, de vous plaindre de nous. »

« J’espère, en tout cas, reprit le ménestrel, que vous aurez de l’indulgence pour mon fils qui n’est encore qu’un pauvre garçon timide, et peu habitué à jouer un rôle dans l’équipage qui habite le grand navire du monde. »

« Eh bien ! continua le plus poli et le plus âgé des deux archers, si ton fils est novice dans cette navigation terrestre, je te réponds que toi, mon ami, à en juger par ton air et ton langage, tu es assez habile pour bien diriger ta barque. Pour te rassurer, quoiqu’il faille que tu répondes, toi, aux questions de notre gouverneur ou député-gouverneur, afin qu’il puisse voir que tes intentions ne sont pas mauvaises, je crois qu’il est possible de permettre à ton fils de rester dans le couvent ici près, où, soit dit en passant, les nonnes sont aussi vieilles que les moines, et ont presque d’aussi longues barbes, de sorte que tu peux être certain de la moralité de ton fils, jusqu’à ce que tu aies terminé tes affaires au château de Douglas, et que tu sois prêt à te remettre eu route. »

« Si une telle permission peut être obtenue, dit le ménestrel, je préférerai laisser mon fils à l’abbaye, et aller moi-même, en premier lieu, prendre les ordres de votre officier commandant. »

« A coup sûr, répondit l’archer, c’est là le parti le plus sage et le meilleur ; et avec une pièce ou deux d’argent, tu peux t’assurer la protection de l’abbé. »

« Tu dis bien, répliqua le ménestrel ; j’ai connu la vie, j’ai connu pendant quelques trente ans les usages, les issues, les sentiers, les détours du désert que nous habitons ; et quand on ne peut y diriger heureusement sa course en habile marin, après avoir fait un pareil apprentissage, il est difficile qu’on s’instruise jamais, dût-on avoir tout un siècle pour cela. »

« Puisque tu es un marin si expérimenté, répliqua l’archer Anthony, tu as, j’en réponds, contracté dans tes voyages l’habitude de boire ce qu’on appelle le coup du matin, coup que d’ordinaire ceux qui sont conduits par d’autres là où ils manquent eux-mêmes d’expérience, paient à ceux qui se chargent de leur servir de guides en pareille occasion. »

« Je vous comprends, sire archer, répondit le ménestrel, et quoique l’argent ou le pourboire[9], comme disent les Flamands, soit une marchandise assez rare dans la bourse d’un homme de ma profession, néanmoins, suivant mes faibles moyens, tu n’auras point à te plaindre que tes yeux ou ceux de tes camarades aient été endommagés par un brouillard d’Ecosse, tant que nous pourrons trouver une pièce d’argent anglaise pour payer la bonne liqueur qui les doit éclaircir. »

« A merveille ! dit l’archer ; maintenant nous nous entendons, et si durant la route il s’élevait quelques difficultés, l’assistance d’Anthony ne te manquerait pas pour en sortir triomphant. Mais tu ferais bien d’avertir dès ce soir ton fils de la visite que nous irons demain rendre à l’abbé, car tu dois bien penser que nous ne pouvons ni n’osons retarder d’une minute notre départ pour le couvent, après que le ciel a commencé à rougir vers l’Orient ; et entre autres infirmités, les jeunes gens sont souvent portés à la paresse et à l’amour de leurs aises. »

« Tu reconnaîtras que tu ne dois pas penser ainsi, répliqua le ménestrel ; car l’alouette elle-même, quand elle est éveillée par les premiers rayons du jour dorant les sombres nuages, ne s’élance pas plus légèrement vers le ciel, que mon Augustin ne répondra demain au brillant avis que lui donnera l’aurore. Et maintenant que nous sommes parvenus à nous entendre, il ne me reste plus qu’à vous prier de mesurer un peu vos paroles tant que mon fils sera dans votre compagnie… c’est un garçon innocent et timide dans la conversation. »

« Oh ! oh ! joyeux ménestrel, dit le vieil archer, tu nous donnes là un exemple trop grossier de Satan se refusant à pécher. Si tu as exercé ta profession pendant vingt années, comme tu le prétends, ton fils, en ne te quittant pas depuis son enfance, doit être devenu capable d’ouvrir un asile pour enseigner aux diables eux-mêmes la pratique des sept péchés véniels, dont personne ne connaît la théorie, si les poursuivans de la gaie science l’ignorent. »

« Vraiment camarade, tu parles bien, répliqua Bertram ; et je reconnais que, nous autres ménestrels, nous sommes beaucoup trop blâmables sur ce chapitre. Néanmoins, en bonne conscience, ce n’est pas une faute dont je sois particulièrement coupable : au contraire, je pense que l’homme qui voudrait qu’on honorât ses cheveux lorsque l’âge les a parsemés d’argent, devrait retenir sa gaîté lorsqu’il est en présence de jeunes gens, pour montrer combien il respecte l’innocence. Je vais donc aller, avec votre permission, dire un mot à Augustin, pour que demain nous puissions être sur pied de bonne heure. »

« Va, mon ami, dit le soldat anglais, et reviens d’autant plus vite que notre souper attend que tu sois prêt à le partager avec nous. »

« C’est une chose pour laquelle, je te le promets, répliqua Bertram, je ne suis pas disposé à occasioner le moindre délai. »

« Suis-moi donc, dit Thomas Dickson, et je vais te montrer où ton jeune oiseau a son nid. »

L’hôte monta, en conséquence, un escalier de bois, et frappa à une porte qu’il indiqua ainsi être celle du jeune étranger.

« Votre père, continua-t-il ; lorsque a porte s’ouvrit, voudrait vous parler, maître Augustin. »

« Excusez-moi, mon cher hôte, répondit Augustin, mais la vérité est que cette chambre est directement au dessus de votre salle à manger, que les planches du parquet ne sont pas jointes aussi bien que possible, et qu’il m’a bien fallu jouer le triste rôle d’écouteur, de sorte que je n’ai pas laissé échapper un seul mot de tout ce qu’on a dit relativement à mon séjour projeté dans le couvent, à notre voyage de demain au matin, et à l’heure un peu incommode à laquelle il me faudra secouer ma paresse, et, suivant ta propre expression, descendre du perchoir. »

« Et comment trouves-tu, ajouta Dickson, le projet qu’on a conçu de te laisser avec l’abbé du petit troupeau de Sainte-Bride ? »

« Ma foi, pas mauvais, répondit le jeune homme, si l’abbé est un homme aussi respectable que le demande sa profession, et non un de ces ecclésiastiques rodomonts qui tirent l’épée et se conduisent comme des soldats enrégimentés dans ces temps de troubles. »

« Parbleu ! mon jeune maître, répliqua Dickson, si vous consentez à lui laisser mettre la main assez avant dans votre bourse, il ne vous cherchera pas la moindre querelle. »

« Je le laisserai donc s’arranger avec mon père, » dit Augustin, qui ne lui refusera rien, tant que ses demandes seront raisonnables. »

« En ce cas, répartit l’Ecossais, vous pouvez être sûr que notre abbé vous traitera bien… ainsi donc, tout le monde est content. »

« C’est bien, mon fils, dit Bertram qui se mêla alors à la conversation ; et pour que tu sois prêt de bonne heure à faire ton petit voyage, je vais tout de suite prier notre hôte de t’envoyer quelque nourriture ; et, après ton souper, tu devrais t’aller mettre au lit pour chasser la fatigue d’aujourd’hui, puisque demain nous en réserve encore. »

« Quant aux engagemens que vous avez pris envers ces honnêtes archers, reprit Augustin, j’espère que vous serez à même de payer tout ce qui pourra faire plaisir à nos guides, s’ils sont disposés à être polis et fidèles. »

« Dieu te bénisse, mon enfant ! répliqua Bertram, tu sais déja quel serait le moyen d’attirer à toi tous les archers anglais qui ont été à Crécy et à Poitiers. Ne craignez pas qu’ils songent à décocher leurs flèches bardées de plumes d’oie grise, quand vous leur chantez un réveillon semblable à celui qui retentissait tout à l’heure dans le nid de soie des pauvres petits chardonnerets d’or que vous m’avez mis dans la main. »

« Comptez donc que je serai prêt, dit le prétendu jeune homme, quand vous jugerez bon de partir demain. Je peux, j’imagine, entendre d’ici les cloches de la chapelle de Sainte-Bride, et je ne crains pas, malgré ma paresse, de vous faire attendre, vous et votre compagnie. »

« Bonne nuit, et que Dieu te bénisse, mon enfant, répéta le ménestrel ; rappelle-toi que ton père repose non loin de toi, et qu’à la moindre alarme, il ne manquera point d’accourir près de son fils. Cependant, je crois qu’il n’est pas nécessaire que je t’avertisse de te recommander au grand être qui est notre père et notre ami à tous. »

Le pèlerin remercia son père supposé de la bénédiction qu’il venait de recevoir, et les deux amis se retirèrent sans ajouter un seul mot, abandonnant la jeune dame à ces frayeurs exagérées qui, vu la nouveauté de sa situation et la timidité ordinaire de son sexe, vinrent naturellement l’assaillir.

Un galop de cheval retentit bientôt près de l’habitation d’Hazelside, et le cavalier fut accueilli par la garnison avec des marques de respect. Bertram parvint à comprendre, d’après la conversation des deux soldats, que le nouvel arrivé était Aymer de Valence, le chevalier qui commandait le petit détachement stationné en cet endroit. C’était à l’équipage de sa lance, pour nous servir de l’expression technique, qu’appartenaient les archers avec qui nous avons déja fait connaissance, un homme d’armes ou deux, un nombre proportionné de pages et de varlets : bref, c’était à ses ordres que devait obéir la garnison établie chez Thomas Dickson, outre qu’il occupait le poste de député-gouverneur du château de Douglas.

Pour prévenir tout soupçon relativement à lui-même et à sa compagne, aussi bien que pour empêcher qu’on allât troubler son repos, le ménestrel jugea convenable de se présenter à l’inspection de ce chevalier, la grande autorité de ce petit endroit. Il le trouva faisant son souper des restes du bœuf rôti avec aussi peu de scrupule qu’en avaient montré les archers eux-mêmes.

Ce jeune chevalier fit donc subir à Bertram un interrogatoire, tandis qu’un vieux soldat tâchait de coucher par écrit les renseignemens que la personne interrogée jugeait à propos de donner dans ses réponses. Il l’interrogea sur les détails de son voyage, sur ceux, de l’affaire qui l’amenait au château de Douglas, et sur la route qu’il prendrait quand cette affaire serait terminée : bref, il fut examiné beaucoup plus minutieusement qu’il ne l’avait encore été par les archers, et qu’il ne lui était sans doute agréable de l’être ; car il était au moins embarrassé de la connaissance d’un secret, sinon de plusieurs. Non cependant que ce nouvel examinateur fût sombre dans son air, ou sévère dans ses questions ; car, pour les manières, il était doux, aimable et modeste comme une fille ; il avait exactement cette courtoisie que notre père Chaucer donne au jeune élève de chevalerie dont il esquisse le portrait dans son pèlerinage à Cantorbéry. Mais malgré toute sa douceur, le jeune Aymer de Valence mettait beaucoup de finesse et d’habileté dans ses demandes ; et ce fut avec une bien vive satisfaction que Bertram vit le jeune chevalier ne pas insister pour voir son prétendu fils, quoique même, en ce cas, son esprit fertile en expédiens lui eût suggéré, comme au marin au milieu de la tempête, la résolution de sacrifier une partie du tout pour conserver le reste. Il n’eut pas cependant besoin d’en venir à ce moyen extrême, car sir Aymer le traita avec ce degré de courtoisie auquel, dans ce siècle, les hommes de chant étaient, en général, censés avoir droit. Le chevalier consentit sans peine, et même de grand cœur, à ce que le jeune homme demeurât au couvent, lieu tranquille et partant très convenable pour un jeune convalescent, jusqu’à ce que le gouverneur, sir John de Walton, fît connaître quel était son bon plaisir à ce sujet ; et sir Aymer accéda d’autant plus volontiers à cet arrangement, qu’il détournait tout danger possible d’introduire la contagion dans la garnison anglaise.

Par ordre du jeune chevalier, tout le monde dans la maison de Dickson alla se coucher plus tôt qu’à l’ordinaire, les premiers sons des cloches de la chapelle voisine devant être le signal de leur réunion le lendemain à la pointe du jour. Ils se réunirent en effet, et se mirent en marche pour Sainte-Bride où ils entendirent la messe ; après quoi eut lieu, entre l’abbé Jérôme et le ménestrel Bertram, un entretien à la suite duquel le premier consentit, avec la permission de sir Aymer de Valence, à recevoir le jeune Augustin dans son abbaye pour quelques jours, soit plus, soit moins, et, en reconnaissance de cette hospitalité, Bertram promit, à titre d’aumône, une gratification qui satisfit pleinement le supérieur.

« Adieu donc, dit Bertram en prenant congé de son prétendu fils, et compte que je ne resterai au château de Douglas que le temps absolument nécessaire pour y terminer l’affaire qui m’y amène, et qui est relative au vieux livre que tu sais bien ; et je reviendrai promptement te reprendre à l’abbaye de Sainte-Bride pour m’en retourner avec toi dans notre pays. »

« O mon père, répliqua le jeune homme avec un sourire, je crains, si une fois vous entrez dans une belle et antique bibliothèque, que là, entouré de romans et de chroniques, vous n’oubliiez le pauvre Augustin et tout ce qui le concerne. »

« Ne redoute pas un pareil oubli, Augustin, dit le vieillard en faisant un mouvement comme pour donner un baiser à son fils, tu es bon et vertueux, et le ciel ne te négligerait pas si ton père était assez dénaturé pour le faire. Crois-moi, toutes les vieilles chansons, même depuis l’époque de Merlin, ne parviendraient pas à faire que je t’oubliasse. »

Ils se séparèrent donc, le ménestrel ainsi que le chevalier anglais et sa suite, pour se diriger vers le château, et le jeune homme, pour suivre respectueusement le vénérable abbé qui fut ravi de reconnaître que les pensées de son hôte étaient plutôt tournées vers des choses spirituelles que vers le repas du matin, dont il ne pouvait lui-même s’empêcher de sentir l’approche.

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Chapitre 3 Le Ménestrel et le Chevalier.

Cette nuit, ce me semble, est un jour malade : c’est un jour un peu pâle ; c’est un jour sombre comme le jour l’est quand le soleil se cache.

SHAKSPEARE Le Marchand de Venise.

Pour que la petite troupe se rendît plus aisément et plus vite au château de Douglas, le chevalier de Valence offrit au ménestrel un cheval que les fatigues de la veille lui firent joyeusement accepter. Toutes les personnes qui connaissent l’équitation par expérience savent qu’aucun moyen de délassement ne réussit mieux à faire disparaître le sentiment de la fatigue d’avoir trop marché que celui de continuer la route à cheval ; car ainsi on met en exercice une autre espèce de muscles, et l’on permet au contraire à ceux qui sont restés tendus trop long-temps de se reposer au moyen d’un changement de mouvement plus complétement qu’ils n’auraient pu le faire dans un repos absolu. Sir Aymer de Valence était revêtu de son armure et montait son cheval de guerre ; deux archers, un varlet de rang inférieur et un écuyer qui aspirait à l’honneur de devenir un jour chevalier lui-même, complétaient ce détachement qui paraissait ainsi pouvoir aussi bien empêcher toute tentative d’évasion de la part du ménestrel que le protéger contre toute violence. « Non qu’il soit ordinairement, dit le jeune chevalier en s’adressant à Bertram, plus dangereux de voyager dans ce pays que dans tout autre district plus tranquille de l’Angleterre, mais certains troubles dont vous pouvez avoir entendu parler ont eu lieu dans ces environs depuis l’année dernière, et ont forcé la garnison du château de Douglas à faire plus rigoureusement le service. Mais avançons, car la couleur du jour se rapporte à merveille avec l’étymologie qu’on donne au nom de ce pays, et la description qu’on nous fait des chefs qui en étaient possesseurs… Sholto Dhu Glass. (Voyez cet homme d’un noir gris), et notre route sera ce matin d’un gris noir, mais heureusement elle n’est pas longue. »

En effet, la matinée était, suivant le sens véritable des mots gaéliques, brumeuse, noire, humide ; le brouillard avait envahi les montagnes et se déroulait sur les rivières, les clairières et les marais ; la brise du printemps n’était pas assez forte pour soulever le voile, quoique, à en juger par les sons aigus qui retentissaient de temps à autre le long des flancs des collines ou à travers les vallons, on pût cependant croire qu’il déplorait son impuissance. La route que suivaient les voyageurs était marquée par le cours que la rivière s’était frayé dans le vallon, et ses eaux présentaient en général cette livrée gris-noir que sir Aymer de Valence prétendait être la teinte prédominante du pays. Le soleil, tentant à plusieurs reprises d’infructueux efforts pour paraître, lançait de temps à autre un rayon qui allait dorer la cime des montagnes ; mais il ne pouvait pas activer la lenteur du lever du jour, et la lumière, à une heure encore si peu avancée, produisait une variété d’ombres plutôt que des flots de splendeur du côté de l’orient. Le spectacle de la nature était monotone et attristant, et le bon chevalier Aymer paraissait chercher à se distraire en causant parfois avec Bertram qui, comme d’ordinaire les gens de sa profession, possédait un fonds de connaissances et un charme de conversation très propres à faire passer bien vite une ennuyeuse matinée. Le ménestrel, avide de recueillir tous les renseignemens possibles sur l’état présent du pays, saisissait toutes les occasions d’entretenir le dialogue.

« Je serais charmé de causer avec vous, sir ménestrel, dit le jeune chevalier. Si vous ne craignez pas que l’air un peu vif de cette vilaine matinée ne vous gâte la voix, je vous prierai de me dire franchement quel motif a pu vous porter, vous, homme de sens, à ce qu’il me paraît, à vous jeter dans un pays aussi sauvage que celui-ci, et dans un pareil temps… Et vous, camarades, dit-il en s’adressant aux archers et au reste de la troupe, il me semble qu’il serait aussi convenable et aussi décent que vous restassiez tant soit peu en arrière de nous ; car j’imagine que vous pouvez bien suivre votre route sans avoir besoin d’un ménestrel pour vous distraire. » Les archers obéirent en ralentissant le pas de leurs chevaux ; mais, comme il fut aisé de l’apercevoir, d’après certaines observations qu’ils murmurèrent à demi-voix, ils n’étaient nullement satisfaits qu’on leur ôtât, pour ainsi dire, le peu de chance qu’ils avaient d’entendre la conversation qui allait avoir lieu entre le jeune chevalier et le ménestrel : or, voici quelle elle fut.

« Je dois donc comprendre, bon ménestrel, dit le chevalier, que vous, qui avez, dans votre temps, porté les armes et même avez suivi jusqu’au Saint-Sépulcre la bannière de saint George, la bannière représentant la Croix-Rouge, vous vous sentez irrésistiblement attiré, mais sans aucune raison positive, vers les régions où l’épée, quoique toujours renfermée dans le fourreau, est prête à en sortir à la moindre provocation. »

« Il serait dur, répliqua le ménestrel d’un ton brusque, de répondre par l’affirmative à une semblable question ; et cependant, si vous considérez combien la profession de l’homme qui célèbre les hauts faits d’armes touche de près à celle du chevalier qui les exécute, votre honneur tombera je pense, d’accord avec moi qu’un ménestrel, jaloux de remplir son devoir, doit, comme un jeune chevalier, chercher la vérité des nobles aventures là où il peut seulement la trouver, et visiter plutôt les pays où l’on garde le souvenir de grandes et nobles actions que ces royaumes paresseux et paisibles où les hommes vivent dans l’indolence, et meurent ignoblement de leur belle mort ou par sentence de la loi. Vous et vos pareils, sir de Valence, qui n’estimez rien la vie en comparaison de la gloire, vous dirigez votre barque dans ce monde d’après le même principe qui attire votre humble serviteur, le ménestrel Bertram, du fond d’une province de la joyeuse Angleterre vers le noir canton de la raboteuse Ecosse, qu’on nomme la vallée de Douglas. Vous, vous brûlez du désir de rencontrer de glorieuses aventures, et moi… pardon, si j’ose ainsi me nommer après vous, je cherche à gagner une existence malheureuse et précaire, mais honorable du moins, en préparant pour l’immortalité, aussi bien que je puis, les détails de ces exploits, surtout les noms de ceux qui ont été les héros de ces belles actions. Chacun de nous suit donc sa vocation ; et il n’est pas juste d’admirer l’un plus que l’autre, attendu que, s’il y a quelque différence dans les degrés du péril auquel le héros et le poète sont exposés, le courage, la force, les armes et l’adresse du vaillant chevalier font qu’il court moins de risque, en s’exposant au danger, que le pauvre rimeur. »

« Vous avez raison, répliqua le guerrier ; et quoique ce soit une espèce de nouveauté pour moi que d’entendre mettre pour ainsi dire sur un même pied votre profession et mon genre de vie, néanmoins il serait honteux de dire que le ménestrel, qui travaille tant pour transmettre à la postérité les exploits des braves chevaliers, ne préférerait pas lui-même la renommée à l’existence, et un seul acte de valeur à tout un siècle de vie sans gloire ; et l’on ne peut prétendre qu’il suit une profession basse et peu honorable. »

« Votre seigneurie reconnaîtra donc, dit le ménestrel, que j’ai un but légitime, moi qui, homme si simple que je sois, ai cependant pris régulièrement mes grades parmi les professeurs de la gaie science, dans la capitale d’Aiguemort, pour venir à grand’peine jusque dans ce district du nord, où doivent, j’en suis convaincu, s’être passés bien des événemens que les fameux ménestrels des anciens jours ont chantés sur la harpe, et qui sont devenus des sujets de lais, déposés sans doute dans la bibliothèque du château de Douglas où ils courent risque d’être perdus pour la postérité, quoi qu’ils puissent contenir pour l’agrément ou l’édification, à moins d’être transcrits par des hommes qui comprennent le vieux langage de notre pays. Si ces trésors enfouis étaient déterrés et rendus au public par l’art d’un pauvre ménestrel comme moi et quelques autres, il y aurait bien là de quoi me dédommager du risque que j’ai couru en recevant des égratignures de sabre ou des coups de balai pour venir rechercher ces trésors ; et je serais indigne du nom d’homme, à plus forte raison de celui de trouvère ou de troubadour[10], si je mettais en balance la perte de la vie, chose toujours si incertaine, contre la chance de cette immortalité qui survivra dans mes vers après que ma voix cassée et ma harpe déjointe ne pourront ni faire entendre un air ni accompagner un chant. »

« A coup sûr, dit sir Aymer, puisque votre ame vous permet de sentir un pareil aiguillon, vous avez le droit inattaquable d’émettre une semblable idée ; et je n’aurais été nullement disposé à en douter si j’avais rencontré beaucoup de ménestrels portés comme vous à préférer la renommée à la vie elle-même que la plupart des hommes estiment bien davantage. »

« Il y a, il est vrai, noble guerrier, répliqua Bertram, des ménestrels, et, avec votre permission, des chevaliers même, qui n’attachent pas une valeur suffisante à la renommée qui s’acquiert au péril de la vie. Il nous faut laisser à ces hommes misérables la récompense qu’ils ambitionnent : abandonnons-leur la terre et les choses de la terre, puisqu’ils ne peuvent aspirer à cette gloire qui est la meilleure récompense des autres hommes. »

Le ménestrel prononça ces derniers mots avec un tel enthousiasme que le chevalier, tirant la bride pour arrêter son cheval, se mit à contempler Bertram avec une physionomie enflammée d’un même désir d’illustration ; et, après un court silence, il exhala tout ce qu’il éprouvait.

– « Gloire, gloire à ton cœur, gai compagnon ! Je m’estime heureux de voir qu’il existe encore un pareil enthousiasme dans le monde. Tu as dignement gagné ton salaire de ménestrel[11] ; et si je ne puis te payer aussi chèrement que tu mériterais selon moi, ce sera la faute de dame fortune, qui n’a récompensé mes fatigues, dans ces guerres écossaises, que par une mesquine paie d’argent écossais[12]. Il doit me rester une pièce d’or ou deux de la rançon d’un chevalier français que le hasard a fait tomber entre mes mains ; et cet or, mon ami, passera assurément entre les tiennes. Et, écoute bien, moi Aymer de Valence qui te parle, je suis né de la noble maison de Pembrocke ; et, quoique je ne possède aujourd’hui aucun domaine, j’aurai un jour, avec l’aide de Notre-Dame, des terres et un château où je trouverai bien la place de loger un ménestrel comme toi, si tes talens ne t’ont pas d’ici là trouvé un meilleur patron. »

– « Merci, noble chevalier, aussi bien pour tes intentions présentes que pour les promesses par lesquelles tu t’engages envers moi ; mais je puis dire avec vérité que je n’ai pas l’inclination sordide de beaucoup de mes confrères. »

– « L’homme qui ressent la véritable soif de la renommée ne peut avoir de place dans son cœur pour l’amour de l’or. Mais tu ne m’as point encore dit, ménestrel mon ami, quels sont en particulier les motifs qui ont attiré tes pas errans vers ce sauvage pays. »

« Si je te les disais, » répliqua Bertram qui désirait plutôt éluder la question qu’y répondre, attendu qu’elle touchait d’un peu trop près au but sacré de son voyage, « tu pourrais croire, sir chevalier, que je te débite un panégyrique étudié de tes propres exploits et de ceux de tes compagnons d’armes ; et tout ménestrel que je suis, je déteste une telle adulation autant qu’une coupe vide aux lèvres d’un ami. Mais permets-moi de te dire en peu de mots que le château de Douglas et les actes de valeur dont il a été témoin ont retenti par toute l’Angleterre ; et il n’est pas de brave chevalier ni de véritable ménestrel dont le cœur n’ait tressailli au nom d’une forteresse où jadis un Anglais ne mit jamais le pied que pour y recevoir l’hospitalité. Il y a une espèce de magie dans les noms mêmes de sir John de Walton et de sir Aymer de Valence, braves défenseurs d’une place si souvent reconquise par ses anciens possesseurs, et avec de telles circonstances de courage et de cruauté que nous l’appelons en Angleterre le Château dangereux. »

– « Mais encore je voudrais vous entendre raconter à votre manière ces légendes qui vous ont porté, pour l’amusement des siècles à venir, à visiter un pays qui, à cette époque, est si troublé et si périlleux. »

– « S’il vous est possible d’endurer un récit de ménestrel dans toute sa longueur, moi qui trouvai toujours du plaisir à exercer ma profession, je consens à vous raconter une histoire de ma façon, pourvu que vous me promettiez de l’écouter avec patience. »

– « Oh ! quant à cela, vous aurez en moi un auditeur parfait ; et si ma récompense doit être légère, du moins mon attention sera grande. »

« C’est un bien pauvre troubadour, répliqua Bertram, que celui qui ne s’estime pas mieux récompensé par de l’attention que par de l’or et de l’argent, quand même les pièces seraient des nobles roses d’Angleterre. A cette condition donc, je commence une longue histoire, qui, dans certaines parties, pour certains détails, aurait pu prêter davantage au talent de ménestrels plus habiles que moi, et être encore écoutée par des guerriers tels que vous dans une centaine d’années. »

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Chapitre 4 L’Histoire

Tandis que de joyeux lais et de joyeuses chansons égayaient la triste route, nous souhaitions que la triste route fut longue ; mais alors la triste route revenant sur elle-même était témoin de leur impatience, car ce n’était plus qu’une véritable campagne de fée.

JOHNSON.

« C’était vers l’an de grâce 1285, dit le ménestrel, où Alexandre III, roi d’Ecosse, perdit sa fille Marguerite, dont l’unique enfant de même nom, et appelée aussi la Vierge de Norwége, attendu que son père était roi de ce pays, hérita du royaume d’Ecosse aussi bien que de la couronne de son père. Ce fut une mort bien douloureuse pour Alexandre, qui se trouvait n’avoir plus que sa petite-fille pour plus proche héritière. Elle aurait sans doute pu réclamer son royaume par droit de naissance ; mais la difficulté de faire valoir une telle prétention à cet héritage dut être pressentie par tous ceux à qui en vint l’idée. Le roi écossais tâcha donc de réparer la perte qu’il avait faite en remplaçant sa première épouse, qui était une princesse anglaise, sœur de notre Edouard Ier, par Juletta, fille du comte de Dreux. Les solennités de la cérémonie nuptiale, qui fut célébrée dans la ville de Jedburgh, furent très pompeuses et très remarquables, surtout en ce que, au milieu d’une fête qui fut donnée à l’occasion, apparut un véritable spectre sous la forme d’un squelette, forme sous laquelle on représente d’ordinaire le roi des terreurs… Votre seigneurie peut rire, si elle trouve qu’il y ait là quelque chose de risible ; mais il existe encore des hommes qui l’ont vu de leurs propres yeux, et l’événement n’a que trop bien prouvé de quels malheurs cette apparition était le singulier présage. »

« J’ai entendu parler de cette histoire, dit le chevalier, mais le moine qui me l’a racontée pensait que ce spectre était peut-être un personnage, quoique malheureusement choisi, qu’on avait à dessein introduit dans le spectacle.

« Je n’en sais rien, répliqua le ménestrel sèchement, mais une chose certaine, c’est que peu après cette apparition le roi Alexandre mourut, au grand chagrin de son peuple. La vierge de Norwége, son héritière, suivit promptement son grand-père au tombeau, et notre roi anglais, sir chevalier, se mit à réclamer une soumission et un hommage qui, disait-il, lui étaient dus par l’Ecosse, mais dont ni les jurisconsultes, ni les nobles, ni les seigneurs, ni même les ménestrels de l’Ecosse n’avaient encore jamais entendu parler. »

« Malédiction ! interrompit sir Aymer de Valence, ceci n’est pas dans notre marché. J’ai promis d’écouter avec patience votre récit, mais je ne me suis pas engagé à l’entendre au cas où il serait un prétexte d’adresser des reproches à Edouard Ier, de bienheureuse mémoire ; et je ne souffrirai pas que son nom soit prononcé devant moi sans le respect dû à son haut rang et à ses nobles qualités. »

« Oh ! dit le ménestrel, je ne suis ni un joueur de cornemuse, ni un généalogiste montagnard, pour porter le respect dont mon art est digne suivant moi jusqu’à chercher querelle à un homme titré, qui m’arrête au commencement d’un air. Je suis Anglais, et je souhaite à mon pays tout le bien possible ; et surtout je dois dire la vérité : mais j’éviterai les sujets qui prêtent matière à dispute. Votre âge, seigneur chevalier, quoiqu’il ne soit pas des plus mûrs, m’autorise à penser que vous pouvez avoir vu la bataille de Falkirk, et d’autres combats sanguinaires, dans lesquels les prétentions de Bruce et de Baliol ont été courageusement disputées, et vous me permettrez de dire que, si les Ecossais n’ont pas eu la bonne cause de leur côté, ils ont du moins défendu la mauvaise de tous leurs efforts, et en hommes aussi braves que fidèles. »

« Quant à la bravoure, je vous l’accorde, dit le chevalier, car je n’ai jamais vu de lâches parmi eux ; mais pour ce qui est de la fidélité, j’en fais juge quiconque sait combien de fois ils ont juré soumission à l’Angleterre, et combien de fois aussi ils ont manqué de parole. »

« Je ne veux pas compliquer la question, répliqua le ménestrel ; c’est pourquoi je laisserai votre seigneurie déterminer quel est le plus coupable, de celui qui force un plus faible que soi à prêter un serment injuste, ou de celui qui contraint par la nécessité, prête le serment qu’on lui impose, sans l’intention de tenir sa parole. »

« Voyons, voyons, dit de Valence, gardons chacun pour nous nos opinions, car il est probable que nous ne parviendrions pas à changer l’un ou l’autre notre manière de voir à ce sujet. Mais écoute un conseil : tant que tu voyageras sous une bannière anglaise, songe à ne pas tenir une pareille conversation ni dans la grand’salle, ni dans la cuisine, où peut-être le soldat serait moins endurant que l’officier ; et maintenant, en un mot, récite-moi ta légende sur ce château dangereux. »

« Il me semble, répliqua Bertram, que votre seigneurie pourra aisément en trouver une édition meilleure que la mienne, car moi, je ne suis point venu dans ce pays depuis plusieurs années ; mais il ne me convient pas d’entamer un débat d’opinion avec un chevalier tel que vous. Je vais donc vous conter la légende telle qu’on me l’a dite. Je n’ai pas besoin, je pense, de rappeler à votre seigneurie que les lords de Douglas, qui ont bâti ce château, ne le cèdent à aucune famille d’Ecosse pour l’ancienneté de leur race ; ils prétendent même que leurs ancêtres ne sont comptés, comme ceux des autres grandes familles, que du moment où ils se sont distingués par un certain degré d’illustration. « Vous pouvez nous voir en arbre, disent-ils, vous ne pouvez nous découvrir en simple rejeton. Vous pouvez nous voir en rivière, vous ne pouvez nous découvrir en simple source. » En un mot, ils nient que les historiens ou les généalogistes puissent désigner le premier homme non célèbre, appelé Douglas, qui fut la souche première de leur famille ; et la vérité est, si reculée que soit l’époque à laquelle remonte cette race, que nous la voyons toujours se distinguer par le courage et les hautes entreprises, ainsi que par la puissance qui en assure le succès. »

« Assez, dit le chevalier ; j’ai ouï parler de l’orgueil et de la puissance de cette grande famille, et je n’ai pas le moindre intérêt à nier ou à combattre leurs vastes prétentions à la gloire sous ce rapport. »

– « Vous avez sans doute dû aussi avoir beaucoup entendu parler, noble seigneur, de Jacques, l’héritier actuel de la maison de Douglas ? »

– « Oui, plus qu’il ne faut. Il est connu pour avoir vigoureusement soutenu ce traître mis hors la loi, ce William Wallace ; et encore, dès que cet infâme Robert Bruce, qui prétend être roi d’Ecosse, lèvera la bannière de la révolte, ce jeune freluquet, ce bambin de James Douglas, devra nécessairement se mêler aussi de rébellion. Il vole à son oncle, l’archevêque de Saint-André, une somme d’argent considérable, pour remplir le trésor de l’usurpateur, qui n’est jamais bien lourd, débauche les serviteurs de son parent, prend les armes, et quoique châtié maintes fois sur les champs de bataille, ne rabat rien de ses fanfaronnades, et menace de son courroux ceux qui, au nom de leur très légitime souverain, défendent le château de Douglas.

– « Il peut vous plaire de parler ainsi, sir chevalier ; cependant je suis convaincu que, si vous étiez Ecossais, vous me laisseriez, avec patience, vous dire ce que racontent de ce jeune homme ceux qui l’ont connu, et le récit de ses aventures, fait par ces personnes, montre combien la même histoire peut être différemment racontée. Ces personnes parlent de l’héritier actuel de cette ancienne famille, comme d’un homme tout-à-fait capable de soutenir et même d’augmenter la réputation de ses ancêtres ; prêt sans doute à affronter tous les périls dans la cause de Robert Bruce, parce qu’il le regarde comme son légitime souverain ; engagé par serment, et ne songeant, avec les troupes peu nombreuses qu’il peut réunir, qu’à se venger de ces Anglais[13] qui se sont depuis plusieurs années, à ce qu’il pense, injustement emparés des biens de son père. »

– « Oh ! nous avons beaucoup entendu parler de ses projets de vengeance et de ses menaces contre notre gouverneur et contre nous-mêmes ; nous pensons cependant qu’il n’est guère probable que sir John de Walton abandonne la vallée de Douglas sans l’ordre du roi, quoique ce jeune Douglas, qui n’est qu’un enfant, paraisse vouloir se fausser la voix en criant comme un coq qui en combat un autre. »

– « Sir chevalier, il y a bien peu de temps que nous avons fait connaissance, et cependant j’ai déja tant gagné à vous connaître, qu’il n’y a, je l’espère, aucun mal à souhaiter que vous ne puissiez jamais, James Douglas et vous-même, vous trouver en présence l’un de l’autre, avant que l’état de ces deux royaumes permette que la paix puisse régner entre vous. »

– « Ami, voilà d’excellentes intentions, et je ne doute pas de ta sincérité. Vraiment, tu me parais sentir, comme il le faut, tout le respect qu’on doit à ce jeune chevalier, quand on parle de lui, dans sa vallée natale de Douglas. Quant à moi, je ne suis que le pauvre Aymer de Valence, sans un acre de terre, sans grande espérance d’en jamais posséder un seul, à moins qu’avec mon large sabre je ne me taille un domaine au milieu de ces montagnes. Seulement, bon ménestrel ; si tu vis assez pour conter un jour mon histoire, puis-je te prier d’être fidèle à ta scrupuleuse habitude de rechercher la vérité ? et que je vive long-temps ou meure bientôt, tu ne découvriras jamais, je pense, que ta vieille connaissance d’une matinée de printemps ait plus ajouté aux lauriers de James Douglas que la mort d’aucun homme ne doit en donner à celui dont le bras plus robuste ou plus heureux l’aura fait tomber sous ses coups. »

– « Je ne redoute rien de vous, seigneur chevalier, car le ciel vous a doué de cet heureux esprit qui, chaleureux dans la jeunesse comme il convient à un jeune chevalier, est, dans un âge plus mûr, une heureuse source de prudence dont je ne voudrais pas qu’une mort prématurée privât son pays. »

– « Est-ce donc si simple que de souhaiter à la vieille Angleterre les sages avis de la prudence, quoique tu prennes dans la guerre actuelle le parti de l’Ecosse ? »

– « Assurément, sir chevalier, puisque, en souhaitant que l’Angleterre et l’Ecosse connaissent chacune leur véritable intérêt, je suis tenu à souhaiter aussi qu’elles soient également heureuses ; et je crois qu’elles désirent vivre ensemble en bonne intelligence. Occupant chacune leur portion de la même île, vivant sous les mêmes lois, en paix l’une avec l’autre, elles pourraient, sans crainte de défaite, s’attaquer au monde entier. »

– « Si ta croyance est si large (et tout honnête homme doit penser comme toi) il te faut nécessairement demander à Dieu, sire ménestrel, qu’il fasse triompher les Anglais dans une guerre qui seule peut mettre fin, par une paix solide, aux sanguinaires inimitiés des peuples du nord. Les rébellions de ce peuple obstiné ressemblent absolument aux vains efforts du cerf lorsqu’il est blessé : le pauvre animal devient de plus en plus faible, plus il cherche à se défendre, jusqu’à ce qu’enfin la main de la mort rende toute tentative inutile. »

– « Non pas, sir chevalier, si je ne me trompe, nous ne devons pas adresser au ciel cette prière. Nous pouvons, sans offenser Dieu, dire, quand nous prions, le but que nous voudrions atteindre ; mais ce n’est pas à nous, pauvres mortels, de désigner à la Providence, qui voit tout, la manière précise dont nos vœux doivent être accomplis, ni souhaiter la ruine d’un pays pour fin aux révolutions qui le tourmentent, de même que le coup de grace termine l’agonie du cerf blessé. Soit que je consulte mon cœur ou ma raison, il me semble qu’on ne doit demander au ciel que ce qui est juste et équitable ; et si je redoute pour toi, sir chevalier, une rencontre avec James de Douglas, c’est uniquement parce qu’il me paraît combattre pour la bonne cause, et que des puissances plus que terrestres lui ont présagé qu’il réussirait. »

« Osez-vous bien me parler de la sorte, sire ménestrel, s’écria de Valence d’un ton menaçant, lorsque vous savez qui je suis, quel poste j’occupe ? »

« Votre dignité personnelle et votre autorité, répliqua Bertram, ne peuvent changer le bien en mal, ni empêcher que les décrets de la Providence ne s’exécutent. Vous savez, je le présume, que Douglas, au moyen de différens stratagèmes, est déja parvenu à s’emparer trois fois du château de Douglas ; et que sir John de Walton, le gouverneur actuel, l’occupe avec une garnison triple en forces, et avec la promesse que si, sans se laisser surprendre, il peut s’y maintenir malgré les efforts des Ecossais pendant une année et un jour, il obtiendra pour récompense la libre propriété de la baronnie de Douglas avec le vaste apanage qui en dépend ; tandis qu’au contraire si, pendant ce même espace de temps, il laisse reprendre cette forteresse, soit par ruse soit par force ouverte, comme la chose est successivement arrivée à tous les gouverneurs du Château dangereux, il pourra être dégradé comme chevalier, et proscrit comme sujet : en outre, les officiers qui se renfermeront avec lui dans le château, et qui serviront sous ses ordres, partageront aussi son crime et son châtiment. »

– « Je sais tout cela ; et je m’étonne seulement que, pour être devenues publiques, ces conditions soient néanmoins répétées avec tant d’exactitude. Mais quel rapport a tout ceci avec l’issue du combat, si le hasard veut que Douglas et moi nous nous rencontrions ? Je ne serai certainement pas disposé à combattre avec moins d’ardeur, parce que je porte ma fortune à la pointe de mon épée, ni à devenir un lâche parce que je combats pour une partie des domaines de Douglas, aussi bien que pour la renommée et la gloire ; mais après tout. »

– « Ecoutez : un ancien ménestrel a dit que dans une injuste querelle il n’était pas de véritable courage, et que l’illustration qui en revient, lorsqu’elle est mise en balance avec une honnête renommée, n’a pas plus de valeur qu’une chaîne simplement faite de cuivre, comparée à une autre chaîne d’or pur. Mais je vous prie de croire que je ne garantis rien dans cette importante question. Vous n’ignorez pas comment James de Thirlwall, le dernier commandant anglais, avant sir John de Walton, fut surpris dans le château, et le château saccagé au milieu des actes de la plus révoltante barbarie. »

– « En vérité, je crois que toute l’Ecosse et toute l’Angleterre ont entendu parler de cette boucherie et de l’infâme conduite du chef écossais, lorsqu’il fit transporter au milieu d’une forêt l’or, l’argent, les munitions, les armes et tout ce qu’il était possible d’enlever, détruisit tant de provisions d’une manière aussi horrible qu’inouïe. »

– « Peut-être, sir chevalier, avez-vous été témoin oculaire de cette aventure qui a fait tant de bruit, et qu’on appelle le gardemanger de Douglas. »

– « Je n’ai pas précisément vu les brigands accomplir leur honteuse destruction, du moins je ne les ai pas vus tandis qu’ils l’accomplissaient ; mais je n’ai que trop bien pu voir leurs traces, pour ne jamais oublier le gardemanger de Douglas, et en garder toujours un souvenir d’horreur et d’abomination. Je vais vous raconter ce fait avec vérité, par la main de mon père et par mon honneur, comme chevalier ! Je vous laisserai à juger ensuite si c’était une action propre à concilier la faveur du ciel à ceux qui en furent les auteurs. Voici comment je conte cette histoire.

« Une grande quantité de provisions avait été, pendant deux années ou environ, réunies de différens points, et le château de Douglas, nouvellement réparé, et, comme on le croyait, soigneusement défendu, fut désigné comme l’endroit ou les susdites provisions devaient être mises en magasin pour le service du roi d’Angleterre ou de lord Clifford, du premier enfin qui entrerait dans les marches occidentales avec une armée anglaise et se trouverait avoir besoin de recourir à ces magasins. Cette armée devait aussi nous prêter assistance, je veux dire porter des secours à mon oncle, le comte de Pembroke qui, quelque temps auparavant, était campé avec des forces considérables dans la ville d’Ayr, près la vieille forêt calédonienne, où nous avions de chaudes escarmouches avec les Ecossais insurgés. Eh bien ! sire ménestrel, il arriva comme la chose arrive souvent, que Thirlwall, tout brave et tout hardi soldat qu’il était, fut surpris dans le château de Douglas, pendant la sainte messe, par ce même digne jeune homme, ce James Douglas. Il n’était nullement de bonne humeur, comme vous pouvez croire, car son père, qu’on nommait William-le-Hardi, ou William Longues-Jambes, pour avoir refusé de reconnaître le roi d’Angleterre à quelque condition que ce fût, avait été légalement fait prisonnier, et il était mort comme tel, enfermé dans une étroite prison à Berwick, ou, suivant d’autres, à Newcastle. La nouvelle de la mort de son père n’avait pas mis le jeune Douglas dans une petite rage, et contribua, je crois, à lui suggérer ce qu’il fit dans son ressentiment, embarrassé des immenses provisions qu’il trouva dans le château, et que, vu les forces supérieures qu’avaient les Anglais dans le pays, il ne pouvait ni emporter ni faire consommer à son monde. Le diable lui inspira, je crois, un moyen de les rendre inutiles et incapables de profiter à personne. Vous jugerez par vous-même si une pareille idée lui fut plus probablement suggérée par le bon esprit ou par le mauvais.

« Suivant son horrible idée, après que l’or, l’argent et tous les effets précieux qu’on pouvait emporter eurent été conduits en lieu sûr, Douglas ordonna qu’on descendît les provisions de bouche, la viande, le blé, l’orge et les autres grains dans la cave du château, vida le contenu des sacs pêle-mêle, ce qui forma un énorme monceau, puis ôta les bondes des barils et des poinçons, de manière que les boissons se mêlassent avec la viande, le grain et les autres provisions qu’il avait amoncelées. Les bœufs qu’on avait amenés au château pour y être tués furent de même éventrés dans la cave, et leur sang alla se mêler aussi au vin et aux provisions. Enfin, il fit couper les bœufs par quartiers, et les jeta également dans ce hideux mélange, ainsi que les cadavres des défenseurs du château qui, tous immolés impitoyablement, payèrent bien cher le tort de n’avoir pas fait meilleure garde. Le mélange qui résulta de cette ignoble et indigne manière de détruire des provisions destinées à nourrir des hommes, outre qu’il ne manqua point de faire jeter dans la fontaine du château des cadavres d’hommes et de chevaux, ainsi que d’autres ordures propres à souiller l’eau, a été depuis ce temps appelé le gardemanger de Douglas. »

« Je ne prétends pas, bon sir Aymer, dit le ménestrel, défendre une action que vous flétrissez très justement, et je ne conçois pas quel moyen on pouvait employer pour rendre mangeables à des chrétiens ces provisions du gardemanger de Douglas. Cependant ce pauvre jeune homme n’a été peut-être poussé à tenir une pareille conduite que par un ressentiment naturel qui rend son singulier exploit plus excusable qu’il peut le paraître d’abord. Songez-y, si votre noble père à vous venait de mourir dans une longue captivité, si votre château était pris et occupé par une garnison d’ennemis, d’étrangers, tous ces malheurs ne pourraient-ils pas vous pousser à un mode de vengeance que ; de sangfroid et en songeant uniquement qu’il a été employé par un ennemi, votre honneur peut considérer avec une horreur bien naturelle et même louable ? Respecteriez-vous, dites-moi, des objets qui n’ont ni vie ni sentiment, que personne ne vous blâmerait de prendre pour en faire votre profit ? et même auriez-vous scrupule de refuser quartier à des captifs, chose qui arrive si souvent dans des guerres qu’on appelle néanmoins loyales et humaines ? »

« Vous me pressez vivement, ménestrel, répliqua Aymer de Valence. Moi, du moins, je ne puis avoir grand intérêt à excuser Douglas en cette affaire, puisque les conséquences ont été que moi-même et le reste des troupes de mon oncle, nous avons travaillé avec Clifford et son armée à rebâtir le même Château dangereux, et que, ne nous sentant aucun appétit pour le ragoût que Douglas nous avait laissé, nous souffrîmes un peu de la faim, quoique je reconnaisse ici que nous n’hésitâmes point à nous approprier le peu de moutons et de bœufs que ces misérables Ecossais avaient oubliés autour de leurs fermes ; et je ne plaisante pas, sire ménestrel, quand je reconnais et trop sérieusement, hélas ! que, nous autres gens de guerre, nous devons demander pardon au ciel avec un repentir tout particulier, quand nous réfléchissons aux misères diverses que la nature de notre état nous force à nous infliger les uns aux autres. »

« Il me semble, répondit le ménestrel, que, lorsqu’on est tourmenté par les remords de sa propre conscience, on devrait parler avec plus d’indulgence des méfaits d’autrui : ce n’est pas d’ailleurs que j’ajoute entièrement foi à une prophétie qui fut délivrée, pour me servir de l’expression consacrée dans ce pays montagneux, au jeune lord Douglas par un homme qui, suivant le cours de la nature, aurait dû être mort depuis long-temps, laquelle lui promettait une longue suite de succès contre les armées anglaises, parce qu’il avait sacrifié son propre château de Douglas pour empêcher qu’on y plaçât une garnison. »

« Vous avez bien le temps de me conter cette histoire, dit sir Aymer, et il me semble qu’un pareil sujet conviendrait mieux à un chevalier et à un ménestrel que la grave conversation que nous avons tenue jusqu’à présent, et qui aurait été fort bien placée, Dieu me pardonne ! dans la bouche de deux moines voyageant ensemble. »

« Soit, répliqua le ménestrel ; la viole et la harpe peuvent aisément varier de mesure et changer d’air. »

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Chapitre 5 Thomas-le-Rimeur.

C’est une triste histoire qui peut faire pleurer vos yeux, une horrible histoire qui peut vous faire crisper les nerfs, une merveilleuse histoire qui vous fera froncer les sourcils, qui fera frémir vos chairs, si vous la lisez comme il faut.

Vieille Comédie.

Il faut que votre honneur sache, beau sir Aymer de Valence, que j’ai entendu conter cette histoire à une grande distance du pays où elle est arrivée, par un ménestrel juré, ancien ami et serviteur de la maison des Douglas, un des plus célèbres, dit-on, qui appartinrent jamais à cette noble famille. Ce ménestrel, qui se nommait Hugo Hugonnet, accompagnait son jeune maître, suivant sa coutume, lorsque James Douglas accomplit l’exploit dont nous parlions tout à l’heure.

« Le château était dans un tumulte général : dans un coin les hommes de guerre s’occupaient à saccager et à détruire les provisions ; dans un autre, ils tuaient hommes, chevaux, bœufs et moutons ; et cette besogne ne se faisait pas sans être accompagnée de cris convenables. Les bestiaux en particulier avaient pressenti le sort qui les menaçait, et par une résistance gauche, par de piteux mugissemens, témoignaient cette répugnance instinctive avec laquelle ces pauvres animaux approchent d’un abattoir. Les gémissemens et les sanglots des hommes qui recevaient ou allaient recevoir le coup mortel, et les hurlemens des pauvres chevaux livrés à l’agonie de la mort, formaient un chœur épouvantable. Hugonnet voulut se soustraire à ce hideux spectacle, à ce lugubre concert ; mais son maître, Douglas le père, avait été un homme de quelque instruction ; et le vieux serviteur désirait ardemment sauver un livre de poésie auquel ce Douglas attachait jadis beaucoup de valeur. Il contenait les chants d’un ancien barde écossais qui, s’il ne parut être qu’une simple créature humaine tant qu’il demeura en ce monde, ne doit peut-être pas porter aujourd’hui le simple nom d’homme. »

« Bref, c’était ce Thomas, surnommé le Rimeur, et dont l’intimité, dit-on, était devenue si grande avec ces êtres surnaturels qu’on nomme fées, qu’il pouvait, comme elles, prédire les choses futures bien long-temps avant qu’elles arrivassent, et qui réunissait dans sa personne la qualité de barde à celle de devin. Mais depuis plusieurs années il avait presque entièrement disparu de la scène de ce monde, et quoique l’époque et le genre de sa mort n’eussent jamais été publiquement connus, cependant la foi générale était qu’il n’avait pas été ravi à la terre des vivans, mais transporté dans le pays des fées, d’où il faisait parfois des excursions, ne s’occupant plus que des choses qui devaient arriver par la suite. Hugonnet était d’autant plus jaloux de préserver de la destruction les œuvres de cet ancien barde, que la plupart de ses prédictions et de ses poèmes étaient seulement conservés dans le château, disait-on, et supposés contenir des choses qui intéressaient d’une manière toute particulière l’antique maison de Douglas, aussi bien que d’autres familles d’origine ancienne, qui avaient servi de sujets aux prophéties du vieillard : il était donc résolu à sauver à tout prix ce volume de la destruction qui l’attendait dans l’incendie général auquel l’édifice venait d’être condamné par l’héritier de ses anciens possesseurs. Ce fut avec cette intention qu’il pénétra dans la vieille petite chambre voûtée qu’on nommait la bibliothèque de Douglas, et qui pouvait contenir quelques douzaines de ces vieux livres écrits par les anciens chapelains, en ce que les ménestrels appellent le caractère noir. Il découvrit aussitôt le célèbre lai, intitulé Sir Tristrem, qui avait été si souvent altéré et abrégé, qu’il ne ressemblait plus guère à l’original. Hugonnet, connaissant tout le prix que les anciens propriétaires du château attachaient à ce poème, tira ce volume en parchemin des rayons de la bibliothèque, et le posa sur un petit pupitre qui se trouvait là, près du fauteuil du baron. Après avoir fait tout ce qu’il croyait pouvoir faire pour le sauver, il tomba dans une courte rêverie que le jour qui baissait et les préparatifs du gardemanger de Douglas, mais surtout l’idée qu’il voyait pour la dernière fois des objets qui avaient été si familiers à ses yeux, qu’il les voyait à l’instant où ils allaient être détruits, étaient bien propres à lui inspirer alors.

« Le barde songeait donc en lui-même au singulier mélange des caractères de savant mystique et de guerrier réunis dans son vieux maître, quand tout à coup, abaissant les yeux sur le livre du vieux Rimeur, il remarqua avec surprise qu’il était lentement entraîné du pupitre où il l’avait posé, par une main invisible. Le vieillard regarda avec horreur le mouvement spontané du livre à la sûreté duquel il était si intéressé, et eut le courage de se rapprocher un peu de la table, afin de découvrir par quel moyen il disparaissait.

« Je vous ai dit que la chambre commençait déja à s’obscurcir, de manière qu’il n’était pas facile de distinguer qu’il y eût quelqu’un dans le fauteuil, mais on pouvait cependant voir en regardant avec plus d’attention qu’une espèce d’ombre ou de vapeur ayant forme humaine y était assise ; mais elle n’avait rien d’assez précis pour qu’on pût en saisir exactement l’ensemble, ni d’assez détaillé pour qu’on aperçût distinctement son mode d’action. Le barde de Douglas regardait donc l’objet de ses frayeurs comme si quelque chose de surhumain se fût présenté à ses yeux. Cependant, à force de regarder, il parvint à découvrir un peu mieux l’objet qui s’offrait à sa vue, et sa vue devint même par degrés plus claire et plus capable de discerner ce qu’il contemplait. Une grande forme maigre, habillée ou plutôt recouverte d’une longue robe traînante pleine de poussière, dont la figure était tellement ombragée de cheveux et la physionomie si étrange qu’on pouvait à peine croire qu’elles appartinssent à un homme, étaient les seuls traits du fantôme qu’on pût saisir ; et en l’examinant avec plus d’attention, Hugonnet remarqua encore deux autres formes qui avaient la tournure d’un cerf et d’une biche, et qui paraissaient presque se cacher derrière le corps et sous la robe de cette apparition surnaturelle. »

« Voilà une histoire bien vraisemblable, dit le chevalier, pour que vous, sire ménestrel, homme de sens comme vous paraissez l’être, vous la racontiez si gravement. De quelle respectable autorité tenez-vous cette histoire, qui, en supposant quelle puisse passer après boire, doit être absolument considérée comme apocryphe durant les heures plus sobres de la matinée ? »

« Sur ma parole de ménestrel, sire chevalier, répliqua Bertram, ce n’est pas moi qui répands cette fable, si c’en est une ; Hugonnet, le joueur de viole, après s’être retiré dans un cloître près du lac de Rembelmere dans le pays de Galles, m’a communiqué l’histoire que je vous raconte en ce moment. C’est pourquoi, comme je parle d’après l’autorité d’un témoin oculaire, je ne m’excuserai pas de vous la raconter, puisqu’il m’était impossible d’aller chercher la vérité à une source plus directe. »

« Soit, sire ménestrel, dit le chevalier ; continue ton récit, et puisse ta légende échapper aux critiques des autres aussi bien qu’aux miennes ! »

« Hugonnet, sir chevalier, continua Bertram, fut un saint homme, et posséda sa vie durant une bonne réputation, bien que son genre de profession puisse être regardé comme un peu scabreux. La vision lui parla une langue antique, semblable à celle qui fut jadis parlée dans le royaume de Strates-Clyde, espèce d’écossais ou de gaélique, que peu de gens auraient comprise.

« Vous êtes un homme savant, dit l’apparition, et non absolument étranger aux dialectes qui furent autrefois en usage dans votre pays, quoiqu’ils soient aujourd’hui oubliés et qu’il faille pour être compris les traduire en saxon vulgaire, tel qu’on le parle dans le Deira ou le Northumberland ; mais un ancien barde anglais doit aimer tendrement l’homme qui, après tant d’années, attache encore assez de prix à la poésie de son pays natal pour songer à en conserver des fragmens, malgré la terreur qui domine un soir comme celui-ci.

« C’est en effet une terrible nuit, répliqua Hugonnet, que celle qui fait sortir les morts du tombeau et les envoie pour pâles et affreux compagnons aux vivans… Qui es-tu, au nom de Dieu ? qui es-tu, toi qui brises les barrières qui séparent les vivans des morts et reviens si étrangement visiter un monde auquel tu as depuis si long-temps dit adieu ?

« Je suis, répondit la vision, ce célèbre Thomas-le-Rimeur, quelquefois appelé Thomas d’Erceldoune, ou Thomas le véridique parleur. Comme d’autres sages, j’obtiens de temps à autre la permission de visiter les scènes de ma première vie, et je suis toujours capable de soulever les nuages épais, et de dissiper l’obscurité qui pèse sur l’avenir. Et toi, homme affligé, sache que les désastres auxquels tu vois ce malheureux pays en butte ne sont pas un présage de l’état dont il jouira par la suite : au contraire, autant les Douglas souffrent aujourd’hui dans la perte de leurs biens, dans la destruction de leur château, infortunes qui leur viennent de leur fidélité à l’héritier légitime du royaume d’Ecosse, autant est grande la récompense que leur destine le ciel ; et, comme ils n’ont pas hésité à brûler et à renverser leur propre maison et celle de leurs pères dans l’intérêt de la cause de Bruce, le ciel a décrété qu’aussi souvent que les murailles du château de Douglas seront brûlées et mises au niveau du sol, elles seront rebâties avec encore plus de solidité et de magnificence qu’auparavant.

