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Un soir, vers quatre heures, une chaise de poste roulait au grand trot sur une route du Nivernais.
C’était pendant l’automne de l’année 184., c’est-à-dire vers la fin du mois d’octobre. A cette saison, rien n’est splendidement beau comme le centre de la France, et surtout cette partie du Nivernais qui touche au département de l’Yonne et fait partie de l’arrondissement de Clamecy.
Les pâturages passent alors du vert sombre de l’été au vert plus tendre et presque jaune qui annonce les gelées prochaines. Les bois commencent à se dépouiller, et ces grands peupliers mélancoliques qui bordent le canal et la rivière d’Yonne s’inclinent au souffle des premières bises.
Cependant l’air est tiède encore, et le ciel sans nuages ; à peine, au matin, une brume diaphane couvre-t-elle les prés et les marécages pour s’évanouir au lever du soleil ; tandis que, vers le soir, elle redescend lentement du sommet des collines et s’allonge dans les vallées transparentes et dorées par les derniers rayons du couchant.
La chaise de poste dont nous parlons, traversait en ce moment un des sites les plus pittoresques et les plus sauvages de ce beau pays, – une vallée au fond de laquelle couraient en méandres infinis et côte à côte : la rivière, – œuvre de Dieu, – le canal, – œuvre des hommes.
La vallée était encaissée par deux chaînes de collines couvertes de bois, ces bois immenses qui touchent au Morvan ! Cà et là, du milieu des roches moussues et des arbres verts dont l’eau baignait les dernières racines, on voyait surgir un clocher rustique, une église toiturée en ardoises, un village où le chaume dominait la tuile ; parfois une de ces belles ruines féodales respectées par hasard en 1793, et dont l’âpre bande noire ignore encore l’existence. La grande route allongeait son ruban bleuâtre au bord du canal, côtoyant les maisonnettes des éclusiers et passant au bas des villages, presque tous étagés à mi-côte au milieu d’un fouillis de chênes et de vignes, avec une verte ceinture de prés.
Dans la chaise de poste dont la capote était renversée en arrière, un homme et une femme tenaient au milieu d’eux un bel enfant de quatre ans, aux cheveux blonds, à l’œil bleu, qui babillait sans relâche, questionnait son père et sa mère, et s’extasiait sur le bruit des grelots résonnant au collier des quatre vigoureux percherons qui emportaient l’aristocratique attelage. Le père de l’enfant était un homme jeune encore, pouvant avoir trente-sept ou trente-huit ans, grand, brun, les cheveux noirs et les yeux bleus.
Sa figure, un peu sévère, était encore d’une grande beauté, beauté qui devenait presque juvénile, lorsque le bel enfant attachait sur lui ce regard profond et charmant, plein de curiosité naïve et de respectueuse admiration, qui n’appartient qu’à la première jeunesse.
La mère avait vingt-cinq ans peut-être ; elle était blonde, un peu pâle, avec un sourire où le bonheur se révélait par la mélancolie. Elle ressemblait à l’enfant comme la rose épanouie ressemble au bouton naissant.
L’enfant était assis entre eux ; chacun le tenait d’une main ; chacun passait une autre main derrière lui.
Et ces deux mains s’enlaçaient en une affectueuse étreinte.
Ce gage de leur amour semblait avoir prolongé cette lune de miel, si courte d’ordinaire, et qui pour eux paraissait ne devoir point finir.
Or, cet homme et cette femme, dont l’élégant négligé de voyage, les deux laquais assis derrière la chaise et la façon aristocratique de courir la poste trahissaient la haute position sociale, n’étaient autres que le comte et la comtesse de Kergaz revenant d’Italie et se rendant dans leur belle terre de Magny-sur-Yonne, où ils comptaient passer l’arrière-saison, pour ne rentrer à Paris que vers la mi-décembre.
M. le comte Armand de Kergaz avait quitté Paris huit jours après son mariage avec mademoiselle de Balder.
Les enchantements de ce premier amour s’étaient déroulés pour eux au bord de la mer Sicilienne, sous les ombrages d’une villa louée par le comte à Palerme.
Ils y avaient vécu six mois, tout un hiver, la saison du froid noir et du verglas en France, celle des chauds rayons et des brises printanières là-bas.
Puis ils étaient revenus à Paris habiter cet hôtel si vaste et un peu froid de la rue Culture-Sainte-Catherine.
Mais là, le changement d’air et peut-être quelques amers souvenirs avaient agi d’une façon fâcheuse sur la santé de madame de Kergaz.
La frêle jeune femme était tombée malade, assez gravement pour inquiéter ses médecins, qui lui avaient ordonné de retourner en Sicile.
Armand de Kergaz était donc parti, ramenant la jeune mère, car Jeanne était grosse de sept ou huit mois alors, sur cette terre de Sicile où le soleil est si doux pour ceux qui souffrent.
L’influence du climat béni n’avait point tardé à se faire sentir.
Jeanne était promptement revenue à la santé, plus belle, plus jeune que jamais. Son enfant était né à Palerme ; les verts rameaux d’un sycomore avaient ombragé son berceau, le murmure de la vague d’azur resplendissant au soleil avait été la première chanson qu’il eût entendue.
Et comme l’air tiède et parfumé de cette belle contrée était salutaire à ce cher nourrisson, bien que la comtesse se fût rétablie à la fin de la première année, ils s’étaient oubliés à Palerme pendant trois autres années encore.
Cependant, un jour, le mal du pays, ce mal bizarre et si commun en même temps, était venu frapper à leur porte.
Au milieu des pins d’Italie, des lauriers-roses et des sycomores, sur cette terrasse de leur villa qui dominait au loin la mer bleue comme un saphir sans fin, en écoutant cette plainte éternelle et si douce à l’oreille du flot qui roule sans relâche le sable doré de la grève, les deux jeunes époux, que le bonheur avait fait oublieux si longtemps, se souvinrent de notre France. Ils ne songèrent point à Paris d’abord, à cette grande et moderne Babylone où ils avaient aimé et souffert, mais ils se souvinrent de cette belle et poétique contrée nivernaise où M. de Kergaz avait acheté, à son premier retour, une terre seigneuriale, et dans laquelle il s’était reposé quinze jours avant d’aller demander la santé de sa femme aux chaudes haleines du Midi.
Ils songèrent à ce joli castel, perdu sous un massif de grands chênes, entouré d’un parc immense, devant lequel s’étalait une verte prairie ; à ces bois touffus et pleins de vagues murmures, sous les hautes futaies desquels retentissait en automne l’éclatante fanfare des veneurs morvandiaux ; et comme partout où ils étaient ensemble le bonheur était revenu, comme il leur souriait partout sous l’aspect de leur chérubin blanc et rose… ils partirent.
Ils s’embarquèrent pour Naples, traversèrent l’Italie dans toute sa longueur, visitèrent rapidement Rome, Venise et Florence, suivirent la route de la Corniche, et rentrèrent en France par le département du Var, cette Italie en miniature.
Quinze jours après, ils roulaient sur cette grande route du Nivernais où nous venons de les retrouver, et n’étaient plus, vers quatre heures du soir, qu’à cinq ou six lieues du château de Magny.
– Jeanne, ma bien-aimée, murmurait Armand, contemplant sa jeune femme avec amour, tandis que ses doigts jouaient avec la blonde chevelure bouclée du petit Gontran, ne regretterez-vous point notre villa de Palerme, notre chère terre promise, dans ce solitaire et silencieux château où nous allons ?
– Oh ! non, répondit Jeanne ; partout où vous êtes, partout où ma main est dans la vôtre, n’est-ce point la terre promise ?
– Ange, dit tout bas le comte, vous m’avez rendu si heureux, que Dieu me fera tort peut-être de ma part de paradis. En France ou en Italie, vivre avec vous et auprès de vous, c’est mieux que la terre promise, c’est le ciel !
Et le comte pressa dans sa main la main blanche et mignonne de Jeanne ; tandis que, réunis par une commune pensée et un même élan, ils se penchaient tous deux sur le front de l’enfant et y déposaient un double baiser, confondant ainsi leurs chevelures.
– Si vous le voulez, ma chère âme, continua M. de Kergaz, nous passerons tout l’automne à Magny, et ne retournerons à Paris que vers le mois de janvier.
– Ah ! je le veux bien, répondit Jeanne ; ce vilain Paris est si noir, si triste ! On s’y souvient de tant de secousses !
Armand tressaillit.
– Ma pauvre Jeanne, dit-il, je vois un pli se former sur ton front, ton œil s’emplir d’une vague inquiétude… et je te devine…
– Mais non, répondit-elle, vous vous trompez… Mon Armand bien-aimé… le bonheur est-il inquiet ?
Elle lui envoya, en parlant ainsi, son meilleur sourire, ce sourire demi-rêveur qui semblait dire : le calme du cœur, c’est un peu de mélancolie.
– Ah ! c’est que, continua Armand, je me souviens qu’à Palerme, parfois, un nom fatal et maudit errait souvent sur vos lèvres.
– Andréa ! fit Jeanne avec une émotion subite.
– Oui, Andréa. Je crains, me dites-vous, l’infernal génie de cet homme ; notre bonheur doit le poursuivre comme un remords. Mon Dieu ! s’il allait nous apparaître ici…
– Oui, murmura la comtesse, je vous dis cela, en effet, mon Armand ; mais c’est que j’étais folle alors, que j’oubliais combien vous êtes noble et fort, et qu’auprès de vous je puis toujours vivre sans rien redouter.
– Tu as raison, enfant, répliqua M. de Kergaz ému. Je suis fort pour te défendre, fort parce que je t’aime, fort parce que Dieu est avec moi et qu’il m’a fait ton protecteur.
Jeanne attacha sur son mari ce regard plein de confiance de la femme qui a une foi profonde en l’homme dont elle a fait son appui.
– Je sais bien, reprit Armand, que mon frère Andréa est un de ces hommes, heureusement fort rares, qui ont fait de notre société un champ de bataille sur lequel ils brandissent l’étendard du mal ; je sais que son génie infernal a été lent à se décourager ; que la haine qu’il m’a vouée, et qui était si violente déjà, a dû s’accroître de toute la grandeur de sa défaite dans cette lutte où il a osé te disputer à moi. Mais rassure-toi, enfant ; il vient une heure où le démon, las de combattre en vain, se retire pour ne plus reparaître ; et cette heure a sonné depuis longtemps sans doute pour Andréa, car il nous a laissés en paix, renonçant à jamais à poursuivre une inutile vengeance.
Et Armand ajouta, après un silence :
– Le lendemain de notre mariage, ange bien-aimé, j’ai fait remettre, par Léon Rolland, 200 000 francs à ce frère dénaturé, l’engageant, par une lettre, à quitter la France et à passer en Amérique, où il trouverait l’obscurité, l’oubli et peut-être, le repentir… Dieu a-t-il touché cette âme rebelle et coupable ? Je l’ignore. Mais depuis quatre années, cette police infatigable que j’ai organisée à Paris pour faire un peu de bien, et dont j’ai donné en mon absence la direction à notre bon et excellent ami Fernand Rocher, cette police a pu constater que mon frère Andréa avait quitté la France et n’y avait point reparu… Peut-être est-il mort.
– Armand, murmura Jeanne avec douleur, ne faisons point ce vœu impie.
Le comte mit un baiser au front de sa femme.
– Mais, dit-il, pourquoi nous attrister ainsi par des souvenirs déjà lointains, et desquels nous séparent les quatre années de bonheur qui viennent de s’écouler ? Vivons heureux, ma chère âme, les yeux fixés sur notre enfant, et continuons à faire un peu de bien, à soulager ceux qui souffrent.
Armand ajouta en lui-même :
– A punir ceux qui ont attiré sur leur tête de justes châtiments.
Car, à cinq cents lieues de Paris, le comte avait poursuivi sa grande œuvre de réparation sociale, y dépensant les deux tiers de son immense fortune, et associé en cela à Fernand Rocher.
Nous verrons tout à l’heure quel auxiliaire le comte et la comtesse de Kergaz avaient trouvé, pour les seconder, dans la personne de cette Madeleine repentante qui s’était nommée la Baccarat, et qui, à cette heure, n’était plus qu’une humble sœur de charité.
La chaise de poste continuait donc à rouler au grand trot, tandis que M. de Kergaz et sa femme causaient ainsi, lorsque le postillon cria rudement un gare ! fortement accentué qui attira l’attention des jeunes époux et leur fit porter les yeux devant eux.
Un homme, dans une attitude d’immobilité complète, était en travers de la route en cet endroit assez rétréci.
– Gare ! répéta le postillon.
L’homme ne bougea point, bien que les premiers chevaux fussent près de l’atteindre. Alors le postillon, pour éviter un malheur, arrêta brusquement son attelage.
– Cet homme est ivre, sans doute, dit M. de Kergaz…
Et se tournant vers un des deux laquais assis derrière la chaise :
– Germain, dit-il, descends, et range ce pauvre diable de façon qu’il ne lui soit fait aucun mal.
Le laquais obéit, mit pied à terre et s’approcha de l’homme étendu sur la route.
Cet homme, qui était nu-pieds, vêtu de haillons et le visage couvert d’une grande barbe inculte, paraissait évanoui.
– Pauvre homme ! murmura la comtesse émue jusqu’aux larmes… il est peut-être tombé d’inanition…
Et elle mit vivement dans les mains de son mari un flacon de sels qu’elle portait suspendu à son cou, disant en même temps à l’autre laquais :
– Vite ! François, vite ! cherchez dans le coffre, vous trouverez une bouteille de malaga et des aliments.
Armand s’élança à terre et courut au mendiant évanoui.
C’était presque un jeune homme, et son visage amaigri par la souffrance conservait les traces d’une grande beauté. Sa barbe et ses cheveux étaient d’un beau blond doré, et ses pieds nus ensanglantés par les ronces, ses mains brûlées par le hâle étaient cependant d’une exquise délicatesse de formes.
Le comte envisagea cet homme et jeta un cri de stupeur :
– Mon Dieu ! murmura-t-il, quelle étrange ressemblance ! on dirait Andréa…
Madame de Kergaz avait imité son mari ; elle était descendue de voiture, et, comme lui, elle s’était approchée du pauvre mendiant… Comme lui, elle jeta un cri d’étonnement.
– On dirait Andréa !… répéta-t-elle.
Il était pourtant peu vraisemblable que le baronet sir Williams, l’élégant vicomte Andréa, en fût arrivé de chute en chute jusqu’à mendier par les chemins, sans chaussures et presque sans vêtements, puis à tomber mourant d’inanition.
En tout cas, si c’était lui, il avait été rudement éprouvé par les privations de toute nature, à en juger par ce visage hâve, amaigri, où la souffrance avait mis sa fatale empreinte.
Et pourtant, c’étaient bien là ses traits, ses cheveux blonds, sa taille.
Armand lui fit respirer le flacon de sels tandis que les deux laquais le relevaient.
Le mendiant fut long à rouvrir les yeux ; enfin il poussa un soupir, et balbutia quelques mots à peine intelligibles.
– Il faisait chaud… balbutia-t-il… j’avais bien faim… je suis tombé…
En parlant ainsi, le mendiant, que M. de Kergaz et sa femme continuaient à regarder avec une anxieuse curiosité, promenait autour de lui des yeux hagards…
Tout à coup il les fixa sur Armand, manifesta aussitôt une sorte de terreur, essaya de se dégager des mains des laquais qui le soutenaient toujours, et voulut fuir…
Mais il avait les pieds enflés par la fatigue d’une longue route, et il ne put faire un pas…
– Andréa ! s’écria Armand, dans le cœur duquel s’élevait un sentiment de compassion profonde… Andréa, est-ce vous ?
– Andréa ? répéta le mendiant d’une voix égarée, que me parlez-vous d’Andréa ? Il est mort… Je ne le connais pas… Je me nomme Jérôme le mendiant…
Et il parut être pris d’un tremblement convulsif, ses dents se prirent à claquer et à s’entrechoquer, il tenta un suprême effort pour se dégager et s’enfuir.
Mais ses forces le trahirent, l’évanouissement le reprit et il s’affaissa mourant.
– C’est mon frère ! s’écria le comte, qui déjà, à la vue de cet homme réduit à ce honteux et lamentable état, avait oublié tous ses crimes pour ne plus se souvenir que d’une chose, c’est que les mêmes flancs les avaient portés tous les deux.
– C’est votre frère, Armand ! répéta madame de Kergaz que la même pensée et la même compassion animèrent.
Le mendiant, évanoui de nouveau, fut placé dans la chaise de poste et le comte dit au postillon :
– Nous ne sommes plus qu’à trois lieues de Magny ; crève tes chevaux, mais arrive en trois quarts d’heure.
La chaise repartit, rapide comme l’éclair. Elle entrait bientôt dans la grande allée de tilleuls qui conduit au perron du château.
Quelques minutes plus tard, le mendiant rouvrait les yeux ; grâce à des soins empressés, il se trouvait non plus sur la route, mais dans le lit d’une élégante chambre à coucher.
Un homme et une femme étaient anxieusement penchés sur lui, écoutant l’avis d’un médecin qu’on avait envoyé quérir en hâte.
– Cet évanouissement, disait le docteur, a eu pour cause première l’absence trop prolongée d’aliments, corroborée par une longue marche. Les pieds sont enflés. Il a dû faire au moins vingt lieues depuis hier.
– Andréa, murmura M. de Kergaz en se penchant à l’oreille du mendiant, vous êtes ici chez moi… chez votre frère… chez vous.
Andréa, car c’était bien lui, continuait à le regarder avec des yeux hagards, effrayés. On eût dit qu’il croyait faire un rêve étrange, et cherchait à repousser quelque horrible vision.
– Frère… répéta M. de Kergaz d’une voix émue et caressante, frère… est-ce bien vous ?
– Non, non… balbutia-t-il, je suis un mendiant, un vagabond sans feu ni lieu… un homme que la justice divine poursuit, que le remords assiège à toute heure… Je suis un de ces grands coupables qui se condamnent volontairement à parcourir le monde sans relâche, portant avec eux le fardeau de leur iniquité.
M. de Kergaz poussa un cri de joie.
– Ah frère, frère, murmura-t-il, tu t’es donc enfin repenti ?
Il fit un signe à sa jeune femme, qui sortit, emmenant le docteur.
Alors Armand, resté seul au chevet du vicomte Andréa, lui prit affectueusement la main et lui dit :
– Nous avons eu la même mère, et s’il est vrai que le repentir est entré dans ton cœur…
– Notre mère ! interrompit Andréa d’une voix sourde, j’ai été son bourreau…
Et il ajouta avec un accent d’humilité profonde.
– Frère, quand je serai un peu reposé, quand mes pieds désenflés me permettront de continuer ma route, vous me laisserez partir, n’est-ce pas ?… Un morceau de pain, un verre d’eau… Jérôme le mendiant n’a pas besoin d’autre chose…
– Mon Dieu ! murmura M. de Kergaz, dont le noble cœur battait d’émotion, en quelle misère horrible es-tu tombé, pauvre frère ?
– En une misère volontaire, dit le mendiant, courbant humblement le front. Un jour le repentir est venu, et j’ai voulu expier tous mes crimes… Les deux cent mille francs que je tenais de vous, frère, je ne les ai point dissipés. Ils sont déposés à la Banque de New York. Le revenu en est versé dans la caisse des hospices… Moi, je n’ai besoin de rien… Je me suis condamné à m’en aller par le monde, demandant la charité, couchant dans les écuries et les granges… souvent au bord du chemin… Peut-être qu’à la longue, Dieu, que je prie nuit et jour, finira par me pardonner.
– C’est fait ! répondit le comte. Au nom de Dieu, frère, je te pardonne et te dis que l’expiation est suffisante…
Et M. de Kergaz, enlaçant Andréa dans ses bras, ajouta :
– Mon frère bien-aimé, veux-tu vivre sous mon toit, non plus, comme un vagabond, non plus comme un coupable, mais comme mon ami ; mon égal, le fils de ma mère, l’enfant prodigue que ramène le repentir et à qui tous les bras sont ouverts ? Reste, frère ; entre ma femme et mon enfant, tu seras heureux, car tu es pardonné…
q
Deux mois environ après la scène que nous venons de raconter, nous eussions retrouvé à Paris, rue Culture-Sainte-Catherine, le comte Armand de Kergaz et sa jeune femme causant tête à tête dans un cabinet de travail.
On était alors aux premiers jours de janvier. C’était le matin, vers dix heures.
Le givre qui couvrait les arbres du jardin miroitait aux pâles rayons d’un soleil d’hiver ; il faisait froid, et un grand feu flambait dans la cheminée.
Le comte était assis dans un vaste fauteuil, vêtu de sa robe de chambre, les jambes croisées, et tenant à la main des pincettes avec lesquelles il tisonnait, tout en causant. Madame de Kergaz, en négligé du matin, se tenait auprès de son mari et attachait sur lui son calme et mélancolique regard, tandis qu’elle l’écoutait attentivement.
– Ma chère enfant, disait le comte, j’étais déjà bien heureux de votre amour, mais mon bonheur est complet depuis que notre cher frère nous a été rendu par le repentir.
– Oh ! répondit Jeanne, Dieu est grand et bon, mon ami, et il a si bien touché de sa grâce cette âme impie et rebelle, qu’il en a fait l’âme d’un saint.
– Pauvre Andréa, murmura le comte, quelle vie exemplaire !… quel repentir !… Jeanne, ma bien-aimée, il faut que je vous fasse une horrible confidence, et vous verrez combien il est changé.
– Mon Dieu ! qu’est-ce encore ? demanda Jeanne avec inquiétude.
– Vous le savez, Andréa n’a voulu partager que les apparences de notre vie. Assis auprès de nous au salon, il habite une mansarde, sans feu, dans les combles de l’hôtel, sous prétexte de suivre un régime impérieusement ordonné par la faculté. Il s’est réduit aux plus grossiers aliments. Jamais un verre de vin n’effleure ses lèvres.
– Et, interrompit Jeanne, il jeûne tous les jours jusqu’à midi.
– Qu’est-ce que tout cela ? fit le comte, vous ne savez rien encore, ma chère amie.
– Je sais, reprit madame de Kergaz, qu’il a fallu toutes vos instances et les miennes pour l’empêcher d’aller s’enfermer à la Trappe de la Meilleraye. Je sais encore que, tous les matins, il quitte l’hôtel au petit jour, vêtu misérablement, et que, sous l’humble nom d’André Tissot, il se rend rue du Vieux-Colombier, dans une maison de commerce où il tient les écritures, de huit heures du matin à six heures du soir, aux modestes appointements de douze cents francs. Il a voulu, lui qui pourrait puiser dans notre bourse à discrétion, devoir au travail son existence misérable !
– Et c’est pour cela, dit le comte, qu’il m’a forcé d’accepter quatre-vingts francs par mois de pension.
– Un tel repentir, une telle expiation, une vie aussi exemplaire, murmura Jeanne avec admiration, doivent militer aux yeux de Dieu, et sans doute il a été pardonné depuis longtemps.
– Oh ! ce n’est rien encore, mon amie, poursuivit le comte, si vous saviez !…
– Parlez, fit Jeanne émue ; parlez, Armand, Je veux tout savoir…
– Eh bien ! Andréa porte un cilice… tout son corps n’est plus qu’une horrible plaie…
Madame de Kergaz jeta un cri.
– C’est affreux ! dit-elle, affreux… affreux ! Mais comment…
– Vous voulez savoir comment je l’ai appris ?
– Oui, fit la comtesse d’un signe de tête.
– Eh bien ! figurez-vous que, cette nuit, j’ai travaillé fort tard avec Fernand Rocher et Léon Rolland. Il était deux heures du matin lorsqu’ils sont partis. A dîner, j’avais trouvé Andréa fort pâle et il m’avait même avoué qu’il était souffrant. J’avais été inquiet toute la soirée, et l’idée m’est venue de monter chez lui et de voir comment il allait. Vous le savez, ma chère amie, Andréa n’a jamais voulu que les domestiques de l’hôtel pénétrassent chez lui ; il veut faire son lit et balayer sa chambre lui-même, dit-il ; mais, en réalité, c’est que son lit n’a jamais besoin d’être fait. Le malheureux couche par terre sur le carreau glacé, sans autre couverture que sa chemise.
– Mon Dieu ! s’écria la comtesse, et nous sommes en plein mois de janvier !
– Il se tuera… soupira le comte. J’étais monté sur la pointe du pied. Arrivé à la porte, j’ai vu filtrer un rayon de lumière ; j’ai frappé doucement, et il ne m’a point répondu. Alors, comme la porte n’était fermée qu’au loquet, je suis entré. Oh ! l’horrible spectacle !… Andréa était couché sur le sol, à demi nu ; près de lui brûlait sa bougie ; à côté de la bougie était, tout ouvert, un volume de saint Augustin. Le malheureux, brisé de fatigue, s’était endormi en lisant. Alors, j’ai pu voir qu’il avait les reins et les flancs ensanglantés et ceints de cet horrible instrument de discipline qu’on nomme un cilice. J’aurais dû m’en douter, car souvent, lorsqu’un mouvement brusque vient à lui échapper, une pâleur soudaine, indice d’une souffrance aiguë, se répand sur tout son visage.
– Armand, interrompit madame de Kergaz, émue jusqu’aux larmes, il faut tâcher que votre frère renonce à ces macérations exagérées. Vous devriez en parler au curé de Saint-Laurent, qu’il a pris pour confesseur.
Le comte hocha la tête.
– Andréa est inflexible pour lui-même, murmura-t-il, et je crains qu’il ne finisse par succomber à cette pénitence exemplaire. Il est d’une maigreur affreuse, d’une pâleur extrême ; il ne se permet le sommeil que lorsque la fatigue l’emporte sur sa volonté. Ce travail ingrat de douze heures auquel il se livre tous les jours lui devient de plus en plus nuisible. Andréa aurait besoin de grand air et d’une vie active… Je voudrais pouvoir lui faire faire un voyage… Hélas ! il me refuserait, peut-être même nous quitterait-il.
– Oh ! cela ne sera pas ! s’écria Jeanne avec véhémence, il vivra près de nous, ce cher repenti… Tenez, Armand, voulez-vous que je le prenne à part, que je tâche de lui persuader que la justice divine est satisfaite, que l’expiation dépasse la faute ? Oh ! vous verrez, mon bien-aimé Armand, comme je serai éloquente, persuasive ! il faut que je le séduise.
– Tenez, dit le comte, j’ai une idée, une idée excellente pour l’arracher à cette vie de bureau qui le tuera à la longue.
– Vraiment ? fit la comtesse avec joie.
– Vous verrez, ma bien-aimée…
Et M. de Kergaz parut réfléchir.
– Vous le savez, dit-il, en mon absence, Fernand Rocher et Léon Rolland, aidés de sœur Louise, m’ont remplacé de leur mieux et ont soulagé bien des misères… Fernand et sa jeune femme, qui est dame patronnesse de la nouvelle église Saint-Vincent-de-Paul, se sont chargés de soulager adroitement ce qu’on nomme les misères dorées, c’est-à-dire ces humbles employés dont les modiques appointements sont insuffisants pour faire vivre leur nombreuse famille. Léon Rolland et sa belle et vertueuse femme ont eu le département du faubourg Saint-Antoine, ce quartier le plus populeux et presque le plus pauvre de Paris. Léon est à la tête d’un vaste atelier de menuiserie et d’ébénisterie, où il occupe deux cents ouvriers toute l’année. Cerise a ouvert une vaste maison de confection qui emploie toutes les jeunes filles orphelines que le vice réclamerait peut-être si elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Enfin, madame Charmet a choisi pour son pieux champ de bataille ce quartier de folie et de perdition où jadis elle brillait sous le nom de Baccarat.
– Je sais tout cela, mon ami, dit la comtesse.
– Les pauvres et les malheureux, reprit M. de Kergaz, n’ont rien perdu à mon absence. Mais ce n’était là qu’une partie de la mission que je me suis imposée qui se trouvait remplie. Si l’œuvre de charité allait son train, l’œuvre de justice chômait…
– Que voulez-vous dire ? interrogea la comtesse.
– Ecoutez, Jeanne, écoutez, poursuivit le comte.
« Un soir, une nuit plutôt, il y a bien dix années déjà, deux hommes se rencontrèrent en haut d’un édifice élevé au sommet d’une de ces collines qui dominent Paris. Ces deux hommes se montrèrent mutuellement du doigt la grande ville accroupie sous leurs pieds, et toute frémissante des ivresses convulsives d’une nuit de carnaval.
« L’un de ses hommes s’écria :
« – Voilà un vaste champ de bataille pour celui qui aurait assez d’or à dépenser au service du mal. Voyez-vous cette ville immense ? Eh bien ! il y a là, pour l’homme qui a du temps et de l’or, des femmes à séduire, des hommes à vendre et à acheter, des filous à enrégimenter, des mansardes où le cuivre du travail entre sou à sou à convertir en boudoirs somptueux avec l’or de la paresse. Voilà une grande et belle mission ! »
« Et cet homme riait, en parlant, d’un rire odieux.
« On eût dit Satan lui-même, ou don Juan, préconisant sa vie passée et prêt à la recommencer.
« Or, acheva le comte, cet homme qui parlait de cette façon impie, alors, c’était Andréa ; l’autre, c’était moi !
« Eh bien ! vous savez ce que fut cette lutte entre le bien et le mal, et comment le mal fut vaincu. Mais Andréa n’en était point le seul représentant, et Paris est demeuré la Babylone moderne où le vice coudoie la vertu, où l’infamie et le crime germent comme en une terre féconde… Ah ! que de coupables encore restent à punir ! que de victimes à arracher à leurs bourreaux !
Madame de Kergaz écoutait rêveuse :
– Je vous devine, dit-elle, je crois vous deviner, du moins. Vous voulez donner à Andréa repentant et vertueux le département des expiations et des châtiments mystérieux ?
– Vous avez deviné, chère amie. Peut-être cette intelligence hors ligne, cette volonté puissante, cette audace sans pareille qu’il développait si bien pour la cause du mal, les retrouvera-t-il dans la voie du bien ?
– Je le crois, répondit madame de Kergaz.
Les deux époux furent interrompus par un coup de sonnette qui, de la loge du suisse, correspondait avec l’hôtel et annonçait un visiteur.
– Voici, dit Armand, les notes quotidiennes de ma police. Les hommes que j’emploie à ce métier sont dévoués, intelligents, mais il leur faut un chef.
La porte s’ouvrit, un laquais parut.
Il portait sur un plateau une enveloppe assez volumineuse, que le comte décacheta sur-le-champ.
Cette enveloppe renfermait sept ou huit feuillets d’une écriture menue, sans signature.
M. de Kergaz lut tout bas :
« Les agents secrets de M. le comte sont en ce moment sur la trace d’une mystérieuse et singulière association, qui, depuis environ deux mois, a mis Paris en exploitation… »
– Oh ! oh ! fit Armand, qui continua sa lecture avec une scrupuleuse attention.
« Cette association, poursuivait le correspondant anonyme, paraît avoir des ramifications dans tous les mondes parisiens. Son siège, ses chefs, ses moyens d’exécution, tout est encore pour nous à l’état de mystère. Les résultats seuls commencent à nous êtres connus, et encore n’est-ce que partiellement. Le but de cette agglomération de bandits est de s’approprier par tous les moyens possibles les papiers compromettants pour le repos des familles, et d’exercer, à l’aide de ces papiers, un vaste chantage. Les lettres imprudemment écrites par une femme éprise et qu’on menace de faire tenir au mari, les faux en écriture privée que commettent parfois de jeunes prodigues et qu’une main cachée peut déposer sur le bureau d’un juge d’instruction, rien ne leur échappe.
« Cette association, qui a pris le titre de : le Club des Valets-de-Cœur, s’introduit partout, prend toutes les formes et toutes les attitudes.
« Les agents de M. le comte, achevait le correspondant, travaillent activement ; mais, jusqu’à présent, ils n’ont pu que constater de déplorables résultats sans rien découvrir. »
Armand, tout rêveur, tendit ces mots à sa femme.
– Tenez, dit-il, ce serait à faire croire que le doigt de Dieu intervient. Nous cherchions tout à l’heure un moyen d’occuper les rares facultés de notre cher Andréa, et voici ce que je lis.
Tandis que madame de Kergaz parcourait cette note de la police secrète de son mari, le comte sonna :
– Envoyez-moi Germain, dit-il à son valet.
Germain était le domestique de confiance d’Armand, le seul qui fût dans le secret de la mystérieuse existence d’Andréa.
– Tu vas aller rue du Vieux-Colombier, lui dit M. de Kergaz, et tu me ramèneras mon frère.
Germain partit ; une heure après, le comte et sa femme virent entrer Andréa.
Pour qui avait connu le brillant vicomte Andréa, le don Juan moqueur et impie, ou bien le baronet sir Williams, ce gentleman flegmatique et distingué, le frère de M. de Kergaz, le fils du comte de Felipone, était désormais méconnaissable.
Il était pâle, amaigri. Ses habits affectaient la coupe et la tournure sans prétention des vêtements portés par les ecclésiastiques. Il marchait les yeux baissés, la tête un peu inclinée en avant, et parfois sa démarche trahissait une vive souffrance.
Il osa à peine regarder la comtesse, comme si, à quatre années de distance, le souvenir de son odieuse conduite envers elle et des outrages qu’il avait osé lui faire subir se fût dressé devant lui comme un fantôme vengeur.
Ce fut avec la même hésitation pleine d’humilité qu’il prit et serra la main que lui tendait M. de Kergaz.
– Cher frère, murmura celui-ci.
– Vous m’avez fait demander, Armand ? dit Andréa d’une voix presque tremblante ; je me suis hâté de quitter mon bureau.
– Mon cher Andréa, répondit Armand, je t’ai fait demander parce que j’ai besoin de toi…
L’œil d’Andréa s’illumina d’un rayon de joie.
– Ah ! dit-il, faut-il mourir pour vous ?…
Un sourire vint aux lèvres d’Armand.
– Non, dit-il, il faut vivre d’abord…
– Et vivre raisonnablement, mon frère, ajouta madame de Kergaz, qui prit les deux mains d’Andréa et les pressa avec effusion.
Andréa rougit et voulut retirer ses mains.
– Non, non, murmura-t-il, je ne suis pas digne, madame, de l’intérêt que vous me témoignez…
– Mon frère…
– Laissez, madame, laissez le pauvre pécheur, continua-t-il humblement, tâcher d’apaiser par son expiation la colère divine.
Jeanne leva les yeux au ciel :
– C’est un saint, pensa-t-elle.
– Frère, dit alors M. de Kergaz, tu sais que je me suis imposé une mission ?
– Oh ! dit Andréa, une noble, une sainte mission, mon frère…
– Et j’ai besoin de ton aide pour continuer mon œuvre.
Le vicomte Andréa tressaillit.
– Il y a bien longtemps, dit-il, que je vous aurais demandé de m’associer à vos travaux, Armand, si j’avais été digne de faire le bien. Hélas ! en passant par mes mains souillées, que serait donc la charité ?
– Frère, dit M. de Kergaz, il ne s’agit pas de faire le bien d’une façon vulgaire, il faut punir ou prévenir le mal.
Armand tendit alors la note confidentielle de sa police au vicomte Andréa.
Celui-ci la lut avec attention et parut manifester un profond étonnement.
– Eh bien, frère, reprit M. de Kergaz, l’heure des expiations vulgaires, du repentir humble et caché est passée : il faut redevenir un homme fort, intelligent, habile, un homme aussi audacieux pour servir une noble cause que tu le fus pour faire le mal, un adversaire digne enfin de cette association de bandits que je veux exterminer.
Andréa écoutait avec attention et se taisait. Tout à coup il releva la tête ; un éclair passa dans ses yeux, mornes et sans rayons depuis longtemps.
– Eh bien, dit-il, je serai cet homme !
M. de Kergaz jeta un cri de joie.
– Je serai la main vengeresse, continua le vicomte, qui poursuivra sans relâche les mystérieux ennemis de la société ; cette association, dont vos agents n’ont pu découvrir le lieu de réunion, les statuts, les chefs et les affiliés, je la démasquerai, moi…
Et comme il parlait, une transformation semblait s’opérer chez Andréa.
L’homme humble et courbé jusque-là sous la main du repentir, le pénitent accablé de macérations, se redressa peu à peu : l’œil baissé étincela et retrouva son assurance, et ce ne fut pas sans un vague mouvement d’effroi que madame de Kergaz vit tout à coup reparaître le baronet sir Williams, l’audacieux des anciens jours, le terrible Andréa, si longtemps bandit lui-même.
Mais l’effroi de Jeanne n’eut que la durée d’un éclair. Le baronet n’existait plus, le bandit Andréa était mort ; restait un homme dévoué à son frère, à la société, à Dieu… un soldat de la grande cause de l’humanité.
En ce moment, la porte s’ouvrit ; une femme entra.
Cette femme était vêtue de noir, et sur ses vêtements noirs elle portait la capuche grise des sœurs de charité libres et n’ayant point fait de vœux.
Comme le vicomte, cette femme n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Sa beauté seule avait survécu dans ce naufrage pieux où la Baccarat s’était engloutie pour renaître sœur Louise, la noble femme éprouvée par l’amour, la vierge folle devenue la Madeleine repentante.
Baccarat, qu’on nous pardonne de lui conserver ce nom, Baccarat, était demeurée belle, en dépit de ses douleurs, en dépit de son repentir ; belle, malgré le soin qu’elle semblait mettre à dissimuler sous la grossièreté de ses vêtements cette beauté merveilleuse et cette taille de reine qui, jadis, avaient tourné tant de jeunes têtes et causé tant de désespoirs.
Un seul, un dernier reste de coquetterie, hélas ! bien pardonnable, après tout, l’avait empêchée de couper ses cheveux, cette luxuriante chevelure blonde qui l’enveloppait, dénouée, comme un manteau et couvrait ses talons.
Mais elle en dissimulait de son mieux les énormes torsades sous sa coiffe blanche et son capuchon, et elle était si humble et si modeste en sa démarche, que nulle n’aurait osé lui reprocher ce dernier attachement aux choses de ce monde.
A sa vue, Jeanne courut à elle et lui prit les mains :
– Bonjour, chère sœur, dit-elle.
Et Baccarat, l’ange du repentir, fit comme Andréa, elle retira sa main et balbutia.
– Ah ! madame, je ne suis pas digne de baiser le bas de votre robe…
Ce fut alors que M. de Kergaz prit Baccarat et Andréa tous les deux par la main, et leur dit :
– Vous fûtes deux anges déchus ; le repentir vous a relevés tous deux. Unissez-vous pour la cause commune : vous êtes tous deux dignes de combattre sous le même drapeau, ô nobles transfuges du mal…
Baccarat leva alors les yeux sur sir Williams, et elle eut froid au cœur. Il lui semblait qu’une voix secrète lui criait :
– Les monstres de cette nature peuvent-ils donc jamais être touchés par le repentir ? Non, non !
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Tandis que ces événements se passaient à l’hôtel de Kergaz, une scène d’une tout autre nature avait lieu, quelques heures plus tard, à l’autre extrémité de Paris, c’est-à-dire dans le faubourg Saint-Honoré, à l’angle de la petite rue de Berri.
La nuit était profonde ; un brouillard épais tombait sur Paris, et son intensité était telle, que le service des omnibus et les voitures de place, et jusqu’à la circulation des équipages de maître, avaient dû être suspendus ; les becs de gaz ne parvenaient point à pénétrer l’obscurité de la nuit, et il fallait connaître admirablement son chemin pour ne point égarer dans ce quartier à peu près désert qui portait encore alors la dénomination de faubourg du Roule.
Cependant, au moment où onze heures sonnaient à l’église Saint-Philippe, plusieurs hommes arrivant de différentes directions se glissèrent successivement dans la rue de Berri, s’arrêtèrent tous à l’entrée d’une maison d’apparence plus que modeste, pour ne pas dire suspecte, aux fenêtres de laquelle on n’apercevait aucune clarté, et tous disparurent l’un après l’autre dans les profondeurs d’une allée noire que fermait une porte bâtarde.
Cette allée, qui se prolongeait assez longtemps, aboutissait à la rampe d’un escalier. Cet escalier ne montait pas, comme on aurait pu le croire, aux étages supérieurs de la maison ; il s’enfonçait au contraire dans la terre, et le premier de ces mystérieux visiteurs qui y posa le pied descendit environ cinquante marches dans l’obscurité la plus complète, s’aidant de la rampe et n’avançant qu’à tâtons.
Là, une main le saisit dans l’ombre et l’arrêta.
En même temps une voix assourdie lui dit :
– Où donc allez-vous, et venez-vous me voler mon vin ?
– L’amour est une chose utile, répondit le visiteur nocturne.
– C’est bien, reprit la voix.
Et soudain une porte s’ouvrit, un jet de lumière éclaira l’escalier, et le nouveau venu se trouva sur le seuil d’une salle souterraine dont le bizarre aspect mérite une courte description. C’était, à vrai dire, l’un des compartiments d’une cave, à en juger par la voûte cintrée et une douzaine de futailles rangées le long des murs.
Seulement on avait posé une planche sur les pièces de vin, de façon à en faire un siège improvisé ; puis on avait placé au milieu de la cave une table, sur cette table une lampe à modérateur, et devant elle un fauteuil.
C’était vraisemblablement le fauteuil du président de cette mystérieuse réunion. Auprès de la lampe, sur la table, se trouvait un dossier de paperasses assez volumineux. Mais celui qui les eût examinées avec attention n’aurait pu dire en quels caractères elles étaient écrites.
C’était d’indéchiffrables hiéroglyphes, un assemblage de chiffres arabes et romains et de signes typographiques dont il aurait fallu posséder la clef pour en deviner le sens énigmatique.
L’homme qui veillait à l’entrée de la salle souterraine introduisit ainsi successivement et en faisant la même question, à laquelle il fut invariablement répondu de la même manière, six personnages, qui tous étaient enveloppés dans un large manteau, ce qui leur donnait un aspect uniforme. Puis cela fait, il ferma soigneusement la porte et vint prendre place au bureau du président.
Ce personnage était un tout jeune homme. Avait-il dix-huit ou vingt-deux ans ? C’était ce que personne n’aurait pu dire au juste ; mais il était bien certain qu’il ne dépassait point ce dernier âge.
Cependant la physionomie, malgré cette extrême jeunesse, semblait révéler une haute énergie, une astuce merveilleuse, une audace à toute épreuve et une de ces intelligences d’élite qui se révèlent à de certaines heures par des traits de génie.
Sa mise était celle d’un lion du boulevard, terme alors à la mode, et qui résumait l’homme élégant, riche et inoccupé de cette époque. Il avait la lèvre moqueuse, la démarche assurée ; il portait la tête en arrière d’une certaine façon impertinente, et son regard paraissait dominer moralement les six personnes qu’il venait d’introduire.
Celles-là méritent aussi quelques lignes de silhouette.
Lorsque chacune d’elles se fut débarrassée de son manteau, le président de l’assemblée put constater combien elles étaient différentes d’aspect, de tournure, de vêtements et d’âge.
Le premier entré, et qui s’était assis tout près de la table, était un homme de cinquante ans environ, grand, mince, décoré de plusieurs ordres, portant d’épaisses moustaches teintes en noir avec soin, et une perruque de même couleur qui couvrait son front dégarni par l’âge.
Sa mise était celle d’un homme du monde, ayant conservé dans la vie civile la désinvolture pimpante d’un officier.
Le président lui dit :
– Bonjour, major, vous êtes exact.
Le second des six personnages était un homme de trente ans, portant ses cheveux un peu longs, sa barbe négligée, et ayant une sorte de cachet artistique dans toute sa personne.
– Bonjour, Phidias, dit le président en lui indiquant une place à sa gauche.
Le troisième n’était guère plus âgé que le président.
C’était un de ces petits jeunes gens qui portent un lorgnon d’écaille fiché dans l’œil, une moustache en croc et des manchettes, qu’on voit à toutes les premières représentations dramatiques, dans tous les concerts et dans tous les salons du demi-monde.
Mais comme le président, il avait l’œil vif, le nez droit, signe d’une volonté bien trempée, et la lèvre un peu moqueuse.
– Bonjour, baron, dit le président.
Le quatrième était bien dissemblable de tournure, d’aspect et de costume de ces trois hommes que nous venons de dépeindre.
Ce n’était point un élégant dandy, un jeune homme du monde, courant les comédiennes, fréquentant Tortoni et le café Anglais. C’était un domestique en livrée.
Non point cependant ce valet vulgaire, à l’air niais, qu’un fastueux dentiste ou un marchand de nouveautés affuble d’une casquette galonnée et d’un gilet rouge ; mais le laquais d’autrefois, le Frontin de bonne maison, le valet effronté qui reçoit les confidences de son maître et lui donne parfois des conseils, l’homme enfin entre deux âges, encore vert-galant pour les femmes de chambre, et pouvant, à la rigueur, jouer les oncles de province et les notaires de village.
Le salut que lui adressa le jeune président eut quelque chose de maçonnique et de mystérieux, qui prouvait qu’il était haut placé dans son estime.
Le cinquième avait une physionomie étrange ; c’était presque un vieillard, mais un vieillard robuste, vigoureux, dont les cheveux grisonnants couvraient à profusion le front étroit et fuyant, dont le petit œil gris pétillait d’un feu sombre, et dont les larges épaules, la taille courte et trapue, les fortes mains, trahissaient l’homme habitué à de rudes exercices.
Son visage était couturé de bizarres cicatrices. Avait-il eu la petite vérole, s’était-il brûlé avec le vitriol ou de la poudre, avait-il été défiguré par quelque horrible maladie ?
Mystère.
Toujours est-il que cet homme avait un aspect repoussant et dur, même dans sa toilette, qui était d’une recherche exagérée et de mauvais goût.
Il était vêtu comme pour aller au bal : habit noir, gilet blanc, sur lequel était fastueusement étalée en deux doubles une énorme chaîne de montre, bottes vernies enfermant des pieds énormes qui semblaient se souvenir du sabot, poignets de chemise odieusement rabattus sur les manches de l’habit.
Les mains rouges, calleuses, aux ongles déformés, étaient nues et paraissaient ignorer l’usage du gant.
Enfin le dernier de ces six personnages était, au contraire, ce que l’art et la fantaisie réunis auraient pu rêver de plus idéal.
Etait-ce un créole ! Etait-ce le produit mystérieux des amours d’un rajah de l’Inde avec une Anglaise aux épaules d’albâtre ? Etait-ce quelque fier hidalgo dans les veines de qui coulait le sang des Maures de Grenade ?
Nul n’aurait pu le dire.
Il était grand, brun et presque olivâtre ; ses cheveux crépus avaient, comme sa barbe, qu’il portait courte et très soignée, un reflet bleuâtre d’aile de corbeau.
Ses traits, d’une parfaite régularité, et dont l’ensemble résumait un type de beauté merveilleuse, étaient éclairés par un regard ardent, fascinateur, étrange.
Dans le monde où il vivait, ce personnage, sur lequel nous reviendrons bientôt, et dont nous dirons l’origine transatlantique, avait été surnommé Chérubin le Charmeur.
Quand ces six personnes se furent assises, le président prit place au fauteuil qui lui était réservé, et salua tout le monde comme il avait salué chacun en particulier.
– Messieurs, dit-il, notre association, fondée sous le titre de Club des Valets-de-Cœur, se compose de vingt-quatre membres, la plupart inconnus les uns des autres, ce qui est une garantie de discrétion.
Les six associés, qui ne s’étaient jamais vus, se regardaient avec une mutuelle curiosité.
– Chacun de vous, poursuivit le président, a pu prendre connaissance des statuts du club avant d’entrer parmi nous : vous savez donc que la première des conditions est une obéissance passive au chef mystérieux et inconnu de tous, excepté de moi, et dont je ne suis que l’humble intermédiaire.
Les six membres du club s’inclinèrent.
– C’était donc, continua le président, un ordre du chef qui vous réunit ce soir ici, afin que vous puissiez vous connaître ; car vous allez être obligés de travailler presque en commun. Nous sommes sur la voie d’une opération qui pourrait avoir des résultats fabuleux.
A ces mots, il y eut un vif mouvement de curiosité dans l’assemblée.
– Quels sont les plans du chef ? reprit le président, c’est ce que je ne sais qu’imparfaitement, c’est ce qu’il m’est interdit de vous dire. Mes pouvoirs consistent à vous donner vos instructions…
Alors le président se tourna vers celui des assistants qu’on nommait le major :
– Major, lui dit-il, vous allez beaucoup dans le monde ?
– Beaucoup, répondit le major.
Le président parut consulter ses notes écrites en caractères hiéroglyphiques :
– Allez-vous, dit-il, chez la marquise Van-Hop ?
– Oui, répondit le major.
– Alors, vous êtes invité à son bal de mercredi prochain ?
– Très certainement.
– La marquise n’est-elle point une femme d’à peu près trente ans, créole de l’Amérique espagnole, mariée à un Hollandais ?
Le major fit un signe de tête affirmatif.
– Elle est fort riche, dit-on.
– Six ou sept cent mille livres de rente.
– Elle aime les arts et les artistes ; on dit même qu’elle a eu la fantaisie, depuis un an ou deux, de prendre des leçons de sculpture !
– Je suis son professeur, répondit celui des six associés que le président avait salué du nom de Phidias.
– Très bien. Je m’en doutais.
– Le marquis Van-Hop est un homme de quarante ans, flegmatique et taciturne… On le dit jaloux ?
– Très jaloux, répondit le major. Et cependant il n’a aucune raison de l’être : la marquise est irréprochable.
– Major, dit le président, vous présenterez chez la marquise, mercredi prochain, M. Chérubin que voilà.
Et le président désigna du doigt le sixième personnage, celui dont la beauté était merveilleuse.
Puis il reprit :
– La marquise n’est-elle point fort liée avec une femme de trente-cinq ans environ, veuve depuis deux ans, et qu’on nomme madame Malassis ?
– Je le crois, dit le major. J’ai même rencontré plusieurs fois la veuve chez la marquise aux réceptions intimes.
– Madame Malassis, poursuivit le président en compulsant ses notes, a été, dit-on, du vivant de son époux, à moitié légère.
– Oh ! à moitié… fit le major.
– Mais, disent toujours mes notes, la marquise l’ignore complètement, et elle tient madame Malassis pour la plus honnête des femmes ; d’autant que la veuve est recherchée assidûment par le vieux duc de Château-Mailly, qui la veut épouser, et ne craindra point de l’instituer par testament sa légataire universelle, au détriment de son neveu le comte de Château-Mailly, qui commence à se ruiner…
– Qui achève, plutôt, dit le major.
– Soit, répondit le président.
Alors il se tourna vers le cinquième des associés, celui-là même dont la mise prétentieuse, la figure étrange et brutale, et la stature athlétique faisaient une sorte d’hercule endimanché :
– Madame Malassis, lui dit-il, cherche un homme de confiance qui puisse remplir auprès d’elle les doubles fonctions d’intendant et de maître d’hôtel, une sorte de maître-jacques qu’elle payera le moins cher possible, et qui aura chez elle une besogne d’enfer. Madame Malassis n’est pas riche, mais elle veut représenter. Vous vous rendrez demain chez elle, rue de la Pépinière, 41, et lui direz que vous avez appris indirectement qu’elle cherchait un intendant.
L’homme aux larges épaules s’inclina.
– Quant à vous, poursuivit le jeune président en s’adressant au laquais en livrée, vous avez été chassé hier de chez le vieux duc de Château-Mailly ?
– C’est-à-dire, fit le laquais, que je me suis fait chasser, pour me conformer aux instructions que vous m’aviez données.
– C’est ce que je voulais dire ; mais vous avez oublié de rendre au duc une clef qu’il vous avait confiée.
– La clef du jardin de la maison n° 41, rue de la Pépinière ?
– Précisément.
– En outre, vous devez avoir, bien que vous n’ayez passé que trois mois au service de M. de Château-Mailly, une connaissance parfaite de ses habitudes, de l’emploi de son temps, de ses goûts, de ses manies ?
– Quand je sers un homme, je l’observe tout d’abord.
– Donc vous l’avez observé ?
– Je le sais par cœur.
– Très bien ; on vous demandera des renseignements en temps et lieu. Pour le moment, vous allez passer dès demain chez un serrurier qui est établi rue de Lappe, au coin de la rue du Faubourg-Saint-Antoine ; vous entrerez dans sa boutique, et lui direz simplement : « Te souviens-tu de Nicolo ? » A quoi il vous répondra : « Je l’ai vu guillotiner. »
– Est-ce tout ? demanda le laquais.
– Vous lui présenterez la clef que vous avez gardée…
– Ah ! je comprends…
– Et vous le prierez de vous en faire une pareille. Vous retournerez chez lui le lendemain à la même heure. Il vous remettra les deux clefs, la neuve et la vieille, et vous renverrez cette dernière à M. de Château-Mailly.
– Que ferai-je de l’autre ?
– Vous irez vous promener vers huit heures sur le boulevard des Italiens, et vous attendrez devant les bains Chinois. Vous y rencontrerez monsieur…
Le président désignait du doigt celui des associés qui résumait si parfaitement avec son lorgnon dans l’œil droit et ses favoris taillés en côtelettes le type du lion du boulevard.
Ce dernier fit un geste de surprise.
– Cher associé, dit le président, madame Malassis est encore, à l’heure qu’il est, une fort belle femme, et vous auriez tort de refuser la clef que l’on vous remettra.
Le lion salua sans mot dire.
– Messieurs, acheva le président, comme vous allez tous les six travailler ensemble et à la même heure, il était nécessaire que vous fussiez présentés les uns aux autres. Maintenant, vous vous connaissez et vous pouvez vous séparer. Chacun de vous recevra de minutieuses instructions à domicile.
Et le président leva la séance et congédia les six valets-de-cœur, qui, tous, s’en allèrent l’un après l’autre et disparurent dans l’épais brouillard qui couvrait Paris.
Quand la porte d’entrée de la salle souterraine se fut refermée sur le dernier, le jeune homme qui avait présidé la séance alla pousser de nouveau les verrous ; puis, bien assuré qu’il était seul, il frappa contre une cloison en planches qui séparait ce compartiment de cave d’un autre compartiment, et dit :
– Maître, vous pouvez entrer.
Aussitôt la cloison tourna sur elle-même, faisant l’office d’une porte, et un homme enveloppé dans un grand manteau, pareil à celui que portaient les six valets-de-cœur, apparut, et dit d’une voix railleuse :
– Ma parole d’honneur, tu présides comme un juge, Rocambole.
– N’est-ce pas, capitaine ?
Et Rocambole, car c’était lui que nous retrouvons ainsi métamorphosé, salua avec respect le capitaine, sir Williams, c’est-à-dire le vicomte Andréa, le frère du trop crédule Armand de Kergaz.
– Oui, continua le capitaine, tu présides comme un vrai magistrat, et, l’œil collé à une fente de la cloison, je ne t’ai pas perdu de vue un seul instant… C’est à ne jamais croire que tu as été cet affreux vaurien qui fit tomber la tête innocente du pauvre Nicolo.
– Ah ! capitaine, murmura Rocambole avec humilité, vous savez bien…
– Le fils adoptif de la veuve Fipart, poursuivit le baronet sir Williams, qui vendit la mèche du capitaine au dernier moment pour quelques billets de mille…
Et le baronet accentuait ce reproche sans la moindre aigreur.
– Cependant, répliqua Rocambole avec flegme, vous êtes un esprit trop supérieur pour ne point comprendre et excuser ma conduite d’alors. Alors, voyez-vous, je n’étais qu’un de vos agents subalternes, vous ne m’aviez pas fait mon éducation comme aujourd’hui ; enfin je n’étais point votre fils…
– C’est vrai, drôle…
– Et puis, vous ne saviez pas ce que je deviendrais, et moi j’ignorais ce que vous étiez… un homme fort !
– Heu ! heu ! fit Andréa d’un air modeste.
– Vous veniez de perdre la partie, vous étiez ruiné ; je trouvais mon compte à vous vendre, je vous ai vendu. A ma place vous en eussiez fait autant…
– Parbleu ! dit froidement le baronet.
– Depuis, acheva Rocambole, nous avons fait la paix, en gens qui s’aiment et s’estiment ; vous avez fait de moi un élégant, un homme du monde ; vous m’avez adopté comme votre fils. A New York, où nous avons travaillé, vous m’avez initié à tous les mystères de notre art… Bref, aujourd’hui, c’est, entre nous, à la vie et à la mort ; je suis votre esclave… je me ferais faucher vingt fois pour vous.
– Allons donc ! fit le baronet avec dédain, est-ce qu’on fauche des gens comme nous ?
Et il ajouta, avec ce terrible sourire qui jadis faisait frissonner Armand de Kergaz lui-même :
– Mais, trêve de reconnaissance aujourd’hui, monsieur le vicomte de Cambolh… Eh ! eh ! s’interrompit-il, avoue que je t’ai joliment redressé ton nom.
– Vous êtes un homme de génie, fit Rocambole avec admiration.
– Monsieur le vicomte de Cambolh, avec un h à la fin, cela frise la noblesse historique. Tu es d’origine suédoise, entends-tu bien ?
– Mon père, répliqua gravement le vaurien devenu gentleman, mon père, le général marquis de Cambolh, a quitté la Suède lors de l’avènement de Bernadotte au trône. Il était trop fier pour servir un étranger.
– Parfait ! dit sir Williams ; l’accent est simple, convaincu, le geste est digne. Parfait ! mais en attendant, mon drôle, donne-moi à souper, car le chef des Valets-de-Cœur meurt littéralement de faim.
– Venez, dit Rocambole ; montons chez moi. Vous allez trouver le couvert mis et de quoi vous refaire de vos austérités de la journée. Oh ! le saint homme, ajouta-t-il en riant, que mon pauvre père adoptif !… il vit de haricots et se donne la discipline…
– C’est l’incendie de ma vengeance qui couve ! répondit sir Williams, dont l’œil étincela comme un charbon ardent. Armand de Kergaz n’en est pas quitte avec moi.
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Rocambole alla à la porte et l’ouvrit.
– Venez, répéta-t-il en prenant sir Williams par la main et l’entraînant.
Il lui fit gravir sans lumière l’escalier qui conduisait à l’allée noire ; puis, au lieu de suivre cette allée, il posa le pied sur les marches d’un autre escalier.
Celui-là conduisait au premier étage de la maison, qui paraissait, du reste, inhabitée.
En sortant de la cave, Rocambole avait soufflé la lampe ; de telle façon qu’il marchait avec Andréa dans une obscurité complète.
Mais, au premier étage, le président des Valets-de-Cœur s’arrêta, chercha une porte et une serrure à tâtons, introduisit une clef, et aux ténèbres de l’escalier succédèrent presque aussitôt les clartés douteuses d’une lampe à abat-jour, que le capitaine aperçut à l’extrémité d’une sorte de cabinet de toilette encombré de vêtements, de malles et de tous les objets qu’entasse un garçon dans une pièce de débarras.
Rocambole entra. Le capitaine le suivit, et, quand la porte mystérieuse se fut refermée sur eux, ce dernier put remarquer qu’elle était si parfaitement dissimulée par un portemanteau qu’il était impossible, à ceux qui entraient dans le cabinet de toilette par une autre issue, d’en soupçonner même l’existence.
– Vous voyez, mon oncle, dit Rocambole, qu’à présent M. le vicomte de Cambolh n’a plus rien de commun avec cet affreux voisin qui préside les Valets-de-Cœur et se glisse dans une cave par un escalier borgne.
Ce disant, Rocambole se mit à rire et poussa une seconde porte.
Le baronet sir Williams se trouva alors sur le seuil de la chambre à coucher du lion, une chambre coquette, mignonne, respirant un luxe sobre et délicat, tel qu’aurait pu le rêver une femme du monde artistique et galant.
Une épaisse moquette à fleurs d’un rouge pâle, se détachant sur un fond blanc, jonchait le sol ; une étoffe de même couleur servait de rideaux et de portières. Le lit était un bijou de sculpture imitant le vieux chêne ; un meuble de Boule se dressait entre les deux croisées, surmonté d’une petite glace de Venise. Cà et là des tableaux de maître de petite dimension, une panoplie dans le fond du lit, dont les tentures étaient semblables aux rideaux, aux tapis et aux meubles.
Un grand feu flambait dans la cheminée.
– Capitaine, dit Rocambole en avançant à son chef un immense fauteuil confortable, je vais vous faire servir auprès du feu. Nous serons plus à notre aise ici que dans le salon. C’est une canaille d’honnête homme que je vais chasser au premier jour.
– Comme tu voudras, mon fils, répondit le baronet avec une indulgence toute paternelle.
Rocambole passa dans le salon, une fort belle pièce, un peu basse de plafond, comme la chambre à coucher, et gagna une toute petite salle à manger dans laquelle un valet sommeillait sur une banquette, et où était dressée une petite table toute servie.
– Jacques, dit-il en éveillant le laquais, roule cette table dans ma chambre, je souperai au coin du feu… avec mon oncle.
C’était ainsi que Rocambole désignait le baronet.
Le valet obéit et transporta dans la chambre à coucher le souper de son maître, qui consistait en une volaille froide, un pâté, quelques douzaines d’huîtres et deux flacons de vieux vin, d’une couleur jaunâtre merveilleuse. Le baronet, qui, sans doute, ne venait point chez son élève pour la première fois, avait repris, dans son fauteuil, cette attitude pleine d’humilité et de bonhomie craintive qu’il avait chez le comte Armand de Kergaz.
Pour le valet de Rocambole, le baronet sir Williams n’était plus que l’oncle Guillaume, un provincial dévot et riche dont on cultivait l’héritage.
– Tu peux aller te coucher, Jacques, dit Rocambole.
Le valet s’inclina et sortit.
Rocambole ferma la porte, fit glisser la portière sur sa tringle et revint s’asseoir près du feu, de l’autre côté de la table.
Le baronet avait déjà entamé bravement la volaille froide et décoiffé l’un des flacons.
– Nous sommes seuls, mon oncle, dit Rocambole ; nous pouvons causer.
– Et nous causerons, mon fils, car j’ai de longues instructions à te donner. Mais, d’abord, où en sont tes finances ?
– Les miennes ou celles du club ?
– Les tiennes, parbleu !
– Dame ! fit Rocambole avec ingénuité, elles sont basses, mon oncle. J’ai perdu hier cent louis… à mon cercle ; vous me l’aviez conseillé.
– Bien ! très bien ! il faut savoir perdre. C’est semer peu pour récolter beaucoup.
– J’ai trois chevaux à l’écurie, poursuivit Rocambole, un valet de chambre, un garçon. Titine me coûte les yeux de la tête…
– Tu la quitteras. Titine est une femme vulgaire, elle engraisse au moral comme au physique, et j’ai renoncé aux projets que j’avais sur elle. Je te trouverai mieux.
– Tout cela, poursuivit Rocambole, sagement additionné, compose bien un budget de quarante mille livres de rente.
– Comment ! drôle, fit le baronet sans trop d’aigreur, tu dépasses ce chiffre ?
– Pas encore, mais vous pourriez bien, mon oncle, faire quelque chose de plus.
– Soit, si tu travailles en conséquence.
– Dame ! il me semble que je vais assez bien jusqu’ici…
– Peuh ! c’est selon…
Et sir Williams eut un sourire bonhomme, tout en plongeant sa fourchette jusqu’au manche dans le pâté de foie gras.
– Quand vous donneriez un billet de mille de plus…
– Par an ou par mois ?
– Par mois, mon oncle.
– Mon fils, fit gravement le baronet, Dieu m’est témoin que je ne suis pas un de ces ladres qui lésinent en affaires et font des économies de bouts de chandelle…
– Oh ! je le sais bien, dit Rocambole.
– Mais, cependant, j’entends ce que nous appelons le commerce, et j’ai un principe invariable ; à chacun selon ses œuvres.
– Ceci est une maxime évangélique, mon oncle.
– C’est la mienne, fit le baronet qui redevint par son attitude le grand coupable repenti, le saint dont le comte et la comtesse de Kergaz vantaient les vertus. Donc, poursuivit-il, si tu gagnes le billet de mille francs mensuel que tu demandes, je ne vois aucun inconvénient à te l’accorder.
– Vous savez bien, mon oncle, que je ne boude pas à l’ouvrage.
– Ah ! c’est que, dit sir Williams, il ne s’agit plus aujourd’hui d’une besogne vulgaire, de quelques chiffons amoureux à soustraire de droite et de gauche pour les revendre ; nous avons mieux que cela à faire.
– Je m’en doute, mon oncle, car vous m’avez dit que l’affaire était bonne…
– Elle est colossale… gigantesque… répondit froidement le baronet.
– Peut-on savoir ?…
– Certainement, puisque j’ai toute confiance en toi.
– Elle est assez bien placée votre confiance, mon oncle, dit Rocambole avec calme ; je ne suis plus assez bête pour vous trahir ; on ne se brouille pas avec le génie.
– Il est certain, dit le baronet avec son calme habituel, qu’entre gens comme nous, le dévouement, la reconnaissance, l’affection, sont autant de mots vides de sens. De toi à moi, il y a des intérêts. L’amitié vraie n’a pas d’autre loi.
– Vous parlez d’or, mon oncle.
– Si tu trouves mieux que moi, c’est-à-dire un homme plus fort, plus intelligent, qui t’estime autant que je le fais et t’offre plus d’avantages, tu serais un niais de me rester fidèle.
– Je n’ai jamais été niais, dit Rocambole en versant à boire au baronet.
– Mais comme tu ne trouveras pas, je ne vois aucun inconvénient à te confier une partie de mes plans.
– Voyons !
– D’abord, dit sir Williams, procédons par ordre et remontons un peu haut. Comment as-tu trouvé ma petite comédie pour rentrer dans le domicile fraternel ?
– Oh ! parfaite, dit Rocambole avec l’accent d’une sincère admiration. L’évanouissement sur la route était si merveilleusement joué, que si je n’avais été précisément le postillon, vous eussiez été écrasé… La scène de reconnaissance, le repentir, les remords, la vie pénitente, tout cela est très fort, mon oncle.
– N’est-ce pas ? fit sir Williams, satisfait des éloges.
– Seulement, reprit Rocambole, je ne comprends pas que vous ayez la fantaisie de continuer longtemps ce rôle. Ce doit être assez assommant de vivre éternellement au sein de la vertu.
– Peuh ! on s’y fait. Il faut bien, du reste, que je prépare ma petite vengeance, et ils sont sur ma liste.
Et le baronet compta sur ses doigts.
– Il y a d’abord Armand : à tout seigneur tout honneur.
– Vous savez, dit Rocambole, que j’ai à son service un joli coup de couteau.
– Pas encore… Diable ! comme tu y vas… L’enfant hériterait… et puis, Jeanne ne m’aime pas encore, et il faut que Jeanne m’aime.
Le sourire infernal qui passa alors sur les lèvres du baronet eût glacé d’épouvante le comte Armand de Kergaz.
– Après lui, dit sir Williams continuant son énumération, nous avons mademoiselle Baccarat. Oh ! celle-là, le jour où je la tiendrai, elle versera des larmes de feu, et regrettera de s’être évadée de chez Blanche.
– Une belle fille, cependant, observa Rocambole, mais qui a fait une vilaine fin. Si elle avait été gentille, elle avait un bien bel avenir… Une femme comme elle dans vos mains, mon oncle, aurait fait un fier chemin !
– J’en ai une de ce genre à ma dévotion.
– Oh ! oh ! la verrai-je ?
– On vous la donnera si vous êtes sage, répliqua le baronet avec cet accent bonhomme d’un père qui promet un jouet à son fils.
– Ma parole d’honneur, mon oncle ! s’écria Rocambole ému, si la sensibilité n’était pas une bêtise indigne de gens comme nous, je vous baiserais les mains. Vous êtes une crème d’oncle !
– A la mode bretonne, répondit sir Williams en riant. Mais comptons toujours… Après Baccarat, tu penses bien que je n’oublierai pas notre ami Fernand Rocher. Celui-là n’a pas voulu aller au bagne innocent… eh bien, on l’y enverra coupable. Il est trop riche pour devenir voleur, mais on en fera un assassin… Tu le sais, l’amour est une chose utile.
– Et mademoiselle Hermine ? interrogea Rocambole.
– Mon cher, dit le baronet avec un calme terrible, quand j’ai daigné songer à une femme que je n’aimais pas pour en faire la mienne, et que cette femme m’a refusé, elle peut être assurée d’une chose, c’est que je creuse à ses pieds, et peu à peu, un gouffre où elle engloutira son honneur, sa réputation, son repos, et toute sa vie à venir.
– Et de trois ! fit Rocambole.
– Puis, continua le baronet, nous ferons évidemment quelque chose pour cet honnête Léon Rolland, un imbécile qui m’a fait tuer mon pauvre Colar.
– Et Cerise ? demanda le vaurien.
– Entre nous, dit sir Williams, je n’en veux pas à Cerise. Seulement, cette vieille canaille de Beaupréau, pour qui j’ai toujours un faible, en est amoureux comme au premier jour, et je lui ai fait des promesses.
– Est-ce tout ? demanda Rocambole.
– Oui… je crois.
– Mais… Jeanne ?
– Oh ! celle-là, dit sir Williams, je ne la hais pas… je l’aime !
Ce mot, dans la bouche du terrible chef des Valets-de-Cœur, c’était, dans un ténébreux avenir, l’arrêt de mort du comte de Kergaz.
– Mon oncle, dit Rocambole, pourrait-on savoir ce que vous comptez faire à l’endroit de tous ces gens-là ?
– Non, répondit nettement le baronet, et cette question est une niaiserie dans ta bouche. Tu ne sais donc pas, mon fils, que l’homme qui veut se venger doit se taire à lui-même le secret de sa vengeance ? On peut dire à un associé le mot d’une affaire ; l’énigme d’une vengeance, jamais.
– Ainsi, vous continuerez à porter la nuit un cilice inoffensif ?
– Sans doute.
– A vous affubler de cette houppelande, et à coucher, l’hiver, dans une chambre sans feu ?
– Oui.
– A travailler douze heures par jour pour tenir les écritures d’un boutiquier ?
– Non, car mon bien-aimé frère Armand vient de me donner une autre besogne.
– Vous aurait-il fait son intendant ? demanda railleusement Rocambole.
– Mieux que cela, mon fils. Il m’a nommé le chef de sa police.
Rocambole, qui élevait son verre à ses lèvres en ce moment, le reposa brusquement sur la table et partit d’un grand éclat de rire.
– Pas possible ! s’écria-t-il.
– Oui, mon fils, continua le baronet dont l’œil brillait d’une infernale joie, voilà jusqu’à quel point cet homme est fort : il a une police… tu sais, par Satan, quelle police ! une réunion de sourds et d’aveugles. Cette police a mis la main sur le seul document que j’aie cru devoir laisser courir le monde, c’est-à-dire une petite note concernant les Valets-de-Cœur.
– Sangdieu ! fit Rocambole en sautant sur son siège, qu’avez-vous fait là, mon oncle ?
– Une bien belle chose, mon fils… J’ai posé un paratonnerre, car, écoute-moi bien, si bête que soit la police d’un philanthrope, elle peut avoir des hasards, de la chance, laisser couler un avis utile dans l’oreille d’un préfet de police, – enfin devenir embêtante à un moment donné…
– C’est vrai, dit Rocambole, touché de la justesse du raisonnement.
– Or, poursuivit sir Williams, le meilleur moyen de paralyser cette police était de la diriger. J’ai adopté ce moyen. J’ai laissé traîner un document en bon lieu. Ce document parlait des Valets-de-Cœur, de leur association et de leur but. Là s’arrêtaient les détails. Armand, cet homme fort, s’est empressé de me confier la grave mission de découvrir les chefs de la bande, ses moyens d’action, ses statuts.
– Eh bien, demanda le président des Valets-de-Cœur, qu’en ferez-vous ?
– Je démasquerai ces bandits.
– Hein ? fit Rocambole stupéfait.
– C’est-à-dire que tu affilieras quatre ou cinq drôles auxquels nous ne dirons que peu de chose, à qui nous donnerons une besogne insignifiante… puis je les prendrai sur le fait, et la police correctionnelle ou le tribunal mystérieux de mon bien-aimé frère en feront bonne justice. Cela fait, l’association des Valets-de-Cœur n’existera plus. Elle aura été la réunion de quatre ou cinq drôles de bas étage, et la société sera sauvée… grâce à moi. Heu ! qu’en dis-tu ?
– Mon oncle, murmura Rocambole stupéfait d’admiration, vous êtes un homme de génie !
– Il faut bien être quelque chose en ce monde, répondit modestement sir Williams.
– Ah ! çà, reprit Rocambole, tout cela est bel et bon, mais si vous gardez pour vous seul le secret de votre vengeance, je devrais au moins savoir quelque chose de cette fameuse opération que vous qualifiez de gigantesque et pour laquelle vous m’avez fait réunir les six Valets-de-Cœur que vous avez vus ce soir.
– Je vais te dire ce qu’il est indispensable que tu saches.
– Voilà tout.
– Voilà tout, mon fils. Un homme prudent doit garder son dernier mot comme une poire pour la soif.
Le baronet repoussa la table, car il avait achevé son repas, alluma un cigare, se renversa dans son fauteuil, aspira et rendit quelques gorgées de fumée, et dit :
– Tu sais déjà que le marquis Van-Hop est un riche Hollandais qui passe les hivers à Paris. On lui donne cinq ou six cent mille livres de rente ; mais cette fortune est une misère auprès de celle qu’il pourrait avoir s’il n’était pas marié.
– Tiens, dit Rocambole, voilà qui est bizarre.
– Voici comment, continua le baronet. Le marquis Van-Hop avait un oncle ; cet oncle quitta la Haye pauvre comme Job, avec une pacotille sur le dos. Il alla aux Indes, y servit la Compagnie et y fit une fortune fabuleuse. Il a laissé vingt millions à sa fille unique, l’enfant d’une Indienne, une femme qui a tous les instincts du sauvage unis à toute l’éducation d’une fille de nabab retirée à Londres et pensionnée royalement par Sa Majesté britannique.
– Tiens ! interrompit Rocambole, voici qui commence à peu près comme un roman.
– Le roman est l’histoire de la vie, mon fils, répliqua gravement le baronet. Mais je continue. Il y a dix ans, le marquis alla aux Indes voir son oncle ; il y inspira un violent amour à sa cousine, et sa cousine déclara résolument à son père qu’elle n’épouserait jamais un autre homme que lui. Malheureusement le marquis annonçait alors un voyage autour du monde, comme doit le faire tout honnête Hollandais, voué par ses aïeux au culte des missions. Le marquis avait commencé son voyage par les Antilles ; il s’était arrêté à la Havane espagnole, et il y avait vu et aimé sur-le-champ une jeune créole qui se nommait Pepa Alvarez. Le marquis était jeune, il n’était pas encore possédé de la soif de l’or ; il se trouvait assez riche, et au lieu d’épouser sa cousine, il s’en retourna à la Havane, où il fit la señorita Pepa Alvarez marquise Van-Hop.
– Le niais ! murmura Rocambole, peut-on cracher ainsi sur vingt millions !
– Il en avait six…
– C’est une mauvaise raison, mon oncle.
– Soit, je poursuis. Mais le marquis était loin de s’imaginer quel volcan de passion il avait allumé dans le cœur de cette fille du ciel indien. Elle l’aimait, elle l’aimait avec furie, comme les bonzes de son brûlant pays aiment le dieu Siva, et elle eût tordu, éventré elle-même, arraché avec ses ongles le cœur de la Havanaise, lorsqu’elle apprit, au bout de trois ans, pourquoi son beau cousin, qu’elle attendait toujours, ne revenait pas… Il y a huit ans que le marquis est marié, il y en a cinq que l’Indienne rêve une de ces vengeances splendides comme je sais les comprendre…
– Elle hait donc le marquis ?
– Non, elle l’adore plus que jamais.
– Mon Dieu ! fit ingénument Rocambole, il est pourtant facile de se débarrasser d’une rivale, quand on est née dans l’Inde et qu’on a vingt millions.
Sir Williams haussa les épaules.
– Tu es jeune, mon fils, dit-il avec dédain.
Rocambole le regarda.
– Dame ! fit-il, il me semble qu’il y a cinquante manières différentes de rendre un homme veuf. Si l’Indienne me donnait cent mille francs, à moi…
– Elle m’a promis cinq millions, dit froidement le baronet.
Rocambole jeta un cri de stupéfaction.
– Et la marquise vit encore ? dit-il.
– Oui, fit le baronet d’un signe de tête.
– Mais alors elle vous les a promis… il y a… une heure.
– Non, il y a un an.
– Et vous avez… attendu ?
– Mon fils, dit le baronet, la petite conversation que nous avons ensemble me confirme dans une opinion que j’avais déjà sur toi…
– Laquelle, mon oncle ?
– C’est que tu manques de pénétration. Tu as de bonnes dispositions, tu exécutes assez bien un plan, mais…
– Mais ? interrogea Rocambole, qui se mordit les lèvres.
– Tu ne sais pas le concevoir. Au surplus, tu es jeune, cela viendra.
Et le baronet ajouta d’un ton plus doux :
– Comment, étourdi, tu t’imagines que lorsqu’une femme aime éperdument un homme, lequel ne l’aime pas et aime, au contraire, une autre femme, il suffit de faire assassiner ou empoisonner cette dernière pour arriver jusqu’à lui ?…
– C’est juste, mon oncle.
– Mais comprends donc, jeune brute, que le marquis aime sa femme ; que si sa femme mourait, il serait capable de se tuer, ce qui fait que l’Indienne en serait pour ses frais…
– Je comprends cela, mon oncle.
– Par conséquent, mon cher niais, il faut que le jour où la marquise mourra, son mari ait cessé de l’aimer… et cependant il ne faut pas qu’il en aime une autre que l’Indienne.
– Diable ! voilà qui se complique étrangement, il me semble.
– Alors l’Indienne, qui a parfaitement saisi la justesse de ce raisonnement, et qui, cependant, ne veut pas renoncer à son amour, n’a eu d’autre ressource que de se jeter dans mes bras et de m’offrir cinq millions.
– Où l’avez-vous rencontrée ? demanda Rocambole, intrigué.
– A New York, l’année dernière. Oh ! c’est toute une histoire, et je veux bien te la dire.
– Voyons ! interrogea Rocambole.
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Le baronet alluma un second cigare et reprit :
– C’était quelques jours avant notre départ de New York. Notre voyage n’avait pas manqué de péripéties et d’aventures : nous avions eu des hauts et des bas. La police américaine est bonne fille, mais je ne connais pas de plus mauvais pays que les Etats-Unis pour y vivre honnêtement. On n’y peut traiter en grand aucune affaire. Bref, je n’emportais guère en Europe qu’une centaine de mille francs, une misère, quand on songe que nous étions depuis trois ans en Amérique.
« Un soir, comme je rentrais à notre hôtel, je vis passer une voiture attelée de quatre chevaux et conduite à la daumont.
« Au fond de cette voiture, j’aperçus une femme de vingt-cinq à trente ans.
« Elle avait une figure étrange et de celles qu’on n’oublie jamais.
« Pour un Européen, c’est-à-dire un homme qui n’est point initié à tous les mystères des croisements de race, cette femme était blanche ; on aurait pu, à son costume, la prendre pour une Parisienne brune. Pour moi, c’était une femme de couleur ; non pas la femme qui a du sang noir dans les veines, mais du sang indien, du sang de la race jaune, qui adore le dieu Siva, et croit au paradis de Vichnou.
« Tous les appétits sauvages, toutes les passions volcaniques de cette race éclose aux feux d’un ciel torride se peignaient sur le visage de cette créature, vêtue à l’européenne comme pour aller à Longchamps, et qu’emportait un landau, produit élégant de l’industrie parisienne.
– Mon oncle, interrompit Rocambole, en prenant à son tour un trabucos sur l’assiette de vieux saxe posée sur la table et l’allumant à la bougie, ce n’est pas que je tienne à vous faire un compliment, mais vous contez à ravir. Je crois lire un feuilleton en vous écoutant.
Le baronet sourit et continua :
– Cette femme et moi nous échangeâmes un regard. Puisque tu fais des comparaisons littéraires, je continuerai ta métaphore, et te dirai qu’il y a souvent tout un poème dans un simple regard échangé. J’eus à peine envisagé l’Indienne que je devinai qu’il y avait tout un drame dans cette existence menée à la daumont ; et, de son côté, elle pressentit, au regard ardent que j’attachai sur elle, que j’étais peut-être l’homme qu’elle cherchait. Elle donna un ordre, obéissant à une sorte d’inspiration soudaine, et la voiture s’arrêta.
« De mon côté, je fus attiré par une sorte de bizarre fascination vers cette voiture, et je la regardai, attachant sur elle cet œil froid, investigateur, que tu me connais et qui pénètre jusqu’au fond de l’âme.
« – Que cherchez-vous ? lui dis-je.
« – Un homme fort, me répondit-elle avec un accent où couvaient des tempêtes de courroux longtemps concentré.
« – Vous êtes une folle d’amour, lui dis-je, et vous avez dans l’âme les brûlantes colères d’une tigresse à qui l’on a enlevé son tigre.
« – Oui, me répondit-elle, je hais à mort.
« – La vengeance coûte cher.
« – J’ai vingt millions, dit-elle froidement.
« Je n’en écoutai pas davantage et je m’élançai à côté d’elle.
« Elle fit un signe. L’équipage repartit au grand trot, et ne s’arrêta qu’à la grille d’une petite villa entourée d’arbres et située hors de la ville.
« Je descendis le premier et lui offris la main. Elle me conduisit dans la pièce la plus reculée de la villa, s’y enferma avec moi, me fit asseoir auprès d’elle sur un lit de repos, et me raconta l’histoire que tu sais.
« – Je ne vous ai jamais vu, me dit-elle, je ne sais ni qui vous êtes, ni de quel pays vous venez ; mais j’ai lu dans vos yeux que vous étiez celui que j’attendais pour me venger.
« – Vous avez raison, répondis-je, je suis le vengeur par excellence. Que voulez-vous faire ?
« – J’aime mon cousin, je veux l’épouser.
« – Pour cela, dis-je, il faut que la marquise meure.
« – Je le sais, et rien ne serait plus facile. J’ai des esclaves qui, sur un mot de moi, iraient poignarder ma rivale. Morte, il l’aimera encore, et je ne veux plus qu’il l’aime.
« – Que donneriez-vous, lui dis-je, à celui qui aplanirait tous ces obstacles, qui supprimerait la marquise et vous ferait aimer de votre cousin ?
« – Tout ce qu’il voudrait !
« – Eh bien, lui dis-je, le jour où vous serez marquise Van-Hop et femme aimée, vous me donnerez cinq millions !
« – Et elle sera morte ?
« – De mort violente.
« – Morte et oubliée ?
« – Morte et exécrée par celui qui l’aura adorée.
« Elle attacha sur moi son brûlant regard qui semblait vouloir lire au fond de ma pensée.
« – Vous dites, fit-elle lentement, qu’elle mourra de mort violente ?
« – Oui.
« – De quelle main ?
« – De la main de son propre époux…
« L’Indienne jeta un cri de joie.
« – Oh ! dit-elle, est-ce possible ?
« – Tout est possible à Paris, quand j’y suis, madame.
« – Mais enfin…
« – Ah ! dis-je, vous voulez savoir ? C’est inutile. Qu’il vous suffise d’apprendre que, dans un an, la marquise sera morte assassinée et maudite par son mari, et que, deux mois après, vous épouserez votre cousin, qui passera le reste de sa vie à vos genoux.
« Elle se leva, alla vers un petit meuble placé dans le fond de la pièce, et l’ouvrit.
« C’était une sorte de secrétaire dans lequel elle prit une plume et du papier, et elle écrivit rapidement.
« – Voici, me dit-elle en me tendant deux lignes, de l’argent pour entrer en campagne.
« Je jetai les yeux sur le papier que je venais de saisir, et je lus :
“Bon pour la somme de cinq cent mille livres de France, payable chez M. Morton, mon banquier à Londres.
“Daï-Natha Van-Hop”
« L’Indienne faisait bien les choses, on pouvait sans crainte se mettre à son service. Puis elle traça un nouveau bon. Celui-là était conçu comme une lettre de change :
“A présentation, je payerai au porteur la somme de cinq millions.
“Daï-Natha, marquise Van-Hop.”
« – Vous mettrez la date, me dit-elle, le jour de mon mariage, car cette pièce n’aura de valeur qu’alors.
« – Madame, lui dis-je, je pars pour Paris, où le marquis Van-Hop passe ses hivers. Ne vous occupez pas de moi, soyez patiente et ayez foi dans mes promesses. Si un jour vous recevez une lettre sans signature, timbrée de Bougival, près de Paris, et dans laquelle on vous dira de venir, accourez… Je laissai l’Indienne, et deux jours après nous étions en pleine mer. »
– Et… demanda Rocambole, avez-vous revu Daï-Natha, mon oncle ?
– Hier, répondit le baronet.
– Elle est à Paris ?
– Depuis deux jours. Elle attend…
Un sourire glissa sur les lèvres de sir Williams, et Rocambole comprit que la marquise Van-Hop était condamnée à mort, au prix de cinq millions cinq cent mille francs. Le baronet buvait du café à petites gorgées et allumait un troisième cigare.
– Mon oncle, interrogea Rocambole, un mot encore s’il vous plaît ?
– Je t’ai dit tout ce que je pouvais te dire pour le moment.
– Soit pour la marquise, car je comprends vaguement le drame terrible que vous préparez en vous mettant à la place du hasard… Mais cette madame Malassis ?
– Ceci, dit le baronet, est un épisode de notre action, de ce drame terrible, comme on dit. En apparence, madame Malassis n’a rien de commun avec la marquise Van Hop ; mais, en réalité, ces deux femmes se tiennent par la main.
– Comment ? fit Rocambole.
– Le marquis Van-Hop est lié avec le duc de Château-Mailly.
– Il est son banquier, n’est ce pas ?
– D’abord. Ensuite, il se trouve flatté, en sa qualité d’étranger, d’avoir pu produire sa femme dans le faubourg Saint-Germain, dont le duc est une des clefs de voûte.
– Mais madame Malassis ?
– Madame Malassis est la maîtresse du duc.
– Je le sais.
– Le duc l’épousera… si on le laisse faire, et il déshéritera ainsi son neveu.
– Le neveu vous intéresse, peut-être ?
– Non, mais il abandonnera cinq cent mille francs sur la succession de son oncle, si son oncle meurt d’apoplexie foudroyante.
– Cinq cent mille francs ne sont pas cinq millions. L’Indienne est plus généreuse.
– C’est incontestable ; mais il y a encore plusieurs raisons pour mener de front ces deux affaires.
– Ah ! fit Rocambole intrigué.
– D’abord, reprit le baronet, le marquis Van-Hop et sa femme ignorent complètement de quelle nature sont les relations de madame Malassis et du vieux duc ; mais ils savent que le duc en est amoureux, et qu’il a l’intention de l’épouser. La marquise aime madame Malassis comme sa sœur, et la croyant la plus honnête des femmes, elle souhaite de tout son cœur voir la veuve épousée par le duc.
« Mais le marquis a une raison de plus, une raison de haine jalouse.
« Le marquis aime sa femme et il est jaloux de son ombre. Le neveu, l’héritier présomptif de M. de Château-Mailly, présenté chez lui, il y a deux ans, a fait la cour à la marquise, et, bien qu’il ait échoué, il s’est fait du mari un ennemi mortel. Le marquis Van-Hop est l’ami du vieux duc le plus acharné à lui conseiller d’épouser madame Malassis.
– Est-ce tout ? demanda froidement Rocambole, car enfin, jusqu’à présent, je ne vois aucune raison capitale, aucun motif sérieux de réunir les deux affaires.
– C’est vrai, à tout prendre. Eh bien ! la véritable cause de mes projets est une raison spécieuse en apparence. Elle se résume en deux mots : deux femmes tombent plus aisément qu’une seule.
« Le jour où madame Malassis aura un amour au cœur, et elle est dans l’âge où les femmes en ont de terribles, elle se laissera aller à une confidence ; le jour où elle aura reçu cette confidence, la marquise se sentira toute troublée, si déjà Chérubin papillonne autour d’elle, et se confiera à son tour à madame Malassis.
– Tout ceci est fort juste, mon oncle ; mais…
– Mais ? fit le baronet en fronçant le sourcil.
– Il y a encore autre chose…
– C’est possible ; seulement c’est le dernier mot de l’affaire, et tu ne le sauras pas…
Et sir Williams se leva avec ce calme glacé de l’homme déterminé à garder son secret.
– Après tout, mon oncle, dit Rocambole résigné à n’en pas apprendre davantage, comme vous êtes la sagesse personnifiée, je vous demande pardon d’avoir été indiscret.
– Je te pardonne, mon fils.
– Et je me bornerai à une dernière question… Oh ! une misère… une question de chiffre ?
– Ah ! ah ! s’agirait-il de la question d’argent ?
– Juste, mon oncle.
– Que veux-tu savoir ?
– Voyons, continua le vaurien, vous m’avez fait votre lieutenant, et je dirige, d’après vos mystérieux conseils, tous les Valets-de-Cœur.
« Eh bien, il a été convenu que dans chaque opération, il y a trois parts : la moitié pour vous, le quart pour moi, l’autre quart pour les Valets.
– Ce qui est dit est dit, mon fils.
– Sera-ce de même dans l’affaire Van-Hop-Malassis ?
– A peu de chose près, c’est-à-dire qu’il y a un million pour toi, un million pour les bonshommes… Tiens ! s’interrompit sir Williams, ma parole d’honneur ! voilà un mot qui est bien trouvé. Si tu veux, nous nous en servirons pour désigner les Valets-de-Cœur.
– Soit. Mais cela ne fait que deux millions, mon oncle.
– C’est que j’en garde trois pour moi.
Et le baronet accentua ces mots avec une intonation nette et précise qui n’admettait pas la réplique.
Aussi Rocambole, dompté, courba-t-il le front sans mot dire.
– Mon bel ami, acheva le baronet, je compte épouser la veuve du comte Armand de Kergaz d’ici à un an ou deux, et je désire lui offrir une corbeille de noce convenable.
En parlant ainsi, le baronet boutonna sa redingote jusqu’au menton.
– Sonne, dit-il, tu vas me faire reconduire.
Il alla à une croisée, l’ouvrit, et plongea son regard dans la nuit.
– Le brouillard est dissipé, dit-il, les voitures roulent : fais atteler ton coupé. Ton cocher me laissera au Palais-Royal.
– Où et quand vous verrai-je ? demanda le président des Valets-de-Cœur.
– Dans trois jours…
Rocambole s’inclina, puis il sonna son groom. – Un groom microscopique, qui dormait sur une banquette de l’antichambre, parut.
– Attelle Leona au coupé, dit-il.
Le groom s’esquiva pour obéir.
Sir Williams s’enveloppa dans son manteau, cacha soigneusement son visage, et tendit la main à son lieutenant.
– Adieu, canaille ! dit-il en souriant.
– Au revoir, mon oncle !
– Tu te brouilleras avec Titine, n’est-ce pas ?
– Dès demain… Mais l’autre ?
– Qui, l’autre ?
– Celle que… enfin… vous savez ?
– Patience ! drôle… Tout vient à point à qui sait attendre.
Et le baronet quitta la chambre à coucher, traversa le salon et gagna l’antichambre, éclairé par Rocambole qui portait un petit candélabre à deux branches.
Il ouvrit lui-même la porte à son chef et le conduisit jusqu’au bas de l’escalier, où le coupé attendait.
On le voit, sir Williams s’en allait par une autre issue que celle qu’il avait prise pour entrer chez son lieutenant.
Rocambole habitait depuis trois mois cet entresol, où l’on arrivait par la porte cochère et le grand escalier d’un vaste hôtel converti en maison à locataires, et dont l’entrée et la façade principale donnaient sur le faubourg.
Les derrières touchaient ainsi à la petite maison borgne de la rue de Berri, et la communication secrète qui reliait l’entresol de l’hôtel et l’escalier en coquille de cette dernière construction était l’œuvre mystérieuse de Rocambole.
Le vaurien ouvrit lui-même la portière, abaissa le marchepied, offrit respectueusement la main au baronet pour l’aider à monter, et celui-ci cria au groom converti en cocher :
– Touche au Palais-Royal !
Des hauteurs du faubourg Saint-Honoré à la place du Palais-Royal, le coupé s’élança avec la rapidité d’une flèche, et déposa, en dix minutes, le baronet devant le Château-d’Eau.
Sir Williams donna dix francs au groom et le renvoya, puis il s’achemina à pied vers la rue de Valois et y entra d’un pas rapide.
– Ah ! ah ! se disait-il, tout en cheminant bien enveloppé dans son manteau, mon Rocambole a d’assez belles dispositions, et je crois que j’en ferai quelque chose ; mais il est curieux, le drôle… Ah ! il voulait savoir le dernier mot de l’énigme. Mais ce dernier mot, c’est ma vengeance car je sais seul les ramifications qui unissent ceux que je hais avec ceux que j’ai intérêt à frapper. Tous ces gens-là m’appartiennent par avance, et je les tiens déjà dans l’immense réseau que j’ourdis jour par jour et heure par heure depuis cinq ans…
Et sir Williams, s’arrêtant tout à coup, sembla prêter l’oreille, à ces bruits confus, à ces rumeurs indécises, à ces murmures inachevés qui s’élèvent, la nuit, de la ville gigantesque, et montant vers le ciel comme l’hymne incohérent, la chanson impie de la Babel moderne, et il se dit :
– O Paris ! Paris ! tu es la vraie Babylone, le vrai champ de bataille des intelligences, le vrai temple où le mal a son culte et ses pontifes, et je crois que le souffle de l’archange des ténèbres passe éternellement sur toi comme les brises sur l’infini des mers. O tempête immobile, océan de pierre, je veux être, au milieu de tes flots en courroux, cet aigle noir qui insulte à la foudre et dort souriant sur l’orage, sa grande aile étendue ; je veux être le génie du mal, le vautour des mers, de cette mer la plus perfide, et la plus tempétueuse, de celle où s’agitent et déferlent les passions humaines… O Armand de Kergaz ! toi que je hais comme les ténèbres exècrent la lumière, tu as été fou le jour où tu m’as défié…
Et le baronet continua sa marche, tourna le Palais-Royal, prit la rue Vivienne, et la descendit jusqu’au boulevard, qu’il traversa à la hauteur du faubourg Montmartre ; puis, suivant cette dernière voie, il gagna les hauteurs du quartier Bréda et s’arrêta à l’entrée de la cité des Martyrs.
Là, avant de sonner à la grille, il regarda attentivement les derniers étages d’une maison située sur la gauche de la Cité, et qui, aujourd’hui, porte le numéro 7. Au cinquième, il aperçut une fenêtre aux vitres de laquelle brillait une faible clarté.
– Bon ! dit-il, la chatte m’attend.
Et il sonna pour éveiller le concierge de la cité, lequel tira le cordon du fond de sa niche, et se contenta de demander le numéro de la maison où allait celui qui rentrait aussi tard, car deux heures du matin sonnaient en ce moment à Notre-Dame-de-Lorette.
Sir Williams souleva le marteau du numéro 7. La porte s’ouvrit, le baronet entra, et comme on ne lui demandait rien, il monta l’escalier de cinq étages, en dépit de l’obscurité. Il frappa à la porte qu’il trouva en face de lui.
– Qui est là ? fit une voix de femme à l’intérieur.
– Celui que vous attendez, répondit sir Williams.
Et le baronet ajouta mentalement :
– Décidément, la future rivale de Baccarat perche un peu haut. Mais elle est à la veille de se laisser choir de son paradis mansardé sur les coussins d’une calèche… Ainsi va le monde !
La porte s’ouvrit, et sir Williams se trouva face à face avec la plus merveilleuse créature qu’un peintre amant de l’idéal ait rêvée jamais pour en faire une Madeleine avant son repentir.
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La pièce dans laquelle pénétrait le baronet était d’une petitesse exiguë et d’un ameublement douteux.
C’était, dans toute l’acception du terme, le salon de la pécheresse à ses débuts, c’est-à-dire un luxe misérable de meubles achetés pièce à pièce, de rideaux fanés et venus du Temple, d’étagères, de niaiseries prétentieuses, telles que de faux saxes et des verres de Bohême du prix de vingt-neuf sous.
Un tapis usé couvrait le sol carrelé, une pendule brunie au feu étalait sous globe un sujet mythologique en composition, entre deux candélabres de même métal ; c’était l’opulence de la misère dans toute sa naïve crudité, dans son effronterie la plus complète.
Mais l’impression désagréable qu’on ressentait en entrant dans ce réduit disparaissait tout à coup en présence de la divinité qui occupait cet Olympe de cent sous.
C’était une fille de dix-neuf à vingt ans, petite, frêle, délicate, aux cheveux blonds, aux grands yeux d’un bleu sombre, qui semblaient réfléchir l’azur d’un ciel d’Orient, aux joues creusées d’une charmante fossette, à la taille svelte, souple, onduleuse comme une couleuvre.
Elle avait des pieds et des mains d’enfant, un sourire d’ange, qui tout à coup devenait un sourire de démon, un front large, blanc, légèrement bombé et qui décelait une haute intelligence. Jenny, c’était son nom, était encore ce papillon, larve hier, et qui essaye ses ailes novices ; mais déjà dans son regard, dans son attitude enchanteresse et pleine d’infernales séductions, on devinait quelle envergure avaient les siennes et quel vol puissant elles mesureraient un jour.
A vingt ans, Jenny savait déjà tout ce que doit savoir la femme qui entre dans cette arène meurtrière où l’homme devient l’ennemi ; la ville assiégée, la victime vouée aux dieux infernaux, le Prométhée dont le cœur sera confié à ces vautours aux serres roses, aux lèvres de carmin, aux dents éblouissantes de blancheur, entre lesquelles glisse éternellement le rire impie du scepticisme et de l’insensibilité.
Elle n’avait pas eu le temps d’apprendre, mais elle avait tout deviné, procédant ainsi de l’inconnu au connu.
A seize ans, Jenny était sortie d’une maison d’éducation et s’était trouvée orpheline, en présence d’un vieux tuteur infidèle et dépravé, qui lui avait volé sa fortune et lui offrait sa main et des rhumatismes en échange.
Jenny était sans pain, elle ignorait la vie : elle accepta. A dix-sept ans, Jenny s’aperçut que son mari était aux trois quarts ruiné par de fausses spéculations, et comme dans son pensionnat on lui avait appris le piano avant son catéchisme, qu’on lui avait donné le goût du luxe avant de lui inculquer de sérieux principes, comme enfin il est de certaines natures qui ont les instincts du mal en naissant, et que l’éducation ne saurait corriger, la jeune femme était une de ces natures : elle aimait le mal pour le mal, avec amour, avec art.
Elle haïssait son mari, et comme ce dernier lui avait volé sa fortune, comme il la condamnait à passer sa jeunesse auprès de sa vieillesse maussade et grondeuse, elle médita longtemps, longuement, avec tout le génie d’un forçat qui rêve une évasion, la rupture de son ban conjugal.
Un soir, la jeune femme s’endormit côte à côte de son mari goutteux, tout en rêvant de cette vie dorée, de ce tourbillon de fêtes et de plaisirs où il est facile à une femme jeune, intelligente et belle de se laisser tomber des sommets ardus, des hauteurs escarpées de la vertu.
Le matin, quand le mari s’éveilla, il était seul…
L’oiseau s’était déniché…
A partir de ce moment, Jenny devint franchement pécheresse… Elle n’avait pas de cœur, elle ne ressentait ni remords ni scrupules ; elle avait, en fuyant le toit conjugal, déclaré la guerre à l’ordre social, et elle était partie armée de sa beauté, de son sourire de démon, de sa luxuriante jeunesse et de ses instincts spirituellement pervers.
Elle aurait dû trouver un équipage sur le seuil même de la maison qu’elle abandonnait, un hôtel et des laquais pour la recevoir.
Mais si l’esprit est à la femme, à coup sûr, comme l’a dit le grand poète, la bêtise est à l’homme ; et tant que durera le monde, on verra ces hommes qui se qualifient de viveurs et qui tirent vanité de pouvoir laisser couler des flots d’or aux pieds de femmes perdues, on verra, dis-je, ces hommes passer, le sourire de l’indifférence aux lèvres, auprès de ce qui est réellement jeune et beau, pour aller s’agenouiller devant quelques chiffons, quelques dentelles et un pot de fard, le tout recouvrant une beauté surannée qui cherche les demi-jours.
Jenny était belle, elle avait dix-huit ans alors ; elle ne trouva point d’équipage, elle ne trouva pas d’hôtel ; mais elle alla à pied s’installer dans un petit entresol de la rue Fléchier.
Elle commença par aiguiser ses griffes roses et affiler son sourire sur des employés à mille écus. Au bout d’un an, elle eut jeté le harpon sur un douzième d’agent de change, un fort joli jeune homme, qui la déménagea et lui meubla un appartement de deux mille cinq cents francs de loyer, rue Laffitte, lui donna un coupé bas et un groom.
Malheureusement, Jenny n’eût pas le temps de se lancer. A peine goûta-t-elle quelques heures de la vie élégante ; trois jours après sa morganatique union avec elle, le joli jeune homme eut une querelle, se battit au pistolet, et reçut une balle dans le front qui le tua raide.
Rien n’était payé encore du mobilier, de la voiture et de l’appartement. Le défunt avait un frère, un homme positif et peu galant, qui, en sa qualité d’héritier, mit la jeune femme à la porte.
A partir de ce moment jusqu’au jour où elle rencontra sir Williams, Jenny eut une existence livrée à mille vicissitudes…
Elle fut une de ces femmes dont on dit parfois : « Elle a tout ce qu’il lui faut pour réussir ; mais… elle n’a pas de chance ! »
Côtoyant sans cesse la misère, elle était la proie de ce démon hideux engendré par la galanterie moderne aux abois, qu’on nomme la marchande à la toilette ; perchée à un sixième étage, elle parvenait à redescendre à l’entresol, d’où elle était bientôt expulsée par un propriétaire exigeant.
– Et dire, murmurait-elle souvent en maudissant son mauvais guignon, qu’un jour viendra où j’aurai équipage…
Elle rencontra sir Williams.
Le baronet, nouveau Diogène, cherchait une femme, une femme dont il avait besoin pour l’exécution de ses plans ténébreux. Une heure de conversation, un rapide examen, suffirent à celui-ci pour constater ce qu’on pouvait attendre d’elle.
Le matin du jour où les Valets-de-Cœur s’étaient réunis sous la présidence de Rocambole, Jenny avait reçu le billet suivant :
« Attendez cette nuit, entre une heure et trois heures du matin ; la fortune vous arrivera peut-être sous la forme d’un homme que vous avez rencontré hier.
« Le baronet. »
Et, en effet, le baronet avait été exact au rendez-vous.
– Ma petite, dit-il en s’asseyant auprès du feu où flambaient deux maigres tisons, je te demande pardon de t’avoir fait attendre ainsi.
Jenny le regarda fixement :
– Il y a si longtemps que j’attends quelqu’un ou quelque chose, que… j’ai appris à être patiente.
Le baronet parut enchanté de cette réponse.
– Tu as raison, ma petite, dit-il, qui sait attendre est toujours fort.
Un éclair illumina l’azur des yeux de la jeune femme.
– Ah ! dit-elle, si mon heure vient…
– Elle viendra, sois-en sûre.
Elle plissa ses lèvres et mit à nu ses dents d’une éblouissante blancheur.
– Tenez, fit-elle, vous pouvez me donner des lingots à croquer, elles ne casseront pas.
Sir Williams lorgnait, en véritable connaisseur, ces épaules d’un galbe parfait, cette taille mince, frêle et d’une souplesse merveilleuse, ces pieds d’enfant qu’elle tenait, à moitié accroupie sur un coussin placé devant le feu, dans ses mains mignonnes, garnies de beaux ongles.
Il admirait surtout ce front intelligent et pensif, ce regard profond où se décelait une volonté despotique.
– Ma fille, lui dit-il après un silence, si tu le veux, nous allons causer.
– Soit, je vous écoute.
– Je ne te connaissais pas, il y a huit jours. Je t’ai vue une fois, et cela m’a suffi pour te juger. Tu es une femme très forte.
– Peut-être, fit modestement Jenny.
– Je n’ai pas l’habitude de faire des compliments, continua le baronet, et si je te dis ma façon de penser, c’est que je veux faire avec toi des affaires.
Et sir Williams appuya sur ce mot.
– Je suis prête à tout.
– Aimerais-tu un petit hôtel, rue Moncey ?
– Un hôtel ! fit Jenny éblouie.
– Entre cour et jardin, rue Moncey. C’est feu le baron d’O… qui l’a fait construire, il y a six ou sept ans, pour sa maîtresse, une belle fille, ma foi ! et qu’on appelait la Baccarat…
– J’en ai entendu parler, murmura Jenny avec une secrète admiration. Elle est donc tombée dans la dèche !
– Non, mais dans la vertu, ce qui revient au même, répondit le baronet.
Jenny leva les yeux au ciel d’une façon tragi-comique et s’écria :
– Encore une femme à la mer !
– Donc, reprit le baronet, on pourrait t’avoir le petit hôtel de la rue Moncey.
– Il est à vendre ?
– Non, il est à moi.
– A vous, grand Dieu !
Et Jenny salua ce monsieur à vêtements semi-ecclésiastiques, à large chapeau de quaker, auquel on aurait fait, sur sa mine, l’aumône d’un dîner.
– Je l’ai fait acheter, il y a trois mois, continua le baronet, par mon homme d’affaires, et je ne l’ai pas payé trop cher : cent soixante mille francs tout meublé ; c’est pour rien.
– Et… vous… me… le donneriez ? demanda Jenny, dont la voix tremblait d’émotion.
– Je n’ai pas dit cela précisément… je te le répète, ma petite, je fais des affaires.
Elle frappa du pied avec impatience.
– Voyons, dit-elle, expliquez-vous : qu’attendez-vous de moi ? seriez-vous amoureux ?…
Elle prononça ces derniers mots avec ironie.
Sir Williams répondit par un sourire ; ce sourire illumina si bien son visage, que sa beauté satanique reparut tout entière.
– Eh ! eh ! dit-il, tu ne m’as pas bien regardé : mon cher amour, car, sans cela, tu aurais pu voir qu’on pourrait plus mal tomber…
– Pardon, dit Jenny, mais vous êtes si mal accoutré, qu’on vous donne cinquante ans, et peut-être en avez-vous trente.
– Vingt-neuf, dit le baronet avec calme. Mais il ne s’agit point de moi, petite, et, si je le voulais, tu m’aimerais pour moi-même…
– Sans votre hôtel ?
– Sans mon hôtel.
L’accent de sir Williams était si convaincu et si moqueur à la fois, que Jenny en tressaillit.
– Après cela, dit-elle, vous êtes peut-être un homme hors ligne… Qui sait ?
– Je te parlais donc, reprit le baronet, d’un petit hôtel rue Moncey. Tu pourrais y être installée dès demain ; on te donnerait un coupé bas et trois chevaux.
L’œil de Jenny étincela comme celui d’une bête fauve à qui on promet une proie.
– Ton domestique se composerait d’une femme de chambre, d’un cocher, d’une cuisinière et d’un groom… Si tu es sage, on t’aura un coupon de loge aux Italiens.
Jenny écoutait haletante.
– Ah ! j’oubliais, dit le baronet. On te servira, tous tes frais couverts, mille écus par mois pour ta poche.
– Ah ! çà, mais, s’écria Jenny, vous voulez donc que je devienne folle ?
– Ma petite, répondit gravement sir Williams, il est probable que je compte beaucoup sur toi, puisque je te fais de semblables avances.
– Des avances ! vous spéculez donc ?
– Je joue sur un assez beau capital, ma fille.
– Qu’est-il ?
– C’est un homme qui possède douze millions.
– Douze millions, juste ciel ! murmura Jenny suffoquée. Ah ! si un pareil homme me tombait sous la main…
– Je compte te le donner.
La courtisane eut le vertige.
– Cet homme, poursuivit sir Williams, est marié. Il a une femme qu’il aime passionnément.
– On le détachera de cette affection, dit froidement Jenny.
– Je te le confierai, continua le baronet, qui donna à ce dernier mot si simple une terrible signification.
– Bon ! on vous le rendra comme vous l’aurez désiré.
– Je te donne trois mois, ma petite ; tâche de le ruiner et de le rendre idiot, je ne veux pas autre chose…
– Et les douze millions ?
– Ah ! ceci, c’est une autre affaire ; mais, plus tard nous en causerons… je suis désintéressé, pour le moment.
– Où me présenterez-vous le pigeon ?
– Je ne sais pas encore… nous verrons.
– Peut-on savoir son nom ?
– Mon Dieu, oui ; il se nomme Fernand Rocher, dit le baronet, qui se leva sur ces mots. Adieu… à demain !
– Bonsoir, papa, dit Jenny, toute frémissante, qui prit un flambeau pour l’éclairer.
Sir Williams fit un pas et revint vers elle :
– A propos, dit-il, tu n’a pas d’autre nom que celui de Jenny ? C’est vulgaire, cela ne dit rien.
– Cherchez m’en un autre.
– Il y a beaucoup de tes pareilles, ma fille, qui prennent des noms aristocratiques, c’est bête ! Madame Fontaine, qui se fait de Bellefontaine, n’en a pas moins été blanchisseuse, et madame de Saint-Alphonse, la petite Alphonsine. Personne ne croit à ces titres-là, qui, du reste, ne tirent pas l’œil. Ce qu’il faut, c’est un nom bizarre, original, quelque chose comme le topaze ou l’émeraude… Parbleu ! s’interrompit sir Williams, tu as les yeux d’un bleu sombre admirable, tu te nommeras la Turquoise.
– Joli ! s’écria Jenny.
– Adieu, Turquoise ! dit le baronet. A demain ton installation rue Moncey.
Et sir Williams quitta la rue Neuve-des-Martyrs et se dirigea vers l’hôtel de Kergaz, où il arriva un peu avant le jour. Au moment où il traversait la cour sur la pointe du pied, il vit briller une lumière aux fenêtres du second étage de l’hôtel.
– Tiens ! dit-il, ce pauvre Armand travaille. O la crème des philanthropes !
Alors, au lieu de monter furtivement à sa chambre, le baronet, reprenant cette attitude humble et timide qu’il avait toujours en présence de son frère, alla frapper à la porte du cabinet de travail de M. de Kergaz.
– Entrez ! dit Armand surpris.
Le comte avait passé la nuit au travail.
– Comment ! cher Andréa, dit-il en voyant apparaître son frère, vous n’êtes point couché à cette heure ?
– Je rentre à l’instant, mon frère.
– Vous rentrez ?
– Oui, j’ai passé la nuit dans Paris. Ah ! fit-il en souriant, puisque vous m’avez fait le chef de votre police, mon cher frère, il faut bien que je fasse mon devoir.
– Déjà ?
– Déjà. Je suis sur une trace ; à moi les Valets-de-Cœur !
– Comment ! dit M. de Kergaz, vous avez déjà des indices ?
– Chut ! répondit Andréa, ils sont si faibles encore, que je ne veux rien vous dire. Bonsoir, mon frère !
Et il s’en alla comme il était venu, le front baissé, l’œil fixé vers la terre, comme marchent les grands coupables.
– Pauvre frère ! pensa M. de Kergaz, quel repentir !
Le baronet monta dans sa chambrette, située sous les toits, et s’y enferma ; puis il alla s’asseoir devant une table, en ouvrit le tiroir fermé à clef et en tira un volumineux cahier manuscrit qu’il étala devant lui.
Sur la première page du manuscrit, on lisait : Journal de ma seconde vie.
Andréa le repenti, Andréa le saint bardé d’un cilice, écrivait, jour par jour, quelques lignes sur ce registre.
– Voilà pourtant, murmura-t-il avec son infernal sourire, un assez beau monument de patience… Trente lignes chaque jour, trente lignes pour exprimer mon repentir et l’amour secret qui me consume… Ma parole d’honneur ! s’interrompit-il, c’est une assez jolie invention. J’ai eu soin d’écrire en tête de la première page : « Ceci est le livre de ma vie, et personne ne le lira ; j’écris pour moi-même… » Ce qui fait que, un jour, par mégarde, cette clef restera après ce tiroir, ce tiroir entrouvert permettra de voir ce livre ; Armand le lira, et quand il verra une phrase comme celle-ci.
Le baronet ouvrit le cahier et lut :
« 3 Décembre.
« Ah ! que j’ai souffert ce soir !… Comme Jeanne était belle… Jeanne, celle que j’aime dans l’ombre comme l’oiseau de nuit ose humer la lumière, le forçat la liberté. Mon Dieu ! ne me pardonnerez-vous pas un jour, et ne croyez-vous pas que leurs caresses, ces baisers d’époux qu’ils se donnent en ma présence… Ah ! Seigneur, je forgeais moi-même l’instrument de mon supplice, le jour où j’enlevai Jeanne pour me venger ; je l’ai aimée du jour où mon infamie a eu creusé un abîme entre elle et moi… »
– Et cætera ! murmura le baronet en riant de son rire de démon. Le jour où Armand lira cela, il est capable de vouloir se tuer, par pur amour fraternel, afin de me laisser la touchante mission d’épouser sa veuve…
Et sir Williams tailla sa plume pour écrire ses trente lignes quotidiennes, tout en songeant à Fernand Rocher, qu’il allait frapper le premier.
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Rue de Buci-Saint-Germain, presque à l’entrée de la rue de Seine, il existait, à l’époque de notre récit, une vieille maison d’apparence semi-seigneuriale, qui avait dû appartenir, un siècle plus tôt, à quelque président à mortier ou à quelque riche procureur au Châtelet.
Ce n’était point une demeure de bourgeois, ce n’était pas un hôtel bâti par la noblesse ; c’était quelque chose d’intermédiaire qui révélait la magistrature, cette branche cadette de l’aristocratie française.
Une cour étroite, ouvrant sur la rue par une porte cochère, précédait le corps de logis, derrière lequel s’étendait un grand jardin mélancolique, dont les pelouses négligées, les arbres mal taillés, annonçaient l’incurie du propriétaire.
Cette maison, qui avait longtemps appartenu à une famille de province, laquelle dédaignait de la mettre en location, avait été vendue, il y avait environ six mois, à une jeune femme vêtue de noir, laquelle avait payé son acquisition comptant et en avait pris possession le jour même, accompagnée de deux domestiques.
Cette dame, qu’on aurait pu croire veuve, à ses habits de deuil et à la tristesse résignée répandue sur son visage, avait pris, dans la rue de Buci, le nom de madame Charmet.
Bien que, à Paris, on s’occupe généralement fort peu de chacun, l’arrivée de madame Charmet dans la rue de Buci y causa une certaine sensation, d’abord parce que, de mémoire de vieillard, la maison qu’elle achetait n’avait été vue habitée ; ensuite, à cause du cachet d’originalité qui semblait distinguer la nouvelle locataire.
Madame Charmet pouvait avoir vingt-six ans. Elle était merveilleusement belle encore, quoique un peu amaigrie, et en dépit de ses vêtements d’une simplicité austère. Pendant les premiers jours qu’elle habita la rue de Buci, son existence parut mystérieuse.
Elle sortait tous les jours, à sept heures du matin, dans une voiture de place, et ne rentrait que vers deux heures. A ce moment-là, on voyait généralement arriver et se succéder chez elle, jusqu’à la nuit, plusieurs graves personnages, tels que des prêtres et des dames âgées.
Un peu plus tard, on apprit que madame Charmet était dame de charité, dame patronnesse de plusieurs œuvres de bienfaisance, et qu’elle était chargée de distribuer aux pauvres les revenus d’une grande fortune.
Puis on sut encore, mais d’une manière fort vague, que cette jeune femme expiait de grandes fautes par une vie ascétique, et qu’elle s’était réfugiée dans les bras de Dieu après avoir souffert de ce terrible mal qu’on nomme l’amour mondain.
Or, cette femme n’était autre que l’héroïne du premier épisode de cette histoire, cette Madeleine qui s’était nommée Baccarat. On s’en souvient, le jour même où Fernand Rocher, cet homme qu’elle avait tant aimé, avait épousé mademoiselle de Beaupréau, Baccarat avait pris l’humble habit des sœurs de charité novices, et elle avait prononcé ces vœux temporaires dont on peut toujours se faire relever.
Pourtant, lorsqu’elle était entrée en religion, sœur Louise avait la conviction qu’elle mourrait sous l’habit monastique.
Elle avait abandonné son petit hôtel de la rue Moncey, envoyé au baron d’O…, son ami, l’acte de propriété de cet hôtel, y joignant les titres de rente, les bijoux de prix et tout ce qu’elle tenait de lui. En vain, le baron, qui l’aimait éperdument, avait-il essayé de la faire renoncer à cette résolution ; il était même allé jusqu’à lui offrir de l’épouser, et de lui donner ainsi les moyens de vivre en honnête femme ; elle s’était montrée inflexible. Force avait donc été à M. d’O… de se résigner à perdre sa maîtresse, et à la voir, elle la lionne fringante de la veille, sous l’humble habit des Sœurs-Grises.
Baccarat était demeurée environ dix-huit mois au couvent, et elle était sur le point de prononcer des vœux plus solennels, lorsqu’un événement imprévu vint l’arrêter.
Un matin, elle reçut un mot ainsi conçu :
« Je me suis battu ce matin au bois de Meudon ; j’ai reçu une balle en pleine poitrine, et le docteur A…, que vous connaissez, affirme que j’ai tout au plus quelques heures à vivre. Ne viendrez-vous pas me serrer une dernière fois la main ? »
Cette lettre était du baron d’O…
Baccarat courut rue Neuve-des-Mathurins. Elle trouva le baron mourant, mais jouissant de la plénitude de son esprit.
– Mon enfant, dit-il à Baccarat qui s’agenouillait en pleurant au chevet de cet homme qui l’avait aimée et perdue, permets-moi de réparer mes torts envers toi et de te demander pardon… Tu étais une fille honnête et pure ; mon amour t’avait conduite au vice, mon amour te permettra de réparer mes fautes et de faire un peu de bien.
Alors, le moribond prit sous son chevet un pli cacheté et le tendit à la jeune femme :
– Voilà, dit-il, mon testament. Je suis le dernier de ma race ; je n’ai que des parents éloignés qui ne portent pas mon nom et sont plus riches que moi : je te laisse toute ma fortune pour que tu en fasses un levier utile au bien, pour que tu en distribues le revenu aux pauvres.
Et le baron appuya ses lèvres sur les belles mains de Baccarat, et mourut.
La pécheresse repentie ne pouvait refuser une semblable fortune, destinée à faire du bien, et sœur Louise comprit qu’elle seule pourrait l’administrer convenablement.
Alors, touchée par la grâce, elle se souvint de sa première existence, de cette vie dorée qui dissimule tant de misères ; elle se prit à songer à ces pauvres vierges folles parmi lesquelles elle avait vécu, victimes d’abord, bourreaux ensuite, créatures primitivement honnêtes que la paresse et le vertige du luxe vont chercher au fond de leur atelier, sous le chaume, dans les conditions les plus humbles, et dont la vie est dès lors condamnée à des vicissitudes sans nombre, à des alternatives d’opulence et de gêne, de joies et de douleurs.
Et celle qui s’était nommée Baccarat comprit qu’elle seule peut-être saurait porter des consolations dans ce monde des pécheresses, et en arracher quelques-unes, les plus jeunes, les moins endurcies, ou celles que l’amour vrai aurait touchées de ses chastes ailes, à ce tourbillon de vie où toutes finissent par disparaître et s’engloutir. Sœur Louise quitta son couvent et devint madame Charmet.
Ce fut à partir de ce moment qu’elle vint habiter la rue de Buci et s’installer dans cette froide et sévère maison où nous allons pénétrer.
Là, tout rappelait les siècles écoulés ; rien ne faisait songer au présent.
Quand on avait traversé la cour, on entrait dans un vestibule un peu sombre, dallé en marbre gris et noir.
Du vestibule on passait dans un vaste salon à boiseries, meublé à la mode de l’Empire, orné de tentures d’un vert foncé, et dont l’aspect triste et froid glaçait le cœur.
A côté de ce salon était une petite pièce dont madame Charmet avait fait son cabinet de travail, son oratoire, la pièce enfin où elle écrivait sa volumineuse correspondance.
Pour qui avait vu le coquet et voluptueux boudoir de la Baccarat, cette pièce donnait la mesure du repentir de la pécheresse.
On eût dit l’austère cellule d’une nonne, tant c’était nu, froid, triste au regard.
Aucun tableau ne se voyait aux murs ; les sièges étaient en jonc canné, la cheminée sans feu ; et, cependant, on était alors au cœur de l’hiver.
Quand une visite arrivait à madame Charmet, elle passait au salon, où il y avait du feu ; quand elle était seule, elle ne bougeait pas du cabinet de travail.
Cependant, au fond de cette dernière pièce, il y avait une porte perdue dans la boiserie, et cette porte cachait un mystère.
Semblable à cette bergère devenue reine et qui avait conservé au fond d’une armoire de fer les vêtements de son premier état, madame Charmet avait voulu conserver un souvenir de ce que fut Baccarat.
Souvent le soir, à l’heure où elle n’attendait plus personne, où la journée de la dame patronnesse était terminée, où ses domestiques – les domestiques des pauvres plutôt – étaient couchées, quand un profond silence régnait dans cette vaste et froide demeure, alors la jeune femme prenait un flambeau, poussait un ressort caché dans la boiserie, et la porte mystérieuse s’ouvrait ; et, comme dans un rêve, celle qui fut Baccarat se trouvait transportée de cet austère cabinet de travail dans une autre pièce qui ressemblait à la première, comme le paradis doit ressembler à l’enfer.
C’était le boudoir ou plutôt la chambre à coucher de Baccarat, telle que nous l’avons décrite dans la première partie de cette histoire, telle qu’elle existait au petit hôtel de la rue Moncey, avec ses tentures gris perle, ses rideaux à lames de velours violet, ses petits tableaux de Meissonnier, et le portrait en pied de la pécheresse, peint en amazone par Lehmann ; avec sa pendule rocaille, son tapis à rosaces, ses sièges moelleux et confortables, ses bahuts en bois de rose, tout ce coquet ameublement au milieu duquel elle avait contemplé toute une nuit son cher Fernand évanoui ; sur la tablette de la cheminée se trouvaient un médaillon et un poignard.
Le médaillon, elle l’avait coupé au cou de Fernand pendant cette nuit au matin de laquelle on était venu le lui enlever comme un voleur de bas étage, et c’était cet objet, on s’en souvient, qui l’avait empêchée de se croire folle.
Ce poignard, c’était celui qu’elle avait appuyé sur la gorge de Fanny, son infidèle femme de chambre, le soir où elle s’évada de la maison de santé.
Baccarat entrait dans ce mystérieux réduit, s’y enfermait soigneusement, allumait les bougies de la cheminée, puis écartait les rideaux du lit ; et les rideaux, en s’ouvrant, laissaient apparaître une grande toile oblongue, représentant Fernand Rocher, couché, enveloppé du grand châle anglais qu’elle avait jeté sur ses épaules dans la rue Saint-Louis, d’où on l’avait transporté évanoui rue Moncey.
Comment possédait-elle ce portrait ?
Elle était allée un soir, sur une simple indication d’une grande et noble misère à soulager, d’une douleur héroïque à consoler, frapper à la porte d’un peintre, un jeune homme de génie qui mourait de faim, en attendant l’heure certaine de la célébrité. Le pauvre artiste était au sixième étage, dans une chambre sans feu, auprès d’un lit au chevet duquel deux cierges projetaient leur lugubre clarté.
Sur ce lit était le cadavre d’une jeune femme, belle encore en dépit du souffle de la mort. Auprès, le malheureux jeune homme, les yeux pleins de larmes, avait dressé son chevalet, et il fixait sur une grande toile ce visage aimé que le fossoyeur allait venir lui prendre pour toujours ; et comme le talent, aux heures solennelles, retrouve ces ailes blanches que Dieu lui fit pour planer au-dessus de l’humanité, l’amant brisé de douleur était devenu un grand peintre tout à coup, et la morte était reproduite sur la toile avec une effrayante et sublime vérité.
Madame Charmet entra et lui dit :
– Ne me demandez pas qui je suis et permettez-moi de pleurer avec vous, de m’agenouiller et de prier, tandis que vous travaillerez.
Elle s’agenouilla et pria, et quand les clartés indécises du matin vinrent rougir les vitres de l’atelier, dont le dernier meuble avait été vendu pour payer le dernier remède de la pauvre trépassée, le peintre avait fini son œuvre… le rayon de génie s’était éteint ; la douleur reprit l’homme et l’homme sanglota…
Alors la jeune femme s’empara de ses deux mains et lui dit :
– Il faut pouvoir aller prier longtemps sur la tombe de ceux que nous avons aimés ; il ne faut pas que celle à qui, dans dix ans, vous eussiez fait un impérissable monument de votre jeune renommée, soit livrée aux horreurs de la fosse commune… J’ai aimé, j’ai souffert, ceux qui ont souffert et aimé sont frères… Mon frère, acceptez ceci de votre sœur…
Et elle lui tendit un reçu de l’administration des cimetières, reçu d’une somme de mille francs pour la concession d’un terrain à perpétuité – et la jeune morte n’alla point à sa dernière demeure dans le corbillard des pauvres, – et un prêtre bénit le cercueil et la première pelletée de terre qu’on jeta sur lui…
Deux jours après, l’homme de génie futur était aux genoux de madame Charmet et lui demandait par quel dévouement il acquitterait jamais sa dette de reconnaissance :
– Ecoutez, lui dit-elle, faites pour moi ce que vous avez fait pour vous. Il est un homme en ce monde qui est aussi mort pour moi que celle que vous pleurez est morte pour vous ; cependant, il vit, il est heureux… Cet homme, évanoui, a passé une nuit chez moi, étendu sur mon lit et enveloppé dans un châle que je garde comme une relique ; si je vous le montrais une heure, cela vous suffirait-il pour me le peindre dans l’attitude que je vous décris ?
– Oui, répondit l’artiste, avec cette conviction profonde du talent.
Un soir, deux jours après, au moment où Fernand Rocher sortait de chez lui, une voiture arrêtée se trouva sur son passage ; dans cette voiture étaient le jeune peintre et sa mystérieuse protectrice.
– Le voilà ! dit-elle.
Le peintre l’enveloppa de ce regard clair, profond, intelligent, qui est comme le secret des grands artistes, et répondit :
– Ses traits ne s’effaceront plus de ma mémoire.
Deux mois après, Baccarat se présenta chez le peintre et jeta un cri…
Elle venait d’apercevoir Fernand, – son Fernand bien-aimé et à jamais perdu, couché, recouvert du grand châle écossais, – et l’illusion était si complète, qu’il semblait sortir de la toile et se dessiner en relief sur le fond sombre des draperies.
– Ah ! murmura-t-elle, je le verrai donc toujours !
Le lendemain, le peintre ne vit plus son tableau, mais trouva un petit rouleau de papiers sur sa cheminée.
Ce rouleau renfermait vingt billets de mille francs, et ces deux lignes sans signature :
« Ceux qui aiment les morts sont frères… Adieu ! »
C’était donc pour voir le portrait, pour vivre une heure dans le passé avec ses chers et poignants souvenirs, que l’austère madame Charmet pénétrait chaque soir dans ce mystérieux réduit.
Elle écartait les rideaux qui lui cachaient son Fernand endormi, allumait les bougies et demeurait en contemplation devant son seul et unique amour…
Pourtant, elle rencontrait Fernand quelquefois, soit à l’hôtel de Kergaz, soit chez sa sœur Cerise. Mais là, partout, n’était-ce point pour elle l’heureux époux d’Hermine, l’homme vers qui elle ne levait jamais les yeux ?…
Tandis que sur cette toile, c’était bien celui qu’elle avait aimé, qu’elle aimait encore, dont les lèvres avaient effleuré les siennes.
Souvent la pauvre Madeleine repentie devenait le jouet de l’illusion ; elle oubliait pour se souvenir ; elle se figurait que le passé était un rêve, et que cette toile sans vie c’était bien son Fernand qui dormait, et qu’elle avait peur d’éveiller.
Oh ! le sublime mariage de l’amour que celui qui attardait ainsi cette pauvre femme au milieu de ses chers souvenirs, lui faisant oublier les heures qui passaient rapides, et les fatigues de son austère vie !
Et puis, parfois venait…
Alors les larmes de la pécheresse cessaient de couler, elle s’enfuyait de ce lieu mondain où elle avait retrouvé son cœur, et Baccarat s’effaçait devant la sainte femme vouée à Dieu, et madame Charmet gagnait sa chambre sans feu où elle couchait sur un lit de fer.
Or, un soir, deux jours après l’entrevue de sir Williams avec Jenny, c’est-à-dire un mercredi, et, par conséquent, le jour même où devait avoir lieu le bal de la marquise Van-Hop, la sonnette qui annonçait l’arrivée d’un visiteur vint faire tressaillir madame Charmet, occupée alors à fermer quelques lettres.
Il était environ cinq heures.
Madame Charmet passa dans le grand salon attenant à son cabinet de travail ; en même temps un laquais annonça :
– Madame la marquise Van-Hop.
La pécheresse tressaillit à ce nom, qu’elle n’entendait point pour la première fois.
Elle savait que la marquise était une femme très belle, très riche, d’une vertu inattaquable, et elle éprouva comme un sentiment d’humilité mêlé de remords, la Baccarat, elle allait voir entrer chez elle une femme dont la pureté de mœurs était si justement respectée.
Que venait faire chez la pauvre repentie la brillante et vertueuse marquise Van-Hop ?
Nous allons le dire en peu de mots.
La marquise faisait beaucoup de bien et distribuait des sommes considérables en œuvres de charité.
Madame Van-Hop avait entendu, quelques jours auparavant, un ecclésiastique d’un grand renom de vertu et de piété faire l’éloge de madame Charmet, et entrer dans quelques détails fort intimes sur l’existence de la repentie.
Or, le matin même, une lettre était parvenue à la marquise, et cette lettre lui avait rappelé sur-le-champ madame Charmet.
Voici ce dont il était question.
Une jeune femme qui se disait au bord de l’abîme et n’ayant plus d’autre ressource que le vice, d’autre chance de salut que la mort, s’adressait dans cette lettre à madame Van-Hop et demandait aide et protection.
Cette jeune femme, inconnue de la marquise, habitait à deux pas de chez elle, cité Beaujon.
Elle avait entendu parler de la marquise, elle la savait charitable, elle faisait appel à son cœur.
Madame Van-Hop avait sur-le-champ songé à madame Charmet.
Elle venait chez elle pour la prier de lui servir d’intermédiaire, et elle était munie d’une lettre de cet ecclésiastique dont nous venons de parler.
La grande dame venait prier l’humble pécheresse de se faire la dispensatrice des sommes qu’elle voulait employer à soulager des infortunes qui s’adressaient directement à elle.
Qu’on nous permette de laisser un voile sur la première entrevue de ces deux femmes, que des malheurs communs devaient plus tard réunir.
Nous nous bornerons à dire que c’était le mercredi, jour de la grande soirée dans laquelle Chérubin devait être présenté à la marquise.
Une heure après, la marquise regagnait son hôtel où nous allons la retrouver.
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Quelques heures après la visite de la marquise Van Hop à madame Charmet, un jeune homme en costume de soirée s’arrêta, vers neuf heures du soir environ, dans la rue de la Chaussée-d’Antin, entra dans la maison qui porte le numéro 45, demanda si le major Carden était chez lui, et, sur la réponse affirmative du concierge, monta lentement à l’entresol et sonna.
– Qui annoncerai-je ? demanda le valet de chambre qui vint lui ouvrir.
– M. Chérubin, répondit le jeune homme entrant sur les pas du domestique.
C’était, en effet, celui des Valets-de-Cœur que sa remarquable beauté avait fait surnommer Chérubin, qui se présentait chez le personnage que Rocambole avait, le jour de la séance, désigné sous le nom de major.
Chérubin, car nous lui conservons ce sobriquet, traversa un petit salon, une chambre à coucher de garçon, et pénétra dans une troisième pièce convertie en fumoir.
Là, le major Carden, à demi couché dans un voluptueux fauteuil ganache, les pieds sur les chenets, un puros aux lèvres, attendait sans doute son visiteur, car il était tout habillé et prêt à sortir.
Le major était un homme de cinquante ans, très bien conservé, ayant au plus haut degré la tournure militaire, en dépit de son habit de ville, sur lequel s’étalaient plusieurs décorations étrangères.
Le major, dont le nom annonçait, du reste, l’origine étrangère, avait servi tour à tour en Prusse, en Russie, en Espagne, et en Portugal.
Il habitait Paris depuis environ trois ans, et dépensait annuellement une trentaine de mille francs, gagnait quelques centaines de louis au jeu et était fort répandu dans le monde.
Quant à sa fortune, c’était une de ces énigmes que le monde parisien ne cherche jamais à déchiffrer, et qui lui sont indifférentes.
Le major était-il riche ? était-il pauvre ? Peu importait. Il menait une vie élégante, payait ses fournisseurs, avait une maison convenable et trois chevaux de sang. On ne pouvait, en conscience, lui en demander davantage.
En entendant annoncer M. Chérubin, le major tourna la tête à demi et tendit la main au nouveau venu :
– Bonjour, lui dit-il, vous êtes exact : l’exactitude est la moitié du succès. Asseyez-vous, nous avons le temps de fumer un cigare.
Et le major regarda la pendule placée sur la cheminée.
– La marquise n’aura beaucoup de monde que vers minuit. Nous arriverons à dix heures et demie ; nous la trouverons presque seule. C’est le moment favorable pour votre présentation.
M. Chérubin s’assit dans le voltaire que lui avança le major.
– A propos, reprit celui-ci, comment vous appelez-vous, mon honorable ami, car, enfin, Chérubin est évidemment un nom flatteur, si on songe aux exploits qui vous l’ont valu, mais ce n’est point un nom ?
– Je me nomme Oscar de Verny, répondit le jeune homme.
– Avez-vous servi ?
– Non, major.
– Très bien. Je vous demandais ce dernier détail pour ne point faire de bévue.
Et le major, passant à Chérubin une boîte de cigares, poursuivit :
– Vous avez une de ces physionomies qui sont bien faites pour tourner la tête à une femme.
Chérubin s’inclina.
– Mais, poursuivit le major, en amour, la figure n’est pas l’unique gage du succès. Un homme trop beau a même à lutter contre de certains préjugés vis-à-vis d’une femme intelligente… et la marquise est…
– Très bien, je vous comprends, interrompit Chérubin ; mais ne vous inquiétez pas… Je sais mon métier.
Cette réponse, faite d’un ton un peu sec, ferma la bouche au major, qui se contenta de s’incliner.
– A propos, reprit Chérubin, me permettez-vous une question, major ?
– Faites, monsieur.
– Que pensez-vous de notre association ?
– Mais dame ! j’en pense du bien.
– Ce n’est pas répondre, cela.
– Que voulez-vous donc savoir ?
– Ceci simplement : que risquons-nous dans toute cette affaire ? Car enfin, je ne sais si vous êtes plus renseigné ; mais, quant à moi, je vous avouerai que je vais un peu en aveugle.
– Pardon, fit le major, expliquez-vous, monsieur Chérubin, ou du moins questionnez-moi plus clairement.
– Soit, répondit Chérubin. Comment êtes-vous entré dans cette association.
– Comme vous, par l’intermédiaire de M. le vicomte de Cambolh.
– Et vous ne connaissez pas le chef ?
– Non, répondit le major avec un accent de vérité profonde.
– Et vous ne trouvez pas que nous agissons bien légèrement ?
– En quoi, s’il vous plaît ?
– En ce que nous obéissons à un pouvoir inconnu.
– Qu’importe ! s’il tient ses engagements comme il les a tenus jusqu’ici.
– Mais nous jouons gros jeu…
– Je ne trouve pas… Le métier que nous faisons, mon cher, n’est pas très dangereux ; car il est un de ceux que la police la plus habile constate difficilement. Nous sommes aimables et on nous aime…
Le major sourit et regarda Chérubin :
– Quel mal y a-t-il à cela ? dit-il.
– Aucun, en effet.
– Maintenant, le hasard fait que nos amours ont de funestes conséquences. Nous sommes indiscrets… ou bien étourdis. Eh bien ! S’il arrive une catastrophe, qu’est-ce que cela prouve ? Est-ce là un crime du ressort des tribunaux ?
– Vous avez raison, dit Chérubin.
– Mon Dieu ! acheva le major, je ne sais quel rôle ont à jouer nos associés, mais je trouve que le vôtre est tout à fait sans péril. Personne au monde ne saurait prouver que je ne vous connaissais pas hier. Or, nous nous sommes rencontrés aux bains de mer, aux eaux, ou dans un salon, vous m’avez paru un homme distingué, et, comme tel, j’ai cru pouvoir vous présenter chez la marquise. Maintenant, il arrive que la marquise est belle, et que vous l’aimez, que vous êtes beau et qu’elle vous aime… Qu’y puis-je faire ? En conscience, le marquis lui-même ne saurait m’en vouloir…
– A vous, non, mais à moi ?
– A vous, pas davantage ! Vous n’êtes point ami du marquis ; donc, vous ne le trahissez pas précisément. Le marquis a le droit de vous tuer, mais cela ne regarde nullement la justice ; car, évidemment, le marquis n’est pas un homme à recourir à la police correctionnelle. Vous risquez un duel, voilà tout.
– Alors, dit tranquillement Chérubin, nous pouvons marcher.
Le major sonna :
– Jean, dit-il à son valet de chambre, attelle Eclair à mon tilbury, je conduirai.
Dix minutes après, le major était obéi.
Il acheva de se ganter, passa son pardessus blanc, vêtement alors fort à la mode, et dit à Chérubin :
– Venez, je suis à vos ordres.
Tous deux descendirent dans la cour où attendait le tilbury ; le major prit les rênes, et le cheval s’élança au trot dans la rue de la Chaussée-d’Antin.
Il était alors dix heures et demie.
L’hôtel du marquis Van-Hop était situé à l’extrémité des Champs-Elysées, à l’entrée de l’allée des Veuves.
Quand le tilbury du major en atteignit la porte cochère, quelques coupés de maître, quelques équipages étaient rangés déjà dans la cour.
Cependant il y avait encore peu de monde, et la fête, qui promettait d’être brillante, si l’on s’en rapportait aux préparatifs, était à peine à son début.
Une trentaine de personnes, tout au plus, entouraient la marquise, qui se tenait dans son boudoir, attenant au grand salon du premier étage, tandis que son mari recevait dans cette pièce et donnait la main aux dames à mesure qu’elles arrivaient. Nous avons entrevu la marquise ; qu’on nous permette quelques lignes de silhouette à l’endroit du marquis.
M. Van-Hop était un homme d’environ quarante ans, qui paraissait à peine en avoir trente-cinq.
Il était grand, doué d’un naissant embonpoint, et toute sa personne trahissait un naturel apoplectique…
Blond, le teint légèrement coloré, les yeux bleus, le marquis était fort beau en réalité et résumait admirablement le type de l’homme du Nord.
Son sourire et son regard étaient doux, mais on comprenait que cet homme, bâti en hercule, devait être sujet à de terribles colères, si l’on remarquait ses épais sourcils d’un blond plus fauve et plus foncé que sa barbe et ses cheveux, et qui étaient tellement rapprochés, qu’il suffisait pour les unir d’un simple froncement.
M. Van-Hop était bon, loyal, affectueux même, mais il était jaloux…
Il était horriblement jaloux de sa femme, non point jaloux à la façon de l’homme qui se croit trahi, mais comme l’est celui qui redoute de l’être jamais.
Cette jalousie suffisait à empoisonner la vie calme, heureuse, opulente du riche banquier hollandais ; et cela, d’autant mieux qu’il faisait tous ses efforts pour dissimuler son mal et s’étudier constamment à paraître l’homme le moins jaloux de la terre. Aussi donnait-il des fêtes, conduisait-il sa femme dans le monde, à l’Opéra, aux Italiens, partout !
L’été, le marquis et la marquise Van-Hop se montraient successivement aux eaux de Bade et aux Pyrénées, à Vichy et aux bains de mer.
L’hiver, leurs salons s’ouvraient tous les mercredis à l’aristocratie parisienne des deux rives de la Seine, comme terrain neutre, où la finance et la noblesse se donnaient cordialement la main.
Ce soir-là, le marquis causait, lorsque le major et son protégé arrivèrent, avec un grand vieillard de soixante-dix ans environ, qui, bien certainement, n’en voulait pas paraître cinquante.
C’était le duc de Château-Mailly.
Le duc, ancien général de cavalerie, était de haute taille et avait dû être fort beau jusque dans son âge mûr.
Les succès qui, pour lui, avaient empli le passé, tournaient la tête à sa vieillesse, et il se croyait encore aimé pour lui-même de la meilleure foi du monde.
Aussi teignait-il soigneusement ses cheveux et sa moustache, et portait-il un corset sous son gilet.
Sa mise, d’une recherche excessive, était rehaussée par une brochette de décorations de toutes couleurs passée à son habit.
Le duc et son hôte se promenaient de long en large dans le grand salon, à peu près désert, et arrivaient jusqu’à la porte du boudoir, où la marquise était entourée par les premiers arrivés.
Auprès de la marquise, assise sur le même sofa, on aurait remarqué une femme dont la beauté semblait merveilleuse à distance, et supportait admirablement l’éclat des bougies.
Avait-elle vingt-cinq ans à peine, ou bien touchait-elle aux limites désolées de la quarantième année ?
C’était ce que nul n’aurait pu dire, le soir, au feu des lustres et des candélabres.
Cette femme qui jouait de l’éventail avec la grâce nonchalante de l’Espagnole, et qui avait de délicieuses poses de tête, de charmants sourires et de jolis gestes pleins de mutinerie, était madame Malassis, l’amie intime de la marquise Van-Hop.
Le marquis et le vieux duc arrivaient donc périodiquement jusqu’à la porte du boudoir dont les deux battants étaient ouverts, tournaient sur leurs talons et recommençaient leur promenade. Mais le vieux duc avait le temps, chaque fois, d’échanger avec madame Malassis un imperceptible regard et un demi-sourire de mystérieuse intelligence.
Le major, en entrant, alla droit au marquis.
Celui-ci lui tendit la main d’une façon courtoise et familière qui attestait l’intimité dont le major jouissait à l’hôtel Van-Hop.
– Mon cher marquis, dit-il, me permettez-vous de vous présenter un de mes amis, je dirais volontiers un de mes parents, M. Oscar de Verny ?
Et il démasqua Chérubin.
Chérubin s’inclina, et le marquis Van-Hop, qui s’apprêtait à saluer banalement comme il saluait cent personnes indifférentes ou inconnues chaque soir, se prit à tressaillir soudain.
Chérubin, en effet, justifiait assez bien son surnom pour un mari jaloux comme l’était M. Van-Hop.
Il possédait cette beauté merveilleuse et fatale qui séduit si bien les femmes à l’imagination vive, au caractère romanesque.
Chérubin, redevenu M. Oscar de Verny, résumait fort bien le type de ce jeune viveur un peu lassé déjà, au regard voilé à demi, au front pâli par les veilles, mais qui semble porter ce cachet de fatalité indélébile qui révèle une mission à accomplir.
On pouvait se dire, en le voyant : « Voilà un jeune homme qui s’est imposé le rôle de séducteur et qui le remplit en conscience, sans être arrêté par aucune considération. »
Aussi, à la vue de cet homme, un pressentiment bizarre agita-t-il le cœur du marquis Van-Hop.
Mais déjà le major et Chérubin l’avaient salué et s’éloignaient, pour ne point interrompre son entretien avec M. de Château-Mailly.
Le major pénétra dans le boudoir, toujours suivi de son protégé.
Madame Van-Hop écoutait, en ce moment, une anecdote que racontait madame Malassis, avec un esprit si pétillant, que des sourires approbateurs arquaient les lèvres des auditeurs, tandis que la marquise elle-même manifestait sa gaieté par un franc éclat de rire.
Auprès de la marquise se tenait un grand jeune homme blond, de vingt-sept à vingt-huit ans, dont l’attitude sévère semblait contraster avec le maintien joyeux et de bonne humeur des personnes qui l’entouraient.
Ce jeune homme, fort beau du reste, suivant les lois rigoureuses de la beauté plastique, avait, en outre, un cachet d’exquise distinction dans toute sa personne.
C’était le neveu de M. le duc de Château-Mailly.
Le comte écoutait sans sourire, et sans donner aucune marque d’approbation, le récit de madame Malassis.
Une expression de hauteur dédaigneuse arquait même ses lèvres à demi, tandis que la veuve parlait.
Derrière lui se trouvait un homme dont la physionomie originale et la mise excentrique n’avaient point encore attiré les regards, ce qu’il fallait attribuer à l’intérêt qui s’était attaché au récit de la belle veuve.
Qu’on se figure un homme au visage couleur de brique, aux cheveux roux ardents tombant sur ses épaules, dont les oreilles étaient ornées de boucles d’or, qui portait des diamants à ses doigts et à sa chemise, un habit bleu barbeau, un pantalon nankin et un de ces immenses faux cols britanniques dans lesquels disparaissaient le menton, la bouche et une partie des oreilles. Certes, si ce personnage, aussi bizarre par sa mise qu’étrange par sa physionomie et qui paraissait avoir quarante-cinq ans au moins, à en juger par son embonpoint plutôt que par son visage coloré et qui était presque maigre ; si ce personnage, disons-nous, n’avait eu la précaution de se tenir un peu à l’écart, il eût certainement été un point de mire universel.
Il était inutile de lui assigner une autre patrie que la nébuleuse Albion, et il justifiait pleinement son nom de sir Arthur Collins. Sir Arthur était arrivé le matin même, chez le marquis Van-Hop, muni d’une lettre de recommandation et de crédit en même temps de la maison Fly, Bowr et Cie, le marquis avait compté à sir Arthur les dix mille livres sterling mentionnées dans la lettre de crédit et l’avait invité à son bal. Sir Arthur était arrivé ponctuellement à dix heures, avait causé longuement avec la marquise alors toute seule, puis il s’était modestement effacé, lorsqu’étaient survenus quelques invités.
Or, au moment où madame Malassis terminait son histoire, sir Arthur toucha légèrement du doigt l’épaule du comte.
Celui-ci se retourna et manifesta un vif étonnement à la vue de l’excentrique personnage.
– Pardon, monsieur le comte, dit sir Arthur en très bon français, bien qu’avec un accent britannique très prononcé, pardon, fit-il à voix basse, mais je désirerais vous entretenir un moment.
Le comte fit quelques pas en arrière, et, fort intrigué, suivit l’Anglais dans un coin du salon.
– Monsieur le comte, reprit ce dernier, sans se départir un moment de sa mélopée suffisante et de son grasseyement britannique, vous me voyez pour la première fois, et vous me trouverez peut-être indiscret…
– Nullement, milord, répondit le comte avec courtoisie.
– Oh ! dit l’Anglais, je ne suis pas milord, je suis gentleman simplement ; mais peu importe, je désire, monsieur le comte, vous entretenir d’une personne qui est ici, et qui, sans doute, ne vous est pas indifférente.
Le comte parut étonné.
– Que pensez-vous, continua l’Anglais, de cette dame qui amusait si fort tout le monde tantôt ?
Le comte tressaillit.
– Moi ?… fit-il, absolument rien…
– Lui trouvez-vous de l’esprit ?
– Comme à une parfumeuse retirée.
Un sourire énigmatique passa sur les lèvres de sir Arthur Collins.
– Elle est belle… hasarda-t-il.
– Elle a quarante ans.
– Soit ! Eh bien ?
– Et M. le duc de Château-Mailly, votre oncle…
Cette fois, le comte laissa échapper un geste de surprise, et regarda cet interlocuteur étrange qu’il n’avait jamais vu auparavant, et qui venait précisément lui parler de son oncle et de sa mystérieuse passion.
– Votre oncle, acheva très froidement sir Arthur, est d’un avis diamétralement opposé au vôtre, monsieur le comte. Et la preuve en est…
– Ah ! fit le comte, vous avez une preuve ?
– Oui.
– Et… quelle est-elle ?
– C’est que, avant un mois, madame Malassis, veuve d’un ancien parfumeur, femme de mœurs plus que douteuses, malgré sa pruderie d’emprunt, sera duchesse de Château-Mailly.
Le comte devint livide et se mordit les lèvres.
– Je sais bien, dit sir Arthur, que je ne vous apprends rien, que vous vous attendez même à cet événement depuis longtemps, comme le condamné qui ne peut échapper à l’exécuteur attend en frémissant sa terrible hache…
– Monsieur… fit le comte.
– Pardon, monsieur, poursuivit sir Arthur avec un calme parfait et en s’inclinant de nouveau, veuillez m’écouter sans trop d’impatience, car j’ai peut-être, je dois certainement avoir un mobile bien puissant pour vous parler de cette déplorable affaire ; veuillez m’écouter.
Et l’Anglais s’assit sur un de ces sièges qu’on nomme tourne-dos, invitant du geste le comte à l’imiter.
Puis il reprit, lorsque ce dernier se fut assis à son tour :
– M. le duc de Château-Mailly a une immense fortune dont vous devriez hériter, et qui cependant ira tout entière à madame Malassis, à laquelle il fera une donation universelle par contrat de mariage… Ceci est inévitable.
– Mais monsieur, dit le comte d’une voix sourde, pourquoi vous faire un prophète de malheur et m’annoncer ce que, hélas ! j’ai deviné depuis longtemps ?
– Monsieur le comte, répondit sir Arthur, si je me suis permis de vous faire toucher au doigt le malheur qui vous menace, c’est que… peut-être…
Sir Arthur s’arrêta.
– Peut-être ?… fit le comte anxieux.
Un regard étrange s’échappa des prunelles de l’Anglais :
– C’est que… peut-être…, acheva-t-il lentement, il y a, en ce monde, un seul homme qui puisse empêcher le mariage du duc de Château-Mailly, et vous conserver, à vous, votre héritage.
Le comte étouffa un cri.
– Et… cet homme ?… interrogea-t-il.
– C’est moi, dit sir Arthur Collins.
En ce moment, un laquais jetait aux invités, du seuil du grand salon, le nom de M. et de madame Fernand Rocher, et s’effaçait pour les laisser passer.
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Sir Arthur ne sourcilla point, il ne se retourna même pas, et continua à tenir à l’écart le jeune comte de Château-Mailly.
– Vous ! murmura celui-ci, vous !
– Moi, répéta sir Arthur, moi-même !
– Comment… vous pourriez…
– Monsieur, j’ai franchi le détroit, et suis venu tout exprès à Paris. Seulement…
– Ah ! dit le comte, il y a des obstacles, sans doute ?
– Il peut y en avoir de votre part…
– De ma part ? fit le comte de plus en plus étonné.
– Sans doute. Vous pouvez ne pas consentir aux petites conditions.
– Je devine, dit le comte, vous me proposez une affaire…
– Peut-être… Seulement, je commence par dire qu’il ne s’agit point d’argent.
Cette réponse déconcerta fort le jeune comte. Il avait cru deviner, il ne devinait rien.
– Parlez, monsieur, dit-il, expliquez-vous, car je ne vous comprends pas.
Sir Arthur croisa ses jambes avec nonchalance et se pencha à demi vers l’oreille de son interlocuteur :
– Monsieur, dit-il, si on vous demandait un million sur la succession du duc, dans le cas où cette succession vous reviendrait, le donneriez-vous ?
– De grand cœur, monsieur.
– Rassurez-vous, je ne vous le demande pas. Je vous l’ai dit, il ne sera point question d’argent entre nous. Je voulais seulement connaître l’étendue des sacrifices que vous seriez capable de faire pour obtenir le résultat que je vous promets.
Le comte était anxieux et regardait sir Arthur avec un étonnement mêlé d’une âpre curiosité.
En examinant attentivement ce singulier personnage, il éprouva comme une sensation d’effroi. Le regard de l’Anglais était froid et acéré comme une lame d’épée ; son geste sobre avait un cachet de fatalité inouïe, et le comte crut deviner que cet homme devait être terrible sous son enveloppe ridicule.
– Mon cher comte, reprit sir Arthur, sur un ton plus intime, le duc votre oncle est un vieillard amoureux ; de plus, il a une nature apoplectique.
– Que voulez-vous dire ? murmura le jeune homme en pâlissant.
– Je veux dire que M. de Château-Mailly, si son mariage venait à manquer, pourrait bien avoir un coup de sang.
Et sir Arthur accompagna ces mots d’un sourire qui donna le frisson au comte.
– Ecoutez, poursuivit-il, le duc est amoureux, et, comme un amoureux septuagénaire qu’il est, il est sourd et aveugle. Madame Malassis a été légère, mais légère en femme prudente et avisée ; il ne reste aucune trace sérieuse du passé. Donc, tout ce que l’on pourrait faire et dire pour perdre madame Malassis à ses yeux serait inutile.
– Je le sais, dit le comte avec l’accent d’une conviction profonde.
– Il faudrait donc une de ces preuves irrécusables, palpables, éclatantes, devant lesquelles le doute s’évanouit forcément, pour faire reculer M. de Château-Mailly. Cette preuve, j’en ai acquis la certitude, n’existe pas… ou plutôt, elle n’existe pas encore.
A ces derniers mots, le comte fit un brusque mouvement.
– Voilà, murmura-t-il, où j’essaye en vain de comprendre…
– Attendez. Je dis que cette preuve n’existe pas encore. Mais je puis la faire exister, moi.
– Vous ! fit le comte stupéfait.
– Moi. Et devant cette preuve, M. de Château-Mailly demeure foudroyé, et celle dont il veut faire sa femme ne sera plus pour lui que la dernière et la plus vile des créatures.
Le comte demeura pensif et hésitant.
– Remarquez, reprit l’Anglais, que votre oncle est septuagénaire, qu’il appartient à cette génération de vieux viveurs qui ont maltraité leur corps à ce point qu’un souffle les peut tuer. Qui vous dit que, après huit jours d’hyménée, madame Malassis ne trouvera point un matin son vieil époux mort à ses côtés ?
– Cela peut arriver, dit le comte.
– Alors vous vous apercevrez que, par un excès de délicatesse, vous avez abrégé la vie de votre oncle, tout en lui laissant le temps de consommer une mésalliance et de vous déshériter.
Le comte réfléchissait et ne répondit pas.
– Voyons, insista sir Arthur, décidez-vous. Je ne puis croire que vous ayez rêvé le bonheur de madame Malassis.
Le comte releva tout à coup la tête et regarda sir Arthur.
– Pardon, dit-il, mais enfin, en admettant que je vous donne carte blanche, puisque vous… ne… voulez… pas… d’argent… et que, cependant, il y a… des conditions, qu’attendez-vous de moi ?
Sir Arthur regarda fixement le jeune comte.
– Monsieur, dit-il, il y a dans le monde une femme qui m’a foulé aux pieds.
Le comte jeta un regard à la dérobée sur sir Arthur, et s’avoua que les cheveux blond filasse de l’insulaire pouvaient, jusqu’à un certain point, justifier les rigueurs dont il se plaignait.
– Cette femme, poursuivit sir Arthur, est jeune, belle, riche, entourée. Elle a tout ce qui peut et doit tourner la tête à un homme comme vous.
– Eh bien ? demanda le comte.
– Eh bien ! si vous voulez me jurer sur l’honneur de votre écusson de vous acharner à la poursuite de cette femme et de faire tout ce qui dépendra de vous pour vous en faire aimer…
– Tiens, dit le comte d’un ton léger, vous avez une singulière façon de vous venger.
– Je suis un Anglais, répondit le gentleman.
Cette réponse était logique et ferma la bouche au comte.
– Le jour où vous serez aimé de la femme dont je vous parle, continua sir Arthur, l’héritage de M. le duc du Château-Mailly vous appartiendra.
– Monsieur, dit gravement le comte, vous m’offrez un moyen de reconquérir mon héritage qu’un homme jeune et fougueux acceptera toujours. Seulement, il faut tout prévoir. La femme dont vous parlez… est…
– La vertu même, dit froidement sir Arthur. Ah ! dame ! je ne vous donne point une besogne facile ; mais quand on veut…
– C’est juste, dit le comte. Mais il est besoin de patience quelquefois… je puis attendre six mois… un an…
– Peu importe ! je suis patient aussi.
– Et si mon oncle se marie d’ici là ?
– Vous êtes un homme d’honneur ?…
– Je le crois.
– Si vous me faites un serment, vous le tiendrez ?
– Je le tiendrai.
– Alors, jurez-moi que, si j’empêche ce mariage, vous serez aussi fidèle à vos engagements envers moi que je l’aurai été envers vous.
– Sur ma parole, dit le comte, je vous le jure ! Mais…
– Ah ! dit sir Arthur, il y a une restriction ?…
– Sans doute.
– Voyons ?
– Il y a le cas où je ne réussirais pas, en dépit de tous mes efforts…
– Si vous faites tous vos efforts, et si ces efforts, combinés avec les miens…
– Ah ! vous m’aiderez ?…
– Sans doute. Et, fit le gentleman avec un sourire, je suis fort. Donc, si, malgré mon aide, vous échouez après avoir dépensé toute votre énergie, et tout votre vouloir, c’est que ma vengeance aura été impossible, et je me résignerai.
– A ce compte-là, j’accepte, et je vous renouvelle mon serment.
Et le comte jura de nouveau.
– Maintenant, dit le gentleman, je n’ai plus qu’un mot à vous dire : souvenez-vous bien qu’un pacte mystérieux et solennel nous lie, mais que le monde entier doit l’ignorer.
– Je serai muet.
– Et vous aurez raison, car la moindre indiscrétion de votre part perdrait tout, en me forçant à quitter Paris et à renoncer à vous suivre.
Le comte s’inclina.
– Maintenant, dit-il à son tour, puis-je vous demander quelle est cette femme ?
– Chut ! répondit sir Arthur ; il est probable que cette nuit, dans un des salons où nous sommes, deux hommes échangeront une provocation à voix basse, mais il est probable aussi que vous en serez le témoin.
– Eh bien ? demanda M. de Château-Mailly.
– Eh bien ! l’un de ces deux hommes sera le mari de cette femme.
– Ah ! fit le comte.
– A partir de ce moment, vous ferez la cour à cette femme, car il est probable que le mari quittera le bal sans elle…
Comme le gentleman prononçait ces derniers mots, onze heures sonnaient à la pendule du boudoir et les préludes d’une valse se faisaient entendre.
– Adieu… dit l’Anglais, nous nous reverrons.
Il se glissa du boudoir dans la salle de jeu, où s’organisaient les tables de whist, tandis que le jeune comte allait valser.
La marquise se levait, elle aussi, et allait prendre le bras de l’un de ces hommes qui se trouvaient auprès d’elle, lorsque le major Carden s’approcha et lui présenta Chérubin, ou plutôt Oscar de Verny.
Il est de bizarres pressentiments de la destinée qui nous assaillent à de certaines heures.
A la vue de ce jeune homme qui avait su prendre une attitude timide et réservée et qui baissait à demi les yeux, la créole havanaise éprouva une sensation extraordinaire.
On eût dit que cet inconnu, qui lui apparaissait si naturellement, cependant, au milieu d’une fête, était comme un agent mystérieux de la fatalité qui entrait dans sa vie.
Elle alla prendre la main d’un homme d’un âge mûr, à qui elle dit tout bas :
– Voulez-vous me faire valser ?
Le major soufflait ces mots à l’oreille de Chérubin :
– Notre chef mystérieux ne s’était point trompé, mon jeune ami, en comptant sur l’effet de votre physionomie. Tenez, la marquise est déjà troublée, et son mari déjà jaloux.
– Vous croyez ? fit Chérubin qui tressaillit.
– Que voulez-vous ? mon cher, poursuivit le major, c’est étrange, inouï, mais cela est vrai, cependant… La marquise passe sa vie au milieu des hommes les plus séduisants du monde ; elle les regarde tous avec une indifférence parfaite, et voici qu’elle pâlit et se trouble à votre vue… Eh bien ! acheva le major, savez-vous pourquoi ?
– Non, demanda Chérubin, et cependant je me suis aperçu bien souvent déjà de cette fascination que j’exerce sur les femmes à première vue.
Pendant que le major et Chérubin échangeaient ces quelques mots, le jeune comte de Château-Mailly promenait son regard sur un groupe de jeunes femmes et cherchait parmi elles une valseuse.
Il aperçut madame Fernand Rocher.
C’était la première fois que Fernand et sa femme venaient aux grands bals de la marquise, qu’ils avaient rencontrée aux eaux de Vichy l’été précédent.
M. de Château-Mailly n’avait jamais vu Hermine.
Il la trouva belle, et, guidé par ce flair merveilleux de l’homme désœuvré qui cherche des bonnes fortunes, il alla l’inviter à valser.
Hermine, on le sait, était grande, svelte et elle valsait à ravir.
Le comte était jeune, et son caractère à demi mélancolique lui faisait adorer la valse allemande qui est la reine des valses.
Pendant vingt minutes il entraîna la jeune femme haletante à son bras, oubliant un peu le bizarre personnage avec lequel il causait naguère, et l’étrange serment qu’il lui avait fait.
Quand le dernier soupir de la valse s’éteignit, le comte un peu grisé, reconduisit Hermine à sa place et la regarda :
– Ma parole d’honneur ! pensa-t-il, elle est charmante et si c’était par hasard, celle qui m’est réservée pour victime, je gagnerais l’héritage de mon oncle sans la moindre répugnance.
Le comte, en songeant ainsi, promena autour de lui un regard investigateur, cherchant des yeux l’excentrique sir Arthur.
Sir Arthur n’était point dans le grand salon.
Il se tenait dans un coin de la salle de jeu, auprès d’une table d’écarté qui demeurait veuve de joueurs.
L’attitude mélancolique du gentleman semblait indiquer le désir qu’il avait de trouver un partner.
Un jeune homme, le lorgnon dans l’œil, la barbe taillée en collier, à la physionomie impertinente et pourtant la tête en arrière, vint à passer.
Ce jeune homme, qui venait pour la première fois chez la marquise Van-Hop, avait été amené par un étranger de distinction. On le nommait M. le vicomte de Cambolh.
Il menait grand train, disait-on, avec de beaux chevaux, et habitait un délicieux entre-sol dans le faubourg Saint-Honoré. Il s’arrêta d’un air indifférent devant la table d’écartés, prit un jeu de cartes et les laissa tomber une à une à gauche et à droite, comme s’il eût été banquier au lansquenet.
Alors sir Arthur s’approcha et le salua avec la roideur habituelle des fils d’Albion.
– Voudriez-vous, monsieur, lui dit-il, faire une partie avec un gentleman qui souhaite fort jouer et ne trouve pas de partners ?…
Le vicomte de Cambolh s’inclina, s’assit, et jeta négligemment cinq louis sur le tapis. L’Anglais salua à son tour, s’assit pareillement, et ouvrit son portefeuille, d’où il tira une bank-note de cinq livres.
La partie commença silencieusement tout d’abord.
La table d’écartés se trouvait en un coin du salon où il y avait encore peu de monde, et où un whist à cinq louis la fiche absorbait la curiosité universelle.
Les deux joueurs d’écartés se trouvaient donc parfaitement isolés, et pouvaient causer à mi-voix sans la moindre crainte d’être entendus.
Alors sir Arthur Collins perdit, comme par enchantement, son accent britannique.
– Ma parole d’honneur ! mon cher Rocambole, dit-il, tu es tout à fait un homme du monde, un gentilhomme de cheval dans l’acception la plus complète.
– Peuh ! fit modestement M. le vicomte de Cambolh, on fait de son mieux… mais vous, capitaine, poursuivit-il avec admiration profonde, le plus bel Anglais que j’aie jamais vu. Votre belle chevelure jaune, votre teint rouge brique et votre faux ventre vous rendent si méconnaissable, que je m’y serais trompé, si je n’avais assisté à votre toilette.
Le baronet sir Williams, car c’était lui, se prit à rire.
– Il est certain, dit-il, que mon frère le philanthrope, qui me reconnut jadis, le jour de mon duel avec Bastien, ne me reconnaîtrait pas aujourd’hui.
– Voyons, reprit Rocambole, quand faut-il commencer ?
– Ah ! dame, répondit sir Williams, attendons une occasion ; tout est prêt, du reste. La Turquoise est prévenue, je l’ai installée dans le petit hôtel de la rue Moncey hier matin, elle sait déjà son rôle par cœur. Et toi ?
– Moi, dit Rocambole, je sais à merveille la botte secrète, et je suis aussi sûr de loger un pouce de fer dans la chair de mon adversaire que je suis certain de l’identité de sir Arthur Collins et de sir Williams.
– Surtout, observa le baronet, souviens-toi bien de la place où il faut toucher. Ne faisons pas de bêtises, nous jouons avec des millions.
– Soyez tranquille, mon oncle.
– On va jouer au lansquenet, reprit sir Williams, c’est certain, le marquis me l’a dit tout à l’heure. Notre ami est joueur, il y viendra… c’est alors qu’il faudra avoir de l’esprit.
– On en aura. Rien n’est plus facile, murmura Rocambole avec une adorable fatuité.
En effet, au moment même, et comme le faux sir Arthur Collins tournait gravement le roi quatre à quatre et empochait les cinq louis de M. le vicomte de Cambolh, on dressa une table de lansquenet, et le marquis Van-Hop vint à l’Anglais et lui dit :
– Etes-vous des nôtres, my dear ?
– Yes ! répondit sir Arthur en se levant.
Une douzaine de personnes entouraient déjà la table, et parmi elles Fernand Rocher et le jeune comte de Château-Mailly. On tira les places d’abord, puis la main. Un roi tomba devant Rocambole.
Le vicomte salua les pontes, et prit la taille en jetant deux louis sur le tapis.
– Messieurs, dit-il en souriant, je ne passe jamais deux fois. La taille sera hachée, vous verrez. Je suis un vrai jettatore !
M. le vicomte de Cambolh se trompait. Il débuta par un refait d’as.
– Bravo ! dit-on.
– Alors, fit-il négligemment, qui veut de mes quatre louis ? C’est de l’argent sûr.
Les quatre louis furent tenus, le vicomte gagna.
– C’est bien extraordinaire, dit-il.
Et il passa trois fois encore et arriva à soixante louis.
– Bravo ! dit une voix, celle de l’Anglais sir Arthur.
– Valet et valet ! répliqua presque aussitôt le banquier.
Et il dit en souriant :
– Ma parole d’honneur ! cela ne m’est jamais arrivé, et, pour la rareté du fait, je ne veux pas passer la main. Je tiendrai tout ce qu’on voudra. Il y a, messieurs, cent vingt-huit louis au moins, et plus même si vous voulez.
En parlant ainsi, le vicomte tira une jolie bourse à travers les mailles de laquelle on vit blanchir quelques chiffons de la banque et étinceler des pièces d’or, et il la plaça devant lui.
– Banco ! dit une voix à l’extrémité de la table.
Le vicomte leva la tête et regarda.
C’était M. Fernand Rocher qui, son portefeuille à la main venait de tenir le banco.
Alors Rocambole, qui tenait les cartes à la main, les posa froidement sur la table.
– Je passe la main, dit-il.
Et l’accent dont il revêtit ces trois mots fut d’une impertinence si glacée, si dédaigneuse, que le rouge monta au visage de Fernand Rocher.
– Monsieur, cria-t-il, que signifie ?…
– Pardon, monsieur ! dit Rocambole en remettant les cartes à son voisin de droite, qui était précisément le baronet sir Williams, sous les traits couleur brique de sir Arthur Collins, j’use simplement de mon droit, je passe la main.
– Cependant, observa Fernand Rocher se contenant avec peine, il y a dix secondes, vous annonciez que vous ne passeriez pas la main.
– Monsieur, dit tranquillement le vicomte de Cambolh, j’ai réfléchi.
Et il quitta la table de jeu, où cet incident avait jeté un certain émoi.
Mais les joueurs, une fois attablés ne se troublent point pour si peu. D’ailleurs, à tout prendre, Rocambole avait usé de son droit, et ce droit se trouva justifié par l’événement, car la banque passée perdit au premier coup dans les mains de sir Arthur.
– Il a eu du nez ! dirent quelques joueurs. On a des pressentiments.
– Moi, ajouta un autre, je suis fait ainsi, je tiendrai tout ce qu’on voudra avec de certaines personnes, et rien contre telle ou telle figure.
En ce moment, le baronet sir Williams regarda d’un air significatif le jeune comte de Château-Mailly, qui était assis auprès de lui. Le comte tressaillit et comprit que c’était là la provocation dont lui avait parlé le gentleman.
Il se pencha à son oreille et lui dit :
– Quel est ce jeune homme qui vient de passer la main ?
– C’est le vicomte de Cambolh.
– Et l’autre ?
– L’autre, dit sir Arthur bas, c’est M. Fernand Rocher, le mari de cette jeune femme que vous avez fait valser tout à l’heure, comprenez-vous ?
– Oui… murmura le jeune comte, dont le cœur se prit à battre d’une soudaine émotion.
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Cependant, M. Fernand Rocher avait, à son tour, quitté la table de jeu et avait suivi le comte de Cambolh.
Celui-ci était allé s’asseoir dans un petit salon à peu près désert.
Fernand s’approcha et le salua gravement. Le vicomte lui rendit son salut du bout des doigts.
– Pardon, monsieur, lui dit Fernand, me feriez-vous l’honneur de me donner une explication ?
– Volontiers, monsieur.
Et le vicomte braqua son lorgnon sur son œil gauche et cligna son œil droit.
– Monsieur, reprit Fernand irrité de cette impertinence nouvelle, pourriez-vous m’apprendre en quel lieu vous jouez ordinairement le lansquenet ?
– Dans le monde, monsieur, dit sèchement Rocambole.
– Dans lequel ? demanda Fernand, prenant à son tour un air dédaigneux.
Le vicomte passa son lorgnon de l’œil gauche à l’œil droit et répondit :
– C’est probablement, monsieur, dans celui où j’ai l’honneur de vous rencontrer.
– Monsieur, murmura Fernand exaspéré, je suis étonné en ce cas de m’y trouver moi-même car le monde où l’on vous rencontre ne doit pas être le vrai monde.
– C’est précisément, répondit Rocambole toujours froid et railleur, ce que je me suis dit tout à l’heure en vous entendant me faire banco. Je me connais en physionomies, monsieur, et comme le jeu est pour moi une sorte de bataille, quelque chose comme un duel, j’ai l’habitude, avant de… me battre, d’examiner mes adversaires.
– Ah ! fit Fernand en pâlissant, et…
– Je vous ai regardé, monsieur…
– Eh bien ?
– Eh bien, mais, dit lentement Rocambole, paraît que je n’ai point été satisfait de l’examen, puisque j’ai refusé… le combat.
Et Rocambole se prit à rire au nez de son interlocuteur.
Alors Fernand, hors de lui, saisit le bras du vicomte.
– Votre carte, monsieur ? lui dit-il. Demain à sept heures, au bois de Boulogne.
– Monsieur, répliqua tranquillement Rocambole, je vous ferai observer qu’avant de demander leur carte aux gens, on commence par leur donner la sienne.
– C’est juste, dit Fernand qui lui jeta sa carte au nez.
Rocambole la prit, braqua dessus son lorgnon et lut :
M. Fernand ROCHER,
5, rue d’Isly.
Un sourire plein d’ironie passa alors la bouche de l’élève du baronet sir Williams.
– Mon cher monsieur, dit-il, je suis Suédois, je me nomme le vicomte de Cambolh, et, dans mon pays, les gentilshommes ne se battent jamais avec les bourgeois. Cependant, comme nous sommes en France…
– Assez, monsieur, dit Fernand Rocher. Demain, à sept heures…
– Pardon, monsieur, interrompit froidement le vicomte de Cambolh, je compte trouver, en sortant d’ici à cinq heures du matin, ma chaise de poste, y monter, et prendre la route d’Italie. Si vous avez quelque envie de vous battre, sortons sur-le-champ. Nous trouverons des épées et un terrain à deux cents pas d’ici.
– Soit, répondit Fernand.
– Par exemple, reprit Rocambole, si vous avez une femme ici, vous feriez bien de la prévenir que vous sortez pour quelques heures.
– Pourquoi ?
– Parce que vous ne rentrerez pas… Je compte bien vous tuer.
Fernand haussa les épaules.
– Venez, monsieur, dit-il.
– Monsieur, dit Rocambole en quittant avec lui le petit salon, il est deux heures du matin, et, à moins d’aller à mon cercle ou au vôtre, je crois que nous ferons fort bien de chercher ici des témoins.
– Comme vous voudrez, répondit Fernand.
Or, Fernand, qui venait pour la première fois chez le marquis de Van-Hop, n’y rencontrait précisément aucun de ces amis à peu près intimes à qui on peut demander le service dont il avait besoin en ce moment ; il était donc assez embarrassé, lorsqu’il se trouva face à face avec le major Carden.
La physionomie ouverte et la tournure militaire du major séduisirent Fernand.
Il s’approcha de lui et lui dit :
– Vous avez été militaire, monsieur ?
– Toute ma vie, monsieur.
– Alors, peut-être ne me refuserez-vous pas un léger service ?
– Parlez, monsieur, dit courtoisement le major.
– Monsieur, reprit Fernand, je viens d’être grossièrement insulté. Mon adversaire part demain matin, au point du jour, et il ne consent à me donner satisfaction qu’à la condition que le combat ait lieu tout de suite.
– Vous désirez sans doute que je vous serve de témoin ? demanda le major avec un air de naïveté qui excluait le soupçon qu’il se trouvait là tout exprès, et s’attendait par avance à jouer ce rôle.
– Précisément, monsieur, bien que je n’aie point l’honneur d’être connu de vous.
– Monsieur, répondit le major, je suis un ami du maître de cette maison, et sais ce que valent les gens qu’on y rencontre. Je suis à vos ordres.
Et le major s’inclina.
Tandis que Fernand trouvait un témoin, M. le vicomte de Cambolh cherchait le sien dans la salle de jeu.
Le vicomte, on le devine, n’avait songé à personne autre qu’à sir Arthur Collins. Il s’approcha donc de la table du lansquenet.
Mais l’Anglais n’y était plus, et Rocambole ne le rejoignit que dans la salle du bal, où il causait dans une embrasure de croisée, avec un petit vieillard ventru, que nous allons reconnaître sans doute pour une ancienne connaissance.
Ce petit vieillard, qui portait une jolie perruque blonde, avait les yeux abrités par des conserves bleues, un gilet de nankin, un pantalon noir, un habit bleu boutonné à la Berryer, et une immense cravate blanche dans laquelle sa tête ronde et son visage très coloré disparaissaient à demi.
Propret et silencieux d’ordinaire, on le voyait à peu près partout où il y avait des bals et des fêtes. Il s’asseyait dans un coin, regardait danser toute une nuit sans mot dire, et s’en allait, sur un signe des personnes qui l’avaient accompagné, avec la soumission d’un enfant.
Dans le monde où il allait, ce petit vieillard avait la réputation d’être fou.
Mais sa folie était si douce, si inoffensive, que partout on le recevait avec plaisir. Cette folie, disait-on, provenait d’un chagrin d’amour, et voici quelle était la version qui courait les salons de Paris où on le rencontrait.
Père de famille, occupant une haute position administrative, le petit vieillard avait aperçu il y avait quelques années, une jeune fille dont la remarquable beauté l’avait frappé à ce point, qu’il en était devenu éperdument amoureux.
Cet amour, d’autant plus insensé que la jeune fille, honnête et vertueuse, avait épousé, peu de temps après, un brave ouvrier, l’avait conduit à la folie, et il était persuadé qu’il avait inspiré une si violente passion à la jeune fille, qu’elle en était morte.
Il en était resté pour lui une mélancolie profonde et qui se manifestait de temps à autre par un soupir, mais jamais par une plainte.
Or, ce fou, ce petit vieillard à l’habit bleu, nous l’avons tous connu, c’était M. de Beaupréau.
M. de Beaupréau, que sa femme et sa fille adoptive avaient retrouvé, il y avait un an environ, dans une maison de fous de la province, non loin de son pays natal, à Saint-Rémy.
Qu’on nous permette à ce sujet une digression de quelques lignes et un coup d’œil rétrospectif vers la première partie de cette histoire.
M. de Beaupréau, on s’en souvient, avait été surpris par Léon Rolland dans la maisonnette du parc de Bougival, et l’ouvrier était arrivé juste assez à temps pour sauver sa fiancée et arracher Cerise aux violences du chef de bureau.
Que s’était-il passé alors entre lui et M. de Beaupréau, tandis que M. de Kergaz, sur les indications de Cerise défaillante, volait au secours de Jeanne, qui se débattait aux mains de sir Williams.
Cerise, vaincue par le narcotique, n’avait point tardé à tomber à la renverse, si bien que Léon, effrayé, la crut morte et perdit la tête à ce point, qu’il oublia M. de Beaupréau. Celui-ci retrouva un peu de présence d’esprit et s’esquiva.
A partir de ce moment, on ne l’avait plus revu, et il était probable qu’il avait rejoint sir Williams, qui, lui aussi, disparut pendant cette nuit-là.
Du reste, l’indignation de madame de Beaupréau et d’Hermine était telle, elles avaient un si grand mépris du misérable, qu’elles ne firent aucune démarche pour s’enquérir de ce qu’il était devenu.
Cependant, au bout de trois années, Hermine, à présent madame Fernand Rocher, reçut une lettre de province qui l’étonna profondément.
Cette lettre, datée de Saint-Rémy, en Provence, était signée du directeur de l’hospice des aliénés de cette ville ; elle apprenait à madame Rocher que son père, dont on était parvenu, non sans peine, à constater l’identité, se trouvait au nombre des pensionnaires de l’hospice, et que sa folie, douce et calme, n’était aucunement dangereuse.
Madame de Beaupréau et sa fille, en apprenant l’infortune du misérable, lui pardonnèrent, et montèrent en chaise de poste pour l’aller chercher.
M. de Beaupréau était parfaitement fou, et dans l’impossibilité de dire ce qui lui était arrivé et ce qu’il avait fait depuis trois années.
Alors, la mère et la fille, voyant dans ce châtiment la main de Dieu, rouvrirent leurs bras au vieillard et le ramenèrent à Paris. Dès lors, M. de Beaupréau reprit sa place au foyer de la famille, et se trouva, pour ainsi dire, métamorphosé.
L’homme acariâtre, bilieux, avare, qui tourmenta sa femme pendant quarante années, avait, comme par enchantement, fait place à un vieillard doux, affectueux, au sourire mélancolique.
On n’aurait jamais reconnu en lui le Beaupréau des anciens jours, si parfois le nom de Cerise ne fût venu errer sur ses lèvres.
Ce nom était le seul lien qui semblât l’attacher au passé.
Hermine s’était prise à l’aimer ; Fernand et elle l’emmenaient toujours avec eux dans le monde.
Quelquefois même, si une affaire importante empêchait le jeune mari d’accompagner sa femme, il la confiait sans répugnance à M. de Beaupréau, lequel n’était fou que lorsqu’il parlait de Cerise, et se montrait fort raisonnable en toute autre chose.
Il n’avait qu’une manie, celle de s’habiller parfois comme les infirmiers de la maison de fous.
C’était donc avec M. de Beaupréau que causait l’Anglais sir Arthur Collins, ou, si vous l’aimez mieux, le baronet sir Williams.
– Beau-père, disait le baronet, avouez que vous ne m’auriez jamais reconnu sous ce costume, et avec ma face de Peau-Rouge.
– J’en conviens, répondit de Beaupréau ; mais convenez aussi, mon digne gendre in partibus, que je me suis conduit assez bien depuis que je suis rentré dans ma chère famille.
– D’accord, papa, vous êtes un fou modèle ; vous jouez votre rôle à merveille.
– N’est-ce pas ? fit le Beaupréau avec un mouvement de légitime orgueil. Oh ! comme nous leur avons bien donné le change, hein ?
– L’histoire de Saint-Rémy est parfaite… Ah ! mon cher monsieur de Beaupréau, murmura sir Williams en riant, on voit bien que vous n’avez pas renoncé à Cerise.
– Certes, non, mon gendre.
– Vous avez raison, papa. Il n’y a que les imbéciles qui renoncent à quelque chose, et les mauvais joueurs qui s’arrêtent à la première partie.
– Ah ! fit le vieillard, dont le regard devint brillant derrière ses lunettes bleues, nous avons perdu une belle manche ! Dix minutes de plus, j’enlevais la petite.
– Bah ! fit sir Williams, patience ; aux derniers les bons ! Nous aurons notre revanche, papa.
– Ainsi, murmura de Beaupréau, vous croyez…
– Je crois que si vous êtes gentil, et que vous fassiez tout ce que je vous demande, je parviendrai à vous ménager quelque jour un moment d’entretien avec Cerise, dans quelque solide maison dont son mari ne pourra pas enfoncer les portes.
– Ah ! fit le Beaupréau avec un accent de joie profonde et cruelle.
– My dear, continua le baronet, qui veut la fin veut les moyens. Grâce à mon imagination, vous êtes rentré dans vos pénates, on vous y a reçu à bras ouverts, on vous y traite comme un coq en pâte, et comme tous vous croient fou, personne n’a la moindre défiance de vos actions.
– Eh bien ?
– Eh bien ! voilà une situation dont il faut tirer parti, vertudieu ! et, dès ce soir, je vous nomme mon lieutenant pour une petite opération que j’ai conçue.
– Voyons ? fit de Beaupréau.
– Aimez-vous beaucoup votre gendre ?
– Fernand ? Ah ! le monstre ! murmura l’ex-chef de bureau, si je pouvais l’étrangler !
– Seriez-vous bien aisé qu’il eût… des malheurs ?
– J’en serais ravi.
– Très bien ! Alors, regardez.
Et sir Williams montra à M. de Beaupréau le jeune comte de Château-Mailly assis auprès d’Hermine.
– Un beau garçon, ma foi ! murmura le prétendu fou.
– Il va venir causer avec vous tout à l’heure. Il se nomme le comte de Château-Mailly, et prétendra vous avoir connu beaucoup. Comme vous êtes fou, cela n’a rien d’extraordinaire pour lui. Vous feindrez de le reconnaître, et le présenterez officiellement à votre fille. Demain, je vous donnerai de plus amples instructions.
Et, comme le faux sir Arthur vit venir à lui Rocambole, il laissa M. de Beaupréau dans l’embrasure de la croisée.
– C’est fait, lui dit Rocambole. Notre homme me suit.
– Oh ! yes ! fit le baronet.
Et il suivit à son tour M. le vicomte de Cambolh, qui s’esquivait hors du salon.
En route, sir Williams rencontra le comte de Château-Mailly.
– Vous voyez, lui dit-il tout bas, ce petit monsieur qui a un habit bleu et un gilet de nankin ?
– Oui, dit le comte.
– Eh bien ! c’est le père.
– Allez-vous me présenter ?
– Non, vous vous présenterez fort bien vous-même. Ce bonhomme est fou. Une de ses manies consiste à croire reconnaître tout le monde. Allez à lui, appelez-le par son nom ; il s’appelle M. de Beaupréau et a été chef de division aux affaires étrangères. Dites-lui que vous l’avez beaucoup connu dans le monde, il y a trois ou quatre ans. Il sera ravi, vous appellera son cher ami et vous introduira chez la belle.
– C’est bien, dit le comte ; j’y vais sur-le-champ.
Pendant ce temps, Fernand s’approchait de sa femme et lui disait :
– Ma chère amie, ne m’en veuillez pas, je vais quitter le bal, où vous vous amusez, et vous laisser sous la tutelle de M. de Beaupréau.
– Comment ! dit Hermine d’un ton boudeur, vous partez ?
– Oh ! je serai rentré à l’hôtel dans une heure au plus tard… du moins je l’espère.
– Vous… l’espérez ? fit la jeune femme inquiète. Mon Dieu ! que vous arrive-t-il ?
Fernand se prit à sourire :
– Rassurez-vous, dit-il, j’ai une bonne œuvre à faire… Vous savez que je ne m’appartiens pas toujours.
Ce mensonge coûtait à Fernand Rocher, mais il le dispensait de toute autre explication et lui permettait de quitter le bal sans alarmer sa jeune femme.
Il s’approcha de M. de Beaupréau et lui dit :
– Papa, vous reconduirez Hermine, n’est-ce pas ?
– Oui, fit le petit vieillard d’un signe.
Le vicomte de Cambolh et son témoin étaient déjà sur la première marche du perron, et Fernand se hâta de les rejoindre en compagnie de M. le major Carden.
Ce fut après que Fernand Rocher eut quitté le bal, que le jeune comte de Château-Mailly s’approcha de l’ancien chef de bureau aux affaires étrangères.
– Bonjour, monsieur de Beaupréau, lui dit-il en souriant et d’un ton dégagé.
M. de Beaupréau le regarda, parut un moment étonné, puis se frappa le front :
– Pardonnez-moi, mon cher ami, dit-il, mais j’ai une mémoire déplorable ; j’oublie toujours les noms de mes plus intimes.
– J’en étais jadis, fit le comte en lui prenant familièrement la main et la serrant. Ne reconnaissez-vous pas votre jeune ami d’il y a deux ou trois ans ?
– Oh ! si fait… si fait… Mais… le nom ?
– Le comte de Château-Mailly.
– Parbleu ! s’écria M. de Beaupréau, qui décidément était devenu très bon comédien à l’école de sir Williams, je ne connaissais que vous, mon très cher…
Et il lui serra les deux mains.
Alors M. de Château-Mailly s’efforça de persuader au prétendu fou qu’ils s’étaient rencontrés cent fois et dans tous les mondes, et M. de Beaupréau continua à se montrer empressé, affectueux.
Cette comédie, l’œuvre du génie de sir Williams, se trouva ainsi jouée de la meilleure foi du monde.
– Mais, dit tout à coup M. de Beaupréau, vous avez fait danser ma fille tout à l’heure ?
– Votre fille ? fit ingénûment le comte.
– Sans doute, ma fille, cette dame avec qui vous causiez tantôt, là-bas.
– En vérité ! une femme belle et charmante. C’est votre fille ?
– Oui, madame Fernand Rocher.
– Alors, dit le comte, faites-moi un plaisir, présentez-moi.
– Volontiers, venez.
Et le petit vieillard à lunettes bleues reprit le comte par la main.
Ils se croisèrent avec madame Malassis.
La veuve, après avoir échangé maintes œillades avec le vieux duc de Château-Mailly, s’apprêtait à quitter le bal.
Le duc, qui, sans doute, attendait ce moment avec impatience et se trouvait à l’extrémité opposée du salon, se précipita et voulut fendre la foule pour offrir sa main à la belle veuve ; mais déjà madame Malassis et le jeune comte de Château-Mailly se trouvaient face à face.
La veuve était trop habile pour ne point sourire à celui qu’elle allait bientôt dépouiller de son héritage.
Le comte était trop homme du monde pour ne point saluer et sourire à son tour.
Mais dans son salut et son sourire, il perça comme un dédain ironique et nuancé d’impertinence.
– En vérité, mon cher comte, lui dit la veuve à l’oreille, il me semble que vous vous plaisez fort en la compagnie de ce petit vieux.
– Peut-être, madame.
– A-t-il de l’esprit ?
– Presque autant que vous.
– Ah ! vraiment ! minauda la veuve.
– Parole d’honneur ! il conte à ravir.
– En vérité.
– Et il me narrait tout à l’heure, là-bas, poursuivit le comte d’un ton moqueur, une histoire des plus amusantes.
– Vous me la redirez ?
– Oh ! c’est un peu long…
– Mais encore ?
– Eh bien, c’est l’histoire d’un vieillard plus que sexagénaire qui a la folie de se remarier… d’épouser une intrigante… et de déshériter sa famille à son profit.
Et le comte salua la veuve avec une rare impertinence et passa.
Pendant un moment, madame Malassis demeura pâle et comme suffoquée de tant d’audace.
Mais le vieux duc accourait, empressé, plus amoureux que jamais.
Alors un sourire vint aux lèvres de la veuve.
– A nous deux, mon cher comte ! dit-elle.
q
Le duc offrit sa main à la veuve et la conduisit jusqu’à sa voiture.
– Ne montez-vous pas ? lui dit-elle de sa voix la plus enchanteresse.
L’amoureux vieillard ne se le fit point répéter ; il s’élança avec une souplesse toute juvénile dans le carrosse et s’assit auprès de la veuve.
– Rue de la Pépinière, 40, dit-il au valet qui releva le marchepied et ferma la portière.
Madame Malassis attendait depuis fort longtemps, c’est-à-dire depuis le moment où le neveu du duc l’avait si impertinemment lorgnée, cette occasion de tête-à-tête avec son vieil adorateur.
– Mon cher duc, lui dit-elle au moment où le carrosse sortait de la cour, il y a réellement trop près de l’allée des Veuves à la rue de la Pépinière.
– Vous trouvez, chère âme ?
– Oui, aujourd’hui, du moins.
Le duc prit la main de la veuve et la baisa galamment.
– Vous êtes charmante, dit-il.
Mais madame Malassis allait droit au but :
– Trêve de compliments, dit-elle.
Et elle ajouta :
– Ordonnez donc à votre cocher de remonter l’avenue des Champs-Elysées, de sortir par la barrière de l’Etoile et d’aller jusqu’à Neuilly. La nuit est tiède, et j’ai une horrible migraine que le grand air dissipera.
– Vos désirs sont des lois, répondit le duc, qui transcrivit au cocher, par l’intermédiaire du valet de pied, les volontés de la veuve.
– Maintenant, reprit madame Malassis, permettez-moi, mon cher duc, de profiter de cette heure d’entretien que nous allons avoir pour vous donner une nouvelle qui vous étonnera peut-être…
– Oh ! oh ! fit le duc, vous m’intriguez.
– Cette nouvelle est celle de mon départ.
Madame Malassis avait articulé ces quelques mots avec un accent naturel et calme qui, cependant, produisit sur M. de Château-Mailly un foudroyant effet, et pendant dix secondes il demeura comme suffoqué et dans l’impossibilité de faire un geste ou de prononcer un mot qui peignît sa douloureuse stupéfaction.
– Oui, mon cher duc, reprit la veuve, je pars… demain matin.
– Vous… partez… murmura enfin M. de Château-Mailly avec l’accent d’un homme privé de sa raison. Pourquoi ? où allez-vous ?
– Je pars pour des raisons à moi connues, et ne puis dire le but de mon voyage.
Et madame Malassis ajouta en souriant :
– Vous voyez, mon pauvre duc, que vous n’êtes pas heureux dans vos questions. Précisément je n’y puis répondre.
– Madame, balbutia le vieillard saisi d’un tremblement nerveux subit et dont la voix s’altéra d’une manière effrayante, voulez-vous me tuer ?
Et il appuya sur ce dernier mot avec une intonation si vraie, que madame Malassis en tressaillit et comprit jusqu’à quel point elle était aimée.
– Moi, vous tuer… mon ami… dit-elle, êtes-vous fou ?
– Oh ! peut-être oui, je ne sais pas ; mais, au nom du ciel, Laure, ne me faites plus de ces atroces plaisanteries.
– Mon cher duc, répondit la veuve, je ne plaisante nullement. Mais je vous vois si étourdi, si stupéfait de la nouvelle de mon départ, que je ne puis avoir la cruauté de vous en cacher le motif.
– Ainsi… vous partez ?…
– Oui, demain matin.
– Et… où allez-vous ?
– Chut ! vous le saurez plus tard…
– Mais enfin… c’est peut-être un voyage de huit jours…
– Non, c’est un voyage d’un an ou deux, et je veux bien vous le dire, je vais en Italie.
M. de Château-Mailly croyait être en proie à un horrible rêve et se sentait défaillir.
– Je pars, poursuivit la veuve, pour me faire oublier un peu… à Paris.
– Vous… faire… oublier ?
– De vous, d’abord, dit-elle froidement.
Et comme le vieillard demeurait frappé de stupeur et ne trouvait plus un mot à répondre, madame Malassis continua :
– Quand une femme est compromise, comme moi, lorsqu’elle a commis une faute, si cette faute parvient au grand jour et demeure irréparable, cette femme n’a plus qu’une chose à faire, c’est de quitter le monde et de fuir… Et c’est ce que je fais, mon cher duc.
– Laure, Laure, balbutia le vieillard, devenu plus tremblant et plus timide qu’un enfant… au nom du ciel, expliquez-vous !
– Comment ! dit-elle avec une véhémence subite, vous ne comprenez pas ? Vous ne comprenez pas qu’il y a eu pour moi un jour fatal et maudit, où je me suis trouvée veuve, isolée, sans appui, considérant le monde à travers ma douleur, et le voyant semblable à une vaste solitude ? Qu’alors je vous ai rencontré, que j’ai eu la faiblesse impardonnable d’accepter d’abord cette amitié que vous m’offriez avec un si noble désintéressement…
La veuve s’arrêta comme dominée par son émotion.
M. de Château-Mailly se précipita sur ses mains et les porta à ses lèvres avec passion.
– Mon Dieu ! reprit-elle, j’ai été faible… j’ai été coupable… vous m’avez fait des promesses auxquelles j’ai eu le tort de croire, en ma naïveté… Hélas ! je paye trop chèrement aujourd’hui les suites d’une heure d’erreur pour ne point prendre un parti.
– Mais… madame… murmura le duc d’une voix entrecoupée, les promesses que je vous ai faites… je les tiendrai…
– Il est trop tard, monsieur, dit-elle d’un ton sec.
– Trop tard !…
– Oui, car tout Paris aujourd’hui… Mon Dieu ! je l’ai bien vu ce soir… chez la marquise… et votre impertinent neveu me l’a bien fait sentir…
– Mon neveu ! exclama le duc avec une colère subite.
– Oui, répondit-elle. Votre neveu m’a laissé entendre, le plus impertinemment du monde, que j’étais… Oh ! non, s’interrompit-elle en fondant en larmes… jamais je n’oserai prononcer ce mot.
– Madame, s’écria le vieux duc, affolé par cette douleur si naturellement jouée que tout le monde s’y fût trompé, mon neveu est un sot à qui j’apprendrai le respect qu’il doit à sa tante la duchesse de Château-Mailly.
Madame Malassis jeta un cri et tomba évanouie dans les bras de son vieil adorateur.
– Touche à l’hôtel ! cria M. de Château-Mailly au cocher.
Le cocher tourna bride, redescendit l’avenue des Champs-Elysées et gagna la place Beauvau, où se trouvait situé l’hôtel de Château-Mailly.
Madame Malassis était encore évanouie, et le vieux duc lui prodiguait inutilement ses soins lorsque le carrosse franchit la grille de l’hôtel.
A l’exception du suisse, du valet de chambre et d’un palefrenier, tous les domestiques étaient couchés à l’hôtel.
Il n’y eut donc que ces trois hommes qui virent M. de Château-Mailly rentrer chez lui avec une femme en robe de bal, évanouie, et qu’il paraissait beaucoup aimer, à en juger par sa figure bouleversée et ses exclamations de douleur.
– Vite, vite, ordonna-t-il, transportez madame dans la chambre de la duchesse… Qu’on appelle un médecin… ou plutôt, non, des sels, du vinaigre !
Le duc étouffait en parlant.
On transporta madame Malassis au premier étage, dans la chambre qu’avait longtemps occupée la feue duchesse de Château-Mailly. Là, le duc, amoureux et hors de lui, prodigua de tels soins à la veuve, l’appela de noms si tendres et d’une voix si brisée, qu’elle se décida à ouvrir les yeux et à promener autour d’elle un regard étonné.
– Ah ! enfin ! murmura le vieillard avec une explosion de joie, enfin, vous m’êtes rendue !
Elle le regarda et jeta un cri :
– Mon Dieu ! dit-elle, où suis-je ? où m’avez-vous conduite ? Mais parlez, monsieur, parlez, expliquez-vous ?
– Vous êtes chez moi, dit le duc.
– Chez vous !
Et elle se dressa épouvantée, et répéta avec l’accent de la folie :
– Chez lui ! je suis chez lui ! Ah ! je suis perdue !
– Vous êtes chez vous, madame, répéta le duc, chez vous et non plus chez moi, car, avant trois semaines, vous serez duchesse de Château-Mailly.
Madame Malassis jeta un nouveau cri, mais elle ne crut point, cette fois, devoir l’accompagner d’une nouvelle syncope.
– Non, non, dit-elle, cela n’est plus possible… Vous m’avez déshonorée.
Et comme il paraissait ne pas comprendre, la future duchesse lui dit avec amertume :
– Vous êtes fou et cruel, monsieur… car vous n’avez pas la prétention, j’imagine, de me ramener ici, en plein jour, au grand soleil, comme votre femme, après m’y avoir furtivement introduite de nuit, en présence de vos domestiques… Ah ! c’est alors, reprit-elle avec une ironie pleine de désespoir et qui acheva de faire perdre la tête au vieux duc, c’est alors que votre neveu aurait le droit de me dire nettement ce qu’il m’a laissé entendre aujourd’hui : « Mon oncle me vole son héritage en épousant sa maîtresse. »
Et madame Malassis, qui avait calculé l’effet subit de ces paroles et leurs conséquences les plus éloignées, se leva avec la dignité d’une reine offensée, s’enveloppa dans sa sortie de bal qu’elle aperçut sur une chaise, et salua le duc de la main :
– Adieu, monsieur… dit-elle, vous m’avez perdue… Je vous pardonne…
Elle fit deux pas et ajouta avec un soupir :
– Parce que je vous aimais… Adieu !…
Et elle sortit, laissant le duc foudroyé et hors d’état de courir après elle et de la retenir.
L’adroite veuve descendit rapidement l’escalier de l’hôtel, passa comme une ombre devant la loge du suisse et se trouva sur la place Beauvau, et par suite, dans le faubourg Saint-Honoré, en moins de cinq minutes.
Une autre que madame Malassis se serait contentée de prendre le duc au mot ; mais elle, elle savait son monde sur le bout du doigt, et n’était pas femme à jouer un rôle à demi. Il y avait environ deux ans que le duc soupirait à ses genoux ; il y avait un an qu’il avait parlé de l’épouser, mais faiblement d’abord et luttant contre force préjugés et force scrupules ; puis d’une façon moins évasive, à mesure que les liens dont la veuve l’enveloppait peu à peu se resserraient et se multipliaient.
Une seule considération arrêtait encore M. de Château-Mailly : l’énormité de la mésalliance…
Madame Malassis avait donc voulu frapper un grand coup, et la scène qui venait d’avoir lieu et que nous avons rapportée en était une preuve.
De la place Beauvau à la rue de la Pépinière, la distance était assez courte pour que la veuve se hasardât à la parcourir à pied, car, à trois heures du matin, dans le faubourg Saint-Honoré, on ne rencontre que fort rarement des voitures de place.
– Dans trois semaines, se dit-elle en s’éloignant d’un pas rapide, dans trois semaines, je serai duchesse de Château-Mailly. Si je ne m’étais pas évanouie, il était capable d’ajourner à trois mois ; si j’étais restée chez lui tout à l’heure j’étais perdue !
Et madame Malassis ajouta, avec un de ces sourires où l’âme d’une femme se révèle tout entière :
– Le duc a une clef du jardin. Dans une heure il sera chez moi.
La maison n° 40 de la rue de la Pépinière, qu’habitait madame Malassis, se composait d’un grand corps de logis donnant sur la rue, une véritable maison à locataires en un mot, et d’un pavillon situé au fond du jardin.
C’était ce pavillon que la veuve avait choisi pour demeure et où elle vivait avec trois domestiques, une cuisinière, une femme de chambre, un intendant, sorte de maître-jacques qu’elle avait depuis le matin seulement.
Ce dernier et la femme de chambre attendaient la veuve.
Bien qu’elle fût venue à pied, comme il faisait une belle nuit d’hiver bien sèche, on aurait pu croire que madame Malassis était rentrée en voiture.
Or, elle arrivait à trois heures du matin, en robe de bal, comme elle était partie. En route, elle avait fait disparaître toute trace de cette émotion passagère, pour ne pas dire simulée, dont le vieux duc avait été la dupe. Par conséquent ses gens ne pouvaient soupçonner aucunement qu’elle venait d’un tout autre lieu que de l’hôtel Van-Hop.
Le pavillon occupé par madame Malassis était grand, spacieux, confortablement meublé, et se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage.
Il avait deux portes :
L’une par laquelle on entrait habituellement, qui ouvrait sur un vestibule de marbre gris et noir et faisait face à la maison ;
L’autre, située au bas de l’escalier, donnait sur le jardin, et était masquée à demi par une charmille qui se prolongeait jusqu’au mur et aboutissait à une autre petite porte percée sur la rue Laborde, fort déserte en cet endroit non seulement la nuit, mais à toute heure du jour.
Cette porte était l’entrée particulière de madame Malassis, qui, cependant, ne s’en servait jamais en apparence du moins.
Cependant, cette porte avait deux clefs.
L’une de ces clefs était en la possession de la veuve.
L’autre appartenait à M. le duc de Château-Mailly.
Cette clef ouvrait non seulement la porte du jardin, mais encore celle du pavillon.
Or, très souvent, le soir, vers minuit, quand ce tranquille quartier de la rue Pépinière et des environs devenait désert, deux hommes se glissaient sans bruit dans la rue de Laborde.
L’un introduisait une clef dans la serrure, ouvrait la petite porte du jardin ; l’autre demeurait dans la rue à faire le guet.
Le premier se dirigeait, en suivant la charmille, vers le pavillon, pénétrait à l’intérieur et montait d’un pas juvénile l’escalier qui conduisait au premier étage, c’est-à-dire à l’appartement de madame Malassis.
Presque toujours il en ressortait au bout d’une heure, et retrouvait son compagnon dans la rue.
Ce compagnon, c’était le valet de chambre de M. le duc de Château-Mailly, le même qui s’était fait chasser de la veille au matin, et avait, par mégarde, emporté la clef du jardin.
Madame Malassis trouva en rentrant chez elle son nouveau domestique conversant paisiblement avec sa camériste.
Or, ce maître-jacques n’est autre que l’homme à visage étrange et dur, à stature athlétique, à épaules carrées, dont le regard semblait trahir les passions brutales, et que nous avons vu à la réunion des Valets-de-Cœur, présidée par Rocambole.
Comment cet homme à physionomie repoussante était-il parvenu à plaire à madame Malassis ? Grâce à une simple lettre de recommandation procurée par Rocambole et signée de l’un des noms les plus retentissants du faubourg Saint-Germain.
La marquise de…, recommandait chaudement le sieur Aventure, qui était demeuré dix ans chez elle comme cocher, et n’en sortait que parce qu’il était atteint d’un commencement d’ophtalmie qui ne lui permettait plus de conduire sûrement une voiture.
La prétendue marquise attribuait le visage peu avenant de son protégé à une maladie horrible dont il avait été victime durant sa jeunesse, et qui avait laissé la physionomie d’un bandit au plus honnête homme du monde.
Outre que cette lettre était très chaude, madame Malassis avait été touchée par la modicité des prétentions de maître Aventure, qui ne demandait que six cents francs de gage, la nourriture et le logement.
Donc, elle avait pris Aventure, qui était entré en fonctions le matin même.
D’ailleurs, et en dépit de sa laideur, le gros homme avait bien meilleure façon dans sa livrée bleue à retroussis écarlate que, deux jours auparavant, avec son habit noir, son gilet blanc et ses breloques en chrysocale.
La veuve le congédia en lui disant qu’il pouvait aller se reposer, et elle entra dans sa chambre à coucher où l’attendait un grand feu.
– Vite ! dit-elle à sa camériste en se jetant dans un grand fauteuil et se débarrassant de sa sortie de bal, cherche-moi une malle, des cartons, place tout cela au milieu de la chambre et entasses-y quelques chiffons à la hâte.
– Madame va faire un voyage ? demanda la femme de chambre étonnée de cet ordre.
– Non, mais je feins de partir.
La soubrette était rouée, elle regarda sa maîtresse d’un air fin.
– Madame attend M. le duc ? demanda-t-elle.
– Oui, répondit la veuve. Maintenant, c’est lui qui veut m’épouser…
– Et madame ne veut plus ?
– Justement.
– Alors, dit tranquillement la soubrette, je vais faire mon paquet, car je crois que je coucherai un de ces soirs à l’hôtel de Château-Mailly.
– C’est probable, murmura madame Malassis, qui, on le voit, avait fait sa confidente de sa femme de chambre, justifiant ainsi ce proverbe que « la vertu est de toutes les classes, comme le vice ; que la femme du meilleur monde peut faillir, mais que celle qui se confie à une servante est toujours une femme commune. »
La soubrette exécuta les ordres de sa maîtresse et entassa à la hâte quelques vêtements dans une malle, quelques dentelles dans un carton, et rangea deux chapeaux dans leur boîte.
Et la veuve, qui n’avait pas de secrets pour sa camériste, lui raconta de point en point ce qui s’était passé entre elle et le duc, depuis leur départ de l’hôtel Van-Hop.
La camériste, pour répondre à l’honneur d’une semblable confidence, écouta gravement sa maîtresse jusqu’au bout, et finit par émettre cet avis :
– Je ne me permettrai point de donner un conseil à madame ; mais si madame voulait me permettre une simple observation, j’oserais lui dire qu’il faut que madame ait tout à fait l’air de partir.
– C’est mon intention, ma fille.
– A la place de madame, j’écrirais à M. le duc une belle lettre d’adieu.
– Tiens ! fit madame Malassis, c’est une idée.
– Et j’aurais l’air de la terminer et de vouloir la cacher, lorsque M. le duc arrivera.
– Tu es une fille d’esprit… Va-t’en.
– Madame est trop bonne, répondit la femme de chambre en s’en allant.
Demeurée seule, madame Malassis se mit en devoir de suivre le conseil de sa servante, et, s’asseyant devant un joli pupitre en bois de rose qui supportait tout ce qu’il faut pour écrire, elle prit la plume et commença à tracer quelques lignes.
Mais en ce moment elle tressaillit et prêta l’oreille.
La nuit était silencieuse et l’on entendait les moindres bruits qui résonnaient dans l’espace.
Or, le grincement d’une clef dans une serrure, puis celui des gonds d’une porte étaient venus frapper l’oreille de la veuve.
– Le voici ! pensa-t-elle.
En effet, des pas criaient sur le sable de la charmille ; puis madame Malassis entendit ouvrir une seconde porte, puis des pas résonnèrent dans l’escalier.
Et madame Malassis continua à écrire.
On frappa deux coups à la porte de la chambre.
– Entrez ! dit la veuve.
Elle ne tourna point la tête, elle laissa son regard attaché sur le papier que la plume noircissait.
La porte s’ouvrit, un homme entra et s’arrêta sur le seuil.
Alors, persuadée qu’elle allait voir le visage pâle et bouleversé du vieux duc, la veuve repoussa sa lettre sous un carton et releva lentement la tête.
Mais soudain elle poussa un cri, se leva précipitamment, et recula…
L’homme qui pénétrait chez elle muni d’une clef, cet homme qui franchissait le seuil de sa chambre à coucher à quatre heures du matin, ce n’était point le duc de Château-Mailly.
C’était un inconnu !
q
Fernand Rocher et le major Carden, son témoin, étaient sortis du bal.
Le faux vicomte et sir Williams les attendaient sur la première marche du perron. Alors Rocambole salua de nouveau son adversaire :
– Veuillez me permettre, monsieur, lui dit-il, une simple proposition. J’ai mon appartement dans le quartier, et dans mon appartement des épées de combat ordinaire. Avez-vous quelque répugnance à vous en servir ? dans ce cas-là, nous ferons lever Devisme ou Lepage.
– C’est inutile, répondit Fernand, nous nous battrons avec vos épées.
– Bien. Ensuite, je trouve le Bois un peu loin.
– Allons où vous voudrez.
– Il y a à quelques pas d’ici un endroit tout à fait désert, entre la rue Courcelles et la rue de Laborde, une sorte de terrain vague où nous serons à merveille.
– Soit, dit encore Fernand.
– Ensuite, monsieur, j’ai là mon phaéton, et comme il est, je crois, parfaitement inutile de mettre des valets dans notre confidence, je vais envoyer mon groom et je serai, si vous le voulez bien, votre cocher jusqu’au lieu du combat.
Fernand s’inclina.
Rocambole ordonna à son groom d’avancer et de ranger son léger équipage au bas du perron.
Puis, tandis que le groom, sautant à bas de son siège, prenait la bride du cheval, le lion invita le major et Fernand à monter derrière, pendant que sir Williams s’asseyait auprès de lui sur le siège de devant.
Alors M. le vicomte de Cambolh rendit la main à son cheval et franchit la grille extérieure de l’hôtel.
Cinq minutes après, il arrivait au faubourg Saint-Honoré, s’arrêtait à sa porte et passait les rênes à sir Arthur Collins.
– Messieurs, dit-il en sautant à bas de son siège, je vous demande dix secondes.
Et Rocambole monta chez lui, y prit deux paires d’épées de combat et redescendit.
– Je suis à vos ordres, dit-il.
L’attelage repartit et ne s’arrêta plus qu’à l’entrée de ces terrains vagues connus sous le nom de plaine Monceau.
Là, les quatre voyageurs mirent pied à terre.
Trois heures et demie sonnaient, dans le lointain, à Saint-Philippe-du-Roule.
La nuit était claire, la lune brillait au ciel ; il faisait un froid sec et vif.
– Nous allons nous battre aussi commodément qu’en plein jour, dit Rocambole à Fernand. Seulement, dépêchons-nous, monsieur, car il fait un froid de loup.
Le major Carden et le faux Anglais s’étaient emparés des épées et les mesuraient gravement.
Les conditions secrètes du vicomte Andréa et de Rocambole étaient que le premier, l’âme, la tête, la pensée incarnée de l’association, demeurerait toujours inconnu.
Or, si le major Carden avait été prévenu par Rocambole que Fernand, provoqué par lui, réclamerait son aide, et que pour provoquer sa demande, il se placerait sur son chemin, il ignorait cependant la cause et le but de ce duel, car Rocambole avait jugé inutile de lui donner la moindre explication ; il ne savait pas davantage ce que pouvait être sir Arthur Collins.
Aussi sir Arthur jouait-il en conscience avec lui son rôle d’Anglais, s’exprimant en un français de fantaisie dont les intonations semblaient intraduisibles pour tout autre gosier qu’un gosier d’outre-Manche.
Le chef des Valets-de-Cœur était donc tout au plus, aux yeux du major Carden, un vulgaire affilié de cette grande association dont il faisait partie lui-même.
Sir Arthur mit même une conscience telle à mesurer les épées, à discuter les conditions du combat, et s’indigna si bien contre l’usage du duel, rappelant qu’il n’existait point en Angleterre, que le major se demanda si, au lieu d’être dans le secret de la comédie sanglante qui allait se jouer, sir Arthur n’était point un Anglais de bonne foi, un convive naïf du marquis Van-Hop, à qui Rocambole avait demandé de lui servir de témoin.
Cependant le faux insulaire eut le temps de s’approcher de Rocambole, qui venait de mettre habit bas, et de lui dire à l’oreille :
– Souviens-toi bien du coup que je t’ai montré, au moins…
– Je le sais par cœur…
– Et pas de bêtises, surtout… ne va pas le tuer.
– Soyez tranquille.
– Monsieur, dit Fernand en s’approchant et prenant son épée des mains de sir Arthur, je suis de votre avis, il fait froid, dépêchons-nous.
Les deux adversaires se placèrent en face l’un de l’autre, sir Arthur mit les épées bout à bout, et prenant son accent le plus guttural :
– Aoh ! dit-il, allez, messieurs !
Fernand était irrité de l’impertinence constante de son adversaire, plus encore peut-être que de l’insulte qui avait été le premier motif du combat.
Aussi n’apportait-il sur le terrain que tout juste assez de sang-froid pour ne point oublier toutes les lois de l’escrime.
Rocambole, au contraire, était aussi calme qu’un chirurgien qui s’apprête à faire une opération, et il sifflotait un air de la Norma en engageant le fer.
Fernand avait reçu l’éducation du jeune homme dont l’entrée dans la vie a eu lieu sous les auspices de la pauvreté ; il avait négligé la salle d’armes pour la salle d’études, le manège pour l’école de droit. La grande fortune que lui avait apportée son mariage l’avait trouvé écuyer novice et tireur médiocre.
A la façon dont il se mit en garde, on eût pu dire de lui qu’il tenait son épée bien plus avec le cœur qu’avec la main.
Rocambole avait mis au service d’une étude patiente une adresse native et une agilité sans égale.
Le fils adoptif de la veuve Fipart, en changeant de pelure, qu’on nous passe le mot, le vaurien devenu lion n’avait rien perdu de ses qualités de jeunesse.
Il possédait toujours ce merveilleux sang-froid qu’il avait déployé le jour où Léon Rolland le tenait sous son genou et lui appuya un couteau sur la poitrine pour le faire parler.
Il était toujours souple, adroit, possédait les mêmes nerfs d’acier, et n’avait point oublié, en apprenant l’escrime, l’art de la savate, qui est la véritable escrime du gamin de Paris.
Rocambole apportait donc sur le terrain son agilité de chat-tigre, unie aux savantes leçons du vicomte Andréa, et servie par sa merveilleuse présence d’esprit. Dès sa première passe, il sut à quoi s’en tenir sur la force de son adversaire, et il n’eût, en réalité, tenu qu’à lui de tuer Fernand à la seconde riposte.
Mais ce n’était là ni ce que voulait sir Williams, ni ce qu’il avait résolu lui-même.
Rocambole avait dit le mot ; il voulait pratiquer une opération chirurgicale, et il savait qu’un pouce de fer dans l’épaule ne tue pas, mais procure un évanouissement subit et blesse assez grièvement pour forcer un homme à garder le lit pendant plusieurs jours.
Fernand, qui avait achevé de perdre sa dernière parcelle de sang-froid en mettant l’épée à la main, s’était précipité sur son adversaire avec impétuosité, moins soucieux de défendre sa propre vie que de tuer Rocambole.
Rocambole, au contraire, semblait être dans une salle d’armes et prendre un plaisir extrême à ce jeu cruel sans danger pour lui.
Les deux témoins placés à distance demeuraient impassibles : le major, en homme habitué à de tels spectacles ; le baronet sir Williams, en amateur passionné, en véritable excentrique enthousiasmé de toutes sortes de luttes, depuis le combat de coqs jusqu’à la boxe anglaise.
Pendant quelques secondes, l’impétuosité pleine de fureur avec laquelle Fernand Rocher chercha vainement le chemin de la poitrine du faux gentilhomme suédois ne permit point à celui-ci d’essayer le coup mystérieux qu’il tenait de la science de son maître. Rocambole se contenta de parer et de rompre, lassant ainsi peu à peu son adversaire, attendant le moment propice.
A mesure qu’il reconnaissait la supériorité du jeu de Rocambole, Fernand, au contraire, achevait d’oublier le peu d’escrime qu’il savait, et bientôt son bras commença à mollir, son attaque fut moins vive, sa riposte plus lente ; il n’avança plus avec la même vigueur.
C’était l’instant qu’attendait Rocambole, et tout à coup rompant avec vivacité, il leva verticalement son arme.
Celle de Fernand ne froissant plus le fer, n’ayant plus ce qu’on nomme le sentiment de l’épée, tâtonna une seconde dans le vide et s’abaissa…
Fernand, frappé d’une irrésolution subite, venait de se découvrir…
Alors, rapide comme la foudre, l’épée de Rocambole siffla comme un reptile, s’allongea par un coup droit, et sa pointe disparut dans l’épaule de Fernand, qui tomba presque sur-le-champ.
– Enfin ! murmura sir Williams, pourvu toutefois qu’il ne l’ait point tué… C’est mieux que sa vie qu’il me faut.
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Le major Carden avait vu tomber Fernand Rocher.
Comme il n’était point dans le secret de sir Arthur Collins ou plutôt du baronet sir Williams ; comme Rocambole ne lui avait fait aucune confidence, il s’imagina que son filleul était mort ou grièvement blessé.
Il voulut donc s’approcher et se pencher sur Fernand.
Mais Rocambole fit un pas vers lui :
– Mon cher major, lui dit-il, faites-moi donc une grâce…
Le major le regarda.
– Enveloppez-vous dans votre manteau, poursuivit Rocambole, et retournez au bal… ou bien rentrez chez vous, vos services nous sont inutiles.
Le major s’inclina.
Il savait, du moins il avait deviné que Fernand était condamné par l’association des Valets-de-Cœur, et il s’était attendu à ce dénouement.
Il boutonna son pardessus, alluma tranquillement son cigare aux lanternes du phaéton, et s’en alla.
Rocambole et sir Arthur Collins demeurèrent penchés sur Fernand.
Fernand était évanoui.
Le sang coulait avec abondance de la blessure, qui était peu profonde, mais assez large, comme toutes celles qui proviennent d’une épée triangulaire.
– Ah çà ! dit sir Arthur, es-tu sûr de ne pas l’avoir tué ?
– Certainement.
Le baronet alla prendre une lanterne, et s’en servit pour examiner attentivement la plaie.
– As-tu la petite boîte que je t’ai envoyée ce matin ?
– Oui, elle est dans le coffre du phaéton.
Rocambole courut au phaéton et revint avec une petite caisse dans laquelle se trouvait du linge, de la charpie et une trousse.
Alors sir Arthur Collins, avec un flegme merveilleux et l’habileté d’un praticien, pansa la blessure et y posa un premier appareil.
– Maintenant, dit-il, il faut transporter notre homme avec précaution pour éviter tout épanchement interne. Il pourrait mourir en route.
Sir Arthur et son compagnon prirent le blessé à bras-le-corps, l’enlevèrent doucement de terre, et le portèrent dans la voiture, l’étendant sur la banquette de derrière, après lui avoir entassé deux coussins sous la tête, afin d’exhausser un peu sa poitrine.
De la plaine Monceau, où avait eu lieu le combat, au lieu où Rocambole et son chef allaient transporter le blessé, la distance n’était pas très considérable.
Cependant il était nécessaire d’éviter toute secousse et tout cahot, si on voulait prévenir un accident.
Sir Arthur monta dans la voiture, soutenant la tête de Fernand toujours évanoui, et dit à Rocambole :
– Convertis-toi en valet de pied et conduis ton cheval à la main et au pas.
Et il ajouta en riant :
– Il est nuit, les rues sont désertes et personne ne te verra. Le vicomte de Cambolh n’aura point à rougir.
Un quart d’heure après, le convoi nocturne s’arrêtait rue Moncey, devant la grille d’un petit hôtel qui nous est bien connu.
Cet hôtel, construit par le baron d’O…, vendu par Baccarat, acheté au moyen d’un prête-nom par sir Williams, était, depuis le matin, habité par Jenny la Turquoise.
Rocambole sonna, la grille s’ouvrit sans bruit, et des pas crièrent sur le sable du jardin.
Jenny, en robe de chambre, la tête enveloppée d’un foulard, arrivait un flambeau à la main.
Un homme, le nez surchargé de lunettes bleues, la tête chauve et le ventre proéminent, la suivait. Cet homme, vêtu d’un habit noir, cravaté de blanc, avait la docte apparence d’un avocat et d’un médecin.
Mais, en réalité, Baccarat eût peut-être reconnu en lui ce faux docteur qu’elle avait trouvé à son chevet quatre années auparavant, après l’arrestation de Fernand Rocher, et qui la conduisit dans une maison de fous.
– Ma petite, dit sir Arthur, qui retrouva sur-le-champ son accent britannique, nous t’amenons le pigeon.
– Ah ! ah ! répondit Turquoise, dont l’œil étincela d’une joie cruelle.
– Tout est-il prêt chez toi ?
– Tout.
Sir Arthur fit un signe au faux cocher, qui se hissa sur le marchepied du phaéton et l’aida à prendre le blessé.
Fernand fut porté dans l’hôtel et placé sur un lit, au rez-de-chaussée, dans la chambre occupée jadis par Baccarat.
Là, sir Arthur redevint chirurgien.
Aidé de Rocambole et de la Turquoise, il déshabilla le blessé, et dit, après avoir lavé et ausculté la blessure :
– Il en a pour huit ou dix jours.
Et se tournant vers Rocambole :
– Sais-tu que si tu eusses pénétré d’un pouce de plus, tu le tuais ?
– Ah ! quel malheur ! murmura naïvement la Turquoise, moi qui veux le croquer.
– Tu le croqueras, ma chérie, dit sir Arthur en caressant de la main le menton velouté comme une pêche de la jolie pervertie.
Turquoise montra ses dents blanches et pointues comme celles d’un rat, en un mutin sourire.
– Sais-tu ton rôle au moins ?
– A merveille, papa !
– Et toi ? dit sir Arthur, se tournant vers le faux docteur.
– Moi, répondit celui-ci, j’ai fait des études consciencieuses depuis un mois, et je suis presque chirurgien. Je soignerai votre blessé comme Esculape lui-même.
Fernand était toujours évanoui.
Turquoise et le faux docteur s’installèrent à son chevet.
– Allons-nous-en, dit sir Arthur à Rocambole, nous n’avons plus rien à faire ici.
Et il ajouta, se penchant à l’oreille de Turquoise :
– Tu m’enverras deux bulletins par jour, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
Le baronet prit Rocambole par le bras, l’entraîna hors de la chambre à coucher, et ils gagnèrent le jardin, dans lequel ils avaient laissé le phaéton, le cheval attelé à un arbre. Turquoise, installée du matin seulement, n’avait point encore composé sa maison, et n’avait qu’une femme de chambre qu’elle avait envoyée se coucher par ordre de sir Arthur.
– Mon cher ami, dit alors le baronet en prenant les rênes des mains de Rocambole et s’offrant le plaisir de conduire, veux-tu que nous retournions au bal ?
– Mais, très volontiers, dit Rocambole.
Le baronet tira sa montre.
– Il est quatre heures, dit-il.
– Bah ! on dansera jusqu’à huit.
– Et l’on soupera au petit jour.
Sir Williams, sous les traits de sir Arthur, rentra donc à l’hôtel Van-Hop, où la fête était encore dans toute sa splendeur ; mais personne n’avait remarqué son absence.
Le major n’était pas revenu.
Il était allé souper à la Maison-d’Or, et était rentré paisiblement chez lui.
Sir Arthur se glissa de groupe en groupe jusqu’à une embrasure de croisée, où il s’établit avec Rocambole.
De ce lieu un peu écarté, les deux complices purent tout voir sans attirer l’attention. Ils remarquèrent d’abord le jeune comte de Château-Mailly dansant avec Hermine.
Puis le vieux duc, son oncle, caquetant auprès de madame Malassis.
Enfin, Chérubin le charmeur, le beau Chérubin, qui était parvenu à obtenir une valse de madame Van-Hop, et la faisait tournoyer haletante et tout émue.
– Tiens, dit sir Arthur, se penchant à l’oreille de Rocambole et lui indiquant d’un regard la belle créole, la vois-tu ?
– Oui, elle commence à être charmée.
– Elle me rappelle en ce moment les enfants du roi Charles Ier, qui sourient à la hache sous le tranchant de laquelle devait tomber une heure après la tête de leur père.
– Ah !
– Oui. La marquise valsant avec Chérubin joue avec la hache.
– Jolie comparaison, mon oncle.
– Seulement, cette hache est un poignard…
– Très bien !
– Et ce poignard est pour elle.
– Ce sera Chérubin qui sera le poignard.
Le baronet haussa les épaules.
– Non, dit-il, mais c’est lui qui placera l’arme meurtrière dans la main du marquis, cet honnête homme qui aime sa femme.
Et le baronet eut un sourire à faire frémir Satan lui-même !
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Fernand Rocher s’était évanoui en tombant frappé par Rocambole.
Quand il revint à lui, il n’était plus sur le terrain du combat, et les témoins, son adversaire, les épées, tout avait disparu. Fernand se trouvait couché au fond d’une alcôve où régnait le demi-jour mystérieux d’une lampe placée sur la cheminée voisine.
Cette lampe éclairait confusément les objets environnants, sur lesquels le blessé promena un regard étonné.
Il lui sembla qu’il se trouvait dans une chambre à coucher assez spacieuse, luxueusement décorée et meublée, et dont l’aspect lui était complètement inconnu.
La lampe projetait une clarté mate et douteuse sur les tentures, les meubles, les rideaux, et, à l’aide de cette clarté, l’œil étonné de Fernand en passa une sorte d’inventaire.
Il aperçut d’abord quelques-uns de ces meubles que l’art et la fantaisie réunis font si élégants : dressoirs en bois doré, jardinières de laque, bahuts de Boule, sièges moelleux couverts d’une étoffe de soie d’un gris tendre, tapis à grandes rosaces, dont les couleurs sombres s’harmonisaient avec les tentures des murs, des portes et des croisées.
C’était une chambre à coucher de petite-maîtresse, une chambre comme aurait pu en avoir une, dès le lendemain de ses noces, une duchesse de vingt ans ; car tout était sobre et élégant à la fois, et rien dans cette pièce n’annonçait la femme de situation équivoque. Tout au plus, peut-être, aurait-on pu supposer que la fée de ce logis était, le soir, reine ou simple soubrette de l’autre côté du rideau de la Comédie-Française, tant il y avait de bon goût, de luxe délicat et artistique dans ce joli nid.
Fernand eut beau rassembler ses plus lointains souvenirs, il ne se rappela point avoir jamais franchi le seuil de cette demeure. Et pourtant il s’y trouvait couché, seul, au milieu d’un profond silence.
Un mouvement qu’il fit lui arracha un cri de douleur.
Cette douleur fut pour lui un trait de lumière.
Il se souvint du combat, de son adversaire, des témoins, de l’étrange sensation de froid que lui avait fait éprouver la pointe de l’épée ennemie en pénétrant dans son épaule, et il devina qu’on l’avait transporté quelque part à la hâte.
Quelques gouttes de sang qui jaspaient l’oreiller, et l’appareil qu’il sentit posé sur sa blessure achevaient de rappeler ses souvenirs.
En même temps, le cri qu’il avait poussé donna sans doute l’éveil aux personnes de la maison dans laquelle il se trouvait, car une portière s’écarta près du lit, et un homme vêtu de noir et cravaté de blanc, chauve et un peu obèse, un homme qui portait des besicles et avait une physionomie doctement sérieuse, s’approcha sur la pointe du pied.
Puis, sans dire un mot, le grave personnage s’empara de la main que le blessé laissait pendre hors du lit, et lui tâta le pouls.
– Vous avez une fièvre assez intense, monsieur, lui dit-il, c’est bon signe… Souffrez-vous ?
– Pas précisément, répondit Fernand, qui comprit qu’il avait affaire à un médecin ; seulement, j’ai fait un mouvement assez brusque.
Le docteur découvrit l’épaule du blessé et replaça soigneusement l’appareil, qui était un peu dérangé.
– Il faut vous tenir tranquille, monsieur, dit-il ; le repos est absolument nécessaire.
– Suis-je donc dangereusement blessé, monsieur ? demanda Fernand.
– Dangereusement, non, répondit le docteur, mais assez grièvement, monsieur, pour que je croie devoir vous garder au lit au moins huit jours. Heureusement, nous sommes en hiver, ce qui est toujours préférable à l’été pour les blessures.
– Monsieur, reprit Fernand, me permettrez-vous une question ?
Le docteur fit un signe affirmatif.
– Pourriez-vous me dire si je me trouve dans une maison de santé ?
– Nullement, monsieur.
– Alors, je suis peut-être chez mon témoin… ou chez mon adversaire ?
– Monsieur, dit naïvement le médecin, je ne puis guère vous renseigner à cet égard. J’ai été appelé auprès de vous, il y a environ deux heures ; vous étiez tout vêtu sur ce lit, et le sang coulait assez abondamment de votre blessure… Une femme, une jeune dame d’environ vingt ans…
– Ma femme ! s’exclama Fernand.
– Je ne sais pas ; elle est petite, blonde, fort jolie…
– Ce n’est point Hermine, murmura le blessé, surpris. Chez qui suis-je donc ?
– Je n’en sais absolument rien. J’ai vu cette jeune dame essuyer le sang à mesure qu’il coulait. Elle était assistée de sa femme de chambre.
– Mais, insista Fernand, au comble de la surprise, il n’y avait aucun homme ici ?
– Aucun.
– Et vous ne savez pas le nom de la dame chez qui…
– On l’a appelée devant moi madame seulement, voilà tout ce que je puis vous dire.
– Quel étrange mystère ! pensa le blessé.
Comme il faisait cette réflexion mentale, la portière, que le docteur avait laissé retomber derrière lui, se souleva de nouveau, et Fernand entendit un pas léger glisser sur le tapis ; une femme entra sur la pointe du pied. Cette femme produisit une vive impression sur le blessé.
Le mystère qui semblait environner son étrange aventure d’abord, puis cette prédisposition morale où il se trouvait par suite des émotions qu’il avait éprouvées quelques heures auparavant, enfin la merveilleuse beauté de l’inconnue, contribuèrent puissamment à cette impression.
C’était une charmante et mignonne créature, blonde comme les madones de Raphaël, avec des yeux d’un bleu foncé comme l’azur de la mer, une taille onduleuse et flexible et de petites mains qui semblaient plutôt appartenir à un enfant qu’à une femme.
Une robe de chambre de velours noir et à retroussis bleu faisait valoir la merveilleuse blancheur de ses bras nus et de son cou ; un vague sourire un peu triste, comme on n’en voit qu’aux femmes qui déjà ont entrouvert le livre de la vie à la page de ses amertumes, effleurait ses lèvres.
Elle s’approcha, l’œil inquiet, regarda Fernand et le salua de la main.
– Comment vous trouvez-vous, monsieur ? lui demanda-t-elle.
Sa voix était douce, mélodieusement timbrée, et acheva de séduire le blessé.
Et, comme il entrouvrait la bouche pour remercier, et peut-être pour demander à la belle inconnue par quel étrange concours de circonstances il se trouvait chez elle, elle posa son doigt sur ses lèvres.
– Chut ! monsieur, dit-elle tout haut. Le docteur prétend que vous devez parler le moins possible.
En même temps, elle se dirigea vers un guéridon voisin sur lequel il y avait une tasse remplie de tisane qu’elle prit dans ses mains.
Et comme, alors, le médecin ne pouvait la voir, elle plaça de nouveau son index sur sa bouche, et, cette fois, le blessé comprit qu’elle désirait ne pas être questionnée devant un tiers.
Puis elle revint près du lit et présenta sa potion à Fernand, qui ne cessait d’admirer sa frêle et rayonnante beauté.
– Madame, dit alors le médecin, mes soins sont inutiles pour le moment. La blessure va bien, la fièvre n’a qu’une intensité peu alarmante, je reviendrai dans quelques heures changer l’appareil.
Elle le congédia d’un geste de reine, prit un flambeau pour l’éclairer et sortit avec lui.
Fernand était au comble de la stupeur.
Où était-il ?
Pourquoi sa femme n’avait-elle point été prévenue ?
Il appela.
La femme inconnue revint.
– Madame, lui dit Fernand, bien que vous m’ayez imposé silence, bien que vous prétendiez que ma présence ici doive être pour moi-même un mystère, vous ne me refuserez pas une grâce ?
– Parlez, dit-elle en souriant.
– J’ai une femme, madame, une femme que j’aime… et qui doit être vivement alarmée de mon absence…
– Votre femme est prévenue.
Et la blonde inconnue lui jeta un de ces regards et un de ces sourires qui font naître le trouble au fond du cœur le plus pur.
Puis, elle ajouta :
– Supposez que vous êtes dans le palais d’une fée, – d’une fée qui vous a sauvé la vie, et ne demande, en échange de sa bonne action, qu’une chose…
– Oh ! dites, madame, fit-il avec l’accent de la gratitude.
– Une chose bien simple…
Et elle le regarda, souriant toujours.
– Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.
Elle posa un doigt sur ses lèvres.
– Le silence ! dit-elle.
Et elle disparut.
Fernand se retrouva seul, en proie à un étonnement mêlé d’une sorte d’admiration pour la beauté de cette femme.
Pendant quelques minutes, il espéra la voir reparaître, et il éprouva même comme une impatience inexplicable, une sorte d’anxiété dont il lui eût été difficile de se rendre compte. Mais les minutes passèrent, puis une heure s’écoula, et la blonde créature ne vint pas.
Fernand entrait alors dans cette phase fébrile qui suit presque toujours l’évanouissement causé par une blessure.
En effet, grave ou légère, une blessure ne produit pas toujours l’évanouissement ; mais qu’elle obtienne ou non ce résultat, elle est toujours suivie d’un accès de fièvre qui occasionne généralement, quoique à divers degrés, une sorte de délire mental.
Bientôt de bizarres hallucinations s’emparèrent de son esprit, et il perdit absolument conscience de sa situation réelle.
Plusieurs heures s’écoulèrent pour lui dans cet état, et la lampe, qui projetait une clarté douteuse dans la chambre, finit par s’éteindre.
Dans l’obscurité, les hallucinations devinrent plus intenses et plus bizarres encore, et la jeune femme blonde y joua le plus grand rôle.
Chose étrange ! Fernand songeait à la fois à sa femme et à l’inconnue, les confondant parfois toutes deux en une seule créature ; puis il finit par s’imaginer qu’il était mort, qu’il avait été tué, et que le lieu où il se trouvait était déjà l’antichambre d’un autre monde et d’une autre vie.
D’hallucinations en hallucinations, le blessé finit par s’endormir.
Lorsqu’il se réveilla, un rayon de jour filtrait à travers la moire des rideaux et s’ébattait sur le tapis.
Le sommeil avait un peu calmé la fièvre, et la présence d’esprit du blessé lui était revenue.
En même temps, ses souvenirs s’assemblaient un à un, et il pouvait enfin analyser dans tous leurs détails les événements de la veille, c’est-à-dire la provocation inouïe dont il avait été la victime au bal du marquis Van-Hop et ses suites, jusqu’au moment où il était tombé atteint par l’épée de son adversaire.
Là, il y avait forcément pour lui une femme. Qu’étaient devenus son adversaire et les témoins ?
Où l’avait-on transporté ?
Pourquoi sa femme n’était-elle pas près de lui ?
Et quelle était cette ravissante créature qui s’était instituée sa garde-malade ?
C’était là tout autant de questions qu’il lui était impossible de résoudre.
Mais, en dépit de tout, Fernand songeait à sa femme qu’il avait laissée au bal, qui, sans doute, serait rentrée chez elle croyant l’y trouver, et aurait passé la nuit dans une vive inquiétude.
Pourtant il n’osa point appeler, et se résigna à attendre que quelqu’un parût. En effet, peu d’instant après, la porte par où il avait vu disparaître la frêle et blonde inconnue se rouvrit.
Et Fernand sentit une émotion étrange le gagner et faire battre son cœur, et l’image de cette belle et chaste Hermine, qu’il n’avait cessé d’aimer une seconde depuis quatre années que durait son bonheur, eut une lutte à soutenir avec cette autre image de femme que le mystère semblait envelopper.
Sur le seuil de la porte qui venait de s’ouvrir, Fernand apercevait la belle inconnue. Elle vint à lui moitié triste et moitié souriante, et lui dit :
– Le docteur va venir bientôt vous panser. Comment vous sentez-vous ? Souffrez-vous beaucoup ? Avez-vous dormi un peu ?
Elle lui faisait toutes ces questions de sa voix charmante et douce comme une mélodie, et il semblait qu’une affection mystérieuse et puissante dictait chacune de ses paroles.
– Je vais mieux, répondit-il, mais…
– Eh bien ? fit-elle.
– Ma femme… murmura Fernand.
– Chut ! votre femme est prévenue, votre femme est tranquille… que cela vous suffise.
Fernand se sentait en proie à une émotion violente et inexplicable.
Pourtant il ignorait jusqu’au nom de cette femme, et c’était Hermine qu’il aimait.
Elle voulut prendre sa main dans la sienne, pour s’assurer qu’il n’avait pas la fièvre ; mais Fernand s’empara de cette main et y mit un respectueux baiser, – baiser d’un homme reconnaissant.
Elle la retira et rougit un peu.
– Que faites-vous, monsieur ? lui dit-elle.
– Madame, balbutia-t-il, je vous remercie, et tâche de vous témoigner ma gratitude.
– Vous ne m’en devez aucune, répondit-elle simplement.
– Pourtant ?… fit-il d’un ton interrogateur.
– Je vous devine, dit-elle : vous voudriez savoir où vous êtes, comment vous y êtes et qui je suis ?
– En effet…
– Eh bien, répondit-elle, c’est impossible !
– Impossible ?
– Oui ; il est impossible de vous dire non seulement qui je suis, mais encore où vous êtes… Cependant…
– Ah ! fit le blessé avec anxiété.
– Je puis vous apprendre, reprit-elle, que vous vous trouvez à Paris, et qu’on vous a transporté chez moi au moment où vous veniez d’être blessé.
Et, laissant glisser un sourire sur ses lèvres roses, elle ajouta :
– Le reste est un mystère.
Fernand la contemplait avec une muette admiration.
– Votre blessure n’a rien de grave, reprit-elle, mais il vous est cependant formellement interdit de vous lever, de faire aucun mouvement brusque, et il paraît, m’a dit le docteur, que nous serons obligés de vous condamner à une diète sévère.
Et elle continua à sourire, et ajouta :
– Cependant, avant huit jours, paraît-il, vous pourrez être transporté chez vous… chez… votre femme…
Elle se retira sur ce mot, comme si elle eût craint d’en dire davantage.
Le soir, Fernand fut repris par la fièvre et le délire.
La nuit fut mauvaise, remplie de rêves, d’hallucinations, au milieu desquelles sa femme et la blonde inconnue semblaient se tenir par la main.
Le jour le trouva faible, épuisé, les membres atteints d’un tremblement nerveux et les yeux injectés de sang.
Il lui était impossible de fixer un objet, il n’aurait pu lire ou écrire.
La belle garde-malade entra sur la pointe du pied, s’approcha du lit, et s’assura d’un regard rapide et sûr de la situation du blessé.
– Bonjour, lui dit-elle ; vous êtes mieux, beaucoup mieux, et la crise que je redoutais est passée.
– Vous redoutiez une crise ?
– Oui, et j’ai été contrainte de vous faire un mensonge.
– Ah !… lequel ?
– Je vous ai déjà dit que votre femme était prévenue…
Fernand jeta un cri.
– Et… elle ne l’est pas ?
– Non. On lui a simplement écrit qu’une affaire urgente vous éloignait de Paris pour quelques jours. Je redoutais cette crise… elle est passée… nous pouvons… vous pouvez écrire… madame Rocher sera rassurée.
Fernand était atterré.
– Vous savez mon nom ? dit-il.
– Sans doute. Seriez-vous ici sans cela ?
– C’est vrai, murmura-t-il, touché de la justesse de cette réponse. Mais pourquoi n’avoir point écrit à ma femme ?
– Pour ne point l’alarmer. Maintenant, reprit-elle, permettez-moi de vous le répéter ; bien que vous ayez quelque peine, sans doute, à vous servir de votre bras, cependant, je crois que vous pourrez écrire deux lignes, ou, tout au moins, signer celles que j’écrirai.
Et elle courut à un petit pupitre en bois de rose placé sur le bord du lit.
Elle en tira alors une plume, de l’encre, du papier, et lui dit :
– Essayez.
Il prit la plume et essaya de tracer quelques lignes ; mais le mouvement qu’il fit déplaça à moitié l’appareil posé sur sa blessure, et un cri lui échappa.
– J’y vois trouble, dit-il.
– Mon Dieu ! dit la jeune femme, j’ai trop présumé de vos forces… Allons, ce sera moi qui vous servirai de secrétaire.
Et elle s’assit au pied du lit, prit la plume et écrivit :
« Ma chère Hermine, un léger accident qui m’est survenu me force à emprunter, pour vous écrire, le secours d’une main étrangère. Cependant j’aurai la force de signer ma lettre… »
La belle inconnue s’arrêta et regarda Fernand en souriant :
– Ah ! dame, dit-elle, il le faudra bien… malgré la douleur.
Elle reprit la plume et poursuivit tout haut :
« Je viens de courir un grand danger ; heureusement je suis sauvé et vous aime, et avant huit jours je serai auprès de vous.
« Ne vous alarmez pas, ne vous désolez pas ; songez que, à toute heure et partout, je suis à vous et porte votre image gravée au fond de mon cœur.
« Votre Fernand qui vous aime ! »
– Il vaut mieux, dit le joli secrétaire de Fernand en s’interrompant, il vaut beaucoup mieux ne pas entrer dans les détails de cette triste affaire.
Mais, en réalité, la blonde garde-malade n’avait point écrit ces deux dernières phrases, comptant sur l’état de faiblesse et de vertige où était Fernand, et persuadée qu’il ne pourrait lire.
Elle avait écrit au contraire :
« Je me suis battu pour une vétille ; j’ai été un peu blessé. Heureusement la cause de ce duel a une jolie petite main blanche et veut bien me servir de secrétaire.
« Adieu, au revoir ; je vous baise les mains. »
C’était un vrai billet à la Lauzun, un poulet du duc de Richelieu à sa femme.
Elle eut l’audace de lui présenter le papier.
– Je ne puis pas lire, dit-il, mais je pourrai signer.
Et il signa, en effet, d’une main tremblante, mais assez lisiblement pour qu’Hermine ne pût douter de l’authenticité de cette signature.
L’inconnue reprit aussitôt le billet, le plia, le mit sous enveloppe, le cacheta avec le chaton d’une bague qu’elle avait au doigt et, tandis que Fernand admirait naïvement ses mouvements gracieux, ses poses de tête charmantes et les ondulations de sa taille svelte et frêle, elle murmura tout bas en mettant l’adresse :
– Voilà une écriture et un cachet que madame Rocher gravera dans sa mémoire…
Elle s’esquiva légère, souriante, et jeta un adieu au blessé du bout de ses jolis doigts.
Elle allait confier le message à un valet et l’envoyer rue d’Isly.
A dix heures, le docteur revint, pansa Fernand, lui permit de prendre quelques aliments, et se retira sans que son malade eût rien appris de lui.
A partir de ce moment, la jeune femme s’installa au chevet de Fernand, ne laissant pénétrer que sa camériste dans la chambre. Pendant toute la journée, elle charma l’ennui du blessé par mille propos spirituels, par mille anecdotes sur le monde des salons, le théâtre et les arts, effleurant tout avec esprit et savoir, et déployant enfin toutes les grâces, toutes les innocentes coquetteries d’une femme du meilleur monde.
Mais chaque fois que Fernand, qui l’écoutait ravi, voulait l’interroger, lui arracher, en un mot, le secret de son nom et de sa situation, elle fronçait à demi ses beaux sourcils, et lui disait :
– Vraiment ! vous êtes ingrat…
Et comme il baissait les yeux tout confus et balbutiait une excuse, elle ajoutait d’une voix grave, un peu triste même, et dont la mélancolie voilée allait jusqu’au fond de l’âme :
– Croyez, monsieur, que si un mystère vous enveloppe, que s’il m’est aussi impossible de vous dire qui je suis que de vous désigner le lieu où vous êtes, une volonté supérieure à la mienne me contraint à agir…
Et cette réponse faite, le sourire revenait à ses lèvres, et elle détournait la conversation.
Le soir, vers dix heures, elle souhaita une bonne nuit au blessé et disparut.
Fernand rêva d’elle jusqu’au matin ; quand elle revint, il se sentit tout ému, et oublia presque sa femme.
Mais elle lui dit avec un demi-sourire moqueur :
– J’ai des nouvelles de madame Rocher ; elle va bien… Elle a été très inquiète la nuit précédente, mais mon billet l’a rassurée… Elle vous attend dans huit jours…
Ces paroles produisirent un effet bizarre sur Fernand ; il se sentit troublé et baissa les yeux.
Pour la première fois de sa vie, Fernand se demanda s’il était possible qu’on n’aimât point éternellement sa femme.
Et, en s’adressant cette question, il regardait l’inconnue, dont la petite main jouait distraitement avec un gland de sonnette qui pendait au long de la cheminée.
– Mon cher blessé, dit-elle tout à coup en levant la tête, votre garde-malade va vous demander un congé de quelques heures ; je suis obligée de sortir, mais je vous laisserai en tête à tête avec le docteur. En dépit de son air magistral et pédant, c’est un homme de quelque esprit.
Au moment où elle achevait cette définition de l’homme de science, le docteur entra.
La jeune femme envoya un dernier sourire à Fernand et se retira.
– Vite, dit-elle en passant dans une autre pièce où elle trouva sa femme de chambre, viens m’habiller. Je veux voir comment cela me va, une robe de laine, et un bonnet de cent sous…
Alors l’élégante jeune femme, passant dans un cabinet de toilette, y changea rapidement de costume et en ressortit vêtue en humble petite ouvrière des faubourgs : robe noire, petit châle tartan étriqué, bonnet plat dissimulant les boucles luxuriantes de la chevelure, brodequins de prunelle un peu éraillés, gants de tricot aux mains et petit panier au bras.
– J’en tiens un ! murmura-t-elle alors en souriant, à l’autre !
Et elle dit à sa femme de chambre :
– Va me chercher un fiacre.
– On ferait l’aumône à madame, s’écria la soubrette avec une muette admiration pour cette subite métamorphose.
Cinq minutes après, la jeune femme traversait un jardin dépouillé par l’hiver, trouvait à la grille de ce jardin une voiture, y montait et disait au cocher :
– Conduisez-moi place de la Bastille. Vous m’arrêterez au coin du faubourg Saint-Antoine.
Le fiacre partit… Où allait-elle ?
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Il est temps de renouer connaissance avec deux personnages du premier épisode de cette histoire.
Nous voulons parler de Cerise et de Léon Rolland.
On s’en souvient, la jolie fleuriste avait épousé l’heureux Léon le jour même où le comte Armand de Kergaz épousait mademoiselle de Balder.
Au moment où l’ouvrier ébéniste sortait de l’église donnant le bras à sa jeune femme, M. de Kergaz s’était approché de lui.
– Mon ami, lui dit-il, je pars à l’instant même, et dans quelques heures je serai fort loin de Paris.
– Allez, monsieur le comte, répondit Rolland ; je comprends que vous vouliez vivre un peu seul avec votre bonheur.
– Mais si je pars, dit le comte, je n’oublie pas que ce bonheur dont vous parlez, c’est à vous et à votre belle et vertueuse jeune femme que je le dois, et je tiens à conserver votre bonne amitié pour mon retour.
– Ah ! monsieur le comte, s’écria Cerise, n’est-ce point un trop grand honneur pour nous ?
– Non, dit Armand, tous les nobles cœurs sont frères.
Et remettant une lettre à Léon :
– Pour vous prouver que je vous considère comme mon ami, je vais vous charger d’une mission… une mission importante, et que je crois digne de vous.
– Ah ! parlez, monsieur le comte, parlez, murmura Léon tout ému.
– Mes instructions sont contenues dans cette lettre, dit-il. Adieu… au revoir plutôt !
Et le comte passa, offrit la main à sa jeune femme, la fit monter dans sa chaise de poste qui attendait tout attelée à la porte de l’église, et l’équipage partit au grand trot, emportant, comme avait dit Léon, le bonheur sur ses coussins de soie.
Alors Léon Rolland brisa la volumineuse enveloppe que lui avait remise le comte.
Elle renfermait deux lettres.
L’une, dont la souscription était de la main de Jeanne, était à l’adresse de Cerise.
L’autre, écrite par le comte, était pour Léon Rolland.
Léon ouvrit la sienne et lut :
« Mon ami,
« Si je me soustrais pour quelques mois à la tâche que je me suis imposée, c’est que j’ai la conviction profonde que je laisse à Paris des cœurs aussi dévoués que le mien à l’œuvre du bien que je poursuis, et que le vôtre est un de ceux qui me seconderont le plus énergiquement. Permettez-moi donc, mon ami, de vous charger d’une mission.
« Il y a à Paris de longs mois d’hiver, pendant lesquels le pain est cher et le bois encore plus, où de nombreuses familles vivent de l’insuffisant salaire de leur chef, salaire que souvent le manque d’argent réduit à néant. Vous avez été ouvrier, vous savez les misères, les douleurs et aussi les vertus de vos frères ; vous êtes donc celui que je choisis de préférence pour soulager ces misères, consoler ces douleurs, encourager ces vertus ignorées.
« Vous étiez ouvrier, je vous fais patron. Allez vous établir au cœur du faubourg Saint-Antoine, ouvrez-y un vaste atelier de menuiserie et d’ébénisterie, et occupez deux cents ouvriers. Donnez de préférence du travail à ceux qui seront pères de famille ; pour vos choix, consultez toujours votre cœur.
« Je joins à ma lettre un bon sur mon banquier de cent mille francs pour vos frais d’installation, et je vous ouvre chez lui un crédit que votre expérience limitera.
« Armand. »
« Ma chère Cerise,
« Armand vient d’écrire à Léon sous mes yeux et m’a donné sa lettre à lire.
« Moi aussi, j’ai une bonne et charitable idée, et puisque Léon est l’exécuteur de celle d’Armand, je veux vous charger de mettre la mienne en pratique.
« Puisque Léon va ouvrir un vaste atelier pour hommes, pourquoi, ma chère Cerise, n’en dirigeriez-vous pas un destiné à des femmes, à de jeunes orphelines que le manque d’ouvrage, les tentations du luxe, les fascinations du vice pourraient éloigner du droit chemin, et qui n’auraient pas le courage de travailler douze ou quinze heures, comme vous l’avez fait longtemps, pour gagner un mince salaire ? Armand met à ma disposition cinquante mille francs et un crédit chez son banquier. Aussi, je vous laisse, en partant, mes pleins pouvoirs, et vous prie de me garder cette amitié dont vous m’avez déjà donné tant de preuves.
« Jeanne. »
Léon et Cerise, après avoir lu ces deux lettres, se regardèrent, et dans ce regard échangé ils se jurèrent d’exécuter les volontés de leurs bienfaiteurs.
Six mois après, au milieu du faubourg Saint-Antoine, les deux ateliers, qui occupaient à eux deux une vaste maison, se trouvaient en pleine activité.
Trois ans plus tard, Léon Rolland était un des fabricants du faubourg Saint-Antoine le plus en vogue et qui occupent le plus d’ouvriers, et Cerise se trouvait à la tête de vastes ateliers de confection où les orphelines et les mères chargées de famille trouvaient toujours de l’ouvrage à un prix plus élevé que partout ailleurs.
Or, précisément le jour même où la belle inconnue avait un moment quitté le chevet de Fernand blessé pour courir, déguisée en ouvrière, sur la place de la Bastille, le maître ébéniste était dans son magasin, vers onze heures du matin environ, occupé avec son contremaître et son caissier, dans une petite pièce convertie en bureau.
Un apprenti, qui rendait au patron quelques légers services domestiques, frappa discrètement à la porte et, sur l’invitation de Léon, pénétra dans le bureau.
– Que veux-tu, Minet ? demanda le maître ouvrier.
– Patron, répondit l’apprenti, à qui ce surnom de Minet avait été donné par ses camarades de l’atelier, précisément à cause de sa jolie figure futée et matoise, et de la légèreté avec laquelle il grimpait aux barreaux des croisées, le long des charpentes, et se laissait couler du haut en bas de l’escalier, à cheval sur la rampe, c’est une jeune fille qui désire vous parler.
Léon crut que sa femme, qui occupait les étages supérieurs de la maison, lui envoyait une de ses ouvrières, et il dit à Minet :
– J’y suis… Fais-la entrer.
Alors le patron vit apparaître sur le seuil cette éblouissante et mignonne créature que nous connaissons déjà, et qui était tout aussi séduisante sous les humbles vêtements d’ouvrières qu’elle l’était, quelques heures auparavant aux yeux de Fernand Rocher, sous la robe de chambre de la femme élégante et riche.
Turquoise était, comme Chérubin le charmeur, douée de cette puissance de fascination qui s’exerce par le regard.
Léon éprouva à sa vue une commotion à peu près semblable à celle qu’avait éprouvée Fernand Rocher, et il baissa involontairement les yeux sous ce regard bleu et profond qu’elle laissa peser sur lui.
Ce rayonnement étrange donnant à ses yeux un pouvoir magnétique assez grand pour jeter à la fois le trouble, et chez un homme oisif, vivant, comme Fernand Rocher, dans un monde opulent et distingué, et chez un pauvre ouvrier, simple de cœur et d’esprit, tel que Léon Rolland.
Léon tressaillit donc involontairement à la vue de la jeune femme, et machinalement il lui indiqua un siège.
– Monsieur… Rolland ? demanda-t-elle de sa voix la plus douce, la plus mélodieusement timbrée.
– C’est moi… mademoiselle…
La jeune femme jeta un regard défiant sur les deux personnes qui se trouvaient dans le bureau.
Léon crut deviner qu’elle n’osait parler devant elles, et d’un signe il les congédia.
– Je vous écoute, mademoiselle, dit-il.
Elle baissait les yeux et paraissait toute tremblante.
– Monsieur… dit-elle enfin, vous avez fait travailler, il y a deux ans, un ouvrier du nom de François Garin…
– Oui, mademoiselle… c’est probable du moins… Je crois me rappeler ce nom-là, dit Léon, qui consulta ses souvenirs. C’était un homme âgé déjà de cinquante-cinq ans environ.
– Oui, fit-elle d’un signe de tête, levant de nouveau sur lui ce regard qui l’avait fait frissonner tout entier.
– Un ouvrier de la province, reprit Léon qui se souvenait tout à fait de l’homme dont on lui parlait ; il était venu à Paris et n’avait pu y trouver de l’ouvrage. Je l’ai occupé environ six mois.
– Précisément, monsieur.
– Puis il est retourné dans son pays, où il avait une fille.
– C’était moi, monsieur, dit la jeune femme d’une voix émue.
– Vous ! fit Léon surpris.
– Je me nomme Eugénie Garin, répondit-elle avec tristesse.
– Et… votre père ? demanda Léon.
– C’est lui qui m’envoie, monsieur.
– Ah ! je devine, dit le brave ouvrier ; il craint sans doute que je ne sois fâché contre lui, vu qu’il m’a quitté un peu brusquement. Mais, ajouta-t-il en souriant, dites-lui que j’ai toujours pour lui du travail… et de l’argent d’avance s’il est gêné.
– Hélas ! murmura la jeune femme, mon père ne travaillera plus, mon cher monsieur…
Elle parut comprimer un gros soupir.
– Il est aveugle, dit-elle.
– Aveugle ! s’écria Léon.
– Depuis six mois, monsieur, répondit-elle en levant sur lui de nouveau son magnifique regard.
– Ah ! je comprends, fit l’ouvrier, et vous avez eu raison, mademoiselle, de songer à moi. Je vous en remercie.
L’inconnue rougit et parut se troubler.
– Vous vous trompez peut-être, monsieur, murmura-t-elle ; nous sommes fiers. C’est du travail que je viens vous demander.
Et comme Léon faisait un geste, elle se hâta d’ajouter :
– Madame Rolland, m’a dit mon père, est une brave et digne femme, qui ne refusera pas de te donner de l’ouvrage…
– Certes, non, dit Léon.
– Malheureusement, reprit-elle en baissant modestement les yeux, je ne pourrai venir travailler à l’atelier et quitter mon père… Non seulement il est aveugle, mais encore il est infirme.
– Qu’à cela ne tienne, dit Léon, Cerise vous donnera de l’ouvrage à emporter.
Et le brave garçon se leva et lui dit :
– Ma femme est sortie en ce moment ; elle est allée chez madame la comtesse de Kergaz ; mais elle ne tardera pas à rentrer. Voulez-vous l’attendre ?
– Oui, monsieur, répondit-elle humblement.
Tout en parlant, Léon jetait un coup d’œil sur les vêtements misérables de la jeune femme ; sur cette propreté qui lui semblait essayer en vain de dissimuler la misère, et il éprouvait déjà pour elle un sentiment qu’il croyait n’être que de la compassion, bien que, en réalité, il fût d’une nature impossible à définir.
– Venez, dit-il, je vais vous conduire là-haut… à l’atelier. Ma femme ne peut tarder à rentrer.
La jeune femme le suivit, toujours humble, toujours modeste, et le visage empreint de tristesse.
– C’est singulier, poursuivit Léon en gravissant l’escalier qui conduisait au premier étage, ce François Garin était un assez triste drôle, à l’atelier, et voici que je suis pris de compassion pour lui.
Et se tournant vers la jeune femme :
– Où demeure votre père ? demanda-t-il.
– A deux pas d’ici, répondit-elle, rue de Charonne, 23.
– Bien, j’irai le voir tout à l’heure. Quand vous êtes venue, j’allais sortir et me rendre précisément dans cette rue, où j’ai un entrepôt de bois.
Et Léon tourna le bouton de la porte d’entrée de son appartement.
Le logement particulier de Léon Rolland se trouvait, comme on le voit, au premier étage, et donnait par une porte sur l’atelier de confections.
Il se composait de quatre petites pièces : une salle à manger, un petit salon, deux chambres à coucher, dont l’une était occupée par les jeunes époux, l’autre par la mère de Léon.
Tout cela était propre, modeste, et respirait l’aisance honnête que procure le travail.
– Maman, dit Léon à sa mère, Cerise est-elle rentrée ?
– Pas encore, répondit la vieille, qui avait conservé son costume de paysanne et ses sabots.
– Tenez, dit Léon, voilà une jeune fille qui va l’attendre ici et que je lui recommande expressément. C’est la fille d’un de mes anciens ouvriers.
Puis, s’adressant à l’inconnue :
– Mademoiselle, dit-il, voulez-vous déjeuner avec nous ? Dans une heure, Cerise sera ici.
– Merci, répondit-elle avec tristesse ; et pardonnez-moi, monsieur, si je ne puis accepter… mais… mon père…
Léon, ému jusqu’aux larmes, pensa que peut-être il n’y avait pas de pain chez le pauvre aveugle, et que cette pensée empêchait sa fille d’accepter cette invitation.
– Soit, dit-il, mais attendez Cerise et attendez… moi ; j’ai une course de quelques minutes à faire, et je serai bientôt de retour.
Et Léon, laissant sa jeune protégée auprès de sa mère, descendit rapidement dans son bureau, mit son paletot et sortit.
Le maître ouvrier gagna la rue de Charonne d’un pas rapide, s’arrêta devant le numéro 23, et jeta au portier le nom de François Garin.
– Au sixième, la troisième porte à gauche dans le couloir, répondit l’autocrate de la loge.
Léon gravit un escalier sale et tortueux, arriva au sixième et frappa à la porte indiquée, dont la clef se trouvait dans la serrure.
– Entrez ! dit une voix chevrotante à l’intérieur.
Léon poussa la porte, et son cœur se serra douloureusement à la vue du réduit dans lequel il pénétrait.
C’était une petite pièce mansardée qui n’avait plus d’autres meubles qu’un lit de sangles, un grabat, une table et deux chaises.
Dans le lit, un vieillard était enveloppé dans une mince couverture, trop légère pour la saison rigoureuse.
Le grabat était sans doute destiné à sa fille. La cheminée était sans feu.
Sur la table, il y avait quelques assiettes fêlées et vides, un morceau de pain, une cruche pleine d’eau.
Dans un coin, une vieille malle en bois, où sans doute étaient serrées les dernières hardes de la misérable famille.
Dans ce vieillard, dont les yeux étaient rouges et sans rayonnement, preuve certaine que sa cécité provenait de son intempérance, Léon reconnut son ancien ouvrier François Garin.
– Qui est là ? demanda l’aveugle d’une voix lamentable.
– C’est moi, répondit Léon, moi, Léon Rolland.
– Ah ! mon cher monsieur, s’écria l’aveugle, est-ce possible ?… Tant d’honneur à un misérable comme moi…
– Votre fille est venue me voir, père Garin…
– Ah ! murmura l’ouvrier, qui parut retenir ses sanglots avec peine, la chère enfant du bon Dieu ! sans elle je serais mort, mon bon monsieur Rolland.
Et le vieillard se dressa à demi sur son lit et raconta avec des sanglots comprimés que sa fille le nourrissait depuis bientôt six mois, travaillant dix-huit heures par jour pour gagner de quinze à vingt sous.