« Un cri poussé par une multitude réunie dans la grande cour se fit alors entendre, cri de joie et de triomphe. En même temps une grande lueur rouge sembla s’élancer des combles et des solives du toit ; suivirent bientôt des étincelles aussi nombreuses que celles qui s’échappent de dessous le marteau d’un forgeron ; et peu après, le feu gagnant de proche en proche, l’incendie se fraya un passage par mille ouvertures.

« Vois-tu ? dit la vision en dirigeant ses regards vers la fenêtre et en disparaissant ; pars ! éloigne-toi ! l’heure voulue pour enlever ce livre n’est pas encore arrivée, et tes mains ne sont pas prédestinées pour cette œuvre ; mais il sera en sûreté dans le lieu où je l’ai placé, et le temps où l’on pourra l’y prendre viendra. » La voix se faisait encore entendre que la forme avait disparu, et la tête d’Hugonnet lui tournait presque par suite de l’horrible spectacle dont il était témoin. Ce fut à peine s’il trouva assez de forces pour s’arracher à ce lieu de terreur ; et dans la nuit le château de Douglas s’évanouit en cendres et en fumée pour reparaître peu après plus redoutable et plus fort qu’auparavant. » Le ménestrel s’arrêta, et son auditeur, le chevalier anglais, garda quelques minutes de silence avant de répliquer.

« Il est vrai, ménestrel, répondit donc sir Aymer, votre histoire est inattaquable sur ce point que le château, trois fois brûlé par l’héritier de la maison et de la baronnie, a jusqu’à présent été autant de fois relevé par Henri lord Clifford, et d’autres généraux anglais qui ont toujours cherché à le reconstruire plus solide et plus fort qu’il n’était, attendu qu’il occupe une position trop importante à la sûreté de notre frontière du côté de l’Ecosse pour permettre que nous l’abandonnions : je l’ai vu moi-même rebâtir en partie. Mais je ne puis croire que, parce que le château a été ainsi renversé, il doive toujours être aussi nécessairement relevé, attendu que les exploits des Douglas sont toujours accompagnés de barbaries qui assurément ne peuvent obtenir l’approbation du ciel. Mais je vois que tu es décidé à ne pas changer d’opinion, et je ne puis t’en blâmer ; car les merveilleux revers de fortune qui ont successivement assailli tous les possesseurs de cette forteresse autorisent suffisamment les hommes à s’attendre à ce qu’ils regardent comme l’indication manifeste de la volonté du ciel ; mais tu peux croire, bon ménestrel, que la faute n’en sera point à moi si le jeune Douglas trouve encore l’occasion d’exercer son talent culinaire par une seconde édition de son Garde-manger de famille, et s’il peut profiter des prédictions de Thomas-le-Rimeur. »

« Je ne révoque en doute ni votre circonspection ni celle de sir John de Walton, répliqua Bertram, mais je puis dire sans crime que le ciel mène toujours à fin ses projets. Je regarde pour ainsi dire le château de Douglas comme un lieu prédestiné, et je brûle du désir de voir quels changemens le temps a pu y opérer dans un espace de vingt ans ; je désirerais surtout m’emparer, s’il était possible, du volume de ce Thomas d’Erceldoune, qui contient un fonds si riche de poésies oubliées et de prophéties qui intéressent à un si haut point les destinées futures du royaume britannique, des royaumes du nord et du midi. »

Le chevalier ne répondit rien, mais marcha un peu, en avant, et dévia de quelques pas du bord de la rivière, le long de laquelle la route semblait être trop escarpée. Les voyageurs parvinrent enfin au sommet d’une montée très haute et très longue. De ce point, et derrière un énorme roc qui paraissait avoir été, pour ainsi dire, mis de côté et disposé comme une décoration de théâtre pour que la vue plongeât dans la partie basse de la vallée, ils aperçurent dans son ensemble le val immense dont les parties avaient déja été vues en détail, mais qui se développait alors, attendu que la rivière devenait plus étroite en cet endroit, dans toute sa profondeur et sa largeur, et montrait dans son enceinte, à peu de distance du cours de la rivière, le superbe château seigneurial qui lui donnait son nom. Le brouillard, qui emplissait toujours la vallée de ses nuages laineux, ne laissait voir qu’imparfaitement les fortifications grossières qui servaient de défense à la petite ville de Douglas, assez solides pour repousser une tentative d’attaque, mais non pour résister à ce qu’on appelait alors un siége en règle. L’objet qui attirait principalement les regards était l’église, ancien monument gothique construit sur une éminence au centre de la ville, et qui alors tombait presque en ruines. A gauche, et s’effaçant pour ainsi dire dans l’éloignement, on pouvait distinguer d’autres tours et d’autres créneaux ; enfin, séparé de la ville par une pièce d’eau artificielle qui l’entourait presque, s’élevait le château dangereux de Douglas.

Il était solidement fortifié à la mode du moyen-âge, avec donjon et créneaux déployant au dessus de toutes les autres la haute tour qui portait le nom de Tour de lord Henri ou de Tour de Clifford.

« Voici le château, dit Aymer de Valence, en étendant le bras avec un sourire de triomphe ; tu peux juger par toi-même si les défenses qu’on y a ajoutées sous les ordres de Clifford doivent faire qu’à la première fois il sera encore plus facile de le prendre qu’à la dernière. »

Le ménestrel secoua simplement la tête, et emprunta au psalmiste la citation suivante : Nisi custodiet Dominus. Et il n’ajouta rien de plus, quoique de Valence, répliquât avec vivacité : « Je pourrais, en citant ce texte, y appliquer le même sens que tu y appliques ; mais il me semble que tu as l’esprit un peu plus mystique que ne l’ont ordinairement les ménestrels voyageurs. »

« Dieu sait, dit Bertram, que, si moi ou mes pareils nous oublions que le doigt de la Providence accomplit toujours ses desseins dans ce bas monde, nous méritons le blâme plus que tous les autres, puisque nous sommes continuellement appelés, dans l’exercice de notre profession imaginative, à admirer les coups du destin qui font sortir le bien du mal, et qui rendent les hommes, dont l’unique pensée est leurs propres passions et leurs propres desseins, exécuteurs de la volonté du ciel. »

« Je me soumets à ce que vous dites, sire ménestrel, répliqua le chevalier, et je n’ai pas le droit d’énoncer le moindre doute sur les vérités que vous établissez si solennellement, moins encore sur la bonne foi avec laquelle vous les exposez. Permettez-moi d’ajouter que je crois avoir assez de crédit dans cette garnison pour que vous y soyez le bienvenu ; et sir John de Walton, je l’espère ne refusera point le libre accès de la grande salle du château et de la chambre du chevalier à une personne de votre profession, lorsque nous pouvons retirer certain profit de vos entretiens. Je ne puis cependant vous faire espérer la même indulgence pour votre fils, vu l’état actuel de sa santé ; mais si j’obtiens pour lui la permission de séjourner au couvent de Sainte-Bride, il y demeurera tranquille et en sûreté jusqu’à ce que vous ayez renouvelé connaissance avec la vallée de Douglas et son histoire, et que vous soyez prêt à continuer votre voyage. »

« J’accède à la proposition de votre honneur, d’autant plus volontiers, dit le ménestrel, que je puis récompenser l’hospitalité du père abbé. »

« Point essentiel avec de saints hommes ou de saintes femmes, répliqua de Valence, qui ne subsistent, en temps de guerre, qu’en fournissant aux voyageurs qui viennent visiter leurs reliques les moyens de passer quelques jours dans leurs cloîtres. »

La petite troupe approchait des sentinelles, alors en faction sur les différens points du château, et qui étaient postées à peu de distance les unes des autres : elles admirent respectueusement sir Aymer de Valence, comme premier commandant après sir John de Walton. Fabian, car tel était le nom du jeune écuyer qui accompagnait de Valence, fit savoir que le bon plaisir de son maître était qu’on laissât aussi entrer le ménestrel.

Cependant un vieil archer regarda le ménestrel de travers lorsqu’il entra, suivant sir Aymer. « Il ne nous appartient pas, dit-il, ni à nous ni à personne de notre rang, de nous opposer au bon plaisir de sir Aymer de Valence, oncle ou neveu du comte de Pembroke, en pareille circonstance ; et quant à nous, maître Fabian, nous déclarerons que vous êtes parfaitement libre de faire de ce barde votre compagnon de là et de table pour une semaine ou deux au château de Douglas, aussi bien que de le recevoir comme une simple visite ; mais votre honneur sait bien quels ordres sévères nous sont donnés pour la consigne ; et si Salomon, roi d’Israël, nous arrivait comme un ménestrel ambulant, je n’oserais pas lui ouvrir la porte sans y être positivement autorisé par sir John Walton. »

« Doutez-vous, coquin, dit sir John Aymer de Valence, qui revint sur ses pas en entendant l’altercation entre Fabian et l’archer ; doutez-vous que j’aie le droit nécessaire pour recevoir un hôte, ou oseriez-vous me le contester ? »

« A Dieu ne plaise, répliqua le vieillard, que j’aie la présomption de mettre mon propre désir en opposition avec celui d’un homme tel que vous, qui avez si récemment et si honorablement gagné vos éperons ; mais dans cette affaire je dois songer quel sera le désir de sir John de Walton, qui est votre gouverneur, sir chevalier, aussi bien que le mien : je crois donc qu’il ne serait pas mal que votre hôte attendît le retour de sir John, qui est allé visiter, à cheval, les postes extérieurs du château ; et comme tel est, je crois, mon devoir, votre seigneurie ne s’en offensera point, je l’espère. »

« Il me semble, répondit le chevalier, qu’il est bien téméraire à toi de supposer que mes ordres puissent être inconvenans ou contradictoires avec ceux de sir John de Walton tu peux du moins être convaincu qu’il ne t’en reviendra aucun mal. Retiens cet homme dans le corps-de-garde, fais-lui donner à boire et à manger, et quand sir John de Walton reviendra, avertis-le que c’est une personne introduite à ma demande ; et s’il faut quelque chose de plus pour le faire justifier auprès du gouverneur, je ne manquerai pas de lui parler moi-même. »

L’archer fit un signe d’obéissance avec la pique qu’il tenait à la main, et reprit l’air grave et solennel d’une sentinelle en faction. Mais auparavant il introduisit le ménestrel, et lui procura des rafraîchissemens, ne cessant pas un seul instant de causer avec Fabian qui était demeuré en arrière. Cet actif jeune homme était devenu très fier depuis peu, par suite de son élévation au grade d’écuyer de sir Aymer, et de ce premier avancement vers le titre de chevalier, attendu que sir Aymer lui-même avait passé plus vite que de coutume au rang de chevalier de simple écuyer qu’il était.

« Je t’assure, Fabian, » disait le vieil archer, que la gravité, la sagacité et l’adresse même avec lesquelles il remplissait son devoir, tout en lui gagnant la confiance de toutes les personnes du château, exposaient parfois, comme il le disait lui-même, aux railleries des jeunes freluquets, et qui, en même temps, nous pouvons l’ajouter, le rendaient quelque peu doctoral et pointilleux à l’égard des gens que leur naissance ou leur grade mettait au dessus de lui ; « je t’assure, Fabian, que tu rendras à ton maître, sir Aymer, un bon service, si tu peux lui donner à entendre qu’il devrait toujours permettre à un vieil archer, à un homme d’armes, à tout soldat vétéran, de lui faire une réplique honnête et polie quand il lui donne un ordre ; car assurément ce n’est pas dans les premières vingt années de sa vie qu’un homme apprend à connaître les différentes obligations du service militaire ; et sir John de Walton, ce véritable commandant par excellence, est un homme qui s’applique strictement à ne jamais dévier de la ligne du devoir, et, crois-moi, il sera aussi rigoureusement sévère à l’égard de ton maître qu’à l’égard de toute personne inférieure ; tel est même son zèle pour son devoir, qu’il n’hésite pas à réprimander, lorsque la plus petite occasion s’en présente, Aymer de Valence lui-même, quoique son oncle, le comte de Pembroke, ait été le bienveillant patron de sir John de Walton, et l’ait mis en route de faire fortune. C’est donc en élevant son neveu d’après la véritable discipline des armées françaises que sir John Walton a choisi la meilleure manière de se montrer reconnaissant envers le vieux comte. »

« Comme il vous plaira, vieux Gilbert Feuille-Verte, répondit Fabian ; vous savez que je ne me fâche jamais de vos sermons ; reconnaissez donc que je me soumets à vos résignations : à vos réprimandes et à celles de sir John de Walton. Mais vous poussez les choses trop loin, si vous ne pouvez laisser passer un jour sans me donner, pour ainsi dire, le fouet. Croyez-moi, sir John de Walton ne vous remerciera point si vous lui dites qu’il est trop vieux pour se rappeler qu’il a jadis eu lui-même de la sève verte dans les veines. Oui, telles sont les choses, le vieillard n’oubliera point qu’il a été jeune autrefois, et le jeune homme qu’il doit un jour devenir vieux : aussi l’un quitte-t-il ses manières vives pour prendre les allures lentes de l’âge mûr ; mais l’autre reste comme un torrent du milieu de l’été gonflé par la pluie, où chaque goutte d’eau résonne, écume et déborde. Voilà une maxime pour vous, Gilbert. En avez-vous jamais entendu une meilleure ? Colloquez-la parmi vos axiomes de sagesse, et voyez si elle ne sera point à leur égard comme quinze est à l’égard de douze. Elle vous servira à vous tirer d’affaire, brave homme, quand la cruche au vin… c’est ton seul défaut, bon Gilbert, te mettra parfois dans l’embarras. »

« Tu ferais mieux de garder ta maxime pour toi, bon sire écuyer, répliqua le vieillard ; il me semble qu’elle pourra t’être plus utile qu’à moi. A-t-on jamais ouï dire qu’un chevalier, ou le bois dont les chevaliers se font, c’est-à-dire un écuyer, ait été jamais châtié corporellement comme un pauvre vieux archer ou un valet d’écurie ? Vos plus grandes fautes, vous les réparerez par quelque bon mot, et vos meilleurs services, on ne les récompensera guère plus généreusement qu’en vous donnant le nom de Fabian-le-Fabuliste, ou quelque autre surnom aussi spirituel. »

Après avoir exhalé cette longue répartie, le vieux Feuille-Verte reprit ce certain air d’aigreur qui caractérise d’ordinaire les hommes dont l’avancement peut être considéré comme nul, tant il a été lent et peu considérable, et qui témoignent toujours de la mauvaise humeur contre ceux qui sont montés en grade, ce à quoi tout le monde travaille plus vite et, comme ils le supposent, avec moins de mérite qu’eux-mêmes. De temps à autre, les yeux de la vieille sentinelle quittaient le haut de sa pique, et se dirigeaient avec un air de triomphe sur le jeune Fabian, comme pour voir s’il était profondément blessé du trait qu’il lui avait lancé, tandis qu’en même temps il se tenait toujours prêt à s’acquitter du devoir mécanique que lui imposait sa faction. Mais Fabian et son maître étaient tous deux à cette heureuse époque de la vie où un mécontentement tel que celui du vieil archer ne les affectait guère, et au pire n’était considéré que comme la plaisanterie d’un vieillard et d’un brave soldat, d’autant plus qu’il était toujours disposé à faire le devoir de ses camarades et qu’il avait toute la confiance de sir John de Walton, qui, quoique beaucoup plus jeune, avait été comme Feuille-Verte élevé au milieu des guerres d’Edouard Ier, et était sévère à maintenir une discipline stricte, qui pourtant, depuis la mort de ce grand monarque, avait été considérablement négligée par la jeune et chaude valeur de l’Angleterre.

Cependant l’idée vint à sir Aymer de Valence que, quoiqu’en accueillant Bertram avec l’hospitalité qu’on montrait toujours aux gens de sa profession, il n’avait fait qu’agir comme il convenait à son rang, puisqu’il avait déja mérité les plus grands honneurs de la chevalerie. Ce voyageur, qui se disait ménestrel, pouvait en réalité ne pas exercer une profession dont il se donnait le titre. Il y avait incontestablement dans sa conversation quelque chose de plus grave, sinon de plus austère, que dans celle des autres bardes ; et quand il réfléchit à la prudence minutieuse de sir John de Walton, il commença à douter si le gouverneur l’approuverait d’avoir introduit dans le château un individu tel que Bertram, qui pouvait examiner les points fortifiés de la citadelle et occasioner ensuite pour la garnison beaucoup de fatigues et de dangers. Il regrettait donc en secret de n’avoir pas honnêtement donné à entendre au barde ambulant que son admission ou celle de tout autre étranger dans le Château Dangereux était empêchée pour le moment par les circonstances de l’époque. En ce cas, il se serait justifié par l’obligation où il se trouvait de faire son devoir, et au lieu de s’attirer le blâme et les reproches du gouverneur, il aurait peut-être mérité ses éloges et son approbation.

Outre ces pensées qui le tourmentaient, sir Aymer conçut la crainte tacite d’un refus de la part de son officier commandant ; car cet officier, malgré sa rigueur, il ne l’aimait pas moins qu’il ne le redoutait. Il se rendit donc au corps-de-garde du château, sous prétexte de voir si les règles de l’hospitalité avaient été convenablement observées à l’égard de son compagnon de route. Le ménestrel se leva respectueusement, et, à en juger d’après la manière dont il présenta ses respects à sir Aymer, il parut, sinon s’être attendu à cette marque de politesse de la part du sous-gouverneur, du moins n’en être nullement surpris. D’un autre côté, sir Aymer prit à l’égard de Bertram un air plus réservé que celui qu’il avait pris jusqu’alors, et en revenant sur sa première invitation il alla jusqu’à dire que le ménestrel savait qu’il ne commandait qu’en second, et que la permission réelle d’entrer dans le château devait être sanctionnée par sir John de Walton.

Il y a une manière honnête de paraître croire aux excuses dont certaines gens viennent nous payer, sans alléguer aucun soupçon sur leur validité. Le ménestrel lui offrit donc ses remercîmens pour la politesse qu’on lui avait déja témoignée. « Si je désirais loger dans ce château, dit-il, ce n’était qu’une simple envie, une curiosité passagère ; si on ne m’en accorde pas la permission, il ne m’en reviendra ni désagrément ni déplaisir. Thomas d’Erceldoune était, suivant les triades galloises, un des trois bardes de la Grande-Bretagne qui ne teignit jamais une lance de sang, qui ne fut jamais coupable d’avoir pris ou repris des châteaux et des forteresses ; il s’en faut donc de beaucoup qu’on doive le soupçonner, après sa mort, d’être capable d’accomplir de tels exploits. Mais il m’est aisé de concevoir que sir John de Walton ait laissé les droits ordinaires de l’hospitalité tomber en désuétude, et j’avoue qu’un homme d’un caractère public comme moi ne doit pas désirer prendre de la nourriture ni loger dans un château qui est réputé pour dangereux ; et personne ne doit être surpris que le gouverneur ne permette pas même à ce digne jeune lieutenant de lever une défense si sévère et si peu habituelle. »

Ces mots prononcés très sèchement avaient pour but d’insulter le jeune chevalier, comme donnant à entendre qu’il n’était pas regardé comme suffisamment digne de confiance par sir John de Walton, avec qui pourtant il avait vécu sur le pied de l’affection et de la familiarité, quoique le gouverneur eût atteint sa trentième année et au delà, et que son lieutenant ne fût pas encore arrivé à sa vingt-unième ; car, malgré l’âge fixé pour la chevalerie, on lui avait accordé une dispense par suite des exploits qu’il avait accomplis dès sa jeunesse. Avant qu’il eût complétement calmé les mouvemens de colère qui s’élevaient dans son esprit, le son d’un cor de chasse se fit entendre à la porte, et, à en juger par l’espèce de remuement général qu’il opéra dans toute la garnison, il fut évident que le gouverneur était de retour au château. Chaque sentinelle, comme ranimée par sa présence, tenait sa pique plus droite, échangeait le mot d’ordre avec plus de précaution, et paraissait mieux comprendre et mieux remplir son devoir. Après avoir mis pied à terre, sir John de Walton demanda à Feuille-Verte ce qui était arrivé durant son absence. Le vieil archer se crut obligé à dire qu’un ménestrel, qui avait l’air d’un Ecossais ou d’un habitant vagabond des frontières, avait été admis dans le château, tandis que son fils, garçon malade de la contagion qui avait tant fait de bruit, avait été momentanément laissé à l’abbaye de Sainte-Bride. Il donna tous ces détails d’après Fabian. L’archer ajouta que le père était un homme qui, par ses chansons et ses histoires, pourrait amuser toute la garnison sans lui laisser le temps de songer à ses affaires.

« Nous n’avons pas besoin de pareils expédiens pour passer le temps, répondit le gouverneur, et nous aurions été plus satisfait si notre lieutenant avait eu la bonté de nous trouver d’autres hôtes, et surtout des gens avec lesquels on puisse avoir des relations plus directes et plus franches, qu’avec un homme qui par sa profession ne cherche qu’à offenser Dieu et à tromper ses semblables. »

« Cependant, répliqua le vieux soldat qui ne pouvait pas même écouter son commandant sans se laisser aller à son humeur de contredire, j’ai entendu votre honneur dire que la profession de ménestrel, quand on s’en acquittait convenablement, était aussi honorable que la chevalerie même. »

« Il peut en avoir été ainsi jadis, répliqua le chevalier, mais chez les ménestrels modernes le but de leur art, qui est d’exciter à la vertu, a été complétement oublié : encore est-il heureux que la poésie qui enflammait nos pères et les poussait à de nobles actions ne porte pas aujourd’hui leurs fils à se conduire d’une manière basse et indigne. Mais j’en parlerai à mon ami Aymer, qui, parmi tous les jeunes gens que je connais, n’a son pareil ni en bonté ni en grandeur d’ame. »

Tout en discourant ainsi avec l’archer, sir John de Walton, homme grand et bien fait, s’était avancé sous le vaste manteau de la cheminée du corps-de-garde où il se tenait debout, et était écouté avec un respectueux silence par le fidèle Gilbert, qui remplissait, avec des signes et, des mouvemens de tête, comme un auditeur attentif, les intervalles de la conversation. La conduite d’un autre individu qui écoutait aussi ce qu’on disait n’était pas également respectueuse, mais il était placé de manière à ne pas attirer sur lui l’attention.

Cette tierce personne n’était autre que l’écuyer Fabian qu’on ne pouvait apercevoir à cause de sa position derrière l’avancement que formait la vaste cheminée de mode antique, et qui tâcha de s’effacer encore plus soigneusement lorsqu’il entendit la conversation du gouverneur et de l’archer tourner, à ce qu’il crut, au désavantage de son maître. L’écuyer s’occupait alors du soin un peu servile de fourbir les armes de sir Aymer, travail dont il s’acquittait plus aisément en faisant chauffer, sur l’espèce d’avancement que formait le foyer, les différentes pièces de l’armure d’acier pour les recouvrir d’un mince vernis. Il ne pouvait donc, au cas où il aurait été découvert, être regardé comme coupable d’impertinence ou de manque de respect. Il était d’autant mieux caché qu’une fumée épaisse s’élevait d’une grande quantité de boiseries en chêne sur lesquelles étaient ciselés en beaucoup d’endroits le chiffre et les armoiries de la famille des Douglas, et qui, se trouvant être les combustibles qu’on avait sous la main, noircissaient et fumaient dans la cheminée avant de pouvoir produire de la flamme.

Le gouverneur, ignorant tout-à-fait cette augmentation de son auditoire, poursuivait la conversation avec Gilbert Feuille-Verte : « Je n’ai pas besoin de vous dire, ajoutait-il, que je suis intéressé à en finir promptement avec ce siége ou ce blocus dont Douglas continue à nous menacer. Mon propre honneur et mes affections sont engagés à ce que je conserve le Château Dangereux à la cause de l’Angleterre, mais je suis tourmenté de l’admission de cet étranger ; et le jeune de Valence aurait plus strictement rempli son devoir s’il avait refusé à ce vagabond toute communication avec nos gens, sans ma permission. »

« C’est pitié de voir, répliqua le vieux Feuille-Verte en secouant la tête, qu’un jeune chevalier si bon et si brave se laisse quelquefois aller aux conseils de son écuyer, ce bambin de Fabian qui a de la bravoure, mais aussi peu d’aplomb qu’une bouteille de petite bière fermentée. »

« Que la peste te crève ! pensa Fabian en lui-même, vieille relique de guerre, farcie de présomption et de termes guerriers, semblable au soldat qui, pour se garantir du froid, s’est entortillé si étroitement dans une enseigne déguenillée, qu’à l’extérieur il ne montre plus rien que haillons et armoiries. »

« Je ne songerais pas deux fois à cette affaire, si le coupable m’était moins cher, répliqua sir John de Walton, mais je veux rendre service à ce jeune homme, quand même je devrais risquer, pour lui apprendre à connaître la discipline militaire, de lui causer un peu de peine. L’expérience devrait, pour ainsi dire, être gravée avec un fer chaud dans l’esprit des jeunes gens, et il ne faudrait pas se contenter simplement d’écrire les préceptes de la charte avec de la craie. Je me rappellerai, Feuille-Verte, le conseil que vous me donnez, et je ne manquerai pas la première occasion de séparer ces deux jeunes gens ; et quoique j’aime l’un fort tendrement, quoique je sois loin de souhaiter à l’autre le moindre mal, néanmoins à présent, comme vous dites fort bien, l’aveugle conduit l’aveugle, et le jeune chevalier a pour conseiller et pour aide un chevalier trop jeune : c’est un mal que nous réparerons. »

« Corbleu ! que le diable t’emporte, vieille chenille ! se dit le page en lui-même ; je te prends sur le fait cette fois, me calomniant moi et mon maître comme il est dans ta nature de calomnier tous les jeunes aspirans à la chevalerie qui sont pleins d’espérance. Si ce n’était que je dusse souiller mes armes d’élève-chevalier en me mesurant avec un homme de ton rang, je pourrais t’honorer d’une invitation à me suivre en champ-clos, tandis que les médisances que tu viens de débiter sont encore au bout de ta langue ; mais, quoi qu’il en soit, tu ne tiendras pas publiquement tel langage dans le château, et puis tel autre en présence du gouverneur, sous prétexte que tu as servi avec lui sous la bannière de Longues-Jambes[14]. Je redirai à mon maître les bonnes intentions dont tu es animé pour lui, et quand nous nous serons concertés ensemble, on verra si ce sont les jeunes courages ou les barbes grises qui doivent être l’espérance et la protection de ce château de Douglas. »

Il suffira de dire que Fabian exécuta ce dessein en rapportant à son maître, et de fort mauvaise humeur, la conversation qui avait eu lieu entre sir John de Walton et le vieux soldat. Il réussit à faire envisager l’incident comme une offense formelle faite à sir Aymer de Valence, tandis que tous les efforts du gouverneur, pour dissiper les soupçons conçus par le jeune chevalier, ne purent réussir à lui persuader que son commandant n’avait à son égard que d’excellentes intentions. Il conserva l’impression qu’avait produite sur son esprit le rapport de Fabian, et crut ne point faire injustice à sir John de Walton en supposant qu’il désirait s’appliquer la plus grande partie de la gloire acquise dans la défense du château, et qu’il éloignait à dessein ceux de ses compagnons qui pouvaient raisonnablement prétendre à leur bonne part d’honneur.

La mère de la discorde, dit un proverbe écossais, n’est pas plus grosse qu’une aile de moucheron. Dans la querelle dont il s’agit dans notre histoire, le jeune homme et le vieux chevalier ne s’étaient ni l’un ni l’autre donné un juste motif d’offense. De Walton, était observateur rigide de la discipline militaire, dans laquelle il avait été élevé dès son extrême jeunesse, et qui le dirigeait presque aussi absolument que son caractère naturel ; en outre, sa situation présente renforçait son éducation première.

La rumeur publique avait même exagéré les talens militaires, l’esprit entreprenant et le génie fécond en ruses de guerre attribués à James, le jeune seigneur de Douglas. Il possédait, aux yeux de cette garnison d’hommes du sud, les facultés d’un démon plutôt que celles d’un simple mortel ; car si les soldats anglais maudissaient l’ennui de la garde et de la surveillance perpétuelles que leur imposait le Château Dangereux, surveillance qui ne leur permettait jamais de se relâcher d’une extrême rigueur, ils convenaient tous qu’une grande ombre leur apparaissait avec une hache d’armes à la main, et, entrant en conversation avec eux de la manière la plus insinuante, ne manquait jamais, avec une éloquence et une ingéniosité égales à celles d’un esprit déchu, d’indiquer à la sentinelle mécontente quelque moyen grace auquel, en se prêtant à trahir les Anglais, il se remettrait en liberté. La diversité de ces expédiens et la fréquence de leur retour tenaient l’inquiétude de sir John de Walton si constamment en haleine qu’il ne se croyait jamais exactement hors de l’atteinte de Douglas, plus que le bon chrétien se suppose hors de la portée des griffes du diable ; tandis que toute nouvelle tentation, au lieu de confirmer ces espérances de salut, semble annoncer que la retraite immédiate du malin esprit sera suivie par quelque nouvelle attaque encore plus habilement combinée. Sous l’influence de cet état continuel d’anxiété et d’appréhension, le caractère du gouverneur ne changea point en bien, comme on doit le penser ; et ceux qui le chérissaient le plus regrettaient beaucoup qu’il s’acharnât sans cesse à se plaindre d’un manque de diligence de la part de ceux qui, ne se trouvant ni investis d’une responsabilité comme la sienne, ni animés par l’espérance de récompenses aussi splendides, ne pouvaient pas entretenir des soupçons si continuels et si exagérés. Les soldats murmuraient que la vigilance de leur gouverneur dégénérait en sévérité ; les officiers et les hommes de rang, qui étaient en assez grand nombre attendu que le château était une célèbre école militaire, et qu’il y avait un certain mérite rien qu’à servir dans l’enceinte de ses murs, se plaignaient en même temps que sir John de Walton eût interrompu ses parties de chasse aux chiens et aux faucons, et ne songeât plus uniquement qu’à maintenir l’exacte discipline du château. D’un autre côté, il faut arguer en général qu’un château-fort est toujours bien tenu quand le gouverneur observe strictement la discipline ; et quand il survient dans une garnison des disputes et des querelles personnelles, les jeunes gens sont d’ordinaire plus en faute que ceux qu’une plus grande expérience a convaincus de la nécessité de prendre les plus rigoureuses précautions.

Un esprit généreux… et tel était celui de sir John de Walton, est souvent sous ce rapport changé et corrompu par l’habitude d’une vigilance excessive, et entraîné hors des bornes naturelles de la sincérité. Sir Aymer de Valence n’était pas exempt non plus d’un pareil changement : les soupçons, quoique provenant d’une cause différente, semblaient aussi menacer d’exercer une funeste influence sur son caractère noble et franc, et de détruire ces qualités qui l’avaient distingué jusque là. Ce fut en vain que sir John de Walton rechercha avec empressement les occasions d’accorder à son jeune ami toutes les licences et faveurs compatibles avec les devoirs qu’il avait à remplir dans l’intérieur de la place : le coup était frappé ; l’alarme avait été donnée des deux parts à un naturel fier et hautain, et, tandis que de Valence se croyait injustement soupçonné par un ami qui sous certains rapports lui devait beaucoup, de l’autre côté sir de Walton était conduit à penser qu’un jeune homme, à l’éducation duquel il avait veillé comme s’il eût été son propre fils, qui devait à ses leçons toutes les connaissances militaires qu’il avait acquises et tous les succès qu’il avait obtenus dans le monde, s’était offensé pour des bagatelles, et se considérait comme maltraité sans aucun motif de l’être. Les germes de mésintelligence ainsi répandus entre eux ne manquèrent pas ; comme l’ivraie semée par le démon au milieu du bon grain, de se propager d’une partie de la garnison à une autre ; les soldats, quoique sans meilleure raison que de passer simplement le temps, prirent parti pour leur gouverneur et son jeune lieutenant ; et une fois que la balle de discorde fut lancée parmi eux, il ne manqua jamais de bras ni de mains pour la tenir en mouvement.

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Chapitre 6 Mésintelligence.

Hélas ! ils avaient été amis dans leur jeunesse ; mais des langues qui parlent bas peuvent empoisonner la vérité, et la constance n’existe que dans le royaume des cieux. La vie est épineuse, et la jeunesse est vaine ; et quand on se brouille avec une personne aimée, il semble que la folie se soit emparée du cerveau…… Chacun prononce des mots de profond mépris et insulte le cher frère de son cœur ; mais ils ne retrouvèrent ni l’un ni l’autre un être dans le cœur duquel ils purent épancher leurs peines… Ils restèrent loin l’un de l’autre avec les cicatrices de leurs blessures, comme deux pointes d’un rocher qui s’est fendu : une mer affreuse s’étend entre eux. Mais ni chaud, ni froid, ni tonnerre ne fera jamais disparaître entièrement, je pense, les traces de ce qui a jadis existé.

Christabel de Coleridge.

Pour exécuter la résolution qui, lorsqu’il avait été de sang-froid, lui avait paru la plus sage, sir John de Walton se détermina à traiter avec toute l’indulgence possible son lieutenant et ses jeunes officiers, à leur procurer tous les genres d’amusemens possibles que permettait l’endroit et à les rendre honteux de leur mécontentement en les accablant de politesse. La première fois donc qu’il vit Aymer de Valence après son retour au château, il lui parla avec une affabilité extrême, soit réelle soit supposée.

« Qu’en pensez-vous, mon jeune ami, dit de Walton, si nous essayions de quelques unes de ces chasses propres, dit-on, à ce pays ? Il y a encore dans notre voisinage de ces troupeaux sauvages de race calédonienne qu’on ne trouve plus ailleurs que dans les marécages qui forment la noire et triste frontière de ce qu’on appelait anciennement le royaume de Strates-Clyde ; nous avons parmi nous des chasseurs qui ont l’habitude de cet exercice et qui assurent que ces animaux sont les plus fiers et les plus redoutables de tous ceux qu’on peut chasser dans l’île de la Grande-Bretagne. »

« Vous ferez ce qu’il vous plaira, répondit sir Aymer froidement, mais ce n’est pas moi, sir John, qui vous donnerai le conseil, pour le plaisir d’une partie de chasse, d’exposer toute la garnison à un très grand danger. Vous connaissez parfaitement la responsabilité à laquelle vous soumet le poste que vous occupez ici, et sans doute vous en avez long-temps pesé le poids avant de nous faire une proposition de cette nature. »

« Je connais, à la vérité, mon propre devoir, répliqua de Walton offensé à son tour, et je puis bien penser aussi au vôtre sans assumer néanmoins plus que ma part de responsabilité ; mais il me semble vraiment que le gouverneur de ce Château Dangereux, entre autres difficultés de sa position, est, comme disent les vieilles gens de ce pays, soumis à un charme, et à un charme qui le met dans l’impossibilité de diriger sa conduite de manière à procurer du plaisir à ceux qu’il désire le plus obliger. Il n’y a pas encore plusieurs semaines, quels yeux eussent brillé plus que ceux de sir Aymer de Valence à la proposition d’une chasse générale où l’on aurait dû poursuivre une nouvelle espèce de gibier ? et maintenant quelle est sa conduite quand on lui propose une partie de plaisir, uniquement, je pense, pour s’opposer à mon désir de lui être agréable !… un consentement froid tombe à demi formulé de ses lèvres, et il se dispose à venir courre ces bestiaux sauvages avec un air de gravité, comme s’il allait entreprendre un pèlerinage à la tombe d’un martyr.

« Non pas, sir John, répondit le jeune chevalier. Dans notre situation présente nous devons veiller conjointement sur plus d’un point, et quoique la plus grande confiance et la direction supérieure des opérations vous aient été sans nul doute accordées, comme au chevalier qui de nous deux est le plus âgé et le plus capable, néanmoins je sens encore que j’ai aussi ma part de sérieuse responsabilité : j’espère donc que vous écouterez avec indulgence mon avis et que vous en tiendrez compte, quand même il vous paraîtrait porter sur cette partie de notre charge commune qui est plus spécialement dans vos attributions. Le grade de chevalier que j’ai eu l’honneur de recevoir comme vous, l’accolade que le royal Plantagenet m’a donnée sur l’épaule, me mettent bien en droit, je pense, de réclamer une pareille faveur. »

« Je vous demande humblement pardon, répliqua le vieux chevalier ; j’oubliais l’important personnage que j’avais devant moi, moi simplement fait chevalier par le roi Edouard lui-même, qui sans doute n’avait aucune raison particulière de me conférer un si grand honneur ; et je reconnais que je sors manifestement de mon devoir quand je viens proposer une chose qui peut ne paraître qu’un vain amusement à un individu qui élève si haut ses prétentions. »

« Sir John de Walton, repartit de Valence, nous en avons déja trop dit sur ce sujet, restons-en là. Tout ce que j’ai voulu dire, c’est que, préposé à la garde du château de Douglas, ce ne sera point avec mon consentement qu’une partie de plaisir, qui évidemment infère un relâchement de discipline, sera faite sans nécessité, surtout quand il faudrait réclamer l’assistance d’un grand nombre d’Ecossais, dont les mauvaises dispositions à notre égard ne sont que trop bien connues ; et je ne souffrirai pas, quoique mon âge ait pu m’exposer à un pareil soupçon, qu’on m’impute aucune chose de cette espèce. Et si malheureusement, quoique à coup sûr j’ignore pourquoi, nous devons à l’avenir rompre ces liens de familiarité amicale qui nous unissaient l’un l’autre, je ne vois pas le motif qui nous empêcherait de nous comporter dans nos relations nécessaires comme il convient à des chevaliers et à des gentilshommes, et d’interpréter l’un l’autre nos motifs dans le sens le plus favorable, puisqu’il n’existe pas de raison pour penser mal des mesures qui peuvent provenir ou de vous ou de moi. »

« Vous pouvez avoir raison, sir Aymer de Valence, répliqua le gouverneur s’inclinant d’un air raide ; et puisque vous dites qu’il ne doit plus exister d’amitié entre nous, vous pouvez être certain pourtant que je ne permettrai jamais à un sentiment haineux, dont vous soyez l’objet, d’entrer dans mon cœur. Vous avez été long-temps, et non, je l’espère, sans en retirer quelque fruit, mon élève à l’école de la chevalerie ; vous êtes le plus proche parent du comte de Pembroke, mon cher et constant protecteur ; et si on pèse bien toutes ces circonstances, elles forment entre nous une relation qu’il serait bien difficile, pour moi du moins, de rompre à tout jamais… Si vous croyez être, comme vous le donnez à entendre, moins strictement lié par d’anciennes obligations, il vous faut régler comme il vous plaira nos rapports de l’avenir l’un à l’égard de l’autre. »

« Je ne puis que répondre, dit de Valence, que ma conduite sera naturellement réglée d’après la vôtre ; et vous ne pouvez, sir John, souhaiter plus ardemment que moi que nous puissions remplir convenablement nos devoirs militaires, sans songer aux relations d’amitié qui existèrent entre nous. »

Les chevaliers se séparèrent alors après une conférence qui avait failli une ou deux fois se terminer par une franche et cordiale explication ; mais il fallait encore que l’un ou l’autre prononçât un de ces mots qui partent du cœur pour rompre, si on peut s’exprimer ainsi, la glace qui se formait si vite entre leurs deux amitiés, et ni l’un ni l’autre ne voulut être le premier à faire les avances nécessaires avec une cordialité suffisante, quoique chacun d’eux l’eût fait volontiers, s’il eût pressenti que l’autre s’avancerait de son côté avec la même ardeur ; mais leur orgueil fut trop grand et les empêcha de dire des choses qui auraient pu les remettre tout de suite sur le pied de la franchise et de la bonne intelligence. Ils se séparèrent donc sans qu’il fût davantage question de la partie de plaisir projetée, jusqu’à ce que sir Aymer de Valence reçût un billet dans les règles où il était prié de vouloir bien accompagner le commandant du château de Douglas à une grande partie de chasse où l’on devait attaquer les bestiaux sauvages.

L’heure du rendez-vous était fixée à six heures du matin, et le lieu de réunion était la porte de la barricade extérieure. La chose fut annoncée comme devant finir dans l’après-midi, lorsque le rappel serait sonné, sous le grand chêne connu par le nom de massue de Sholto, arbre remarquable qui s’élevait à un endroit où la limite de la vallée de Douglas était marquée par de chétifs arbrisseaux qui bordaient le pays de forêts et de montagnes. L’avertissement d’usage fut envoyé aux vassaux ou paysans du district ; et, malgré leur sentiment d’antipathie, ils le reçurent en général avec plaisir, d’après le grand principe d’Epicure… carpe diem… c’est-à-dire qu’en quelque circonstance qu’on se trouve placé, il ne faut jamais laisser échapper l’occasion de se divertir. Une partie de chasse avait encore ses attraits, alors même qu’un chevalier anglais cherchait son plaisir dans les bois des Douglas.

Il était sans doute affligeant pour ces fidèles vassaux de reconnaître un autre seigneur que le redoutable Douglas, et de traverser forêts et rivières sous les ordres d’officiers anglais et dans la compagnie de leurs archers qu’ils regardaient comme leurs ennemis naturels : encore c’était le seul genre d’amusement qui leur eût été permis depuis longtemps, et ils n’étaient pas disposés à omettre la rare occasion d’en jouir. La chasse au loup, au sanglier, ou même au cerf, timide, nécessitait des armes ; celle aux bestiaux sauvages exigeait encore davantage qu’on fût muni d’arcs et de flèches de guerre, d’épieux et d’excellens coutelas, ainsi que des autres armes semblables à celles qu’on emploie pour se battre réellement. Par ce motif, il était rare qu’on permît aux Ecossais de suivre les chasses, à moins qu’on déterminât leur nombre et leurs armes, et surtout qu’on prît la précaution de déployer plus de force du côté des soldats anglais qui étaient fort odieux aux habitans : encore la plus grande partie de la garnison était mise sur pied, et plusieurs détachemens, formés suivant l’ordre du gouverneur, étaient stationnés en différens endroits, en cas qu’il survînt quelque querelle soudaine.

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Chapitre 7 La Chasse.

Les piqueurs couraient à travers les bois pour faire lever les cerfs ; les archers rivalisaient d’ardeur avec leurs grands arcs tendus.

Le bruit courait à travers les bois, battus dans tous les sens ; les chiens pénétraient dans les taillis pour tuer les cerfs.

Ballade de Chavy Chase, vieille édition.

La matinée du jour fixé pour la chasse était froide et sombre ; le temps était gris comme il l’est toujours dans la Marche écossaise. Les chiens criaient, aboyaient et glapissaient ; les chasseurs, quoique animés et joyeux par l’attente d’un jour de plaisir, tiraient sur leurs oreilles leur mauds, ou manteaux des basses terres, et regardaient d’un œil mécontent les brouillards qui flottaient à l’horizon, tantôt menaçant de s’affaisser sur les cimes et sur les flancs des hautes montagnes, et tantôt d’aller occuper d’autres positions sous l’influence de ces bouffées de vents incertains qui, s’élevant, puis tombant aussitôt, balayaient la vallée.

Cependant, au total, comme il arrive d’ordinaire dans tous les départs de chasse, c’était un gai et amusant spectacle. Une courte trève semblait avoir été conclue entre les deux nations, et les paysans de l’Ecosse paraissaient plutôt montrer en amis les exercices de leurs montagnes aux chevaliers accomplis et aux braves archers de la vieille Angleterre que s’acquitter d’un service féodal qui n’était ni si agréable ni si honorable à l’instigation de voisins usurpateurs. Les cavaliers, que tantôt l’on apercevait seulement à demi, que tantôt on voyait complétement, forcés de déployer ; au milieu de ces routes périlleuses et de ces terrains brisés, toutes les ressources de leur art, attiraient l’attention des piétons, qui, conduisant les chiens ou battant les taillis, délogeaient les pièces de gibier qu’ils rencontraient, dans les buissons, et tenaient toujours leurs yeux fixés sur leurs compagnons, qui, sur leurs chevaux, étaient plus faciles à distinguer, et qui se faisaient remarquer encore par la vitesse de leur course et par un mépris ; pour tout accident possible, aussi complet que celui dont peuvent se glorifier aujourd’hui les chasseurs de Melton Mowbray ou de toute autre bande fameuse.

Les règles qui présidaient aux chasses anciennes et modernes sont pourtant aussi différentes que possible. De nos jours, on regarde un renard ou un lièvre comme récompensant bien la peine que se sont donnée, pendant tout un jour, quarante ou cinquante chiens, et environ autant d’hommes et de chevaux ; mais les chasses anciennes, lors même qu’elles ne se terminaient pas par une bataille, comme il arrivait souvent, présentaient toujours une bien plus grande importance et un intérêt beaucoup plus vif. S’il est un genre d’exercice qu’on puisse citer comme généralement plus propre que d’autres à divertir et amuser, c’est à coup sûr celui de la chasse. Le pauvre souffre-douleur, qui a servi et travaillé toute sa vie, qui a usé toute son énergie à servir ses semblables… l’homme qui a été pendant de longues années l’esclave de l’agriculture, ou, qui pis est, des manufactures… qui tous les ans ne recueille qu’une chétive mesure de grains, ou est cloué sur un pupitre par un travail monotone… peuvent difficilement rester sourds à la joie générale, lorsque la chasse passe près d’eux avec les chiens et les cors, et pour un moment ils ressentent toute l’ardeur du plus hardi cavalier qui fait partie de la troupe. Que les personnes qui ont assisté à ce spectacle rappellent à leur imagination l’ardeur et l’intérêt qu’elles ont vu se répandre dans un village au passage d’une chasse, depuis le plus vieux jusqu’au plus jeune des habitans. Alors aussi qu’on se souvienne des vers de Wordsworth :

Debout, prends ton bâton, en avant, Timothée,

Pas une ame au village à présent n’est restée ;

Le lièvre a d’Hamilton déserté le coteau,

Et la meute en émoi va courir le skidau.

Mais comparez ces sons inspirateurs au vacarme de toute une population féodale se livrant à un tel exercice, d’une population dont la vie, au lieu de s’écouler dans les travaux monotones des professions modernes, a été continuellement agitée par les hasards de la guerre et par ceux de la chasse, qui n’en diffère guère, et il faudra nécessairement que vous supposiez que l’élan se communique comme un incendie dévorant des bruyères sèches. Pour nous servir de l’expression commune, empruntée à un autre amusement, tout est poisson, qui vient dans le filet en pareilles occasions. Une ancienne partie de chasse, sauf la nature du carnage, ressemblait presque à une bataille moderne, lorsque l’engagement a lieu sur un terrain inégal et varié dans sa surface. Tout un district versait ses habitans, qui formaient un anneau d’une grande étendue ; puis, avançant et rétrécissant leur cercle par degrés, ils chassaient devant eux toute espèce de gibier. Tous ces animaux, lorsqu’ils s’élançaient d’un taillis ou d’un marécage, étaient attaqués à coups de flèches, de javelines, et d’autres projectiles dont les chasseurs étaient armés tandis que d’autres étaient poursuivis et lassés par d’énormes chiens, ou plus souvent mis aux abois quand les personnages les plus importans qui honoraient la chasse de leur présence réclamaient pour eux-mêmes le plaisir de porter le coup mortel, voulant courir le danger personnel qui résulte toujours d’un combat à mort, même avec le daim timide lorsqu’il est réduit à la dernière extrémité, et qu’il n’a plus de choix qu’entre renoncer à la vie, ou se mettre sur la défensive à l’aide de son bois élevé et, avec tout le courage du désespoir.

La quantité de gibier qu’on trouva en cette occasion dans la vallée de Douglas fut considérable ; car, comme nous l’avons déja remarqué, il y avait long-temps qu’une grande chasse n’avait été faite par les Douglas eux-mêmes, dont les infortunes avaient commencé, quelques années auparavant, avec celles de leur pays. La garnison anglaise ne s’était pas jusqu’alors jugée en nombre et en forces pour exercer ces grands priviléges féodaux. Cependant le gibier s’était considérablement multiplié. Les cerfs, les bestiaux sauvages, les sangliers s’étaient établis au pied des montagnes, et faisaient de fréquentes irruptions à la partie basse de la vallée, qui, dans la vallée de Douglas, ressemblait beaucoup à une oasis entourée de bois taillis et de marécages, de landes et de rochers, montrant des traces manifestes de la domination humaine, à laquelle les animaux sauvages sont contens d’échapper lorsqu’ils sont pressés par le voisinage de l’homme.

Tandis que les chasseurs traversaient les lieux qui séparaient la plaine du bois, il y avait toujours une stimulante incertitude pour savoir quelle espèce de gibier on allait rencontrer, et les tireurs, avec leurs arcs tendus d’avance, leurs javelines mises en arrêt, leurs bons chevaux bien bridés et toujours aiguillonnés de manière à partir soudain, observaient attentivement les pièces qui allaient s’élancer du couvert, de sorte qu’ils fussent toujours prêts, soit qu’un sanglier, un loup, un taureau sauvage, ou toute autre espèce de gibier, vînt à leur passer sous les yeux.

Le loup, qui, à cause de ses ravages, est le plus nuisible des animaux de proie, ne présentait cependant pas toujours le degré de plaisir que son nom promettait ; il s’enfuyait ordinairement au loin, quelquefois à plusieurs milles, avant de trouver assez de courage pour attaquer ses ennemis, et, quoique redoutable alors, quoique donnant la mort aux chiens et aux hommes par ses terribles morsures, parfois cependant on le méprisait plutôt à cause de sa lâcheté. Le sanglier, au contraire, était un animal beaucoup plus irascible et plus courageux.

Les taureaux sauvages, les plus formidables de tous les habitans des antiques forêts calédoniennes, n’étaient cependant pas les pièces que les cavaliers anglais poursuivaient avec le plus de plaisir[15]. D’ailleurs les fanfares des cors de chasse, le retentissement du galop des chevaux, les mugissemens et les hurlemens furieux des bestiaux de la montagne, les soupirs du cerf pressé par les chiens haletans, et les cris sauvages, les cris de triomphe des hommes, formaient un vacarme qui s’étendait bien au delà du théâtre de la chasse, et semblait menacer tous les habitans de la vallée jusque dans les plus profondes retraites.

Pendant le cours de la chasse, souvent lorsqu’on s’attendait à voir partir un daim ou un sanglier, c’était un taureau sauvage qui s’élançait, renversant les jeunes arbres, brisant les branches dans sa course, et en général renversant tous les obstacles qui lui étaient opposés par les chasseurs. Sir John de Walton fut le seul des chevaliers présens qui, sans être secondé par personne, réussit à terrasser un de ces terribles animaux. Comme un tauréador espagnol, il abattit et tua de sa lance un taureau furieux ; deux veaux déja grands et trois vaches périrent aussi accablés sous le nombre des flèches, des javelines et des autres projectiles que leur lancèrent les archers et les piqueurs ; mais beaucoup d’autres, en dépit de tous les efforts tentés pour arrêter leur fuite, gagnèrent leur sombre retraite au pied de la montagne de Cairntable, les flancs tout déchirés des marques de l’inimitié des hommes.

Une grande partie de la matinée se passa de cette manière, jusqu’à ce qu’un air de cor particulier, donné par le chef de la chasse, annonçât qu’il n’avait pas oublié l’excellente coutume du repas, qui, en pareille occasion, était préparé sur une échelle proportionnée à la multitude réunie pour participer au divertissement.

Une fanfare de cor propre à la circonstance réunit donc tous les chasseurs dans une clairière du bois, où tout le monde trouva place pour s’asseoir à l’aise sur l’herbe verte ; les pièces de gibier qu’on avait abattues devant, lorsqu’elles seraient rôties et grillées, suffire à tous les appétits, besogne dont s’occupèrent immédiatement tous les subalternes, tandis que des tonneaux et des barils, qu’on trouva sur place et qui furent habilement ouverts, versèrent en abondance le vin de Gascogne et la bonne ale, au gré de ceux qui venaient leur rendre visite.

Les chevaliers, à qui leur rang ne permettait pas de s’asseoir parmi la multitude, formèrent un cercle à part et furent servis par leurs écuyers et leurs pages, à l’égard desquels ces fonctions domestiques étaient non comme basses, mais comme faisant partie de leur éducation. Au nombre des personnages de marque qui s’assirent en cette occasion à la table du pavillon, comme on appelait cet endroit, à cause d’un dôme de verdure qui l’ombrageait, étaient sir John de Walton, sir Aymer de Valence, et plusieurs révérends frères consacrés au service de Sainte-Bride, qui, quoique ecclésiastiques écossais, furent traités avec le respect convenable par les soldats anglais. Deux ou trois simples paysans écossais, montrant, peut-être par prudence, toute la déférence désirable à l’égard des chevaliers anglais, s’assirent à l’extrémité de la table, et autant d’archers anglais, particulièrement estimés de leurs chefs, furent invités, suivant la phrase moderne, à l’honneur de dîner avec eux.

Sir John de Walton occupait le haut bout de la table. Ses yeux, quoiqu’ils semblassent ne rien regarder positivement, n’étaient cependant jamais immobiles, mais s’arrêtaient successivement sur toutes les physionomies des hôtes qui formaient un cercle autour de lui, quoiqu’il lui eût été difficile de dire sur quels motifs il avait fondé ses invitations, et même paraissait ne pas pouvoir s’imaginer, à l’égard d’un ou de deux, la raison qui lui procurait l’honneur de leur présence.

Un individu surtout attirait les regards de sir Walton : il avait l’air d’un formidable homme d’armes, quoiqu’il semblât que la fortune n’eût pas depuis long-temps souri à ses entreprises. Il était grand et membru, d’une physionomie extrêmement rude, et sa peau, qu’on apercevait à travers les trous nombreux de ses vêtemens, avait une couleur indiquant qu’il avait eu à endurer toutes les vicissitudes d’une vie de proscrit, qu’il avait, pour nous servir de la phrase consacrée, épousé la cause de Robin Bruce, en d’autres termes, qu’il s’était réfugié avec lui dans les marais comme insurgé. Assurément une pareille idée se présenta à l’esprit du gouverneur. Cependant la froideur apparente et l’absence complète de toute crainte avec laquelle l’étranger était assis à la table d’un officier anglais, où il était absolument en son pouvoir, ne paraissaient guère conciliables avec un pareil pressentiment. De Walton et quelques unes des personnes qui l’entouraient avaient remarqué pendant toute la matinée que ce cavalier en haillons, qui n’avait de remarquable dans son costume qu’une vieille cotte de mailles, et dans son armure qu’une lourde pertuisane rouillée, longue de huit pieds environ, avait déployé un talent de chasseur bien supérieur à celui de toutes les autres personnes qui suivaient la chasse. Le gouverneur, après avoir regardé ce personnage suspect jusqu’à ce qu’il eût fait comprendre à l’étranger l’attention toute particulière dont il était l’objet, remplit un gobelet de vin choisi et le pria, comme un des meilleurs élèves de sir Tristrem qui eussent accompagné la chasse du jour, de lui faire raison avec un breuvage supérieur à celui dont la multitude se désaltérait.

« Je suppose cependant, sire cavalier, ajouta de Walton, que vous ne refuserez pas de répondre à mes défis quand je vous en porterai le verre en main, jusqu’à ce que vous puissiez me faire raison avec du vin de Gascogne qui a mûri dans le propre domaine du roi, a été pressé pour ses lèvres, et qui en conséquence est très propre à être bu à la santé et à la prospérité de sa majesté. »

« Une moitié de l’île de la Grande-Bretagne, répliqua le chasseur avec le plus grand calme, sera de l’opinion de votre honneur ; mais comme j’appartiens à l’autre moitié, le vin même le plus choisi de la Gascogne ne pourrait me faire boire à cette santé. »

Un murmure de désapprobation parcourut le cercle des guerriers présens ; les prêtres baissèrent la tête, devinrent d’une pâleur mortelle, et marmottèrent leurs Pater noster.

« Etranger, répliqua de Walton, vous voyez que vos paroles indignent toute la compagnie. »

« C’est fort possible, repartit l’homme avec le même ton bourru, et cependant il peut se faire qu’il n’y ait pas de mal dans les paroles que j’ai prononcées. »

« Songez-vous que c’est à moi que vous parlez ? » répliqua de Walton.

– « Oui, gouverneur. »

– « Et avez-vous réfléchi à ce que pourrait vous attirer une semblable insolence ? »

« Je n’ignore nullement ce que je pourrais avoir à craindre, si le sauf-conduit et la parole d’honneur que vous m’avez donnés en m’invitant à cette chasse méritaient moins de confiance que je me suis persuadé qu’ils en méritent réellement. Mais je suis votre hôte, je viens de manger les mets servis sur votre table, et de vider en partie votre coupe qui est remplie de fort bon vin, en vérité… aussi maintenant ne redouterais-je pas le plus terrible infidèle s’il s’agissait d’en venir aux coups, et moins encore un chevalier anglais. Je vous dirai en outre, sire chevalier, que vous n’estimez pas à sa juste valeur le vin que nous venons de sabler. Le fumet exquis et le contenu de votre coupe me donnent, en advienne ce qui pourra, le courage de vous informer d’une circonstance ou deux qu’une sobriété froide et circonspecte m’aurait empêché de vous communiquer dans un moment comme celui-ci. Vous désirez sans doute savoir qui je suis ? mon nom de baptême est Michel, mon surnom est Turnbull. Ainsi s’appelle un clan redoutable, à la réputation duquel j’ai bien contribué pour ma part, soit dans les parties de chasse, soit sur les champs de bataille. Je demeure au bas de la montagne de Rubieslaw, près des belles ondes du Teviot. Vous êtes surpris que je sache chasser les bestiaux sauvages, moi qui me suis exercé dès mon enfance à les poursuivre dans les forêts solitaires de Jed et de South-Dean, et qui en ai tué un plus grand nombre que vous n’en avez vu vous et tous les Anglais de votre armée, y compris même les superbes exploits de la journée. »

L’habitant de la frontière fit cette déclaration avec cette espèce de froideur insultante qui dominait dans toutes ses manières, qui même était son principal attribut. Son effronterie ne manqua point de produire son effet violent sur sir John de Walton, qui s’écria soudain : « Aux armes ! aux armes ! assurez-vous, de ce traître, de cet espion ! Holà ! Pages et archers, William, Anthony, Bande-l’arc, et Feuille-Verte, saisissez ce traître et attachez-le avec vos cordes d’arc et vos lesses à chiens ; attachez-le, vous dis-je, et serrez si fort que le sang lui sorte de dessous les ongles ! »

« Voilà ce qui s’appelle parler, dit Turnbull avec une espèce de gros rire. Si j’étais aussi sûr de pouvoir être entendu par une vingtaine d’hommes que je pourrais nommer, nous ne disputerions pas long-temps les honneurs de la journée. »

Les Anglais entourèrent le chasseur en grand nombre, mais ne mirent pas la main sur lui, personne ne voulant être le premier à rompre la paix si nécessaire à la circonstance.

« Dis-moi, lui demanda de Walton, traître que tu es, pourquoi tu te trouves ici ? »

« Uniquement et simplement, répondit l’habitant de la forêt de Jed, afin de pouvoir livrer à Douglas le château de ses ancêtres, et vous payer ce que nous vous devons, sire Anglais, en réduisant au silence ce gosier à l’aide duquel tu fais un pareil tapage. »

En même temps, s’apercevant que les archers se rassemblaient, derrière lui pour mettre les ordres de leur chef à exécution aussitôt qu’ils seraient réitérés, le chasseur se retourna brusquement vers ceux qui semblaient vouloir l’empoigner à l’improviste ; et les forçant, par cette évolution soudaine, à reculer d’un pas, il reprit : « Oui, John de Walton, mon but en venant ici était de te mettre à mort comme un homme que je trouve en possession du château et des domaines de mon maître, plus digne chevalier que toi ; mais je ne sais pourquoi j’ai hésité ; peut-être la raison en est-elle que tu m’as donné à manger quand je mourais de faim depuis vingt-quatre heures. Je n’ai donc pas eu le cœur de te payer, comme je l’aurais pu faire, la somme qui t’était due : quitte ce lieu et cette contrée, et profite de l’avertissement d’un ennemi. Tu t’es constitué l’ennemi mortel de ce peuple, et parmi ce peuple sont des gens qu’on n’a jamais pu insulter ni défier impunément. Ne prends pas la peine de me faire chercher, ce serait peine inutile, à moins que je ne te rencontre un autre jour qui viendra au gré de mon désir, et non au tien. Ne pousse pas tes perquisitions jusqu’à la cruauté pour découvrir comment je t’ai trompé, car il est impossible que tu le découvres. Après cet avis tout amical, regarde-moi bien, puis éloigne-toi ; car, quoique nous devions nous revoir un jour, il se passera bien du temps avant que ce jour arrive. »

De Walton gardait le silence, espérant que son captif, car il ne pensait pas qu’il pût s’échapper, pourrait, dans son humeur communicative, laisser échapper quelques nouveaux renseignemens sur son compte, et il ne désirait nullement précipiter une querelle qui devait probablement terminer une scène semblable, ne se doutant pas, pendant ce temps, de l’avantage qu’il donnait à l’audacieux chasseur.

Eu effet, comme Turnbull achevait sa dernière phrase, il s’élança tout à coup en arrière et sortit du cercle qui l’environnait ; avant qu’on pût s’imaginer quel était son dessein, il avait déja disparu à travers les bois.

« Arrêtez-le ! arrêtez-le ! s’écria de Walton ; il faut absolument nous rendre maîtres de ce coquin, à moins qu’il ne soit entré sous terre. »

La chose ne paraissait pas absolument invraisemblable, car près de l’endroit d’où Turnbull s’était élancé se trouvait un ravin profond dans lequel il se précipita, descendant à l’aide de branches, de racines et de broussailles, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au fond, d’où il put gagner les bois et s’échapper ensuite, mettant tout-à-fait en défaut les paysans mêmes qui connaissaient le mieux les localités, car il était impossible de suivre ses traces.

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Chapitre 8 Le Ménestrel.

Cet incident empêcha de continuer la chasse avec autant d’ardeur qu’elle avait commencé, interrompue si soudainement par l’apparition de Michel Turnbull, partisan armé et avoué de la maison de Douglas, espèce d’homme qu’on ne devait guère s’attendre à rencontrer sur un territoire où son maître passait pour rebelle et bandit, et où lui-même aurait pu être reconnu par tous les paysans présens. Cette circonstance produisit une forte impression sur tous les chevaliers anglais. Sir John paraissait grave et inquiet. Il ordonna aux chasseurs de se réunir aussitôt, et chargea ses soldats du soin d’examiner toutes les personnes qui avaient suivi la chasse pour découvrir si, dans le nombre, Turnbull avait des complices ; mais il n’était plus temps de procéder à cette enquête sévère lorsque de Walton en donna l’ordre.

Quand les Ecossais qui se trouvaient de la partie virent qu’on interrompait la chasse sous le prétexte de laquelle on les avait réunis pour mettre la main sur leurs personnes et les soumettre à un examen rigoureux, ils eurent soin de préparer d’avance leurs réponses aux questions qu’on leur adresserait : bref, ils gardèrent leur secret, s’il était vrai qu’ils en eussent. Beaucoup d’entre eux, convaincus qu’ils étaient les plus faibles, eurent peur d’être maltraités, abandonnèrent les postes où ils avaient été placés, et quittèrent la chasse comme des gens qui s’apercevaient qu’on ne les avait invités que dans de mauvaises intentions. Sir John de Walton vit le nombre des Ecossais diminuer, et leur disparition successive éveilla dans l’esprit du chevalier anglais ce soupçon qui avait, depuis un certain temps, altéré son naturel ordinaire.

« Prenez, je vous prie, dit-il à sir Aymer de Valence, autant d’hommes d’armes que vous pourrez en réunir dans l’espace de cinq minutes, et une centaine pour le moins d’archers à cheval, et allez avec toute la promptitude possible, sans leur permettre de s’écarter de l’étendard, renforcer la garnison du château ; car je ne présume que trop ce qu’on peut avoir tenté contre cette forteresse, quand nous voyons de nos propres yeux quel nid de traîtres est ici rassemblé. »

« Avec votre permission, sir John, répliqua Aymer, il me semble que dans cette affaire vous ne visez pas le juste but. Que ces Ecossais aient eu de mauvaises intentions contre nous, je l’avouerai tout le premier ; mais il ne faut pas vous étonner si, long-temps privés des plaisirs de la chasse, ils s’écartent dans les bois et le long des rivières, moins encore s’ils ne sont pas fort disposés à se croire en sûreté avec nous. Le moindre mauvais traitement est capable de leur inspirer, avec la crainte, le désir de nous échapper : c’est pourquoi… »

« C’est pourquoi, » répliqua sir John de Walton qui avait écouté son lieutenant avec un degré d’impatience qui ne ressemblait guère à la politesse grave et cérémonieuse qu’un chevalier témoignait d’ordinaire à un autre ; « c’est pourquoi j’aimerais mieux voir sir Aymer de Valence courir ventre à terre pour exécuter mes ordres, que donner à sa langue la peine de les censurer. »

A cette réprimande un peu vive, tous les assistans se regardèrent les uns les autres avec des signes d’un mécontentement marqué. Sir Aymer était hautement offensé, mais il vit que ce n’était pas le moment d’user de représailles. Il s’inclina, et si bas, que le panache qu’il portait à son cimier toucha la crinière de son cheval… car il dédaigna même de prendre la peine de répondre tout de suite… et ramena par le plus court chemin un fort détachement de cavalerie au château de Douglas.

Quand il eut gravi la première éminence d’où l’on pouvait apercevoir les murailles massives et les nombreuses tours de la vieille forteresse, ainsi que les larges fossés remplis d’eau qui l’entouraient de trois côtés, il ressentit un plaisir inexprimable à la vue de la grande bannière anglaise qui flottait au plus haut de l’édifice. « Je savais bien ! se dit-il intérieurement ; j’étais bien sûr que sir John de Walton était devenu une vraie femme en s’abandonnant à ses craintes et à ses soupçons. Hélas ! se peut-il que le poids d’une telle responsabilité ait ainsi changé un caractère que j’ai connu si noble, si digne d’un chevalier ! Sur ma parole ! je ne savais plus quelle conduite je devais tenir en m’entendant réprimander ainsi devant toute la garnison. Certainement il mérite que de temps à autre je lui donne à entendre que, bien qu’il puisse triompher dans l’exercice de son court commandement, néanmoins quand il s’agira de se montrer homme à homme, il sera difficile à sir John de Walton de rester supérieur à Aymer de Valence, et peut-être de s’établir comme son égal. Mais si au contraire ses craintes quoique exagérées étaient sincères au moment où il les exprimait, il convient que j’obéisse ponctuellement à des ordres qui bien qu’absurdes me sont donnés par suite de la confiance du gouverneur qui les croit nécessités par la circonstance, et n’ont pas pour but unique de vexer et de dominer les officiers qui lui sont soumis dans le dessein d’étaler son pouvoir. Je voudrais savoir quel est le véritable état des choses, et si de Walton, jadis si fameux, a peur de ses ennemis plus qu’il ne sied à un chevalier, ou fait de craintes imaginaires le prétexte de tyranniser son ami. Je ne puis dire qu’il y aurait beaucoup de différence pour moi, mais je préférerais qu’un homme que j’ai autrefois aimé fût devenu un petit tyran, plutôt qu’un esprit faible, un lâche ; et j’aimerais mieux qu’il prît à tâche de me vexer que d’avoir peur de son ombre. »

Tandis que ces idées agitaient son esprit, le jeune chevalier parcourait la chaussée qui coupait la pièce d’eau par laquelle les fossés étaient alimentés, et, passant sous le portail solidement fortifié du château, donnait des ordres rigoureux pour qu’on abaissât la herse, qu’on relevât le pont-levis, bien même qu’on commençât à distinguer la bannière de Walton qui revenait.

La marche lente et circonspecte du gouverneur pour revenir du lieu de la chasse au château de Douglas lui donna le temps de retrouver son sang-froid et d’oublier que son jeune ami avait montré moins d’empressement que de coutume à exécuter ses ordres. Il fut même disposé à regarder comme une plaisanterie la longueur de temps et l’extrême degré de cérémonie avec lesquelles tous les points de la discipline militaire furent observés pour sa réadmission au château, quoique l’air froid d’une humide soirée de printemps lui pénétrât le corps ainsi qu’aux gens de sa suite, tandis qu’ils attendaient devant le château qu’on échangeât le mot d’ordre, qu’on livrât les clefs, qu’on terminât enfin toutes ces minuties lentes qui accompagnent les mouvemens d’une garnison dans une forteresse bien gardée.

« Alures, dit-il à un vieux chevalier qui censurait aigrement le lieutenant-gouverneur, c’est ma faute. J’ai parlé tout à l’heure à Aymer de Valence d’un ton un peu trop impérieux pour qu’il n’en fût point offensé, lui si récemment élevé aux honneurs de la chevalerie, et cette manière exacte d’obéir n’est qu’un acte de vengeance assez naturelle et très pardonnable. Eh bien ! nous lui devons quelque chose en retour, sir Philippe, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un soir comme celui-ci qu’il faut faire rester les gens à la porte. »

Ce dialogue, entendu par quelques uns des écuyers et des pages, voyagea de l’un à l’autre jusqu’à ce qu’il perdit entièrement le ton de bonne humeur avec lequel il avait été tenu, et l’exactitude de sir Aymer fut représentée comme une offense dont sir John de Walton et sir Philippe méditaient de se venger, et l’on répéta que le gouverneur la regardait comme un affront mortel que lui faisait son subordonné avec l’intention de la lui faire.

C’était ainsi que la haine augmentait de jour en jour entre deux guerriers qui, sans aucun juste motif de mésintelligence, avaient au contraire toute raison de s’aimer et de s’estimer l’un l’autre. Elle devint visible dans la forteresse même pour les simples soldats qui espéraient gagner de l’importance en se prêtant à l’espèce d’émulation produite par la jalousie des officiers commandans… émulation qui peut bien exister aujourd’hui, mais ne comporte que difficilement le sentiment d’orgueil blessé et de dignité jalouse qui s’y rattachait, alors que l’honneur personnel des chevaliers leur imposait la loi de ne pas permettre qu’on y portât aucune atteinte.

Tant de petites querelles eurent lieu entre les deux chevaliers, que sir Aymer de Valence se crut obligé d’écrire à son oncle, le comte de Pembroke, une lettre où il déclarait que son officier sir John de Walton avait malheureusement conçu depuis un certain temps des préventions contre lui, et que, après avoir supporté en beaucoup d’occasions sa mauvaise humeur, il se voyait forcé de demander que l’on changeât son lieu de service, et qu’on l’envoyât du château de Douglas dans tout autre endroit où il pourrait acquérir quelque chose, dans l’espérance que le temps mettrait un terme aux motifs de plainte qu’il avait contre son officier supérieur. Dans le courant de la lettre, sir Aymer prit une précaution toute particulière d’exprimer en termes convenables le chagrin que lui causaient la jalousie et les injustices de sir John ; mais de tels sentimens sont difficiles à déguiser, et, malgré lui, un air de déplaisir qui perçait dans plusieurs passages indiquait combien il était mécontent du vieux ami et du compagnon d’armes de son oncle, et du genre de service militaire que son oncle lui avait assigné.

Un mouvement accidentel parmi les troupes anglaises procura à sir Aymer une réponse à sa lettre beaucoup plus tôt qu’il n’aurait pu s’y attendre à cette époque, d’après le cours ordinaire des correspondances qui étaient toujours extrêmement lentes et souvent interrompues.

Pembroke, vieux guerrier rigide, avait toujours eu une opinion très partiale de sir John de Walton, qui était pour ainsi dire l’ouvrage de ses propres mains, et il fut indigné de voir que son neveu, qu’il ne considérait que comme un bambin enorgueilli par le titre de chevalier qu’il avait récemment obtenu avant l’âge fixé pour cet honneur, ne partageait pas absolument son opinion sous ce rapport. Il lui répondit donc sur un ton de véritable mécontentement, et s’exprima comme une personne de rang écrirait à un jeune parent, qui lui serait fort inférieur, sur les devoirs de son état ; et comme il ne pouvait juger des causes de plainte de son neveu que d’après sa lettre, il ne crut pas lui faire injustice en la considérant comme plus légère qu’elle était réellement. Il rappela au jeune homme que le devoir d’un chevalier consistait à s’acquitter avec fidélité et patience du service militaire, qu’il fût honorable ou simplement utile suivant les circonstances où l’on se trouvait placé par la guerre ; que surtout le poste du danger, comme le château de Douglas avait été surnommé d’un consentement unanime, était aussi le poste de l’honneur, et qu’un jeune homme devait être circonspect sur la manière dont il s’exposait aux suppositions qu’il était permis de faire pour expliquer son désir de quitter un poste si honorable, à savoir, qu’il était lassé de la discipline militaire d’un gouverneur si renommé que sir John de Walton. Cette lettre s’étendait encore longuement (ce qui était bien naturel vu l’époque) sur l’obligation où se trouvaient les jeunes gens de se laisser, dans le conseil comme sur le champ de bataille, guider implicitement par leurs aînés ; et l’oncle faisait observer avec justesse à son neveu, que l’officier supérieur qui s’était mis en position d’être responsable par son honneur, sinon par sa vie, du résultat d’un siége ou d’un blocus, pouvait justement et à un degré plus qu’ordinaire réclamer la direction implicite de toute la défense. Enfin Pembroke rappelait à sir Aymer que sa réputation à venir dépendait en grande partie du rapport plus ou moins favorable que sir John de Walton rendrait de sa conduite ; il ajoutait encore que des actions de valeur téméraire et inconsidérée ne fonderaient pas si solidement sa renommée militaire que des mois et des années passées dans une obéissance régulière, ferme et humble aux ordres que le gouverneur de Douglas, pouvait juger nécessaires dans des conjonctures si critiques.

Cette missive arriva si peu de temps après l’envoi de la lettre à laquelle elle répondait, que sir Aymer fut presque tenté de supposer que son oncle avait quelque moyen de correspondre avec de Walton, inconnu au jeune chevalier lui-même et au reste de la garnison. Et comme le comte faisait allusion à certaine occasion particulière, récente même, où de Valence avait témoigné son déplaisir à propos d’une bagatelle, la connaissance de ce fait parvenue à son oncle et d’autres minuties pareilles parurent confirmer le jeune homme dans l’idée que sa conduite était épiée d’une manière qu’il trouvait peu honorable pour lui-même et peu délicate de la part de son parent : bref, il se crut soumis à cette espèce de surveillance dont les jeunes ont toujours accusé les vieux. Il est à peine nécessaire de dire que l’admonition du comte de Pembroke irrita vivement l’esprit hautain de son neveu, à tel point que, si le comte eût voulu écrire une lettre tout exprès pour augmenter des préventions qu’il désirait détruire, il n’aurait pas pu employer des termes plus propres à obtenir ce résultat.

La vérité était que le vieil archer, Gilbert Feuille-Verte, sans que le jeune chevalier en sût rien, s’était rendu au camp de Pembroke, dans le comté d’Ayr, et avait été recommandé au comte par sir John de Walton, comme une personne qui pourrait lui donner relativement à Aymer de Valence tous les renseignemens désirables. Le vieil archer était, comme nous l’avons vu, rigide observateur de la règle, et, quand il fut mis sur le chapitre de la conduite de sir Aymer de Valence, il n’hésita point à faire certains aveux qui, rapprochés de ceux que renfermait la lettre du chevalier à son oncle, firent concevoir un peu trop légèrement au sévère vieux comte l’idée que son neveu s’abandonnait à un esprit d’insubordination et à un sentiment d’impatience contre toute autorité, très dangereux à la réputation d’un jeune soldat. Une petite explication aurait produit un accord complet dans leurs manières de voir ; mais le destin n’en ménagea ni le temps ni l’occasion ; et le vieux comte fut malheureusement amené à devenir partie, au lieu de négociateur dans la guerre.

Sir John de Walton s’aperçut bientôt que la réception de la lettre de Pembroke ne changeait nullement la conduite froide et cérémonieuse de son lieutenant à son égard, conduite qui limitait leurs relations ensemble à celles que le service rendait indispensables, et qui ne pouvait ramener une familiarité franche et intime. Ainsi, comme la chose peut encore arriver aujourd’hui entre deux officiers dans leurs situations relatives, ils restèrent dans le froid cérémonial des communications officielles, où ils n’échangeaient que le peu de paroles qui étaient absolument nécessaires pour l’accomplissement des devoirs respectifs de leur position. Un tel état de mésintelligence est, en fait, pire qu’une véritable querelle… Une querelle peut amener une explication ou des excuses, ou servir d’objet à une médiation ; mais quand il s’agit de mésintelligence, un éclaircissement est aussi invraisemblable qu’un engagement général entre deux armées qui toutes deux occupent de fortes positions défensives. Cependant le devoir obligeait les deux chefs de la garnison du château de Douglas à être souvent ensemble, et alors il s’en fallait tellement qu’ils cherchassent à raccommoder les choses, que ces entrevues ravivaient plutôt les anciens motifs de discorde.

Ce fut dans une semblable occasion que de Walton demanda à de Valence d’un ton très sévère, à quel titre et combien de temps son bon plaisir était que le ménestrel Bertram restât au château.

« Une semaine, dit le gouverneur, est certainement assez longue, vu le lieu et les circonstances, pour montrer l’hospitalité due à un ménestrel. »

« Je puis vous assurer, répondit le jeune homme, que ce ménestrel m’intéresse si peu, que je ne puis former aucun désir qui le concerne. »

« En ce cas, reprit de Walton, je prierai cet individu d’abréger son séjour dans le château de Douglas. »

« Je ne vois pas quelle espèce d’intérêt, répliqua Aymer de Valence, je pourrais attacher au séjour ou au départ de cet homme : il est venu ici sous prétexte de faire quelque recherche des écrits de Thomas d’Erceldoune, surnommé le Rimeur, qui, dit-il, sont infiniment curieux, et dont il existe un volume dans la bibliothèque du vieux baron, qui a échappé aux flammes d’une manière ou d’une autre, lors du dernier incendie général. Maintenant vous en savez autant que moi sur le but de sa visite ; et si vous trouvez que la présence d’un vieillard errant et le voisinage de son jeune fils soient dangereux pour le château que vous êtes chargé de défendre, vous ferez bien, sans aucun doute, de les congédier, et pour cela il vous suffira de dire un mot. »

« Pardon, dit sir John de Walton, le ménestrel est venu ici comme faisant partie de votre suite, et je ne pouvais, avec la politesse convenable, le congédier sans votre permission. »

« Alors je suis à mon tour fâché, répondit sir Aymer, que vous n’ayez pas exprimé plus tôt ce désir. Je n’ai jamais eu l’idée de conserver un vassal ou un serviteur, dont la résidence au château se prolongeât d’un moment au delà de votre honorable plaisir. »

« Je suis fâché, moi, répliqua sir John, que nous soyons devenus tous deux depuis un certain temps d’une politesse si excessive, qu’il nous soit difficile de nous entendre. Ce ménestrel et son fils viennent nous ne savons d’où, vont nous ne savons où. Des gens de votre escorte ont rapporté que, chemin faisant, ce drôle de Bertram a eu l’audace de combattre même à votre face le droit du roi d’Angleterre à la couronne d’Ecosse, et qu’il a discuté ce point avec vous, tandis que les personnes qui vous accompagnaient avaient été priées par vous de se tenir en arrière et de manière à ne pas entendre. »

« Ah ! dit sir Aymer, voudriez-vous fonder sur cette circonstance une accusation contre ma loyauté ? Je vous prie de réfléchir qu’un pareil langage touche à mon honneur, que je suis prêt et disposé à défendre jusqu’à mon dernier soupir. »

– « Je n’en doute pas, sir chevalier ; mais c’est contre le ménestrel vagabond, et non contre l’illustre chevalier anglais que l’accusation est portée. Eh bien, ce ménestrel vient au château, et il exprime le désir qu’on laisse son fils loger au vieux petit couvent de Sainte-Bride où l’on permet encore à deux ou trois vieilles nonnes écossaises et à autant de moines de résider ensemble, plus par respect pour leur sacré caractère, que pour la bienveillance dont on peut les supposer animés à l’égard des Anglais ou de leur souverain. Il faut aussi remarquer que ce séjour au couvent a été, si mes renseignemens sont exacts, acheté par une somme d’argent plus considérable qu’il ne s’en trouve d’ordinaire dans la bourse des ménestrels ambulans, vagabonds qui se ressemblent tous pour la pauvreté et le génie. Que pensez-vous de tout cela ? »

– « Moi ? je m’estime heureux que ma position comme soldat sous vos ordres me dispense du soin de rien penser du tout. Mon poste, comme lieutenant de votre château, est tel que, si je puis conduire ma barque de manière à dire que mon honneur et ma conscience me restent, je doive me trouver suffisamment libre ; et je vous promets qu’il n’y aura plus moyen de me réprimander à ce sujet, ni d’envoyer à mon oncle un mauvais rapport sur mon compte. »

« Voilà qui passe les bornes ! » dit sir John de Walton à part soi, puis il continua à voix haute : « Pour l’amour du ciel, ne nous faites, ni à vous-même ni à moi, l’injustice de supposer que je veuille vous trouver en défaut par les questions que je vous adresse. Songez, jeune homme, que, quand vous refusez de donner à votre officier commandant l’avis qu’il vous demande, vous manquez autant à votre devoir que si vous refusiez de lui prêter l’assistance de votre épée et de votre lance. »

« En ce cas, répondit de Valence, faites-moi positivement savoir sur quoi vous me demandez mon opinion, et je vous la donnerai franchement. Oui, j’en courrai les risques, quand même je devrais être assez malheureux, crime impardonnable dans un si jeune homme et dans un officier si inférieur, pour différer d’avis avec sir John de Walton. »

– « Je vous demanderai donc, sir chevalier de Valence, quelle est votre opinion relativement à ce ménestrel Bertram, et si vous ne pensez pas que les soupçons qui s’élèvent contre lui et son fils m’ordonnent de leur faire subir à tous deux un sévère interrogatoire, de les mettre, à la question ordinaire et même extraordinaire, comme la chose se pratique habituellement, et de les expulser non seulement du château, mais encore de tout le territoire des Douglas, sous peine d’être fouettés, s’ils reviennent encore errer dans les environs. »

– « Vous me demandez mon avis, je vais vous le donner, sire chevalier de Walton, avec autant de liberté et de franchise que si les choses étaient encore entre nous sur le même pied d’amitié qu’autrefois. Je conviens avec vous que la plupart des hommes qui embrassent aujourd’hui la profession de ménestrel, sont tout-à-fait impropres à soutenir les hautes prétentions de ce noble métier. Les véritables ménestrels sont des gens qui se sont voués à la glorieuse occupation de célébrer les belles actions et les sentimens généreux ; c’est dans leurs vers que le vaillant chevalier passe à la postérité, et le poète peut, il doit même chercher à égaler les vertus qu’il loue. Le désordre de l’époque a diminué l’importance et altéré la moralité de ces vagabonds errans ; leur satire et leur louange ne sont aujourd’hui trop souvent distribuées d’après d’autre principe que l’amour du gain ; espérons cependant qu’il en est encore quelques uns qui connaissent et qui remplissent en conscience leur devoir. Mon opinion est que ce Bertram n’a point partagé la dégradation de ses confrères, n’a point fléchi le genou devant l’iniquité des temps ; il vous reste à juger, sir de Walton, si la présence d’un tel homme, honorablement et honnêtement disposé, peut occasioner le moindre péril au château de Douglas. Mais croyant, d’après les sentimens qu’il a manifestés devant moi, qu’il est incapable de jouer le rôle de traître, je dois m’opposer de toutes mes forces à ce qu’il soit puni comme tel, ou soumis à la torture dans l’enceinte d’une forteresse qu’occupe une garnison anglaise. J’en rougirais pour mon pays si, pour le bien servir, il nous fallait infliger des châtimens si rigoureux à de pauvres gens dont la seule faute est l’indigence ; et vos propres sentimens de chevalier vous en diront à ce sujet plus qu’il ne convient que j’en dise à sir John de Walton pour ce qui est nécessaire à justifier l’opinion que je garde. »

Sir John de Walton, rougit jusque sur son front brun lorsqu’il entendit le jeune homme émettre, contradictoirement à la sienne, une opinion qui avait pour but de flétrir sa manière de voir comme peu généreuse et peu noble, comme indigne d’un chevalier. Il tâcha cependant de conserver son sang-froid, et répondit avec assez de calme : « Vous avez donné votre opinion ; sir Aymer de Valence ; et je vous remercie de l’avoir donnée franchement et hardiment sans vous inquiéter de la mienne. Mais il n’est pas tout-à-fait prouvé qu’il faille que je m’en réfère absolument à vos avis, dans le cas où le devoir que m’impose ma place, les ordres du roi, et les observations que je puis personnellement avoir faites m’engageront à tenir une ligne de conduite autre que celle qu’il vous semble convenable d’adopter. »

De Walton s’inclina, en terminant, avec une grande gravité ; et le jeune chevalier, lui rendant son salut exactement avec la même cérémonie, raide et affectée, demanda si son supérieur avait des ordres particuliers à lui donner relativement à ses fonctions dans le château ; et, après avoir reçu une réponse négative, il se retira.

Sir John de Walton, après une exclamation d’impatience, comme s’il était vraiment désappointé en voyant que les avances qu’il avait faites vers une explication avec son jeune ami avaient échoué d’une manière tout-à-fait inattendue, fronça les sourcils, comme plongé dans de profondes réflexions, et se promena quelque temps de long en large dans l’appartement, considérant quelle marche il devait suivre dans de pareilles circonstances. « Il est dur de le réprimander sévèrement, dit-il, quand je me rappelle que, à en juger par nos premières relations, mes pensées et mes sentimens auraient dû toujours être les mêmes que ceux de ce garçon vif ; entêté, mais généreux. Maintenant la prudence m’instruit à soupçonner les hommes dans mille cas où peut-être il n’y a point de fondement pour le moindre soupçon. Si je suis disposé à risquer et mon honneur et ma fortune plutôt que de causer une légère peine à un ménestrel vagabond, peine que d’ailleurs je puis compenser avec quelque argent, encore ai-je le droit de courir le risque d’une conspiration contre le roi, et de rendre ainsi plus facile la prise par trahison du château de Douglas, pour laquelle sont formés tant de projets à ma connaissance, pour laquelle même aucun projet, si désespéré qu’il soit, ne peut être imaginé sans qu’il se trouve des gens assez hardis pour se charger de l’exécution. Un homme qui est placé dans ma situation, quoique esclave de sa conscience, doit apprendre à mettre de côté tous ces faux scrupules, qui ont l’air de découler d’une sensibilité honorable, tandis qu’en fait ils sont le résultat des suggestions d’une délicatesse affectée. Je ne me laisserai pas, j’en jure par le ciel, égarer par les sornettes d’un bambin tel qu’Aymer ; je ne m’exposerai pas, pour déférer à ses caprices, à perdre tout ce que l’amour, l’honneur et l’ambition peuvent me promettre pour récompense d’un service d’une année, service d’un genre aussi désagréable que difficile. J’irai droit à mon but, je prendrai en Ecosse les précautions ordinaires que je prendrais en Normandie ou en Gascogne… Holà ! un page ! quelqu’un ! »

Un de ses domestiques répondit à cet appel : « Cherche-moi, lui dit-il, Gilbert Feuille-Verte, l’archer, et avertis-le que je voudrais lui parler relativement aux deux arcs et au paquet de flèches pour lesquels je l’ai envoyé dans le comté d’Ayr. »

Quelques minutes s’étaient à peine écoulées après cet ordre, que l’archer entra, tenant à la main deux bois d’arc non encore façonnés, et un faisceau de flèches attachées avec une courroie. Il avait l’air mystérieux d’un homme dont la visitée n’a, en apparence, qu’un but peu important, tandis que ce but sert, en réalité, d’introduction à des affaires qui peuvent être d’une importance très secrète. C’est pourquoi, comme le chevalier gardait le silence et ne lui fournissait pas d’autre manière d’entrer en conversation, Feuille-Verte, en négociateur, entama l’entretien sur le motif qui semblait judicieux l’amener.

– « Voici les bois d’arc, noble chevalier, que vous m’aviez chargé de vous procurer lorsque je suis allé dans le comté d’Ayr visiter l’armée du comte de Pembroke. Ils ne sont pas aussi bons que je l’aurais voulu, cependant ils sont peut-être meilleurs que n’aurait pu se les procurer toute autre personne qu’un véritable connaisseur en fait d’armes. Tous les soldats du comte de Pembroke ont la fureur de vouloir des bois espagnols venant de Groyne, ou d’autres ports d’Espagne ; mais, quoique deux vaisseaux chargés de ces bois soient entrés dans le port d’Ayr, soi-disant pour l’armée du roi, cependant je crois qu’il ne s’en trouve pas actuellement la moitié entre des mains anglaises. Ces deux-ci ont poussé dans le Sherwood, et comme ils ont pu grossir en toute sûreté depuis le temps de Robin Hood, il n’est pas probable qu’ils manqueront d’atteindre le but dans des mains aussi vigoureuses, et avec un œil aussi juste que l’œil et les mains des archers qui servent sous les ordres de votre seigneurie. »

« Et où ont passé tous les autres arcs, s’il est arrivé deux cargaisons dans le port d’Ayr, et que tu aies encore eu de la peine à me procurer seulement ces vieux-là ? » dit le gouverneur.

« Ma foi ! je ne prétends pas être assez habile pour vous le dire, répondit Feuille-Verte en haussant les épaules. On parle de complots dans ce pays-là aussi bien que dans celui-ci : on répète que leur Bruce et le reste de ses parens projettent une nouvelle escapade, et que le roi proscrit se propose de débarquer à Turnberry au commencement de l’été avec un certain nombre de ces vigoureux drôles d’Irlandais ; et nul doute que les sujets de ce burlesque royaume de Carrick se tiennent prêts avec leurs arcs et leurs lances à seconder une entreprise qui présente tant de chances de succès. Je compte qu’il ne nous en coûtera qu’une vingtaine de paquets de flèches pour remettre tout en ordre. »

« Dites-vous donc qu’il se trame des conspirations dans cette partie de la contrée, Feuille-Verte ? reprit de Walton… Je sais que vous êtes un drôle sagace, qui savez dès long-temps comment l’on manie une branche d’arbre recourbée munie d’une corde, et vous n’êtes pas homme à souffrir que de telles manœuvres aient lieu sous votre nez sans prendre la peine de les découvrir. »

« Je suis assez vieux, le ciel le sait, répliqua Feuille-Verte ; j’ai acquis assez d’expérience dans ces guerres d’Ecosse, et je connais à quel point un chevalier et un soldat doivent avoir confiance dans les Ecossais. Croyez-moi, les Ecossais sont tous faux, et c’est un brave archer qui vous le dit, un archer qui, lorsque le but est raisonnablement loin, ne le manque presque jamais de la largeur de la main… Ah ! sir John, votre honneur sait bien comment il faut agir avec eux, les mener bon train et leur tenir la bride serrée ! Vous n’êtes pas de ces gens simples et novices qui s’imaginent que tout peut se faire par la douceur, et veulent se montrer aussi polis et aussi généreux envers ces parjures montagnards que si jamais dans le cours de leur vie ils pouvaient rien connaître qui ressemblât à la politesse ou à la générosité. »

« Tu fais allusion à quelqu’un, dit le gouverneur, et je te commande, Gilbert, d’être franc et sincère avec moi. Il me semble que tu n’ignores pas que ta franchise ne peut t’attirer aucun mal. »

« C’est la vérité, sir John, la pure vérité, répliqua le vieillard si long-temps épargné par la guerre, en portant la main à son front ; mais il serait imprudent de communiquer toutes les remarques qui passent par la tête d’un vieillard dans ces momens inactifs d’une garnison comme celle-ci. On se trompe aussi souvent qu’on a raison, et ainsi on se fait une réputation de rapporteur et de méchant parmi ses camarades, réputation que l’on mérite parfois, et il me semble que je ne serais pas bien aise de m’en faire une semblable. »

– « Parle-moi franchement ; et n’aie pas peur que j’hésite à te croire, quels que soient les gens dont tu as à m’entretenir. »

– « Eh bien ! à vous parler franchement, je n’ai jamais redouté son honneur, ce jeune chevalier, attendu que je suis le plus vieux soldat de la garnison, et que je décochais des flèches avec mon grand arc bien long-temps avant qu’il eût cessé de téter sa nourrice. »

– « C’est donc sur mon lieutenant et ami, Aymer de Valence, que se portent tes soupçons ? »

« Je n’ai rien à dire quant à l’honneur de ce jeune chevalier qui est aussi brave que l’épée qu’il porte, et qui, pour sa grande jeunesse, occupe déja un rang distingué sur la liste des chevaliers anglais ; mais il est extrêmement jeune, comme votre seigneurie le sait, et j’avoue que les gens dont il fait sa compagnie me troublent et m’inquiètent. »

« Oh ! tu sais, Feuille-Verte, que dans le loisir d’une garnison un chevalier ne peut toujours chercher ses plaisirs et ses amusemens parmi ses égaux seuls, qui d’ailleurs ne sont pas si nombreux, et peuvent ne pas être si gais, si disposés à se divertir qu’il le désirerait. »

« Je sais bien cela, aussi ne dirais-je absolument rien contre le lieutenant de votre honneur s’il se contentait de s’adjoindre d’honnêtes drôles, bien qu’inférieurs par leur rang, pour jouer à l’anneau ou s’escrimer au bâton. Mais si sir Aymer de Valence aime à entendre conter des histoires guerrières d’autrefois, il me semble qu’il ferait bien d’aller en demander aux anciens soldats qui ont suivi Edouard Ier, à qui Dieu fasse paix, et qui, avant l’époque d’Edouard, ont fait les guerres des barons et assisté à tant de sanglantes batailles dans lesquelles les chevaliers et les archers de la joyeuse Angleterre ont accompli tant d’exploits dignes de mémoire : cela, en vérité, dis-je, conviendrait mieux au neveu du comte de Pembroke que de le voir s’enfermer tous les jours avec un ménestrel vagabond qui gagne sa vie à réciter des sornettes et débite aux jeunes gens qui sont assez complaisans pour les croire des choses d’après lesquelles on ne saurait dire s’il a les opinions d’un Anglais ou d’un Ecossais, et moins encore savoir s’il est né en Angleterre on en Ecosse, ou de s’imaginer dans quel dessein il reste ainsi au château, libre de communiquer tout ce qui s’y passe à ces vieux chanteurs de matines du couvent de Sainte-Bride, qui disent de bouche : Dieu protége le roi Edouard ! mais s’écrient au fond du cœur : Dieu protége le roi Robert Bruce ! De telles communications peuvent aisément avoir lieu au moyen de son fils, qui demeure à Sainte-Bride, comme le sait votre seigneurie, sous prétexte qu’il est malade. »

– « Comment dites-vous ? sous prétexte ? Sa maladie n’est-elle donc pas réelle ? »

« Oh ! il se peut bien qu’il soit malade à en mourir ; mais, dans ce cas, ne serait-il donc pas plus naturel que ce père restât près de son fils au lieu de fureter dans ce château où on le rencontre continuellement, soit dans la bibliothèque du vieux baron, soit dans quelque coin où l’on ne s’attend guère à le trouver ? »

« S’il n’a aucun légitime motif de rester ici, il serait mieux qu’il rejoignît en effet son fils ; mais il paraît qu’il cherche les anciennes poésies ou prédictions de Thomas-le-Rimeur ou de quelque autre barde ; et de fait, il est bien naturel qu’il désire augmenter son fonds de connaissances et ses ressources d’amusement ; et où en trouverait-il les moyens, si ce n’était pas dans une bibliothèque remplie d’anciens livres ? »

« Sans doute, répliqua l’archer avec un ricanement d’incrédulité sec mais honnête ; il est survenu peu d’insurrections, que je sache, en Ecosse, sans qu’elles aient été prédites par quelque vieille poésie oubliée, qu’on savait soustraire à la poussière et aux toiles d’araignée, dans le but unique de donner du courage à ces rebelles du Nord, qui autrement n’auraient pas même osé s’exposer à entendre le sifflement des flèches bardées de plumes d’oie sauvage ; mais les têtes à cheveux bouclés sont légères ; et, soit dit sans vous offenser, les gens même de votre suite, sir chevalier, conservent trop du feu de la jeunesse dans un temps aussi peu sûr que celui où nous sommes. »

– « Tu m’as convaincu, Feuille-Verte, et je m’enquerrai plus rigoureusement que je ne l’ai fait jusqu’à présent des affaires et des occupations de cet homme. L’époque est mal choisie pour compromettre la sûreté d’un château royal, afin de se montrer généreux envers un individu que nous connaissons si peu et contre qui nous pouvons sans injustice concevoir de graves soupçons, jusqu’à ce que nous recevions des éclaircissemens complets. Est-il en ce moment dans la pièce qu’on nomme la bibliothèque du baron ? »

– « Votre seigneurie ne peut manquer de l’y rencontrer. »

– « Suis-moi donc avec deux ou trois de tes camarades ; place-toi de manière à n’être pas vu, mais à pouvoir m’entendre, en cas qu’il soit nécessaire d’arrêter cet homme. »

« Mon assistance sera toujours à vos ordres, quand vous me la demanderez, mais… »

– « Mais quoi ? J’espère que je ne trouverai pas des hésitations et de la désobéissance chez tout le monde. »

– « Pas chez moi, assurément. Je voudrais seulement rappeler à votre seigneurie que ce que j’ai dit était une opinion sincère, énoncée en réponse à la question de votre seigneurie, et que, comme sir Aymer de Valence s’est déclaré le patron de cet homme, je ne désirerais pas encourir les chances de sa rancune. »

– « Pstt ! est-ce Aymer de Valence qui est gouverneur de ce château, ou bien moi ? et encore, envers qui imaginez-vous que vous puissiez être responsable de vos réponses aux questions que je vous adresse ? »

« Allons, répliqua l’archer, qui secrètement n’était pas fâché de voir sir John se montrer un peu jaloux de son autorité, croyez bien, sir chevalier, que je connais et ma propre position et celle de votre seigneurie, et que je n’ai pas besoin qu’on me dise à qui je dois obéissance. »

« A la bibliothèque donc, et puissions-nous y trouver cet homme ! »

« Voyez donc comme c’est beau ! marmotta Feuille-Verte en le suivant, votre seigneurie aller en personne procéder à l’arrestation d’un individu si peu distingué ! Mais votre honneur a raison : ces ménestrels sont souvent magiciens, et ont la puissance de s’échapper par des moyens que les ignorans comme moi sont disposés à attribuer à la nécromancie. »

Sans faire attention à ces derniers mots, sir John de Walton se dirigea vers la bibliothèque, marchant d’un pas rapide, comme si cet entretien eût augmenté son désir de se trouver en possession de la personne du ménestrel suspect.

Traversant les antiques corridors du château, le gouverneur n’eut pas de peine à parvenir jusqu’à la bibliothèque, qui était solidement construite en pierre, voûtée, et munie d’une espèce de cabinet en fer, destiné à la conservation des objets et des papiers précieux en cas d’incendie. Il y trouva le ménestrel assis devant une petite table sur laquelle était un manuscrit qui paraissait d’une grande ancienneté, et dont il avait l’air de faire des extraits. Les fenêtres de la chambre étaient fort petites, et l’on voyait encore qu’elles avaient été jadis vitrées avec des verres de couleur représentant l’histoire de sainte Bride, autre marque de la dévotion de la grande famille des Douglas à leur sainte tutélaire.

Le ménestrel, qui paraissait être profondément occupé de sa besogne lorsqu’il fut troublé par l’arrivée inattendue de sir John de Walton, se leva avec tous les signes du respect et de l’humilité ; et, restant debout en présence du gouverneur, sembla attendre ses interrogations, comme s’il avait prévu que la visite le concernait particulièrement.

« Je dois supposer, sire ménestrel, dit sir John de Walton, que vous avez été heureux dans vos recherches, et que vous avez découvert le volume de poésies ou de prédictions que vous désiriez trouver parmi ces rayons brisés et ces livres en lambeaux ? »

« Plus heureux que je ne pouvais m’y attendre, répliqua le ménestrel, après l’incendie qui a dévoré une partie du château. Voici sans doute, sire chevalier, le fatal volume que je cherchais, et il est étonnant, vu le malheureux sort qu’ont éprouvé les autres livres de cette bibliothèque, que j’aie pu encore en réunir quelques fragmens, bien qu’incomplets. »

« Donc, puisqu’on vous a permis de satisfaire votre curiosité, dit le gouverneur, j’espère bien, sire ménestrel, que vous ne refuserez pas de contenter la mienne. »

Le ménestrel répondit, toujours avec la même humilité, que, « s’il y avait quelque chose dans la sphère de ses pauvres talens qui pût causer du plaisir à sir John de Walton, il demandait seulement à aller chercher son luth, et qu’il serait ensuite à ses ordres. »

« Vous ne me comprenez pas, ménestrel, répliqua de Walton un peu durement. Je ne suis pas de ces gens qui ont des heures à perdre à écouter des histoires ou de la musique d’autrefois ; ma vie ne m’a suffi qu’à peine pour apprendre les devoirs de ma profession, moins encore doit-elle me laisser le temps de m’occuper de pareilles folies. Peu m’importe qu’on le sache ; mais mon oreille est tellement incapable de juger de votre art, qui sans doute vous paraît on ne peut plus noble, que je sais à peine distinguer la différence d’un air avec un autre. »

« En ce cas, répondit le ménestrel avec calme, je ne puis guère me promettre le plaisir d’amuser votre seigneurie comme j’avais espéré le faire. »

« Et je ne m’attends pas du tout à ce que vous m’amusiez, répliqua le gouverneur en se rapprochant de lui d’un pas, et en parlant d’un ton plus sévère, je veux des renseignemens que vous pouvez, j’en suis sûr, me donner, sire ménestrel, si vous en avez l’envie ; et mon devoir est de vous prévenir que, si vous hésitez le moins du monde à dire la vérité, je connais des moyens par lesquels je serais malheureusement forcé de vous l’extorquer, et d’une manière qui vous sera plus désagréable que je ne le désirerais. »

« Si vos questions, sire chevalier, répondit Bertram, sont telles que je puisse ou doive y répondre, vous n’aurez pas besoin de me les adresser plus d’une fois ; si au contraire, telle en est la nature que je ne puisse ni ne doive y satisfaire, croyez qu’aucune menace de violence ne m’arrachera une réponse. »

« Vous parlez hardiment, dit sir John de Walton ; mais je vous donne ma parole que votre courage sera mis à l’épreuve. Je souhaite aussi peu d’en venir à des extrémités, que vous pouvez, vous, souhaiter de ne pas m’y contraindre ; mais telle sera la conséquence naturelle de votre obstination. Je vous demande donc si Bertram est votre véritable nom, si vous n’avez aucune autre profession que celle de ménestrel ambulant, et enfin si vous avez quelques rapports, quelques liaisons avec des Anglais ou des Ecossais hors des enceintes de ce château de Douglas. »

« Ces questions, répliqua le ménestrel, m’ont été déja adressées, et j’y ai répondu parlant au digne chevalier sir Aymer de Valence : comme mes réponses l’ont pleinement satisfait, il n’est pas, je pense, nécessaire que je subisse un second interrogatoire ; et il ne convient ni à l’honneur de votre seigneurie ni à celui du lieutenant-gouverneur que ce nouvel interrogatoire ait lieu. »

« Vous prenez grand intérêt, répliqua le gouverneur, à mon honneur et à celui de sir Aymer de Valence. Veuillez m’en croire, ils sont parfaitement en sûreté dans notre propre guide et peuvent se passer de vos attentions. Je vous le demande donc, voulez-vous répondre aux questions que mon devoir m’ordonne de vous adresser, ou suis-je contraint de vous forcer à l’obéissance en vous soumettant aux douleurs de la torture ? J’ai déja vu, mon devoir est de le dire, les réponses que vous avez faites à mon lieutenant, et elles ne me satisfont pas. »

En même temps il frappa des mains, et deux ou trois archers se montrèrent, dépouillés de leurs tuniques, et seulement couverts de leurs chemises et de leurs culottes.

« Je comprends, dit le ménestrel, que vous avez l’intention de m’infliger un châtiment qui est étranger à l’esprit des lois anglaises, lorsque vous n’avez aucune preuve de ma culpabilité. J’ai déja dit que j’étais Anglais de naissance, ménestrel de profession, et que je n’ai absolument aucune relation avec les personnes qui peuvent former quelque dessein hostile contre le château de Douglas, sir John de Walton ou sa garnison. Quant aux réponses que la douleur physique pourra m’extorquer, je ne puis, pour parler en bon chrétien, m’en regarder comme responsable. Je crois pouvoir endurer la souffrance autant que personne, et je suis sûr de n’avoir jamais senti une douleur que je ne préférerais pas sentir encore à violer la parole que j’ai jurée, ou à courir la chance d’accuser faussement des personnes innocentes ; mais j’avoue que j’ignore jusqu’où l’art de la torture peut être poussé ; et quoique je ne vous craigne pas, sir John de Walton, je dois cependant reconnaître que je me crains moi-même, puisque je ne sais pas à quels tourmens votre cruauté peut me soumettre, ni jusqu’à quel point je puis être capable de les endurer : je proteste donc en premier lieu que je ne serai en aucune manière responsable des paroles qui pourront m’échapper dans le cours d’un interrogatoire durant lequel on me torturera. Vous pouvez, maintenant que je vous ai prévenu, procéder à l’exécution d’un office que je ne m’attendais guère, permettez-moi de le dire, à voir ainsi remplir par un chevalier accompli comme vous. »

« Ecoutez, sire ménestrel, répliqua le gouverneur, nous ne sommes pas bons amis, vous et moi ; et si je faisais mon devoir, je devrais user tout de suite envers vous des moyens rigoureux dont je vous ai menacé. Mais peut-être vous sentez-vous moins de répugnance à subir l’interrogatoire tel que je vous le propose que je n’en sens, moi, à employer la rigueur à votre égard : je vais donc pour le moment vous faire renfermer dans un lieu de détention convenable à un homme qui est soupçonné d’être espion dans cette forteresse, jusqu’à ce qu’il vous plaise de dissiper ces soupçons : votre logement et votre nourriture seront ceux des prisonniers. Cependant, avant de vous soumettre à la question, songez-y bien, je me rendrai moi-même à l’abbaye de Sainte-Bride, et je verrai si le jeune homme que vous voudriez faire passer pour votre fils possède la même fermeté que vous. Il peut arriver que ses aveux et les vôtres jettent une telle lumière sur vous et sur lui que votre innocence ou votre culpabilité en rejaillisse d’une manière évidente sans qu’il faille recourir au grand moyen de la question extraordinaire. S’il en est autrement, tremblez pour votre fils, sinon pour vous-même… Eh bien ! vous ai-je ébranlé, monsieur ? ou craignez-vous pour les jeunes muscles et les tendres chairs de votre enfant des douleurs auxquelles vous croyez, vous, pouvoir résister ?

« Sir John, répondit le ménestrel en répudiant l’émotion momentanée qu’il avait manifestée, je vous laisse à juger, comme homme d’honneur et de vérité, si en conscience vous devez concevoir une opinion défavorable d’un homme parce qu’il préfère endurer lui-même des rigueurs qu’il ne voudrait point qu’on infligeât à son fils, jeune homme mal portant, et qui relève d’une dangereuse maladie. »

« Mon devoir, répondit de Walton après une courte pause, est de retourner toutes les questions au moyen desquelles je puisse remonter à la source de cette affaire ; et si vous désirez qu’on épargne votre fils, vous obtiendrez fort aisément la même faveur vous-même en lui donnant l’exemple de la soumission et de la franchise. »

Le ménestrel se rejeta sur le siége qu’il occupait, comme fermement résolu à souffrir tous les tourmens dont sir John pourrait l’accabler, plutôt que d’ajouter un seul mot à ce qu’il avait déja répondu. Sir John de Walton lui-même sembla quelque peu indécis de la marche qu’il avait alors à suivre. Il se sentait une invincible répugnance à procéder, sans y avoir mûrement réfléchi, à ce que bien des gens auraient regardé comme une obligation de sa place, en infligeant la torture au père ainsi qu’au fils ; mais si complet que fût son dévouement au roi, si nombreuses que fussent les espérances et les vues qu’il avait fondées sur son exactitude à occuper le poste important qu’on lui avait confié, il ne pouvait se résoudre à recourir à ce cruel moyen de trancher la difficulté. L’extérieur de Bertram était vénérable, et son éloquence répondait à son aspect et à son air. Le gouverneur se rappela qu’Aymer de Valence, dont les jugemens étaient en général sûrs, le lui avait décrit comme un de ces rares individus qui savaient honorer par leur bonne renommée personnelle une profession corrompue ; et il reconnut en lui-même qu’il y avait une barbare cruauté et une criante injustice à refuser de croire que le prisonnier fût un homme sincère et honnête, avant que, par manière de découvrir son innocence, il lui eût allongé les nerfs et disjoint les membres ainsi qu’à son fils. Je n’ai pas de pierre de touche, se disait-il intérieurement, pour distinguer le vrai du faux ; Bruce et ses adhérens guettent une occasion… il a certainement équipé les galères qui étaient à l’ancre à Rachrin pendant l’hiver. Et encore cette histoire de Feuille-Verte, relativement aux armes qu’on se serait procurées pour une nouvelle insurrection, coïncide étrangement avec l’apparition de ce sauvage habitant des bois que nous avons rencontré à la chasse. Enfin tout tend à prouver qu’il se trame quelque chose que mon devoir est de prévenir. Je ne négligerai donc aucune circonstance qui pourra permettre de concevoir des espérances ou des craintes ; mais plût à Dieu que je pusse m’éclairer à toute autre source, car je ne puis croire qu’il soit légitime de tourmenter ces malheureuses et peut-être ces honnêtes gens. » Il sortit donc de la bibliothèque en murmurant un mot à Feuille-Verte touchant le prisonnier.

Il avait atteint la porte extérieure de l’appartement, et ses satellites avaient déja mis la main sur le vieillard, lorsque celui-ci se mit à rappeler sir Walton, le priant de revenir pour un seul instant.

« Qu’avez-vous à dire, monsieur ? lui demanda le gouverneur ; hâtez-vous, car j’ai déja perdu à vous écouter plus de temps que je ne puis savoir : c’est pourquoi je vous conseille, dans votre propre intérêt… »

« Et moi je vous conseille, dans le vôtre, sir John de Walton, interrompit le ménestrel, d’y bien réfléchir avant de persister dans la résolution où vous êtes, résolution qui pourra vous attirer des châtimens plus rigoureux qu’il n’est possible de les imaginer. Si vous faites tomber un seul cheveu de la tête de ce jeune homme, si vous osez même permettre qu’on lui impose aucune privation qu’il est en votre pouvoir d’empêcher, c’est à vous-même qu’en le faisant vous préparerez les douleurs les plus vives et les plus cuisantes que puisse causer chose au monde. J’en jure par tout ce qu’a de plus sacré notre sainte religion ; j’en prends à témoin ce saint sépulcre dont je fus le visiteur indigne ; je ne dis que la vérité, et tu te montreras un jour reconnaissant du rôle que je joue aujourd’hui. Il est de mon intérêt, aussi bien que du vôtre, de vous maintenir en possession de ce château, quoiqu’assurément je sache des choses qui le concernent et qui vous concernent aussi, sir John, mais que je ne puis dire sans le consentement de ce jeune homme. Apportez-moi seulement un billet de sa main, où il marque qu’il consent à ce que je vous mette dans notre secret, et croyez-moi, vous verrez bientôt tous les nuages qui nous enveloppent se dissiper, puisque jamais pénible incertitude ne se sera plus vite changée en joie, jamais nuage chargé de tonnerre n’aura plus promptement fait place aux rayons du soleil, que les soupçons qui maintenant vous paraissent si formidables ne se réduiront à rien. »

Il parlait avec tant de chaleur, qu’il fit quelque impression sur sir John de Walton, qui se trouva encore plus embarrassé que jamais pour savoir quelle conduite il devait tenir.

« Je serais charmé, dit le gouverneur, de pouvoir atteindre mon but en n’usant que des plus doux moyens qui soient en mon pouvoir, et je ne tourmenterai ce pauvre jeune homme qu’autant que votre obstination et la sienne m’y contraindront. Cependant, songez, sire ménestrel, que mon devoir m’impose des obligations, et, si j’y manque pour un jour, il conviendra que vous fassiez tous les efforts qui seront en votre puissance pour me payer de mon indulgence. Je vous permettrai d’écrire un mot à votre fils, et j’attendrai sa réponse avant de chercher à éclaircir autrement cette affaire, qui paraît être fort mystérieuse. En attendant, si vous avez une ame à sauver, je vous conjure de dire la vérité, et de m’avouer si les secrets dont vous semblez être le trop fidèle dépositaire, regardent les projets de surprise que méditent Douglas, Bruce et tous les autres contre ce château. »

Le prisonnier réfléchit un moment, puis répliqua : « Je sais, sire chevalier, à quelles terribles conditions vous est confié le commandement de cette forteresse, et s’il était en mon pouvoir de vous prêter assistance, comme ménestrel loyal et comme fidèle sujet, soit de la main, soit de la langue, je me sentirais porté à le faire ; mais tant s’en faut que je sois venu ici jouer le rôle que vos soupçons me donnaient, que j’aurais pu vous annoncer d’une manière certaine que Bruce et Douglas avaient réuni leurs partisans pour leur apprendre qu’ils renonçaient à toute tentative de révolte, et qu’ils partaient pour la terre sainte, sans l’apparition de cet habitant des forêts qui, je l’ai entendu dire, vous a bravé durant la chasse. Ce qui me donne à croire que quand un partisan si résolu et un vassal si dévoué de Douglas était assis sans crainte parmi vous, son maître et ses camarades ne pouvaient être à une grande distance. Jusqu’à quel point ses intentions vous étaient-elles amicales ?… Je vous en laisse le juge. Seulement veuillez croire que vos chevalets, vos genouillères, vos tenailles ne m’auraient pas extorqué des dénonciations ou des renseignemens dans une querelle qui ne me regarde que peu ou point, si je n’avais désiré vous convaincre que vous avez affaire à un honnête homme qui a pris vos intérêts à cœur… Cependant, faites-moi donner ce qu’il faut pour écrire, ou rendez-moi mon papier, mes plumes et mon encre, car je possède à un assez haut degré les talens de ma profession ; et je ne désespère pas de pouvoir vous procurer une explication de ces merveilles avant qu’il soit long-temps. »

« Dieu veuille qu’il en soit ainsi, répliqua le gouverneur, quoique je ne voie guère comme je pourrai atteindre cet heureux résultat, mais qu’il semble que je doive courir de grands risques en montrant trop de confiance. Au reste, mon devoir m’ordonne qu’en attendant je vous soumette à une détention sévère. »

En parlant ainsi, il passa au prisonnier son encre et ses plumes que les archers avaient saisis dès leur arrivée, et commanda à ses satellites de lâcher le prisonnier.

« Il faut donc, dit Bertram, que je reste soumis à toutes les rigueurs d’une dure captivité ? Mais je consens à souffrir moi-même tous vos mauvais traitemens, pourvu que je puisse vous empêcher d’agir avec un degré de témérité dont vous auriez toute votre vie à vous repentir, sans jamais pouvoir expier votre faute. »

« N’ajoutez-plus un mot, ménestrel, dit le gouverneur ; mais puisque j’ai pris mon parti, peut-être celui qu’il m’est le plus dangereux de prendre, essayons de la vertu de ce charme qui, dites-vous, doit me protéger, de même que l’huile jetée sur les flots courroucés peut, au dire des matelots, en calmer la fureur. »

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Chapitre 9 Le Fossoyeur.