– Hélas ! acheva-t-il, voici la morte saison qui va venir pour les dentellières, et ma fille n’a plus d’ouvrage. Alors j’ai songé à vous, mon bon monsieur Rolland, et j’ai pensé que votre petite dame…
– Vous avez eu raison, mon ami, dit le maître ouvrier. Votre fille est en ce moment à la maison, et ma femme lui donnera de l’ouvrage ; mais en attendant, ne vous fâchez pas, père Garin et permettez-moi de vous prêter un peu d’argent.
L’aveugle cacha sa tête dans ses mains.
– Ah ! murmura-t-il, je n’ai plus la force d’être père quand je songe à ma pauvre enfant…
Et il tendit humblement la main.
Léon y mit deux pièces d’or, et lui dit :
– Je reviendrai vous voir demain. Adieu, père Garin, je vais vous renvoyer votre fille.
Léon Rolland descendit et frappa au carreau de la loge du portier.
Une vieille femme, coiffée d’un madras en forme de turban, lui apparut, et, d’une voix aigre, demanda ce qu’il désirait.
– Montez chez le père Garin, dit Rolland en lui donnant dix francs, un cotret pour lui faire du feu, et portez-lui du bœuf et du bouillon. Ayez soin de lui, je reviendrai.
La portière, qui n’était pas habituée à de semblables munificences, salua jusqu’à terre, et s’empressa d’exécuter les ordres de Rolland, tandis que celui-ci regagnait le faubourg Saint-Antoine et son domicile. Précisément comme il traversait la place de la Bastille, Cerise revenait de l’hôtel de Kergaz, reconnut son mari, pressa le pas et courut à lui.
– Ah ! te voilà ? dit Léon, qui lui offrit aussitôt son bras.
– Oui, mon cher petit homme, répondit Cerise, employant avec son mari cette épithète amicale, fort répandue parmi les ouvriers de Paris.
Cerise était toujours cette vertueuse et jolie fille que nous avons connue autrefois rue du Faubourg-du-Temple, si rieuse et si gaie, et travaillant de si grand cœur en songeant à ses chères amours.
Le mariage l’avait embellie. Ce n’était plus la petite fille de seize ans, c’était la jeune femme de vingt et un ans, dont la taille avait acquis toute son élégance, dont les traits charmants avaient perdu ces légers indices de fatigue qui sont la conséquence de la nubilité, et souvent d’un travail forcé peu soutenu par une nourriture insuffisante chez les femmes du peuple.
Cerise était devenue une femme, une femme jeune et charmante qui faisait l’admiration naïve des habitants du faubourg, dans lequel on ne l’appelait que la belle madame Rolland.
Cerise, enfin, était la plus heureuse des femmes, car elle avait un mari qu’elle aimait et un jeune enfant qu’elle adorait, et le bonheur embellit encore.
– Mon enfant, lui dit Léon, pressons un peu le pas et hâtons-nous de rentrer.
– Pourquoi donc ? est-il déjà l’heure de déjeuner ?
– Ce n’est pas cela, dit Léon en souriant, on t’attend à la maison.
– Ah !… et qui donc ?
– Une pauvre fille sans ouvrage.
Et Léon raconta à sa femme son entrevue avec la fille du père Garin, et sa visite au vieil aveugle.
Ce récit donna des ailes à la bonne Cerise ; elle monta, légère comme une biche, l’escalier de la maison, tant elle avait hâte, la chère femme du bon Dieu, de soulager une misère, et Léon la suivit.
Eugénie Garin, ou du moins celle qui portait ce nom, était assise dans la salle à manger, conservant son attitude modeste et mélancolique.
Elle vit entrer Cerise et Léon Rolland en même temps, et elle devina que la première était celle qu’elle attendait.
Et alors elle leva de nouveau ses yeux sur Léon Rolland, puis elle les reporta sur Cerise…
Ce double regard produisit deux résultats également étranges.
La jeune femme était pauvrement vêtue, elle avait l’apparence de l’honnêteté et de la misère réunies, et cependant, sous le poids de son regard, Cerise tressaillit et se troubla comme si un animal venimeux, un reptile se fût dressé devant elle.
On eût dit qu’elle avait le pressentiment que le malheur venait d’entrer dans sa maison.
En même temps, Léon ressentit également une commotion inconnue qui fouetta son sang dans ses veines.
Aucune de ces impressions n’échappa à la prétendue fille du père Garin :
– Et de deux ! pensa-t-elle.
Puis elle baissa les yeux, ajouta mentalement :
– Avant huit jours, cet homme sera amoureux fou de moi, et cette femme sera jalouse.
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Une heure après, environ, la prétendue fille du père Garin grimpait lentement l’escalier tortueux et sale de la maison qui portait le numéro 23 dans la rue de Charonne, et pénétrait dans le réduit de l’aveugle.
La portière avait ponctuellement obéi à Léon Rolland ; elle avait allumé un feu dans la cheminée, et le vieillard s’était levé et assis au coin de l’âtre ; il achevait tranquillement son repas.
– Eh bien, monsieur l’aveugle, lui dit la jeune femme en entrant et changeant subitement de ton et de manières, avez-vous au moins joué convenablement votre rôle ?
Le père Garin, dont la cécité n’était pas complète et qui y voyait encore suffisamment pour se conduire, essaya de distinguer les traits de la jeune femme, qu’éclairaient en ce moment les reflets rouges du foyer.
– Pardienne ! répondit-il, si vous aviez été là, ma chère dame, vous auriez claqué des mains. J’étais un amour de père, j’ai pleuré, j’ai sangloté, j’ai même dit que vous étiez un ange, à preuve que cet imbécile de patron en était tout chaviré.
Et l’aveugle se mit à rire bruyamment.
– Il m’a laissé quarante francs, le patron ; il m’a envoyé la veuve Fipart la portière, et elle m’a fait du feu.
– Je vois même, dit la jeune femme en souriant et déposant un paquet assez volumineux dans un coin, c’était l’ouvrage que Cerise lui avait donné, je vois que vous avez assez bon appétit, vieux coquin !
– Heu ! heu ! dit le bonhomme, l’appétit va bien, mais la soif va mieux encore… et si c’était un effet de votre bonté, ma belle dame, de me faire seulement donner un peu de vin.
– Non pas, vieil ivrogne ! dit la jeune femme en riant, quand on a bu, on jase, et je ne veux pas que vous fassiez des sottises.
– Faudra donc que je boive de l’eau ? soupira l’ivrogne avec un accent désolé.
– Jusqu’à ce que je vous permette de boire du vin. Ce jour-là, vous pourrez coucher chez le marchand de vin, si vous voulez.
– Sera-ce bientôt ?
– Je ne sais pas, dit-elle d’un ton sec.
Puis elle s’assit près du feu et reprit :
– Voyons, je n’ai pas le temps de rester dans votre taudis infect. Entendons-nous bien. Je vous ai promis dix louis par mois si vous jouez convenablement votre rôle aveugle et malheureux.
– Ca c’est vrai, ma belle dame ; mais je puis me vanter, foi de Garin ! que je suis consciencieux.
– Si vous allez jusqu’au bout, vous aurez mille écus quand la comédie sera terminée.
L’aveugle jeta un cri de joie.
– C’est bien, bonsoir ! Je reviendrai demain matin. M. Rolland ne peut venir ni le matin ni le soir, je le sais pertinemment. Mais s’il venait un soir, car il faut tout prévoir, je suis sortie.
Et elle laissa l’aveugle, descendit et entra chez la portière.
La portière, disons-le tout de suite, n’était autre que la veuve Fipart elle-même, notre ancienne connaissance de Bougival, la veuve illégitime de feu Nicolo, la mère d’adoption enfin du vaurien Rocambole, devenu l’élégant vicomte de Cambolh.
La veuve Fipart, on le devine, n’était portière que par fantaisie et dans l’unique but de se distraire, ce qu’on appelle vulgairement s’entretenir la main.
Dieu merci ! la chère et digne femme avait quelques économies.
D’abord elle avait touché une somme assez ronde pour prix de la trahison de son cher Nicolo, qu’on avait exécuté à la barrière Saint-Jacques, un matin, il y avait environ quatre ans.
Ensuite, elle avait déterré un petit magot caché, à l’insu de Rocambole, dans la cave du cabaret de Bougival.
Puis son fils adoptif, en revenant de l’Amérique, lui avait dit :
– Maman, une femme comme vous, la mère d’un gentleman, ne saurait avoir une existence précaire. Je vais vous faire douze cents francs de rente, et vous pourrez vous retirer à Montmartre ou aux Batignolles, et y vivre comme une bourgeoise qui ne doit rien, ne fait de tort à personne et a de quoi.
– J’aimerais mieux être portière dans une maison bien propre, avait répondu la veuve, nonobstant les douze cents francs.
– Justement, avait répondu Rocambole, le capitaine a acheté une maison rue de Charonne. La place est libre, et voilà votre affaire, avait répondu le fils adoptif.
La veuve Fipart était entrée en fonction le jour même.
– J’ai tant besoin de me distraire ! avait-elle dit à son fils ; car j’ai beau faire, je pleure toujours mon pauvre Nicolo… Chéri, va ! mourir si jeune et innocent !
– Peuh ! il perdait ses dents et devenait chauve…
Telle avait été l’oraison funèbre de Nicolo prononcée par Rocambole.
Or, on le devine, la veuve Fipart était déjà dans le secret de la prétendue fille du père Garin et avait des ordres, car celle-ci entra sans façon chez elle et lui dit :
– J’ai laissé là-haut un gros paquet. Vous le porterez dans la chambre que vous m’avez retenue au coin de la rue de Lappe, et vous me chercherez une ouvrière qui me dépêche cette besogne, hein ?
– Suffit, ma belle dame, dit la portière.
– Bonsoir, à demain !
Et l’inconnue s’en alla, gagna le boulevard à pied, arrêta un fiacre au passage, y monta et dit au cocher :
– Rue Moncey, au coin de la rue Blanche.
Vingt minutes après, la Turquoise, car c’était elle, descendait à la grille de ce petit hôtel qui avait appartenu à Baccarat, que sir Williams avait fait racheter, et dans lequel il avait installé la jeune courtisane pour en faire un des instruments du drame terrible qu’il charpentait pièce à pièce.
La femme de chambre attendait sa maîtresse dans le cabinet de toilette.
– Ote-moi ces haillons ! dit la Turquoise. Pouah !… S’il n’y avait pas un million au bout.
Elle se déshabilla rapidement et se fit apporter un bain de son.
Après quoi elle se fit habiller comme une femme qui va sortir en toilette de ville et monter en voiture.
– Comment va-t-il ? demanda-t-elle.
– Le docteur est venu, répondit la soubrette, et il l’a pansé. Il a sucé une aile de volaille et bu un doigt de vin de Bordeaux ; je suis entrée deux fois dans sa chambre pour savoir s’il n’avait besoin de rien. Il m’a répondu que non, tout en me demandant si madame tarderait beaucoup à rentrer.
La Turquoise se prit à rire.
– Pauvre cher pigeon !… dit-elle.
– Ah ! fit la soubrette, je crois qu’il est déjà gris… il en est pâle…
– Et… il ne t’a pas questionnée ?
– Non.
– Il ne t’a pas mis deux louis dans la main ?
– Hélas ! non…
– Bon ! fit la jeune femme en souriant, il est loyal… Il respecte le mystère dont je l’enveloppe et n’en sera que plus facile à plumer… Voilà un trou de serrure sur un signe de mon petit doigt.
Et la Turquoise, en robe de soie marron montante, les bras nus et sans chapeau, ses beaux cheveux roulés en torsade, passa de son cabinet de toilette dans la chambre où Fernand Rocher était toujours au lit et l’attendait avec anxiété.
Lorsqu’elle entra, le visage du malade, fort pâle quelques secondes auparavant, s’empourpra tout à coup sous le poids d’une violente et subite émotion.
– Enfin… murmura-t-il, vous voilà !
– Mon Dieu ! dit-elle en souriant et attachant sur lui ce regard qui le troublait jusqu’au fond de l’âme, étiez-vous donc si impatient de me voir ?
Il rougit et se troubla.
– Pardonnez-moi, balbutia-t-il, je suis d’une inconvenance sans nom.
Elle lui sourit encore et se jeta nonchalamment dans un grand fauteuil roulé au pied du lit, arrondissant à demi son bras nu orné d’un mince bracelet, et prenant de l’air le plus simple du monde une délicieuse attitude :
– Mon Dieu ! dit-elle, je comprends un peu cette impatience, et vous êtes tout excusé, car je l’ai éprouvée moi-même.
– Vous ? murmura-t-il, se méprenant sans doute au sens de ses paroles.
– Certainement, dit-elle en souriant. Les malades sont comme les prisonniers. Quand ils sont seuls ils s’ennuient.
– Ah ! madame.
– Chut ! fit-elle en posant un joli doigt sur ses lèvres roses, laissez-moi achever ma théorie.
Et elle reprit en souriant :
– Donc, de même que les prisonniers finissent par attendre avec quelque anxiété l’arrivée quotidienne de leur guichetier, de même les malades se prennent à aimer leur garde ou la seule personne qu’ils voient habituellement.
– Madame… madame… murmura Fernand avec un élan subit, ah ! c’est un tout autre sentiment.
– Je devine, fit-elle en souriant, vous voudriez avoir des nouvelles de madame Rocher ?
Ces mots frappèrent Fernand comme le roulement subit du tambour éveille le soldat endormi.
Il tressaillit, pâlit, balbutia, et songea à Hermine.
Mais déjà les yeux pervers et tentateurs de Turquoise, en dépit de la suave image d’Hermine, avaient jeté le trouble au fond du cœur de Fernand.
Etait-ce encore Hermine qu’il aimait ?
A partir de ce moment, Fernand Rocher vécut comme dans un rêve, livré à de rapides alternatives de fièvre et de calme, tantôt appelant sa femme à grands cris, et tantôt l’oubliant pour ne plus voir et entendre que la belle inconnue…
Pourtant, elle continuait à s’environner du plus impénétrable mystère, fronçait ses beaux sourcils si une question indiscrète échappait à Fernand, et lui répondant après avec un sourire plein de tristesse :
– Pourquoi êtes-vous ingrat ? Ne vous ai-je pas dit que mon secret ne m’appartenait pas ?
Et alors Fernand se taisait et se contentait d’admirer l’éblouissante créature.
Cela dura huit jours.
Pendant ces huit jours, la convalescence du blessé marcha rapidement.
Mais, aussi, son cœur eut à subir de cruels assauts. Pourtant jamais femme ne s’était montrée plus naïvement bonne, plus chastement abandonnée que Turquoise, plus réservée sans pruderie qu’elle le fut.
Elle avait des façons qui tenaient à la fois de la duchesse et de la sœur de charité.
Elle soignait Fernand comme on soigne l’homme aimé, idolâtré même, lui souriait comme à un enfant malade, et, cependant, il n’avait jamais osé lui prendre la main.
Elle le quittait peu, pourtant ; chaque jour, vers deux heures, elle sortait et ne rentrait guère qu’à huit.
Mais alors elle s’installait à son chevet, et Fernand oubliait les heures et le monde entier au son de cette voix qui le charmait.
Un matin, comme le soleil entrait à flots dans la chambre par la fenêtre entrouverte et laissant voir les arbres dépouillés d’un grand jardin, le docteur permit à son malade de se lever et de respirer un peu l’air. Ce fut une grande joie pour Fernand, car la belle inconnue lui dit :
– Il fait un très beau temps d’hiver, le soleil est chaud, l’air est tiède. Si vous me promettez de ne pas en abuser, je vais vous permettre deux tours de jardin… Vous vous appuierez sur mon bras.
Fernand la suivit au jardin, lui donnant le bras plutôt qu’il ne s’appuyait sur elle.
On s’en souvient, Fernand Rocher, il y avait quatre ans, avait précisément passé une nuit dans ce petit hôtel de la rue Moncey, et, sans doute, il aurait dû se reconnaître au moins dans le jardin.
Mais il ne faut pas oublier que Baccarat l’y avait d’abord transporté évanoui, que par conséquent il n’avait pu examiner ni même voir l’aspect extérieur du petit hôtel ; qu’ensuite, le lendemain, il en était sorti brusquement, à demi fou, tenu au collet par deux sergents de ville et admonesté par un commissaire de police, et que, dans cet état de prostration, voisin de la démence, il n’avait certes dû remarquer aucune de ces particularités qui font qu’à plusieurs années de distance on reconnaît les lieux où l’on a déjà passé.
D’ailleurs, les arbres avaient grandi, et sir Williams, qui, sans doute, avait prudemment déjà calculé tout cela, avait fait garnir la grille extérieure de hautes plaques de fonte qui interceptaient la vue de la rue.
Donc, Fernand ne vit qu’une chose, c’est que ce jardin ressemblait à tous les jardins, cet hôtel à tous les hôtels, et il lui fut impossible de deviner s’il se trouvait dans le faubourg Saint-Germain ou dans le haut du quartier neuf qui s’étage au flanc de la colline de Montmartre.
D’ailleurs encore, Fernand n’y songeait pas. Semblable à l’oiseau fasciné par le reptile charmeur il ne voyait et n’écoutait que l’adorable créature qui marchait auprès de lui.
Pendant trois jours encore le malade put se lever, se promener une heure ou deux dans le jardin vers midi ; puis, comme la blessure se fermait et commençait à se cicatriser, la belle inconnue lui dit le soir du troisième jour :
– Dans peu vous serez complètement guéri, et je crois que je pourrai vous renvoyer à votre femme.
Fernand tressaillit, et le passé lui apparut…
Il eut le vertige.
– Mon Dieu ! s’écria-t-il, mais j’ai une femme, un enfant… une femme que j’aime, et elle devrait être ici !
La Turquoise s’était absentée un moment. Elle revint et lui prit la main :
– Mon ami, lui dit-elle avec son plus séduisant sourire, je vais vous demander un bien grand service.
– Ah ! dit-il, poussant un cri de joie, je puis donc faire quelque chose pour vous prouver…
– Chut ! murmura-t-elle, pas de grandes phrases ; à quoi bon ? Mais écoutez-moi bien…
Elle se pelotonna dans le fauteuil naguère roulé près du lit, et maintenant avancé devant le foyer depuis que Fernand se levait.
– Ecoutez, dit-elle.
– Parlez, je suis prêt.
– Vous le savez, je ne puis vous dire ni mon nom ni celui de la rue où nous sommes…
– Soit, dit-il tristement.
– Donc, reprit-elle, vous allez me donner votre parole d’honneur de m’obéir aveuglément.
– Je vous la donne, madame.
– Aveuglément est bien le mot, dit-elle en souriant, car je vais vous bander les yeux.
Fernand fit un geste de surprise.
– Quand vous aurez les yeux bandés, poursuivit-elle, on vous fera monter en voiture ; mais, auparavant, vous prendrez cette lettre, qui renferme mes instructions, et vous dira ce que j’attends de vous…
– Mon Dieu ! mais c’est un conte des Mille et une Nuits ?
– A peu près.
– Et où me conduira cette voiture.
Elle laissa échapper un frais éclat de rire un peu moqueur.
– La belle question ! dit-elle. Si je voulais vous le dire à présent, il serait réellement inutile de vous bander les yeux…
– C’est vrai, dit-il.
– Donc, vous monterez en voiture. La voiture vous emportera pendant une heure ou deux, puis s’arrêtera, et vous descendrez… Alors vous ôterez votre bandeau et lirez ma lettre, qui vous dira ce que j’attends de vous.
– Et… demanda Fernand, quand faut-il partir ?
– A l’instant.
Alors la Turquoise se plaça devant un petit bureau en bois de rose, prit une plume, écrivit sa lettre et la cacheta.
Puis elle fit mettre à Fernand son pardessus et son manteau, et, ôtant un foulard qu’elle avait à son cou :
– Tenez, dit-elle, vous penserez à moi en l’ayant sur le visage.
Et elle lui banda soigneusement les yeux et le prit par la main :
– Venez ! dit-elle en l’entraînant.
Elle le fit sortir de l’hôtel, traversa le jardin et franchit la grille, devant laquelle une voiture stationnait.
Puis, aidée du cocher, elle le fit monter et ferma la portière :
– Soyez fidèle à votre parole ! dit-elle.
Et la voiture partit, tandis que la Turquoise rentrait chez elle en riant et se disant :
– Voilà un homme qui reviendra ici à genoux et son portefeuille à la main.
La voiture, cependant, roulait avec rapidité sur le pavé ; elle tourna et retourna plusieurs fois sur elle-même, courut environ deux heures et s’arrêta.
Alors le cocher vint ouvrir, et dit :
– C’est ici !
Fernand descendit, et, tandis qu’il ôtait son bandeau, la voiture s’éloigna au grand trot.
Le bandeau enlevé, Fernand regarda autour de lui, s’aperçut qu’il était nuit, que les rues étaient désertes et reconnut le lieu où il se trouvait.
Il était au bas de la rue d’Amsterdam, en face du chemin de fer de l’Ouest.
Courir sous un réverbère et briser l’enveloppe de la lettre fut sa première occupation.
La lettre était courte et ainsi conçue :
« Mon ami,
« Vous êtes à peu près guéri et en état de rentrer chez vous, où votre femme, qui vous aime, vous attend avec impatience.
« Adieu donc, et ne vous battez plus.
« Si quelquefois mon souvenir se présente à votre pensée, dites-vous que la vie est formée d’impénétrables mystères et ne cherchez pas à me revoir…
« D’abord je ne suis pas libre, je ne m’appartiens pas, et vous vous exposeriez aux plus grands dangers…
« Ensuite, songez que vous avez une bonne, belle et charmante femme, que vous aimez et qui vous aime…
« Enfin, n’allez pas être fat, ami, soyez généreux !… car peut-être y aurait-il eu quelque danger pour moi à prolonger mon rôle de garde-malade.
« Adieu, ne m’en voulez pas, et dites-vous que vous avez rêvé.
« Le rêve est ce qu’il y a de meilleur dans la vie. »
Fernand poussa un cri étouffé en achevant de lire cette triste lettre, et il s’appuya défaillant contre le mur :
– Oh ! murmura-t-il, il faudra bien que je la revoie… et, dussé-je bouleverser Paris, je la retrouverai !
q
Le lendemain du jour où Fernand Rocher avait été si bizarrement reconduit du petit hôtel de la rue de Moncey par sa mystérieuse inconnue, nous eussions retrouvé sir Williams, vers minuit, attablé en face de Rocambole dans le salon du petit appartement que ce dernier occupait rue du Faubourg-Saint-Honoré, au coin de la rue de Berri.
Le vicomte de fraîche date était enveloppé douillettement dans sa robe de chambre, et fumait, tandis que sir Williams se dédommageait de la faible chère qu’il faisait à l’hôtel de Kergaz, en démolissant un superbe pâté d’anguilles.
– Mon oncle, disait Rocambole, voici trois jours que je ne vous ai vu, et il y a du nouveau…
– C’est probable, mon neveu.
– Tenez, mon oncle, pendant que vous soupez, je vais vous donner communication de nos petites notes.
Et le fils adoptif de la veuve Fipart se leva, alla prendre un volumineux cartable sur un guéridon voisin et l’étala sur ses genoux.
Ce cartable renfermait une liasse de papiers recouverts de signes mystérieux, semblables à ceux que nous avons entrevus sur la table du président, le soir de la réunion des Valets-de-Cœur.
C’était comme le dossier des différents membres de la vaste association.
Chaque Valet-de-Cœur écrivait en caractères vulgaires à Rocambole, qui recopiait la note avec ces caractères de convention et brûlait prudemment l’original.
– Voyons ! dit sir Williams, continuant à souper de fort bon appétit.
– Commençons par le rapport le plus ancien. C’est celui de Chérubin.
– C’est le plus important, dit le baronet.
« Chérubin, lut Rocambole, a fait valser deux fois à son bal la marquise Van-Hop. La marquise a éprouvé quelques embarras, mais elle est demeurée indifférente et froide. Chérubin a risqué un compliment banal qu’on n’a pas entendu, et il a quitté le bal vers trois heures du matin. Le lendemain vers deux heures, comme la marquise descendait l’avenue des Champs-Elysées dans sa calèche, elle a été croisée par un chevalier qui l’a saluée.
« C’était Chérubin.
« Chérubin monte fort bien à cheval et se met à ravir.
« Il a remarqué une légère rougeur qui est montée au front de la belle marquise.
« Le jour suivant, le major Carden a présenté Chérubin chez la comtesse G…, une Anglaise de distinction chez laquelle la marquise va beaucoup et souvent seule.
« Précisément, ce soir-là, le banquier hollandais n’avait point accompagné sa femme, et, lorsqu’elle est entrée, le hasard a voulu que Chérubin fût mélancoliquement appuyé à la cheminée d’un premier salon encore désert.
« Il avait au front un nuage de tristesse du meilleur effet, et il a su pâlir à propos lorsque son regard et celui de la marquise, se sont rencontrés.
« Pourtant il a été strictement poli, et loin de se montrer empressé, il a paru au contraire désireux de se tenir à distance. Il n’a point fait danser la marquise, mais deux fois, celle-ci, en se retournant, a surpris les yeux de Chérubin attachés sur elle… »
– C’est très bien, dit le baronet. Le plus sûr moyen de réussir auprès des femmes et de tout espérer d’elles est de se poser en homme qui cherche à se soustraire à sa destinée fatale. Continue, mon neveu…
Rocambole reprit la lecture de ses notes hiéroglyphiques :
« Chérubin a remarqué un certain trouble chez la marquise. Elle est partie de bonne heure, vers minuit environ.
« Le lendemain, Chérubin s’est promené au Bois, aux Champs-Elysées et dans l’avenue Marly, de deux à quatre heures.
« Le temps était beau, mais il paraît que la marquise n’a point fait sa promenade habituelle. Le jour suivant, il n’a pas été plus heureux.
« La marquise est chez elle le samedi dans la journée.
« Le major Carden lui a fait une visite et l’a trouvée seule.
« La marquise paraissait souffrante ; elle avait les yeux battus.
« Cependant, elle a affecté beaucoup de gaieté et a causé un peu de toutes choses.
« Puis, sans affectation, de la façon la plus naturelle du monde, elle a demandé au major quel était ce jeune homme qu’il lui avait présenté et qu’elle avait revu chez la comtesse G…
« Le major a répondu que c’était M. Oscar de Verny, un parfait gentilhomme, mais triste, mélancolique, en proie, pensait-il, à quelque violent chagrin d’amour.
« Il a vu la marquise tressaillir légèrement, puis détourner la conversation et lui demander des nouvelles de la dernière représentation de l’Opéra… »
– Là s’arrêtent les notes du major et de Chérubin, acheva Rocambole.
– C’est peu, dit le baronet, mais enfin c’est un commencement.
– Ah ! dit Rocambole, les cinq millions de la fille de l’Inde ne seront pas aisés à gagner.
– On y arrivera cependant.
– La marquise est une forteresse de vertu…
– Oui, dit sir Williams ; mais Chérubin, comme la Turquoise, a le regard séduisant, et les femmes les plus sèches de cœur n’y résistent pas toujours. Mais passons à un autre.
Rocambole compulsa de nouveau ses papiers et lut :
« Dossier Malassis. »
– Ceci est la note de Venture, dit-il, et pour un intendant et un homme qui porte la livrée, il n’est pas précisément maladroit.
Et Rocambole lut :
« Madame Malassis est rentrée du bal dans la nuit du mercredi au jeudi.
« Peu d’instant après, elle a entendu des pas et a cru que c’était le vieux duc de Château-Mailly qui pénétrait chez elle à cette heure avancée.
« Mais au lieu du duc, elle a vu entrer M. Arthur Champi, le sixième Valet-de-Cœur.
« Elle a poussé de faibles cris, puis la porte s’est fermée et un profond silence a régné dans sa chambre.
« Que s’est-il passé entre elle et le jeune homme ? C’est ce que personne ne sait. Toujours est-il que, avant le jour, M. Champi est parti et que depuis il n’est pas revenu.
« Mais, chaque jour, madame Malassis sort vers deux heures et ne rentre qu’à quatre.
« Le jeudi matin, vers sept heures, comme il était à peine jour, le duc est venu. Il était horriblement pâle et défait, et l’on voyait au désordre de ses vêtements et de toute sa personne qu’il ne s’était pas couché de la nuit.
« Il est entré par la rue de la Pépinière. Madame était déjà sur pied et la femme de chambre achevait de faire ses malles.
« Madame paraissait fort agitée ; elle est devenue pâle, et n’a pu maîtriser son émotion en voyant entrer le duc.
« Elle craignait déjà de ne le point voir revenir. Cependant, elle a bien joué son rôle, elle a été digne, froide, sévère, elle a su pleurer à propos.
« Le duc s’est jeté à genoux, il a prié, supplié.
« Longtemps inflexible, madame Malassis a fini par céder ; elle a consenti à épouser le duc ; mais à la condition que le mariage se ferait sans pompe, la nuit, et qu’ils partiraient aussitôt pour l’Italie.
« Elle a exigé, en outre, que le duc ne remît pas les pieds chez elle avant la publication du premier ban.
« J’attends des ordres. »
– Voilà, dit sir Williams, une affaire qui va plus grand train que celle de la marquise. Elle va même un peu vite, et il faut trouver un moyen de l’enrayer un peu. La besogne du jeune comte de Château-Mailly n’est pas assez avancée. As-tu des nouvelles de la Fipart ?
– Oui, répondit Rocambole. Maman est venue ce soir vers neuf heures, et je me suis hâté de transcrire son petit rapport.
– Voyons ? interrompit sir Williams.
« La petite dame blonde, lut Rocambole, vient régulièrement tous les jours, vers deux heures, et s’installe chez le père Garin. Elle prend son ouvrage et se met à travailler.
« Léon Rolland vient tous les jours, sous le prétexte de savoir comment va le vieux bonhomme, mais il cause longtemps avec la petite dame.
« Hier, il a parlé de faire transporter le vieux dans une maison de santé.
« Aussitôt qu’il est parti, la petite dame s’en va se déshabiller dans le logement que je lui ai retenu, et m’envoie lui chercher une voiture.
« Depuis deux jours, M. Léon paraît tout soucieux, et sa voix tremble quand il me demande si mademoiselle Eugénie est avec son père.
« Hier, il est venu de meilleure heure. La petite dame n’était point arrivée encore. Je lui ai dit qu’elle était sortie. Il est devenu pâle, mais il est monté tout de même. »
– Voilà l’oiseau englué ! dit sir Williams.
Et il tira de sa poche un petit billet couvert d’une écriture mignonne qui trahissait une plume de femme.
C’était une lettre de Turquoise.
Elle était ainsi conçue.
« Mon cher protecteur,
« Je crois que la pauvre madame Cerise Rolland éprouvera des malheurs d’ici à peu.
« Son imbécile d’époux est décidément toqué. A chaque instant, il est sur le point de tomber à mes genoux, mais la présence de mon prétendu père est un obstacle.
« Faut-il le supprimer et envoyer décidément le bonhomme chez Dubois ?
« Je vous attends demain au rendez-vous convenu, pour savoir ce qu’il reste à faire.
« Votre petite biche aux yeux bleus. »
Sir Williams relut cette lettre. Puis il l’approcha de la bougie et la brûla.
– Ah çà ! mon oncle, dit Rocambole, voulez-vous me permettre une question ?
– Soit, fit sir Williams d’un signe de tête.
– Turquoise va être aimée de Rolland et de Fernand à la fois ?
– Sans doute.
– Pourquoi cette double corvée ? N’aurait-il pas mieux valu trouver deux femmes différentes ? C’eût été plus commode, il me semble…
Sir Williams haussa les épaules.
– Décidément, murmura-t-il, tu es moins fort que je ne pensais.
– Ah ! fit Rocambole froissé du ton dédaigneux de sir Williams.
– Comment ! reprit celui-ci, tu ne prévois donc pas le moment où ces deux hommes seront arrivés au paroxisme de la passion ?
– Eh bien ?
– Eh bien ! mais alors, dit sir Williams dont l’infernal sourire reparut dans sa splendeur fatale, nous arrangerons une petite scène où ils se rencontreront et s’égorgeront comme des garçons bouchers pris de vin.
– Oh ! fameux ! s’écria Rocambole, fameux !
Et il regarda sir Williams avec une admiration naïve.
– Mon oncle, murmura-t-il, le pâtissier[1] finira par abdiquer en votre faveur, car, parole d’honneur ! vous êtes plus roué que lui.
– Merci, répondit sir Williams avec modestie.
Puis il repoussa la table chargée des débris de son souper, prit un cigare sur la cheminée, se rejeta au fond de son vaste fauteuil et s’enveloppa majestueusement dans un magnifique nuage de fumée bleue.
La méditation du baronet, que Rocambole n’osa troubler, du reste, dura environ dix minutes.
Tout à coup il releva la tête :
– Dis donc, fit-il, sais-tu quelle est la meilleure manière d’éprouver le cœur d’une femme ?
– Mais, dit Rocambole, je crois qu’il y en a plusieurs.
– Il en est une infaillible.
– Ah !
– La marquise commence peut-être à aimer Chérubin en secret…
– C’est probable, murmura Rocambole.
– Mais la marquise est vertueuse…
– Hélas !
– Et tant qu’une femme vertueuse n’a point trahi vis-à-vis d’elle-même, par une émotion quelconque, le secret de son cœur, ce cœur est une redoute imprenable.
– Vous avez grandement raison, mon oncle.
– Donc, reprit le baronet, il faut que la marquise s’avoue à elle-même, un jour, qu’elle aime Chérubin…
– Est-ce possible ?
– Tout l’est en ce monde.
– Je vous écoute, mon oncle.
– C’est après-demain jour d’Opéra.
– Oui, on donne les Huguenots.
– La marquise va à l’Opéra assez régulièrement.
– Presque toujours.
– Très bien. Alors, écoute-moi attentivement. Tu iras trouver Chérubin et tu lui diras : « Il est un certain coup d’épée dans le bras qui n’est jamais qu’une égratignure et qui, cependant, produit toujours un certain effet sur les femmes. Il faut que vous receviez ce coup d’épée de ma blanche main, et peut-être la marquise enverra chercher de vos nouvelles dès le lendemain du combat. »
– Diable, fit Rocambole, ceci est encore une assez belle idée, mon oncle.
– Attends donc… Tu enverras donc Chérubin à l’Opéra, et tu lui feras prendre un coupon de la loge voisine de celle de la marquise.
– Parfait !
– Ensuite tu t’arrangeras de façon, pendant que le rideau sera baissé, à lui chercher une querelle polie, courtoise, qui ne puisse s’arranger, et vous parlerez assez haut tous deux pour que la marquise ne puisse perdre un mot de l’entretien, de l’heure du combat, du choix des armes, du numéro de la rue qu’habite Chérubin…
– Très bien ! je comprends.
– En attendant, dit sir Williams, et dès demain matin, Chérubin ira louer un appartement qui se trouve vacant en ce moment rue de la Pépinière, numéro 40.
– De la maison de madame Malassis ?
– Précisément.
– Les fenêtres de cet appartement donnent sur le jardin. On peut les voir de celles de madame Malassis.
– Très bien ! très bien ! murmura Rocambole émerveillé.
– La marquise va quelquefois rendre visite à son amie. Eh bien, je gage que le jour même où la rencontre aura eu lieu, avant qu’il soit midi, la marquise sera chez madame Malassis. Venture nous tiendra au courant. Comment trouves-tu mon idée ?
– Splendide, mon oncle, et je vous jure qu’elle sera merveilleusement exécutée ; mais…
– Ah ! dit sir Williams en fronçant le sourcil, il y a un mais…
– Il y en a partout et toujours.
– Voyons le tien ?
– Si Chérubin n’allait pas vouloir…
– Vouloir quoi ?
– Recevoir le coup d’épée ?…
– Plaît-il ; fit sir Williams, es-tu fou, monsieur le vicomte ?
– Dame ! c’est peu agréable.
– Mon cher, dit froidement le baronet, quand un homme est à nous, il est bien à nous. S’il était nécessaire que maître Chérubin fît au club des Valets-de-Cœur le sacrifice de son nez et de ses deux oreilles, ce qui, j’en conviens, gâterait un peu sa jolie figure, je me chargerais fort tranquillement de l’opération.
– Je n’ai plus rien à objecter, dit Rocambole.
Le baronet se leva et boutonna cette longue redingote noire qui lui donnait la tournure d’un ecclésiastique, prit son chapeau à larges bords, ses gants de tricot, car il n’en portait plus d’autres depuis que, chez lui, le lion avait fait place à l’humble teneur de livres, et il tendit la main à Rocambole.
– Adieu, dit-il, à demain soir.
– Voulez-vous ma voiture ? demanda le vicomte suédois.
– Oui, jusqu’au bas de la rue Blanche.
Et, en effet, sir Williams s’en alla dans le coupé bas de Rocambole, qui s’arrêta, sur son ordre, à l’angle de la rue Blanche et de la rue Saint-Lazare, devant la boutique d’un pharmacien.
Puis il gravit à pied la première de ces deux rues et gagna la rue Moncey.
Sir Williams était un homme prudent ; il avait installé la Turquoise dans le petit hôtel de Baccarat, mais il en était demeuré le mystérieux propriétaire ; et comme il voulait se réserver le droit de pénétrer à toute heure chez la courtisane, il avait conservé une clef de la grille et une clef du corps de logis.
Il entra donc sans sonner, sans faire de bruit, sans éveiller personne, traversa le vestibule, monta lestement au premier étage, et frappa discrètement à la porte de la chambre à coucher, aux fenêtres de laquelle il avait aperçu de la lumière en traversant le jardin.
– Entrez, dit une voix de femme, celle de la blonde Jenny.
La Turquoise allait se mettre au lit, et elle était déjà vêtue de son costume de nuit.
– Ah ! c’est vous, dit-elle en voyant entrer sir Williams. J’avais le pressentiment que vous viendriez ce soir.
– Tu pourrais dire ce matin, il est trois heures.
– Soit. Me permettrez-vous de me coucher ?
– Je n’y vois point d’obstacle.
La Turquoise se glissa comme une anguille sous ses draps, posa sa belle tête et sa forêt de tresses blondes sur l’oreiller, arrondit ses bras nus autour de sa tête et regarda sir Williams.
– Mon cher sultan, dit-elle, je suis à présent votre esclave soumise et suis prête à vous obéir.
– Alors, écoute-moi bien, petite, dit sir Williams d’un ton paternel.
Et il s’assit sur le pied du lit, et il se prit à caresser de sa main la main blanche et mignonne de sa jolie hôtesse.
– Demain, dit-il, tu iras rue de Charonne dans la matinée, tu mettras ton prétendu père dans une voiture, et tu le conduiras à la maison de santé Dubois, dans le faubourg Saint-Denis.
– Ah ! enfin… dit Turquoise, dont l’œil bleu étincela de perversité.
– Le reste te regarde, acheva sir Williams avec flegme.
– Et… Fernand ? demanda-t-elle.
– Oh ! pas encore… pas encore… Diable ! il faut de la patience, ma fille, quand on veut plumer douze millions…
– J’en aurai, murmura la courtisane ; mais je vous jure bien que si Fernand revient ici, il y laissera son dernier louis.
– Et l’honneur de sa femme, ajouta le baronet d’un ton fort calme.
– Amen ! acheva la Turquoise.
q
C’était le surlendemain du jour où sir Williams avait eu avec Rocambole l’entretien que nous venons de rapporter.
Madame la marquise Van-Hop était à sa toilette.
Il était alors sept heures et demie environ.
Le marquis était plongé dans une vaste bergère, dans le boudoir de sa femme, tandis que celle-ci était aux mains de ses caméristes.
Amoureux comme au premier jour de la lune de miel, M. Van-Hop admirait la suave beauté de sa femme, beauté qui se fût fort bien passée de la rivière de diamants qu’elle avait sur ses épaules et des magnifiques branches de corail posées dans ses cheveux noirs. Pourtant la marquise était pâle et souffrante.
Depuis quelques jours, surtout, la créole était en proie à de vagues inquiétudes, à d’insolites tristesses dont elle ne pouvait s’expliquer la cause.
Mais son mari était là, à cette heure ; son mari qu’elle avait tant aimé, qu’elle aimait encore, du moins elle le croyait, et le sourire était revenu à ses lèvres, et c’était avec une chaste coquetterie qu’elle jetait un regard furtif et complaisant dans la psyché placée devant elle.
Le marquis avait bien quarante ans, mais il avait conservé cette mâle beauté un peu froide, un peu taciturne, sans doute, qui est l’apanage des races du Nord.
De haute taille, jouissant déjà d’une sorte d’embonpoint prématuré, le marquis, dont le teint était ordinairement coloré, devenait, par suite d’une émotion violente, extrêmement pâle.
Il était sujet, disait-on, à ce que les peuples septentrionaux appellent la colère blanche. Habituellement calme, doux, bienveillant, il dissimulait sa jalousie, mais souvent sa pâleur livide trahissait ses fureurs concentrées, et sir Williams l’avait parfaitement apprécié lorsqu’il l’avait jugé capable de tuer sa femme le jour où il la reconnaîtrait coupable, ou la croirait telle.
Cependant, M. Van-Hop était un homme du monde, il savait commander à ses passions, dominer ses instincts, et, par conséquent, laisser sa femme entièrement libre de ses actions. Ainsi, ce jour-là, le marquis n’avait vu aucun inconvénient à laisser aller sa femme à l’Opéra sans lui.
Le marquis était joueur d’échecs passionné ; il avait ce soir-là une très belle partie à son cercle, et il ne voulait point y manquer.
– Ma chère amie, avait-il dit à sa femme, j’irai vous prendre à l’Opéra à onze heures, vers la fin du dernier acte.
Et il assistait en causant à la toilette de sa femme, lorsqu’on annonça :
– Monsieur le major Carden !
– Faites entrer au salon, dit la marquise.
– Non, non, dit vivement son mari, vous êtes habillée, ma chère amie, et vous pouvez recevoir le major ici. C’est un vieil ami, qui peut pénétrer partout.
Les cinquante années du major expliquaient parfaitement cette confiance de M. Van-Hop.
Le major entra.
– Ah ! par exemple, dit le marquis, auquel vint sur-le-champ une idée, vous êtes charmant de nous arriver, major.
Le major baisa la main de la marquise et regarda le mari d’un air interrogateur.
– Mon cher major, dit ce dernier, aimez-vous l’Opéra ?
– Beaucoup, marquis.
– Eh bien, madame vous offre une place dans sa loge.
Et le marquis regarda sa femme.
Un léger sourire vint sur les lèvres de la marquise.
– Major, dit-elle, mon mari est un traître, ou plutôt c’est un mari comme il y en a tant, qui préfère un échiquier à sa femme, et qui, pour concilier ses devoirs et ses passions, met sa femme sous la protection de son ami.
Madame Van-Hop regarda son mari et corrigea par un regard charmant la dure amertume de ce petit reproche.
– Allez, ajouta-t-elle, allez jouer, monsieur, mais n’oubliez pas de venir entendre le quatrième acte ; vous savez bien que nous l’aimons.
Dix minutes après, le major montait dans le grand coupé de la marquise et la conduisait à l’Opéra.
C’était un vendredi, le jour de fashion. La salle était pleine.
La marquise était belle à ravir ce soir-là, et fit sensation en entrant dans sa loge.
Les instructions de sir Williams avaient été suivies à la lettre par Rocambole.
Un peu après que la marquise eut pris place sur le devant de sa loge, la loge à côté s’ouvrit et deux jeunes gens y entrèrent.
Le premier était M. Oscar de Verny, dit Chérubin.
Il s’accouda sur le devant et se pencha à demi, de telle façon que la marquise, dont les jumelles étaient précisément dirigées vers la salle, pût l’apercevoir.
Si madame Van-Hop avait vu tout à coup surgir devant elle un péril certain, imminent, impossible à conjurer, peut-être n’eût-elle pas éprouvé une émotion plus violente que celle qui lui serra le cœur au moment où elle aperçut Chérubin.
Mais elle était femme, et toute femme sait dissimuler les angoisses de son âme sous un masque d’indifférence.
Pas un muscle de son beau visage ne tressaillit, et elle se retourna vers la scène sans la moindre affectation.
Mais elle l’avait vu…
Quant au major, comme il ne pouvait, de sa place, apercevoir Chérubin, il conservait une attitude fort calme, et lorgnait la salle en vieil habitué de l’Opéra qui retrouve tout son monde chaque vendredi soir.
Au moment où le rideau se levait, la loge située vis-à-vis de celle de la marquise, et qui était celle d’un étranger de distinction, fut ouverte à M. le vicomte de Cambolh, qui entra le lorgnon dans l’œil, un charmant sourire aux lèvres.
– Tiens, dit le major se penchant vers la marquise, voilà M. de Cambolh.
– En effet, dit la marquise.
– Je crois l’avoir rencontré chez vous…
– Oui, un sculpteur que je vois beaucoup, et qui veut bien me donner quelques leçons de statuaire, l’a présenté chez moi.
La marquise, dont le cœur battait toujours d’une émotion inconnue, était ravie d’échanger quelques mots avec son cavalier dans le seul but de tromper son anxiété.
– Du reste, reprit le major, M. de Cambolh est un homme de bonnes manières, un gentilhomme de la meilleure roche et du meilleur monde.
– C’est un Suédois, m’a-t-on dit ?
– D’origine. Il est né en France. J’ai longtemps servi avec son père. Sa famille a tenu un rang distingué à la cour de Suède.
– Est-il riche ?
– Non, trente ou quarante mille livres de rente au plus ; mais il fera un beau mariage au premier jour. Il est jeune, beau garçon, spirituel… Mais, s’interrompit le major, comme toute médaille a son revers, je vous avouerai que le vicomte a, en échange de grandes qualités, un caractère irascible et querelleur.
– En vérité ! fit la marquise, qui paraissait écouter le major avec attention, alors qu’en réalité sa pensée était ailleurs.
– A ma connaissance, reprit le major, il s’est battu vingt-cinq ou trente fois. Il est très beau tireur, il apporte sur le terrain un sang-froid terrible et souvent il a tué son adversaire.
– Quelle horreur ! murmura la marquise.
Et elle se tourna de nouveau vers la scène et parut écouter le premier acte avec beaucoup d’attention.
Mais, en réalité, elle cherchait à se rendre compte de ces battements de cœur précipités qui l’assaillaient depuis qu’elle avait entrevu Chérubin.
Cependant elle crut remarquer la lorgnette du vicomte de Cambolh dirigée avec une tenace attention sur la loge voisine de la sienne, c’est-à-dire sur celle de M. Oscar de Verny.
Et alors les paroles du major Carden la firent tressaillir.
Ou le vicomte lorgnait Chérubin d’une façon hostile, et la marquise, à cette pensée, sentait son cœur battre plus précipitamment, ou il y avait une femme dans la loge de M. de Verny, laquelle attirait l’impertinente attention de M. de Cambolh.
Et la marquise, en admettant cette hypothèse, éprouva un malaise étrange.
Le premier acte fini, la toile baissa, le vicomte quitta sa loge.
Madame Van-Hop respira… On eût dit qu’elle venait d’échapper à un danger.
Mais, peu après, elle entendit frapper à la porte de la loge voisine ; cette porte s’ouvrit, et elle recueillit ces paroles échangées à mi-voix :
– Monsieur Oscar de Verny ?
– C’est moi, monsieur.
– Monsieur, voudriez-vous m’accorder une minute d’entretien ?
– Volontiers, monsieur.
– Je suis le vicomte de Cambolh.
– Je le sais, monsieur, j’ai eu l’honneur de vous rencontrer chez la marquise Van-Hop, il y a huit jours.
La marquise tressaillit, et elle se prit à écouter avec une âpre curiosité.
– Monsieur, reprit M. de Cambolh avec une courtoisie parfaite, j’ai passé huit jours à chercher votre nom et votre adresse… Tout à l’heure, on vient de me donner votre nom…
– Je puis vous satisfaire, monsieur, sur le dernier point. J’habite un entresol rue de la Pépinière, 40.
A ces mots, madame Van-Hop, qui écoutait toujours, tandis que le major, placé à l’autre bout de la loge, n’entendait pas ou ne paraissait rien entendre, madame Van-Hop tressaillit encore…
– Mais, dit M. de Verny, je suis étonné, monsieur, vous en conviendrez, de la curiosité qui s’est emparée de vous.
– C’est que, probablement, répondit M. de Cambolh, j’avais un motif de vous rencontrer. Au bal, chez la marquise, j’ignorais votre nom… et je tenais à le savoir.
– Monsieur, répliqua M. de Verny avec une pointe d’ironie, seriez-vous chargé de quelque mission… secrète ?
– Nullement, monsieur. Je m’occupe uniquement de mes propres affaires, et si vous voulez bien me le permettre, je m’expliquerai clairement.
– Voyons, monsieur, je vous écoute.
– Monsieur, reprit le vicomte à mi-voix, on a joué au lansquenet chez le marquis Van-Hop.
– Je m’en souviens, monsieur.
– Le jeu était assez animé, n’est-ce pas ? Il y avait des joueurs heureux.
– Très heureux ! fit Oscar avec une pointe d’ironie dans la voix.
– Moi, par exemple, reprit le vicomte, car j’ai gagné une assez belle somme sur main que j’ai passée.
– Je m’en souviens à merveille.
– Cette main passée m’a valu une petite affaire désagréable. On m’a cherché querelle. Bref, j’ai quitté le bal pour aller me battre.
– Ah ! dit M. de Verny avec un accent que la marquise, toujours attentive, prit pour de la surprise.
– Mais j’avais pris toutes mes précautions d’avance et fait mes conditions. Mon adversaire acceptait mes épées, nous allions les prendre chez moi, et, grâce à la vitesse de mon cheval, j’avait calculé que nous aurions le temps d’aller nous battre dans la plaine de Monceau, puis que le vainqueur pourrait revenir et rentrer au bal sans que tout cela eût pris plus d’une heure.
– Vous teniez donc à danser encore ?
– Non, mais à me retrouver avec certaines personnes à qui des sourires malveillants, quelques paroles peu mesurées avaient échappé au moment où je quittais la table de jeu.
La marquise écoutait toujours, et elle était au supplice.
Evidemment, M. de Cambolh venait provoquer Oscar de Verny.
– Ainsi, continua le vicomte, j’ai cru entendre ces paroles au moment où je me retirais : « On n’a jamais vu jouer de cette façon que les gens qui font du lansquenet un métier. »
– Ah ! vous avez entendu cela ?
– Parfaitement.
– Et vous savez qui a prononcé ces paroles ?
– Oui, monsieur, c’est vous…
– Peut-être !
Et madame Van-Hop devina qu’un sourire plein de hauteur dédaigneuse avait dû accompagner ces deux mots.
– Monsieur, dit le vicomte, après l’affaire, quand je suis revenu au bal, je vous ai vainement cherché : vous étiez parti.
– Je pars toujours de bonne heure.
– Ce soir, heureusement, je vous retrouve à l’Opéra, et j’aime à croire que vous ne me refuserez pas une explication… sur ces paroles malencontreuses qui vous sont échappées.
– Monsieur le vicomte, répondit M. de Verny, j’ai un principe invariable…
– Lequel, monsieur ?
– Celui de ne jamais me repentir de mes actions ou de mes paroles en désavouant le passé.
– Ainsi vous ne rétractez rien ?
– Pas même une syllabe.
– Alors, monsieur, il ne me reste plus qu’à vous demander un dernier renseignement. En quel lieu désirez-vous recevoir mes témoins ?
– Je vous le répète, monsieur, j’habite un entresol rue de la Pépinière, 40.
– C’est que, dit le vicomte, il est déjà tard, et je désirerais en terminer dès demain matin.
– La chose est facile.
– Comment cela ?
– J’ai déjà ici un ami, monsieur que voilà, et j’ai aperçu tout à l’heure dans les couloirs le major Carden.
– Il est dans la loge à côté, dit le vicomte, la loge de madame Van-Hop.
– Ah !
– Ah !
Et, dans cette exclamation, la marquise devina une émotion subite, une inexprimable anxiété.
Elle écouta frémissante, et entendit Chérubin qui continuait ainsi :
– Je puis donner rendez-vous au major au café Cardinal, au coin de la rue Richelieu, vers minuit. Il y trouvera monsieur et vos témoins ; puis, demain à huit heures, nous pourrons nous rencontrer au Bois…
– Je dois vous prévenir d’une chose, dit le vicomte de Cambolh.
– Je vous écoute, monsieur.
– Je n’ai jamais compté faire du duel une plaisanterie ridicule ; je me bats sérieusement, et j’aime à croire que nous ne reviendrons pas tous les deux du Bois.
– Je l’espère aussi, monsieur.
La marquise, dont tout le sang affluait à son cœur, entendit de nouveau un bruit de chaises remuées, et comprit que le vicomte se retirait.
Le major profitait de l’entracte pour lorgner la salle, et paraissait ne rien entendre.
Ce que la jeune femme éprouva pendant ce court laps de temps est impossible à décrire.
Par ce qu’elle venait de souffrir, elle comprenait que l’un de ces deux hommes, qui, le lendemain, se disputeraient leur vie avec acharnement, lui inspirait une vive sympathie. Et cette sympathie avait une source mystérieuse, étrange, qu’elle ne pouvait s’expliquer encore.
Car la marquise était une de ces femmes réellement vertueuses, aux yeux desquels la chaîne du devoir paraît forgée d’anneaux indissolubles, et à qui la pensée qu’un autre amour peut remplacer l’amour légitime qui leur fut inspiré ne saurait venir que longtemps après même que cet amour aura clandestinement germé dans leur cœur, comme poussent les racines d’un jeune arbuste sous les racines d’un arbre grand et fort que l’orage renversera au premier jour.
Pendant un moment, la marquise ne chercha point à se rendre compte de ses douloureuses impressions : elle ne vit, ne comprit qu’une chose, c’est que M. de Verny, ce jeune homme si beau et si triste, allait se battre, et sans doute succomberait dans cette lutte meurtrière.
Alors, comme la femme est toujours douée d’un premier mouvement d’énergie et d’opposition, elle songea tout d’abord à empêcher cette rencontre…
Mais comment ? par quel moyen ?
Et puis, était-ce bien à elle de se mêler de la querelle de deux hommes qu’elle connaissait à peine, qui devaient lui être plus qu’indifférents ?
Et la marquise, dont la pâleur était extrême, se prit à réfléchir que dire un mot, laisser échapper un geste, c’était se compromettre à ses propres yeux, s’avouer à elle-même qu’elle aimait Chérubin.
Avouer au major Carden qu’elle avait écouté la conversation de M. de Verny et du vicomte, n’était-ce pas lui dire que Chérubin ne lui était pas indifférent ? Et le major, un homme qui savait la vie, qui avait étudié le cœur humain et les femmes, le major ne devinerait-il point ses angoisses ?
Pendant les dix minutes qui suivirent le départ du vicomte Cambolh, qui avait reparu dans sa loge, madame Van-Hop souffrit le martyre.
Mais ce fut bien autre chose encore lorsqu’elle entendit vibrer de nouveau cette voix enchanteresse et mélancolique de Chérubin, disant au jeune homme qui se trouvait dans sa loge :
– Mon ami, j’ai un aveu à vous faire et un service à vous demander. J’aime une femme, une femme qui ignore mon amour et ne l’apprendra qu’après ma mort. La vie m’est à charge, et j’accepterai le trépas comme un bienfait.
– Quelle folie ! murmura une voix que la marquise n’avait point entendue encore et qu’elle devina être celle du confident de M. de Verny.
– Aussi, continua Chérubin, j’accepte avec une sorte de joie ce combat que je pressens devoir m’être fatal.
– Oscar, vous êtes fou…
– Non, je suis las de la vie, voilà tout, car j’aime sans espoir… et celle que j’aime ignorera mon amour tant que je vivrai.
– Et si vous mourez ?
– Ah ! dit-il avec tristesse, c’est alors, ami, que votre dévouement ne me fera pas défaut, n’est-ce pas ?
– Que dois-je faire ?
– Demain, avant le combat, je vous remettrai une lettre…
Chérubin s’arrêta… La marquise se sentit défaillir.
– Eh bien, cette lettre ? interrogea l’ami.
– Cette lettre sera renfermée dans deux enveloppes : l’enveloppe extérieure sera blanche, l’enveloppe intérieure seule portera le nom du destinataire. Vous allez me jurer que, si je suis tué, vous porterez cette lettre à la petite poste, déchirerez la première enveloppe en fermant les yeux, et jetterez la lettre dans la boîte sans en regarder l’adresse.
– Je vous le jure, répondit l’ami.
– Vous le devinez, ami, murmura Chérubin, cette lettre est pour elle… Au moins, après ma mort, elle saura combien je l’aimais…
La marquise, à ces dernières paroles, se sentit défaillir. Mais en même temps un espoir lui vint.
Espoir insensé et comme les femmes en peuvent seules concevoir.
Chérubin avait songé au major pour son second témoin ; le major était son ami et en même temps l’ami de M. de Cambolh.
Or, Chérubin l’allait venir trouver sans doute, il lui exposerait sa demande, et le major ne pourrait s’empêcher de confier à la marquise ce que, hélas ! elle savait déjà… Et alors elle serait forte, elle saurait être calme, indifférente, avoir un sourire aux lèvres, et après lui avoir ainsi prouvé qu’elle ne s’intéressait pas plus à l’un qu’à l’autre des deux adversaires, elle lui ferait comprendre qu’il serait de son devoir, de son honneur même, à lui vieux soldat et arbitre en bravoure, d’arranger une affaire sans gravité aucune, et qui avait pris naissance dans son salon, à elle, marquise Van-Hop.
Et comme la marquise se promettait déjà de parler très haut en son propre nom, de faire valoir ses craintes de tout scandale, on frappa discrètement à la porte de sa loge…
Et la femme, déjà forte, eut un dernier moment de faiblesse, elle tressaillit et frissonna.
Car elle crut que c’était Chérubin.
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L’attente de la marquise fut trompée. Ce ne fut point Chérubin qu’elle vit apparaître.
Chérubin n’avait point quitté sa loge. Il s’était contenté d’écrire un billet au major en arrachant une feuille de son carnet, et il avait confié son message à une ouvreuse.
La marquise, toujours fort pâle, tourna lentement la tête lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir.
Elle frémissait d’anxiété, croyant voir Chérubin ; elle respira en voyant entrer l’ouvreuse.
Mais elle devina sur-le-champ que c’était lui qui avait écrit le billet.
– Monsieur le major Carden ? demanda la femme.
– C’est moi, répondit le Suédois en prenant le billet.
Puis il dit à madame Van-Hop :
– Vous permettez, marquise ?
– Faites, balbutia-t-elle, s’efforçant de sourire.
Le major ouvrit le billet, le lut avec un grand calme, le froissa et le mit dans sa poche.
Puis il dit à l’ouvreuse :
– Dites au monsieur qui vous a remis ce billet que je serai exact à son rendez-vous.
L’ouvreuse sortit.
Madame Van-Hop avait pris une attitude indifférente et dissimulait l’horrible émotion qu’elle éprouvait sous son plus calme sourire.
– Ah ! major, dit-elle d’un ton léger et un peu railleur, je vous y prends.
Et elle le menaçait de son doigt rose.
– A quoi, marquise ?
– Vous osez recevoir des poulets en plein Opéra, dans ma loge, en ma présence ?
– Ce n’est point un poulet, marquise.
– Oh ! fit-elle, espérant que le major lui avouerait ce qu’elle savait si bien déjà, je vous connais… Mon mari m’a fait des confidences…
– Hélas ! madame, il n’en est rien. Voyez plutôt mes cheveux gris.
Et il ajouta d’un ton confidentiel :
– Je suis, ce soir, d’un souper de garçons…
– Ah ! fit la marquise avec un accent impossible à noter ; car elle comprit sur-le-champ que le major serait discret et ne lui dirait rien de la rencontre du lendemain.
– On m’attend à minuit à la Maison-d’Or, acheva le major.
Madame Van-Hop crut qu’elle allait mourir. Elle ne saurait rien… ou plutôt elle ne devrait pas savoir… et, par conséquent, elle ne pourrait donner un conseil… plaider la cause de l’humanité… demander en son propre nom, et pour le respect dû à sa maison, que cette malheureuse affaire s’arrangeât…
C’était un supplice de damné.
Pendant une heure encore, la marquise espéra que le major finirait par se départir de son mutisme, et elle eut l’atroce courage de caqueter avec lui, de lui sourire, d’effleurer mille sujets de conversation touchant au duel de près ou de loin.
Le major ne parut pas comprendre.
Elle alla jusqu’à lui dire :
– Voilà M. de Cambolh revenu dans sa loge… Où donc était-il allé ?
– Au foyer, sans doute.
– Vraiment ! poursuivit-elle, ce charmant jeune homme est querelleur ?
– Hélas ! oui…
Elle espéra qu’il se laisserait aller à lui dire que, précisément, le vicomte venait encore de se faire une querelle… que lui, major, serait témoin dans cette affaire.
Mais le major fut impassible.
Alors madame Van-Hop sentit qu’elle perdait la tête, et un moment elle eut la pensée de tout avouer au major, et de lui dire qu’elle avait entendu la conversation du vicomte et de M. de Verny.
Mais comme elle hésitait encore et soutenait une dernière lutte avec sa dignité de femme, un homme entra dans sa loge.
Il n’était plus temps ; cet homme, c’était le marquis.
M. Van-Hop était radieux.
Lui, ordinairement froid, un peu triste, sobre de paroles, était souriant et gai…
Il avait gagné la partie d’échecs !
Et comme si, à l’heure où un vague danger menace un mari, un voile descendait sur ses yeux, le marquis, habituellement jaloux et défiant, ne s’aperçut point de l’extrême pâleur et de l’agitation nerveuse de sa femme, qui lui répondait par monosyllabes et avec une sorte d’impatience.
Le marquis écouta le quatrième acte avec ce recueillement profond des vrais dilettantes, et la marquise ne vit et n’entendit qu’une chose…
Ou plutôt, horrible vision ! elle crut voir et entendre deux lames d’épée se croisant et s’entrechoquant.
– Major, dit la marquise avec une voix altérée, tandis que le quatrième acte finissait, n’oubliez pas votre rendez-vous…
– Ah ! dit M. Van-Hop en regardant le major avec un sourire, vous avez un rendez-vous, heureux coquin ?
– Oh ! un souper de garçons…
– Sans femmes ? demanda tout bas le marquis.
– Sans femmes, parole d’honneur !
– Eh bien, allez, dit la marquise.
– J’ai le temps, madame, on se met à table à minuit.
– Bah ! fit-elle avec un sourire contraint, je vous dégage de vos devoirs de chevalier… n’ai-je point mon mari !
Et elle regarda cet homme qu’elle aimait depuis quinze ans, à qui l’unissait une chaîne indissoluble, dont l’amour devait lui servir d’égide.
On eût dit que ce pauvre cœur troublé cherchait à se sentir à lui-même.
Le major se leva et prit congé.
– Ah ! dit-elle en le voyant partir, un mot, mon ami, un seul.
– Je vous écoute, madame.
– Votre souper réunit-il beaucoup de jeunes gens ?
– Quelques-uns.
– Le vicomte en est-il ? Ce vicomte… de… Comment le nommez-vous ? J’oublie toujours ce nom…
Et la sublime femme avait le courage de mentir en demandant un nom qui flamboyait déjà dans sa mémoire, comme le mane, thecel, pharès, sur les murs de la salle où le roi Balthazar donnait son festin.
– Le vicomte de Cambolh, dit le major.
– Ce querelleur…
– Précisément.
– Eh bien, faites-moi une promesse.
– Volontiers.
– Si le vicomte cherche querelle à quelqu’un… C’est si affreux, ce vilain… duel !…
Elle prononçait ces mots avec une indicible émotion, et cependant le marquis ne devina rien.
– S’il cherche querelle à quelqu’un, continua-t-elle, tâchez de vous interposer… n’est-ce pas ?
Et elle avait une voix suppliante qui eût suffi à trahir le secret de son cœur.
Le major se reprit à sourire.
– Soyez tranquille, madame, dit-il ; les soupers de garçons dont je suis se passent tranquillement.
Et s’il s’en alla, laissant la marquise en proie à d’horribles alternatives de terreur et d’espoir.
M. Van-Hop reconduisit sa femme. Ce ne fut qu’à l’hôtel qu’il remarqua sa pâleur et son agitation.
– Qu’avez-vous, ma chère âme ? lui demanda-t-il.
– Rien… un peu de migraine… voilà tout.
– Je vais me retirer, en ce cas, dit-il.
Et il lui baisa la main et rentra dans son appartement.
La marquise renvoya ses femmes, et prétendit qu’elle se déshabillerait elle-même.
La pauvre femme avait besoin de solitude et de silence.
Pour la première fois, depuis huit jours, la marquise avait jeté un regard clair, investigateur au fond de son âme, et elle détournait sa tête épouvantée.
Sa vie calme, chaste et pure, ne se prenait-elle pas tout à coup à subir l’influence néfaste d’un élément nouveau, étranger, jeté brusquement dans sa vie ?
Longtemps courbée sous cette pensée désolante, cherchant à se réfugier, avec l’opiniâtre volonté de ceux qui se noient et ne veulent pas mourir, dans ses pieux souvenirs de jeunesse et d’amour, se cramponnant à l’image, hier adorée, de son mari, et qui, naguère, emplissait et absorbait son cœur tout entier, la marquise demeura plusieurs heures la tête dans ses mains, frissonnante, éperdue, et croyant toujours entendre ce cliquetis d’épées, qui bourdonnait par avance dans sa tête affolée.
De sa chambre à coucher on gagnait une terrasse qui communiquait au jardin par une dizaine de marches s’échappant des deux côtés d’un large perron.
La marquise y descendit.
Elle avait besoin d’air, elle étouffait… Elle se promena longtemps d’un pas inégal, saccadé, la mort au cœur, le cerveau en proie aux premiers symptômes de la folie.
Car ce n’était point seulement le danger terrible qu’allait courir cet homme, vers lequel une force mystérieuse, inconnue, l’attirait, qui la bouleversait ainsi.
Elle était encore en proie aux angoisses de la femme jusque-là pure comme un lis, habituée à porter la tête haute, et qui voit tout à coup un abîme s’entrouvrir sous ses pieds…
Elle l’avait pressenti, deviné, compris aux terreurs folles de son âme… elle aimait M. de Verny, cet homme que le quartier Bréda avait surnommé Chérubin, dans le cœur de qui, la naïve et la sainte, elle croyait avoir allumé une de ces passions terribles qui font prendre la vie en dégoût…
Et cet homme, sans doute, irait au combat, résigné à mourir ; il se ferait tuer, ne pouvant vivre pour elle.
En songeant à cette affreuse alternative, la marquise oubliait tout pour ne songer qu’à lui.
Mais que pouvait-elle ?
Quitterait-elle furtivement son hôtel, pour courir chez le major Carden tout lui avouer ?
Non…
Irait-elle même, au milieu de la nuit, comme une femme perdue, comme une coureuse de rues, chez cet homme qu’elle connaissait à peine, et que cependant elle aimait déjà, pour lui dire : « Je vous défends de vous battre ?… »
C’était impossible, elle n’y songea même pas.
Elle rentra dans sa chambre, s’agenouilla devant un christ d’ivoire appendu au chevet de son lit, et elle se contenta de prier pour celui que le destin était venu placer sur l’honnête chemin de sa vie.
Elle pria longtemps.
Le jour vint.
Un jour sombre et triste, une de ces matinées d’hiver qui semblent ne peser sur Paris qu’à ces heures solennelles et lugubres où les employés de l’octroi voient sortir de la grande ville deux voitures qui se suivent et conduisent au bois de Boulogne deux hommes qui vont jouer leur vie sur le muet échiquier du destin.
Alors, à partir de ce moment et comme huit heures sonnaient à la pendule de son boudoir, la femme, résignée et calmée par la prière, redevint la proie de mortelles angoisses.
Une horrible illusion s’empara d’elle.
La tête dans les mains, les yeux fermés, il lui sembla qu’elle assistait au combat, qu’elle voyait les deux adversaires dépouillés de leurs habits, la chemise au vent, gorge nue, mettre l’épée à la main et croiser, en même temps, le fer et le regard.
Et, chose étrange ! puissance merveilleuse de l’imagination, elle les voyait réellement, elle assistait au combat dans tous ses poignants détails, elle entendait le froissement du fer battant le fer, puis tout à coup l’un des deux champions rompait brusquement, jetait un cri et tombait mortellement atteint. Et celui-là, c’était lui !
Ce mirage de la pensée, qu’on nous passe le mot, avait été si complet, que la marquise avait cru voir et entendre, et que, du fond de sa chambre, rêvant tout éveillée, elle avait entendu le cri du blessé résonner au fond de son cœur…
Et elle s’affaissa sur elle-même, évanouie, brisée, sans avoir eu la force d’appeler du secours.
Madame Van-Hop se couchait fort tard d’ordinaire ; elle se levait, par conséquent, vers onze heures ou midi, et, habituellement, ses femmes de chambre ne pénétraient chez elle qu’à son coup de sonnette.
Ce ne fut donc que vers onze heures que, revenant à elle, la pauvre femme se retrouva étendue de son long sur le parquet et dans un isolement absolu…
Elle avait entendu la cloche de l’hôtel qui prévenait de l’arrivée d’un étranger, et ce bruit l’avait tirée de sa léthargie.
Aussi, se lever, passer la main sur son front, se souvenir, fut pour elle l’histoire d’une seconde.
Elle courut à la croisée de son boudoir, qui donnait sur la cour, et regarda.
N’était-ce point cette lettre fatale qu’elle redoutait… que l’ami inconnu devait mettre à la poste pour la femme aimée ?
Et comme elle se penchait en dehors, avide et frémissante, elle aperçut le chapeau ciré et l’habit à parements écarlates du facteur.
Semblable à la femme de Loth, changée subitement en statue de sel, la marquise demeura immobile, pétrifiée, sans voix, sans haleine…
Quelques minutes passèrent, et ces minutes eurent pour elle la durée de plusieurs siècles…
Enfin, la porte s’ouvrit, un laquais entra, remit la lettre apportée par le facteur.
Et la marquise ouvrit cette lettre, employant à cette action son reste de force et de courage.
O bonheur !
Cette lettre n’était pas de lui…
C’était une écriture de femme, l’écriture de madame Malassis.
Et la marquise respira, elle se sentit revenir à la vie, et ses yeux évanouis par les larmes parcoururent avidement cette lettre, comme si, tant il y a de folles pensées dans une tête en proie au mal d’amour, comme si la veuve, qui habitait comme lui le n° 40 de la rue de la Pépinière, allait lui apprendre l’issue de ce combat qui avait dû avoir lieu le matin.
Madame Malassis disait :
« Chère marquise.
« Voici huit grands jours que je ne vous ai pas vue, et je vous appelle comme une âme sœur de mon âme. J’ai eu des ennuis, de vrais chagrins, j’ai besoin de vous ouvrir un peu mon cœur.
« Venez, je vous en prie, car je me suis juré de ne point sortir aujourd’hui.
« Je vous dirai pourquoi.
« Veuve Malassis. »
Cette lettre n’était-elle point pour la marquise comme un prétexte que la Providence indulgente venait lui fournir de savoir l’issue heureuse ou funeste de la rencontre du matin ?
La marquise jeta un cri de joie, et à demi folle de terreur et d’espoir, elle oublia qu’elle était encore en robe de soirée, s’enveloppa dans un grand châle, demanda son coupé et descendit précipitamment.
Le marquis était sorti à cheval le matin, pour une promenade au bois de Boulogne.
– Rue de la Pépinière, 40, dit la marquise au valet de pied en se jetant dans la voiture.
Peu après, la marquise s’arrêtait à la porte de cette maison dont le pavillon du fond était occupé par madame Malassis.
Jamais, en allant voir la veuve, ce qui, du reste, arrivait fort rarement, la marquise n’avait examiné ni l’entrée de la maison, ni l’escalier, ni le concierge.
Elle passait toujours rapidement, traversait le jardin et gagnait le pavillon.
Eh bien, cette fois, elle jeta sur tout cela un regard pénétrant, inquisiteur, qui sembla vouloir interroger les murs et les visages, et leur demander leur secret.
Etait-il revenu sain et sauf ?
L’avait-on rapporté mort ou blessé ?
Hélas ! concierge impassible, corridor à peu près désert, maison silencieuse, escalier muet, gardèrent leur secret.
La marquise arriva chez madame Malassis et fut introduite par Venture, ce valet-intendant, au visage repoussant et dur, qui, depuis quelques jours, semblait avoir pris un ascendant mystérieux sur sa nouvelle maîtresse.
Venture, en grande livrée d’apparat, conduisit la marquise au premier étage du pavillon.
La veuve de trente-six ans, la belle madame Malassis, protégée par un demi-jour habilement ménagé par d’épais rideaux, était assise au coin de son feu, pelotonnée au fond d’une moelleuse bergère, dans l’attitude pleine de langueur d’une femme qui a la migraine et des vapeurs.
– Ah ! chère, dit-elle en voyant entrer la marquise, vous êtes bonne et charmante.
Et elle se leva avec une nuance d’infériorité respectueuse et courut à la marquise.
– Mon Dieu ! dit-elle en la regardant, souffririez-vous aussi vous ?… Vos yeux sont abattus… vous êtes pâle… Qu’avez-vous au nom du ciel ?
– Rien, rien, murmura la marquise… J’ai mal dormi… voilà tout.
– Je vous en offre autant, chère belle, soupira la veuve… Ah ! si vous saviez…
La marquise eut un affreux tressaillement ; mais cependant elle eut le courage de ne point interroger.
– Figurez-vous, reprit madame Malassis en entraînant la jeune femme et en la faisant asseoir auprès d’elle sur la bergère, figurez-vous que j’ai tant d’ennuis et de chagrins depuis quelques jours, que je ne dors plus. La nuit dernière, j’ai entendu sonner cinq heures avant d’avoir fermé l’œil… Enfin, je m’étais assoupie depuis quelques heures, lorsque des cris, du bruit, des pas résonnant dans le jardin…
La marquise fut prise d’un tremblement nerveux… et elle attacha sur son interlocutrice un regard effaré…
– Ah ! l’affreux événement, reprit la veuve… C’est épouvantable !…
– Mon Dieu ! balbutia la marquise d’une voix affolée et qui aurait dû étonner la veuve au dernier point, qu’est-il donc arrivé ?
– Un horrible malheur ! répondit madame Malassis, un pauvre jeune homme qui habitait cette maison…
– Eh bien… achevez… demanda la marquise d’une voix mourante.
– Il s’est battu ce matin en duel… au bois de Boulogne… On l’a rapporté presque mort.
La marquise jeta un cri et tomba à la renverse sur le parquet.
Le secret de son cœur venait de lui échapper ; désormais elle avait une confidente.
Madame Malassis courut à une sonnette et l’agita.
Au bruit, la porte s’ouvrit, Venture apparut.
– Ah ! ah ! dit-il en échangeant un regard d’intelligence avec la veuve, je crois que nous tenons la petite dame…
Madame Malassis était-elle donc déjà la complice et l’instrument passif de la redoutable association des Valets-de-Cœur, et l’infernal génie de sir Williams allait-il donc triompher encore ?
C’est ce que nous allons vous dire.
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Le vice a d’impénétrables mystères.
Ceux qui ont une fois mis les pieds sur cette pente irrésistible descendent toujours, quoi qu’ils fassent pour remonter.
La femme qui a abandonné une fois l’austère chemin du devoir, cette voie ardue où il est besoin de marcher d’un pied ferme, parvient quelquefois à y rentrer, mais la moindre pierre d’achoppement, le moindre obstacle suffit pour la faire retomber au plus profond du précipice.
Ces quelques réflexions nous étaient nécessaires pour expliquer l’étrange conduite de madame Malassis, et on nous permettra d’esquisser en quelques lignes la biographie de cette femme.
Madame Malassis était, à quinze ans, première demoiselle dans une importante maison de modes de la rue de la Paix.
A seize ans, elle abandonna brusquement cette position pour suivre un vieux débauché veuf, riche, sans enfant, qui remplaça son châle de tartan par un cachemire, et les fleurs de sa coiffure par des branches de corail.
De dix-huit à vingt-trois ans, l’existence de la jeune femme fut livrée à tous les hasards de la vie des pécheresses.
Un adorateur splendide la trouva, un soir, aux prises avec la nécessité la plus âpre, et, prévoyant sans doute que la folle créature ne songerait jamais à l’avenir si l’on n’y songeait pour elle, il lui acheta un fonds de parfumerie sur le boulevard des Italiens.
Là, madame Malassis, qui, par hasard, avait de l’ordre, prit sa situation au sérieux et acquit bientôt cette âpreté au gain, cette économie sévère et bien entendue qui mène les commerçants à la fortune.
Un ancien commis voyageur, un homme qui touchait à la cinquantaine, ne s’effaroucha point du passé un peu leste de la parfumeuse, lui offrit sa main et fut agréé. Comme César Birotteau, le héros immortel de M. de Balzac, M. Malassis était prédestiné aux grandeurs humaines.
Sept ou huit ans lui suffirent pour amasser deux cent mille francs. Il devint adjoint au maire de son arrondissement, membre d’une foule d’institutions philanthropiques, et il produisit dans le monde officiel d’abord, puis dans celui de la finance, et presque dans le faubourg Saint-Honoré, la petite modiste de chez Fanny, l’ancienne femme galante à demi réhabilitée par le mariage. Quand M. Malassis mourut, – et il mourut d’une indigestion à la suite d’un copieux souper fait au Rocher-de-Cancale, – sa femme avait été adoptée par le monde, qui ignorait toute une partie de ses antécédents.
Mais, nous l’avons dit, le vice ne pardonne point… Madame Malassis avait habilement dissimulé ses instincts pervers, et cependant, M. Malassis avait été, disait-on tout bas, bien souvent trahi.
Son mari mort, la veuve rencontra le vieux duc de Château-Mailly.
Elle avait alors trente-cinq ans, l’âge de l’ambition. Elle entrevit un avenir superbe, elle rêva de couvrir et d’éclipser à jamais les fanges de son passé par les perles éclatantes d’une couronne ducale. Pendant deux années, la vieille courtisane prit au sérieux son rôle de femme austère ; elle fut dame patronnesse, elle vit le meilleur monde, se lia intimement avec la marquise Van-Hop, et sut inspirer au vieux duc une irrésistible passion…
On eût pu croire qu’elle avait à jamais reconquis et gravi les sommets ardus de la vertu…
Illusion !
Le jour où elle rencontra ce petit jeune homme au lorgnon d’écaille, aux cheveux bouclés, au minois vulgaire et séduisant, à l’aplomb des fils de famille qui passent, gantés de jaune serin, leur vie sur le boulevard des Italiens, madame Malassis sentit le passé la reprendre dans ses mains crochues et puissantes, et l’abîme se rouvrir sous ses pieds.
Elle était née courtisane, elle devait l’être jusqu’au jour où l’aveugle duc de Château-Mailly la conduirait à l’autel.
La veuve avait trente-six ans, l’âge des passions volcaniques chez la femme ; elle commençait à paraître son âge, on le chuchotait dans le monde à ses oreilles. Le vieux duc ne s’en apercevait point.
Mais le duc était septuagénaire.
Et peut-être que la voix mystérieuse du cœur s’éveillait enfin chez cette femme, dont la vie n’avait été qu’un long calcul.
Elle avait trouvé sur la route, une nuit, un jeune homme de vingt ans, lancé comme une bombe par l’invisible main de sir Williams ; ce jeune homme lui avait parlé le vulgaire et chaleureux langage de la passion, et la femme, qui tant de fois avait cédé, avait été vaincue encore.
Pendant quelques heures, cet esprit fort, calculateur, ce chiffre devenu femme, avait tout oublié… On lui avait parlé d’amour, à elle qui n’entendait plus ce langage sortit de deux lèvres jeunes et fraîches, et elle avait écouté.
Mais la folie a ses heures, rien de plus !
Madame Malassis voulait bien aimer encore, mais elle voulait aussi épouser le duc.
Aussi, à partir de ce jour, divisa-t-elle habilement son temps.
Rentrée chez elle bien avant la nuit, toujours prête à y recevoir M. de Château-Mailly si un caprice jaloux venait à l’y conduire, elle sortait chaque jour, vers deux heures. Où allait-elle ?
En femme prudente, madame Malassis n’avait pas cru devoir mettre sa femme de chambre ni aucun de ses gens dans le secret de son nouvel amour…
Elle sortait de chez elle en voiture, dans un fiacre la plupart du temps, remontait la rue de la Pépinière, prenait la rue Saint-Lazare, qu’elle suivait dans toute sa longueur, entrait dans l’église Notre-Dame-de-Lorette par la grande porte, y séjournait environ dix minutes, et sortait par la rue Fléchier.
Là se perdaient les traces de madame Malassis. Allait-elle soulager une infortune ? Allait-elle à quelque mystérieux rendez-vous ?
Elle entrait dans une maison de la rue Fléchier, passait comme une ombre devant la loge du portier, montait lestement un escalier, son voile baissé… Une porte s’ouvrait et se refermait… c’était tout…
Quelquefois, une heure et même deux s’écoulaient avant qu’elle ressortît. La veuve traversait de nouveau l’église, regagnait son fiacre et rentrait furtivement rue de la Pépinière.
Il y avait huit jours que cela durait, lorsqu’un soir, vers trois heures, au moment où, redescendant de la rue Fléchier, elle s’apprêtait à retraverser la rue, madame Malassis s’arrêta et recula tout à coup, comme si elle avait vu se dresser devant elle un reptile armé d’un triple dard.
Venture se promenait de long en large sur le trottoir, les mains dans ses poches, un charmant sourire aux lèvres, sifflotant un petit air grivois.
Espérant encore n’être point reconnue, la veuve allait passer outre…
Mais Venture se plaça résolument devant elle, et lui dit :
– Bonjour, madame.
Il donna à ce dernier mot cette inflexion respectueuse et particulière aux domestiques parlant à leur maîtresse.
Et comme madame Malassis demeurait stupéfaite et toute bouleversée, il répéta :
– Bonjour, madame.
Toute troublée encore, mais prête à reconquérir son sang-froid, la veuve prit un air sévère et le regardant fixement.
– Que faites-vous ici, maître Venture ? dit-elle.
– Je me promène, madame.
– Je ne vous ai point pris à mon service pour cela.
Le laquais baissa la tête, balbutia quelques mots d’excuse et se tut.
– Cherchez-moi une voiture, dit-elle, et payez-la. Je viens de vider ma bourse chez de pauvres gens qui meurent de faim.
Venture ne se le fit pas répéter ; il se hâta d’obéir, et madame Malassis rentra chez elle en se disant :
– Voilà un homme que je vais me hâter de congédier.
Le soir, en effet, après son dîner, elle sonna, et Venture parut.
La veuve était dans sa chambre à coucher, au coin du feu, toute seule.
Venture salua et se tint debout, sa casquette galonnée à la main.
– Que faisiez-vous ce matin, rue Fléchier ? lui dit-elle d’un ton sec.
– J’attendais madame.
– Vous m’attendiez !… fit-elle en tressaillant.
– J’avais suivi madame depuis la maison…
Un éclair de colère brilla dans les yeux de madame Malassis.
– Et de quel droit ? demanda-t-elle d’une voix irritée.
– J’espionnais madame, répondit-il avec un calme plein de cynisme.
Les lèvres de la veuve blanchirent. Une telle insolence dépassait toutes les bornes.
– Maître Venture, dit madame Malassis, je crois que je vais être obligée de vous faire admettre à Charenton ; car, Dieu me pardonne ! vous devenez fou.
Venture ne répondit point.
Seulement, il remit impudemment sa casquette sur sa tête et s’assit sans façon dans un fauteuil roulé près du feu, vis-à-vis de celui de la veuve.
– Si madame voulait bien causer une minute avec moi, dit-il, elle verrait bien que non seulement je ne suis pas fou, mais que, bien plus, elle a peut-être besoin de moi.
Le regard tranquille, le ton assuré et plein d’arrogance de cet homme, qui, le matin même, était le plus respectueux des valets, bouleversèrent si complètement la veuve, qu’elle s’imagina faire un mauvais rêve.
Cependant, il y avait dans le geste, dans l’attitude, dans le regard de cet homme, une sorte de fascination qui imposa si fort à madame Malassis, qu’elle n’eut ni la force de le chasser d’un signe impérieux de la main, ni de courir à un cordon de sonnette pour appeler sa femme de chambre.
Venture s’assit donc en face d’elle et lui dit :
– Il ne faut jamais se fâcher, madame, avant d’avoir entendu les gens. C’est toujours une chose pénible de casser les vitres sans profit, et la chose devient même parfois dangereuse…
La veuve, stupéfaite, l’écoutait.
– Madame, reprit Venture, veuillez oublier un moment que je porte la livrée et suis à votre service, et écoutez-moi comme on écoute un ami.
Elle fit un geste de répulsion, presque de dégoût.
Il eut un hideux sourire et continua :
– Jouons cartes sur table, madame. Vous allez épouser sous trois semaines, M. le duc de Château-Mailly, un homme fort riche et portant un des plus vieux noms de la noblesse du royaume ; mais il faut si peu de chose pour rompre un mariage ! Quelquefois trois semaines peuvent avoir la durée d’un siècle. Ainsi, par exemple, supposons que M. le duc se soit trouvé comme moi, ce soir, sur le trottoir de la rue Fléchier…
Madame Malassis frissonna et regarda Venture d’un air effaré.
– Ne croyez-vous pas, continua effrontément le laquais, que M. le duc demanderait à réfléchir avant de vous épouser, s’il savait que vous allez chaque jour rue Fléchier, n° 4, que vous montez au premier et sonnez à la porte à droite de l’escalier ? Dispensez-moi de vous dire le reste…
Et Venture regarda insolemment la veuve.
Madame Malassis attacha sur lui des yeux pleins de courroux et de haine.
– Vous êtes un misérable ! dit-elle, et je devine ce que vous voulez…
Alors elle se leva et alla ouvrir le tiroir d’un petit meuble de Boule, dont elle retira un portefeuille.
– Combien vous faut-il ? demanda-t-elle avec dédain.
Venture haussa les épaules.
– Vous allez trop vite en besogne, madame, dit-il ; avant d’acheter, il faut savoir ce qu’on achète. Avant de me demander ce que je veux obtenir pour prix de mon silence, apprenez au moins dans quelle mesure je peux vous desservir, si bon me semble… Chère madame, reprit-il, vous êtes ce qu’on nomme une femme prudente ; c’est-à-dire que vous n’écrivez jamais, et, par conséquent, vous pourriez nier devant le duc, lui affirmer que je mens, que vous ne connaissez point M. Arthur, qu’enfin vous ignorez tout ce que je veux dire.
– Je l’ignore en effet, dit madame Malassis, qui retrouva une sorte d’aplomb et d’indulgence au plus fort de cette situation désespérée.
– Soit, ricana le laquais. Seulement, vous ne me ferez pas l’injure de croire, madame, que je mets mon vin en bouteilles avant sa fermentation, c’est-à-dire que je m’embarque dans une affaire sans avoir pris mes précautions.
– Après ? dit-elle froidement.
– Le duc est amoureux, par conséquent il est aveugle. A la rigueur, il pourrait vous croire innocente et victime d’un odieux laquais, si je ne lui apportais que des indices. Heureusement, j’ai un dossier…
A ce mot de dossier, madame Malassis eut le frisson.
– Madame, reprit Venture, vous n’avez pas toujours eu trente-six ans ; vous avez été jeune, inconsidérée, légère… Vous avez écrit… et beaucoup, et à bien des gens…
Et comme elle le regardait avec terreur, cet homme, qui lui parut être un démon vomi par l’enfer, se prit à lui raconter froidement, année par année, et presque jour par jour, son existence à elle madame Malassis, depuis l’heure où elle était sortie de la maison de modes de la rue de la Paix, jusqu’à celui où elle l’écoutait, l’angoisse au cœur et la sueur au front.
Un avocat général fulminant un réquisitoire contre un criminel, et fouillant sa vie passée jusque dans ses replis les plus obscurs, eût été moins instruit, peut-être, que ne se montra Venture, en racontant sa propre vie à madame Malassis.
Il n’oublia aucun détail, aucune intrigue, corroborant chaque fait d’un nom, d’une date, d’un numéro de rue, relatant chaque lettre tombée, on ne pouvait deviner comment, entre ses mains.
C’était à épouvanter le plus hardi des forçats. Pendant quelques minutes, madame Malassis l’écouta en silence et comme atterrée.
– Vous voyez bien, madame, dit Venture, que je puis bien des choses, et que de moi seul dépend votre mariage avec M. le duc de Château-Mailly.
Elle courba la tête, et deux larmes jaillirent de ses yeux.
– Combien vous faut-il ? murmura-t-elle enfin.
– Ah ! dit-il en souriant, vous n’êtes pas assez riche.
– Je le deviendrai.
– Non, je ne veux pas d’argent.
Et cet homme, que tout à l’heure elle voulait chasser, la dominait alors complètement, arrêta sur elle un regard calme, assuré, dominateur, et reprit :
– Madame, vous auriez tort de croire que vous êtes simplement en mon pouvoir. Je suis tout et ne suis rien à la fois. Vous êtes au pouvoir d’une association immense, puissante, et dont je ne suis que l’humble mandataire.
Et comme elle continuait à le regarder avec terreur :
– Ce n’est pas au prix de quelques chiffons de mille francs que l’association mystérieuse que je représente vous vendra jamais la couronne ducale de Château-Mailly, c’est au prix de vous-même, de votre dévouement, de votre liberté… Voyez, réfléchissez…
Et Venture se leva ; puis il reprit l’attitude humble, respectueuse, servile, d’un domestique prêt à exécuter les ordres de sa maîtresse.
– Quand madame aura réfléchi, dit-il, elle sonnera. Je dois lui dire qu’elle n’a qu’à choisir : ou voir, ce soir même le dossier dont j’ai eu l’honneur de lui parler dans les mains de M. le duc de Château-Mailly, et se résigner, par conséquent, à la rupture de son mariage… ou entrer franchement, résolument les yeux fermés, dans une association qui, après tout, ne désire que son bonheur, en échange de quelques légers services.
Et Venture sortit.
Pendant une heure, madame Malassis demeura courbée sous le poids de ses iniquités passées, se demandant comment un infernal génie avait pu reconstituer ainsi toute sa vie pour s’en faire une arme terrible ; puis elle chercha à deviner ce qu’on attendait, ce qu’on pouvait attendre d’elle…
Et puis, nous l’avons dit déjà, comme elle touchait à l’âge de l’ambition, à cet âge mûr où certaines femmes deviennent impitoyables et se résolvent à fouler le monde sous leurs pieds, si ce peut être une action utile à leur égoïsme, elle sonna et dit à Venture, qui se représenta :
– Parlez… Je suis prête à vous écouter… à vous… obéir…
Et la femme altière baissa la tête et s’humilia devant ce laquais.
Que se passa-t-il alors entre elle et lui ? Nul ne le sait.
Mais, dès le lendemain, le sourire était revenu aux lèvres de la belle veuve, son regard était calme ; elle était sûre, désormais, d’épouser le duc de Château-Mailly, et Venture était redevenu le plus respectueux des intendants.
Chaque jour, madame Malassis sortait comme à l’ordinaire et s’en allait rue Fléchier.
Quelquefois même, son intendant portait à M. Arthur un petit billet ambré, écrit de la belle main de sa maîtresse.
Les choses en étaient là lorsque la marquise Van-Hop, sur une traîtresse indication de madame Malassis, était accourue chez elle, y avait appris vaguement que M. de Verny avait été gravement blessé le matin, et s’était évanouie sous le coup de cette foudroyante nouvelle.
La marquise évanouie, la veuve sonna ; Venture accourut et aida sa maîtresse à porter madame Van-Hop sur un sofa.
Alors madame Malassis lui fit respirer des sels, lui prodigua mille soins, et, au moment où elle rouvrait les yeux, elle congédia Venture, qui s’esquiva sans bruit.
– Ah ! murmura la marquise en promenant autour d’elle un regard étonné, que s’est-il passé, mon Dieu ?
– Rien, chère amie, absolument rien, répondit madame Malassis. Vous vous êtes trouvée mal… une syncope, voilà tout.
Et comme la marquise, horriblement pâle, se souvenait et se sentait étreindre par une angoisse indicible, madame Malassis se hâta d’ajouter :
– Rassurez-vous, du reste, dit-elle, rassurez-vous, ma bonne, ma chère marquise, sa blessure n’est point mortelle… on le sauvera.
Madame Van-Hop jeta un cri… un cri de joie imprudente et folle.
Et puis, tout à coup, elle s’aperçut qu’elle avait livré son secret ; elle devina que déjà une autre âme que la sienne avait deviné les tortures inouïes de son âme ; et la pure et chaste femme, l’innocente victime des trahisons du hasard et de l’infernale malice des hommes, se prit à rougir et à balbutier.
Elle courba le front comme un criminel qui fait l’aveu de son forfait, et, dans un premier élan de douleur, elle murmura :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis perdue !
Mais alors aussi madame Malassis, qui sans doute avait prévu ce désespoir, cette honte anticipée de la femme vertueuse qui croit être déjà coupable ; madame Malassis, qui avait étudié consciencieusement ce rôle, s’agenouilla devant elle, prit ses deux mains dans les siennes, la regarda avec une indicible expression d’indulgence et de dévouement, disant :
– Je n’étais que votre amie, voulez-vous que je sois votre sœur ?
La marquise ne répondit pas, mais elle pressa convulsivement les mains de la veuve, et, dans cette étreinte, celle-ci devina que la créole altière, la femme sans reproche et qui pouvait marcher le front levé, avait désormais le cœur troublé. Le gouffre s’était entrouvert.
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L’histoire que nous racontons est multiple.
Elle renferme un grand nombre de personnages et se compose d’événements si divers, que nous sommes obligés de quitter tour à tour chacun de nos héros.
Abandonnons donc un moment la marquise Van-Hop, madame Malassis et les combinaisons machiavéliques de sir Williams, pour revoir une des héroïnes de notre dernier épisode, mademoiselle Hermine de Beaupréau, devenue madame Fernand Rocher.
On s’en souvient, Fernand avait laissé sa femme au bal, sous la garde de son beau-père, M. de Beaupréau, et il était sorti pour aller se battre avec le vicomte de Cambolh.
On sait ce qui lui advint pendant les huit jours qui suivirent.
Quant à madame Rocher, elle était entrée chez elle, rue d’Isly, vers quatre ou cinq heures du matin, persuadée qu’elle avait été devancée par son mari.
Hermine se trompait.
Ses gens lui apprirent que Fernand n’avait point paru à l’hôtel.
Mais, en quittant sa femme, M. Rocher n’avait-il pas dit qu’il était question d’une bonne œuvre ?
Ceci rassura pleinement la jeune femme, et, un peu fatiguée du bal, elle se mit au lit et ne tarda point à s’endormir.
Quand il fit jour chez elle, lorsque sa femme de chambre entra, le lendemain vers midi, Hermine se retrouva seule et pensa d’abord que son mari n’avait point voulu l’éveiller et avait couché dans son appartement particulier.
La femme de chambre, interrogée, répondit que monsieur n’était point rentré.
Hermine se leva en hâte, et, inquiète de cette disparition, elle courut chez son père.
– Mon père, lui dit-elle, Fernand vous a-t-il dit où il allait, hier au soir ?
– Oui, répondit le Beaupréau avec ce sourire bonhomme qui trahissait chez lui un commencement d’idiotisme.
– Où allait-il ?
– Faire une bonne action.
– A Paris ?
– Non, hors de Paris.
Depuis quatre années qu’ils étaient unis, c’était la première fois que Fernand passait la nuit hors du domicile conjugal. C’était étrange.
La journée s’écoula pour madame Rocher dans une inexprimable angoisse.
Le soir vint, Fernand ne parut pas. Alors la jeune femme commença à se livrer aux plus noirs pressentiments.
Et tout à coup elle se souvint…
Elle se souvint que son mari avait quitté ce bal de la marquise en compagnie de deux ou trois hommes, et soudain le mot de duel sembla résonner à ses oreilles :
– Mon Dieu ! dit-elle à sa mère, Fernand s’est battu… on me l’a tué, peut-être… Mon Dieu ! mon Dieu !
Madame de Beaupréau, la sainte femme, l’âme forte, tout en partageant les inquiétudes de sa fille, repoussa d’abord cette pensée que Fernand avait quitté le bal pour aller se battre.
D’abord, Fernand était un homme doux, inoffensif, toujours prêt à s’effacer.
Ensuite, il était peu probable que, chez la marquise Van-Hop, dans le meilleur monde, un homme raisonnable comme l’était Fernand pût avoir une querelle.
Puis, en admettant cette dernière hypothèse, était-ce bien à deux heures du matin que pouvait avoir lieu une rencontre ? Enfin, au cas où cette rencontre aurait eu lieu, Fernand ne serait-il pas revenu mort ou vif chez lui ?
Un homme tué en duel est toujours rapporté à son domicile.
Tout cela était d’une logique rigoureuse, et Hermine fut contrainte de renoncer à cette affreuse idée.
Mais alors, où était Fernand ?
Pourquoi ce mystère ? Pourquoi ne s’être point confié à sa femme ?
Il est si difficile aux Parisiens d’admettre, comme les gens de la province, qu’un homme puisse être séquestré au milieu de Paris, ou jeté à l’eau quand il passe les ponts, et cela en temps de carnaval, lorsque les rues sont encombrées de monde à toute heure de la nuit, que ni madame de Beaupréau ni Hermine n’y songèrent.
Fernand était absent, Fernand ne revenait pas ; mais sauf le cas où il aurait pu être tué en duel, on ne pouvait supposer une minute qu’il était retenu forcément hors de chez lui.
Hermine espéra que son mari reviendrait dans la soirée.
Puis la nuit passa à son tour et fit place au matin, trouvant les deux femmes, la mère et la fille, livrées aux plus douloureuses conjectures.
Alors madame Rocher n’y tint plus.
Elle songea à M. de Kergaz et courut chez lui.
Fernand était comme le lieutenant en philanthropie d’Armand de Kergaz. Il avait été chargé par lui, durant le séjour de ce dernier en Sicile, des missions les plus délicates ; ils avaient comme une bourse commune au service des pauvres.
Hermine pensa que M. de Kergaz devait être dans la confidence de cette affaire, et elle se fit conduire rue Culture-Sainte-Catherine.
Lorsqu’elle y arriva, M. de Kergaz était dans son cabinet avec le vicomte Andréa.
Le frère repenti avait pris, depuis quelques jours, ses nouvelles fonctions à cœur. Il dirigeait avec une habileté sans égale cette police secrète du comte qui avait mission de démasquer et de détruire la redoutable association des Valets-de-Cœur.
Le comte fut quelque peu surpris de voir entrer chez lui, à cette heure matinale, madame Fernand Rocher, dont les yeux battus, la pâleur, semblaient attester la vive anxiété.
Aussi en la voyant paraître sur le seuil du salon, courut-il à elle, manifestant un certain étonnement inquiet.
– Je viens vous demander des nouvelles de mon mari, lui dit Hermine… sur-le-champ.
Le comte fit un geste d’étonnement.
– Comment ! s’écria Hermine… vous ne l’avez pas vu… hier ?… aujourd’hui ?
Le comte hocha la tête.
Alors, toute frémissante, madame Rocher raconta la disparition de Fernand, et M. de Kergaz, stupéfait, l’écouta, la regardant tour à tour, elle et le vicomte Andréa.
– Voilà qui est étrange ! s’écria le vicomte, qui avait modestement baissé les yeux à la vue de la jeune femme, jadis l’objet de sa coupable convoitise.
Et tout à coup il s’écria :
– Mais enfin, un homme ne disparaît pas ainsi dans Paris, madame ; on le retrouvera, c’est impossible autrement.
Et, dans la bouche de celui qui avait été sir Williams, cette espérance était presque une promesse.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Hermine, il y a trente-six heures de cela… On aura assassiné mon mari !
Armand regardait son frère d’un air interrogateur, et comme lui demandant conseil.
Le vicomte avait l’aspect d’un homme terrassé par une mauvaise nouvelle, et qui cherche cependant un moyen de conjurer l’adversité.
Hermine attachait sur lui un œil suppliant, comme si tous ceux que le baronet sir Williams avait jadis poursuivis de sa haine devaient avoir une confiance illimitée, absolue, aveugle, dans le vicomte Andréa repentant.
– Madame, lui dit-il d’un ton pénétré, je vous jure que, dussé-je remuer le monde et descendre au fond de ses entrailles, je vous retrouverai votre mari.
Et il ajouta, baissant les yeux :
– J’ai tant de crimes à me faire pardonner !…
– Ah ! murmura Hermine touchée, il y a longtemps que vos crimes sont oubliés. Vous êtes un saint… Dieu vous a pardonné !
Au moment où elle achevait, le valet de chambre du comte entra :
– Madame, dit-il à Hermine, votre valet de pied est là, dans le salon, et demande instamment à vous voir.
– Qu’il entre ! dit le comte.
Madame Rocher était sortie de chez elle en coupé bas avec son cocher seulement. Le valet de pied venait donc en hâte, et après elle, de l’hôtel.
Hermine eut un frisson d’espoir.
– C’est Fernand qui l’envoie ! pensa-t-elle.
Le valet entra, une lettre à la main.
– Au moment où madame venait de sortir, dit-il, un commissionnaire du coin de la rue est arrivé porteur de cette lettre. Il m’a recommandé de la remettre à madame sur-le-champ, ajoutant que c’était de monsieur.
Le comte et son frère respirèrent ; Hermine laissa échapper un cri de joie, et s’empara vivement de la lettre.
Il n’était donc pas mort !
Mais en jetant les yeux sur la souscription, elle pâlit.
Ce n’était point son écriture.
Pourtant elle rompit le cachet, déchira l’enveloppe et en retira un petit carré de papier d’où s’échappait un parfum discret, et de bon goût, et que couvrait une écriture déliée, menue, allongée, qui annonçait une main de femme.
Elle tourna le feuillet en tremblant, courut à la signature avant de lire, et reconnut le nom et le paraphe de son mari.
Alors seulement elle respira, et, sans se demander d’abord pourquoi il n’avait point écrit lui-même, puisqu’il avait signé, elle lut cette lettre que la Turquoise avait écrite le matin, tandis que Fernand, fasciné, la regardait avec admiration.
Certes, pour une femme encore adorée la veille, une semblable lettre, venant de l’homme qui passait sa vie à ses genoux, était étrange. Ce ton léger, presque impertinent, cette froideur d’expression, ce sans-gêne qui régnait de la première à la dernière ligne, tout cela était de nature à rendre folle la femme la moins jalouse, la moins habituée à de légitimes respects.
Et pour lui écrire, Fernand s’était servi de la main d’une femme, et il ne disait point à sa femme où il était, n’annonçant son retour que vaguement, comme une chose incertaine et subordonnée à une volonté étrangère.
Hermine n’eut pas la force de prononcer un mot. Elle tendit silencieusement la lettre à Armand, qui la prit et la lut, manifestant à chaque ligne une surprise profonde.
Et, comme elle, frappé de ce mystère inexplicable, il ne trouva pas un mot à dire et transmit la lettre au vicomte Andréa.
Le vicomte la lut, la relut, comme un savant qui déchiffre une inscription hébraïque ou égyptienne, et cherche le sens caché de chaque mot.
Pendant les deux minutes que dura pour lui cet examen, l’œil du comte et celui d’Hermine ne quittèrent point son visage, essayant d’en deviner les impressions rapides et fugitives.
Mais le vicomte demeurait impassible ; on eût dit qu’il hésitait à se prononcer.
Enfin il releva la tête et regarda Hermine.
– Madame, lui dit-il, tranquillisez-vous, votre mari ne court aucun danger, et il vous reviendra, ainsi qu’il vous le dit dans sa lettre. Je suis persuadé même que vous le reverrez avant huit jours.
– Mais… cette lettre ?… cette écriture ?… demanda la jeune femme d’une voix sourde, car déjà l’aiguillon de la jalousie pénétrait dans son cœur.
– Cette lettre a été écrite par une femme, accentua gravement le vicomte.
Hermine chancela et pâlit.
– Mais, cette femme, poursuivit-il, ne sera jamais assez puissante pour éteindre l’amour que votre mari ressent pour vous.
Hermine jeta un cri.
Le comte la soutint défaillante dans ses bras.
– Soyez forte, madame, lui dit-il, il y a un mystère que nous sonderons assurément.
Mais Hermine, hélas ! n’entendait plus la voix du comte. Celle d’Andréa seule semblait encore résonner à ses oreilles, et lui assurer que c’était bien une femme, une femme jalouse de son bonheur, qui avait tracé ces lignes dont chaque lettre était pour elle comme un coup de poignard.
Pourtant elle eut la force de se contenir, de se réfugier dans ses souvenirs d’amour, dans sa dignité de femme, dans la foi qu’elle avait toujours eu en son mari.
– Non, non, dit-elle avec énergie, vous vous trompez, monsieur, cela ne peut être, mon mari m’aime.
– Madame, répondit le vicomte Andréa, je ne puis vous affirmer qu’une chose, c’est que son billet a été écrit par une femme et signé par votre mari. Maintenant, le reste est un mystère, et je ne puis le sonder en deux minutes. Mais tranquillisez-vous, madame, avant peu j’aurai tout éclairci.
Et comme s’il eût obéi à une inspiration soudaine, le vicomte ajouta :
– Connaissez-vous beaucoup de monde chez la marquise Van-Hop ?
– Presque personne, monsieur. Fernand et moi, nous avons connu la marquise aux bains de mer, l’été dernier. Elle nous a présenté chez elle un jeune homme, le comte de Château-Mailly.
– Je connais ce nom-là, interrompit M. de Kergaz.
– Il me l’a même présenté et j’ai dansé avec lui.
– Eh bien ! madame, dit le vicomte, peut-être que M. de Château-Mailly saura comment et avec qui votre mari a quitté le bal ; il nous faut absolument des indices.
– Ah ! dit Hermine, je cours chez mon père ; il ira voir M. de Château-Mailly sur-le-champ.
Et la pauvre femme, tout émue, s’en alla et retourna chez elle au grand trot de ses chevaux, tant elle avait hâte de rencontrer son père et de voir M. de Château-Mailly.
Quand elle fut partie, Andréa regarda son frère :
– Voilà, dit-il, une écriture que je connais.
– Vraiment ! fit le comte stupéfait.
– Ou je me trompe fort, poursuivit Andréa, ou il y a du club des Valets-de-Cœur là-dessous.
Armand tressaillit.
– A de certains moments, poursuivit Andréa, l’homme est doué d’une singulière faculté de divination… Il suffit quelquefois d’un rien, d’un mot, d’un simple indice, d’une ligne d’écriture, pour mettre sur une trace cherchée en vain jusque-là. Fernand a disparu… Fernand écrit de chez une femme et s’en sert comme d’un secrétaire. Eh bien ! souvenez-vous, mon frère, qu’il est aux mains de cette association terrible que nous poursuivons sans pouvoir l’atteindre…
Et le baronet sir Williams, relevant la tête, splendide d’audace et d’impudence, ajouta :
– Donnez-moi huit jours : dans huit jours je vous apprendrai bien des choses. Mais d’ici là, ne me questionnez point, ne m’interrogez pas…
– Soit, dit Armand.
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Pendant ce temps-là, Hermine rentrait chez elle et courait à l’appartement occupé par M. de Beaupréau.
Comme nous l’avons dit, M. de Beaupréau était devenu un petit vieux propret et charmant, de la meilleure humeur du monde, raisonnable en toutes choses, à moins qu’on ne lui parla ou qu’il ne vint à parler de Cerise, la jeune ouvrière morte d’amour pour lui.
Auquel cas, M. de Beaupréau devenait triste, mélancolique, pleurait comme un enfant et perdait complètement la tête.
Tous les matins, il se levait à neuf heures et s’en allait à pieds de la Madeleine au Marais, longeant les boulevards en gagnant la place Royale. Cette promenade le conduisait à l’heure du déjeuner de famille.
M. de Beaupréau était donc sorti, comme à l’ordinaire, lorsque Hermine rentra à l’hôtel.
Elle l’attendit avec anxiété, après avoir montré toutefois la lettre de Fernand à madame de Beaupréau.
La pauvre mère, comme le vicomte Andréa, comme M. de Kergaz, crut deviner une partie de la vérité ; seulement, elle ne comprit pas pourquoi le vicomte tenait à ce que sa fille interrogeât M. de Château-Mailly.
M. de Beaupréau rentra.
– Mon père, lui dit Hermine, Fernand n’est point revenu.
– Ah ! fit-il d’un air indifférent. Eh bien, il reviendra.
Cette réponse dans la bouche d’un homme qui, la veille, partageait l’affliction de sa famille, prouva aux deux femmes que, ce matin-là, il n’avait pas la tête bien solide.
Puis, tout à coup, il ajouta en riant de ce rire à demi hébété qui est un signe certain de folie :
– Je sais où il est.
– Vous le savez ? demanda Hermine avec vivacité.
– Oui, fit-il en clignant de l’œil.
– Mais dites donc, alors ! s’écria-t-elle ; mais parlez.
– Il est chez sa maîtresse, répondit lentement le fou. Il me l’a dit.
Et comme les deux femmes l’écoutaient avec stupeur, il ajouta :
– Mais le pauvre garçon s’abuse, elle ne mourra pas d’amour pour lui, elle. Ces choses-là n’arrivent qu’à moi.
Et il continua à rire, sans paraître remarquer la pâleur, l’émotion, la douleur qui se peignaient sur le visage des deux femmes.
M. de Beaupréau, du moins elles le crurent, avait un de ces rares accès de folie qui ne le prenaient qu’à de longs intervalles, mais qui duraient quelquefois plusieurs heures, car, après avoir ri aux éclats, il se mit tout à coup à pleurer, balbutiant le nom de Cerise et s’accusant de sa mort.
Hermine comprit qu’il ne fallait point compter sur lui ce jour-là pour qu’il allât voir M. de Château-Mailly.
Et déjà elle songeait à écrire un mot à la marquise Van-Hop, et à s’adresser à elle pour avoir quelques éclaircissements, lorsqu’un domestique, entrouvrant la porte, annonça :
– M. le comte de Château-Mailly.
C’était le hasard ou plutôt la Providence qui l’envoyait.
On se rappelle que le comte, au bal de la marquise Van-Hop, d’après les conseils du gentleman aux cheveux rouges, qui dissimulait si bien le redoutable chef des Valets-de-Cœur, s’était fait présenter à Hermine par M. de Beaupréau.
Il lui avait fait une cour respectueuse ; il avait demandé et obtenu la permission de se présenter à l’hôtel de la rue d’Isly, et la jeune femme, que son amour pour son mari absorbait tout entière, n’avait pas cru devoir refuser.
Hermine était trop pure pour se défier d’elle-même. C’est le tort de bien des femmes.
L’arrivée de M. de Château-Mailly n’avait donc rien que de fort naturel.
Il était deux heures, on était au vendredi, le jour où madame Rocher était chez elle l’après-midi ; M. de Château-Mailly ignorait sans doute ou devait ignorer les événements que nous venons de raconter, il usait de la permission qu’on lui avait accordée pour faire une visite.
Le comte était un fort beau et fort élégant cavalier ; ses manières distinguées, sa démarche, son sourire un peu fier trahissaient le grand seigneur.
Mais Hermine ne songeait qu’à son mari, et elle ne vit dans M. de Château-Mailly autre chose qu’un homme qui pouvait venir à son aide et sonder avec elle l’horrible mystère qui semblait envelopper la disparition et l’absence de son mari.
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M. le comte de Château-Mailly était un de ces hommes qui, élevés avec le siècle, en ont accepté à peu près toutes les idées. Véritable Parisien du boulevard des Italiens, le comte avait été et était encore ce que, dans toute l’acception du terme, on nomme un viveur.
Il était d’une morale indulgente et facile pour les autres et pour lui-même, avait des principes de loyauté bien arrêtés sur certaines choses, et plus que vagues sur beaucoup d’autres.
Aussi, il avait accepté, sans le moindre scrupule, les propositions du gentleman aux cheveux rouges, se disant qu’un niais seul refuserait de reconquérir un héritage perdu, alors qu’il suffisait pour cela de séduire une jeune et fort jolie femme.
Certes sir Williams s’était bien gardé de mettre le comte dans la confidence de ses projets ténébreux, car il était hors de doute que celui-ci n’eût pas voulu faire partie d’une association de bandits ; mais il s’était posé vis-à-vis de lui en amoureux dédaigné, rebuté, et qui met au service de sa vengeance son intelligence et son argent.
Ceci posé, on trouvera donc assez naturel que M. de Château-Mailly eût accepté le rôle qui lui était fait.
Il ne connaissait point M. Fernand Rocher… Hermine était belle.
Ces deux raisons suffisaient à sa conscience élastique pour la mettre tout à fait en repos.
Malgré la rapidité avec laquelle les femmes dissimulent leurs impressions et savent donner un calme menteur à leur visage, l’air bouleversé, l’émotion d’Hermine n’échappèrent pas à M. de Château-Mailly.
Il devina qu’il se passait chez elle et autour d’elle quelque chose d’au moins insolite.
– Monsieur le comte, lui dit la jeune femme après les compliments d’usage, allez-vous beaucoup chez la marquise Van-Hop ?
– Fort souvent, madame.
– Connaissez-vous plusieurs personnes de sa société habituelle ?
– Presque tout le monde.
La jeune femme soupira ; mais elle avait déjà reconquis cette force morale qui donne à son sexe le pouvoir d’interroger sans répondre, de pénétrer le secret des autres sans livrer le sien.
Hermine avait avoué franchement, spontanément, dans la naïveté première de sa douleur, au comte de Kergaz et au vicomte Andréa, l’angoisse inexprimable qu’elle éprouvait.
Elle leur avait ensuite montré ce billet tracé par une main de femme, et qui semblait indiquer qu’une autre possédait celui qu’elle appelait de tous ses vœux et qu’elle avait déjà pleuré comme un mort…
Mais en face de M. de Château-Mailly, c’est-à-dire d’un étranger, Hermine retrouva toute la prudence féminine. Elle essaya de savoir sans rien dire elle-même, et ce ne fut que lorsque le comte eut avoué naïvement qu’il n’avait pas remarqué M. Fernand Rocher au bal, que la jeune femme se laissa aller à une demi-confiance.
– Mon mari, dit-elle, a disparu vers deux heures du matin, m’annonçant qu’il sortait pour le reste de la nuit et rentrerait à l’hôtel de son côté. Je l’ai attendu hier toute la journée, toute la nuit dernière, ce matin… et je ne l’ai point vu encore.
– Madame, répondit le comte, qui avait reçu le matin même un petit billet de son mystérieux complice, billet qui lui donnait de minutieuses instructions, votre mari n’est-il pas grand, brun, avec de petites moustaches noires ?
– Oui, dit Hermine.
– Il peut avoir vingt-huit ou trente ans ?
– C’est bien cela, monsieur.
– Ah ! dit le comte, je l’ai vu sortir de chez la marquise avec le major Carden, un officier suédois.
– Et… demanda Hermine, vous êtes bien sûr qu’ils allaient ensemble ?
– Très sûr.
– Mon Dieu ! reprit-elle, omettant de parler du billet, j’ai peur de quelque duel. S’il avait été blessé !…
– Précisément, répondit le comte, je crois me souvenir vaguement d’une querelle qui a eu lieu à la table de jeu… Mais votre mari s’y trouvait-il mêlé, je l’ignore.
Ces paroles semblaient jeter quelque lumière sur la situation ; mais le billet de Fernand laissait toujours dans l’ombre un coin du tableau.
Et pourtant Hermine eut le courage de n’en point parler et de laisser le comte persuadé qu’elle ignorait absolument ce qu’était devenu son mari, et s’il était mort ou vivant.
– Madame, dit M. de Château-Mailly en se levant, je connais le major Carden, je cours chez lui et saurai bientôt ce qu’est devenu votre mari.
Il lui baisa la main et s’en alla, laissant échapper quelques mots qui eussent signifié, pour une femme plus avancée dans la vie, combien il était heureux de devenir utile.
Hermine attendit le retour du comte, essayant de combattre ses soupçons et les premiers symptômes de la jalousie, ce sentiment qui lui était inconnu la veille, par cette pensée que peut-être Fernand s’était battu, qu’il avait été blessé ; que, transporté dans une maison voisine du lieu du combat pour ne point alarmer sa famille, il s’était servi d’une main étrangère ; qu’après tout, et en admettant qu’une femme eût écrit, cela ne prouvait absolument rien…
Mais le ton leste, impertinent, inouï de cette lettre, qu’elle lut et relut à plusieurs reprises, n’était-il pas là pour attester l’aigreur, la haine sourde d’une rivale ?…
Il est de certaines heures où la femme la plus inexpérimentée, la plus ignorante de la vie, acquiert une merveilleuse lucidité, un art de divination étrange, où elle prévoit l’avenir avec une sagacité sans égale.
Malgré les circonstances mystérieuses qui semblaient avoir enveloppé le départ de son mari et prolongé son absence, Hermine demeurait convaincue d’un fait, d’un fait capital, unique en son genre, et qui paraissait dominer tous les autres : Fernand était chez une femme.
Cette femme était déjà ou allait être sa rivale. Comment ? Elle l’ignorait ; mais elle pressentait ce résultat.
Le comte de Château-Mailly revint.
Une heure à peine s’était écoulée depuis son départ, et pourtant cette heure avait eu, pour la jeune femme, la durée d’un siècle.
Hermine était seule au salon, à demi couchée dans sa bergère, dans l’attitude pleine de langueur de la femme frêle dont les tortures morales brisent la faible organisation physique.
Pour la première fois, depuis qu’elle était heureuse et qu’elle oubliait le monde entier pour ne voir et n’aimer que son mari, Hermine songea à être coquette.
Elle avait besoin du comte. Le comte se montrait empressé, dévoué, lui, inconnu la veille, et les femmes ont un tact exquis pour deviner jusqu’où peuvent aller le zèle et l’abnégation de l’homme, s’il entrevoit le plus faible espoir.
La veille, elle eût reçu M. de Château-Mailly avec cette froideur distinguée, cette politesse pleine d’indifférence qui semble dire catégoriquement :
– Vous êtes pour moi un visiteur, un homme du monde chez une femme du monde, rien de plus.
Aujourd’hui, elle semblait comprendre que cet homme, qui se mettait si spontanément à son service, l’aimait et se dévouerait pour elle, au besoin ; et elle lui tendit la main comme à un ami, lui souriant de ce sourire triste et sérieux qui peint la confiance d’une âme endolorie, et d’un geste lui indiqua un siège près de sa bergère.
– Eh bien ? lui dit-elle.
– Le major Carden est parti ce matin pour Londres, répondit le comte, mais j’ai eu quelques détails par son valet de chambre. Rassurez-vous, madame, votre mari est, Dieu merci, encore de ce monde, et il n’a pas quitté Paris.
– Ah ! fit Hermine qui parut respirer.
– Il paraît, reprit le comte, que, en effet, M. Rocher a eu à voix basse et à mots couverts une querelle avec un Suédois compatriote du major, le vicomte de Cambolh. Le vicomte devait quitter Paris le matin même. Il n’avait pas une minute à perdre. Le major était-il le témoin du vicomte ou celui de votre mari ? c’est ce que son valet de chambre n’a pu me dire… Mais la rencontre a eu lieu presque sur-le-champ, vers trois heures du matin… l’arme choisie était l’épée… Le valet du major ne sait pas où elle a eu lieu, mais il a compris, par quelques mots échappés à son maître, que l’adversaire de M. de Cambolh, car il connaît parfaitement le vicomte, avait été blessé au bras, puis transporté dans une maison voisine.
– Et cette maison ?… demanda Hermine toute tremblante.
– Il ne sait où elle est. Seulement, il paraît que c’est chez une dame, une baronne, croit-il, et qui est très liée avec ces messieurs.
Hermine respira.
Elle commençait à espérer ; elle croyait comprendre que tout cela avait eu lieu sans le consentement de Fernand, évanoui sans doute ; et sans les termes de ce billet qu’elle avait reçu, sans nul doute elle eût été tranquillisée tout à fait.
– Madame, reprit le comte, je ne vois dans tout cela qu’une chose fort naturelle. Votre mari s’est battu, il a été blessé ; ses témoins, et sans doute son adversaire, ne sachant encore quelle pouvait être la gravité de sa blessure, et par égard pour vous, l’auront fait transporter ailleurs que chez lui. Cela arrive souvent en pareil cas. Maintenant, j’ajouterai que le vicomte de Cambolh, à ce que j’ai ouï dire, est très répandu dans le monde galant. Qui vous dit qu’il n’a point fait transporter le blessé chez sa maîtresse ? En dépit de leurs vices, ces créatures ont quelquefois du bon… Elles sont, ordinairement, excellentes gardes-malades.
Chaque parole du comte entrait au cœur de madame Rocher comme un coup de poignard.
L’horrible mystère commençait à s’éclaircir : la lettre de femme s’expliquait.
Une seule chose demeurait incompréhensible : comment Fernand, qui l’aimait, qui l’adorait à genoux, avait-il pu signer un billet conçu en ces termes ?
Alors la femme chaste et pure, à qui le mariage avait laissé toutes ses illusions, toutes ses pudiques naïvetés de jeune fille, essaya de séduire, de fasciner, de gagner à sa cause M. de Château-Mailly.
Certes, le baronet sir Williams eût tressailli d’aise s’il eût pu assister à cette scène, en voyant jusqu’à quel point ses plans ténébreux réussissaient.
Il n’aurait pu rêver mieux pour une première entrevue entre la jeune femme et son séducteur futur.
M. de Château-Mailly avait, du reste, une physionomie ouverte, sympathique, nullement dépourvue de franchise.
Il fut éloquent, passionné ; il parla d’un dévouement inaltérable, ressenti à première vue ; il jura à madame Rocher qu’il lui ramènerait son mari, ou du moins qu’il y emploierait tout son zèle et tous ses efforts : et lorsque l’amour emprunte le langage de l’amitié, il est bien fort.
Au bout d’une heure, M. de Château-Mailly avait si bien gagné la confiance de la jeune femme, qu’elle lui permettait de revenir aussitôt qu’il aurait recueilli le moindre renseignement sur la rencontre de Fernand et de M. de Cambolh, et qu’enfin elle lui montra le fameux billet.
Mais à peine le comte eut-il jeté les yeux sur l’écriture, qu’il parut se troubler, laissa échapper un mouvement de surprise et s’écria :
– Mais je connais cette écriture-là !
– Vous… la… connaissez ? murmura madame Rocher, dont tout le sang afflua à son cœur.
– Oui, dit le comte, mais cependant ce serait si bizarre, si inexplicable !
Et, regardant Hermine avec une compassion subite :
– Pauvre femme ! dit-il.
– Monsieur, monsieur, supplia madame Rocher, si vous savez quelle est cette femme… au nom du Ciel ?
Le comte déboutonna sa redingote, y prit dans la poche de côté un petit portefeuille, dans lequel il chercha une lettre mêlée à d’autres ; puis, ouvrant cette lettre, il la confronta avec celle que madame Rocher tenait à la main.
C’était bien le même papier, le même parfum discret, la même plume délicate, allongée même.
Seulement la seconde lettre était ainsi conçue :
« Mon cher comte,
« Veux-tu venir boire du thé et fumer des cigarettes demain mercredi, chez moi ? Tu y trouveras un lansquenet convenable, ta nouvelle passion qui t’a guéri de ton amour pour moi, cher monstre !
« Je vous embrasse et je vous pardonne. »
Cette lettre, dont le style sentait le quartier Bréda le plus échevelé, était signée d’un nom impossible, comme on n’en entend prononcer que dans le monde interlope des pécheresses. L’auteur de cette invitation cavalière se nommait la Topaze. – c’est-à-dire mademoiselle Charlotte Lupin, vulgairement appelée Carambole.
Le comte mit les deux billets sous les yeux d’Hermine.
Hermine les confronta en pâlissant.
– C’est bien la même écriture, murmura-t-elle avec une sorte d’épouvante.
– Seulement, dit le comte, la mienne a un an de date, et ce qui me paraît extraordinaire, madame, c’est que cette créature était en Italie il y a environ quinze jours. Comment est-elle à Paris, comment votre mari s’est-il servi d’elle pour vous écrire ? Voilà ce que j’éclaircirai à tout prix.
Alors M. de Château-Mailly, qui paraissait ou feignait d’être fort ému, lui prit la main, la porta respectueusement à ses lèvres, et lui dit avec un accent dévoué et sympathique vibrant jusqu’au fond de l’âme :
– Hélas ! madame, je vous crois déjà si malheureuse, que je vous supplie de me regarder comme votre ami ; car, moi seul, je puis vous sauver…
Et il osa fléchir un genou devant elle.
– Laissez-moi, ajouta-t-il, m’incliner devant vous comme on s’incline devant la vertu persécutée par le vice.
Elle l’écoutait avec épouvante, elle ne songea point à lui retirer sa main ; elle ne vit plus en lui qu’un homme qui savait peut-être déjà toute l’étendue de son malheur et que le ciel lui envoyait à ce moment suprême comme un protecteur.
– Madame, continua le comte avec véhémence, avant de vous dire quel danger vous courez, et ce que je puis faire pour le conjurer, pour vous sauver, laissez-moi vous faire une question ?
– Parlez, monsieur, répondit la pauvre femme toute tremblante.
– N’êtes-vous pas mère ?… car tout à l’heure, s’interrompit le comte en montrant une porte du doigt, j’ai entendu, là, une voix d’enfant ?
– J’ai un fils de treize mois, dit-elle, manifestant soudain toutes les saintes alarmes de la mère oubliant qu’elle est femme pour ne plus songer qu’à son enfant…
– Eh bien, au nom de ce fils, reprit le comte avec le chaleureux accent du dévouement, ayez foi en moi comme dans un ami, comme dans un père.
Cet homme qui parlait ainsi était jeune, il avait le front loyal, l’œil ouvert ; il disait si noblement le langage de l’amitié, que la naïve jeune femme le crut et se sentit attirée vers lui.
– J’aurai foi en vous, dit-elle.
Alors le comte éloigna respectueusement son fauteuil, comme si la confiance qu’elle lui accordait eût élevé entre elle et lui une invisible barrière, et il reprit :
– Vous me pardonnerez, madame, si j’ose entrer en votre présence dans les honteux détails de la vie de garçon, détails que ne devrait jamais connaître une femme telle que vous.
Elle se tut, semblant, par son silence, l’inviter à parler.
– La Topaze, reprit M. de Château-Mailly, est une de ces créatures perverses que l’enfer semble vomir, à de longs intervalles heureusement, sous l’enveloppe séductrice des anges. C’est une femme sans cœur, sans pudeur, sans aucun scrupule humain, belle à désespérer, ayant ce regard qui fascine et éblouit, cette voix qui enchante, ce génie machiavélique de la séduction que n’ont jamais possédé les nobles femmes de notre monde. Pendant trois années, madame, j’ai été livré tout vivant aux griffes de ce monstre qui sait paraître un ange ; j’ai failli lui laisser ma vie, mon cœur, mon intelligence, ma fortune entière, dont elle m’a pris la moitié. Pourtant, j’étais ce qu’on appelle un homme déjà éprouvé par la vie, un esprit fort. Eh bien ! pour m’arracher des ongles roses de cette harpie, il a fallu une réunion de mes amis les plus chers, constitués en conseil de famille, un tribunal suprême remplaçant ma propre volonté par la sienne. On m’a pris une nuit, chez moi, on m’a jeté dans une chaise de poste, et deux de mes amis m’ont conduit en Allemagne, au-delà du Rhin, à deux ou trois cents lieues de ce minotaure femelle qui me dévorait tout vivant.
Le comte s’arrêta et regarda madame Rocher. Hermine avait la blancheur mate d’une statue. La vie, chez elle, semblait s’être réfugiée tout entière dans son regard, et elle écoutait avidement, comme un condamné écoute les termes lugubres de son arrêt.
– Il a fallu un an de voyages, de grand air, de dévouement de mes amis, il a fallu toutes les preuves amoncelées des infamies de cette créature pour me guérir. Eh bien, madame, si j’en crois ce billet, si j’en crois cette écriture, voilà dans quelles mains, par je ne sais quel mystérieux enchaînement de circonstances que je ne puis débrouiller encore, votre mari est tombé…
Et comme elle fléchissait, à demi brisée, sous le poids de ces révélations, comme elle voyait distinctement le gouffre entrouvert sous ses pieds, le comte reprit sa main et la pressa avec une respectueuse affection.
– Vous comprenez maintenant, dit-il, pourquoi j’ai exigé de vous un serment… Moi seul peux le sauver, vous sauver, sauver la fortune de votre enfant, qui se fondrait sous les mains prodigues de ce monstre comme un lingot dans un creuset ; mais pour cela, madame, il faut que vous vous laissiez conduire par moi ; il faut que vous m’accordiez une confiance aveugle, que chacune de vos actions soit dictée par moi. A ce prix seul je puis ramener le bonheur dans votre maison.
Deux larmes brûlantes, silencieuses, coulaient le long des joues de la jeune femme.
– Je vous obéirai, dit-elle, je vous obéirai comme à un frère…
– Bien, répondit-il ; alors je vous sauverai. Et il ajouta : A partir de ce jour, madame, je ne puis, je ne dois pas revenir ici. Votre mari doit ignorer que j’y suis venu ; je dois être pour vous un étranger.
– Mon Dieu ! fit-elle avec un effroi subit, ne vous reverrai-je donc pas ?
– Si, répondit le comte ; demain soir, à la brune, sortez à pied de l’hôtel, puis montez dans une voiture de place, et allez aux Champs-Elysées ; je serai au coin de l’avenue Lord-Byron. Et, comme elle paraissait hésiter : Regardez-moi, dit-il en levant sur elle un regard loyal et calme, ai-je l’air sincère ?
– J’irai, répondit-elle, toute rougissante de son hésitation.
Le comte se leva, lui baisa la main et ajouta :
– Ayez foi en moi… je vous sauverai. Adieu…
Il fit deux pas vers la porte, puis revint :
– Pas un mot de tout cela, dit-il, pas même à votre mère ; le succès est à ce prix.