Gare ! gare du moine noir il conserve encore sa puissance, car il est encore de droit héritier de l’église, quelle que puisse être la chanson. Amunde-ville est seigneur le jour ; mais le moine est seigneur, la nuit, et ni vin ni bombance ne sauraient exciter un vassal à contester les droits du moine.

LORD BYRON. Don Juan, Chant XVII.

Le ménestrel ne s’était pas vanté à tort du talent qu’il possédait à manier la plume. En effet, aucun moine du temps n’aurait plus promptement expédié, plus proprement tourné, ni plus joliment écrit le peu de lignes qu’il adressa « au jeune Augustin, fils de Bertram le ménestrel. »

« Je n’ai ni plié, dit-il, ni attaché cette lettre avec un fil de soie, car elle n’est pas conçue en termes qui puissent vous expliquer le mystère dont il s’agit, et, à vous parler franchement, je ne crois pas qu’elle puisse rien vous apprendre ; mais il peut vous être agréable de voir ce que la lettre ne contient pas, et de reconnaître qu’elle est écrite par une personne et à une personne qui toutes deux sont bien intentionnées envers vous et votre garnison. »

« C’est, dit le gouverneur, une ruse qu’on emploie aisément : on peut néanmoins conclure, quoique d’une manière non très certaine, que vous êtes disposé à agir de bonne foi ; et jusqu’à ce que le contraire soit prouvé, je regarderai comme de mon devoir de vous traiter avec toute l’indulgence que comporte cette affaire. En attendant, je vais me rendre moi-même à l’abbaye de Sainte-Bride, et interroger en personne le jeune prisonnier ; et, comme vous dites qu’il a le pouvoir, je prie le ciel qu’il puisse avoir aussi la volonté d’éclaircir cette énigme, qui semble nous jeter tous dans la confusion. »

En parlant ainsi, il donna ordre de préparer son cheval, et pendant qu’on le préparait, il lut avec un grand calme la lettre du ménestrel. Elle était conçue dans les termes suivans :

« MON CHER AUGUSTIN,

« Sir John de Walton, gouverneur de ce château, a conçu contre nous les soupçons qui, comme je le prévoyais, devaient être la conséquence de notre voyage dans ce pays sans mission avouée. Moi, du moins, je suis arrêté, et l’on me menace de recourir contre moi aux douleurs de la torture pour me faire avouer de force le motif de notre venue en cette contrée ; mais la torture dépouillera mes os de leurs chairs avant de me contraindre à violer un serment que j’ai prêté. Et le but de cette lettre est de vous apprendre le risque que vous courez de vous trouver dans une position semblable à la mienne, à moins que vous ne soyez disposé à me permettre de tout découvrir au chevalier sir John ; mais sur ce sujet vous n’avez qu’à exprimer un désir, et vous pouvez être certain qu’il sera fidèlement rempli par votre dévoué

BERTRAM. »

Cette lettre ne jetait pas la moindre lumière sur le mystère qui enveloppait son auteur. Le gouverneur la lut plus d’une fois et la tourna dans tous les sens, comme s’il eût espéré par cette action mécanique tirer de la missive des informations qu’à la première vue les mots n’exprimaient pas ; mais comme il n’obtenait aucun résultat de ce genre, de Walton se rendit au vestibule, où il informa sir Aymer de Valence qu’il s’absentait pour aller jusqu’à l’abbaye de Sainte-Bride, et le pria de vouloir bien se charger des fonctions de gouverneur pendant son absence. Sir Aymer répondit qu’il ne pouvait s’y refuser, et la mésintelligence qui régnait entre eux ne permit pas une plus ample explication.

Dès l’arrivée de sir John de Walton au couvent délabré, le supérieur tremblant de précipitation ne songea plus qu’à venir immédiatement recevoir le gouverneur de la garnison anglaise, en qui reposait pour le présent toute l’espérance de leur maison, pour l’indulgence avec laquelle on les traitait, ainsi que pour l’entretien et la protection qui leur étaient nécessaires dans des temps si dangereux. Après avoir interrogé le vieillard relativement au jeune homme qui séjournait dans le couvent, de Walton apprit qu’il avait été malade depuis que son père Bertram, le ménestrel, l’y avait laissé. Il semblait à l’abbé que sa maladie pouvait être de l’espèce contagieuse de celle qui, à cette époque ravageait la frontière anglaise, et faisait des incursions en Ecosse où elle se propagea ensuite d’une manière effrayante. Après s’être entretenu quelque temps avec lui, sir John de Walton remit à l’abbé la lettre dont il était porteur, pour le jeune homme logé sous son toit ; et en la remettant à Augustin, le révérend père fut chargé de faire au gouverneur anglais une réponse si hardie, qu’il était effrayé d’avoir à transmettre un pareil message : ce message, c’était d’annoncer que « le jeune homme ne pouvait ni ne voulait recevoir en ce moment le chevalier anglais ; mais que, s’il revenait le lendemain après la messe, il était probable qu’on pourrait lui apprendre les choses qu’il désirait connaître. »

« Ce n’est pas une réponse, dit sir John de Walton, qu’il convienne à un pareil bambin d’envoyer à un homme de mon importance, et il me semble, père abbé, que vous ne consultez guère votre sûreté personnelle en me transmettant un message si insolent. »

L’abbé tremblait sous les plis de son large vêtement d’étoffe grossière ; et de Walton, s’imaginant que son trouble était la conséquence d’une frayeur coupable, l’invita à se rappeler la soumission qu’il devait à l’Angleterre, les bienfaits qu’il avait reçus de lui-même, et les suites probables de sa faute, s’il était pour quelque chose dans l’insolence d’un jeune étourdi, qui osait braver le pouvoir du gouverneur de la province.

L’abbé tâcha de se disculper de ces accusations avec la plus vive anxiété. Il jura sur son honneur que la réponse impertinente du jeune homme provenait de l’égarement que la maladie avait opéré dans son cerveau. Il rappela au gouverneur que, comme chrétien et comme anglais, il avait des égards à observer envers la communauté de Sainte-Bride, qui n’avait jamais donné au gouvernement anglais, le moindre sujet de plainte. Tout en parlant, l’ecclésiastique semblait puiser du courage dans les priviléges attachés à son caractère. Il dit qu’il ne pourrait permettre qu’un enfant malade qui s’était réfugié dans le sanctuaire de l’église fût arrêté ni soumis à aucune espèce de contrainte, à moins qu’il ne fût accusé d’un crime spécial susceptible d’être immédiatement prouvé. Les Douglas, famille entêtée, avaient toujours respecté autrefois le sanctuaire de Sainte-Bride, et il n’était pas à supposer que le roi d’Angleterre, fils obéissant et respectueux de l’église de Rome, agirait avec moins de vénération pour les droits de cette église, que les partisans d’un usurpateur, d’un homicide, d’un excommunié tel que Robert Bruce.

Walton fut fortement ébranlé par cette remontrance. Il savait que, vu l’esprit de l’époque, le pape exerçait une grande prépondérance dans toutes les controverses où il lui plaisait d’intervenir ; il savait que même, dans la contestation relative à la souveraineté, d’Ecosse, sa sainteté avait élevé une prétention à ce royaume, prétention qui, vu l’époque, aurait pu l’emporter sur celles et de Robert Bruce et d’Edouard d’Angleterre, et il sentait que son monarque lui aurait peu de gré si par sa faute il fallait qu’il se brouillât encore avec l’Eglise : d’ailleurs il était aisé de placer une sentinelle de manière qu’Augustin ne pût s’échapper pendant la nuit ; et le lendemain au matin il serait encore aussi bien au pouvoir du gouverneur anglais que si on l’arrêtait de force sur-le-champ. Cependant sir John de Walton exerçait une telle autorité sur le supérieur, qu’il l’engagea, en considération du respect qu’il aurait témoigné d’ici là pour le sanctuaire, à vouloir bien, lorsque cet espace de temps serait expiré, lui prêter assistance et secours de son autorité spirituelle pour qu’on saisit le jeune homme, s’il ne pouvait alléguer des raisons suffisantes pour qu’on agît autrement. Cet arrangement, qui semblait encore permettre au gouverneur de se flatter que cette ennuyeuse affaire, se terminerait d’une façon satisfesante, le porta à ne point refuser le délai qu’Augustin avait plutôt exigé, que sollicité.

« A votre requête, père abbé, car jusqu’à présent j’ai toujours trouvé en vous un homme vrai, j’accorderai au jeune homme la faveur qu’il demande, avant de le faire conduire en prison, pourvu qu’on ne lui permette pas de sortir du couvent ; et c’est vous qui m’en répondez. Mais, comme de juste, je vous délègue le pouvoir de faire marcher notre petite garnison d’Hazelside, à laquelle je vais moi-même envoyer un renfort dès mon retour au château, dans le cas où il serait nécessaire qu’elle vous prêtât main-forte, ou que les circonstances m’obligeassent à prendre d’autres mesures. »

« Digne sire chevalier, répliqua le supérieur, je ne pense pas que l’honneur de ce jeune homme doive rendre nécessaire l’emploi de tout autre moyen que celui de la persuasion ; et j’ose dire que vous approuverez vous-même au plus haut degré la manière dont je m’acquitterai de cette commission. »

L’abbé voulut ensuite remplir les devoirs de l’hospitalité, énumérant les tristes provisions que la sévérité du cloître lui permettait d’offrir au chevalier anglais. Du reste, sir John refusa de prendre aucun rafraîchissement, dit poliment adieu, à l’ecclésiastique, et n’épargna point son coursier avant que le noble animal ne l’eût amené devant le château de Douglas. Sir Aymer de Valence alla le recevoir sur le pont-levis, et lui annonça que tout était au château dans le même état qu’il l’y avait laissé, sauf qu’il avait reçu avis qu’un détachement de douze ou quinze hommes se dirigeait sur la ville de Lanarck, et que, venant des environs d’Ayr, ils établiraient cette nuit leur quartier à l’avant-poste d’Hazelside.

« J’en suis charmé, répliqua le gouverneur, car j’allais envoyer du renfort à ce détachement. Ce jeune garçon, fils de Bertram le ménestrel, ou quel qu’il soit, s’est engagé à répondre demain au matin aux questions que je lui adresserai. Comme les soldats qu’on nous annonce suivent la bannière de votre oncle le comte de Pembroke, puis-je vous prier d’aller à leur rencontre et de leur donner ordre de rester à Hazelside jusqu’à ce que vous ayez de nouveau interrogé le jeune homme qui a encore à éclaircir le mystère qui l’environne, et à répondre à une lettre que j’ai remise de ma propre main à l’abbé de Sainte-Bride ? J’avais usé de trop de ménagemens dans cette affaire ; je compte que, grace à vos soins, le jeune homme ne nous échappera pas, et vous l’amenerez ici avec tous les égards et toutes les attentions convenables, attendu que c’est un prisonnier de quelque importance. »

– « Assurément, sir John, vos ordres seront exécutés, puisque vous n’en avez pas de plus importans à donner à un homme qui a l’honneur de n’avoir que vous-même pour supérieur dans le château. »

« Pardon, sir Aymer, répliqua le gouverneur, si cette commission vous semble indigne de votre rang ; mais nous avons le malheur de ne pouvoir nous comprendre, lorsque nous cherchons cependant à être très intelligibles.

« Mais qu’aurai-je à faire (et ce que j’en dis n’est pas pour vous contester votre autorité, mais seulement pour m’instruire), qu’aurai-je à faire si l’abbé de Sainte-Bride veut nous résister ? »

– « Comment ! avec le détachement des hommes de lord Pembroke, vous commanderez à vingt soldats au moins, armés d’arcs et de lances, contre cinq ou six timides vieux moines qui n’ont que des robes et des capuchons. »

– « C’est la vérité ; mais l’interdiction de l’église et l’excommunication sont quelquefois, par le temps qui court, trop dures pour les cottes de mailles, et ce sera à mon grand regret que je me verrai repoussé du sein de l’église chrétienne. »

– « Eh bien ! sachez donc, jeune homme rempli de soupçons et de scrupules, sachez que, si le fils du ménestrel ne se rend pas de son plein gré, l’abbé m’a promis de le remettre entre vos mains. »

Il n’y avait plus rien à répliquer, et de Valence, quoique se croyant encore inutilement dérangé par une petite commission qui n’en valait pas la peine, ne s’arma qu’à demi, comme fesaient toujours les chevaliers lorsqu’ils sortaient de l’enceinte du château, et se mit en devoir d’exécuter les ordres de sir John. Deux ou trois cavaliers l’accompagnèrent, ainsi que son écuyer Fabian.

La soirée se termina par un de ces brouillards écossais qui, dit-on communément, ressemblent aux pluies des climats plus favorisés. La route devenait de plus en plus noire, les montagnes se couvraient de vapeurs de plus en plus épaisses, ce qui les rendait plus difficiles encore à traverser ; et toutes les petites incommodités qui faisaient qu’on ne pouvait parcourir ce district qu’avec lenteur et incertitude étaient augmentées par la densité du brouillard qui enveloppait toute chose.

Sir Aymer ralentissait donc parfois le pas, et souvent prenait comme plaisir à s’attarder pour grandir à ses propres yeux l’importance de son expédition. Il s’imagina qu’il se rendrait plus directement à Hazelside en passant par la ville presque déserte de Douglas, dont les habitans avaient été si sévèrement traités par les Anglais dans le courant de ces guerres désastreuses, que la plupart de ceux qui étaient capables de porter les armes s’étaient retirés dans différens cantons du pays. Cette place presque abandonnée était défendue par une palissade grossière et par un pont-levis plus grossier, qui communiquait à des rues si étroites, que trois cavaliers de front n’y passaient qu’avec peine, et montrant bien avec quelle rigueur les anciens seigneurs de ce bourg tenaient à leurs préjugés contre les fortifications et à leur prédilection pour descendre dans la plaine, si vivement exprimée dans le proverbe bien connu de leur famille : « Mieux vaut entendre l’alouette chanter que la souris crier. » Les rues ou plutôt les ruelles étaient plongées dans une obscurité complète, sinon que les rayons, incertains de la lune qui commençait à se lever éclairaient de temps à autre quelque toit roide et étroit. On n’entendait aucun bruit d’industrie humaine, aucun bruit de joie domestique ; on ne voyait briller aux fenêtres des maisons ni feu ni lumière. L’ancienne ordonnance, connue sous le nom de couvre-feu, que le conquérant avait introduite en Angleterre, était alors en pleine vigueur dans les parties de l’Ecosse que l’on croyait douteuses et capables de se révolter, et besoin n’est pas de dire que les anciennes possessions des Douglas étaient rangées dans cette dernière catégorie. L’église, dont l’architecture gothique était d’un superbe caractère, avait été autant que possible détruite par le feu, mais les ruines qui restaient assemblées par le poids des énormes pierres dont elles se composaient donnaient encore une idée suffisante de la grandeur d’une famille aux frais de laquelle l’édifice avait été construit, et dont les ossemens depuis un temps immémorial avaient été enterrés dans les caveaux de cet édifice.

Donnant peu d’attention à ces restes d’une grandeur éclipsée, sir Aymer de Valence s’avançait à la tête de son petit détachement, et déja il avait dépassé l’enceinte en ruines du cimetière de Douglas, lorsque, à sa grande surprise, le bruit du galop de son cheval parut être répété par celui d’un autre noble coursier qui remontait rapidement la rue comme venant à sa rencontre. Valence ne pouvait s’imaginer quelle était la cause de ces sons guerriers ; le retentissement et le cliquetis des armes devenaient distincts, et l’oreille d’un chevalier ne pouvait se méprendre au galop d’un cheval de bataille. La peine qu’on avait à empêcher les soldats de sortir la nuit de leur quartier aurait sans doute expliqué suffisamment la présence d’un fantassin courant les rues, mais il était plus difficile de savoir comment un cavalier armé de pied en cap se trouvait là ; car telle était l’apparition qui se montrait à l’extrémité d’une rue rapide, et qu’on voyait à merveille, grace à un brillant clair de lune. Peut-être ce guerrier inconnu put-il en même temps apercevoir Aymer de Valence et les hommes armés qui l’accompagnaient, du moins ils s’écrièrent tous deux : « Qui va là ? » phrase consacrée, et aussitôt la réponse d’une part de « Saint-Georges ! » et de l’autre de « Douglas ! » éveillèrent les tranquilles échos de la petite rue délabrée et les voûtes silencieuses de l’église en ruines. Etonné d’un cri de guerre auquel se rattachaient tant de souvenirs, le chevalier anglais piqua son coursier et descendit au grand galop la route raide et périlleuse qui conduisait à la porte sud ou sud-est de la ville, et ce fut pour lui l’affaire d’un instant que de crier : « Hola ! Saint-Georges ! poursuivez l’insolent coquin, vous tous à la porte, Fabian, et coupez-lui la retraite ! Saint Georges ! pour l’Angleterre ! arcs et flèches !… arcs et flèches ! » En même temps sir Aymer de Valence mettait en arrêt sa longue lance qu’il avait arrachée aux mains de l’écuyer qui la portait. Mais le clair de lune avait brillé un instant, puis disparu, et quoique de de Valence sentit bien que le guerrier ennemi n’avait guère la place d’éviter son choc, néanmoins il ne pouvait diriger son coup que par simple supposition et continuait à galoper dans l’obscure descente au milieu de pierres éparses et d’autres obstacles, sans atteindre de sa lance l’objet de sa poursuite. Bref il parcourut au grand galop, mais souvent forcé de s’interrompre, une descente d’environ cinquante ou soixante toises, sans avoir aucune raison de supposer qu’il eût dépassé la figure qui lui avait apparu, quoique la rue fût si étroite qu’il ne pouvait l’avoir rencontré, à moins que cheval et cavalier ne se fussent dissipés au moment de la rencontre comme une bulle d’air. Cependant les soldats qui galopaient derrière lui étaient frappés d’une espèce de terreur surnaturelle qu’une multitude d’aventures singulières faisait attacher pour la plupart d’entre eux au nom de Douglas ; et quand il parvint à la porte qui terminait cette rue difficile, il n’était plus suivi que par Fabian, aux oreilles de qui toutes les suggestions de la peur n’avaient pu étouffer le son de la voix de son cher maître.

Il y avait en cet endroit un poste d’archers anglais qui commençaient à fuir, en proie aux plus vives alarmes, lorsque de Valence et son page arrivèrent au milieu d’eux : « Coquins ! s’écria de Valence, pourquoi n’étiez-vous pas en faction ? quel est l’individu qui tout à l’heure à passé ici en poussant le cri des traîtres : « Douglas ! »

« Nous ne savons ce que vous voulez dire, » répliqua le commandant du poste.

– « C’est-à-dire, infâmes coquins, que vous aviez trop bu et que vous dormiez. »

Les hommes protestèrent du contraire, mais d’une manière si confuse, qu’ils ne parvinrent pas à dissiper les soupçons de sir Aymer. Il demanda à grands cris qu’on apportât des lanternes, des torches et des flambeaux ; et le peu d’habitans restés dans la ville commença à se montrer, quoique avec répugnance, apportant tous les matériaux propres à donner de la lumière, qu’ils se trouvaient avoir. Ils écoutèrent avec surprise le récit du jeune chevalier anglais, et quoiqu’il leur fût confirmé par tous les hommes de sa suite, ils n’ajoutèrent pas plus foi à cette histoire que les Anglais pour une raison ou pour une autre, ne souhaitaient en venir à une querelle avec les habitans de l’endroit, sous prétexte qu’ils avaient reçu de nuit dans leur ville un partisan de leur ancien seigneur. Ils protestèrent donc qu’ils étaient innocens de la cause de tout ce tumulte, et tâchèrent de paraître actifs à courir de maison en maison et de coin en coin avec leurs torches, pour découvrir le cavalier invisible. Si d’un côté les Anglais les soupçonnaient de trahison, de l’autre les Ecossais s’imaginaient que toute cette affaire n’était qu’un prétexte pour que le jeune chevalier portât accusation contre les citoyens. Cependant les femmes, qui commençaient alors à sortir de leurs maisons, trouvèrent, pour résoudre le problème de cette apparition, une clef qui à cette époque, était jugée suffisante pour faire cesser le mystère. « Le diable, disaient-elles, doit nécessairement s’être montré d’une manière visible parmi eux : » explication qui s’était déja présentée à l’esprit des compagnons de Sir Aymer ; car qu’un homme vivant et un cheval, tous deux, à ce qu’il semblait, d’une taille gigantesque, pussent être évoqués en un clin-d’œil et apparaître dans une rue gardée d’un bout par les meilleurs archers et de l’autre par les cavaliers que commandait Valence lui-même, c’était, à ce qu’il paraissait, une chose tout-à-fait impossible. Les habitans n’osaient pas exprimer tout haut leur pensée sur un tel incident, et s’indiquaient seulement les uns aux autres, par un mot qu’ils échangeaient à la dérobée, le plaisir secret qu’ils ressentaient en voyant la confusion et l’embarras de la garnison anglaise. Néanmoins ils continuaient toujours d’affecter un grand zèle et de prendre beaucoup d’intérêt, tant à l’aventure qui était arrivée à de Valence qu’au désir qu’il manifestait de connaître la cause de cette alarme.

Enfin, une voix de femme se fit entendre par dessus cette Babel de sons confus, disant : « Où est le chevalier anglais ? je suis sûre de pouvoir lui dire où il pourra trouver la seule personne capable de le tirer de l’embarras où il se trouve actuellement. »

« Et quelle est cette personne, bonne femme ? » dit Aymer de Valence qui s’impatientait de plus en plus en voyant filer le temps qu’il perdait à une recherche passablement vexatoire et même assez ridicule. En même temps la vue d’un partisan des Douglas, armé de pied en cap, dans leur ville natale, semblait comporter de trop sérieuses conséquences s’il laissait passer cette circonstance sans découvrir le fond de l’affaire.

« Approchez-vous de moi, dit la voix de femme, et je vous nommerai la seule personne qui puisse vous expliquer les aventures de ce genre qui arrivent dans ce pays. » A ces mots, le chevalier saisit une torche des mains de ceux qui étaient près de lui, et l’élevant en l’air, découvrit la personne qui parlait, une grande femme, qui évidemment faisait tous ses efforts pour se faire apercevoir. Lorsqu’il se fut approché d’elle, cette femme lui communiqua d’un ton grave et sentencieux ce qu’elle avait à lui dire.

« Nous avons eu jadis dans ce pays des savans qui auraient deviné toutes les paraboles qu’on aurait pu leur proposer. Et si vous-mêmes, messieurs, n’avez pas aussi le talent de les expliquer, ce n’est pas à moi de le dire : en tous cas, un bon conseil n’est plus si facile à donner dans ce pays que du temps des Douglas, et peut-être n’est-il pas sûr de prétendre pouvoir conseiller sagement. »

« Bonne Femme, répliqua de Valence, si vous voulez me donner l’explication de ce mystère, je vous promets un manteau de drap gris. »

« Ce n’est pas moi, répliqua la vieille femme, qui prétends posséder ces connaissances qui vous peuvent assister ; mais je voudrais être certaine que l’homme dont je vais vous confier le nom n’aura aucun mal à redouter de vous : sur votre honneur d’homme et de chevalier, me le promettez-vous ?

« Assurément, répondit de Valence ; un tel individu recevra même des remercîmens et une récompense si ses renseigne-mens sont sincères : bien plus, il obtiendra son pardon s’il a prêté l’oreille à de dangereuses manœuvres ou trempé dans quelque complot. »

– « Lui ? oh que non ! Je veux vous parler du vieux père Powheid, qui est chargé du soin des munimens… (voulant dire sans doute, des monumens) c’est-à-dire de la partie que vous avez, vous autres Anglais, laissée debout. Je vous parle du vieux fossoyeur de l’église de Douglas, qui peut conter sur les anciens seigneurs, dont votre honneur ne doit pas même se soucier d’entendre les noms, plus d’histoires que nous ne pourrions en écouter d’aujourd’hui à Noël. »

« Quelqu’un, dit le chevalier, sait-il ce que veut dire cette vieille femme ? »

« Je présume qu’elle parle, répondit Fabian, d’un vieux radoteur qui est, je pense, l’arbitre général concernant l’histoire et les antiquités de cette vieille ville, aussi bien que de la sauvage famille qui y demeurait peut-être avant le déluge. »

« Et qui, j’ose le dire, répliqua le chevalier, en connaît autant qu’elle-même sur la matière dont il s’agit ! Mais où est cet homme ? n’est-il pas fossoyeur ? Il peut connaître certaines cachettes qu’on pratique souvent dans les édifices gothiques, et savoir quels sont les gens qui viennent s’y réfugier. Allons, ma bonne vieille dame, conduisez-moi vers cet homme ; ou, ce qui peut être mieux, je vais y aller tout seul, car nous avons déja perdu trop de temps. »

« De temps ! répliqua la vieille ; votre honneur fait-il donc attention au temps ? Je suis certaine, moi, d’en trouver toujours assez pour veiller aux intérêts de mon corps et de mon ame. Mais vous n’êtes pas loin de la maison du vieillard. »

Elle se mit alors à lui montrer le chemin, trébuchant contre des tas de décombres, et s’achoppant à tous les obstacles qui interceptaient le passage dans une rue en ruines, tandis qu’elle éclairait le chemin à sir Aymer, qui, donnant son cheval à un homme de sa suite, et ordonnant à Fabian de se tenir prêt à répondre au premier signal, la suivit aussi vite que la lenteur de sa conductrice le lui permettait.

Tous deux se plongèrent bientôt dans les restes de la vieille église, toute ruinée par les dégâts qu’y avait causés une soldatesque grossière, et tellement remplie de décombres, que le chevalier s’étonnait que la vieille femme pût se frayer un passage. Elle ne cessait pas de parler, tandis qu’elle avançait en trébuchant. Parfois elle appelait d’une voix criarde : « Powheid ! Lazare Powheid ! » puis marmottait entre ses dents : « Oui, oui, le vieillard est occupé à remplir quelqu’un de ses devoirs, comme il dit ; je m’étonne qu’il s’est acquitté dans des temps comme ceux-ci. Mais n’importe, je parie qu’ils lui dureront toute sa vie, et toute la mienne : au reste, ces temps, le seigneur nous protége ! autant que je puis voir, ne sont pas encore trop mauvais pour ceux qui y vivent. »

« Etes-vous sûre, bonne femme, répliqua le chevalier, qu’il y ait un habitant de ces ruines ? Pour moi, je serais plutôt tenté de croire que vous me conduisez vers un charnier de morts. »

« Peut-être avez-vous raison, dit la vieille, avec un infernal sourire ; aux gens des deux sexes conviennent bien les voûtes sépulcrales et les charniers ; et quand un vieux fossoyeur demeure près des morts, eh bien ! comme vous savez, il vit au milieu de ses pratiques… Holà ! hé ! Powheid ! Lazare Powheid ! voici un gentilhomme qui veut vous parler ; et, ajouta-t-elle avec une sorte d’emphase, un noble gentilhomme anglais, un des honorables de la garnison ! »

On entendit alors le pas d’un vieillard qui avançait, mais si lentement, que la lumière vacillante qu’il tenait à la main brilla sur les murs en ruines de la voûte quelque temps avant de montrer la personne qui la portait.

L’ombre du vieillard se projeta aussi sur la muraille éclairée avant qu’on pût l’apercevoir lui-même. Ses vêtemens étaient fort en désordre, attendu qu’il avait précipitamment quitté son lit ; car depuis que la lumière artificielle leur était défendue par les réglemens de la garnison, les habitans de la vallée de Douglas passaient à dormir le temps qu’il leur était impossible d’utiliser d’aucune autre manière. Le fossoyeur était un grand homme sec, amaigri par les ans et par les privations ; son corps était courbé par suite de son occupation habituelle de creuser des fosses, et son œil s’abaissait naturellement, vers le lieu de ses travaux. Sa main soutenait un flambeau, ou plutôt une petite lampe, qu’il tourna de manière à éclairer le visage de l’étranger qui lui rendait visite ; en même temps il fit voir au jeune chevalier les traits de l’homme en face duquel il se trouvait, et qui, quoique ni beaux ni agréables, étaient imposans, subtils et vénérables, portant un certain air de dignité, que l’âge, même la simple pauvreté peuvent donner parfois, attendu qu’il en résulte cette dernière et mélancolique espèce d’indépendance propre aux gens dont la situation peut à peine, par aucun moyen imaginable, être rendue pire que ne l’ont déja faite les années et la fortune. L’habit de frère-lai ajoutait à son extérieur une sorte de caractère religieux.

« Que me voulez-vous, jeune homme ? dit le fossoyeur. Votre air de jeunesse et vos gais vêtemens indiquent une personne qui n’a besoin de mon ministère ni pour elle-même ni pour d’autres. »

« Je suis, il est vrai, répliqua le chevalier, un homme vivant, et en conséquence je n’ai pas besoin que la pioche où la pelle travaille pour moi ; je ne suis pas, comme vous voyez, vêtu de deuil, et en conséquence je ne puis venir réclamer votre office pour un ami ; mais je voudrais vous adresser quelques questions. »

« Il faut nécessairement vouloir ce que voulez, puisque vous êtes à présent un de nos maîtres, et, comme je pense, un homme d’autorité, répliqua le fossoyeur. Suivez-moi par ici dans ma pauvre habitation. J’en ai eu une meilleure dans mon temps : néanmoins, le ciel le sait, celle-ci est assez bonne pour moi, lorsque bien des gens de plus grande importance sont forcés d’être contens d’en avoir même qui sont pires. »

Il ouvrit une porte basse qui était attachée dans le mur, quoique grossièrement, de manière à fermer l’entrée d’un appartement voûté, où il paraissait que le vieillard avait, loin du monde des vivans, établi sa misérable et solitaire demeure. Le plancher, composé de larges dalles, réunies ensemble avec un certain soin, et çà et là couvertes de lettres et d’hiéroglyphes comme si elles avaient jadis servi pour un temps à distinguer des sépulcres, était assez bien balayé, et un feu qui brûlait à l’autre extrémité de la chambre dirigeait la fumée par un trou qui servait de cheminée. La pioche et la pelle, ainsi que d’autres instrumens dont fait usage le chambellan de la mortalité, gisaient épars dans l’appartement, et, avec deux ou trois escabelles grossières et une table pour lesquelles quelque main inexpérimentée s’était probablement acquittée du travail d’un menuisier, formaient presque tout l’ameublement, si nous y comprenons le lit de paille du vieillard, placé dans un coin, et tout en désordre comme si l’on venait de le quitter. Vers l’extrémité de la chambre qui faisait face à la porte, la muraille était presque entièrement recouverte par un large écusson, semblable à ceux qu’on suspend d’ordinaire sur les tombes des personnages de haut rang, présentant les quartiers d’usage au nombre de soixante chacun, convenablement blasonnés et différant des autres, placés comme ornemens autour du champ principal des armoiries.

« Asseyons-nous, dit le vieillard ; cette posture permettra mieux à mes oreilles affaiblies de comprendre ce que vous avez à me dire, et l’asthme qui me travaille me fera moins souffrir et me permettra de vous répondre plus aisément. »

En effet, une toux bruyante, sèche et asthmatique attestait la violence de la maladie dont il venait de parler, et le jeune chevalier suivit l’exemple de son hôte en s’asseyant au coin du feu sur une des méchantes escabelles. Le vieillard alla prendre dans un coin de la chambre un tablier qu’il portait quelquefois, plein de morceaux de planches brisées, dont quelques unes étaient recouvertes de drap noir, ou marquetées de clous noirs aussi, ou, comme cela pouvait être, dorés.

« Vous reconnaîtrez que ce nouvel aliment est nécessaire à mon feu, dit le vieillard, pour conserver un certain degré de chaleur dans cet appartement délabré ; en outre, les vapeurs de mortalité dont cette voûte pourrait se remplir, si on laissait le feu s’éteindre, ne sont pas indifférentes pour les membres de gens délicats et bien portans comme votre seigneurie, quoique je m’y sois habitué, moi. Ces planches vont finir par s’enflammer, quoiqu’il faille un certain temps pour que l’humidité de la tombe soit vaincue par l’air plus sec et par la chaleur de la tourbe. »

En conséquence, les restes de mortalité dont le vieillard avait rempli son âtre commencèrent par degrés à produire une épaisse vapeur onctueuse qui jeta enfin de la lumière, et, éclairant l’ouverture par où s’échappait la fumée, répandit un air moins sombre dans le triste appartement. Ces différentes pièces du large écusson eurent et renvoyèrent les rayons de lumière avec une réflexion aussi brillante que celle dont était capable ce lugubre objet, et tout l’appartement s’anima d’une gaîté fantastique, étrangement mêlée aux idées sombres que ses ornemens étaient propres à produire dans l’esprit. »

« Vous êtes surpris, dit le vieillard, et peut-être, sire chevalier, n’avez-vous encore jamais vu ces restes de la mort, servant à rendre l’habitation des vivans en quelque sorte plus commode qu’elle ne l’aurait été autrement. »

« Commode ! répliqua le chevalier de Valence en haussant les épaules ; je serais fâché, vieillard, de savoir que j’eusse un chien qui fût aussi mal logé que vous l’êtes, vous dont pourtant les cheveux gris ont vu de meilleurs jours. »

« Peut-être oui, répliqua le fossoyeur, peut-être non ; mais ce n’était pas, je le suppose, concernant ma propre histoire que votre seigneurie paraissait disposée à m’adresser quelques questions : je prendrai donc la liberté de vous demander sur quoi vous venez me consulter. »

– « Je vais vous parler franchement, et vous reconnaîtrez tout de suite qu’il me faut une réponse courte et claire. Je viens de rencontrer dans les rues de ce village un individu que m’a montré un rayon furtif de la lune, qui a eu l’audace de déployer la bannière et de pousser le cri de guerre des Douglas ; même, si je puis en croire mes yeux qui ne l’ont vu qu’un instant, ce hardi cavalier avait les traits et le teint noirs qui distinguent Douglas. On m’a envoyé vers vous comme vers une personne qui est à même de m’expliquer cette circonstance extraordinaire que, en ma qualité de chevalier anglais, et comme engagé au service du roi Edouard, je suis particulièrement tenu d’éclaircir. »

– « Permettez-moi d’établir une distinction. Les Douglas des premières générations sont mes proches voisins, et, suivant mes superstitieux concitoyens, mes amis et mes visiteurs je puis prendre sur ma conscience d’être responsable de leur conduite, et empêcher qu’aucun des vieux barons qui forment, dit-on, les racines de ce grand arbre généalogique, ne revienne troubler par son cri de guerre les villes ou villages de leur pays natal : non, aucun d’eux ne brandira au clair de lune l’armure noire qui s’est depuis long-temps rouillée sur leurs tombeaux.

Ces braves chevaliers ne sont plus que poussière ;

La rouille a dévoré leur lance meurtrière ;

Et, sans doute du ciel remplissant les desseins

Leurs armes ont trouvé la demeure des saints[16].

Promenez vos regards dans cette enceinte, sir chevalier : vous avez au dessus et autour de vous les hommes dont nous parlons. Au dessous de nous, dans une petite aile qui n’a point été ouverte depuis le temps où ces cheveux rares étaient épais et bruns, repose le premier homme que je puis nommer comme célèbre parmi tous ceux de cette illustre race. C’est lui que le Thane d’Athol désignait au roi d’Ecosse sous le nom de Sholto Dhuglass, ou homme noir couleur de fer, dont les efforts avaient gagné la bataille pour le prince de son pays, et qui, suivant cette légende, donna son nom à notre vallée et à notre ville, quoique d’autres disent que cette famille emprunta le nom de Douglas de la rivière ainsi appelée depuis un temps immémorial, avant qu’ils se fussent établis sur ses bords. Ses descendans, Gachain ou Hector Ier, Orodh ou Hugues, William, premier de ce nom, et Gilmaour, qui servit de sujet à plus d’un chant de ménestrel, rappelant les exploits qu’il accomplit sous l’oriflamme de Charles-le-Grand, empereur de France : tous sont venus ici s’endormir de leur dernier sommeil, et leur mémoire n’a pas suffisamment échappé aux ravages du temps. Nous connaissons quelque chose de leurs grandes actions, de leur grande puissance, et, hélas ! de leurs grands crimes. Nous savons aussi quelque chose d’un lord de Douglas qui siégea dans un parlement tenu à Forfar par le roi Malcolm Ier : or nous avons découvert que telle était sa fureur de courre le cerf, qu’il se construisit dans la forêt d’Ettrick une tour qui peut-être existe encore. »

« Excusez-moi, vieillard, dit le chevalier, mais je n’ai pas le temps aujourd’hui d’entendre réciter la généalogie de la maison de Douglas. Une moins ample matière fournirait à un ménestrel qui aurait l’haleine longue le sujet de parler pendant tout un mois du calendrier, y compris les dimanches et les fêtes. »

« Quels autres renseignemens pouvez-vous donc attendre de moi, répliqua le fossoyeur, que ceux qui concernent ces héros, dont j’ai eu occasion d’installer quelques uns dans cet éternel repos, qui sépare à jamais les morts des occupations de ce monde ? Je vous ai dit où dormait cette famille jusqu’au règne du royal Malcolm ; je puis vous indiquer encore un autre caveau où repose sir John de Douglas-Brun, avec son fils lord Archibald, et un troisième William, connu par un contrat avec lord Abernethy ; enfin je puis vous parler de celui à qui appartient justement cet écusson avec tout son entourage de splendeur et de gloire. Portez-vous envie à cet illustre seigneur, que je n’hésiterais pas, si la mort pouvait entendre, à nommer mon honorable patron ; et avez-vous dessein de déshonorer ses restes ? Ce sera une bien pauvre victoire ; et il ne convient ni à un chevalier ni à un noble de venir remporter une pareille victoire sur un mort contre qui, de son vivant, peu de chevaliers auraient dirigé leurs chevaux de bataille. Il combattit pour défendre son pays, mais n’eut pas la bonne fortune de la plupart de ses ancêtres, de mourir au milieu des combats. La captivité, la maladie, le chagrin que lui causaient les malheurs de son pays lui ont donné la mort dans une prison et sur un sol étranger. »

Là l’émotion du vieillard devint si vive qu’il fut forcé de s’interrompre ; et le chevalier anglais ne put poursuivre son interrogatoire du ton sévère que lui commandait son devoir.

« Vieillard, dit-il, je ne vous demande point ces détails qui ne doivent m’être qu’inutiles, aussi bien qu’ils vous sont pénibles à vous-même. Vous ne faites que votre devoir en rendant justice à votre ancien seigneur ; mais vous ne m’avez pas encore expliqué pourquoi j’ai rencontré dans cette ville, et cette nuit même, il n’y a pas une demi-heure, un individu armé, reconnaissable au teint noir des Douglas, qui a poussé leur cri de guerre comme pour insulter à ceux qui les ont vaincus. »

« On ne peut assurément, répliqua le fossoyeur, exiger de moi que j’explique une pareille aventure autrement qu’en supposant que les craintes naturelles des Anglais évoqueront toujours l’ombre de Douglas lorsqu’ils passeront en vue de leurs sépulcres. Il me semble d’ailleurs que, par une nuit comme celle-ci, le plus beau cavalier du monde aurait eu le teint basané de cette famille ; et je ne m’étonnerais pas que leur cri de guerre, qui fut jadis poussé dans ce pays par des milliers de braves, sortit par hasard aujourd’hui de la bouche d’un seul champion. »

« Vous êtes bien hardi, vieillard, repartit le chevalier anglais ; considérez-vous que votre vie est en mon pouvoir, et qu’il peut en certains cas être de mon devoir d’infliger la mort avec des tortures qui font horreur à l’humanité ? »

Le vieillard se leva lentement à la lueur du feu qui flambait de manière à laisser voir ses traits maigris, semblables à ceux que les peintres donnent à saint Antoine du désert ; et montrant du doigt la faible lampe qu’il avait posée sur la table grossière, il s’adressa ainsi à l’homme qui l’interrogeait, avec une apparence de calme absolu, et même avec une sorte de dignité.

« Jeune chevalier d’Angleterre, vous voyez cet ustensile destiné à répandre la lumière sous ces sombres voûtes… il est aussi fragile que peut l’être toute lampe dont la flamme est produite par l’élément ordinaire et renfermée dans un corps de fer. Il est sans doute en votre puissance de faire qu’elle ne puisse plus servir en la brisant et en l’éteignant. Menacez-la d’une telle destruction, sire chevalier, et voyez si vos menaces inspireront la moindre peur à l’élément ou au fer. Sachez que vous ne pouvez rien de plus contre le faible mortel que vous menacez d’une destruction semblable. Il vous est loisible de dépouiller mon corps de la peau dont il est maintenant recouvert ; mais quoique mes nerfs puissent se contracter par la force de la douleur pendant cette opération inhumaine, elle ne produira point sur moi plus d’effet que celle du dépècement sur un cerf qu’une flèche a auparavant percé au cœur. Mon âge me met à l’abri de votre cruauté : si vous ne m’en croyez pas, appelez vos agens et commencez vos opérations : ni menaces ni supplices ne parviendront à m’arracher des choses que je ne veux pas vous dire de ma propre volonté. »

« C’est vous jouer de moi, vieillard, répliqua de Valence. A vous entendre, il semblerait que vous soyez instruit des mouvemens de ces Douglas, et cependant vous refusez de me mettre dans votre secret. »

« Vous allez bientôt savoir, reprit le vieillard, tout ce qu’un pauvre fossoyeur peut vous apprendre ; et ces communications ne vous apprendront rien de nouveau sur les vivans, quoiqu’elles puissent jeter de la lumière sur ses propres domaines qui sont ceux des morts. Les esprits des Douglas décédés ne reposent pas en paix dans leurs tombes pendant qu’on déshonore leurs monumens et que leur antique maison s’écroule. Croire qu’à la mort la plus grande partie des membres d’une famille passent dans les régions de la félicité éternelle ou de la misère qui ne doit pas finir, la religion ne nous le permet pas ; et dans une race que distinguèrent tant les triomphes et les prospérités de la terre, nous devons supposer qu’il se trouva beaucoup d’hommes qui ont été justement condamnés à un temps intermédiaire de punition. Vous avez détruit les temples qu’avaient bâtis leurs descendans pour rendre, le ciel favorable au salut de leurs ames ; vous avez réduit au silence les prières et troublé les cœurs par la médiation desquels le piété des enfans tâchait d’apaiser la colère céleste qui poursuivait leurs ancêtres soumis aux feux expiatoires. Pouvez-vous donc vous étonner que des esprits tourmentés, ainsi privés des secours qui leur étaient destinés, ne puissent plus, comme l’on dit, reposer dans leurs tombes ? Pouvez-vous donc vous étonner qu’ils se montrent et viennent errer mécontens autour des lieux qui, sans la manière dont vous avez poursuivi l’exécution de vos cruels desseins, leur auraient depuis long-temps permis de goûter le repos ? Etes-vous même surpris que ces guerriers sans chair interrompent vos marches, et tâchent de faire tout ce dont leur nature aérienne leur laisse le pouvoir pour troubler vos conseils, et s’opposer autant qu’ils le peuvent aux hostilités qu’il semble que vous soyez glorieux de continuer aussi bien contre ceux qui sont morts que contre ceux qui peuvent encore survivre à votre cruauté ? »

« Vieillard, répliqua Aymer de Valence, tu ne peux croire que je recevrai pour réponse une histoire comme celle-ci : fiction trop grossière pour avoir la vertu d’endormir un écolier qui souffre un horrible mal de dents. Cependant, et j’en remercie le ciel, il ne m’appartient pas de prononcer sur ton sort : mon écuyer et deux hommes d’armes vont t’emmener captif vers le digne sir John de Walton, gouverneur du château et de la vallée, afin qu’il se comporte à ton égard comme bon lui semblera ; et il n’est pas homme à croire aux apparitions et aux ombres qui sortent du purgatoire… Holà ! hé ! Fabian, par ici ! et amène avec toi deux archers de la garde. »

Fabian, qui attendait à l’entrée de l’édifice en ruines, y pénétra donc alors, grace à la lumière que répandait la lampe du fossoyeur et de la voix de son maître, dans le singulier appartement du vieillard, dont l’étrange décoration n’inspira point aux jeune homme moins de surprise que d’horreur.

« Prends deux archers avec toi, Fabian, dit le chevalier de Valence, et, avec leur assistance, conduis ce vieillard, à cheval ou dans une litière, devant le digne sir John de Walton ; dis-lui ce que nous avons vu, ce dont tu as été témoin aussi bien que moi ; et instruis-le que ce vieux fossoyeur, que je lui envoie pour qu’il l’interroge avec sa sagesse supérieure, semble en savoir plus qu’il n’est disposé à en dire sur le cavalier-spectre qui nous a apparu, quoiqu’il se borne à répondre, quand je lui adresse des questions, que c’est l’esprit de quelque vieux Douglas échappé du purgatoire, conte auquel sir John de Walton ajoutera telle foi qu’il voudra. Vous pouvez dire que, pour ma part, je crois ou que le fossoyeur a perdu la tête de vieillesse, d’indigence et d’enthousiasme, ou qu’il n’est pas innocent d’un complot qui se trame parmi les gens du pays ; vous pourrez encore dire que je n’userai pas de beaucoup de cérémonie à l’égard du jeune homme confié aux soins de l’abbé de Sainte-Bride : il y a quelque chose de suspect dans ce qui se passe actuellement autour de nous. »

Fabian promit d’exécuter fidèlement les ordres du chevalier, qui le prenant à l’écart, lui recommanda en outre de se conduire avec circonspection dans cette affaire, attendu qu’il ne devait pas oublier que le gouverneur ne paraissait point faire grand cas de son jugement ni de celui de son maître ; et qu’il leur serait extrêmement désagréable de commettre une bévue dans une affaire où il s’agissait peut-être de la sûreté du château. »

« Ne craignez rien, mon digne maître, répliqua le jeune homme. Je vais en premier lieu retrouver un air pur, et en second un bon feu, deux échanges fort agréables contre ce cachot rempli de vapeurs suffocantes et d’exécrables odeurs. Vous pouvez être sûr que je ne perdrai pas de temps : je serai bientôt de retour au château de Douglas, en marchant même avec toute l’attention convenable aux os de ce vieillard. »

« Traite-le humainement, reprit le chevalier ; et toi, vieillard, si tu es insensible à toute menace de danger personnel dans cette affaire, songe que, si on te surprend à biaiser avec nous, ton châtiment sera peut-être plus sévère qu’aucun que nous puissions infliger à ton corps. »

« Pouvez-vous donc administrer la torture à l’ame ? » dit le fossoyeur.

« Oui, pour toi, répondit le chevalier, nous le pouvons… Nous détruirons tous les monastères, tous les établissemens religieux fondés pour le repos des ames des Douglas, et nous ne permettrons aux ecclésiastiques de demeurer ici qu’à la condition qu’ils prieront pour l’ame du roi Edouard Ier, de glorieuse mémoire, le malleus Scottorum ; et si les Douglas sont privés des avantages spirituels qu’ils retirent des prières et des services qu’on célèbre à tous ces autels, ils pourront s’en prendre à ton obstination. »

« Une pareille vengeance, répliqua le vieillard du ton hardi et hautain qu’il avait pris dès le commencement, serait plus digne des démons infernaux que de chrétiens. »

L’écuyer leva la main sur lui ; le chevalier le retint. « Epargne-le, Fabian, dit-il ; il est bien vieux, et peut-être insensé… Et vous, fossoyeur, souvenez-vous que la vengeance dont je vous menace est légalement dirigée contre une famille dont les membres ont été les soutiens obstinés du rebelle excommunié qui assassina Comyn-le-Roux à la haute église de Dumfries[17]. »

En parlant ainsi, Aymer sortit des ruines, trouvant son chemin avec quelque peine… prit son cheval qu’il rencontra à l’entrée, recommanda de nouveau à Fabian de se conduire avec prudence, et, en passant par la porte du sud-ouest, donna les ordres les plus rigoureux de faire bonne garde, tant par des patrouilles que par des sentinelles, ajoutant qu’ils devaient s’être négligés pendant la première partie de la nuit. Les hommes du poste murmurèrent une excuse, mais d’un air confus qui semblait dire que ce n’était pas trop à tort qu’on les réprimandait.

Sir Aymer poursuivit alors sa route vers Hazelside, sa suite se trouvant diminuée de Fabian et des deux cavaliers qui le secondaient. Après une course rapide mais longue, le chevalier mit pied à terre devant la maison de Thomas Dickson, où il trouva le détachement venu d’Ayr qui était arrivé avant lui, et avait déja établi ses quartiers. Il envoya un des archers annoncer à l’abbé de Sainte-Bride et à son jeune hôte qu’il allait se rendre au couvent, prévenant en même temps l’archer qu’il eût à veiller sur le dernier, jusqu’à ce qu’il arrivât lui-même à l’abbaye, ce qui ne serait pas long.

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Chapitre 10 Le Pèlerin.

Quand le rossignol chante, les bois devenus verts, les feuilles, le gazon et les fleurs en avril, tout s’enflamme en moi ; et l’amour qui s’empare de mon cœur le presse si vivement que mon sang bout nuit et jour, que mon cœur ne me laisse pas de repos.

Manuscrit cité par Warton.

Sir Aymer de Valence, suivant son archer de près, ne fut pas plus tôt arrivé au couvent de Sainte-Bride, qu’il manda l’abbé devant lui. Le saint personnage se présenta avec l’air d’un homme qui aime ses aises, et qui vient d’être inopinément arraché de la couche où il goûtait un bienheureux repos, par ordre d’un individu auquel il ne croit pas pouvoir impunément désobéir, et à qui il ne déguiserait pas sa mauvaise humeur, s’il l’osait.

« Il se fait tard, dit-il, pour que votre honneur vienne encore du château ici. Puis-je savoir la cause qui vous amène, après la détermination si récemment prise avec le gouverneur ? »

« J’espère, répliqua le chevalier, que vous n’en êtes point déja instruit, père abbé : on soupçonne (et j’ai moi-même vu cette nuit des choses qui confirment ces soupçons) que certains des vieux entêtés de ce pays s’occupent encore de manœuvres coupables qu’ils dirigent contre le château ; et je viens ici, père, pour voir si, en reconnaissance des nombreuses faveurs que vous avez reçues du monarque anglais, vous ne mériterez pas sa bonté et sa protection en nous aidant à découvrir les desseins de ses ennemis. »

« Assurément si, répliqua le père Jérôme d’une voix troublée, très indubitablement, tout ce que je puis savoir est à vos ordres… en supposant que je sache quelque chose dont la communication puisse vous être utile. »

« Père abbé, reprit le chevalier anglais, quoiqu’il soit téméraire à moi d’oser répondre dans ces temps d’un homme qui a le Nord pour patrie, j’avoue néanmoins que je vous considère comme un fidèle sujet du roi d’Angleterre, et je souhaite bien sincèrement que vous persistiez dans votre fidélité. »

« Et l’on m’y encourage singulièrement répliqua l’abbé ; on m’arrache à minuit de mon lit, par un temps froid comme il en fut jamais, pour subir l’interrogatoire d’un chevalier, qui peut-être est le plus jeune de son très honorable ordre, qui ne veut pas me dire le sujet de ses questions, mais me retient sur ce froid pavé jusqu’à ce que, suivant l’opinion de Celse, la goutte, qui est cachée dans mes pieds, puisse remonter à mon estomac, et alors bonsoir à mon titre d’abbé et à vos interrogations pour toute l’éternité. »

« Bon père, dit le jeune homme, la nature des temps doit vous enseigner à être patient. Rappelez-vous que je n’éprouve aucun plaisir à m’acquitter des fonctions que je remplis en ce moment, et que, si une insurrection avait lieu, les rebelles, qui vous en veulent passablement pour avoir reconnu le monarque anglais, vous pendraient à votre propre clocher pour servir de pâture aux corbeaux ; ou que si vous avez fait votre paix avec les insurgés, par quelque convention privée, le gouverneur anglais, qui tôt ou tard finira par s’emporter, ne manquera point de vous traiter comme rebelle envers son souverain. »

« Il peut vous sembler, mon noble fils, répondit l’abbé dont le trouble augmentait toujours, que je sois en ce cas pendu aux cornes du dilemme que vous avez posé : néanmoins, je vous assure que si on m’accuse de conspirer avec les rebelles contre le roi d’Angleterre, je suis prêt, pourvu que vous me donniez le temps d’avaler une potion recommandée par Celse dans le cas périlleux où je me trouve, de répondre avec la plus parfaite sincérité à toutes les questions que vous pouvez m’adresser à ce sujet. »

En parlant ainsi, il appela un moine qui l’avait aidé à se vêtir, et, lui remettant une grosse clef, lui murmura quelque chose à l’oreille. La coupe qu’apporta le moine était d’un tel volume, qu’il fallait que la potion de Celse fût administrée en bien grande quantité, et l’odeur forte qu’elle répandit dans l’appartement fit soupçonner au chevalier que la médecine pouvait bien ne consister qu’en ce qu’on appelait alors de l’eau distillée, préparation connue dans les monastères quelque temps avant que ce secret inappréciable fût parvenu jusqu’aux laïques. L’abbé, que n’épouvantèrent ni la force ni la quantité de la boisson, l’avala avec ce qu’il aurait lui-même appelé un sentiment de consolation et de jouissance, et sa voix devint encore plus grave : il déclara qu’il se sentait admirablement réconforté par la médecine, et prêt à répondre aux questions qui pourraient lui être adressées par son galant jeune ami.

« A présent, dit le chevalier, vous savez, père, que les étrangers qui voyagent dans ce pays doivent être les premiers objets de nos soupçons et de nos recherches. Quelle est, par exemple, votre opinion sur le jeune homme appelé Augustin, fils, ou se disant tel, d’un individu nommé Bertram le ménestrel, qui demeure depuis quelques jours dans votre couvent ? »

L’abbé entendit cette question avec des yeux qui exprimaient sa surprise de l’entendre sortir de la bouche de sir Aymer.

« En vérité, répondit-il, je pense que c’est un jeune homme qui, autant que je puis le connaître, possède ce naturel excellent, cette loyauté et cette religion, enfin tout ce à quoi je devais m’attendre, à en juger par l’estimable personnage qui l’a confié à mes soins. »

Après cette réponse, l’abbé salua le chevalier, comme s’il eût pensé que cette repartie lui donnait un grand avantage sur son adversaire et le réduisait au silence pour toutes les questions qu’il aurait pu lui faire sur le même sujet ; et il fut probablement fort étonné quand sir Aymer répliqua de la manière suivante.

« Il est bien vrai, père abbé, que c’est moi-même qui vous ai recommandé ce bambin comme un jeune homme d’un caractère inoffensif, et à l’égard duquel il ne serait pas nécessaire d’employer la vigilance sévère qu’on emploie envers d’autres en pareille circonstance ; mais les preuves qui me paraissaient démontrer l’innocence de ce jeune garçon n’ont pas semblé satisfaisantes à mon supérieur et à mon commandant ; et, c’est par son ordre que je viens ici vous interroger. Vous devez comprendre qu’il s’agit d’une importante affaire, puisque nous venons vous troubler encore une fois, et à une heure si indue. »

« Je puis seulement protester par mon ordre et par le voile de Sainte-Bride, répliqua l’abbé (l’esprit de Celse paraissant se retirer de son disciple) que, quelque mal qu’il puisse y avoir dans cette affaire, j’ignore absolument tout, et qu’on ne pourrait rien m’arracher par les tenailles et les autres instrumens de torture. Quelques signes de déloyauté qu’ait pu manifester ce jeune homme, je n’ai rien aperçu, moi, bien que j’aie sévèrement examiné sa conduite. »

– « Sous quel rapport ? et quel est le résultat de vos observations ? »

– « Ma réponse sera sincère et franche. Le jeune homme a consenti au paiement d’un certain nombre de couronnes d’or, nullement pour payer l’hospitalité de l’église de Sainte-Bride, mais simplement… »

– « Allez, père, vous pouvez ne pas achever, attendu que le gouverneur et moi nous savons bien à quel prix les moines de Sainte-Bride exercent leur hospitalité. De quelle manière a-t-elle été reçue par ce jeune garçon ? voilà ce qu’il est plus utile de demander. »

– « Avec une extrême douceur, une excessive indulgence, noble chevalier. Il est vrai que d’abord j’avais craint que mon hôte fût un peu exigeant, car sa libéralité envers le couvent était de telle nature qu’elle pouvait l’encourager, et même jusqu’à un certain point l’autoriser à vouloir être mieux traité que nous l’aurions pu faire. »

– « Au quel cas vous auriez eu la douleur de rendre une partie de l’argent que vous aviez reçu. »

– « C’eût été une manière d’arranger les choses contraire à nos vœux. Ce qui est payé au trésor de Sainte-Bride ne peut, suivant notre règle, être restitué sous aucun prétexte. Mais, noble chevalier, il n’a été question de rien de semblable : une croute de pain blanc et une écuelle de lait, voilà tout ce qu’il fallait pour nourrir ce pauvre jeune homme pendant un jour, et ç’a été mon inquiétude particulière pour sa santé qui m’a disposé à faire mettre dans sa cellule un lit plus doux et une couverture meilleure que le permettent les règles de notre ordre.

– « Maintenant, écoutez bien ce que j’ai à vous dire, sir abbé, et répondez-moi franchement. Quelles ont été les relations de ce jeune homme avec les personnes du couvent, avec les gens du dehors ? Interrogez votre mémoire sur ce point, et que votre réponse soit précise, car la sûreté de votre hôte et la vôtre même en dépendent. »

– « Aussi vrai que je suis chrétien, je n’ai rien remarqué qui puisse servir de fondement aux soupçons de votre seigneurie. Le jeune Augustin, contrairement à l’usage des jeunes gens qui ont été élevés dans le monde, comme je l’ai souvent observé, montrait une préférence marquée pour la compagnie des sœurs que renferme le monastère de Sainte-Bride, plutôt que pour celle des moines, mes frères, quoiqu’il se trouve parmi eux des hommes dont la conversation soit agréable. »

« Une mauvaise langue pourrait expliquer le motif de cette préférence. »

– « Non pas lorsqu’il s’agit des sœurs de Sainte-Bride, dont la plupart ont été complétement maltraitées par l’âge, ou dont la beauté a toujours été détruite par quelque malheur avant qu’elles aient été reçues dans la solitude de cette maison. »

Le bon père fit cette observation avec une espèce de joie intérieure qu’excita apparemment en lui l’idée que les nonnes de Sainte-Bride eussent pu conquérir des cœurs par leurs charmes personnels, tandis que réellement leur laideur était notable et même horrible à faire rire. Le chevalier anglais, qui connaissait aussi les saintes femmes, ne put s’empêcher de rire à cette conversation.

« J’admets, dit-il, que, si les pieuses sœurs ont pu charmer le jeune étranger, ce n’a pu être que par leurs souhaits bienveillans et leurs attentions à soulager ses souffrances. »

« Sœur Béatrix, continua le père, reprenant sa gravité, a effectivement reçu du ciel un véritable don pour faire les confitures et les caillées de lait au vin ; mais, après une enquête minutieuse, je n’ai pas trouvé que le jeune homme ait goûté de ces bonnes choses. Sœur Ursule non plus, n’a pas été tant maltraitée par la nature que par les suites d’un accident ; mais votre honneur sait que quand une femme est laide les hommes ne s’inquiètent guère de la cause de sa laideur. Je vais, avec votre permission, aller voir en quel état se trouve actuellement le jeune homme, et l’avertir qu’il ait à comparaître devant vous. »

– « Je vous prie de le faire, et tout de suite, père, car il n’y a point de temps à perdre ; je vous conseille aussi sérieusement d’épier de la manière la plus stricte la conduite de cet Augustin : vous ne pouvez y mettre trop d’attention. Je vais attendre votre retour, et j’emmenerai le jeune homme au château ou le laisserai ici, suivant que les circonstances paraîtront l’exiger. »

L’abbé s’inclina, promit de faire son possible, et sortit de la chambre pour se rendre à la cellule du jeune Augustin, jaloux de satisfaire, s’il le pouvait, les désirs de Valence, qu’il regardait comme devenu par les circonstances son patron militaire.

Son absence dura long-temps, et ce délai commençait même à inspirer des soupçons à sir Aymer, lorsque l’abbé revint, l’agitation et l’inquiétude écrites sur le visage.

« Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit Jérôme avec un grand trouble ; mais j’ai été moi-même retenu et vexé par des formalités inutiles et de sots scrupules de la part de ce méchant garçon. En premier lieu, entendant mes pas se diriger vers sa chambre, mon jeune homme, au lieu d’ouvrir la porte, ce qui n’aurait été qu’un égard dû à mes fonctions, tira au contraire un fort verrou intérieur ; et ce verrou, Dieu me pardonne ! a été mis dans sa cellule par ordre de sœur Ursule, afin que son sommeil pût être convenablement respecté. Je le prévins du mieux que je pus, qu’il devait se rendre sans délai devant vous, et se préparer à vous accompagner au château de Douglas ; mais il ne voulait pas répondre un seul mot, sinon qu’il me recommandait de prendre patience, et il fallut bien que je m’y résignasse de même que votre archer que je trouvai en sentinelle devant la porte de la cellule, et se contentant de l’assurance que lui avaient donnée les sœurs qu’il n’y avait pas d’autre issue par ou Augustin pût s’échapper. Enfin la porte s’ouvre, et mon jeune maître se présente complétement équipé pour son voyage. En vérité, je crois que quelque attaque récente de sa maladie a affecté le jeune homme ; il se pourrait encore qu’il fût quelque peu hypocondre, qu’il fût tourmenté par la bile noire, espèce de mal qui trouble l’esprit, et qui parfois accompagne et indique la contagion ; mais à présent il est bien remis, et, si votre seigneurie désire le voir il attend vos ordres. »

« Amenez-le donc ici, dit le chevalier. » Et un espace considérable de temps s’écoula encore avant que l’éloquence de l’abbé, moitié grondant et moitié priant, eût décidé la jeune dame, qui était toujours déguisée, à venir au salon, ou elle se présenta enfin avec un visage où l’on pouvait encore découvrir des traces de larmes, et avec la mine maussade d’un jeune garçon ou l’air réservé d’une jeune fille qui est déterminée à faire ce que bon lui semblera, et bien résolue à ne donner aucune raison de sa conduite. La précipitation qu’elle avait mise à s’habiller ne l’avait pas empêchée de disposer avec tout le soin possible le déguisement à l’aide duquel elle voulait se faire passer pour un pèlerin, de manière à se changer tout-à-fait et à bien déguiser son sexe. Mais comme par politesse elle ne pouvait garder un grand chapeau rabattu sur sa tête, elle laissa nécessairement voir sa figure plus qu’elle ne l’aurait voulu : et quoique le chevalier pût contempler à son aise son joli minois, son visage néanmoins n’était pas tel qu’il dût trahir le rôle qu’elle avait adopté et qu’elle était résolue à jouer jusqu’à la fin. Aussi s’était-elle armée d’un degré de courage qui ne lui était pas naturel, et qu’elle n’entretenait peut-être que par des espérances que sa situation ne lui permettait guère de concevoir. Dès l’instant où elle se trouva dans le même appartement que de Valence, elle prit des manières plus hardies et plus décidées que ne l’avaient été jusqu’alors les siennes. »

– « Votre seigneurie, dit-elle en s’adressant la première au jeune homme, est chevalier d’Angleterre, et possède sans doute les vertus qui conviennent à ce noble titre. Je suis un malheureux garçon, obligé, par des motifs qu’il faut que je tienne secrets, à voyager dans un pays dangereux, où je suis soupçonné, sans juste cause, de prêter la main à des complots et à des conspirations qui sont contraires à mon propre intérêt, dont mon ame même a horreur, et que je pourrais abjurer en toute sûreté, appelant sur ma tête tous les châtimens dont nous menace notre religion, et renonçant à toutes les promesses qu’elle nous fait dans le cas où j’aurais participé à de tels desseins par pensées, par paroles ou par actions. Néanmoins, vous qui ne voulez pas croire à cette protestation solennelle, vous allez agir contre moi comme si j’étais un criminel, et en le faisant je dois vous prévenir, sire chevalier, que vous commettrez une grande et cruelle injustice. »

« Je tâcherai d’éviter ce malheur, répliqua sir Aymer, en laissant le soin de cette affaire à sir John de Walton, gouverneur du château, qui décidera quelle conduite il faut tenir : en ce cas, mon seul devoir sera de vous remettre entre ses mains, au château de Douglas. »

– « Est-ce donc là votre dessein ? »

– « Assurément, sinon je serais responsable d’avoir négligé mon devoir. »

– « Mais si je m’engage à vous dédommager de vos pertes par une somme d’argent considérable, par une vaste étendue de terre… »

– « Ni trésors ni terres, en supposant que vous en ayez à votre disposition, ne sauraient réparer la perte de l’honneur ; et d’ailleurs, jeune homme, comment me fierais-je à vos promesses si mon ambition était telle qu’elle pût m’engager à écouter de semblables propositions ? »

– « Faut-il donc alors que je me prépare à vous suivre tout de suite au château de Douglas et à comparaître devant sir John de Walton ? »

– « Jeune homme, il faut qu’il en soit ainsi, puisque, si vous tardez plus long-temps à consentir je me verrais contraint à vous emmener de force. »

– « Et quelles en seront les conséquences pour mon père ? »

– « Ceci dépendra absolument de la nature de vos aveux et des siens : vous avez tous deux des choses à dire, comme le prouvent les termes de la lettre que sir John vous a apportée ; et, je vous l’assure, mieux vaudrait avouer tout de suite que courir les chances d’un nouveau retard ; je ne puis souffrir qu’on se joue davantage de nous, et croyez-moi, votre, sort sera entièrement déterminé par votre franchise et votre sincérité. »

– « Je vais donc me préparer à vous suivre dès que vous m’en donnerez l’ordre ; mais la cruelle maladie dont j’ai souffert ne m’a point tout-à-fait quitté, et le père Jérôme, qui possède de vastes connaissances en médecine, vous assurera lui-même que je ne puis marcher sans péril pour mes jours, et que depuis l’instant où je suis entré dans ce couvent j’ai toujours refusé de prendre de l’exercice, lorsque la bienveillance de vos soldats d’Hazelside m’en offrait l’occasion, de peur d’introduire la contagion parmi vos gens. »

« Le jeune homme dit vrai, ajouta l’abbé ; les archers et les hommes d’armes sont plus d’une fois venus inviter ce pauvre garçon à partager leurs jeux militaires ou à les divertir peut-être par ses chants et sa musique ; mais il a toujours refusé, et je pense fermement que ce sont les effets de sa maladie qui l’ont empêché d’accepter une invitation, si séduisante à son âge, et surtout dans un lieu qui doit sembler si triste que le couvent de Sainte-Bride à un jeune homme élevé dans le monde. »

« Pensez-vous donc, révérend père, répliqua de Valence, qu’il y ait véritablement danger à emmener cette nuit ce jeune homme au château, comme j’en avais le dessein ? »

« Je crois, répondit l’abbé, que ce danger existe en effet, non seulement en ce qu’il peut occasioner une rechute à ce pauvre jeune homme lui-même, mais aussi en ce qu’il serait extrêmement probable que vous introduiriez la contagion dans votre honorable garnison, attendu qu’on n’aurait pris aucune des mesures nécessaires ; car c’est dans les rechutes plutôt que dans la première violence de la maladie qu’elle paraît être plus contagieuse. »

« Alors, reprit le chevalier, il faudra vous résoudre, mon ami, à partager votre chambre avec un archer qui y montera la garde. »

« Je ne puis refuser, dit Augustin, pourvu que mon malheureux voisinage n’expose pas la vie de ce pauvre soldat. »

« Il fera aussi bien son devoir, répliqua l’abbé, en se tenant en dehors à la porte de l’appartement que, s’il se tenait en dedans ; et si ce jeune homme peut dormir tranquillement, ce qu’empêcherait la présence d’une sentinelle dans sa chambre, il n’en pourra que mieux vous accompagner demain au matin. »

« Eh bien, soit, dit Aymer ; mais vous êtes sûr que nous ne lui facilitons pas ainsi les moyens de s’échapper ? »

« L’appartement, répliqua l’abbé, n’a d’autre issue que celle qui est gardée par votre archer ; mais pour vous satisfaire davantage je fermerai la porte devant vous. »

« Soit donc, dit le chevalier de Valence ; ensuite j’irai moi-même me coucher sans quitter ma cotte de mailles, et faire un somme jusqu’à ce que l’aurore rougissant me rappelle à mon devoir ; et alors, Augustin, il vous faudra être prêt à m’accompagner au château de Douglas. »

Les cloches du couvent appelèrent les habitans et les habitantes de Sainte-Bride, aux prières du matin dès la pointe du jour. Quand ce devoir fut rempli, le chevalier demanda son captif. L’abbé le conduisit à la porte de la chambre d’Augustin ; la sentinelle qui y était postée, munie d’une longue pertuisane, dit n’avoir pas entendu le moindre bruit dans la chambre, de toute la nuit ; l’abbé frappa donc à la porte, mais ne reçut aucune réponse ; il cogna encore plus fort, mais un silence parfait régnait toujours en dedans.

« Qu’est-ce à dire s’écria le révérend supérieur du couvent de Sainte-Bride, mon jeune malade est certainement tombé en syncope, ou bien il s’est évanoui ! »

« Je souhaite, dit le chevalier, qu’il ne se soit pas évadé plutôt ; accident dont nous serions responsables vous et moi, puisque, rigoureusement, notre devoir était de ne pas le perdre de vue et de le garder étroitement jusqu’au lever du jour… »

« J’espère que votre seigneurie, répliqua l’abbé, prévoit seulement un malheur que je ne puis croire possible. »

« C’est ce que nous verrons bientôt, répondit le chevalier, et élevant la voix de manière à être entendu à l’intérieur : Apportez des leviers et des marteaux, et faites voler cette porte en éclats sans tarder un seul instant ! »

La force de sa voix et le ton sévère dont il parlait amenèrent bientôt autour de lui les frères de la maison, ainsi que deux ou trois archers de sa suite qui s’occupaient déja à seller leurs chevaux. Le mécontentement du jeune chevalier se manifestait par la rougeur qui lui montait au visage, et la manière sèche dont il répéta l’ordre d’enfoncer la porte. Il fut promptement obéi, quoiqu’il fallût un grand déploiement de force, et tandis que les éclats retombaient dans la chambre, de Valence s’y précipita, l’abbé l’y suivit ; mais la cellule du prisonnier était vide, de sorte que leurs pires soupçons furent confirmés.

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Chapitre 11 Explication.

Où est-il ? Les entrailles de la terre l’ont-elles englouti ou bien s’est-il évanoui comme quelque fantôme aérien qui redoute l’approche du matin et le jeune soleil ? ou s’est-il plongé dans les ténèbres cimmériennes, s’est-il mêlé au delà du cercle de la vue aux ombres de la nuit ?

Anonyme.

La disparition du jeune homme dont le déguisement et le destin ont pu, nous l’espérons, disposer nos lecteurs à prendre quelque intérêt à lui, exigera quelques explications avant que nous revenions aux autres personnages de cette histoire, et nous allons nous mettre en devoir de les donner.

Lorsque Augustin avait été pour la seconde fois le soir précédent, reconduit à sa cellule, le moine et le jeune chevalier de Valence avaient vu de leurs propres yeux la porte se refermer à clef sur lui, et même ils l’avaient entendu tirer en dedans le verrou qui avait été mis à sa requête par sœur Ursule ; car la jeunesse d’Augustin, son extrême beauté, et surtout ses souffrances de corps ainsi que sa tristesse d’esprit lui avaient beaucoup concilié les affections de la sœur.

Aussitôt donc que Augustin fut rentré dans sa chambre, il fut salué à voix basse par la sœur, qui, durant l’intervalle de son absence, était parvenue à se glisser dans sa cellule, et qui, s’étant blottie derrière la petite couchette, en sortit avec une grande apparence de joie pour féliciter ce jeune homme de son retour. Une infinité de petites attentions, des branches de buis et de tels autres arbres toujours verts que la saison permettait de cueillir, montrait le soin des saintes femmes à décorer la chambre de leur hôte, et les félicitations de la sœur Ursule témoignaient aussi de l’intérêt qu’elles prenaient à son sort, en même temps qu’elles indiquaient que la religieuse possédait déja en partie le secret de l’étranger.

Tandis que Augustin et la sainte sœur se confiaient ainsi l’un à l’autre, la différence extraordinaire de leurs figures et de leur extérieur aurait vivement frappé quiconque serait accidentellement devenu témoin de leur entrevue. La noire robe de pèlerin que portait la femme déguisée ne formait pas un contraste plus frappant avec costume de laine blanche porté par la religieuse de Sainte-Bride que celui du visage de la nonne, sillonné de plusieurs horribles cicatrices et dont un des yeux, à jamais privé de lumière, roulait d’une manière effrayante dans sa tête ; avec la belle physionomie d’Augustin, dont les regards se portaient avec un air de confiance et même d’affection, sur les traits extraordinaires de sa compagne.

– « Vous connaissez, dit le prétendu Augustin, la principale partie de mon histoire ; pouvez-vous et voulez-vous me prêter secours, sinon il faudra, ma chère sœur, vous résigner à me voir mourir, plutôt qu’encourir la honte. Oui ; sœur Ursule, je ne serai point désignée par le doigt du mépris comme la fille imprudente qui a tant sacrifié pour le jeune homme dont l’attachement ne lui était pas aussi prouvé qu’il aurait dû l’être. Je ne me laisserai pas traîner devant de Walton, pour être forcée en sa présence, par des menaces de torture, d’avouer que je suis la femme en l’honneur de laquelle il défend le Château Dangereux. Sans doute il s’estimerait heureux d’unir par les liens du mariage sa main à celle d’une damoiselle dont la dot est si considérable ; mais qui peut dire s’il me traiterait avec ce respect que toute femme doit vouloir commander, ou s’il me pardonnerait la hardiesse dont je me suis rendue coupable, quand même les conséquences en eussent été en sa faveur ? »

« Allons, ma bonne fille, répondit la nonne, consolez-vous ; tout ce que je pourrai faire, pour vous aider, je le ferai, soyez-en sûre ; mon esprit n’est pas si simple que ma condition actuelle semblerait l’indiquer, et, croyez-moi, j’emploierai tous mes moyens à vous secourir. Il me semble entendre encore ce lai que vous nous chantiez, aux autres sœurs et à moi : quoique seule émue par des sentimens de même nature que les vôtres, j’eus l’adresse de comprendre que c’était votre propre histoire. »

« Je suis encore surpris, reprit Augustin, d’avoir osé chanter à vos oreilles un lai qui réellement, était le récit de ma honte. »

« Hélas ! pouvez-vous parler ainsi ? contenait-il un seul mot qui ne ressemblât pas à ces aventures d’amour et de noble courage que les meilleurs ménestrels se plaisent à célébrer, et qui font en même temps rire et pleurer les plus illustres chevaliers, les plus illustres dames ? Lady Augusta de Berkely, riche héritière aux yeux du monde, possédant une immense fortune en terres et en biens meubles, devient pupille du roi par la mort de son père et de sa mère, et ainsi se trouve sur le point d’être donnée en mariage à un favori du roi d’Angleterre, que, dans ces vallées de l’Ecosse, nous n’avons pas scrupule d’appeler un affreux tyran. »

– « Je ne dois pas parler ainsi, ma sœur ; et pourtant la vérité est que le cousin de l’obscure parasite Gaveston, à qui le roi voulait donner ma pauvre main, n’était ni par sa naissance, ni par son mérite, ni par sa fortune, digne d’une telle alliance. Cependant j’entendais parler de sir John de Walton, et je prenais à sa réputation un intérêt d’autant plus vif que, disait-on, ses nobles exploits distinguaient un chevalier qui, riche sous tous les autres rapports, était pauvre des biens de ce monde et des faveurs de la fortune. Je le vis, ce sir John de Walton, et j’avoue qu’une pensée, qui s’était déja offerte à mon imagination, me devint, par son fréquent retour après cette entrevue, plus familière et plus agréable. Il me sembla que si la fille d’une puissante famille anglaise pouvait donner avec sa main ces richesses dont parle le monde, elle devait l’accorder avec plus de justice et d’honneur pour réparer les fautes de la fortune en faveur d’un brave chevalier tel que de Walton, que pour raccommoder les finances d’un mendiant de Français, dont le seul mérite était d’être le parent d’un homme généralement détesté dans tout le royaume d’Angleterre, excepté par le sot monarque lui-même. »

– « C’était là un noble dessein, ma fille ; quoi de plus digne d’un noble cœur, possédant richesses, rang, naissance et beauté, que de faire jouir de tous ces avantages le mérite indigent et chevaleresque ? »

– « Telle était, ma chère sœur, mon intention ; mais peut-être ne vous ai-je pas suffisamment expliqué la manière dont je m’y suis prise pour parvenir à ce but. D’après le conseil d’un ancien ménestrel de notre maison, le même qui est maintenant prisonnier à Douglas, je fis préparer un grand banquet la veille de Noël, et j’envoyai des invitations à tous les jeunes chevaliers d’illustre famille qui étaient connus pour passer leur vie à manier les armes et à chercher des aventures. Lorsque les tables furent desservies et que le festin fut terminé, Bertram, comme nous en étions convenus, reçut l’ordre de prendre sa harpe. Il chanta, recevant de toutes les personnes présentes l’attention due à un ménestrel de sa renommée. Le sujet qu’il choisit était les prises fréquentes, de ce château de Douglas ; ou comme le poète l’appelait, du Château Dangereux. « Où sont les champions du fameux Edouard Ier, dit le ménestrel, lorsque le royaume d’Angleterre ne peut fournir un homme assez brave, ou assez habile dans l’art de la guerre, pour défendre un misérable hameau du nord contre les rebelles écossais qui ont juré de le reprendre sur les cadavres de nos soldats avant que l’année soit révolue ? Où sont les nobles dames dont les sourires savaient enflammer le courage des chevaliers de la croix de Saint-George ? Hélas ! l’esprit de l’amour et de la chevalerie est comme mort parmi nous ; nos chevaliers se bornent à de petites entreprises, et nos plus nobles héritières sont données comme récompenses à des étrangers, comme s’il n’y avait pas dans leur propre pays des gens qui les méritassent. » Alors s’arrêta le ménestrel ; et j’ai honte de dire que moi-même, comme remplie d’enthousiasme par le chant du barde, je me levai et détachant de mon cou la chaîne d’or qui soutenait un crucifix d’une sainteté particulière, je fis vœu, toujours avec la permission du roi, d’accorder ma main et l’héritage de mes pères au brave chevalier qui, noble de naissance et d’origine, conserverait le château de Douglas au roi d’Angleterre pendant un an et un jour. Je m’assis, ma chère sœur, assourdie des applaudissemens par lesquels mes convives témoignèrent leur approbation de mon prétendu patriotisme. Néanmoins un moment de silence régna parmi les jeunes chevaliers qu’on pouvait raisonnablement croire prêts à accepter cette offre, quoiqu’au risque d’être embarrassés d’Augusta Berkely. »

« Honte à l’homme, dit sœur Ursule, qui aurait pu penser ainsi ! Ne prenez que votre beauté seule en considération, ma très chère, encore un vrai chevalier aurait-il dû s’exposer au péril de vingt châteaux de Douglas, plutôt que de manquer cette inappréciable occasion d’obtenir vos faveurs. »

« Il est possible que plus d’un ait ainsi pensé en effet reprit le pèlerin ; mais on supposa que les bonnes graces du roi seraient à jamais perdues pour ceux qui sembleraient empressés à contrarier sa royale volonté quant à la main de sa pupille. Néanmoins, et à ma grande joie, la seule personne qui profita de l’offre que j’avais faite fut sir John de Walton ; et comme son approbation a été subordonnée à une clause « sauf acceptation du roi, », j’espère qu’il n’a rien perdu dans la faveur d’Edouard. »

« Soyez convaincue, noble et magnanime jeune fille, répliqua la nonne, qu’il n’est pas à craindre que votre généreux dévouement nuise à votre amant dans l’esprit du roi d’Angleterre. Nous entendons quelquefois parler des choses du monde dans ce coin retiré du cloître de Sainte-Bride ; et le bruit court parmi les soldats anglais que le roi fut sans doute offensé en vous voyant mettre votre volonté en opposition avec la sienne, mais que, d’un autre côté, l’amant heureux, sir John de Walton, était un homme d’une si brillante réputation, et votre offre rappelait tellement une époque meilleure mais non oubliée, que même un roi ne pouvait au commencement d’une guerre longue et opiniâtre priver un chevalier errant de sa fiancée, s’il la conquérait convenablement par sa lance et son épée. »

« Ah ! chère sœur Ursule ! soupira le pèlerin déguisé ; mais quels ne sont pas les périls qu’il faut surmonter pour que notre amour parvienne enfin au but ! Tandis que je demeurais dans mon château solitaire, nouvelles sur nouvelles venaient m’étourdir des nombreux ou plutôt des constans dangers qui entouraient mon amant, jusqu’à ce qu’enfin, dans un moment, je crois, de folie, je résolus de partir sous ce déguisement d’homme ; et après avoir vu de mes propres yeux dans quelle situation j’avais mis mon chevalier, je me décidai à prendre telle mesure par rapport à la durée de son épreuve que je pourrais abréger, ou à toute autre chose que la vue du château de Douglas, et pourquoi le nierais-je ? de sir John de Walton, pourrait me suggérer. Peut-être, ma chère sœur, ne vous est-il pas possible de si bien comprendre combien j’étais tentée de renoncer à une résolution que j’avais prise dans l’intérêt de mon propre honneur et de celui de mon amant ; mais songez que cette résolution était la conséquence d’un moment d’enthousiasme, et que la démarche à laquelle je me décidai était la conclusion d’un état d’incertitude long, pénible, accablant, dont l’effet était de détendre ces nerfs qui jadis vibraient par l’amour de mon pays, à ce qu’il me semblait, mais en réalité, hélas ! par des sentimens vifs et inquiets d’un genre plus égoïste. »

« Hélas ! dit sœur Ursule, montrant les plus violens symptômes d’intérêt et de compassion, suis-je donc une femme, ma chère enfant, que vous soupçonniez d’infidélité aux infortunes qui sont le fruit du véritable amour ? Croyez-vous que l’air qu’on respire dans cette enceinte ait sur les cœurs féminins la vertu de ces merveilleuses fontaines qui changent, dit-on, en pierre les substances qui sont plongées dans leurs eaux ? Ecoutez mon histoire, et jugez ensuite s’il en peut être ainsi d’une infortunée qui possède mes causes de chagrin. Et ne craignez pas que nous perdions du temps : il faut laisser à nos voisins d’Hazelside le loisir de leurs arrangemens pour la nuit avant que je puisse vous donner les moyens de vous évader ; et vous avez besoin d’un guide sûr, de la fidélité duquel je répondrai, pour diriger vos pas à travers ces bois et vous défendre en cas de danger, car il faut tout craindre dans ces jours de trouble. Il nous reste ainsi encore une heure avant que vous puissiez partir ; et je suis convaincue que vous ne pouvez mieux employer ce temps qu’à écouter des malheurs trop semblables aux vôtres et provenant d’une affection qui ne fut jamais couronnée de succès, malheurs pour lesquels vous ne pourrez manquer de sympathie. »

Les chagrins de lady Augusta ne l’empêchèrent pas d’avoir presque envie de rire du singulier contraste entre la hideuse figure de cette victime d’une tendre passion et la cause à laquelle elle imputait ses douleurs ; mais ce n’était pas le moment de songer à des railleries qui eussent au plus haut point offensé la sœur de Sainte-Bride, dont elle avait si grand besoin de se concilier la bienveillance. Elle se mit donc promptement à se préparer à écouter la religieuse avec une apparence de sympathie qui pourrait être le paiement de celle qu’elle-même avait éprouvée de la part de sœur Ursule ; tandis que l’infortunée recluse, avec une agitation qui rendait sa laideur encore plus hideuse, raconta presque à voix basse l’histoire suivante.

« Mes infortunes commencèrent long-temps avant que je m’appelasse sœur Ursule, ou que je fusse renfermée comme religieuse dans ce cloître. Mon père était un noble normand qui, comme plusieurs de ces compatriotes, vint chercher et trouva fortune à la cour du roi d’Ecosse. Il fut nommé à la place de shérif dans ce comté, et Maurice de Hattely ou Hautlieu, était compté parmi les riches et puissans barons de l’Ecosse. Pourquoi nierais-je donc que la fille de ce baron, alors appelée Marguerite de Hautlieu, se distinguait aussi entre les nobles dames et les belles du pays ? Ce ne peut être une vanité blâmable qui me porte à dire la vérité, et à moins que je ne vous en avertisse, vous auriez peine à soupçonner combien je ressemblais jadis, même à la charmante lady Augusta Berkely. Vers ce temps éclatèrent les malheureuses querelles de Bruce et de Baliol, qui ont fait si long-temps le malheur de ce pays. Mon père, déterminé dans le choix d’un parti par les argumens des riches parens qu’il avait à la cour d’Edouard, embrassa avec chaleur la faction qui contenait l’Angleterre et devint un des plus fougueux partisans, d’abord, de John Baliol, et ensuite du monarque anglais. Aucun des Ecossais-anglocisés, comme on appelait son parti, ne fut aussi zélé que lui pour la Croix-Rouge, et aucun ne fut plus détesté par ses compatriotes qui suivirent l’étendard de saint André et le patriote Wallace. Parmi ces soldats du pays, Malcolm Fleming de Biggar était un des plus illustres par sa noble naissance, ses hauts talens, et sa réputation de chevalier. Je le vis, et l’horrible fantôme qui vous parle en ce moment ne doit pas être honteux de dire qu’il aima, et qu’il fut aimé par un des plus beaux jeunes garçons de l’Ecosse. Notre attachement fut découvert par mon père, presque avant que nous nous le fussions avoué l’un à l’autre, et il s’emporta contre mon amant et contre moi-même. Il me plaça sous la surveillance d’une religieuse de cet ordre, et je fus mariée dans ce couvent de Sainte-Bride, où mon père n’eut pas honte de m’annoncer qu’il me ferait prendre le voile de force, à moins que je ne consentisse à épouser un jeune homme élevé à la cour anglaise, son neveu, et, comme le ciel ne lui avait pas donné de fils, héritier, à ce qu’il avait résolu, de la maison de Hautlieu. Je ne fus pas longue à faire mon choix. Je protestai que je préférais mourir à recevoir tout autre époux que Malcolm Fleming. Mon amant ne me fut pas moins fidèle ; il trouva moyen de venir causer avec moi une certaine nuit et me proposa de faire prendre d’assaut le monastère de Sainte-Bride, pour m’emmener ensuite au milieu des bois verdoyans dont Wallace était généralement appelé le roi. Mais vint une heure de malheur, heure de déraison et de sorcellerie, je crois… Je laissai l’abbesse m’arracher un secret qui, j’aurais dû le pressentir, devait lui paraître à elle plus horriblement sacrilège qu’à toute autre femme du monde ; mais je n’avais pas encore prononcé de vœux, et je pensais que Wallace et Fleming avaient sur tous les êtres les mêmes charmes que sur moi, et l’artificieuse femme, me donnant lieu de croire que sa loyauté envers Bruce n’excitait pas le moindre soupçon, devint complice d’un complot dont ma liberté était le but. L’abbesse s’engagea à faire éloigner les gardes anglaises jusqu’à une certaine distance, et les troupes s’éloignèrent en effet ou plutôt le feignirent. En conséquence, au milieu de la nuit fixée, la fenêtre de ma cellule, qui était au deuxième étage, fut ouverte sans bruit, et jamais mes yeux ne furent plus satisfaits que quand déguisée, et prête à fuir, portant même un costume de cavalier comme vous, belle lady Augusta, je vis Malcolm Fleming grimper dans mon appartement. Il se précipita vers moi, mais en même temps mon père avec dix de ses hommes les plus robustes remplirent la chambre et poussèrent leur cri de guerre, Baliol ! les coups furent aussitôt donnés et rendus de part et d’autres. Mais au milieu du tumulte apparut une espèce de géant qui se distingua, même à mes yeux troublés, par l’aisance avec laquelle il terrassa et dispersa ceux qui s’opposaient à mon évasion. Mon père seul opposa une résistance qui manqua lui devenir fatale ; car Wallace, dit-on, pouvait à lui seul triompher des deux plus vaillans champions qui jamais tirèrent l’épée. Ecartant de lui les hommes armés, comme une dame écarterait d’elle avec son éventail un essaim de mouches incommodes, il me prit d’un bras, se servit de l’autre pour nous protéger tous deux ; et je fus sur le point d’être descendue en sûreté par l’échelle dont mes libérateurs s’étaient aidés pour pénétrer du dehors dans ma cellule… mais un malheur m’attendait là.

« Mon père, que le champion de l’Ecosse avait épargné par égard pour moi, ou plutôt pour Fleming, gagna par la compassion et la bonté de son vainqueur un terrible avantage et en profita sans remords. N’ayant que ma main gauche à opposer aux tentatives furieuses de mon père, Wallace, malgré même toute sa force, ne put empêcher l’assaillant de renverser, avec toute la violence du désespoir, l’échelle sur laquelle sa fille était perchée comme la tourterelle entre les serres d’un aigle. Le champion vit notre danger, et faisant un dernier effort de vigueur et d’agilité, se précipita avec moi du haut de l’échelle, et alla tomber au delà des fossés du couvent, où nous aurions été infailliblement jetés sans cet acte de courage. Le champion de l’Ecosse échappa sain et sauf de cette tentative désespérée ; mais moi, qui tombai sur un tas de pierres et de décombres ; moi, fille désobéissante, presque vestale, parjure, je ne me relevai de mon lit, après une maladie fort longue, que pour me retrouver la misérable défigurée que vous voyez devant vous. J’appris alors que Malcolm avait échappé dans le combat, et peu après m’arriva la nouvelle, nouvelle qui excita en moi une douleur moins vive peut-être qu’elle n’aurait dû l’être, que mon père avait péri dans une de ces innombrables batailles que se livrèrent les factions ennemies. S’il avait vécu, je me serais résignée jusqu’au bout à mon destin ; mais puisqu’il n’était plus, je pensai qu’il vaudrait encore mieux être mendiante dans les rues d’un village d’Ecosse, qu’abbesse dans ce misérable couvent de Sainte-Bride ; et même le pauvre objet d’ambition sur lequel mon père avait coutume de s’étendre lorsqu’il voulait me persuader d’entrer dans l’état monastique par des moyens plus doux que celui de me jeter du haut d’un second étage ne resta point long-temps à ma portée. La vieille abbesse mourut d’une fraîcheur qu’elle prit dans la soirée du combat ; et sa place, qui aurait pu demeurer vacante jusqu’à ce que je fusse capable de la remplir, fut supprimée, lorsque les Anglais jugèrent convenable de réformer, ainsi qu’ils disaient, la discipline de la maison ; et au lieu de laisser élire une nouvelle abbesse, y envoyèrent deux ou trois moines à eux dévoués, qui ont aujourd’hui le gouvernement absolu de la communauté, et n’en usent que suivant le bon plaisir des Anglais. Mais moi, moi, qui ai eu l’honneur d’être défendue par les armes du champion de mon pays, je ne resterai pas dans cette maison pour être commandée par cet abbé Jérôme. J’en sortirai, et j’espère ne manquer ni de parens ni d’amis, qui procureront à Marguerite de Hautlieu une place de refuge plus convenable que le couvent de Sainte-Bride ; vous obtiendrez aussi, ma chère dame, votre liberté, et il sera bien que vous laissiez ici un billet qui informera sir John de Walton du dévouement que son heureux destin vous a inspiré. »

« Votre intention n’est donc point, dit lady Augusta, de rentrer dans le monde ? Vous renoncerez donc à l’amant dans l’union duquel vous et lui vous avez jadis vu votre bonheur commun ? »

« C’est une question, ma chère enfant, répliqua sœur Ursule, que je n’ose m’adresser à moi-même, et j’ignore absolument quelle réponse je pourrais y faire. Je n’ai point fait de vœux définitifs et irrévocables ; rien n’a changé ma position à l’égard de Malcolm Fleming. Lui, aussi, il a prononcé des vœux enregistrés à la chancellerie du ciel, vœux par lesquels il se déclare mon fiancé, et je ne crois pas moins mériter sous aucun rapport qu’il me tienne aujourd’hui parole, qu’au moment où il m’a promis sa foi. Mais je vous avoue, ma chère dame, que des bruits sont parvenus jusqu’à mes oreilles, bruits qui me piquent au vif : la nouvelle de mes blessures et de ma laideur a, dit-on, refroidi le cœur du chevalier de mon choix. Je suis pauvre maintenant, il est vrai ; ajouta-t-elle avec un soupir, et je ne possède plus ces charmes personnels qu’on dit attirer l’amour, et fixer la fidélité des hommes. Je m’efforce donc de penser, dans mes momens de ferme résolution, que tout est fini entre Fleming et moi, sauf la bienveillance que nous pouvons nous garder l’un à l’égard de l’autre ; et néanmoins il y a encore dans mon cœur un sentiment qui me dit tout bas ; en dépit de ma raison, que, si je croyais réellement ce que je dis en ce moment, il n’y aurait plus d’objet sur terre qui méritât que je vécusse. Cette prévention séduisante murmure au fond de mon ame, et contre toute ma raison, tout mon jugement, que Malcolm Fleming, qui pourrait tout sacrifier pour le service de son pays, est incapable de nourrir l’affection changeante d’un homme ordinaire, grossier ou vénal. Il me semble que si le changement lui fût arrivé et non à moi, il ne perdrait rien à mes yeux pour être sillonné d’honorables cicatrices, reçues en combattant pour la liberté de son choix, mais que ces blessures, dans mon opinion, ajouteraient même à son mérite, quoi qu’elles enlevassent de sa beauté physique. Il me vient parfois à l’esprit que Malcolm et Marguerite pourraient être encore l’un à l’autre tout ce que leurs affections rêvèrent jadis avec tant de sécurité, et qu’un changement qui n’altère en rien l’honneur ni la vertu de la personne aimée doit augmenter plutôt que diminuer les charmes de l’union. Regardez-moi, ma chère lady Augusta, regardez-moi en face, si vous en avez le courage, et dites-moi si je ne déraisonne pas lorsque mon imagination convertit ainsi de pures possibilités en ce qui est naturel et probable. »

Lady Augusta de Berkely, voyant qu’il fallait s’y résoudre, leva ses yeux vers la malheureuse nonne, effrayée de perdre toutes ses chances de délivrance par la manière dont elle se conduirait dans ce moment critique, mais néanmoins ne voulant pas flatter la malheureuse Ursule en lui suggérant des idées auxquelles sa propre raison lui disait qu’elle pouvait à peine trouver des fondemens raisonnables. Mais son imagination, remplie des histoires que citaient les ménestrels de l’époque, rappela à son souvenir la fastidieuse dame « du mariage de sir Gawain, » et elle tourna sa réponse de la manière suivante.

– « Vous m’adressez, ma chère lady Marguerite, une embarrassante question, à laquelle il serait indigne d’une amie de répondre d’une toute autre manière que sincèrement, et très cruel de répondre trop légèrement. Il est vrai que ce qu’on appelle beauté est la qualité première à laquelle, nous autres femmes, nous apprenons à attacher une valeur ; nous sommes flattées lorsque l’on vante nos charmes personnels, que nous les possédions réellement ou non ; et sans doute nous contractons l’habitude d’y mettre beaucoup plus d’importance qu’on peut reconnaître qu’ils n’en méritent. Cependant on a vu des femmes qui, au jugement de leur propre sexe, et peut-être de leur propre aveu, ne pouvaient avoir aucune prétention à la beauté, devenir, par leur esprit, leurs talens et leurs perfections, les objets certains du plus chaud attachement. Pourquoi donc, par pure exagération de crainte, regarderiez-vous comme impossible que votre Malcolm Fleming soit fait de cette argile moins grossière qui méprise les attraits passagers des formes extérieures, en comparaison des charmes d’une véritable affection et de la supériorité de talents et de vertu ? »

La nonne pressa sur son cœur la main de sa compagne, et poussant un profond soupir : « Je crains, dit-elle, que vous ne me flattiez, et néanmoins, dans un instant critique comme celui-ci, la flatterie fait du bien, de même que certains cordiaux, d’ailleurs dangereux à la santé, sont administrés sagement pour soutenir un malade durant un paroxisme de douleur, et lui donner la force d’endurer du moins un mal qu’ils ne peuvent guérir. Répondez-moi à une seule question et il sera temps de terminer cet entretien. Se pourrait-il belle Augusta, vous à qui la fortune a donné tant de charmes, se pourrait-il qu’aucun argument vous fit supporter avec patience la perte irréparable de vos avantages physiques, perte accompagnée, comme il n’est que trop probable dans mon cas, de celle de l’amant pour qui vous avez déja tant fait ? »

La jeune Anglaise regarda une seconde fois son amie, et ne put s’empêcher de frissonner un peu à l’idée de sa jolie figure, qu’il lui faudrait échanger contre les traits pleins de cicatrices et de coutures de lady du Hautlieu, irrégulièrement éclairés par les rayons d’un seul œil.

« Croyez, répondit-elle, en levant avec dignité ses regards vers le ciel, croyez que, même dans le cas que vous supposez, je ne m’affligerais pas tant pour moi-même que pour l’amant à idées petites et étroites qui pourrait me quitter parce que les charmes passagers que le temps doit tôt ou tard détruire se seraient enfuis avant le jour de notre mariage. Cependant la Providence cache dans ses décrets de quelle manière et jusqu’à quel point des personnes, dont le caractère ne nous est pas pleinement connu, peuvent être affectées par de tels changemens. Je puis seulement vous assurer que j’espère avec vous, et qu’aucune difficulté ne se trouvera désormais sur votre passage, s’il est en mon pouvoir de l’en écarter… Ecoutez ! »

« C’est le signal de notre liberté, répliqua Ursule, prêtant l’oreille à un son qui ressemblait au cri d’un oiseau de nuit. Il faut nous préparer à quitter le couvent sous peu de minutes. Avez-vous quelque chose à emporter ? »

« Rien, répondit lady Augusta de Berkely, sinon quelques objets précieux que j’avais, je ne sais pourquoi, pris sur moi pour venir ici. Ce billet que je vais laisser donne à mon fidèle ménestrel la permission de se tirer d’affaire en avouant à sir John de Walton quelle est réellement la personne qu’il avait en son pouvoir. »

« Il est étrange, dit la novice de Sainte-Bride[18] , à travers quels labyrinthes extraordinaires l’amour, ce sentiment bizarre, conduit les personnes qui se vouent à lui. Prenez garde en descendant cette trappe, soigneusement cachée, qui se referme si bien et si aisément, mène à une porte secrète, où nous attendent déja, je crois, des chevaux qui nous faciliteront les moyens de dire promptement adieu à Sainte-Bride ; que Dieu la protége elle et son couvent ! nous ne pourrons voir clair que quand nous sortirons de ces corridors. »

Cependant sœur Ursule, s’il nous est permis de lui donner, pour la dernière fois, son nom de couvent, changea son étole, ou plutôt sa large et longue robe, contre un manteau et un capuchon plus étroit de cavalier. Elle conduisit sa compagne par divers passages habilement compliqués, jusqu’à ce que lady de Berkely, le cœur battant de crainte, revît la lumière pâle et douteuse de la lune, qui brillait avec une incertitude grise sur les murailles de l’ancien édifice. L’imitation du cri d’un hibou les dirigea vers un grand orme voisin, et approchant de l’arbre elles distinguèrent trois chevaux tenus par un homme, dont tout ce qu’elles purent voir fut qu’il était grand, vigoureux, et portait le costume d’un homme d’armes.

« Plus tôt nous quitterons ces lieux, dit-il, mieux vaudra, dame Marguerite. Vous n’avez qu’à m’indiquer la route qu’il vous plait de suivre. »

Marguerite répondit à demi-voix, et en répondant, elle lui recommanda de marcher lentement et sans bruit pendant le premier quart d’heure ; car au bout de ce temps ils seraient déja loin de toute habitation.

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Chapitre 12 Le Billet.

Grande fut la surprise du jeune chevalier de Valence et du révérend père Jérôme, lorsque, après avoir enfoncé la porte de la cellule, ils n’y aperçurent pas le jeune pèlerin ; et d’après les vêtemens qu’ils y trouvèrent, ils virent qu’ils avaient toute raison de croire que la novice à l’œil unique, sœur Ursule, l’avait accompagné dans son évasion. Mille pensées se présentèrent à la fois à l’esprit de sir Aymer, toutes pour lui montrer combien il s’était laissé honteusement jouer par les artifices d’un bambin et d’une novice. Son révérend compagnon d’erreur n’éprouvait pas moins de contrition pour avoir recommandé au jeune chevalier d’user avec modération de son autorité. Père Jérôme n’avait obtenu son élévation au grade d’abbé que sur la foi de son zèle pour la cause du monarque anglais, zèle affecté cependant avec lequel il ne savait trop comment concilier sa conduite de la nuit précédente. On commença tout de suite des perquisitions, mais on ne put seulement découvrir que le jeune pèlerin s’était certainement évadé avec lady Marguerite de Hautlieu, événement dont les femmes du monastère témoignèrent une grande surprise mêlée de beaucoup d’horreur ; tandis que celle des hommes, qui apprirent bientôt cette nouvelle, fut modérée par une sorte d’étonnement qui semblait être fondé sur l’excessive différence des avantages physiques des deux fugitifs.

« Sainte Vierge ! dit une nonne, qui se serait imaginé qu’une religieuse de si grande espérance, sœur Ursule, si récemment encore baignée dans les pleurs que lui arrachait la mort prématurée de son père, fût capable de s’enfuir avec un jeune homme à peine âgé de quatorze ans ? »

« Bienheureuse Sainte-Bride ! dit l’abbé Jérôme, et quel motif a pu décider un si beau jeune homme à seconder un cauchemar tel que sœur Ursule, pour qu’elle commît une si grande atrocité ? Assurément il ne peut alléguer pour excuse ni tentation ni séduction, mais il faut qu’il soit allé, comme on dit, vers le diable avec un torchon. »

« Je vais envoyer mes soldats à la poursuite des fugitifs, dit de Valence, à moins que cette lettre, que le pèlerin doit avoir laissée exprès, ne contienne des éclaircissemens sur notre mystérieux prisonnier. »

Après en avoir examiné le contenu avec quelque surprise, il lut à haute voix : « Le soussigné, qui naguère logea au monastère de Sainte-Bride, vous informe, père Jérôme, abbé du susdit couvent, que, vous voyant disposé à le traiter en captif et en espion dans le sanctuaire où vous l’avez reçu comme malade, il a pris le parti d’user de sa liberté naturelle que vous n’avez aucun droit de lui ôter, et en conséquence s’est évadé de votre abbaye. D’ailleurs, trouvant la novice, appelée dans votre couvent sœur Ursule, qui, d’après les règlemens et la discipline monastiques, est parfaitement libre de rentrer dans le monde, à moins qu’il ne lui plaise, après une année de noviciat, de se déclarer sœur de votre ordre, déterminée à faire usage de son privilége, je saisis avec joie l’occasion de sa compagnie, puisqu’elle n’exécute qu’une très légitime résolution, conforme à la loi de Dieu et aux préceptes de sainte Bride, qui ne vous donne aucune autorité pour retenir les personnes de force dans votre couvent, si elles n’ont pas irrévocablement prononcé les vœux de l’ordre.

« Quant à vous, sir John de Walton et sir Aymer de Valence, chevaliers d’Angleterre, commandant la garnison du château de Douglas, j’ai seulement à vous dire que vous avez agi, et que vous agissez encore contre moi au milieu d’un mystère dont la solution dépend d’un secret qui n’est connu que de mon fidèle ménestrel, Bertram aux lais nombreux, dont j’ai jugé convenable de me faire passer pour le fils. Mais comme je ne puis, à cette heure, me résoudre personnellement à découvrir un secret qui ne saurait être par moi dévoilé par un sentiment de honte, je donne non seulement permission au susdit Bertram le ménestrel, mais encore je lui enjoins et lui ordonne de vous dire dans quel but j’ai dirigé mes pas vers le château de Douglas. Quand ce secret sera connu, il ne restera qu’à exprimer mes sentimens à l’égard des deux chevaliers en retour des peines et des chagrins qu’ils m’ont causés par leurs violences et leurs menaces de rigueurs encore plus sévères.

« Et d’abord, relativement à sir Aymer de Valence, je lui pardonne volontiers et sincèrement une erreur dans laquelle j’ai moi-même contribué à le faire tomber, et ce sera toujours avec plaisir que je le reverrai comme ami ; de plus, je ne penserai jamais à l’histoire de ces quelques jours que pour en rire et m’en amuser.

« Mais relativement à sir John de Walton, je dois le prier de réfléchir si sa conduite à mon égard, vu les relations qui existent actuellement entre nous, est telle qu’il la puisse oublier, ou que je doive la pardonner ; et j’espère qu’il me comprendra lorsque je lui dis que tout rapport doit désormais cesser entre lui et le prétendu AUGUSTIN. »

« C’est de la folie, s’écria l’abbé après avoir lu la lettre… de la vraie folie, de mi-été, folie qui accompagne assez fréquemment cette maladie pestilentielle, et je ferais bien de recommander aux soldats qui rattraperont ce jeune Augustin de le mettre immédiatement au pain et à l’eau, et d’avoir bien soin qu’on ne lui laissé manger absolument que ce qui est nécessaire pour entretenir la vie ; même je ne serais sans doute pas désapprouvé par les doctes si je conseillais de temps à autre quelques flagellations avec courroies, ceintures et sangles, ou si c’était trop peu avec de véritables fouets, de bonnes houssines, etc. »

« Paix ! mon révérend père, dit de Valence, je commence à y voir clair. John de Walton, si mes soupçons étaient vrais, préférerait s’exposer à ce que ses os fussent dépouillés de leurs chairs à consentir à ce qu’un doigt de cet Augustin fût piqué par un moucheron. Au lieu de traiter ce jeune homme de fou, moi je me contenterai, pour ma part, d’avouer que j’ai été le jouet d’un ensorcellement, d’un charme ; et, sur mon honneur, si j’envoie mes gens courir sur les traces des fugitifs, ce sera en leur recommandant, bien, lorsqu’ils les auront saisis ; de les traiter avec respect, et de les protéger s’ils refusent de revenir en cette maison jusqu’à tel lieu de refuge honnête qu’ils pourront choisir. »

« J’espère, répliqua l’abbé qui avait l’air étrangement confus, que je serai d’abord entendu dans l’intérêt de l’Eglise, touchant cette affaire d’une nonne, enlevée ? Vous voyez vous-même, sir chevalier, que ce freluquet de ménestrel ne montre ni repentir ni contrition de la part qu’il a prise à cette méchante action. »

« On vous mettra à même d’être entendu tout au long, répliqua le chevalier, pour peu que vous en conserviez le désir. En attendant, il faut que je retourne au château, sans perdre un instant, informer sir John de Walton de la tournure qu’ont prise les affaires. Adieu, révérend père ; sur mon honneur, nous pouvons nous applaudir l’un l’autre d’être débarrassés d’une ennuyeuse commission, qui nous a apparu entourée d’autant de terreurs que les fantômes d’un songe terrible, et dont cependant les terreurs peuvent être dissipées par le simple fait de réveiller le dormeur. Mais, par Sainte-Bride tout ecclésiastique ; tout laïque doit prendre en commisération l’infortuné sir John de Walton. Je vous dis, père, que si cette lettre, ajouta-t-il en la touchant du doigt, peut-être comprise littéralement, il est l’homme le plus digne de pitié qui respire entre les rives de la Solway et le lieu où nous sommes en ce moment. Suspendez votre curiosité, très digne ecclésiastique, de peur qu’il n’y en ait dans cette affaire plus que je n’en vois moi-même ; de façon que, tandis qu’il me semble que j’ai découvert la véritable explication de ce mystère, je puisse n’avoir pas encore à reconnaître que je vous ai induit en erreur… Holà hé ! sonnez le bouteselle ! cria-t-il par une des fenêtres de l’appartement, et que les hommes qui m’ont accompagné ici se tiennent prêts à battre les bois en s’en retournant. »

« Sur ma foi ! dit le père Jérôme, je suis fort content que ce jeune casseur de noix m’abandonne enfin à mes propres réflexions. Je déteste qu’un jeune homme prétende savoir ce qui se passe, tandis que les anciens sont obligés d’avouer que tout est mystère pour eux. Une telle, présomption est comme celle de cette maudite folle, sœur Ursule, qui prétendait avec son œil unique lire un manuscrit que je ne pouvais parvenir à déchiffrer moi-même avec le secours de mes lunettes. »

Cette réplique n’aurait pas extrêmement plu au jeune chevalier, et ce n’était d’ailleurs pas une de ces vérités que l’abbé aurait voulu énoncer de manière qu’il pût l’entendre ; mais sir Aymer lui avait secoué la main, lui avait dit adieu, et il était déja à Hazelside donnant des ordres particuliers au petit détachement d’archers et d’autres soldats qui s’y trouvaient, réprimandant même Thomas Dickson qui, avec une curiosité que le chevalier anglais n’était pas disposé à excuser, avait tâché de recueillir quelques détails sur les événemens de la nuit.

« Paix, drôle ! dit-il et occupe-toi de ta propre besogne, car je t’assure qu’il viendra un temps où elle exigera toute l’attention dont tu es capable, laissant aux autres le soin de leurs affaires. »

« Si l’on a des soupçons contre moi, répliqua Dickson d’un ton plutôt bourru et rechigné qu’autrement, il me semble qu’il serait juste qu’on me fît connaître l’accusation qu’on élève contre moi. Je n’ai pas besoin de vous dire que la chevalerie défend à un chevalier d’attaquer un ennemi sans l’avoir défié. »

« Quand vous serez chevalier, repartit sir Aymer de Valence, il sera encore assez temps pour que nous discutions ensemble l’étiquette qu’on doit observer à votre égard d’après les lois de la chevalerie. En attendant ; vous feriez, mieux de m’apprendre quelle part vous avez prise à l’apparition de ce fantôme guerrier qui poussa le cri de guerre, le cri rebelle des Douglas dans la ville de ce nom. »

« J’ignore absolument ce dont vous voulez parler, » répliqua le Fermier d’Hazelside.

« Tâchez donc, dit le chevalier, de ne pas vous mêler des affairés d’autrui, quand même votre conscience vous dirait que vous n’avez rien à craindre pour vos propres actions. »

A ces mots il s’éloigna sans attendre de réponse. Les idées qui lui remplissaient la tête peuvent se résumer ainsi.

« Je ne sais comment cela se fait, mais un brouillard n’est pas plus tôt dissipé que nous nous trouvons plongés dans un autre ; je regarde comme certain que la demoiselle déguisée n’est autre que la déesse de l’idolâtrie particulière de Walton, qui nous a valu à lui et à moi tant de peine et même une espèce de mésintelligence pendant ces dernières semaines. Sur mon honneur ! cette belle est vraiment prodigue du pardon qu’elle m’a si franchement accordé, et s’il lui plait d’être moins complaisante pour sir John de Walton, ma foi alors… mais quoi donc ?… Il n’y a dans tout ceci rien qui doive me faire conclure qu’elle me donnerait dans son cœur la place qu’elle vient d’ôter à de Walton. Et quand même elle y serait disposée, pourrais-je profiter d’un tel changement en ma faveur aux dépens de mon ami, de mon compagnon d’armes ? Il y aurait folie même à songer à une chose aussi improbable. Mais ma première aventure de cette nuit demande de sérieuses réflexions. Ce fossoyeur semble avoir fait société avec les morts au point qu’il ne puisse plus tenir compagnie aux vivans ; et quant à ce Dickson d’Hazelside, comme on l’appelle, il n’est pas de tentative contre les Anglais, durant ces interminables guerres, à laquelle il n’ait participé ; quand même ma vie en aurait dépendu, il m’aurait été impossible de ne pas le prévenir des soupçons que j’ai contre lui ; qu’il prenne la chose comme il lui plaira. »

En parlant ainsi, le chevalier pressa son cheval, et, arrivant au château de Douglas sans autre aventure, demanda d’un ton de plus grande cordialité que celui qu’il prenait d’ordinaire, s’il pouvait être introduit chez sir John de Walton, attendu qu’il avait des choses importantes à lui communiquer. Il fut aussitôt conduit dans une pièce où le gouverneur déjeûnait seul. Vu le pied sur lequel ils étaient depuis quelque temps, le gouverneur de la Vallée de Douglas fut un peu surpris de l’air d’aisance et de familiarité avec lequel de Valence s’approchait alors de lui.

« Quelque nouvelle extraordinaire sans doute, dit sir John d’un ton plutôt froid, me procure l’honneur d’une visite de sir Aymer de Valence ? »

« Il s’agit, répliqua sir Aymer, de choses qui paraissent devoir vous intéresser vivement, sir John de Walton ; c’est pourquoi je serais blâmable de différer d’un instant à vous les communiquer. »

« Je serai fier de profiter de vos découvertes » ajouta sir John de Walton.

« Et moi, reprit le jeune chevalier, je regrette de ne pouvoir prétendre à l’honneur d’avoir pénétré un mystère qui aveuglait sir John de Walton. En même temps, je voudrais que vous ne me crussiez pas capable de plaisanter avec moi, ce qui pourrait bien vous arriver si mes fausses craintes faisaient que je vous donnasse une fausse clef de cette affaire. Avec votre permission, donc, nous procéderons ainsi : Allons ensemble trouver le ménestrel Bertram, qui est retenu prisonnier. J’ai entre les mains un billet du jeune homme qui fut confié aux soins de l’abbé Jérôme ; il est écrit par une main délicate de femme, et autorise le ménestrel à déclarer le motif qui les a amenés dans ce pays. »

« Il en sera comme vous dites, répliqua sir John de Walton, quoique je ne voie guère la nécessité de faire tant de cérémonie pour un mystère qui peut être si vite expliqué. »

Les deux chevaliers, précédés d’un garde qui leur montrait le chemin, se rendirent donc au cachot où le ménestrel avait été renfermé.

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Chapitre 13 Le Secret.

Lorsque les portes de la geôle furent ouvertes, on put voir un cachot qui alors interdirait aux victimes toute espérance d’évasion ; mais dans lequel un adroit coquin des temps modernes ne daignerait pas même rester plusieurs heures. Il était facile de voir, pour peu qu’on y prêtât attention ; que les larges anneaux par lesquels les fers étaient réunis ensemble et attachés au corps du prisonnier, ne se tenaient que par une rivure si faible, que frottés avec un acide corrosif ou patiemment usés avec un morceau de grès, les fers pouvaient être aisément séparés les uns des autres, et leur but devenir ainsi tout-à-fait inutile. Les serrures aussi, énormes et en apparence très solides, étaient si grossièrement faites, qu’un captif même de peu d’adresse pouvait par des moyens semblables lever les obstacles qu’elles opposaient à son évasion.