– Je vous le promets, répondit-elle.
Et le séducteur s’en alla, laissant Hermine livrée aux plus noires angoisses, mais déjà pleine de foi et d’espoir en cet homme que sir Williams, le maudit, venait de jeter sur son chemin.
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M. de Château-Mailly était venu chez madame Rocher en phaéton, conduisant lui-même, et n’ayant qu’un seul domestique, un groom microscopique assis auprès de lui.
Il rassembla les rênes, rendit la main à son cheval et prit le chemin de l’hôtel.
Le jeune comte était quelque peu ému de la scène qu’il venait de jouer avec un véritable talent dramatique. Huit jours auparavant, il eût peut-être rougi d’une semblable conduite. Mais, bah ! le sort en était jeté. Et puis, en amour, se dit-il, tous les moyens sont bons quand ils mènent au succès.
Le comte s’adressait cette petite consolation juste au moment où il tournait l’angle de la rue Laffitte, où il demeurait.
Il avait un coquet appartement situé au premier, duquel dépendait une remise pour deux voitures et une écurie pour cinq chevaux.
Le comte était un homme de goût ; chez lui, chaque meuble, chaque objet, chaque détail de décoration l’attestaient. Il avait su réunir, chose rare, l’opulence du financier à la sobre simplicité du gentilhomme. Les tableaux de chasse et de pêche qui ornaient sa salle à manger, et qui valaient bien six mille écus, un superbe Murillo placé dans le salon, deux Hobbema appendus dans le fumoir, un bronze chinois d’un merveilleux travail, surmontant la pendule de cette dernière pièce, annonçaient ses goûts artistiques ; des tentures sombres ou grises, une chambre à coucher en vieux chêne témoignaient qu’il avait horreur de cette profusion de dorures, de glaces et de clinquant, véritable luxe de café, qu’étalent si complaisamment quelques reines de théâtre et quelques hommes d’un goût douteux.
Le domestique du comte se composait d’un groom, d’origine britannique, d’une vieille cuisinière et d’un noir remplissant auprès de lui les fonctions de valet de chambre, et, par antiphrase, appelé Boule-de-Neige.
Boule-de-Neige, qui se tenait dans la salle à manger, voluptueusement allongé sur une banquette, vint ouvrir à son maître et l’avertit qu’un étranger l’attendait au salon.
– C’est bien, répondit le comte en passant outre, car il s’attendait sans doute à cette visite.
Et il ouvrit la porte du salon.
Un homme était assis devant le feu, planté droit et raide sur une chaise ainsi qu’un automate ; il tenait dans ses mains une canne à pomme d’or, sur laquelle il s’appuyait d’un air mélancolique ; il portait un pantalon collant à carreaux gris et blancs, un gilet de nankin, une redingote brune à col raide ; sa tête, couronnée de cheveux d’un blond roussâtre, était surmontée d’un chapeau droit de forme, à bords imperceptibles. Bref, c’était sir Arthur Collins, en habit de ville, le même que nous avons déjà vu en habit de bal chez le marquis Van-Hop, et qui avait servi de témoin au vicomte de Cambolh dans son duel avec Fernand Rocher. Sir Arthur Collins était un résumé complet de l’Angleterre. On eût dit les trois royaumes incarnés dans un seul homme et passant le détroit d’un seul bloc.
– Ah ! ah ! dit-il en tournant la tête avec la raideur méthodique que ceux de sa race apportent dans tous leurs mouvements, vous voilà, my dear !
– Me voilà, dit le comte. Bonjour, milord.
– Aoh ! dit l’Anglais, j’étais simplement baronet.
Le comte s’assit.
– Eh bien ? demanda sir Arthur, sans se départir une minute de sa prononciation britannique.
– Eh bien, répondit M. de Château-Mailly, j’ai suivi vos instructions de point en point.
– Avez-vous montré la lettre que je vous ai envoyée ?
– Oui ; et j’ai su faire le tableau le moins flatté de la passion imaginaire que j’avais éprouvée pour cette femme, non moins imaginaire, que vous appelez la Topaze.
Et le comte raconta succinctement, et sans omettre un seul fait important, la scène que nous venons de décrire.
Sir Arthur écoutait gravement, donnant de temps à autre de petites marques d’approbation en inclinant la tête de haut en bas ; puis, à mesure que le comte disait les angoisses, les naïves confiances, l’abandon imprudent d’Hermine, une vive satisfaction semblait se peindre sur son visage couleur de brique.
– Aoh ! dit-il enfin, nos affaires vont bon train, mon cher comte.
– Vous croyez ?
– Sans doute. Il y a du vrai dans tout ce que vous avez dit.
– Ah ! la Topaze existe ?
– Certainement, puisqu’elle a écrit.
– Et elle se nomme la Topaze ?
– Non ; mais peu importe.
– D’accord. Cependant j’aime à croire qu’elle est moins dangereuse que ne le fait supposer le portrait que j’ai fait d’elle.
– Vous vous trompez ; vous étiez encore au-dessous de la vérité.
Le comte tressaillit.
– Mais alors, dit-il, c’est une abominable action que nous faisons là !
L’Anglais se prit à sourire et leva sur M. de Château-Mailly ce regard terne, fixe, sans rayons, qui n’appartient qu’aux fils d’outre-Manche.
– Vous plaisantez, dit-il froidement.
– Je plaisante si peu, dit le comte, que je commence à me repentir d’avoir conclu un marché avec vous.
– Voulez-vous le rompre ?
– Dame ! murmura M. de Château-Mailly, je veux bien faire tous mes efforts pour gagner les bonnes grâces d’une femme jeune et charmante, dont je ne connais pas le mari ; mais me rendre complice de la ruine de ce dernier…
L’Anglais haussa les épaules.
– Aoh ! dit-il, vous n’êtes pas dans votre bon sens, monsieur le comte.
– Vous croyez ?
– J’en suis sûr. Car, remarquez bien que ce n’est pas vous qui avez fait tomber M. Rocher aux mains de la femme dont nous parlons, que vous n’avez été pour rien ni dans sa querelle, ni dans le duel, ni dans l’enlèvement du blessé.
– Au fait, dit le comte, cela est assez juste.
– Par conséquent, poursuivit sir Arthur, si M. Fernand Rocher se ruine, cela ne vous regarde pas… Votre seule mission, à vous, – et cette mission, déjà fort agréable par elle-même, me semble assez joliment rétribuée par l’héritage du duc votre oncle, dont vous seriez frustré sans moi, – votre mission consiste à plaire à madame Rocher, voilà tout. Du reste, tranquillisez-vous et apaisez vos scrupules, M. Rocher ne se ruinera pas.
– Vous croyez ? vous me l’affirmez ?
– D’abord il a douze millions…
– Peste ! je ne le croyais point aussi riche, murmura le comte, étourdi d’un pareil chiffre.
– Ensuite, nous verrons.
– Milord, dit froidement le comte, ne seriez-vous pas le diable lui-même, par hasard ?
– Je le voudrais, répondit sir Arthur avec un flegme parfait. Malheureusement je ne suis que son disciple. Puis il ajouta en souriant : – Commencez-vous à me comprendre ?
– A peu près…
– Vous voilà déjà, pour madame Rocher, l’ami, le protecteur, l’homme en qui on a foi. L’espoir que vous lui ramènerez son mari, que vous l’arracherez à cette horrible femme, lui fera faire pour vous toutes les concessions, passer sur toutes les convenances. Elle en agira d’abord avec vous comme avec un frère…
– Mais je ne lui rendrai pas son mari…
– Vous le lui rendrez.
Le comte fit un haut-le-corps.
– Que dites-vous ? murmura-t-il.
– Vous avez rendez-vous avec elle demain soir, n’est-ce pas ?
– Oui, aux Champs-Elysées, à la nuit tombante.
– Eh bien, vous lui donnerez un vague espoir et lui assignerez une autre entrevue pour le surlendemain. Il n’est pas mal d’aiguillonner un peu l’impatience des femmes. Il ne faut pas qu’elle s’habitue à vous voir.
– Très bien. Mais alors que lui dirai-je ?
– Vous lui annoncerez le retour de son mari sous trois jours, sans entrer dans aucun détail, et en exigeant d’elle qu’elle ne fasse aucune allusion ni au billet, ni à la Topaze.
– Et son mari reviendra ?
– Parbleu !
Le comte regarda sir Arthur avec un étonnement profond.
– Mais, en ce cas, dit-il, mes espérances se trouveront ruinées ?
– Au contraire, le jour où M. Fernand Rocher rentrera chez lui, vous aurez fait un pas immense dans le cœur de sa femme.
– Voilà ce que je ne puis comprendre.
– Ah ! j’oubliais de vous dire qu’il rentrera chez lui brusquement, conduit par la Topaze et l’aimant plus que jamais. Il apportera donc à sa femme un regard morne, une humeur sombre, un front morose, tout ce qui caractérise, en un mot, un mari qui aime ailleurs que chez lui.
– Eh bien, qu’arrivera-t-il ?
– Ah ! répondit sir Arthur, vous êtes trop curieux aujourd’hui, mon cher comte. Contentez-vous de suivre à la lettre mes instructions, et, croyez-moi, si vous êtes bien pénétré de l’esprit de votre rôle, avant un mois madame Rocher vous adorera, et, ce qui est plus sérieux, votre oncle, le vieux duc de Château-Mailly, aura renoncé pour jamais à épouser madame Malassis et à vous déshériter.
Sir Arthur Collins se leva à ces mots, remit son chapeau sur sa tête ornée de cheveux rouges, tendit la main au jeune comte et s’en alla, sifflant un air de chasse et marchant de ce pas raide et compassé qui était un de ses avantages physiques les plus caractérisés.
L’Anglais était venu en coupé de remise, comme un simple mortel. Il se fit conduire rue du Faubourg-Saint-Honoré, chez M. le vicomte de Cambolh, où il allait changer de costume et de chevelure, et réintégrer le baronet sir Williams dans la redingote longue et sous le large chapeau du vicomte Andréa, le repenti, le bras droit du comte Armand de Kergaz, le philanthrope, le chef de cette police vertueuse qui avait pour mission de rechercher et d’anéantir la mystérieuse et redoutable confrérie des Valets-de-Cœur.
Les confidences du comte de Château-Mailly avaient laissé la pauvre Hermine livrée à un horrible désespoir. En vain lui avait-il dit d’avoir foi en lui et en l’avenir, en vain lui avait-il promis de lui ramener Fernand : l’infortunée jeune femme ne voyait et ne comprenait qu’une chose à tout cela, c’est que son mari était infidèle, lui qu’elle aimait et qui l’avait tant aimée ; c’est que, à cette heure même où elle se désolait, et, les yeux pleins de larmes, n’apercevait autour d’elle que solitude et isolement, lui, peut-être, avait sa main dans les mains de son odieuse rivale et la regardait en souriant.
Ce qu’elle souffrit pendant la nuit qui suivit, pendant toute la journée du lendemain, nul ne le redira. Et cependant elle demeura fidèle à la promesse qu’elle avait faite au comte, elle n’ouvrit point son âme à sa mère, elle dévora en silence ses larmes et sa douleur, repoussant toutes ses consolations et gardant un affreux mutisme.
En vain M. de Beaupréau, qui paraissait être revenu à la raison depuis une heure ou deux, en vain la pauvre Thérèse se montraient-ils affectueux, empressés autour d’elle, Hermine gardait un silence farouche et semblait ne plus vivre que d’une seule et navrante pensée : Fernand ne l’aimait plus !
La nuit, la journée suivante s’écoulèrent sans qu’aucun événement fût venu apporter une trêve à sa douleur. Elle n’avait plus qu’un but, qu’une préoccupation : revoir M. de Château-Mailly, cet inconnu de la veille, qui avait eu pour elle les chaleureux élans de l’amitié, du dévouement sans bornes, et qu’elle considérait maintenant comme son appui le plus ferme, son ami le plus sûr.
Au moment où la nuit venait, Hermine sortit de chez elle furtivement, comme un prisonnier qui s’évade ; elle gagna la place du Havre à pied, enveloppée dans un grand manteau, le visage couvert d’un voile épais. Là, elle se jeta dans un modeste fiacre, et donna l’ordre au cocher de la conduire à l’angle de l’avenue de Lord-Byron.
C’était une froide soirée d’hiver, brumeuse comme un soir de novembre. Les Champs-Elysées étaient déserts et d’une mortelle tristesse, avec leurs grands arbres dépouillés et leur avenue couverte d’une boue noirâtre. Ce fiacre solitaire qui s’en allait au petit trot de ses deux rosses avait un aspect funèbre qui glaçait le cœur des rares passants attardés dans l’avenue. On eût dit, en le voyant, la voiture du condamné ou le char de l’infortuné ; et nul n’aurait pu supposer que la femme qu’il contenait, cette femme à l’attitude affaissée, aux yeux rougis par les larmes, qui se cachait sous son voile comme ceux qui vont commettre une mauvaise action, était douze fois millionnaire, et que, huit jours auparavant peut-être, elle avait passé là en plein jour, par un bel après-midi de soleil, en calèche à quatre chevaux conduits à la Daumont, sa main dans la main d’un époux jeune et beau, au milieu d’une foule élégante qui disait avec un soupir d’envie : « Voilà le bonheur, l’amour, l’opulence qui passent ! »
Certes il n’y avait jamais eu rendez-vous moins blâmable, plus excusable, que celui auquel cette pauvre femme courait Elle y allait pour son mari, pour son enfant, dans l’espoir d’arracher l’un à l’horrible femme qui le tenait dans ses griffes, de conserver à l’autre une fortune menacée par l’avidité furieuse d’une courtisane ; et cependant Hermine tremblait, durant le trajet, comme cette feuille jaunie que le vent d’automne secoue à la cime des arbres. Une voix secrète semblait lui dire qu’elle courait à un danger plus grand peut-être que celui qu’elle allait conjurer.
Le fiacre s’arrêta à l’endroit désigné.
Hermine, dont le cœur battait avec violence, jeta un regard inquiet dans l’avenue de Lord-Byron, entièrement déserte.
Le comte se faisait attendre ; c’était d’une bonne politique. Pendant un quart d’heure, la malheureuse jeune femme attendit, livrée à une anxiété mortelle. Il ne venait pas…
Enfin, un homme parut à l’extrémité opposée de la rue. Il était à cheval ; il arrivait au grand trot.
– C’est lui ! murmura Hermine avec autant d’émotion que si cet homme eût été l’homme aimé.
C’était, en effet, M. de Château-Mailly.
Il mit respectueusement pied à terre, et, le chapeau à la main, il s’approcha du fiacre.
Hermine était pâle et frissonnante :
– Eh bien ? demanda-t-elle d’une voix étouffée.
– Depuis hier, madame, répondit le comte, j’ai fait un grand pas ; je sais où est votre mari, je sais où est cette abominable créature. Permettez-moi de vous revoir après-demain, car aujourd’hui je ne puis rien vous dire encore, et ayez bon espoir, je vous ramènerai votre époux.
Hermine voulut l’interroger.
– Non, dit-il, n’oubliez pas que vous m’avez promis de m’obéir…
Il lui baisa la main et ajouta :
– C’est après-demain dimanche ; trouvez-vous ici à cinq heures.
Hermine rentra chez elle plus désespérée, plus morne qu’à l’heure où elle était sortie. Elle avait tant espéré de son entrevue avec M. de Château-Mailly !…
Cependant les âmes nobles et résignées s’habituent insensiblement à la douleur, pour peu qu’à l’horizon, dans l’avenir, brille, si petit, si imperceptible qu’il soit, un coin de ciel bleu qu’on nomme l’espérance. Hermine pleurait, Hermine était torturée par le fer rouge de la jalousie ; et déjà pourtant elle avait si bien foi dans les promesses du comte, qu’elle espérait le retour de l’infidèle. Elle passa ces deux jours, qui devaient s’écouler avant qu’elle revît le comte, tout entière à son enfant, se réfugiant dans l’amour maternel comme le navire battu de la tempête se hâte de rentrer au port, se cramponnant à ce berceau comme qui se noie à la corde de sauvetage.
Le dimanche, elle fut exacte au rendez-vous, et cette fois M. de Château-Mailly ne se fit point attendre.
– Réjouissez-vous, madame, dit le comte, votre mari reviendra… Et, comme elle frissonnait de joie et d’émotion tout à la fois, le comte poursuivit : – Mercredi, dans la soirée, vous le verrez rentrer rue d’Isly. Mais, au nom du Ciel, madame, au nom de votre repos, de votre avenir, de votre enfant, au nom du dévouement que j’ai pour vous, obéissez-moi encore.
– Dites, murmura-t-elle, j’obéirai…
– Acceptez l’explication que votre mari vous donnera sur son absence. Croyez-le ou feignez de le croire. Ne prononcez ni le nom de cette femme, ni le mien. Me le jurez-vous ?
– Je vous le jure !
– Merci ! adieu !
Elle rentra chez elle le cœur palpitant d’espoir, ayant déjà pardonné, et résolue à compter les heures et les minutes qui la séparaient encore du moment où, selon la promesse du comte, il devait revenir.
L’histoire de cette attente est un long poème à elle seule. Nous ne la redirons pas et nous franchirons trois jours en trois lignes.
Le mercredi soir, dès huit heures, la pauvre Hermine sentit que sa vie tout entière était suspendue à un seul bruit, celui de la cloche de l’hôtel. Quand arriverait-il ? à quelle heure ? comment ? Elle ne le savait, mais elle croyait à ce que lui avait dit le comte, et chaque fois que la porte de l’hôtel s’ouvrait, elle éprouvait une angoisse inexprimable. Seule dans son boudoir, l’œil fixé sur l’aiguille de la pendule, Hermine vit les heures succéder aux heures. Minuit sonna… Il ne revenait pas !
Alors elle désespéra de nouveau, de nouveau elle sentit le cœur lui manquer, ses yeux s’emplir de larmes, ses jambes se dérober sous elle comme si elle eût été en proie à une lassitude invincible. Et elle crut voir cette femme qui lui avait volé son bonheur et son repos lui apparaître et lui dire en ricanant : « Il ne viendra pas… car je ne le veux pas, et c’est moi qu’il aime. »
Tout à coup, et comme deux heures sonnaient, la cloche de l’hôtel retentit… Hermine sentit résonner ce coup de cloche au fond de son cœur mieux qu’elle ne l’entendit avec ses oreilles.
– Ah ! c’est lui ! c’est lui ! dit-elle.
Elle voulut se lever, elle voulut courir à sa rencontre, se jeter dans ses bras et lui dire : « Enfin, enfin je te revois ! » Mais l’émotion la retint immobile, sans voix, sans haleine… Et elle se laissa retomber brisée et sans forces sur le canapé du boudoir.
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Revenons à Léon Rolland.
Il y avait à peu près huit jours que la Turquoise, sous le nom d’Eugénie Garin, s’était présentée à l’atelier de la rue Saint-Antoine, où, sur la recommandation de son mari, Cerise lui avait donné de l’ouvrage.
Ces huit jours avaient suffi pour amonceler l’orage au-dessus de cette heureuse et paisible famille, que l’amour et le travail réunis avaient protégée jusque-là. Le regard profond et fascinateur de la fausse ouvrière avait suffi pour cela.
On sait quelle révolution elle avait opérée en quelques heures dans le cœur et l’esprit du maître ébéniste, quelle inquiétude vague elle avait jetée dans son âme, quel trouble inexplicable s’était emparé de lui dès la première heure sous les effluves magnétiques de ce regard étrange. Pendant toute cette journée, Léon Rolland ne put se rendre compte du trouble qu’il éprouvait. La nuit suivante fut pour lui presque sans sommeil.
Cependant le sourire heureux et charmant de Cerise et de son enfant, qu’il prit dans ses bras à plusieurs reprises et comme s’il eût voulu s’en faire une égide contre un invisible danger, suffit à le distraire.
La belle Cerise ne s’aperçut point de sa préoccupation.
Il descendit le matin à l’atelier comme de coutume, s’occupa de ses travaux, surveilla ses ouvriers et atteignit l’heure du déjeuner sans trop d’impatience. Il eut même la pensée, un moment, d’envoyer Cerise prendre des nouvelles du père Garin plutôt que d’y aller lui-même, comme il le lui avait promis la veille.
Léon, en cela, voulait obéir à une inspiration soudaine et comme venue d’en haut.
Mais cette bonne pensée, aussitôt venue, fut aussitôt refoulée. Il ne dit rien à Cerise ; il redescendit à l’atelier après son déjeuner, et chercha à y tuer le temps jusqu’à deux heures.
Cerise ne voyait Léon qu’au moment des repas, pendant la semaine. Le dimanche était le seul jour qu’il passât tout entier avec elle. Donc Cerise, en voyant partir son mari, lui avait tendu son front en lui disant : « A ce soir ! » Et, de son côté, elle s’était remise à l’œuvre.
Souvent, dans la journée, les deux époux sortaient chacun de leur côté, et faisaient les courses nécessaires à leurs affaires. Léon allait chez les petits fabricants qui travaillaient pour lui dans ses chantiers de bois, chez ceux de ses ouvriers qui travaillaient en chambre, chez ses clients qu’il servait.
Cerise montait presque chaque jour dans un modeste fiacre, et faisait, de deux à cinq heures, des courses analogues. Elle allait fort souvent chez la comtesse de Kergaz, la consultait en toutes choses et se faisait presque toujours l’intermédiaire des nombreuses charités, des bienfaits de toute sorte que Jeanne répandait autour d’elle.
Par conséquent, les deux époux, qu’une mutuelle confiance unissait, jouissaient vis-à-vis l’un de l’autre d’une liberté complète.
Rarement Cerise interrogeait-elle Léon sur l’emploi de son après-midi ; plus rarement encore Léon demandait-il à Cerise où elle était allée dans la journée, obéissant à leur insu à cette aversion instinctive qu’ont tous gens occupés à parler affaires dans leur intimité.
Les quelques détails qui précèdent nous étaient indispensables pour l’intelligence des événements qui suivirent l’introduction de la Turquoise, comme ouvrière en chambre, dans l’atelier dirigé par Cerise.
Quand deux heures sonnèrent, Léon Rolland, que poussait une force inconnue, et qui obéissait à une attraction mystérieuse, donna quelques ordres à son contremaître, mit son paletot et sortit. Il s’en allait vers la rue de Charonne, comme l’oiseau charmé se traîne en battant de l’aile jusqu’à la gueule béante du reptile. Dans l’escalier de la maison du père Garin, il se sentit pris d’un battement de cœur. Au troisième étage, il rencontra la portière qui balayait.
La veuve Fipart, l’intéressante épouse de Nicolo le guillotiné, salua môssieur Rolland, comme on salue de nos jours les millionnaires.
– Ah ! cher monsieur du bon Dieu, dit-elle, c’est la Providence qui vous a envoyé à ces pauvres gens… à cette bonne demoiselle qui est sage comme une sainte… et malheureuse ! que ça me fendait le cœur, à moi qui ne suis qu’une pauvre mercenaire…
Et d’un ton pénétré, avec une volubilité sans pareille, l’horrible vieille trouva moyen de raconter à Léon une jolie histoire invraisemblable, dont la moralité était que mademoiselle Eugénie Garin passait les nuits et les jours au travail pour nourrir son père.
Léon paya cinq francs l’histoire de la portière et monta lestement au sixième. Son cœur brisait sa poitrine au moment où il frappa à la porte.
– Entrez, dit une voix qui le fit tressaillir des pieds à la tête.
Il poussa la porte et s’arrêta un moment sur le seuil.
Déjà la misérable mansarde semblait avoir revêtu un aspect moins lugubre, grâce aux deux louis qu’il avait laissés la veille, tant il faut peu d’argent pour donner un air d’aisance au dénuement le plus affreux. Le vieillard était toujours dans son lit, mais il était enveloppé dans une belle couverture neuve et des draps bien blancs. Un petit poêle en fonte placé dans la cheminée répandait autour de lui une douce chaleur. Auprès de ce poêle, Eugénie était assise, son ouvrage sur ses genoux et son aiguille à la main.
Léon ne vit qu’elle, et le charme recommença plus terrible, plus puissant que jamais, lorsque l’ouvrière, se levant et arrêtant sur lui son regard magnétique, eut rougi légèrement en lui rendant son salut.
– Papa, dit-elle, c’est M. Rolland.
– Oui… c’est… père Garin, balbutia le maître ouvrier dominé par son émotion.
– Ah ! mon bon monsieur, soyez béni, murmura l’aveugle sur un ton de lamentable reconnaissance. Ah ! patron, vous avez un cœur de prince.
Léon s’assit au chevet du malade, lui demanda comment il allait et parla longtemps sans trop savoir ce qu’il disait ; mais il tressaillait et se sentait l’âme bouleversée chaque fois que la belle Eugénie levait sur lui ses grands yeux bleus… et deux heures s’écoulèrent ainsi et eurent pour lui la durée d’un rêve.
Il s’en alla d’un pas chancelant, comme un homme pris de vin, après avoir pressé silencieusement la main d’Eugénie et lui avoir promis de revenir le lendemain à la même heure.
Ce soir-là, l’ouvrier se montra préoccupé, morose ; et quand Cerise, alarmée de ce brusque changement, l’eut interrogé, il prétendit qu’il était fatigué de ses courses de la journée et éprouvait une violente migraine. C’était la première fois que Léon mentait à sa femme.
Le lendemain, il retourna encore rue de Charonne et trouva, comme la veille, Eugénie travaillant au chevet de son père. Il y retourna le jour suivant, puis l’autre et encore l’autre.
Et cependant l’ouvrière tenait modestement les yeux baissés ; elle avait le maintien décent d’une fille sage, elle parlait peu, rougissait si l’œil ébloui de Léon s’arrêtait sur elle, et, au bout de huit jours, le pauvre ébéniste, sans se l’être avoué à lui-même, était complètement fou d’amour.
Pourtant, et obéissant en cela à cette ruse instinctive du mal qui se cache, il témoignait dans son intérieur une gaieté de mauvais aloi ; il embrassait encore sa femme comme de coutume, mais son cœur ne battait plus de la même émotion. Son sommeil, la nuit, était agité ; parfois, une image le troublait ; une tête de femme apparaissait dans ses rêves ; et ce n’était pas le frais et rose visage de Cerise, avec ses grands yeux si doux, ses beaux cheveux noirs, ses lèvres rouges comme le fruit de juin dont elle portait le nom. C’était ce visage un peu pâle, encadré de fauves cheveux blonds, éclairé par cet œil d’un bleu sombre d’où s’échappait un rayonnement fascinateur ; ce visage pensif et sérieux, comme celui de l’ange déchu qui regrette le ciel et semble se complaire en sa fatale beauté.
Après son souper, Léon prétextait souvent le besoin soit de prendre l’air, soit de descendre dans son bureau pour y mettre au courant sa comptabilité en retard. Il avait besoin de solitude.
Quelquefois il s’enfermait dans son atelier, et là, tout seul, sans témoins, il se prenait à pleurer comme un enfant.
Un jour, il arriva plus tôt que de coutume chez le père Garin. Eugénie était sortie, lui dit l’aveugle.
Léon éprouva comme un frisson d’inquiétude jalouse. Où était-elle ? Il voulut s’en aller, il n’en eut pas la force ; il attendit deux heures.
Enfin Eugénie arriva. Elle avait son panier au bras ; elle était allée, lui dit-elle, faire ses modestes provisions à la halle.
En la voyant entrer, Léon avait rougi et pâli tour à tour ; il s’oublia jusqu’à lui faire des reproches de ce qu’elle laissait son père seul beaucoup trop longtemps.
Eugénie baissa les yeux ; le pauvre ouvrier vit une larme rouler sur sa joue, et il lui demanda pardon et s’en alla la mort au cœur en songeant qu’il lui avait fait de la peine, et s’avouant que ce n’était point l’intérêt qu’il portait à l’aveugle, mais bien un mouvement de jalousie qui avait dicté ses reproches.
Léon commençait à lire distinctement au fond de son âme, et il reculait épouvanté. Car c’était un loyal et brave cœur, après tout, un esprit simple et droit qui avait le respect de la foi jurée, un mari qui prenait au sérieux ses devoirs d’époux et de père. Il avait aimé Cerise, – Cerise l’aimait toujours, – il était devenu son époux, son protecteur, leurs mains s’étaient enlacées pour toujours au-dessus du berceau de leur enfant, et l’honnête homme se disait qu’il lui était à jamais interdit de lever les yeux sur une autre femme que la sienne.
Un soir, seul dans la petite pièce attenant à son atelier et qu’il nommait son bureau, il se répéta tout cela et se jura de dominer son cœur, ses instincts, de fouler aux pieds cette passion insensée, d’aller voir Eugénie une dernière fois, de laisser une poignée de louis sur le lit du père, et d’engager la jeune fille à retourner avec lui dans son pays, où l’air natal, un climat plus doux peut-être pourraient hâter sa guérison.
Léon voulait éloigner Eugénie Garin de Paris ; il se sentait faible, il semblait vaguement comprendre que, si elle restait, il n’aurait pas la force de ne plus la voir.
Il avait quelques économies dont il ne rendait compte à personne, que sa femme lui laissait employer à sa guise et qui passaient presque toutes à soulager des misères cachées. Afin de s’affermir plus encore dans sa résolution, Léon prit un rouleau de mille francs dans son tiroir et le mit dans sa poche. Il avait l’intention de le faire accepter au père Garin, à la condition qu’il retournerait dans son pays.
Quand de l’atelier il remonta dans son logement particulier, le silence et le sommeil y régnaient depuis longtemps, couronnant ainsi une noble journée de labeur.
Dans sa chambre nuptiale, une veilleuse, placée sur la cheminée, répandait autour d’elle une clarté mate et discrète. Auprès du lit se trouvait le berceau de l’enfant, caché par le même rideau que la couche maternelle.
Léon s’arrêta quelques secondes sur le seuil, comme s’il eût éprouvé du remords et de la honte à revenir, lui le cœur troublé de pensées coupables, prendre sa place accoutumée entre ces deux êtres qui auraient dû remplir sa vie : – sa femme, la chaste et belle Cerise, – son enfant, rose et blond comme un petit ange, dont l’âme sans doute retournait au ciel chaque nuit, tandis que son frêle corps reposait auprès de sa mère. Puis, passant la main sur son front comme s’il eût voulu en chasser une pensée qui l’obsédait, une image persécutrice, il s’avança sur la pointe du pied, retenant son haleine, et il écarta doucement les rideaux.
C’était un tableau charmant que celui qu’il eut alors sous les yeux. L’enfant n’était point dans son berceau, sa mère l’avait pris avec elle, elle le tenait dans ses bras, et tous deux dormaient. L’enfant, autour duquel s’arrondissait le beau bras de sa mère, avait les lèvres entrouvertes et souriait dans son sommeil, sans doute à quelque vision céleste, ressouvenir du paradis qui ne s’efface de la mémoire de l’enfance que lorsque la première passion humaine commence à en ternir l’innocence. La mère, plus grave, plus sérieuse, dormait, ses lèvres collées à la blonde chevelure de son chérubin.
Un moment l’ouvrier contempla son bonheur sous cette double apparence, n’osant faire un mouvement ni même respirer. Et l’image fatale, le souvenir fascinateur du démon aux yeux bleus s’effacèrent, et l’heureux père sentit son cœur palpiter alors sur le groupe endormi et voulut prendre l’enfant pour le remettre dans son berceau. Mais malgré les précautions infinies qu’il employait pour le dégager du bras de la jeune femme, ce bras, souple tout à l’heure, se raidit tout à coup, un pli se forma sur le front blanc de Cerise, et la mère, dormant encore, serra son cher nourrisson comme si un danger l’eût menacé.
Puis elle ouvrit les yeux, aperçut son époux. Et alors le pli du front disparut, la lèvre sérieuse dessina un sourire, le bras raidi se détendit, et le père put prendre son enfant et le remettre dans son berceau.
L’image d’Eugénie Garin avait disparu.
* *
*
Le lendemain, Léon descendit à l’atelier, plus gai, plus souriant qu’à l’ordinaire.
Il fut fort occupé durant la matinée, accablé de visites d’affaires, de commandes, d’ouvriers. Puis c’était un samedi, jour de paye, et, dès le matin, Léon avait l’habitude de vérifier la caisse et de faire faire de la monnaie.
Quand il sortit de chez lui, vers deux heures, pour aller rue de Charonne, il était muni du rouleau de mille francs, il avait la ferme résolution de le donner au père Garin et de lui faire promettre de partir. En s’arrêtant à la porte de la maison, il eut bien encore cet étrange battement de cœur qui s’emparait de lui chaque fois qu’il y allait, mais il était résolu, et il monta bravement.
La veuve Fipart n’était point dans sa loge, il ne rencontra personne dans l’escalier et atteignit sans voir âme qui vive la porte de la mansarde.
– Entrez ! répondit la voix de la jeune fille, lorsqu’il eut frappé.
Léon entra et jeta un cri de surprise.
Le lit du vieillard était vide, la jeune fille était seule…
L’ouvrier eut le vertige… Pour la première fois il se trouvait seul avec cette femme qui produisait de si grands ravages dans son âme, et c’était précisément au moment même où il venait la voir pour la dernière fois.
La jeune fille se leva toute rougissante, et comme si elle-même eût redouté ce tête-à-tête.
– Où donc est votre père ? demanda Léon d’une voix tremblante.
Elle baissa les yeux et soupira : – Il est parti depuis ce matin, répondit-elle.
– Parti ! exclama l’ouvrier stupéfait.
– Ah ! monsieur Rolland, murmura Eugénie, qui feignit un embarras profond, nous pardonnerez-vous jamais ?…
– Vous pardonner ! fit-il tout ému, et de quoi donc êtes-vous coupable ?
Et déjà le pauvre Rolland avait oublié quelle résolution héroïque l’amenait. Il contemplait Eugénie, et se demandait ce qu’il pouvait avoir à lui pardonner.
– Monsieur Rolland, reprit-elle d’une voix émue, vous avez été notre bienfaiteur, vous nous avez arrachés à la misère, et quelque chose me dit que c’est bien mal à nous de vous avoir caché…
– Mais… quoi donc ? demanda-t-il de plus en plus étonné.
– Eh bien, reprit-elle, en attachant sur lui son regard d’azur, et d’une voix qui tournait la tête au pauvre Léon chaque fois qu’il l’entendait vibrer, nous pardonnerez-vous si nous avons pu vous faire de la peine ?
Et le serpent tentateur prit la main de ce pauvre homme au cœur plein de trouble, et comme obéissant à un hypocrite élan de reconnaissance.
– Je vous promets, répondit Léon, qui avait le vertige.
Puis, vaincu sans doute par l’habitude, il s’assit auprès d’elle et parut disposé à l’écouter.
– Monsieur Rolland, reprit-elle, nous sommes si malheureux et si pauvres, que c’est peut-être bien mal à nous d’être fiers… et pourtant… mon père l’était… Chaque jour, quand vous étiez parti, le pauvre homme se mettait à pleurer, et, tout en vous bénissant comme un ange du bon Dieu, il maudissait ses infirmités et rougissait de vous tout devoir… autant que j’en rougis moi-même… acheva-t-elle d’une voix entrecoupée.
– Mademoiselle… balbutia Léon.
Car, monsieur Rolland, reprit-elle, je ne m’abuse pas, et mon père non plus. Madame Rolland, votre digne femme, me paye cinq francs ce qui vaut un franc, et vous-même vous ne veniez jamais ici…
– Taisez-vous, mon enfant ! murmura Léon, ému jusqu’aux larmes, votre père n’a-t-il pas été mon ouvrier ?
– Eh bien, poursuivit-elle, le médecin qui soignait mon père lui a dit hier qu’il sera obligé de suivre un traitement des plus longs et des plus coûteux s’il voulait recouvrer la vue ; et comme il devinait bien que nous ne pourrions payer ni le médecin ni les remèdes, il lui a offert de le faire admettre à l’hospice…
– Ah ! s’écria Léon, et il y est allé ?
– Ce matin, Oh ! mon père savait bien, mon bon monsieur Rolland, que si vous appreniez sa résolution, vous vous y opposeriez, que vous lui offririez de l’argent encore… il ne vous a parlé de rien hier, et il est parti, me laissant ici pour vous supplier de nous pardonner.
Et l’ouvrière voulut baiser les mains de Léon et fondit en larmes.
Déjà le pauvre ébéniste avait perdu la tête… Il ne songeait plus à sa femme, à son enfant ; il avait tout oublié en présence de cette femme qui pleurait, et vers laquelle l’entraînait une invincible attraction.
– Quant à moi, reprit-elle, j’irai vous voir ce soir, monsieur Rolland, vous et madame, j’irai la remercier de vos bienfaits, comme je vous remercie du fond d’un cœur reconnaissant et qui n’oubliera jamais…
– Mademoiselle, balbutia Léon, vous me remercierez plus tard… je n’ai encore rien fait pour vous… Attendez…
Elle secoua la tête, un sourire brilla à travers ses larmes.
– Je quitte cette maison demain, dit-elle.
Si la foudre fût tombée sur Léon Rolland, elle l’eût moins anéanti que ces simples mots.
Pourtant, il était venu là bien résolu à faire partir cette femme, dont la présence à Paris menaçait son bonheur, bien décidé à la voir pour la dernière fois. Et, comme elle allait au-devant de ses désirs, qu’elle lui annonçait cette séparation qu’il voulait tout à l’heure, voici qu’il se sentait pris d’une épouvante subite, comme si, avec elle, elle allait emporter son cœur à lui et sa vie tout à la fois.
– Vous… quittez… cette… maison ?… balbutia-t-il comme un homme qui a mal entendu.
– Oui, répondit-elle simplement, j’ai trouvé une place de femme de chambre auprès d’une Anglaise qui voyage… je gagnerai en argent ce que, hélas ! je vais perdre en fierté. Mais que voulez-vous ? acheva-t-elle d’une voix brisée ; comme cela je pourrai aider mon vieux père.
Pendant quelques minutes, Léon garda un silence farouche. Une lutte terrible, suprême, inexorable, s’élevait en son cœur… D’une part, le souvenir de sa femme et de son enfant l’assaillait et venait lui dire : « Le départ de cette femme, c’est ton bonheur, ton repos, le calme de ta vie tout entière… » De l’autre, la vue de cette femme, dont les yeux pleins de larmes n’avaient rien perdu de leur magique et ténébreux pouvoir, le bouleversait… Enfin, le mal l’emporta sur le bien, le vice demeura vainqueur et triompha de la vertu.
– Vous ne partirez pas ! s’écria-t-il.
Elle le regarda avec une sorte de terreur.
– Pourquoi ? pourquoi ?… demanda-t-elle.
– Pourquoi ? répondit-il d’une voix affolée, mais parce que je vous aime.
Et le malheureux tomba aux genoux du démon ; et sans doute qu’à cette heure douloureuse et suprême, l’ange gardien de l’enfant de Léon, se voila le front de ses ailes blanches et remonta tout en pleurs vers le ciel.
Pauvre Cerise ! ! !
q
C’était précisément la veille de ce jour que Fernand Rocher avait été déposé, par la voiture de Turquoise, au bas de la rue d’Amsterdam, en face de l’embarcadère du chemin de fer.
On s’en souvient, Fernand avait arraché son bandeau, puis il s’était approché d’un bec de gaz, et c’était à sa lueur qu’il avait ouvert et lu la lettre de congé de sa belle garde-malade. Il est impossible de rendre la stupeur, le désespoir qui d’abord s’emparèrent de ce pauvre fou, fasciné et gagné à l’enfer par cette femme qui, presque aux mêmes heures, voyait deux hommes ressentir pour elle la plus violente et la plus funeste des passions. Longtemps accablé, anéanti, il demeura affaissé sur lui-même, s’appuyant au mur pour ne pas tomber.
Puis tout à coup, sa prostration fit place à une sorte d’exaltation fébrile.
– Oh ! je la retrouverai ! s’écria-t-il.
Et il se prit à marcher d’un pas saccadé, au hasard, à l’aventure, comme s’il eût voulu retrouver sa propre trace et revenir sur ses pas, pour refaire le chemin qu’il avait déjà parcouru en voiture et les yeux bandés. Mais le hasard le conduisit justement dans la rue d’Isly, située, comme on sait, tout près de la place du Havre, et donnant par un bout dans la rue de ce nom. Quand il se vit à l’entrée de la rue d’Isly, Fernand s’en alla machinalement jusqu’à la porte de son hôtel, et il mit la main sur le bouton de la cloche du suisse. Il se trouvait à sa porte, chez lui, à quelques pas de sa femme et de son enfant, qu’il n’avait pas vus depuis huit jours, qu’il avait oubliés, semblable à Renaud, dans les jardins enchantés d’Armide, et ne se souvenait plus du camp des croisés et de ses compagnons.
Au bruit de la cloche, la porte s’ouvrit.
Fernand entra.
La cour de l’hôtel était silencieuse et déserte.
Fernand leva les yeux et ne vit briller qu’une seule lumière sur toute la façade. Cette lumière partait de l’appartement de sa femme, et scintillait discrètement derrière les rideaux de soie du boudoir.
Alors seulement, cet homme qui rentrait chez lui furtivement, à pied, à une heure indue, comme un voleur s’introduit dans la propriété d’autrui ; cet homme passa la main sur son front, et chercha à rassembler ses souvenirs et à mettre un peu d’ordre dans son cerveau troublé. S’éveillait-il d’un étrange et pénible rêve après quatre années de joie et d’amour, quatre années de ce bonheur extrême que cette lumière discrète, brillant au milieu de la nuit – avait suffi pour lui rappeler ? N’avait-il pas été la proie de quelque hideux cauchemar, et tandis qu’il dormait auprès du berceau de son fils, sous les rideaux de soie d’Hermine, sa blanche compagne, n’avait-il pas entendu en songe qu’il s’était vu couché dans une chambre inconnue, gardé par un démon aux formes enchanteresses et qui avait voulu lui prendre son âme ? Ou bien ces quatre années de félicité, Hermine, sa femme adorée, son enfant blanc et rose, cet hôtel somptueux qui les abritait tous deux de ses lambris dorés et qui était sa maison à lui, son foyer de famille, tout cela n’était-ce point plutôt un long rêve au sortir duquel se retrouvait le malheureux, congédié, presque chassé par sa femme, dont il était fou d’amour.
Et, tout en s’adressant ces questions, toujours vaincu par la force de l’habitude, Fernand continua son chemin, prit une clef dans sa poche, ouvrit la porte vitrée du perron, gagna sans lumière, l’escalier donnant dans l’appartement de sa femme.
Hermine, nous l’avons dit, était demeurée immobile, sans force, sans voix, affaissée sur le sofa du boudoir. Mais lorsqu’elle entendit retentir dans l’antichambre, un peu assourdis par l’épais tapis, ces pas aimés et connus, lorsque la porte du boudoir se fut ouverte sous la main de Fernand, la pauvre femme brisée retrouva son courage, son énergie, l’usage de sa langue, et elle se précipita vers son mari en poussant un cri de joie indicible, et elle lui jeta ses bras autour du cou en lui disant :
– Ah ! te voilà, te voilà donc, enfin !
Cette chaude étreinte, cette voix qui semblait résumer pour lui, en un seul cri, quatre années d’un bonheur sans nuages, achevèrent d’éveiller Fernand et de l’arracher à cette torpeur morale. Il pressa sa femme dans ses bras, retrouva un peu de sa présence d’esprit, et songea alors à lui avouer franchement tout ce qui s’était passé ; comment, en dépit de sa volonté, à son insu, pendant son évanouissement, il avait été transporté dans une maison inconnue, soigné par une femme inconnue, et brusquement chassé par elle…
Mais soit pudeur instinctive et crainte de troubler le cœur de cet ange qui l’accueillait en l’enlaçant dans ses bras, soit que quelque fatale arrière-pensée l’eût dominé tout à coup, cet homme, ému et bouleversé tout à l’heure, qui, quelques minutes auparavant, était dans l’impossibilité de classer ses idées, de rassembler ses souvenirs, cet homme retrouva tout à coup ce sang-froid, cette lucidité d’esprit, ce calme parfait du mari qui s’apprête à offrir à sa femme, non la vérité toute nue, mais la vérité décemment vêtue et parée pour les besoins du moment.
– Ah ! chère Hermine, murmura-t-il, mon Dieu ! que j’ai souffert… et que vous avez dû souffrir !
Et il l’entraîna toute frémissante sur le sofa, et l’assit sur ses genoux, lui mettant un baiser au front ; et l’heureuse femme, palpitante sous ce baiser comme au premier jour de leur union, crut que son mari lui revenait tout entier, corps et âme…
Bien plus, il lui parut impossible qu’il eût pu, même, lui être moralement infidèle une seule minute, et elle allait s’écrier : – Non, M. de Château-Mailly m’a menti.
Lorsque Fernand lui ferma la bouche et lui dit :
– Ah ! vous allez me pardonner, n’est-ce pas ?
Il demandait son pardon. Il était donc coupable ?
Et elle se tut et le regarda.
– Oui, mon cher ange, reprit-il, votre Fernand qui vous aime, votre Fernand en qui vous avez foi, s’est conduit comme un étourdi, comme un enfant. Il a oublié que l’heure des folies de garçon était passée, qu’il avait une femme et un enfant, et il vous a laissée au bal, chère femme aimée, pour un propos en l’air, continua-t-il. Et il était sincère, et en ce moment il oubliait l’inconnue pour ne voir et n’aimer que sa femme. Pour une seule querelle de jeu, une misère, je suis allé me battre, à deux heures du matin…
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, je le savais… je l’avais deviné… Mais, fit-elle en tremblant et en l’enveloppant d’un regard d’amour, tu as été blessé… légèrement, n’est-ce pas.
Et elle le regardait et semblait chercher en quel endroit de son corps avait pu pénétrer le feu meurtrier.
– Ce n’est rien, dit-il, une égratignure…
Et tandis que le sourire revenait à ses lèvres et illuminait son visage assombri un moment par l’inquiétude, il reprit :
– Une égratignure, pourtant, qui m’a mis au lit pendant huit grands jours, qui m’a procuré un évanouissement, puis le délire… On m’a porté je ne sais où… on vous a écrit je ne sais quoi… Oh ! tout cela est un rêve ? ajouta-t-il en passant la main sur son front.
Et il se leva à ces mots, courut à la porte voisine qui donnait dans la chambre à coucher de sa femme et s’approcha du berceau de son fils.
On eût dit qu’il voulait éviter toute autre explication et se réfugier tout entier dans la tendresse paternelle. Il prit son enfant dans ses bras, le couvrit de baisers ! l’enfant s’éveilla en pleurant.
Et la mère qui entend les pleurs de son fils, ne songe plus à rien, oublie ses propres douleurs, ses fortunes et ses jalousies…
Fernand replaça l’enfant dans son berceau.
Tous deux se penchèrent au-dessus, en le couvrant de baisers. Sir Williams lui-même, s’il eût pu assister à cette scène, aurait douté de sa puissance en voyant le bonheur revenu sous ce toit d’où avait voulu l’expulser violemment son infernal génie. Mais tout à coup Fernand se dégagea brusquement de cette étreinte. Un souvenir s’éveillait dans son cœur, une image maudite et fatale passait devant ses yeux… Il lui avait semblé que ce regard bleu et profond comme l’azur des vastes mers, et qui, comme elles, avait la puissance fascinatrice des gouffres, pesait sur lui de tout son poids. Il pâlit, il frissonna ; un nuage voila son regard, son front s’assombrit tout à coup…
– Hermine, dit-il à sa femme en lui prenant vivement la main, vous allez me faire une promesse…
Elle le regarda avec un douloureux étonnement, tant elle était frappée de ce brusque changement qui s’opérait en lui.
– Parlez !… dit-elle toute tremblante.
– Vous allez me promettre, dit Fernand, de ne jamais me questionner sur ce qui s’est passé durant les huit jours qui viennent de s’écouler.
– Je vous le promets, dit-elle avec soumission.
– Vous ne me demanderez jamais ni où je suis allé, ni quelle personne m’a soigné, n’est-ce pas ?
– Je vous le jure, murmura la pauvre femme, qui comprit cette fois que M. de Château-Mailly ne lui avait point menti.
– Notre bonheur est à ce prix, soupira Fernand qui espéra que le souvenir qui le poursuivait s’effacerait…
* *
*
Le lendemain, à son réveil, Fernand jeta autour de lui le même regard étonné qu’il avait promené sur le somptueux mobilier de la belle inconnue, le jour où il était revenu chez elle de son long évanouissement. Et, de même que là, il avait d’abord cherché à se rendre compte du lieu où il se trouvait, de même, en se retrouvant chez lui, il éprouva un mouvement de surprise et presque de regret. Il avait tant vécu par la tête et le cœur durant ces huit jours, il s’était si bien habitué à la voir, elle, la femme inconnue, assise à son chevet quand il ouvrait les yeux.
De même que, la première fois, il avait soupiré et songé à sa chambre à coucher, où il dormait, la tête sur le même oreiller que sa jeune femme, auprès du berceau de son fils ; de même en se retrouvant dans cette chambre peuplée des souvenirs de quatre années de bonheur, il ne put s’empêcher de songer à son réveil des jours précédents, et tout d’abord ses yeux cherchèrent cette belle garde-malade qui s’avançait auprès de lui, marchant sur la pointe de son petit pied.
La vue de sa femme endormie, la vue du berceau de son enfant lui apprirent que l’inconnue ne pouvait venir.
Et comme l’homme qui veut repousser la tentation, chasser une pensée qui l’obsède, il essaya de se réfugier dans le présent, regardant tour à tour la brune et blanche tête d’Hermine, et cet enfant, unique gage de leur amour. Mais les souvenirs de la veille revenaient.
L’image chassée, repoussée avec énergie, revenait sans cesse, et, pour la première fois depuis quatre années, il sauta hors du lit sans avoir mis un baiser au front d’Hermine.
Hermine dormait… Elle avait passé tant de nuits sans sommeil, livrée aux angoisses de l’attente, aux tortures du désespoir, qu’elle avait fini par céder à la lassitude, par s’endormir auprès de celui qu’elle croyait avoir enfin reconquis.
Fernand se leva sans bruit, furtivement, il sortit sur la pointe du pied. Il avait besoin d’air, de solitude, il espérait que le premier rayon de soleil, la première bouffée de brise matinale ramèneraient chez lui un peu de calme et dissiperaient le souvenir confus des visions de la nuit.
Hermine n’avait point mis ses gens, durant huit jours, dans la confidence de ses alarmes ; pour eux, monsieur était absent, et cela avait dû leur suffire.
Dès le matin, on avait appris par le suisse que monsieur était rentré pendant la nuit.
Fernand descendit donc aux écuries et fit seller son cheval favori, une belle jument du désert, cadeau presque royal du gouverneur général de l’Algérie. Il mit le pied à l’étrier, annonça qu’il reviendrait pour l’heure du déjeuner et s’élança au grand trot dans la rue du Havre.
Il monta jusqu’à la rue Royale, suivit au galop l’avenue des Champs-Elysées, descendit jusqu’au pont de Neuilly, et fit le tour du bois de Boulogne, revenant par Passy et l’avenue de Saint-Cloud.
Cette allure, rapide comme celle d’un cavalier de ballade allemande, était en harmonie avec le trouble de son cœur… Il revint vers onze heures.
Hermine était levée et l’attendait. En s’éveillant et ne le voyant pas, la jeune femme avait jeté un cri d’effroi ; elle avait craint qu’il ne se fût enfui encore, que son odieuse rivale ne le fût venu chercher jusque chez lui ; mais elle s’était rassurée bientôt en apprenant de la bouche de sa femme de chambre que monsieur était sorti à cheval. Fernand n’avait-il pas l’habitude d’aller au bois chaque matin, monté sur Sarah, sa belle cavale du désert ?
Hermine s’était fait habiller avec un goût et un soin merveilleux ; elle avait une fraîche toilette du matin, à fasciner le comte de Château-Mailly, à séduire un homme blasé. Ses souffrances de la veille et des jours précédents avaient, en le pâlissant un peu, apporté à son visage un cachet de distinction suprême.
A sa vue, Fernand oublia une fois encore. Il passa la journée entre sa femme et son enfant, comme s’il eût redouté une seule minute d’isolement.
Le temps était froid, mais beau, très sec ; le soleil se montra radieux vers midi.
Fernand fit atteler l’américaine ; il proposa une promenade à sa femme, et, conduisant lui-même, ils s’en allèrent par les boulevards jusqu’à la place de la Bastille. Là, Fernand tourna l’angle du faubourg Saint-Antoine et gagna la rue Culture-Sainte-Catherine, où Armand de Kergaz avait son hôtel.
Le comte était sorti, mais la comtesse était à l’hôtel. Les deux jeunes époux passèrent une heure avec elle, et revinrent.
Durant ce court trajet, pendant ce laps de temps, Fernand s’était montré gai, souriant…
Hermine espérait, et elle remerciait déjà dans le fond de son âme, M. de Château-Mailly, son invisible protecteur. Mais, le soir, une tristesse mortelle s’empara de Fernand.
Il redevint encore morose, taciturne.
Et Hermine, malgré sa douleur, demeura fidèle à la promesse qu’elle lui avait faite, elle ne le questionna pas ; elle se contenta de lui prodiguer ses soins, ses caresses, ces mille attentions charmantes de la femme dévouée, aimante, et qui veut être aimée…
Trois jours s’écoulèrent. Pendant ces trois jours, ce pauvre malade d’esprit eut des alternatives de joie et de tristesse. Tantôt il se montra affectueux, empressé pour la jeune femme, et prenait son fils sur ses genoux, lui parlant ce langage enfantin, ce délicieux zézaiement des pères ; tantôt, au contraire, il retombait dans sa sombre humeur, ne parlait plus, répondait à peine, repoussait les caresses de sa femme avec une brusque impatience…
Et la pauvre Hermine allait dévorer ses larmes dans la solitude et le silence, et, se jetant à genoux, elle priait Dieu de guérir son Fernand du mal qui semblait le frapper…
Le matin du quatrième jour, Fernand sortit de bonne heure ; comme à l’ordinaire, il fit seller Sarah, et s’en alla faire au Bois sa promenade accoutumée. Mais l’heure du déjeuner sonna, et il ne revint pas. Une légère ondée qui était tombée depuis son départ fit espérer à Hermine qu’il s’était arrêté à Madrid ou à Ermenonville, décidé à y déjeuner.
Mais la soirée passa… Puis le soir vint…
Alors Hermine fut saisie d’épouvante… Fernand ne revenait pas.
Elle l’attendit jusqu’à minuit, elle l’attendit jusqu’au jour ; elle vit entrer un rayon de soleil dans sa chambre… Fernand n’avait pas reparu ; Hermine se sentait mourir. Tout à coup le pas d’un cheval se fit entendre dans la cour.
– C’est lui, pensa-t-elle en se précipitant vers la croisée et l’ouvrant.
C’était bien Sarah, la jument africaine, mais Sarah veuve de son cavalier, et piteusement conduite par la bride, par un commissaire de coin de rue…
Alors, pressentant quelque affreux malheur, éperdue, Hermine descendit et interrogea cet homme. Le commissaire lui répondit qu’une heure auparavant, au rond-point des Champs-Elysées, il avait vu passer une calèche dans laquelle se trouvait une jeune blonde, vêtue d’une robe bleue.
A côté de la calèche, un jeune homme chevauchait sur Sarah.
Il avait mis pied à terre en l’apercevant, lui avait confié le cheval en lui donnant l’ordre de le ramener et il était monté dans la calèche à côté de la jeune dame. C’était là tout ce qu’il savait.
* *
*
A ce récit, Hermine fut prise de vertige ; elle ne douta plus que cette femme blonde ne fût cette créature qui déjà lui avait ravi le cœur de son époux ; elle comprit que Fernand était retombé aux mains du monstre, que le minotaure avait repris sa proie, et, folle de douleur, la tête perdue, sans même songer à l’imprudence de ce qu’elle allait faire, elle demanda ses chevaux, se jeta en robe de chambre dans sa voiture, et cria au cocher : rue Laffitte, 41 !
La belle et vertueuse madame Rocher, en présence de ce nouveau malheur, avait songé à M. de Château-Mailly, et, sans réfléchir que le comte était garçon, que courir chez lui ostensiblement à neuf heures du matin, c’était pour elle se compromettre à jamais, elle alla se confier à cet homme qui seul, du moins elle le croyait, pouvait une fois encore détourner le péril et conjurer l’orage.
Or, au moment où la voiture s’arrêtait à la porte du comte, où Hermine en descendait, un fiacre sortait par la porte cochère, emportant un homme dans lequel les invités de la marquise Van-Hop eussent reconnu sir Arthur Collins. Il vit et reconnut Hermine ; un hideux sourire vint à ses lèvres et illumina son visage couleur de brique.
– Ah ! enfin… murmura-t-il, le comte a décidément du bonheur.
Et le fiacre continua sa course.
q
Que s’était-il donc passé ?
Fernand Rocher était sorti à cheval, comme à l’ordinaire, vers huit heures du matin. La veille, descendant au pas de Sarah la rue du Havre et la rue Tronchet, il s’en allait mélancoliquement, la tête inclinée sur sa poitrine, cherchant, mais en vain, à fuir le souvenir de l’inconnue, et n’y pouvant parvenir. Comme il allait traverser la place de la Madeleine, la cavale africaine, qui était quelque peu ombrageuse, fit tout à coup un écart, se cabra à demi et tourna sur ses deux pieds, effrayée par un bruit de grelots, de claquements de fouet et de roues grinçant sur le pavé. Une chaise de poste arrivait derrière lui au grand trot de ses quatre chevaux, et passa rapide comme l’éclair, tandis qu’il contenait et rassurait la bouillante Sarah.
Mais il avait obéi à un sentiment de curiosité banale, il avait jeté un coup d’œil dans la chaise pour voir quel était le voyageur qui quittait ainsi Paris avec bruit et fracas, et il avait aperçu à demi couchée au fond de la berline, enveloppée de fourrures, et seule, une jeune femme dont la vue lui arracha un cri de surprise, de joie et d’épouvante en même temps : c’était sa belle garde malade !
L’émotion qui s’empara de lui fut alors si forte que, pendant plusieurs minutes, il demeura cloué à la même place, maniant gauchement sa monture et la laissant livrée à tous ses caprices. Puis soudain, et comme dominé par cette mystérieuse attraction que cette femme étrange répandait autour d’elle, il mit l’éperon aux flancs de Sarah, et se lança à la poursuite de la chaise de poste, qui disparaissait en ce moment de l’autre côté du pont de la Concorde. Il voulait la revoir.
La belle voyageuse quittait sans doute Paris pour longtemps, car sa voiture était couverte de malles, et deux domestiques, un valet et une femme de chambre chaudement vêtus, étaient assis derrière.
Elle partait. C’en était assez pour que Fernand ne songeât plus ni à se guérir ni à oublier, pour qu’il n’eût plus qu’une préoccupation, qu’un désir, qu’un but, la rejoindre.
Et le petit hôtel de la rue d’Isly, sa femme, son enfant, sa vie calme et douce, tout ce qu’il avait retrouvé, disparut tout à coup de son souvenir, comme au réveil s’effacent les dernières et fugitives impressions d’un rêve…
Sarah était rapide comme le vent du désert où elle était née, mais la chaise de poste avait de l’avance ; un embarras de voitures, que son cavalier rencontra sur le pont de la Concorde, retarda encore la marche du noble animal. Fernand perdit la chaise de vue. Il fut obligé de se renseigner sur le chemin qu’elle avait pris en quittant le quai, et il arriva à la barrière d’Enfer environ vingt minutes après que la belle voyageuse l’avait franchie.
L’inconnue prenait la route d’Orléans.
Sans plus réfléchir, Fernand lança sa jument au galop, persuadé qu’il aurait bientôt rejoint la chaise de poste. Mais la chaise de poste allait un train d’enfer, le train d’un homme en faillite qui gagne la frontière belge. Ce ne fut que vers Montlhéry, à une demi-lieue de la fameuse tour chantée par Boileau, que le cavalier l’aperçut gravissant une côte au grand trot.
Jusque-là, et depuis le pont de la Concorde, il ne l’avait plus revue.
Fernand, dans l’état d’exaltation où il se trouvait, serait allé au bout du monde. Il ensanglanta les flancs de Sarah, il la fit bondir de douleur, et vingt minutes plus tard il atteignait enfin la chaise de poste, au moment même où elle entrait dans la petite ville d’Etampes et s’arrêtait, pour relayer, à l’hôtel de la Corne-d’Or.
Fernand s’approcha vivement de la portière de la berline et se montra à Turquoise, car c’était bien elle qui courait ainsi la poste.
Elle poussa un petit cri de surprise en le voyant ; puis elle l’enveloppa de son regard profond, arqua ses lèvres en un charmant sourire, et lui dit :
– Comment ! monsieur, vous voilà ?
– Oui, madame… balbutia-t-il, car il ne savait trop réellement que lui dire.
– Par quel hasard ? fit-elle jouant à merveille l’étonnement. Où allez-vous ?
– Je ne sais pas… dit naïvement le pauvre fou.
Elle laissa bruire un éclat de rire moqueur à travers ses dents blanches.
– En vérité, dit-elle, vous ne savez pas où vous allez ?
– Non.
– Mais, au moins, savez-vous d’où vous venez ?
– Je viens de Paris.
– Eh bien, laissez-moi au moins vous apprendre où vous êtes.
– Je ne sais pas, murmura-t-il, la contemplant avec extase.
– Vous êtes à Etampes, à mi-chemin d’Orléans et sur la route du Midi.
Et elle continua à sourire.
– Voyons, dit-elle, comment vous trouvez-vous ? Car il y a plusieurs jours que je vous ai vu, et bien que j’aie eu de vos nouvelles…
– Ah ! s’écria-t-il surpris et charmé, vous avez eu de mes nouvelles…
– Sans doute.
Et le regardant fixement, comme elle seule savait regarder :
– Ne croyez-vous pas, dit-elle, que j’avais un peu à cœur de savoir ce qu’était devenu mon malade ? Je quittais Paris pour longtemps, j’ai voulu partir avec la conviction que vous étiez rétabli.
– Vous… quittez… Paris… pour longtemps ? balbutia-t-il avec un accent effaré.
– Pour un an au moins, répondit-elle en baissant les yeux et avec un certain trouble dans la voix.
– Mais c’est impossible ! murmura-t-il.
– Comment, impossible, puisque me voilà en route ? Je vais à Florence passer le reste de l’hiver.
Elle lui tendit la main par un geste plein de mutinerie et d’abandon.
– Adieu… dit-elle ; souvenez-vous de ma lettre…
Ces derniers mots étaient un congé.
Déjà on attelait des chevaux frais ; quelques secondes encore, et la chaise repartait.
Fernand venait de prendre une résolution soudaine.
– Madame, dit-il vivement, vous ne pouvez partir sur-le-champ… à cette heure…
– Et… fit-elle en fronçant le sourcil, qui m’en empêchera ?
– Moi, dit-il froidement.
– Vous ?
Elle prononça ce mot d’une façon étrange.
– Moi, dit-il, parce que je vous poursuis depuis Paris à franc étrier et qu’il faut que je vous parle !
– Mais… monsieur…
– Madame, dit Fernand avec un calme effrayant, si vous me refusez, je me jette sous les roues de votre chaise de poste.
– Vous êtes fou ! répondit-elle ; mais je ne veux point causer votre mort… Voyons ce que vous avez à me dire.
Elle pencha la tête à la portière, appela son valet de chambre, lui ordonna de renvoyer les chevaux et de demander un appartement à la Corne-d’Or.
– Allons, dit-elle, mettez pied à terre, monsieur le paladin, et offrez-moi la main pour descendre.
Fernand sauta lestement à terre, jeta sa bride à un palefrenier, ouvrit la portière de la chaise et aida la jeune femme à descendre.
– Vous me permettrez, lui dit-elle, puisque je vous ai fait, sans le savoir, venir de Paris tout exprès pour moi, vous me permettrez de vous offrir à déjeuner, n’est-ce pas ? Je repartirai ce soir.
Elle entra à la Corne-d’Or et conduisit Fernand à la chambre qu’on lui avait préparée à la hâte. Alors, se laissant tomber sur une bergère et s’y pelotonnant avec cette grâce féline qui est le privilège des petites femmes :
– Je vous écoute, dit-elle, qu’avez-vous à me dire ?
Fernand n’en savait absolument rien. Il l’avait suivie, attiré par une force inconnue, il ne voulait pas qu’elle partît. C’était là tout ce qu’il lui fallait. Il demeura debout auprès d’elle, silencieux, hésitant, la contemplant avec une muette adoration.
– Mon pauvre monsieur Rocher, dit la Turquoise qui savourait cet embarras plein de souffrance avec la joie cruelle d’une bête fauve, je vous crois plus malade que vous ne le paraissez, et j’ai bien peur que ce coup d’épée que l’on croyait n’être qu’une égratignure…
– Ah ! interrompit Fernand, il m’a frappé là… au cœur.
Et puis, soudain, cet homme qui balbutiait et baissait les yeux sous ce regard de femme armée d’une puissance occulte, cet homme osa la regarder, et devint éloquent. Il osa se mettre à genoux devant elle. Il osa lui prendre la main…
– Madame, murmura-t-il d’une voix lente, grave, pleine d’émotion, plût à Dieu que mon adversaire m’eût atteint mortellement. Je serais mort sans souffrir.
– Allons donc ! fit-elle, est-ce qu’on meurt quand on est jeune, riche, beau, aimé, heureux comme vous !
– Ah ! vous ne savez pas, continua-t-il, ce que j’ai souffert depuis ce jour fatal où vous m’avez chassé de chez vous… Vous ne savez pas quelles tortures sans nom m’ont assailli, à quel désespoir j’ai été livré…
– Peut-être, répondit-elle d’une voix subitement émue.
Et cette femme de vingt ans eut alors une expression, un regard, une attitude, un accent maternel, tant il est vrai que la femme, si jeune qu’elle soit, est toujours plus âgée que l’homme ; elle prit sa main dans ses petites mains, et lui dit :
– Monsieur Rocher, vous êtes un enfant…
Et comme il frissonnait sous ce regard, comme il redevenait véritablement un enfant sous le charme de cette voix douce et triste, sous la pression de ces petites mains imprégnées d’une magnétique chaleur, elle poursuivit :
– Hélas ! je sais ce que vous allez me dire… Je sais déjà cet hymne de l’amour toujours neuf et toujours le même que vous allez me chanter, mon pauvre enfant, et je ne veux pas être coquette, je ne veux pas avoir l’air de tomber de surprise en surprise… Non, vous m’aimez, je le sais et je le vois… Aussi, je ne m’indignerai point, je ne rougirai pas, je ne cacherai point ma tête dans mes mains pour vous dissimuler ma confusion… Je laisse toute cette comédie aux femmes de quarante ans et ne la crois pas digne de moi… Mais je veux que vous m’écoutiez, monsieur, je veux que vous me laissiez vous parler le langage de la raison.
– Je vous aime… balbutia Fernand.
– Au lieu de m’aimer, écoutez-moi, vous ferez mieux.
Et la jeune femme lui laissa prendre une de ses mains qu’il porta à ses lèvres.
– Mon ami, reprit-elle d’un ton moitié sévère et moitié affectueux. Il y a huit jours, je ne songeais pas à quitter Paris.
– Ah ! vous voyez bien, fit-il.
– Il y en a quinze, vous m’étiez inconnu… On vous a transporté chez moi, une nuit, reprit-elle, blessé, évanoui. Etait-ce l’effet du hasard ? Frappait-on à ma porte parce que ma porte était le plus près du combat ? Ou bien connaissais-je l’un des hommes qui étaient avec vous ? Permettez-moi de ne pas vous répondre sur ces choses.
– Soit, dit Fernand.
– Je vous ai soigné d’abord avec la sollicitude un peu banale qu’apporte toute femme chargée d’une mission semblable à la mienne, puis…
Elle s’arrêta.
– Eh bien ? fit-il avec anxiété.
– Puis, murmura-t-elle, rougissant un peu, je me suis intéressée à vous.
Il tressaillit.
– Puis, hélas ! continua-t-elle d’une voix qui perdit soudain toute son assurance, j’ai craint de vous aimer…
Fernand jeta un cri de joie et couvrit ses mains de baisers.
Elle lui retira ses mains.
– J’ai songé alors que vous étiez marié, dit-elle brusquement, marié et père…
A son tour, Fernand baissa les yeux et la tête.
– Alors, reprit-elle, j’ai compris que si je venais à vous aimer, mon amour serait un supplice… et c’est pour cela que je vous ai congédié de la façon que vous savez.
– Mais moi aussi je vous aime ! s’écria Fernand qui oublia sa femme en ce moment et ne vit plus que Turquoise.
– Ah ! dit-elle, quand vous saurez… vous ne m’aimerez plus.
– Que saurai-je ?
– Ce que je suis.
– Vous êtes une noble et belle créature, dit-il avec feu.
Elle soupira.
– Tenez, dit-elle, laissez-moi continuer ma route, laissez…
– Non, répondit-il avec l’accent de la passion, non, vous ne partirez pas… Je vous aime !…
Elle eut un triste sourire.
– Avez-vous jamais, reprit-elle, entendu parler de ces femmes légères dont la situation est équivoque dans le monde… et qui, acheva-t-elle en rougissant, n’ont pas de mari ?…
Fernand tressaillit et la regarda.
– Je suis, ou plutôt j’étais, dit-elle avec une noble confusion, une de ces femmes-là, le jour où vous êtes entré chez moi…
– Et… à présent ?
– A présent, hélas ! je suis une pauvre créature touchée par l’amour et qui ne demande plus au monde que le pardon et l’oubli…
Fernand se mit à genoux.
– Mon Dieu ! lui dit-il, je ne veux pas savoir qui vous avez été. Je ne vois, je ne sais qu’une chose, c’est que vous êtes belle, c’est que vous êtes bonne, c’est que sans vous je serais mort, et que je vous aime avec passion, avec délire, avec frénésie.
Turquoise cacha sa tête dans ses mains.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle en fondant en larmes.
Turquoise pleurait… Donc elle était vaincue… donc elle ne partirait pas…
* *
*
Fernand et Turquoise passèrent le reste de la journée à Etampes, oubliant la terre entière pour ne songer qu’à eux-mêmes.
La blonde complice de sir Williams était réellement une femme forte dans toute l’acception du mot. Elle savait feindre la passion dans ses plus hardis écarts, dans ses détails les plus habiles et les plus minutieux…
Fernand Rocher, au bout de quelques heures, demeura convaincu que cette femme devait s’être aussi complètement réhabilitée par l’amour que Desdémona ou Manon Lescaut ; et, nouveau Desgrieux, il se sentit à tout jamais lié et enchaîné à elle.
Du reste, Turquoise avait si bien calculé et ménagé tous ses effets, qu’elle mit la journée tout entière à se rendre et déploya des merveilles d’éloquence pour prouver à Fernand que précisément parce qu’ils s’aimaient, ils devaient se séparer pour toujours. Si bien que le soir vint et que, déjà, les chevaux étaient à la chaise de poste et piaffaient dans la cour de la Corne-d’Or, que Fernand ne savait encore si elle consentirait à revenir à Paris. Ce ne fut qu’au dernier moment, toute prête à monter en voiture, que, lui tendant la main et le regardant avec égarement, elle lui dit :
– Me jurez-vous que vous m’aimez ?
– Je vous le jure, dit-il.
– M’aimerez-vous longtemps ?
– Toujours.
Il mit dans ce mot l’élan de sa passion.
– Alors, soupira-t-elle, retournons à Paris…
Elle prononça ces mots comme un vaincu raconterait sa défaite. Puis elle s’appuya sur son bras, et ajouta, tandis qu’ils descendaient dans la cour de l’auberge :
– Il ne faut pas songer à ramener votre cheval de pied, qui en prendra soin ?
Certes, Fernand connaissait la valeur de Sarah ; il savait fort bien qu’elle aurait pu, sans peine, aller à Etampes et en revenir sans débrider ; mais pouvait-il refuser ce bonheur de monter dans la berline auprès de la jeune femme ?
– Comme vous voudrez, répondit-il.
Turquoise fit un signe au valet.
Fernand oublia de lui recommander de conduire Sarah rue d’Isly.
Et la chaise partit au grand trot et reprit la route de Paris, qu’elle atteignit en quelques heures et traversa dans le milieu de la nuit.
L’oublieux Fernand ne songea point à l’inquiétude qui devait régner chez lui depuis le matin, au désespoir de sa femme qui l’attendait vainement. Il ne demanda point à sa belle conductrice en quel lieu elle le conduisait.
La chaise descendit la rue Saint-Jacques, traversa la Seine au pont Neuf, près de la rue de la Monnaie, tourna à l’église de Saint-Eustache, remonta la rue et le faubourg Montmartre, et finit par entrer dans le jardin de ce petit hôtel de la rue Moncey que nous connaissons.
* *
*
Le lendemain, comme le premier rayon de soleil glissait à la cime des toits voisins, le valet de pied de Turquoise, qui était parti d’Etampes vers minuit, arriva rue Moncey, monté sur la belle jument arabe. Turquoise, déjà levée, descendit et ordonna au laquais d’aller lui chercher un commissaire médaillé.
– Je vais m’amuser un peu, pensa-t-elle, et donner à ma façon des nouvelles de son mari à la belle madame Rocher.
Et Turquoise eut un mauvais sourire.
Dix minutes après, le valet revint suivi du commissaire.
– Mon ami, dit Turquoise à ce dernier, voulez-vous gagner vingt francs ?
– Oui, madame, répondit le Savoyard, émerveillé de l’aubaine.
– Vous allez conduire ce cheval rue d’Isly, à l’hôtel Rocher.
– C’est facile.
– On vous demandera, continua Turquoise, d’où vous venez et qui vous a remis cette bête. Alors vous répondrez ceci :
« – Je suis commissionnaire aux Champs-Elysées. J’ai vu passer tout à l’heure une calèche bleue dans laquelle était une jeune femme.
« – Un monsieur, qui montait cette bête, trottait à côté de la calèche. En m’apercevant, il m’a fait signe d’approcher, m’a remis son cheval en m’ordonnant de le conduire rue d’Isly, et il est monté dans la calèche, à côté de la dame. »
« Avez-vous compris ?
– Oui, madame, répondit le commissionnaire, qui prit les vingt francs que Turquoise lui tendait, passa la bride de Sarah à son bras et l’emmena.
On sait avec quelle scrupuleuse exactitude le commissionnaire exécuta les ordres de Turquoise, qui, une heure après, disait à Fernand :
– Mon ami, mon valet de pied est de retour ; ne vous inquiétez point de Sarah, il l’a conduite rue d’Isly.
q
Un soir, madame Charmet rentra chez elle vers cinq heures et descendit de son modeste fiacre, en tenant par la main une jolie petite fille de quatorze à quinze ans.
La vierge folle repentie, la femme qui s’était nommée la Baccarat, avait beaucoup couru toute la journée ; infatigable dans l’accomplissement de son œuvre, la dame de charité arrachait chaque jour une pauvre enfant au vice et la ramenait dans le droit chemin.
Ce jour-là, elle avait sauvé une famille tout entière, ou plutôt trois orphelines, trois sœurs que l’oisiveté et le vice allaient prendre au moment où elle était intervenue comme un pieux agent de la Providence. L’aînée, qui avait vingt ans, avait été placée, en qualité de femme de chambre, dans une famille anglaise ; la seconde, qui en avait dix-sept, était entrée dans un magasin de soieries comme demoiselle interne. Quant à la troisième, qui touchait à sa quinzième année, et qu’un mercier débauché, Géronte au petit pied, Richelieu de boutique, essayait de séduire, Baccarat s’en était chargée provisoirement.
Baccarat conduisit la jeune fille dans ce grand et triste salon, aux boiseries noires, qui était la pièce de réception du petit hôtel de la rue de Buci ; elle s’assit un moment auprès du feu avec elle, et lui dit en la baisant au front :
– Ne t’ennuieras-tu pas trop avec moi, mon enfant ?
– Oh ! non, madame, répondit la petite juive, car elle et ses sœurs étaient de pauvres israélites que Baccarat avait trouvées, grelottant de froid, mourant de faim et prêtes à suivre celui qui les aurait voulu emmener, dans un misérable grenier de la rue de la Verrerie.
Et elle ajouta avec une naïve admiration :
– Vous êtes si belle, madame… et puis si bonne… et c’est si beau, ici !
L’enfant n’avait jamais vu un luxe pareil à celui qui l’environnait, c’est-à-dire que cette maison triste et sombre, ce salon à l’aspect monastique lui apparaissaient comme un palais de roi.
La jeune fille avait quinze ans, mais elle était si petite, si frêle, qu’on lui en eût à peine donné douze. Elle avait ces grands yeux noirs qui brillent d’une lueur profonde et comme inspirée, ce teint d’un brun doré qui semble rappeler les chauds rayons du soleil d’Orient, ces lèvres couleur de carmin, ces dents blanches et ces cheveux plus noirs que l’aile du corbeau, signes caractéristiques de sa race, dont elle paraissait résumer le type le plus pur. Ses pieds et ses mains d’enfant étaient d’une forme admirable, son bras nu, du galbe le plus pur. Elle se nommait Lia, comme la seconde femme de Jacob.
Baccarat s’était sentie entraînée vers ce charmant petit être, et l’austère femme, la pénitente qui avait renoncé aux joies de cette terre pour ne songer qu’à Dieu, Baccarat avait eu, à sa vue, comme une pensée mondaine ; elle avait songé à adopter cette enfant, à la prendre avec elle, à en faire sa compagne…
Puis, elle avait une arrière-pensée, celle de l’instruire dans le dogme catholique et de lui faire abjurer sa religion. Elle avait donc donné à choisir à l’enfant : ou entrer dans un atelier, ou demeurer avec elle, et la petite juive n’avait point hésité ; – elle avait suivi sa bienfaitrice, – elle arrivait avec elle, pour la première fois, dans la maison de la rue de Buci.
Baccarat lui fit chauffer les pieds, lui prit ses petites mains dans les siennes, et la conduisit tout doucement dans la pièce voisine :
– Je vais te montrer ta chambre, mon enfant, c’est là que tu coucheras… tout près de moi.
Elle poussa une porte qui donnait dans le salon, et l’introduisit dans une petite chambrette garnie d’un lit en fer, d’une table, de deux chaises, avec des rideaux blancs au lit et à la croisée.
L’enfant était ravie.
– Je t’apprendrai à lire et à écrire, continua la dame de charité, ensuite je te ferai coudre et broder…
– Tout ce que vous voudrez, ma belle madame, répondit la petite juive ; je ferai tout ce qui vous plaira… Vous avez l’air si bon !
Baccarat allait embrasser l’enfant pour la remercier de cette réponse, lorsqu’elle entendit un coup de cloche dans la cour.
Ordinairement, les quelques personnes qui visitaient madame Charmet, telles que des prêtres, de vieilles dames patronnesses et un des administrateurs des hospices, ne se présentaient jamais passé cinq heures dans la rue de Buci. Ce ne pouvait donc être qu’une visite inaccoutumée, insolite, et ayant un but des plus sérieux ; du moins elle le pensa.
A tout hasard, madame Charmet sonna et remit l’enfant à la vieille servante.
– Va te chauffer à la cuisine, ma petite, dit-elle, tu ne travailleras que demain. Geneviève te conduira tout à l’heure dans un magasin et t’achètera du linge et des vêtements.
Au moment où la jeune fille sortait du salon avec Geneviève par une porte dérobée qui conduisait aux offices, l’unique domestique mâle de la maison introduisit une femme par la grande porte.
Cette femme, c’était Cerise.
Madame Rolland venait rarement voir sa sœur, malgré l’affection qui les unissait. Dans la journée, Baccarat était presque toujours hors de chez elle, et, le soir, Cerise demeurait avec son mari, auquel elle faisait oublier, par ses soins et sa gentillesse, les fatigues de sa rude journée de travail.
Quand les deux sœurs se voyaient, c’était presque toujours chez la cadette. Baccarat avait souvent des jeunes filles à recommander à sa sœur, de pauvres ouvrières sans travail, quelquefois un père de famille dont le salaire était insuffisant, et que Léon prenait dans son atelier. Grande fut donc la surprise de la sœur aînée, en voyant arriver sa cadette chez elle à cette heure crépusculaire ; mais sa surprise se changea subitement en inquiétude lorsqu’elle l’eut envisagée.
Cerise était méconnaissable. Ce n’était plus la fraîche et belle jeune femme dont le visage rayonnait d’un calme bonheur, dont le sourire trahissait les joies multiples de l’épouse aimée et de la mère heureuse et pleine d’un noble orgueil… Cerise était pâle, amaigrie, ses yeux étaient cernés d’un cercle de bistre, ses lèvres avaient une pâleur bleuâtre, son regard était morne, tous ses mouvements semblaient révéler la souffrance… Elle se jeta dans les bras de sa sœur, et lui dit d’une voix brisée :
– Je viens à toi, car je souffre mille tortures depuis huit jours, et n’ose et ne veux me confier qu’à toi…
– Tu souffres ! s’écria Baccarat avec un subit élan de tendresse qui sembla revêtir une nuance maternelle ; tu souffres, ma petite sœur bien-aimée, tu souffres depuis huit jours, et je l’ignorais !
Elle la couvrit de baisers, prenant ses mains dans les siennes, ainsi qu’aurait fait une mère ; puis, l’entraînant vers la cheminée, elle s’assit et la prit sur ses genoux…
– Voyons, lui dit-elle, qu’as-tu ? pourquoi souffres-tu ?
Cerise appuya la main sur son cœur et fondit silencieusement en larmes.
– Mon Dieu ! murmura Baccarat, ton enfant…
– Oh ! il va bien, répondit la jeune femme d’une voix étouffée.
– Ton mari ?…
Cette fois, Cerise se tut, mais ses larmes coulèrent plus abondamment.
– Léon est malade ?… interrogea Baccarat.
– Non… oh ! non…
Et Cerise sanglota.
Baccarat devina vaguement quelque scène d’intérieur, quelque querelle domestique, et la pieuse femme, la pécheresse repentie, qui n’avait plus ni passions, ni colères, sentit tout à coup qu’il restait encore au fond de ses veines quelques gouttes du sang impétueux de la courtisane ; elle eut un cri qui ressembla à un rugissement de la lionne blessée.
– Ah ! dit-elle, si Léon s’était permis de faire la moindre peine à ma petite Cerise, foi de Baccarat ! il ne serait châtié que de ma main.
Et elle eut un regard étincelant comme un éclair et qui rappelait cette femme énergique et hardie qui, un soir, dans la maison de fous, appuya la pointe d’un poignard sur la gorge de Fanny, renversée et captive sous son genou vigoureux.
– Ah ! dit Cerise, il est plus malheureux que coupable… pardonne-lui… il est fou…
Alors, comprimant ses sanglots, essuyant ses larmes, la pauvre jeune femme raconta à sa sœur quel affreux changement s’était opéré dans sa vie depuis quelques jours. Léon ne l’aimait plus. Léon était infidèle et comme en proie à une folie étrange.
Aux heures solennelles, la femme la plus simple, la plus dépourvue d’imagination, puise au fond de son cœur une poésie grandiose et sublime, une éloquence poignante, un art de dire qui emprunte à la douleur une élégance de forme et de langage inusitée. Cerise dépeignit avec une chaleur d’expressions, une poésie simple et touchante, une élévation sublime de pensées, l’histoire de ces quelques jours qui avaient suffi pour changer son bonheur en torture et sa joie en deuil… Elle raconta à sa sœur comment, pris tout à coup de tristesses mortelles, devenu sombre et taciturne, lui toujours souriant et plein de franchise, son mari avait fini par se montrer brusque, chagrin, brutal, par fuir la maison conjugale, négliger le travail, l’atelier, et se faire, au-dehors, une existence mystérieuse et coupable… Depuis huit jours, Léon fuyait son atelier, ses ouvriers, sa femme, pour vivre on ne savait où. A peine s’occupait-il de ses affaires, à peine se montrait-il aux heures des repas. Il avait pris Cerise en aversion, il brusquait sa mère, s’échappait comme un criminel chaque soir, et ne rentrait que bien avant dans la nuit… Sa vie paraissait être un enfer ; la nuit, Cerise l’entendait prononcer un nom de femme dans ses rêves, un nom, hélas ! qui n’était pas le sien.
Elle dit tout cela à sa sœur, entremêlant son récit de ses larmes et lui disant qu’elle voulait mourir.
– Mourir ! s’écria Baccarat, mourir ! toi, mon enfant, toi, belle et vertueuse comme les anges ! Ah ! dussé-je redevenir la femme d’autrefois, dussé-je le suivre pas à pas, jour par jour, heure par heure, jusqu’à ce que j’aie découvert l’indigne créature qui t’a pris ton mari, je te le rendrai !
Et Baccarat pressa de nouveau Cerise sur son cœur, essuya ses larmes avec ses baisers, lui fit mille promesses, lui jurant qu’elle lui rendrait l’affection de son époux, qu’elle le ferait rougir de son odieuse conduite et le ramènerait à ses genoux, repentant et plus épris.
– Tiens, lui dit-elle tout à coup, veux-tu rester avec moi ? Jusque-là veux-tu partager ma vie ? Je t’aimerai tant, moi, petite sœur chérie, que tu ne pleureras plus, que tu seras presque heureuse !…
Et Baccarat lui souriait comme une mère à son fils, cherchant à lui faire reprendre courage.
– Et mon enfant ! s’écria Cerise, chez laquelle l’instinct maternel se réveilla puissant et vivace.
– Eh bien, va chercher ton enfant.
– Oh ! dit-elle, non, car il l’aime encore, lui, il l’embrasse chaque jour… il ne vient plus à la maison que pour lui. Et elle ajouta avec un sentiment de terreur profonde : – Il me tuerait, si j’emportais son enfant…
– Eh bien, va, dit Baccarat, rentre chez toi ; j’irai te voir, ce soir même, à neuf heures.
Baccarat souffrait de voir sa pauvre Cerise brisée et abattue ; mais, au milieu de sa nouvelle et pieuse vie, elle n’avait point oublié les agitations de sa première existence, et elle avait conservé cette connaissance profonde du cœur humain et des passions, si vite et si chèrement acquise par les vierges folles. Elle avait vu bien des femmes abandonnées et trahies, mais elle savait par expérience qu’il n’est chez l’homme qu’un seul amour qui survive à tous les autres, qui ait le magique pouvoir de renaître, comme le phénix, de sa propre cendre, et sur lequel il suffit d’un souffle pour le ranimer plus ardent et plus vivace. Elle savait que si l’homme aime souvent et change souvent d’idole, il ne conserve qu’un seul amour réel et sérieux au fond de son âme, il n’aime qu’une fois. Et Baccarat se souvenait combien Léon avait aimé sa sœur, et d’avance elle était assurée du succès ; elle ne doutait pas un moment qu’elle ne le ramenât pour toujours à sa femme. Ce n’était, à ses yeux, qu’une affaire de temps ; mais il semblait que, ce soir-là, le hasard voulût donner un formel démenti aux convictions de Baccarat.
Tandis que Cerise se levait pour sortir, la cloche de la porte d’entrée se fit entendre de nouveau, et les deux sœurs tressaillirent.
Bientôt après, on annonça :
– Monsieur Andréa !
A ce nom, Baccarat tressaillit et Cerise devint subitement toute pâle.
Jamais, en dépit de son repentir et de la croyance où elle était que le frère d’Armand de Kergaz était devenu un saint homme, Cerise ne se rencontrait avec lui sans éprouver un premier mouvement d’effroi. Elle le vit entrer, et, involontairement, elle fit un pas en arrière. Pourtant le vicomte n’avait plus rien en lui-même du trop célèbre baronet Williams. Il était voûté, vieilli, courbé ; il portait sur son visage les traces indélébiles de la souffrance et peut-être du remords. Le baronet sir Williams n’était plus, hélas ! un objet de terreur, mais bien plutôt un objet de pitié.
– Ma chère dame, dit-il en saluant Cerise humblement, comme saluent ceux qui ont des torts graves à se faire pardonner, et s’adressant à Baccarat, pardonnez-moi de venir aussi tard, mais Armand a tenu à ce que je vous voie ce soir même. J’ai d’importantes choses à vous communiquer.
– Asseyez-vous, monsieur le vicomte, répondit Baccarat, je reconduis ma sœur et suis à vous…
Andréa s’approcha de la cheminée, demeura debout, son chapeau à la main, exposant ses pieds, couverts d’une grossière chaussure, à la flamme du foyer.
Cerise sortit, reconduite par Baccarat.
Elle s’en serait allée un peu calmée, une minute auparavant, ayant au cœur un vague espoir que les consolations et les promesses de Baccarat y avaient allumé ; mais il avait suffi du nom, de la vue, du son de la voix du vicomte Andréa, pour faire naître en son cœur un trouble subit et inexprimable. Elle s’était reprise à trembler, et se sentit froid au cœur au moment où elle franchissait le seuil du salon dont Baccarat ferma la porte sur elle. Soudain, et tandis qu’elles traversaient le vaste et sombre vestibule de la maison, Cerise saisit vivement le bras de sa sœur :
– Ah ! dit-elle, quelle étrange et terrible idée !
– Qu’as-tu ? exclama Baccarat inquiète…
– Oh ! non, c’est impossible !…
– Mais… qu’as-tu ? quelle est cette idée ?
– Non, je suis folle…
Et Baccarat sentit la main de sa sœur frissonner dans la sienne.
– Mais parle donc ! lui dit-elle… parle… quelle est cette idée ?…
– Ecoute, murmura Cerise à voix basse, tout à l’heure, là… quand il est entré, cet homme qui nous a fait tant de mal…
– Eh bien ? demanda la sœur.
– Eh bien, il m’a semblé que c’était lui encore… lui qui m’enlevait le cœur de Léon… J’ai ressenti comme un coup sourd dans le cœur.
Baccarat tressaillit.
– Tu as raison, dit-elle, cette idée est inadmissible… et tu es folle…
Puis elle lui mit un dernier baiser sur le front et la renvoya.
Mais cette supposition de Cerise, si folle, si bizarre en apparence, cette pensée que le vicomte Andréa pouvait être le bras mystérieux qui la frappait, avait fait tressaillir Baccarat des pieds à la tête. Pour la seconde fois, un soupçon terrible était revenu à la jeune femme sur le prétendu repentir d’Andréa ; et, pour la seconde fois, elle se demanda si cet homme, foulé aux pieds, humilié, déçu dans tous ses espoirs, dans tous ses rêves, cet homme qui s’était retiré de la lutte avec le sourire superbe que l’ange déchu dut avoir en roulant dans l’abîme, et qui reparaissait tout à coup, au bout de quatre années, courbé sous le fardeau de ses remords, menant une vie ascétique, acceptant le rôle le plus humble ; elle se demanda si cet homme n’était pas un de ces comédiens héroïques et terribles, un de ces protées aux mille formes, qui n’avait accepté une dernière métamorphose que dans un but ténébreux et impitoyable de vengeance. Et pendant quelques secondes, madame Charmet demeura immobile, les bras croisés, le front pensif, dans la solennelle attitude de la méditation.
– Ah ! se dit-elle enfin, sentant se réveiller en elle cet espoir de sourdes intrigues, ce génie des luttes intellectuelles où la ruse des femmes acquiert des proportions grandioses, et qui avait présidé à la première moitié de sa vie, je le saurai ! je fouillerai si bien ce cœur et ce cerveau, j’y ferai si bien pénétrer mon regard et ma pensée, que j’y veux lire, tôt ou tard, comme en un livre ouvert.
Elle rentra au salon.
Le vicomte Andréa était toujours debout devant la cheminée et tournant le dos à la porte.
– Pardonnez-moi, monsieur le vicomte, lui dit Baccarat, je vous ai fait attendre…
Il salua de nouveau, baissant les yeux.
– Je suis à vos ordres, répondit-il.
Elle lui indiqua un siège.
– Je vous en prie, lui dit-elle, veuillez vous asseoir…
Il n’osa pas refuser, et s’assit dans le fauteuil que Baccarat lui indiquait du doigt.
Or, en lui désignant ce siège, l’intelligente femme obéissait à une soudaine inspiration. Il y avait sur la cheminée, à côté d’un grand bloc de marbre noir qui servait de cage à la pendule, une lampe dont les rayons tombèrent d’aplomb sur le visage du vicomte. L’ombre de la pendule se projetait, au contraire, sur l’angle opposé de la cheminée, laissant ainsi Baccarat dans une demi-obscurité. Elle pouvait donc le voir presque sans être vue, l’examiner attentivement, épier les moindres tressaillements, les impressions les plus rapides et les plus passagères de son visage, sans qu’il eût le même avantage sur elle…
Et ces deux intelligences d’élite, nous dirions volontiers ces deux génies du grand drame dont nous sommes l’historien, se trouvèrent alors seuls et face à face, se regardant et s’observant comme s’observaient et se regardaient les gladiateurs antiques avant de croiser le fer meurtrier.
La guerre allait-elle donc surgir de cet examen ?
q
Il y eut comme un moment de silence entre madame Charmet et le vicomte Andréa.
– Monsieur le vicomte, dit enfin Baccarat, avez-vous découvert quelque chose ?
– Relativement aux Valets-de-Cœur ?
– Précisément.
– Je crois tenir un des fils de l’intrigue, répondit-il avec calme, d’une voix nette, bien accentuée, et qui emportait la conviction.
– Ah ! dit Baccarat, voyons ?
– D’abord, poursuivit le vicomte, je dois vous dire que mon sentiment sur cette association est qu’elle se compose d’autant de dames que de valets.
– Vous croyez ?
– La première note de la police d’Armand définissait mal cette mystérieuse institution. L’association des Valets-de-Cœur a pris naissance dans le quartier Bréda, entre quelques femmes bien lancées et quelques Arthur intelligents, – ce qui est rare parmi les Arthur. – D’abord, l’unique but de ce compagnonnage des deux sexes a été le commerce des lettres d’amour – un commerce vieux comme le monde – ce qui prouve que, de tout temps, les femmes ont eu la rage d’écrire, et les hommes, la bêtise de leur répondre.
– C’est vrai, murmura Baccarat, qui jeta malgré elle un regard dans le passé, et se souvint de la lettre que lui avait dictée ce même homme vertueux et repentant à cette heure, et que le Beaupréau avait laissée traîner sur le tapis de son salon.
– Puis, à ce commerce, poursuivit Andréa, l’association a ajouté diverses branches d’industrie. Ainsi, par exemple, un Arthur se fait présenter dans le monde par un mari fourvoyé dans Bréda-street, y fait valoir sa jolie figure, plaît à quelque femme de quarante ans qui le prend au sérieux ; et comme le mari de cette dame soupire précisément à la même heure aux genoux de la lorette de ce même Arthur, voilà un ménage, une famille tout entière qui se trouve à la merci d’un drôle et de sa maîtresse.
– Mais enfin, dit madame Charmet, cette association a un chef ?
– Oui, une femme.
– Quelle est-elle ?
– Ecoutez, dit le vicomte d’un air confidentiel, avant d’aller plus loin, laissez-moi vous apprendre un malheur… car c’est pour cela que je viens…
Baccarat tressaillit ; mais son visage était dans l’ombre, et il fut impossible au vicomte de saisir la moindre altération dans ses traits.
– Je veux vous parler, continua-t-il avec une sorte d’émotion, d’un homme que nous devons aimer, vous et moi, car nous avons été bien coupables… envers lui.
Ce fut une maladresse du vicomte de faire précéder de cet exorde la révélation qu’il apportait, car il donna le temps à Baccarat de se tenir sur ses gardes ; et bien qu’elle eût éprouvé un saisissement subit, un serrement de cœur instantané, en devinant qu’il allait être question de Fernand, elle eut la force de se contenir, de se raidir contre tout événement, et sa voix demeura calme.
– Ah ! dit-elle, serait-ce de M. Rocher qu’il s’agit ?
– Hélas !… soupira hypocritement Andréa.
– Mon Dieu ! qu’allez-vous me dire ?… Est-il malade ?… mourant ?… mort ?…
– Il est aux mains de cette association dont nous parlions tout à l’heure.
– C’est impossible, dit Baccarat, M. Rocher aime sa femme…
– Il l’aimait, du moins.
Si forte qu’elle fut, Baccarat eut un éblouissement, une horrible angoisse l’étreignit.
– Ecoutez, madame, poursuivit le vicomte d’un ton si naturel, si tristement convaincu, qu’il devait l’avoir étudié longtemps à l’avance, M. Rocher a une maîtresse…
Ces mots furent comme un coup de foudre tombant sur Baccarat, et il s’éleva au fond de son âme quelque chose qui ressemblait à un ouragan, à une tempête qui se déchaîne tout à coup en pleine nuit et soulève précipitamment les flots de la mer, tout à l’heure calmes et unis.
Le cœur humain renferme d’impénétrables mystères : Baccarat, devenue madame Charmet, Baccarat ayant renoncé pour jamais à Fernand, se réveillait tout à coup telle qu’elle était avant sa conversion, pleine de fougue et de passion, jalouse et prête à faire la guerre à une rivale heureuse. Elle s’était inclinée devant la femme légitime, devant l’amour chaste et pur ; elle s’était retirée à l’écart dans l’ombre, comme le pécheur indigne qui n’ose franchir le seuil du temple ; le bonheur de Fernand, son amour pour Hermine semblaient lui défendre d’approcher. Mais voici que, tout à coup, on venait lui dire : Fernand a une maîtresse ! c’est-à-dire : cet homme que vous avez tant aimé, pour lequel vous êtes devenue criminelle, cet homme pour qui vous fussiez morte en souriant, ne vous a dédaignée que pour se donner à quelque femme indigne de lui, quelque chose comme une de vos pareilles d’autrefois… Et le lion dompté rentrait en fureur ; ce cœur, résigné à l’oubli, se reprenait à battre ; Baccarat redevenait jalouse, sinon pour elle, au moins pour Hermine.
– Oui, répéta Andréa, Fernand Rocher a une maîtresse, une fille entretenue qu’on nomme la Turquoise, et, chose singulière ! cette fille habite précisément votre ancien hôtel, rue Moncey.
Cette révélation fut le dernier coup porté au sang-froid de Baccarat. Elle étouffa un cri, elle devint horriblement blême… elle se sentit défaillir.
Le vicomte tenait les yeux baissés, il avait l’attitude d’un homme qui souffre. Et cependant le bourreau tressaillit au dedans de lui d’une joie suprême et cruelle ; au silence que garda tout à coup la pauvre femme, le tourmenteur comprit combien sa vengeance était complète dès la première heure. Le supplice de Baccarat commençait.
Alors le vicomte entra dans les détails les plus minutieux, racontant à sa manière comment, à la suite du coup d’épée reçu à l’issue du bal du marquis Van-Hop, Fernand avait été transporté évanoui chez la maîtresse de son adversaire, la folle passion qui en était résultée, son retour au domicile conjugal, puis son nouveau et brusque départ.
Baccarat l’écouta jusqu’au bout, sans dire un mot, sans faire un geste. Elle avait puisé dans sa douleur une force morale extraordinaire, et quand il eut terminé son récit, elle se leva à demi, comme si elle eût voulu braver la clarté de la lampe et montrer son visage, redevenu calme, impassible, muet, à sir Williams.
Tout autre que ce dernier se fût dit, à l’aspect de cette tranquillité : « Elle ne l’aime plus… peu lui importe ! » Mais lui, l’homme dont le regard fouillait les plus intimes pensées, il se contenta de s’avouer que Baccarat était plus forte qu’il ne l’aurait jamais cru, et sa défiance s’en trouva éveillée.
– Eh bien, dit Baccarat, dont la voix ne se trouva pas plus altérée que son visage, quel rapport cela peut-il avoir avec les Valets-de-Cœur ?
– Vous allez le savoir, madame. Figurez-vous qu’un de mes agents a trouvé le billet que voici, sans signature et décacheté. Ce billet était dans la poche d’une robe pendue à l’étalage d’une marchande à la toilette…
Andréa tendit à madame Charmet le billet, ainsi conçu :
« Ma chère petite, Arthur a négocié tes deux lettres. Sa femme ne peut donner que six mille francs, et encore a-t-elle accroché chez ma tante pas mal de breloques. Mais elle promet de laisser son mari retourner chez toi. Tu te rattraperas de ce côté. J’ai donc mille écus à ta disposition. Le reste appartient à la caisse. »
– Ce billet est sans signature, observa le vicomte, mais voyez-vous dans le coin ce V majuscule, et, auprès, ce cœur tracé d’un coup de plume ?
– Je les vois, dit Baccarat.
– Maintenant, poursuivit-il, regardez cet autre billet qui est exactement de la même écriture.
Et il remit à la jeune femme la lettre écrite par Turquoise à Hermine, et au bas de laquelle Fernand avait écrit son nom.
– Vous le voyez, dit-il, il n’y a pas un doute à avoir, Fernand est tombé dans les mains de cette association. Il est trop riche pour qu’elle puisse le ruiner, mais elle peut tuer sa pauvre femme, qui est au désespoir depuis quelques jours.
Baccarat écoutait pensive, et comme si elle eût prêté à la fois l’oreille à la voix du vicomte et à une voix intérieure qui s’élevait au fond de son âme. Elle avait repris sa place au coin de la cheminée, dans la pénombre projetée par la pendule, et son œil ardent étudiait toujours le visage humble et triste d’Andréa.
– Monsieur le vicomte, dit-elle tout à coup, savez-vous que ce que vous m’apprenez là est d’autant plus effrayant que ma sœur sort d’ici tout en larmes ?
« Oui, reprit-elle, il paraît que, depuis quelques jours, ma pauvre sœur a le même sort que madame Rocher. Son mari, jusqu’ici honnête, laborieux, rangé, plein d’adoration pour elle, se dérange depuis une semaine ou deux… Lui aussi, paraît-il, a une maîtresse…
Et, en parlant ainsi, Baccarat, toujours dans l’ombre, attachait un regard investigateur sur Andréa.
– Il est certain, répondit celui-ci, qu’il y a là une coïncidence extraordinaire.
– Monsieur le vicomte, interrompit brusquement Baccarat, vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? mais j’ai eu tout à l’heure un affreux soupçon.
Il la regarda et ne parut pas comprendre.
– Tenez, continua-t-elle, de vous à moi on peut tout se dire ?
– Hélas ! soupira-t-il, nous avons fait partie, l’un et l’autre, des brebis galeuses.
– Puisque vous en convenez, mon aveu me pèsera moins, poursuivit-elle avec tristesse. Je me suis imaginé un moment, en entendant pleurer ma sœur, en écoutant le récit du malheur qui frappe madame Rocher… j’ai cru voir dans ce rapprochement… dans cette coïncidence… quelque chose comme une main invisible armée pour la vengeance.
– Continuez, dit tranquillement Andréa, voyant que Baccarat hésitait.
– Eh bien, – et son œil était rivé au front impassible du vicomte, – eh bien, j’ai cru un moment que vous, touché par le repentir, touché par la grâce divine, vous dont la vie est une longue expiation… vous étiez ce bras armé dans l’ombre, cette main haineuse et vengeresse…
Baccarat s’arrêta.
Le vicomte Andréa gardait le silence, et ses yeux étaient baissés ; cependant son visage exprimait une sorte de joie douloureuse.
– Tenez, dit-il enfin en prenant la main de Baccarat et la portant à ses lèvres, laissez-moi baiser la main qui me châtie… En doutant de mon repentir, vous m’avez fait comprendre que Dieu ne m’avait point pardonné encore.
Et il dédaigna de protester, de s’indigner des soupçons de la jeune femme ; il se contenta de pousser un humble soupir, et ce maintien, cette conduite touchèrent plus Baccarat que des dénégations formelles.
– Pardonnez-moi, lui dit-elle, j’ai été folle et me suis trop souvenue du baronet sir Williams.
Pourtant, quand le soupçon est une fois entré au cœur d’une femme, il est si difficile de l’en extirper, que Baccarat se contenta de douter. Mais une circonstance imprévue, indépendante de la volonté d’Andréa, un de ces événements minimes en apparence et qui, quelquefois, ont la fulgurante puissance de l’éclair, vint presque aussitôt changer ses soupçons en certitude.
– Madame, dit le vicomte, mon frère Armand vous attend ce soir à l’hôtel de Kergaz, y viendrez-vous ?
– Oui, monsieur, à quelle heure ?
– A dix heures, répondit Andréa.
Il se leva, reprit son chapeau et la salua avec son humilité habituelle, cette humilité qui, chez lui, semblait être la livrée éternelle du repentir.
Elle lui tendit la main.
– Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?
– Plût au ciel, murmura-t-il avec un sourire triste, que Dieu m’eût pardonné comme je vous pardonne !… Adieu, madame, et priez pour moi, vous qui déjà êtes pardonnée… Les prières du repentir sont les meilleures aux yeux du Christ.
Mais au moment où il allait franchir le seuil du salon, tandis que, la lampe à la main, madame Charmet le reconduisait et ouvrait la porte, la petite juive entra toute joyeuse, en disant : – Ah ! ma belle madame, que je suis heureuse et que je vous aime !… Si vous saviez les belles choses qu’on vient de m’acheter !…
Les yeux du vicomte tombèrent sur l’enfant, sur cette tête charmante au regard voilé un peu sombre, sur ces lèvres qui appelaient le baiser, sur ces joues que colorait le sang oriental, sur ce front large, uni, doré aux chaudes haleines des vents du désert…
Et comme il ne s’attendait point à cette rencontre, comme il est toujours une heure où l’homme le plus sûr et le plus maître de soi s’oublie l’espace d’une seconde, le vicomte s’oublia. Il oublia que l’œil de Baccarat ne le quittait pas, il oublia son rôle de saint homme, de pécheur repenti qui n’aspire plus qu’au ciel, et il laissa tomber un regard de convoitise et d’admiration sur la petite juive. Ce regard, rapide comme l’éclair et éteint aussitôt, fut surpris au passage. Dans la façon dont il avait envisagé l’enfant, il y avait tout à la fois le coup d’œil du maquignon qui juge un cheval, du débauché qui rêve quelque volupté inouïe, et le regard ardent, passionné, de l’ange du mal voyant un ange du ciel et songeant tout d’abord à le corrompre et à le séduire.
Ce fut une révélation pour Baccarat.
Il s’en alla sans deviner qu’il s’était trahi ; mais à peine la porte de la rue s’était-elle refermée sur lui, que la jeune femme ne put contenir plus longtemps l’impassibilité de son visage :
– Ah ! dit-elle, cet homme est un traître ! sir Williams a fait peau neuve, voilà tout ! L’âme est demeurée la même.
– Madame, murmura en même temps la petite juive, quel est ce monsieur ? Ah ! il vient de me regarder comme me regardait ce vieux père qui voulait toujours m’embrasser !
– La vérité sort de la bouche des enfants ! pensa Baccarat.
Pendant quelques minutes, la pauvre femme, dont l’infernal Andréa avait tout à l’heure brisé le cœur, demeura pensive, absorbée et comme fléchissant sous le poids de la douleur ; mais Baccarat était une de ces natures énergiques, faites pour la lutte, et maintenant elle était convaincue que la guerre existait, qu’elle existait sourde, invisible, mais terrible, inexorable, sans pitié pour les vaincus. Elle devinait déjà ce travail colossal et souterrain de sir Williams, cet échafaudage hardi, élevé par lui sur son prétendu repentir, sur cette confiance absolue, universelle qu’il avait su inspirer, et elle comprit qu’elle seule peut-être pourrait lutter contre cet homme une fois vaincu, il est vrai, mais qui apportait à cette seconde guerre les coûteuses leçons d’expérience qu’avait reçues son génie infernal.
– Mon Dieu ! pensa-t-elle, pourvu que M. de Kergaz consente à se laisser dessiller les yeux.
Elle passa dans son cabinet de travail et écrivit un mot au comte :
« Monsieur le comte, disait-elle, je me fie à votre honneur, à votre loyauté, à votre discrétion surtout. Jetez au feu mon billet aussitôt que vous l’aurez lu, et surtout que ni madame de Kergaz, ni M. le vicomte Andréa ne sachent que je vous ai écrit. Vous m’avez donné rendez-vous pour dix heures, recevez-moi à huit. J’entrerai par la petite porte de la rue des Lions-Saint-Paul et gagnerai le petit salon du jardin. J’ai à vous communiquer des choses que vous seul au monde devez savoir.
« J’ai foi en vous.
« Louise Charmet. »
Elle cacheta ce billet, déguisa son écriture en écrivant l’adresse, sonna et envoya chercher un commissionnaire de coin de rue :
– Vous allez vous rendre, lui dit-elle, rue Culture-Sainte-Catherine, à l’hôtel de Kergaz ; vous demanderez à voir M. le comte, à le voir en particulier, et vous lui remettrez ce billet quand vous vous trouverez seul avec lui. Si le comte est absent, vous reviendrez sans laisser le billet.
Le commissionnaire partit et revint une heure après avec un mot du comte :
« Je vous attends, disait Armand. J’étais seul quand on m’a apporté votre lettre, je l’ai brûlée aussitôt. »
Madame Charmet prit, à la hâte, quelque nourriture, recommanda la petite juive à sa vieille servante, et sortit, le visage couvert d’un voile épais, sa taille élégante modestement dissimulée sous l’ampleur d’une grande pelisse noire. Sir Williams, lui-même, ne l’eût pas reconnue.
Vingt minutes après, elle frappait à la porte des jardins de l’hôtel. C’était par là que, souvent passaient les pauvres honteux, les grandes infortunes voilées qui s’adressaient à Armand comme à la Providence elle-même, et qui ne voulaient point rougir devant sa livrée. Un domestique vieux, discret, avait été chargé par M. de Kergaz de veiller chaque soir à cette porte, d’introduire silencieusement ces silencieux visiteurs, et de les faire attendre dans un pavillon situé au fond du jardin. Puis il allait prévenir son maître qui descendait aussitôt.
Baccarat put donc pénétrer dans l’hôtel sans avoir été vue, et demeurer rassurée que le vicomte Andréa ignorerait toujours cette démarche, si Armand lui gardait le secret. Ce petit salon d’attente, destiné aux envoyés de l’infortune, témoignait par sa disposition des exquises délicatesses de ce noble cœur qu’on nommait Armand de Kergaz.
Le pavillon était perdu sous un massif de grands arbres, qui étaient reliés à la porte de la rue des Lions-Saint-Paul par une épaisse charmille.
On entrait par un couloir obscur et qui, le soir, demeurait plongé dans les ténèbres. Le vieux valet prenait le visiteur par la main, le conduisait, lui montrait dans l’éloignement une faible clarté, et lui disait en le quittant : « Allez toujours droit devant vous ; vous rencontrerez un petit salon et vous y attendrez M. le comte. »
Ce salon dans lequel le visiteur pénétrait était à peine éclairé par une lampe à globe dépoli, recouvert lui-même d’un abat-jour.
Si le visiteur était une femme et qu’elle eût un voile aussi épais que Baccarat, le comte lui-même ne pouvait voir son visage. Ce fut donc là qu’entra Baccarat, que le vieux serviteur prit sans doute pour quelque mendiante du monde décent.
Baccarat se laissa tomber sur un siège, ne releva point son voile et attendit. Elle attendit plus de vingt minutes, et ce retard qu’apportait Armand à se rendre au rendez-vous qu’elle lui avait donné commença à lui laisser soupçonner un événement imprévu. Elle craignit même, un moment, quelque fâcheuse intervention de sir Williams. Cependant, Baccarat avait résolument pris son parti ; elle était décidée à s’ouvrir tout entière à M. de Kergaz, à lui parler avec cette éloquence qui entraîne la conviction, à lui arracher le bandeau, son cœur dût-il saigner… En imposant silence à sa propre émotion, essayant de bannir un moment de son âme et de son esprit le souvenir de Fernand, qu’avaient réveillé les cruelles confidences de sir Williams, elle pesa, par avance, chacune de ses paroles, chacun de ses gestes… Elle voulait convaincre le comte, à qui, malheureusement, elle n’apportait aucune preuve matérielle ni morale de l’hypocrisie de son frère.
Enfin un pas léger, rapide, cria sur le sable du jardin, puis se fit entendre dans le couloir, et le comte apparut sur le seuil du petit salon.
La porte fermée, Baccarat releva son voile.
– Bonjour, chère enfant, lui dit le comte en allant vers elle, comment vous trouvez-vous ?
– Bien, monsieur le comte, répondit Baccarat, qui s’aperçut alors, malgré le peu de lumière qui régnait dans la pièce, que M. de Kergaz était fort pâle et visiblement ému.
– Mon Dieu ! lui dit-elle avec effroi, qu’avez-vous donc, monsieur le comte ? Et que vous est-il arrivé ?
– Ah ! murmura le comte d’une voix altérée, je suis encore sous le coup d’une révélation affreuse. Mon frère Andréa…
Il s’arrêta, car la voix lui manquait.
Et Baccarat eut un frisson d’espoir… et elle pensa qu’un événement imprévu avait déjà éclairé le comte et qu’il tenait sir Williams pour un misérable.
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Avant d’aller plus loin, disons ce qui venait de se passer à l’hôtel de Kergaz.
Nous avons peut-être un peu laissé dans l’ombre un de nos principaux personnages très en relief dans la première partie de cette histoire. Nous voulons parler de cette blonde et suave Jeanne de Balder, devenue comtesse de Kergaz. Peut-être pourrions-nous alléguer la meilleure raison qu’on puisse fournir de cette omission volontaire : Jeanne était heureuse, entièrement heureuse, et le bonheur est silencieux, il ne fait bruit, il ne dit mot, il demeure si volontiers dans l’ombre !… Placée entre l’ardent amour de son mari et les joies sans fin de la maternité, Jeanne s’était fait, à l’hôtel de Kergaz, une solitude charmante, dans laquelle elle vivait en dehors du monde.
Deux amies que les infortunes du passé avaient étroitement unies à sa fortune, Cerise et madame Rocher, la venaient voir quelquefois, et lui apportaient, l’une les bruits du monde, l’autre les plaintes touchantes de la classe pauvre, qu’elle se hâtait de faire taire en répandant ses bienfaits parmi elle.
Madame de Kergaz sortait peu ; elle ne quittait que fort rarement son mari. Parfois elle regrettait peut-être ce beau ciel sicilien, témoin de ses premières années de bonheur, mais c’était seulement lorsqu’Armand sortait pour quelque affaire imprévue. Mais Armand de retour, Jeanne ne regrettait et n’enviait plus rien. Une caresse de son fils, un sourire de son époux, n’était-ce pas le meilleur rayon du plus radieux des soleils, même sous la noire atmosphère qui couvre Paris aux jours d’hiver ?
Pourtant, depuis son retour, le noble cœur de Jeanne, déjà si plein, avait senti tressaillir une nouvelle fibre jusque-là muette et qui commençait à s’agiter pour une nouvelle affection. Obéissant à ce penchant naturel aux nobles âmes, et qui les pousse à aimer ce qui souffre, Jeanne avait fini par prendre en pitié ce grand coupable courbé sous le remords, cet homme dont le génie mauvais s’était subitement éteint sous le souffle de Dieu, et qui traînait une vie misérable, accablé sous le fardeau de ses iniquités. Elle avait fini par éprouver une sorte de sollicitude maternelle pour ce vieillard prématuré, devenu plus inoffensif qu’un enfant, et qui faisait une si rude pénitence de ses fautes passées. Chaque jour, en se jetant à genoux, Jeanne demandait à Dieu qu’il rendît le repos au frère bien-aimé de son époux et apaisât ses remords. Souvent elle le traitait avec une affection, une bonté sans égales, l’appelant « mon cher frère », et lui prodiguait mille soins charmants et délicats. Par quels efforts ingénieux, par quelles ruses angéliques n’avait-elle pas cherché à le dissuader de suivre plus longtemps ce régime austère qui délabrait sa santé et le conduisait lentement au tombeau ! Quelquefois, quand elle avait prié, supplié, employé ses arguments les plus éloquents, sa voix la plus câline, Andréa fondait en larmes, baisait humblement le bas de sa robe, et murmurait : – Ah ! vous êtes, madame, une de ces femmes qui font rêver des anges, un de ces anges qui font croire à la miséricorde de Dieu ! Et il refusait obstinément tout adoucissement à sa rude pénitence.
L’hiver était rigoureux. Chaque matin, en s’éveillant, Jeanne voyait miroiter le givre aux branches dépouillées des grands arbres plantés dans le jardin ; elle contemplait avec tristesse la terre gelée, souvent couverte de neige, et elle songeait qu’Andréa couchait sur le carreau froid et nu d’une mansarde située sous les toits, et ne voulait pas même qu’on mît chez lui un petit poêle de fonte.
Un jour, elle eut une merveilleuse idée.
Andréa ne rentrait jamais dans la journée, ou s’il rentrait, jamais il ne remontait à sa chambre. Presque toujours on l’entendait gravir l’escalier vers minuit, et dès six heures du matin les domestiques, qui couchaient au-dessous, l’entendaient aller et venir.
Jeanne prit pour confidente, un jour, sa chère et vieille Gertrude :
– Ecoute, lui dit-elle, tu vas aller me chercher un serrurier, tu lui feras ouvrir la chambre de M. Andréa, démonter la serrure, et tu lui donneras vingt francs pour qu’il te fasse une clef dans les deux heures.
– J’y vais, répondit la vieille servante, sans deviner la pensée de sa jeune maîtresse.
Pendant les deux heures que la chambre demeura sans serrure, et tandis qu’on fabriquait la seconde clef, Jeanne fut sur des charbons ardents.
Elle tremblait qu’Andréa ne rentrât et ne s’en aperçût. Mais Andréa ne revint pas.
Lorsqu’elle fut munie d’une seconde clef, Jeanne mit son projet à exécution.
A l’aide de cette clef, la vieille Gertrude alla placer chaque jour, aussitôt qu’Andréa avait quitté l’hôtel, un petit réchaud de fonte, tel qu’on en voit beaucoup en Espagne sous le nom de braseros, et qui, garnis de petites braises de bois, ne laissent après aucune odeur. Ce réchaud, garni de braise ardente, demeurait dans la mansarde toute la journée, une partie de la soirée, et disparaissait vers dix heures, après avoir échauffé l’atmosphère.
Andréa, qui emportait toujours la clef de sa chambre, ne pouvait donc s’apercevoir de rien, pensait Jeanne ; et, en effet, plusieurs jours s’étaient écoulés, et le pauvre pénitent n’avait fait aucune question, aucune observation. Seulement, un jour où, à table, on parlait des rigueurs de la saison, il dit : – Il fait très froid, en effet, mais je m’aperçois que la température s’adoucit un peu la nuit.
Le comte et Jeanne s’étaient regardés à ces mots, avec les yeux pleins de larmes.
Deux jours après, il arriva que Gertrude, qui était sujette à des douleurs, ne put quitter son lit. Alors Jeanne, qui ne voulait pas mettre les autres domestiques de l’hôtel dans sa confidence, se chargea elle-même de porter le brasier chaque matin, et de l’aller reprendre chaque soir.
Un jour, elle laissa tomber une épingle de sa coiffure. Cette épingle longue, à pointe d’acier, avait une tête de corail. Le vicomte Andréa la trouva le soir, en entrant. Un sourire vint à ses lèvres.
– Ah ! ah ! dit-il, je sais maintenant qui apporte du feu chaque jour ici, c’est ma chère belle-sœur… Et il ajouta, tandis que son regard lançait un éclair : – Je crois que je puis, à présent, laisser traîner un peu ce manuscrit, où je relate ma vie jour par jour… et à ma manière…
Et, le lendemain, M. le vicomte Andréa ferma soigneusement sa porte comme à l’ordinaire, et laissa tomber l’épingle révélatrice dans l’escalier… Mais, par un impardonnable oubli, il avait laissé entrouvert le tiroir de sa table, et dans ce tiroir se trouvait le fameux Journal de ma misérable vie. C’était le titre que sir Williams avait donné à ce curieux document, dont nous avons déjà cité quelques passages.
Plusieurs heures après, Jeanne monta.
Elle s’était levée tard. L’enfant avait été malade, l’heure du déjeuner était survenue ; ensuite Andréa était demeuré une partie de la journée avec son frère, dans le cabinet de travail. Ces diverses circonstances avaient été cause que madame de Kergaz n’avait pu porter avant quatre heures de l’après-midi le brasero dans la chambre de son beau-frère.
L’encrier demeuré sur la table attira son attention, puis elle vit le tiroir entrouvert. La plus vertueuse des femmes n’est pas à l’abri de ce défaut qui causa l’expulsion de la race humaine des jardins embaumés du paradis terrestre… elle est curieuse… Jeanne ouvrit le tiroir, malgré un léger battement de cœur qui semblait l’avertir que ce qu’elle faisait était mal. Le tiroir ouvert, elle aperçut le manuscrit ; et comme la curiosité entraîne sur une pente irrésistible, elle tourna la première feuille et lut… Le titre la fit tressaillir ; mais, en même temps, elle eut les yeux rivés à cette écriture mince et serrée, presque illisible, et qui semblait attester que celui qui l’avait tracée avait écrit pour lui seul.
Ce journal paraissait être l’histoire la plus complète de la vie de sir Williams, à partir du jour où M. de Kergaz l’avait surpris aux pieds de Jeanne.
Jamais criminel attiré au tribunal de la pénitence et avouant ses fautes à un prêtre ne s’était accusé avec plus de naïveté et de franchise, jamais homme n’avait, la plume à la main, témoigné un plus profond dégoût, une plus profonde horreur de lui-même.
Après un exorde dans lequel le remords semblait parler éloquemment par la plume de ce grand coupable, Jeanne, frémissante et frappée de stupeur, lut ces quelques phrases :
« Seigneur, je me courbe sous votre verge d’airain, et j’accepte ce dernier supplice que vous m’infligez comme le châtiment de mes forfaits… Ainsi donc, Seigneur, il est bien vrai que, pour élever l’expiation à la hauteur du crime, vous avez allumé dans mon cœur, où le mal paraissait avoir tout détruit et tout desséché, un de ces amours violents et sans espoir qui tuent l’homme dont le corps seul désormais demeure vivant et s’agite. L’âme est morte…
« Ah ! cet amour, mon Dieu ! n’est-ce pas pour moi l’enfer sur la terre, une éternité de tortures en quelques années ?
« Jeanne ! Jeanne ! ange du ciel à qui Dieu a donné le bonheur, vous ne lirez jamais ces lignes, vous ne saurez jamais qu’à l’heure même où vous échappiez pour toujours à sa haine, Andréa sentait alors naître en son âme souillée un amour qui devait l’arracher à sa vie criminelle et le livrer aux tortures sans nom du remords.
« Jeanne, je vous aime ; je vous aime ardemment, saintement, – si ce mot n’est point un blasphème dans ma bouche… et vous l’ignorerez toujours… et mon amour sera mon châtiment.
« Car je me suis condamné à vivre près de vous, à vous voir à toute heure, à entendre votre époux vous donner les plus doux noms.
« Peut-être que Dieu finira par me pardonner, quand il verra ce que je souffre et de quelle pesanteur est le châtiment que je me suis infligé ! »
* *
*
Jeanne lut ces lignes, la sueur au front, l’angoisse au cœur, oubliant tout, le lieu où elle était… l’heure qui passait… Andréa qui pouvait revenir… Elle lut ce manuscrit tout entier, écrit jour par jour et empreint d’un épouvantable esprit de folie…
C’était, qu’on nous passe le mot, l’exaltation de la pénitence. Chaque mot, chaque ligne semblaient avoir été écrits avec le sang du malheureux Andréa. Jamais la passion vraie, émouvante, livrée à toutes les tortures de la désespérance, n’avait parlé un langage plus éloquent, plus terriblement exalté…
Et pendant que la malheureuse jeune femme lisait, le temps s’écoulait, la nuit était venue, et, entraînée par une puissance invincible, un attrait impossible à définir, elle avait allumé au brasier la chandelle de suif dont se servait Andréa, posé cette chandelle auprès du manuscrit et continué sa lecture.
Elle voulait lire jusqu’au bout.
Or, M. de Kergaz, qu’elle avait quitté, le laissant dans sa chambre auprès du petit Armand qui jouait, après avoir reçu le billet par lequel Baccarat lui demandait un entretien seul, M. de Kergaz, disons-nous, commença à s’étonner de cette absence prolongée de sa femme, et il monta à la mansarde d’Andréa. La porte en était demeurée entrebâillée… Armand aperçut Jeanne assise devant la petite table d’Andréa, la tête dans ses mains, absorbée.
Il l’appela ; elle n’entendit point…
Il s’approcha ; elle ne tourna pas la tête…
Alors il la regarda et recula, frappé de stupeur.
Blanche comme une statue de marbre, immobile comme elle, Jeanne, dont la vie tout entière semblait être passée dans le regard, avait les yeux rivés au manuscrit d’Andréa, et deux larmes brûlantes coulaient lentement le long de ses joues.
Armand la prit dans ses bras ; elle tressaillit, leva la tête, puis se dressa tout d’une pièce et jeta un cri :
– Ah ! dit-elle, je crois que je deviens folle !
Et d’une voix étrange, avec des yeux hagards, d’un geste brusque, saccadé, impossible à traduire, elle le fit asseoir à sa place, lui montra le manuscrit, et lui dit : – Tenez… tenez… lisez !
Dominé par cet accent, par la vue de ce visage en pleurs, par ce regard brillant de fièvre, Armand obéit. Il s’assit, il feuilleta le manuscrit, il en lut le titre, les premières pages…
Et, comme Jeanne, il se sentit pris à la gorge par une terrible et cruelle émotion ; son sang se glaça à mesure qu’il lisait.
Et lorsqu’il eut atteint la dernière ligne, un cri sourd, étouffé, se fit jour à travers sa gorge :
– Ah ! le malheureux ! murmura-t-il, le malheureux ! Je comprends à présent la cause première de son repentir !
Le comte repoussa alors le manuscrit dans le tiroir, qu’il ferma, puis il prit sa femme dans ses bras et l’emporta hors de la chambre, dans laquelle le génie du mal triomphait encore.
* *
*
C’était cet événement, cette révélation foudroyante et inattendue qui avait ainsi bouleversé le comte, et le montrait à Baccarat ému et pâle.
– Mon Dieu ! lui avait dit la sœur de Cerise en le voyant dans cet état, qu’avez-vous donc, monsieur le comte, et que vous est-il arrivé ?
Et comme il lui parlait d’un horrible mystère qu’il venait de découvrir, comme elle espérait qu’il avait ouvert les yeux sur Andréa et que Dieu l’avait devancée, elle qui venait démasquer l’hypocrite et le traître, le comte ajouta :
– Mon frère Andréa est un martyr !
– Un martyr ! s’écria Baccarat, qui se leva précipitamment et recula foudroyée par ce mot du comte.
– Un martyr des premiers âges de l’ère chrétienne, répondit Armand, dont les yeux s’emplirent de larmes.
Mais Baccarat était arrivée avec une conviction profonde, inébranlable, une conviction d’autant plus forte qu’elle ne s’appuyait que sur d’horribles pressentiments, et l’on sait que les vérités les plus solides, qui rencontrent les plus fervents adeptes, sont presque toujours celles que l’on ne peut prouver mathématiquement. Elle était venue, décidée à lutter, s’attendant à rencontrer une incrédulité robuste, et elle répondit avec fierté :
– Monsieur le comte, je ne sais pas si votre frère est martyr, mais ce que je sais, ce que je sens, ce dont j’ai une conviction profonde, c’est que son repentir est une comédie ; c’est que, sous l’humble habit du pénitent, sous l’homme armé d’un cilice, le cœur lâche et féroce du baronet sir Williams continue à battre, que sa haine seule a pu le contraindre à jouer si consciencieusement son rôle, et que vous avez chaque jour, à toute heure, sous votre toit, à votre table, auprès de votre femme et de votre enfant, votre plus cruel ennemi…
Le comte regarda Baccarat, puis un sourire vint à ses lèvres :
– Vous êtes folle ! dit-il froidement.
– Ah ! reprit-elle avec exaltation, je savais bien que vous ne me croiriez pas ; mais je vous donnerai des preuves… Je le suivrai pas à pas… Oh ! je finirai bien par le démasquer…
– Eh bien, dit Armand, écoutez-moi, et quand vous m’aurez entendu… quand vous saurez tout…
– Allez ! dit-elle, parlez !… Mais j’ai au fond du cœur une voix qui me parle, et je crois à cette voix !
Armand s’assit : il raconta à Baccarat ce que Jeanne et lui venaient d’apprendre ; il lui récita, pour ainsi dire, ce document laissé par Andréa, éloquent plaidoyer en faveur de son repentir, preuve, à ses yeux, irréfutable, authentique, des remords qui le tourmentaient.
Baccarat l’écouta jusqu’au bout, sans l’interrompre… Et elle comprit que M. de Kergaz croyait désormais en son frère comme on croit en Dieu, et qu’elle ne devait point compter sur son appui pour démasquer Andréa.
– Monsieur le comte, lui dit-elle, vos paroles m’ont convaincue d’une chose, c’est que vous serez aveugle jusqu’au jour où le malheur fondra sur vous. Dieu veuille que je sois assez forte pour vous sauver !
Et comme M. de Kergaz continuait à sourire :
– Vous êtes gentilhomme, monsieur, poursuivit-elle, gentilhomme et homme de bien. Je regarde votre parole comme la plus immuable des lois… Eh bien…
Elle parut hésiter.
– Parlez, mon enfant, dit le vicomte avec bonté.
– Eh bien, dit-elle, voulez-vous me faire un serment ?
– Je vous le promets.
– Alors, jurez-moi que vous me garderez un secret absolu sur ce qui vient de se passer entre nous.
– Je vous le jure.
– Enfin, promettez-moi, monsieur le comte, d’avoir foi en la parole que je vous donne. Je ne toucherai à un cheveu de la tête de votre frère que le jour où j’aurai la preuve, la preuve irrécusable de ce que je viens d’avancer… de ce que vous ne voulez pas croire.
– Je crois à votre parole.
Baccarat se leva, baissa de nouveau son voile et tendit la main à Armand.
– Adieu, monsieur le comte, dit-elle. Le jour où le malheur aura fondu sur votre maison, le jour où vous reconnaîtrez que je disais vrai, je serai là… là pour vous défendre !
* *
*
– Mon Dieu, murmura Baccarat au moment où elle quittait l’hôtel de Kergaz, faites que je sois forte, car je suis seule et isolée de tous ; faites que je puisse les sauver tous !
Et comme si sa prière avait été exaucée sur-le-champ, elle se sentit tout à coup pleine d’énergie et d’audace, et ajouta, avec un mouvement de fierté suprême :
– Quand je me nommais la Baccarat, lorsque j’étais une fille perdue, j’ai déjà triomphé une fois de ce démon ; aujourd’hui, mon Dieu ! que je suis revenue à vous, que je marche sous votre bannière, vous ne m’abandonnerez pas !… A nous deux, sir Williams ! à nous deux, génie du mal !
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Tandis que Baccarat sortait de chez M. de Kergaz, disposé plus que jamais à croire au repentir sans bornes de son frère Andréa ; tandis qu’elle demandait à Dieu de lui accorder la force nécessaire pour triompher du maudit, sauver tous ces pauvres aveugles et les arracher au sort fatal qui les menaçait, le baronet sir Williams se trouvait chez son ami le vicomte de Cambolh.
Cette fois, le baronet n’était point à table.
Bien enveloppé dans sa longue redingote, coiffé de son chapeau à larges bords, le protecteur du jeune vicomte était assis dans un grand fauteuil, les pieds sur les chenets, un excellent cigare aux lèvres, et il paraissait jouir d’une béatitude complète.
– Mon oncle, disait Rocambole après avoir lâché une bouffée de fumée qui monta en spirale vers les amours bouffis qui supportaient sa pendule rococo, et lancé un jet de salive sur les tritons de cuivre du foyer, mon oncle, vous êtes réellement un homme étonnant !
– Tu trouves, monsieur mon neveu ?
– Le pâtissier n’a pas plus de toupet que vous, il faut en convenir. Non, parole d’honneur ! vous seul avez de ces idées-là !
– De quelles idées veux-tu parler ?
– Dame ! de celle qui vous a fait raconter la moitié de notre plan de bataille à votre philanthrope de frère et à mam’selle Baccarat.
Sir Williams eut un beau sourire, que lui aurait envié l’ange des ténèbres.
– Il est certain, murmura-t-il, que voilà de l’audace d’assez belle qualité.
– Si belle, fit Rocambole avec admiration, que l’épithète d’infernale est pâle et insuffisante pour l’exprimer. Seulement…
– Ah ! dit sir Williams, il y a une restriction ?
– Dame !
– Voyons, parle, j’aime à voir les objections ! D’abord cela peut être utile, puis ça me donne la mesure de tes capacités.
– Alors, mon oncle, puisque vous daignez m’écouter avec bonté, je m’explique.
– Explique-toi.
– D’abord vous avez dit à M. de Kergaz que M. Fernand Rocher vous semblait être dans les mains des Valets-de-Cœur ?
– Oui, certainement.
– Ensuite vous êtes allé plus loin, vous lui avez montré un petit billet que Turquoise a écrit ce matin même sous votre dictée, et qui aurait été trouvé dans la poche d’une vieille robe, sur la table d’une marchande à la toilette ?
– Oui, mon neveu, j’ai osé faire cela.
– Après, vous avez été plus loin : vous êtes allé vous égayer un peu le caractère chez la Baccarat, en lui apprenant que son cher Fernand, l’Arthur de ses rêves, l’homme qu’elle avait généreusement abandonné à sa rivale, s’en était retourné tout seul chez son amie, chez mademoiselle Turquoise ?
– Et je t’assure, interrompit sir Williams, que je me suis même fort amusé, car la chère enfant souffrait un joli petit martyre à réjouir un mandarin chinois, personnage qui, tu le sais, est l’idéal du tourmenteur moderne.
– Puis, continua Rocambole, vous avez fait à Baccarat le même speech qu’à ce vertueux comte de Kergaz ?
– Exactement.
– Eh bien, mon oncle, c’est beau… mais c’est dangereux !
– Tu crois, mon neveu ?
– Dame !
– Voyons ? fit sir Williams du ton complaisant d’un professeur de mathématiques invitant son élève à résoudre une difficulté.
– Je trouve que vous avez agi un peu légèrement, mon oncle.
– J’attends que tu me le prouves.
– D’abord, vous avez dit la vérité… vous avez mis le comte sur une trace qu’il cherchait.
– Après ? demanda sir Williams, d’un ton rempli de dédain.
– Ensuite, vous avez mis forcément Turquoise dans le secret de notre affaire.
– Assez ! dit le baronet. Monsieur mon neveu n’est qu’un sot.
Et sir Williams, relevant la tête, ôta son chapeau, croisa ses jambes, alluma un cigare et prit l’attitude pleine d’ironie d’un maître qui s’est plu à laisser patauger son élève dans les méandres d’un problème qu’il va éclaircir d’un seul mot.
– J’ai dit, poursuivit-il, que vous étiez un sot, et je suis homme à le prouver. Ecoute bien, mon beau neveu.
– Voyons ! fit à son tour Rocambole.
– D’abord, je vais répondre à ta seconde objection. L’association des Valets-de-Cœur se compose d’un homme, c’est moi.
Rocambole fit la grimace.
– D’un agent, c’est toi.
– Ah ! je croyais n’avoir pas même droit à ce titre.
– J’aurais dû me douter de ta bêtise, dit froidement le baronet en manière de parenthèse, et confier ce rôle à un autre.
– Merci, mon oncle.
Sir Williams fit un geste d’impatience, et reprit : – L’association se compose donc d’un homme, d’un agent, toi et moi, d’instruments subalternes, les autres, et de moyens… comme qui dirait Turquoise, et ce naïf comte de Château-Mailly, ou madame Malassis, cette veuve intéressante qui aspire à être sa tante par alliance.
– Très bien, mon oncle. Après ?
– Toute association, à commencer par la franc-maçonnerie, et à finir par nous, possède un secret. Ce secret est la propriété du grand-maître chez les francs-maçons, de l’homme chez nous. L’homme en dit la moitié à l’agent, un quart aux instruments, mais il n’a rien à dire aux moyens.
– Vrai ? exclama Rocambole un peu rassuré.
– Parbleu ! imbécile.
– Ainsi… Turquoise… madame Malassis… le comte de Château-Mailly ?…
– Ne savent absolument rien, double brute ! Le comte ne voit dans son rôle que le moyen de venger un galant homme des dédains d’une femme, et d’hériter de son oncle pour récompense. Puis, comme c’est un galant homme, un fils de preux qui tient à sa parole, il se ferait hacher plutôt que de prononcer le nom de sir Arthur Collins ; car il ne m’a jamais vu, moi, vicomte Andréa, le frère bien-aimé du comte Armand de Kergaz.
– Et madame Malassis ? demanda Rocambole, tenace dans ses objections.
– Madame Malassis est une drôlesse de bas étage, fourrée de pruderie, comme une duchesse est fourrée d’hermine. Elle ne connaît de nous tous que Venture, un hercule qui l’étouffera d’une seule main si elle s’avise de résister. Mais elle ne résistera pas, sois tranquille.
– Mais enfin, dit Rocambole, si la Baccarat va chez Turquoise ?
– Elle ira demain, mon neveu, sois-en sûr.
– Et si elle lui parle des Valets-de-Cœur ?
– Turquoise ne saura pas un mot de ce qu’elle veut lui dire.
– Même si elle lui représente le billet que vous lui avez fait écrire ce matin ?
– Oh ! sur ce billet, elle lui racontera une jolie histoire pleine d’imagination, et que je n’ai pas le temps de te redire.
– Mon oncle, dit Rocambole gravement, tout cela est parfait ; seulement, vous m’avez prouvé que vous teniez bel et bien M. de Château-Mailly et sa tante en perspective ; mais Turquoise, comment la tenez-vous ?
– Par son propre intérêt, mon neveu. Fernand Rocher a douze millions ; la maîtresse d’un homme douze fois millionnaire n’a ni cœur, ni entrailles, ni délicatesse, ni scrupules : c’est un chiffre.
– Parfait ! murmura Rocambole, je n’ai plus rien à demander.
– Pardon, fit sir Williams. J’ai commencé par répondre à ta seconde objection, je vais finir par la première.
– Je vous écoute, mon oncle.
– Il est un principe, reprit le baronet après avoir aspiré coup sur coup et silencieusement plusieurs gorgées de fumée bleue, un principe éternel, en ce monde, c’est que les hommes cessent de croire aux vérités qu’on leur affirme. Ce principe trouve son application immédiate en politique, en affaires, en amour.
– Ce raisonnement est très fort, mon oncle, interrompit Rocambole émerveillé.
– J’ai affirmé que ma conviction touchant Fernand Rocher était que les Valets-de-Cœur n’étaient point étrangers à son intrigue avec la Turquoise. Ce pauvre Armand en doute, et Baccarat, demain, sera convaincue du contraire lorsqu’elle sortira de chez Turquoise, dans laquelle elle ne verra désormais qu’une drôlesse vulgaire, qui s’acharne à ruiner un homme fabuleusement riche.
– Mais ne craignez-vous pas l’influence de Baccarat sur Fernand ?
– Au contraire, Baccarat va nous servir sans le vouloir.
– Ah ! par exemple… voilà qui devient incompréhensible pour moi.
– J’en demeure convaincu, tu es décidément fort bête.
Rocambole s’inclina devant cet éloge un peu brutal.
– La première chose que fera Baccarat lorsqu’elle parviendra à mettre la main sur Fernand, ce qui, je te le jure, ne lui sera pas très facile, sera de lui parler de sa femme et de son enfant, dont la fortune, lui dira-t-elle, ira s’engloutir et se fondre sous les doigts avides de Turquoise.
– L’argument aura bien son mérite.
– Oui, mais comme jusqu’à présent Turquoise se montre désintéressée, superbe ; qu’elle ne veut accepter ni un bijou, ni une paire de gants, ni un souper, Fernand haussera les épaules, et trouvera que Baccarat calomnie sa maîtresse. Comprends-tu ?
– Oui, mon oncle.
– Eh bien, reprit sir Williams, puisque tu as compris, tu n’as plus d’objections à faire, n’est-ce pas ?
– Non, mon oncle.
– Tu te trouves suffisamment édifié ?
– Parfaitement, mon oncle.
– Alors, dit le baronet allumant un nouveau cigare, comme le temps a quelque valeur et que c’est le gaspiller que discourir comme nous le faisons, je vais te donner mes ordres… et tu me feras un plaisir.
– Lequel, mon oncle ?
– Celui de t’y conformer au lieu de les discuter ; ce sera plus simple et nous irons plus vite en besogne.
Rocambole courba humblement la tête et devint attentif.
– Dès le matin, reprit sir Williams, tu iras faire une visite au major Carden, et tu lui remettras ce pli. Ce sont les nouvelles instructions du chef.
– J’irai, mon oncle.
Ensuite, tu monteras à cheval, et tu te trouveras vers deux heures au Bois, au pavillon d’Ermenon-ville. Tu feras une toilette du matin fort soignée.
– Je me ficellerai, dit Rocambole.
– Mon cher vicomte, interrompit le baronet, vous avez des expressions triviales dont je vous engage à vous défaire.
– Je ne m’en sers pas dans le monde, répondit impertinemment Rocambole.
– Vous êtes un sot, mon neveu, dit froidement le baronet, car si je n’étais pas du monde, moi devant qui vous parlez, vous n’en auriez jamais été.
– Excusez-moi, capitaine… j’ai voulu rire…
– Je l’espère bien, répondit le baronet avec calme, car, malgré l’affection que j’ai pour vous, je te casserais la tête si tu étais sérieusement insolent avec moi.
Sir Williams accompagna ces paroles d’un de ces regards étincelants qui faisaient trembler Rocambole lui-même.
– Mais, écoute bien, continua-t-il. Le hasard fera que, juste à deux heures, tu te trouveras face à face avec une calèche bleu de ciel… Dans cette calèche tu verras un homme et une femme se souriant et se regardant comme deux tourtereaux qui roucoulent au milieu de la lune de miel.
– Et cet homme et cette femme ?
– Ce sera Turquoise et Fernand.
– Bien, dit le vicomte.
– Alors tu t’approcheras, rangeant ton cheval aux côtés de la calèche, tu salueras poliment M. Fernand Rocher, et tu laisseras tomber un regard de dédain sur la femme.
– Je comprends la situation.
– Monsieur, diras-tu à Fernand, aurais-je l’honneur insigne d’être reconnu de vous ?
– Parbleu ! il est payé pour cela.
– Aussi te répondra-t-il par l’affirmative.
– Alors tu répondras : « La nuit où j’eus l’honneur de me battre avec vous, monsieur, j’eus, à ce qu’il paraît, une inspiration non moins fâcheuse que pleine de générosité. » Et s’il témoigne quelque surprise, tu ajouteras : « Vous étiez blessé, évanoui, vous perdiez votre sang ; il était urgent de vous transporter quelque part sans perdre une minute. Vous transporter chez vous, où votre femme sortant du bal vous aurait trouvé tout sanglant, ne pouvait venir à la pensée de trois hommes de bon sens et de bonne compagnie, nos témoins et moi. Cette créature, et tu désigneras Turquoise du doigt, cette créature, était ma maîtresse, je la croyais bonne et j’avais la faiblesse de l’aimer… Elle avait un hôtel acheté de mes deniers, monsieur, – tu insisteras là-dessus, – un hôtel situé non loin du lieu du combat ; je savais qu’elle m’attendait, car je lui avais promis de lui dire adieu avant de partir, et que, par conséquent, elle et ses gens étaient levés. Nous vous transportâmes chez elle… Permettez-moi, achèveras-tu, de la féliciter des soins qu’elle vous a prodigués, si j’en juge par votre bonne mine, et de vous féliciter vous-même du succès que vous avez eu auprès d’elle, car, en revenant à Paris ce matin même, j’ai appris que vous étiez mon successeur, et que seul désormais vous aviez le droit de monter avec elle dans cette calèche qu’elle tient de moi… »
– Ah ! cette fois, mon oncle, interrompit Rocambole, vous ne trouverez pas ma perspicacité en défaut.
– En vérité ? murmura sir Williams d’un ton railleur.
– Parbleu ! après une scène pareille, Fernand Rocher se croira obligé d’acheter l’hôtel, de payer calèche et chevaux, de forcer Turquoise à me renvoyer les bijoux et les titres de rente que je ne lui ai point donnés.
– Tu ne devines pas tout encore…
« Turquoise quittera l’hôtel et ira se loger dans un entre-sol de quatre cents francs avec une femme de ménage, à un louis par mois… ce qui fait que Fernand, subjugué par cette délicatesse inouïe, achètera sans rien dire un petit hôtel ailleurs qui lui coûtera deux ou trois cent mille francs ; puis il y mettra cinquante mille écus de mobilier, trois ou quatre cents louis de chevaux et de voitures, et y conduira, six semaines après, la noble et vertueuse Turquoise, qui ne demandait, hélas ! qu’une chaumière et le cœur de Fernand.
– Total, additionna Rocambole, un demi-million pour le premier mois.
– Sur lequel on taillera quarante ou cinquante mille francs à la petite, ce qui est bien honnête.
– Incontestablement, mon oncle.
– Mais, reprit sir Williams, revenons à Fernand. Tu peux être certain d’une chose, c’est qu’il te demandera raison. Tu le prieras alors de vouloir bien t’accorder quinze jours ; il ira à la salle d’armes ; Turquoise se lamentera et finira par arranger l’affaire. Quand un homme devient lâche par amour, souviens-toi de ceci, mon neveu, il appartient au diable corps et âme, je veux dire à ton serviteur.
Rocambole fit un geste d’admiration.
– Auprès de vous, dit-il, le diable est un polisson !
– C’est un peu mon avis, fit modestement le baronet, qui se hâta d’ajouter : – Je n’ai pas fini : demain soir, tu te présenteras avenue Gabrielle, 16, aux Champs-Elysées, à la grille d’un petit hôtel tout neuf. Un domestique au teint cuivré viendra s’informer du but de ta visite ; tu lui remettras ta carte, et tu demanderas à être introduit auprès de miss Daï-Natha Van-Hop.
– L’Indienne ?
– Oui, la future marquise.
– Que lui dirais-je ?
– Tu lui remettras cette lettre, dit sir Williams en donnant un second pli cacheté et sans souscription à celui qu’il nommait son neveu. Puis, tu attendras ses ordres. L’Indienne ne parle que l’anglais.
– Et moi je le baragouine.
– C’est plus que suffisant.
– Est-ce tout, enfin ?
– Non, je finis toujours par le commencement, je trouve cela plus simple. Demain matin, avant d’aller chez le major, à sept heures du matin, tu feras atteler ton tilbury et tu iras rue Rochechouart, 41 ; tu trouveras dans cette maison un vieux concierge portant moustache grise, jargonnant un français mélangé d’italien et donnant des leçons d’escrime. Cet homme est le seul à Paris qui connaisse un coup merveilleux venu d’Italie, pratiqué au XVIe siècle, et dont le secret est presque perdu. Ce coup, que moi je n’ai pas le temps de t’enseigner, il te le démontrera à merveille en dix ou quinze leçons.
– Mais, dit Rocambole, ce coup est tout un jeu, alors ?
– Non, ce n’est qu’un coup, un coup unique, de la famille des coups droits ; seulement, il est si difficile à porter, que celui qui le porte mal est un homme mort.
– Et… s’il le porte bien ?
– Alors il frappe mortellement son homme, bien que la mort ne soit jamais instantanée. Le pauvre diable a le temps de se confesser et de faire son testament.
– Ah çà ! demanda Rocambole, encore ce coup-là a un nom ?
– Oui, il se nomme le coup des cent pistoles.
– Pourquoi ?
– Parce que tu commenceras par en donner cinquante avant la première leçon, et que tu compléteras la somme après avoir pris la dernière.
– Je dois donc tuer un homme ?
– Oui.
– Quand cela ?
– Peut-être dans quinze jours, peut-être avant, peut-être plus tard.
– Peut-on savoir son nom ?
– C’est inutile.
– Mais encore ?
– Eh bien ! c’est un homme dont je veux épouser la veuve.
Rocambole tressaillit.
– Bon ! dit-il, je vois que vous êtes un homme complet, mon oncle ; vous avez gardé à chacun son affaire. Et il ajouta, en manière d’oraison funèbre : – Pauvre M. de Kergaz !
Sir Williams quitta son fauteuil, remit son chapeau, ses gants de coton, reprit son attitude pleine d’humilité, et baissa modestement ses yeux naguère remplis d’éclairs.
– Adieu, dit-il, je te verrai dans deux jours. J’ai rendez-vous à dix heures avec Armand et Baccarat.
– Adieu, grand homme ! murmura Rocambole.
Sir Williams s’en alla à pied, descendit le faubourg Saint-Honoré, longea la rue Royale, puis la terrasse du bord de l’eau et ne s’arrêta qu’à l’entrée du Pont-Neuf, sur le parapet duquel il s’appuya.
La nuit était sombre, humide, la bise sifflait ; du lieu où il s’était arrêté, le baronet dominait Paris en amont et en aval de la Seine ; Paris nocturne, à peine éclairé çà et là par ces longues files de réverbères qui essayaient de percer le brouillard, et font, à de certaines heures, ressembler la grande ville à un vaste océan tout parsemé de phares aux lueurs tremblotantes. Alors, comme aux premières pages de cette histoire, cet homme, en qui le génie du mal semblait s’être incarné, mesura la Babylone moderne de son regard plein d’éclairs :
– Ah ! dit-il, je crois décidément, ô Paris, que tu es l’empire du mal, car je suis roi dans tes murs ! Armand de Kergaz, Jeanne, Fernand, Hermine, vous tous qui m’avez vaincu une première fois, vous tous qui me portez des regards de pitié et pressez ma main avec compassion, je vous tiens dans mes serres, comme l’aigle étreint sa proie dans les siennes ! Toi, Fernand, qui m’as volé la femme que je voulais épouser, tu te trouveras dépouillé de tout bien, déshonoré, trahi par ta femme… Vous, Hermine, qui avez dédaigné le baronet sir Williams, vous marcherez la honte au front et la mort au cœur… Toi, Armand de Kergaz, tu mourras ! Toi, Jeanne, tu m’aimeras !
A la même heure, et presque au même instant et dans le même lieu, un fiacre passait, emportant une femme.
Cette femme avait été une pécheresse ; mais Dieu lui avait pardonné, et l’avait rendue forte comme la Madeleine de l’Ecriture. Au moment où elle traversait le Pont-Neuf, cette femme, elle aussi, mesura Paris d’un regard inspiré, et s’écria :
– O grande ville ! tu renfermes en tes murs un mauvais génie, un démon, qui traîne la mort et le deuil à sa suite… Ce démon, une femme l’a deviné et le suivra pas à pas dans l’ombre, et Dieu veuille que cette femme lui écrase la tête à la veille de son triomphe, comme la Vierge écrasa la tête du serpent !
* *
*
Désormais la lutte allait se concentrer entre cet homme au génie pervers et cette femme que le doigt de Dieu avait marquée au front, lui donnant, comme moyen de racheter ses erreurs passées, la mission de poursuivre sans relâche le vicomte Andréa, sir Williams, sir Arthur Collins, cette redoutable et fatale trinité en un seul homme !
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Jusqu’à présent, nous n’avons fait pour ainsi dire que poser les fils conducteurs de cette vaste intrigue ourdie par le génie de sir Williams. Maintenant nous allons entrer de plain-pied dans l’action, laissant parfois dans l’ombre ces deux intelligences d’élite, sir Williams et Baccarat, qui sont comme les deux principes ennemis, les deux adversaires soutenant l’un contre l’autre une lutte acharnée. Nous ne nous inquiéterons plus des moyens, nous nous bornerons simplement à raconter les événements.
* *
*
Nous avons laissé M. Fernand Rocher montant dans la calèche de voyage de Turquoise, laquelle criait aux postillons : – Route de Paris !
Deux jours après, nous eussions retrouvé l’époux infidèle, un matin, dans le petit hôtel de la rue Moncey, en tête à tête avec la blonde fille au regard d’azur. Onze heures sonnaient à la pendule.
Turquoise était couchée à l’orientale, un coussin sous sa tête, sur le tapis, auprès d’un divan sur lequel Fernand était gravement étendu. Turquoise lui souriait sans mot dire et semblait le contempler en une muette extase et avec une complaisance emplie d’enthousiasme. Tout à coup elle se souleva à demi, s’appuya sur son coude supporté lui-même par le coussin du divan, et ainsi posée, elle arrêta sur Fernand son regard bleu qui le troublait si profondément.
– Ah ! çà, lui dit-elle, mon cher Fernand, voici quarante-huit heures que nous vivons comme des enfants qui ne se donnent pas la peine de discuter la vie et de l’approfondir…
– La vie, répondit Fernand, la vie c’est le bonheur : je suis heureux… Alors, à quoi bon discuter et approfondir ? Rien ne résiste à l’analyse.
– C’est que, reprit Turquoise avec une gravité triste, le bonheur, au milieu de Paris, a besoin d’être régularisé pour qu’il dure.
Fernand la regarda et parut n’avoir point saisi le sens du mot régularisé.
– Ecoute, reprit-elle, les gens qui sont les plus enviés sont incontestablement les gens heureux. Ceux qui sont heureux doivent s’attendre à voir discuter leur bonheur par les jaloux, les oisifs et les méchants.
– C’est vrai, ce que vous dites là, murmura Fernand, saisi de la justesse du raisonnement.
– Donc, mon cher Fernand, le plus sage en cas pareil est de s’attendre à tout, de tout prévoir et de préparer une bonne petite défense, c’est-à-dire de prendre les précautions nécessaires à la conservation de ce bonheur tant envié.
– Avec moi, c’est inutile, je vous aime…
– Bah ! fit-elle en souriant, aujourd’hui n’est pas demain… Aujourd’hui, mon ami, vous êtes dans l’orgueil du triomphe, vous avez à vos pieds une pauvre femme qui vous aime, que vous avez forcée à tout sacrifier, à renoncer à tout, qui n’était, il y a quelques jours, qu’une femme à peu près sans cœur et qui s’est prise à vous aimer éperdument, passionnément, ne voyant plus dans l’univers que vous…
Fernand prit et porta à ses lèvres la petite main de Turquoise.
– Aujourd’hui, reprit-elle, vous êtes tout feu et tout flammes, vous vous battriez avec don Quichotte lui-même, et lui feriez au besoin proclamer, à lui don Quichotte, ma supériorité physique et morale sur sa Dulcinée de Toboso.
Et Turquoise eut un sourire charmant de fine raillerie et d’amour indulgent.
– Mais demain, reprit-elle, ah ! demain…
– Demain comme aujourd’hui, voulut intervenir Fernand.
– Chut ! fit-elle, frappant le parquet du bout de son petit pied… demain, monsieur, vous retrouverez par hasard… le hasard se mêle de tout, surtout des affaires qui concernent les amoureux… vous retrouverez vos amis, vos connaissances, tout autant de gens qui ne comprendront pas ou ne voudront pas que vous soyez heureux…
– Ah ! je compte bien n’écouter personne…
– Les uns diront : « Il a une femme légitime, charmante, adorée… et qui l’adore… »
Fernand tressaillit à ces mots de Turquoise, et la jeune femme, qui jouait en ce moment une partie décisive, attacha sur lui, en parlant ainsi, son regard fascinateur.
– Oui, monsieur, reprit-elle, pressant sa main dans les siennes, vous avez une femme… Hélas ! reprit-elle, c’est triste à dire ! mais pourtant tout finit en ce monde, mon Fernand bien-aimé, surtout l’amour. A moins, ajouta-t-elle en prenant sa tête dans ses deux mains, à moins qu’une pauvre femme comme moi ne se prenne à aimer sérieusement… comme je t’aime !
Et l’œil de Turquoise pénétra jusqu’au fond de l’âme de Fernand, que ce regard bleu avait le don de rendre fou.
– Mais l’amour légitime, comme on dit, reprit Turquoise, cet amour sanctionné par la loi, comment durerait-il toujours ? Donc, mon ami, tu as aimé ta femme, mais il est évident que tu ne l’aimes plus, puisque tu as couru après moi, que tu m’as poursuivie, fait revenir de force à Paris, et que, en fin de compte, te voilà installé ici.
Fernand écoutait… Il écoutait ce langage audacieux et n’osait protester.
Turquoise avait compris que le seul moyen de dompter, de dominer, de garrotter cet homme habitué à vivre avec sa femme, une créature distinguée, charmante, pleine d’une noble et chaste pudeur, était de devenir l’antithèse vivante de cette femme.
Turquoise avait raison. Le secret des faiblesses du cœur humain est tout entier dans les contrastes.
La courtisane continua : – Par conséquent, tu peux être certain d’une chose, c’est que demain le monde entier te lapidera. Personne, entends-tu bien ? ne voudra comprendre que tu négliges une femme charmante à tous égards, pour une femme comme moi.
Et Turquoise caressa son amant du regard et du sourire.
– Aussi, reprit-elle, j’ai déjà tracé notre ligne de conduite à nous deux, mon ami. Tu rentreras chez toi ce soir.
Fernand tressaillit et regarda Turquoise avec une sorte d’épouvante.
– Ce soir, entends-tu, poursuivit-elle, tu inventeras un prétexte sur ton absence de deux jours. Elle te croira ou ne te croira pas, peu importe. Tu reviendras ici chaque jour… à toute heure… Ne seras-tu pas, n’es-tu pas déjà le seigneur et maître ?
– Mais en attendant, mon bien-aimé, reprit-elle, profitons de notre dernière journée d’isolement et de bonheur. Le temps est beau, je vais faire venir une voiture ; nous sortirons après le déjeuner, nous ferons le tour du Bois.
La courtisane se leva à demi, étendit la main vers un cordon de sonnette et ordonna qu’on sortît le déjeuner.
Pendant une heure encore, l’habile sirène acheva d’endoctriner Fernand à demi fou ; elle sut lui faire comprendre et accepter par avance un rôle honteux. Et l’influence de cette femme étrange était telle, il y avait dans son regard, dans son sourire, dans l’inflexion de sa voix, dans le charme tout entier de sa personne une puissance magnétique si entraînante, que Fernand courba la tête et accepta tout.
Hermine était perdue sans retour, puisque son mari consentait à lui mentir.
A une heure, Turquoise et Fernand montèrent en calèche et coururent au Bois. L’équipage de la courtisane descendit la rue d’Amsterdam, traversa la place du Havre, passa devant la rue d’Isly. Là, Fernand ne put se défendre d’une certaine émotion.
– Mon pauvre ami, lui dit Turquoise d’un ton railleur, tu ferais mieux de me laisser te déposer tout de suite à ta porte ; tu m’oublierais au bout de dix minutes, et moi j’essayerais de m’étourdir en songeant que tu es heureux.
Ces derniers mots furent prononcés d’une voix étouffée qui descendit au fond du cœur troublé de Fernand.
– Non, non, murmura-t-il avec impatience, je vous aime…
Et la calèche passa au grand trot, monta l’avenue des Champs-Elysées et gagna le bois de Boulogne, emportant le vampire femelle et sa proie.
Or, c’était précisément le jour fixé par sir Williams pour la rencontre qui devait avoir lieu entre M. le vicomte de Cambolh à cheval et M. Fernand Rocher, dans la calèche de Turquoise, à deux heures, au pavillon d’Ermenonville.
Turquoise avait reçu, le matin, un petit billet de sir Williams, lequel l’avertissait qu’elle reconnaîtrait Rocambole qu’elle n’avait jamais vu, à son cheval alezan brûlé d’abord, et ensuite à une fleur bleue qu’il portait à sa boutonnière.
On le sait, Turquoise n’avait point voulu s’expliquer clairement sur son passé avec Fernand. Tout ce qu’il avait pu savoir, c’est qu’avant de l’aimer, elle était une pécheresse. Soit insouciance de l’homme riche qui ne descendra pas même dans les détails et se contentera d’ouvrir son portefeuille, soit délicatesse exquise de l’amant qui craint de l’humilier, Fernand Rocher n’avait fait encore aucune question.
A deux heures, la calèche bleu de ciel arrivait au pavillon d’Ermenonville. En même temps, Rocambole, qui était à son poste, se montrait dans l’avenue et rapprochait, par de gracieuses courbettes, son cheval de la calèche.
Fernand ne le vit point, il regardait Turquoise, à ses yeux plus belle que jamais.
Mais soudain, il la vit pâlir et tressaillir.
– Mon Dieu ! qu’avez-vous ? dit-il.
– Rien… rien… balbutia Turquoise d’une voix altérée…
En ce moment Fernand leva les yeux et aperçut Rocambole. Le prétendu gentilhomme suédois était à deux pas de la calèche et le saluait, laissant tomber un regard de mépris sur la jeune femme.
Cette brusque apparition déconcerta Fernand et lui fit éprouver une crainte vague.
Rocambole s’approcha, et la scène de provocation eut lieu telle que l’avait prévue et ordonnée sir Williams.
Turquoise, feignant une confusion profonde, avait caché sa tête dans ses mains.
Fernand, pâle, la gorge crispée, écouta le vicomte jusqu’au bout sans prononcer un mot.
– Monsieur le vicomte, dit-il enfin, si j’étais un inconnu, peut-être descendrais-je à des explications qui me semblent, en l’état, complètement oiseuses.
Le vicomte s’inclina.
– Maintenant, monsieur, poursuivit Fernand, veuillez croire que demain, à pareille heure, vous aurez été pleinement désintéressé.
– Oh ! monsieur, fit négligemment Rocambole, vous me permettrez d’être gracieux avec madame ?
– Vous vous trompez, monsieur, répondit Fernand avec hauteur, madame n’accepte rien sans ma permission.
– Non, fit Turquoise, qui jeta un regard de mépris et de haine à Rocambole, regard qui parut du meilleur effet à Fernand et la réhabilita sur-le-champ dans son esprit.
– A présent monsieur, continua le vicomte, vous devez penser que nous sommes gens à nous revoir… une connaissance, si bien commencée…
– Doit avoir des suites, je suis de votre avis, répondit Fernand, dont la voix tremblait de colère. Aussi, monsieur, suis-je tout à fait à vos ordres ; mais toutefois après que madame m’aura permis de dégager sa position vis-à-vis de vous. Ce sera fait demain, et après-demain, j’imagine, je pourrai me mettre à votre disposition.
– Monsieur, répondit le vicomte, vous rencontrez un homme qui est arrivé ce matin et comptait repartir demain soir. Je crois que la situation que vous m’avez faite me donne quelques avantages ?
– Ah ! dit Fernand.
– Celui de me battre à mon heure, par exemple.
– Votre heure sera la mienne.
– Ainsi dans huit jours, à pareille heure, car je serai de retour ce matin, je pourrai vous envoyer mes témoins ?
– Soit ! dit Fernand, dans huit jours.
Le vicomte salua courtoisement la femme qu’il venait d’humilier, piqua son cheval et s’éloigna.
– A l’hôtel ! cria Turquoise au cocher.
La calèche tourna bride et repartit au grand trot, emportant Fernand consterné et ivre de rage, et Turquoise qui cachait toujours sa tête dans ses mains et paraissait souffrir le martyre. Durant le trajet du Bois à la rue Moncey, les deux amants qui tout à l’heure se regardaient en souriant, n’échangèrent pas un seul mot.
Quand la voiture eut franchi la grille du jardin, Turquoise s’élança à terre et entra précipitamment dans l’hôtel, se réfugiant au fond de son boudoir. Fernand la suivit.
La jeune femme se laissa tomber sur le divan où, le matin, Fernand était assis, et fondit en larmes.
Pendant quelques minutes, Fernand, immobile et sombre, l’écouta pleurer sans dire un mot, sans risquer une consolation ; mais enfin son cœur se brisa au bruit de ces sanglots, il se pencha sur Turquoise et lui prit la main :
– Jenny ! murmura-t-il.
Elle parut tressaillir, se dressa comme si cette voix eût été pour elle la trompette du jugement dernier, le regarda avec une expression étrange et s’écria :
– Partez ! partez ! je ne veux plus vous voir…
– Partir ! fit-il avec terreur.
– Oui, dit-elle, car, pour la première fois de ma vie, je viens de m’apercevoir que j’étais une abominable et indigne créature : partez ! car je vous aime… et suis indigne de votre amour… partez… je vous en supplie !
Elle se mit à genoux devant lui, prenant l’attitude d’un condamné qui implore sa grâce.
– Ah ! lui dit-elle, partez, mais ne me maudissez pas… ne me méprisez pas, mon Fernand bien-aimé… vous le seul homme que j’aie aimé… vous qui m’avez fait croire, l’espace de quelques jours, que la femme déchue pouvait se réhabiliter.
Et tandis qu’elle parlait ainsi, Turquoise était belle à désespérer, son regard à demi voilé par les larmes n’avait rien perdu de son pouvoir fascinateur, et elle savait que cet homme, qu’elle suppliait de partir et de l’oublier, resterait et tomberait à ses genoux.
Fernand demeura silencieux longtemps encore, immobile, la regardant et sentant la sueur de l’angoisse perler à son front.
Enfin il reprit sa main :
– Jenny, dit-il, vous avez eu raison, le jour où vous avez cru que l’amour réhabilitait…
Elle hocha tristement la tête, et continua à sangloter.
– Vous avez eu raison, reprit-il, car je ne veux pas savoir le passé, et ne veux songer qu’au présent. Jenny… oubliez… comme j’oublie moi-même… Jenny, je ne sais plus qu’une chose, c’est que je vous aime…
Il la prit dans ses bras, la pressa sur son cœur.
Puis, tout à coup, Jenny se dégagea… Elle ne pleurait plus, elle était froide, résolue, pleine de dignité :
– Mon ami, dit-elle en tendant la main à Fernand, merci de votre générosité ! Vous êtes un noble cœur, et la pauvre déchue ne l’oubliera jamais. Je vous aime, Fernand, je vous aime comme vous aimerait une femme aussi pure que je suis méprisable, et c’est parce que je vous aime que je prends l’immuable résolution de ne pas vous revoir. Partez, mon ami, rentrez chez vous, dans votre famille, auprès de votre femme et de votre enfant… Hélas ! déjà, peut-être, vous ai-je fatalement aliéné la première de ces affections. Adieu… oubliez-moi… et ne me méprisez pas… Si vous saviez…
– Je ne veux rien savoir, répondit Fernand, non moins résolu, je ne veux rien savoir qu’une chose, c’est que vous m’aimez…
– Oh ! oui… fit-elle avec un accent brisé qui semblait monter des profondeurs de son âme.
– Je sais que vous m’aimez, continua-t-il, et je ne vous abandonnerais point.
Et comme elle courbait la tête et qu’une larme brûlante tombait sur la main de Fernand :
– Demain, poursuivit-il, vous renverrez à cet homme tout ce que vous tenez de lui… tout, entendez-vous bien ? voitures, chevaux, bijoux, titres de rente… et jusqu’à l’acte d’acquisition de cet hôtel, dont le prix lui sera remboursé sur-le-champ. Puis, dans huit jours, je le tuerai ! acheva-t-il d’une voix sombre.
Turquoise releva soudain la tête.
Ses larmes cessèrent de couler ; une tristesse pleine de mélancolie se répandit sur son visage et elle regarda Fernand.
– Mon ami, dit-elle, dans ce que vous me proposez, vous ne voyez donc pas une chose ?
– Laquelle ? demanda-t-il.
– C’est que, avec vous je n’aurai fait que changer de condition.
Il tressaillit…
– Ne serai-je pas toujours, poursuivit-elle, ce qu’on nomme une femme entretenue, c’est-à-dire une esclave, un chien, un cheval de luxe, une chose, enfin ?
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Fernand, foudroyé par ces paroles – Mais enfin, dit-il, je vous aime, moi, je sais bien ce que vous êtes et ce que vous valez ; à mes yeux, vous ne serez jamais…
– Je le serai aux yeux du monde, répondit-elle lentement ; je le serai à mes propres yeux… et c’est assez !
Puis, comme Fernand, atterré, ne trouvait pas un mot à répondre, elle ajouta :
– Je n’ai rien… et ne puis rien accepter de vous, car vous êtes marié et ne pouvez m’épouser… Adieu… adieu pour toujours !
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Turquoise parlait avec véhémence, et chacune de ses paroles, habilement calculée, entrait au cœur de Fernand Rocher comme une pointe de couteau. Cette femme, qui venait d’être si profondément humiliée, avait un certain droit de tenir un pareil langage ; du moins, Fernand le pensa naïvement et demeura foudroyé. Mais lorsqu’il arrive à un homme d’aimer une de ces créatures déchues aussi violemment que notre héros aimait Turquoise, il n’est pour lui ni raisonnement ni logique.
Fernand se mit à genoux et se prit à sangloter comme un enfant.
Alors Turquoise lui murmura à l’oreille :
– Vous ne voulez donc pas me quitter et renoncer à moi ?
– Non, car ce serait mourir.
– Eh bien !…
Elle s’arrêta sur ce mot, et ce mot fut pour Fernand comme ce coin de ciel bleu qui apparaît au naufragé durant la tempête.
– Eh bien ?… fit-il anxieux.
– Eh bien ! reprit-elle, si vous acceptez mes conditions, toutes mes conditions… peut-être… consentirai-je…
– Oh ! parlez, parlez… j’accepterai tout !
– Mon ami, reprit Turquoise d’une voix grave et douce à la fois, avant de me jeter à corps perdu dans le gouffre où vous me voyez plongée, j’ai été une femme honnête ; j’ai été de ce monde qui me repousse aujourd’hui. A seize ans, on m’a fait épouser un vieux mari, un vieillard éhonté qui a perdu ma jeunesse ; il a dissipé une à une mes illusions. Cet homme a dévoré ma dot à peu près entière. Cependant, le jour où j’ai fui de chez lui, j’ai pu emporter un modeste capital, tristes épaves de mon naufrage, dix mille francs.
Turquoise articula ce chiffre du ton orgueilleux d’un millionnaire qui calcule sa fortune.
– Ces dix mille francs, poursuivit-elle, je les possède encore. Ils me rapportent cinq cents francs de rente. Cette somme est à moi, mon ami, bien à moi, et n’a pas une origine honteuse ; j’en ai laissé depuis quatre ans accumuler les revenus, ce qui fait que je possède en outre deux mille francs.
– Eh bien ? demanda Fernand, qui ne comprenait pas.
– Eh bien ! reprit-elle, mais c’est une fortune, cela !
Puis elle lui prit la main, le sourire revint à ses lèvres, elle eut la physionomie mutine d’une petite fille qui dit naïvement ses premières espérances d’amour.
– Comment ! vous ne comprenez pas, mon ami ? Alors, écoutez-moi bien. Il y a beaucoup de femmes, à Paris, de pauvres ouvrières qui vivent de leur travail et s’estimeraient bien heureuses d’avoir la moitié de ce que je possède. Moi, j’ai été élevée à Saint-Denis ; j’ai appris à broder, à faire de la tapisserie ; je puis gagner trois francs par jour, c’est-à-dire mille francs par an… ce qui, joint à mon revenu, me fera quinze cents francs de rente.
– Ah ! s’écria Fernand, vous, mon enfant, vous vivriez avec quinze cents francs ? Oh ! jamais !
– Et je serai si heureuse encore !… si heureuse de posséder l’amour de mon Fernand bien-aimé ! Mais, acheva-t-elle avec un élan d’enthousiasme, tu ne comprends donc pas que je pourrai t’aimer alors, t’aimer librement ?
Fernand se taisait et baissait la tête.
– Mon bien-aimé, poursuivit Turquoise, ta petite Jenny a une volonté de fer. Ceci est à prendre ou à laisser… ou nous allons nous dire un adieu éternel, et j’entrerai dans un couvent ce soir même.
Fernand frissonna.
– Ou vous m’obéirez, monsieur, et ferez tout ce que voudra Jenny.
– Soit, murmura-t-il vaincu.
– Alors, tu vas être obéissant sur-le-champ, n’est-ce pas ?
– Que faut-il faire ? demanda-t-il, dompté.
– Il faut rentrer chez vous, rue d’Isly.
Le jeune homme tressaillit et songea à Hermine, qui, sans doute, le pleurait déjà comme mort.
– Ensuite, tu reviendras ici demain matin.
– Mais… voulut objecter Fernand.
– Il n’y a pas de mais… je le veux ! dit-elle en frappant le parquet de son joli pied et fronçant ses blonds sourcils.
Et comme il insistait encore, elle eut la persuasive éloquence de la femme dans toute sa puissance séductrice, et il consentit à s’en aller.
– Ah ! enfin ! murmura Turquoise lorsqu’il fut parti. Décidément, je le tiens, et il sera demain en passe d’entamer son magot pour moi. Oh ! les hommes, quels niais !
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Hermine, on doit s’en souvenir, en voyant revenir Sarah, la jument favorite de Fernand, couverte de sueur, veuve de son cavalier et conduite par un inconnu qui la ramenait d’Etampes ; Hermine, disons-nous, avait oublié toute retenue pour courir chez le comte de Château-Mailly. Elle ne croyait, elle n’avait foi qu’en lui.
Le comte s’attendait à cette visite, et, au moment où la jeune femme faisait arrêter sa voiture devant la porte cochère, une autre voiture emportait l’Anglais sir Arthur Collins. Sir Arthur avait annoncé au comte la prochaine arrivée de madame Rocher, car il savait déjà que la jument arabe venait de rentrer rue d’Isly.
Le comte, en séducteur qui sait son métier, dressa ses batteries en un clin d’œil. Il sut donner à ses traits un cachet de tristesse et de dignité suprême, fit une toilette d’intérieur d’un négligé minutieux, et se tint dans son fumoir, qui était la plus délicieuse pièce de son entresol.
C’était donc là qu’il attendait, plein de foi dans les paroles de sir Arthur Collins qui venait de sortir, lorsqu’un coup de sonnette parti de l’antichambre arriva jusqu’à lui. Ce coup de sonnette était à la fois timide et précipité, et pour une oreille exercée, il semblait trahir l’agitation nerveuse de la main du visiteur.
– C’est elle ! pensa le comte dont le cœur se prit à battre avec une certaine violence.
Au bruit de cette sonnette, M. de Château-Mailly éprouva un tressaillement qui lui fit comprendre que c’était Hermine qui venait à lui. En effet, le valet de chambre du comte entra presque aussitôt dans le fumoir :
– Qui est-ce ? demanda M. de Château-Mailly d’une voix un peu émue.
– Une dame qui attend au salon et désire voir monsieur.
– La connais-tu ?
– Je ne sais pas.
– Comment, tu ne sais pas ?
– Non, dit le valet, car elle a un voile bien épais sur le visage.
– Fais entrer ici, dit le comte.
La femme voilée entra.
Le comte fut très fort à ce moment-là : il parut ne point deviner quelle était cette femme, et sa physionomie manifesta le plus vif étonnement, sans rien perdre toutefois de sa teinte de mélancolie profonde.
Mais Hermine releva son voile aussitôt que le valet se retira. Alors M. de Château-Mailly jeta un cri.
– Vous ici, madame ! vous ici ! murmura-t-il, jouant la stupeur.
Hermine était horriblement pâle et demeurait immobile.
– Ah ! reprit le comte en s’élançant vers elle et lui prenant la main, pardonnez-moi de vous recevoir ainsi… et dans cette pièce, ajouta-t-il avec un sentiment de courtoisie qui parut très naturel à la jeune femme. Mais j’étais si loin de penser… de soupçonner.
– Monsieur, dit Hermine en se laissant tomber sur un siège, je viens à vous comme à un ami…
– Oh ! merci ! murmura-t-il d’une voix qu’une émotion vraie altéra.
Puis, tout à coup, il parut se repentir de ce mouvement de joie :
– Mais, mon Dieu ! s’écria-t-il, qu’est-il donc arrivé ?
– Il est parti… dit Hermine.
Ces trois mots, en sortant de ses lèvres, résonnèrent lugubres et navrés comme s’ils eussent été le cri suprême chez cette femme…
M. de Château-Mailly, redevenu maître de lui, trouva convenable de jeter un cri de surprise et d’indignation, bien qu’il sût parfaitement déjà tout ce qui s’était passé, et il ne manqua point d’ajouter :
– Mais cela est impossible ! madame… Cela ne se peut… c’est elle qui est partie !
Hermine hocha la tête.
– J’ai exigé son départ, poursuivit M. de Château-Mailly, et elle est aujourd’hui sur la route d’Italie.
Hermine poussa un cri d’angoisse impossible à rendre.
– Mais… alors, balbutia-t-elle, il est parti avec elle ?
Et, chancelante, brisée, près de s’évanouir, elle eut cependant la force de raconter à M. de Château-Mailly comment Sarah, la jument arabe, venait de rentrer à l’hôtel, arrivant d’Etampes, où Fernand l’avait confiée à un messager.
Pendant ce récit, le comte, fidèle au rôle tracé par sir Williams, interrompit plusieurs fois Hermine par des exclamations d’étonnement et de douleur… Puis il se leva tout à coup, et, comme dominé par une inspiration inattendue :
– Madame, dit-il, je vous ai juré d’être votre ami, de vous ramener votre mari, je tiendrai ma promesse… S’il est parti, s’il a quitté Paris avec cette abominable créature, je courrai après lui… je le forcerai à revenir.
Le comte parlait avec chaleur, avec enthousiasme, comme un paladin qui prend l’infortune sous sa protection.
Le regard d’Hermine était suspendu à ses lèvres, et la jeune femme croyait en lui.
– Ecoutez, reprit-il, puisque vous êtes venue jusqu’ici, madame, puisque vous avez eu assez de foi en mon honneur, en ma loyauté pour franchir ma porte, vous irez jusqu’au bout, n’est-ce pas ?
Il tremblait en parlant ainsi, et elle le regarda avec une expression d’étonnement qui peignait avec éloquence la pureté de son âme.
Elle ne comprenait pas.
– Vous allez rester ici, n’est-ce pas ? reprit-il, rester ici pendant une heure ou deux jusqu’à ce que je revienne ; car il faut que je sache la vérité sur-le-champ, et je vais courir…
La pauvre femme eut un vague espoir.
– Je resterai, dit-elle avec soumission.
Le comte sonna.
– Baissez votre voile, madame, dit-il vivement ; la femme de César ne saurait être soupçonnée.
Hermine obéit. Le valet de chambre du comte entrebâilla la porte.
– Jean, dit M. de Château-Mailly, je ne suis chez moi pour personne.
Le valet s’inclina.
– Fais atteler mon dog-cart sur-le-champ.
Le valet de chambre parti, M. de Château-Mailly passa dans son cabinet de toilette, qui était attenant au fumoir, et s’habilla rapidement.
Demeurée seule, Hermine avait caché sa tête dans ses mains et s’était prise à fondre en larmes. Le comte n’était séparé d’elle que par une porte entrouverte et une portière baissée ; il entendit ses sanglots déchirants, et, un moment, il fut réellement ému.
Un moment, M. le comte de Château-Mailly, le loyal gentilhomme, se demanda, en écoutant pleurer cette femme, si ce n’était point une chose honteuse et indigne de lui que cette abominable comédie qu’il jouait… Un moment, dominé par cet instinct de droiture qui était en lui, il songea à se jeter aux pieds de madame Rocher, à lui avouer son infamie et à lui demander humblement pardon. Mais, d’abord le comte songea que l’homme qui tombe, dans l’opinion d’une femme, du piédestal chevaleresque sur lequel il était monté, et ose convenir qu’il a menti, est perdu à tout jamais, et à tout jamais digne du mépris de cette femme. Ensuite il se souvint de son pacte avec sir Arthur Collins, ce flegmatique et rouge gentilhomme qui, seul, pouvait empêcher le mariage du vieux duc, son oncle, avec madame Malassis. M. de Château-Mailly irait jusqu’au bout et jouerait son rôle en conscience.
Il ressortit du cabinet de toilette en négligé du matin.
Un certain désordre qui régnait dans l’ensemble de sa mise attestait de sa précipitation à s’habiller. Il était comédien jusqu’au bout.
– Madame, dit-il en prenant de nouveau la main d’Hermine et la baisant avec respect, je ne cours pas, je vole. Avant une heure, je serai de retour.
Et le comte partit.
Ce ne fut que lorsqu’elle eut entendu le bruit des roues de son tilbury, et celui de la porte cochère, se refermant, que madame Rocher, cessant enfin de pleurer, jeta un regard autour d’elle et eut pour ainsi dire conscience de sa situation. Elle était chez un homme ; cet homme n’était ni son père ni son époux, ni son frère ; ce n’était pas même un parent. Cet homme, inconnu huit jours auparavant, était donc déjà bien intimement lié à sa destinée qu’elle se trouvait seule chez lui. Alors seulement Hermine frissonna et eut la pensée de fuir.
Sans doute le comte était un loyal gentilhomme, mais enfin Hermine était femme, et elle comprenait vaguement que cet homme l’aimait. Un moment, à cette pensée, elle oublia pourquoi elle était venue et pour quel motif il l’avait laissée seule ; elle songea à s’en aller précipitamment, et elle eut peur ; mais si elle partait, reverrait-elle jamais Fernand ? Cette dernière pensée domina la pudeur alarmée de la femme. Elle resta.
Il est chez toute femme une sorte de curiosité qui parvient à l’emporter sur les plus sérieuses et les plus pénibles préoccupations. Quand elle fut décidée à rester, Hermine essaya de tromper son impatience en cherchant une distraction quelconque à ses yeux et à ses pensées. D’abord elle examina le lieu où elle se trouvait : ce fumoir élégant et coquet, tendu d’une étoffe orientale aux vives couleurs, et dans lequel une main artiste et intelligente semblait avoir accumulé des chefs-d’œuvre de toute sorte.
C’étaient d’abord les tableaux de maître, tous petits, encadrés en chêne et appartenant à l’école flamande, des Hobvema, un Ruydal, un Téniers ; puis des bronzes enlevés à prix d’or chez l’artiste avant le coulage ; sur un guéridon placé au-dessous d’une glace de Venise, entre les deux croisées, une argile de David ; en face, un buste de marbre blanc. Ce buste, qui attira tout d’abord l’attention de madame Rocher représentait une femme, une femme de théâtre bien connue, et qui avait beaucoup aimé le comte pendant un mois ou deux, le temps le plus long que puisse durer un amour de comédienne.
Dans un coin, à droite de la cheminée, Hermine, qui s’était levée et faisait le tour de la pièce, remarqua un portrait, une blonde tête de seize ans, mutine et souriante. A côté du portrait, un médaillon, une délicieuse miniature représentant également une autre tête de femme, celle-là brune, accentuée, accusant l’origine espagnole, et belle d’une beauté sérieuse et presque fatale… Ces trois têtes, le buste et les deux portraits, impressionnèrent Hermine d’une façon bizarre, révélant chez elle, à son insu, une des singularités les plus curieuses du cœur féminin.
Hermine venait chez le comte, qui lui était indifférent, pour implorer son appui et lui redemander son mari ; bien mieux, elle aimait ce dernier si éperdument, d’une manière si exclusive, que toute autre pensée d’amour ne pouvait trouver place dans son cœur meurtri. Eh bien ! ces trois souvenirs de la vie de garçon du comte lui firent éprouver un mouvement d’impatience, quelque chose qui n’était pas encore de la jalousie, et y ressemblait cependant. Elle trouva inconvenant que le comte l’eût reçue dans cette pièce toute pleine encore de ses souvenirs galants, ne songeant plus, la pauvre femme, que M. de Château-Mailly n’avait pu s’attendre à sa visite, et qu’il avait témoigné le plus vif étonnement à sa vue.
Une heure s’écoula, pendant laquelle madame Rocher, tout en prêtant avec anxiété l’oreille aux moindres bruits, continua à examiner les objets qui l’environnaient. Mais une voiture se fit entendre sous la voûte de la maison, et Hermine, ramenée violemment à ses douloureuses pensées, se laissa retomber sur le siège où elle était tout à l’heure, tremblant de voir entrer M. de Château-Mailly lui disant :
– Il est parti !
C’était le comte, en effet.
Hermine lui jeta un regard qui semblait vouloir lire jusqu’au fond de son âme, et elle n’eut pas la force d’articuler un mot.
– Madame, lui dit-il vivement, votre mari est à Paris.
Elle jeta un cri de joie.
– Il est à Paris, et je vous le rendrai…
– Oh ! tout de suite, n’est-ce pas ? fit-elle avec l’impatience d’un enfant.
– Non, répondit-il, mais demain… Ne me questionnez pas aujourd’hui, je ne puis rien vous dire.
Elle courba le front, et ses larmes coulèrent de nouveau.
Alors M. de Château-Mailly fléchit un genou devant elle.
– Pauvre femme !… dit-il, comme vous l’aimez !…
Et sa voix était sourde, brisée, haletante : elle semblait révéler une souffrance intérieure sans égale ; et cette voix pénétra jusqu’au fond du cœur de la jeune femme et y jeta un trouble mélangé de remords.
– Lui aussi, pensa-t-elle, il m’aime… et je dois le faire souffrir.
– Vous êtes venue ici, madame, reprit le comte, qui parut faire un effort sur lui-même et dominer son émotion ; y venir une première fois était peut-être, aux yeux du monde, une grande imprudence, et pourtant il faudra y venir une fois encore demain soir, à quatre heures… Il le faut.
– Je reviendrai, répondit Hermine avec soumission.
Et, quand elle fut partie, le comte se dit : – Voilà une pauvre femme qui, avant un mois, m’aimera à mourir… Décidément ce damné sir Arthur Collins a une connaissance approfondie du cœur humain.
Et le comte alluma philosophiquement un cigare.
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Madame Rocher rentra chez elle, en proie à cette douleur morne, sans éclat, qui laisse les yeux rouges et secs.
Sa mère ne la questionna point. Madame de Beaupréau avait compris qu’il est de ces maux de l’âme que les consolations irritent au lieu de les adoucir.
Hermine passa le reste de la journée seule, enfermée dans son boudoir, livrée aux plus amères réflexions sur son bonheur détruit. Muette, immobile auprès du berceau de son enfant, elle vit la nuit s’écouler, se souvenant que c’était également la nuit qu’il était revenu, et espérant qu’il reviendrait encore. Mais la nuit s’écoula, le jour vint, puis la matinée se passa. Fernand n’avait point reparu.
Hermine n’osait point interroger les domestiques ; elle n’osait s’ouvrir à sa mère, car M. de Château-Mailly lui avait recommandé expressément de ne se confier à personne. Elle avait foi en M. de Château-Mailly.
A partir de midi, la pauvre jeune femme compta les heures qui la séparaient encore de celle où elle reverrait le comte. A mesure que cette heure approchait, son cœur se prit à battre d’une émotion inconnue et si bizarre, que Fernand lui semblait étranger.
Au dernier moment, de même qu’elle avait voulu fuir de chez le comte la veille, elle hésita à y aller. Pourtant il le fallait bien, si elle voulait avoir des nouvelles de son mari. A cette dernière pensée elle n’hésita plus. Elle sortit de chez elle furtivement, à pied, monta dans le premier fiacre qu’elle rencontra et se fit conduire rue Laffitte.
Quatre heures sonnaient au moment où elle gravissait l’escalier du n° 41.
La veille, Hermine était venue chez le comte, désespérée, la mort au cœur, sans souci d’elle-même et de sa réputation : elle y revenait aujourd’hui avec un faible espoir, forte des promesses du comte ; et cependant, à cette heure, son cœur battait plus fort, et une voix disait qu’elle était perdue par avance. Elle sonna d’une main tremblante.
Un homme vint lui ouvrir. C’était le comte lui-même. Par un excès de délicatesse que la jeune femme devait apprécier, le comte avait renvoyé ses gens ; il ne voulait point infliger à Hermine le supplice d’avoir à rougir devant les laquais.
Il lui prit la main et la fit entrer.
– Venez, lui dit-il à voix basse. Je suis seul… personne ne vous a vue entrer, personne ne vous verra sortir.
Cette fois il la conduisit au salon et la fit asseoir près du feu, dans un grand fauteuil, s’asseyant lui-même à distance respectueuse.
Pour la femme qui aime, il n’est au monde qu’un seul homme. Hermine aimait Fernand. Donc elle avait à peine regardé M. de Château-Mailly. Eh bien ce jour-là, elle ne put se défendre d’un mouvement de curiosité ; elle lui fit subir ce rapide examen qui suffit à la femme pour juger un homme physiquement et presque moralement, et elle s’avoua que le comte était peut-être digne de l’amour d’une femme autant par la noblesse de son caractère que par sa beauté physique.
– Madame, dit le comte, je puis vous donner, sur la conduite et la situation de votre mari, les plus minutieux détails.
– Parlez, monsieur, murmura-t-elle, je suis prête à tout… j’ai déjà tant souffert, que j’aurai la force de souffrir encore.
– Vous êtes une noble femme, répondit-il, et Dieu vous tiendra compte de votre force d’âme… Mais ayez foi en l’avenir, madame, tout n’est point désespéré encore…
– Que dites-vous, monsieur ? interrogea-t-elle avec une émotion indicible… Croyez-vous qu’il puisse m’aimer encore ?
– Peut-être…
Le comte prononça ce mot avec l’accent du doute, et cet accent alla au cœur d’Hermine.
– Ecoutez, reprit M. de Château-Mailly, et soyez forte… J’avais obtenu de cette abominable créature qu’elle quitterait Paris ; elle y avait consenti, et, avant-hier matin, en effet, elle montait en chaise de poste. Mais, que voulez-vous ! le hasard a de singulières et horribles trahisons. Au moment où elle traversait le boulevard à la hauteur de la Madeleine, Turquoise a rencontré M. Rocher faisant sa promenade du matin à cheval. Elle a passé sans lui faire signe d’adieu, sans paraître l’apercevoir, et elle a continue sa route, ordonnant à ses postillons de courir ventre à terre. Mais M. Rocher l’avait vue ; il s’est mis à sa poursuite et a couru après elle jusqu’à Etampes, où il est parvenu à la rejoindre. A Etampes il s’est jeté à ses pieds comme un fou, pleurant, se tordant les mains.
– Ah ! fit Hermine avec un mouvement de dégoût et d’horreur.
– Pauvre femme ! murmura le comte.
Puis il lui prit la main et la baisa comme la veille.
– Ils sont revenus à Paris, dit-il, il est chez elle ; mais elle m’a juré qu’elle ne le garderait pas plus longtemps…
– Vous l’avez donc vue ? demanda Hermine en tremblant.
– Oui, ce matin.
– Et… lui ?
Le comte hocha la tête.
– Vous pensez bien, dit-il, que c’eût été imprudent. Je pouvais, du coup, perdre l’influence presque despotique que le hasard et d’abominables révélations m’ont donnée sur cette femme.
– Ainsi… elle le… renverra ?
– Oui… ce soir même.
Hermine eux un mouvement de joie, et un éclair d’espoir brilla dans ses yeux.
Mais ce ne fut qu’un éclair. Elle baissa la tête, une larme roula sur sa joue, et elle soupira : – Il y retournera, dit-elle, puisqu’il l’aime.
C’était le cas ou jamais, pour M. de Château-Mailly, de tomber aux pieds de madame Rocher, et il ne faillit point à son rôle.
Il se mit à genoux.
– Madame, murmura-t-il de cette voix triste et navrée, qui avait, la veille, si fortement ému Hermine, que puis-je répondre à une pareille question ? sinon que votre mari serait le plus insensé des hommes s’il ne vous aimait.
Et comme elle pleurait silencieusement :
– Je ne sais pas, dit-il, mais il me semble que l’homme assez heureux, assez protégé du ciel pour être aimé d’une femme telle que vous, devrait passer sa vie à genoux, et ne demander à Dieu qu’une chose : prolonger indéfiniment cette vie pour qu’il pût vous en consacrer chaque heure et chaque minute.
Malgré ses douleurs et l’état de prostration dans lequel elle se trouvait, madame Fernand Rocher ne put s’empêcher de frissonner et de rougir en écoutant ces paroles, prononcées d’une voix troublée et tremblante, et elle retira vivement sa main, que le comte pressait dans les siennes.
M. de Château-Mailly comprit qu’il ne devait pas aller plus loin ce jour-là, sous peine de voir s’évanouir la confiance qu’elle avait mise en lui. Il se releva et poursuivit d’un ton plus calme :
– J’ai la conviction, madame, que, tôt ou tard, éclairé par l’infamie de cette femme, honteux de sa conduite, plein de remords, votre mari viendra s’agenouiller devant vous et vous demander son pardon.
– Ah ! s’écria-t-elle avec un mouvement de joie égoïste, si vous pouviez dire vrai, monsieur !
Le comte soupira ; ce soupir brisa le cœur d’Hermine ; elle comprit qu’elle avait fait mal au comte avec ce cri de joie.
– Pardonnez-moi, dit-elle en lui tendant la main, je suis folle…
– Pauvre femme ! répéta-t-il encore avec un accent impossible à noter. Maintenant, continua-t-il, songeons à vous, madame, et, au lieu de nous désoler, cherchons à vous défendre contre l’avenir. Il s’agit de votre enfant.
Ce mot fit tressaillir madame Rocher.
– Je sais que vous possédez une immense fortune, poursuivit le comte, une de ces fortunes qui résistent à tout, même à la dent meurtrière d’une courtisane. Cependant, madame, vous n’avez point le droit de vous laisser appauvrir… ne fût-ce que d’un dixième… il faut songer à votre fils.
Hermine regarda le comte. Sa figure respirait, en ce moment-là, une entière franchise. Le séducteur n’était plus dans son rôle, et, en parlant ainsi, il se laissait aller à la noblesse native de son caractère. D’ailleurs, sir Williams, trop prudent pour livrer son secret, n’avait laissé entrevoir au comte que l’amoureux éconduit, le baronet sir Arthur Collins méditant la défaite de la femme qui lui avait résisté, mais non l’homme altéré de vengeance qui se sert d’un vil instrument, tel qu’une courtisane, pour ruiner une famille tout entière.
Jamais homme ne s’était présenté à une femme sous un jour plus chevaleresque et plus flatteur. Cet homme qui l’aimait, loin de parler de son propre amour, cherchait, au contraire, à lui ramener son époux infidèle et la suppliait de songer à l’avenir de son fils.
M. de Château-Mailly venait, peut-être à son propre insu, de faire vibrer chez madame Rocher la fibre la plus sensible ; il lui avait parlé de son enfant. Aussi la pauvre Hermine ne put-elle réprimer un de ces élans de généreuse gratitude qui n’appartiennent qu’à la femme. Elle tendit spontanément la main à M. de Château-Mailly :
– Vous êtes un noble cœur, lui dit-elle.
– Je le crois, répondit-il, et je vais essayer de vous le prouver…
Il demeura pensif un moment, et reprit :
– Votre mari reviendra aujourd’hui même chez vous. Peut-être allez-vous le trouver en rentrant…
– Mon Dieu, fit-elle, s’il allait savoir…
– Il ne saura rien. Attendez-vous à le voir vous expliquer son absence par une foule de mensonges embarrassés ; feignez de le croire, soyez avec lui d’une grande douceur, ne le brusquez pas… montrez-vous résignée… Le temps est le meilleur des médecins de l’âme… il vous reviendra.
– Mais, dit Hermine d’une voix altérée, il aime cette femme !
– Hélas ! je le sais… cependant…
– Le comte s’arrêta, comme s’il avait voulu peser ses paroles et en mesurer toute la portée.
– Cependant, poursuivit-il, l’amour qui ne repose point sur l’estime ne saurait durer longtemps ; le jour où il reconnaîtra toute l’infamie de cette femme…
– Mais, interrompit vivement madame Rocher, qui lui montrera, qui lui fera toucher du doigt cette infamie ?
– Moi.
Ce seul mot fut articulé si froidement que madame Rocher ne douta point un seul instant de la conviction profonde de M. de Château-Mailly.
– Seulement, ajouta-t-il, pour arriver à ce résultat, il nous faut, à moi du temps, à vous du courage et de la résignation.
– J’en aurai, monsieur, j’en aurai pour mon enfant.
– Adieu, dit-il, ayez foi en moi… Je suis votre ami…
Il prononça ce dernier mot avec effort, comme s’il lui eût déchiré la gorge, et, une fois encore, Hermine tressaillit et se sentit troublée jusqu’au fond du cœur. Elle le devinait et le voyait, M. de Château-Mailly l’aimait.
– Vous reverrai-je bientôt ? demanda-t-il tout bas et en tremblant, tandis qu’il la reconduisait.
– Oui… balbutia-t-elle en rougissant… oui, s’il le faut…
Elle le vit pâlir :
– Oh ! pardonnez-moi, dit-elle, je suis égoïste, je ne pense qu’à moi… et à lui.
– Je n’ai rien à vous pardonner, madame ; si vous avez besoin de moi, si vous pensez que je ne puisse agir seul ou que vous désiriez savoir ce que j’aurai fait, eh bien, écrivez-moi un mot, prévenez-moi… et vous verrez ! Ne suis-je pas un peu votre frère ?
Il lui pressa la main, étouffa un soupir et la conduisit jusqu’au seuil de son appartement.
Madame Rocher rentra chez elle plus émue et plus troublée qu’elle ne l’était la veille, et cependant il lui avait affirmé qu’elle allait revoir son mari.
Pourquoi donc ce trouble et cette émotion auxquels sans doute Fernand était étranger ?
C’est que sir Williams était un profond observateur du cœur humain, un homme qui calculait l’avenir mathématiquement, en prenant pour point de départ la faiblesse de la femme et son désespoir. Hermine aimait son mari ; mais en ne songeant qu’à lui, en n’adorant que lui, elle n’avait pu, cependant, se défendre d’établir un parallèle entre lui et M. de Château-Mailly, entre cet homme à qui elle avait apporté une fortune princière, qu’elle n’avait cessé d’aimer un seul jour, une seule minute, pendant quatre années, à l’innocence de qui elle avait cru quand tous l’accusaient, et qui l’abandonnait lâchement pour une courtisane éhontée, pour une femme sans pudeur, à laquelle il sacrifiait par avance le bonheur de sa maison, le calme de son foyer, peut-être l’avenir de son fils ; et cet autre, qui l’aimait avec assez d’abnégation pour s’effacer complètement et ne songer qu’à elle, cet homme, devenu son mari, son conseil, son protecteur… qui ne demandait rien, qui souffrirait en silence s’il pouvait la voir heureuse.
Et quand une femme reconnaît à un homme une réelle supériorité morale, cet homme est bien près d’être aimé.
Hermine renvoya son fiacre à l’entrée de la rue d’Isly et gagna son hôtel à pied. Le valet de chambre de Fernand, qui se trouvait sur le seuil de la porte, lui dit : – Monsieur est rentré.
Hermine eut un horrible battement de cœur.
Ce n’était pas de la joie… c’était de la terreur.
Il lui semblait à elle, la femme chaste et pure, à elle qui n’avait risqué une démarche compromettante que pour l’amour de lui, que cet homme coupable, indigne désormais de son affection et de son amour, allait lui demander compte de sa conduite et lever sur elle le regard sévère d’un juge.
Il n’en fut rien.
Fernand était au salon, jouant avec son fils, lorsque Hermine y arriva. L’enfant se roulait sur le tapis, en riant. Fernand le contemplait avec cette joie sereine qui trahit l’orgueil de la paternité.
Hermine, qui chancelait à chaque pas, était entrée sur la pointe du pied, pâle, émue, sans voix. La porte était entrouverte, le tapis épais. Fernand tournait le dos, il n’entendit point le pas de sa jeune femme. Hermine s’était arrêtée sur le seuil.
Ce père jouant avec son jeune fils, ce père prodigue revenu au foyer de la famille.
N’était-ce point le repentir personnifié ?
N’était-ce point l’espoir de l’avenir ?
N’était-ce pas le retour du bonheur ?
Elle le crut un moment et, demeurant immobile, elle attendit que Fernand se retournât.
Il se retourna en effet peu après.
– Ah ! dit-il avec surprise, vous voilà ?
Il était souriant et calme. Hermine crut avoir fait un rêve.
– Vous voilà, chère amie ? reprit-il.
Et il fit un pas vers elle.
Hermine jeta un cri de joie, oublia toutes ses tortures en une seconde et se jeta dans ses bras.
– Mon Dieu ! dit Fernand avec calme, qu’avez-vous donc, chère amie ?
– Ah ! je te revois enfin ! murmura-t-elle toute frémissante de bonheur.
Mais Fernand Rocher ne se départit point de son calme :
– Parbleu ! dit-il en souriant, avez-vous donc cru, ma chère amie, que j’allais disparaître de la surface du globe ?
Cette réponse frappa madame Rocher de stupeur. Elle ne trouva pas un mot à répondre et regarda son mari.
Fernand poursuivit :
– Il est vrai que je me suis absenté sans vous prévenir, chère amie, et j’ai eu tort en cela…
Il s’arrêta, un sourire épanouit ses lèvres :
– Mais, acheva-t-il, cela ne m’arrivera plus, je vous le promets.
Madame Rocher se trompa au sens de ces paroles. Elle crut que son mari repentant voulait se soustraire de trop pénibles aveux et se bornait à implorer son indulgence.
– Vrai ? fit-elle avec la joie naïve d’un enfant.
– Sans doute, répondit-il, car vous avez dû être un peu en peine de moi…
Il prononça ces mots froidement, si froidement même, que sa femme éprouva une réaction violente, semblable à celle qui glace tout à coup le sourire sur les lèvres et arrête les élans du cœur comme un ressort qui se brise suspend le mouvement d’une montre.
– En effet, continua-t-il, voici deux escapades pour une… depuis dix jours. Je me suis battu comme un jeune homme qui ne songe qu’à lui et non à ce qu’il peut laisser derrière lui. Et avant-hier je suis parti comme un homme qui reviendra déjeuner, et j’ai fait trente lieues.
Il parlait d’un ton si dégagé, que sa femme l’écoutait avec une sorte de douloureuse stupeur.
– Ah ! dit-elle enfin, vous avez fait trente lieues ?
– Oui… Oh ! une imprudence. Et il ajouta en riant : Les suites d’un pari…
Madame Rocher le regarda et tressaillit profondément. Il était évident que Fernand mentait.
Ah ! s’il avait balbutié, s’il avait essayé de déguiser la vérité avec ce naïf embarras et cette gaucherie d’un homme qui n’y est point habitué et qui s’y voit contraint par la nécessité la plus impérieuse… Mais il mentait froidement, effrontément, comme un laquais ou la soubrette d’une comédienne qui a sa leçon faite… Il mentait avec tout l’aplomb de Turquoise elle-même, qui semblait en ce moment lui souffler une à une chacune de ses paroles.
– Oui, ma chère, un pari… un pari bête et qui a failli coûter la vie à cette pauvre Sarah.
– Ah ! fit Hermine distraite.
– Figurez-vous que j’ai rencontré le vicomte d’A…, vous savez ? une connaissance de la Marche et de Chantilly. Le vicomte montait un cheval anglais qui a couru à Epsom et à Newmarket. Moi, je montais Sarah. Nous nous sommes rencontrés rue Royale. Le vicomte a prétendu que Sarah allait moins vite que son cheval ; moi j’ai soutenu le contraire : de là un pari de vingt-cinq louis. Nous avons pris Etampes pour but et nous sommes partis. Je suis arrivé le premier à Etampes et j’ai failli crever Sarah. Il y a mieux, cette course à franc étrier m’avait tellement brisé que j’ai été forcé de dormir trente heures. J’étais littéralement moulu. Voilà le secret de mon escapade. Que vous en semble ?
– Mais… dit Hermine avec un calme subit qu’elle semblait puiser au fond de sa douleur.
– En effet, ma chère, mais je me repens un peu cependant, car vous auriez pu être en peine de moi.
– Non, dit sèchement madame Rocher, n’avais-je pas de vos nouvelles par l’homme qui a ramené Sarah ?
– Ah ! dit Fernand, qui se troubla un peu, vous l’avez vu ?
– Oui.
– Et il vous a dit…
– Que vous lui aviez confié votre cheval à Etampes.
– Et… rien de plus ?
– Rien de plus.
Hermine avait fait un héroïque effort pour mentir. Mais l’atroce sang-froid de son mari la rendait forte.
Fernand, lui, avait respiré.
– N’importe ! reprit-il, cela est très sot de ma part. J’aurais dû vous prévenir. Ou plutôt, tenez, faisons une chose, ma chère, ce sera plus simple… Convenons entre nous que vous me passerez d’avance ces folies d’hippomane, et ne vous alarmerez pas quand je rentrerai tard… ou même… Il hésita un moment.
– Eh bien ? demanda Hermine.
– Ou même pas du tout, dit-il d’un ton dégagé.
– Comme vous voudrez, répondit madame Rocher, dans le cœur de laquelle quelque chose venait de se briser tout à coup, et dont la voix eut le timbre sec et régulier d’une horloge… comme vous voudrez…
Hermine aimait encore son mari, alors ; mais, hélas !… elle ne l’estimait plus ! Fernand lui avait menti, il s’apprêtait à lui mentir encore.
Or, le jour où l’homme ment à la femme qu’il aime, l’amour de cette femme, si dévoué, si immense qu’il soit, commence à se briser.
Fernand ne regardait plus sa femme, et songeait à Turquoise.
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Lorsque Fernand, obéissant enfin à la Turquoise, se fut décidé à quitter le petit hôtel de la rue Moncey, la blonde pécheresse sonna sa femme de chambre :
– Vite ! dit-elle, un fiacre et habille-moi… Léon doit être aux cents coups, voici trois jours qu’il ne m’a vue.
Ce que Turquoise appelait en ce moment l’habiller, c’était revêtir la robe de laine, chausser les souliers lacés et mettre le petit bonnet de la fausse Eugénie Garin, la prétendue fille du pauvre aveugle. Cette toilette se trouva faite en un clin d’œil, et le fiacre arriva peu après.
Turquoise y monta et se fit conduire place de la Bastille. Là elle mit pied à terre, paya son cocher et le renvoya. Puis, un petit panier au bras, elle se dirigea vers la rue de Charonne, de ce pas modeste et pressé de l’honnête ouvrière qui évite tout compliment banal et toute rencontre. Elle ne s’arrêta qu’à la porte de cette maison où avait demeuré le père Garin, et entra dans la loge.
La veuve Fipart était à son poste, en portière bien éduquée et qui sait ses devoirs. A la vue de Turquoise elle se leva avec empressement de son vieux fauteuil d’acajou garni en velours d’Utrecht et placé à portée du carreau et du cordon ; puis elle courut à la rencontre de la jeune femme, et grimaçant son odieux sourire :
– Ah ! dit-elle, vous faites bien d’arriver, mam’selle.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est comme un fou, le mari à la petite Cerise.
– Ah ! ah ! fit Turquoise en riant. Et elle ajouta : – Donnez-moi ma clef, mère Fipart, et venez m’allumer du feu. Il fait un froid de chien aujourd’hui.
La veuve se hâta d’obéir. Elle s’arma d’une clef accrochée à l’un des clous de la loge, prit un cotret sous son bras et monta devant Turquoise avec une légèreté juvénile. Elle s’arrêta au troisième étage, ouvrit une porte et introduisit la blonde fille dans un petit appartement qui pouvait paraître misérable auprès de l’hôtel de la rue Moncey, mais qui, évidemment, était un palais somptueux relativement à l’horrible grenier dans lequel nous avons trouvé le père Garin et sa fille Eugénie recevant la première visite de Léon Rolland. C’était là le nouveau domicile d’Eugénie.
Or, pour expliquer ce changement de logis et les paroles de la veuve Fipart : « Il est comme un fou depuis trois jours, le mari à la petite Cerise, » nous sommes obligé de faire un pas en arrière.
Turquoise, comme on a pu le voir, avait une double vie et un double but.
Sous le nom de Jenny, elle habitait le petit hôtel de la rue Moncey. Sous ce nom encore, elle avait pour mission de se faire aimer de Fernand et de le ruiner.
En même temps, Turquoise, métamorphosée en ouvrière, en fille du père Garin, l’aveugle, habitait la rue de Charonne. Là, elle avait pour but de tourner la tête à Léon Rolland, l’honnête époux de la belle et chaste Cerise.
Nous sommes donc forcé, pour expliquer la double existence et la double action de cet instrument des vengeances de sir Williams, d’entrer dans quelques brèves explications.
Ce fut, si nous avons bonne mémoire, environ trois jours après que Fernand eut été transporté chez elle que Turquoise apparut pour la première fois à Léon Rolland. Pendant cinq jours encore, et bien que le blessé fût toujours chez elle, il fut très facile à la jeune femme de se rendre chaque jour rue de Charonne et de s’y trouver à l’heure où Léon Rolland venait régulièrement voir l’aveugle. Le départ de Fernand de l’hôtel de la rue Moncey, c’est-à-dire la façon mystérieuse dont elle l’éconduisit de chez elle, les yeux bandés, permit à Turquoise de consacrer quatre jours entiers à Léon.
On sait ce qui arriva lorsque l’ébéniste alla rue de Charonne muni d’un billet de mille francs avec l’intention de renvoyer l’aveugle dans son pays. Il était venu, fort de sa résolution, avait trouvé Eugénie seule, Eugénie qui lui annonçait son départ, et le pauvre amoureux avait perdu la tête. Au lieu de consentir au départ de la jeune fille, il était tombé à ses genoux, lui avouant son amour.
C’est à partir de ce moment que nous allons raconter succinctement ce qui s’était passé entre Turquoise et Léon Rolland.
Le maître ouvrier passa plusieurs heures chez la jeune fille, l’accablant de ses protestations de tendresse. Eugénie ne cessa de pleurer, et elle aussi elle avoua à Léon qu’elle l’aimait.
Léon rentra chez lui ce soir-là à demi fou de joie, et il eut, comme Fernand devait l’avoir quelques jours après, le courage de dissimuler et de jouer un rôle.
Mais on n’aime pas deux femmes à la fois. Léon aimait Eugénie Garin ; donc il n’aimait plus Cerise.
Le lendemain, vers huit heures du matin, l’ébéniste courut rue de Charonne.
Il avait passé la nuit à envisager aussi froidement que possible la situation nouvelle que lui faisait son amour, et, dans l’espace de cette nuit, il avait mûri un projet.
Ce ne fut donc pas d’abord à la mansarde du père Garin qu’il monta.
Il entra dans la loge de la veuve Fipart, qui le salua jusqu’à terre.
– Avez-vous quelque chose à louer ici ? lui demanda-t-il aussitôt.
– Oh ! certes oui, mon bon monsieur, répondit-elle en faisant la révérence.
– Qu’avez-vous ?
– Un amour d’appartement au troisième.
– Combien ?
– Deux pièces, une cuisine, un grand cabinet noir.
– Mais, le prix ?
– Trois cents francs.
– Voyons ! dit Léon.
La veuve Fipart s’empressa de montrer le logement.
– Bien, dit Léon, je le loue.
Il donna cent sous de denier à Dieu, et signa sur-le-champ l’engagement de loyer au nom de mademoiselle Eugénie Garin. Quand ce fut fini, Léon monta chez la jeune fille. Eugénie Garin, débarrassée de Fernand depuis la veille au soir, était déjà à l’ouvrage auprès de son petit poêle de fonte. Quand elle vit entrer Léon, elle rougit jusqu’au blanc des yeux, et cacha sa tête dans ses mains pour dissimuler sa confusion. Léon lui prit silencieusement la main ; puis il lui dit en tremblant :
– Me pardonnez-vous ?
Elle ne répondit pas, mais un soupir souleva sa poitrine, et elle pressa silencieusement la main de l’ouvrier.
– Venez avec moi, continua-t-il, venez.
Elle le regarda avec un étonnement simulé.
– Où voulez-vous me conduire ? lui demanda-t-elle.
– Venez.
Il la prit par la main et la fit sortir de l’affreux taudis :
– Je veux vous montrer un logement qui se trouve dans cette maison.
Elle parut ne point comprendre, et le suivit. Il la conduisit au troisième, et la fit entrer.
– Que pensez-vous de ce petit appartement ? lui dit-il.
– Je pense qu’il est occupé par une personne plus riche que moi, dit-elle en souriant d’un sourire triste.
– Vous vous trompez…
Elle le regarda d’un air si naïf que l’homme le plus fort s’y fût trompé.
– Ce logement est à moi, dit Léon.
– A vous ?
– Non, je me trompe, il n’est pas à moi… il est… Vous ne devinez pas ?
– Comment devinerais-je ?
– Il est à vous, Eugénie.
– A moi ! fit-elle en poussant un cri.
Il se remit à genoux.
– Pardonnez-moi, dit-il ; peut-être vous ai-je offensée, mais, que voulez-vous ? cette mansarde de là-haut était si horrible !
Elle cacha sa tête dans ses mains, et fondit en larmes.
– Oh ! fit-elle, quelle humiliation !
Mais le pauvre homme était à genoux, il priait, il suppliait, il parlait au nom de son amour.
Eugénie se laissa vaincre et persuader ; elle consentit à habiter ce logis, à prendre possession de ce joli petit ameublement, que Léon prétendit avoir pris tout entier dans ses ateliers.
– Mon Dieu ! murmura-t-elle, faut-il donc que je vous aime !
* *
*
Ce soir-là commença la vie de désespoir de la pauvre Cerise : Léon aimait Turquoise, Léon ne voyait qu’elle, ne songeait plus qu’à elle… On le vit à peine à son atelier durant quatre jours. Il partait de bonne heure, rentrait bien avant dans la nuit. Si sa jeune femme le questionnait, il répondait avec impatience, presque brutalement. Pendant ces quatre jours, Léon ne vécut plus que pour Eugénie. Ce fut un rêve, dont le réveil devait être terrible.
Le cinquième jour au matin, comme Léon arrivait, vers huit heures, rue de Charonne et s’apprêtait à gravir l’escalier de ce pas alerte et précipité particulier aux amoureux, la veuve Fipart montra sa tête hideuse par le carreau de la loge.
– Hé ! monsieur Rolland ? dit-elle.
Léon se retourna et regarda la vieille.
Elle avait sur les lèvres un sourire moqueur qui fit tressaillir Léon.
– Que voulez-vous ? fit-il.
– Vous remettre la clef.
– Quelle clef ?
– Celle de mam’selle Eugénie.
– Elle est donc sortie ?
– Oui.
– A huit heures du matin ?
– Oh ! bien avant, monsieur ; il était à peine jour quand elle m’a remis sa clef.
– Et… où allait-elle ?
– Je ne sais pas.
Léon monta, saisi d’un funeste pressentiment.
Le petit appartement était propret et rangé comme de coutume, et tout y dénotait la présence récente d’Eugénie.
Sur la table de la salle à manger, Léon aperçut une lettre. Il s’en empara, l’ouvrit, lut, et demeura foudroyé.
La lettre qui venait de lui échapper des mains contenait ces deux lignes :
« Mon ami,
« Des motifs que je ne puis vous révéler m’obligent à me séparer de vous un jour ou deux, mais nous nous reverrons bientôt.
« Je vous aime.
« Eugénie. »
Cette lettre produisit sur Léon l’effet d’un coup de massue. D’abord il crut rêver, et fut obligé de se convaincre qu’il était bien éveillé. Ensuite il fut assailli par une pensée de jalousie. Pensée terrible et soudaine qui fit perler la sueur à son front, battre ses tempes, et figer son sang dans ses veines. Eugénie ne l’abandonnait-elle pas pour suivre quelque heureux rival ?
L’ouvrier se laissa tomber sur un siège, s’accouda à la table, appuya son front dans ses mains et se mit à pleurer comme un enfant.
Une heure après, la veuve Fipart monta. Léon l’accabla de questions sur le départ d’Eugénie. La portière ne savait rien, si ce n’est qu’Eugénie, la veille, était sortie à la brune, n’était rentrée que fort avant dans la nuit, et était partie, le matin, emportant un petit paquet. Le maître ouvrier s’en alla désespéré.
Il revint dans la journée, le soir, le lendemain… Eugénie n’était pas revenue.
Deux jours s’écoulèrent pour Léon dans des angoisses mortelles, et souvent une pensée de suicide l’assaillit.
Mais, dans sa lettre, la jeune fille promettait de revenir, et il espéra. Elle disait que son absence durerait un jour ou deux. Le soir du troisième jour, vers quatre heures, Léon revint.
– Je ne l’ai pas vue, répondit la veuve Fipart. Faut croire, mon bon monsieur Rolland, qu’elle est bien empêchée… car elle vous aime, allez… ça se voit bien.
Il ne voulut point en entendre davantage et s’en alla, des larmes plein les yeux.
Or, il y avait à peine dix minutes qu’il venait de quitter la rue de Charonne, lorsque Eugénie arriva dans cet humble costume qui cachait la Turquoise et lui donnait l’apparence d’une pauvre ouvrière. Turquoise monta donc chez elle, au troisième étage, précédée par la veuve Fipart, qui lui alluma du feu dans la cheminée et mit une bougie sur la table.
Là, elle s’assit fort tranquillement et regarda la veuve Fipart.
– Eh bien ! dit-elle avec cette familiarité qu’ont les femmes du monde galant pour celles qui n’en sont plus, qu’est-il donc arrivé ? Conte-moi cela, ma chère.
– Il est arrivé, répondit la digne veuve de l’infortuné Nicolo, que l’époux à la belle Cerise vient ici dix fois par jour, qu’il se met à pleurer comme un enfant et qu’il croit que vous avez suivi quelque amoureux.
Turquoise se prit à sourire.
– Est ce tout ?
– Dame !
– Quand est-il venu pour la dernière fois ?
– Tout à l’heure. Il vient de partir.
– Bon ! il ne reviendra pas tout de suite, j’imagine, et j’ai le temps d’écrire une lettre.
Puis, se ravisant :
– Dans tous les cas, Fipart, dit-elle, mets-toi à la fenêtre. As-tu de bons yeux ?
– J’y vois la nuit, comme les chats.
– Eh bien, reste là, et si tu le voyais venir, tu me préviendrais, j’aurais le temps de me sauver.
Turquoise prit une plume, du papier, s’assit commodément, parut réfléchir une minute, et écrivit les lignes suivantes, qu’elle eut soin de parsemer de nombreuses fautes d’orthographe, ce qui donne toujours un certain cachet à la lettre d’une femme :
« Mon ami,
« Pardonnez-moi, je vous ai menti.
« Je vous ai menti, mon pauvre Léon, en vous disant que je reviendrais bientôt et que nous nous reverrions.
« J’ai quitté la rue de Charonne avec l’intention de ne plus vous revoir, et je n’y reviens aujourd’hui que pour vous laisser ces lignes, qui sont un éternel adieu. »
– Hum ! interrompit Turquoise, voilà une phrase qui a bien son mérite et qui vaut son pesant d’or. Mon honorable protecteur en serait ravi.
Et elle continua :
« Non, mon ami, nous ne nous reverrons plus, nous ne devons plus nous revoir. Gardons le souvenir du passé comme on garde le souvenir d’un beau rêve.
« Mon ami, le cœur me manque en traçant ces lignes, car je vous aime plus que vous ne m’aimez peut-être… Et c’est parce que je vous aime que je veux être forte et ne penser qu’à vous.
« Si vous aviez été libre, votre amour eût été pour moi le paradis sur la terre… Mais vous êtes marié… vous êtes père… Et j’ai songé que, si pur que fût mon amour, si naïf qu’eût été l’élan de mon cœur qui m’a conduit vers vous, je n’en étais pas moins une créature indigne qui jette le désordre dans un ménage…
« C’est pour cela, mon ami, que je vous dis adieu. Songez que vous avez de graves devoirs à remplir et que quelques jours vous suffiront pour m’oublier…
« Plaise au Ciel que j’aie le même bonheur !
« Adieu encore. Pardonnez-moi… et oubliez-moi…
« Eugénie. »
Turquoise laissa cette lettre tout ouverte sur la table.
Puis elle dit à la Fipart quelques mots à voix basse, redescendit avec elle et s’en alla à pied, comme elle était venue, jusqu’au boulevard, où elle reprit une voiture.
– S’il ne se tue pas avant demain, pensa-t-elle, dans trois mois il mettra la bague d’alliance de sa femme au mont-de-piété pour m’apporter un bouquet. Oh ! les hommes, quelle race méprisable et sotte ! murmura-t-elle.
Une heure après le départ de Turquoise de la rue de Charonne, Léon y revint.
– Eh bien ? demanda-t-il à la veuve Fipart, qui, ses besicles sur son nez, lisait gravement un feuilleton.
– Eh bien ! elle est venue.
Il poussa un cri de joie et voulut s’élancer dans l’escalier. La vieille le retint par le pan de sa redingote.
– Attendez donc, dit-elle, que je vous conte…
– Quoi ? fit Léon avec impatience.
– Des choses qui vous intéresseront peut-être.
– Voyons, et dépêchez-vous.
– Oh ! nous avons le temps, ricana la veuve Fipart, elle n’est pas en haut.
– Ah !
– Elle est sortie.
– Encore !
– Dame ! écoutez donc…
Léon Rolland était redevenu pâle et tremblant tout à coup.
– Il paraît, dit gravement la veuve Fipart, que mam’selle Eugénie en a fait de belles depuis qu’elle est partie…
– Que dites-vous ? que voulez-vous dire ? exclama Léon d’une voix émue.
– Elle a fait fortune, il paraît.
– Elle… a… fait… fortune ?… murmura-t-il avec stupeur.
– C’est probable…
– Mais expliquez-vous donc ! s’écria Léon. Vous me faites mourir.
– Eh bien, elle était vêtue comme une duchesse.
Léon eut le vertige.
– Elle avait des plumes à son chapeau, poursuivit la veuve, à qui Turquoise avait fait la leçon.
– Vous êtes folle ! balbutia Léon.
– Et elle était en équipage.
– Vous rêvez.
– Un coupé à deux chevaux, poursuivit la Fipart, avec un cocher galonné d’or. Et comme elle passait, deux jeunes gens, qui étaient descendus de cheval, ont dit : « Voilà la plus jolie fille entretenue de Paris. »
Léon ne voulut point en entendre davantage ; il monta précipitamment au troisième étage, en dépit de la vieille qui lui disait :
– Monsieur Léon, j’oubliais de vous dire qu’elle n’était pas seule… Il y avait un beau monsieur dans la voiture…
Léon n’entendait plus.
La porte du petit logis était ouverte, le feu brûlait dans la cheminée, la bougie était encore sur la table.
Le cœur de l’ouvrier se prit à battre.
Il espéra un moment que la portière avait menti… Il crut qu’elle était là.
– Eugénie ! Eugénie ! cria-t-il en faisant le tour de l’appartement.
L’appartement était vide.
Il aperçut la lettre demeurée ouverte sur la table, la prit d’une main convulsive et la lut…
La veuve Fipart, qui montait alors l’escalier, entendit tout à coup un grand cri, puis un bruit sourd… Celui de la chute d’un corps sur le parquet. En achevant de lire la lettre d’adieu de Turquoise, le malheureux Léon Rolland était tombé à la renverse et s’était évanoui.
* *
*
Revenons maintenant rue Moncey, où Turquoise s’était hâtée de retourner.
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Au moment où Eugénie Garin, ou, si vous le préférez, la Turquoise quittait, vêtue en ouvrière, son petit hôtel pour aller rue de Charonne, un coupé de remise qui montait la rue de Clichy vint s’arrêter devant la grille du jardin.
Une femme en descendit. Cette femme, vêtue de noir et le visage couvert d’un voile épais, mais dont la démarche assez vive trahissait la jeunesse, sonna à la grille sans hésitation et comme si elle allait rentrer chez elle.
Puis, la grille s’étant ouverte, elle traversa rapidement le jardin et alla droit à l’entrée principale de l’hôtel.
– Voilà une dame, dit le valet de chambre de Turquoise, qui entre ici comme chez elle, ma parole d’honneur ! pourtant je ne l’ai pas encore vue.
– Madame Jenny ! demanda la visiteuse en posant le pied sur la première marche du perron.
– C’est ici, madame, répondit le valet, d’un ton leste et presque impertinent.
La visiteuse était vêtue de noir, simplement, comme une honnête femme ; c’en était assez pour exciter l’insolence d’un valet de cette sorte.
– C’est ici, reprit-il, mais elle n’y est pas.
Elle releva son voile, et lui dit avec cet accent d’autorité auquel la livrée ne se trompe jamais et reconnaît ceux qu’elle a coutume de respecter :
– Alors, conduisez-moi au salon, j’attendrai.
Et elle l’écarta d’un geste impérieux, entra dans le vestibule et se dirigea fort tranquillement à droite, vers le salon d’hiver, dont elle ouvrit elle-même la porte sans plus d’hésitation.
Le laquais était stupéfait.
Baccarat, car c’était elle, s’assit sans façon au coin du feu, dans une vaste ganache qui datait de son temps, car sir Williams avait fait acheter l’hôtel tout meublé, et Turquoise n’y avait apporté que son bonnet de nuit et ses espérances. Après quoi elle remit une carte au valet.
– Quand votre maîtresse rentrera, vous lui direz que je l’attends.
Une lampe placée sur la cheminée du salon éclairait le visage de la pécheresse repentie, dont la beauté souveraine acheva de dompter l’effronterie du valet et l’intimida.
– Votre maîtresse est sortie ? demanda Baccarat.
Elle le regardait avec cette fixité qui interdit le mensonge aux subalternes.
– Oui, madame, répondit-il.
– Quand rentrera-t-elle ?
– Pour le dîner, dans une heure.
– C’est bien. Allez.
Et Baccarat congédia le valet d’un geste.
Le valet alla trouver la femme de chambre, à laquelle il confia cette bizarre visite d’une femme qui pénétrait dans l’hôtel ainsi qu’en un pays conquis.
– Je sais qui ce peut être, dit la soubrette.
– Qui donc ? fit le valet curieux.
– Une dame que madame attend à toute heure.
Le valet jeta les yeux sur la carte de Baccarat et lut.
MADAME CHARMET.
– Est-ce cela ? demanda-t-il.
– Je ne sais pas son nom, mais ce doit être elle.
Une heure après, Turquoise rentra.
– Madame, lui dit la soubrette, courant à sa rencontre, il y a au salon une dame qui vous attend.
– Ah ! fit Turquoise, qui tressaillit.
– Voilà sa carte.
– C’est elle ! pensa Turquoise. Viens me déshabiller et me passer une robe.
Et Turquoise, entrant dans le vestibule, se disposait à monter au premier étage et à passer dans son cabinet de toilette ; mais, soudain, elle rebroussa chemin. Elle avait eu une de ces inspirations qui sont comme les éclairs du génie, et Turquoise était presque une femme de génie.
Elle revint donc sur ses pas et entra dans le salon, où Baccarat se trouvait en ce moment aux prises avec les souvenirs du passé.
La pauvre femme, en se retrouvant dans cette maison où elle avait gaspillé les premières années de sa folle vie, dans ce salon où chaque meuble était pour elle comme un jalon qui lui permettait de reconstruire le passé, s’était laissée aller à une rêverie profonde. On n’a point été courtisane impunément ; on ne s’est point nommée impunément la Baccarat, c’est-à-dire la femme élégante et blasée, au sourire d’ange, au cœur d’airain, pour laquelle un homme se brûlait la cervelle, et qui traînait à son char le baron d’O…, le lion parisien par excellence, à une certaine époque. On n’a point été cette femme pour ne s’en souvenir jamais. Dans ce lieu, à cette heure, au milieu du silence, Baccarat avait cru un moment renaître de ses cendres. Elle s’était reportée bien avant dans un passé lointain, se demandant si le passé plus récent n’était pas un rêve…, si son repentir, sa vie austère, sa sombre et froide maison de la rue de Buci, tout cela n’était point la conséquence d’une hallucination… ; si, enfin, elle n’était pas toujours la Baccarat, la folle pécheresse, égrenant sous ses doigts prodigues les cœurs et les fortunes…
Le bruit de la porte, ouverte sous la main de Turquoise, arracha madame Charmet à sa rêverie.
Elle jeta un regard sur son noir costume, s’aperçut bien qu’elle n’avait plus sa robe de chambre en velours grenat à retroussis bleus… et le sentiment de la réalité lui revint. Baccarat était morte…
Madame Charmet, l’austère femme de charité, existait seule.
Elle se retourna pour voir qui entrait.
Turquoise, vêtue en ouvrière, coiffée d’un petit bonnet de lingerie, était sur le seuil.
Baccarat la prit pour une femme de chambre, et lui dit :
– Votre maîtresse est-elle rentrée ?
– Oui, madame, répondit Turquoise en s’avançant et saluant Baccarat.
– Alors, prévenez-la que je l’attends.
– Madame, dit Turquoise en fermant sa porte et continuant à marcher vers Baccarat, veuillez excuser le costume dans lequel vous me voyez et qui vous fait me confondre avec ma femme de chambre sans doute…
Baccarat eut un geste de surprise, et regarda Turquoise attentivement.
– C’est moi qui suis Jenny.
– Vous ?
– Ou la Turquoise, comme on m’appelle…
Baccarat l’enveloppa tout entière de ce regard clair et profond qu’elle possédait, et qui lui permettait de juger son monde au premier coup d’œil.
D’abord, elle avait cru à un piège. Mais quand elle eut rapidement analysé ce visage merveilleusement beau, cette luxuriante chevelure blonde qui s’échappait à profusion du bonnet de lingerie et semblait protester contre cette modeste coiffure ; lorsque son regard eut rencontré ce regard magnétique s’échappant de ces grands yeux d’un bleu sombre ; lorsque enfin elle eut deviné, sous cette robe ample et de couleur brune, la taille svelte, ondoyante de la pécheresse, Baccarat ne douta plus, elle ne put douter davantage.
C’était bien la Turquoise qu’elle avait devant les yeux, la femme qui avait ensorcelé Fernand Rocher ; Fernand, qu’elle avait tant aimé, elle, Baccarat.
– Ah ! dit-elle, c’est vous qu’on nomme Jenny ?
– C’est moi, dit Turquoise avec une douceur et un sourire qui étonnèrent Baccarat.
Baccarat s’attendait à trouver chez Turquoise plus de hauteur et un ton à demi impertinent.
Turquoise ajouta :
– On vient de me remettre votre carte, madame, et, bien que j’aie l’honneur de vous voir pour la première fois… bien que votre nom me soit inconnu, croyez bien que je suis toute à votre service.
– En effet, madame, répondit Baccarat qui se leva et fit, malgré elle, valoir l’élégance de sa taille élevée, tandis que Turquoise pouvait remarquer cette beauté qu’en vain elle cherchait à dissimuler ; en effet, vous ne m’avez jamais vue, et le nom que vous avez lu sur ma carte doit vous être inconnu.
Turquoise s’inclina.
– Mais j’ai jadis porté un autre nom…
– Ah ! dit Turquoise, qui joua si bien la surprise, que Baccarat s’y trompa malgré sa clairvoyance.
– Ce nom, poursuivit-elle a eu même une triste célébrité, hélas !
Turquoise la regardait avec attention, comme on regarde ceux qu’enveloppe un mystère.
– Il y a quelques années, acheva madame Charmet, on me nommait la Baccarat.
Turquoise jeta un cri. Ce cri était un poème tout entier, car il exprimait à la fois l’étonnement, l’admiration, le respect.
Pour Turquoise, la pécheresse à son début, Baccarat devait être quelque chose comme un être supérieur, une femme dont on envie la renommée et la haute situation, le général couvert de gloire que le jeune sous-lieutenant suit des yeux en soupirant.
– Comment ! reprit Turquoise, comment vous, madame, vous êtes Baccarat ?
– Je l’étais, dit-elle en baissant les yeux ; aujourd’hui je me nomme madame Charmet.
– Ah ! continua la jeune femme, laissez-moi vous baiser la main, madame, car je sais ce que vous fûtes et ce que vous valez.
Et Turquoise prit la main de Baccarat, la porta vivement à ses lèvres et continua à la regarder avec une admiration naïve qui s’adressait, on ne pouvait le préciser, soit à la courtisane passée, soit à la femme dont le repentir avait égalé les fautes.
La première hypothèse était la plus admissible, si l’on songeait que Turquoise était ce qu’avait été Baccarat, et si l’on songe surtout que le vice a, comme la vertu, ses fanatiques admirateurs. Mais on pouvait également admettre la seconde, en voyant la robe de toile et le petit bonnet de lingerie dont Turquoise s’était attifée. N’était-elle pas déjà repentie elle-même ?
– Oh ! oui, poursuivit-elle avec feu, levant ses grands yeux sur Baccarat et essayant ainsi sur une femme le pouvoir magique de ce regard devant lequel les hommes s’inclinaient ; oui, madame, je vous connaissais de nom depuis longtemps.
– Ah ! fit Baccarat avec tristesse.
– N’est-ce point là votre maison ? ne suis-je point ici chez vous ? reprit Turquoise, dont la voix s’était faite harmonieuse comme un refrain créole, comme une mélopée des terres bénies du soleil. Et n’est-il pas tout simple que dans cette maison toute pleine de vous encore, au milieu de ces meubles, de ces tableaux, de ces objets d’art, vivants souvenirs de votre goût exquis, j’aie appris quelque chose de votre histoire ?
Baccarat laissait parler Turquoise et l’observait attentivement.
– Oui, continua la jeune pécheresse avec animation, tout ici, madame, m’a parlé de vous ; mais il y a plus, j’ai eu pendant huit jours à mon service Germain.
– Mon cocher ? fit Baccarat.
– Oui, madame.
– Et il vous a parlé de moi ?
– C’est-à-dire, fit Turquoise avec quelque confusion, qu’il a répondu à mes questions ; car j’étais avide de savoir mille détails sur votre vie. Mon Dieu ! s’interrompit Turquoise en rougissant, et sans toutefois abandonner la main de Baccarat qu’elle pressait dans les siennes, si vous ne me promettez pas une indulgence absolue, je n’oserai jamais…
– Parlez, dites-moi tout, mon enfant, fit Baccarat avec bonté.
– Eh bien, murmura Turquoise avec admiration, vous avez vécu dans le monde où je suis, madame, avant de devenir une noble et sainte entre toutes, vous avez eu des chevaux… des voitures… des amants…
Un sourire d’ange vint aux lèvres de Baccarat.
– Dites, mon enfant, fit-elle avec douceur, vous ne m’offenserez pas.
– Vous avez été une lionne enfin, reprit Turquoise, et moi qui débutais, moi qui étais une enfant encore, j’avais déjà tant entendu parler de vous, que j’ai voulu savoir comment vous faisiez… Votre hôtel était à vendre ; je crus en l’achetant hériter de votre gloire… J’aurais voulu qu’on me prît pour vous… c’est pour cela que je gardai Germain.
Baccarat écoutait en souriant ; et la jeune pécheresse jouait si merveilleusement son rôle d’ingénue, elle semblait afficher si simplement cette fanfaronnade du vice, que, plusieurs fois, Baccarat, la clairvoyante et la forte, faillit s’y laisser prendre.
– J’avais un tel respect de tradition pour vous, madame, – et Turquoise pressait toujours la main de Baccarat, – que tout est demeuré ici dans l’ordre où vous l’avez laissé… Votre chambre à coucher seule, que vous aviez démeublée, n’a pu être reconstituée exactement.
– Ah ! dit Baccarat, et, à part ma chambre…
– Tout est comme à la veille de votre départ : le cabinet de toilette, le boudoir, le salon d’été… celui-ci…
– Et, demanda madame Charmet, Germain ne vous a rien dit de ma retraite ?
– Oh ! si fait, madame…
Baccarat tressaillit.
– Que vous a-t-il dit ?
– Il m’a dit qu’un jour, vous qui ruiniez un prince russe en souriant, vous qui vous faisiez gloire de n’avoir pas de cœur, vous pour qui les hommes mouraient en duel ou se suicidaient comme de vrais fanatiques, vous aviez fini par aimer…
– Il vous a dit cela ? murmura Baccarat, dont la voix s’altéra.
– Oh ! mais aimer, continua Turquoise, comme on n’aime qu’une fois, comme nous seules peut-être nous savons aimer un jour, après avoir fait de l’amour un vil métier… Puis il m’a dit encore que pour cet homme, par amour pour lui, vous avez tout quitté, renoncé à tout, disparu du monde.
– Ah ! il vous a dit cela ?…
– Cela ne serait-il point vrai ? demanda naïvement la pécheresse.
– C’est vrai à moitié.
– C’est beau ! fit Turquoise.
– Et… vous a-t-il parlé de… lui ? interrogea Baccarat visiblement émue.
– Oui, fit Turquoise d’un signe de tête.
– Que vous a-t-il dit ?
– Ah ! madame, murmura l’atroce créature, qui savait prendre toutes les formes et tous les masques et jouer tous les rôles avec une égale supériorité, madame… madame, pardonnez-moi… j’ai été folle… car je viens de retourner un couteau dans la plaie de votre cœur…
Et Turquoise, la voix entrecoupée, les yeux pleins de larmes, se jeta aux genoux de Baccarat.
Mais Baccarat, un moment émue, était redevenue maîtresse d’elle-même.
– Eh ! dit-elle avec calme, que dois-je donc vous pardonner, mon enfant ? quel mal m’avez-vous fait, et quelle absurde histoire Germain a-t-il pu vous conter ?
Ces paroles produisirent une incroyable surprise chez Turquoise.
Elle se releva vivement, fit un pas en arrière et regarda Baccarat, jouant la stupeur avec une effrayante vérité :
– Ce n’est donc pas vrai ? s’écria-t-elle.
– Mais quoi ?
– Ce que Germain m’a conté.
– Voyons, ma petite, fit Baccarat tranquillement, que vous a-t-il dit ?
– Mais, madame, vous allez souffrir mille morts, si c’est vrai ?
– Dites toujours.
La voix de Baccarat était nette et brève.
– Eh bien, murmura Turquoise, hésitant à chaque mot, il m’a dit que… cet homme que vous aimiez… cet homme était un voleur !
Baccarat ne sourcilla point.
– Il vous a dit cela… et… vous l’avez cru ?
– Il m’a dit encore qu’on était venu l’arrêter ici… un matin… que vous vous étiez évanouie…
Turquoise s’arrêta.
– Après ? dit Baccarat.
– Que, revenue à vous, vous étiez sortie à demi folle, et que depuis on ne vous avait point revue.
– Est-ce tout ?
– Tout. Seulement, j’ai cru deviner le reste.
– Voyons ? fit Baccarat.
– J’ai pensé que vous aviez dû employer tout votre crédit pour sauver cet homme que… vous aimiez si ardemment…
– Vous avez deviné.
– Ah ! s’écria Turquoise frémissante, mais c’était donc vrai ?
– A moitié, je vous l’ai dit… On a, en effet, arrêté cet homme… mais il était innocent…
Turquoise respira.
– Et vous l’avez sauvé ?
– Oui.
– Et… vous êtes… heureuse ?
– Non, dit Baccarat sourdement, car il ne m’aimait pas… car il en aimait une autre…
– Et… il vous a abandonnée ?
– C’est moi… Mais dites-moi donc, ma petite, Germain ne vous a donc pas appris son nom ?
– Il m’a dit que c’était un grand jeune homme brun et pâle… mais son nom, il l’ignorait.
– En vérité ?
– Oh ! madame, continua Turquoise, il y a huit jours encore, je n’admirais en vous que la femme d’autrefois, la séduisante Baccarat, et je m’efforçais de vous prendre pour modèle et de vous imiter de mon mieux… mais aujourd’hui…
Turquoise soupira et baissa les yeux…
– Aujourd’hui… eh bien ? interrogea Baccarat.
– Aujourd’hui j’admire plus encore la femme aimante que je n’admirais, hier, la femme qui se vantait de n’avoir pas de cœur…
– Et pourquoi cela, ma petite ?
– Pourquoi ?… murmura Turquoise dont la voix s’altéra subitement… Eh bien, parce que, moi aussi, moi, comme vous, j’ai fini par aimer…
Baccarat attachait son clair et terrible regard sur la Turquoise, ce regard qui pénétrait jusqu’au fond du cœur, et dont Turquoise sut, cependant, supporter l’éclat.
– Vraiment ! pauvre enfant, dit-elle, vous aimez ?…
– Oh ! fit Turquoise, portant la main à son cœur.
Et, dans cette exclamation, on eût juré qu’elle avait mis toute son âme.
– Ecoutez, madame, poursuivit-elle, je ne sais pas ce qui vous amène chez moi… je ne sais pas ce que vous venez me demander ; mais, au nom du ciel ! donnez-moi une minute, laissez-moi tout vous dire ; car vous seule vous pouvez me comprendre, et… peut-être…
– Peut-être ? fit Baccarat.
– Me donner un conseil.
– Parlez, mon enfant.
– Il y a quinze jours de cela, madame, l’homme qui m’a acheté cet hôtel devait partir le lendemain matin pour Londres. Il m’avait promis de venir dans la nuit me faire ses adieux. Je l’attendais là, où vous êtes, dans ce fauteuil, et quatre heures du matin sonnaient à la pendule… On sonna vivement à la grille, j’entendis des bruits et des pas dans le jardin… Je courus… Le vicomte venait me dire adieu, selon sa promesse, mais il n’était pas seul, il était suivi de deux hommes, et ces deux hommes en portaient un troisième dans leurs bras. Ce troisième était évanoui et perdait son sang. Il s’était battu avec le vicomte et le vicomte le faisait transporter chez moi…
Turquoise s’arrêta, comme si elle eût eu de la peine à comprimer plus longtemps son émotion.
– Continuez, dit Baccarat avec bonté.
Alors Turquoise raconta brièvement, avec l’éloquence du cœur, elle qui n’en avait pas ! la convalescence de Fernand, les huit jours pendant lesquels il était demeuré chez elle ; puis la terreur qu’elle avait éprouvée en songeant qu’elle l’aimait et comment elle l’avait fait reconduire, les yeux bandés, au milieu de la nuit, afin de ne jamais le revoir… Elle eut encore l’audace de dire son départ précipité le lendemain, sa rencontre fortuite avec Fernand, la poursuite exercée par celui-ci ; puis, comment elle avait cédé, comment elle était revenue… Elle alla plus loin encore, elle entra dans la vie privée de Fernand, racontant qu’il avait une femme et un enfant, et que, le jour même, ils avaient rencontré le vicomte de Cambolh au bois… Puis la scène qui s’en était suivie, et enfin sa résolution d’éloigner Fernand à jamais. Quand elle en fut là, elle s’arrêta et regarda Baccarat.
– Eh bien, dit Baccarat avec bonté, qu’allez-vous faire ?
– Voyez ces habits, dit Turquoise. Depuis quelques heures, je rougis de ma vie passée, et je me suis souvenue de vous. La Turquoise est morte, madame, il ne reste plus que Jenny… Jenny, qui vient de louer une chambre de deux cents francs par an et veut y vivre désormais du fruit de son travail.
– Vous ferez cela ? dit Baccarat avec étonnement.
– Oui, répondit-elle ; et s’il m’aime… eh bien, au moins, on ne dira point que j’ai gaspillé sa fortune… je ne veux de lui que son amour…
Et Turquoise se tut et se prit à soupirer.
Mais Baccarat s’était levée tout à coup de son siège ; elle avait, par un brusque mouvement, rejeté en arrière son chapeau recouvert d’un voile, et son chapeau, en tombant sur ses épaules, où il demeura attaché par les brides, laissa échapper les boucles épaisses et ruisselantes de sa chevelure d’or.
En même temps, l’œil de la pécheresse repentie retrouva son éclair d’autrefois, sa bouche s’arqua en un dédaigneux et hautain sourire, et madame Charmet redevint la Baccarat des jours passés, la folle créature qui avait enchaîné la mode à son char, et elle domina Turquoise, en ce moment, de toute la hauteur de sa taille et de toute la supériorité de sa fatale expérience :
– Tu es très forte, ma petite, lui dit-elle d’une voix mordante, ironique, et l’enveloppant de son regard plein d’éclairs ; mais tu oublies un peu trop que je m’appelle Baccarat. A nous deux !
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Cette brusque métamorphose aurait bouleversé, frappé de stupeur toute autre femme que la blonde Jenny, la jeune élève du baronet sir Williams.
Baccarat, en ce moment, était splendide d’audace, de résolution, d’énergie. Il ne lui manquait qu’un poignard à la main pour rappeler cette scène de la maison de fous où elle avait mis Fanny sous ses pieds, la forçant à lui livrer son secret. Mais Jenny était une femme forte, un adversaire digne de Baccarat.
Un moment elles observèrent toutes deux le silence et se regardèrent comme deux tigresses se défiant au combat et qui se mesurent de leurs yeux étincelants.
Jenny s’était redressée calme, souriante, prête à soutenir la lutte :
– Madame, dit-elle enfin, ou vous êtes folle et subissez l’atteinte subite d’un transport au cerveau…
– Je ne suis pas folle, dit Baccarat, va, ma petite.
– Ou l’homme que j’aime, vous l’aimez aussi…
– C’est vrai.
Baccarat prononça droitement ces deux mots, et Jenny comprit à quelle rivale elle avait affaire. Souvent le calme est plus menaçant que la tempête.
A son tour elle se tut et parut attendre que Baccarat exprimât sa volonté :
– Ma petite, dit celle-ci en se rasseyant et prenant une délicieuse et voluptueuse attitude dans son puff, attitude qui rappelait si bien la pécheresse que madame Charmet dut en rougir intérieurement ; ma petite, je t’ai fait l’honneur de t’écouter, tu me feras bien le même plaisir, je suppose ?
– Parlez, madame, dit Turquoise avec soumission.
– Je suis ton ancienne, ma petite, poursuivit Baccarat, et par ce que tu sais de mon passé, tu peux compter que je tiens ma parole.
Turquoise eut la présence d’esprit de frissonner et de manifester une sorte d’effroi subit.
– Ecoute, reprit Baccarat, l’homme dont tu viens de parler, l’homme que tu prétends aimer, eh bien, moi aussi je l’aime… je l’aime depuis quatre années ! et c’est pour lui que j’ai changé ma vie.
Jenny eut un geste de surprise mélangé de terreur.
– Tiens, dit Baccarat, je veux bien croire que, toi aussi, tu l’aimes… que tu l’aimes réellement… mais il faut me le prouver…
– Voyez mes habits, dit Turquoise.
– Ceci n’est point une preuve.
Turquoise courut à un meuble, l’ouvrit précipitamment, et s’écria : – Tenez… tenez… venez voir…
Elle retira d’un tiroir un pli volumineux, rompit le cachet, et éparpilla son contenu devant Baccarat.
– Voyez, dit-elle… voilà d’abord l’acte de propriété de cet hôtel, acheté par le vicomte de Cambolh, mon amant, et, à côté de cet acte, une donation sous seing privé de cet hôtel, signée de lui.
– Après ? dit Baccarat.
– Voici, ensuite, une inscription de rente trois pour cent de cent soixante mille francs ; plus une autre de six mille livres de rente sur la ville de Paris.
– Eh bien ? dit Baccarat, qu’est-ce que cela prouve ?
– Voyez l’adresse du pli.
Baccarat examina l’enveloppe et lut :
A Monsieur le vicomte de Cambolh.
– Tu lui renvoyais cela ? dit-elle.
– Oui, répondit Turquoise. Lisez cette lettre annexée au pli.
Baccarat ouvrit la lettre et lut :
« Mon cher vicomte,
« Pardonnez-moi de vous avoir trompé et d’avoir consulté mon cœur et non mes intérêts. Notre rencontre d’aujourd’hui m’a éclairée sur ce que j’avais à faire. Je vous renvoie donc tout ce que je tiens de vous et je quitte votre hôtel, dont vous pouvez reprendre possession à l’instant même. Adieu !
« Jenny. »
– Doutez-vous, maintenant ? dit Turquoise en regardant Baccarat, douterez-vous encore de mon amour pour lui ?
– Oui, dit Baccarat ; mais, pardon, vous allez me laisser ouvrir une parenthèse.
Baccarat retira un carnet de sa poche, et de ce carnet une lettre.
Cette lettre était celle que, la veille au soir, sir Williams, redevenu le vicomte Andréa, lui avait remise comme ayant été trouvée dans la poche d’une vieille robe, chez une marchande à la toilette, lettre qui était séparée de son enveloppe et accusait à un destinataire anonyme, à une femme, sa négociation de quelques poulets amoureux.
– Reconnaissez-vous cette écriture ? dit-elle en tendant la lettre à Turquoise.
– C’est la mienne, dit-elle ; mais comment avez-vous cette lettre ?
– Peu importe !
– J’avoue que c’est moi qui l’ai écrite.
– Quand ?
– Il y a environ six mois.
– A qui ?
– A une fille morte la semaine dernière.
– Son nom ?
– Henriette.
– Henriette tout court ?
– Non, Henriette Fontaine, qui se faisait appeler Henriette de Bellefontaine, autrement dite la Torpille.
– Je l’ai connue, dit Baccarat, qui se souvenait, en effet, d’une pécheresse de ce nom.
Et Turquoise ajouta :
– Que voulez-vous ? à cette époque-là, cette malheureuse était dans la misère, comme moi, comme bien d’autres. Nous avions établi un petit commerce de lettres d’amour… il faut bien vivre. Ce commerce m’avait tirée de la misère, et j’étais à moitié remontée quand j’ai rencontré le vicomte.
Turquoise, en parlant ainsi, avait un accent de franchise qui impressionna vivement Baccarat. Cependant elle ne se tint pas pour battue.
– Qu’est-ce que cela ? dit-elle.
Et elle mit le doigt sur le cœur tracé à la plume qui était au bas de la lettre.
– Ca ? dit Turquoise.
Et la pécheresse eut un sourire moqueur et regarda Baccarat.
– Etes-vous naïve ! fit-elle d’un ton moqueur. Comment ! vous ne connaissez pas ce signe de notre argot féminin ?
– Non.
– Eh bien, mais… dit Turquoise, c’est pourtant aisé à comprendre.
– Je ne comprends pas.
– Vous souvenez-vous d’Henriette ?
– Oui.
– C’était une grande fille brune de vingt-huit ans… aux traits accentués…
– Après ?
– Eh bien, j’étais son amie de cœur ; elle m’avait lancée. Ce cœur voulait dire que je l’aimais toujours.
Cette explication renversa toutes les suppositions de Baccarat.
– Ou elle est plus forte encore que je ne le supposais, pensa-t-elle, ou elle dit vrai.
Tout autre que Baccarat eût tenté une dernière, une suprême épreuve. Elle eût demandé à Turquoise si elle ne connaissait point sir Williams. Mais Baccarat avait retrouvé sa lumineuse intelligence d’autrefois, et elle avait la prudence du serpent. Prononcer le nom de sir Williams, c’était, dans le cas où Turquoise serait son agent, se trahir elle-même et dire qu’elle se défiait de lui. Dans le cas contraire, c’était inutile.
Turquoise d’ailleurs était une de ces femmes dont le visage ne révèle jamais les angoisses de l’âme ; et sir Williams eût été chez elle en ce moment, que la pécheresse eût manifesté un superbe étonnement en entendant prononcer son nom.
– C’est bien, dit Baccarat, je te demande pardon, ma petite ; ne parlons plus de cette lettre…
Elle remit le billet dans son carnet et le carnet dans sa poche.
– A présent, reprit-elle, revenons à Fernand.
Turquoise parut attendre.
– Si Fernand était pauvre, continua Baccarat, la restitution de ces titres de rente, de cet acte de propriété, et la lettre que tu écris à ton vicomte, prouveraient clair comme le jour que tu l’aimes, et que, pour lui, tu renonces à tout…
– Dame ! fit Turquoise.
– Mais il est riche, il a douze millions, et il te donnera, le jour que tu le voudras, dix fois ce que tu rends aujourd’hui.
– C’est juste, dit Turquoise.
– Donc je ne suis pas convaincue.
– Pourtant, murmura Turquoise, cela est vrai… je l’aime…
Turquoise ouvrit un second tiroir et en tira une lettre.
Cette lettre était adressée à Fernand.
– Lisez, dit-elle, voici encore une autre preuve ; celle-là vous convaincra peut-être…
Baccarat rompit le cachet et lut :
« Mon bien-aimé,
« Si vous avez accepté les conditions que je vous ai faites aujourd’hui, si vous consentez à m’aimer pauvre, venez me voir demain, rue Blanche, 17.
« Jenny. »
Baccarat se leva de nouveau, puis elle montra ses belles mains nerveuses et souples qui cachaient des muscles d’acier sous leurs veines bleues et leur peau diaphane :
– Ma petite, dit-elle, je ne sais pas comment tu as commencé, ce que tu étais avant ton début, si tu es de bonne souche, et si tu as été en pension, ou bien si tu n’es qu’une fille de portier ; mais ce dont je puis te répondre, moi, c’est que j’étais à dix-huit ans une forte fille du peuple, une fille de faubourg, vois-tu, et que je ne craignais point un homme de ta taille…
En parlant ainsi, Baccarat appuya sa main, et sous cette pression, la Turquoise plia comme un roseau sous l’aquilon, et se prit à pâlir.
– Vous voulez me tuer ? dit-elle.
– Peut-être…
Et Baccarat, réunissant ses dures mains, entoura le frêle cou de sa jeune rivale, prête à les convertir en un étau.
– Tiens, dit-elle, si je voulais, avant que tu eusses jeté un seul cri, je t’aurais étranglée.
Turquoise était un peu pâle, mais elle supportait cependant le regard de feu de Baccarat.
– Ecoute bien, dit Baccarat, dont la voix brève et saccadée avait un accent métallique, je te donne une minute pour réfléchir… Tu aimes Fernand ?
– Oui, dit Turquoise avec fermeté.
– Moi aussi. Eh bien, choisis : ou tu renonceras à lui sur-le-champ, à l’instant même, ou tu mourras…
– J’ai choisi, répondit Turquoise.
– Tu renonces ?
– Non, je l’aime. Tuez-moi… Mais il m’aime, lui, et il me vengera !
Turquoise avait été héroïque ; mais elle savait bien qu’en invoquant l’amour que Fernand avait pour elle, elle désarmerait Baccarat. En effet, les mains de celle-ci, prêtes à étreindre le cou de sa rivale et à l’étouffer, ces mains se distendirent subitement. Un cri sourd s’échappa de sa poitrine.
– Il l’aime ! pensa-t-elle ; peut-être en mourrait-il, lui !
Cependant elle voulut tenter une dernière épreuve :
– Ma petite, dit-elle, je ne te tuerai pas parce que tu aimes Fernand, mais je te tuerai si tu ne m’obéis pas pendant une heure.
– Que faut-il faire ?
– Sonne et demande ta voiture.
Turquoise sonna :
– Le cheval bai au coupé ! ordonna-t-elle.
Baccarat s’empara des titres de rente, de l’acte de propriété de l’hôtel, et remit ces trois pièces dans leur enveloppe.
Puis elle prit les deux lettres qu’elle avait écrites au vicomte de Cambolh et à Fernand Rocher.
– Que faites-vous ? demanda Turquoise.
Baccarat les jeta dans le feu.
– Je brûle les choses inutiles, dit-elle froidement. Et elle ajouta : – Viens avec moi.
A son tour Baccarat sonna.
– Apportez à madame un chapeau et un manteau, dit-elle à la femme de chambre.
Trois minutes après, les deux pécheresses montaient en voiture.
– Rue de Buci ! cria Baccarat au cocher, et vite !
Le coupé partit avec la rapidité de l’éclair, et franchit en un quart d’heure la distance qui sépare la rue Moncey de la rue de Buci.
Baccarat conduisit Turquoise dans son cabinet, ouvrit son secrétaire et y prit une liasse de billets de banque, de titres de rente et d’actions de chemins de fer, en tout pour une valeur de cent soixante mille francs.
Au moment où elle refermait son secrétaire, la petite juive, sa commensale de la vieille, accourut et lui présenta son front à baiser.
– Bonjour, mon enfant, dit Baccarat avec émotion. Je m’absente deux jours. Tu seras bien sage, n’est-ce pas ?
– Oh ! oui, madame. Je vous le promets, répondit l’enfant.
– Appelle Marguerite.
L’enfant disparut et revint avec la vieille servante.
– Marguerite, dit madame Charmet, je ne rentrerai pas ce soir, ni même demain. Vous aurez soin de cette petite ; vous m’en répondez…
Et Baccarat entraîna Turquoise hors de la maison et la fit monter en voiture.
– Maintenant, dit-elle, allons chez le notaire.
– Chez le notaire !… Pourquoi ?
– Pour lui faire rédiger un acte de vente de ton hôtel.
– Mais il n’est pas à moi !
– Non, il est au vicomte. Mais cela doit être parfaitement indifférent à celui-ci de rentrer en possession de son hôtel ou de son argent, il me semble.
– Mais qui achètera l’hôtel ?
– Moi !
– Vous ! s’exclama Turquoise.
– Ma petite, dit gravement Baccarat, j’ai renoncé au monde et à ma première vie par amour pour Fernand… Tant que j’ai cru qu’il aimait sa femme, sa vraie et légitime femme, je ne me suis point repentie de mon sacrifice ; mais aujourd’hui qu’il aime une de mes pareilles, la force d’abnégation me manque…
– Ainsi… interrogea Turquoise, vous voulez…
– Je veux redevenir la Baccarat… En me retrouvant rue Moncey, j’ai compris que chez nous, pauvres filles déchues, le vice avait de profondes et indestructibles racines. Quand nous sommes une fois descendues au fond du gouffre, en vain remontons-nous à l’orifice, en vain essayons-nous d’en sortir, le gouffre nous fascine et nous reprend tôt ou tard… Tant que tu aimeras Fernand et que Fernand t’aimera, tu feras ce que j’ai fait… Tu essayeras peut-être de redevenir honnête ; mais moi… tu redeviendras la Turquoise, comme je redeviens la Baccarat.
Le coupé s’arrêta sur Neuve-Saint-Augustin, à la porte d’un notaire.
L’étude avait été vendue par Baccarat cent soixante mille francs. Baccarat la rachetait cent soixante.
Le notaire reconduisit les belles pécheresses jusqu’au bas de son magnifique escalier.
– Rue Moncey ! dit Baccarat.
Elles rentrèrent dans le petit hôtel et s’installèrent de nouveau au salon.
– A présent, reprit Baccarat présentant une plume à Turquoise, écris au vicomte, et dis-lui que tu lui envoies ces titres de rente, plus cent soixante mille francs, prix de l’hôtel, que tu viens de revendre à son premier possesseur.
La lettre écrite, Baccarat la mit dans l’enveloppe avec les cent soixante mille francs et les inscriptions, recacheta le tout, sonna et remit le pli au valet avec ordre de le porter sur-le-champ.
Turquoise ne sourcilla point et vit partir sa fortune d’un front calme et d’un regard serein.
– Maintenant, reprit Baccarat, me voici chez moi. Tout est à moi, n’est-ce pas ?
– Tout.
– Chevaux et voiture.
– Sans doute.
– Tu es honnête… parce que tu aimes.
– Ah ça, dit Turquoise, vous allez l’être aussi, j’imagine ?
– Sans doute. Que veux-tu ?
– Vous me laisserez écrire à Fernand ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que je veux qu’il vienne te chercher ici demain.
– Et vous lui direz où je suis ?
– Je le lui dirai, parole d’honneur ! Seulement, je veux voir par moi-même s’il t’aime réellement.
– Oh ! dit Turquoise avec assurance, voyez, jugez, vous serez convaincue.
– Tant mieux !
En ce moment, la femme de chambre entrouvrit la porte du salon :
– Madame, dit-elle à Turquoise, le commissaire que vous avez demandé est là.
Un homme vêtu de la traditionnelle veste bleue, portant une grande barbe noire, et dont le front chauve accusait la vieillesse, se montra par la porte entre-bâillée et enveloppa d’un regard.
– Monte avec cet homme, dit Turquoise, et fais-lui prendre la malle qui se trouve dans ma chambre.
La soubrette referma la porte, emmenant le commissaire.
Turquoise se tourna vers Baccarat.
– Cet homme dit-elle, emporte tout ce que je conserve de mon ancienne splendeur, deux robes et un peu de linge. Elle lui tendit la main et remit son chapeau. Adieu… dit-elle.
– Adieu, ma petite ; quand il ne t’aimera plus, nous nous reverrons.