Le jour ne pénétrait dans ce cachot souterrain qu’à midi, et par une ouverture qu’on avait à dessein rendue oblique, de manière à exclure les rayons du soleil, tandis qu’elle n’arrêtait ni le vent ni la pluie. La doctrine qu’un prisonnier doit être regardé comme innocent jusqu’à ce qu’il soit déclaré coupable par ses pairs n’était pas admise dans ces temps de force brutale, et on lui accordait seulement une lampe et quelque autre soulagement à sa misère si sa conduite était tranquille, et s’il ne paraissait pas disposé à causer au geôlier le moindre embarras en essayant de s’échapper. Telle était la cellule où était renfermé Bertram, à qui pourtant la douceur de caractère et sa résignation avaient valu tels adoucissemens à son destin que pouvait lui accorder le geôlier. On lui avait permis d’emporter dans sa prison le vieux volume des poésies de Thomas-le-Rimeur, dont la lecture charma les instans de sa solitude, ainsi que tout ce qu’il fallait pour écrire, et tels autres moyens de passer le temps que permettait son séjour dans une chambre taillée au milieu du roc, outre les talens qu’il devait à sa profession de ménestrel. Il leva la tête de dessus la table, lorsque les chevaliers entrèrent, le gouverneur disant au jeune chevalier :

« Comme vous paraissez croire que vous connaissez le secret de ce prisonnier, je vous laisse le soin, sir Aymer de Valence, de l’engager à nous le dire, de la manière que vous jugerez la plus convenable. Si cet homme ou son fils ont été injustement maltraités, mon devoir sera de les indemniser… chose qui, je crois, ne sera point fort difficile. »

Bertram leva les yeux et regarda le gouverneur en face, mais ne lut rien sur son visage qui indiquât qu’il fût mieux informé qu’auparavant du secret pour lequel lui-même se trouvait en prison. Mais lorsqu’il tourna les yeux vers sir Aymer, sa contenance parut l’éclaircir, et le regard qu’ils échangèrent fut un regard d’intelligence.

« Vous avez donc mon secret, dit-il, et vous savez quelle est la personne qui prend le nom d’Augustin ? »

Sir Aymer répondit par un coup d’œil affirmatif ; tandis que le gouverneur, regardant alternativement et d’un air furieux le prisonnier et le chevalier de Valence, s’écriait :

« Sir Aymer de Valence, si vous êtes vraiment chevalier et chrétien, si vous avez un honneur à conserver en ce monde, et une ame à sauver après votre mort, je vous commande de me dire ce que signifie tout ce mystère ! Il se peut que vous pensiez vraiment avoir à vous plaindre de moi… dans ce cas, je suis prêt à vous satisfaire comme le peut un chevalier. »

Le ménestrel ajouta au même moment :

« Je commande à ce chevalier, par son vœu de chevalerie, de ne divulguer aucun secret relatif à une personne noble et honorable, avant qu’il ne me donne la preuve certaine qu’il n’agit absolument que d’après le consentement de cette personne. »

« Que ce billet lève vos scrupules, répliqua sir Aymer en mettant la lettre d’Augusta entre les mains du ménestrel ; quant à vous, sir John de Walton, loin de conserver le moindre sentiment de la mésintelligence qui peut avoir existé entre nous, je suis entièrement disposé à l’ensevelir dans l’oubli, comme provenant d’une suite de méprises qu’aucun mortel n’aurait pu éviter… et ne vous offensez pas, mon cher sir John ; si je proteste, sur ma foi de chevalier, que j’ai compassion du chagrin que ce billet doit probablement, je pense, vous causer, et que si mes grands efforts peuvent vous être de la moindre utilité pour démêler cet écheveau embrouillé, je vous les dévouerai avec autant d’ardeur que je l’ai jamais fait de ma vie. Ce fidèle ménestrel doit voir maintenant qu’il ne lui est pas possible d’hésiter à découvrir un secret que, je n’en doute pas, sans l’écrit que je viens de lui remettre, il aurait gardé avec une inébranlable discrétion. »

Sir Aymer mit alors dans la main de de Walton un billet dans lequel, avant de quitter le couvent de Sainte-Bride, il avait exposé l’interprétation qu’il donnait à ce mystère ; et le gouverneur eut à peine le temps de lire le nom qu’il contenait, avant que le même nom fût prononcé tout haut par Bertram qui, en même temps, passa au gouverneur la lettre que lui avait remise le chevalier de Valence.

La plume blanche qui flottait au dessus de la toque du chevalier, toque d’étiquette qu’on portait au lieu de casque dans l’intérieur d’une forteresse, n’était pas d’une teinte plus pâle que ne le fut le visage du chevalier lui-même à la nouvelle inattendue et étrange que la dame qui était, suivant la phrase chevaleresque, reine de ses pensées et maîtresse de ses actions, et à qui, même dans des temps moins bizarres, il aurait dû porter la plus profonde reconnaissance pour le choix généreux qu’elle avait fait en sa faveur, était la même personne qu’il avait menacée de violences personnelles, et soumise à des rigueurs, à des affronts qu’il n’aurait pas même pu se résoudre à infliger à la dernière des femmes.

Cependant sir John de Walton parut d’abord ne comprendre qu’à peine les nombreuses et tristes conséquences qui naîtraient probablement de cette malheureuse complication d’erreurs. Il prit le papier des mains du ménestrel, et tandis que ses yeux, à l’aide de la lampe, erraient sur les caractères sans paraître en comprendre distinctement le sens, de Valence craignit même qu’il ne perdît l’usage de ses facultés.

« Pour l’amour du ciel, sir John, lui dit-il ; soyez homme, et supportez avec une fermeté mâle ces nouvelles inattendues… Je suis tenté de croire qu’il ne s’est rien passé dans cette affaire, qu’un esprit d’homme pouvait empêcher. Cette belle lady, j’aime à l’espérer, ne peut être ni beaucoup blessée, ni profondément offensée d’une suite de circonstances qui sont la conséquence naturelle de votre envie d’accomplir scrupuleusement un devoir dont doit dépendre la réalisation de toutes les espérances qu’elle vous a permis de concevoir. Au nom de Dieu, reprenez courage, sir John ; qu’on ne puisse pas dire que la crainte du dédain d’une belle a pu abattre à un tel point le courage du plus hardi chevalier de l’Angleterre ; soyez ce que les hommes vous ont appelé : « Walton l’Intrépide. » Au nom du ciel, voyons du moins si la belle est offensée, avant de conclure qu’elle l’est irrévocablement. A la faute de qui devons-nous attribuer la source de toutes ces erreurs ? Assurément, sauf tout le respect qu’on lui doit, c’est au caprice de la dame elle-même, qui a engendré un tel nid de méprises. Pensez donc en homme, en soldat. Supposez que vous-même ou moi, voulant éprouver la fidélité de nos sentinelles, ou pour toute autre raison, bonne ou mauvaise, nous essayions de pénétrer dans ce dangereux château de Douglas, sans donner le mot d’ordre aux gardes : aurions-nous le droit de blâmer les soldats de faction si, ne nous reconnaissant pas, ils nous refusaient bravement l’entrée, nous faisaient prisonniers et nous maltraitaient même en repoussant notre attaque, pour obéir aux ordres que nous leur avons nous-mêmes donnés ? Où est la différence entre ces sentinelles et vous, sir John de Walton, dans cette curieuse affaire, qui, par le ciel ! servirait plutôt de sujet aux vers légers de cet excellent barde, que de texte à un lai tragique ? Allons, quittez cet air, sir John de Walton ; soyez colère, si vous le voulez, contre la belle qui a commis, un tel acte de folie, ou contre moi qui suis allé et venu toute la nuit pour remplir ma maudite commission de niais, et qui ai abîmé mon meilleur cheval, quoique j’ignore absolument comment je pourrai m’en procurer un autre avant que je me sois réconcilié avec mon oncle de Pembroke ; ou enfin, si vous désirez être tout-à-fait absurde dans votre colère, dirigez-la contre ce digne ménestrel, à cause de sa rare fidélité, et punissez-le d’une conduite pour laquelle il mérite plutôt une chaîne d’or. Mettez-vous en fureur, si bon vous semble, mais chassez ce sombre désespoir du front d’un homme, du front d’un chevalier. »

Sir John de Walton fit un effort pour parler, et y parvint avec quelque peine.

« Aymer de Valence, dit-il, irriter un furieux, c’est jouer avec sa propre vie. » Et il se tut.

« Je suis content que vous puissiez au moins parler ainsi, répliqua le jeune homme ; car je ne plaisantais pas lorsque je vous disais que j’aimerais mieux vous voir en colère contre moi, que rejetant tout le blâme de cette affaire sur vous-même. Il serait courtois, je pense, de remettre immédiatement ce ménestrel en liberté ; cependant, dans l’intérêt de sa maîtresse, je le supplierai en tout honneur d’être notre hôte jusqu’à ce que lady Augusta de Berkely nous fasse le même honneur, et de nous aider à découvrir l’endroit où elle s’est réfugiée… Bon ménestrel, continua-t-il, vous m’entendez, et vous ne serez pas surpris, je pense, de vous trouver, avec le respect et les traitemens convenables, retenu pendant un court espace de temps dans ce château de Douglas ? »

« Vous semblez, sire chevalier, répliqua le ménestrel, ne pas tant considérer le droit de faire ce que vous devez, que posséder le pouvoir de faire ce que vous voulez. Il faut donc nécessairement que je me rende à votre prière, puisque vous avez la puissance de la convertir en un ordre. »

« Et j’espère, continua de Valence, que, quand vous et votre maîtresse vous serez réunis, nous jouirons du bienfait de votre intercession pour qu’elle nous pardonne ce que nous avons fait qui a pu lui déplaire, attendu que nos attentions avaient un but absolument contraire. »

« Permettez-moi, dit sir John de Walton, de dire un seul mot : Je t’offrirai une chaîne d’or assez pesante pour balancer le poids des fers dont tu es encore chargé, comme signe de mon regret de t’avoir condamné à souffrir tant d’indignités. »

« En voici assez, sir John, dit de Valence : ne promettons rien de plus jusqu’à ce que ce digne ménestrel ait vu que nous sommes disposés à tenir nos promesses. Suivez-moi par ici, et je vous communiquerai en particulier des nouvelles qu’il vous est important de connaître. »

En parlant ainsi, il entraîna sir John hors du cachot, et envoyant chercher le vieux chevalier, sir Philippe de Montenay, sénéchal du château, il lui ordonna d’élargir sur-le-champ le ménestrel, de le bien traiter sous tous les rapports, mais d’empêcher, quoique avec toute marque de respect, qu’il sortît du château sans être accompagné d’une personne sûre.

« Et maintenant, sir John, dit-il, il me semble que vous êtes un peu malhonnête de ne pas m’offrir à déjeûner, après la nuit que j’ai employée à vos affaires. Un verre de muscat ne serait pas, je crois, une mauvaise préparation pour considérer ensuite la marche à suivre dans ces conjonctures difficiles.

« Tu sais, répondit de Walton, que tu peux te faire servir tout ce que tu voudras, pourvu, toujours, que tu m’instruises sans perdre de temps de ce que tu sais encore touchant la volonté de la belle contre qui nous avons tous péché si gravement, et moi, hélas ! sans espérance de pardon ! »

« Croyez-moi, dit le chevalier de Valence, j’espère que la belle ne me garde pas rancune, puisqu’elle a expressément déclaré ne pas m’en vouloir. Ses termes, vous le voyez, sont précis, et vous pouvez lire vous-même… « Elle pardonne volontiers au pauvre sir Aymer de Valence d’avoir commis une erreur dont elle-même a été la cause ; ce sera toujours avec plaisir qu’elle le reverra comme ami ; de plus elle ne songera jamais à cette histoire de quelques jours que pour en rire et s’en amuser. » Tels sont expressément les termes dont elle s’est servie. »

« Oui, répliqua sir John de Walton ; mais ne voyez-vous pas que son coupable amant est expressément exclu de l’amnistie qu’elle accorde à l’offenseur moins criminel ? Ne faites-vous aucune attention au dernier paragraphe ? » Il prit la lettre d’une main tremblante, et en lut la fin d’une voix agitée : « Tenez, le voici « Tout rapport doit désormais cesser entre lui et le prétendu Augustin. » Expliquez-moi comment ces mots pourraient avoir un autre sens que celui de ma condamnation et de la rupture d’un pacte qui emporte destruction de toutes les espérances de sir John de Walton. »

« Vous êtes un peu plus âgé que moi, sire chevalier, répondit de Valence, et, je ne le nierai pas, beaucoup plus sage et plus expérimenté ; je soutiendrai néanmoins qu’il n’y a point lieu d’adopter l’interprétation que vous semblez vous être mise dans la tête par rapport à cette lettre, sans supposer préalablement que la belle qui l’a écrite avait la tête un peu dérangée… Voyons, ne tressaillez pas ; quittez cet air égaré, ne mettez pas la main sur votre épée : je n’affirme point que tel soit le cas. Je vous répète qu’aucune femme jouissant de sa raison n’aurait pardonné à une connaissance ordinaire de s’être comportée envers elle avec une impolitesse et une malhonnêteté qui n’étaient pas dans son intention, durant le cours d’une certaine mascarade, et en même temps rompu d’une manière définitive et irrévocable avec l’amant auquel sa foi était engagée, quoique son erreur, en commettant aussi l’offense, n’ait été ni plus grossière ni plus prolongée que celle de l’individu indifférent à son amour. »

« Ne blasphémez pas, dit sir John de Walton, et pardonnez-moi si, pour rendre justice à la vérité et à l’ange que je crains d’avoir à jamais perdu, je vous montre la différence qu’une fille pleine de dignité et de sentimens nobles doit faire entre une offense commise par une personne ordinaire, et une autre offense précisément du même genre, dont se rend coupable un individu qui est tenu par la plus imméritée des préférences, par les plus généreux bienfaits et par toute chose qui puisse produire l’affection humaine, à songer et à réfléchir avant d’agir dans aucun cas où il est possible qu’elle soit intéressée. »

« Maintenant, sur mon honneur ! répliqua sir Aymer de Valence, je suis charmé de vous entendre essayer du raisonnement, quoique ce ne soit qu’une manière déraisonnable de raisonner pourtant, puisque vous avez pour but de détruire vos espérances, d’anéantir toutes vos chances de bonheur ; mais si, dans le cours de cette affaire, je me suis conduit à votre égard de manière à donner non seulement au gouverneur, mais encore à l’ami, quelque motif de déplaisir, je réparerai actuellement ma faute, sir John de Walton, en essayant de vous convaincre, en dépit de votre mauvaise logique. Mais voici venir le muscat et le déjeûner : prenez-vous quelque chose, ou continuerons-nous sans nous exposer aux influences du muscat ? »

« Pour l’amour du ciel, répliqua de Walton, fais comme tu voudras, pourvu que tu me dispenses de ton babil, bien intentionné cependant. »

« Oh ! vous ne me ferez pas renoncer à ma vigoureuse argumentation, dit de Valence en riant et en se versant une coupe pleine de vin ; si vous avouez que vous êtes vaincu, je consentirai à attribuer cette victoire à la force inspiratrice de cette joyeuse liqueur. »

– « Comme il te plaira ; mais finis-en avec un argument que tu ne peux comprendre. »

– « Je nie cette inculpation, répliqua le jeune chevalier en s’essuyant les lèvres, après avoir avalé sa grande coupe ; écoutez donc, Walton-l’Intrépide, un chapitre de l’histoire des femmes, que vous ne connaissez pas aussi bien que je le désirerais. Vous ne pourriez nier que, soit à tort soit à raison, votre lady Augusta, se soit aventurée plus loin avec vous qu’il n’est ordinaire dans la mer des affections ; elle vous a hardiment choisi lorsque vous n’étiez encore connu d’elle que comme une fleur de la chevalerie anglaise… En vérité, je l’aime pour sa franchise… mais c’était un choix que les personnes plus froides de son sexe prétendraient peut-être avoir le droit d’appeler téméraire et précipité. Voyons, ne vous offensez pas, je vous prie ; je suis loin de le penser ou de le dire ; au contraire, je soutiendrai de ma lance, contre tous les favoris d’une cour, que son choix de sir John de Walton est sage et généreux, que sa conduite est pareillement franche et noble. Mais elle-même doit sans doute assez craindre d’injustes interprétations de sa conduite ; crainte qui peut la porter vraisemblablement à saisir parfois une occasion de montrer à son amant une rigueur extraordinaire et inaccoutumée, pour balancer la franchise un peu singulière des encouragemens qu’elle a pu lui donner au commencement de leurs relations. Même, il peut être aisé à un amant de prendre si bien parti contre lui-même, en raisonnant comme vous le faites, quand vous oubliez votre bon sens, qu’il peut devenir difficile pour la femme d’échapper à un argument dont il a été lui-même assez fou pour augmenter la force ; et alors, comme une fille qu’on prend trop vite au mot lors d’un premier refus, elle ne pourra sans doute pas se conduire d’une manière qui soit d’accord avec ses propres sentimens, ni rétracter une sentence rendue avec le consentement de la partie dont elle détruit les espérances. »

« Je t’ai écouté, de Valence, répliqua le gouverneur du château de Douglas, et il ne m’est pas difficile d’admettre que ces tiens préceptes peuvent servir de charte à plus d’un cœur féminin, mais non à celui d’Augusta Berkely. Sur ma vie ! je déclare que j’aimerais mieux être privé du mérite de ces quelques exploits chevaleresques qui m’ont acquis, dis-tu, une réputation enviable, qu’agir avec insolence en m’appuyant sur ces exploits, comme si je disais que ma place dans le cœur de cette dame m’est trop fermement assurée pour que je puisse en être expulsé par le succès d’un homme plus digne, ou par ma première offense envers l’objet de mon attachement. Non ; elle seule aurait le pouvoir de me persuader qu’une bonté même égale à celle d’un saint qui intercède auprès de Dieu me rendra dans ses affections une place que j’y ai très indignement perdue, par une stupidité qui n’est comparable qu’à celle des brutes. »

« Si vous pensez ainsi, dit sir Aymer de Valence, je n’ai plus qu’un mot à ajouter ; excusez-moi si je le prononce péremptoirement : la dame, comme vous dites et dites bien, doit être l’arbitre suprême dans cette question. Mes argumens ne vont pas jusqu’à insister pour que vous réclamiez sa main, qu’elle y consente ou non ; mais, pour connaître sa décision, il faut que vous sachiez d’abord où elle est, ce dont je ne puis malheureusement vous informer. »

« Comment ! que voulez-vous dire ! s’écria le gouverneur, qui alors seulement commença à comprendre l’étendue de son malheur ; où s’est-elle enfuie, et avec qui ? »

« Elle s’est enfuie, que je sache, répondit de Valence, pour aller chercher un amant plus hardi que celui qui est si disposé à interpréter tout air de froideur comme un coup mortel porté à ses espérances ; peut-être cherche-t-elle Douglas-le-Noir, ou quelque autre héros du Chardon, pour récompenser, avec ses terres, ses titres et sa beauté, ces vertus d’entreprise et ce courage dont John de Walton fut jadis cru être doué. Mais, sérieusement, il se passe autour de nous des choses étranges. J’en ai vu assez la nuit dernière, en me rendant à Sainte-Bride, pour devenir soupçonneux de tout le monde. Je vous ai envoyé comme captif le vieux Fossoyeur de l’église de Douglas : il a refusé de répondre à plusieurs questions que j’ai jugé convenable de lui adresser ; mais nous en reparlerons une autre fois. L’évasion de cette dame ajoute beaucoup aux dangers qui entourent ce fatal château. »

« Aymer de Valence, répliqua de Walton d’un ton solennel et animé, le château de Douglas sera défendu, comme nous y avons réussi jusqu’à présent, pour déployer sur ses créneaux la large bannière de Saint-George. Advienne de moi ce que voudra le sort durant ma vie ; je mourrai l’amant fidèle d’Augusta de Berkely, quand même je ne pourrais plus vivre comme le chevalier de son choix. Il y a des cloîtres et des ermitages… »

« Oui, parbleu, il y en a, repartit Aymer, et de plus des ceintures de chanvre et des chapelets de chêne ; mais il ne nous faut pas songer à tout cela avant d’avoir découvert où est lady Augusta, et quelles sont ses intentions dans cette affaire. »

« Vous dites bien, répliqua de Walton ; cherchons ensemble par quels moyens nous pourrons, s’il est possible, découvrir l’endroit d’une retraite trop précipitée, par laquelle ma dame m’a fait injure, si elle supposait que ses ordres n’eussent pas été religieusement obéis, dans le cas où elle en eût honoré le gouverneur du pays de Douglas, ou tout autre individu qui est sous son commandement. »

« A présent, reprit Valence, vous parlez comme un vrai fils de la chevalerie. Avec votre permission, je vais demander qu’on nous fasse venir le ménestrel. Sa fidélité à sa maîtresse a été remarquable, et dans l’état où sont les choses il nous faut prendre tout de suite les mesures qui nous sont nécessaires pour trouver le lieu où elle s’est réfugiée. »

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Chapitre 14 Le Chevalier de la tombe.

La route est longue, mes enfans, longue et difficile. Les marais sont affreux et les bois sont noirs ; mais celui qui rampe du berceau à la tombe, sans connaître autre chose que les douceurs de la fortune, n’est pas instruit comme doivent l’être de nobles cœurs.

Vieille Comédie.

Il était encore de bonne heure quand, après que le gouverneur et de Valence eurent rappelé Bertram pour délibérer avec eux, la garnison de Douglas fut passée en revue, et qu’un grand nombre de petites troupes, en addition à celles déja dépêchées d’Hazelside par Valence, furent envoyées battre les bois à la poursuite des fugitifs, sous l’injonction sévère de les traiter avec le plus grand respect s’ils étaient attrapés, et d’obéir à leurs ordres, en remarquant néanmoins l’endroit où ils pourraient se réfugier. Pour obtenir plus aisément ce résultat, le secret sur la qualité réelle du pèlerin supposé et de la nonne fugitive fut confié à quelques hommes qui étaient gens de discrétion. Tout le pays, forêts ou marécages, à plusieurs milles du château de Douglas, fut couvert et traversé par des troupes dont l’ardeur à découvrir les fugitifs était proportionnée à la récompense généreusement offerte par de Walton et de Valence, dans le cas où ils seraient ramenés sains et saufs. Ils ne laissèrent cependant pas de faire dans toutes les directions telles enquêtes qui pouvaient jeter de la lumière sur les machinations des insurgés écossais, qui se tramaient peut-être dans ces districts sauvages, ce dont, comme nous l’avons déja dit, de Valence en particulier avait conçu de violens soupçons. Leurs instructions étaient, dans le cas où ils s’apercevraient de complots, de procéder contre les gens qui seraient coupables, par arrêt ou autrement, de la manière la plus rigoureuse, ainsi que l’avait recommandé de Walton lui-même, alors que Douglas-le-Noir et ses complices avaient été les principaux objets de ses vigilans soupçons. Ces détachemens divers avaient de beaucoup réduit la force de la garnison : néanmoins, quoique nombreux, actifs et dépêchés dans toutes les directions, ils n’eurent le bonheur ni de découvrir les traces de lady Augusta de Berkely, ni de rencontrer aucune bande d’insurgés écossais.

Cependant nos fugitifs, comme nous l’avons vu, avaient quitté le couvent de Sainte-Bride sous la conduite d’un cavalier dont lady Augusta ne savait rien, sinon qu’il devait diriger leurs pas dans une direction où ils ne seraient pas exposés au risque d’être repris. Enfin Marguerite de Hautlieu entama elle-même la conversation sur ce sujet.

« Lady Augusta, dit-elle, vous n’avez demandé ni où vous alliez ni sous la protection de qui nous voyagions, quoiqu’il me semble que ce soit une chose importante à savoir. »

« Ne me suffit-il pas, répondit lady Augusta, d’être sûre que je voyage, ma chère sœur, sous la protection d’un homme auquel vous vous fiez comme à un ami ? et qu’ai-je besoin de m’inquiéter davantage de ma sûreté ? »

– « Simplement parce que les personnes avec lesquelles je suis en relation, par des circonstances tant de pays que de parenté, ne sont peut-être pas tout-à-fait des protecteurs auxquels vous pouvez, vous, madame, vous confier avec toute sûreté. »

– « Que voulez-vous dire en parlant ainsi ? »

– « Que Bruce, Douglas, Malcolm Fleming, et d’autres de ce parti, quoiqu’ils soient incapables d’abuser d’un tel avantage pour un but déshonorant, pourraient néanmoins ressentir une forte tentation de vous considérer comme un otage jeté entre leurs mains par la Providence, au moyen duquel il leur serait possible d’obtenir un arrangement favorable à leur parti abattu et dispersé. »

– « Ils pourront me prendre pour me faire servir de base à un pareil traité quand je serai morte, mais, croyez-moi, jamais tant qu’il me restera un souffle de vie. Croyez encore que, malgré la peine, la honte, la mortelle douleur qui m’en reviendraient, je me remettrais plutôt au pouvoir de de Walton, oui, que j’irais plutôt me mettre entre ses mains, que dis-je, entre ses mains ? je me livrerais plutôt au dernier archer de mon pays natal, que de comploter avec ses ennemis pour nuire à la joyeuse Angleterre, à mon Angleterre, à ce pays qui excite l’envie de tous les autres pays, et fait l’orgueil de tous ceux qui peuvent se vanter d’y être nés ! »

– « Je pensais bien que tel serait votre choix, et, puisque vous m’avez honoré de votre confiance, je contribuerai volontiers à votre liberté, en vous plaçant dans la position où vous désirez être, autant que mes pauvres moyens me permettront de le faire. Dans une demi-heure nous serons hors du danger d’être pris par les troupes anglaises qui vont être envoyées à notre poursuite sur toutes les directions. Maintenant écoutez-moi, lady : je connais un lieu où je puis me réfugier auprès de mes amis et compatriotes, ces braves Ecossais qui n’ont jamais, dans ce siècle de honte, fléchi le genou devant Baal. De leur honneur, de la pureté de leur honneur, j’aurais pu à une autre époque répondre sur le mien propre ; mais depuis un certain temps, je dois vous le dire, ils ont été mis à des épreuves par lesquelles les plus généreuses affections peuvent être éteintes et poussées à une espèce de frénésie d’autant plus violente qu’elle est originairement fondée sur les plus nobles sentimens. Un individu qui se sent privé des droits naturels que lui donne sa naissance, dénoncé, exposé à la confiscation et à la mort, parce qu’il défend les prétentions de son roi et la cause de son pays, cesse souvent d’être équitable et juste lorsqu’il s’agit de déterminer le degré de représailles qu’il lui est légitime d’exercer en retour de semblables injustices ; et, croyez-moi, je serais amèrement affligée si je vous avais mise dans une position que vous auriez pu considérer comme fâcheuse ou dégradante. »

– « En un mot, donc, que craignez-vous que j’aie probablement à souffrir de la part de vos amis, qu’il faut m’excuser d’appeler rebelles ? »

– Si vos amis, que je devrais, moi, appeler oppresseurs et tyrans, prennent nos terres et notre vie, saisissent nos châteaux et confisquent nos biens, vous devez convenir que les dures lois de la guerre accordent aux miens le privilége des représailles. Il n’est point à craindre que de tels hommes, au milieu de telles circonstances, se montrent cruels ou, insolens envers une femme de votre rang ; mais il est tout différent de se demander s’ils ne chercheront pas à tirer avantage de votre captivité, suivant le droit commun de la guerre. Vous ne voudriez pas, je pense, être rendue aux Anglais à condition que sir John de Walton livrerait le château de Douglas à son possesseur naturel ; néanmoins, si vous étiez entre les mains de Bruce ou de Douglas, quoique je puisse répondre qu’ils vous traiteraient avec tout le respect qu’il leur serait possible de vous montrer, j’avoue cependant qu’il ne serait nullement invraisemblable qu’ils exigeassent pour vous une semblable rançon. »

« J’aimerais mieux mourir que de savoir mon nom mêlé à un contrat si honteux ; et la réponse qu’y ferait de Walton serait, j’en suis certaine, de couper la tête au messager, et de le jeter de la plus haute tour du château de Douglas. »

– « Où donc iriez-vous maintenant, madame, si le choix vous en était laissé ? »

« Dans mon propre château, où, s’il était nécessaire, je pourrais me défendre même contre le roi, jusqu’à ce que je pusse du moins mettre ma personne sous la protection de l’Eglise. »

« En ce cas, mon pouvoir de vous prêter secours n’est que précaire, mais il s’étend jusqu’à un choix que je vais sans hésiter soumettre à votre décision, quoi que j’expose ainsi les secrets de mes amis à être découverts et leurs projets à devenir inutiles. Mais la confiance que vous avez mise en moi m’impose la nécessité de vous en témoigner autant. Vous êtes donc libre, ou de m’accompagner au rendez-vous secret de Douglas et de mes amis, que je puis être blâmée de vous avoir fait connaître, et de courir la chance de l’accueil qui vous y attend, puisque je ne puis vous répondre que d’un traitement honorable en ce qui concerne votre personne ; ou si vous trouvez ce parti trop hasardeux, dirigez-vous le plus promptement possible vers la frontière : dans ce dernier cas, je vous accompagnerai aussi loin que je pourrai vers la limite anglaise, et alors, je vous laisserai poursuivre votre route, et trouver parmi vos compatriotes un protecteur et un guide. Cependant, il sera heureux pour moi de ne pas être rattrapée, car l’abbé n’hésiterait pas à me condamner à mort comme nonne parjure. »

« Une telle cruauté, ma sœur, ne pourrait guère être infligée a une femme qui n’a jamais prononcé les vœux de religion, et qui a encore, d’après les lois de l’église, le droit de choisir entre le monde et le cloître. »

« Choix semblable à celui qu’ils ont laissé aux braves victimes qui sont tombées entre des mains anglaises durant ces guerres sans miséricorde ; à celui qu’ils ont laissé à Walace, le champion de l’Ecosse ; qu’ils ont laissé à Hay, le bon et le libre ; qu’ils ont laissé à Sommerville, la fleur des chevaliers ; à Athol, proche parent du roi Edouard lui-même ; à tous ceux enfin qui furent regardés comme autant de traîtres, nom sous lequel ils furent exécutés, de même que Marguerite de Hautlieu est une religieuse parjure et soumise aux règles du cloître. »

Elle parlait avec une certaine chaleur, car il lui semblait que la noble Anglaise lui reprochait d’être plus froide dans des circonstances si difficiles qu’elle n’avait conscience de l’être.

Et après tout, continua-t-elle, vous, lady Augusta de Berkely, à quoi vous exposez-vous en courant risque de tomber entre les mains de votre amant ? Quel terrible danger affrontez-vous ? Vous ne devez pas craindre, ce me semble, d’être enfermée entre quatre murs avec un morceau de pain et une cruche d’eau ; ce qui, si j’étais prise, serait la seule nourriture qu’on m’accorderait pour le court espace de temps qui me resterait à vivre. Bien plus, dussiez-vous même être livrée aux Ecossais rebelles, comme vous les appelez, une captivité au milieu des montagnes, adoucie par l’espoir d’une prochaine délivrance, et rendue tolérable par tous les soulagemens que les circonstances mettraient ceux qui vous retiendraient prisonnière à même de vous procurer, ne seraient pas, je pense, un sort encore si dur. »

– « Néanmoins, il faut qu’il m’ait paru assez effrayant, puisque c’est pour m’y soustraire que je me suis confiée à vos bons soins. »

– « Et quoique vous puissiez croire ou soupçonner, je vous suis aussi dévouée que jamais femme le fut à une autre : oui, autant sœur Ursule resta fidèle à ses vœux, bien qu’elle n’en ait pas prononcé de définitifs, aussi fidèlement elle gardera votre secret, au risque même de trahir le sien. »

« Ecoutez, Augusta ! dit-elle en s’arrêtant soudain, avez-vous entendu ? »

Le son dont elle voulait parler était encore l’imitation du cri de chat-huant, que lady Augusta avait déja entendu sous les murs du couvent.

« Les sons, dit Marguerite de Hautlieu, annoncent l’approche d’une personne plus capable que moi de nous diriger dans cette affaire. Il faut que j’aille en avant et que je lui parle : cet homme, notre guide, va rester quelques instans avec vous ; et quand il quittera la bride de votre cheval, n’attendez pas d’autre signal, mais avancez-vous au milieu du bois, et suivez les conseils et les instructions qu’il vous donnera. »

« Arrêtez ! arrêtez ! sœur Ursule ! s’écria lady de Berkely, ne m’abandonnez pas dans ce moment d’incertitude et de détresse ! »

« Il le faut dans notre intérêt à toutes deux, répliqua Marguerite de Hautlieu. Je suis aussi dans l’incertitude, je suis aussi dans la détresse ; mais patience et obéissance sont les seules vertus qui puissent nous sauver toutes deux. »

En parlant ainsi, elle frappa son cheval avec sa badine, et, s’avançant avec vitesse, disparut au milieu des branches d’un épais buisson. Augusta de Berkely voulut suivre sa compagne, mais le cavalier qui les accompagnait retint fortement la bride de son palefroi, d’un air qui annonçait qu’il ne lui permettrait pas de poursuivre sa route dans cette direction. Epouvantée donc, quoique sans pouvoir en dire exactement la raison, lady de Berkely resta les yeux fixés sur le buisson, par instinct pour ainsi dire, comme s’attendant à voir une bande d’archers anglais ou de hideux Ecossais insurgés sortir de la lisière du bois, et ne sachant laquelle de ces deux apparitions elle devait le plus redouter. Dans la détresse où la jetait l’incertitude, elle essaya encore d’avancer, mais la rudesse avec laquelle le guide mit de nouveau la main sur la bride de son coursier lui prouva suffisamment que, pour s’opposer à sa volonté l’étranger, emploierait probablement la force physique dont il semblait fort bien muni. Enfin après un intervalle de quelques dix minutes, le cavalier lâcha la bride, et lui montrant avec sa lance le buisson au milieu duquel serpentait un étroit sentier à peine visible, il sembla indiquer à la dame que la route était dans cette direction, et qu’il ne l’empêcherait pas plus long-temps de la suivre.

« Ne venez-vous pas avec moi ? » dit Augusta qui, habituée à la compagnie de cet homme depuis qu’ils avaient quitté le couvent, en était peu à peu venue à le regarder comme une espèce de protecteur ; mais il secoua la tête d’un air grave comme pour s’excuser d’accéder à une requête qu’il n’était pas en son pouvoir de satisfaire ; et, tournant son coursier dans une direction différente, il s’éloigna d’un pas qui le mit bientôt hors de vue. Augusta n’eut plus alors d’autre alternative que de prendre le chemin du buisson qui avait été suivi par Marguerite de Hautlieu, et elle y entrait à peine lorsque ses yeux furent attirés par un spectacle singulier.

Les arbres devenaient plus grands à mesure que la dame avançait, et lorsqu’elle pénétra dans le buisson même, elle s’aperçut que, quoique bordé pour ainsi dire par un enclos de taillis, il était à l’intérieur entièrement rempli par quelques-uns de ces arbres magnifiques qui semblent être les ancêtres des forêts, et qui, bien que fort peu nombreux, suffisaient par la grande étendue de leurs épais rameaux pour ombrager tout le terrain non planté. Sous un de ces arbres gisait quelque chose de gris qui, à en considérer l’ensemble, avait l’air d’un homme revêtu d’une armure, mais étrangement accoutré, et d’une manière assez bizarre pour indiquer quelqu’un des singuliers caprices propres aux chevaliers de cette époque. Son armure était habilement peinte de façon à représenter un squelette, les côtes étant figurées par son corselet et la pièce d’acier qui lui couvrait le dos. Son bouclier représentait un hibou les ailes étendues, devise qui était répétée sur le casque, lequel paraissait complétement couvert par une image de ce même oiseau de mauvais augure. Mais ce qui était particulièrement propre à exciter la surprise du spectateur, c’étaient la haute taille et l’extrême maigreur de l’individu, qui, lorsqu’il se releva de terre et reprit une posture droite, parut ressembler plutôt à un fantôme au moment où on le tire de la tombe qu’à un homme ordinaire se remettant sur ses pieds. Le cheval sur lequel était montée la dame recula de frayeur et produisit un son aigu avec ses narines, soit épouvanté du soudain changement de posture de cet affreux échantillon de la chevalerie, soit désagréablement affecté par quelque odeur qui accompagnait sa présence. La dame elle-même manifesta quelque crainte ; car, quoiqu’elle ne crût pas tout-à-fait être en présence d’un être surnaturel, cependant, parmi les déguisemens bizarres et à demi insensés que prenaient les chevaliers d’alors, c’était assurément le plus étrange qu’elle eût jamais vu ; et considérant combien les chevaliers de cette époque avaient souvent poussé jusqu’à la folie leurs inconcevables caprices, il ne paraissait nullement sans danger de rencontrer un homme accoutré des emblèmes du roi des terreurs lui-même, seul et au milieu d’une forêt déserte. Quels que fussent néanmoins le caractère et les intentions du chevalier, elle résolut de l’accoster avec le langage et les manières observées dans les romans en semblables occasions, espérant que, quand même il serait fou, il pourrait être pacifique et sensible à la politesse. » « Sire chevalier, dit-elle du ton le plus ferme qu’elle put prendre, je suis vraiment fâchée, si par mon arrivée soudaine j’ai troublé vos méditations solitaires. Mon cheval, s’apercevant, je crois, de la présence du vôtre, m’a amenée ici sans que je susse qui ou quoi je devais rencontrer. »

« Je suis un être, répondit l’étranger d’un ton solennel, que peu de gens cherchent à rencontrer, avant que vienne le temps où ils ne peuvent plus m’éviter. »

« Sire chevalier, répliqua lady de Berkely, vous parlez de manière à mettre vos paroles d’accord avec le rôle affreux dont il vous a plu de prendre les marques distinctives. Puis-je m’adresser à un homme dont l’extérieur est si formidable pour lui demander quelques instructions, relativement à la route que je dois suivre au milieu de ce bois sauvage ? Ainsi, par exemple, comment se nomme le château, la ville ou l’hôtellerie la plus proche, et par quel chemin puis-je y arriver le plus promptement ? »

« C’est une singulière audace, répondit le chevalier de la Tombe, que d’oser entrer en conversation avec celui qu’on appelle l’inexorable, l’implacable et l’impitoyable, celui que même le plus misérable des hommes craint d’appeler à son secours, de peur que sa prière ne soit trop tôt exaucée. »

« Sire chevalier, répliqua lady Augusta, le caractère que vous avez pris, incontestablement pour de bonnes raisons, vous ordonne de tenir un pareil langage ; mais quoique votre rôle soit vilain, il ne vous impose pas, je présume, la nécessité de rejeter au loin cette politesse à laquelle vous devez vous être engagé en prononçant les grands vœux de la chevalerie. »

« Si vous consentez à vous laisser conduire par moi, reprit le fantôme, il est une seule condition à laquelle je puis vous donner les renseignemens que vous me demandez, et c’est que vous suiviez mes pas sans m’adresser aucune question sur le but de notre voyage. »

« Je crois qu’il faut que je me soumette à vos conditions, répondit-elle, s’il vous plait en effet de vouloir bien me servir de guide. J’imagine que vous êtes un de ces malheureux gentilshommes d’Ecosse qui sont maintenant en armes, dit-on, pour la défense de leurs libertés. Une téméraire entreprise m’a amenée dans la sphère de votre influence ; et actuellement la seule faveur que j’aie à vous demander, à vous, à qui je n’ai jamais ni fait ni voulu de mal, c’est de me conduire, comme votre connaissance du pays vous permet aisément de le faire, vers la frontière anglaise. Quoi que je puisse voir de vos réunions et de vos manœuvres, croyez que tout me sera aussi invisible que si tout se passait derrière le sépulcre du roi lui-même dont il vous a plu de prendre les attributs ; et si une somme d’argent assez forte pour être la rançon d’un puissant comte peut acheter une telle faveur au besoin, cette rançon sera franchement payée, et avec autant de bonne foi qu’elle fut jamais comptée par un captif au chevalier qui l’avait pris. Ne me refusez pas, royal Bruce, noble Douglas, si c’est en effet à l’un ou à l’autre de ces hommes fameux que je m’adresse dans cette affreuse extrémité ; on parle de vous deux comme d’ennemis terribles, mais de généreux chevaliers et d’amis fidèles. Permettez-moi de vous engager à songer combien vous souhaiteriez que vos amis et vos parens, reçussent dans de pareilles circonstances quelque commisération de la part des chevaliers anglais. »

« Et en ont-ils donc reçu ? répliqua le chevalier, d’une voix plus sombre qu’auparavant ; ou agissez-vous sagement, lorsque vous implorez la protection d’un homme que vous ne croyez être un vrai chevalier écossais pour aucune autre raison que pour l’extrême et extravagante misère de son costume ; est-il bien, dis-je, est-il sage de lui rappeler la manière dont les seigneurs d’Angleterre ont traité les aimables filles et les nobles dames d’Ecosse ? Les cages qui leur servaient de prison n’ont-elles pas été suspendues aux bastions des châteaux, afin que leur captivité fût notoire au dernier des bourgeois qui désirait contempler[19] les misères des plus nobles princesses et même de la reine d’Ecosse ? Est-ce un souvenir qui puisse inspirer à un chevalier écossais de la compassion envers une dame anglaise ? ou est-ce une pensée qui puisse faire autre chose qu’enflammer davantage la haine profonde et éternelle contre Edouard Plantagenet, l’auteur de ces maux, qui bout dans chaque goutte de sang écossais encore échauffée par la vie ? Non ! tout ce que vous puissiez attendre, c’est que, froid et inflexible comme le sépulcre que je représente, je vous abandonne sans secours dans la triste condition où vous dites que vous êtes. »

« Vous ne serez pas si inhumain, répliqua la dame ; en agissant ainsi, vous répudieriez tout droit à l’honnête réputation que vous avez gagnée, par l’épée ou la lance. Vous répudieriez toute prétention à cette justice qui se glorifie de soutenir le faible contre le fort. Vous prendriez pour règle de conduite de venger les torts et la tyrannie d’Edouard Plantagenet sur les dames et les demoiselles d’Angleterre qui n’ont point accès dans ses conseils, et qui peut-être ne lui donnent pas leur approbation dans ces guerres contre l’Ecosse. »

« Je ne vous disposerais donc pas, dit le chevalier du sépulcre ; à ne plus m’adresser la prière que vous me faites, si je vous disais les maux auxquels vous seriez exposée dans le cas où nous tomberions entre les mains des soldats anglais, et s’ils vous trouvaient sous une protection d’aussi mauvais augure que la mienne ? »

« Soyez sûr, répliqua lady Augusta, que la considération d’un tel événement n’ébranle le moins du monde ni ma résolution ni mon désir de me confier à votre protection. Vous pouvez probablement savoir qui je suis, et par suite juger combien Edouard serait peu tenté de m’infliger une punition rigoureuse. »

« Comment puis-je vous connaître, répliqua le sombre cavalier, vous et votre position ? Il faut qu’elle soit extraordinaire, en effet, si elle peut retenir par justice ou par humanité l’amour de vengeance qui dévore Edouard. Tous ceux qui le connaissent savent bien que ce n’est pas un motif ordinaire qui l’empêcherait de se livrer au penchant de son mauvais naturel ; mais, quoi qu’il en soit, madame, si vous êtes une dame, vous m’investissez soudain de votre confiance, et il faut que je m’en montre digne de mon mieux. C’est pourquoi il faut que vous vous laissiez guider implicitement par mes conseils, qui vous seront donnés à la mode de ceux du monde spirituel, attendu qu’ils seront des ordres plutôt que des instructions détaillées sur la conduite que vous avez à tenir, et qui auront pour base plutôt la nécessité qu’aucun argument, aucun raisonnement. De cette manière il est possible que je puisse vous servir ; de toute autre façon, il est fort probable que je vous manquerais au besoin, et que je disparaîtrais de votre côté comme un fantôme qui craint l’approche du jour. »

– « Vous ne pouvez être si cruel ! un gentilhomme, un chevalier, un noble… car je suis convaincue que vous êtes tout cela, a des devoirs qu’il ne peut refuser de remplir. »

« Il en a, je vous l’accorde, et ils sont très sacrés pour moi ; mais il est aussi des devoirs dont l’obligation est doublement forte, et auxquels je dois sacrifier ceux qui autrement me porteraient à me dévouer à votre défense. La seule question est, si vous êtes disposée à accepter ma protection, aux conditions auxquelles seulement je puis vous l’accorder, et si vous préférez que chacun de nous suive son propre chemin, s’en remette à ses propres ressources et laisse le reste au soin de la Providence ? »

– « Hélas ! exposée et poursuivie comme je le suis, m’inviter à prendre moi-même une résolution, c’est comme demander à un malheureux qui tombe dans un précipice de songer avec calme à quelle branche il fera bien de s’accrocher pour amortir sa chute. Sa réponse doit nécessairement être qu’il s’attachera à celle qu’il pourra le plus aisément saisir, et qu’il abandonnera le reste à la volonté de la Providence. J’accepte donc la protection que vous m’offrez, avec les restrictions qu’il vous plait d’y mettre, et je place toute ma confiance dans le ciel et dans vous. Pour me servir efficacement, néanmoins, il faut que vous connaissiez mon nom et ma position. »

« J’en ai déja été instruit par celle qui vous accompagnait tout à l’heure ; car ne pensez pas, jeune dame, que beauté, rang, vastes domaines, immenses richesses, talens accomplis puissent avoir la moindre valeur aux yeux de celui qui porte la livrée de la tombe, et dont les affections et les désirs sont depuis long-temps ensevelis dans le sépulcre. »

– « Puisse votre foi être aussi ferme que vos paroles semblent sévères, et je m’abandonne à vous sans le moindre doute, sans la moindre crainte d’avoir à tort mis toute ma confiance en vous ! »

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Chapitre 15 La Route.

Comme le chien qui suit son maître, quand celui-ci veut lui apprendre quelque jeu dans lequel il désire qu’il excelle, lady Augusta se voyait en cette occasion traitée avec une rigueur propre à lui faire sentir la nécessité de l’obéissance la plus complète aux volontés du chevalier de la Tombe, en qui elle s’était imaginé voir tout d’abord un des principaux adhérens de Douglas, sinon James Douglas lui-même. Encore, pourtant, l’idée qu’elle s’était faite du redoutable Douglas était celle d’un chevalier s’acquittant avec exactitude des devoirs de la chevalerie, particulièrement dévoué au service du beau sexe, et tout-à-fait différent du personnage auquel elle se trouvait si étrangement unie, comme par suite d’un enchantement. Néanmoins, lorsque, comme pour abréger un plus long entretien, il se précipita subitement dans un des labyrinthes du bois, et sembla adopter un pas que, vu la nature du terrain, le cheval que montait lady Augusta eut quelque peine à prendre, elle le suivit avec l’alarme et la vitesse d’un jeune épagneul qui, par crainte plutôt que par amitié, s’efforce de marcher sur les traces d’un maître sévère. La comparaison, il est vrai, n’est pas fort polie ni très convenable à une époque où les femmes étaient adorées avec une espèce de dévotion, mais des circonstances telles que celles-ci étaient rares, et lady Augusta de Berkely ne pouvait s’empêcher de croire que le terrible champion, dont le nom avait été si long-temps le sujet de ses inquiétudes et la terreur de tout le pays, pouvait d’une manière ou d’une autre accomplir sa délivrance. Elle fit donc tous ses efforts pour suivre cette espèce de fantôme, et marcha derrière le chevalier telle que l’ombre du soir accompagne le paysan attardé.

Comme la dame souffrait évidemment par suite de la peine qu’elle avait à se donner pour empêcher son palefroi de faire des faux pas dans ces sentiers raides et raboteux, le chevalier de la Tombe ralentit sa course, regarda d’un œil inquiet autour de lui, et parut se dire à lui-même, quoique probablement avec l’intention que sa compagne l’entendit : « Il n’est pas besoin de tant se hâter. »

Il marcha donc plus lentement jusqu’à l’instant où ils parurent arriver sur le bord d’un ravin qui était une des nombreuses irrégularités de la surface du terrain, et formé par les torrens soudains particuliers à cette contrée, qui, serpentant parmi les arbres et les taillis, offraient, pour ainsi dire, un nid de cachettes communiquant l’une avec l’autre, de sorte qu’il n’y avait peut-être pas de lieu au monde plus propre à une embuscade. L’endroit où l’habitant des frontières Turnbull avait opéré son évasion durant la partie de chasse présentait un échantillon de ce pays coupé, et peut-être communiquait-il aux différens buissons et passages par lesquels le chevalier et le pèlerin semblaient diriger leur route, quoique ce ravin fût à une distance considérable du chemin qu’ils suivaient alors.

Cependant le chevalier avançait toujours, mais paraissant plutôt vouloir égarer lady Augusta au milieu de ces bois interminables que suivre aucune route fixe et déterminée. Tantôt ils montaient, et tantôt ils semblaient descendre dans la même direction, ne trouvant que des solitudes sans bornes et les combinaisons variées d’une campagne toute couverte de bois. Telle partie de la contrée qui paraissait labourable, le chevalier semblait l’éviter soigneusement : néanmoins il ne pouvait diriger sa marche avec tant de certitude, qu’il ne traversât point parfois les sentiers que parcouraient les habitans et les cultivateurs qui ne montraient aucune surprise à la vue d’un être si singulier, mais ne manifestaient jamais, comme l’observait la dame, aucun signe de reconnaissance. Il était aisé d’en conclure que le spectre-chevalier était connu dans le pays, et qu’il y possédait des partisans et des complices qui du moins étaient assez ses amis pour ne pas donner l’alarme, ce qui aurait pu le faire découvrir. Le cri bien imité du hibou, hôte trop fréquent de cette solitude pour que ces sons fussent un motif de surprise, semblait être un signal généralement compris parmi eux, car on l’entendait dans différentes parties du bois ; et lady Augusta, qui avait acquis l’expérience de ces voyages par ses premières excursions sous la conduite du ménestrel Bertram, put remarquer qu’en entendant ces cris sauvages, son guide changeait la direction de sa course, et prenait des sentiers qui les conduisaient dans des solitudes plus profondes et des buissons plus impénétrables. Cette circonstance arrivait si souvent qu’une nouvelle alarme s’empara de l’infortunée pèlerine, et lui suggéra d’autres motifs de terreur. N’était-elle pas la confidente, et presque l’instrument de quelque artificieux dessein, combiné sur un vaste plan et se rattachant à une opération dont le but était, comme les efforts de Douglas l’avaient toujours tenté, la reprise de son château héréditaire, le massacre de la garnison anglaise, et enfin le déshonneur et la mort de ce sir John de Walton, du destin duquel elle avait long-temps cru ou cherché à croire que le sien dépendait ?

L’idée ne fut pas plus tôt venue à l’esprit de lady Augusta, qu’elle frissonna des conséquences que pouvaient avoir les ténébreuses transactions où elle se trouvait mêlée, et qui paraissaient prendre une tournure si différente de ce qu’elle avait pensé d’abord.

Les heures de la matinée, de ce jour remarquable (c’était le dimanche des Rameaux) se passèrent ainsi à errer d’un lieu dans un autre ; tandis que lady de Berkely suppliait de temps à autre son guide de lui rendre sa liberté, supplications qu’elle tâchait d’exprimer en termes les plus touchans et les plus pathétiques, ou bien elle lui offrait des richesses et des trésors sans que son étrange compagnon daignât lui faire aucune réponse.

Enfin, comme las de l’importunité de sa captive, le chevalier, se rapprochant du cheval de lady Augusta, dit d’un ton solennel :

« Je ne suis pas, comme vous pouvez bien croire, un de ces chevaliers qui courent les bois et les solitudes, cherchant des aventures par lesquelles je puisse obtenir grace aux yeux d’une gentille dame ; cependant j’accéderai jusqu’à un certain point à la requête que vous sollicitez si ardemment, et la détermination de votre sort dépendra du bon plaisir de celui à la volonté duquel vous avez dit être prête à soumettre la vôtre. Dès notre arrivée au lieu de notre destination, qui n’est plus éloigné, j’écrirai à sir John de Walton, et lui enverrai ma lettre ainsi que vous-même par un messager spécial ; il nous répondra sans doute promptement, et vous pourrez reconnaître que celui-là même qui jusqu’à présent a paru sourd aux prières et insensible aux affections terrestres, a encore quelque sympathie pour la beauté et la vertu. Je remettrai le soin de votre sûreté et de votre bonheur futur en votre propre pouvoir et en celui de l’homme que vous avez adopté, et vous serez libre de choisir entre ce bonheur et la misère. »

Comme il parlait ainsi, un de ces ravins, une de ces fentes qui coupaient le terrain sembla s’ouvrir devant eux ; et le chevalier-spectre y dirigeant ses pas avec une attention qu’il n’avait pas encore montrée, prit par la bride le palefroi de la dame pour lui faciliter la descente du sentier rapide et raboteux qui seul rendait accessible le fond de cette noire vallée.

Lorsqu’elle arriva enfin sur un sol ferme, après les dangers d’une descente dans laquelle son palefroi semblait être soutenu par la force et l’adresse de l’être singulier qui le tenait par la bride, la dame regarda avec quelque étonnement un lieu si propre à servir de retraite que celui qu’elle venait d’atteindre. Et il fut d’autant plus évident qu’il en servait en effet, qu’on répondit de différens côtés à un son de cor très bas que donna le chevalier de la Tombe ; et lorsque le même son fut répété, une dixaine d’hommes armés, les uns portant l’uniforme de soldats, d’autres habillés en bergers et en laboureurs, parurent successivement, comme pour montrer qu’ils avaient entendu l’appel.

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Chapitre 16 Turnbull.

Bonjour, mes braves amis ! dit le chevalier de la Tombe à ses compagnons qui semblèrent l’accueillir avec l’empressement d’hommes engagés dans la même entreprise périlleuse. L’hiver est passé, le dimanche des Rameaux est arrivé ; et, s’il est sûr que la glace et la neige de cette saison ne continueront pas d’engourdir la terre pendant le prochain été, il ne l’est pas moins que nous tiendrons paroles à ces fanfarons d’Anglais, qui s’imaginent que leurs vanteries et leurs malicieux discours auront autant de force sur nos cœurs écossais qu’en a le vent sur les fruits d’automne ; mais il n’en est pas ainsi. Tandis que nous trouvons convenable de rester cachés, ils ne peuvent chercher à nous découvrir qu’aussi vainement qu’une ménagère chercherait une aiguille qu’elle aurait laissée tomber parmi les feuilles flétries de ce chêne gigantesque. Encore quelques heures, et l’aiguille perdue deviendra le glaive exterminateur du génie d’Ecosse, vengeant dix mille injustices, et surtout la mort du brave lord Douglas, cruellement exécuté comme exilé de son pays natal.

Des murmures, sinon même des cris et des sanglots, retentirent parmi les partisans de Douglas qui s’étaient assemblés au souvenir de la mort récente de leur chef ; tandis qu’en même temps ils paraissaient sentir la nécessité de faire peu de bruit, de crainte de donner l’alarme à quelqu’un des nombreux détachemens de soldats anglais qui traversaient alors le bois dans différentes directions. L’acclamation si prudemment comprimée s’était à peine éteinte dans un triste silence, que le chevalier de la Tombe, ou, pour l’appeler par son véritable nom, sir James Douglas, s’adressa de nouveau à cette poignée de fidèles adhérens.

« Un effort, mes amis, peut encore être tenté pour terminer notre lutte avec les hommes du sud sans répandre de sang. Le destin vient, il y a quelques heures, de jeter en mon pouvoir la jeune héritière de Berkely, pour l’amour de laquelle, dit-on, sir John de Walton tient avec tant d’obstination le château dont je suis possesseur par droit d’héritage. Est-il parmi vous quelqu’un qui ose escorter Augusta de Berkely jusqu’au château, et porter une lettre qui explique les conditions auxquelles je consens à la rendre à son amant, à la liberté et à ses seigneuries anglaises ? »

« A défaut d’un autre, dit un grand homme couvert de haillons, constituant jadis un habit de chasseur, et qui n’était autre que ce Michel Turnbull qui avait déja donné une preuve de son intrépide courage, je m’estimerai heureux d’être l’homme qui servira d’écuyer à cette dame dans cette expédition. »

« On est toujours sûr de te trouver, dit Douglas, quand il s’agit de montrer du courage ; mais note bien que cette dame doit nous donner sa parole, et nous jurer qu’elle se considèrera comme notre prisonnière, qu’on tente ou non de la délivrer ; qu’elle se regardera comme garante de la vie, de la liberté et du traitement de Michel Turnbull, et que, si John de Walton refuse mes conditions, elle se tiendra pour obligée de revenir avec Turnbull vers nous, afin que nous disposions d’elle suivant notre bon plaisir. »

Il y eut bien dans ces clauses de quoi frapper lady Augusta d’une horreur naturelle, et la jeter dans l’hésitation ; néanmoins, si étrange que cela pût paraître, la déclaration de Douglas rendit sa situation moins pénible et plus supportable en mettant un terme à sa cruelle incertitude ; et, d’après la haute opinion qu’elle s’était formée du caractère de Douglas, elle ne pouvait en venir à penser que, dans le drame qui se préparait, il pût jouer un rôle indigne d’un parfait chevalier, et tenir, quelles que fussent d’ailleurs les circonstances, une conduite peu honorable à l’égard de ses ennemis ; même par rapport à de Walton elle se sentait tirée d’un embarras difficile. L’idée d’être découverte par le chevalier lui-même sous son déguisement d’homme avait beaucoup tourmenté son esprit ; et il lui semblait qu’elle s’était écartée des devoirs d’une femme en étendant ses faveurs pour lui au delà des limites imposées à son sexe, démarche aussi qui pouvait bien lui nuire aux yeux de l’amant pour qui elle avait tant hasardé.

Le cœur est peu prisé, dit-on,

Quand la victoire est trop subite ;

Et le regret survient trop vite

A l’amour suivi d’abandon.

D’autre part, être amenée devant lui comme prisonnière, c’était une circonstance également pénible et désagréable, mais la changer était au delà de sa portée ; et Douglas, entre les mains de qui elle était tombée, lui semblait représenter dans une pièce le dieu dont l’arrivée seule suffit pour tirer les gens d’embarras. Ce ne fut donc pas trop à contrecœur qu’elle se soumit à suivre les promesses et les sermens qu’exigeaient ceux au pouvoir de qui elle se trouvait prisonnière et à se regarder toujours comme captive, quoiqu’il pût arriver. En même temps elle obéit strictement aux instructions de ceux qui étaient maîtres de ses mouvemens, priant avec ardeur le ciel de faire que des circonstances, en elles-mêmes si contraires, pussent néanmoins amener enfin le salut de son amant et sa propre délivrance.

Suivit un intervalle de repos, durant lequel un léger repas fut servi à lady Augusta, qui était presque épuisée des fatigues de son voyage.