– Nous ne nous reverrons jamais, alors…
– Mais, dit Baccarat, écoute bien un dernier mot. Aussi vrai que je suis là et que j’ai pu t’étrangler tout à l’heure, je te jure que si tu ruines mon Fernand, je me trompe, notre Fernand, je me souviendrai d’un poignard sans gaîne que je dois avoir quelque part, et je lui chercherai un fourreau dans ta poitrine.
Turquoise s’en alla sous le coup de cette menace, et rejoignit le commissaire dans le jardin.
– Ma parole d’honneur ! ma chère, dit celui-ci, voilà une gaillarde qui est forte… J’ai vu le moment où elle t’étranglait.
– Comment ! vous étiez là ?
– Parbleu ! répondit sir Williams, car c’était lui, j’étais caché depuis deux heures dans le cabinet qui se trouve au fond du salon, et j’ai tout vu et tout entendu. Ensuite, ajouta-t-il, j’ai pris le carrick de ton cocher et je vous ai conduites rue de Buci et chez le notaire.
– Vous êtes un homme de génie !
Et Turquoise ajouta :
– Croyez-vous à sa nouvelle conversion ?
– Je ne sais pas, dit sir Williams… Je le saurai demain ; mais si cela est un rôle… Ah diable ! elle est femme à me rouler, surtout si elle sait jamais, ajouta-t-il in petto, que je suis la cheville ouvrière de cette petite comédie.
Et sir Williams dit à Turquoise :
– Ma chère amie, elle t’a promis de te tuer si tu aimais Fernand ; mais je te promets, moi, de te faire bouillir dans l’huile comme une friture de goujons si jamais tu me trahis !
* *
*
Pendant ce temps Baccarat, demeurée seule, tombait à genoux et murmurait d’une voix brisée :
– O mon Dieu ! pardonnez-moi… mais il faut bien le sauver… il faut bien les sauver tous !
Baccarat était redevenue madame Charmet.
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Revenons à d’autres personnages de notre récit, et changeons de scène un moment, ainsi que cela se pratique au théâtre.
Rocambole, ou plutôt M. le vicomte de Cambolh, comme on l’appelait dans le monde, avait ponctuellement exécuté les ordres de sir Williams.
Il était allé le matin, vers sept heures, chez le concierge du numéro 41 de la rue Rochechouart, et lui avait demandé à apprendre le coup des cent louis.
Le concierge, stupéfait, l’avait salué jusqu’à terre.
– Monsieur est donc un prince ? avait demandé le cerbère au maître d’armes.
– A peu près, mon bonhomme…
– Ou bien veut-il tuer un ambassadeur ?
– C’est possible encore.
Et Rocambole, tirant de sa poche un billet de mille francs, l’avait présenté au professeur d’escrime, disant :
– Je n’aime pas les questions. Montrez-moi le coup et ne cherchez point à savoir qui je suis.
Le concierge s’était incliné ; puis, conduisant le gentleman suédois au sixième étage de la maison, il l’avait fait pénétrer dans une sorte de mansarde disposée en salle d’armes, et lui avait donné la leçon.
De la rue Rochechouart, Rocambole était ensuite allé chez le major Carden ; puis nous l’avons vu, à deux heures, aborder Fernand au bois de Boulogne, et c’est à partir de ce moment que nous allons le suivre.
Le jeune vicomte fit le tour du Bois, revint par l’avenue de Saint-Cloud, rentra dans Paris, et gagna l’avenue Gabrielle, où il s’arrêta à la grille du petit hôtel désigné par sir Williams. Le visiteur était sans doute attendu, car avant qu’il eût sonné et mis pied à terre, un domestique accourut ouvrir la grille à deux battants et s’empara de la bride, que Rocambole lui jeta en lui donnant en même temps sa carte.
Le valet, qui avait le teint cuivré des latitudes indiennes, s’inclina, laissa échapper un premier geste qui signifiait : « Je sais bien qui vous êtes ! » et un second qui l’invitait à le suivre.
L’hôtel de la rue Gabrielle était tout neuf, et sa construction ne remontait pas au-delà de sept à huit mois. A l’extérieur, c’était un édifice qui ressemblait à tous les autres. Il était entre cour et jardin, et possédait des statues de marbre blanc sur la façade creusée de niches.
A l’intérieur, c’était tout différent. Là, Paris disparaissait pour faire place aux mystères de l’Orient voluptueux et fidèle à ses traditions religieuses.
Dans le vestibule, décoré de peintures étranges qui présentaient les trente-trois incarnations de Vichnou, la statue du dieu Siva, sculptée au-dessus d’un bassin dans lequel nageaient de petits poissons rouges.
Au premier étage, où l’on arrivait par un escalier aux repos garnis de fleurs exotiques, Rocambole traversa un long corridor dont les murs étaient couverts d’hiéroglyphes indous. A l’extrémité de ce corridor le valet poussa une porte, et le vicomte se trouva sur le seuil d’un lieu étrange, qui mérite une courte description. Etait-ce la réduction d’une pagode ? était-ce l’atrium d’une courtisane antique, ou bien le boudoir de la sultane Schéhérazade, qui racontait les merveilles des Mille et Une Nuits ? Des lampes aux formes bizarres, couvertes d’abat-jour multicolores, projetaient aux quatre coins de la salle une clarté mystérieuse. Les murs étaient tendus d’une étoffe orientale aux couleurs ternes et représentant une fête religieuse des Thaugs, ces étrangleurs terribles des forêts indiennes.
Sur le sol, jonché de tapis, dont l’un était en harmonie avec la tenture des murs, Rocambole aperçut un large coussin d’un rouge écarlate, et sur ce coussin, accroupie à la façon de l’Orient, une créature non moins étrange et non moins bizarre que le lieu où elle se trouvait. C’était une femme au teint brun doré, presque olivâtre, aux cheveux noirs ruisselant en boucles désordonnées sur ses épaules demi nues, aux dents éblouissantes de blancheur, aux yeux d’un vert sombre et relevés par les coins, signe caractéristique des races de l’Indo-Chine. Cette femme, qui pouvait avoir trente ans, était belle de cette beauté mystérieuse qui n’appartient qu’à la race jaune. Elle avait des pieds et des mains d’une admirable petitesse et de forme exquise ; sa taille, dont on pouvait préciser l’élévation, paraissait avoir l’onduleuse souplesse des reptiles.
Le costume de cette femme était celui des épouses des nababs tributaires de l’Angleterre, et consistait en une robe aux couleurs éclatantes, qui permettait d’entrevoir le cou, les bras, les épaules et le bas des jambes, qui étaient entièrement nus. Elle balançait au bout de son pied de petites babouches dorées, à la pointe recourbée comme une carène antique. Enfin, elle avait aux bras et aux chevilles de gros bracelets d’or massif, et portait un collier de perles grosses comme des œufs de pigeon.
A la vue de Rocambole, elle leva la tête par un mouvement plein d’indolence, et attacha sur lui un regard curieux.
Le vicomte lui tendit la lettre de sir Williams.
Elle la prit, jeta les yeux sur la suscription qui était en langue anglaise, et sur-le-champ son œil terne et presque froid jeta des flammes, et elle se leva tout debout comme galvanisée. Toutes les passions volcaniques du sol indien, toutes les ardeurs mystiques des fils de Bouddha venaient d’éclater sur son visage. On eût dit la prêtresse de quelque culte étrange et terrible, inconnu des nations de l’Occident.
* *
*
Que se passa-t-il alors entre la fille des latitudes tropicales et le lion du boulevard parisien ? Ce fut sans doute un mystère. Mais une heure après, le tilbury de M. le vicomte de Cambolh s’arrêta dans la cour de l’hôtel Van-Hop. Le jeune président des Valets-de-cœur jeta les rênes à son groom, monta lestement le perron, donna sa carte à un valet de pied et demanda à voir le marquis sur-le-champ.
– M. le Marquis n’y est pas, répondit le valet, mais madame la marquise est au salon.
– Annoncez-moi, dit Rocambole, qui suivit le laquais.
La créole était seule dans le vaste et somptueux salon de l’hôtel, seule et triste… Quelle révolution s’était opérée dans son cœur ? Quel chagrin, quelle douleur muette avait brisé son âme ?
Peut-être était-ce un mystère encore ? Mais il eût été difficile de reconnaître dans cette femme pâle, aux yeux cernés, au regard morne et sans rayons, la belle et souriante marquise, la séduisante créole qui faisait, huit jours auparavant, les honneurs de son bal avec tant de grâce.
Quand elle entendit prononcer le nom du vicomte sur le seuil du salon, elle se retourna toute frémissante et comme si elle eût été piquée par un de ces dangereux reptiles qui infestent les savanes de son brûlant pays.
Le vicomte entrait souriant, le chapeau sous le bras, comme un homme du monde qui vient faire une simple visite de politesse. Il salua la marquise avec respect et prit le siège qu’elle lui indiqua d’un geste.
Madame Van-Hop était femme du monde avant tout ; elle savait, au besoin, dissimuler ses impressions et se contraindre à ce point de sourire alors qu’elle avait, en réalité, la mort au cœur.
Rocambole lui était odieux. C’était lui qui avait provoqué Chérubin ; lui qui l’avait blessé ; lui qui avait amené pour la marquise cette situation extrême et tendue qui l’avait forcée à s’avouer le véritable état de son cœur. Et cet homme osait se présenter chez elle !… Il y venait, protégé par les lois du monde, par ses devoirs et ses exigences ; il venait faire ce qu’on appelle une visite. Et il fallait bien que la marquise le reçût un sourire aux lèvres, qu’elle lui tendît sa main à baiser, qu’elle causât avec lui de ces mille riens qu’on appelle les bruits du salon, du dernier concert, de la première représentation d’un opéra comique et du discours de réception de tel ou tel académicien.
Rocambole avait acquis si rapidement cette science, à la fois superficielle et profonde, qui constitue le parfait gentleman ; il avait eu dans sir Williams un maître si expérimenté, qu’il était homme à soutenir avec aisance un tête-à-tête d’une heure avec une femme aussi distinguée que la marquise.
Madame Van-Hop, tout à fait maîtresse d’elle-même au bout de quelques minutes, se montra gracieuse, presque enjouée, malgré une récente migraine dont elle prétendait avoir beaucoup souffert. Mais sa pâleur, sa tristesse, le trouble extraordinaire que le nom de Cambolh avait produit tout à coup chez elle n’avaient point échappé au prétendu vicomte.
– Ah ! pensa-t-il en entrant, l’affaire Chérubin a produit des ravages, et voilà une femme qui me porte une haine un peu bien soignée.
Après une heure de conversation insignifiante, madame Van-Hop dit tout à coup à Rocambole :
– Vous désirez peut-être, monsieur le vicomte, voir mon mari ?
– Oui, madame.
– Le marquis est sorti, mais il ne peut tarder à rentrer.
– Si vous vouliez bien me le permettre, madame, je l’attendrais.
– Est-ce pour affaires ? demanda la marquise, présumant que c’était au banquier plus qu’à l’homme du monde que son visiteur en avait.
– Pour affaires très graves, madame, dit Rocambole, répondant à la question de la marquise.
Une cloche se fit entendre, puis le bruit d’une voiture entrant dans la cour.
– Voilà mon mari, dit la marquise. Puis elle ajouta : Le marquis passe rarement chez moi avant le dîner, et il monte dans son appartement. Voulez-vous monsieur, que je vous fasse conduire ?
Rocambole s’inclina.
La marquise sonna, un valet parut, et, sur l’ordre de sa maîtresse, conduisit le jeune vicomte au second étage.
– Ah ! murmura la marquise se retrouvant seule, que veut donc cet homme ? Que vient-il faire ici ? J’ai comme un pressentiment qu’il y vient semblable à un messager de malheur.
Elle devint toute rêveuse, le sourire disparut de ses lèvres, et elle retomba tout à coup dans sa morne tristesse.
* *
*
Cependant Rocambole pénétrait dans le cabinet de travail du marquis Van-Hop.
Le marquis venait de rentrer et s’asseyait au coin de son feu au moment où on lui annonça le vicomte.
Rocambole se présentait pour la seconde fois à l’hôtel, et il était presque inconnu du marquis.
– Monsieur, lui dit Rocambole, qui avait pris l’attitude pensive et la physionomie grave et triste d’homme apportant une mauvaise nouvelle, je viens vous supplier de m’accorder une minute d’entretien.
– Je vous écoute, monsieur, répondit le marquis en lui avançant un fauteuil et en congédiant le valet qui venait d’introduire le jeune vicomte de Cambolh.
– Monsieur le marquis, continua Rocambole en s’asseyant, je suis à peine connu de vous personnellement, bien que j’ose espérer que le nom du général Cambolh, mon père…
– Parfaitement, dit le banquier en saluant avec courtoisie, et croyant, en effet, se souvenir d’un nom identique.
– Je vous ai été présenté, à votre dernier bal, par le baron O’V…, poursuivit Rocambole. Néanmoins, croyez, monsieur le marquis, qu’une circonstance des plus bizarres et des plus imprévues m’oblige seule à vous rappeler ces futiles détails…
– Ils étaient inutiles, monsieur, dit courtoisement le marquis, et votre nom seul…
– Monsieur, interrompit brusquement Rocambole, je viens à vous, chargé de la plus grave et de la plus pénible des missions.
Le marquis eut un geste de surprise.
– Et pour expliquer cette mission, il est nécessaire que je vous raconte en peu de mots une histoire qui vous semblera peut-être bizarre.
– Parlez, monsieur.
– Il y a un an, monsieur, je me trouvais en Amérique, à New York. J’avais vingt-quatre ans ; j’étais ardent, aventureux à la recherche de ce qu’on nomme une bonne fortune.
Le marquis eut un sourire indulgent.
Rocambole reprit :
– Il y avait alors à New York une femme dont la mystérieuse existence, la beauté merveilleuse et les habitudes excentriques excitaient au plus haut degré la curiosité de la fashion américaine. Cette femme, monsieur, portait votre nom, dit froidement Rocambole.
Le marquis poussa une exclamation d’étonnement et regarda son interlocuteur.
– Elle s’appelait miss Daï-Natha Van-Hop.
– Ma cousine ?
– Oui, monsieur.
– La fille du baron Van-Hop, mon oncle mort aux grandes Indes ?
– Précisément.
– Et, dit le marquis, curieux à son tour, elle est à New York ?
– Elle y était.
– Où donc est-elle maintenant ?
– A Paris.
– Venez-vous donc de sa part ?
– Oui, dit Rocambole. Puis regardant le marquis : – Vous m’avez promis, monsieur, d’écouter mon histoire…
– Allez, monsieur, je vous écoute.
– J’étais curieux, parmi les curieux, monsieur, je fis des prodiges pour arriver jusqu’à miss Van-Hop, qui semblait vouloir celer son existence à tous les yeux. Je parvins jusqu’à elle, je lui parlai d’amour, je me prétendis passionnément épris de ses charmes… Elle m’écouta en souriant de ce sourire triste qui ne brille que sur les lèvres des femmes qui ont longtemps souffert et pleuré.
« – On n’aime qu’une fois, me dit-elle, et j’ai aimé… »
A ces paroles, le marquis tressaillit.
Rocambole continua : – Je fus éloquent, monsieur ; j’essayai d’être persuasif, je parlai de l’avenir où luit toujours un rayon d’espérance, du temps qui cicatrise les plus profondes blessures, de la jeunesse qui était en elle et ne pouvait s’ensevelir sous un deuil éternel… Daï-Natha fut incrédule… Incrédule et inflexible ! Mais elle me tendit la main.
« – Voulez-vous être mon ami ? me dit-elle. »
« Je baisai sa main, et lui dis : – « Permettez-moi d’espérer… »
« – Vous espérerez en vain, répondit-elle, mon cœur est mort à l’amour… »
Rocambole s’arrêta et regarda le marquis.
– Pardonnez-moi d’entrer dans ces détails, qui n’ont, en réalité, d’autre but que celui de vous démontrer que Daï-Natha souffrait de quelque chagrin d’amour.
« Elle me pressait de la visiter quelquefois. J’usai, j’abusai même de cette permission, étant devenu réellement amoureux de la belle Indienne.
« Six mois s’écoulèrent.
« Daï-Natha n’était, ne voulait être, ne serait jamais qu’une amie pour moi.
« Une circonstance indépendante de ma volonté, de graves affaires d’intérêt m’obligèrent à quitter New York et à venir à Paris.
« J’arrivai ici l’année dernière ; les plaisirs bruyants de la capitale du monde apportèrent bientôt des distractions à mon amour ; quelques mois suffirent pour me guérir… On est oublieux à mon âge !…
« Mais ce matin, monsieur, une lettre m’est parvenue, une lettre de deux lignes…
« Une lettre signée Daï-Natha et conçue en ces termes :
« Venez, je n’ai plus longtemps à vivre, et je compte sur votre amitié. »
Rocambole tendit en effet un petit billet au marquis Van-Hop.
Ce billet renfermant les deux lignes que nous venons de citer, écrites en anglais, portait bien la signature de miss Van-Hop.
Le marquis la reconnut, poussa un cri et devint tout pâle.
– Au nom du Ciel ! monsieur, murmura-t-il, que venez-vous m’apprendre ? ma cousine est-elle morte ?
– Non, dit Rocambole, pas encore… mais écoutez-moi, je vous en prie…
– Allez ! dit le marquis, dont la voix trahissait de profondes angoisses.
– Monsieur, poursuivit Rocambole, j’ai couru chez miss Van-Hop, que je ne savais pas à Paris hier encore. Je l’ai trouvée dans un petit hôtel de l’avenue Gabrielle, qui rappelait, par ses décorations et ses dispositions intérieures, la maison qu’elle habitait à New York. Daï-Natha était couchée, à la mode orientale, au fond d’un petit boudoir décoré par une pagode indienne. Elle était souriante et calme comme toujours, et paraissait si pleine de vie, que j’ai cru d’abord à une plaisanterie de sa part. Elle m’a tendu la main et m’a dit :
« – Me trouvez-vous en bonne santé ?
« – Oh ! certes, me suis-je écrié, et c’est bien mal à vous…
« – Vous vous trompez, mon ami, je serai morte dans huit jours. »
Rocambole s’arrêta une fois encore.
Le marquis était pâle et la sueur perlait à ses tempes.
Le vicomte reprit :
– Ecoutez-moi jusqu’au bout, monsieur. Daï-Natha me fit asseoir auprès d’elle, et prit ma main dans les siennes :
« – Mon ami, me dit-elle, savez-vous pourquoi je n’ai pu répondre à votre amour ? C’est que j’aimais moi-même avec la passion, avec la désespérante ardeur des femmes de mon pays ; c’est que j’aimais depuis quinze ans, car j’en ai trente, les yeux tournés vers l’Europe, où était celui à qui j’avais donné mon cœur à jamais.
« – Et, m’écriai-je, cet homme était donc aveugle et fou, qu’il ne vous aimait pas ?
« – Non, il aimait ailleurs…
« Puis elle s’était reprise à sourire :
« – Savez-vous, m’a-t-elle dit encore, pourquoi je suis venue à Paris ? C’est qu’il y est ; j’y accourais avec un vague espoir, un espoir impie, égoïste… J’espérais qu’il n’était plus aimé, qu’il n’aimait plus… Hélas ! je me suis trompée… Plus que jamais, il aime, plus que jamais il est aimé… Je n’ai donc plus rien à espérer en ce monde.
« – Ah ! me suis-je écrié à mon tour, en lui prenant les deux mains en y imprimant mes lèvres, vous ne mourrez pas, madame, vous êtes si jeune, si belle… vous renoncerez à ces pensées de suicide.
« – Il est trop tard, m’a-t-elle dit en souriant. Ce matin même, j’ai avalé une gorgée de la liqueur que vous voyez miroiter dans ce flacon suspendu à mon cou…
Le marquis jeta un cri.
– Attendez, monsieur, attendez… dit Rocambole, écoutez-moi jusqu’au bout.
« – Cette liqueur, m’a dit Daï-Natha, est un poison de mon pays, un poison lent et sûr, qui ne fait pas souffrir, mais s’infiltre goutte à goutte dans les veines et tue au bout de huit jours. Un seul remède existe contre ce poison, un seul… et ce remède, je ne pourrais pas l’employer, car il n’existe pas en Europe… On ne le trouve que dans mon pays. Ainsi, vous le voyez, mon ami, a achevé Daï-Natha, je suis morte par avance, et tous vos médecins d’Europe ne sauraient me guérir… Mais j’ai voulu vous voir une dernière fois, j’ai voulu vous faire mes adieux éternels. Et puis, a-t-elle ajouté, j’ai voulu vous demander un service.
« – Parlez, madame, ai-je murmuré, les yeux pleins de larmes.
« – Allez, m’a-t-elle dit, chez cet homme que j’ai aimé et pour l’amour de qui je meurs ; allez le supplier de venir me tendre la main. Je voudrais le voir encore une fois. »
Rocambole s’arrêta.
– Après, monsieur, après ? demanda le marquis, plus pâle qu’un mort, et dont la voix passait, entrecoupée par une émotion profonde, à travers ses lèvres frémissantes.
– Eh bien, monsieur, répondit Rocambole avec calme, je crois que je n’ai plus rien à vous dire, car l’homme qu’a aimé Daï-Natha, l’homme qu’elle aime, l’homme pour qui elle meurt… c’est vous !
Le marquis s’était levé ; il écoutait haletant et sans voix, et quand M. le vicomte de Cambolh eut prononcé ce dernier mot, il s’appuya au chambranle de la cheminée pour ne point se laisser tomber à la renverse.
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Il y eut entre cet homme qui venait de narrer cette histoire et celui qui l’avait écouté un moment de terrible silence.
Le marquis, d’un tempérament sanguin et apoplectique, était comme foudroyé.
Rocambole le regardait et avait peur. Il avait peur que le marquis n’eût un coup de sang et ne mourût… Et la mort du marquis, c’était la ruine des plus chères espérances des Valets-de-Cœur, c’était la perte des cinq millions promis par Daï-Natha à sir Williams.
Mais, semblable à ce taureau que la lance du toréador a renversé sans l’anéantir à jamais, et qui se relève tout à coup plus fort et plus furieux, le marquis fit un violent effort, secoua son étourdissement, et se redressa calme et énergique comme le sont les hommes du Nord.
– Monsieur, dit-il à Rocambole, Daï-Natha, ma cousine, vous a-t-elle nommé le poison qu’elle avait pris ?
– Oui, monsieur.
– Quel est-il ?
– C’est du fruit du mancenillier réduit à l’état d’extrait et mélangé de feuilles d’upah.
– C’est bien cela ! dit le marquis. Et, ajouta-t-il pensif, Daï-Natha avait raison, il n’y a au monde qu’un seul et unique remède contre ce poison, – un remède qu’on ne trouve qu’aux Indes…
Alors le marquis, cet homme tout à l’heure foudroyé, frappé de stupeur, pour lequel Rocambole avait craint un moment un coup de sang, à qui il était venu dire : « Il y a dans Paris une femme qui vient de s’empoisonner pour vous » cet homme se rassit tranquillement dans son fauteuil et poursuivit avec ce flegme tout hollandais :
– Ce contre-poison, monsieur, est une pierre bleue excessivement rare et qu’on ne trouve que dans le corps d’un reptile appelé le serpent noir. Ce serpent a la tête triangulaire comme la vipère, le dos noir, le ventre d’un jaune d’or éclatant. On ne le rencontre que fort rarement, et encore n’est-ce pas dans les environs de Lahore et de Visapour. Tous les serpents noirs, du reste, ne possèdent point dans leurs entrailles la précieuse pierre bleue ; un sur dix peut-être la renferme dans ses flancs. Une pierre de serpent noir, ajouta M. Van-Hop dont le calme ne se démentait point, se paye aux Indes jusqu’à deux mille livres sterling, et vous comprenez qu’il n’est pas à la portée de tout le monde de pouvoir se la procurer.
A son tour, Rocambole regardait le marquis, et paraissait stupéfait de ce sang-froid qu’il n’avait certainement pas prévu.
Le marquis continua, après avoir pris les pincettes pour arranger le feu, ce qu’il fit avec une habileté merveilleuse :
– Lorsque, soit volontairement, soit par mégarde, une personne est empoisonnée avec le fruit, la feuille ou le jus du mancenillier, il n’est pas d’autre remède que la pierre bleue. On la met dans un verre d’eau, où elle se dissout lentement, lui donnant sa couleur, et on fait avaler ce breuvage à la personne empoisonnée. C’est un moyen sûr, infaillible de paralyser l’action du poison ; mais il faut pour cela que le poison ait eu le temps de s’infiltrer dans toutes les veines et de se mêler à la masse du sang. Il faut donc attendre le sixième ou le septième jour.
– Monsieur, interrompit Rocambole avec une certaine vivacité, permettez-moi de vous manifester tout mon étonnement.
– Pourquoi ? demanda flegmatiquement le marquis.
– Mais, dit Rocambole, parce que je viens vous apprendre que miss Daï-Natha Van-Hop vient de s’empoisonner ; que vous êtes la cause, innocente il est vrai, de ce suicide ; que vous savez aussi bien que moi qu’il n’est qu’un seul remède à son mal, que ce remède est introuvable en Europe, et qu’au lieu de vous désoler et de perdre la tête, vous me racontez fort tranquillement comment on se procure ce remède et comment on l’emploie.
Un sourire vint aux lèvres du marquis.
– Monsieur, répondit-il, un mot fera cesser votre étonnement.
– J’attends ce mot, dit Rocambole.
– Daï-Natha s’est trompée, reprit le marquis, en vous disant que la pierre bleue était introuvable à Paris.
Et le marquis étendit sa main gauche et la montra complaisamment à son interlocuteur. La main du marquis portait au petit doigt une grosse bague, ornée d’une pierre qui ressemblait à s’y méprendre à une turquoise.
– Voilà, dit-il, une pierre bleue, une pierre de serpent noir. Je l’ai rapportée des Indes, il y a douze ans, et je ne m’attendais pas, cependant, à ce que, un jour, elle me servirait à rendre la vie à ma chère Daï-Natha.
Alors le marquis se leva.
– Monsieur, acheva-t-il, voulez-vous me conduire chez ma cousine ?
Rocambole s’inclina.
Le marquis prit un manteau, son chapeau et sa canne, et il descendit suivi de Rocambole, dans la cour, où attendait le tilbury du fringant vicomte.
– Monsieur, reprit alors le marquis, toujours calme, toujours froid, comme un véritable Hollandais, je suis forcé de vous donner quelques explications, car vous pourriez me croire odieux et ingrat, alors que je ne suis que simplement malheureux.
Rocambole se tut et parut attendre les explications du marquis.
Celui-ci continua :
– Il y a environ treize ans, je m’embarquai à la Haye pour faire le tour du monde. Je touchai d’abord à la Havane espagnole, et j’y fus admis dans une famille de planteurs parmi laquelle je vécus plusieurs mois. Cette famille était celle de Pepa Alvarez, une femme que vous connaissez, et qui est devenue la marquise Van-Hop. Je partis de la Havane pour les Indes, aimant Pepa Alvarez et me croyant aimé d’elle, et je lui promis de l’épouser. J’arrivai aux Indes chez mon oncle, le père de Daï-Natha. Daï-Natha s’éprit d’une folle passion pour moi, et elle voulut m’épouser. Hélas ! mon cœur ne m’appartenait plus, ma parole était engagée, et je retournai à la Havane, où j’épousai Pepa. Maintenant, monsieur, foi d’honnête homme, j’ai vécu douze années heureux de l’amour de ma femme, heureux par celui que j’avais pour elle, et persuadé que Daï-Natha m’avait oublié. Jugez de ma stupeur en vous écoutant tout à l’heure.
– Monsieur, répondit Rocambole, vous êtes en effet plus malheureux que coupable, et je vous plains du fond de mon cœur.
Le marquis tressaillit, car les paroles du vicomte avaient l’accent mystérieux d’une lugubre prophétie.
– Je vous plains, reprit Rocambole, car vous êtes la cause innocente de la mort de cette pauvre Daï-Natha.
– Oh ! dit le marquis, elle ne mourra point, je vous le jure.
– Elle mourra.
– Vous oubliez la pierre bleue.
Rocambole hocha la tête.
– Non, dit-il, mais elle ne voudra point en faire usage.
– Je saurai l’y forcer.
– Je ne vois, pour obtenir un pareil résultat, qu’un seul moyen, monsieur.
– Voyons, dit le marquis.
– C’est que vous veniez à l’aimer.
Le marquis eut un sourire triste.
– On n’aime pas deux femmes à la fois dit-il, et…
– Et ?… demanda Rocambole.
– J’aime ma femme, dit gravement le marquis, je l’aime comme au premier jour de notre union… ardemment et saintement, comme elle mérite d’être aimée. Mais je sauverai Daï-Natha… je l’aimerai comme une sœur, ajouta le marquis avec un accent naïf et profondément affectueux qui révélait un noble cœur ayant conservé toute la généreuse chaleur de la jeunesse, en dépit de ce masque de froideur répandu sur ses traits.
Comme il achevait, le tilbury du vicomte entra dans l’avenue Gabrielle et s’arrêta bientôt à la grille du petit hôtel.
L’hôtel de miss Van-Hop avait deux entrées et non point un seul perron au milieu de la façade. Deux pavillons en saillie renfermaient chacun la cage d’un escalier.
Rocambole était entré par celui de gauche deux heures plus tôt ; il avait traversé un vestibule, gravi un escalier, suivi un long couloir et pénétré dans une pièce où tout rappelait l’Extrême-Orient et la religion des ancêtres maternels de Daï-Natha, qui n’avait jamais été chrétienne que de nom, tandis qu’elle croyait fermement aux mystères du culte de Bouddha.
Le valet cuivré qui avait introduit le vicomte par le pavillon de gauche le conduisit, au contraire, le voyant avec le marquis, vers le pavillon de droite.
Là, l’Inde superstitieuse et ses peintures bizarres disparaissaient. Ce n’était plus l’entrée d’une pagode, c’était celle d’un hôtel, d’un ravissant hôtel comme on en voit aux Champs-Elysées et dans les rues neuves du Faubourg Saint-Honoré ; avec un bel escalier jonché de peaux de tigre fixées à chaque marche par une baguette en cuivre doré ; orné de blanches statues à chaque repos, et garni de distance en distance de caisses de fleurs et d’arbustes rares.
Le valet introduisit les visiteurs dans un grand et beau salon dont l’ameublement était une réunion de merveilles, et leur indiquant une des causeuses placées aux deux côtés de la cheminée, il leur dit en anglais fort pur :
– Je vais prévenir miss.
Et il sortit, emportant la carte du marquis.
Quelques minutes après, pendant lesquelles M. Van-Hop, malgré sa douloureuse préoccupation, ne put s’empêcher d’admirer un superbe Murillo appendu au-dessus d’un coffre d’ébène ; quelques minutes après, disons-nous, un froufrou de robe de soie se fit entendre, un pas léger glissa sur le tapis, une portière s’écarta…
Une femme parut. Cette femme, ce n’était plus, et c’était cependant encore Daï-Natha… C’est-à-dire que l’Indienne, la petite-fille des vieux nababs, la superstitieuse enfant de l’Orient, qui avait ses ancêtres maternels dans les bassins de son vestibule sous la forme de petits poissons rouges, avait tout à fait disparu. Elle ne portait plus sa robe orientale aux dessins fantastiques, toute garnie d’amulettes, et ses bracelets d’or, et ses babouches d’un rouge éclatant. Elle était vêtue d’une robe à demi montante, d’une étoffe de soie de couleur mauve ; ses belles mains étaient gantées ; son bras, d’un galbe très pur, dépouillé de tout ornement, sortait à demi nu d’un flot de dentelles. Ses noirs cheveux étaient aplatis sur ses tempes en deux larges bandeaux, et n’avaient pour toute parure qu’une touffe de camélias rouges, coquettement disposés par un habile coiffeur.
La fille de l’Inde s’était métamorphosée en une éblouissante lady, qui n’avait conservé de son affinité avec la race jaune que son teint d’un brun doré, qui pouvait, à la rigueur, la faire prendre pour une Italienne ou une Espagnole. Ainsi vêtue, ainsi parée, la fille des nababs pouvait rivaliser de beauté et d’éclat, de décence et de noble simplicité avec la marquise Van-Hop, sa rivale.
Le marquis demeura un peu ébloui.
Il avait cru retrouver une petite fille à demi sauvage, au visage d’une prêtresse par la passion, à l’expression sinistre d’une prêtresse qui vient de vouer sa vie aux superstitions de sa religion nébuleuse ; et il se trouvait face à face avec une femme pleine de distinction et qui baissait modestement les yeux.
Elle salua ses visiteurs de la main, puis elle s’approcha du marquis :
– Mon cousin, lui dit-elle en anglais, car elle ne parlait que cette langue, je vous remercie de votre empressement.
Elle lui donna sa main à baiser avec l’aisance d’une duchesse du faubourg Saint-Germain, et ajouta :
– Me ferez-vous la grâce de quelques minutes d’entretien et de tête-à-tête ?
Le marquis s’inclina.
– Vous permettez, mon ami, n’est-ce pas ? fit-elle en se tournant vers Rocambole.
Rocambole répondit par un muet salut.
Alors l’Indienne prit le marquis par la main.
– Venez ! lui dit-elle.
Elle lui fit quitter le salon et l’emmena au fond d’un petit boudoir voluptueux et coquet, véritable nid de Parisienne.
Une portière qui retomba derrière eux les sépara pour un moment du reste du monde.
– Mon cousin, dit l’Indienne en le faisant asseoir auprès d’elle, sur un étroit tête-à-tête, je vous remercie ; je vous ai appelé… vous êtes venu.
– Ma cousine…
– Chut ! fit-elle en posant son joli doigt sur ses lèvres, ne m’interrompez pas…
– Je vous écoute, murmura-t-il, commençant à croire, tant elle était souriante et calme, que le vicomte l’avait mystifié, et que rien n’était moins sérieux que l’histoire du poison.
– Mon cher cousin, mon pauvre Hercule, fit-elle avec un peu de tristesse, – le marquis, comme beaucoup de Hollandais, se nommait Hercule, – mon pauvre Hercule, reprit-elle, lorsque vous arrivâtes aux Indes, chez mon père, il y a douze ans, j’étais une enfant, une enfant superstitieuse, ignorante, ne sachant rien de la vie et des orageuses passions du cœur… Vous étiez jeune, vous étiez beau ; mon père m’avait dit souvent que vous deviez être mon mari… je vous aimais…
– Ma cousine…
– Ah ! dit-elle en le menaçant du doigt, vous m’avez promis de ne pas m’interrompre…
Et elle continua :
– Je vous aimai, mon cousin, ne sachant pas que votre cœur était déjà donné, que vous aviez engagé votre parole. Quand vous partîtes, j’espérai votre retour prochain. Je comptai les mois, les jours, les heures… Les heures, les jours, les mois, puis les années passèrent. Vous ne revîntes pas. Puis j’appris la vérité… Oh ! ce jour-là, j’étais encore la sauvage fille des vieux bouddhistes ; alors, ce jour-là, si la mer n’eût été entre nous, je crois que je serais venue poignarder cette femme que vous aimiez !
Un éclair jaillit des yeux de Daï-Natha et fit frémir le marquis.
Mais à cet éclair succéda un sourire.
– Ne craignez rien pour elle, dit-elle, je suis une femme du monde civilisé. Ce qui reste encore en moi de ce sang indien, bouillant comme la lave des volcans, je l’ai tourné contre moi seule… et moi seule en ai été victime… Mais j’ai voulu vous voir, mon cousin, vous voir une dernière fois, pour vous dire que, de ces douze années qui viennent de s’écouler, pas une heure, pas une minute, ni les événements les plus terribles n’ont pu détacher de vous ma pensée. Je vous ai aimé pendant douze ans, vous suivant de ce regard du souvenir, le plus perçant des regards, à travers les mers, au-delà des océans, au milieu de votre vie…
Daï-Natha parlait le langage vrai, sans éclats, sans colère, de la passion profonde et que rien ne saurait éteindre.
Le marquis l’écoutait le cœur serré, et la contemplait avec un douloureux étonnement.
Elle reprit avec plus de calme :
– L’amour que j’avais au cœur, mon ami, ressemble à une de ces maladies qui désespèrent la science et accomplissent lentement leur œuvre de destruction. Il est venu un moment où le vase rempli a débordé, où je me suis inclinée, brisée sous le fardeau… où j’ai eu horreur de la vie… Ce jour-là, mon ami, c’était hier… Ce matin j’ai renoncé à traîner plus longtemps une existence misérable et sans repos…
Elle tira un petit flacon de son sein et le tendit au marquis.
Le marquis, pâlissant, reconnut alors que le flacon contenant une liqueur rougeâtre, ainsi que l’avait dit Rocambole, était à moitié vide.
Elle se prit à sourire :
– J’ai bu, dit-elle, je serai morte dans huit jours.
– Non, s’écria le marquis avec une subite explosion de tendresse, non, tu ne mourras pas, Daï-Natha, mon amie, ma sœur !… Tu ne mourras pas, car, vois…
Et il lui montra sa main.
– Vois cette bague, dit-il. C’est la pierre bleue du serpent noir… le remède infaillible…
Et il prit dans ses mains les mains de Daï-Natha, et poursuivit :
– Nos pères étaient frères, chère Daï-Natha, nos pères s’aimaient… Pourquoi ne nous aimerions-nous pas ?
Elle poussa un cri de joie étrange.
– Pourquoi ne serais-tu pas ma sœur ? acheva le marquis.
Daï-Natha pâlit. Puis elle redevint froide, calme, immobile ; l’éclair de ses yeux s’éteignit.
– Vous êtes fou, dit-elle. Vous venez parler d’affection fraternelle à la femme qui meurt d’amour pour vous !
Ces mots atterrèrent M. Van-Hop.
Alors elle poursuivit, retrouvant sa voix douce et triste :
– Jetez cette pierre, mon ami ; elle ne sauvera point Daï-Natha, parce que Daï-Natha ne veut pas être sauvée…
Le marquis se mit à genoux.
– Au nom du ciel, murmura-t-il, au nom de votre père, et du mien… au nom des liens du sang !…
– Les liens du sang ont parlé en moi, reprit-elle, car je viens de vous instituer, par testament, mon légataire universel, et je vous laisse vingt millions…
– Non, non ! s’écria le marquis, je ne veux point de vos millions… Je veux que vous viviez, chère Daï-Natha.
Daï-Natha se leva, croisa les bras sur sa poitrine et lui dit :
– Me trouvez-vous belle ?
– Comme les anges, répondit-il.
– Aussi belle… qu’elle ?
Et sa voix tremblait, tandis qu’elle prononçait ces mots.
– Oui, dit le marquis.
– Si elle n’existait pas, m’aimeriez-vous ?
– Oh ! passionnément…
L’Indienne eut un sourd rugissement, pareil à celui des tigresses qui peuplent les vastes forêts vierges de sa brûlante patrie.
– Et… si elle mourait ?
A cette question, sa voix trembla plus fort encore.
Mais le marquis secoua la tête :
– On aime quelquefois les morts… murmura-t-il. Je l’aimerais morte…
Daï-Natha laissa jaillir de ses fauves prunelles un regard étincelant.
– Tenez, dit-elle, si je vous demandais un serment, moi qui vais mourir… moi qui meurs pour vous… moi qui vous aime depuis douze ans…
– Un serment ?… s’exclama le marquis.
– Oui, dit-elle, un serment terrible, un serment au prix duquel, peut-être, je consentirais à vivre…
– Ah ! dit-il avec joie, parlez… parlez !… quel que soit ce serment, je le tiendrai.
– Eh bien ! reprit-elle, je vais vous confier un secret qui bouleversera peut-être votre cœur et votre esprit ; me jurez-vous de m’obéir aveuglément jusqu’à l’heure où je vous aurai donné la preuve irrécusable, authentique de ce que j’avance ?
– Sur la cendre de nos pères, je vous le jure, Daï-Natha.
– Eh bien ! reprit-elle, à présent je puis vous faire une question ?
– Faites… dit le marquis.
– Si votre femme n’existait pas, vous m’aimeriez, avez-vous dit.
– Je le répète.
– Si elle était… infidèle ?…
Le marquis poussa un cri :
– Ah ! dit-il, tandis que ses yeux flamboyaient subitement comme les yeux d’un tigre, ne prononcez point un pareil blasphème, Daï-Natha !
– Je ne blasphème point… reprit-elle.
Et elle ajouta avec un calme atroce :
– Vous m’aimerez un jour, Hercule, mon bien-aimé, car Pepa Alvarez, votre femme, a cessé d’être la plus chaste et la plus vertueuse des épouses.
Le marquis ne poussa pas un cri ; mais il se dirigea vers la cheminée, sur laquelle il avait vu un petit poignard malais, à lame tortueuse et empoisonnée. Il prit ce poignard et revint à Daï-Natha, qui l’attendait les bras croisés et le sourire sur les lèvres.
– Tu as eu tort, lui dit-il lentement et avec un calme terrible, tu as eu tort de boire du poison, Daï-Natha, car ce n’est point par le poison que tu vas mourir !
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Celui qui aurait vu le marquis Van-Hop après l’avoir souvent rencontré dans le monde, lui l’homme calme, froid, flegmatique, ne l’aurait certainement pas reconnu. Le marquis était effrayant à voir. D’une pâleur livide, l’œil étincelant, les narines frémissantes, il regardait Daï-Natha comme le reptile charme sa proie.
Daï-Natha était souriante, les bras croisés.
– Tue-moi, parjure, lui dit-elle. Tue-moi avant d’avoir acquis la preuve que je viens de te promettre.
Le marquis se souvint de son serment, et son bras, levé sur l’Indienne, s’abaissa.
– Eh bien ! dit-il avec rage, parle, Daï-Natha, parle et prouve… Si tu as dit vrai, ce ne sera pas toi qui mourras… C’est elle ! Ce n’est pas Pepa Alvarez que j’aimerai au-delà de la tombe… C’est toi que j’aimerai vivante ! c’est toi que j’épouserai !
– Vrai ? dit-elle.
– Oui, mais parle…
Elle ne perdit rien de sa tranquillité et répondit :
– C’est aujourd’hui que j’ai bu le poison, Hercule ; dans huit jours, heure pour heure, je serai morte… toi seul peux me sauver…
– Parle… parle !… s’écria le marquis.
– Ecoute-moi donc, dit-elle, puisque tu as juré… écoute-moi…
Il s’assit accablé, car Daï-Natha parlait avec un terrible accent de vérité, et le poignard échappa de sa main.
– Si, dans sept jours, tu n’as pas surpris un homme aux genoux de ta femme, dans un lieu qui n’est point ton hôtel, tu me laisseras mourir.
– Et, demanda le marquis dont la voix couvait des tempêtes, tu me prouveras qu’elle est coupable ?
– Je te le prouverai. Maintenant, souviens-toi de ton serment, car tu m’as juré de m’obéir.
– Je t’obéirai.
– Tu es un homme, poursuivit Daï-Natha ; un homme doit avoir la force de dissimuler ; un homme doit pouvoir, s’il le faut, mettre sur son visage un appareil de glace.
A mesure que Daï-Natha parlait, les traits crispés du marquis reprenaient peu à peu leur sérénité, son œil redevenait morne, et son visage tout entier eut bientôt repris son masque de froideur.
– Rentre chez toi, lui dit Daï-Natha, rentre et attends… Si tu veux que je puisse te livrer les coupables, il faut que les coupables se croient à l’abri de l’impunité.
– Mais, s’écria le marquis, son nom ? dis-moi son nom ?
– Quel nom ?
– Celui de cet homme.
– Non, dit Daï-Natha, pas encore…
– C’est bien, dit froidement le marquis, j’attendrai… Jusqu’au jour indiqué… pas un muscle de mon visage ne tressaillira, mon cœur ne battra pas plus vite… Je continuerai à regarder ma femme avec sérénité, à toucher sa main… à lui sourire… Puis, le jour venu, si tu as dit vrai, je la tuerai… Si tu as menti, c’est toi qui mourras…
– Je ne mourrai pas, dit-elle… Et tu m’aimeras ?
– Je t’aimerai.
– Je serai ta femme ?…
– Oui… sur la cendre de nos pères, je le jure !
– C’est bien, Hercule Van-Hop, dit-elle. Maintenant, adieu… Dans sept jours.
Elle ramassa le poignard qu’il avait laissé tomber et le lui donna.
– Tiens, lui dit-elle, pour l’amour de moi, tue-la donc avec ce jouet… il a été forgé pour elle…
Un atroce sourire, un sourire de tigresse glissa sur les lèvres de l’Indienne. Puis elle prit de nouveau le marquis par la main.
– Tiens, dit-elle, et va-t’en !
Elle ouvrit une porte placée en face de celle par où était entré le marquis, et le poussa dans un corridor où il se sentit saisi par une main d’homme.
– Adieu… lui dit encore Daï-Natha.
Le marquis fut entraîné dans l’obscurité, descendit un petit escalier et se retrouva dans la cour. Là, le valet cuivré qui lui avait servi de guide le salua et disparut.
Le marquis s’en alla à pied, de ce pas chancelant et aviné d’un homme qui voit tout à coup l’avenir et le présent s’écrouler devant lui.
* *
*
Daï-Natha venait de rejoindre au salon le fringant vicomte de Cambolh.
Rocambole, durant son séjour à New York, avait appris assez d’anglais pour pouvoir causer assez facilement.
L’Indienne s’assit auprès de lui et lui dit :
– Il est parti.
– Convaincu ? demanda Rocambole.
– Convaincu et attendant la preuve.
– La preuve, il l’aura, dit froidement le lieutenant de sir Williams.
– En êtes-vous sûr ?
– Oui.
– Il y va de ma vie, dit-elle tranquillement.
– Il y va pour nous de cinq millions.
– Car, reprit-elle, vous ne savez peut-être pas une chose : c’est que, la marquise innocente, je mourrai de toute manière.
– Comment cela ?
– D’abord il me tuera.
– Mais… s’il ne vous tuait pas… Vous n’avez pas pris le poison, j’imagine ?
– Non, dit-elle ; mais je vais le prendre.
– A quoi bon ?
– Parce que la pierre bleue qui sauve ceux qui ont bu du jus de mancenillier tue ceux qui n’en ont pas pris.
– Ah diable ! fit Rocambole.
– Et puis, acheva-t-elle, comme j’ai résolu de mourir s’il ne m’aime pas, si je ne puis devenir sa femme…
– Vous la serez, répondit Rocambole avec certitude.
Alors l’Indienne tira de son sein le flacon, du contenu duquel elle avait répandu à terre une moitié, le porta à ses lèvres et but.
Elle but jusqu’à la dernière goutte.
– Maintenant, dit-elle en reposant froidement le flacon sur une table, il n’y a plus que son amour et la pierre bleue qui puissent me faire vivre…
– Vous vivrez, dit Rocambole, qui avait une foi aveugle dans le génie de sir Williams.
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Baccarat avait pris possession de son hôtel, et son premier soin avait été de congédier les gens de Turquoise, à l’exception de la femme de chambre.
– La maîtresse est très forte, avait-elle pensé, mais, si forte qu’elle soit, elle aura laissé transpirer sans doute quelqu’un de ses secrets, et le secret à demi confié aux subalternes s’achète toujours à prix d’or.
Baccarat se trompait en cela.
Sir Williams avait pris ses précautions, et Turquoise avait eu soin de renvoyer sa femme de chambre la veille, de façon que celle dont héritait Baccarat n’était nullement dans le secret de la pécheresse.
Tout ce qu’elle savait, c’est que Turquoise, la veille, après une scène de larmes et de désespoir, était sortie vêtue en ouvrière.
Baccarat passa une nuit fort agitée.
Ce fut avec une cruelle anxiété qu’elle compta les heures et attendit le lendemain.
A huit heures elle sonna.
– M. Fernand Rocher se présentera ce matin, dit-elle, et demandera sans doute à voir madame. Vous l’introduirez au salon et le prierez d’attendre, sans lui dire que madame n’est pas à l’hôtel.
La femme de chambre s’inclina et sortit.
Baccarat comptait sur la visite matinale de Fernand. Il était évident que, amoureux comme il l’était, Fernand reviendrait de très grand matin chez Turquoise.
Elle ne se trompait point. Au moment où neuf heures sonnaient, Fernand, qui était venu à pied, se présenta à la grille de l’hôtel.
Ce fut la femme de chambre qui vint lui ouvrir. Baccarat n’avait point voulu que les autres domestiques couchassent dans l’hôtel. Ils étaient tous partis la veille au soir.
Fernand fut introduit au salon.
– Madame s’habille et prie monsieur d’attendre, dit la soubrette.
Fernand était pâle et fort ému. Il était rentré chez lui la veille avec l’intention formelle de jeter son bonnet, qu’on nous passe le mot, par-dessus les moulins, et nous l’avons vu mentir effrontément à sa femme.
Hermine avait compris, dès lors, que sa dignité de mère et d’épouse lui ordonnait de se renfermer dans une réserve absolue. Son mari ne l’aimait plus et lui mentait ; l’orgueil natif de la femme, cet orgueil de la vertu, qui ne permet pas de transactions honteuses, lui faisait un devoir de garder désormais le silence et de rendre à son mari toute sa liberté.
Fernand était donc sorti de l’hôtel sans que madame Rocher lui demandât où il allait. Il arrivait chez Turquoise le cœur palpitant, en proie à une vive émotion, et décidé à ne point accepter le sacrifice qu’elle voulait lui faire. Il ne voulait pas que, par amour pour lui, elle se réduisît à une condition obscure et misérable, à une existence pauvre, elle qui avait vécu dans l’opulence. Déjà il avait fait tout un plan de conduite. Il renverrait au vicomte de Cambolh les titres de rente et le prix de l’hôtel ; puis il supplierait Turquoise d’accepter ce même hôtel comme venant de lui.
Tout était, au salon, dans le même ordre que la veille, et rien ne pouvait faire supposer au visiteur matinal qu’il y eût rien de changé dans l’hôtel.
Aussi, lorsqu’il entendit un froufrou de robe de soie dans l’antichambre, fut-il persuadé que c’était Turquoise.
La porte s’ouvrit…
Fernand recula surpris. Ce n’était point Turquoise qui entrait… c’était madame Charmet.
Ou plutôt non, ce n’était plus madame Charmet, l’austère femme vêtue de noir, l’humble dame de charité, consacrant sa vie et sa grande fortune à soulager les malheureux, à arracher au vice de pauvres jeunes filles…
C’était Baccarat, Baccarat rayonnante de jeunesse et de beauté, Baccarat redevenue la lionne des anciens jours, la femme élégante que tout Paris avait vue à Longchamps, menée à la Daumont dans une calèche à quatre chevaux gris pommelé.
Baccarat paraissait rajeunie de quatre années. Elle avait une charmante robe du matin, couleur feuille morte, à demi montante et laissant entrevoir l’albâtre de ses belles épaules. Ses beaux cheveux blonds roulés en torsades étaient ramenés en arrière et dégageaient son front large et intelligent. Un gros bracelet chargeait son bras nu.
– Bonjour, cher, dit-elle à Fernand, d’un ton dégagé et lui tendant la main.
Et son œil noir avait retrouvé le regard séduisant de la Baccarat ; sa lèvre, ce sourire enchanteur pour lequel des hommes avaient joué leur vie.
Fernand demeura muet.
– Eh bien ! dit-elle, vous me refusez la main ?
– Madame… Charmet !… balbutia Fernand avec stupeur.
– Vous vous trompez, mon bel ami, vous vous abusez cruellement, répondit Baccarat, je ne suis plus madame Charmet… Madame Charmet est morte et Baccarat vient de ressusciter.
La jeune femme avança un siège à Fernand.
– Vous êtes charmant, lui dit-elle, de venir me voir. Vous êtes le premier ami qui aura salué ma métamorphose, et il est toujours adroit et spirituel d’être le premier. C’est surtout en amour, mon cher, que l’ancienneté a de la valeur.
– Vous êtes folle ! murmura Fernand.
– Merci du compliment, mon ami. Vous êtes aimable comme un tout jeune homme et mal élevé comme un collégien. C’est à me faire rougir d’avoir eu de l’amitié pour vous. Allez, continuez… si c’est pour cela que vous êtes venu me voir à dix heures du matin…
Fernand était plongé dans un étonnement profond.
– Mon bel ami, poursuivit Baccarat, peut-être ne vous attendiez-vous pas à me trouver ici ?
– Non, dit Fernand, qui retrouva un peu de sang-froid et regarda Baccarat en face, non assurément.
– C’est-à-dire que vous veniez voir Turquoise ?
Fernand tressaillit.
– Peut-être, dit-il.
– Turquoise est partie.
– Que dites-vous ?
– Dame ! mon cher, j’ai racheté mon hôtel ; elle a bien été obligée de s’en aller.
Fernand fit un soubresaut.
– Vous avez… racheté…
– Ah çà, dit Baccarat d’un ton moqueur, d’où sortez-vous donc, très cher ? Ne saviez-vous pas que cet hôtel était à moi ? Oubliez-vous donc que je vous y ai donné l’hospitalité ?
Et elle le regarda d’un air à la fois moqueur et bienveillant.
– Et vous l’avez racheté ?
– Et payé, mon cher, cent soixante mille francs comptant. Ces cent soixante mille francs, Turquoise les a renvoyés sur-le-champ au vicomte de Cambolh.
A ce nom, Fernand eut un frémissement de colère. Cependant il n’était point convaincu encore.
– Voyons, dit-il, qu’est-ce que toute cette plaisanterie ?
– Je ne plaisante pas.
– Ainsi, cet hôtel est à vous ?
– A moi.
– Mais votre maison…
– Celle de la rue de Buci ?
– Oui.
Baccarat eut un sourire équivoque.
– Qui sait ? dit-elle, peut-être l’ai-je vendue à Turquoise.
Et comme Fernand la regardait avec une stupéfaction croissante :
– Mais, dit-elle, je ne veux pas te faire poser, mon cher. Turquoise n’a plus les moyens d’acheter des maisons, et feu madame Charmet possède encore celle de la rue de Buci. Seulement Baccarat, qui est son héritière, va se hâter de la vendre.
– Je rêve !… murmura Fernand.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne vous reconnais plus.
Elle l’enveloppa d’un long regard.
– Ingrat ! dit-elle.
– Non, reprit-il, je ne crois pas, je ne puis pas croire que madame Charmet, la femme de cœur et d’esprit, la vertueuse madame Charmet…
– Elle n’est plus, mon cher.
– Quoi ! s’écria-t-il, vous, madame, vous qui depuis quatre ans meniez une vie exemplaire, vous que les malades voyaient à leur chevet, vous recommenceriez cette existence honteuse ?…
Baccarat eut un éclat de rire moqueur qui déconcerta Fernand.
– Mon petit, dit-elle, si vous voulez m’écouter une minute, vous ne jetterez plus les hauts cris. Tenez, je ne vous ferai pas de phrases inutiles, et je vais vous dire une simple histoire.
– Dites… j’écoute.
– Il était une fois une pécheresse, une abominable pécheresse, qui, du fond de son infamie passée, aperçut un coin de ciel bleu, et dans ce lambeau d’azur, une étoile. Cette étoile, c’était l’amour. L’homme qu’elle se prit à aimer était un pauvre diable d’employé qui aimait, lui, une pauvre fille honnête et pure, et dont il voulait faire sa femme.
– Assez ! dit Fernand, je sais de qui vous parlez…
– Attendez donc, cher.
Et Baccarat se pelotonna comme une chatte dans sa chauffeuse.
– Puisque vous savez cette histoire, dit-elle, je vous passerai les détails… et j’arriverai tout de suite à la conclusion.
– Soit, murmura Fernand qui courba le front sous le regard de Baccarat.
– Cette femme devint criminelle par amour ; puis le remords la prit, elle se dévoua : elle sauva l’homme qu’elle aimait, elle aplanit devant lui tous les obstacles, et, en fin de compte, le vit marié et heureux… Alors, comme elle l’aimait toujours, la pécheresse se jeta dans les bras de Dieu, et madame Charmet sortit des cendres de Baccarat.
– Vous le voyez bien, murmura Fernand, vous plaisantiez tout à l’heure, madame, vous êtes toujours madame Charmet, n’est-ce pas ?
– Erreur ! mon cher. L’amour avait fait de la pécheresse une honnête femme ; mais l’honnête femme devait redevenir une pécheresse le jour où son amour se briserait.
Fernand étouffa un cri d’étonnement.
– Dame ! mon cher, reprit Baccarat, le jour où je me suis effacée devant ma rivale, c’est-à-dire devant une jeune fille honnête et pure, dont vous avez fait votre femme, j’ai pris pour de la vertu ce qui n’était qu’un accès de désespoir, et j’ai rompu avec ma première existence. Mais voici qu’une de mes pareilles, une femme qui ne me vaut pas, fit-elle fièrement, une femme de rien…
– Madame, s’écria Fernand avec une irritation subite, vous outragez la femme que j’aime !
Ces mots frappèrent Baccarat au cœur. Elle pâlit, chancela, passa la main sur son front et garda un moment de pénible silence. Mais Fernand ne comprit ni la douleur sublime de cette femme, ni le côté honteux de sa conduite.
– Madame, reprit-il avec froideur, puisque vous êtes chez vous et que Jenny a quitté cette maison, au moins me direz-vous…
Baccarat se redressa hautaine et calme.
– Vous voulez savoir, dit-elle, où est allée madame Jenny ? A Dieu ne plaise, monsieur, que je vous la cache un seul instant. Vous trouverez madame Jenny rue Blanche, 17.
Et, d’un geste plein de dignité, Baccarat congédia Fernand, qui la salua et sortit.
Lorsque Fernand fut parti, la jeune femme ne put retenir ses larmes.
– Mon Dieu ! dit-elle, je voulais le ramener à sa femme, lui parler le langage de la raison, et je n’ai pu étouffer les battements de mon propre cœur… O faiblesse humaine !
Et Baccarat soupira profondément.
q
Deux heures après, Baccarat courait rue du Faubourg-Saint-Antoine, et faisait arrêter sa voiture à la porte des ateliers de Léon Rolland.
Elle monta rapidement l’escalier et ne s’arrêta qu’à la porte de Cerise.
Ce fut la jeune femme elle-même qui vint lui ouvrir. Cerise n’était plus que l’ombre d’elle-même. Ses yeux rougis disaient les larmes qu’elle avait versées dans le silence et l’isolement. Elle se jeta dans les bras de sa sœur, sans prendre garde à sa métamorphose mondaine.
– Ah ! viens, lui dit-elle, viens… tu es bonne de venir me voir, car je souffre.
Cerise était seule à cette heure. La mère de Léon était sortie, et ce dernier était sans doute à son atelier.
Cerise entraîna sa sœur au fond de ce petit salon modeste que jadis Léon avait meublé pour elle avec tant de joie et d’amour, et elle la fit asseoir auprès d’elle.
– Mon Dieu ! pauvre petite sœur, murmura Baccarat, comme la voilà changée !
Cerise appuya la main sur son cœur.
– Oh ! dit-elle, ma vie est un enfer !
Baccarat lui prit les mains.
– Espère… murmura-t-elle.
Cerise fondit en larmes et se tut.
– Mais, s’écria Baccarat, cet homme est donc un monstre, qu’il ose te faire souffrir ainsi ?
– Non, répondit Cerise, car il souffre lui-même comme un damné.
– Il souffre, lui ?
– A en mourir.
– Il est fou ?
– Oui, fou de douleur… car cette créature ne l’aime pas.
Et, comme Baccarat paraissait ne point comprendre, Cerise ajouta : – Elle l’a déjà abandonné.
– Elle ?
– Oui, fit Cerise d’un signe.
– Ah ! tant mieux, alors, car, le premier étourdissement passé, il te reviendra. Et Baccarat, pressant les mains de Cerise, ajouta : – Chère enfant, ne sais-tu donc pas que tout passe avec le temps, même l’amour ?
En parlant ainsi, Baccarat oubliait qu’elle aimait toujours, elle, qu’elle aimerait éternellement ; ou plutôt, elle ne croyait point à ces paroles consolatrices avec lesquelles elle essayait d’apaiser la douleur de Cerise.
– Oui, continua-t-elle, tout passe avec le temps, enfant… tout, même l’amour… surtout l’amour… quand il est né du hasard et d’un moment de folie… Elle l’a quitté, dis-tu ?
– Depuis trois jours.
– Tu en es sûre ?
Cerise inclina la tête.
– Alors, espère, ma pauvre petite. L’heure est proche, peut-être, où il te demandera pardon à genoux.
Un sourire navré vint aux lèvres de Cerise.
– Je lui pardonnerai, dit-elle, je lui ai pardonné par avance. Je consentirais de grand cœur à rester malheureuse, même, s’il ne l’était pas ; mais il souffre tant, lui !
Cerise essaya de dominer son émotion.
– Mon Dieu ! si tu savais, fit-elle… Depuis hier soir, il est comme un désespéré… Cette nuit, il a voulu se tuer.
Baccarat eut un geste de surprise.
– Se tuer ! dit-elle.
– Oui, il a passé la nuit à se promener à grands pas, parlant tout seul et se frappant le front et la poitrine. Je feignais de dormir, car il me brusquait depuis quelques jours lorsque j’essayais de l’interroger. Tout à coup il ouvrit la fenêtre ; mais je l’avais deviné. Je poussai un cri, m’élançai et le retins au moment où il allait se précipiter. Il se retourna, me regarda d’un œil hagard et me dit :
« – Pourquoi m’avoir retenu ?
« – Mais, malheureux ! m’écriai-je, ton enfant ? Oublies-tu ton enfant ? »
– Je ne lui parlai pas de moi… je savais bien qu’il ne m’aimait plus.
Cerise, dominée par l’émotion, cacha sa tête dans ses mains, et Baccarat vit jaillir ses larmes à travers ses doigts roses et mignons.
– Le nom de son enfant, reprit-elle enfin, l’a fait tressaillir et hésiter. Il s’est approché du berceau, a regardé l’enfant endormi, l’a baisé au front et s’est pris à pleurer.
« – Je suis un misérable, m’a-t-il dit. Pardonnez-moi, vous qui êtes un ange.
« Et il m’a baisé la main. Puis, comme il faisait un pas vers la porte, j’ai voulu le retenir encore.
« – Où allez-vous ?
« – Laissez-moi sortir, j’ai besoin d’air… j’étouffe.
« – Léon, ai-je eu la force de lui dire, me promets-tu de ne pas te tuer ?
« – Oui, m’a-t-il répondu.
« – Tu me le jures ?
« – Oui.
« – Au nom de notre enfant ?
« – Oui, je te le jure… Mais, laisse-moi… je ne suis pas digne de rester ici. »
Il s’en est allé, et je l’ai entendu descendre l’escalier en sanglotant. Je l’ai attendu le reste de la nuit, il n’est pas revenu. Ce matin, inquiète, hors de moi, j’ai couru à l’atelier… Je l’ai trouvé travaillant. Mais il avait les yeux rouges, il était pâle comme un mort… Il a dû souffrir le martyre. Il est remonté, obéissant à l’habitude, vers onze heures pour déjeuner… Mais il n’avait ni faim ni soif… Il n’a vu que son enfant. Il l’a tenu longtemps dans ses bras, lui parlant, lui souriant ; il ne nous a pas ouvert la bouche, ni à sa mère ni à moi. »
– Mais, demanda Baccarat, comment sais-tu donc, petite sœur, que cette créature l’a quitté ? Te l’a-t-il dit ?
– Oh ! non, jamais il n’a osé m’en parler. Mon Dieu ! s’il m’avait parlé d’elle et que cela eût dû le soulager, je l’aurais écouté.
– Mais, alors, comment as-tu pu savoir… comment sais-tu ?
– Ah ! dit Cerise, j’ai trouvé une lettre, une lettre qu’il avait froissée dans ses doigts, couverte de baisers, et que, dans son agitation, il a laissée tomber ici en s’en allant.
Et Cerise tira de dans son sein un papier plié en quatre, et qu’elle avait placé comme un fer rouge sur sa poitrine, sans doute pour s’habituer à la douleur.
Baccarat s’empara de ce papier, le déplia et voulut le lire.
C’était la lettre écrite par Turquoise, la veille au soir, dans le petit logement de la rue de Charonne, et que Léon Rolland avait trouvée tout ouverte sur la table de la première pièce ; lettre par laquelle Turquoise lui annonçait, en termes obscurs et évasifs, qu’elle ne le reverrait plus.
A peine Baccarat eut-elle jeté les yeux sur l’écriture allongée et menue de cette lettre, qu’elle eut un éblouissement. C’était une vraie lettre de grisette. Mais Baccarat venait de reconnaître cette écriture. La main qui avait tracé ces adieux à Léon Rolland, sur du papier à deux liards la feuille, était celle-là même qui, sur du papier anglais jaune pâle exhalant un discret parfum d’ambre, avait écrit à Henriette de Bellefontaine pour l’avertir de l’heureuse négociation de ses lettres d’amour.
La jeune femme fouilla dans sa poche, en retira ce dernier billet, le confronta avec une religieuse attention, un soin scrupuleux, avec la lettre adressée à Rolland, et murmura : – Ah ! j’ai donc enfin la clef du mystère !
Il se fit dans le cerveau de Baccarat comme une grande lumière, et plus que jamais, elle demeura convaincue de l’infamie d’Andréa et de sa participation à toutes ces horreurs… Il lui était désormais impossible de douter plus longtemps… La femme dont Léon était épris, cette femme pour laquelle il se mourait d’amour et qui certainement ne l’avait momentanément abandonné que pour se l’attacher par le désespoir, le plus indissoluble des liens, n’était-ce pas Turquoise ? Turquoise, cette même femme qui avait ensorcelé Fernand Rocher, et jurait la veille, sur ses grands dieux qu’elle l’aimait à l’adoration, à la folie, à en mourir ?
Baccarat comprit tout. Turquoise avait été plus forte qu’elle ; Turquoise, à demi battue, se retirait emportant le secret de sa défaite. Car il y avait maintenant un secret, un mystère horrible, peut-être, au fond de ce drame dont un rayon inattendu perçait tout à coup les ténèbres.
Baccarat ne pouvait plus admettre la fable de la pauvre pécheresse, cette fable d’amour qu’elle avait récitée avec des larmes et des pauses sentimentales, qu’elle avait su envelopper de circonstances ingénieuses, telles que son désintéressement, son abandon du petit hôtel et des titres de rente, sa mansarde de la rue Blanche et ses humbles habits de grisette.
Cette fable détruite, restait un secret, un mystère. C’est-à-dire que, bien certainement, Turquoise n’était qu’un instrument, l’instrument d’une vengeance. Et si quelqu’un avait à se venger, n’était-ce pas sir Williams ?
Ceci ressortait aussi clairement que le jour pour Baccarat. Seulement, il fallait des preuves ; et ces preuves manquaient sans doute, ou plutôt sir Williams était de taille à les avoir effacées toutes, jusqu’à la dernière.
Cerise n’avait rien compris à l’étonnement, à la terreur, puis à une sorte de joie inspirée, qui tour à tour s’étaient montrés sur le visage de sa sœur.
Elle la contemplait et gardait le silence.
Mais Baccarat était une de ces fortes natures que la tempête courbe sans les pouvoir abattre, et qui se relèvent plus vigoureuses. Son intelligence énergique brillait surtout par sa spontanéité, et d’un coup d’œil elle jugeait froidement toute une situation. Deviner, pressentir plutôt, et prendre un parti de suite, fut pour elle l’affaire de quelques secondes. Cette lettre, brillant comme un éclair dans la nuit, semblait écrite en caractères de feu, et ces caractères assemblés répétaient le nom de sir Williams.
Sir Williams, c’était la lutte… une lutte acharnée et sans merci entre elle et lui, une lutte que l’ombre devait envelopper, qui devait avoir lieu sans témoins, une lutte enfin dans laquelle une simple confidence pouvait être l’arrêt de celui des adversaires qui se serait montré imprudent.
Et Baccarat comprit que ni sa sœur, ni M. de Kergaz, ni Fernand, ni personne enfin ne devait être dans son secret ; qu’elle devait agir seule et silencieusement, car la vraie force, c’est l’isolement et le silence pour de certaines âmes. Aussi elle ne dit rien à Cerise, elle ne lui fit point remarquer l’identité des deux écritures, et elle ne prononça point le nom d’Andréa.
Elle se contenta de prendre sa sœur dans ses bras, de lui mettre un baiser au front et de lui dire : – Ecoute bien, petite sœur, et crois à mes paroles ; car, je te le jure, je dis la vérité. Avant quinze jours, Léon aura retrouvé le repos, et il se reprendra à t’aimer.
Cerise eut un cri de joie.
– Mon Dieu ! dirais-tu vrai ? murmura-t-elle frissonnante.
– Je te le jure ; crois-moi et espère.
Et Baccarat ne voulut point s’expliquer ; elle s’en alla, laissant à sa sœur ce mot d’espoir comme un baume versé sur les blessures de son cœur.
Seulement elle emportait la lettre de Turquoise à Léon Rolland.
– Où va madame ? demanda le cocher en baissant le marchepied du coupé devant la belle repentie.
Cette question, faite à la porte même de Léon Rolland, arracha Baccarat à une rêverie profonde qui s’était emparée d’elle dans l’escalier de sa sœur. – Je ne sais pas, répondit-elle. Prenez le boulevard et allez au pas jusqu’à la Madeleine.
Baccarat avait besoin de réfléchir.
Irait-elle chez Turquoise ? Et là, comme jadis, comme la veille, redevenant l’énergique fille du peuple, prendrait-elle dans ses mains nerveuses le cou blanc et frêle de sa rivale, et la menaçant de l’étouffer, tenterait-elle de lui arracher son secret ? Ce parti extrême était dangereux ou du moins prématuré. Sir Williams pouvait se trouver chez Turquoise et venir à son aide. Et puis, si Baccarat voulait déjouer les machiavéliques projets de sir Williams, il était urgent, indispensable, que la défiance du baronet ne fût point éveillée.
La jeune femme renonça donc sur-le-champ à cette première inspiration, qui naturellement s’était tout d’abord présentée à son esprit, et elle comprit que sir Williams était un ennemi qu’il fallait attaquer avec une circonspection extrême et ne frapper qu’à coup sûr.
Le coupé de Baccarat longea lentement les boulevards, et lorsqu’il arriva à la Madeleine, la jeune femme ne s’était encore arrêtée à aucun parti, si ce n’est de temporiser et de rechercher patiemment un bout du fil d’Ariane si nécessaire pour pénétrer sans hésitation dans ce labyrinthe, plus inextricable encore que celui de Crète.
– Allons rue de Buci, se dit-elle. J’ai comme un pressentiment qu’il y est déjà venu ou qu’il y viendra.
Et Baccarat cria au cocher :
– Rue de Buci !
Le coupé monta la rue Royale, gagna la rive gauche de la Seine par la place de la Concorde et le pont du même nom, et, vingt minutes après, il s’arrêtait à la porte de l’austère maison où nous avons déjà introduit le lecteur.
En route, Baccarat était, autant que possible, redevenue madame Charmet. C’est-à-dire qu’elle avait chastement baissé son voile et s’était drapée dans son cachemire de la façon la plus distinguée.
Les habitants de la rue tranquille qui la virent descendre et rentrer chez elle ne reconnurent peut-être pas dans l’élégante jeune femme la dame de charité, vêtue ordinairement de noir ; mais ils durent la prendre pour quelque dame du grand monde venant causer de bonnes œuvres avec madame Charmet.
Les deux domestiques de la dame de charité furent fort étonnés de cette transformation et de ce changement de toilette ; mais elle leur ferma la bouche d’un geste impérieux et froid.
Puis entrant au salon :
– Est-il venu quelqu’un en mon absence ?
– M. le vicomte Andréa, madame, répondit la vieille Marguerite.
– A quelle heure ?
– Il est venu deux fois, d’abord ce matin.
– Et puis ?
– Et puis il y a une heure.
Et Marguerite remit un billet à Baccarat.
Baccarat l’ouvrit et lut :
« Madame,
« J’ai d’importantes révélations à vous faire au sujet des Valets-de-Cœur. Il faut que je vous voie au plus tôt.
« Votre frère en repentir,
« Andréa. »
Baccarat froissa la lettre et la jeta au feu.
– Marguerite, dit-elle, si M. le vicomte revient ce soir, je n’y suis pas.
– Et s’il vient demain ?
– Vous lui rapporterez fidèlement ce que j’ai fait.
Baccarat fit venir son domestique.
– Julien, dit-elle, je compte vendre cette maison, où je ne reviendrai probablement pas de quelques jours.
Les deux serviteurs, qui ne connaissaient que madame Charmet, c’est-à-dire qui ne savaient ni l’un ni l’autre qu’elle s’était nommée la Baccarat, laissèrent échapper une exclamation de surprise.
– J’ai pris certaines dispositions, poursuivit Baccarat ; ces dispositions vous concernent. Tant que cette maison ne sera point vendue, vous resterez ici tous deux ; le jour où elle passera en d’autres mains que les miennes, vous pourrez vous retirez avec six cents livres de rente viagère.
Et Baccarat congédia ses gens d’un ton qui n’admettait ni questions ni répliques, et leur ordonna de lui envoyer la petite juive.
L’enfant accourut et demeura toute surprise de voir Baccarat si élégante et si belle.
– Ah ! chère madame !… La belle robe !… murmura-t-elle avec une naïve admiration ; vous êtes encore plus belle qu’hier.
– Mon enfant, dit Baccarat en prenant la juive sur ses genoux et la baisant au front avec tendresse, conte-moi ce que tu as fait depuis hier.
– Oh ! j’ai été bien triste, allez, dit naïvement l’enfant, bien triste et bien désolée, ma belle madame, d’être comme ça séparée de vous.
– Eh bien, me voilà, es-tu contente ?
– Oh ! oui. Mais vous n’allez pas partir encore, n’est-ce pas ? interrogea l’enfant d’une petite voix câline.
– Si, ma petite.
– Et je vais encore rester seule ?
– Non, je t’emmène.
– Ah ! quel bonheur ! dit la juive, quel bonheur de vous suivre, madame !
Puis un pli se forma sur son front, uni et doré.
– Vous m’emmenez ? dit-elle. Ah ! tant mieux !
– Pourquoi ?
L’enfant laissa lire sur sa physionomie une impression de terreur.
– C’est que, comme ça, dit-elle, je ne verrai plus ce vilain monsieur.
– Quel monsieur ?
– Celui de l’autre jour.
Baccarat tressaillit et se souvint du regard que sir Williams avait jeté à la petite juive.
– Est-ce ce monsieur qui a une longue redingote, un grand chapeau et l’air souffrant ?
– Oui, madame.
– L’aurais-tu revu ?
– Oui, il est venu ce matin… et puis encore ce soir…
– Et… il te fait peur ?
L’enfant répondit par un signe de tête.
Baccarat devint pensive.
– Il a l’air méchant, reprit l’enfant, et il me regarde à me faire frémir…
– Pauvre enfant !
– Je n’ai connu qu’un homme qui me regardait comme ça, continua la juive.
– Quel était cet homme ?
– Un homme qui voulait m’endormir.
Ces paroles étonnèrent madame Charmet au dernier point, et elle regarda l’enfant d’un air interrogateur.
L’enfant reprit : – Maman n’était pas morte, alors. Dans la rue de la Verrerie où nous étions, il y avait au-dessus de nous un monsieur bien laid, qui avait une grande barbe et l’air aussi méchant que celui qui est venu ici. Quand je le rencontrais sur l’escalier, il me regardait si drôlement, que je me sauvais… Ah ! quand j’étais rentrée, mon cœur battait encore de peur. Un jour, ce monsieur vint frapper à notre porte. Ce fut maman qui lui ouvrit…
« – Madame, lui dit-il, je suis un savant et je vous veux du bien… Si vous y consentiez, je pourrais faire gagner à votre fille dix francs par jour…
« Maman devint toute joyeuse ; nous étions si pauvres !
« Alors le monsieur à la longue barbe me désigna du doigt :
« – Ou je me trompe fort, dit-il, ou votre fille est somnambule. »
A ces mots, Baccarat tressaillit.
– Alors, continua l’enfant, il me regarda et vint à moi. Je voulais me sauver, je voulais crier… Mais je ne pus pas faire un pas ni remuer mes lèvres, et je me laissai tomber sur une chaise. Il me mit son doigt sur le front et me dit : « Dormez ! »
– Et tu t’endormis ? demanda Baccarat, intéressée soudain par ce récit.
– Je ne voulais pas dormir… je voulais fuir… mais je ne pus résister… et je ne sais pas ce qui arriva après, car je fermai les yeux et m’endormis en effet. Quand je me réveillai, le monsieur était parti, et ma mère chantait comme dans le temps où mon père vivait et où nous avions de l’argent. Elle m’embrassa et me dit :
« – Tu es somnambule, ma fille.
« Je ne savais pas ce que c’était.
« – C’est-à-dire, reprit ma mère, que tu vois et que tu parles en dormant, et que tu feras ta fortune.
« Et ma mère me montra deux pièces de cent sous que le monsieur lui avait données. »
– Et, demanda Baccarat, il revint ?
– Oui, le lendemain, puis les autres jours, il venait avec des messieurs. Moi je voulais toujours me sauver, tant j’en avais peur ! mais il lui suffisait de me regarder pour me clouer immobile à la place où j’étais, et je fermais les yeux. Il paraît que lorsque je dormais je disais des choses extraordinaires, et ce monsieur que je craignais tant disait qu’il voulait me faire devenir riche… Malheureusement maman mourut quelques jours après, et on nous chassa de la maison parce que nous devions trois termes. Je n’ai pas revu ce monsieur…
Baccarat écoutait, rêveuse et livrée à une méditation profonde.
– Mon Dieu ! murmura-t-elle tout à coup, je me souviens que lorsque j’étais dans le quartier Bréda, j’allais souvent consulter une somnambule pour savoir si j’étais aimée. La somnambule se trompait quelquefois, mais quelquefois elle disait la vérité… Oh ! si cela était… si je pouvais lire au fond du cœur d’Andréa avec les yeux de cette enfant !…
Et l’œil de Baccarat jeta un fauve éclair.
q
Ainsi, dit Baccarat après un moment de silence, ce monsieur t’endormait ?
– Oui, madame.
– Et tu avais peur ?
– Oh ! bien peur…
– Si je voulais faire comme lui… moi…
L’enfant regarda la jeune femme avec curiosité, et dit naïvement :
– Vous n’êtes pas méchante, vous.
– Non, et je t’aime…
– Vrai ? fit l’enfant.
– Mais enfin, reprit Baccarat, si je voulais t’endormir ?
La petite juive attacha sur sa belle protectrice un regard charmant de naïve confiance :
– Oh ! je n’aurais pas peur, dit-elle.
– Eh bien ! assieds-toi là.
Et Baccarat alla fermer au verrou la porte du salon et abrita la lampe derrière un bahut afin de laisser la jeune fille dans une pénombre.
Puis elle revint à elle et la regarda fixement :
– Dors ! dit-elle, je le veux !
L’œil de Baccarat avait, en ce moment, cette prestigieuse autorité qu’il possédait autrefois. Elle l’attachait sur cette enfant comme elle avait dû le fixer jadis sur ses adorateurs, lorsqu’elle voulait faire des esclaves.
– Oh ! comme vous me regardez !… murmura la juive.
– Dors ! répéta Baccarat.
L’enfant essaya de lutter, de secouer ce regard fascinateur, de rompre le charme, mais elle fut vaincue. Ses yeux se fermèrent au bout de quelques minutes, sa tête se renversa en arrière. Elle dormait.
L’œil de Baccarat brillait d’une sombre joie, et une sorte d’inspiration se répandit sur tout son visage. On eût dit une prêtresse antique sur son trépied, consultant l’avenir dans les exhalaisons du gouffre entrouvert au milieu du temple.
– Dors-tu ? dit-elle enfin.
– Oui, répondit l’enfant sans ouvrir les yeux.
– De quel sommeil ?
– De celui que vous m’avez ordonné.
Ces deux réponses étonnèrent, ou plutôt bouleversèrent Baccarat. Elle osait à peine croire à cette faculté mystérieuse qu’elle évoquait.
– Que vois-tu ? reprit-elle.
L’enfant parut indécise.
– Regarde en moi, dit Baccarat.
La petite somnambule fit un mouvement, puis, faisant un effort, essaya de se lever et retomba sur son siège.
Puis Baccarat la vit appuyer la main sur son front.
– Vous pensez à lui, dit-elle.
– A qui ?
Et Baccarat fit cette question d’une voix haletante.
– A l’homme qui est venu… à celui qui me regarde…
– Après ? reprit Baccarat.
La somnambule se tut.
– Le vois-tu ? cet homme.
– Oui… oui… je le vois.
– Où est-il ?
– Je ne sais pas… je ne vois pas bien… Ah ! attendez… il suit une grande rue… une rue large et qui monte…
Et, involontairement, le doigt de la juive se tourna vers l’ouest.
– Vois-tu une église dans cette rue ? demanda Baccarat.
– Oui, dit l’enfant.
– C’est le faubourg Saint-Honoré, pensa la jeune femme.
Alors Baccarat, d’abord incrédule et dont le doute était vaincu par l’évidence, se pencha sur son sujet avec une sorte d’avidité.
– Où va cet homme ?… suis-le du regard… où va-t-il ?
– Il marche, il marche très vite, dit l’enfant… oh ! très vite… il monte toujours…
– Et puis ?
– Tiens… une voiture…
– Il monte en voiture ?
– Non, il rencontre une voiture.
Et la somnambule sembla concentrer toute son attention sur cette voiture dont elle parlait.
– Oh ! la belle dame ! fit-elle.
– Quelle dame ? demanda Baccarat, qui s’intéressait peu à la dame et à la voiture, et voulait absolument suivre Andréa.
– Je ne l’ai jamais vue, répondit la juive.
– Alors pourquoi la remarques-tu ?
– Parce qu’elle vient ici.
– Ici ! s’exclama Baccarat étonnée.
– Oui, ici.
Et l’enfant, qui avait perdu Andréa de vue, parut ne plus s’occuper que de la dame.
– Elle est bien belle, mais elle est bien triste ! continua-t-elle.
– Elle est triste ?
– Oui.
– Pourquoi ?
L’enfant appuya la main sur son cœur.
– Elle souffre ! dit-elle.
– La connais-tu ?
La juive hocha la tête.
– Je ne l’ai jamais vue, pourtant elle est venue ici.
– Souvent ?
– Non, une fois.
– Et elle vient ?
– Oui… oui… la voiture traverse une grande place, fit la juive lentement et comme si, en effet, elle eût suivi l’équipage des yeux. Elle passe sur un pont… elle court au bord de la rivière…
Baccarat écoutait, haletante.
– Et puis ? et puis ?… interrogea-t-elle.
– Je vois venir la voiture… je la vois…
La juive garda un moment le silence, et Baccarat n’osa l’interroger encore.
Tout à coup un bruit de voiture se fit à l’extérieur. La jeune femme entendit ouvrir la porte de la cour, puis la voiture s’arrêta au bas du perron.
En même temps le vieux serviteur annonça :
– Madame la marquise de Van-Hop !
L’enfant avait dit vrai. La marquise venait des hauteurs du Faubourg Saint-Honoré, et elle était déjà entrée une fois chez Baccarat.
Ces deux circonstances se réunissaient pour accorder une immense puissance au magnétisme. Baccarat en fut bouleversée. Cependant elle eut le temps de dire aux valets :
– Faites attendre une minute ici.
Et, avec une force toute virile, elle prit le fauteuil dans lequel l’enfant dormait, le souleva, l’enleva rapidement, et porta la juive endormie dans la pièce voisine, laissant tomber une portière derrière elle.
Une minute après, la marquise entra au salon et n’y vit personne.
Elle s’assit et attendit.
La marquise portait sur son visage l’empreinte d’une profonde souffrance morale. Il y avait en elle quelque chose d’affaissé, de défaillant qui frappait à première vue. Qu’était-il arrivé ? d’où cette prostration ? C’était ce que Baccarat cherchait sans doute à savoir.
En effet, tandis que la marquise, demeurée seule, jetait autour d’elle un regard distrait, Baccarat, du fond de son cabinet, examinait ce visage merveilleux de beauté, où la douleur venait de frapper son empreinte. A l’aide d’un trou percé dans le mur, Baccarat avait vu entrer la marquise, elle l’avait vue s’asseoir, elle avait surpris ce regard que madame Van-Hop promenait autour d’elle, et dont la distraction ne disait que trop bien que sa pensée était ailleurs. Frappée de cette tristesse que la marquise, se croyant seule, ne cherchait point à dissimuler, Baccarat revint vers la petite juive, qui dormait toujours dans le fauteuil.
Puis, appuyant sa main sur le front de l’enfant : – Regarde ! dit-elle.
– Oh ! c’est elle… je la vois… murmura la petite somnambule tout bas et sans ouvrir les yeux.
– Qui, elle ?
– La femme qui était en voiture, elle est là…
Et la juive, par un mouvement de tête, sembla indiquer le salon.
– Eh bien ! que vois-tu ?
– Elle est triste.
– Sais-tu pourquoi ?
L’enfant remua son bras alourdi, parvint à l’étendre, puis à le replier, appuya sa main sur son cœur et dit :
– Elle souffre là…
– Elle aime, pensa Baccarat.
Et elle reprit :
– Pourrais-tu lire dans son âme ?
L’enfant ne répondit pas d’abord ; mais tout à coup son front se plissa, son visage exprima un effroi subit :
– Ah ! dit-elle, je vois cet homme.
– Quel homme ?
– Celui qui est venu ici, celui qui m’a regardée, celui…
– Andréa ! murmura Baccarat étonnée de cette coïncidence bizarre.
– Je le vois, continua l’enfant, qui parut avoir momentanément perdu de vue la marquise Van-Hop.
– Où est-il ?
– Là-haut, là-haut… dans une maison de la rue… qui monte… avec un jeune homme…
– Que fait-il ?
– Il parle d’elle.
Baccarat comprit ce brusque écart de la double vue qui se manifestait chez la petite somnambule.
Sarah n’abandonnait momentanément la marquise que parce que sir Williams s’occupait d’elle.
Ceci jeta la jeune femme dans une rêverie profonde. Quel rapport pouvait-il avoir entre l’infâme Andréa et la marquise Van-Hop ?
– Ah ! reprit Baccarat interrogeant de nouveau, il parle d’elle ?
– Oui.
Le visage de l’enfant exprimait toujours l’effroi.
– Et… qu’en dit-il ?
– Oh ! je ne sais pas… je ne comprends pas, mais ils veulent la tuer.
Baccarat tressaillit.
– Après, après ? insista-t-elle.
Mais la lucidité de l’enfant s’éteignit.
– Je ne vois plus… murmura-t-elle.
Et sa tête retomba sur son épaule. Baccarat comprit que le magnétisme n’était point, à vrai dire, la science exacte de l’avenir et de la devination, mais seulement une surexcitation des facultés intellectuelles, qui pouvait donner de temps à autre quelques vagues indications. Mais une chose l’avait frappée : c’était ce rapport mystérieux qui semblait, au dire de l’enfant, exister entre la marquise et Andréa.
Baccarat renonça à interroger la petite juive plus longtemps. D’ailleurs elle n’avait encore qu’une foi médiocre dans les révélations de cette double vue qu’elle avait, par hasard, découverte. Et, laissant Sarah endormie, elle passa au salon.
La marquise attendait toujours. Baccarat s’inclina respectueusement devant elle et demeura debout, tandis que la marquise se rasseyait après s’être levée à demi.
Madame Van-Hop, on s’en souvient, était déjà venue une fois chez Baccarat pour une œuvre de charité, une pauvre orpheline à secourir. Elle revenait pour avoir des nouvelles de sa protégée. Depuis qu’un trouble inconnu s’était glissé dans l’âme de la marquise, la pauvre femme essayait de se tromper elle-même par le bruit, le mouvement et mille occupations diverses. Il lui fallait, à tout prix, oublier…
Baccarat devina peut-être la situation exacte du cœur de sa noble visiteuse.
– Madame, lui dit-elle, je me suis acquittée de la mission dont vous m’aviez honorée, à la recommandation de M. l’abbé X… J’ai pris des renseignements sur la jeune fille qui vous a écrit, et ces renseignements étaient excellents.
– Ah ! tant mieux, fit la marquise prêtant aussitôt toute son attention à madame Charmet.
– Cette jeune fille est honnête, poursuivit Baccarat, sa position était des plus désespérées, et je n’ai pas hésité à disposer en sa faveur de la somme que vous aviez mise à ma disposition.
– Bien, madame, répondit la marquise ; mais sera-ce suffisant ?
– Pour le moment, oui. J’ai payé quelques dettes, un loyer arriéré, acheté du linge et des vêtements à la pauvre enfant. Enfin j’ai pu la faire entrer comme lingère dans une maison d’éducation de la rue de Clichy.
– Eh bien, dit madame Van-Hop, puisqu’il en est ainsi, vous devriez l’amener. Je la verrais avec plaisir…
Baccarat tressaillit de joie.
Malgré son peu de confiance dans les révélations de la petite somnambule, elle avait été frappée cependant de ce rapprochement établi par elle entre la marquise et sir Williams. Elle ne devinait pas encore, mais elle pressentait vaguement quelque drame intime dans la vie de la marquise, quelque péril ténébreux dont, sans doute, elle était menacée. Elle devait donc accueillir avec empressement le désir que lui témoignait la marquise de voir la jeune fille qu’elle avait secourue. Elle sentait bien que si, par malheur, sir Williams avait jeté les yeux sur madame Van-Hop et songeait à tenter contre elle quelque infernale entreprise comme lui seul, du reste, en savait concevoir, elle ne pourrait la protéger sûrement qu’à la condition de la revoir et d’avoir accès chez elle. Aussi répondit-elle aussitôt :
– Si vous voulez bien m’indiquer un jour et une heure, madame, je vous présenterai cette pauvre enfant.
La marquise sembla réfléchir à l’emploi de son temps.
– Je suis chez moi le jeudi, répondit-elle, de deux à quatre heures pour tout le monde ; mais venez vers midi, vous me trouverez seule.
– Soit, répondit Baccarat.
– Ou plutôt, tenez, dit vivement la marquise, ne m’avez-vous pas dit que vous l’aviez placée dans une maison, rue de Clichy ?
– Oui.
– Eh bien ! si nous allions la voir ?
Et la marquise se leva.
– Je suis à vos ordres, madame.
Baccarat passa de nouveau dans le cabinet où l’enfant dormait toujours, et lui passant la main sur le front elle l’éveilla. Puis, comme l’enfant ouvrait les yeux, Baccarat appuya un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence, poussa une porte dérobée et lui dit tout bas :
– Va rejoindre Marguerite.
Madame Charmet prit son chapeau et son grand manteau de couleur sombre qui lui donnait l’apparence d’une religieuse. Puis elle rejoignit la marquise.
Madame Van-Hop était venue en calèche découverte, comme l’avait fort bien dit la petite juive dans son sommeil. Baccarat monta en voiture auprès d’elle, et l’équipage prit au grand trot le chemin de la rue de Clichy, traversant la Seine au pont Neuf, descendant la rue du Roule, celle de la Monnaie, tournant l’église Saint-Eustache et remontant la rue Montmartre.
La marquise ordonna au cocher de longer le boulevard jusqu’à la rue de la Chaussée-d’Antin. Là, le hasard devait servir Baccarat dans ses investigations à propos de madame Van-Hop. A la hauteur de l’Opéra, un cavalier monté sur un très bel étalon limousin croisa la calèche de la marquise et ôta respectueusement son chapeau. A sa vue, madame Van-Hop tressaillit et une pâleur nerveuse se répandit sur son visage ; puis son œil, si doux d’ordinaire, laissa échapper un regard de colère, presque de haine. Ce trouble, ce regard, cette pâleur n’échappèrent point à Baccarat, qui, d’un seul et rapide coup d’œil, enveloppa le cavalier tout entier et de façon à se graver éternellement ses traits dans la mémoire.
– Qui sait ? pensa Baccarat, c’est là peut-être l’homme qui la fait souffrir.
* *
*
Une heure après, la marquise avait vu sa jeune protégée et rentrait chez elle après avoir fait promettre à Baccarat qu’elle irait la voir.
Quant à celle-ci, elle montait dans une voiture de place et retournait rue de Buci.
Précisément au même endroit où la calèche de la marquise avait été croisée par ce cavalier dont la vue l’avait péniblement impressionnée, Baccarat le rencontra de nouveau. Le cavalier ne galopait plus, il allait au pas, fumant son cigare et prenant philosophiquement le grand air.
– Ah ! murmura Baccarat, il faut que je sache qui est cet homme.
Elle frappa doucement au carreau du coupé ; le cocher se retourna, et la jeune femme lui donna l’ordre de suivre à distance le cavalier.
Le cocher tourna bride et obéit.
Le cavalier longea le boulevard jusqu’à la Madeleine, prit la rue Royale, et mit son cheval au petit trot dans le faubourg Saint-Honoré. Baccarat le suivait toujours. Au coin de la rue de Berri, le cavalier s’arrêta ; un valet en livrée accourut, et vint prendre la bride que le cavalier lui jeta en mettant pied à terre. A cent pas de distance, Baccarat avait également fait arrêter son coupé, et, d’un signe, appela un commissionnaire qui se chauffait au soleil, étendu sur son crochet.
Elle lui mit vingt francs dans la main.
– Savez-vous, l’ami, lui dit-elle, quel est ce monsieur qui descend de cheval ?
– Oui, répondit le commissionnaire, c’est M. le vicomte de Cambolh, un monsieur bien riche, qui, paraît-il, s’est battu en duel il y a trois jours. C’est le valet de chambre qui m’a conté ça…
Baccarat était sur la trace de Chérubin ; un mot pouvait l’éclairer sur le péril immense qui menaçait la marquise Van Hop.
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Le lendemain, Baccarat, ressuscitée, se trouvait rue Moncey, complètement installée. Madame Charmet avait entièrement disparu ; restait la folle créature d’autrefois. En quelques heures, et comme par enchantement, elle avait monté sa maison, fait appeler ses anciens fournisseurs et l’architecte qui avait construit le petit hôtel il y avait quelques années.
La petite juive était dans le ravissement. Elle n’avait jamais rêvé de pareilles magnificences et de tels éblouissements. L’hôtel de Baccarat lui semblait être un palais de fée.
Au temps où Baccarat vivait dans un certain monde, elle avait beaucoup d’amies.
Dès le matin de ce jour, elle s’était donc empressée d’écrire à madame de Saint-Alphonse.
Qu’était-ce que madame de Saint-Alphonse ? Une jolie pécheresse, brune comme une Espagnole, aux pieds de laquelle un prince russe sérieux avait mis son cœur et sa fortune. Madame de Saint-Alphonse était née, rue Saint-Lazare, de l’union d’un concierge avec une danseuse de l’Opéra, et avait été baptisée sous le nom d’Alphonsine. Elle s’était octroyé à elle-même, vers sa vingt-troisième année, une particule nobiliaire, et tenait un assez beau train de maison. Une vieille actrice, sa tante, tenait sa maison et l’avait de bonne heure formée aux belles manières. La jolie et mignonne madame de Saint-Alphonse posait assez gentiment et savait faire une révérence comme au Théâtre-Français. Elle donnait des raouts, avait une ravissante paire de chevaux gris pommelé, faisait jouer chez elle un jeu d’enfer, et était devenue célèbre par la passion chevaleresque et folle qu’elle avait su inspirer à Paul Sternay, un grand peintre de l’époque. Paul Sternay s’était brûlé la cervelle à moitié dans un accès de désespoir : c’est-à-dire qu’il s’était défiguré sans se tuer. Ce tragique événement avait achevé de mettre madame de Saint-Alphonse à la mode.
A l’époque où Baccarat, non repentie encore, brillait de tout son éclat, elle s’était liée assez intimement avec madame de Saint-Alphonse, et avait su conquérir un véritable ascendant moral sur elle, bien que cette dernière fût plus âgée qu’elle de trois ou quatre ans.
Or, pour des motifs que nous expliquerons plus tard, madame Charmet, redevenue Baccarat, avait écrit à son ancienne amie la lettre suivante :
« Ma chère brune,
« Les morts vont vite ! mais ils reviennent ! c’est-à-dire qu’on les voit ressusciter parfois.
« Je ne sais pas si tu te souviens encore de Baccarat, ton amie de la rue Moncey, qui maniait si bien le jeu dont elle portait le nom ?
« Eh bien, un beau jour, en pleine gloire, en plein succès, la Baccarat de ton cœur disparut… Personne ne put dire ce qu’elle était devenue. Hôtel, chevaux, garde-robe, bijoux, tout fut vendu… Etait-elle morte ? Avait-elle épousé un pacha égyptien ? L’empereur de la Chine lui avait-il fait un sort ?
« S’était-elle enterrée en province avec un petit jeune homme blond et sans le sou ?
« Ou bien avait-elle passé le détroit pour aller épouser un lord écossais ?
« Ce fut un mystère. Ce mystère, ma chère amie, ni toi ni d’autres ne pourrez jamais le sonder.
« Mais la vérité vraie, la voici :
« Hier soir, on a vu revenir Baccarat. Elle s’est installée de nouveau rue Moncey ; on l’a vue arriver aussi jeune, aussi belle, aussi folle que par le passé ; et elle t’attend aujourd’hui, à deux heures précises, pour aller faire un tour au Bois, où elle veut se montrer et retrouver ses amis.
« Sois exacte.
« Feu Baccarat. »
Madame Charmet fondit en larmes.
– O mon Dieu ! murmura-t-elle, il faut bien aimer Fernand, il faut bien haïr ce monstre de sir Williams, pour se résigner à un pareil rôle. Mon Dieu ! pardonnez-moi…
* *
*
Une heure après, madame Charmet ne pleurait plus. Baccarat, souriante, plus belle que jamais, lorgnait d’un œil de connaisseur un joli landau bleu de ciel, attelé de deux alezans anglais qui piaffaient dans la cour de son hôtel et rongeaient impatiemment leur frein. Le landau, les chevaux, le cocher, tout cela acheté et retenu le matin, venait d’arriver.
– Madame, ma belle dame, murmurait la petite juive, est-ce que je vais monter dans ce beau carrosse ?
– Pas aujourd’hui, mon enfant, répondit Baccarat, mais demain.
Deux heures sonnaient.
Un coupé bas, traîné par un cheval bai brun, s’arrêta à la grille. Madame de Saint-Alphonse en descendit.
Baccarat courut à sa rencontre et lui dit :
– Renvoie donc ta voiture !
La voiture envoyée, la brune pécheresse regarda sa blonde amie avec stupéfaction.
– Ah çà, ma chère, dit-elle, est-ce toi ? est-ce ton ombre ?
– C’est au choix, dit Baccarat, moi ou mon ombre, comme tu voudras…
Et Baccarat, chez qui la retraite et une vie calme avaient, en dépit de la douleur, développé un léger embonpoint, se cambra et fit valoir la richesse de sa taille élégante et souple, enluminant d’un sourire son beau visage.
– Je rêve… murmurait la Saint-Alphonse ; enfin, d’où sors-tu ?
– Viens assister à ma toilette.
La petite juive la suivait.
– Sarah, mon enfant, dit Baccarat, veux-tu aller jouer au jardin ?
– Oui, madame.
– Qu’est-ce que cette enfant ? demanda madame de Saint-Alphonse, tandis que Sarah s’en allait.
– C’est la suite d’un mystère.
Et Baccarat, poussant un frais éclat de rire, fit entrer son ancienne amie dans son cabinet de toilette. La femme de chambre était sous les armes, attendant sa nouvelle maîtresse. Baccarat la renvoya.
– Tu m’ajusteras bien, j’imagine, dit-elle en riant, toi qui as été femme de chambre ?
– Oui, certes, répondit la Saint-Alphonse, qui ne trouva point l’épigramme de son goût, mais eut l’esprit de sourire.
Alors Baccarat ferma la porte, sur laquelle elle fit glisser une lourde draperie pour intercepter tout bruit extérieur. Puis elle s’habilla en causant, et se servant, sans scrupule, des bons soins de son ancienne amie.
– Ah ! dit-elle de ce ton léger et moqueur qu’elle avait autrefois, tu as cru que Baccarat était morte ?
– Parole d’honneur ! je l’ai cru.
– Eh bien, je ressuscite.
– D’où viens-tu ?
– Des antipodes de Chine.
– Allons donc !
– Je veux dire des environs du Panthéon, ce qui est la même chose.
– Bah !
– Oui, ma chère.
– Tu vivais au quartier Latin ?
– J’y ai vécu quatre ans.
– Et… tu… aimais ?
– Comme une bête.
– Oh femme forte ! ricana la Saint-Alphonse.
– Mais, f… i… ni… c’est fini.
– Tu n’aimes plus ?
– Plutôt la mort !
– Et tu songes à l’avenir ?
– Ma petite, dit Baccarat avec gravité, j’ai soixante mille livres de rente que m’a laissées le baron d’O…
– Crème de baron ! fit Saint-Alphonse avec enthousiasme.
– Le dernier des barons, murmura Baccarat avec un soupir.
– Et… l’autre ?
– Qui, l’autre ?
– M. X… ? dit la brune pécheresse en riant.
– Mort, ma chère.
– Suicidé ?
– Non, il est marié.
– Pauvre fille !
– Aussi, par la dame de pique ! s’écria Baccarat, je ressuscite !
– Sais-tu que, avec tes soixante mille livres de rente, tu peux te faire un paradis ?
– Je le sais.
– Devenir une femme sérieuse ?
– Je le serai.
On frappa discrètement à la porte.
– Entrez ! dit Baccarat.
C’était la femme de chambre.
– Madame, dit-elle, il y a un vieux monsieur qui a un drôle d’air, et qui demande à parler à madame.
Et la camériste tendit une carte.
Baccarat y jeta les yeux et lut : André Tissot, teneur de livres.
C’était le nom que le vicomte Andréa avait pris dans la maison de commerce où il était, quelques jours auparavant, humble commis à quinze cents francs.
– Ah ! pensa Baccarat, je crois que Dieu est pour moi ; et elle dit :
– Faites entrer dans mon boudoir et priez d’attendre.
Le boudoir de Baccarat était séparé du cabinet de toilette par un mur assez épais, et une porte qui fermait hermétiquement. Il était impossible, quand cette porte était close et recouverte d’une double portière, que du boudoir on entendît ce qui se faisait ou se disait dans le cabinet de toilette ; mais Baccarat se souvenait parfaitement qu’en ouvrant un placard pratiqué dans l’épaisseur du mur, et dont le fond était en briques sur champ (qu’on nous passe ce terme de maçonnerie), on pouvait entendre fort distinctement tout ce qui se passait dans le cabinet, fût-on assis à l’extrémité du boudoir. Ce placard était de l’invention de Baccarat. Elle l’avait fait faire, il y avait cinq ans, à l’époque où, fort jalouse du baron d’O… elle se plaisait à surprendre ses causeries intimes avec quelques amis qui, comme lui, l’attendaient au boudoir. M. André Tissot dans cette dernière pièce, Baccarat ouvrit le placard et y chercha un objet de toilette qu’elle ne trouva point. Ensuite elle oublia de le fermer. Puis elle reprit sa conversation légère avec son amie. Elle était bien certaine que le vicomte Andréa n’en perdrait pas un mot.
– Oui, disait-elle, je jette décidément mon froc aux orties, je redeviens Baccarat comme devant.
– Tu as raison, ma chère.
– Si, d’ici à huit jours, je n’ai pas tourné huit ou dix boules, j’y veux perdre mon nom.
– Tu ne le perdras pas, dit froidement la jeune femme.
– En v’là un temps ! continua Baccarat en riant aux éclats, un temps de bois de Boulogne et d’amusements… Si je ne vois pas tout mon monde aujourd’hui, c’est que je n’aurai pas de chance. Et Baccarat ajouta d’un ton plus confidentiel :
– Voyons ! tu vas bien me mettre un peu au courant, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Que se passe-t-il dans notre monde ? Une femme qui revient du carrefour de l’Odéon ne sait plus rien, en vérité.
– Tu sais que Bellefontaine est morte ?
– Bah ! d’amour ?
– Non, de la poitrine.
Baccarat laissa échapper un grand éclat de rire.
– Arthur Cambray s’est marié…
– Allons donc !
– Et marié en province.
– Bon ! un homme à la mer.
– Georgette a fait une fin.
– Georgette… du Vaudeville ?
– Oui.
– Quelle est cette fin ?
– Elle a épousé Mylord.
– Mylord, dit gravement Baccarat, avait toujours eu la manie des héritages.
Madame de Saint-Alphonse se prit à rire.
– Et puis ? dit Baccarat.
– Mon prince est en Russie.
– Depuis longtemps ?
– Depuis un mois.
– Reviendra-t-il ?
– Pardienne ! ne suis-je pas là ?
– C’est juste, et j’oubliais que tu es un fier aimant.
– Un aimant à remplacer avantageusement la pierre qui tient en équilibre le tombeau de Mahomet.
– Seulement, objecta Baccarat, au lieu d’attirer les gens vers le pôle, tu en fais revenir.
– Bravo !
– Ah çà ! boussole de mon cœur, poursuivit Baccarat, ton prince aurait-il un ami ?
– Veux-tu que je te présente un petit boyard des environs d’Odessa ?
– Nous le rencontrerons au Bois, je suis sûre.
– Mais on t’attend, je crois ?
– Ah ! oui, dit Baccarat, dont la voix sut revêtir une nuance d’émotion.
– Qui cela ?
– Un homme vertueux. Il doit être au salon. Tu vas voir comme je vais poser avec lui. Et Baccarat ajouta :
– Descends au salon et tiens-lui compagnie.
Sans attendre la réponse de madame de Saint-Alphonse, Baccarat ferma le placard.
Le baronet sir Williams, qui n’avait pas perdu un mot de cette conversation, n’entendit plus rien alors.
– Va, dit Baccarat, et envoie-moi la petite que tu as vue.
– Ah ! oui, la petite… Eh bien ?…
– Chut ! je te conterai cela en voiture.
Madame de Saint-Alphonse sortit et, deux minutes après, tandis qu’elle rejoignait le baronet sir Williams au boudoir, Sarah, qu’elle avait prévenue, entrait dans le cabinet de toilette.
Quelques secondes avaient suffi pour faire subir une révolution complète à la physionomie et à l’attitude de Baccarat.
Le sourire impie s’était abaissé vers le sol ; la courtisane avait fait place à madame Charmet. Et madame Charmet était grave, pensive, et elle allait tenter une expérience nouvelle pour arriver à connaître la vérité.
La petite fille entra.
– Assieds-toi là, Sarah, dit-elle.
Et Baccarat la regarda fixement pendant quelques minutes, lui posant sa main sur le front.
– Dors ! dit-elle.
Et l’enfant essaya vainement de lutter contre la puissance du magnétiseur.
Elle ferma les yeux et s’endormit.
– Dors-tu ? interrogea Baccarat.
– Oui, répondit la somnambule.
– Peux-tu voir à travers les murs ?
– Oui, dit l’enfant.
– Regarde alors.
Et Baccarat étendit la main vers le mur qui séparait le cabinet de toilette du boudoir dans lequel Andréa attendait en compagnie de madame de Saint-Alphonse.
– Que vois-tu ? continua-t-elle.
– Oh ! un beau salon, dit l’enfant.
– Comment est-il ?
– Les murs sont bleus… les meubles aussi.
– Et puis ?
L’enfant parut hésiter.
– Tiens, dit-elle, il y a quelqu’un…
– Dans ce salon ?
– Oui.
– Est-ce un homme ?
– Oui, répondit l’enfant, qui obéissait si bien à la pensée secrète de son magnétiseur, qu’elle ne voyait que celui à qui Baccarat songeait, et n’apercevait point madame de Saint-Alphonse.
– Regarde-le bien. Le reconnais-tu ?
– Oh ! oui… c’est lui…
Et Sarah prononça ce mot avec un sentiment de terreur.
– Qui, lui ?
– Le vieux monsieur… celui qui me regarde avec des yeux qui me font peur.
Baccarat prit la carte de M. André Tissot et la mit dans la main de la juive.
– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.
–… C’est à lui.
Et l’enfant frissonna.
– Peux-tu lire dans l’âme de cet homme ? Peux-tu savoir ce qu’il pense ?
– Je ne vois pas bien, répondit Sarah, mais il pense de vilaines choses.
– Me hait-il ?
– Oh ! à mort.
– Y a-t-il quelqu’un qu’il haïsse plus encore ?
La somnambule hésita longtemps, s’agita sur son siège.
– Oui… oui… dit-elle tout à coup… Je vois un homme grand… brun.
– Armand, pensa Baccarat.
Et elle ajouta tout haut :
– Pense-t-il à moi ?
– Non.
– A cet homme grand et brun ?
– Non.
– A qui pense-t-il donc ?
– A moi, dit l’enfant, dont un tremblement convulsif parcourait tout le corps.
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M. le vicomte Andréa était, depuis la veille, dans une grande perplexité. Lui, l’homme de génie qui jugeait les événements et les hommes d’un coup d’œil assuré, éprouvait maintenant comme une sorte d’hésitation.
On eût dit qu’une ombre avait passé tout à coup sur son intelligence. Une chose préoccupait fort, depuis vingt-quatre heures, M. le vicomte Andréa ; cette chose, c’était la brusque métamorphose de Baccarat. Que signifiait-elle ?
Le baronet sir Williams, déguisé la veille en commissaire, après avoir assisté à l’entretien de Turquoise et de Baccarat, après les avoir conduites rue de Buci sous la livrée du cocher, et enfin, après avoir déménagé la malle et l’humble bagage de la première, l’avait accompagnée rue Blanche. Là, il l’avait questionnée sur les moindres gestes et les paroles les plus insignifiantes de Baccarat, soit chez elle, soit chez le notaire.
Mais Baccarat avait merveilleusement joué son rôle ; si merveilleusement, que, malgré sa lucidité d’esprit, le baronet n’avait pu deviner la vérité.
Ce soir-là, il était rentré vers dix heures à l’hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine, montant sans bruit jusqu’à sa mansarde, où il s’était soigneusement enfermé ; puis il avait ouvert la fenêtre qui donnait sur le jardin de l’hôtel : sir Williams avait besoin d’air et de solitude, comme tous les gens qu’absorbe une vaste méditation. Accoudé à la croisée de sa mansarde, la tête nue, le front baigné par l’air glacé d’une nuit d’hiver, le baronet se posa les questions suivantes avec ce sang-froid, cette pénétration d’esprit qui le caractérisaient :
– Baccarat croyait-elle à son repentir ? Baccarat elle-même était-elle réellement repentie, et jouait-elle une comédie pour ramener Fernand à la raison et l’arracher à Turquoise ? Ou bien son revirement subit vers le mal était-il sincère et motivé par la conduite de Fernand Rocher ?
Le baronet répondit aussitôt à la dernière de ces trois questions.
– Il est évident, se dit-il, que la vertu est, comme le vice, une chose qui se pratique d’enthousiasme. Or, Baccarat aimait Fernand, elle l’avait perdu dans l’esprit d’Hermine, et il est arrivé pour elle une chose réellement vulgaire : par amour pour Fernand, qui ne l’aimait pas, elle s’est sacrifiée. L’amour est une grâce de Dieu pour les courtisanes ; Baccarat est devenue repentante et vertueuse par amour.
Ceci, aux yeux de sir Williams, paraissait incontestable.
– Maintenant, reprit-il à part lui, une pécheresse peut-elle devenir tout à fait et à jamais honnête ? Les uns disent OUI… Moi, je dis NON. Tant que Baccarat a vu Fernand heureux et aimant sa femme, elle s’est enveloppée douillettement dans son abnégation, dans son amour résigné ; elle s’est couverte de bure et a mené de bonne foi la petite existence d’anachorète dont j’ai, moi, prudemment habillé mes projets. Seulement, le jour où elle a vu Fernand en aimer une autre, il est fort possible qu’elle ait eu le vertige que le gouffre refermé se soit entrouvert de nouveau… Si cela est, Baccarat n’est point à craindre. Mais il peut se faire encore qu’elle joue un petit rôle… Alors, ou elle me le dira, ou elle me cachera soigneusement la vérité. Dans le premier cas, c’est qu’elle veut arracher son Fernand à Turquoise, et compte sur mon secours. Dans le second, c’est qu’elle se défie de moi ; et alors…
Le baronet ne compléta point sa pensée, il craignait de s’arrêter à cette hypothèse que Baccarat deviendrait son antagoniste.
– La fille est forte, pensa-t-il, et j’aurais pu, sans son sot amour, en faire quelque chose… Si elle est contre moi, j’aurai un terrible adversaire…
Et le baronet continua à rêver, oubliant l’heure qui passait, et les premiers rayons de l’aube le trouvèrent debout, à la même place, l’œil rêveur et fixé sur les grands arbres dépouillés du jardin.
Cette nuit de méditation avait fait surgir, claire, nette, flamboyante, une idée unique dans le cerveau de sir Williams : cette idée, c’était l’arrêt de mort de Baccarat.
– Si elle m’a deviné, se dit-il, elle doit mourir. Si elle croit à mon repentir, son zèle peut me gêner encore… et je dois m’en débarrasser.
Ceci brièvement formulé, sir Williams quitta l’hôtel vers huit heures du matin, et prit un fiacre aux environs de l’hôtel de Ville. Il se rendit rue Buci.
On se souvient que, la veille, il s’était déjà présenté deux fois chez madame Charmet sans parvenir à la rencontrer.
Deux motifs attiraient sir Williams rue de Buci : le désir de pénétrer les secrets de Baccarat d’abord ; ensuite un sentiment dont le baronet ne se rendait pas bien compte encore. Ce sentiment, confus jusque-là, datait de la première visite de sir Williams à madame Charmet, il y avait deux jours.
Sir Williams avait vu la petite juive. Cette tête d’ange où rayonnait comme un reflet lointain de l’Orient, cette beauté enfantine qui rappelait la gazelle du désert, avaient vivement impressionné l’âme de bronze du baronet.
Toute âme, si bien cuirassée qu’elle soit, a son défaut imperceptible par où elle devient vulnérable. Celle de sir Williams, qui paraissait inaccessible à tout sentiment humain, avait cependant éprouvé tout à coup un tressaillement, quelque chose qu’on aurait pu comparer à cette émotion subite et rapide qui s’empare des plus braves, sur le champ de bataille, à l’heure où le canon tonne.
Cette émotion avait livré à Baccarat le secret de sir Williams. Cette attraction mystérieuse que la petite inconnue exerçait sur lui pouvait le perdre.
Neuf heures sonnaient au moment où sir Williams se présenta rue de Buci.
La vieille servante avait sa leçon faite.
– Madame est partie hier soir, dit-elle.
– Où est-elle allée ?
– Je ne sais pas.
– Quand reviendra-t-elle ?
– Je l’ignore.
Et comme sir Williams insistait et lui mettait un louis dans la main :
– Tout ce que je puis vous dire, c’est que madame m’a dit qu’elle allait rue Moncey.
Le baronet l’avait deviné : mais il était nécessaire qu’il l’apprît de la bouche de la servante, pour qu’il osât se présenter au petit hôtel. Sir Williams, aux yeux de Baccarat, ne devait rien savoir de ce qui s’était passé ; sir Williams devait avoir tout appris par hasard. Ce principe admis, il était évident qu’il ne pouvait se présenter rue Moncey avant midi.
De la rue de Buci, le baronet s’en alla donc chez Rocambole. Rocambole était absent, et prenait en ce moment-là sa leçon d’escrime rue Rochechouart.
Mais le baronet passait chez lui pour son oncle, et avait à sa dévotion les gens du vicomte. Il se fit servir un copieux déjeuner, fuma quelques cigares, dégusta une tasse de thé, et attendit patiemment l’heure de sa visite à Baccarat. Puis, vers une heure, il remit sur sa tête son large chapeau à bords un peu gras, boutonna sa longue redingote, laça ses gros souliers, mit ses gants de coton, et s’en alla à pied, toujours absorbé dans sa profonde méditation.
– Il est évident, se disait-il, que je ne puis pas rester plus longtemps dans le doute. Aujourd’hui, je dois savoir à quoi m’en tenir : et quand je le saurai, j’aviserai un moyen convenable et discret de me débarrasser de cette petite Baccarat.
Sir Williams sonna à la grille de la rue Moncey avec l’humilité craintive d’un mendiant.
Il salua profondément le domestique qui vint lui ouvrir ; il s’inclina devant la femme de chambre comme devant une duchesse ; il eut l’air d’admirer, avec la naïve convoitise des pauvres, le brillant équipage de la Baccarat ressuscitée.
Quand la femme de chambre, sur un ordre de sa maîtresse, l’eut conduit au boudoir, il y prit, sur le bord d’une chaise, l’attitude d’un pauvre diable qui entrerait dans un palais pour la première fois.
La femme de chambre partie, sir Williams, demeuré seul, se reprit à méditer.
Mais cet homme était réellement fort et se défiait de tout. Il savait par expérience que si les murs ont souvent des oreilles, ils ont quelquefois des yeux, et il demeura humble, pensif, étonné, quoique seul. Qui sait ? Baccarat avait peut-être l’œil collé à quelque trou imperceptible, dissimulé, dans les plis d’une draperie ou sous le cadre d’un tableau.
Ce fut alors que la pécheresse ouvrit l’armoire, par les profondeurs de laquelle les sons arrivaient clairs et distincts du cabinet de toilette dans le boudoir. Sir Williams put entendre alors cette conversation excentrique et décolletée des deux pécheresses, et tout autre que lui, peut-être, eût été fixé sur-le-champ, tout autre aurait cru à ce retour vers le vice avec l’aveuglement de la conviction. Mais sir Williams ne se trouva point convaincu. Ce pouvait être une comédie jouée à son intention. Cependant ces mots qu’il entendit distinctement : « Va rejoindre mon visiteur au salon, » l’impressionnèrent assez vivement.
Sir Williams connaissait parfaitement la distribution intérieure de l’hôtel, et s’il ignorait cependant la disposition particulière de l’armoire située dans le cabinet de toilette, au moins il savait que le salon était assez éloigné de cette dernière pièce pour qu’aucun phénomène d’acoustique ne s’y pût produire.
Or, si Baccarat le croyait réellement au salon, il était évident encore qu’elle parlait sincèrement.
Ces réflexions jetèrent une certaine perplexité dans l’esprit du baronet.
Ce fut même avec impatience qu’il attendit madame de Saint-Alphonse, ou plutôt la personne qu’il avait entendue parler.
Madame de Saint-Alphonse, à qui Baccarat n’avait fait aucune confidence, descendit fort naturellement au salon, n’y trouva personne et interrogea la femme de chambre. Celle-ci répondit qu’elle avait fait entrer le visiteur dans le boudoir. Elle s’y rendit.
Sir Williams, son binocle à la main, examinait en amateur les peintures du boudoir. Il se leva à demi en la voyant entrer et la salua obséquieusement.
La courtisane lui rendit son salut par une demi-révérence pleine de hauteur, et toisa assez dédaigneusement son piètre costume.
Sir Williams en conclut sur-le-champ, que Baccarat n’avait dû lui faire aucune confidence.
– Madame Baccarat va venir, monsieur, dit la Saint-Alphonse, elle achève de s’habiller.
Sir Williams salua, toujours gauche et embarrassé.
Madame de Saint-Alphonse pensa que M. André Tissot était un vulgaire imbécile, qui ne méritait pas qu’elle se mît en frais de conversation, et elle alla au piano et promena fort négligemment ses doigts sur le clavier pendant vingt minutes.
– Il est bien certain, pensait sir Williams, qu’aux yeux de cette drôlesse je suis un abominable cuistre.
Et il se prit à tambouriner sur le bras de son fauteuil avec ses doigts, tandis que la Saint-Alphonse épuisait son répertoire de lambeaux de polkas et de bribes de valses nouvelles.
Tout à coup la porte s’ouvrit, et Baccarat parut ; elle parut sur le seuil de cette porte qui reliait le boudoir au cabinet de toilette, et s’arrêta stupéfaite en laissant échapper un petit geste de surprise.
Ce fut si bien joué que sir Williams fut dupe de la comédie.
– Ah ! vous voilà, mon cher, dit Baccarat d’un ton léger. Mille pardons de vous avoir fait attendre.
Sir Williams demeura stupéfait de cet aplomb.
Baccarat se pencha sur lui, parut hésiter un moment, puis elle lui dit rapidement :
– Monsieur le vicomte, vous qui avez été un grand coupable, et qui, maintenant, êtes devenu un saint, vous serez indulgent pour moi, n’est-ce pas ?
Le vicomte tressaillit.
– J’aimais Fernand, continua Baccarat à voix basse ; mon amour m’avait convertie, et j’étais revenue au bien. Le jour où j’ai appris qu’il aimait une de mes pareilles, le pied m’a glissé de nouveau… je suis redevenue Baccarat.
Elle lui tendit la main.
– Adieu dit-elle ; un abîme nous sépare désormais. Vous ne me reverrez pas… mais vous me plaindrez, n’est-ce pas ?
Et elle fit un pas et, par un geste, laissa comprendre qu’elle ne voulait entrer dans aucune explication.
Puis, se tournant vers madame de Saint-Alphonse :
– Viens-tu au Bois ? dit-elle.
Andréa, stupéfait, prit son chapeau, se dirigea vers la porte en soupirant : – Dieu ait pitié de vous, mon enfant !
Et il s’en alla presque convaincu de la nouvelle métamorphose de Baccarat.
Le vicomte Andréa parti, Baccarat et sa compagne montèrent en voiture.
Le landau descendit rapidement la rue de Clichy, tandis que sir Williams s’en allait par la rue Blanche et montait chez Turquoise.
On touchait alors aux premiers jours de février, le ciel était sans nuage et l’air était aussi doux qu’à la fin de mars. La place de la Concorde, le Bois, les Champs-Elysées étaient encombrés d’équipages et de cavaliers. Ce qu’on nommait la jeunesse dorée s’y était donné rendez-vous ; tout le Paris élégant allait au Bois ou en revenait.
Il était à peu près trois heures, lorsque le landau monta au petit trot l’avenue des Champs-Elysées.
L’attelage, la voiture, la beauté des deux femmes étalant au soleil leurs merveilleuses toilettes attirèrent bientôt l’attention.
Au rond-point, le landau fut croisé par deux jeunes gens à cheval.
L’un était un Russe, le comte Artoff, celui-là même dont madame de Saint-Alphonse avait parlé à Baccarat. L’autre était le jeune baron de Manerve, un ami de ce pauvre baron d’O… si malheureusement tué en duel trois ans auparavant.
– Dieu me damne ! s’écria le baron de Manerve, si cette blonde enchanteresse n’est pas Baccarat.
Et il arrêta brusquement son cheval qui se cabra à demi.
– Qu’est-ce que Baccarat ? demanda le gentilhomme russe, qui venait d’échanger un rapide salut avec madame de Saint-Alphonse.
Le baron de Manerve regarda son jeune compagnon comme on regarderait, en plein salon du faubourg Saint-Germain, un porteur d’eau qui se ferait annoncer.
– Ah çà, mon cher ami, dit-il, d’où sortez-vous ?
– Mais, dame ! répondit fort naïvement le comte Artoff, je sors de chez moi aujourd’hui, et je suis arrivé de Saint-Pétersbourg il y a six semaines.
– C’est juste, dit le baron en riant. Quel âge avez-vous, au fait ?
– Vingt ans, mon cher baron.
– Vous étiez un enfant, au temps de Baccarat.
– Mais, enfin, qu’est-ce que Baccarat ?
– Tenez, dit le baron, tournons bride et suivons le landau au petit trot et à distance : je vous dirai d’abord l’histoire de cette femme ; puis, si la fantaisie vous en prend, je vous présenterai.
Les deux cavaliers firent volte-face et suivirent le landau qui continuait sa route.
– Mon cher, dit alors le baron de Manerve à son compagnon, avez-vous entendu parler de ce pauvre baron d’O…, tué en duel il y a trois ans ?
– Oui, certes.
– C’était mon ami intime.
– Je le sais.
– Eh bien, le baron avait lancé Baccarat.
– Ah !
– Il l’avait prise rue du Faubourg-Saint-Antoine, à un cinquième étage, et il en avait fait en deux ou trois ans, grâce à la merveilleuse beauté et à la race intelligente dont elle était douée, la femme la plus à la mode du monde interlope. Pendant quatre ou cinq ans, Baccarat a eu les plus beaux chevaux, les plus belles voitures, a porté les toilettes les plus excentriques et les plus riches. C’était une fille d’esprit : les gazetiers allaient chez elle recueillir des mots pour leurs feuilles de théâtre ; ses soupers étaient un champ de bataille ouvert aux discussions de toute nature ; une femme du monde, pendant une absence momentanée de Baccarat, corrompit ses gens pour être admise à visiter en cachette son cabinet de toilette ; un grand pianiste est devenu fou d’amour en la voyant ; X…, le peintre célèbre, s’est brûlé la cervelle après lui avoir écrit.
– Mais elle n’avait donc pas de cœur ?
Le baron haussa les épaules.
– Vous êtes jeune, dit-il.
– C’est possible… murmura le comte Artoff qui se mordit les lèvres.
– Avez-vous lu Balzac ?
– Tout entier.
– Vous souvenez-vous de Fœdora ?
– Fœdora de la Peau de chagrin ?
– Précisément.
– Parbleu ! oui, je m’en souviens…
– Eh bien, Baccarat était, pour la sensibilité, taillée sur le même patron.
– Diable !
– Le seul homme qu’elle ait aimé huit jours, c’était le baron d’O…
– Et elle l’a toléré quatre ans ?
– C’est-à-dire qu’il l’aimait et se cramponnait à elle, aveugle avec discernement, indulgent par principe, et se contentant, par égoïsme, de l’affectueuse estime qu’elle lui témoignait.
– Après ? fit le jeune Russe, qui commençait à être intéressé par ce récit.
– Un jour, Baccarat disparut.
– De Paris ?
– Non, du monde.
– Quelle plaisanterie !
– Je ne plaisante jamais à propos d’un ami défunt, répondit gravement M. de Manerve.
Et il reprit d’un ton moins lugubre :
– Un soir, ce pauvre d’O… vint chez moi. C’était un an avant sa mort.
« – Mon ami, me dit-il, je viens te demander un conseil.
« – Je t’écoute, répondis-je, frappé de sa pâleur, de son visage bouleversé et de l’accent ému de sa voix.
« – Baccarat ne m’aime plus.
« – Bah ! lui dis-je, il y a quatre ans qu’elle a cessé de t’aimer.
« – Je le sais et je m’explique mal.
« – Alors ?
« – Je veux dire qu’elle me dit adieu.
« – Hein ? fis-je stupéfait.
– Il soupira profondément.
« – Je ne puis rien te dire, continua-t-il, car je ne sais moi-même que fort confusément ce qui lui est arrivé ; mais il paraît qu’elle a eu un grand amour au cœur.
« – Tu rêves… Baccarat n’a pas de cœur.
« – Elle en a trouvé un probablement, fit-il avec un triste sourire. Lis plutôt.
– Et il me passa un billet à peu près conçu en ces termes :
“Mon cher d’O…,
“Vous avez été mon bienfaiteur, et je ne veux pas que vous me teniez pour ingrate… Une passion terrible, immense, a broyé mon cœur à ce point qu’il m’a fallu choisir entre la mort et le repentir. Je me repens et j’entre ce soir aux Sœurs-Grises.”
« Suivait une phrase d’adieu et de banales consolations.
– Eh bien ? demanda le jeune Russe.
– Eh bien ! d’O… était désespéré. Il venait me demander un conseil : il voulait se tuer.
« – Mon cher, lui dis-je, il y a trois remèdes contre un désespoir d’amour : le suicide, le temps, les voyages. Va faire un tour en Italie, ou jusqu’en Grèce, en Turquie, reviens par l’Allemagne, et si, à ton retour, tu n’es pas guéri, tu te tueras.
– Le baron suivit mon conseil ; il voyagea un an, revint aussi malade que le jour de son départ, chercha une querelle, la trouva, et se fit tuer.
– Et… Baccarat ?
– Baccarat hérita de lui. Mais qu’était-elle devenue, quel usage fit-elle de la fortune du baron ? Mystère…
– Et on ne l’a jamais revue ?
– Jamais.
– Et vous croyez que cette femme que nous suivons, que j’ai à peine vue, moi, occupé que j’étais à saluer la Saint-Alphonse…
– C’est elle, je le jurerais.
Les deux cavaliers, en causant ainsi, avaient, sans perdre de vue le landau, franchi la barrière, suivi l’avenue de Neuilly, et ils entraient par la porte Maillot dans le Bois.
– Venez, dit le baron de Manerve, pressez votre cheval, nous allons les rejoindre et nous verrons bien.
Au bruit des chevaux trottant derrière la voiture, madame de Saint-Alphonse s’était retournée à demi.
– Tiens, dit-elle à Baccarat, voici mon jeune Russe.
Baccarat se retourna.
Les deux jeunes gens approchaient au galop.
– Pardieu ! s’écria M. de Manerve, c’est bien Baccarat !
– En chair et en os, répondit-elle. Et ma résurrection est un mystère. Chut !
Elle appuya un doigt sur ses lèvres.
– C’est bien, dit le baron, vous me conterez cela plus tard.
Et, montrant le jeune Russe :
– Chère madame de Baccarat, dit-il, permettez-moi de vous présenter mon ami le comte Artoff, un jeune seigneur moscovite qui ignore le nombre de ses villages et passerait sa vie à compter ses paysans sans arriver à l’addition totale, devînt-il centenaire.
Baccarat répondit au salut du boyard avec une aisance de duchesse.
– Je vais mettre deux impossibilités en présence, continua le baron en riant.
– Vraiment ? fit Baccarat.
– Une femme qui revient de l’autre monde.
– C’est vrai.
– Un homme impossible à ruiner.
– Monsieur est une exception, dit froidement Baccarat.
– Une exception qui confirme la règle, ajouta le baron.
– Messieurs, dit Baccarat, je rouvre mes salons mercredi prochain. Permettez-moi de commencer mes invitations par vous.
Les deux jeunes gens s’inclinèrent. Elle leur dit adieu de la main, fit un signe, et le landau repartit.
– Ce soir, dit Baccarat à madame de Saint-Alphonse, tout Paris saura que je suis ressuscitée.
En effet, au bout d’une heure, le landau avait fait le tour du Bois, et Baccarat avait échangé vingt saluts avec la fashion masculine. A cinq heures, le landau rentrait rue Moncey.
– Ma chère, dit Baccarat à son ancienne amie, il est incontestable que le petit Russe ira te voir ce soir. Tu sais ce que tu as à faire.
– Ta confiance m’honore, et j’en serai digne, ma fille.
– Adieu…, reprit-elle en s’élançant lestement au bas du landau. Mon cocher ira te mettre chez toi. Pardonne-moi de ne pas te garder à dîner : je n’ai pas de cuisinière encore et je vais envoyer au restaurant. Mais demain, en revanche, j’irai dîner chez toi et tu me donneras une place dans ta loge, à l’Opéra. Adieu.
Baccarat rentra chez elle, s’enferma dans son boudoir, se jeta à genoux et fondit en larmes. La pauvre comédienne n’était pas en scène, et madame Charmet pleurait du rôle odieux de l’impure Baccarat.
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Le baron de Manerve et son jeune ami étaient revenus du Bois vers cinq heures et demie, avaient dîné ensemble, puis s’étaient rendus à leur club vers neuf heures.
Le comte Artoff était un peu gris.
– Mon cher baron, disait-il en jetant son cigare dans l’escalier du club, savez-vous que Baccarat est une femme adorable ?
– Parbleu ! à qui le dites-vous ? Et si vous voulez mettre une bride de vos millions sous sa dent…
– Eh bien ?
– Sa dent est pointue, elle a la dureté du diamant, elle vous croquera une douzaine de villages.
– Et… elle m’aimera ?…
– Non, vous êtes trop riche, et puis elle n’a pas de cœur.
– Mais… elle a aimé…
– Raison de plus. Des femmes comme elle n’aiment qu’une fois. Mais elle sera agréable, charmante, et vous fera honneur…
En parlant ainsi, le baron pénétra dans un joli fumoir attenant au grand salon du club. Dans cette pièce, une douzaine de jeunes gens fort à la mode entouraient une table de jeu. Parmi eux se trouvaient deux personnages de notre connaissance : M. Oscar de Verny, M. le vicomte de Cambolh ; c’est-à-dire Chérubin et Rocambole, dont la présence au milieu d’hommes riches, titrés pour la plupart et tous parfaitement honorables, prouvait jusqu’à l’évidence cette légèreté parisienne qui permet quelquefois à deux bandits de se glisser au milieu du meilleur monde, grâce à un nom sonore usurpé, à des manières élégantes et à un semblant de fortune.
Malgré les sommes considérables engagées sur le tapis vert, le jeu était froid ce soir-là. On jouait négligemment, mais on causait avec animation. La nouvelle du jour, l’événement récent qui occupait tout le monde et donnait cours aux commentaires les plus excentriques, c’était la résurrection de Baccarat.
Rocambole lui-même n’y voulait pas croire.
– Messieurs, disait un des joueurs, je vous affirme, sur ma parole, que la femme que nous avons vue aujourd’hui au Bois, c’était bien la Baccarat.
– Elle est morte… dit un incrédule.
– Moi, je l’ai vue, dit un troisième, je l’ai vue, reconnue, saluée, mais…
– Eh bien ?
– Mais je n’y crois pas.
– Ni moi, ajouta un quatrième.
– Messieurs, dit gravement M. le vicomte de Cambolh, je puis vous certifier que Baccarat n’est pas morte.
– Ah ! vous voyez !
– Mais que ce n’est pas elle que vous avez vue au Bois.
– C’est elle.
– Je suis certain du contraire.
– La connaissez-vous ?
– Je ne l’ai jamais vue.
– Alors sur quoi fondez-vous votre conviction ?
– C’est mon secret.
– Messieurs, dit le baron de Manerve entrant, je puis vous certifier, moi, que la conviction du vicomte n’a rien de sérieux.
– Plaît-il ? fit Rocambole.
– J’ai vu Baccarat.
– Vous l’avez vue ?
– Oui.
– Eh bien, nous aussi.
– Je lui ai parlé.
– Diable ! ceci est plus sérieux…
– Oh ! oh ! pensa Rocambole, il y a peut-être du sir Williams là-dessous. Taisons-nous et écoutons. Et il dit négligemment :
– Si vous lui avez parlé, monsieur, c’est différent, je retire mon assertion.
– Et je vous invite à son premier bal de l’hiver, ajouta le baron. On danse chez elle jeudi prochain.
– C’est singulier ! murmura-t-on à la ronde.
– Soit, mais c’est vrai, réel, incontestable.
– Mais d’où vient-elle ?
– On ne sait.
– Est-elle riche ?
– Elle le sera.
– Hein ? fit-on de toutes parts.
– Voilà mon jeune ami, dit le baron en désignant du doigt le comte moscovite, qui se chargera de son avenir.
On salua le jeune Russe.
– Oh ! messieurs, dit-il avec une modestie que ne justifiaient pas ses vingt ans, il n’y a encore rien de décidé là-dessus.
– Tant mieux ! dit une voix.
– Pourquoi, tant mieux ?
Et l’on se retourna vers le nouvel interlocuteur.
C’était M. Oscar de Verny, ou plutôt c’était Chérubin.
– Parbleu ! dit le baron en riant, M. de Verny aurait-il des prétentions ?
– Monsieur, répondit froidement Chérubin, si vous voulez bien me le permettre, je vous ferai ma généalogie avant d’aller plus loin.
– Où voulez-vous en venir ?
– Attendez, vous verrez.
Et Chérubin prit la pose d’un narrateur, au grand étonnement de Rocambole, qui ne s’attendait point à cet incident.
– Voyons la généalogie ? dit-on de toutes parts.
– Messieurs, reprit Chérubin, mon teint, mes yeux, mes cheveux vous disent assez que je ne suis pas d’origine française, en dépit de mon nom.
– Vous êtes Italien ?
– Non, je suis créole.
– Après ?
– Mais créole de l’Amérique du Sud, créole de race espagnole.
– Et… vous descendez ?
– De don Juan.
Chérubin prononça ce nom fameux avec un calme parfait.
Cependant on se prit à rire.
– Vous plaisantez, dit-on.
– Peut-être.
– Pourquoi donc la généalogie ?
– Ah ! voilà, c’est fort simple. Cela veut dire que je fais métier de séduction.
– Bravo !
– Il y a trois femmes, poursuivit Chérubin, dont j’aurais voulu être aimé.
– Quelle est la première ?
– Cléopâtre, reine d’Egypte.
Un fou rire s’empara des joueurs.
– Et la seconde ?
– La belle Impéria.
– Voyons la troisième ?
– Baccarat.
Chérubin était grave au milieu de ces visages qui riaient.
– Savez-vous pourquoi ? reprit-il.
– Voyons !
– Parce qu’elles n’avaient pas de cœur. Or, l’épreuve était impossible sur les deux premières, puisqu’elles ont mis entre elles et moi la poussière des siècles.
– La raison est suffisante.
– Mais puisque la troisième ressuscite, je tenterai l’aventure.
– Et vous réussirez ?
– C’est incontestable.
– Mon cher, dit le baron de Manerve, devenant à son tour aussi grave que Chérubin, vous perdrez votre temps ; Baccarat n’aime que l’or… Oh ! vous pouvez sourire avec orgueil, vous pouvez jeter à votre visage fascinateur un coup d’œil d’admiration, vous pouvez vous remémorer complaisamment, ô don Juan en bottes vernies, le nombre de vos succès, vous ne réussirez pas, parce que là où il n’y a rien, le roi lui-même perd ses droits.
– Je trouverai les miens.
– Monsieur, dit le jeune Russe, froissé de la fatuité pleine d’aplomb de Chérubin et sentant se réveiller en lui le caractère fougueux et irascible de sa race, voulez-vous me permettre un mot ?
– Plusieurs, monsieur le comte.
– Non, un seul.
– Allez, je vous écoute.
– Vous prétendez fasciner Baccarat ?
– Je le prétends, dit Chérubin avec conviction.
– Etes-vous riche ?
– Non, j’ai à peine trente mille livres de rentes.
– Moi, j’ai une vingtaine de millions, peut-être plus…
– Eh bien ?
– Eh bien, je me suis mis en tête de conquérir Baccarat.
– C’est comme moi.
– Voulez-vous tenir un pari ?
– Mais sans doute.
– Alors, écoutez-moi. Prenez quinze jours. Est-ce suffisant ?
– C’est trop de moitié.
– N’importe ! prenez-les… Si dans quinze jours Baccarat vous aime, je vous donne ici, à pareille heure, en présence de ces messieurs, cinq cent mille francs.
– Parfait, j’accepte.
– Et s’il perd le pari ? demanda-t-on.
– Voici, dit le Russe avec ce terrible sang-froid que déploient, à de certaines heures, les races du Nord… Si M. de Verny perd son pari, si dans quinze jours il n’est pas aimé de Baccarat, comme il n’est pas riche et que je le suis trop pour exiger cinq cent mille francs, je lui brûlerai la cervelle.
Un frisson courut parmi les assistants.
Le jeune Moscovite avait vingt ans, il était presque imberbe et paraissait à peine avoir son âge. Mais il y avait tant de calme dans sa voix, tant d’assurance dans son regard ; on devinait une résolution si bien trempée dans l’âme de ce jeune homme, qui était presque un enfant, que les joueurs comprirent que rien n’était plus sérieux que le pari qu’il proposait.
– Eh bien, monsieur, dit-il à Chérubin, qu’en pensez-vous ?
– Mais, dit Chérubin, la proposition est raide et demande réflexion.
– Réfléchissez…
– Raide et impossible à accepter, observa le baron de Manerve.
– Pourquoi ?
– Mais, dit le baron, parce que nous sommes en France, mon cher comte, c’est-à-dire dans un pays où l’on n’a pas plus le droit de vendre ou de donner sa vie que celui de prendre celle des autres. M. Chérubin aurait beau consentir à vous laisser lui brûler la cervelle, la loi française n’y consentirait certes pas…
– J’ai prévu le cas, dit froidement le comte.
– Vous l’avez prévu ?
– Sans doute, et j’éluderai la loi.
– Comment ?
– D’une façon bien simple.
– Ah !
– Messieurs, reprit le jeune homme, nous sommes tous ici des gens d’honneur, et, par conséquent, incapables de violer une parole donnée.
– Certes ! fit-on à la ronde.
– Donc, si M. de Verny accepte mon pari, voici ce que je compte faire, dans le cas où il se reconnaîtra vaincu.
Un mouvement de curiosité se manifesta dans le fumoir.
– M. de Verny, poursuivit le comte, est un homme d’honneur et incapable de me faire tort de sa vie, si je l’ai loyalement acquise.
– Sans doute, dit Chérubin.
– Par conséquent, s’il perd, il me cherchera querelle, nous nous battrons au pistolet à dix pas, une seule arme chargée, la mienne. Soyez tranquille, monsieur, continua le jeune Russe avec un calme qui épouvanta tous les joueurs ; je tire parfaitement le pistolet ; je vous planterai ma balle entre les deux yeux, et vous tuerai raide sans vous défigurer.
Un silence de mort accueillit ces dernières paroles.
– Si cela arrive, acheva le comte, je compte sur votre discrétion, messieurs.
– Ce pari est impossible ! dit-on enfin aux quatre coins du fumoir.
– Alors, dit le comte, M. de Verny me fera le plaisir de renoncer à ses projets.
– Non pas, dit Chérubin.
– Ou il se battra demain matin ; auquel cas il est probable encore que je le tuerai. Et remarquez, messieurs, qu’il aura ainsi renoncé à la chance de gagner cinq cent mille francs, et qu’il mourra avec la réputation d’un fanfaron.
Ces derniers mots touchèrent en plein l’orgueil de Chérubin.
– Monsieur le comte, dit-il, j’accepte votre pari.
Un murmure d’admiration parcourut l’assemblée.
– C’est une folie ! s’écria-t-on.
– Réfléchissez bien, monsieur, dit une dernière fois le comte.
– C’est tout réfléchi.
– Ainsi, vous acceptez ?
– J’accepte.
– Monsieur le comte, dit Rocambole, M. Oscar de Verny oublie un engagement qu’il a pris. Soyez assez bon pour ne point tenir son acceptation pour sérieuse avant que je lui aie dit quelques mots en particulier.
Cette brusque intervention de Rocambole jeta parmi les joueurs un surcroît d’étonnement.
– Soit, monsieur, dit le comte.
L’élégant vicomte de Cambolh prit par le bras Chérubin stupéfait, et l’entraîna hors du fumoir en disant :
– Excusez-moi, messieurs, je reviens…
Et il conduisit Chérubin à l’extrémité opposée du grand salon alors désert, et le poussa dans une embrasure de croisée…
– Mon cher ami, dit-il alors, vous êtes un sot.
– Vous trouvez ?
– Je devrais dire un niais…
– Ce n’est pas si niais déjà, de jouer sa vie contre cinq cent mille francs, quand on est à peu près sûr…
– On est toujours un sot de risquer ce qui ne vous appartient pas.
– Ma vie n’est pas à moi ?
– Non, dit sèchement Rocambole.
– A qui donc est-elle ?
– A nous.
Et il souligna ce mot.
– Qu’importe !
– C’est-à-dire qu’à moins que le chef ne le permette, dit le vicomte, vous ne tiendrez pas ce pari…
– Et s’il refuse… et que je passe outre ?…
– Ce ne sera pas le comte qui vous tuera, dit Rocambole.
– Et qui donc ?
– Je ne sais pas, mais vous serez mort demain, à pareille heure. Comment ? de quelle main ? avec quelle arme ? je ne sais… Maintenant, voyez.
– J’obéirai, murmura Chérubin, j’attendrais l’ordre du chef.
– Alors, venez.
Rocambole ramena M. de Verny dans le fumoir.
– Monsieur le comte, dit-il au seigneur moscovite, M. de Verny vient de se rendre aux bonnes raisons que je lui ai données…
– Ah ! fit le Russe avec un sourire dédaigneux, il refuse ?
– Non.
– Il accepte, alors ?
– Pas davantage.
– C’est-à-dire qu’il demande à réfléchir ?
– Jusqu’à demain à pareille heure, voilà tout.
– Je le veux bien, dit le comte, mais à une condition.
– Parlez, monsieur.
– C’est que je pourrai, ce soir même, si cela me convient, aller faire ma cour à Baccarat.
– Vous le pouvez.
– Alors, monsieur, dit le comte, à demain.
Il prit le bras de M. de Manerve, salua et sortit.
Quelques minutes après, Rocambole et Chérubin quittèrent également le club et descendirent à pied vers le boulevard.
– Mon cher ami, dit le prétendu vicomte en serrant la main à Chérubin, allez faire un tour au Bois demain.
– A quelle heure ?
– Vers midi.
– Aurez-vous une réponse ?
– Certainement ; d’autant plus que j’aurai peut-être de nouvelles instructions à vous donner concernant la marquise.
– Ah ! dit Chérubin, ce n’est point à propos de celle-là que je voudrais tenir mon pari. J’ai la conviction que la marquise m’aime, mais j’ai bien peur qu’elle ne me l’avoue jamais. Cette femme est un ange !
– C’est pour cela, dit Rocambole, que vous avez été léger en vous mettant une nouvelle affaire sur les bras.
Et il quitta Chérubin le charmeur et regagna à pied son entresol du faubourg Saint-Honoré, où précisément sir Williams l’attendait, les pieds sur les chenets et un cigare aux lèvres.
– Par l’enfer ! mon oncle, s’écria Rocambole en entrant, c’est fort heureux que je vous trouve !
– Tu as besoin de moi ?
– J’ai de grandes nouvelles à vous apprendre.
– Parle, mon neveu.
– D’abord, dit Rocambole avec animation, il paraît que Baccarat a jeté son froc aux orties pour tout de bon ?
– Je le sais. Après ?
– Vous le savez ?
– Je sais tout. Après ?
– Après, maître Chérubin vient de tenir un singulier pari.
– Quel est-il ?
Rocambole raconta fidèlement la scène dont il avait été témoin au club et que nous venons de décrire.
Sir Williams l’écouta sans l’interrompre, puis il parut méditer longtemps.
– Au fait, dit-il, je ne vois aucun inconvénient à ce que Chérubin accepte le pari.
– Aucun ?
– Non, et voici pourquoi. Lorsque tu es arrivé, je rêvais au moyen de me débarrasser de Baccarat qui me gêne. Peut-être ai-je trouvé ce moyen…
Sir Williams jugea inutile de s’expliquer plus clairement, et sous sa dictée Rocambole écrivit à Chérubin :
« Mon cher ami, tenez le pari, on vous le permet. Mais venez néanmoins demain au rendez-vous que je vous ai donné. Il y a urgence. A vous.
« Cambolh. »
– Ma petite Baccarat, murmurait sir Williams à part lui, il faut pourtant que j’aie raison de vous et que je sache à quoi m’en tenir.
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Vers dix heures du soir, le même jour, Baccarat était seule rue Moncey ; ou plutôt la petite juive dormait paisiblement sur un divan, dans le boudoir de la pécheresse.
Ni madame de Saint-Alphonse, ni le comte russe, ni M. de Manerve, ni tous les jeunes fous qui, quelques heures auparavant, avaient battu des mains à la rentrée dans le monde de la courtisane célèbre, ne l’eussent reconnue. Baccarat n’était plus Baccarat : ce n’était plus cette fille superbe, au regard hardi, à l’éclat de rire étincelant et moqueur, qui semblait faire métier de tromperie ; ce n’était plus la pécheresse si pleine d’audace, de raillerie, de cynisme.
C’était madame Charmet ; madame Charmet, la pauvre femme courbée sous le poids du remords et du repentir, l’humble pénitente dont les yeux étaient sans cesse tournés vers le ciel, la sœur de charité qui avait passé de longues nuits d’hiver au chevet des malades. Pourtant elle avait encore sa brillante toilette de la journée ; elle n’avait point songé à voiler ses épaules, à dissimuler comme naguère sa belle chevelure, à ensevelir les grâces de sa taille sous les plis larges et raides d’une robe à demi monastique ; mais son œil noyé de larmes, son attitude affaissée, témoignaient assez de sa douleur.
– Mon Dieu ! murmurait-elle, joignant les mains avec ferveur, mon Dieu ! pardonnez-moi et donnez-moi la force de jouer cet horrible rôle jusqu’au bout sans défaillir et sans trembler. Il faut bien que je le sauve, lui !
Un coup de sonnette prévint Baccarat de l’arrivée d’un visiteur. Peu après, en effet, un groom microscopique franchit le seuil du boudoir, tenant à la main une lettre. C’était le groom de madame de Saint-Alphonse.
Madame de Saint-Alphonse écrivait à madame Baccarat :
« Chère amie,
« Vite, mets-toi sous les armes… Le petit Russe vient d’arriver ici ; il est amoureux fou de toi, et son amour est doublé de pas mal de vanité. Il a fait je ne sais quel pari à son club, et je te préviens qu’il va t’assiéger ce soir même et s’introduire chez toi avec effraction et escalade. J’ai prétendu, en sa présence, que tu étais une femme excessivement romanesque, et j’ai soutenu même que tu serais capable des plus grandes folies pour l’homme qui friserait le Code pénal à la seule fin de te plaire.
« Ainsi donc, ma chère, attends-toi à tout.
« Saint-Alphonse. »
Cette lettre, que Baccarat approcha de la bougie et laissa consumer lentement, rendit à la jeune femme toute son énergie :
– Allons ! pensa-t-elle, voici le coup de sonnette du régisseur ; la toile se lève, entrons en scène…
Elle jeta cent sous au groom.
– C’est bien, dit-elle.
Le groom salua et disparut.
Baccarat sonna sa femme de chambre :
– Déshabille-moi, dit-elle.
Cinq minutes suffirent à Baccarat pour remplacer par une toilette de nuit sa fraîche toilette du jour. Elle enveloppa ses cheveux dans un grand foulard bleu, passa une robe de chambre, chaussa de petites mules de satin à talons rouges, et courut s’installer au rez-de-chaussée de son hôtel.
Il y avait là, donnant sur le jardin, un cabinet de travail que le baron d’O… affectionnait. C’était une jolie petite pièce, toute tendue en étoffe orientale, remplie de livres et de journaux et fort simplement meublée de divans et de sièges recouverts d’une étoffe semblable à celle des tentures et des rideaux.
Baccarat renvoya la soubrette et demeura seule, gentiment pelotonnée sur un divan placé près du feu, un livre à la main. Elle avait pensé que si le jeune Russe s’introduisait chez elle, ce serait sans doute à l’aide d’une échelle appliquée contre le mur extérieur et qui lui permettrait de sauter dans le jardin. Or, ce que Baccarat voulait, avant tout, éviter, c’était le bruit, l’esclandre, le scandale. C’était pour cela qu’elle était descendue au rez-de-chaussée, dans cette pièce, dont la fenêtre éclairée attirerait bien certainement tout d’abord l’attention du jeune écervelé.
Ce que Baccarat avait prévu arriva. Elle était dans le cabinet de travail depuis un quart d’heure à peine, lorsqu’un léger bruit se fit dans le jardin, quelque chose qui pouvait être pris pour la chute d’un corps. Puis des pas crièrent sur le sable des allées, puis encore ils s’arrêtèrent auprès de la fenêtre. Alors Baccarat, jusque-là immobile, tourna la tête, crut voir une ombre se dessiner à l’extérieur, et laissa échapper un geste d’effroi qui fut merveilleusement joué.
Deux petits coups furent frappés à la vitre de la croisée.
Baccarat jeta son livre, se leva, alla à la fenêtre et l’ouvrit.
C’était bien le jeune Russe qui frappait.
Baccarat se dispensa de pousser une exclamation de surprise ; elle regarda tort tranquillement le jeune homme, que ce sang-froid, auquel il ne s’attendait pas, déconcertait un peu, et elle lui dit :
– Entrez donc, monsieur le comte, entrez. Puisque vous avez osé escalader mon mur, je ne vois pas pourquoi vous n’iriez point jusqu’au bout, en pénétrant chez moi par la fenêtre…
Et Baccarat fit deux pas en arrière pour permettre au jeune homme d’enjamber l’appui de la croisée.
Le comte rougissait et balbutiait, avec la naïveté de ses vingt ans. Cependant, comme il n’y avait ni irritation ni raillerie dans la voix de la jeune femme, il se décida à sauter dans le cabinet de travail.
Baccarat ferma alors la croisée, tira les rideaux, puis elle indiqua un siège à son nocturne visiteur.
Après quoi elle reprit sa pose nonchalante et gracieuse sur le divan.
– Monsieur le comte, lui dit-elle, je sais quel est le but de votre visite et pourquoi vous vous êtes exposé tout à l’heure aux rigueurs du Code pénal.
– Madame…
– Trêve d’excuses, et veuillez m’écouter. Vous m’avez vue aujourd’hui pour la première fois, on vous a dit ma triste célébrité d’autrefois, mon insensibilité passée en proverbe, et je suis persuadée que ce pauvre Manerve vous aura fait, sur ma retraite de quatre années, quelque romanesque histoire…
– Mais, madame…
– Chut ! monsieur, écoutez-moi.
Le comte fit un geste d’obéissance et se tut.
– Monsieur, poursuivit Baccarat, vous avez vingt ans, n’est-ce pas ?
– Oui, madame.
– L’âge des entreprises chevaleresques et des rêves peuplés d’obstacles.
– Peut-être…
Et le prince russe eut un fier sourire.
– Moi, dit Baccarat, je touche à ma vingt-septième année et j’ai vécu, c’est-à-dire que je suis vieille, très vieille, et que j’ai lu tout entier ce livre désolé de la vie dont vous avez à peine entrouvert les premières pages. Ce triste privilège me donne donc le droit de vous parler avec une certaine autorité, convenez-en.
Le comte s’inclina.
– Or, reprit Baccarat, si j’ignorais hier jusqu’à votre nom, je sais aujourd’hui, ou plutôt je devine toute votre vie et jusqu’à vos plus secrètes pensées.
L’enfant eut un sourire incrédule.
– Ecoutez-moi donc, dit-elle, vous en jugerez vous-même. Et elle continua : – Vous avez vingt ans, vous appartenez à une nation chevaleresque, aventureuse et conquérante, qui ne doute de rien. On vous a dit aujourd’hui, en me montrant au doigt : « Voilà une femme qui ne croit à rien, qui n’aime rien, dans les mains de laquelle fondent des fortunes de roi. J’ai vingt ans, je suis fabuleusement riche et je veux être aimé de cette femme. »
« Est-ce vrai, cela ?
Le comte s’inclina :
– C’est vrai, dit-il.
– Monsieur, dit Baccarat, je vous jure que vous vous êtes trompé.
– Oh ! fit le comte.
– Je ne puis pas vous aimer, et je ne veux pas vous ruiner.
Elle prononça ces mots froidement, avec l’accent d’une résolution inébranlable.
– Tenez, dit-elle, regardez-moi bien : je ne souris plus, je n’ai plus l’œil hardi et brillant d’une courtisane… regardez…
Il la regarda et fut frappé de la dignité triste qui régnait sur ce beau visage.
– Pardonnez-moi, balbutia-t-il ; mais je vous aime…
Elle lui jeta un sourire presque maternel.
– Enfant, dit-elle, vous avez vingt ans… A votre âge, il y a encore de nobles cordes au fond du cœur, qui résonnent au simple contact d’une parole généreuse. Regardez-moi bien : je suis une pauvre femme brisée qui joue peut-être un rôle au-dessus de ses forces, une femme qui vaut mieux aujourd’hui que sa célébrité fatale, et qui vous demande loyalement, simplement, à vous gentilhomme, à vous dont l’œil brille d’une noble franchise, à vous encore enfant, d’avoir pitié d’une pauvre femme vieillie au souffle destructeur des passions…
L’accent de Baccarat était ému.
Le comte vit une larme briller dans ses yeux, et ce jeune homme, qui n’était point encore assez éloigné du temps où il posait sa tête blonde sur les genoux de sa mère, ce jeune homme comprit que Baccarat n’était pas ou n’était plus la femme sans cœur, l’abominable créature dont on lui avait parlé, et il devina une douleur immense ensevelie au fond de cette âme, une misère sans nom cachée au milieu de ce luxe éblouissant et coquet dont la pécheresse était environnée.
– Vous avez raison, madame, lui dit-il, de m’appeler enfant. Oui, je suis un enfant, un enfant dont l’audace vous a peut-être fait du mal ; mais si mon repentir…
– Monsieur le comte, dit Baccarat l’interrompant d’un geste plein de dignité, voulez-vous me faire un serment ?
– Oh ! parlez.
– Voulez-vous me jurer sur votre honneur de gentilhomme, sur celui de la noble nation à laquelle vous appartenez, que tout ce qui aura été dit ici, cette nuit, entre nous, sera aussi solennellement enseveli au fond de votre cœur qu’un secret l’est au fond d’une tombe ?
– Je vous le jure, madame, foi de gentilhomme russe ! répondit le comte d’une voix calme, avec un regard éclatant de franchise et de loyauté.
Un moment de silence suivit le serment du jeune Russe.
Baccarat le regardait avec attention, comme si elle eût hésité encore, malgré cette parole solennellement donnée.
– Monsieur, dit-elle enfin, la jeunesse vaut mieux que l’âge mûr ; elle a de généreux instincts, elle conserve pieusement la religion du serment : c’est vous dire que je vais me fier à vous, qui m’étiez inconnu ce matin, de préférence à un homme d’âge mûr, qui serait, pour moi, un ami de dix ans.
– Je vous remercie, madame, répondit le comte avec émotion, votre confiance ne sera point trompée.
– Ecoutez, poursuivit Baccarat. Il y a dans ma vie un mystère et un secret. Le mystère est impénétrable… Le secret, je ne puis le divulguer à personne, pas même à vous, ajouta-t-elle avec un sourire, et pourtant quelque chose me dit que vous êtes une noble et loyale nature et que vous deviendrez mon ami.
– Je le suis déjà, madame, répondit le comte avec vivacité.
– Nous verrons, dit Baccarat, car je vais peut-être vous demander un bien grand sacrifice… Et elle ajouta : – Il n’est point question de votre fortune… On a pu vous dire, on vous a dit sûrement, monsieur, que Baccarat avait été une de ces créatures qui n’aiment que l’or, ne tressaillent qu’au bruit qu’il rend, et ont une pierre de touche pour cœur.
– En effet, balbutia le comte un peu embarrassé.
– On vous a dit vrai pour le passé, fit-elle avec humilité. J’ai été cette créature-là. Mais quatre années se sont écoulées, et depuis lors j’ai aimé, j’ai souffert, je me suis repentie… La femme que vous voyez aujourd’hui ne peut plus aimer ni ruiner personne ; et si elle pouvait aimer encore, elle voudrait vivre du travail de ses mains pour purifier son amour. Vous le voyez, je ne vous ruinerai pas.
– Ah ! madame, cessons de descendre à de pareils détails, s’écria le comte, entraîné par un de ces généreux élans que, seule, possède la jeunesse, et dites-moi en quoi et comment je puis vous servir. Ma vie est à vous.
– Dieu me garde d’y toucher ! dit-elle. Je vous demanderai beaucoup moins.
Alors Baccarat se renversa à demi et prit sa pose la plus séduisante.
– Vous vous êtes dit aujourd’hui, quand on m’a montrée à vous : « Voilà une femme à la mode et dont je ferai ma maîtresse. Il m’en coûtera peut-être beaucoup d’argent, mais je suis riche… »
Le comte voulut protester ; elle lui ferma la bouche d’un geste :
– Eh bien, reprit-elle, vos amis et vous, monsieur le comte, vous vous êtes trompés. Je ne puis pas vous aimer, je puis encore moins me laisser aimer par vous. Pourquoi ? C’est mon secret.
– Mais, madame…
– Oh ! je sais ce que vous allez me dire. Un galant homme proteste toujours contre une volonté aussi nettement articulée que la mienne. Mais résignez-vous, mon cher enfant, acheva Baccarat avec un accent presque maternel, je ne puis rien pour vous…
Et, comme il pâlissait, et que son visage trahissait une vive émotion :
– Ecoutez ; peut-être allez-vous être raisonnable lorsque vous saurez ce que j’attends de vous. Voulez-vous être sérieusement mon ami ?
– En doutez-vous ?
– M’obéirez-vous, s’il le faut ?
– Je vous obéirai.
– Eh bien, aux yeux du monde, de vos amis, de vos camarades, aux yeux de l’univers, je vous aimerai, et vous serez ici le maître.
Le comte eut un geste de surprise.
Baccarat sourit.
– Hélas ! dit-elle, voilà où est mon secret, ce secret impénétrable que je ne puis confier à personne. Oui, mon ami, je ne puis, je ne veux, je ne dois pas vous aimer ; je dois être désormais une honnête femme, une femme qui n’a plus d’amour que pour Dieu, qui passera ses nuits à pleurer et à prier, et qui, le jour, étalera des toilettes effrontées et un insultant sourire à tous les regards. Pourquoi ? Ne me le demandez pas ; mais croyez que si jamais je dois confier mon secret à quelqu’un, ce sera à vous plutôt qu’à tout autre.
Le comte était frappé de stupeur.
– J’ai votre parole que tout ceci restera enseveli entre nous, continua-t-elle ; par conséquent, je puis vous donner à choisir : être aux yeux du monde votre maîtresse, une créature qui tiendra de vous son luxe, sa position, le présent, l’avenir ; à la porte de qui stationnera ostensiblement votre voiture chaque soir ; de chez laquelle on vous verra sortir le matin…
Le comte croyait rêver, tant les paroles de Baccarat lui semblaient inexplicables.
– Ah ! dit-elle, cela vous semble extraordinaire, sans doute, une femme qui veut être compromise et demeurer vertueuse cependant, lorsqu’il y en a tant d’autres qui, au contraire, cachent leur conduite sous les apparences du devoir… Que voulez-vous ! c’est encore, c’est toujours mon secret.
Le comte Artoff prit la main de Baccarat.
– J’accepte, dit-il, et je vous obéirai aveuglément, car dans votre regard, dans votre voix émue, j’ai deviné une douleur immense. Madame, vous avez eu raison d’avoir confiance en moi, et votre confiance ne sera point trompée. Je ne suis encore qu’un enfant, comme vous me l’avez dit, mais je serai homme au besoin, et je saurai être digne de votre amitié. Et puis, que sais-je ? murmura-t-il tout bas en rougissant, qui sait si un jour…
Elle secoua la tête avec tristesse :
– Pauvre enfant, dit-elle, si j’ai conservé l’apparence de la jeunesse, si je suis encore belle, si j’ai conservé les dehors menteurs de la vie pleine de sève et qui croit à l’avenir, hélas ! mon cœur a cent ans, et je suis vieille, usée, presque morte, et les morts ne peuvent plus aimer. Soyez mon ami, mais ne me demandez rien de plus.
Baccarat prononça ces mots avec une dignité triste et majestueuse à laquelle on ne pouvait se tromper. Cette femme accablée du mépris public apparut au comte comme une noble victime résignée, comme un ange méconnu. Et le comte fléchit un genou devant elle, prit silencieusement sa main et la baisa avec respect.
Alors Baccarat se pencha sur ce jeune front qu’elle effleura de ses lèvres.
– Merci ! murmura-t-elle, vous êtes un vrai gentilhomme, et si j’ai eu jamais un accès d’orgueil subit, c’est en ce moment, car je sens que vous me devinez.
Le comte se releva.
– Maintenant, mon amie, dit-il, regardez-moi comme votre esclave, comme un homme qui se fera tuer sur un signe de vous, et vous obéira, quoi que vous lui puissiez ordonner.
Baccarat lui jeta son mélancolique sourire :
– Attendez-moi une minute ici, dit-elle.
Elle le laissa seul, remonta au premier étage, passa quelques secondes dans son boudoir et revint. Elle tenait un petit papier dans ses doigts.
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Baccarat présenta le papier au comte Artoff.
– Tenez, dit-elle, voilà un bon de cent mille francs sur mon banquier.
– Pour quoi faire ? demanda le comte surpris.
– Pour couvrir vos frais, répondit-elle simplement.
– Je ne comprends pas…
– C’est facile pourtant.
Le comte la regarda.
– Puisqu’il est convenu, dit-elle, que vous allez, aux yeux du monde, vous ruiner un peu pour moi.
– Mais c’est une plaisanterie ?
– Nullement. Prenez ces cent mille francs d’abord.
– Et puis ?
– Vous m’enverrez tantôt une paire de chevaux que vous achèterez en présence de vos amis. Demain, vous leur demanderez leur avis sur un bracelet, un collier, un colifichet ruineux quelconque, que je porterai triomphalement le soir… Mon Dieu ! si les cent mille francs durent deux mois, ce sera beaucoup.
– Mais, madame, s’écria le comte abasourdi, vous oubliez que je suis votre ami ?…
– Au contraire.
– Que j’ai plusieurs millions de revenus ?…
– Je le sais.
– Et que je ne puis prendre cet argent. Ne sera-ce pas une joie pour moi que ?…
Elle l’arrêta d’un geste.
– Tenez, dit-elle, vous oubliez déjà l’amitié que vous venez de m’offrir. Regardez-moi bien, cher enfant, croyez vous que je sois encore la Baccarat ?
– Oh ! non, certes…
– Alors, si je suis une autre femme, une femme méprisable pour tous et qui veut être estimée de vous, comment voulez-vous que j’accepte de vous une épingle ?
– C’est vrai, dit-il avec une franchise pleine de noblesse : pardonnez-moi…
Et il prit le bon de cent mille francs.
– Vous êtes charmant, lui dit Baccarat, et je veux être aux yeux du monde si bonne, si affectueuse avec vous, que vous serez le plus heureux des hommes, et qu’on dira que vous avez tourné la tête à Baccarat.
Ces mots rappelèrent au jeune Russe son pari d’il y avait quelques heures.
– Mon Dieu ! dit-il, j’ai un aveu à vous faire et un pardon à vous demander.
– Vous êtes pardonné d’avance.
– Tout à l’heure, à mon club, j’ai été fat, j’ai juré que vous seriez bientôt à moi…
– Eh bien, fit-elle avec un sourire résigné, vous savez que je ne vous démentirai pas…
– Oh ! ce n’est pas cela, c’est pis encore.
Le comte raconta alors à Baccarat fort succinctement, mais sans omettre aucun détail, la scène qui avait eu lieu au club entre M. Oscar de Verny, c’est-à-dire Chérubin le charmeur, et lui.
Baccarat l’écouta sans la moindre émotion ; mais soudain elle pâlit lorsqu’il eut prononcé le nom de Chérubin.
– Ciel ! fit-il, remarquant ce trouble subit, le connaissez vous donc cet homme ?
– Je ne l’ai jamais vu…
– Alors, pourquoi pâlir ?…
– Ah ! dit Baccarat d’une voix étouffée, c’est que je commence à croire que c’est la Providence qui vous a amené ici.
L’étonnement du pauvre jeune homme était à son comble.
– Tenez le pari, reprit Baccarat, tenez-le.
– Mais, s’écria le comte Artoff, si je le tiens, je le gagnerai ; car, j’en suis bien certain maintenant, madame, cet homme ne saurait, ne pourrait vous séduire.
Elle eut un sourire superbe.
– Je crois qu’il s’est vanté, dit-elle.
– Mais alors si je tiens le pari… s’il le perd… je le tuerai…
Le comte prononça ces mots avec une certaine émotion.
– Eh bien, répondit Baccarat lentement et d’une voix grave et solennelle comme celle d’un juge prononçant un arrêt de mort, qui vous dit que cet homme n’a point mérité le sort qui l’attend ?
Le comte frissonna malgré lui.
Il y avait dans l’accent, dans le geste, dans toute l’attitude de Baccarat quelque chose de mystérieusement terrible qui donnait à cette femme l’apparence d’une prophétesse inexorable comme la destinée.
* *
*
– A présent, reprit Baccarat d’un ton calme et presque léger, songez qu’il est minuit, mon jeune ami, que cette rue où nous sommes est déserte, et que vous pouvez vous en aller comme vous êtes venu. Adieu, à demain !
Elle lui tendit fraternellement la main, se laissa prendre un baiser sur le front, et reconduisit le jeune comte jusqu’à la grille du jardin, qu’elle ouvrit elle-même.
– Venez déjeuner chez moi demain matin, dit-elle, et venez avec vos chevaux et vos gens, que vous laisserez à ma porte. Adieu !
– Etrange femme, murmura le comte Artoff en s’en allant. Je suis entré chez elle comme un étourdi qui cherche une aventure, j’en sors ami dévoué et prêt à me faire tuer pour elle. L’aimerais-je ?…
Baccarat, le comte parti, remonta dans son boudoir, où la petite juive dormait toujours très profondément.
La jeune femme l’éveilla.
– Chère enfant, lui dit-elle, veux-tu aller te coucher ? es-tu fatiguée ?
– Oh ! non, madame, répondit Sarah, qui ouvrit ses grands yeux de gazelle et les attacha brillants et doux sur sa bienfaitrice ; je ne suis pas fatiguée, je n’ai plus sommeil… je ferai tout ce qui vous plaira…
Baccarat parut hésiter.
– Mon Dieu, pensa-t-elle, cette redoutable faculté, à laquelle j’ose croire à peine, est enveloppée de tant de ténèbres ; il y a tant d’obscurité et de confusion, de contradictions et de réticences dans les réponses de cette enfant, que je n’arriverai jamais, par cet unique moyen, à découvrir la vérité tout entière. L’enfant m’a bien dit déjà que sir Williams me haïssait, qu’il haïssait la marquise, Fernand, Léon, et surtout son frère Armand, mais elle n’a pu trouver le bout du fil qui me guiderait à travers le dédale de fourberies dont cet homme s’environne… Elle m’a bien dit encore qu’il y avait un homme qui tenterait de causer la perte de madame Van-Hop, et je suis parvenue à savoir que cet homme se nommait Chérubin… Mais c’est là tout ce que je sais… Et sir Williams, lui, tient tous les fils de la vaste intrigue, il marche comme au grand jour dans ce labyrinthe de ténèbres ; toutes ses victimes passées ou futures croient en lui… moi seule veille… Mon Dieu ! donnez-moi la force de déjouer ses détestables desseins !… – Il faut pourtant bien, murmura-t-elle, que j’aie le dernier mot de cette horrible énigme, que je sache quel rapport il peut y avoir entre la marquise Van-Hop, un ange, et ce Chérubin, qui est un misérable. Saint-Alphonse m’a dit ce qu’il était, et elle le connaît de longue main. M. de Cambolh s’est battu avec lui, et à la vue de M. de Cambolh la marquise a failli se trouver mal. Oh ! l’horrible mystère que tout cela !
Et Baccarat imposa ses mains sur le front de l’enfant endormie :
– Je veux que tu voies et que tu parles ! ordonna-t-elle d’une voix inspirée.
M. Oscar de Verny, c’est-à-dire Chérubin, regagna son logis de la rue de la Pépinière en quittant Rocambole sur le boulevard.
Il s’en alla à petits pas, fumant son cigare et livré à une profonde méditation. Ce qui venait de se passer au club, du reste, entre le jeune comte russe et lui, était de nature à expliquer cette rêverie.
– Il est évident, murmura-t-il en longeant la rue Saint-Lazare, que je joue gros jeu, et que si la Baccarat ne m’aime point, ce diable de Russe me tuera ; mais il est évident aussi que si on me laisse tenir le pari et que je le gagne, je vais avoir cinq cent mille francs sur la planche, moi qui ne possède plus que des dettes.
Mais cette perspective souriante fut tout à coup assombrie par une autre pensée, fantôme menaçant qui parut se dresser devant lui :
– Si le chef n’allait pas vouloir ? dit-il.
Chérubin jeta son cigare avec un mouvement de colère et étouffa un juron :
– Ma parole d’honneur, se dit-il, je suis entré bien à la légère dans cette association des Valets-de-Cœur ! Il est vrai que j’étais à bout de ressources, mais… enfin… ce n’est pas une raison, si je les sers fidèlement, pour qu’ils m’empêchent de faire mes propres affaires…
En monologuant ainsi, M. Chérubin arriva chez lui, envoya son valet de chambre se coucher, et, au lieu de l’imiter, il ouvrit la croisée de son petit salon, croisée qui donnait sur le jardin et de laquelle on apercevait, à travers les arbres, le pavillon occupé par madame Malassis. Le pavillon était plongé dans l’obscurité, et on ne voyait briller aucune clarté sur sa façade. Ou il était désert, ou ses habitants étaient couchés.
Cependant M. Chérubin demeura à sa fenêtre, en dépit du froid de la nuit, et fredonnant un air d’opéra. Il eut même le soin mystérieux de placer une lampe sur un guéridon, tout auprès de la croisée. C’était sans doute un signal, car presque aussitôt les ténèbres qui enveloppaient le jardin furent traversées par un rayon lumineux qui partit soudain du pavillon, dont une fenêtre s’ouvrit.
Chérubin descendit l’escalier à pas de loup, traversa la cour, le jardin, muet et silencieux comme un fantôme, s’arrêta un moment au pied d’un arbre, puis reprit son chemin vers la porte du pavillon.
On eût dit que Chérubin allait à un rendez-vous d’amour. Il n’en était rien, cependant : M. Chérubin allait parler d’affaires.
La porte du pavillon s’entrouvrit sans bruit, et Chérubin entra. Le vestibule était plongé dans l’obscurité, mais une main saisit celle du jeune homme et l’entraîna doucement. Cette main était douce et mignonne au contact comme une main de femme.
En même temps une voix murmurait à l’oreille de Chérubin :
– Venez… prenez l’escalier… suivez-moi.
Chérubin se laissa guider, prit l’escalier, le gravit jusqu’au premier étage, et se sentit entraîné dans un corridor au bout duquel son mystérieux conducteur poussa une porte… Cette porte, en s’ouvrant, laissa entrevoir, grâce à la lueur tremblante du feu qui achevait de se consumer, la chambre à coucher de madame Malassis. C’était la veuve elle-même qui était venue le chercher à l’entrée du pavillon. Sans doute elle tenait à ce que le plus profond mystère enveloppât son entrevue avec Chérubin, car elle referma prudemment la porte, indiqua à son nocturne visiteur un fauteuil auprès du feu, et jugea inutile d’allumer une bougie sur la cheminée, se trouvant suffisamment éclairée par les reflets du foyer.
– Mon cher monsieur de Verny, dit-elle en s’asseyant elle-même, vous avez commis une grave imprudence.
– Laquelle ?
– Vous êtes sorti trop vite.
– Pourquoi ?
– Parce que, aux yeux de la marquise, vous deviez être fort dangereusement blessé. Sa sympathie pour vous s’accroissait de tout le péril de votre situation.
– Mais, dit Chérubin, sait-elle que je suis sorti ?
– Oui.
– Comment l’a-t-elle su ?
– En venant ici.
– Elle est donc venue ?
– Dans la soirée.
– Voyons, madame, dit Chérubin, parlons clairement. A quelle heure la marquise est-elle venue ?
– A cinq heures.
– Comment a-t-elle su que j’étais sorti ?
– D’une façon bien simple. Quand elle a été là, dans ce fauteuil, j’ai envoyé ma femme de chambre savoir de vos nouvelles chez le concierge.
– Eh bien ?
– Le concierge a répondu que vous étiez sorti avec votre adversaire, M. le vicomte de Cambolh, qui venait tous les jours vous voir depuis votre duel ; que vous alliez beaucoup mieux et paraissiez fort satisfait en descendant l’escalier.
– Diable ! Et la marquise a entendu tout cela ?
– D’un bout à l’autre.
– C’est fâcheux !
– La marquise était fort pâle lorsque ma femme de chambre est entrée : elle paraissait craindre une mauvaise nouvelle ; mais lorsqu’elle a su la vérité, son visage s’est empourpré subitement et j’ai vu glisser sur ses lèvres comme un sourire plein d’ironie. Vous ne sauriez vous figurer, mon cher voisin, ce qu’on perd de terrain dans le cœur d’une femme lorsqu’on se porte bien et qu’on a la mine réjouie.
Chérubin se mordit les lèvres.
– Mais enfin, dit-il, tout cela n’est pas perdu, j’imagine ?
– Hélas ! je n’en sais rien. La marquise est un roc, mon cher voisin, elle est cuirassée de vertu, et si elle n’a point faibli il y a huit jours, il est peu probable…
– Reviendra-t-elle vous voir ?
– Dans sept ou huit jours.
– Comment ! pas avant ?
– Non.
– Mais elle venait tous les jours !
– Oui, grâce à ma feinte indisposition, en apparence ; mais, en réalité, parce qu’elle vous croyait toujours très dangereusement blessé. Aujourd’hui elle s’est trouvée si bien rassurée sur votre compte qu’elle m’a trouvée beaucoup mieux moi-même : « Ma chère amie, m’a-t-elle dit, je vous vois tout à fait rétablie. Vous me permettrez de ne revenir que dans quelques jours. J’ai un arriéré de visites énorme… Toute ma semaine est prise. » J’ai compris, vous le pensez bien, que la marquise voulait vous oublier à tout prix et qu’elle ne reviendrait pas… A présent, que voulez-vous que je fasse ?
– Je ne sais pas, répondit Chérubin. Mais je vous le dirai demain.
– Jetez-moi plutôt un mot à la petite poste. Depuis que vous êtes là je suis sur les épines.
– Pourquoi ?
– Parce que j’ai vu le duc aujourd’hui… qu’il est jaloux… et que j’ai comme un pressentiment qu’il va venir… S’il vous rencontrait, je serais perdue…
– Bien, dit Chérubin, je m’en vais. Demain, vous aurez un mot de moi.
La veuve reconduisit M. Oscar de Verny avec les mêmes précautions minutieuses, et referma soigneusement la porte du pavillon.
Chérubin rentra chez lui et se mit au lit, fort préoccupé. Il se croyait beaucoup plus avancé dans le cœur et l’esprit de madame Van-Hop. Or, il était évident que si, d’après même le dire de madame Malassis, la marquise l’aimait, il s’était fort dépoétisé dans son esprit en faisant tant de bruit pour une égratignure. En effet, Chérubin grièvement blessé, Chérubin mourant, et heureux de mourir tant l’immense amour enseveli au fond de son cœur était sans espoir, devait intéresser beaucoup plus madame Van-Hop que M. de Verny recevant un léger coup d’épée et sortant, au bout de huit jours, le sourire aux lèvres et la mine fleurie. Il comprenait qu’il avait commis une imprudence, mais il s’en consolait bien vite en pensant que M. de Cambolh était son complice. C’était le séduisant vicomte qui l’était venu chercher pour lui faire prendre l’air, et persuadé en cela que la marquise n’en saurait absolument rien. Certes, si Rocambole avait consulté sir Williams, il n’aurait point agi de la sorte ; mais le baronet n’avait point été consulté, et d’ailleurs il avait eu bien d’autres choses à faire qu’à s’occuper de M. Chérubin.
Baccarat lui faisait perdre la tête.
Préoccupé à la fois par son échec moral auprès de la marquise et son singulier pari avec le comte Artoff, M. Oscar de Verny dormit fort mal. Le matin, au petit jour, il fut éveillé par son valet de chambre, qui lui apportait le billet écrit la veille par Rocambole sous la dictée de sir Williams.
Ce billet, on s’en souvient, ordonnait au Valet-de-Cœur de tenir le pari du comte, et de se trouver au rendez-vous convenu du bois de Boulogne. La veille, Chérubin aurait accueilli avec enthousiasme l’autorisation que n’avait pu lui donner Rocambole sans consulter le chef ; mais, à cette heure, il en fut beaucoup moins ravi, et cela pour plusieurs raisons. D’abord il s’éveillait : on sait que les idées d’un homme à jeun sont plus claires et plus nettes que celles de l’homme qui a dîné d’un perdreau truffé et d’un vieux flacon de médoc ; ensuite il ne pouvait se dissimuler que le jeune Russe serait impitoyable et le tuerait comme un chien s’il gagnait son pari, c’est-à-dire si lui, Chérubin, ne parvenait point à se faire aimer de Baccarat. Or, ce qui lui arrivait avec la marquise n’était point tout à fait de nature à encourager M. Chérubin. Cependant, le souvenir de ses nombreuses conquêtes l’eut bientôt réconforté.
Il se leva, s’habilla avec le plus grand calme, fuma deux cigares au coin du feu, dépouilla sa correspondance, lut les journaux du matin, et sortit vers dix heures pour aller déjeuner au café de Paris.
– Tu m’amèneras Ebène à midi, dit-il à son groom.
Ebène était un joli cheval limousin plein de feu, que montait Chérubin depuis qu’il était entré dans l’association des Valets-de-Cœur, association dont les revenus lui permettaient de vivre fort convenablement et d’avoir groom et valet de chambre, en attendant les dividendes certains de l’affaire Van-Hop.
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Chérubin entra au café de Paris, alors, comme on sait, le restaurant à la mode parmi les jeunes gens riches et oisifs qu’on désignait sous la qualification collective de lions. Il entra la tête haute, la démarche insolente, en homme qui sait sa valeur.
Deux jeunes gens, qui précisément se trouvaient la veille à son club au moment où le comte Artoff avait proposé son étrange pari, déjeunaient dans l’embrasure d’une croisée et le saluèrent de la main. Chérubin alla vers eux.
– Eh bien, dit l’un, la nuit porte conseil, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Vous avez réfléchi…
– Plaît-il ? demanda Chérubin avec hauteur.
– Je veux parler du pari.
– Eh bien ?
– Eh bien, mais vous étiez gris hier.
– Moi ?
– C’est probable, car sans M. de Cambolh vous teniez le pari.
– Ces Suédois ont du bon et quelque sang-froid, observa le convive de l’interlocuteur de Chérubin.
– Vous êtes dans l’erreur, répondit celui-ci, Cambolh me rappelait un rendez-vous que j’avais ce matin.
– Hein ?
– Je dis, répéta froidement Chérubin qui savait au besoin mentir avec aplomb, je dis que M. de Cambolh m’a rappelé hier que je ne m’appartenais pas, et par conséquent ne pouvais, avant aujourd’hui, accepter les propositions du comte.
– Ah çà, mais vous vous êtes donc battu ce matin ?
– Peut-être…
– Avec qui ?
– Pardon, je n’affirme rien… Je dis peut-être… Or, si je ne conviens pas du fait lui-même, je puis encore moins vous dire…
– C’est juste. Mille pardons de l’indiscrétion.
Chérubin s’inclina.
– Ainsi, ce pari…
– Sera tenu.
– Bah !
– Mais, dit Chérubin avec un sourire superbe, vous me permettrez de vous faire observer que je n’ai pas l’habitude de faire blanc de mon épée.
– Comment ! vous tenez le pari ?
– Certainement.
– Et vous vous ferez aimer de la Baccarat ?
– Incontestablement, ou le comte me tuera. Seulement au lieu de demander quinze jours…
– Vous prendrez un mois ?
– Non, une semaine.
– Bravo ! s’écrièrent les deux jeunes gens avec admiration.
Chérubin les salua, alla s’asseoir à une table voisine et se fit servir à déjeuner.
Quelques minutes après, le baron de Manerve entra, et, sans voir Chérubin, il s’approcha des deux jeunes gens avec lesquels celui-ci venait d’échanger quelques mots.
– Messieurs, leur dit-il, vous étiez hier au club, je crois ?
– Parbleu !
– Alors, vous savez le pari ?
– Sans doute.
– Eh bien, conseillez à M. de Verny de ne pas le tenir.
Chérubin, à qui le baron tournait le dos, entendit ces mots et tressaillit.
– Pourquoi ? demanda-t-on.
– Parce que le comte Artoff est déjà en pied.
– Où ?
– Chez Baccarat.
– Oh ! oh ! déjà !…
– En voulez-vous la preuve ?
Et le baron tira de son carnet à cartes de visite un petit billet plié en quatre et dont le cachet armorié en cire bleue paraissait brisé tout récemment.
– Artoff devait venir déjeuner chez moi ce matin. Voyez ce qu’il m’écrit à dix heures.
Et le baron lut tout haut :
De notre hôtel de la rue de Moncey.
« Mon cher baron,
« L’homme propose, la femme dispose. Cette sentence n’a d’autre but que de vous prouver que Baccarat ne veut pas que j’aille déjeuner chez vous aujourd’hui. La belle folle a ses nerfs, dit-elle, et a besoin de grand air.
« Nous allons croquer un poulet froid et une côtelette au coin du feu, et nous sortirons en voiture tantôt.
« Pardonnez à un homme heureux.
« Comte Artoff. »
Après avoir lu, le baron tendit la lettre à ses deux interlocuteurs.
– Voyez, dit-il, le comte a écrit sur du papier jaune paille marqué d’un B.
– Le chiffre de Baccarat ?
– Précisément.
– Tiens, il y a un post-scriptum.
– Et d’une autre écriture…
– Ah ! fit le baron, c’est une ligne de Baccarat elle-même.
Et le baron lut encore :
« Merci, cher Manerve, de votre cadeau. Votre petit Russe est charmant, et je suis capable de l’aimer, d’autant mieux que je touche à la trentaine, l’âge où les femmes trouvent un cœur quelquefois.
« Baccarat. »
– Ah ! diable ! murmura l’un des jeunes gens, ces derniers mots sont plus que significatifs.
– Vous trouvez ?
– Et Chérubin aura tort de tenir le pari.
– Aussi ne le tiendra-t-il pas, dit le baron.
– Il le tiendra.
– Bah !
– Demandez-le-lui.
Et le jeune homme indiqua du doigt M. Oscar de Verny qui déjeunait fort tranquillement en écoutant cette conversation.
Le baron se retourna.
– Ah ! parbleu ! dit-il, vous étiez là, monsieur de Verny ?
– Oui, baron.
– Et… vous avez entendu ?
– J’ai entendu.
– Eh bien ?
– Eh bien, je trouve le comte un homme très heureux.
Le baron sourit.
– Mon Dieu ! fit dédaigneusement Chérubin, le comte est si riche…
– Il est fort beau…
– Bah ! il est blond, ricana Chérubin.
– Toujours est-il que vous avez bien fait de ne pas tenir le pari.
– C’est ce qui vous trompe, car je le tiens.
– Vous le tenez ?
– Plus que jamais…
– Vous êtes fou…
– C’est fort possible, mais je tiens le pari.
Chérubin jeta un louis au garçon et se leva.
Son cheval était devant la porte, aux mains de son groom.
– Baron, dit Chérubin en saluant les trois membres de son club, savez-vous où je pourrais rencontrer le comte ?
– Mais, répondit M. de Manerve en riant, chez Baccarat.
– J’irai ; ce sera une façon de présentation qui ne manquera point d’originalité. Adieu, messieurs !…
Et Chérubin sortit, sauta lestement en selle et prit au petit trot la route du Bois, où il avait rendez-vous, à Madrid, avec M. le vicomte de Cambolh.
– Voilà un homme mort, dit froidement le baron en le voyant s’éloigner.
– Bah !
– Je vous répète, messieurs, dit M. de Manerve, que Chérubin est un homme mort. Baccarat ne l’aimera point.
– Et vous croyez que, dans ce cas, le comte est homme à le tuer ?
– Je le crois.
Le baron articula ces trois mots avec conviction, et ajouta :
– D’abord, le comte est un jeune homme qui fait peu de cas de la vie humaine ; ensuite, Chérubin l’a froissé dans son orgueil… Je vous le répète, Chérubin est un homme mort.
– Eh bien, répondit l’un des jeunes gens en se versant à boire, resquiescat in pace !
– Amen ! acheva le baron.
* *
*
Peut-être, avant d’aller plus loin, est-il nécessaire de dire en peu de mots ce qu’était ce personnage de notre histoire qui était doué de ce merveilleux pouvoir de séduction, et qu’on nommait Chérubin. L’origine de cet homme était aussi étrange que sa beauté.
Trente années auparavant, une riche et belle Irlandaise, mistress Blackfield, quittait Dublin à bord d’un navire qui se rendait aux Indes. Peut-être y avait-il dans la résolution de mistress Blackfield, qui était veuve depuis un an, quelque motif secret autre que l’humeur vagabonde qui s’empare toujours d’une Anglaise excentrique à un moment donné de sa vie ; peut-être songeait-elle qu’elle avait, au mouillage de Calcutta, un beau cousin, midshipman sur un navire de S. M. britannique, lequel cousin avait vingt-six ans, avait professé un violent amour pour elle à son dernier voyage à Dublin, et deviendrait fou de joie en la voyant arriver veuve, libre et tenant à la main un portefeuille contenant un million de bank-notes et de traites sur les comptoirs de la Compagnie des Indes.
Malheureusement l’intrépide Irlandaise avait fait ses calculs de bonheur d’une façon trop exclusive ; elle n’avait pas voulu admettre les chances adverses d’une si longue course. Un gros temps assaillit le navire à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, qu’il ne parvint à doubler qu’en perdant sa mâture et en jetant à la mer une partie de sa cargaison.
Quand le beau temps reparut, une voile se montra à l’horizon. C’était un pirate colombien qui arrivait après la tempête, en véritable oiseau de proie des mers. Le pauvre navire désemparé essaya vainement de fuir. Le pirate était fin voilier ; il aborda le navire le pistolet au poing, s’en empara, jeta l’équipage à la mer, et il allait en faire autant de mistress Blackfield, lorsqu’il s’aperçut qu’elle était jolie, et, comme il était à marier, il la prit pour femme.
Le capitaine colombien était jeune, beau, admirablement pris dans sa taille élégante et moyenne, et la romanesque mistress Blackfield, tout en se repentant amèrement d’avoir quitté sa paisible ville de Dublin, où elle aurait certainement trouvé un époux de son choix bien avant l’expiration de son deuil, la romanesque mistress Blackfield, disons-nous, s’avoua qu’elle aurait pu tomber beaucoup plus mal encore.
En effet, le Colombien était beau en dépit de son teint cuivré, de ses lèvres un peu épaisses et de ses cheveux d’un noir verdâtre, signes caractéristiques de la race indienne. En un mot, c’était un Peau-Rouge assez agréable à l’œil, et qui acheva de séduire la pauvre mistress Blackfield en lui débitant quelques compliments à peu près tournés à l’européenne.
* *
*
Dix ans s’écoulèrent pour mistress Blackfield entre le ciel et l’eau, dans la cabine de cet époux forcé, qui, du reste, était fort sérieusement épris de sa beauté éblouissante.
Un fils était né de cette union de hasard, un petit garçon presque aussi brun que son père, dont l’œil était noir, profond, et respirait un charme étrange ; dont la chevelure d’ébène descendait en boucles capricieuses et touffues sur ses épaules demi-nues.
Le pirate, ayant fait fortune, se décida, un beau jour, à aller vivre honnêtement dans sa patrie et à briguer les honneurs auxquels a droit tout bon colon bien enrichi et possesseur d’une femme blanche. Malheureusement, il était écrit que mistress Blackfield ne jouirait jamais du calme qu’elle n’avait cessé de rêver depuis son fatal départ de Dublin. Ce pirate colombien n’avait plus que quelques centaines de lieues marines à faire pour être à jamais à l’abri des représailles de ces nations d’humeur grondeuse qui courent sus aux écumeurs de mer, lorsqu’une frégate anglaise le découvrit, lui donna la chasse et le prit à l’abordage.
Tout l’équipage du pirate fut jeté par-dessus le bord, on ne fit grâce qu’à mistress Blackfield et à son enfant, qui furent ramenés en Europe.
La pauvre femme s’était prise à aimer son redoutable époux : le pirate mort, la sensible mistress Blackfield s’abandonna à un désespoir sans limites, et elle mourut le jour même où la frégate victorieuse entrait dans la Tamise.
L’enfant du Colombien et de mistress Blackfield avait dix ans alors.
C’était déjà un mousse hardi qui promettait de faire un marin. Il demeura à bord de la frégate, fit avec elle le tour du monde, et relâcha, deux ans après, précisément dans un port de Colombie.
Là, entendant parler l’espagnol corrompu qui avait été sa langue maternelle, le petit Chérubin déserta et passa à bord d’un corsaire de son pays.
De dix à vingt ans, Chérubin fut un jeune loup de mer.
A vingt ans, chose rare, la mer l’ennuya. Il se prit à rêver de l’Europe et de Paris. Il avait combattu vaillamment, il avait eu sa part des prises ; il s’embarqua pour la France avec une centaine de mille francs environ. Chérubin voulait voir du pays.
Sur le navire qui le transportait en Europe, se trouvait un vieillard, un Français, que le souvenir de sa patrie avait poursuivi pendant cinquante années d’exil, et qui, au terme de sa carrière, voulait revoir une dernière fois son berceau. M. de Verny, c’était son nom, était parti cadet de famille avant la Révolution, sans autre avoir qu’une pacotille, et il était allé chercher fortune au Brésil. La fortune lui avait souri ; il revenait riche en France, et espérait y découvrir quelque lointain héritier qui porterait son nom, car presque toute sa famille avait péri sur l’échafaud révolutionnaire.
Chérubin possédait déjà ce charme du regard, cette séduction de l’organe, ce sourire fascinateur, qui agissaient aussi bien sur les hommes que sur les femmes. Il plut à M. de Verny, et se lia avec lui pendant les trois mois que dura la traversée.
Ils vinrent ensemble à Paris ; ils descendirent dans le même hôtel.
Chérubin aida M. de Verny dans ses recherches.
Au bout de quelques mois, le vieux gentilhomme avait la preuve que toute sa famille était éteinte, et qu’il était le dernier de son nom. Il adopta Chérubin, il se fit son mentor, il redevint jeune pour lui.
Trois ans après, c’est-à-dire au moment où il atteignait sa vingt-troisième année, Chérubin se trouva seul au monde par la mort de son père adoptif, et riche de trente à quarante mille livres de rente.
A partir de ce jour, l’enfant de Colombie se fit franchement viveur et Parisien ; il dévora en peu d’années la fortune du vieux gentilhomme, vécut souvent au jour le jour, se fit joueur, duelliste, et s’acquit une véritable célébrité de charmeur, d’homme auquel on ne pouvait résister dans un certain monde.
On sait ce que sir Williams et Rocambole attendaient de lui.
Qu’on nous pardonne ces détails, qui nous paraissaient indispensables pour établir l’authenticité de ce fait, extraordinaire en apparence, que Chérubin avait accepté le pari du jeune comte Artoff.
Chérubin sauta donc en selle, en sortant du café de Paris, et gagna le bois de Boulogne.
Rocambole était déjà au rendez-vous. Le prétendu vicomte suédois était toujours d’une exactitude militaire lorsqu’il s’agissait des affaires de l’association dont il était le second chef.
Les jeunes gens, à cheval tous deux, se rencontrèrent devant Madrid, échangèrent un salut de la main, rangèrent leurs montures côte à côte, et commencèrent à faire le tour du Bois au pas, causant à demi-voix.
– Eh bien, demanda Rocambole à Chérubin, que vous a dit madame Malassis, l’avez-vous vue hier au soir ?
– Oui. La marquise est venue chez elle dans la soirée et a appris que j’étais sorti.
– Ah, diable !
– Madame Malassis prétend que cette sortie prématurée m’a fort compromis.
– Comment cela ?
– En m’ôtant à ses yeux ma physionomie intéressante et romanesque.
– C’est peut-être vrai.
– Entre nous, dit Chérubin, nous avons peut-être gauchement agi, mon cher vicomte.
– En quoi ?
– En ce que vous m’avez fait prendre, pour fléchir la marquise, une voie détournée qui ne me permet d’exercer aucune de mes facultés.
– Je ne comprends pas, dit gravement Rocambole.
– Ecoutez : si on m’appelle Chérubin le Charmeur, c’est que probablement j’ai dans la voix, dans le regard, dans l’ensemble de ma personne, quelque chose de fascinateur et de magnétique. Ce quelque chose a d’abord agi sur la marquise.
– C’est vrai.
– Et agi très fortement… plus fortement peut-être que la comédie du duel. Mais en admettant la puissance de ce dernier moyen, il faut convenir que nous en attendions beaucoup mieux. La marquise, dès le lendemain matin, avait couru chez madame Malassis : en apprenant que j’étais blessé, elle s’était évanouie. Elle avait fait une demi-confidence en revenant à elle.
– Il est certain, murmura Rocambole, que je crus un moment qu’avant deux jours elle monterait chez vous pour savoir par elle-même comment vous alliez.
– Eh bien, vous vous êtes trompé comme moi, reprit Chérubin. La marquise est venue tous les jours, il est vrai, chez madame Malassis, mais elle n’a jamais prononcé mon nom ; elle a eu le calme et le sang-froid d’attendre que la veuve lui donnât de mes nouvelles.
– Mon cher, dit brusquement Rocambole, nous avons besoin, cependant, de hâter un dénouement.
– Je ne demande pas mieux.
– A dater d’aujourd’hui, nous n’avons plus que sept jours.
Chérubin tressaillit.
– Passé ce délai, tout est perdu.
– Eh bien, dit Chérubin, ménagez-moi un tête-à-tête avec la marquise.
– Vous l’aurez…
– Quand ?
– Ce soir même, chez madame Malassis.
Rocambole, en parlant ainsi, obéissait comme d’inspiration à sir Williams, lequel avait compris qu’il fallait absolument remettre en présence la marquise et Chérubin. Mais il s’en rapportait à sa propre imagination pour les moyens d’exécution.
– Dois-je écrire à madame Malassis ? demanda Chérubin.
– C’est inutile.
– Alors comment ferons-nous ?
– Ceci me regarde. Seulement, soyez chez vous ce soir, à huit heures.
– A propos, dit Chérubin, vous m’avez écrit ce matin ?
– Oui.
– Et vous m’avez dit dans votre lettre que le chef m’autorisait à tenir le pari du comte ?
– Certainement.
– Je sors du café de Paris, où j’ai déjeuné près de Manerve et de quelques autres de nos amis.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai dit que je tenais.
– Ma foi ! pensa Rocambole, cela regarde sir Williams, puisqu’il croit qu’on fait très bien plusieurs choses à la fois. Mon avis à moi est que c’est une folie.
Et Rocambole répliqua tout haut :
– Je commence à croire que vous ferez bien de tenir ce pari.
Au moment où le président des Valets-de-Cœur s’exprimait ainsi, une jolie calèche bleue apparut à l’extrémité opposée de l’allée que remontaient les deux cavaliers. Cette calèche, précédée par un piqueur, attelée de quatre chevaux noirs conduits à la Daumont, descendait l’avenue au grand trot.
– Parbleu ! dit Rocambole à Chérubin, je crois que vous n’aurez pas à aller bien loin pour informer le comte Artoff que vous tenez son pari. Le voici.
– Croyez-vous ?
– Du moins ce sont bien sa livrée et ses chevaux ; à moins que la calèche ne soit vide.
Mais la calèche n’était pas vide. Un homme et une femme s’y trouvaient, se regardant et se tenant par la main. C’était Baccarat et le jeune comte.
– Voilà qui tombe à merveille, s’écria Chérubin, et je vais me présenter moi-même à madame Baccarat.
Et Chérubin mit son cheval en travers de l’avenue, faisant signe aux postillons du comte d’arrêter.
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Avant d’aller plus loin, retournons à l’hôtel Van-Hop.
Nous avons laissé le marquis sortant de chez sa cousine l’Indienne Daï-Natha, après la foudroyante révélation qu’elle venait de lui faire.
M. Van-Hop était hors de lui, et, pendant une heure, il erra dans les Champs-Elysées, semblable à un homme frappé de folie.
Il était nuit, l’air était froid ; il tombait une pluie fine, menue, qui se dégageait du brouillard et pénétrait jusqu’à la moelle des os. Les Champs-Elysées étaient déserts.
Le marquis se laissa tomber sur un banc, au pied d’un arbre, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes. Il pleura comme une femme, comme un enfant privé de sa mère et abandonné sur la voie publique. Cet homme riche à millions, heureux naguère et dont la colossale stature semblait résumer le type de la force, s’était senti tout à coup le plus infortuné et le plus délaissé des hommes. Un seul amour avait rempli sa vie… avec cet amour tout croulait autour de lui…
Plusieurs heures s’écoulèrent.
Le marquis ne tint compte ni du temps qui passait, ni de la nuit humide et sombre, ni de la pluie glacée qui fouettait son visage baigné de larmes. La nuit tout entière se fût écoulée peut-être sans qu’il y prît garde, ni une clarté, brillant tout à coup à travers les arbres, et des pas résonnant à une faible distance, ne l’eussent enfin arraché à sa torpeur morale. Cette clarté, dont le rayonnement lointain vint frapper son visage, provenait de la lanterne d’un chiffonnier qui accomplissait sa nocturne besogne en fredonnant un refrain de barrière.
La voix du moderne philosophe était joyeuse, un peu avinée, et fit tressaillir l’infortuné marquis Van-Hop.
– Il est heureux, ce mendiant, pensa-t-il.
Le chiffonnier, guidé par le hasard, se dirigeait sur lui.
– Tiens, dit-il en apercevant enfin le marquis, voilà un bourgeois qui est comme moi, il n’a pas peur de la pluie…
Le marquis examina le chiffonnier. C’était un homme de trente-huit à quarante ans, gros et gras, et dont la physionomie ouverte et souriante décelait une insouciance parfaite. Par une de ces bizarreries inexplicables du hasard, cet homme, vêtu de haillons et exerçant son humble métier, avait une ressemblance avec ce grand seigneur millionnaire, et ce dernier en fut frappé à ce point que, au lieu de se lever et de s’éloigner brusquement, comme il en avait l’intention d’abord, il resta sur son banc.
– Mon bourgeois, dit le chiffonnier en s’approchant, pardon, excusez de l’indiscrétion, mais seriez-vous indisposé, que vous gobez ainsi la pluie ? Dans ce cas, je vous offrirais mes services, soit pour vous reconduire chez vous, soit pour aller vous chercher une voiture.
– Merci, dit le marquis, je ne suis pas indisposé, je prends l’air.
– Hum ! murmura le chiffonnier, foi de Pierre Marin, natif du Petit-Montrouge, vous êtes tout chaviré, mon bourgeois, ni plus ni moins que si vous aviez des peines de cœur.
A ces mots, le marquis tressaillit profondément.
– C’est que je connais ça, moi, poursuivit le chiffonnier, j’en ai eu pas plus tard qu’il y a huit jours.
– Ah ! dit le marquis, regardant attentivement cet homme…
– Oui, continua-t-il, on m’avait dit des bêtises touchant ma femme…
M. Van-Hop sauta sur son banc et sentit un frisson parcourir son corps des pieds à la tête…
Entendait-il réellement une voix humaine ? Un homme s’était-il trouvé dans une situation semblable à la sienne et lui racontait-il son aventure, ou bien était-il le jouet d’une hallucination ?
Mais le chiffonnier continua :
– Oui, mon bourgeois, on m’avait conté des gausses touchant ma femme, et moi qui suis bête, je les avais crues…
Le marquis s’était pris à écouter avec avidité.
– Faut vous dire, poursuivit le Diogène en s’asseyant auprès du marquis avec la familiarité des industriels de son espèce, faut vous dire, mon bourgeois, que j’ai un amour de petite femme depuis douze ans passés, jolie et sage, une perle, quoi ! Je vous demande un peu comme c’est raisonnable d’aller penser qu’au bout de douze ans, une femme cesse de vous aimer et vous fait des traits… Faut être bête, quoi !
Le marquis tressaillit de nouveau. Il lui semblait que cet homme lui racontait sa propre histoire.
– J’ai été bête, moi, poursuivit le complaisant narrateur ; à preuve que j’ai cru la grande Pauline.
– Qu’est-ce que la grande Pauline ? demanda le marquis.
M. Van-Hop était dans un tel état de prostration morale, qu’il avait fini par oublier quelle distance le séparait de son humble interlocuteur.
– La grande Pauline, répondit le chiffonnier, était une femme de rien du tout, qui demeure rue Coquenard, et à qui, paraît-il, j’avais donné dans l’œil, vu que je passe souvent par là.
– Eh bien ?
– V’là que la grande Pauline prétendit, un beau jour, que ma femme avait des intrigues, et elle me conta si bien la chose que je la crus.
– Et… ce n’était pas vrai ? interrompit le marquis, dont la voix tremblait d’émotion.
– Des inventions de pure jalousie, quoi ! répliqua le chiffonnier.
Ces paroles produisirent un singulier bien-être sur M. Van-Hop. Il se prit à respirer.
– Tout ça, observa le chiffonnier, c’étaient des blagues. Mais je n’en ai pas moins pleuré. Oh ! mais pleuré comme un vrai conscrit… J’étais chaviré comme vous, mon bourgeois, et ma pauvre petite femme, voyez-vous, c’était l’innocence même !
– Vous en avez eu la preuve ?
– Pardienne !
Le marquis ne voulut point en entendre davantage. Il se leva, jeta sa bourse au chiffonnier stupéfait et s’en alla précipitamment.
Cet homme venait d’allumer une étincelle d’espérance dans l’horrible nuit de son cœur.
Le marquis rentra chez lui à pied, tête nue. Il portait son chapeau à la main et exposait son front brûlant aux vapeurs humides du brouillard. Combien d’heures avait-il passées sur ce banc, au milieu des Champs-Elysées déserts, sous cet arbre dépouillé par les bises de décembre ? Il ne le sut qu’en franchissant la grille de son hôtel.
– Quelle heure est-il ? demanda-t-il au suisse.
– Minuit, répondit ce dernier.
Le marquis était sorti de chez lui à cinq heures, en compagnie de Rocambole. Il avait passé une heure chez Daï-Natha ; il en était donc resté cinq ou six dans les Champs-Elysées, abîmé dans sa douleur.
Dans le monde où vivait le marquis, les époux jouissent vis-à-vis l’un de l’autre d’une grande indépendance. Si monsieur n’est point rentré à l’heure du dîner, c’est que probablement il dîne à son club ; et madame se met à table. Cette inexactitude était même assez fréquente chez M. Van-Hop. La marquise s’était donc mise à table à six heures et demie, avait dîné seule, passé deux heures au coin de son feu, et, persuadée que son mari était engagé dans quelque importante partie d’échecs, elle s’était retirée chez elle vers dix heures.
Le marquis rentra chez lui comme un homme qui ne sait encore à quel parti s’arrêter. Il s’enferma dans son cabinet, et là, la tête dans ses mains, il médita longtemps.
Les révélations mystérieuses de Daï-Natha le tuaient, et lorsqu’il se souvenait des paroles accusatrices de l’Indienne, il sentait rugir au-dedans de lui-même cette fureur concentrée qui éclate d’autant plus terrible qu’elle a été couvée plus longtemps. Il était pris alors de la tentation d’entrer dans la chambre de sa femme et de la poignarder pendant son sommeil.
Mais alors aussi une voix semblait bruire à son oreille… Cette voix, c’était celle du pauvre chiffonnier, qui avait été jaloux à sa manière, et avait fini par reconnaître qu’on avait calomnié sa femme. Et le marquis s’avouait que Daï-Natha l’aimait, comme on aime sous les tropiques. Et il se disait : Elle a menti !
Mais Daï-Natha avait parlé avec conviction. Elle avait juré de fournir des preuves ; elle avait engagé au marquis le plus précieux des otages, sa propre vie, puisque le marquis seul pouvait la lui conserver.
En présence de telles assertions, le doute était-il permis ?
Mais le marquis se souvint également du serment qu’il avait fait à l’Indienne. Il lui avait juré d’attendre l’heure solennelle et de garder un visage impassible.
Au bout d’une heure d’une lutte acharnée avec lui-même, le marquis demeura victorieux. Le calme reparut sur son visage, son œil en courroux éteignit ses flammes, sa bouche crispée retrouva son sourire :
– J’attendrai, se dit-il. Si Pepa est coupable, je la tuerai. Si Daï-Natha a menti, elle mourra !
Pendant ce temps la marquise dormait. Il y avait huit jours que Chérubin s’était battu avec M. de Cambolh, et, pour faire l’histoire de ces huit jours, il nous faut revenir à ce moment dramatique et solennel où, chez madame Malassis, la marquise, revenant de son évanouissement, s’aperçut que le secret de son cœur lui était échappé, et se prit à fondre en larmes.
– Voulez-vous que je sois votre sœur ? lui avait dit madame Malassis.
Il est une touchante croyance parmi les peuples du Nord. Cette croyance, la voici :
« Chaque âme de femme a une âme, sa sœur jumelle, qui demeure au ciel lorsque celle-ci descend sur la terre et y prend un corps humain. L’âme demeurée au ciel devient un ange et prie Dieu pour sa sœur terrestre.
« Mais le jour où cette dernière prend un époux, l’âme qui restait au ciel descend à son tour sur la terre, et devient l’ange gardien de la pauvre femme qui marchera désormais sur une route semée d’obstacles, de périls et de précipices.
« Invisible, elle ne cessera de guider ses pas chancelants ; sa main puissante empêchera l’épouse de chanceler au bord du gouffre.
« A l’heure où, la tête perdue, la pauvre âme sera sur le point de succomber, l’âme sa sœur lui murmurera à l’oreille un mot de courage et d’espoir. »
Cette poétique fiction sembla prendre une apparence de réalité avec madame Van-Hop, en ce moment suprême.
Sans doute que l’âme sœur de son âme, qui veillait sur elle depuis le jour de son hymen, redoubla de courage et de vigilance à cette heure, car, si troublée, si bouleversée qu’elle fût, madame Van-Hop eut cependant la conscience exacte de sa situation.
Elle devina que si son cœur avait été faible, sa raison devait être forte, et cette énergie morale qui vient au secours des femmes dans les phases difficiles ne lui fit point défaut. Elle comprit qu’un aveu la perdrait ; elle se résolut à ne rien avouer.
Et certes, chez cette femme, qui aimait malgré elle et à laquelle on venait apprendre que l’homme vers qui son cœur se sentait entraîné était blessé, mourant, peut-être mort, le mensonge devenait sublime.
Madame Van-Hop eut le courage de mentir, de se contraindre, de donner à sa physionomie encore épouvantée une expression d’étonnement qui surprit fort madame Malassis.
– Pourquoi seriez-vous ma sœur ? lui demanda-t-elle avec un accent si merveilleux que la veuve en tressaillit.
– Mais, balbutia madame Malassis, votre trouble, votre émotion, votre évanouissement en apprenant que ce pauvre jeune homme… Il était à votre bal, vous le connaissez… J’ai cru que vous auriez foi en mon amitié. Mon Dieu ! nous avons un cœur, nous autres femmes, et il ne dépend pas toujours de nous…
La marquise arrêta madame Malassis d’un geste.
– Ma chère amie, lui dit-elle, veuillez me permettre quelques mots d’explication ; car vous vous méprenez, j’imagine.
Elle dit cela avec un calme sublime, presque avec indifférence, tant chez elle la voix du devoir parlait impérieusement.
La veuve étonnée la regarda.
– Quand vous saurez, dit la marquise, ce qui m’est arrivé hier, vous comprendrez pourquoi je me suis évanouie. C’est horrible !
Et la marquise continua :
– J’étais hier à l’Opéra. Deux jeunes gens étaient dans une loge voisine de la mienne. L’un de ces jeunes gens était M. Oscar de Verny, que le major Carden m’a présenté à mon dernier bal. L’autre m’était inconnu. Un troisième jeune homme, qui m’a également été présenté et qu’on nomme le vicomte de Cambolh a profité d’un entracte pour entrer dans la loge de M. de Verny et le provoquer. J’ai entendu la querelle, la provocation, et M. de Verny dire : « Je demeure rue de la Pépinière, 40. » Le major Carden, qui se trouvait dans ma loge, a reçu un petit billet de M. de Verny qui le priait d’être son témoin. Je suis rentrée chez moi bouleversée de toute cette scène ; j’ai eu mon sommeil plein de coups d’épée, de cris d’agonie ; j’arrive ici, et vous m’apprenez que le duel a eu lieu, que l’un des locataires de cette maison a été gravement blessé. Voyons, ma chère amie, dit la marquise d’un ton presque léger, mettez-vous à ma place… vous eussiez été bouleversée comme moi, comme moi vous n’eussiez pas dormi, comme moi encore vous vous fussiez évanouie…
Elle eut le stoïque courage de sourire.
– Et comme moi, acheva-t-elle, vous n’en eussiez pas conclu que votre cœur, votre repos, votre tranquillité, eussent été atteints dans la personne de ce jeune homme, que j’ai à peine vu, après tout, et qu’on m’a présenté un soir où j’avais cinq cents personnes…
Madame Malassis se mordit les lèvres. Le calme subit de la marquise déroutait tous ses calculs.
Madame Van-Hop se leva à ces mots, son malaise était dissipé ; elle témoigna le désir de prendre l’air et elle laissa madame Malassis assez désappointée. Mais elle revint le lendemain, puis les jours suivants, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre.
Chaque fois que la pauvre femme entrait dans la rue de la Pépinière, elle se prenait à trembler. Elle s’imaginait qu’elle allait voir une porte tendue de noir. Chaque fois aussi, madame Malassis avait soin de lui donner indirectement des nouvelles de Chérubin. Alors la marquise baissait les yeux, se taisait, essayait de prendre un air indifférent et de dissimuler son trouble.
Mais un soir, vers quatre ou cinq heures, une déception terrible attendait la marquise. Elle était à peine assise auprès de la veuve, dans le salon de cette dernière, que la femme de chambre entra.
– Madame, dit-elle à madame Malassis en lui présentant une carte, on m’a remis cela pour vous.
– Ah ! fit madame Malassis, c’est la carte de ce pauvre blessé.
La marquise sentit battre son cœur.
– Comment va-t-il ? demanda la veuve.
– Oh ! madame, il va très bien…
– Comment, très bien ! Tu l’as vu ?
– Oui, madame.
– Quand ?
– Tout à l’heure.
– Où ?
– Mais, dit naïvement la femme de chambre, je viens de le rencontrer à la porte. Il sortait en fumant son cigare, et il donnait le bras à un jeune homme ; le concierge m’a dit que ce jeune homme était celui avec lequel il s’était battu. Il m’a remis sa carte, acheva la soubrette, en me priant de remercier madame de la bonté qu’elle a eue de faire prendre de ses nouvelles.
Madame Malassis se mordit les lèvres.
Quant à la marquise, elle avait senti quelque chose se briser au fond de son cœur… Evidemment Chérubin avait joué un rôle et visé à se rendre intéressant. Un homme dont un coup d’épée met sérieusement les jours en danger ne sort pas gaiement au bout de huit jours.
Peu d’heures après, madame Van-Hop rentrait chez elle, fort désillusionnée sur M. de Verny.
Le lendemain, madame Malassis l’attendit vainement. Elle ne vint pas davantage le jour suivant.
Ces deux jours, pendant lesquels la marquise n’entendit point prononcer le nom de Chérubin, lui donnèrent de la force et lui firent faire un pas vers sa guérison morale. Elle se crut sauvée. Mais elle avait compté sans l’infernal génie de sir Williams. Sir Williams ne lâchait point ainsi sa proie.
Le troisième jour, c’est-à-dire le lendemain de celui où nous avons vu le marquis Van-Hop rentrer chez lui un peu réconforté par les paroles du chiffonnier, après avoir passé avec son mari plusieurs heures en tête à tête pendant lesquelles le marquis s’était persuadé qu’il avait été, la veille, le jouet d’un horrible cauchemar, tant il trouvait sa femme affectueuse ; vers quatre ou cinq heures, la marquise reçut un billet signé Venture et ainsi conçu :
« Madame la marquise,
« Pardonnez-nous d’oser vous écrire ; mais nous ne savons que devenir, Fanny et moi. Notre chère maîtresse madame Malassis est en danger de mort depuis une heure, et elle prononce à chaque instant votre nom.
« J’ai l’honneur d’être, madame la marquise,
« Votre très humble et très obéissant
« Venture,
« Intendant de madame Malassis. »
q
Le jeune comte Artoff était sorti la veille de chez Baccarat en proie à une sorte d’émotion enthousiaste.
Il était entré chez elle en don Juan armé de ses millions comme d’un talisman ; il en sortait dominé, impressionné par la tristesse majestueuse de cette femme supérieure, et qui lui paraissait si horriblement calomniée.
Baccarat lui était apparue tout à coup comme un être mystérieux que la foule ne devinerait jamais. Etait-ce une grande coupable repentie ? Etait-ce quelque sombre vengeresse dont le bras s’armait dans l’ombre pour châtier et poursuivre à outrance des criminels et des meurtriers ?
C’était ce que le comte ne pouvait deviner ; mais il s’arrêtait forcément à l’une de ces deux hypothèses, et comprenait vaguement que Baccarat avait une haute mission à remplir.
Le comte rentra chez lui en proie à mille pensées diverses et confuses.
Aimait-il déjà cette femme, chez laquelle il était entré en conquérant ? N’éprouvait-il pour elle qu’une subite et respectueuse amitié, susceptible du plus grand dévouement ?
Il lui fut aussi impossible de trancher ces dernières questions que de résoudre les deux premières.
Il dormit mal. Baccarat se mêla à tous ses rêves. Il se voyait tantôt errant avec elle dans un désert et se mettant à ses genoux, tantôt elle l’entraînait dans un tourbillon, empruntait les formes les plus singulières, lui tenant les langages les plus divers.
Quand le jour vint, le jeune Russe ne put pas définir mieux que la veille de quelle nature était le sentiment qui le poussait vers Baccarat, mais il éprouvait un impérieux besoin de la revoir.
Elle lui avait dit la veille en le quittant : « Je vous attends pour déjeuner demain, à dix heures. »
Le comte s’aperçut avec désespoir, en passant sa tête hors du lit, qu’il était à peine huit heures à la pendule de la cheminée. Cependant il se leva, fit et défit trois ou quatre toilettes du matin, et comme le temps n’allait point assez vite encore, il demanda l’un de ses chevaux de selle, décidé à monter une heure et à faire le tour du Bois.
Le comte avait oublié que M. de Manerve l’attendait pareillement à déjeuner.
Il habitait un joli petit hôtel rue de la Pépinière, presque vis-à-vis le numéro 40, où Chérubin avait un appartement, où madame Malassis occupait un pavillon au fond du jardin.
L’hôtel, que le comte avait fait bâtir, avait un grand jardin qui faisait retour sur les côtés du principal corps de logis. A l’extrémité de ce jardin, l’architecte avait fait construire un pavillon.
Ce pavillon était surmonté d’un belvédère très élevé. Du haut de ce belvédère, l’œil plongeait aisément sur les toits voisins et dans les jardins environnants. Ainsi on pouvait voir par-dessus la maison ce qui se passait dans le jardin du numéro 40, c’est-à-dire aux alentours du pavillon de madame Malassis.
Ces détails topographiques nous étaient indispensables pour l’intelligence de la suite de cette histoire.
Le comte gagna à cheval le faubourg du Roule, puis les Champs-Elysées, fit le tour du Bois au galop, revint par le boulevard extérieur, et arrêta sa monture ruisselante à la grille de l’hôtel de Baccarat, au moment où dix heures sonnaient aux horloges voisines.
Le groom de Baccarat accourut lui ouvrir et prendre sa bride. Puis il l’introduisit dans le salon que nous connaissons, et où, deux jours auparavant, madame Charmet avait attendu Turquoise.
Le comte se jeta sur un sofa et attendit avec anxiété.
Baccarat ne tarda point à paraître.
Le comte jeta un cri d’étonnement et d’admiration à sa vue, tant elle lui sembla rayonnante et belle. Elle avait fait une fraîche toilette du matin : robe bleue montante, bras demi-nus qu’ornait un seul bracelet d’argent massif avec un mot anglais pour épigraphe, ses beaux cheveux roulés en torsades comme jadis. Elle était souriante et calme, et ne ressemblait plus à cette femme solennellement triste que le comte avait vue la veille au soir, dans le petit cabinet de travail.
Elle tendit la main au jeune homme.
– Bonjour, mon ami, lui dit-elle. Vous êtes exact comme un amoureux.
– C’est que je le suis, dit-il avec une naïveté charmante.
– Eh bien, dit-elle en le baisant sur le front, votre vieille amie vous guérira de ce ridicule.
Et elle ajouta, avec une nuance d’adorable mélancolie :
– Fou que vous êtes ! on n’aime pas les centenaires…
– Oh ! vous êtes jeune et belle, fit-il avec enthousiasme.
– Mon cœur est vieux pour l’amour.
Et comme si elle eût voulu atténuer sur-le-champ la dureté de ces paroles :
– Mais il est jeune pour l’amitié, dit-elle, et je veux être votre amie, car vous êtes noble et bon.
Elle le fit asseoir auprès d’elle et continua à tenir une de ses mains.
– Voyons, dit-elle, causons un peu…, comme de vrais amoureux, puisque nous le sommes aux yeux du monde… Qu’allons-nous faire de notre journée ?
– Ce que vous voudrez, répondit le comte avec la soumission d’un enfant.
– D’abord, vous allez me permettre de vous offrir à déjeuner ?
– Ah ! mon Dieu ! s’écria le jeune Russe, et Manerve qui m’attend !
– Pour déjeuner ?
– Oui.
– Eh bien, écrivez-lui. Tenez, mettez-vous là, devant ce bureau, prenez une plume et écrivez.
Le comte obéit et prit la plume.
Baccarat lui dicta alors ce billet que nous connaissons, et que M. de Manerve lisait une heure plus tard à ses amis du café de Paris. Puis elle ajouta ce post-scriptum dont on se souvient également ; et quand ce fut fait, elle plia le billet elle-même, le mit sous enveloppe et voulut que le comte le scellât avec un cachet armoiré qu’il avait parmi ses breloques.
Après quoi elle sonna et dit à son groom :
– Porte cette lettre chez le baron de Manerve, rue Caumartin, 12.
Le groom parti, elle revint s’asseoir auprès du comte Artoff.
– Mon ami, lui dit-elle, il faut me prouver votre affection en conscience.
– Que dois-je faire ?
– Me compromettre de votre mieux.
Et comme il la regardait :
– Le temps est beau, dit-elle, nous sortirons après déjeuner, comme vous le dites à Manerve, en voiture, vers midi, pour aller au Bois. Mais…
– Mais ? interrogea le comte.
– J’aimerais assez que cette première promenade que nous ferons ensemble fût environnée de quelque éclat.
– Comme vous voudrez…
– Vous aviez, m’a-t-on dit, une ravissante calèche au dernier Longchamps.
– Je l’ai encore…
– Et quatre chevaux noirs attelés et harnachés à la russe, n’est-ce pas ?
– Ils sont toujours dans mes écuries.
– Eh bien, dit Baccarat, écrivez un mot à votre piqueur. Je voudrais essayer de votre calèche.
– Ce sera fait, répondit le comte ; la calèche sera ici avant midi.
Baccarat et le comte Artoff déjeunèrent dans une petite salle à manger, pleine de fleurs et d’arbustes rares.
Puis la jeune femme laissa le jeune homme en tête à tête avec une tasse de café et une caisse de puros, et elle alla s’habiller.
A midi précis, la calèche attelée à la russe arriva. Presque aussitôt après, Baccarat, habillée, rejoignit le comte et s’appuya sur son bras.
– Ecoutez, lui dit-elle en prenant sa main pour monter en voiture, j’ai une fantaisie.
– Parlez, madame.
– Au retour du Bois, vous me mènerez chez vous, n’est-ce pas ?
– Ah ! certes, fit-il avec joie.
– Je veux voir votre hôtel en détail. Que voulez-vous ! je suis toujours un peu femme… et qui dit femme dit curieuse.
Elle lui jeta son beau sourire, s’arrondit coquettement dans la calèche, et le fringant équipage s’ébranla sur-le-champ.
Baccarat avait exprimé le désir de descendre par le faubourg Montmartre et de gagner le boulevard des Italiens. Elle tenait à passer au pas devant le café de Paris.
Justement, à l’instant même, le baron de Manerve en sortait. Il reconnut les gens, les chevaux, le livrée du comte, puis celui-ci et Baccarat.
– Ah ! parbleu ! dit-il, voilà qui est aller vite en besogne, surtout si l’on songe que jusqu’à cette heure Paul et Virginie ne s’étaient jamais vus.
Et il s’approcha de la calèche.
– Tiens ! ce pauvre Manerve ! s’écria Baccarat avec son éclat de rire étincelant et moqueur.
– Moi-même, madame…
Et le baron salua comme on salue une femme qui va gaspiller des millions du bout de ses jolis doigts.
– Mon cher comte, dit-il au jeune Russe, permettez-moi de vous faire mes compliments…
Le Russe eut un petit air fat qui ravit d’aise la pauvre Baccarat.
– Ah çà ! dit-elle en riant toujours, voulez-vous une place près de nous ? Nous allons au Bois…
– Merci ! je vais monter à cheval.
– Alors, nous nous retrouverons ?
– C’est probable.
Et le baron allait s’éloigner pour laisser aux deux jeunes gens la liberté de continuer leur promenade, lorsqu’il songea à Chérubin.
– Ah ! dit-il, j’oubliais…
– Quoi donc ?
– Vous allez au Bois ?
– Sans doute.
– Eh bien, vous rencontrerez M. Oscar de Verny…
– Ce monsieur qui m’a pariée ? demanda Baccarat riant comme une folle.
– Précisément.
– Eh bien ! dit le comte, il renoncera sûrement au pari.
– C’est ce qui vous trompe.
– En vérité ?
– Il a déjeuné avec nous et tient le pari plus que jamais… en dépit même de votre lettre, que je lui ai lue.
– Est-ce un homme mort ? demanda le comte souriant et regardant Baccarat.
– Je le crois, répondit-elle avec un calme qui donna le frisson à M. de Manerve lui-même.
Elle salua le baron d’un petit signe de main, et la calèche prit le grand trot.
– Mon ami, dit alors Baccarat, qui redevint grave et triste, que pensez-vous d’un homme qui engage un pari sur l’honneur d’une femme, cette femme fût-elle la dernière des créatures ?
– Je pense, répondit le comte, que cet homme est un misérable.
– Croyez-vous que cette femme dont nous parlons puisse jamais l’aimer ?
– Non, dit le comte avec conviction.
– Ah ! fit Baccarat, merci ! j’avais besoin de votre assertion pour oser continuer.
– Mon Dieu ! qu’allez-vous me dire ?
– Ceci : ce Chérubin est un misérable que je hais et que je méprise. Eh bien ! je vais lui laisser croire qu’il peut arriver à ses fins, qu’il peut gagner son infâme pari.
– Ah ! fit le comte.
– Il le faut, dit Baccarat, dont l’accent devint solennel. Qui vous dit que je ne suis point la main de l’expiation elle-même ?
Le comte baissa la tête.
– Ainsi, reprit-elle, il est bien convenu entre nous, n’est-ce pas ? que, quoi que je fasse, quoi que je dise, vous ne vous en rapporterez jamais aux apparences ?
– Jamais !
– Que si on venait à vous dire que j’aime Chérubin, vous ne le croirez pas ?
– Non.
– C’est bien. Vous êtes un noble cœur.
La calèche descendait au grand trot l’avenue de Neuilly ; bientôt elle franchit la porte Maillot, et quelques minutes après, elle atteignit cette allée à l’extrémité de laquelle chevauchaient M. le vicomte de Cambolh et Chérubin.
Celui-ci, nous l’avons dit, mit son cheval en travers de la route.
La calèche s’arrêta sur l’ordre du comte, qui reconnut Chérubin. Alors ce dernier s’approcha et salua en même temps le gentilhomme russe et Baccarat. Rocambole se tenait à distance, mais il n’en continuait pas moins à examiner attentivement Baccarat.
Baccarat était calme, souriante, la lèvre un peu dédaigneuse.
Chérubin l’avait enveloppée de son regard profond et fascinateur. Mais Baccarat ne perdit point son sourire plein d’indifférence.
– Monsieur le comte, dit Chérubin, dardant toujours son œil noir au rayonnement magnétique sur la blonde Baccarat, monsieur le comte, je suis heureux de vous rencontrer.
– Tout le plaisir est pour moi, répliqua le Russe avec une froide courtoisie.
– J’allais vous écrire, reprit Chérubin, mais puisque je vous rencontre…
– Je vous écoute, monsieur.
– Vous m’avez proposé hier un pari, si j’ai bonne mémoire ?
– Oui, monsieur.
– Ce pari, j’allais le tenir, lorsque M. le vicomte de Cambolh, mon ami…
A ce nom, Baccarat tressaillit et regarda attentivement Rocambole. Elle ne l’avait jamais vu… Et pourtant elle éprouva comme un pressentiment subit que cet homme jouait déjà ou jouerait un rôle dans sa destinée.
– M. de Cambolh, mon ami, poursuivit Chérubin, m’a fait observer que je n’étais pas libre. En effet, j’avais à remplir ce matin de graves devoirs.
– Ah ! fit le comte.
– Ces devoirs sont remplis, monsieur, et me voilà libre.
– Eh bien, monsieur ?
– Eh bien, je puis vous dire, monsieur le comte, que j’accepte le pari.
– Vous acceptez ?
– Sans doute.
– Monsieur, dit le comte, vous ignorez peut-être que la femme auprès de qui je suis en ce moment est précisément celle dont il est question entre nous ?
– Je le savais.
Et Chérubin s’inclina et salua de nouveau Baccarat.
Jusque-là, la jeune femme avait gardé le silence. Mais alors elle enveloppa Chérubin de son regard clair, rapide et qui semblait pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Et sous le poids de ce regard Chérubin se sentit tressaillir.
– Monsieur, lui dit-elle, Stanislas m’a tout dit.
Le jeune Russe s’appelait Stanislas, en souvenir de son aïeul maternel.
La mère du comte était Polonaise.
– Stanislas m’a tout dit, continua Baccarat, et je crains fort que vous ne perdiez votre pari, car je l’aime.
Chérubin demeura imperturbable d’aplomb, du moins en apparence.
– On n’aime pas éternellement, dit-il.
– Mais, en tout cas, poursuivit Baccarat, je suis d’avis que toute sorte de duel doit avoir lieu à armes courtoises, et votre pari est un duel, ce me semble ?
– Tout à fait, madame.
– Donc il est juste que vos armes soient égales, monsieur. Stanislas entre chez moi à toute heure, je vous permets d’y venir quand bon vous semblera : ma maison vous est ouverte.
– Oh ! madame, dit Chérubin, je n’abuserai pas longtemps de la permission ; le comte me donnait quinze jours, mais je n’en veux que huit.
– Vous avez raison, monsieur, dit froidement Baccarat, l’homme qui n’est pas aimé au bout de huit jours ne le sera jamais.
Elle lui jeta un nouveau, un dernier et étrange regard, prononça d’un ton moqueur : au revoir, et fit un signe.
Et la calèche repartit au grand trot et disparut dans un nuage de poussière.
Alors Chérubin se rapprocha de Rocambole :
– Ma parole d’honneur ! murmura-t-il, si j’ai le regard fascinateur, je crois qu’elle l’a aussi. Ce serait curieux que je fusse le fasciné, moi, et non le fascinateur…
Et Chérubin essuya quelques gouttes de sueur qui perlaient à son front.
* *
*
Pendant ce temps la calèche du comte poursuivait sa route, faisait le tour du Bois, rentrait à Paris par le faubourg du Roule, et s’arrêtait enfin, selon le désir exprimé par Baccarat, dans la cour de l’hôtel habité par le comte Artoff, rue de la Pépinière.
– Vous me donnerez à dîner, lui avait dit Baccarat, et vous me montrerez votre hôtel dans ses moindres détails. Je suis curieuse, je veux tout voir.
Et, en effet, Baccarat se laissa guider par le prince russe à travers ce palais digne des Mille et une Nuits, et dans lequel il avait dépensé trois millions.
Puis, de l’hôtel, elle passa dans le jardin, et se fit montrer le pavillon.
Ensuite elle voulut monter au belvédère. De la terrasse de cet édifice elle promena un regard tranquille sur les maisons environnantes.
– On a d’ici, dit-elle en riant, un assez beau coup d’œil de cheminées.
– On voit aussi des jardins, répondit le comte, témoin celui que vous apercevez et qui dépend du numéro 40 de la rue de la Pépinière.
– Tiens, dit Baccarat avec une certaine indifférence, n’est-ce point la maison qu’habite ce M. Chérubin ?
– Précisément.
Elle devint rêveuse. Le comte, qui l’observait, vit son front se plisser et toute sa physionomie s’assombrir peu à peu. Tout à coup elle releva la tête et regarda le jeune Russe.
– Mon ami, lui dit-elle, j’ai un nouveau service à vous demander.
– Lequel ?
– Cédez-moi ce pavillon pour la nuit prochaine.
– Quelle folie !
– Et ne m’interrogez pas, ajouta-t-elle, je ne pourrais vous répondre.
– Soit, dit le comte, qui avait promis d’obéir en aveugle.
Baccarat descendit du belvédère et demanda au comte la permission d’écrire un mot chez elle.
Le jeune Russe l’installa devant un pupitre au rez-de-chaussée du pavillon, et se retira discrètement.
Voici ce que Baccarat écrivait à sa femme de chambre :
« Mariette habillera Sarah, la petite juive, ce soir, vers huit heures, montera en voiture avec elle et me l’amènera rue de la Pépinière, à l’hôtel du comte Artoff, où je suis. »
Qu’allait faire Baccarat ?
q
La marquise sonna précipitamment et demanda sa voiture.
Elle était sortie le matin, ne s’était point déshabillée en rentrant, et se trouvait par conséquent en toilette de ville.
Enveloppée dans un grand châle, madame Van-Hop se jeta dans un coupé et dit au valet de pied :
– Rue de la Pépinière, 40. Très vite !
Lorsque la marquise arriva, le rideau se levait sur une nouvelle comédie du baronet sir Williams, l’invisible improvisateur de tous ces drames que nous racontons et qui s’enchevêtrent si merveilleusement. Tout était préparé au pavillon du jardin dans la prévision de la visite prochaine que la marquise ferait sans nul doute à sa malheureuse amie.
Au bas de l’escalier, madame Van-Hop, qui avait traversé le jardin avec un horrible battement de cœur, tant elle redoutait que Chérubin ne fût à sa fenêtre et ne l’aperçut ; madame Van-Hop, disons-nous, trouva au bas de l’escalier le sieur Venture, qui avait la physionomie funèbre d’un domestique de bonne maison dont le maître va mourir, et qui craint d’avoir été oublié sur le testament, à l’article des rentes viagères. La femme de chambre de madame Malassis, qui se nommait Fanny, et que Baccarat eût reconnue, peut-être, pour son ancienne camériste, celle-là même qui l’avait conduite à la maison des fous, pleurait sur le seuil de la chambre à coucher, dont la porte était entrouverte.
La marquise entra, fit deux pas vers le lit et s’arrêta muette et pâle.
Madame Malassis était couchée et roulait autour d’elle des yeux hagards, brillants de fièvre et de délire. Elle regardait fixement la marquise et ne semblait pas la reconnaître.
Madame Van-Hop domina son émotion et alla vers le lit, la main tendue.
– C’est moi, c’est moi, chère amie, dit-elle.
Madame Malassis continua à la regarder et ne répondit pas.
La marquise s’assit au chevet et prit la main de la malade. Cette main lui parut brûlante.
Fanny pleurait toujours.
Alors la marquise se tourna vers Venture, qui l’avait suivie.
– Qu’est-il donc arrivé, mon Dieu ? lui demanda-t-elle.
– Oh ! répondit Venture tristement, c’est toute une histoire.
Et il parut hésiter.
– Parlez, dit la marquise d’un ton impérieux.
– Madame était fort bien il y a deux heures environ, reprit Venture ; elle était sortie à midi, après son déjeuner, et elle venait de rentrer.
– Après ? fit la marquise avec impatience.
– Elle venait de s’asseoir là, continua Venture, devant le feu, et je crois qu’elle allait prendre un livre, celui que vous voyez là, lorsque je lui ai apporté une lettre arrivée par la petite poste. Elle a pris cette lettre, et j’ai remarqué qu’elle était fort émue en reconnaissant l’écriture de la lettre ; elle l’a ouverte en tremblant.
– Et puis ?
– Puis elle a lu les premières lignes et a poussé un cri. En même temps Fanny et moi, car nous étions là tous deux, nous l’avons vue s’affaisser sur elle-même. Elle a jeté un second cri plus faible que le premier, a prononcé votre nom, ce qui nous a donné l’idée d’envoyer chercher madame, et elle s’est évanouie.
– De qui était cette lettre ?
– Je ne sais pas.
– Où est-elle ?
– Madame l’avait laissée tomber dans le feu.
– Après, après ? interrogea vivement la marquise.
– Fanny a perdu la tête. Moi, j’ai couru chez le concierge et l’ai envoyé chercher un médecin.
– Est-il venu, ce médecin ?
– Oui, madame.
– Pourquoi est-il parti ?
– Parce qu’il courait au chevet d’un moribond, nous a-t-il dit ; mais il va revenir à cinq heures.
La marquise regarda la pendule. Il était cinq heures moins dix minutes.
– Eh bien, qu’a-t-il dit ? qu’a-t-il ordonné ?
– Il s’est empressé de saigner madame et de la faire mettre au lit. Il ne paraissait point rassuré du tout et a prétendu que c’était une congestion cérébrale, et que madame pouvait fort bien en mourir.
– Mon Dieu ! s’écria la marquise avec effroi.
Madame Malassis la regardait toujours fixement avec ses yeux hagards brillant de folie. La veuve était rouge, violacée, et son visage, en effet, accusait tous les symptômes de l’apoplexie.
Une cloche se fit entendre à l’entrée du pavillon. Cette cloche était celle du concierge, qui avertissait les gens de madame Malassis de l’arrivée d’un visiteur.
– Voici le médecin, sans doute, dit maître Venture.
C’était, en effet, un petit homme chauve, obèse, portant des conserves, vêtu de noir, cravaté de blanc ; le même qui avait soigné Fernand Rocher chez Turquoise, et qui, dans la première partie de notre histoire, s’était offert aux yeux de Baccarat revenant de son évanouissement.
Le petit homme chauve salua la marquise jusqu’à terre, s’approcha de la malade et la considéra avec attention.
– Grave… très grave ! murmura-t-il entre ses dents en lui tâtant le pouls.
On a remarqué, soit dit en passant, que les médecins tâtent invariablement le pouls de leurs malades. Pourquoi ?
– Monsieur, dit vivement la marquise, je suis une amie de madame Malassis, presque sa sœur… vous pouvez tout me dire.
Le médecin salua la marquise, prit son attitude la plus doctorale et répondit d’un ton nasillard :
– Il y a deux heures, madame, je sortais de chez moi appelé chez un malade à toute extrémité, lorsqu’on est venu me supplier de passer ici. C’était mon chemin. Je suis monté à la hâte, j’ai trouvé cette dame que voilà étendue sur le parquet, évanouie, et j’ai pu constater sur-le-champ qu’elle venait d’être frappée d’une attaque d’apoplexie foudroyante, déterminée par une émotion violente et subite…
Le médecin avait prononcé ces mots d’un ton uniformément pédantesque, assez semblable à celui d’un écolier qui récite une leçon.
– Après, monsieur, après ? insista la marquise.
– J’ai saigné cette dame, poursuivit le chauve docteur, et j’ai pu constater que si le hasard eût fait qu’on ne m’eût pas trouvé ; que si aucun de mes confrères n’était arrivé à temps, tout était perdu…
La marquise frissonna.
– Cinq minutes de plus, acheva le docteur, et cette dame était morte…
– Mais enfin, monsieur… à présent… elle est hors de danger… n’est-ce pas ?
– Pas encore…
– Mon Dieu !
– Je crois cependant que nous la sauverons, reprit le docteur, mais je n’oserais répondre de sa raison… Voyez ce regard fixe, hébété… Je crains que madame n’ait ressenti une de ces émotions terribles qui bouleversent l’existence tout entière… On m’a parlé d’une lettre…
– Elle est brûlée, monsieur…
– Vous ne connaissez aucun chagrin à cette dame ?
– Aucun.
– Aucun… attachement ?
– Non, monsieur, murmura-t-elle, un peu troublée de cette question.
– Tout dépendra de la nuit, reprit l’homme de la science en se dirigeant vers une table, sur laquelle il prépara une potion. Si la fixité du regard cesse, si la fièvre diminue, si la malade retrouve la parole et finit par dormir un peu, nous n’aurons plus rien à craindre…
– Je passerai la nuit ici, monsieur, dit spontanément la marquise.
Et elle écrivit ce billet à la hâte :
« Mon ami,
« Je suis chez madame Malassis. La pauvre femme est très malade ; si malade, que je crois devoir ne la point quitter.
« Votre Pepa. »
Elle plia ce billet, le cacheta et dit à Venture :
– Faites porter cela à mon mari. Je resterai ici.
– Parbleu ! grommela Venture en sortant pour exécuter l’ordre de la marquise, tout va pour le mieux, et chacun joue son rôle à ravir. Le médecin est un amour de docteur, la veuve, une apoplectique du plus grand mérite, et, quant à moi, il me semble que je sers M. Chérubin en conscience.
Le faux docteur, pendant ce temps, continuait à causer avec la marquise sur la maladie, et jouait si merveilleusement son rôle, que, dix minutes après, il laissait madame Van-Hop convaincue que madame Malassis se trouvait dans une situation des plus graves, et qu’il était urgent de ne la point laisser seule une minute.
En même temps, et comme six heures sonnaient, maître Venture, en intendant bien appris, apportait à la belle garde-malade un potage, une aile de volaille et quelques menues friandises, le tout placé sur une petite table qu’il roulait devant lui.
– Puisque madame la marquise, dit-il, passe la nuit ici, je me suis permis de lui faire préparer à dîner.
La marquise remercia d’un geste, avala quelques cuillerées du potage et ne toucha point à autre chose. Elle était trop émue pour avoir faim.
Deux heures s’écoulèrent…
Madame Van-Hop, qui ne quittait pas le chevet de son amie, remarqua bientôt que le regard de la malade était moins fixe ; puis elle entendit, en tressaillant, sortir de sa gorge crispée quelques paroles incohérentes, mais qui déjà dénotaient un mieux sensible.
Madame Malassis jouait son rôle à ravir. Elle parut même, à un certain moment, reconnaître la marquise, et comme celle-ci tenait sa main dans la sienne, elle la pressa affectueusement. Le cœur de la noble femme tressaillit de joie ; elle pensa que la malade était sauvée.
Bientôt la veuve tourna brusquement le visage vers la ruelle du lit. Puis elle ferma les yeux et parut s’assoupir.
Alors madame Van-Hop renvoya les domestiques, c’est-à-dire Fanny et maître Venture, leur annonçant qu’elle passerait la nuit au chevet de madame Malassis, et sonnerait si par hasard elle avait besoin d’eux.
Venture et Fanny se retirèrent.
Quelques instants après, madame Van-Hop entendit le bruit d’une respiration égale, calme, et qui attestait que la malade dormait. Elle se leva doucement, alla prendre un livre sur une étagère et revint s’asseoir auprès du feu. Il était alors environ dix heures.
Un profond silence régnait dans la chambre à coucher, dans le pavillon et le jardin qui l’entourait. On eût pu se croire en province, dans quelque village où le couvre-feu sonne à neuf heures. Le silence et cet isolement exercèrent bientôt une influence singulière sur la marquise.
La pauvre femme s’était oubliée elle-même tant qu’elle avait eu autour d’elle du bruit, du mouvement, et sous ses yeux cette femme, qui paraissait en proie à un mal des plus sérieux.
Mais madame Malassis assoupie et dormant enfin, les domestiques partis, la marquise s’était prise à songer. Elle s’était dit qu’à quelques pas de distance, de l’autre côté du jardin, il y avait un homme qu’elle aimait dans le silence et le mystère de son cœur, un homme pour lequel elle avait souffert mille morts dans l’espace de la nuit.
Cet homme était chez lui sans doute.
Cette pensée donna le frisson à madame Van-Hop et lui fit subir une tentation à laquelle elle essaya vainement de résister.
Elle savait que Chérubin habitait le troisième étage de la maison, que ses fenêtres donnaient sur le jardin.
Madame Malassis avait eu soin, les jours précédents, de lui donner ces détails, que bien certainement la vertueuse femme n’aurait jamais osé lui demander.
La marquise éprouva la tentation de voir si les croisées de Chérubin étaient éclairées. Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Venture avait négligé de fermer les persiennes, et l’œil de madame Van-Hop put plonger au-dehors.
La nuit était obscure, le jardin enveloppé de ténèbres, et la maison sur la façade de laquelle la marquise semblait chercher un indice de la présence de Chérubin lui apparaissait comme une masse plus noire et sombre du ciel, bien que quelques lumières brillassent çà et là au rez-de-chaussée et aux étages supérieurs.
Le troisième étage seul ne laissait filtrer aucune clarté.
– Il n’y est pas, pensa la marquise.
Et elle éprouva comme une douleur secrète, comme un mystérieux dépit de cette absence.
Il n’était pas chez lui. C’est-à-dire que cet homme qui était mourant quelques jours auparavant, cet homme qu’elle avait craint de voir succomber, et qui, elle l’avait cru du moins, expirerait en balbutiant son nom, cet homme était déjà si bien rétabli qu’il pouvait sortir à pied, donnant le bras à son adversaire, passer ses soirées dehors dans quelque club, peut-être au milieu de jeunes fous et de femmes légères.
– Et voilà l’homme que j’aurais pu aimer ! pensa encore la marquise sans écouter les tressaillements de son cœur, qui semblaient lui dire que l’heure du péril n’était point passée encore.
Mais tout à coup un point lumineux apparut au troisième étage. Une fenêtre s’illumina.
La marquise éprouva une violente et subite émotion. Sans doute M. Oscar de Verny rentrait.
Et cette femme qui s’applaudissait naïvement tout à l’heure de n’avoir point aimé le séducteur, – cette pauvre âme qui se mentait à elle-même et se croyait guérie, comme certains malades la veille de leur mort, – attacha un regard ardent et fixe sur ce point lumineux, brillant pour elle comme l’étoile polaire pour les marins près de faire naufrage, – et toute sa vie passa dans son regard.
Le point lumineux changea de place. Il disparut d’une croisée pour reparaître à la croisée voisine. L’œil de la marquise le suivit avec obstination.
Ce pouvait fort bien, cependant, n’être pas Chérubin, mais simplement son domestique, rentrant pour attendre son maître…
Mais le cœur de la marquise battait si fort !…
Elle ne put s’empêcher de faire ce bizarre rapprochement :
L’homme qu’elle aimait n’était qu’à quelques mètres d’elle. S’il eût parlé et que sa croisée se fût ouverte, le bruit de sa voix serait arrivé jusqu’à elle à travers les arbres et le silence du jardin. Et pourtant, elle et lui étaient à jamais séparés ! Il y avait, entre elle et lui, un monde tout entier, résumé en un seul mot : le devoir ! C’était là une pensée à rendre folle.
Combien de temps demeura-t-elle l’œil rivé à cette croisée, cherchant à deviner ce qu’il faisait, à quelle occupation il se livrait, à qui il songeait ? Elle n’aurait pu le dire.
Soudain la lumière parut se mouvoir de nouveau, disparaître d’une croisée pour reparaître à une autre. Puis elle s’éteignit. Le troisième étage était rentré dans l’ombre.
Chérubin ressortait-il ?
La marquise se posa cette question, facile, du reste, à résoudre, car la porte d’entrée de la maison rendait un bruit sourd et retentissant qui parvenait jusqu’au pavillon chaque fois qu’elle s’ouvrait ou se refermait.
Madame Van-Hop attendit, anxieuse, pendant quelques minutes, et la porte ne rendit aucun son.
Mais tout à coup… oh ! le cœur de la marquise se prit à battre comme si elle eût été emportée au bord d’un précipice par un cheval fougueux ; tout à coup, il lui sembla qu’une ombre se mouvait dans le jardin… que cette ombre se dirigeait vers le pavillon… Puis elle entendit les feuilles mortes, dont les bises d’hiver avaient jonché les allées, crier sous un pas léger et rapide.
Etait-ce donc Chérubin qui osait venir jusqu’à elle ?
Cette pensée, qui pétrifia la marquise, était cependant d’une témérité folle.
Comment supposer, en effet, que, vers dix ou onze heures du soir, un jeune homme oserait faire une visite à une femme dont le veuvage rendait la position plus délicate encore…
Et pourtant la marquise ne pouvait admettre que ce fût pour elle que Chérubin venait au pavillon… Comment aurait-il su qu’elle y était ?
Cette dernière hypothèse devenant pour elle inadmissible, la marquise éprouva une horrible angoisse…
Une angoisse qu’elle ne put s’expliquer et qui n’était autre qu’un sentiment de jalousie… Pourquoi Chérubin venait-il, au milieu de la nuit, chez madame Malassis ?
La marquise se souvint de la terrible et douloureuse agitation dans laquelle elle avait vu madame Malassis, le jour où Chérubin avait été blessé…
Et son cœur qui, une minute auparavant, tressaillait dans sa poitrine, cessa tout à coup de battre, comme si elle eût subitement passé de vie à trépas.
L’ombre marchait toujours et venait d’atteindre le seuil du pavillon.
La marquise espéra qu’elle s’arrêterait. Mais la porte du pavillon était entrouverte comme pour un rendez-vous, et la marquise entendit résonner dans l’escalier ces pas assourdis qui, tout à l’heure, faisaient crier le sable et les feuilles mortes du jardin.
Madame Van-Hop crut qu’elle allait mourir.
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Les pas s’arrêtèrent sur le seuil extérieur de la chambre à coucher. Puis deux coups discrets furent frappés à la porte.
La marquise était sans voix, sans haleine, elle ne répondit pas. Elle espéra même que le hardi visiteur s’introduisant ainsi dans cette maison, qui semblait déserte et dont les serviteurs étaient allés on ne savait où, reculerait devant ce silence significatif et rebrousserait chemin. Mais la porte s’ouvrit.
Un homme entra… C’était Chérubin.
Chérubin, qui s’arrêta sur le seuil, indécis, puis aperçut la marquise immobile et pâle comme une statue, et laissa échapper un geste de surprise. Mais ce geste semblait étudié depuis longtemps, et, malgré son émotion, la marquise ne put en être la dupe…
– Madame… balbutia le jeune homme en saluant.
La marquise s’inclina sans mot dire.
– Pardonnez-moi, madame, reprit-il en s’enhardissant, et veuillez me permettre de vous expliquer ma démarche qui doit vous paraître au moins insolite.
Et comme la marquise, frappée de stupeur, ne répondait pas, M. Oscar de Verny poursuivit :
– Je viens de rentrer chez moi, tout à l’heure, et j’ai appris que madame Malassis était gravement malade. Madame Malassis a eu la bonté de faire prendre de mes nouvelles, pendant ma convalescence, deux fois par jour…
Chérubin s’arrêta, regarda la marquise, et tressaillit de joie en la voyant ainsi pâle et défaite.
La marquise gardait toujours son immobilité et se taisait.
Chérubin reprit :
– J’ai donc osé, madame, et malgré l’heure avancée, venir jusqu’ici. J’espérais trouver un domestique… La porte était ouverte, l’escalier désert ; j’ai vu de la lumière dans cette pièce, et comme, après avoir frappé, je n’obtenais pas de réponse…
Le jeune homme n’acheva point.
Madame Van-Hop, dominant enfin son trouble et son émotion, venait de faire un pas vers le lit de la malade et de retrouver l’usage de la parole.
– Je vous remercie, monsieur, lui dit-elle, de votre démarche, je vous en remercie pour ma pauvre amie dont la situation, quoique très grave, nous laisse cependant quelque espoir. Comme vous le voyez, elle dort… et vous savez que le sommeil est toujours d’un bon augure.
Tandis que la marquise parlait, Chérubin, qui n’oubliait jamais la puissance fascinatrice de son regard, Chérubin, disons-nous, n’avait cessé d’attacher sur elle ses grands yeux aux fauves reflets.
– Puisqu’il en est ainsi, madame, dit-il lorsqu’elle eut fini, permettez-moi de me retirer…
Et il fit un pas de retraite.
La marquise répondit à son salut et ne laissa échapper aucun geste.
Chérubin continua à marcher vers la porte, sans toutefois cesser de regarder la marquise, et espérant sans doute qu’elle le retiendrait… Mais la marquise était redevenue muette et immobile.
Chérubin avait déjà atteint le seuil ; déjà il mettait la main sur le bouton de la porte pour la tirer sur lui… Mais soudain, et comme s’il avait obéi à une résolution subite, il ferma cette porte et se retourna vers la marquise.
Une sorte d’exaltation fébrile brillait dans ses yeux… Il revint à la marquise et lui dit :
– Je ne partirai point, madame, sans vous avoir fait un aveu.
– Un aveu ? balbutia-t-elle avec une sorte d’étonnement mêlé d’effroi.
– L’aveu d’une faute, madame.
Elle le regarda et se sentit en proie de nouveau à une violente émotion.
– Madame, dit Chérubin lentement, d’une voix mal assurée, et qui, cependant, trahissait la résolution, je vous ai menti tout à l’heure…
– Vous m’avez… menti ?… balbutia la marquise, dont le trouble augmentait visiblement.
Elle se laissa tomber dans le fauteuil roulé près du lit. Ses jambes refusaient-elles de la soutenir plus longtemps, ou bien cherchait-elle un refuge, auprès de la femme qu’elle croyait son amie, contre les séductions de cet homme sous le regard duquel elle se sentait frémir ? Elle ne le savait…
– Oui, répéta Chérubin, qui parut s’enhardir dans sa résolution et dont la voix se raffermit, oui, madame, je vous ai menti tout à l’heure…
Et il s’arrêta de nouveau.
Il arriva alors à madame Van-Hop ce qui arrive presque toujours à une femme dans les situations extrêmes ; elle trouva une force inattendue dans sa faiblesse même, et la femme du monde, habituée à cacher soigneusement les impressions de son âme, vint au secours de la pauvre femme dominée par la passion.
Un demi-sourire vint à ses lèvres ; son regard baissé se leva avec assurance sur Chérubin, et elle lui dit avec calme, presque avec enjouement :
– Je ne sais, monsieur, quel mensonge vous avez pu me faire, mais croyez que je suis indulgente et que je sais pardonner.
Et d’un geste plein de dignité qui sentait la femme habituée à recevoir, la reine de la mode, dont le salon était hanté par le Paris aristocratique, elle lui indiqua un siège à peu de distance, ajoutant :
– Veuillez vous asseoir, monsieur, je suis prête à écouter votre confession.
Chérubin demeura debout. Son front s’était assombri et le feu de son regard s’était subitement éteint. Son visage n’exprimait plus qu’une douloureuse mélancolie.
– Madame, reprit-il, je suis, en effet, rentré chez moi tout à l’heure, et j’ai appris, comme je vous le disais, l’accident survenu à madame Malassis ; mais un motif plus puissant que le désir d’avoir de ses nouvelles m’a conduit jusqu’ici…
A ces paroles, la marquise sentit que son émotion la reprenait.
– Ce motif, poursuivit Chérubin, m’a fait corrompre le valet de madame Malassis, que j’ai trouvé chez le concierge et qui m’a appris votre présence ici.
– Monsieur… balbutia la marquise.
– Oh ! dit Chérubin avec tristesse, veuillez m’écouter jusqu’au bout, madame…
Elle fit un geste d’assentiment et de résignation.
– Je ne vous reverrai jamais, sans doute, à pareille heure, en semblable circonstance et en tête-à-tête, madame, et demain je ne pourrais pas vous faire l’aveu… l’aveu de ma douleur, de mes remords et de ma coupable audace, murmura-t-il avec une subite émotion…
Et comme elle se taisait et souffrait le martyre, le Valet-de-Cœur continua :
– Dans huit jours, madame, j’aurai dit à Paris, à la France, à l’Europe, un éternel adieu.
– Vous partez, monsieur ? dit la marquise qui tressaillit.
– Je suis le fils d’un corsaire colombien, madame ; je suis né en pleine mer, sous l’équateur. Je n’ai d’Européen que mon nom, qui est celui que m’a laissé l’homme qui m’avait adopté. J’ai l’apparence d’un homme civilisé ; au fond je suis un sauvage, l’enfant des chaudes latitudes, sous lesquelles tout est sérieux, ardent, éternel. Je suis un de ces hommes qui meurent n’ayant eu qu’un seul amour.
– Monsieur…
– Oh ! dit Chérubin avec une subite énergie et comme s’il eût voulu justifier l’opinion de sauvagerie qu’il venait d’émettre sur lui-même, vous m’écouterez deux minutes encore, madame…
Il l’enveloppa et sembla la terrasser sous son regard.
– Ecoutez, dit-il, je suis un sauvage ! Je suis venu à Paris, il y a dix ans, avec l’intention, avec l’espoir d’y devenir un Européen, un Parisien de mœurs et d’esprit, et je n’ai pu vaincre ma nature première. Un jour, une femme s’est trouvée sur mon chemin. Je me suis pris à l’aimer… ardemment, passionnément, comme on aime sous les tropiques, prêt à verser pour elle ma dernière goutte de sang ; prêt, sur un signe d’elle, à conquérir un monde et à redevenir pirate… Eh bien, madame, il y avait, il y aura toujours entre cette femme et moi un abîme… Cet abîme, c’est sa vertu… car elle n’est pas libre…
La marquise écoutait, haletante, cette voix saccadée, assourdie par la douleur, et cependant d’une douceur enchanteresse. Elle se sentait frissonner sous le regard de cet homme qui peignait en traits de flamme son amour sans avoir dit encore quel en était l’objet… Elle aurait voulu, comme l’oiseau pipé par le reptile, pouvoir rompre le charme et fuir… Mais le charme était puissant, et la marquise était immobile et sans voix sous le regard de Chérubin…
Alors celui-ci fit un pas vers elle, fléchit un genou, et lui dit :
– Madame, je ne vous reverrai jamais, jamais mon nom ne sera prononcé à votre oreille ; mais au milieu de votre noble et heureuse vie, si parfois vous trouvez une minute de tristesse et de recueillement ; si la pensée qu’au-delà des mers, il est un pauvre sauvage dont la vie entière vous appartiendrait sur un signe de vous ; si cette pensée ne vous semble point une offense, eh bien, souvenez-vous que cet homme, vous l’avez vu là, à vos genoux, et qu’il vous a demandé pour unique, pour suprême faveur, la permission d’effleurer le bas de votre robe…
Chérubin avait été réellement comédien pendant toute cette scène ; son geste avait été sobre, sa voix sympathique et vibrante.
Madame Van-Hop avait écouté jusqu’au bout sans que sa physionomie trahît la douleur qu’elle éprouvait, et Chérubin fut trompé dans son attente lorsqu’il crut que la marquise allait lui tendre la main et le relever.
Elle demeura impassible.
Alors il se leva lentement, et lui dit avec un accent navré : – Adieu, madame !…
L’ange qui protégeait la marquise ne l’abandonna point en ce moment suprême.
Certes, si elle n’avait écouté que son cœur, elle eût tendu la main à cet homme, elle eût dit :
– Relevez-vous ; votre vue ne m’a point offensée, et mon souvenir vous suivra.
Mais elle écouta la grave et austère voix du devoir, et le devoir lui ordonna de garder le silence. Elle vit Chérubin s’éloigner, se diriger vers la porte, la saluer une dernière fois sur le seuil de la porte, puis disparaître dans les profondeurs de l’escalier, en étouffant un profond soupir.
Madame Van-Hop était demeurée digne de l’amour de son époux, et madame Malassis, qui n’avait point perdu un seul mot de cette scène, avait continué de feindre un profond sommeil.
Revenons à Baccarat.
Tandis que la marquise Van-Hop courait chez madame Malassis qu’elle croyait mourante, et voyait tout à coup surgir devant elle l’audacieux Chérubin, la sœur de Cerise était chez le comte Artoff.
On se souvient que l’hôtel du jeune Russe était situé tout à fait vis-à-vis du n° 40 de la rue de la Pépinière, et que du haut de son belvédère, Baccarat avait pu voir le jardin et le pavillon occupé par madame Malassis.
On se souvient encore que la jeune femme avait écrit un mot à sa femme de chambre en lui enjoignant de lui amener la petite juive.