Pendant ce temps-là Douglas et ses partisans causaient ensemble à voix basse, comme ne désirant pas qu’elle les entendît, tandis qu’elle, pour gagner leur bienveillance, s’il était possible, tâchait soigneusement de ne pas avoir l’air d’écouter.

Après quelques instans d’entretien, Turnbull, qui paraissait se considérer comme particulièrement chargé de la dame, lui dit d’une voix dure : « Ne craignez rien, milady, on ne vous fera aucun mal ; cependant il faut vous résigner à avoir pendant quelque temps les yeux bandés. »

Elle se laissa faire dans une muette terreur ; et le soldat, après lui avoir enveloppé la tête dans un manteau, ne l’aida point à remonter sur son palefroi, mais lui offrit le bras pour la soutenir tant qu’elle serait aveugle.

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Chapitre 17 La Rencontre.

Le terrain qu’ils traversaient était, comme lady Augusta pouvait s’en apercevoir, rompu et fort inégal, et quelquefois, à ce qu’elle pensa, encombré de ruines qu’ils avaient de la peine à traverser. La force de son compagnon la tirait d’embarras dans ces occasions ; mais il lui prêtait ce secours d’une façon si brutale, qu’une ou deux fois la dame, soit crainte soit douleur, fut forcée de pousser un gémissement ou un profond soupir, malgré tout son désir de ne manifester aucun signe de la frayeur qu’elle éprouvait ou du mal dont elle avait à souffrir. Dans une de ces occasions, elle sentit distinctement que le rude chasseur n’était plus à son côté, et que la place avait été remplie par un autre homme, dont la voix, plus douce que celle de son compagnon, ne lui semblait pas frapper son oreille pour la première fois.

« Noble dame, dit cette voix, ne craignez pas de nous la plus légère injure, et acceptez mes services au lieu de ceux de mon écuyer qui est allé en avant avec notre lettre ; ne croyez pas que je veuille tirer avantage de ma position si je vous porte dans mes bras à travers ces ruines où vous ne pourriez pas marcher aisément seule et les yeux bandés. »

En même temps lady Augusta de Berkely se sentit soulevée de terre par les bras vigoureux d’un homme et portée avec la plus grande précaution sans plus avoir besoin de faire les pénibles efforts auxquels il lui avait d’abord fallu se résigner. Elle était bien honteuse de sa situation, mais si délicate que cette situation fût, ce n’était pas l’instant de s’abandonner à des plaintes qui auraient pu blesser des gens que son intérêt était de se concilier. Elle fit donc de nécessité vertu, et entendit les mots suivans qu’on prononçait tout bas à son oreille :

« Ne craignez rien, on ne vous veut aucun mal ; et sir John de Walton lui-même, s’il vous aime comme vous le méritez, n’aura rien à redouter de notre part. Nous ne lui demandons que de rendre justice à vous-même et à nous ; et soyez convaincue que vous assurerez mieux votre propre bonheur en secondant nos vues, qui ne sont pas moins favorables à vos désirs et à votre délivrance. »

Lady Augusta aurait voulu faire quelque réponse ; mais elle était tellement hors d’haleine par suite soit de sa frayeur, soit de la vitesse avec laquelle on la transportait, qu’il lui fut impossible de proférer des accens intelligibles. Cependant elle commença à sentir qu’elle était enfermée dans quelque édifice, probablement en ruines ; car, quoique la manière dont elle voyageait alors ne lui permît plus de reconnaître distinctement la nature du terrain, cependant l’absence de l’air extérieur… qui néanmoins tantôt cessait de se faire sentir et tantôt entrait par bouffées furieuses, annonçait qu’elle traversait des bâtimens en partie intacts, mais donnant dans d’autres endroits passage au vent à travers des crevasses et des ouvertures. En un certain moment, il sembla à la dame qu’elle traversait une foule considérable de gens qui tous observaient le silence, quoique parfois il s’élevât parmi eux un murmure auquel contribuaient plus ou moins toutes les personnes présentes, bien que le son général ne dépassât point un faible chuchottement. Sa situation lui imposait la loi de faire attention à tout, et elle ne manqua point de remarquer que ces personnes faisaient place à l’homme qui la portait, jusqu’à ce qu’enfin elle sentît qu’il montait les marches régulières d’un escalier, et qu’elle était alors seule avec lui. Arrivée, à ce qu’il lui sembla, sur un terrain plus égal, ils continuèrent leur singulier voyage par une route qui ne paraissait ni directe ni commode, et à travers une atmosphère presque suffoquante, en même temps humide et désagréable, qu’on eût dit produite par les vapeurs d’une tombe nouvellement faite. Son guide lui parla une seconde fois :

« Du courage, lady Augusta, encore un peu de courage, et continuez à supporter cette atmosphère qui doit un jour nous être commune à tous. Ma situation m’oblige à vous remettre entre les mains de votre premier guide ; et je puis seulement vous assurer que ni lui ni personne ne se permettra envers vous la moindre impolitesse, le moindre affront… vous pouvez y compter sur la parole d’un homme d’honneur. »

En prononçant ces mots, il la déposa sur un gazon uni, et, à son extrême soulagement, lui fit sentir qu’elle était revenue en plein air et délivrée des exhalaisons suffocantes qui l’avaient oppressée comme celles qui s’échappent d’un charnier. En même temps, elle exprima à voix basse le désir ardent d’obtenir la permission de se débarrasser du manteau dont les plis l’empêchaient presque de respirer, quoiqu’on ne lui eût entouré la tête que pour l’empêcher de voir la route qu’elle parcourait. Au même moment le manteau fut écarté comme elle le demandait, et elle se hâta, avec ses yeux dont elle recouvrait l’usage, d’examiner la scène qui l’environnait.

Le pays était ombragé par des chênes épais, au milieu desquels s’élevaient quelques restes de bâtimens, ou du moins des ruines qui en avaient tout l’air, et les mêmes peut-être qu’elle venait de traverser. Une limpide fontaine d’eau vive jaillissait de dessous les racines entrelacées d’un de ces arbres, et permit à la jeune dame de boire quelques gouttes du liquide élément dans lequel elle lava aussi son visage qui avait reçu plus d’une égratignure pendant le cours de son voyage, en dépit du soin et presque de la tendresse avec laquelle on l’avait portée vers la fin. L’eau fraîche arrêta promptement le sang qui sortait de ces légères blessures, et en même temps servit à ranimer les sens de la malheureuse demoiselle. Sa première idée fut si une tentative d’évasion, dans le cas où elle serait possible, ne serait pas convenable. Mais un moment de réflexion la convainquit qu’elle ne pouvait songer à un pareil projet ; et cette seconde pensée lui fut confirmée par le retour du gigantesque chasseur Turnbull, dont elle avait entendu la voix rude avant d’apercevoir sa figure.

« Etiez-vous impatiente de me voir revenir, belle dame ? les gens comme moi, continua-t-il d’un son de voix ironique, qui sont toujours les premiers à la chasse des daims sauvages et des habitans des forêts, ne sont pas dans l’habitude de rester en arrière, quand de belles dames comme vous sont l’objet de la poursuite ; et si je ne suis pas si constant à vous accompagner que vous pourriez le vouloir, croyez-moi, c’est parce que j’ai à m’occuper d’autres affaires auxquelles je dois sacrifier momentanément même le devoir de demeurer avec vous. »

« Je ne fais aucune résistance, dit la dame ; dispensez-vous donc, en vous acquittant de votre devoir, d’ajouter encore à mes peines par votre conversation, car votre maître m’a donné sa parole qu’il ne souffrirait pas que je fusse insultée ni maltraitée. »

« Allons, la belle, allons ! répliqua le chasseur, j’avais toujours pensé qu’il était bien de se concilier la bienveillance des dames par de douces paroles ; mais si cela vous déplait, je n’éprouve pas tant de plaisir, moi, à courir après de beaux termes de dimanches que je ne puisse tout aussi bien me taire. Avançons donc, puisqu’il faut que nous voyions votre amant avant la fin de la matinée, et qu’il nous apprenne sa résolution définitive relativement à une affaire qui est si compliquée ; je ne vous adresserai plus un mot, comme femme, mais je vous parlerai comme à une personne sensée, quoique anglaise. »

« Vous rempliriez mieux, répondit Augusta, les intentions de ceux dont vous exécutez les ordres en ne faisant pas avec moi d’autre compagnie que celle qui est nécessitée par vos fonctions de guide. »

L’homme fronça le sourcil ; et cependant il parut consentir à ce que proposait lady de Berkely, et garda quelque temps le silence pendant qu’ils poursuivaient leur route, chacun enfoncé dans ses propres réflexions, qui sans doute portaient sur des objets bien différens. Enfin le son bruyant d’un corps se fit entendre à peu de distance de ces deux compagnons de voyage, si froids l’un envers l’autre. « C’est la personne que nous cherchons, dit Turnbull ; je reconnais son cor entre tous ceux qui retentissent dans cette forêt, et mes ordres sont de vous mener vers elles. »

« Le sang de la jeune dame circula alors plus rapidement dans ses veines à l’idée d’être ainsi présentée sans cérémonie au chevalier, en faveur duquel elle avait confessé une téméraire préférence, plus conforme aux usages de ces temps où des sentimens exagérés inspiraient souvent des actions d’une générosité extravagante, qu’à ceux de nos jours, où toute chose est réputée absurde, quand elle n’est pas fondée sur un motif qui se rattache immédiatement à l’intérêt personnel de celui qui la fait. Lors donc que Turnbull souffla dans son cor, comme pour répondre au son qu’ils avaient entendu, la dame fut tentée de s’enfuir, cédant à une première impulsion de honte et de crainte. Turnbull s’aperçut de son intention, et la saisit par le bras d’une manière qui n’était rien moins que délicate, en lui disant : « Voyons, noble dame, comprenez bien que vous jouez aussi un rôle dans la pièce, et que, si vous ne restiez pas en scène, elle se terminerait d’une manière peu satisfaisante pour nous tous, par un combat à outrance entre votre amant et moi, où l’on verra qui de nous deux est plus digne de votre faveur. »

« Je serai patiente, » dit Augusta, en pensant que la présence même de cet homme étrange et la violence dont il semblait user envers elle, étaient une espèce d’excuse à ses scrupules de femme, pour se présenter devant son amant, du moins dans leur première entrevue, sous un déguisement qu’elle sentait n’être ni extrêmement convenable ni d’accord avec la dignité de son sexe.

Un instant après que ces pensées eurent occupé son esprit, on entendit le galop d’un cheval qui approchait ; et sir John de Walton, arrivant au milieu des arbres, aperçut sa fiancée, captive, à ce qui lui sembla, entre les mains d’un bandit écossais, qui ne lui était connu que par un premier trait d’audace durant la partie de chasse.

La surprise et la joie ne permirent au chevalier que de s’écrier aussitôt : « Coquin ! lâche cette femme ! ou meurs dans tes profanes efforts pour gêner les mouvemens d’un être auquel le soleil lui-même, le soleil du ciel, serait fier d’obéir. » En même temps, craignant que le chasseur n’entraînât la dame hors de sa vue, au moyen de quelque sentier difficile, semblable à celui qui une première fois lui avait permis de s’évader, sir John de Walton laissa tomber sa lourde lance, que les arbres ne lui permettaient pas de manier avec aisance, et, sautant à bas de son cheval, s’approcha de Turnbull l’épée nue.

L’Ecossais, tenant encore de la main gauche le manteau de la dame, leva de la droite sa hache d’armes, ou hache de bois de Jedwood, pour parer et rendre le coup de son antagoniste ; mais Augusta prit la parole.

« Sir John de Walton, dit-elle, au nom du ciel, gardez-vous de toute violence, jusqu’à ce que vous connaissiez le but pacifique qui m’amène ici, et par quels moyens paisibles ces guerres peuvent enfin se terminer. Cet homme, quoique votre ennemi, a été pour moi un gardien civil et respectueux ; et je vous conjure de l’épargner jusqu’à ce qu’il ait dit pour quel motif il m’a conduite en ces lieux. »

« Contrainte et lady de Berkely sont deux mots que le seul fait de prononcer ensemble suffirait pour justifier la mort de celui qui les aurait prononcés ! dit le gouverneur du château de Douglas ; mais vous me l’ordonnez, noble dame, et j’épargne sa vie insignifiante, quoique j’aie des sujets de plainte contre lui, dont le moindre, s’il avait mille vies, mériterait qu’il les perdît toutes. »

« John de Walton, répliqua Turnbull, cette dame sait bien que si cette entrevue se passe sans effusion de sang, ce ne sera point parce que j’ai peur de toi ; et si je n’étais pas retenu par d’autres grandes considérations, non moins importantes à Douglas qu’à toi-même, je ne balancerais pas plus à te provoquer en face et à soutenir les efforts de ta rage, que je ne balance en ce moment à mettre de niveau avec la terre ce rejeton qui en sort. »

En parlant ainsi, Michel Turnbull leva sa hache et abattit d’un chêne voisin une branche presque aussi grosse que le bras, qui, avec tous ses rameaux et ses feuilles, tomba à terre entre de Walton et l’Ecossais, donnant une preuve irrécusable de la bonté de son arme, ainsi que de la force et de l’adresse avec lesquelles il s’en servait.

« Qu’il y ait donc trève entre nous, mon camarade, dit sir John de Walton, puisque le bon plaisir de cette dame est qu’il en soit ainsi, et fais-moi connaître ce que tu as à me dire relativement à elle. »

« A ce sujet, dit Turnbull, mes paroles seront brèves ; mais fais-y bien attention, sir Anglais. Lady Augusta Berkely, courant dans ce pays, est devenue prisonnière du noble lord de Douglas, légitime héritier du château et du titre de ce nom, et il se voit obligé de mettre à la liberté de cette dame les conditions suivantes, qui sont sous tous les rapports telles que le droit de la guerre, juste et équitable, permet à un chevalier d’en imposer ; à savoir : en tout honneur et toute sûreté, lady Augusta sera remise à sir John de Walton ou à toute autre personne qu’il désignera pour la recevoir ; d’autre part, le château de Douglas lui-même, ainsi que tous les avant-postes et les garnisons qui en dépendent seront évacués et rendus par sir John de Walton dans l’état actuel et contenant toutes les munitions, toute l’artillerie qui sont maintenant dans ses murs ; et l’espace d’un mois de trève sera accordé à sir James Douglas et à sir John de Walton pour régler les termes de la capitulation de part et d’autre, après avoir préalablement engagé leur parole de chevaliers et promis avec serment que dans l’échange de l’honorable dame pour le susdit château réside l’essence du présent contrat, et que tout autre sujet de dispute sera, suivant le bon plaisir des nobles chevaliers sus-dénommés, honorablement décidé entre eux ; ou même, s’ils le désirent, vidé en champ-clos et dans un combat singulier, selon les lois de la chevalerie, devant toute noble personne qui aura droit de présider et d’être juge. »

Il n’est pas facile de concevoir l’étonnement de sir John de Walton en entendant le contenu de cet extraordinaire cartel ; il regarda lady de Berkely avec cet air de désespoir qu’on peut supposer à un criminel qui verrait son ange gardien se préparer à partir. Des idées semblables flottaient aussi dans l’esprit d’Augusta comme si on lui accordait enfin ce qu’elle avait toujours regardé comme le comble de son bonheur, mais à des conditions déshonorantes pour un amant, comme jadis la flamboyante épée du chérubin, qui était une barrière entre nos premiers parens et les délices du paradis. Sir John de Walton, après un moment d’hésitation, rompit le silence en ces termes :

« Noble dame, vous pouvez être surprise qu’on m’impose une condition qui a pour objet votre mise en liberté, et que sir John de Walton, qui vous a déja tant d’obligations qu’il est fier de reconnaître, hésite cependant à l’accepter avec le plus vif empressement, cette condition qui doit assurer votre liberté et votre indépendance ; mais le fait est que les mots qui viennent d’être prononcés ont retenti à mon oreille sans arriver jusqu’à mon intelligence, et il faut que je prie lady de Berkely de m’excuser si je prends un moment pour y réfléchir. »

« Et moi, répliqua Turnbull, je ne puis vous accorder qu’une demi-heure de réflexion pour une offre que vous devriez, ce me semble, accepter en haussant les épaules, au lieu de demander le temps de la méditer ! Le cartel exige-t-il de vous chose que votre devoir comme chevalier ne vous oblige pas implicitement de faire ? Vous vous êtes engagé à devenir l’agent du tyran Edouard, en tenant comme gouverneur le château de Douglas, au préjudice de la nation écossaise et du chevalier de Douglas-Dale, qui jamais, ni comme nation ni comme individu, ne se sont rendus coupables de la moindre injure envers vous ; vous suivez donc une fausse route, indigne d’un loyal chevalier. D’un autre côté, la liberté et la sûreté de votre dame vous sont actuellement promises ; elle vous sera rendue en tout honneur et respect, si vous consentez à quitter la ligne de conduite injuste dans laquelle vous vous êtes laissé imprudemment engager. Si vous y persévérez au contraire, vous placez votre propre honneur et le bonheur de cette noble dame entre les mains d’hommes auxquels vous avez fait tout ce qu’il était possible de faire pour les réduire au désespoir, et qui, irrités ainsi, n’agiront plus vraisemblablement qu’en désespérés. »

« Ce n’est pas du moins de toi, dit le chevalier, que j’apprendrai à connaître la manière dont Douglas explique les lois de la guerre, et dont Walton doit recevoir ces explications comme des préceptes. »

« Je ne suis donc pas reçu comme un messager de paix ? répliqua Turnbull. Adieu, et songez que cette dame est loin d’être en des mains sûres pendant que vous méditerez à loisir sur le message que je vous ai apporté. Allons, madame, il faut nous en revenir. »

En parlant ainsi, il prit la main de lady Augusta, et la tira brusquement, comme pour la forcer à le suivre. La pauvre fille était demeurée immobile et presque privée de sentiment, tandis que ces discours étaient échangés entre les deux guerriers ; mais quand elle se sentit entraînée par Michel Turnbull, elle s’écria, comme si la frayeur la mettait hors d’elle-même : « A mon secours, de Walton ! »

Le chevalier, transporté soudain de fureur, assaillit le chasseur avec une rage terrible, et lui porta avec sa longue épée, sans qu’il pût se mettre sur ses gardes, deux ou trois bons coups, dont il fut si blessé ; qu’il tomba à la renverse dans le taillis ; et de Walton allait l’achever, lorsqu’il en fut empêché par un cri aigu de sa maîtresse : « Hélas ! de Walton, qu’avez-vous fait ? Cet homme était ambassadeur, et il aurait dû être à l’abri de toute violence tant qu’il se bornait à remplir un message dont il était chargé ; et si vous l’avez tué, qui sait combien peut être terrible la vengeance qui sera tirée de sa mort ! »

La voix de la jeune dame parut faire revenir le chasseur des effets des coups qu’il avait reçus ; il se releva, disant :

« Ne faites pas attention, et ne croyez pas que je vous garde rancune, à vous. Le chevalier, dans sa précipitation, ne m’a ni prévenu ni porté de défi, d’où il a pris un avantage qu’il aurait, je pense, été honteux autrement de prendre en pareil cas. Je recommencerai le combat à armes plus égales, j’appellerai un autre champion, comme le chevalier voudra. » Sur ces mots il disparut.

« Ne craignez rien, reine des pensées de de Walton ; répliqua le chevalier ; mais croyez que, si nous regagnons ensemble l’abri du château de Douglas et la sauvegarde de la Croix de saint George, vous pourrez rire de tout. Et si vous consentez seulement à me pardonner, ce que je ne serai jamais capable d’oublier moi-même, l’inconcevable aveuglement qui m’a empêché de reconnaître le soleil pendant une éclipse temporaire, il n’est pas de tâche si dure, si difficile au courage humain que je ne doive entreprendre volontiers, pour effacer la mémoire d’une faute si grave. »

« N’en parlons plus, répliqua la dame ; ce n’est pas dans un moment comme celui-ci, où notre vie est en danger, qu’il faut songer à se quereller pour de si futiles motifs. Je puis vous dire, si vous ne le savez pas encore, que les Ecossais sont en armes dans les environs, et que la terre même s’est entr’ouverte pour les dérober aux yeux de vos soldats. »

« Eh bien ! qu’elle s’entr’ouvre, dit sir John de Walton ; que tous les démons qui habitent l’abîme infernal sortent de leur prison et aillent renforcer nos ennemis… A présent, ma toute belle, que j’ai reçu en vous une perle d’un prix inestimable, puissent mes éperons m’être arrachés des talons par le dernier des goujats si je fais détourner la tête de mon cheval pour reculer devant les forces les plus redoutables que puissent réunir ces bandits, tant sur terre que dessous. En votre nom je les défie tous, et tout de suite, au combat. »

Comme sir John de Walton prononçait ces derniers mots d’un ton assez animé, un grand cavalier, revêtu d’une armure de la forme la plus simple, sortit de l’endroit du buisson où Turnbull avait disparu. « Je suis, dit-il, James Douglas, et votre cartel est accepté. Moi, comme provoqué, je choisis les armes, et les armes que je choisis sont nos épées de chevalier que nous portons en ce moment, le lieu du combat, cette vallée qu’on nomme Bloody-sykes, le temps, ce moment même ; et les combattans, comme de vrais chevaliers, renonçant de part et d’autre à tous les avantages qu’ils peuvent avoir. »

« Soit, au nom du ciel, » dit le chevalier anglais, qui, quoique surpris d’être inopinément défié en duel par un guerrier si formidable que le jeune Douglas, était trop fier pour songer à éviter le combat. Faisant signe à la dame de se retirer derrière lui, afin qu’il ne perdît pas l’avantage qu’il avait obtenu en l’arrachant aux mains du chasseur, il tira son épée, et, prenant l’attitude grave et résolue de l’attaque, s’avança lentement vers son adversaire. La rencontre fut terrible, car le courage et l’adresse tant du lord de Douglas-Dale que de de Walton étaient cités parmi les plus célèbres de l’époque, et le monde de la chevalerie ne peut guère se vanter d’avoir produit deux chevaliers plus fameux. Leurs coups tombaient comme portés par quelque ange formidable, ou ils étaient parés et rendus avec autant de force que de dextérité ; et il ne paraissait pas vraisemblable, même après dix minutes de combat, que l’un des deux combattans pût remporter l’avantage sur l’autre. Ils s’arrêtèrent un instant, comme d’un commun accord, pour reprendre haleine, et pendant ce temps Douglas dit : « Je prie cette noble dame de bien comprendre que sa propre liberté ne dépend en aucune manière de l’issue de cette lutte, qui n’a rapport qu’à l’affront fait par ce sir John de Walton et par sa nation d’Angleterre à la mémoire de mon père et à mes droits naturels. »

« Vous êtes généreux, sir chevalier, répliqua la dame ; mais en quelle position me placez-vous, si vous me privez de mon protecteur par la mort ou la captivité, et que je reste seule dans un pays étranger ? »

« Si tel devait être l’événement du combat, répondit sir James, Douglas lui-même, madame, vous rendrait à votre terre natale ; car jamais son épée ne causa de maux qu’il ne fût prêt à réparer avec cette même épée ; et si sir de Walton indique le moins du monde qu’il renonce à continuer ce combat, ne fût-ce qu’en détachant une plume du panache de son casque, Douglas renoncera pour sa part à tout projet pouvant porter atteinte à l’honneur ou à la sûreté de cette dame, et cette lutte suspendue jusqu’à ce que la querelle nationale nous ramène l’un contre l’autre. »

Sir John de Walton réfléchit un moment, et Augusta de Berkely, quoiqu’elle ne parlât point, le regarda avec des yeux qui indiquaient clairement combien elle désirait qu’il choisît l’alternative la moins hasardeuse ; mais les propres scrupules du chevalier l’empêchèrent d’accepter un arrangement si favorable.

« Il ne sera jamais dit de sir John de Walton, répliqua-t-il, qu’il a compromis au moindre degré son propre honneur ou celui de son pays. Ce combat peut se terminer par ma défaite, ou plutôt par ma mort, et, dans ce cas, je n’ai plus rien à espérer en ce monde : alors, en rendant le dernier soupir, je confie à Douglas le soin de lady Augusta, espérant qu’il la défendra au péril de ses jours et trouvera moyen de la replacer saine et sauve dans le château de ses aïeux. Mais, tant que je vivrai, en supposant qu’elle puisse en avoir un meilleur, elle n’aura néanmoins pas besoin d’un autre protecteur que celui qu’elle a honoré en le choisissant pour tel ; et je ne céderai pas, ne fût-ce qu’une plume de mon casque, pour donner à entendre que j’ai soutenu une querelle injuste, défendant la cause, soit de l’Angleterre, soit de la plus belle de ses filles. Tout ce que je puis accorder à Douglas, c’est une trève immédiate, à condition que ma dame pourra sans obstacle se retirer en Angleterre, et que nous continuerons ce combat un autre jour. Le château et le territoire de Douglas appartiennent à Edouard d’Angleterre, le gouverneur qui commande en son nom est le gouverneur légitime ; et ce, je le soutiendrai la lance au poing tant que mes yeux seront ouverts. »

« Le temps fuit, répliqua Douglas, sans attendre notre décision, et aucun de ses instans n’est aussi précieux que celui qui s’écoule avec chaque souffle d’air vital que nous respirons actuellement. Pourquoi ajournerions-nous à demain ce qui peut tout aussi bien se faire aujourd’hui ? nos épées seront-elles plus tranchantes, ou nos bras plus vigoureux à les manier qu’ils ne sont à présent ? Douglas fera tout ce qu’un chevalier peut faire pour secourir une dame malheureuse mais il n’accordera point au chevalier de cette dame la moindre marque de déférence, ce que sir John de Walton se croit vainement capable d’extorquer par la force des armes. »

A ces mots, les chevaliers recommencèrent leur lutte à mort, et la dame fut indécise si elle tenterait de s’évader à travers les sentiers tortueux du bois, où si elle attendrait l’issue du combat. Ce fut plutôt son désir de voir quel serait le sort de sir John de Walton, que toute autre considération, qui la fit demeurer comme retenue par un charme sur la place où l’une des plus terribles querelles qui se vidèrent jamais était vidée par les deux plus braves champions qui tirèrent jamais l’épée. Enfin la dame s’efforça de mettre un terme au combat en profitant de la circonstance des cloches qui commençaient à sonner le service du jour, car c’était le dimanche des Rameaux.

« Au nom du ciel, dit-elle, au nom de vous-mêmes, au nom de l’amour des dames et des devoirs de la chevalerie, suspendez vos coups seulement pour une heure, et espérons que, quand les forces sont si égales, il se trouvera quelque moyen de convertir la trève en une paix solide. Songez que c’est aujourd’hui la fête des Rameaux : souillerez-vous par du sang une si grande solennité du christianisme ? Interrompez du moins votre lutte de manière à vous rendre à la plus proche église, portant avec vous des rameaux, non pas à la manière ni avec l’ostentation des conquérans de ce monde, mais comme rendant l’hommage dû aux règles de l’église, et aux institutions de notre sainte religion. »

« J’étais en chemin, belle dame, et à cet effet pour me rendre dans la sainte église de Douglas, dit l’Anglais, lorsque j’ai eu le bonheur de vous rencontrer ici ; et je ne refuse pas de continuer ma route en ce moment même, concluant une trève d’une heure ; attendu que j’y trouverai bien certainement des amis auxquels je vous confierai en toute assurance, si je venais à succomber dans le combat que nous venons d’interrompre pour le reprendre après le service divin. »

« Je consens aussi, répliqua Douglas, à cette courte trève ; et je trouverai de même, assurément, assez de bons chrétiens dans l’église qui ne souffriraient pas que leur maître fût accablé sous le nombre. Marchons donc, et que chacun de nous coure la chance de ce qu’il plaira au ciel de lui envoyer. »

D’après un tel langage, sir John de Walton douta peu que Douglas ne se fût assuré un parti parmi ceux qui y seraient rassemblés ; mais il n’hésitait pas à penser que les soldats de la garnison y seraient assez nombreux pour comprimer toute tentative de soulèvement : au reste c’était un risque qui valait bien la peine qu’on le courût, puisque par là il trouvait l’occasion de placer lady Augusta de Berkely en lieu sûr, ou du moins de faire dépendre sa liberté de l’issue d’une bataille générale, au lieu du résultat précaire d’un combat entre Douglas et lui-même.

Ces deux illustres chevaliers pensaient intérieurement que la proposition de la dame, quoiqu’elle suspendît le combat pour le moment, ne les obligeait en aucune manière à s’abstenir de profiter des avantages qu’une augmentation de forces, pourrait leur donner de part et d’autre ; et chacun comptait sur la victoire, en puisant ses espérances de supériorité dans l’égalité même de la première lutte. Sir John de Walton était presque certain de rencontrer quelques unes de ses bandes de soldats qui battaient le pays et traversaient les bois par son ordre ; et Douglas, on peut le supposer, ne s’était pas aventuré en personne dans un lieu où sa tête était mise à prix, sans être accompagné d’un nombre suffisant de partisans dévoués placés plus ou moins près les uns des autres, mais toujours de manière à se secourir mutuellement. Chacun donc entretenait l’espérance bien fondée que, en acceptant la trève proposée, il s’assurait un avantage sur son antagoniste, quoiqu’il ne sût exactement ni de quelle manière ni jusqu’à quel point ce succès devait être obtenu.

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Chapitre 18 Les Prophéties.

Son langage était d’un autre monde, ses prédictions étaient étranges, bizarres et mystérieuses ; ceux qui l’écoutaient croyaient entendre un homme dans le délire de la fièvre, qui parle d’autres objets que des objets présens sous ses yeux, et marmotte entre ses dents comme s’il voyait une apparition.

Ancienne Comédie.

Ce même dimanche des Rameaux où de Walton et Douglas mesurèrent ensemble leurs redoutables épées, le ménestrel Bertram était occupé à lire l’ancien volume des Prophéties que nous avons déja mentionnées comme ouvrage de Thomas-le-Rimeur, mais non sans de vives inquiétudes relativement au sort de sa maîtresse et aux événemens qui se passaient autour de lui. Comme ménestrel, il désirait un auditeur auquel il pût communiquer les découvertes qu’il faisait dans le livre mystique, et qui en même temps l’aidât à couler les heures. Sir John de Walton lui avait procuré, dans Gilbert Feuille-Verte l’archer, un gaillard qui remplissait bien volontiers le rôle d’auditeur

Depuis le matin jusqu’au soir,

pourvu qu’un flacon de vin de Gascogne ou une cruche de bonne ale anglaise demeurât sur la table. On peut se rappeler que de Walton, lorsqu’il fit sortir le ménestrel de son cachot, sentit qu’il lui devait quelques dédommagemens pour les injustes soupçons qui lui avaient valu d’être arrêté, d’autant plus qu’il était un serviteur fidèle, et qu’il s’était montré le discret confident de lady Augusta de Berkely, lorsque vraisemblablement il devait bien connaître tous les motifs et toutes les circonstances du voyage de cette dame en Ecosse. Il était donc politique de se concilier sa bienveillance ; et de Walton avait engagé son fidèle archer Gilbert à mettre de côté tout soupçon contre Bertram, mais en même temps à ne pas le perdre de vue, et, s’il était possible, de le tenir en bonne humeur pour le gouverneur du château et la garnison. En conséquence Feuille-Verte ne doutait point à part lui que le seul moyen de plaire au ménestrel fût d’écouter avec patience et admiration les airs qu’il lui plairait le plus de chanter, ou les histoires qu’il aimait le mieux conter ; et, afin d’assurer l’exécution des ordres de son maître, il jugea nécessaire de demander au sommelier telle provision de bonne liqueur qui ne pouvait manquer de rendre encore sa société plus agréable.

Après s’être de la sorte muni des moyens de supporter une longue entrevue avec le ménestrel, Gilbert Feuille-Verte lui proposa d’ouvrir le tête-à-tête par un bon et copieux déjeûner qu’ils pourraient, s’il voulait, arroser d’un verre de vin sec ; et comme son maître lui avait recommandé de montrer au ménestrel tout ce qu’il pourrait désirer voir dans le château, il ajouta qu’il leur serait possible, pour se délasser l’esprit, d’accompagner une partie de la garnison de Douglas au service du jour, qui, comme nous l’avons déja dit, était célébré avec une grande pompe. Ne trouvant rien à objecter à une telle proposition, car il était bon chrétien par principes, et bon vivant comme professeur de la gaie science, le ménestrel et son camarade, qui précédemment ne se portaient pas beaucoup de bienveillance l’un envers l’autre, commencèrent leur repas du matin, ce fatal dimanche des Rameaux, avec une grande cordialité et une parfaite intelligence.

« Ne croyez pas, digne ménestrel, dit l’archer, que mon maître ravale le moins du monde votre mérite ou votre rang, parce qu’il vous renvoie à la société et à la conversation d’un pauvre homme tel que moi. Il est vrai, je ne suis pas officier dans cette garnison ; cependant, comme vieil archer qui manie voilà trente ans l’arc et la flèche, je n’ai pas moins de part, et j’en remercie Notre-Dame !… dans la faveur de sir John de Walton, du comte de Pembroke, et d’autres illustres guerriers, que la plupart de ces jeunes gens à têtes folles, auxquels l’on confie des brevets, et qu’on charge de missions importantes, non à cause de ce qu’ils ont fait, mais de ce qu’ont fait leurs ancêtres avant eux. Je vous prie de remarquer entre autres un jeune homme qui nous commande en l’absence de sir Walton, et qui porte l’honorable nom de sir Aymer de Valence, nom qui est aussi celui du comte de Pembroke dont je vous ai parlé ; ce chevalier a en outre un jeune égrillard de page qu’on appelle Fabian Harbothel. »

« Est-ce à ces gentilshommes que s’appliquent vos censures ? dit le ménestrel. J’en aurais jugé autrement ; car, dans le cours de ma longue expérience, je n’ai jamais vu un jeune homme plus courtois et plus aimable que ce jeune chevalier que vous nommez. »

« Je ne prétends pas qu’il ne puisse le devenir, répliqua l’archer en se hâtant de réparer la bévue qu’il avait faite ; mais pour qu’il le devînt il faudrait qu’il se conformât aux usages de son oncle, qu’il voulût bien prendre conseil des vieux soldats expérimentés dans les cas difficiles qui peuvent se présenter, et qu’il ne crût pas que des connaissances qui ne s’acquièrent que par de longues années d’observation puissent être soudain conférées par un coup de plat d’épée et les mots magiques : « Levez-vous, sir Arthur, » ou tout autre nom, suivant les circonstances. »

« Ne doutez pas, sire archer, répliqua Bertram, que j’approuve pleinement l’avantage qu’on peut tirer de la conversation d’hommes aussi expérimentés que vous : les gens de tous les états trouvent à y gagner, et je suis moi-même souvent réduit à déplorer de ne pas connaître suffisamment les armoiries, les devises, le blason enfin, et je serais également ravi que vous vinssiez à mon aide pour des choses qui me sont étrangères, telles que les noms de lieux, de personnes, la description des bannières ou des emblèmes par lesquels de grandes familles se distinguent les unes des autres, toutes choses qu’il m’est si indispensablement nécessaire de connaître pour remplir la tâche que j’ai entreprise. »

« Quant aux bannières et aux étendards, répondit l’archer, j’en ai vu un bon nombre, et je puis, comme tout bon soldat, dire le nom du chef qui les déploie pour réunir ses vassaux : néanmoins, digne ménestrel, je ne puis avoir la présomption de comprendre ce que vous appelez des prophéties, avec ou sur l’autorité de vieux livres peints, explication de songes, oracles, révélations, invocations d’esprits damnés, astrologie judiciaire, et autres offenses graves et palpables par lesquelles des hommes qui se disent aidés du diable en imposent au vulgaire, en dépit des avertissemens du conseil-privé ; non, pourtant, que je vous soupçonne, digne ménestrel, de vous occuper de ces tentatives pour expliquer l’avenir, tentatives qui sont dangereuses et peuvent être avec raison appelées punissables et rangées parmi les actes de trahison. »

– « Il y a quelque chose de juste dans ce que vous dites, mais vos paroles ne peuvent s’appliquer aux livres ni aux manuscrits que j’ai consultés. Comme une partie des choses qui y sont écrites se sont déja réalisées, nous sommes complétement autorisés à nous attendre à ce que le reste s’accomplisse de même ; et je n’aurais pas beaucoup de peine à vous montrer dans ce volume des prédictions dont un assez grand nombre se sont déja vérifiées, pour que nous eussions droit d’attendre avec certitude la vérification des autres. »

« Je voudrais bien voir cela, répondit l’archer qui n’avait guère qu’une foi de soldat quant aux prophéties et aux augures, mais qui cependant ne voulait pas contredire trop directement le ménestrel sur de pareils sujets, attendu qu’il avait été endoctriné par sir John, de manière à se prêter aux caprices du barde. En conséquence, celui-ci se mit à réciter des vers dont le plus habile interprète de nos jours ne pourrait pas trouver le sens.

Alors que le coq chante, observez bien sa crête,

Car avec le furet le fin renard le guète.

La corneille au corbeau va-t-elle unir ses cris,

Les chèvres aux rochers suspendre leurs petits ?

Qu’ils soient ensemble alors : la bataille s’apprête ;

Le vautour affamé s’abat sur chaque tête,

Et du Mid-Lothian les guerriers sont partis…

Le peuple est dépouillé, l’abbaye est brûlée,

Le carnage est le fruit d’une horrible mêlée.

Le pauvre ne dit plus quel est son bienfaiteur,

Le pays est sans lois, et l’amour sans honneur ;

Le mensonge est assis sur le char des années,

La vérité n’est plus, les vertus sont fanées ;

Plus de foi : le cousin dérobe son cousin,

Le fils son père, un père un fils cruel et vain :

Et, pour avoir son or, il lui perce le sein, etc. etc.

Larche écoute ces pronostics mystérieux dont la lecture n’était pas moins ennuyeuse qu’inintelligible jusqu’à un certain point, en faisant tous ses efforts pour ne pas laisser éclater des marques de son ennui en allant demander de fréquentes consolations au flacon de vin, et en supportant de son mieux ce qu’il ne pouvait ni comprendre ni trouver intéressant. Cependant le ménestrel tâchait d’expliquer les prédictions douteuses et imparfaites dont nous avons donné un échantillon suffisant.

« Pourriez-vous souhaiter, dit-il à Feuille-Verte, une description plus exacte des malheurs qui se sont appesantis sur l’Ecosse dans ces derniers temps ? Le corbeau et le freux, le renard et le pétrel ne les annoncent-ils pas d’une manière indubitable, soit parce que la nature de ces oiseaux et de ces bêtes est identiquement semblable à celle des chevaliers qui les déploient sur leurs bannières, ou les portent représentés sur leurs écus, et qu’ils viennent au grand jour dans la plaine ravager et détruire ? La désunion complète de la terre n’est-elle pas clairement indiquée par ces mots que les liens du sang seront brisés, que les parens, ne se lieront plus les uns aux autres, et que le père et le fils, au lieu d’avoir foi en leur parenté naturelle, chercheront à se donner mutuellement la mort pour jouir des biens l’un de l’autre ? Les braves du Lothian sont expressément désignés comme prenant les armes, et nous voyons encore ici d’évidentes allusions aux derniers événemens de ces guerres écossaises. La mort de ce dernier William est obscurément annoncée sous l’emblème d’un chien de chasse, qui fut parfois l’animal dont était orné le cimier de ce bon seigneur.

On redoutait le chien, il sera muselé,

Et pourtant de sa perte on sera désolé.

Un jeune chien naîtra d’une semblable race,

Dont le nord gardera la mémoire et la trace ;

En tête, il n’aura plus les combats d’autrefois,

Bien qu’il entende encor de glapissantes voix.

Thomas nous l’a conté dans un matin d’automne,

En un temps orageux, sur les coteaux d’Eldonne.

« Ces vers ont un sens, sir archer, continua le ménestrel, et qui va aussi directement au but qu’aucune de vos flèches, quoiqu’il puisse y avoir quelque imprudence à en donner l’explication directe. Néanmoins, comme j’ai entière confiance en vous, je n’hésite pas à vous dire que, dans mon opinion, ce jeune chien qui n’attend que le moment de paraître, n’est autre que le célèbre prince écossais Robert Bruce, qui, malgré ses défaites réitérées, n’a point cessé, tandis qu’il est poursuivi par des limiers avides de sang, et entouré par des ennemis de toute sorte, de soutenir ses prétentions à la couronne d’Ecosse, en dépit du roi Edouard, aujourd’hui régnant. »

« Ménestrel, répliqua le soldat, vous êtes mon hôte, et nous sommes assis tous deux en amis pour partager en bonne intelligence ce modeste repas ; je suis forcé de vous dire cependant, quoiqu’il m’en coûte pour troubler notre harmonie, que vous êtes le premier qui ayez jamais osé prononcer en présence de Gilbert Feuille-Verte un seul mot en faveur de ce traître proscrit, Robert Bruce, qui a, par ses rébellions, troublé si long-temps la paix de ce royaume. Suivez mon conseil, et taisez-vous sur ce sujet ; car, croyez-moi, l’épée d’un véritable archer anglais sortira du fourreau sans le consentement de son maître, s’il entend dire quelque chose au préjudice de saint George et de sa croix rouge ; et l’autorité de Thomas-le-Rimeur, ou de tout autre prophète d’Ecosse, d’Angleterre ou du pays de Galles, ne sera point regardée comme une excuse valable pour ces inconvenantes prédictions. »

« Je serais toujours fâché de vous causer la moindre offense, dit le ménestrel, et à plus forte raison de vous faire mettre en colère, lorsque je reçois de vous l’hospitalité. Vous n’oublierez cependant pas, je l’espère, que c’est uniquement sur votre invitation que je mange à votre table, et que, si je vous parle des événemens futurs, je le fais sans avoir la moindre intention de travailler pour ma part à ce qu’ils se réalisent ; car, Dieu m’est témoin, il y a bien des années que je lui demande sincèrement paix et bonheur pour tous les hommes, et surtout gloire et félicité pour le pays des archers, où je suis né moi-même, et que je suis tenu de mentionner dans mes prières avant toutes les autres nations du monde. »

« Et vous avez raison, répliqua l’archer, car ainsi vous remplissez un devoir indispensable envers le beau pays de votre naissance, qui est le plus riche de tous ceux qu’éclaire le soleil. Il y a cependant quelque chose que je voudrais bien savoir, s’il vous plait de me le dire, et c’est si vous trouvez dans ces rimes grossières rien qui paraisse concerner la sûreté du château de Douglas où nous sommes en ce moment… car, voyez-vous, sire ménestrel, j’ai remarqué que ces parchemins moisis, peu importe leur date et le nom de l’auteur, ont cette certaine coïncidence avec la vérité, que, quand les prédictions qu’ils contiennent sont répandues dans le pays, et occasionent des bruits de complots, de conspirations et de guerres sanglantes, ils sont très aptes à causer les malheurs mêmes qu’ils ne sont censés que prédire. »

« Il ne serait pas alors très prudent à moi, repartit le ménestrel, de choisir pour texte de mes commentaires une prophétie qui aurait rapport à une attaque de ce château ; car, dans ce cas, je m’exposerais, selon votre raisonnement, au soupçon de vouloir amener un résultat que personne ne regretterait plus vivement que moi. »

« Je vous donne ma parole, mon cher ami, répliqua l’archer, qu’il n’en sera point ainsi à votre égard ; car d’abord je ne concevrai aucune mauvaise opinion de vous, et je n’irai pas dire ensuite à sir John de Walton que vous méditez mal contre lui ou sa garnison… et, à parler franchement, sir John de Walton ne croirait pas l’individu qui viendrait lui tenir un pareil langage. Il a haute opinion, opinion sans doute méritée, de votre dévouement à votre maîtresse, et il croirait commettre une injustice en soupçonnant la fidélité d’un homme qui a montré qu’il n’hésiterait pas à recevoir la mort plutôt que de trahir le moindre secret de sa noble dame. »

« En conservant son secret, dit Bertram, je n’ai fait que remplir le devoir d’un fidèle serviteur, lui laissant à elle le soin de juger combien de temps un pareil secret devait être gardé ; car un fidèle serviteur doit songer aussi peu, par rapport à lui, à l’issue d’une commission dont il est chargé, qu’un ruban de soie ne s’inquiète des secrets de la lettre qu’il attache. Et quant à votre demande… je ne puis me refuser, quoique ce soit simplement pour satisfaire votre curiosité, à vous découvrir que ces vieilles prophéties semblent annoncer que des guerres s’allumeront dans Douglas-dale entre un haggard ou faucon sauvage, qui, je crois, est l’emblème de sir John de Walton ; et les trois étoiles, qui sont les armes de Douglas ; et je pourrais vous donner plus de renseignemens sur ces sanguinaires querelles, si je connaissais dans ces bois l’endroit qu’on nomme Bloody-sykes, car là aussi, à moins que je ne me trompe, se passeront des scènes de meurtre et de carnage entre les partisans des trois étoiles et ceux qui suivent le parti du Saxon, ou roi d’Angleterre. »

« J’ai entendu souvent, répliqua Gilbert Feuille-Verte, nommer ainsi un certain lieu par les naturels du pays ; cependant ce serait en vain que nous chercherions à découvrir l’endroit précis, car ces rusés d’Ecossais nous cachent avec soin tout ce qui concerne la géographie de leur contrée, comme disent les savans ; mais nous pouvons mentionner ici Bloody-sykes, Bottomlen-myre, et d’autres lieux, comme des noms sinistres auxquels leurs traditions attachent quelque idée de guerre et de carnage. S’il vous convient, d’ailleurs, nous pouvons, en allant à l’église, essayer de trouver l’endroit qu’on appelle Bloody-sykes, que nous découvrirons du moins, j’en suis convaincu, avant que les traîtres qui méditent une attaque contre nous se trouvent en force suffisante pour l’oser. »

En conséquence, le ménestrel et l’archer, qui pendant cet entretien avaient eu tout le temps raisonnable pour se rafraîchir avec le flacon de vin, sortirent du château de Douglas, sans attendre d’autres hommes de la garnison, pour tâcher de découvrir la vallée qui portait le nom sinistre de Bloody-sykes, relativement à laquelle Feuille-Verte savait seulement qu’il avait entendu désigner un endroit sur un nom semblable, durant la partie de chasse faite sous les auspices de sir John de Walton, et qu’il était situé dans ces bois des alentours, près la ville de Douglas et non loin du château.

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Chapitre 19 Le Défi.

Hotspur. Je ne puis choisir : quelquefois il me met en colère en me parlant de la taupe et de la fourmi, de l’enchanteur Merlin et de ses prophéties, d’un dragon ailé et d’un poisson sans nageoires, d’un griffon aux ailes rognées et d’un corbeau qui mue, d’un lion couchant et d’un chat rampant, et de mille autres balivernes, au point que ma foi en est ébranlée.

SHAKSPEARE. Le roi HENRI IV.

La conversation entre le ménestrel et l’ancien archer prit naturellement une tournure assez semblable à celle d’Hostpur et de Glendower[20], et peu à peu Gilbert Feuille-Verte y prit une part plus considérable que ne semblaient le lui permettre ses habitudes et son éducation : mais la vérité était, qu’en se donnant mille peines pour se rappeler les armoiries des chefs militaires, leurs cris de guerre, leurs emblèmes et les autres signes par lesquels ils se distinguaient sur les champs de bataille, et qui devaient indubitablement être indiqués dans les rimes prophétiques, il commençait à éprouver ce plaisir que ressent presque tout le monde, quand on découvre soudain en soi une faculté dont les circonstances nécessitent l’emploi, et dont la possession augmente à ses propres yeux l’importance de celui qui se la reconnaît. Le bon sens profond du ménestrel fut certainement un peu surpris des bévues qui parfois échappaient à son compagnon, tandis qu’il était entraîné par le désir, d’une part, de faire parade de la nouvelle faculté qu’il s’était découverte, et de l’autre, de rappeler à son esprit les préventions qu’il avait nourries toute sa vie contre les ménestrels, qui, avec tout leur cortége de légendes et de fables, devaient d’autant plus probablement être faux qu’ils venaient presque tous du Nord.

Tandis qu’ils passaient d’une clairière de la forêt à une autre, le ménestrel commença à être étonné du nombre de pieux Ecossais qu’ils rencontraient et qui semblaient se diriger en toute hâte vers l’église, pour, à ce qu’il semblait par les rameaux dont ils étaient chargés, prendre part à la cérémonie du jour. A chacun d’eux l’archer adressait la parole pour leur demander s’il existait réellement un lieu appelé Bloody-sykes, et où l’on pourrait le trouver… mais tous semblaient l’ignorer ou vouloir éviter de répondre : ce à quoi ils trouvaient toujours un prétexte dans la manière dont les interrogeait le joyeux archer, qui se ressentait passablement du déjeûner qu’il venait de faire. La réponse générale était qu’on ne connaissait pas de lieux semblables, ou qu’on avait bien d’autres choses à faire le matin d’une si grande fête qu’à répondre à de frivoles questions. Enfin, lorsque dans une occasion ou deux la réponse des Ecossais approcha presque de l’insolence, le ménestrel observa qu’il y avait toujours quelque machination sous jeu quand le peuple de ce pays ne savait pas répondre honnêtement à ses supérieurs, lui d’ordinaire si disposé à le faire, et qu’ils paraissaient se rassembler en grand nombre pour le service du jour des Rameaux.

« Vous ferez sans doute, sire archer, continua le ménestrel, votre rapport au chevalier en conséquence ; car je vous promets que, si vous y manquez, je me sentirai (car la sûreté de ma maîtresse y est aussi intéressée) dans la nécessité d’exposer à sir John de Walton les circonstances qui me font concevoir des soupçons de cette affluence extraordinaire d’Ecossais, et de la malhonnêteté qui a remplacé la courtoisie habituelle de leurs manières. »

« Paix, sire ménestrel, répliqua l’archer mécontent de l’intervention de Bertram, et croyez que plus d’une fois le sort d’une armée a dépendu de mes rapports au général, qui ont toujours été clairs et précis, suivant le devoir du soldat. Votre carrière, mon digne ami, a été tout-à-fait différente de la mienne : vous n’avez eu toute votre vie à songer que d’affaires de paix, de vieilles chansons, de prophéties et autres choses sur lesquelles je ne veux pas disputer avec vous ; mais, croyez-moi, il sera dans l’intérêt de notre réputation à tous deux que nous ne cherchions pas à empiéter sur les attributions l’un de l’autre. »

« Je suis loin de vouloir le faire, répliqua le ménestrel ; mais je désirerais que nous retournassions promptement au château, afin de demander à sir John de Walton son opinion sur ce que nous venons de voir. »

« A cela, il ne peut y avoir d’objection, répartit Feuille-Verte mais si nous allions chercher le gouverneur à l’heure qu’il est, nous le trouverions prêt à se rendre à l’église de Douglas où il ne manque jamais de se trouver en des occasions comme celle-ci, avec la plus grande partie de ses officiers, pour empêcher par sa présence qu’il ne s’élève quelque tumulte, ce qui n’est nullement impossible entre les Anglais et les Ecossais. Tenons-nous en donc à notre premier projet d’assister au service divin ; et débarrassons-nous de ces bois fourrés pour prendre le chemin le plus court vers l’église de Douglas. »

« Faisons donc la plus grande diligence possible, dit le ménestrel, et avançons d’autant plus vite qu’il me semble qu’il s’est passé en ce lieu même quelque chose qui dénote que la paix chrétienne due à ce jour n’a pas été inviolablement observée. Que signifient ces gouttes de sang ? dit-il en faisant allusion à celles qui étaient tombées des blessures de Turnbull… Pourquoi la terre a-t-elle gardé ces empreintes profondes, ces pas d’hommes armés qui avançaient et reculaient, sans doute, suivant les chances d’une lutte terrible et acharnée ? »

« Par Notre-Dame, s’écria Feuille-Verte, je dois avouer que vous voyez clair. De quoi étaient donc faits mes yeux quand ils vous ont permis d’être le premier à découvrir ces indices de combat ? Voici une plume d’un panache bleu que j’aurais dû me rappeler, puisque mon chevalier l’a pris, ou du moins m’a permis de le lui attacher à son casque ce matin en signe du retour de l’espérance, à cause de son aimable couleur. Mais la voici à terre, et, si je ne me trompe, arrachée par une main ennemie. Allons, camarade, à l’église !… à l’église !… et vous verrez la manière dont je saurai secourir de Walton en cas de danger. »

Il se dirigea donc vers la ville de Douglas, y entra par la porte du sud, et remonta la rue dans laquelle sir Aymer de Valence avait chargé le fantôme.

Nous pouvons maintenant dire plus complétement que l’église de Douglas avait été originairement un superbe édifice gothique dont les tours, s’élevant de beaucoup au dessus des murailles de la ville, témoignaient de la grandeur de sa construction première. Elle était alors en partie ruinée ; et la petite portion d’espace libre qui fût encore consacré au service de la religion se trouvait être l’aile de famille où les anciens lords de Douglas se reposaient des fatigues du monde et des travaux de la guerre. De l’esplanade, située en face de l’édifice, leurs yeux purent suivre une grande partie du cours de la rivière Douglas qui se rapprochait de la ville vers le sud-ouest, bordée par une ligne de collines capricieusement variées de formes, et, en plusieurs endroits, couvertes de bois taillis qui descendaient vers la vallée et formaient une espèce de bois épais et fourré dont la ville était environnée. La rivière elle-même, coulant à l’ouest autour de la ville, et de là se dirigeant vers le nord, entretenait le grand lac ou pièce d’eau artificielle dont nous avons déja parlé. Grand nombre d’Ecossais, portant des branches de saule ou d’if pour représenter les rameaux qui étaient l’emblème du jour, semblaient attendre, dans le cimetière, l’arrivée de quelque personne d’une sainteté remarquable, ou une procession de moines et de religieux venant assister à la cérémonie du jour. Au moment ou Bertram et son compagnon entraient dans le cimetière, lady de Berkely, qui suivait sir John de Walton à l’église, après avoir été témoin de son combat singulier avec le jeune chevalier de Douglas, aperçut son fidèle ménestrel, et résolut aussitôt de rentrer dans la compagnie de cet ancien serviteur de sa maison, et de ce confident de ses aventures, comptant bien qu’elle serait ensuite rejointe par sir John de Walton, avec une force suffisante pour garantir sa sûreté, car elle ne doutait pas que son premier soin fût de le faire. Elle s’écarta donc du chemin par lequel elle avançait, et se dirigea vers l’endroit où Bertram et sa nouvelle connaissance, Feuille-Verte, s’occupaient à questionner des soldats anglais que le service divin avait amenés aussi vers l’église.

Lady Augusta Berkely parvint cependant à dire en particulier à son fidèle serviteur et guide : « Ne faites pas attention à moi, ami Bertram, mais tâchez, s’il est possible, que nous ne soyons plus séparés l’un de l’autre. » Cet avis donné, elle ne tarda point à remarquer qu’il était compris par le ménestrel, qui porta aussitôt ses regards autour de lui, la suivant des yeux, tandis que, enveloppée dans son manteau de pèlerin, elle se retirait lentement vers une autre partie du cimetière, et semblait attendre que, se détachant de Feuille-Verte, Bertram trouvât moyen de venir la rejoindre.

Rien en vérité ne pouvait affecter plus vivement le fidèle ménestrel que le mode singulier de communication qui lui apprenait que sa maîtresse était, saine et sauve, libre de diriger ses propres mouvemens, et, à ce qu’il espérait, disposée à se soustraire aux périls qui l’entouraient, en Ecosse, par une retraite immédiate vers son propre pays et ses domaines. C’eût été avec joie qu’il se serait approché d’elle, et qu’il l’aurait rejointe ; mais elle réussit à l’avertir, par un signe, de n’en rien faire, tandis qu’en même temps, il craignait un peu les conséquences qui pourraient s’en suivre si elle était reconnue par Feuille-Verte, qui pourrait sans doute juger convenable de s’immiscer dans leur affaire afin de gagner les bonnes graces du chevalier qui commandait la garnison. Cependant le vieil archer continuait sa conversation avec Bertram, tandis que celui-ci, comme bien des gens en pareille situation, souhaitait de tout son cœur que son compagnon, bien intentionné, eût été à cent toises sous terre, pour qu’il lui fût possible de rejoindre sa maîtresse ; mais tout ce qu’il pouvait faire, c’était de se rapprocher d’elle autant que possible sans exciter de soupçons.

« Je vous prie, digne ménestrel, dit Feuille-Verte après avoir prudemment regardé autour de lui, reprenons le sujet dont nous causions avant d’être arrivés ici. N’est-ce pas votre opinion que les Ecossais ont fixé cette matinée même pour quelqu’une des dangereuses tentatives qu’ils ont tant de fois renouvelées, et contre lesquelles se tiennent si bien en garde les gouverneurs placés dans cette province de Douglas par notre bon roi Edouard, notre légitime souverain ? »

« Je ne puis voir, répliqua le ménestrel, sur quels fonde-mens vous établissez une pareille crainte, ni ce qui vous semble ici, dans ce cimetière, différent de ce que vous me disiez en venant ici, lorsque vous aviez l’air de me mépriser, parce que je m’abandonnais à des soupçons du même genre. »

« Ne voyez-vous pas, reprit l’archer, la multitude de gens à étranges figures et à déguisemens divers qui se pressent dans ces antiques ruines, ordinairement si solitaires ? Voici là assis, par exemple, un jeune homme qui semble vouloir éviter les regards, et dont les vêtemens, je le jurerais, n’ont jamais été taillés en Ecosse. »

« Et si c’est un pèlerin anglais, répliqua le ménestrel, en voyant que l’archer lui désignait du doigt lady Augusta de Berkely, il présente assurément moins matière à soupçon. »

« Je n’en sais rien, dit le vieux Feuille-Verte, mais je pense qu’il sera de mon devoir d’avertir sir John de Walton, si je puis le joindre, qu’il se trouve ici bien des gens qui, à en juger par leur mine, n’appartiennent ni à la garnison ni à cette partie de la contrée. »

« Considérez, dit Bertram, avant de porter une telle accusation contre ce pauvre jeune homme, et de l’exposer à toutes les conséquences qui doivent nécessairement résulter d’un soupçon d’une telle nature, combien de circonstances particulières à cette époque peuvent engager à des actes de dévotion. Non seulement c’est l’anniversaire de l’entrée triomphante du fondateur de la religion chrétienne à Jérusalem, mais ce jour même est appelé Dominica confitentium, ou Dimanche des confesseurs, et les palmes, ou les rameaux d’if ou de saule, qui les remplacent et qui sont distribuées aux prêtres sont solennellement réduites en cendres, que les prêtres distribuent ensuite aux fidèles le mercredi des cendres de l’année suivante, rites et cérémonies qui sont toujours observés dans notre pays, par ordre de l’Eglise, et vous ne pouvez pas, digne archer, vous ne pouvez pas, sans crime, poursuivre, comme coupable de méditer des projets contre votre garnison, des gens qui peuvent justifier leur présence ici par leur désir d’assister aux cérémonies du jour. Et voyez-vous cette nombreuse procession qui approche avec bannière et croix, et qui se compose sans doute de quelque ecclésiastique de haut rang et de sa suite ? Demandons d’abord qui il est, et probablement nous trouverons, dans son nom et sa dignité, une garantie suffisante de la conduite pacifique et régulière de ceux que la piété a réunis en ce jour dans l’église de Douglas. »

Feuille-Verte demanda donc le nom du personnage que son compagnon désirait connaître, et reçut pour réponse que le saint homme qui s’avançait en tête de la procession n’était autre que le diocésain du district, l’archevêque de Glasgow, qui était venu honorer de sa présence les cérémonies par lesquelles ce jour devait être sanctifié.

Le prélat pénétra donc dans l’enceinte du cimetière ruiné, précédé de ses porte-croix, et suivi d’une nombreuse multitude portant des branches d’if et d’autres arbres toujours verts qui pour cette fête remplaçaient les palmes. Le saint père donnait en passant sa bénédiction, accompagnée de signes de croix, qui était reçue avec de pieuses exclamations par ceux des fidèles qui l’entouraient. « C’est à vous, révérend père, que nous demandons le pardon de nos fautes, et que nous désirons humblement les confesser, afin que nous puissions en obtenir ensuite la rémission au ciel ! »

Ce fut ainsi que se réunirent la congrégation et le dignitaire ecclésiastique, échangeant de pieux saluts, et ne paraissant songer qu’aux rites du jour. Les acclamations, de la foule se mêlaient à la voix sonore du prêtre qui officiait suivant le rituel sacré, le tout formant une scène qui, conduite avec la pompe et le cérémonial catholiques, n’était pas moins édifiante qu’imposante.

L’archer, en voyant le zèle, avec lequel la foule réunie dans le cimetière, aussi bien que les fidèles de l’Eglise, en sortir précipitamment, et venir, avec un air de triomphe saluer l’évêque du diocèse, fut presque honteux des soupçons qu’il avait conçus sur la sincérité des intentions du digne prélat en venant célébrer la fête. Profitant d’un accès de dévotion, peut-être assez extraordinaire chez le vieux Feuille-Verte qui en ce moment s’était avancé lui-même pour recueillir sa part des bénédictions que dispensait le prélat, Bertram s’esquiva d’auprès de son ami l’Anglais ; et, se glissant à côté de lady Augusta, échangea avec elle, par un serrement de main, une félicitation réciproque de se retrouver réunis. A un signe du ménestrel, ils se retirèrent dans l’intérieur de l’église, de manière à n’être point remarqués dans la foule, chose qui leur fut d’autant plus facile qu’il régnait une ombre assez épaisse dans certaine partie de l’édifice.

Le corps de l’église, dévastée comme elle l’était, et pour ainsi dire tapissée des trophées d’armes des derniers seigneurs de Douglas, ressemblait plutôt à des ruines profanées par le sacrilége qu’à l’enceinte d’un lieu saint : cependant l’on pouvait voir que des préparatifs avaient été faits pour la cérémonie du jour. A l’extrémité de la nef était suspendu le grand écusson du comte de Douglas qui était récemment mort prisonnier en Angleterre. Autour de cet écusson étaient placés les plus petits écus de ses seize ancêtres, et une épaisse ombre noire était répandue par l’ensemble de ce trophée, où ne brillaient que l’éclat des couronnes et le reflet de certaines armoiries moins sombres que les autres, d’après les règles du blason. Je n’ai pas besoin de dire que, sous d’autres rapports, l’église était tristement délabrée, car c’était l’endroit même où sir Aymer de Valence avait eu une entrevue avec le vieux fossoyeur, et où maintenant, après avoir réuni, dans un coin séparé, quelques unes des troupes de soldats épars qu’il avait rassemblées et amenées à l’église, il se tenait en alerte et semblait prêt à une attaque aussi bien en plein jour qu’au milieu de la nuit. Cette vigilance était d’autant plus nécessaire que sir John de Walton paraissait occupé à chercher d’un lieu à un autre, comme s’il ne pouvait découvrir l’objet qu’il cherchait, et qui, comme le lecteur le comprendra aisément, n’était autre que lady Augusta de Berkely qu’il avait perdue de vue au milieu de la foule. Dans la partie orientale de l’église était élevé un autel temporaire, à côté duquel, revêtu de ses ornemens sacerdotaux, l’archevêque de Glasgow avait pris place avec les prêtres et les différentes personnes qui composaient son cortége épiscopal. Sa suite n’était ni nombreuse ni richement habillée, et le costume du prélat lui-même n’était guère propre à donner une haute idée de la richesse et de la dignité de l’épiscopat. Cependant depuis qu’il avait déposé sa croix d’or à l’ordre sévère du roi d’Angleterre, celle de simple bois qu’il avait prise en place n’avait pas moins d’autorité et ne commandait pas moins le respect parmi le clergé et le peuple du diocèse.

Les différentes personnes, Ecossaises de nation, alors rassemblées autour de lui, semblaient épier ses mouvemens, comme ceux d’un saint descendu du ciel ; et les Anglais attendaient, frappés d’un muet étonnement, comme s’ils eussent craint qu’à quelque signal inopinée une attaque fût tentée contre eux, soit par les puissances de la terre ou du ciel, soit par les unes et les autres. En effet tel était le dévouement des membres du haut clergé d’Ecosse, aux intérêts du parti de Bruce, que les Anglais ne leur permettaient qu’à peine de prendre part même aux cérémonies de l’église qui étaient de leur domaine particulier : aussi la présence de l’archevêque de Glasgow, officiant un jour de si grande fête dans l’église de Douglas, était une circonstance assez rare, et qui ne pouvait manquer d’exciter la surprise et les soupçons. Cependant un concile de l’église avait récemment enjoint aux premiers prélats écossais de remplir leur devoir le jour de la fête des Rameaux, et ni les Anglais ni les Ecossais ne voyaient cette cérémonie avec indifférence. Le silence inaccoutumé qui régnait dans l’église remplie, à ce qu’il semblait, de personnes dont les vues, les espérances, les désirs et les vœux étaient différens, ressemblait à un de ces calmes solennels qui souvent précèdent le choc des élémens, et qui sont bien connus pour être les présages de quelque terrible convulsion de la nature. Tous les animaux, suivant leurs instincts divers, expriment leur sentiment de la tempête qui approche ; les troupeaux, les daims et les autres habitans des forêts se retirent dans leurs retraites les plus profondes ; les brebis s’empressent de regagner leur parc ; et la lourde stupeur de toute la nature, soit animée soit inanimée, présage qu’elle se réveillera bientôt par un bouleversement et un choc général, quand l’éclair livide sifflera de manière à répondre dignement aux roulemens du tonnerre.

C’était ainsi que, plongés dans un profond silence, ceux qui s’étaient rendus à l’église en armes à l’appel de Douglas épiaient et attendaient à chaque instant un signal d’attaque, tandis que les soldats de la garnison anglaise, convaincus des mauvaises dispositions des Ecossais à leur égard, croyaient à chaque instant qu’ils allaient entendre le cri bien connu de « arcs et bills ! » donner le signal d’un combat général ; et les deux partis, se regardant l’un l’autre avec fierté, semblaient préparés à la lutte fatale.

Malgré la tempête qui paraissait à chaque moment prête à éclater, l’archevêque de Glasgow continuait de s’acquitter avec la plus grande solennité des cérémonies particulières à la fête ; il s’arrêtait de temps à autre pour regarder la multitude, comme calculant si les turbulentes passions de ceux qui l’entouraient pourraient être contenues assez long-temps pour qu’il lui fût possible de remplir jusqu’au bout ses fonctions d’une manière convenable au lieu et à la circonstance. Le prélat venait enfin d’achever l’office, lorsqu’une personne, s’avançant vers lui d’un air solennel et sombre, demanda au révérend père s’il ne pourrait pas consacrer quelques instans à porter ses consolations spirituelles à un homme qui gisait mourant des suites d’une blessure, non loin de là.

L’ecclésiastique acquiesça tout de suite à cette demande, au milieu d’un silence morne qui, lorsqu’il examinait les sourcils froncés d’une partie au moins des assistans, lui faisait craindre que cette fatale journée ne finît pas d’une manière paisible. Le père fit signe au messager de lui montrer le chemin et alla remplir son devoir, accompagné de quelques hommes qui passaient pour être partisans de Douglas.

Il y eut alors quelque chose de très frappant, sinon de suspect, dans l’entrevue qui se passa. Sous une voûte souterraine était déposé le corps d’un homme grand et vigoureux, dont le sang coulait en abondance par deux ou trois larges blessures, et se répandait sur les bottes de paille qui lui servaient de lit, tandis que ses traits exprimaient un mélange de courage et de férocité, qui semblait même prêt à se changer en une expression plus sauvage.

Le lecteur aura sans doute déja pensé que le personnage en question n’était autre que Michel Turnbull qui, blessé dans la rencontre du matin, avait été laissé par quelques uns de ses amis sur la paille qu’on lui avait arrangée en forme de lit, pour y vivre ou y mourir, comme il plairait à Dieu. Le prélat, dès son entrée sous la voûte, ne perdit pas de temps à appeler l’attention du blessé sur l’état de ses affaires spirituelles, et à lui administrer les secours que l’église ordonne de donner aux pécheurs mourans. Les paroles qu’ils échangeaient ensemble avaient ce caractère grave et sévère que doit avoir la conversation d’un père spirituel et d’un pénitent, quand tout un monde disparaît aux yeux du pécheur, et qu’un autre monde se développe devant lui dans toutes ses terreurs, et crie à l’oreille du coupable le châtiment que les actions qu’il a faites durant sa vie mortelle doivent nécessairement le porter à attendre. C’est un des plus solennels entretiens que puissent avoir ensemble deux êtres de la terre, et le caractère intrépide de cet habitant de la forêt de Jedwood aussi bien que l’expression bienveillante et pieuse du vieil ecclésiastique augmentaient beaucoup le caractère touchant de cette scène.

« Turnbull, dit l’homme de Dieu, j’espère que vous me croirez si je vous dis que le cœur me saigne de vous voir amené dans un tel état par des blessures que (et c’est mon devoir de vous le dire) vous devez considérer comme mortelles. »

« La chasse est-elle donc finie ? répliqua l’homme de Jedwood avec un soupir. Peu m’importe, bon père, car je crois m’être comporté comme il convient à un brave chasseur, et que la vieille forêt n’a point par ma faute perdu de sa réputation pour l’art de poursuivre et de réduire le gibier aux abois ; et même, dans cette dernière affaire, il me semble que ce beau chevalier anglais n’aurait point remporté un pareil avantage si le terrain où nous avons combattu eût été égal pour l’un et pour l’autre, ou si j’eusse été prévenu de son attaque. Mais il sera reconnu par tous ceux qui prendront la peine de l’examiner, que le pied du pauvre Michel Turnbull a glissé deux fois durant le combat, et qu’autrement il ne serait pas ici gisant dans l’agonie de la mort, tandis qu’au contraire cet homme du sud serait probablement mort comme un chien sur cette paille sanglante, en ma place. »

L’évêque répliqua en engageant son pénitent à renoncer à ces idées de vengeance et de mort, et à tâcher plutôt de réfléchir au grand voyage dont le moment ne tarderait pas à arriver.

« Oh ! répondit le blessé, vous, mon père, vous savez indubitablement mieux que moi ce qu’il convient que je fasse ; cependant il me semble que j’aurais été en faute si j’avais différé jusqu’à ce jour pour faire l’examen de ma vie, et je ne suis pas homme à nier que la mienne n’ait été sanglante et désespérée. Mais vous m’accorderez que je n’en ai jamais voulu à un brave ennemi de ce qu’il m’a fait souffrir, et que je suis un de ces hommes qui, nés en Ecosse, et enflammés d’un amour bien naturel pour leur pays, n’ont point dans ces derniers temps préféré au casque de fer la toque et la plume, et n’ont pas été tant en rapport avec tels livres de prières qu’avec des lames nues ; et vous savez vous-même, mon père, si, dans notre résistance à l’usurpation anglaise, nous n’avons pas toujours eu l’approbation des fidèles prélats de l’Eglise écossaise, et si on ne nous a point exhortés à prendre les armes et à nous en servir pour l’honneur de notre roi d’Ecosse et la défense de nos propres droits. »

« Assurément, dit le prélat, telles ont été nos exhortations à nos compatriotes opprimés, et je ne vous enseigne pas à présent une doctrine contraire ; néanmoins, aujourd’hui que j’ai du sang autour de moi et un homme qui se meurt sous mes yeux, j’ai besoin de souhaiter de ne pas être sorti de la véritable route, de n’avoir pas ainsi contribué à égarer les autres. Puisse le ciel me pardonner si je l’ai fait, puisque je n’ai à alléguer que ma sincère et bonne intention en excuse du conseil erroné que je vous ai donné, à vous ainsi qu’à d’autres, touchant ces guerres. Je reconnais qu’en vous excitant à teindre vos épées dans du sang, j’ai violé jusqu’à un certain point le caractère de ma profession qui défend et de répandre le sang et de faire que d’autres le répandent. Puisse le ciel nous mettre à même de remplir nos devoirs et de nous repentir de nos erreurs, particulièrement de celles qui ont occasioné la mort ou le malheur de nos semblables ! et surtout, puisse le chrétien mourant reconnaître ses erreurs, et se repentir avec sincérité d’avoir fait à autrui ce qu’il n’aurait pas voulu qu’il lui fût fait ! »

« Quant à cette affaire, répliqua Turnbull, je n’ai jamais vu le temps où je n’aie pas été prêt à échanger un coup avec l’homme le plus courageux du monde ; et si je n’ai pas toujours manié l’épée, c’est parce que j’avais appris à faire usage de la hache d’armes de Jedwood, que les Anglais appellent pertuisane, et qui ne diffère guère, suivant moi, de l’épée ni du poignard. »

« La différence n’est pas grande, sans doute, dit l’évêque ; mais je crains, mon ami, que la mort donnée avec ce que vous appelez la hache de Jedwood ne vous vaille aucun privilége sur celui qui exécute la même action et commet le même mal avec toute autre arme. »

« A coup sûr, digne père, répliqua le pénitent, je dois convenir que l’effet des armes est le même, en ce qui concerne l’homme qui reçoit le coup ; mais je demanderai à votre science pourquoi un homme de Jedwood ne se servirait pas, comme c’est l’usage dans son pays, d’une hache de Jedwood, qui est, ainsi que le nom l’indique, l’arme offensive propre à ce pays ? »

« Le crime de meurtre, répondit l’évêque, ne consiste pas dans l’arme avec laquelle le crime est commis, mais dans le mal que le meurtrier fait à son semblable, et dans le désordre qu’il introduit au sein de la création paisible et régulière du roi des cieux ; et c’est en vous repentant de ce crime que vous pouvez plus spécialement espérer fléchir le ciel irrité de vos offenses, et en même temps échapper aux conséquences qu’aura, suivant les saintes Ecritures, pour celui qui l’aura versé, l’effusion du sang. »

« Mais, bon père, répliqua le blessé, vous savez aussi bien que personne que, dans cette compagnie et même dans cette église, il y a des vingtaines d’Ecossais et d’Anglais sur le qui-vive, qui ne sont pas tant venus ici pour remplir les devoirs religieux de ce jour, que littéralement pour s’arracher la vie les uns aux autres, et donner un nouvel exemple de l’horreur des guerres que se font l’une à l’autre les deux portions de la Bretagne. Quelle conduite doit donc tenir un pauvre homme comme moi ? Ne dois-je pas lever contre l’Anglais cette main que je puis encore, ce me semble, rendre passablement redoutable… ou faut-il, pour la première fois de ma vie, que j’entende pousser le cri de guerre et que mon épée ne prenne point sa part de carnage ? Il me semble qu’il me serait difficile, peut-être tout-à-fait impossible de m’y résoudre ; mais si telle est la volonté du ciel et votre avis, très révérend père, il vaut incontestablement mieux que je cède à vos conseils, comme à ceux d’un homme qui a l’autorité et le droit de nous tirer d’embarras dans les occasions critiques, ou, comme l’on dit, dans le cas de conscience. »

« C’est indubitablement mon devoir, répliqua l’archevêque, comme je vous l’ai déja dit, de ne pas donner lieu en ce jour à ce qu’il y ait effusion de sang ou infraction de paix ; et je dois vous recommander, comme à mon pénitent, sur le salut de votre ame, de ne pas occasioner ces deux grands malheurs, soit personnellement soit en excitant les autres à le faire ; car, en suivant une autre route, vous et moi, j’en suis certain, nous agirions d’une manière indigne et coupable. »

« Je tâcherai de penser ainsi, révérend père, répondit le chasseur : néanmoins j’espère qu’au ciel on se rappellera en ma faveur que je suis le premier homme portant le surnom de Turnbull, ainsi que le propre nom du prince des archanges lui-même, qui ait jamais été capable de supporter l’affront de voir un Anglais tirer une épée en sa présence, sans avoir été par là provoqué à dégainer aussi la sienne et à courir sur lui. »

« Prenez garde, mon fils, répliqua le prélat de Glasgow, et remarquez qu’en ce moment même vous n’êtes pas fidèle aux résolutions que vous venez tout-à-l’heure de prendre, après de sérieuses et justes considérations. Ne ressemblez donc pas, ô mon fils ! à la truie qui s’est vautrée dans la houe, et qui, après avoir été lavée, court se souiller de nouveau, et revient plus sale qu’elle n’était auparavant. »

« Eh bien ! révérend père, repartit le blessé, quoiqu’il semble presque contre nature que des Ecossais et des Anglais se rencontrent sans faire un échange de coups, je tâcherai néanmoins très sincèrement de ne fournir aucune occasion de querelle, et, s’il est possible, de ne pas saisir celles qui pourront m’être fournies par d’autres. »

« En agissant ainsi, répliqua l’évêque, vous réparerez au mieux la violation que vous avez commise à la loi de Dieu. En d’autres occasions, vous empêcherez toute cause de querelle entre vous et vos frères du Sud, et vous échapperez à cette tentation de répandre le sang, si commune à notre époque et à notre génération. Et ne pensez pas que je vous impose, par ces admonitions, un devoir plus difficile qu’il ne faut pour que vous l’accomplissiez comme homme et comme chrétien. Je suis moi-même homme, Ecossais, et, comme tel, je me sens offensé de l’injuste conduite des Anglais envers notre patrie et notre souverain ; et pensant comme vous pensez, je sais combien vous devez souffrir quand vous êtes obligé de vous soumettre à des insultes nationales sans vengeance ni représailles. Mais ne nous imaginons pas être les agens de cette légitime vengeance que le ciel a spécialement déclarée être son attribut propre. N’oublions pas, tandis que nous voyons et sentons les injustices dont notre pays est accablé, n’oublions pas que nos propres invasions, nos embuscades, nos surprises ont été aussi fatales aux Anglais que leurs attaques et leurs excursions l’ont été pour nous : en un mot, que les malheurs survenus au nom des croix de Saint-André et de Saint-George ne soient plus considérés comme des motifs de guerre pour les habitans des deux pays limitrophes, au moins pendant les fêtes de la religion ; mais comme elles sont l’une et l’autre des signes de rédemption, que, de même, elles indiquent plutôt l’oubli et la paix de part et d’autre. »

« Je consens, répondit Turnbull, à m’abstenir de toute offense envers autrui, et je m’efforcerai même de ne point garder rancune à celles des autres, dans l’espérance d’amener en ce monde un état de choses heureux et tranquille, tel que vos paroles, révérend père, me le font augurer. » Tournant alors son visage vers la muraille, l’habitant des frontières attendit avec fermeté l’arrivée de la mort, et l’évêque la lui laissa contempler.

Les pacifiques dispositions que le prélat avait inspirées à Michel Turnbull s’étaient en quelque sorte répandues parmi les assistans qui avaient écouté avec une crainte religieuse l’exhortation spirituelle à suspendre toute haine nationale et à demeurer en trève et en amitié l’un avec l’autre ; mais le ciel avait décrété que la querelle nationale, dans laquelle tant de sang avait été déja versé, occasionerait encore dans ce jour un combat à mort.

D’éclatantes fanfares de trompettes, paraissant venir de dessous terre, retentirent alors dans l’Eglise, et éveillèrent l’attention des soldats et des fidèles qui s’y trouvaient réunis. La plupart de ceux qui entendirent ces sons belliqueux portèrent la main à leurs armes, pensant qu’il était inutile d’attendre plus long-temps le signal de l’action. Des voix grossières, de rudes exclamations, le frottement des épées sortant des fourreaux, ou leur cliquetis contre les autres pièces des armures, présagèrent d’une manière terrible l’attaque qui, néanmoins, fut retardée d’un instant par les exhortations de l’archevêque. Un second bruit de trompettes résonna, et la voix d’un héraut fit la proclamation suivante.

« … Attendu que beaucoup de nobles poursuivans de chevalerie sont présentement assemblés dans l’église de Douglas ; attendu qu’il existe entre eux des causes ordinaires de querelles et de débats pour leur mérite comme chevaliers, en conséquence, les chevaliers écossais sont prêts à combattre tel nombre de chevaliers anglais qui pourra être convenu, pour soutenir soit la beauté supérieure de leurs dames, soit la querelle nationale dans toutes ses branches, soit sur tout autre point de contestation qu’ils peuvent avoir à vider, et qui seront jugés, par les deux partis, motifs suffisans de querelle ; et les chevaliers qui seront assez malheureux pour succomber dans cette lutte renonceront à poursuivre davantage leurs querelles ou à porter désormais les armes, outre les autres conditions qui pourront être déterminées, comme conséquences de la défaite, par un conseil des chevaliers présens dans la susdite église de Douglas. Mais surtout un nombre quelconque d’Ecossais, depuis un jusqu’à vingt, soutiendra la querelle qui a déja tant coûté de sang, relativement à la mise en liberté de lady Augusta de Berkely, et à la reddition du château de Douglas à son propriétaire ici présent. C’est pourquoi on requiert des chevaliers anglais qu’ils donnent leur consentement à ce qu’une pareille épreuve de courage ait lieu ; et, d’après les règles de la chevalerie, ils ne peuvent refuser sans perdre entièrement leur réputation de valeur, et sans s’exposer à voir diminuer tel autre degré d’estime qu’un courageux poursuivant d’armes doit vouloir se concilier, tant aux yeux des braves chevaliers de son propre pays qu’à ceux des autres. »

Ce défi inattendu réalisa les craintes les plus exagérées de ceux qui n’avaient vu qu’avec méfiance en ce jour la réunion extraordinaire des partisans de la maison de Douglas. Après un court intervalle de silence, les trompettes sonnèrent encore bruyamment, et la réponse des chevaliers anglais fut faite en ces termes.

« A Dieu ne plaise que les droits et les priviléges des chevaliers anglais et la beauté de leurs damoiselles ne soient pas soutenus par les enfans de l’Angleterre, ou que ceux des chevaliers anglais qui sont ici rassemblés montrent la moindre hésitation à accepter cette offre de combat, fondée soit sur la beauté supérieure de leurs dames, soit sur les causes de dispute qui existent entre les deux nations, pour l’un ou l’autre desquels motifs, ou pour tous les deux, les chevaliers d’Angleterre ici présens sont prêts à combattre aux termes du susdit cartel ; tant que leurs épées et leurs lances le leur permettront, sauf et excepté, pourtant, la reddition du château de Douglas, qui ne peut être rendu qu’au roi d’Angleterre, ou à ceux agissant par son ordre. »

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Chapitre 20 La Reddition du Château.

Poussez le terrible cri de guerre ; que les champions partent, et que chacun fasse bravement son devoir, et Dieu défendra la bonne cause… Saint André ! Ils pouvaient pousser trois fois ce cri, et le poussaient de toutes leurs forces ; puis ils marchèrent contre les Anglais, comme je vous l’ai bien dit. Nos Anglais leur répondirent en criant Saint George, le brave chevalier de nos dames ! Ils criaient ainsi de toutes leurs forces en répétant trois fois ce cri.

Vieille Ballade.

La crise extraordinaire mentionnée dans le chapitre précédent fut cause, comme on peut bien le supposer, que les chefs des deux partis renoncèrent alors à toute dissimulation, et déployèrent toutes leurs forces en rangeant en bataille leurs partisans respectifs. On vit alors le célèbre chevalier de Douglas tenir conseil avec sir Malcolm Fleming et d’autres illustres cavaliers.

Sir John de Walton, dont l’attention avait été éveillée par la première fanfare de trompette, tandis qu’il cherchait avec inquiétude à assurer une retraite à lady Augusta, s’occupa aussitôt du soin de rassembler ses hommes, soin dans lequel il fut secondé par l’active amitié du chevalier de Valence.

Lady de Berkely ne se montra nullement intimidée de ces préparatifs de combat. Elle s’avança suivie de près par le fidèle Bertram, et une femme en costume de cavalier, dont la figure, quoique soigneusement cachée, n’était autre que celle de l’infortunée Marguerite de Hautlieu, dont les pires craintes s’étaient réalisées quant à l’infidélité du chevalier son amant.

Suivirent quelques instans de silence, qu’aucune des personnes présentes n’osait prendre sur elle de rompre.

Enfin le chevalier de Douglas s’avança, et dit à haute voix :

« Je désirerais savoir si sir John de Walton attend la permission de James de Douglas pour évacuer son château, sans perdre davantage une journée que nous pourrions employer à combattre, et s’il lui faut le consentement et la protection de Douglas pour le faire ? »

Le chevalier de Walton tira son épée : « Je tiens le château de Douglas, dit-il, et je le défendrai contre l’univers entier… Jamais d’ailleurs je ne demanderai à personne ce que je puis m’assurer par ma seule épée. »

« Je suis des vôtres, sir John, dit Aymer de Valence, et je vous soutiendrai en bon camarade contre quiconque peut nous chercher querelle. »

« Courage, noble Anglais ! dit la voix de Feuille-Verte, prenez vos armes au nom de Dieu. Arcs et bills ! arcs et bills ! Un messager nous apporte la nouvelle que Pembroke est en marche venant des frontières d’Ayrshire, et qu’il nous aura rejoints avant une demi-heure. Au combat, vaillans Anglais ! Valence à la rescousse ! et vive le brave comte de Pembroke !

Les Anglais qui se trouvaient dans l’église et à l’entour ne tardèrent pas un instant à prendre les armes, et de Walton criant de toutes ses forces : « Je conjure Douglas de songer à la sûreté des dames ! » Il se fraya un passage vers la porte de l’église, les Ecossais se trouvant incapables de résister à l’impression de terreur qui s’empara d’eux à la vue de cet illustre chevalier, secondé par son frère d’armes, qui tous deux avaient été si long-temps la terreur du pays. Cependant il se pouvait que de Walton eût réussi à sortir tout-à-fait de l’église s’il n’eût été courageusement arrêté par le jeune fils de Thomas Dikson d’Hazelside, tandis que son père recevait de Douglas l’ordre de veiller à ce que les dames étrangères ne souffrissent aucun mal durant le combat qui, long-temps suspendu, allait enfin s’engager.

Durant ce temps-là, de Walton jetait les yeux sur lady Augusta avec un vif désir de voler à son secours ; mais il fut obligé de reconnaître qu’il pourvoirait mieux à sa sûreté en la laissant sous la protection de l’honneur de Douglas.

En attendant, le jeune Dickson frappait coups sur coups, demandant à son courage, malgré son extrême jeunesse, tous les efforts dont il était capable pour conquérir la gloire réservée au vainqueur du célèbre de Walton.

« Jeune fou, dit enfin sir John, qui avait d’abord épargné le pauvre garçon, reçois donc la mort d’une noble main, puisque tu la préfères à des jours longs et paisibles. »

« Peu m’importe, répliqua le jeune Ecossais d’une voix mourante ; j’ai vécu assez long-temps, puisque je vous ai si long-temps retenu à la place où vous êtes maintenant. »

Le jeune homme disait vrai ; car, au moment même où il tombait pour ne plus se relever, Douglas le remplaça, et, sans dire un seul mot, renouvela avec de Walton ce formidable combat singulier où ils avaient déja fait preuve de tant de courage, et qu’ils recommencèrent avec un redoublement de furie. Sir Aymer de Valence alla se placer à gauche de son ami de Walton, et semblait désirer qu’un partisan de Douglas vint se joindre à son chef pour qu’il pût lui-même prendre part à l’action ; mais ne voyant personne qui semblât disposé à le satisfaire, il modéra son envie, et demeura simple spectateur, bien contre son gré. Enfin il sembla que Fleming, qui se tenait au premier rang des chevaliers écossais, voulût se mesurer avec de Valence. Aymer lui-même, brûlant du désir de se battre, s’écria enfin : « Infidèle chevalier de Boghall ! en avant, et défendez-vous contre l’imputation d’avoir abandonné la dame de vos amours et de faire la honte de la chevalerie ! »

« Ma réponse, dit Fleming, même à une insulte moins grave pend à mon côté. » En un instant une épée était dans sa main, et même les guerriers les plus habiles qui étaient spectateurs eurent peine à suivre des yeux une lutte qui ressembla plutôt à une tempête dans un pays de montagnes qu’au cliquetis de deux épées qui frappent et qui parent, qui tour à tour attaquent ou repoussent.

Leurs coups se succédaient avec une effrayante rapidité ; et quoique les deux combattans ne pussent pas, comme Douglas et de Walton, conserver un certain degré de réserve, fondé sur le respect que ces chevaliers avaient l’un pour l’autre, cependant au défaut d’art suppléait chez de Valence et Fleming une fureur qui rendait l’issue du combat presque aussi incertaine.

Voyant leurs supérieurs ainsi engagés dans une lutte de désespoir, les partisans, suivant l’usage, restèrent immobiles de part et d’autre, et les regardèrent avec le respect qu’ils portaient comme par instinct à leurs commandans et leurs chefs de guerre. Une femme ou deux avaient été cependant attirées, suivant la nature de leur sexe, par leur compassion envers ceux qui étaient déja tombés victimes des chances de la guerre. Le jeune Dickson, qui rendait le dernier soupir sous les pieds des combattans, fut en quelque sorte arraché au tumulte par lady de Berkely, de la part de qui cette action parut d’autant moins étrange qu’elle portait encore son habit de pèlerin, et qui essayait vainement d’attirer l’attention du père du jeune homme par la triste tâche qu’elle s’était imposée.

« Ne vous embarrassez pas, madame, de ce qui est irréparable, dit le vieux Dickson, et ne distrayez pas votre attention et la mienne du soin de votre sûreté, que c’est le désir de Douglas de garantir, et que, s’il plaît à Dieu et à sainte Bride, je considère comme mise par mon commandant sous ma responsabilité. Croyez-moi, la mort de ce jeune homme ne sera point oubliée, quoique ce ne soit pas à présent le moment de s’en souvenir. Le temps des souvenirs viendra, et avec ce temps l’heure de la vengeance. »

Ainsi parlait le sombre vieillard, détournant les yeux du corps sanglant qui gisait à ses pieds, modèle de beauté et de force. Après y avoir jeté un dernier et triste regard, il s’éloigna et vint se placer à l’endroit d’où il pouvait le mieux protéger lady de Berkely, sans tourner de nouveau les yeux vers le cadavre de son fils.

Cependant le combat continuait, sans le moindre ralentissement de part ni d’autre, sans aucun avantage décidé. Enfin, toutefois, le destin parut disposé à intervenir. Le chevalier de Fleming, poussant en avant avec furie et amené par hasard presque à côté de lady Marguerite de Hautlieu, manqua son coq, et le pied lui glissant dans le sang de la jeune victime, Dickson, il tomba devant son adversaire, et fut sur le point de se trouver à sa merci, lorsque Marguerite de Hautlieu, qui avait hérité de l’ame d’un guerrier ; et qui en outre n’était pas moins vigoureuse qu’intrépide, voyant une hache d’une médiocre grandeur à terre où l’avait laissée tomber l’infortuné fils de Dickson, elle la ramassa aussitôt, en arma sa main, et intercepta ou abattit l’épée de sir Aymer de Valence, qui, autrement, serait demeuré maître du terrain à cet instant décisif. Fleming songeait trop à s’occuper d’un secours si inattendu, pour s’arrêter à rechercher la manière dont le secours lui était prêté ; il regagna aussitôt l’avantage qu’il avait perdu, et réussit dans la suite du combat à donner le croc en jambe à son antagoniste qui tomba sur le pavé, tandis que la voix de son vainqueur, s’il méritait réellement ce nom, faisait retentir dans l’église ces fatales paroles : « Rends-toi, Aymer de Valence !… Rescousse ou non rescousse !… Rends-toi !… rends-toi ! ajouta-t-il, en lui mettant une épée sous la gorge, non pas à moi, mais à cette noble dame, rescousse ou non rescousse !

Ce fut avec un serrement de cœur que le chevalier anglais s’aperçut qu’il avait totalement perdu une occasion si favorable d’acquérir de la renommée, et il fut obligé de se résigner à son sort, ou d’être tué sur place. Il y avait seulement une consolation, et c’était que jamais combat n’avait été soutenu avec plus d’honneur, puisque la victoire avait été aussi bien décidée par le hasard que par le courage.

L’issue du long et terrible combat entre Douglas et de Walton ne resta plus long-temps incertaine : à vrai dire, le nombre des victoires remportées en combat singulier par Douglas dans ces guerres était si grand, qu’on pouvait douter s’il n’était pas en force et en adresse supérieur, comme chevalier, à Bruce lui-même ; et il était du moins regardé presque comme son égal dans l’art de la guerre.

Il arriva cependant qu’après trois quarts d’heure d’une lutte acharnée, Douglas et de Walton, dont les nerfs n’étaient pas absolument de fer, commencèrent à laisser apercevoir par quelques signes que leurs corps d’humains se ressentaient de leurs terribles efforts. Les coups commencèrent à être portés plus lentement et furent parés avec moins de promptitude. Douglas, voyant que le combat touchait à sa fin, fit généreusement signe à son antagoniste d’arrêter un moment.

« Brave de Walton, dit-il, il n’y a point de querelle à mort entre nous, et vous devez reconnaître que, dans cette passe d’armes, Douglas, bien qu’il ne possède en ce monde que son manteau et son épée, s’est abstenu de prendre un avantage décisif lorsque la chance du combat le lui a offert plus d’une fois. La maison de mon père, les larges domaines qui l’entourent, l’habitation et les sépulcres de mes ancêtres forment une récompense raisonnable pour exciter un chevalier à combattre, et m’ordonnent d’une voix impérative de poursuivre une lutte dont le but est semblable, tandis que vous êtes toujours aussi bien venu près de cette noble dame, dont je vous garantis l’honneur et la sûreté, que si vous la receviez des mains du roi Edouard lui-même ; et je vous donne ma parole que les plus grands honneurs qui puissent attendre un chevalier, et l’absence complète de tout ce qui pourrait ressembler à une insulte ou à une injure, seront réservés à de Walton, s’il remet le château ainsi que son épée à James de Douglas. »

« C’est le destin auquel je suis peut-être condamné, répliqua sir John de Walton ; mais jamais je ne m’y soumettrai volontairement, et l’on ne dira jamais de moi que ma propre bouche, à moins que je ne fusse réduit à la dernière extrémité, a prononcé contre moi-même la fatale condamnation d’abaisser la pointe de ma propre épée. Pembroke est en marche avec toute son armée pour secourir la garnison de Douglas ; j’entends même déja le galop de son cheval ; et je ne lâcherai point pied lorsque je suis à l’instant d’être secouru. Je ne crains pas non plus que l’haleine qui commence à me manquer ne me permette pas de soutenir encore cette lutte jusqu’à l’arrivée du secours que j’attends. Allons donc, et ne me traitez pas comme un enfant, mais comme un homme qui, soit remportant la victoire soit éprouvant un échec, ne redoute pas d’avoir à résister à toute la force de son adversaire. »

« Eh bien donc, soit ! » dit Douglas, dont le front, tandis qu’il prononçait ces quelques mots, se couvrit d’une teinte sombre semblable à la couleur livide d’un nuage chargé de tonnerre, preuve qu’il méditait de mettre promptement fin à cette lutte, lorsque précisément un bruit de pas de chevaux approchant de plus en plus, un chevalier gallois, qu’on reconnut pour tel à la petite taille de son coursier, à ses jambes nues et à sa lame ensanglantée, cria de toute sa force aux combattans de s’arrêter.

« Pembroke est-il près ? » dit de Walton.

« Il n’est qu’à Loudon-hill, répliqua l’exprès ; mais j’apporte ses ordres à sir John de Walton. »

« Je suis prêt à y obéir au péril de mes jours, » répondit le chevalier.

« Malheur à moi ! s’écria le Gallois ; faut-il donc que ma bouche apporte aux oreilles d’un homme si brave d’aussi fâcheuses nouvelles ! Le comte de Pembroke a reçu hier l’avis que le château de Douglas était attaqué par le fils du dernier seigneur et par tous les habitans du pays. Pembroke, à cette nouvelle, résolut de marcher à votre secours, noble chevalier, avec toutes les forces qu’il avait à sa disposition. Il se mit en marche, et déja il concevait l’espérance de pouvoir délivrer le château, quand soudain il rencontra à Loudon-hill un corps d’hommes qui n’était guère inférieur au sien pour le nombre, et commandé par le fameux Bruce, que les rebelles écossais reconnaissent pour roi. Il marcha aussitôt à l’attaque, jurant qu’il ne passerait pas même un peigne dans sa barbe grise avant d’avoir délivré à tout jamais l’Angleterre de ce fléau sans cesse renaissant. Mais les chances de la guerre étaient contre nous. »

Là il s’arrêta pour reprendre haleine.

« Je m’y étais attendu ! s’écria Douglas. Robert Bruce dormira maintenant les nuits puisqu’il s’est vengé sur Pembroke, dans son propre pays, du massacre de ses amis et de la dispersion de son armée à Methuen-wood. Ses hommes sont, il est vrai, accoutumés à braver et à surmonter tous les périls. Ceux qui suivent sa bannière ont fait leur éducation sous Wallace, outre qu’ils ont partagé les dangers de Bruce lui-même. On croyait que les vagues les avaient engloutis lorsqu’ils s’embarquaient pour venir de l’ouest ; mais sachez que Bruce s’est déterminé, au retour du printemps qui commence à renaître, à renouveler ses prétentions, et qu’il ne sortira pas d’Ecosse tant que la vie lui restera au corps, tant qu’il demeurera un seul seigneur pour défendre son souverain, en dépit de toute la puissance qu’on a si perfidemment déployée contre lui. »

« Il n’est que trop vrai, dit le Gallois Meredith, quoique ce soit un fier Ecossais qui parle… Le comte de Pembroke, complétement défait, est incapable de sortir d’Ayr, où il s’est retiré avec de grandes pertes, et il m’envoie commander à sir John de Walton d’obtenir les meilleures conditions possibles pour la reddition du château de Douglas, et le prévenir de ne plus compter sur son secours. »

Les Ecossais, qui apprirent ces nouvelles inattendues, poussèrent des cris si bruyans et si énergiques, que les ruines de la vieille église parurent réellement s’ébranler et menacer de tomber avec fracas sur la tête de ceux qui s’y trouvaient réunis.

Le front de sir de Walton se couvrit d’un nuage, à la nouvelle du désastre de Pembroke, quoiqu’il restât parfaitement libre de prendre toutes les mesures convenables pour la sûreté de lady Augusta. Il ne pouvait plus, néanmoins, demander les conditions honorables qui lui avaient été offertes par Douglas avant la nouvelle de la bataille de Loudon-hill.

« Noble chevalier, dit-il, il est entièrement en votre pouvoir de me dicter les conditions de la reddition du château de vos pères ; et je n’ai aucun droit de réclamer de vous celles que me proposait votre générosité il n’y a qu’un instant. Mais je me résigne à mon sort ; et, quels que soient les termes que vous jugerez convenable de m’accorder, je me décide à vous offrir de vous rendre cette arme ; dont je tourne en ce moment la pointe à terre, en signe que je ne m’en servirai plus contre vous avant qu’une honnête rançon ne la remette encore une fois à ma disposition. »

« A Dieu ne plaise, répliqua le noble James de Douglas, que je prenne un tel avantage sur un des plus braves chevaliers de tous ceux qui se sont mesurés avec moi sur un champ de bataille ! Je suivrai l’exemple du chevalier de Fleming, qui a galamment fait cadeau de son captif à une noble demoiselle ici présente ; et de même, moi, je cède tous mes droits sur la personne du formidable chevalier de Walton, à la haute et noble dame lady Augusta de Berkely, qui, je l’espère, ne dédaignera point d’accepter de Douglas un présent que les chances de la guerre ont mis entre ses mains. »

Sir John de Walton, en entendant cette décision inattendue, éprouva un sentiment pareil à celui du voyageur qui aperçoit enfin les rayons du soleil qui va dompter et dissiper la tempête dont il a été battu durant toute la matinée. Lady Augusta de Berkely se rappela ce qui convenait à son rang, et sentit comment elle devait répondre à la noble proposition de Douglas. Se hâtant d’essuyer les larmes qui avaient involontairement coulé de ses yeux, tandis que la sûreté de son amant et la sienne propre dépendaient de l’issue douteuse d’un combat désespéré, elle prit l’attitude d’une héroïne de cette époque, qui ne se croyait pas indigne d’accepter le rôle important qui lui était confié par la voix générale de la chevalerie d’alors. S’avançant de quelques pas, prenant l’air gracieux, mais modeste, d’une dame accoutumée à décider, en des cas aussi graves que le cas présent, elle s’adressa à l’auditoire d’un ton que lui aurait envié la déesse des combats venant distribuer ses faveurs à la fin d’une bataille dont le champ est couvert de morts et de mourans.

« Le noble Douglas, dit-elle, ne sortira point sans récompense d’un combat où il s’est tant illustré. Ce riche collier de diamans que mes ancêtres ont conquis sur le sultan de Trébisonde lui-même, récompense du courage, sera honoré en soutenant, sous l’armure de Douglas, une boucle de cheveux de l’heureuse damoiselle que le comte victorieux a choisie pour reine de ses pensées ; et si Douglas, jusqu’à ce qu’il l’ait orné de cette boucle de cheveux, consent à y laisser celle qui a maintenant l’honneur d’y être attachée, la femme sur la tête de laquelle ces cheveux ont été coupés y verra une preuve que la pauvre Augusta de Berkely est pardonnée pour avoir exposé un mortel à un combat contre le chevalier de Douglas. »

« Aucun amour de femme, répliqua Douglas, ne séparera ces cheveux de mon sein, et je les y garderai jusqu’au dernier jour de ma vie, comme emblème du mérite et de la vertu des femmes. Et, sans vouloir aller sur les brisées de l’illustre et honorable sir John de Walton, qu’il soit connu de tout le monde que quiconque dira que lady Augusta de Berkely a, dans cette affaire difficile, agi autrement qu’il ne convenait à la plus noble créature de son sexe, fera bien de se tenir prêt à soutenir une telle proposition contre James de Douglas, lance au poing et en champ-clos. »

Ce discours fut entendu avec approbation de tout côté ; et les nouvelles apportées par Meredith de la défaite du comte de Pembroke, et ensuite de sa retraite, réconcilièrent les plus fiers des soldats anglais avec l’idée de rendre le château de Douglas. Les conditions nécessaires furent bientôt arrêtées, et les Ecossais prirent possession de la place ainsi que des provisions, des armes et des munitions de toute espèce qu’elle renfermait. La garnison put se vanter de ce qu’on lui laissa passage libre, avec armes et chevaux, pour retourner par la route la plus courte et la plus sûre vers les marches d’Angleterre, sans éprouver aucune insulte ni causer le moindre dégât.

Marguerite de Hautlieu ne resta point en arrière pour la générosité : elle permit au brave chevalier de Valence d’accompagner son ami de Walton et lady Augusta en Angleterre, et sans rançon.

Le vénérable prélat de Glasgow, voyant une scène, qui d’abord avait paru devoir finir par une bataille générale, se terminer d’une manière si avantageuse pour son pays, se contenta de donner sa bénédiction à la multitude assemblée, et se retira avec ceux qui étaient venus assister au service du jour.

Cette reddition du château de Douglas, le dimanche des Rameaux, le 19 mars 1306-7, fut le commencement d’une suite de conquêtes non interrompues, par lesquelles la plus grande partie des places et des forteresses de l’Ecosse furent remises aux mains de ceux qui combattaient pour la liberté de leur pays, jusqu’à ce que la victoire décisive fût remportée dans les plaines fameuses de Rhaunockburn, où les Anglais essuyèrent une défaite plus désastreuse que toutes celles dont leurs annales font mention. Il reste peu de chose à dire sur les différens personnages de cette histoire. Le roi Edouard fut vivement irrité contre sir John de Walton pour avoir rendu le château de Douglas, et s’être néanmoins assuré l’objet de son ambition, la main enviée de l’héritière de Berkely. Les chevaliers, à la décision desquels l’affaire fut soumise, déclarèrent cependant que de Walton ne méritait aucune censure, puisqu’il avait rempli son devoir avec exactitude jusqu’à l’instant où l’ordre de son officier supérieur l’avait obligé de rendre le Château Dangereux.

Un singulier raccommodement eut lieu, plusieurs mois après, entre Marguerite de Hautlieu et son amant, sir Malcolm Fleming. L’usage que cette noble dame fit de sa liberté et de la sentence du parlement écossais qui la remettait en possession de l’héritage de son père, fut de s’abandonner à son esprit aventureux en affrontant des périls que ne bravent pas ordinairement les personnes de son sexe ; et lady de Hautlieu fut non seulement une intrépide chasseresse, mais encore se montra, dit-on, courageuse jusque sur des champs de bataille. Elle demeura fidèle aux principes politiques qu’elle avait adoptés jeune encore ; et il semble qu’elle avait formé la résolution de tenir le dieu Cupidon à distance, sinon de le fouler sous les pieds de son cheval.

Fleming, quoiqu’il eût quitté les environs du comté de Lanark et d’Ayr, essaya de s’excuser auprès de lady de Hautlieu, qui lui renvoya sa lettre sans l’avoir ouverte, et parut suivant toute apparence bien déterminée à ne plus songer à leur ancien engagement. Il arriva néanmoins, à une époque plus avancée de la guerre contre l’Angleterre, qu’une nuit où Fleming voyageait sur les frontières, suivant la coutume de ceux qui cherchaient des aventures, une jeune suivante, portant un costume fantastique, vint lui demander la protection de son bras, au nom de sa maîtresse, qui venait, le soir même, d’être arrêtée, disait-elle, par des coquins qui l’emmenaient de force dans la forêt. La lance de Fleming fut aussitôt mise en arrêt, et malheur au bandit à qui le sort réservait d’en recevoir le premier choc ! En effet il roula sur la poussière, et fut mis hors de combat. Un second coquin éprouva le même sort sans beaucoup plus de résistance, et la dame, délivrée des cordes déshonorantes qui la privaient de sa liberté, n’hésita point à faire compagnie avec le brave chevalier qui l’avait secourue ; et quoique l’obscurité ne lui permît pas de reconnaître son ancien amant dans son libérateur, elle ne put s’empêcher néanmoins de prêter volontiers l’oreille aux discours qu’il lui tint pendant qu’ils cheminaient ensemble. Il dit que les bandits qu’il avait terrassés étaient des Anglais qui se plaisaient à exercer des actes de barbarie et d’oppression contre les demoiselles d’Ecosse qu’ils rencontraient, et qu’en conséquence c’était une obligation pour les guerriers de ce pays d’en tirer vengeance, tant que le sang coulerait dans leurs veines. Il parla de l’injustice de la querelle nationale qui avait servi de prétexte à cette oppression faite de propos délibéré ; et la dame, qui elle-même avait tant souffert de l’intervention des Anglais dans les affaires de l’Ecosse, entra sans peine dans les sentimens qu’il exprimait sur un sujet qu’elle avait tant raison de regarder comme affligeant. Sa réponse fut en conséquence celle d’une personne qui n’hésiterait pas, si les temps venaient à demander un pareil exemple, à défendre même de sa main les droits qu’elle ne soutenait alors que de la langue.

Charmé des opinions qu’elle énonçait, et retrouvant dans sa voix le plaisir secret qui, une fois gravé dans le cœur humain, n’en est ensuite que difficilement effacé, même par une longue suite d’événemens, il se persuada presque que ces accens lui étaient familiers, et avaient jadis formé la clef de ses plus intimes affections. A mesure qu’ils continuaient de faire route ensemble, le trouble du chevalier augmenta au lieu de diminuer. Les scènes de sa première jeunesse se retraçaient à son esprit, rappelées par des circonstances si légères, que, dans des cas ordinaires, elles n’eussent produit aucun effet. Les sentimens qu’on manifestait devant lui étaient semblables à ceux qu’il avait été toute sa vie dévoué à établir, et il se persuadait à demi que le retour du jour serait pour lui le commencement d’une fortune non moins bizarre qu’extraordinaire.

Au milieu de cette anxiété, sir Malcolm Fleming ne pressentait nullement que la dame qu’il avait autrefois rejetée se retrouvait sur son passage après des années d’absence ; moins encore, lorsque le crépuscule lui permit d’entrevoir les traits de sa belle compagne, était-il préparé à croire qu’il eût de rechef à s’appeler le champion de Marguerite de Hautlieu, mais c’était la vérité. Marguerite, dans cette affreuse matinée où elle s’était retirée de l’église de Douglas n’avait pas résolu (et en effet quelle femme le fit jamais ?) de renoncer, sans quelque tentative aux beautés qu’elle avait jadis possédées. Un long intervalle de temps, employé par d’habiles mains, avait réussi à effacer les cicatrices que lui avait laissées sa chute. Elles avaient alors presque disparu ; et l’œil qu’elle avait perdu ne semblait plus si difforme, caché qu’il était par un ruban noir, et par le talent et l’adresse de sa femme de chambre qui se chargeait du soin de le dissimuler avec une boucle de cheveux. En un mot, il revoyait Marguerite de Hautlieu peu différente de ce qu’il l’avait connue autrefois, possédant toujours une expression de physionomie qui participait du caractère haut et passionné de son ame. Il leur sembla donc à tous deux que le destin, en les réunissant après une séparation qui paraissait si décisive, avait décrété au nombre de ses fiat que leurs fortunes étaient inséparables l’une de l’autre. Pendant que le soleil d’été s’élevait déja à une certaine hauteur dans les cieux, les deux voyageurs s’étaient séparés de leur suite, causant ensemble avec une chaleur qui montrait l’importance des affaires qu’ils discutaient ; et peu après il fut généralement connu en Ecosse que sir Malcolm Fleming et lady Marguerite de Hautlieu devaient être unis à la cour du bon roi Robert, et l’époux investi du comté de Riggar et de Cumberland, comté qui demeura si long-temps dans la famille de Fleming.

Le bienveillant lecteur sait que ces contes sont, suivant toute probabilité, les derniers que l’auteur aura à soumettre au public. Il est maintenant à la veille de visiter des pays étrangers. Un vaisseau de guerre a été désigné par son royal maître pour conduire l’auteur de Waverley dans des climats où il recouvrera peut-être une santé qui lui permettra d’achever ensuite le fil de sa vie dans sa contrée natale. S’il eût continué ses travaux littéraires habituels, il semble en effet probable que, à l’âge où il est déja arrivé, le vase, pour employer le langage énergique de l’Ecriture, se serait brisé à la fontaine ; et l’on ne peut guère, lorsqu’on a obtenu une part peu commune du plus inestimable des biens de ce monde, se plaindre que la vie, en avançant vers son terme, soit accompagnée comme toujours de troubles et d’orages. Ils ne l’ont pas affecté, du moins, d’une manière plus pénible qu’il n’est inséparable de l’acquittement de cette partie de la dette de l’humanité. De ceux dont les rapports avec lui, dans les rangs de la vie, auraient pu lui assurer leur sympathie dans ses douleurs, plusieurs n’existent plus aujourd’hui ; et ceux qui peuvent encore assister à sa veille ici-bas ont droit d’attendre, dans la manière dont il endurera des maux inévitables, un exemple de fermeté et de patience que doit surtout donner un homme qui a joui d’une grande bonne-fortune pendant le cours de son pèlerinage.

L’auteur de Waverley doit au public une reconnaissance qu’aucune expression ne saurait rendre ; mais il peut lui être permis d’espérer que les facultés de son esprit, telles qu’elles sont, peuvent avoir une date différente de celles de son corps ; et qu’il peut encore se présenter devant ses brillans amis, sinon exactement dans son ancien genre de littérature, du moins dans quelque branche qui ne donnera point lieu à la remarque, que

Le vieillard trop long-temps est resté sur la scène.

Abbetsford, septembre 1831.

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[1] Plaines le long des ruisseaux, et des rivières, appelées dans le sud, Ings, (Note anglaise.)

[2] Mistries, dit le texte, la maîtresse ou la bonne dame, comme on appelle en Ecosse la femme d'un fermier. A.M.

[3] Black-stock, dit le texte, pour désigner la table permanente qui se trouvait, dans la grande salle d'un baron. A. M.

[4] Silver penny, dit le texte A.M.

[5] Rebeck, dit te texte, espèce de violon ancien, à trois cordes. A. M.

[6] Henchman, espèce de premier page ou d'officier de confiance. A. M.

[7] Bills, dit le texte; anciennes armes anglaises, peut-être des espèces de haches A. M.

[8] Bend-the-how, dit le texte, mot composé dont nous offrons l'équivalent. A. M.

[9] Drinck-geld, expression allemande. A. M.

[10] Le nom de maker, faiseur, est synonyme de poète dans la vieille langue écossaise. Celui de trouvère ou troubadour, finder (trouveur) enfin a une signification semblable, et dans presque tous les pays les poètes ont été désignés par des mots semblables, comme gens faisant usage de l'invention et de la création. (Note anglaise.)

[11] Groat, dit le texte ; monnaie d'Ecosse qui valait environ un centime de la nôtre. A. M.

[12] La monnaie écossaise fut toujours bien au dessous en valeur de celle d'Angleterre. A.M.

[13] Southrons, dit le texte, pour indiquer les gens du sud, par rapport aux Ecossais. A.M.

[14] Surnom d'Edouard Ier. A. M.

[15] Ces taureaux sont aussi représentés comme très formidables par Hector Boétius, qui ajoute sur leur compte : « Dans cette forêt (à savoir la forêt Calédonienne) on rencontrait quelquefois des taureaux blancs avec des crinières crépues et frisées comme celles des lions ; et quoiqu'ils ressemblassent pour le reste du corps à leurs pareils que l'homme a rendus domestiques, ils étaient plus sauvages que tous les autres animaux, et haïssaient tellement la société et la compagnie des humains, qu'ils n'entraient jamais dans les forêts ni sur les pâturages où ils reconnaissaient soit le pied soit la main de l'homme, et il se passait bien du temps avant qu'ils mangeassent les herbes qu'il avait touchées ou maniées. Ces taureaux étaient si sauvages qu'on ne pouvait les prendre qu'à force de ruses, et si impatiens de la liberté après avoir été pris, qu'ils mouraient presque toujours comme de douleur. Aussitôt qu'un homme se hasardait à attaquer ces taureaux, ils s'élançaient sur lui avec une telle impétuosité qu'ils le renversaient à terre, sans s'effrayer des chiens, des lances, ou de toute autre arme plus funeste. ( Boétius, Chron. Ecoss. Vol. I, pag. 39.)
Les bestiaux sauvages de cette espèce qui ne sont plus aujourd'hui connus que dans un manoir de l'Angleterre, celui de Chillingham-Castle, dans le Northumberland, existaient encore de mémoire d'homme dans trois endroits d'Ecosse, savoir à Drumlaurig, à Cumbernanld et dans le parc du château d'Hamilton ; et à l'exception de ce dernier lieu, je crois qu'ils ont été détruits partout à cause de leur férocité. Mais quoique ceux des temps modernes fussent remarquables par leur couleur blanche, avec des museaux noirs, et qu'ils eussent aussi une crinière noire, longue de trois ou quatre pouces, ils ne ressemblaient nullement à la terrible description que nous en donnent les anciens auteurs ; d'où quelques naturalistes ont conclu que ces animaux appartiennent probablement à des espèces différentes, quoiqu'ils aient en général les mêmes habitudes et dépendent de la même race. Les os qu'on trouve dans les prairies d'Ecosse appartiennent certainement à des animaux plus gros que ceux de Chillingham, dont le poids dépasse rarement 1,120 livres, la pesanteur moyenne variant de 84o à 1,12o. Certaines classes de nos lecteurs nous accuseraient de négligence, si nous ne remarquions ici que la viande de ces animaux est d'une saveur excellente et d'une riche couleur. (Note anglaise.)

[16] Voir Ivanhoe, chapitre -VIII. A. M.

[17] Robert Bruce. A. M.

[18] Sainte Bride, dit toujours le texte, ce que le premier traducteur a rendu par sainte Brigitte. A.M

[19] La femme de Robert Bruce, et la comtesse de Buchan, par qui, comme appartenant à la famille de Macduff, il fut couronné à Scone, furent emprisonnées de cette manière. (Note du texte.)

[20] Personnages du drame de Henri IV. A. M.

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œuvre du domaine public

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Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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