Le comte et Baccarat, tandis qu’on allait chercher l’enfant, se mirent à table et dînèrent en tête à tête comme de vieilles connaissances. Une sorte d’intimité régnait entre eux déjà. Baccarat avait deviné la noble et enthousiaste nature du jeune comte ; celui-ci avait compris vaguement que Baccarat était devenue un ange, et que le repentir en avait fait la plus respectable et la plus vertueuse des femmes.
– Ma chère amie, dit le comte en se mettant à table, ne m’avez-vous pas dit que vous comptiez vous installer ce soir dans mon belvédère ?
– Oui, mon ami.
– Pourquoi ?
Elle eut un sourire mystérieux :
– Mon ami, répondit-elle, ne m’avez-vous pas promis hier de ne pas me questionner ?
– C’est vrai.
– Eh bien, je vous en prie, laissez-moi agir à ma guise et tenez votre promesse. Mon secret ne m’appartient pas.
Et Baccarat parla de tout autre chose que du belvédère, et le comte respecta désormais son secret.
La petite juive arriva. A sa vue, le comte laissa échapper un geste de surprise.
Mais Baccarat mit un doigt sur ses lèvres.
– Chut ! dit-elle, ceci est encore un mystère.
Le comte se contenta de passer ses doigts dans les beaux cheveux bouclés de l’enfant, à laquelle il offrit les friandises du dessert.
Le dîner achevé, Baccarat se leva :
– Mon ami, dit-elle au comte, voulez-vous nous conduire, moi et l’enfant, jusqu’au belvédère du jardin ?
Le comte s’arma du flambeau, prit l’enfant par la main et fit signe à Baccarat de les suivre.
Le pavillon, surmonté d’un belvédère et situé à l’extrémité des jardins, était cependant relié à l’hôtel par une longue galerie vitrée disposée en serre chaude.
Ce fut par cette galerie que le comte Artoff conduisit Baccarat.
Arrivée à la porte du pavillon, Baccarat prit le flambeau des mains de son guide.
– Merci ! dit-elle.
– Je ne vous accompagne donc pas ? demanda le jeune Russe.
– Non.
– Où dois-je vous attendre ?
– Où vous voudrez. Dans le jardin, si vous ne craignez pas la fraîcheur de la nuit ; dans votre salon, si vous avez froid.
– Pardon, dit le comte, mais permettez-moi une simple question.
– Parlez.
– Vous attendrai-je longtemps ?
– Je ne sais.
Et Baccarat lui fit un geste d’adieu et referma la porte du pavillon sur la petite juive.
– Etrange femme ! murmura le comte en rebroussant chemin.
Baccarat monta au belvédère, donnant toujours la main à la petite juive. Ce belvédère, assez spacieux, se composait d’une petite salle vitrée, dans laquelle se trouvaient des sièges de jardin en fer ouvragé.
Lorsqu’elle y fut arrivée, Baccarat fit asseoir l’enfant, puis elle souffla le flambeau, et toutes deux demeurèrent dans une demi-obscurité, car la nuit était assez claire.
Baccarat mit alors la main sur le front de Sarah.
– Dors ! lui dit-elle.
Elle avait eu le soin de tourner le siège de la petite juive dans la direction des jardins du n° 40.
Et la jeune femme murmura, tandis que l’enfant luttait vainement contre les premières atteintes du sommeil magnétique : – Je voudrais pourtant bien savoir s’il est chez lui… et ce qui se passe dans ce pavillon où la marquise est déjà venue.
* *
*
Le jeune Russe, respectant le mystère dont Baccarat s’enveloppait, se promena longtemps dans le jardin, fumant son cigare et rêvant. Pour lui, Baccarat n’était déjà plus une femme ; c’était un être mystérieux chargé sans doute de quelque mission fatale, et qui marchait droit à son but, sans se préoccuper des obstacles qu’elle trouvait sur son chemin et des regards ou des commentaires de la foule.
Le comte eut bientôt échafaudé tout un sombre roman sur Baccarat. Cette femme, qui s’enfermait la nuit dans un belvédère avec un enfant pour s’y livrer à quelque mystérieuse consultation, dont le sourire froid pénétrait jusqu’au fond du cœur et inspirait une terreur secrète, cette femme lui apparut comme une âme meurtrie, et qui, vaincue dans une première lutte, poursuivait dans l’ombre et sans relâche, un but de terrible vengeance.
Il se promena longtemps, les yeux fixés sur le belvédère où toute lumière s’était éteinte, dans lequel ne retentissait aucun bruit, se demandant ce que pouvait y faire Baccarat et ne parvenant point à le deviner.
Enfin, au bout d’une heure peut-être, la porte du petit pavillon se rouvrit.
Le comte accourut. Il vit apparaître Baccarat.
La jeune femme tenait toujours l’enfant par la main, et elle avait rallumé son flambeau. Seulement, à cette clarté, le comte put remarquer que Baccarat était très pâle, et que ses narines frémissantes dénotaient une certaine agitation.
– Mon ami, dit-elle, voulez-vous mettre votre coupé à ma disposition ?
Le comte s’inclina et prit le flambeau.
– Vous me quittez ? dit-il.
– Oui, fit-elle avec un sourire ; mais venez demain, je vous attendrai.
Et, se penchant à son oreille : – Je rentre chez moi, il le faut, car je crois que je vais avoir une visite.
– Une visite ?
– Oui.
– A dix heures du soir ?
– C’est l’heure des séducteurs.
Et comme il la regardait sans comprendre :
– Vous savez bien qu’il est un homme contre lequel vous avez tenu un pari ?
– Chérubin !
– Oui, et dans une heure il sera chez moi.
– Comment le savez-vous ?
Elle lui sourit de nouveau.
– Je suis un être surnaturel, dit-elle, j’interroge parfois l’avenir… et j’en sonde les profondeurs. Adieu !
Et Baccarat monta en voiture et partit. Elle retournait rue Moncey.
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Il y avait une heure environ que Baccarat avait quitté la rue de la Pépinière et le jeune comte russe ; elle était revenue rue Moncey et avait trouvé en rentrant un billet ainsi conçu :
« Madame,
« Vous m’avez aujourd’hui même autorisé à me présenter chez vous, sans me fixer d’heure ni de jour.
« Permettez-moi, madame, d’avoir la franchise de mes opinions. Vous connaissez le pari que j’ai fait, et sa gravité doit faire excuser mes plus folles démarches. Voulez-vous me recevoir à onze heures, ce soir ?
« Je vous baise les mains.
« Chérubin. »
Quand Baccarat eut pris connaissance de cet impertinent message, elle ne put se défendre plus longtemps d’une foi aveugle et sans bornes en cette double vue redoutable que lui avait révélée le hasard. En effet, une heure plus tôt, entre autres choses merveilleuses qu’elle lui avait révélées en dormant du sommeil somnambulique dans le belvédère du comte Artoff, la petite juive avait dit à Baccarat que Chérubin se présenterait chez elle le soir même.
Baccarat fit coucher l’enfant, puis elle prit ses dispositions pour recevoir Chérubin. Ce ne fut pas, comme la veille, dans le petit cabinet de travail qu’elle alla s’installer.
Comme la veille, elle ne renvoya point ses domestiques. Bien au contraire, elle voulut mettre une certaine emphase à la réception. Au lieu de se faire déshabiller et d’endosser une robe de chambre, elle conserva sa fraîche toilette de la journée, se posa un bluet dans les cheveux, donna à sa coiffure un adroit coup de main, et se regarda complaisamment dans sa grande glace à pivot pour s’assurer qu’elle était toujours merveilleusement belle.
Ce fut dans ce joli salon où le baron d’O… avait, six années auparavant, fait des merveilles de bon goût et de prodigalité, que Baccarat voulut attendre son impertinent séducteur.
Elle s’allongea sur une bergère roulée auprès du feu, le coude appuyé sur une table, un livre à la main, dans l’attitude d’une femme attendant l’homme qui, pour elle, a pris la place de l’univers.
Un coup de cloche l’avertit bientôt de l’arrivée de son visiteur.
Onze heures sonnaient ; Chérubin était exact. Deux minutes après, la femme de chambre entra, tenant à la main la carte de M. Oscar de Verny.
– Fais entrer, répondit Baccarat sans lever la tête ni la tourner vers la porte.
Chérubin entra. Il s’arrêta un moment sur le seuil, jeta un regard autour de lui, et remarqua avec quelque dépit qu’au lieu de l’attendre dans son boudoir, sa victime future le recevait au salon. Un coup d’œil lui suffit pour se convaincre par l’ameublement du salon que Baccarat n’était point une femme vulgaire.
Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, elle leva la tête à demi, le vit sur le seuil, lui sourit, et d’un geste lui indiqua un siège auprès d’elle.
La femme de chambre qui avait introduit le don Juan sortit, referma la porte, et Baccarat se trouva en tête à tête avec son visiteur.
Chérubin s’était adressé, pendant le trajet de la rue de la Pépinière à la rue Moncey, un fort joli discours qu’il s’était promis de répéter à Baccarat. D’avance, il avait mesuré la situation du regard, il avait prévu une réception froide, dédaigneuse, il avait préparé quelques-unes de ses phrases à effet, quelques-uns de ses regards irrésistibles.
Malheureusement il s’était trompé du tout au tout. Le programme qu’il s’était dicté avait pour point de départ le dédain, la froideur, peut-être même le courroux d’une femme irritée d’avoir pu servir de prétexte à un pari. Ce programme n’avait plus de raison d’être et ne pouvait être servi, si Baccarat ne se montrait ni froide, ni dédaigneuse, ni courroucée.
Ce fut ce qui arriva.
Elle lui tendit la main en souriant, et lui dit :
– Mettez-vous donc là, près de moi, enfant terrible…
Cette épithète était formulée avec un accent de raillerie sans aigreur, qui déconcerta fort M. Chérubin, si difficile à déconcerter d’ordinaire.
– En effet, dit-il, je mérite jusqu’à un certain point ce nom d’enfant terrible que vous me donnez, car…
– Chut ! dit-elle, avant de parler affaire, laissez-moi ouvrir une parenthèse.
– J’écoute.
– Voulez-vous du thé ? demanda Baccarat en riant.
– Merci, répondit Chérubin, de plus en plus stupéfait de cette bonne humeur inattendue qu’elle manifestait.
– Alors nous allons causer, n’est-ce pas ?
Chérubin s’inclina et se prit à méditer un nouveau speech.
– Savez-vous, reprit Baccarat, que j’ai eu toutes les peines du monde à faire entendre raison au comte Artoff.
– Plaît-il ? fit Chérubin. A propos de quoi ?
– Mais, répondit Baccarat fort simplement, à propos de votre pari.
Chérubin la regarda.
– Je ne comprends pas, dit-il.
– Alors je vais m’expliquer. Ecoutez-moi bien. Figurez-vous que le comte avait pris le pari au sérieux !
Elle souligna ces deux mots par l’accentuation.
Chérubin fit un soubresaut dans son fauteuil.
– Mais je tiens le pari pour sérieux ! s’écria-t-il.
Baccarat se prit à sourire.
– Quand je vous aurai fait toucher du doigt un tout petit obstacle, dit-elle, vous serez de mon avis. J’ai été, peut-être suis-je encore belle ; j’ai été célèbre par mon insensibilité, très bien ! voilà le côté chevaleresque du pari. Vous jouez votre vie à séduire une femme qui, dit-on, n’a pas de cœur.
Chérubin s’inclina.
– Maintenant, voyons le revers de la médaille. Si réellement je suis ce qu’on dit, si vous perdez votre temps et votre pari, je suppose qu’il est sérieux, le comte vous tuera…
– C’est son droit.
– Très bien ! Mais… si vous le gagnez ?…
Et Baccarat enveloppa le jeune homme d’un regard si cruellement moqueur qu’il baissa les yeux.
– Si vous le gagnez, continua-t-elle, vous aurez fait votre fortune… Voyons, monsieur, est-il admissible qu’un homme taxe son amour au prix de vingt-cinq mille livres de rentes ?
Ces mots furent un coup de foudre pour Chérubin. Baccarat lui disait crûment qu’il avait fait un pari honteux, impossible pour un galant homme.
Aussi se prit-il à rougir comme un écolier trouvé en faute.
Un petit sourire plein de moquerie glissait sur les lèvres de Baccarat, et ce sourire acheva de déconcerter Chérubin.
– Ecoutez, reprit-elle, vous vous êtes conduit avec moi comme un petit jeune homme sans expérience et qui sort de son lycée. On vous a dit que je n’avais pas de cœur ; peut-être a-t-on dit vrai.
– Je ne crois pas, dit-il.
– C’est possible encore ; mais enfin vous auriez dû, avant d’engager ce pari honteux, vous mieux renseigner.
Et la jeune femme, sur qui l’œil fascinateur de monsieur Chérubin ne produisait aucune impression, le regarda, riant toujours.
– J’aurais compris, poursuivit-elle, le pari vis-à-vis de vous-même. Si vous vous étiez dit : « Je veux être aimé de cette femme qui n’aime pas, » au lieu de l’aller bruyamment annoncer dans un club, peut-être auriez-vous eu quelque chance de me toucher ; mais…
Elle s’arrêta et ne daigna point compléter sa pensée.
– Ainsi, dit Chérubin, retrouvant son audace, vous considérez mon pari comme perdu ?
– C’est mon avis, à moins que… – Eh bien, dit-elle, faisons ne chose. N’en parlons plus et continuez à me venir voir.
– Je ne comprends pas, dit Chérubin.
– C’est pourtant facile.
– Comment ?
– Mon cher, dit Baccarat, permettez-moi de croire que ce qui vous séduit le plus en moi n’est pas la promesse de cinq cent mille francs.
– Ah ! fit Chérubin avec un geste de fierté, en pouvez-vous douter ?
– Par conséquent, toute question d’amour-propre à part, je suis persuadée que vous y renonceriez de grand cœur… si je devais vous aimer…
– Oh ! certes… fit Chérubin, qui se mordit les lèvres.
Il craignait d’être deviné.
– Donc, écoutez-moi bien ; ce que j’ai à vous proposer est à prendre ou à laisser. Ou vous écrirez au comte, ici, à l’instant même, que vous renoncez à votre pari, ou vous ne remettrez jamais les pieds chez moi.
– Et, demanda Chérubin, si j’écrivais cela, qu’arriverait-il ?
– Mais, dit Baccarat, peut-être seriez-vous pardonné.
Elle accompagna ces mots par un regard qui bouleversa l’impudent chevalier d’industrie. Il était venu pour séduire, et il se trouvait séduit lui-même. Tandis que Baccarat était calme, railleuse et parfaitement maîtresse d’elle-même, Chérubin sentait un trouble inconnu s’infiltrer petit à petit dans son cœur.
– Voyons, fit-elle, décidez-vous !
Il hésita une minute encore.
– Tenez, dit-elle, en lui montrant d’un geste impérieux une table sur laquelle il y avait tout ce qu’il fallait pour écrire, mettez-vous là, je vais dicter.
Et Chérubin tressaillit et se sentit dominé. Il se leva et alla s’asseoir devant une table. Puis il prit une plume.
– J’attends, dit-il avec soumission.
« Monsieur le comte, dicta Baccarat, voulez-vous oublier mes torts envers vous ? je renonce à mon pari. »
– Mais, s’écria Chérubin, je ne puis pas écrire cela, c’est une lettre d’excuses !
– Vous l’écrirez, dit fort tranquillement Baccarat, dont la voix résonna enchanteresse et pleine de charmante séduction ; vous l’écrirez pour l’amour de moi…
Le charme opérait.
Chérubin prit la plume et écrivit.
– Maintenant, lui dit Baccarat, venez me baiser la main, prenez votre chapeau, et allez-vous-en.
– M’en aller !
– Il est minuit, dit Baccarat. Si vous voulez réussir, commencez par être obéissant…
Elle accompagna ces mots un peu durs par un regard charmant, et Chérubin, fasciné, obéit et s’en alla.
Elle le reconduisit jusqu’à la grille du jardin, s’appuyant familièrement sur son bras.
– Quand reviendrai-je ? demanda-t-il.
– Après-demain.
– A la même heure ?
– Oui. Adieu…
Elle ferma la grille et Chérubin s’en alla.
– Oh ! murmura Baccarat, lorsque le bruit des pas de M. de Verny se fut éteint dans l’éloignement, toi, je te tiens ! tu n’es qu’un don Juan vulgaire et ton châtiment sera terrible, si tu n’y prends garde.
On eût dit que Baccarat devinait ce qui allait arriver.
En effet, Chérubin ne fut pas plus tôt dans la rue que le grand air le dégrisa.
– Je suis un niais, se dit-il, et j’oublie que j’ai besoin de cinq cent mille francs.
Et Chérubin, retrouvant toute son audace, se dit : – Après tout, personne ne me force de dire à Baccarat que je ne renonce point à mon pari. Pourvu que le comte sache que je le tiens, c’est tout ce qu’il faut. Or, ceci est pour moi clair comme le jour, Baccarat veut bien m’aimer, mais elle ne veut pas en convenir. Parbleu ! acheva-t-il en se frappant le front, je tiens les cinq cent mille francs ! Allons voir le comte.
Chérubin connaissait les fâcheuses habitudes du jeune homme. Il savait qu’il se couchait rarement avant trois heures du matin, et passait une grande partie de ses nuits à jouer.
Or, il n’était que minuit ; Chérubin s’en alla tout droit au club dont le comte et lui faisaient partie, et il le trouva, en effet, jouant une partie de whist.
– Comte, lui dit-il à voix basse, un mot ?
– Je suis à vous.
Le comte se leva, et Chérubin l’entraîna à l’écart.
– Je vous écoute, dit le comte.
– Monsieur le comte, dit Chérubin, je sors de chez Baccarat.
– Ah ! très bien, répondit le Russe d’un air indifférent.
– Etes-vous d’avis qu’en matière d’affaire comme celle qui nous occupe la ruse est de bon aloi ?
– C’est selon.
– Baccarat ne veut pas être pariée.
– Elle a raison.
– Donc, je vous ai écrit une lettre chez elle, lettre dans laquelle je me rétracte.
– Ah !
– Mais je viens vous dire à vous, monsieur le comte, que ma rétractation n’a rien de sérieux.
– A la bonne heure !
– A moins cependant…
– Ah ! il y a une condition ?
– Une seule.
– Voyons.
– Vous allez me donner votre parole que vous ne direz rien de notre entente, et que le pari continuera à exister entre nous à l’état latent.
– Je vous la donne.
– Très bien. Au revoir.
Chérubin salua le comte et sortit pour aller voir le vicomte de Cambolh, avec lequel il avait rendez-vous.
* *
*
Le lendemain, vers dix heures, le comte Artoff se présenta chez Baccarat.
Elle le reçut souriante, la main ouverte, et lui dit : – Voulez-vous que je vous fasse une confidence ?
– Oui, fit-il d’un signe.
– Je vais vous apprendre quelque chose que vous croyez savoir seul.
Il eut un geste de surprise.
– Vous avez reçu la visite de Chérubin, hier, à minuit.
– Comment le savez-vous ? s’écria le comte stupéfait.
– Peu importe ! je le sais.
– Vous l’avez donc vu ?
– Non, mais je sais quel était le but de la visite qu’il vous a faite au club.
– Par exemple ! murmura le comte Artoff, si vous savez cela, c’est que vous êtes sorcière.
– Peut-être le suis-je. Asseyez-vous là et lisez cette lettre.
Elle lui tendait le billet par lequel Chérubin faisait ses excuses au comte, et disait se rétracter et renoncer au pari.
– Oh ! oh ! fit le comte qui joua l’étonnement.
– Cher enfant ! dit Baccarat avec un accent tout maternel, vous êtes gentilhomme et vous savez, on le voit, garder la parole donnée. Or, vous avez promis à Chérubin le silence sur votre entrevue. Mais moi, qui sais tout, moi qui suis sorcière, suivant votre expression, je vais vous dire quel était le but de cette entrevue. Chérubin est allé vous prier de tenir le pari pour sérieux.
Le comte laissa échapper une exclamation de stupeur.
– Or, acheva Baccarat, Chérubin ne savait pas qu’en faisant cette démarche, il signait son arrêt de mort.
Le comte tressaillit.
– Ecoutez, poursuivit-elle avec lenteur et d’une voix inexorable comme celle de la destinée, si cet homme n’était qu’un fat jouant avec la réputation de la première femme venue, je vous dirais : « Jetons-le à la porte et laissons-le vivre… » Mais cet homme est un misérable, un voleur, un assassin ; cet homme, à cette heure, est l’instrument intelligent et docile d’un forfait sans nom, et il a mérité le sort qui l’attend. Oh ! dit-elle, voyant le comte ouvrir la bouche pour l’interroger, ne me questionnez point à présent, je ne pourrais vous répondre. Mais si, un jour, vous montrant ce malfaiteur habillé par Humann, ce séducteur infâme, ce voleur, cet assassin, je vous dis : « Monsieur le comte, cet homme s’est vanté, cet homme a perdu son pari, châtiez-le ! m’obéirez-vous ? »
– Je vous le jure, répondit le jeune Russe, qui commençait à avoir une foi profonde, aveugle, fanatique en Baccarat.
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Nous avons un peu oublié notre ami Fernand Rocher ; du moins nous l’avons laissé sortant de chez Baccarat, rue Moncey, et courant rue Blanche, où il espérait retrouver Turquoise.
Ni les prières, ni les reproches de Baccarat n’avaient touché le pauvre ensorcelé. Il aimait Turquoise, l’aimait avec folie, comme un aveugle qui s’éprendrait d’un amour furieux pour les couleurs.
Il arriva au numéro indiqué, et demanda au concierge madame Delacour. C’était le nom que Jenny avait pris avec lui, ou plutôt celui qu’elle portait réellement en quittant son mari.
– Au cinquième, la deuxième porte au fond du couloir, répondit la concierge.
Ces mots serrèrent douloureusement le cœur de Fernand. Il avait laissé Turquoise dans un hôtel ; il allait la retrouver dans une mansarde. Il monta en proie à une violente émotion, chercha la porte indiquée et frappa.
– Entrez ! dit une voix fraîche, sonore et qui paraissait joyeuse.
La clef était sur la porte. Fernand tourna cette clef, et se trouva sur le seuil d’une petite pièce à demi mansardée et dont le modeste ameublement eût à peine satisfait une grisette. Rideaux de perse à l’unique croisée et au lit, meubles de noyer, carreau mis en couleur rouge, chaises de paille, tel était le logis où s’était réfugiée, par amour pour lui, la femme qui venait de quitter un des plus jolis appartements qu’il y eût à Paris.
Au milieu de cette pauvreté fière, Turquoise apparut à Fernand comme une reine détrônée qui n’a rien perdu de son orgueil. Elle était belle, calme, souriante, et tendit la main à son visiteur avec l’aisance pleine de grâce qu’elle avait la veille, en le recevant rue Moncey.
– Bonjour, ami, lui dit-elle, je vous attendais…
Elle lui tendit son front avec la gentillesse d’un enfant, et le fit asseoir dans l’unique fauteuil qu’elle possédât.
Elle ajouta : – Tenez, monsieur le millionnaire, voilà un siège à peu près passable, et comme il est seul ici de son espèce, permettez-moi d’exercer généreusement l’hospitalité en vous l’offrant.
– Vous êtes une noble créature, murmura-t-il d’une voix émue.
– Vraiment ! reprit-elle en riant. Est-ce parce que je vous offre mon fauteuil ?
– Non, c’est parce que vous vous exagérez toutes choses, et qu’au lieu de voir en moi un ami…
– Bon ! interrompit-elle en le menaçant du doigt, je vous vois venir, monsieur… Vous êtes incorrigible, et je sens que décidément nous allons nous brouiller.
Il courba la tête et se tut.
– Fernand, continua-t-elle en donnant à sa voix le timbre le plus enchanteur, l’inflexion la plus séductrice, voulez-vous être mon ami, dites ?…
– Ah ! pouvez-vous me le demander ?
– Voulez-vous revenir ici ?
– Quand ? fit-il en tressaillant.
– Tous les jours, et à toute heure.
Il poussa un cri de joie.
– Eh bien, ce sera à une condition, à une seule…
– Laquelle ?
– C’est que vous me laisserez vivre à ma guise, et ne me direz jamais un mot de cette odieuse question d’argent.
– Soit, répondit Fernand avec soumission.
– A ce prix je vous aimerai.
Et, prenant les mains de son ami, elle les serra affectueusement.
* *
*
Fernand passa la journée avec Turquoise, et ne la quitta que vers six heures.
Elle voulut qu’il partît.
– Allez, mon ami, lui dit-elle. Voici l’heure où l’on dîne chez vous… Je veux bien vous aimer et vous permettre de m’aimer, mais ce n’est qu’à la condition que le repos ne sera point troublé dans votre intérieur.
Fernand obéit et s’en alla. Lorsqu’il arriva, l’heure du dîner venait de sonner à l’hôtel de la rue d’Isly.
Fernand trouva au salon de sa femme son beau-père et sa belle mère.
Depuis quelques jours, le Beaupréau semblait avoir eu un redoublement de folie. Il était littéralement tombé en enfance.
Madame de Beaupréau, calme et triste, était auprès de sa fille, qui semblait renfermer de muettes douleurs.
Hermine, depuis la veille – car c’était la veille que son mari lui avait menti pour la première fois et qu’elle avait senti quelque chose se briser dans son cœur, – Hermine était devenue une femme tout autre. Ce n’était plus l’épouse désespérée, prête à tous les sacrifices pour reconquérir l’amour de son mari ; ce n’était plus la mère désolée arrosant de ses larmes le visage de son enfant. C’était un noble cœur froissé et résigné qui se décide à marcher sérieusement avec courage dans l’aride voie du devoir et n’espère plus de bonheur.
Fernand, malgré sa folie, ne put se défendre d’un tressaillement et d’un remords, quand il la vit calme, triste, mais forte et laissant errer sur ses lèvres ce sourire décoloré des âmes qui se sont réfugiées tout entières dans la prière et la foi en Dieu.
Elle lui présenta son fils sans dire un mot ; et le père coupable mit, tout ému, un baiser au front de l’enfant.
Le dîner fut triste ; il y régna un silence plein de solennité. Ce silence pesa si fort à Fernand, qu’il quitta la salle à manger au dessert et monta dans son fumoir, où il s’enferma.
Mais là ses remords l’abandonnèrent.
Il ne songea plus qu’à Turquoise ; à Turquoise, la femme désintéressée et réhabilitée à ses yeux par l’amour… à Turquoise, qui l’aimait avec passion et avait renoncé à tout pour lui.
Fernand ne dormit pas de la nuit ; il attendit le jour avec impatience ; et huit heures sonnaient à peine, qu’il sortait de chez lui pour courir chez la pécheresse.
Turquoise était déjà levée. Elle avait fait son petit ménage, et Fernand la trouva assise devant un métier à broder.
– Voyez, lui dit-elle, comme je suis laborieuse, mon ami. Je me suis levée à six heures, et je suis à la besogne depuis sept, et j’ai déjà fait cela.
Du doigt elle indiquait son ouvrage du matin.
Fernand sentit ses yeux s’emplir de larmes.
– Non, murmura-t-il à part lui, cela ne se peut…, cela ne sera pas… il faudra bien qu’elle accepte l’existence que je veux lui faire…
Et comme tous ceux qui prennent une résolution inébranlable, Fernand se sentit dès lors la force de dissimuler.
Il ne se récria point, comme la veille, sur cette vie misérable que se faisait Turquoise ; il parut l’avoir acceptée.
Trois jours s’écoulèrent. Pendant ces trois jours, M. Rocher monta deux fois régulièrement les cinq étages de l’intrigante. Mais il ne prolongeait plus ses visites toute la journée, prétextait d’importantes affaires et s’esquivait ordinairement au bout d’une heure.
Le quatrième jour, au moment où, sortant de chez Turquoise, il tournait l’angle de la rue Saint-Lazare, Fernand fut croisé par un fiacre qui montait la rue Blanche au pas et s’arrêta à la porte de la pécheresse.
Un homme enveloppé dans un grand manteau en descendit, et demanda à voir madame Delacour.
Cet homme se fit répéter deux fois les indications nécessaires pour arriver jusqu’il la chambre mansardée, bien que, en réalité, il y fût déjà venu, et il gravit les cinq étages de Turquoise. Arrivé chez elle, l’inconnu se débarrassa de son manteau, ôta son grand chapeau qui lui couvrait la moitié du front, et elle reconnut sir Williams.
– Ah ! dit-elle, vous voilà donc enfin, mon cher ! Je vous croyais mort. Voici quatre jours que je ne vous ai vu…
– Eh bien, oui, me voilà !
Sir Williams prit l’unique fauteuil que Fernand s’obstinait à refuser.
– Ma petite, dit-il en croisant ses jambes, la vertu est tôt ou tard récompensée.
– Plaît-il ? fit Turquoise.
– Cela veut dire qu’après l’orage vient le soleil.
– Après ?
– Après la misère, l’opulence.
– Mon cher, interrompit Turquoise, vous êtes sentencieux comme un philosophe ; expliquez-vous donc, au lieu de me faire poser.
– Cela veut dire, ma chère, poursuivit gravement sir Williams, que tu t’es levée dans une mansarde ; au cintième, comme dit ton portier, et que tu pourrais bien te coucher dans un hôtel.
– Ah ! ah ! fit Turquoise, déjà ?
– L’amour va vite en besogne.
– Mais on ne bâtit pas un hôtel en quatre jours ?
– Non, mais on peut le trouver bâti.
Turquoise ouvrit de grands yeux brillant de convoitise.
– Et meublé, acheva sir Williams.
– Ah çà ! fit Turquoise d’un ton railleur, Fernand est donc décidément un garçon de quelque esprit ?
– Peuh ! murmura le baronet. Et il ajouta :
– Si l’esprit consiste à perdre la tête, je t’assure qu’il en a beaucoup ; mais voyons, que penses-tu de la Ville-l’Evêque, dans le faubourg Saint-Honoré ?
– Tiens ! c’est là qu’est mon hôtel ?
– C’est là.
– Contez-moi tout, cher, et dépêchez-vous…
Et Turquoise prit avec sir Williams les manières câlines d’un enfant.
– Connaissais-tu le prince K… ?
– Ce grand seigneur valaque de vingt-cinq ans, qui a fait des folies pour mademoiselle X…, de la Comédie-Française ?
– Précisément.
– On me l’a montré un jour dans le phaéton qu’il conduit lui-même à quatre chevaux.
– Tu devrais dire qu’il conduisait.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est mort.
– Bah !
– Une nuit, comme il pénétrait chez mademoiselle X…, sa maîtresse, par la porte du jardin, il s’est trouvé face à face avec un monsieur qui en sortait. Le monsieur avait des pistolets, ils se sont battus. Le prince K… a été tué.
– C’est donc l’hôtel du prince K… qu’il a acheté pour moi ?
– Sans doute.
– Et tout meublé ?
– Parbleu ! Du reste, le mobilier à bien son mérite. Mademoiselle X…, qui a infiniment de goût, si elle a fort peu de cœur, avait présidé à la décoration et à l’ameublement. L’hôtel de la rue Moncey n’est qu’une bicoque auprès de celui-là.
– Et combien coûte le tout ?
– Un million tout net. Notre ami fait bien les choses, ricana sir Williams.
– Voyons, cher, dit Turquoise froidement, ne vous raillez-vous pas de moi ?
– Non, ma fille.
– Et j’y coucherai ce soir ?
– C’est probable. Je sais que tout y est prêt pour te recevoir. Seulement, acheva sir Williams, j’espère, mademoiselle, que vous aurez du tact.
– Hein ? fit Turquoise.
– Que vous ne battrez pas des mains et que vous ne sauterez pas de joie comme un enfant ; enfin j’imagine que vous refuserez…
– Ah ! répondit Turquoise en riant, je vous garantis bien une chose, mon petit ami chéri, c’est qu’il faudra qu’il se mette à mes genoux et fonde en larmes comme la Madeleine, ma patronne, pour que je daigne accepter.
– Vous êtes une charmante enfant, dit sir Williams. Mais comme je ne suis pas venu pour vous faire des compliments, mais bien pour causer de nos petites affaires, laissez-moi vous donner mes instructions pour le cas où, comme je le présume, vous seriez installée dès ce soir rue de la Ville-l’Evêque.
– Dites, je vous écoute.
– Vous sortirez demain à midi, en voiture découverte, et vous monterez au pas le faubourg Saint-Honoré, surtout lorsque vous passerez sous les fenêtres du vicomte de Cambolh, notre ami.
– Tiens ! pourquoi ?
– Vous recevrez un mot de moi demain matin, et ce mot vous l’apprendra. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il nous faut nous occuper un peu de l’autre.
– Qui, l’autre ?
– Celui du faubourg, parbleu !
– Léon Rolland ?
– Oui.
– Tiens ! fit naïvement Turquoise, je commençais à l’oublier. Que devient-il ?
– Il devient fou.
– D’amour ?
– Parbleu ! évidemment.
– Eh bien, que ferons-nous ?
– Ah ! dit sir Williams, j’ai combiné une très jolie petite comédie à trois personnages, une femme et deux hommes.
– La femme, c’est moi, j’imagine ?
– Tout juste.
– L’un des personnages est Léon ; mais l’autre ?
– L’autre est Fernand Rocher.
– Et… que feront-ils ?
– Mais, dame ! répondit sir Williams avec une atroce bonhomie, j’espère qu’ils se battront un peu…
Et le baronet se prit à rire de son rire diabolique.
– Et vous appelez cela une comédie ? s’écria Turquoise ; mais c’est un affreux mélodrame.
– Heu ! heu ! c’est selon… Adieu, petite !
Et sans vouloir s’expliquer plus nettement, le baronet remit son manteau sur ses épaules, son large chapeau sur sa tête, frappa du doigt sur la joue de Turquoise, en lui disant un : Soyez sage ! tout amical, et il sortit.
A la porte, il retrouva son fiacre et dit au cocher :
– Rue du Faubourg-Saint-Honoré, au coin de la rue de Berri.
* *
*
Dix minutes après le départ de sir Williams, Turquoise entendit de nouveau frapper à sa porte, et vit entrer un commissionnaire de coin de rue qui lui remit silencieusement une lettre.
Turquoise jeta les yeux sur la suscription, reconnut l’écriture de Fernand, brisa le cachet et lut :
« Ma chère Jenny,
« Si vous m’aimez, si je puis compter sur vous, si vous voulez me prouver votre affection, montez en voiture au reçu de ma lettre, et suivez l’homme qui vous l’aura remise. Je ne puis vous en dire davantage.
« Votre Fernand. »
– Décidément, pensa Turquoise, mon honorable et mystérieux protecteur est réellement injuste envers Fernand. C’est un garçon plein de délicatesse et d’esprit.
Et la pécheresse dit à l’Auvergnat :
– D’où venez-vous ?
– De la rue de la Ville-l’Evêque, mam’selle, répondit-il, jugeant que, vu sa jeunesse, ses cinq étages et sa petite robe de laine, Turquoise n’avait aucun droit au titre de madame.
Elle jeta à la hâte un châle sur ses épaules, prit son chapeau, ses gants de tricot, et fit signe au commissionnaire qu’elle était prête à le suivre. Elle descendit à pied la rue Blanche, prit une remise rue Saint-Lazare, en face de la rue du Mont-Blanc, et, par un reste d’aristocratie féminine, elle fit signe à son guide de monter à côté du cocher. Elle eut même un geste si plein de dignité, que le commissionnaire en fut frappé, et se repentit de l’avoir appelée mam’selle.
Le coupé franchit en quelques minutes la faible distance qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la Ville-l’Evêque, et, sur l’indication de l’Auvergnat, entra dans la cour de l’hôtel du prince K…, dont la porte cochère était ouverte à deux battants.
Turquoise jeta un regard rapide sur l’ensemble et parut satisfaite du dehors. L’hôtel avait un grand air. Sur le perron il y avait deux valets en livrée qui paraissaient attendre qu’on leur donnât des ordres. A gauche du perron, sous un auvent, un charmant coupé, attelé de deux chevaux irlandais alezan clair, était à la disposition du maître ou de la maîtresse du logis, cocher sur le siège.
Au moment où le fiacre s’arrêta, un des laquais accourut ouvrir la portière et baissa respectueusement le marchepied.
– Quel chic ! murmura Turquoise à part elle. J’ai mis la main sur le roi des millionnaires ; c’est mieux qu’un prince russe.
– M. Rocher ? demanda-t-elle.
Turquoise était bien modestement vêtue, mais le laquais avait sans doute le mot de l’énigme, et il ne s’y trompa point. Il reconnut sous la petite robe de laine brune, sous le chapeau de velours épinglé à voilette noire, la fée de ce merveilleux palais.
– Si madame veut me faire l’honneur de me suivre… dit-il.
Turquoise descendit, suivit le laquais et monta le perron.
Là, le second laquais la précéda dans le vestibule, s’arma d’un flambeau à deux branches, et monta devant elle les marches d’un large escalier de marbre, témoignant à la jeune femme les mêmes marques de respect servile.
Turquoise fut introduite dans le salon de réception de l’hôtel, une merveille, où mademoiselle X… de la Comédie-Française, avait dépensé cent mille écus de tentures, de meubles délicieux, de bronzes, d’objets d’art et de tableaux.
– Décidément, pensa Turquoise, je suis bien chez moi.
Le laquais posa le flambeau sur un guéridon, et se retira en disant :
– Je vais envoyer à madame sa femme de chambre.
– Allez ! dit la jeune femme, qui redevint sur-le-champ l’élégante créature qui s’était si bien installée rue Moncey. Elle se laissa choir mollement dans un grand confortable au coin du feu, et, l’œil fixé sur la pendule Louis XV de la cheminée, aux deux côtés de laquelle brûlaient des bougies dans d’énormes candélabres en bronze doré de même style, elle attendit…
Deux minutes après, une porte de dégagement s’ouvrit, et Turquoise vit entrer une femme de dix-neuf à vingt ans, une soubrette comme on n’en voit guère que dans les comédies de Marivaux, au clair de rampe du Théâtre-Français.
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La femme de chambre était jolie, presque aussi jolie que sa maîtresse. Elle avait l’allure vive, le sourire fort aimable, le regard impertinent d’une servante de comédie. Elle plut à Turquoise.
– Madame désire-t-elle s’habiller ? demanda-t-elle en entrant. La garde-robe de madame est prête.
Turquoise se leva.
La soubrette ouvrit une porte à droite de la cheminée, et s’effaça pour laisser passer la jeune femme.
Turquoise la suivit et se trouva sur le seuil de sa chambre à coucher, une miniature, un chef-d’œuvre de petitesse, de bon goût et de luxueuse simplicité. Elle jeta un regard distrait en apparence sur tout ce qui l’environnait, et aucun détail ne passa pour elle inaperçu. De la chambre à coucher Turquoise passa dans le cabinet de toilette, et ne fut pas médiocrement surprise d’y trouver tout ce qu’elle avait laissé rue Moncey : ses châles, ses dentelles, ses bijoux, le tout considérablement augmenté par cette main prodigue et jusque-là invisible qui lui ouvrait les portes de ce palais de fées.
– Ma foi ! se dit-elle, je crois que jusqu’à présent j’ai montré assez de délicatesse pour avoir le droit de jeter mon bonnet par-dessus les moulins.
Et Turquoise se livra, sans résistance aucune, aux mains de sa femme de chambre, qui se mit à l’habiller et à la coiffer.
En une heure, la petite ouvrière eut disparu pour faire place à cette élégante Jenny que nous avons vue rue Moncey. Puis, lorsque sa toilette fut achevée, la femme de chambre lui remit un billet qu’elle tira de son corsage d’un air mystérieux. Turquoise reconnut l’écriture de Fernand. Elle ouvrit ce billet et lut :
« Ma chère Jenny,
« Votre femme de chambre a l’ordre de ne vous remettre cette lettre que lorsque vous aurez pris possession de la maison, que je vous supplie d’accepter comme venant d’un ami qui vous aime plus que tout au monde.
« Je sais que je suis coupable à vos yeux, que je ne puis me représenter devant vous avant d’avoir obtenu mon pardon. Ce pardon, me le refuserez-vous ?
« Et… ne m’inviterez-vous pas à dîner ?
« Je reste à vos genoux dans l’attitude d’un suppliant.
« Fernand. »
Turquoise se prit à sourire.
– Mais si, dit-elle tout haut, comme si elle avait soupçonné la présence de Fernand dans le voisinage.
En effet, une porte s’ouvrit, et le jeune fou vint tomber aux pieds de Turquoise, qui lui tendit la main.
– Relevez-vous, dit-elle, on vous pardonnera peut-être…
Cependant Léon Rolland, dont sir Williams avait bien voulu s’occuper la veille avec la belle Turquoise, une heure avant que cette dernière prît possession de sa nouvelle demeure rue de la Ville-l’Evêque, Léon Rolland, disons-nous, avait, depuis huit jours, subi une entière métamorphose. Ainsi que, trois jours auparavant, la pauvre Cerise l’avait dit à Baccarat, l’ouvrier n’était plus que l’ombre de lui-même. Pâle, l’œil farouche, les lèvres crispées, le front creusé de rides profondes, le maître ébéniste gardait un morne silence, fuyait sa maison, ses ateliers, et devenait méconnaissable pour tous.
Cependant, quelquefois il parvenait à secouer un peu l’affreux marasme qui s’était emparé de lui, et dans ces moments-là il se sentait pris d’un ardent besoin de travail.
Or, ce jour-là, vers dix heures et demie, Léon essayait de tromper la douleur qui le rongeait, en activant ses ouvriers et donnant ses ordres. Il avait entrepris une commande importante dont la livraison devait avoir lieu à une époque déterminée, et il en pressait l’exécution.
Un coupé de maître, attelé d’un magnifique demi-sang, s’arrêta à la porte des ateliers, et Léon, surpris de cette visite matinale, en vit descendre un jeune homme élégamment vêtu, qui portait un lorgnon incrusté dans l’œil droit ; il entra dans l’atelier et demanda à l’un des ouvriers :
– Suis-je chez M. Léon Rolland ?
– Oui, monsieur, répondit l’ouvrier interpellé en désignant Léon du doigt.
Le maître ébéniste s’approcha et salua le visiteur.
– Monsieur, dit ce dernier en lui rendant son salut avec un geste à demi protecteur, je suis le vicomte de Cambolh.
Léon s’inclina.
– Un de mes amis, le marquis d’A…, poursuivit-il d’un ton léger, m’a beaucoup parlé de vous.
– En effet, répondit Léon. M. le marquis d’A… a bien voulu me faire travailler l’année dernière.
– J’ai vu chez lui des boiseries, continua-t-il, que j’ai trouvées d’un travail fort remarquable.
– J’ai de bons ouvriers, monsieur, répliqua modestement Léon Rolland, qui regardait attentivement son visiteur et semblait se demander où il avait pu voir ce visage et entendre cette voix.
– J’espère, en ce cas, reprit M. de Cambolh en souriant, que vous voudrez bien travailler pour moi ?
– Je suis à vos ordres, monsieur.
– J’habite le faubourg Saint-Honoré, poursuivit le jeune homme, et j’arrange en ce moment mon appartement. Je voudrais avoir une salle à manger toute en chêne, meubles et boiseries, et je suis persuadé que vous seul…
Léon Rolland eut un sourire modeste.
– Oh ! monsieur, dit-il, j’ai des confrères aussi et plus habiles que moi ; mais je m’efforcerai de mériter votre confiance.
Rocambole consulta sa montre.
– Tenez, dit-il, il est onze heures. Pouvez-vous disposer de quelques minutes ?
– Sans doute, monsieur, répondit Léon, qui acceptait avec un fébrile empressement tous les moyens de s’arracher momentanément à sa noire rêverie.
– Je vais vous emmener chez moi, continua Rocambole, et nous verrons sur place ce que je voudrais avoir.
– Je suis à vos ordres, monsieur.
Léon le fit passer dans son bureau, lui offrit un fauteuil, et comme il était en costume d’atelier, il lui demanda quelques secondes pour aller mettre un chapeau et une redingote.
– C’est singulier, murmura-t-il en montant chez lui, j’ai déjà vu cet homme quelque part, mais où ?…
– Le drôle, pensait en même temps M. de Cambolh en exposant au feu de coke qui brûlait dans une cheminée à la prussienne la pointe de ses bottes vernies, le drôle m’a bien et longtemps regardé ; mais je veux être pendu s’il me reconnaît jamais. Entre le vaurien adopté par la mère Fipart, le Rocambole de Bougival, et M. le vicomte de Cambolh, gentilhomme suédois, il y a si loin !
Léon revint et se mit à la disposition du prétendu vicomte. Celui-ci le fit monter dans son coupé, qui partit aussitôt au grand trot et gagna le faubourg Saint-Honoré en moins de vingt minutes.
Onze heures et demie sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule lorsque le brillant vicomte atteignit son entre-sol, suivi par Léon Rolland.
Pendant tout le trajet il avait gardé vis-à-vis de son compagnon la réserve polie d’un vrai gentilhomme ; il avait peu parlé et s’était beaucoup occupé de la cendre blanche de son cigare. Rocambole tenait à bien établir aux yeux de Léon sa supériorité de race, de façon à écarter de lui jusqu’au souvenir du fils d’adoption de la veuve Fipart.
On entrait, on s’en souvient, chez M. le vicomte de Cambolh par une antichambre assez vaste qui précédait la salle à manger. Cette dernière pièce, la plus spacieuse de l’appartement, prenait jour par ses deux croisées sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et soit que Rocambole en eût donné l’ordre, soit qu’il eût agi de son propre mouvement, le valet de chambre avait ouvert les deux fenêtres toutes grandes.
– Voilà, dit Rocambole à Léon, la pièce que je veux métamorphoser complètement.
Léon, qui ne voyait et ne pouvait voir en tout cela qu’une affaire de la nature de toutes celles qui se rattachaient à son métier, Léon examina la salle à manger, se fit expliquer par le vicomte ses intentions et une demi-heure s’écoula.
Cette demi-heure avait été ménagée habilement par Rocambole.
On eût dit un avare qui se dessaisit avec adresse d’une faible partie de son or.
Adossé à l’une des croisées, la tête un peu en dehors, portant alternativement ses regards à l’intérieur de la pièce où Léon prenait exactement ses mesures pour exécuter les boiseries commandées, et tantôt sur la façade de l’église Saint-Philippe, façade qui, on le sait, est surmontée d’une horloge. Rocambole paraissait attendre avec une certaine impatience que midi vînt à sonner.
En effet, au moment où l’aiguille de l’horloge atteignait le chiffre douze, une calèche apparaissait à l’extrémité opposée de la place Beauvau et montait le faubourg au petit trot.
Léon était toujours très consciencieusement occupé à sa besogne.
M. de Cambolh vit la calèche reprendre le pas vis-à-vis Saint-Philippe, et tandis qu’elle continuait à gravir la raide montée qu’on remarque au faubourg Saint-Honoré en cet endroit, il jeta un coup d’œil de connaisseur sur l’ensemble de l’attelage et de la calèche.
C’était celle de Turquoise.
Fernand Rocher avait bien fait les choses. En achetant l’hôtel du prince K… il avait conservé les plus beaux et les meilleurs chevaux ; et les quatre carrossiers anglais qui traînaient la calèche faisaient l’admiration des passants dans ce quartier, parcouru cependant chaque jour par les plus beaux chevaux du monde. La calèche était bleu de ciel à l’intérieur, et elle était conduite à grandes guides par un cocher anglais poudré à frimas.
Dans la calèche, une mignonne et charmante créature blonde était couchée à demi, étalant ses bras blancs au milieu d’un flot de dentelles, et protégeant son visage, au moyen d’une ombrelle marquise, contre les tièdes rayons d’un soleil de février.
– Oh ! les superbes chevaux ! murmura d’abord M. le vicomte de Cambolh avec un accent d’admiration qui attira l’attention de Léon Rolland… et la jolie créature ! ajouta-t-il.
Et comme Léon levait la tête et n’osait cependant s’approcher de la croisée :
– Venez voir, monsieur Rolland, dit le vicomte, des chevaux superbes et une femme adorable.
Léon s’approcha, regarda les chevaux, puis la femme…
Et il jeta un cri !
Turquoise passait alors précisément sous les fenêtres, et Léon n’en était pas à plus de dix pas de distance.
La calèche continua sa route et Turquoise ne leva pas la tête.
Quant à Léon, il avait jeté un cri :
– Eugénie ! c’est Eugénie !
Rocambole le vit chanceler, et il le soutint dans ses bras.
– Mon Dieu ! lui dit-il, qu’avez-vous ? Connaissez-vous donc cette femme ?
– C’est Eugénie ! répéta l’ouvrier à demi fou.
– Qu’est-ce qu’Eugénie ? Voyons, expliquez-vous… continua hypocritement l’élève de sir Williams.
Mais déjà Léon s’était élancé vers la porte, oubliant tout, n’écoutant plus rien, et il descendait quatre à quatre l’escalier aux yeux des valets stupéfaits, qui le croyaient subitement atteint d’aliénation mentale. Puis il s’élança dans la rue sur les traces de la calèche. Mais la calèche venait d’atteindre le haut de la montée, et le cocher rendait la main à ses chevaux.
Lorsque Léon, tête nue et hors de lui, arriva à son tour à l’endroit où le faubourg cesse de monter, la calèche disparaissait dans un nuage de poussière et franchissait la barrière pour tourner brusquement à gauche et suivre le boulevard extérieur jusqu’à la place de l’Arc-de-Triomphe, d’où elle gagnait sans doute le Bois.
Pour un homme de sang-froid, malgré cette merveilleuse ressemblance, il eût été impossible de songer que la fringante jeune fille qui s’en allait au Bois, traînée par quatre chevaux, pouvait avoir rien de commun avec Eugénie Garin, l’humble ouvrière ; et certes Léon aurait dû faire cette réflexion tout d’abord.
Mais Léon ne réfléchissait plus, Léon n’entendait plus… Il avait vu, il avait reconnu Eugénie… Il ne songeait pas même à cette brusque transition de fortune…
La calèche partait au grand trot, il se mit à courir.
– Je la rejoindrai ! murmura-t-il éperdu.
Et il s’élança à sa poursuite, et, pendant quelques minutes, il eut l’espoir de l’atteindre. Mais lorsque la calèche fut arrivée au point culminant de la place, et eut tourné l’Arc-de-Triomphe, Léon Rolland vit avec désespoir qu’elle gagnait du terrain sur lui avec une effarante vitesse, et il atteignait à peine les premiers arbres de l’avenue, que déjà le brillant équipage entrait au Bois par la porte Maillot. Mais le pauvre garçon ne se rebuta point ; il continua à courir.
Il espérait que la calèche s’arrêterait, et, en effet, lorsqu’il eut atteint l’entrée du Bois, il la vit devant lui, à trois cents mètres environ. Puis il la perdit de vue au milieu des nombreux équipages qui sillonnaient le Bois en tous sens, et alors, découragé, il s’assit sur une borne, au seuil de la porte Maillot, espérant que la calèche sortirait du Bois tôt ou tard.
En effet, vingt minutes après environ, la calèche tantôt ralentissant sa marche, tantôt reprenant une allure plus rapide, se montra à l’extrémité d’une avenue et reparut aux yeux du pauvre ouvrier. Puis, au moment où il s’apprêtait à arrêter le cocher d’un geste décidé, celui-ci se mit à fouetter ses chevaux en criant un : gare ! accentué, et l’équipage passa comme un éclair, forçant Léon Rolland à se ranger. Mais ce temps d’arrêt lui avait rendu ses forces ; il s’élança de nouveau à la poursuite de la calèche, qui ralentit bientôt sa marche, et il ne la perdit plus de vue.
Turquoise rentra dans Paris par la barrière de l’Etoile et les Champs-Elysées, disant aux cocher :
– Touche à l’hôtel.
Léon suivait toujours, peu soucieux de l’étonnement et des quolibets de la foule, qui ne comprenait pas pourquoi cet homme courait, tête nue, à la poursuite de cet équipage.
Enfin, vers la place Beauvau, il crut qu’il allait l’atteindre, et il n’en était plus qu’à quelques pas, lorsque la calèche entra dans la rue de la Ville-l’Evêque, dont un hôtel ouvrit sur-le-champ sa porte cochère.
La calèche entra, et la porte se referma au moment même où Léon l’atteignait.
Alors, ivre de rage, l’ouvrier sonna violemment à la petite porte.
Un domestique vint ouvrir, le toisa et lui dit :
– Que demandez-vous, brave homme ?
– Je veux parler à votre maîtresse, répondit Léon Rolland.
– J’entends bien, répondit celui-ci, mais ma maîtresse ne reçoit que les gens qui me disent son nom ou le leur.
q
Ces mots firent courber la tête à l’ouvrier. En effet, comment pouvait-il savoir de quel nom Eugénie Garin, transformée en grande dame, se faisait appeler ?
– Eh bien, dit-il d’un ton plus humble, voulez-vous aller dire à votre maîtresse qu’un homme bien connu d’elle, Léon Rolland, désirerait la voir ?
– A la bonne heure ! répondit le valet, à moitié touché par l’expression de douleur et de souffrance répandue sur le visage de Léon Rolland. Attendez-moi là ; je vais voir madame.
Et le valet laissa Léon dans la cour de l’hôtel.
Dix minutes s’écoulèrent. Ces dix minutes eurent pour le malheureux Léon Rolland la durée d’un siècle.
Et le valet revint.
– Ma maîtresse, dit-il, ne vous connaît pas ; mais elle consent à vous recevoir…
Léon eut le vertige. Ou ce n’était pas Eugénie, ou Eugénie le reniait. Il suivit le laquais en trébuchant à chaque pas comme un homme ivre. Le laquais lui fit traverser un vestibule, gravir les marches d’un grand escalier dont les repos étaient garnis de fleurs ; il l’introduisit dans un vaste salon où le luxe moderne le plus exquis avait entassé richesses et merveilles, et lui dit, en lui indiquant un sofa :
– Veuillez attendre, madame va venir.
Léon se crut fou. Un terrible doute s’empara de lui : cette femme, après laquelle il courait depuis deux heures, et dont il forçait la porte, ce pouvait n’être pas Eugénie Garin ; il avait pu être abusé par une ressemblance frappante, singulière, mais non sans exemples.
Un moment, il eut la pensée de fuir. Mais une porte s’ouvrit : Turquoise parut.
Léon Rolland jeta un cri. C’était bien celle qu’il avait connue sous le nom d’Eugénie Garin.
– Eugénie !… balbutia-t-il en faisant un pas vers elle.
Mais Turquoise parut surprise, salua l’ouvrier de la main, et lui dit d’un ton très froid où semblait poindre la surprise :
– Est-ce vous, monsieur, qui vous nommez Léon Rolland ?
Ces mots furent pour l’ébéniste un coup de massue. Il la regarda d’un air hébété, chancela, s’appuya à un meuble pour ne point tomber, et ne put prononcer un mot.
– On vient de me dire, monsieur, continua Turquoise avec un calme parfait, que vous désiriez me voir… Je suis prête à vous écouter.
Elle lui indiqua un siège, et se pelotonna elle-même sur une causeuse roulée au coin du feu.
– Madame… Eugénie… balbutia Léon Rolland.
– Je crois, monsieur, que vous vous trompez, dit-elle.
– Oh ! fit-il, stupéfait de ce calme, une pareille ressemblance… Non, c’est impossible ! Eugénie… c’est vous !
– Je me nomme madame Delacour.
– Madame… madame, murmura Léon éperdu, ne me dites pas que ce n’est pas vous… Vous avez sa voix, son regard… Il est impossible que Dieu ait créé deux êtres absolument semblables.
Et Léon tremblait en parlant ainsi. Il demeurait debout, regardant avec une sorte d’avidité cette femme qui niait toute identité avec Eugénie Garin.
– Monsieur, reprit Turquoise toujours indifférente, je commence à m’expliquer l’insistance que vous avez mise à pénétrer ici. Vous m’avez sans doute vue rentrer chez moi, et, abusé par la ressemblance que je possède avec la personne que vous appelez Eugénie…
– Mais, Eugénie, c’est vous ! s’écria Léon Rolland, qui ne pouvait se tromper à sa voix.
Et il se mit à genoux devant elle, et, d’un ton suppliant :
– Oh ! ne me trompez pas, murmura-t-il, n’essayez pas de me tromper… C’est vous… c’est bien vous !
Turquoise garda le silence.
Léon osa lui prendre la main, et continua avec feu : – Je ne sais pas qui vous êtes, ou du moins ce que vous êtes maintenant ; mais je sais que vous vous nommiez Eugénie, Eugénie Garin, que je vous aimais, que nous avons passé de longues heures auprès l’un de l’autre, dans votre mansarde, un livre à la main, que votre abandon m’a rendu fou ; que, depuis deux heures, je cours après votre voiture sans pouvoir l’atteindre…
Elle l’écoutait silencieuse, et ce silence épouvantait Léon et faisait renaître tous ses doutes.
– Monsieur, dit enfin Turquoise, calmez-vous un peu et veuillez me regarder attentivement ; vous reconnaîtriez sans doute que vous vous trompez.
– Non, c’est bien vous !…
Elle hocha la tête négativement.
– Je crois que je deviens fou… ! murmura Léon, qui répéta pour la seconde fois :
– Vous avez sa voix, son regard, ses traits, ses cheveux blonds.
– Voyons, monsieur, reprit Turquoise avec un accent plein de compassion, qu’était-ce que mademoiselle Eugénie Garin ?
– La fille d’un de mes ouvriers… une pauvre ouvrière, balbutia-t-il.
– Mais alors, monsieur, regardez autour de vous… Et d’un geste, Turquoise semblait vouloir résumer le luxe éblouissant dont elle était environnée et faire valoir l’élégance de sa robe garnie de dentelles.
Léon courbait le front et se taisait. L’argument de Turquoise avait sa valeur. Comment admettre un seul instant, en effet, que la femme que Léon Rolland retrouvait dans un hôtel somptueux, qu’il avait aperçue dans une calèche traînée à quatre chevaux, qu’une nuée de domestiques environnait, eût quelque chose de commun avec l’humble ouvrière qu’il avait vue mourante de faim et exténuée de travail dans la mansarde où gisait son vieux père malade ?
C’était presque de la folie.
– Enfin, monsieur, reprit Turquoise, dont le calme ne se démentait point, laissez-moi essayer de détruire votre conviction par un dernier mot. Admettons un moment que je sois bien la femme dont vous parlez… mademoiselle Eugénie Garin… une ouvrière que vous aimiez et qui, dites-vous, vous a… abandonné…
– Ah ! murmura Léon, c’est bien vous !
– Soit, dit-elle en souriant ; supposons que c’est moi… Supposons que madame Delacour et Eugénie Garin… ne font qu’une même personne…
– Vous le voyez bien ! s’écria Léon qui voulut reprendre la main qu’elle lui avait retirée par un mouvement plein de décence et de dignité, vous le voyez bien !
– Chut ! dit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, écoutez-moi…
Et d’un geste à demi sévère, elle l’invita à s’asseoir à distance.
Puis elle continua :
– Supposons donc que je sois Eugénie Garin, et que je vous aie abandonné… A propos, s’interrompit-elle, y a-t-il longtemps ?
– Huit jours, répondit Léon.
– Et quand… vous m’aimiez, j’étais une pauvre ouvrière ?
– Oui, fit Léon d’un signe.
Turquoise laissa bruire un charmant éclat de rire à travers ses dents blanches :
– En ce cas, murmura-t-elle, laissez-moi croire un instant que je suis la filleule de quelque fée.
Léon la regarda tout interdit.
– Car, ajouta-t-elle, il me semble que ma position est un peu… changée, depuis huit jours.
Et comme il gardait le silence, anéanti par cet argument, elle reprit :
– Si vous ne voulez pas vous rendre à l’évidence, monsieur, si vous persistez à me croire l’Eugénie que vous aimez, et que vous avez perdue, il faut alors entrer dans le domaine des suppositions.
Elle prit une attitude enchanteresse au fond de sa causeuse, l’attitude d’une femme habituée dès longtemps à toutes les joies, à toutes les commodités du luxe et de la fortune, et poursuivit :
Première supposition : le père d’Eugénie, le pauvre ouvrier sans fortune, a un frère qui disparut jadis, et qui vient de reparaître pour Eugénie sous forme d’un oncle d’Amérique. Il a apporté des millions, et la petite ouvrière est tombée de sa mansarde dans cet hôtel.
– C’est impossible ! murmura-t-il.
– Deuxième supposition, continua Turquoise : Eugénie, un soir, en vous quittant, a rencontré quelque nabab, quelque prince russe…
– Oh ! c’est cela, s’écria l’ouvrier avec une subite explosion de jalousie… Eugénie, n’est-ce pas que c’est bien vous ?…
– Mais, mon cher monsieur, interrompit froidement Turquoise, dans l’un et l’autre cas, une ouvrière ne fait point peau neuve en huit jours. Regardez-moi bien : ai-je l’air d’une femme qui tirait naguère l’aiguille du matin au soir pour gagner quinze sous ?
En effet, Turquoise était si bien à son aise dans son fouillis de dentelles, si naturelle au milieu de son riche salon, que Léon courba de nouveau la tête.
– Mystère ! murmura-t-il.
– Troisième supposition, reprit-elle : Eugénie ne s’appelait pas Eugénie ; Eugénie n’était point ouvrière, et le père Garin n’était point son père.
– Que dites-vous ? s’écria Léon.
– Rien, je continue à supposer. Et, replaçant son doigt sur ses lèvres : – Chut ! écoutez-moi.
– Parlez.
– Donc Eugénie était tout simplement ce que je suis, c’est-à-dire ce que vous me voyez.
– Mais c’est impossible !
– Alors je ne suis pas Eugénie, choisissez…
– Mon Dieu ! fit Léon qui porta la main à son front, je crois que je rêve…
– Je reprends, poursuivit Turquoise. Eugénie était ce qu’on nomme une lionne, une femme à la mode, un peu galante peut-être, aimant les aventures, le mystère, et qui s’éprit de vous, un jour…
Léon tressaillit.
– Mon Dieu ! cela se voit… Elle aura passé en voiture devant votre atelier, et vous aura aperçu. Elle vous aura trouvé beau et vous aura aimé… l’amour est si bizarre !
– Madame… madame… balbutia Léon qui perdait la tête.
– Attendez donc, monsieur.
Et Turquoise, pour le dominer complètement, leva sur lui son regard bleu, sous le charme fascinateur duquel il devint tout à coup docile comme un enfant.
– Oui, reprit-elle, l’amour est bizarre, il vient on ne sait d’où, on ne sait pourquoi… il s’en va de même. Laissez-moi continuer mes suppositions, et, pour un moment, être bien réellement Eugénie Garin. Et bien, je vous ai vu un soir, je vous ai aimé sur-le-champ, instantanément. Alors, jetant un regard autour de moi, envisageant la vie un peu folle que je menais… j’ai compris que vous, l’ouvrier honnête, le père de famille laborieux, l’heureux époux…
– Ah ! s’écria Léon avec une explosion de joie, c’est vous, Eugénie, c’est bien vous !
– Peut-être, fit-elle en souriant.
Il voulut se remettre à genoux, reprendre ses mains, les couvrir de baisers. Le regard de la jeune femme le cloua sur son siège.
– Ce que femme veut, reprit Turquoise, Dieu le veut ! C’est un proverbe vrai. Donc Eugénie a pris sur vous ses petits renseignements. Elle a acquis la conviction que, pour être aimée de vous, il lui fallait jouer un rôle… n’être plus elle-même… devenir une pauvre ouvrière malheureuse… et ce rôle, elle l’a joué en conscience pendant quelques jours… et vous l’avez aimée…
Léon écoutait avec une sorte d’avidité douloureuse les paroles de la jeune femme, et il commençait à comprendre que, si l’une des trois versions de Turquoise était vraie, c’était à coup sûr la dernière.
– Malheureusement, poursuivit-elle, tout a une fin en ce monde, et l’amour le plus ardent et le plus pur est généralement brisé par une catastrophe. Un matin, Eugénie se dit qu’un jour ou l’autre celui qu’elle aimait avec passion, comme elle n’avait jamais aimé, hélas ! viendrait à pénétrer la vérité… qu’il apprendrait que celle qu’il croyait une honnête ouvrière était une pauvre pervertie nommée dans le monde des jeunes fous Jenny la Turquoise… et elle eut peur de se voir méprisée, insultée, abandonnée par le seul homme qu’elle eût aimé.
Turquoise s’arrêta émue. Elle semblait avoir oublié son rôle ; elle devenait franche et sincère, elle convenait indirectement qu’elle était bien Eugénie Garin.
Léon Rolland, pâle, la sueur au front, le cœur palpitant, ne trouvait plus un mot à répondre. Il baissait les yeux et se sentait mourir.
Turquoise continua :
– Alors la pauvre femme voulut être forte. Elle préféra vivre éternellement dans le cœur de celui qu’elle aimait, en renonçant à lui, que rougir un jour en sa présence et mériter son mépris…
Et Turquoise baissa le front à son tour, et Rolland vit une larme couler lentement sur sa joue.
Cette larme fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase empli. L’ouvrier s’élança aux genoux de Turquoise, et s’écria :
– Oh ! vous ne nierez pas plus longtemps, c’est vous… c’est bien vous !
– Oui, c’est moi… murmura-t-elle en fondant en larmes… c’est moi qui vous aimais… moi qui vous ai menti… moi qui ne voulais plus vous revoir…
– Mais, moi aussi, dit-il, je vous aime !
Ces mots semblèrent produire chez elle une réaction violente.
Elle repoussa Léon, se leva vivement et lui dit :
– Maintenant, vous savez qui je suis… vous savez que vous ne pouvez pas, vous ne devez plus m’aimer… Adieu !
Et elle se renversa mourante auprès d’une croisée entrouverte. Léon jeta un cri, courut à elle et lui prit les mains.
– Moi, ne plus vous aimer ? Ah ! fit-il avec un élan sublime de douleur… est-ce possible ?
Elle lui prit la main :
– Mais, mon ami, dit-elle, regardez-moi bien… ne voyez-vous pas que je suis une pauvre femme perdue… que ce luxe qui m’entoure…
Elle s’arrêta et cacha sa tête dans ses mains, et Léon vit jaillir des larmes au travers de ses doigts.
– Oh ! murmura Léon, être pauvre ! n’avoir pas des millions pour les mettre à ses pieds !
Soudain Turquoise écarta ses mains, essuya ses larmes, regarda Léon en face, et lui dit :
– Vous le voyez bien, mon ami, il faut nous séparer… et pour toujours.
– Mais je vous aime !
– Moi aussi : c’est pour cela que je ne veux pas que vous me méprisiez… Adieu !
Elle voulut faire un pas en arrière ; d’un geste elle l’invita à sortir. Mais Léon demeurait à genoux et suppliait.
– Ecoutez, dit-elle, je pars demain.
– Vous partez ?
– Oui, il le faut.
– Vous partez ! répéta-t-il avec l’accent de la folie. Je ne vous ai donc retrouvée que pour vous perdre de nouveau.
– Il le faut, dit-elle avec fermeté.
– Mais où allez-vous ?
– En Amérique.
Léon se redressa et fit un pas en arrière. Ce mot était tombé sur lui comme un coup de massue.
– Eh bien ! dit-il, je pars avec vous.
– C’est impossible.
– Pourquoi ?
Turquoise baissa les yeux.
– Parce que je ne puis, je ne veux pas vous revoir.
– Eugénie !… Eugénie !… murmura l’ouvrier, je vous aimerai comme le chien aime son maître… je m’attacherai à vos pas comme il suit les siens…
– Vous me mépriserez…
– Non, j’oublierai le passé.
Elle poussa un cri de joie.
– Vrai ? dit-elle.
– Je vous le jure !
Elle lui jeta ses bras blancs et mignons autour du cou.
– Vrai ? répéta-t-elle, bien vrai ? tu m’aimerais encore, tu m’aimerais comme si j’étais Eugénie ?…
– Oui, dit-il.
– Eh bien ! murmura-t-elle, comme cédant épuisée sous le poids de son bonheur, allons-nous-en, fuyons tous les deux, allons vivre si loin que le souvenir de Paris ne nous poursuive jamais…
– Partons… répéta le malheureux complètement affolé.
Mais soudain une double image passa devant ses yeux, un souvenir traversa son cerveau comme un éclair. Cette image, c’était celle de Cerise tenant dans ses bras leur bel enfant, et dont le sourire d’ange avait encore le don d’émouvoir le cœur brisé du pauvre père et de dérider son front plissé.
– Mon enfant ! murmura-t-il.
– Ah ! fit Turquoise.
Et il la vit pâlir, chanceler, s’appuyer défaillante au mur. Puis il l’entendit lui crier :
– Vous le voyez bien, mon ami, il faut nous dire un éternel adieu… Vous avez une femme et un enfant…
Et elle s’enfuit : une portière retomba sur elle et Léon demeura seul.
Turquoise venait de jouer avec Léon Rolland la même scène qu’avec Fernand Rocher quelques jours auparavant.
* *
*
Pendant quelques minutes, l’ouvrier eut à peine conscience de sa propre existence.
Turquoise avait disparu, il était seul… un profond silence régnait autour de lui, et le salon n’était plus éclairé que par les reflets rouges du foyer. Debout, immobile, les yeux baissés vers le sol, il semblait avoir été pétrifié et métamorphosé en statue. Tout à coup, un bruit se fit près de lui. Il leva la tête et vit soulever cette portière que Turquoise avait laissé retomber derrière elle. Mais ce n’était pas Turquoise.
C’était un valet en livrée qui s’approcha silencieusement de lui et lui remit une lettre.
Qu’était-ce que cette lettre ?
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Turquoise, en quittant le salon et laissant Léon Rolland atterré, était rentrée dans un petit boudoir attenant. Un grave personnage était assis auprès du feu.
En réalité, et grâce à un petit trou pratiqué dans la cloison, et masqué ordinairement par un tableau, il n’avait perdu ni un mot ni un geste de la scène qui venait d’avoir lieu.
Ce grave personnage, vêtu d’un habit bleu, le chef orné de cheveux roux, le visage couleur de brique, et l’abdomen proéminent, était notre respectable sir Arthur Collins, le même qui avait servi de témoin au vicomte de Cambolh dans son duel avec Fernand Rocher, et que nous avons rencontré déjà chez la marquise Van-Hop et chez le comte de Château-Mailly.
Quand il vit apparaître Turquoise, sir Arthur posa un doigt sur ses lèvres, laissa glisser un sourire de satisfaction sur sa face rubiconde, et d’un geste fit signe à la jeune femme de s’asseoir devant un pupitre, sur lequel il y avait de quoi écrire.
Le pupitre se trouvait auprès de la cheminée, à la droite du fauteuil occupé par sir Arthur.
Le fauteuil de sir Arthur était justement placé au-dessous du trou pratiqué dans le mur.
Par conséquent le gentleman, en se dressant à demi, pouvait coller son œil à ce judas imperceptible et voir ce qui se passait dans le salon. C’est ce qu’il fit lorsque Turquoise lui eut obéi en s’asseyant.
Sir Arthur aperçut Léon Rolland immobile, les yeux rivés au parquet, tout le corps en proie à un tremblement convulsif.
Un nouveau sourire effleura ses lèvres.
– Ah ! parbleu ! murmura-t-il entre ses dents, je crois que je me venge !
Et se penchant vers Turquoise qui, la plume à la main, attendait :
– Petite, lui dit-il tout bas, écris ce que je vais te dicter.
– J’attends, répondit-elle.
Sir Arthur dicta :
« Léon, mon bien-aimé,
« Vous avez une femme et vous êtes père : vous le voyez, il faut nous séparer…
« Ou bien…
« Oh ! Léon, Léon, comme il faut que je vous aime pour oser vous parler ainsi… »
Sir Arthur s’interrompit.
– Petite, dit-il tout bas, si tu jetais une goutte d’eau sur le dernier mot de cette phrase, cela ferait bien… il croirait que c’est une larme brûlante.
Turquoise se leva, alla sur la pointe du pied jusqu’à un joli plateau de vermeil qui supportait un verre d’eau en cristal de Bohême. Elle trempa délicatement son doigt dans son verre, revint s’asseoir devant le pupitre et laissa choir légèrement sur sa lettre la goutte d’eau qui perlait à l’extrémité de son ongle rose.
Sir Arthur se remit à dicter.
« Vous avez une femme et un enfant, mais si vous m’aimez… vous n’aimez plus votre femme… n’est-ce pas ?
« Eh bien, Léon, mon bien-aimé, âme de ma vie, prends ton enfant et fuyons…
« Oh ! ton enfant, je l’aimerai comme si je lui avais donné le jour ; je serai sa mère…
« Choisis : ou ne plus nous voir, me laisser partir dès demain matin et quitter Paris pour n’y revenir jamais ; ou fuir avec moi.
« Ne m’écrivez pas. Venez avec votre enfant demain matin, cette nuit même, si vous voulez.
« Ou bien oubliez-moi !
« Votre Eugénie. »
– Ouf ! murmura sir Arthur, cette petite combinaison me sourit assez… Cerise est bien capable d’en mourir.
Et sir Arthur étendit la main vers le gland d’une sonnette. Un laquais entra par une porte dérobée.
Turquoise avait plié le petit billet en quatre, et elle le remit au valet sans prendre la peine de le cacheter.
Ce laquais était le même qui avait reçu Léon Rolland à la porte de l’hôtel et l’avait introduit.
Turquoise lui fit un signe en lui montrant la porte du salon.
Le laquais prit le billet et exécuta, comme nous l’avons dit, l’ordre qu’il venait de recevoir.
Sir Arthur s’était dressé de nouveau, collant une fois encore son œil au trou pratiqué dans le mur. Il vit Léon s’emparer avidement du billet, le lire en pâlissant, puis s’élancer hors du salon, comme s’il eût obéi à quelque inspiration soudaine et fatale.
Alors le gentleman prit sur la cheminée le tableau qu’il avait décroché quelques minutes auparavant et le replaça, masquant ainsi le judas.
Puis il regarda Turquoise en riant.
– Il est parti ! dit-il.
– Alors, nous pouvons causer, mon cher.
– Tout à notre aise.
Turquoise quitta la pièce où elle était et alla s’arrondir nonchalamment sur une bergère, croisant une de ses jambes sous elle, à la façon des femmes de l’Orient, et prenant dans ses deux mains son autre pied, du bout duquel elle laissa tomber sa mule rouge sur le tapis :
– Voyons, mon cher, dit-elle alors, êtes-vous content de moi ?
– Assez, petite…
– C’est peu, dit Turquoise en faisant une moue charmante.
– Plaît-il ?
– Dame ! je croyais avoir mérité de chauds éloges.
– Ma chère enfant, répondit gravement sir Arthur, je vais te satisfaire d’un seul mot.
– Ah ! voyons le mot ?
– Quand je me donne le plaisir de monter une comédie, je ne prends jamais d’acteurs médiocres.
– Bravo ! Ainsi, j’ai été bonne ?
– Excellente ! Seulement…
– Hum ! y a-t-il une restriction ?
– Seulement, quand on vante trop les comédiens, ils deviennent mauvais. C’est pour cela, ma chère, que je ne t’applaudis pas.
– Vous êtes un parfait gentleman, s’écria Turquoise, pleine de reconnaissance pour les éloges de sir Arthur. Et le regardant d’un air moqueur : – En vérité, dit-elle, il n’y a que vous pour vous métamorphoser ainsi. Vous ne ressemblez pas plus à ce bonhomme qui marchait les yeux baissés, portait des gants de tricot et vint me voir, un soir, à mon cinquième étage de la rue des Martyrs, que la nuit ne ressemble au jour.
– J’ai joué la comédie, répondit sir Arthur avec modestie.
– Vous ?
– Oui, autrefois, en province.
Sir Arthur jeta son cigare à demi consumé dans le feu.
– A présent, dit-il, causons affaires.
– Je vous écoute, dit-elle.
– Tu penses bien, ma chère enfant, que la lettre que je viens de te dicter fera son petit effet.
– Vous croyez ?
– Parbleu ! ton don Juan d’ébéniste sera ici avec son poupon avant demain.
– Mais, la mère ?
– Bah ! il s’arrangera.
– Ah çà ! interrompit Turquoise, tout cela est fort joli, et je ne tiens pas à savoir pourquoi vous me faites tourmenter ainsi ce pauvre homme ; mais que ferai-je de l’enfant ?
– Nous en causerons plus tard.
– Comment cela ?
– C’est-à-dire que tu vas faire atteler une voiture de voyage. La voiture attendra, prête à partir, sur le perron… Si Léon vient, et n’en doute pas, tu t’envelopperas d’un manteau et tu le feras monter auprès de toi en prenant l’enfant sur tes genoux.
– Et puis ?
– Le postillon qui te conduira est de ma connaissance. Il aura des ordres et te remettra mes instructions cachetées au premier relais.
– Mais encore, dit Turquoise, s’il me demande où nous allons ?
– Tu prendras un air mystérieux et tu refuseras de répondre en lui disant : contentez-vous d’être avec moi.
– Ainsi, je partirai !
– Parbleu !
– Mais Fernand ?
– Tu le reverras à ton retour.
– Quand reviendrai-je ?
– Dans deux jours. Du reste, tu vas lui écrire un mot que tu laisseras ici.
– Que lui dirai-je ?
– Attends, je vais dicter.
Turquoise retourna au pupitre, prit de nouveau la plume, et sir Arthur dicta :
« Mon cher Fernand,
« Puisque vous me ménagez des surprises et manquez à toutes vos promesses ; puisque, malgré vos serments, vous avez voulu que la pauvre Jenny, qui était si heureuse de vivre indépendante et pauvre en vous aimant, reprît sa chaîne dorée et redevînt l’esclave de la Fortune, il faut, mon bel ami, que vous soyez puni. Or, comme j’imagine que vous m’aimez, je crois que le meilleur moyen de vous punir est de vous bannir quelques heures de ma présence.
« Mais… le moyen, en vérité, de fermer la porte de l’hôtel à l’homme qui vous l’a donné ? Ce parti me paraissant impraticable, j’en prends un autre, celui de m’exiler quarante-huit heures de Paris.
« Où vais-je ? Mystère ! Voilà le châtiment !
« Surtout, Fernand, ne soyez pas jaloux.
« Jenny. »
– Tu feras la leçon à ta femme de chambre, ajouta sir Arthur. Adieu, petite…
Le gentleman boutonna son habit, prit son paletot, baisa fort galamment les mains de Turquoise et sortit de l’hôtel fort paisiblement, à pied, comme un bon bourgeois qui s’en va jouer aux dominos au café Turc.
Il remonta la rue de la Ville-l’Evêque jusqu’à la place Beauvau. Là, il arrêta une remise qui passait à vide, y monta, et dit au cocher : « Rue Laffitte » ; il se dirigea chez M. de Château-Mailly.
Sir Arthur s’était fort occupé, depuis quelques jours, de la marquise Van-Hop, de sa rivale Daï-Natha, et de l’affaire des cinq millions. Il avait donc un peu négligé l’intrigue naissante du jeune comte avec la belle et malheureuse madame Rocher. Aussi, venait-il chez M. de Château-Mailly pour savoir où en étaient les choses.
Le comte était seul chez lui, à cette heure. Il avait dîné au café Anglais et rentrait pour s’habiller, lorsque son groom lui remit une carte.
En y jetant les yeux, le comte tressaillit, interrompit sa toilette, ordonna qu’on fît entrer le visiteur et ferma sévèrement sa porte.
Sir Arthur avait eu soin, en entrant, de prendre son petit accent anglais, qui seyait si bien au burlesque ensemble de sa personne.
– Aôh ! dit-il en entrant, je suis enchanté, mon cher comte, de vous rencontrer…
– Moi aussi, monsieur, répondit le comte en lui avançant un fauteuil.
Sir Arthur s’assit.
– J’ai fait un voyage, dit-il, et je venais savoir où en étaient nos affaires.
Le comte soupira.
– Ah ! my dear, dit-il, je crains que vous n’ayez fait un mauvais marché.
– Hein ? fit sir Arthur.
– Mes affaires, les nôtres, si vous voulez, sont toujours au même point.
– Bah ! Allons donc !
– Madame Rocher est aussi vertueuse que malheureuse.
– Ah !
Le baronet imprima à cette exclamation d’une syllabe une singulière éloquence. Cela voulait dire que le comte était un naïf et un maladroit don Juan, un séducteur novice qui ne savait comment s’y prendre.
– Oui, mon cher, reprit le comte ; en dépit de tous mes efforts, je n’ai pas gagné un pouce de terrain…
– Par exemple ! dit en riant le faux Anglais, je ne serais pas fâché d’avoir un petit résumé de ces choses dont vous parlez.
– C’est facile.
– Allez, je vous écoute.
Et sir Arthur se renversa dans son fauteuil, comme un homme qui va prêter toute son attention à un conteur plein de charmes.
Le comte reprit : – D’abord, mon cher, je vous dirai que madame Rocher me témoigne une confiance si fraternelle, si pleine d’abandon, que je suis bourrelé de remords et de scrupules.
– Mais, dit sir Arthur, ce n’est pas précisément, il me semble, le moyen d’hériter de votre oncle.
– Ensuite, poursuivit M. de Château-Mailly, je vous avouerai franchement que la naïveté de cette charmante femme lui sert d’égide au lieu de la désarmer.
– Comment cela ?
– Mais le plus simplement du monde : madame Rocher me regardant comme un ami, presque comme un frère, n’a de moi aucune défiance et ne s’est jamais imaginée que je pusse l’aimer.
– Comment ! exclama sir Arthur, vous n’êtes point encore tombé à ses pieds ?
– Hélas ! non.
Le baronet exprima, par les traits de sa physionomie, un mécontentement violent.
– Monsieur le comte, dit-il, vous tenez peu vos engagements, il me semble, et je ne vois pas pourquoi je tiendrais les miens.
Ces mots produisirent sur le jeune héritier de M. de Château-Mailly le même effet que produit, sur un cheval de bataille égaré avec son cavalier, le son du clairon. Il se redressa tout à coup avec une noble fierté et regarda son interlocuteur en face.
– Monsieur, dit-il, je crois que si j’avais à choisir devant Dieu, entre fouler aux pieds le serment que je vous ai fait, pour ne point accomplir la détestable tâche que j’ai acceptée à la légère, et demeurer fidèle à ma parole, pour continuer à être votre instrument, Dieu me pardonnerait mon parjure.
Sir Arthur se mordit les lèvres jusqu’au sang, et répondit en riant :
– Dieu n’a rien à faire en ceci.
– Vous vous trompez.
– Plaisantez-vous ?
– Nullement.
Et le comte toisa son adversaire d’un œil dédaigneux :
– Tenez, dit-il, tout bien réfléchi, je ne veux pas de la fortune de mon oncle au prix de l’honneur d’une femme.
– Vraiment, exclama sir Arthur, avec une raillerie qui déguisait mal sa fureur, on dirait que vous l’aimez réellement, cette madame Rocher.
– Peut-être… Je l’aime assez, dans tous les cas, pour la respecter.
Sir Arthur se redressa comme s’il eût été mordu par une vipère.
– Il me semble, dit-il, que c’est la rupture de nos engagements que vous me proposez ?
– C’est possible.
– Et moi, je soutiens le contraire. J’ai votre parole, comme vous avez la mienne.
– Monsieur, dit le comte avec fermeté, je vous rends votre parole, moi. Quant à vous, peut-être avez-vous le droit de me mépriser ; mais je descends en ce moment au fond de ma conscience, qui me crie que mieux vaut encore le mépris des hommes que le remords et le souvenir d’une infamie.
Sir Arthur écoutait comme un homme frappé de la foudre. Il voyait un des instruments de sa ténébreuse vengeance se briser tout à coup dans ses mains, et Hermine lui échapper.
– Monsieur le comte, s’écria-t-il d’une voix étranglée par l’irritation, si demain en plein soleil, au Bois ou sur le boulevard, je vous aborde en vous disant : Vous êtes un faux gentilhomme et vous avez foulé votre serment aux pieds… que me direz-vous ?
– Je garderai le silence, monsieur, répliqua le comte simplement. Mais en moi-même il s’élèvera une voix qui me dira : les faux gentilshommes sont ceux qui achètent leur fortune au prix d’une infamie.
– Et si je vous demande raison ?
– Je me battrai.
La voix du comte était ferme.
– Remarquez, monsieur, que si le duc, votre oncle, épouse madame Malassis, vous êtes à jamais ruiné.
– Je saurai supporter ce revers.
Et le comte, montrant la porte, ajouta :
– Tenez, monsieur, brisons là. Vous mettez trop d’insistance à me rappeler mon serment pour que je ne mette pas, à présent, de l’entêtement à le violer. Je veux respecter madame Rocher, et j’espère que nous ne nous reverrons que l’épée à la main.
Ces mots, prononcés froidement, n’admettaient pas de réplique. Sir Arthur se leva, prit son chapeau, se dirigea vers la porte et sortit.
– Nous nous reverrons, monsieur le comte, dit-il.
– Quand vous voudrez, répondit M. de Château-Mailly.
Et lorsque sir Arthur fut parti, le comte murmura : « Ah, je sens que le poids qui m’étouffait s’en va, et je crois que je redeviens honnête homme. »
Alors il prit la plume et écrivit ces mots à Hermine :
« Madame,
« Voulez-vous m’accorder demain, chez vous, l’entrevue que je vous ai demandée chez moi pour la même heure ? »
* *
*
– Malédiction ! murmurait sir Williams en s’en allant, la rage dans le cœur, est-ce qu’il y aurait réellement une Providence qui me poursuivrait et me terrasserait à la veille du triomphe ? Oh ! je veux pourtant me venger !
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Suivons Léon Rolland, que sir Arthur avait vu, par le trou pratiqué dans le mur, s’élancer comme un fou hors du salon.
La lettre de Turquoise avait produit sur l’ouvrier un effet électrique. Etait-ce de la joie ou de la douleur ? C’est ce qu’il n’aurait pu dire.
Il sortit de l’hôtel en courant, arpenta les rues, les boulevards, et mit à peine trois quarts d’heure pour arriver chez lui, dans le faubourg Saint-Antoine. Il était toujours tête nue, et son allure avait quelque chose d’égaré qui laissait pressentir un dérangement mental. On eût dit un homme échappé de la maison de santé de Charenton. Heureusement il était nuit complète ; un léger brouillard rendait les boulevards à peu près déserts, et il put continuer sa marche précipitée sans être remarqué.
Huit heures allaient sonner lorsqu’il se trouva à sa porte.
Là seulement il s’arrêta ; et comme sa main saisissait le marteau de bronze qui remplaçait la sonnette, il hésita, jeta un regard en arrière, et eut comme la conscience exacte de sa situation et de la façon dont il avait employé sa journée.
Il se souvint qu’un jeune homme était venu le chercher en voiture le matin, l’avait emmené rue du Faubourg-Saint-Honoré ; que, là il avait vu passer Turquoise et s’était élancé à sa poursuite.
Tout le reste n’était plus pour lui qu’à l’état de rêve confus.
Pourtant, au seuil de sa demeure, il parut s’éveiller à demi, et le billet de Jenny, ce billet qu’il serrait dans sa main crispée, lui rappelait tout à fait pourquoi il revenait chez lui. Il venait prendre son enfant !
Certes, Léon Rolland était d’une honnête nature ; son cœur était simple et droit, et il n’avait fallu rien moins pour l’égarer que ce fatal et perfide amour écho au souffle infernal du baronet sir Williams ; et dans cet instant de calme et de réflexion dont il jouit en posant le pied sur le seuil de sa maison, l’ouvrier eut horreur de lui-même et de la femme qui osait lui donner un pareil conseil.
Prendre son enfant ! C’est-à-dire enlever à sa mère, à cette pauvre femme délaissée, son unique et dernière joie ! C’était horrible et odieux.
– Non, jamais ! jamais ! pensa Léon ; plutôt mourir !
Sa main souleva le marteau, qui retomba, et la porte s’ouvrit.
Léon n’osa point monter chez lui ; il lui semblait que Cerise allait lire dans son regard l’odieuse pensée qu’il avait eue et qu’elle le chasserait. Ce fut vers son atelier qu’il se dirigea. La porte en était fermée, les ouvriers étaient partis depuis longtemps.
Léon avait une clef de cette pièce qu’il appelait son bureau.
Il entra, alluma une bougie et s’assit dans le grand fauteuil de cuir placé devant son comptoir.
Peu à peu le sang-froid lui revenait et avec lui la raison. La tête dans ses mains, il se prit à réfléchir, à envisager nettement sa situation. Il aimait Turquoise, il l’aimait ardemment, passionnément, à en mourir.
Il s’en fit l’aveu avec calme, comme un condamné, résigné au sort qui l’attend, analyse, du fond de sa prison, les péripéties dramatiques de son jugement et entrevoit les lugubres apprêts de son exécution.
Il aime Turquoise. Or, Turquoise lui avait donné à choisir ; ou ne jamais la revoir, la laisser partir et quitter Paris pour toujours, ou fuir avec elle.
A cette dernière pensée, Léon Rolland se sentit frissonner des pieds à la tête, et le cœur lui manqua.
Partir, n’était-ce pas pour lui le rôle honteux du soldat qui déserte, l’action odieuse du père de famille qui abandonne sa femme, son enfant, son foyer, laissant derrière lui la misère, pour courir après une courtisane éhontée ?
Mais, rester… n’était-ce pas ne plus la revoir, renoncer à elle pour toujours ?
Le malheureux se sentait défaillir, et il appelait en ce moment la mort à son aide. Un bruit se fit derrière lui, deux petits coups discrets furent frappés à la porte du bureau et lui firent lever la tête.
Léon vit entrer Cerise.
La pauvre femme avait attendu son mari toute la journée. Le matin, à l’heure du déjeuner, ne le voyant pas venir comme à l’ordinaire, elle était descendue à l’atelier et avait appris qu’un monsieur était venu le chercher pour une commande. Complètement rassurée, elle avait attendu jusqu’à six heures, l’heure du dîner.
Léon n’avait pas reparu.
Elle était redescendue à l’atelier vers sept heures. Le petit apprenti qui fermait les magasins et s’en allait le dernier attendait encore son maître. Alors Cerise devint inquiète.
Malgré la triste métamorphose qui s’était opérée en lui depuis quelques jours, Léon était toujours exact aux heures des repas.
Cerise fit fermer les magasins, remonta chez elle et attendit dans la plus vive anxiété, – anxiété partagée, on le devine, par la vieille mère de son mari.
Les deux femmes avaient voulu coucher l’enfant. Mais l’enfant n’avait point sommeil : il voulait, lui aussi, attendre son père.
Pendant une heure, chaque fois que le marteau retentissait sur la porte, Cerise éprouvait un battement de cœur.
– C’est lui ! pensait-elle.
Et elle se prenait à écouter les pas qui gravissaient l’escalier. Mais les pas ne s’arrêtaient pas devant sa porte. Ce n’était point lui.
Enfin, lorsque Léon rentra, Cerise se prit à espérer ; elle écouta encore. Mais Léon avait gagné l’atelier.
Une des croisées du bureau donnait sur la cour.
Tout à coup, la vieille mère qui s’était approchée de la fenêtre vit briller une lumière dans l’atelier.
– Léon est rentré ! dit-elle ; il est au bureau…
Cerise jeta un cri de joie et s’élança dans l’escalier. Ce ne pouvait être que Léon, en effet, car le petit apprenti montait les clefs avant de s’en aller, et Léon seul en possédait une autre.
Cerise pensa, en descendant l’escalier, que son mari avait touché de l’argent dans la journée et qu’il le plaçait dans sa caisse. Cela seul pouvait expliquer pourquoi, au lieu de monter directement chez lui, il était entré dans le bureau.
Sur le seuil, la pauvre femme hésita. Son mari était si triste, si navré, si bourru même depuis quelques jours !
Ce fut pour cela qu’elle frappa avant d’entrer.
Léon se retourna.
Cerise remarqua qu’il était plus pâle et plus triste encore que de coutume ; son regard était brillant de fièvre, ses cheveux étaient en désordre…
A la vue de sa femme, Léon tressaillit et une légère rougeur monta à son front.
– Ah ! te voilà… dit-il.
– Oui, répondit Cerise ; nous t’attendons pour dîner depuis longtemps, ta mère et moi, et nous étions bien en peine va… Il ne t’est rien arrivé, au moins ?
– Rien, répondit Léon, que cette voix caressante et douce remua jusqu’au fond du cœur… absolument rien… Je suis allé pour des travaux importants… j’ai été retenu… voilà tout.
Il mentait en parlant ainsi ; mais pouvait-il donc confier à sa femme ses tortures de la journée ?
Cerise posa sa petite main sur son bras.
– Viens, lui dit-elle.
Elle avait vu que Léon n’était pas occupé lorsqu’elle était entrée, mais elle ne voulait point paraître s’en apercevoir. Elle respectait sa morne douleur. La frêle et délicate créature s’était trouvée forte à l’heure du désespoir ; et puis elle avait foi encore dans les promesses de sa sœur, qui lui avait dit deux jours auparavant : « Espère… il te reviendra. »
La jeune femme le prit par le bras avec une douce instance, et le pauvre fou se laissa entraîner et la suivit.
Quand il entra chez lui, le maître ébéniste éprouva comme un soulagement, un bien-être inattendu et subit.
Il était si calme et si riant d’aspect, ce modeste intérieur où le travail avait amené l’aisance !… La petite salle à manger était doucement éclairée par une lampe placée sur la table.
Le couvert était mis.
Déjà la vieille mère avait installé l’enfant à table, dans sa haute chaise à barreaux ; il poussa un cri de joie en voyant entrer son père, et tendit vers lui ses petites mains avec un sourire ingénu et charmant qui s’efface pour toujours lorsque ces frêles et blondes créatures atteignent ce qu’on nomme l’âge de raison.
L’ouvrier passa la main sur son front, comme pour en chasser le vertige auquel il était en proie, et, tout chancelant encore, il vint se mettre à table à côté de son fils, qu’il prit dans ses bras et posa ensuite sur ses genoux.
Un remords s’empara de Léon Rolland au milieu de cette paix profonde, de ces joies calmes du foyer.
Cet homme à qui un jeune enfant tendait ses petits bras, qui, en entrant chez lui, voyait ces deux êtres à coup sûr les plus aimants de la famille, une mère et une femme ; cet homme dont l’arrivée déridait tous les fronts, épanouissait un sourire sur toutes les lèvres, cet homme eut honte de lui. Une sorte de réaction s’opéra en lui insensiblement. L’ombre de Turquoise, cette ombre maudite et fatale qui pesait despotiquement sur son bonheur domestique depuis quelques jours, s’effaça par degrés ; pareille au brouillard qui se déchire et livre passage à un rayon de soleil, elle laissa poindre aux yeux de Rolland le sourire charmant de Cerise. L’ouvrier, tout à l’heure morne et silencieux, fut presque gai durant le repas ; il caressa son enfant, il eut des paroles affectueuses pour sa femme, et se laissa gronder par sa vieille mère.
Mais, hélas ! tout cela n’était que momentané. On eût pu comparer cet instant de calme à ce que les matelots appellent une embellie ; et lorsque l’enfant, cédant au sommeil, ne babilla plus, lorsque Cerise, rappelée à ses devoirs maternels, l’eut enlevé tout endormi de sa chaise pour l’emporter dans la pièce voisine, l’ombre de Turquoise reparut. Elle reparut dominante, fascinatrice ; il crut sentir peser sur lui ce regard d’un bleu sombre aux effluves magnétiques, et il retomba soudain dans sa prostration.
Cerise était encore dans la pièce voisine, occupée à coucher son fils.
Léon se leva brusquement de table :
– Est-ce que tu sors ? lui demanda sa mère.
– Non, dit-il, je vais à l’atelier. Je n’ai pas fait ma caisse aujourd’hui.
Il était heureux d’avoir ce prétexte pour se soustraire aux questions et aux empressements des deux femmes. Il est de certaines natures chez lesquelles la douleur fait naître un impérieux besoin de solitude.
Léon se dirigea vers la porte. Au moment où il l’ouvrait et s’apprêtait à descendre, Cerise accourut.
– Est-ce que tu sors, mon ami ? répéta-t-elle comme sa belle-mère.
– Non, je vais faire ma caisse.
Cette réponse, faite avec tranquillité, rassura Cerise, qui, absente au moment où Léon était redevenu taciturne et sombre, était encore sous l’impression heureuse de l’espèce de bonne humeur qu’il avait manifestée pendant le dîner.
Léon descendit à son bureau, ralluma la lampe et se mit en effet à faire sa caisse, essayant de tromper sa douleur par le travail.
Une heure s’écoula.
Pendant cette heure, le pauvre malade de cœur parvint assez bien, en alignant des chiffres et vérifiant des écritures, à écarter le souvenir de Turquoise ; mais, sa besogne terminée, ses comptes mis en ordre, lorsque, n’ayant plus rien à faire, il songea à remonter chez lui, alors ce souvenir revint, impérieux, despotique, et l’absorba tout entier. Il revit la jeune femme qui lui avait si bien pris son âme et sa raison, il la revit, il l’entendit parler. Ce n’était plus Eugénie Garin, l’humble ouvrière, la fille du pauvre aveugle soignant son vieux père dans une mansarde froide et nue, qu’il aimait… C’était la belle et brillante créature dont la calèche sillonnait les allées du bois, emportée par quatre vigoureux trotteurs de Norfolk ; c’était Turquoise, blanche comme un lis, délicate et mignonne comme une fleur de serre chaude, et dont le regard rêveur et velouté avait parfois de ces rapides et fulgurants éclairs qui révélaient une âme virile sous cette fraîche et gracieuse enveloppe.
Léon ne se l’avoua point, mais il aimait déjà plus ardemment cette idéale et charmante personnification du vice qu’il n’avait aimé Eugénie Garin.
Il lui monta alors au cerveau comme une mystérieuse ivresse de parfums, de bruits, de lumières ; une soif subite de luxe et de plaisirs effrénés s’empara de lui ; cet apôtre du travail éprouva comme une tentation vertigineuse d’oisiveté et de fortune acquise sans peine…
– Oh ! je la reverrai ! murmura-t-il ; il faut que je la revoie !
Au lieu de déchirer dans la rue ce billet de Turquoise qui lui avait brûlé les doigts, Léon Rolland l’avait glissé dans sa poche, et ce billet, comme s’il eût été agité par la main de Satan, sembla tout à coup remuer sur sa poitrine et lui rappeler énergiquement la volonté de Turquoise. Il le prit, le relut… Elle lui disait adieu, elle lui assurait qu’elle se mettrait en route au point du jour. Elle lui donnait à choisir : fuir avec elle, ou ne la revoir jamais…
Léon jeta le billet loin de lui, obéissant une dernière fois à la voix du devoir… Mais cette voix ne parlait plus que faiblement… On eût dit un écho affaibli.
Et Turquoise partait…
Une lutte horrible s’engagea alors dans le cerveau et dans le cœur de cet homme, entre la raison et l’amour, entre la sagesse et la folie…
Cette lutte dura plusieurs heures. Vingt fois il fut tenté de fuir, de s’en aller comme un proscrit, comme un criminel, se jeter aux pieds de Turquoise, lui dire : – Emmenez-moi… partons… partons sur-le-champ !
Vingt fois il crut entendre le babil joyeux de son fils ; il crut sentir ses petits bras blancs et potelés s’arrondir autour de son cou… Et il resta.
Mais Turquoise partait… il ne la reverrait pas.
Minuit sonnait à la pendule du bureau, que cette lutte durait encore.
Enfin la raison, le devoir, l’honnêteté de l’ouvrier semblèrent triompher un moment. Il se leva, résolu à remonter chez lui, à se mettre aux genoux de sa femme, à lui tout avouer et à se placer sous la protection de cette faible créature dont l’âme n’était faite que pour aimer. Et il monta en effet, ouvrit la porte de son logement, et se dirigea vers la chambre à coucher.
Un profond silence régnait dans tout l’appartement. La mère était couchée.
Certes si, en entrant, Léon avait aperçu Cerise, s’il l’avait vue, comme à l’ordinaire, assise dans la salle à manger où elle l’attendait tous les soirs, travaillant à quelque ouvrage de broderie, à quelque vêtement destiné à son cher premier-né, certes, l’ouvrier eût été sauvé.
Mais Cerise était rentrée chez elle, obéissant à un impérieux besoin de repos. Elle avait passé tant de nuits sans sommeil, inquiète, le cœur brisé, que, ce soir-là, elle s’était mise au lit et s’était endormie confiante, rassurée par ce calme menteur dont son mari avait paru jouir pendant le dîner, rassurée aussi par la clarté que projetait dans la cour la lampe allumée dans l’atelier, et qui lui disait que Léon travaillait paisiblement.
Léon entra sur la pointe du pied dans la chambre à coucher.
Une veilleuse placée sur la cheminée répandait autour d’elle une clarté discrète. Le berceau était auprès du lit. L’enfant était à demi découvert, et les regards de son père tombèrent sur lui. La jeune femme, au contraire, était enveloppée dans ses couvertures, le visage tourné vers la ruelle ; Cerise dormait presque invisible.
Soudain l’ombre maudite de Turquoise reparut. Léon ne vit plus qu’elle et son enfant ; elle qui partait et voulait l’emmener, elle qui voulait aimer son enfant comme si elle eût été sa véritable mère… Et le souffle du mal triompha : et cet homme redevint fou ; il oublia qu’il allait commettre le plus grand des crimes en enlevant un enfant à sa mère… Il y avait sur une chaise une grande couverture écossaise dans laquelle on enveloppait quelquefois le petit quand on le portait sur les bras dans la rue pendant l’hiver ; Léon Rolland s’en empara, puis, comme Cerise dormait toujours, il marcha résolument vers le berceau.
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Le cœur de l’ouvrier battait à rompre sa poitrine, tandis qu’il s’approchait du berceau, la couverture sur le bras.
L’enfant dormait de ce sommeil profond, calme et régulier du premier âge. On pouvait parler, marcher autour de lui ; on pouvait le prendre dans son lit et l’emporter, il ne se réveillait pas…
Le père savait tout cela. Et cependant, il hésitait encore, il hésita longtemps, écoutant tour à tour la voix du remords ou celle de la passion.
Cette dernière l’emporta enfin. Il se pencha sur le berceau, prit l’enfant dans ses bras, doucement, avec des précautions infinies…
L’enfant ne s’éveilla point.
Alors il l’enveloppa dans la couverture avec les soins minutieux et l’habileté d’une nourrice. Et cela fait, il recula d’un pas vers la porte. Puis il fit un pas encore…
Mais alors il se passa quelque chose d’étrange et de surnaturel. Léon Rolland était entré sur la pointe du pied, et un épais tapis avait encore assourdi le bruit de ses pas ; il s’était approché du lit, et ni la mère ni l’enfant ne s’étaient éveillés ; enfin, il avait pris ce dernier, et il se retirait, retenant son souffle, lentement, avec les précautions d’un voleur ; et pourtant, comme il allait atteindre le seuil de la porte, Cerise s’éveilla brusquement, se dressa sur son séant, aperçut son mari tenant l’enfant dans ses bras et jeta un cri, – le cri désolé, terrible, éperdu de la mère, – un cri qu’on ne saurait noter ou redire.
Pourtant, l’homme qui s’emparait de son enfant, n’était-ce pas le père, n’était-ce pas son mari ? L’enfant n’était-il point en sûreté dans ses bras ?
Cerise s’était éveillée vingt fois en pareille circonstance ; elle avait vu bien souvent, en ouvrant les yeux, Léon lui enlever doucement son fils qu’elle tenait enlacé pour le remettre dans son berceau, et elle lui avait souri… Pourquoi donc un cri d’alarme ? Pourquoi se dressait-elle l’œil hagard, la menace à la bouche, et jetait-elle un regard terrible et plein d’un courroux subit à cet homme qu’elle aimait ?
C’est que sans doute, à cette heure solennelle, cet ange mystérieux qui protège la famille, cet ange que Dieu charge de veiller sur chaque toit, avait éveillé la mère et lui avait fait comprendre qu’on allait lui ravir son enfant.
Cerise n’avait poussé qu’un cri… mais ce cri avait pénétré dans le cœur de l’ouvrier comme la lame d’un poignard. L’émotion avait cloué la mère immobile sur le lit d’où elle voulait s’élancer pour reprendre son enfant ; mais son regard avait terrassé le père coupable…
Et Léon Rolland, fasciné, attiré, revint vers le lit, et déposa l’enfant toujours endormi dans les bras ouverts de sa femme.
– Je suis un misérable ! murmura-t-il. Adieu… pardonnez-moi !
Et il s’enfuit ; et Cerise, le front baigné de sueur, le cœur oppressé par l’angoisse ; Cerise, qui n’avait plus la force de prononcer un mot et de pousser un cri, l’entendit redescendre l’escalier d’un pas précipité… Puis elle entendit encore frapper au carreau du portier, la porte s’ouvrir et se refermer… Léon était sorti de chez lui à minuit passé. Où allait-il ? Il ne le savait pas lui-même… Poursuivi par le remords, il s’élança dans la rue et descendit le faubourg jusqu’à la place de la Bastille sans remarquer qu’un homme, tout à l’heure blotti dans l’angle d’une porte voisine de la sienne, s’était mis à le suivre pas à pas.
– Je suis un misérable ! murmurait le fugitif en courant, et j’ai mérité la mort… la mort seule peut expier le crime que j’ai commis.
Et comme il était sincère en ce moment, comme il s’apparaissait à lui-même criminel entre tous les hommes, il se condamna lui-même et se dirigea vers la Seine par le boulevard Bourdon.
Jusque-là, Léon avait été un honnête homme et heureux ouvrier, aimant le travail, craignant Dieu, et tournant un regard confiant vers l’avenir ; à l’heure où un subit désespoir troublait son cerveau et lui exagérait sa faute, cet homme n’envisageait point la mort comme un refuge, mais bien comme un juste châtiment. Il ne mourait point par lâcheté, il voulait se punir.
Cette pensée vertigineuse qui le dominait avait chassé tout autre souvenir de son cerveau ; il oubliait son enfant. Il oubliait Turquoise elle-même, l’infâme enchanteresse, cause première de son désespoir. Et il courait vers le pont d’Austerlitz, résolu à se précipiter du haut du parapet dans les flots.
Mais l’homme qui s’était pris à le suivre dans le faubourg Saint-Antoine ne le perdait pas de vue un seul instant.
Au moment où Léon atteignait le pont et enjambait le parapet, l’espion le saisit rudement au collet, et lui dit :
– Qu’allez-vous donc faire, monsieur Rolland ?
Léon tressaillit en entendant prononcer son nom, se retourna et se trouva face à face avec un domestique en livrée.
Cette figure, Léon l’avait déjà vue quelque part.
– Etes-vous fou, monsieur Rolland ? répéta le valet sans le lâcher, car l’ouvrier essaya de se dégager.
– Laissez-moi… que me voulez-vous ? balbutia l’ébéniste.
– Je veux vous empêcher de vous jeter à l’eau.
– Et de quel droit ?
– J’ai des ordres…
– Vous ?
Et Léon, un peu calmé, regarda de nouveau son sauveur et le reconnut. C’était un serviteur de Turquoise, celui-là même qui l’avait introduit auprès d’elle quelques heures auparavant, qui lui avait ensuite remis le billet et à qui la pécheresse avait donné des ordres. Le valet avait fidèlement exécuté les ordres reçus ; il avait attendu plusieurs heures ; il avait vu sortir Léon et l’avait suivi… On sait le reste.
– Vous avez des ordres, vous ? murmura Léon.
– Oui, des ordres de ma maîtresse.
– Eugénie !… pensa l’ouvrier à qui revint à la fois le souvenir de son amour.
– Madame n’attend que vous pour partir.
Ces mots éteignirent chez Léon l’ardente pensée de suicide à laquelle il était en proie.
Il ne songea plus qu’à Turquoise…
– Venez, lui dit le valet en l’entraînant… venez.
Et Léon, chancelant, étourdi, se laissa emmener avec la docilité d’un enfant.
Tandis que Léon Rolland courait à la Seine avec l’intention de se noyer, Cerise, muette, immobile, tenait son fils dans ses bras. Elle n’avait point conscience encore de ce qui venait de se passer, et cependant elle devinait qu’elle avait couru un grand danger. Elle entendit son mari descendre, elle entendit la porte s’ouvrir et se refermer. Léon était parti.
Ce fut alors qu’elle commença à sortir de sa stupeur, à dominer son effroi. Elle avait son enfant ; elle le pressait sur son cœur, elle le couvrait de baisers ardents, comme si elle avait retrouvé cette chère créature qu’elle aurait cru perdue pour toujours. Pendant quelques minutes, la mère absorba si bien l’épouse, que Cerise oublia son mari. Mais cet oubli ne pouvait durer. Insensiblement elle en arriva à analyser ses sensations, elle chercha à se rendre compte de ce qui était arrivé ; elle se demanda pourquoi elle l’avait vu emportant son enfant… encore enveloppé de cette grande couverture qui ne lui servait que pour sortir.
Ce fut un trait de lumière pour Cerise… Léon avait voulu lui ravir son trésor… Mais pourquoi ? dans quel but ?
Cerise se posa cette question et ne put la résoudre. Elle espéra alors que son mari reviendrait et lui donnerait le mot de cette horrible énigme. Mais il ne revint pas.
Elle coucha l’enfant sans cesser de le tenir, comme si elle eût craint encore une nouvelle surprise. Assise sur son lit, l’œil tourné vers la porte, écoutant le moindre bruit, elle attendit.
Les heures passèrent. Un rayon de l’aube matinale pénétra au travers des rideaux. Léon n’était pas revenu. Alors Cerise se souvint des dernières paroles de son mari : Je suis un misérable ! et elle eut peur ; un soupçon traversa son esprit. Léon n’était-il point allé se tuer ?
Cerise se leva alors, passa un peignoir à la hâte, et prit son fils dans ses bras.
Elle accourut à la chambre de la paysanne qui dormait encore, et l’éveilla en sursaut :
– Mère, dit-elle d’une voix égarée, voilà l’enfant… Gardez-le, gardez-le bien… Ne vous endormez plus, surtout.
Et, sans vouloir entendre les questions de la vieille mère stupéfaite, et qui se demandait d’où pouvait provenir cet effroi, Cerise descendit. Elle avait un dernier, un suprême espoir : c’était que Léon serait rentré et se trouverait dans son atelier. Qui sait même s’il était sorti ? Ne pouvait-il se faire qu’un locataire eût demandé le cordon au moment même où Léon descendait ?
Cerise l’espéra et tressaillit en voyant la porte de l’atelier entrouverte. Léon avait oublié de la fermer, tant il était troublé, lorsqu’il était remonté chez lui quelques heures auparavant.
Cerise entra dans l’atelier. Il était désert.
– Léon ! Léon ! appela-t-elle.
Nul ne répondit.
Elle parcourut l’atelier, elle entra dans le bureau ; le bureau aussi était vide. La lampe, mal éteinte, s’était rallumée après le départ de l’ouvrier, et se consumait tristement.
Cerise chercha des yeux le chapeau de son mari, et ne l’aperçut pas.
Léon était bien réellement sorti.
Tout à coup elle vit sous la table un papier froissé.
Ce papier attira ses regards et les fascina comme s’il eût possédé quelque magique et mystérieuse puissance de séduction.
Il était froissé et il était jaune, non point jauni par la vétusté et un séjour dans quelque poche sordide, mais jaune de couleur, d’un jaune paille, et qui rappela soudain à Cerise ce billet qu’elle avait trouvé un soir sur le tapis de sa chambre, et qui, on s’en souvient, était la lettre de rupture qu’Eugénie Garin écrivait à Léon Rolland.
La pauvre femme ramassa ce papier, tortillé comme une papillote, le déroula, y jeta les yeux et poussa un cri. Elle avait reconnu cette écriture allongée, menue, élégante de forme, dont chaque lettre, chaque coup de plume, s’étaient gravés comme un trait de flamme dans sa mémoire.
Cerise eut un éblouissement. Un moment, elle fut tentée de jeter loin d’elle ce billet fatal sans le lire. Mais une sorte de curiosité avide, le désir de savoir où était son mari, peut-être le démon de la jalousie, la torturait : elle ne put y résister et lut.
C’était le billet d’adieu de Turquoise, le billet dicté par l’infernal sir Williams.
Cerise jeta un grand cri et tomba à la renverse.
* *
*
Quand les nombreux ouvriers qu’occupait Rolland arrivèrent, ils trouvèrent leur jeune maîtresse évanouie, couchée tout de son long dans le bureau, et tenant toujours le billet dans sa main crispée. Ils appelèrent au secours, prirent Cerise dans leurs bras et la transportèrent chez elle…
Il n’y avait dans l’appartement que la vieille et l’enfant. Léon n’était pas revenu.
Ce ne fut qu’avec des soins empressés qu’on parvint à ranimer la pauvre évanouie.
Quand elle revint à elle, elle promena tout alentour de son lit un regard égaré. Puis ce regard tomba sur le berceau qui était vide.
Cerise se souvint et jeta un cri terrible, un seul :
– Mon fils !
– Le voilà, répondit la vieille femme, qui accourut tenant l’enfant dans ses bras.
Cerise le prit, le pressa sur son cœur, le couvrit de baisers et fondit en larmes.
– Où donc est Léon ? demandait la mère, et que s’est-il donc passé ?
Mais Cerise pleurait silencieusement.
Au nom de Léon, elle courba la tête et ne répondit pas. La pauvre femme avait compris que son mari était parti, qu’il avait rejoint seul cette infâme créature qui voulait lui prendre son enfant et qui avait osé dire qu’elle lui servirait de mère, comme si une mère pouvait jamais être remplacée !
C’était un tableau déchirant à voir, et dont nulle langue humaine ne rendra jamais la navrante poésie, que cette femme placée sur son lit, arrosant cette frêle créature de ses larmes muettes, au milieu de sept ou huit ouvriers mornes, étonnés, et de cette vieille femme qui sanglotait bruyamment et à laquelle nul ne pouvait répondre, car nul ne savait ce qui s’était passé.
Cerise seule aurait pu dire quel drame mystérieux et sombre avait eu lieu durant la nuit sous ce toit si paisible naguère.
Mais Cerise se taisait. Elle regardait tour à tour son enfant, qui s’était pris à pleurer en voyant couler les larmes de sa mère, et ce billet maudit qu’elle tenait toujours dans sa main et qu’on n’avait pu lui arracher.
Le silence de la jeune femme était farouche : on eût dit qu’elle était atteinte de folie.
– Léon ! où est Léon ? murmurait la vieille mère.
– Où donc est le patron ? demandaient les ouvriers se regardant consternés.
Cerise se taisait toujours.
Tout à coup, on entendit rouler une voiture dans la rue. Cette voiture s’arrêta à la porte.
Une femme en toilette du matin en descendit. C’était Baccarat.
Baccarat n’avait pas de nouvelles depuis deux jours, et elle s’était soustraite une heure à ses nombreuses occupations pour venir voir sa chère petite sœur. Elle venait savoir où elle en était avec son mari. Elle lui apportait des consolations et des espérances.
L’évanouissement de Cerise avait mis en rumeur toute la maison. Baccarat l’apprit dans l’escalier. Elle s’arrêta muette, pâle, étonnée, sur le seuil de cette chambre ; elle aperçut Cerise le visage inondé de larmes ; elle devina, sinon la vérité, du moins quelque chose qui en approchait. Et, d’un geste, congédiant les ouvriers, la vieille mère, tout le monde, elle ferma la porte et demeura seule auprès de Cerise, qui avait jeté un cri de joie à la vue de sa sœur.
N’était-ce point la Providence qui lui apparaissait et venait à son aide ?
Baccarat s’assit sur le pied du lit, et prit dans ses mains la main de Cerise. Cette main tenait toujours le billet.
– Qu’as-tu, petite sœur ? demanda Baccarat.
– Je me sens mourir, répondit Cerise d’une voix si faible et si tremblante, qu’on eût dit, en effet, que cette voix était celle d’un agonisant.
– Où est Léon ?
– Il est parti…
Et la main de Cerise s’ouvrit, et Baccarat put s’emparer du billet et y jeter les yeux.
– Ah ! s’écria-t-elle, tandis que son œil s’enflammait d’un courroux subit, cette fois c’en est trop, et Turquoise ne mourra que de ma main !
* *
*
Et Baccarat se redressa superbe de colère, comme une amazone qui se prépare au combat.
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Avant d’aller plus loin, revenons au visiteur que nous avons vu sortir de chez le jeune comte de Château-Mailly. Sir Williams, ou plutôt sir Arthur Collins, – car cet homme à face multiple était ce jour-là redevenu ce personnage au visage couleur de brique et à perruque blonde, entrevu pour la première fois au bal de la marquise Van-Hop, – sir Arthur, disons-nous, avait gardé, en entrant chez le comte, sa voiture de remise. Il la retrouva donc en sortant.
– Où va milord ? demanda le cocher.
Le baronet retrouva son accent le plus britannique :
– Faubourg Saint-Honoré, au coin de la rue de Berri, répondit-il.
Le remise partit.
Le faux Anglais allait voir son ami Cambolh, avec lequel il avait beaucoup à causer.
Sans doute le disciple attendait son illustre maître, car il était chez lui. Les pieds sur les chenets, bien douillettement enveloppé dans sa robe de chambre à ramages, le jeune roué justifiait ce proverbe que « le cigare est l’ami de l’homme dans la solitude. » Il avait expressément défendu sa porte pour tout le monde, excepté pour sir Arthur Collins. C’était une preuve que l’entrevue des deux complices devait être de quelque importance.
– Pardieu ! mon oncle, s’écria-t-il en le voyant entrer, vous êtes exact comme un officier de cavalerie à un rendez-vous d’honneur.
– Oh ! yes ! répondit sir Arthur en fermant lui-même la porte du fumoir. Puis il vint s’asseoir en face de son élève, et lui dit : – As-tu vu Chérubin ?
– Parbleu !
– Eh bien ?
– Mais, répondit Rocambole, la marquise a été superbe.
– Comment cela ?
– Elle a écouté l’aveu sentimental de son adorateur.
– Sans un mot ?
– Sans un mot.
Et Rocambole raconta la scène qui avait eu lieu la veille au soir chez madame Malassis et que Chérubin lui avait contée textuellement.
– Vous le voyez, acheva-t-il avec un soupir, nous ne sommes pas plus avancés.
– Tu crois ?
– Je crois même que nous sommes plus loin que jamais des cinq millions de miss Daï-Natha.
– Vous êtes dans l’erreur, mon neveu.
Rocambole fit un soubresaut dans son fauteuil.
Sir Williams se renversa gravement sur le dossier du sien et croisa ses jambes.
– Mon ami et mon élève, dit-il d’un air paternel, tu trompes décidément mes plus chères espérances.
– En quoi, mon oncle ?
– En ce que tu es un niais.
– Merci du compliment.
– Mais, reprit sir Williams, comme je n’ai pas le temps aujourd’hui de te faire des reproches, causons sérieusement… Quel jour Daï-Natha a-t-elle bu le poison ?
– Avant-hier.
– Très bien ! Le poison n’opère que le septième jour ; il nous en reste donc cinq pour agir.
– Mais, mon oncle, dit le vicomte, la marquise a résisté quinze jours aux séductions de Chérubin. A l’heure qu’il est, M. de Verny n’est pas plus avancé que le soir où le major Carden l’a présenté chez elle, et vous comprenez que ce n’est pas… dans cinq jours…
Sir Williams haussa les épaules :
– Tu as acquis les apparences et les dehors d’un homme du monde, dit-il, mais tu n’en as pas le fond. Tu prends toujours les femmes comme il faut pour des lorettes. Ne sais-tu donc pas, double niais, que si la marquise n’aimait pas Chérubin, elle n’aurait point écouté le premier mot de son aveu ?
– C’est juste.
– Or, elle l’a écouté ; donc, elle l’aime.
– Soit ; mais elle ne le lui dira pas.
– C’est inutile.
– Comment, inutile ?
– Sans doute. Que voulons-nous ? les apparences.
– Eh bien ?
– Eh bien nous les aurons.
– J’en doute, puisqu’elle ne doit point le revoir.
– Elle le reverra.
– Où ?
– Chez madame Malassis.
– Comment ?
– Je m’en charge. Toujours est-il que la marquise et Chérubin se retrouveront en présence. Or, ceci me regarde ; le marquis arrivera pendant ce temps-là.
– Mon oncle, je conviens que je ne suis qu’un niais, tandis que vous êtes un homme de génie.
– Passons à autre chose, dit sir Arthur Collins.
– Pardon, objecta Rocambole, je veux vous entretenir encore de Chérubin.
– Voyons ?
– Il a vu Baccarat.
– Quand ?
– Hier au soir, en quittant la marquise, et Baccarat ne me paraît pas facile à séduire.
– Tant mieux ! Elle me gêne, ce sera là un bon moyen de m’en débarrasser.
Et Rocambole narra l’entrevue de Chérubin et de Baccarat.
Sir Williams écouta gravement et devint tout songeur.
– C’est égal, murmura-t-il, je voudrais bien pouvoir lire une heure au fond du cœur de cette femme.
– Chérubin y lira pour vous.
– J’en doute…
Et, pendant quelques minutes, le baronet demeura absorbé et comme replié en lui-même.
– Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, mon oncle ? demanda Rocambole.
L’infatigable génie du mal releva la tête.
– Non pas, dit-il ; j’ai à te parler de Fernand et de Léon Rolland.
– Ah ! ah ! qu’est-il arrivé aujourd’hui ? Il est sorti d’ici ce matin, ce pauvre Léon, comme un véritable possédé, et il s’est pris à courir après Turquoise. L’a-t-il rejointe ?
– Au bout de deux heures.
A son tour, sir Williams confia à Rocambole ce qui s’était passé.
– Et vous croyez que Léon partira ?
– Je le crois.
– Qu’il emportera son enfant ?
– Voilà ce que je ne sais pas. C’est moins probable.
– S’il l’emporte, qu’en ferons-nous ?
L’infernal sourire du vicomte Andréa se dessina sur le visage rouge de sir Arthur Collins.
– J’ai depuis longtemps, dit-il, une assez belle dent contre cette petite Cerise. Je mettrais volontiers son fils aux Enfants-Trouvés.
– Oui ! mais le père ?
– Oh ! le père, ceci est toute une affaire.
– J’écoute, mon oncle.
– Je te l’ai déjà dit : je rêve une petite tragédie entre lui et Fernand. Léon est fort comme un Turc. Mets-lui un couteau dans la main, et il égorgera un bœuf. Je songe à lui faire rencontrer Fernand.
– Fameuse idée !
– La nuit… sans lumière… quand deux hommes pris de jalousie se rencontrent dans la chambre à coucher d’une femme et que l’un d’eux a un couteau… Mais, interrompit brusquement sir Williams, ce n’est point de cela qu’il s’agit encore.
– Voyons ? fit Rocambole.
– Turquoise part demain matin.
– Sérieusement ?
– A moins que Léon ne vienne pas. Auquel cas, nous chercherons une autre combinaison.
– Où va-t-elle ?
– Tu le sauras tout à l’heure. D’abord, tu seras son postillon.
– Moi ?
– Sans doute.
– Léon me reconnaîtra…
– Non, lorsque tu auras mis ma perruque blonde, endossé une livrée de postillon et passé sur ton visage une couche de cette belle couleur brique qui me donne, à moi, l’apparence d’une écrevisse cuite à point.
– Très bien. Où conduirai-je les tourtereaux ?
– C’est ce que je vais te dire en te donnant tes instructions.
Et sir Williams confia à Rocambole un petit plan de campagne que nous allons voir mettre à exécution sur-le-champ, et qui nous force à retourner auprès de Léon Rolland, que le valet de Turquoise venait d’arrêter au moment où il allait se jeter dans la Seine du haut du pont d’Austerlitz.
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Léon ne savait plus trop ce qu’il faisait. Tout ce qui venait de se passer était pour lui à l’état de rêve confus.
Etait-il déjà trépassé ? S’était-il réellement noyé et se trouvait-il déjà dans l’autre monde ? Ou bien vivait-il encore et échappait-il à la mort par un concours de circonstances miraculeuses ?
Il eut besoin de faire cinquante pas dans la rue, au bras du laquais, pour résoudre clairement la question.
Le valet continuait à l’entraîner, et lui avait fait prendre ces rues tortueuses qui avoisinent la place Royale.
Léon marchait silencieusement ; mais son cœur tressaillait dans sa poitrine, une sueur ardente inondait ses tempes. Il ne songeait déjà plus à sa femme, il avait oublié son enfant… Dans la nuit de son cœur et de son esprit, un point lumineux brillait seul dans le lointain : Turquoise !
Toujours conduit par son guide, qui répétait à chaque minute le nom de sa maîtresse, comme s’il eût voulu ainsi réveiller son énergie et lui donner la force de marcher et le courage de vivre, ils traversèrent la place Royale et prirent la rue Saint-Louis-au-Marais.
Un fiacre attardé roulait dans l’éloignement.
– Ohé ! le sapin, cria le valet.
Le cocher, qui marchait à vide et gagnait le boulevard, entendit cet appel, tourna la bride et revint sur ses pas. Le laquais de Turquoise ouvrit la portière, fit monter Léon Rolland dans le fiacre et s’écria :
– Rue de la Ville-l’Evêque et cent sous de pourboire !
Le cocher fit des merveilles pour mériter cette aubaine, et, en moins d’une demi-heure, il déposait Léon Rolland et son guide à la porte de l’hôtel occupé par madame Jenny Delacour.
La porte cochère était ouverte à deux battants.
En sortant du fiacre, Léon, qui était encore tout étourdi, put voir dans l’ombre une chaise de poste attelée de quatre chevaux, et conduite par deux postillons. L’un d’eux portait une grande perruque blonde, et certes si Léon Rolland eût été en état de remarquer quelque chose, il aurait été frappé par le visage rougeâtre de cet homme, dans lequel il était impossible de reconnaître le brillant vicomte de Cambolh.
Au bruit qu’avait fait le fiacre en entrant dans la cour, quelques lumières s’étaient agitées derrière les fenêtres de l’hôtel.
– Madame est prête ! dit le valet, qui s’élança vers le perron et rencontra Turquoise dans le vestibule.
Léon, chancelant et le cœur oppressé comme s’il eût marché à la mort, suivait à quelques pas.
Turquoise, enveloppée dans une grande pelisse en fourrure, s’était empressée de descendre en entendant rouler le fiacre, car il était convenu entre elle et son agent que celui-ci prendrait une voiture de place s’il ramenait Léon.
Le laquais courut à elle et lui dit rapidement :
– Le voilà.
– Seul ?
– Oui.
– Et l’enfant ?
– Il ne l’a point avec lui. Il a voulu se noyer. Je l’ai arrêté à temps… il était désespéré.
– Bien, dit Turquoise.
Et courant vers Léon :
– Enfin ! dit-elle.
Puis, avec son regard enchanteur, elle ajouta :
– Viens… partons… partons !…
Et elle le poussa vers le marchepied, qui était baissé.
Mais en ce moment une ombre sembla se dresser devant le malheureux : celle de Cerise, qui tenait son enfant dans ses bras et lui criait :
– Malheureux ! oses-tu bien abandonner ta femme et ton fils ?
Et, au lieu de monter, il demeura immobile, frissonnant, les cheveux hérissés.
– Mon enfant ! murmura-t-il.
Turquoise comprit que tout était perdu si elle ne brusquait la situation.
– Adieu donc, dit-elle, adieu… pour toujours !
Et elle se précipita dans la chaise en criant :
– Fouettez !
Ces mots achevèrent de rendre fou le pauvre ouvrier.
L’ombre de Cerise s’effaça ; il ne vit plus que la rayonnante beauté de Turquoise, qui partait en lui disant un éternel adieu.
Et, jetant un cri, il s’élança auprès d’elle, disant :
– Emmenez-moi… emmenez-moi bien vite… car je suis le plus lâche des hommes !
Et la chaise s’ébranla et sortit au grand trot de la cour, emportant ce père coupable, qui sacrifiait son enfant à son funeste amour.
* *
*
La voiture gagna le faubourg Saint-Honoré, qu’elle monta rapidement, sortit de Paris, et roula pendant plus d’une heure sur la route de Normandie avant qu’un seul mot eût pu se faire jour à travers la gorge crispée de Léon Rolland.
Turquoise tenait ses deux mains dans les siennes, les pressait affectueusement, et lui murmurait à l’oreille les noms les plus doux.
– Ami, murmurait-elle, quelle vie de bonheur tu vas me faire ! Quel paradis en ce monde que vivre près de toi et ne jamais plus te quitter ! Ah ! Léon ! Léon, âme de ma vie, mon seul, mon unique amour !
Et elle pressait ses mains, et sa voix était enivrante, enchanteresse, comme une mélodie du ciel ; et la chaise courait toujours, et roulait maintenant sur une route détrempée par les pluies d’hiver, au milieu d’une campagne déserte et silencieuse.
Cependant, l’air frais de la nuit commençant peu à peu à dégriser Léon, ses souvenirs revenaient plus cuisants, plus amers, et le remords éleva de nouveau sa grande voix dans son cœur.
– Non ! non ! s’écria-t-il tout à coup, s’arrachant à l’étreinte de celle qu’il aimait, non, je suis un infâme ! Arrêtez, je ne veux pas abandonner ma femme et mon enfant.
Turquoise avait prévu cette réaction.
– Soit, dit-elle ; vous voulez retourner à Paris ?
– Oui.
– Alors nous nous dirons un éternel adieu ?
Léon tressaillit, frissonna ; cette longue lutte qui, depuis quelques heures, s’était plusieurs fois élevée en lui, puis éteinte, entre la raison, le devoir et l’amour, se ralluma plus ardente que jamais, et, cette fois, l’amour sembla vaincu.
– Je ne veux pas laisser mon fils ! Arrêtez… cria-t-il.
La jeune femme ouvrit la portière.
– Arrêtez, postillon, dit-elle avec calme.
La chaise s’arrêta.
– Mais, dit Turquoise, je ne puis vous laisser, mon bien-aimé, au milieu de cette campagne déserte. Nous sommes à cinq lieues de Paris.
– Je retournerai à pied, dit Léon avec fermeté.
– Non, je vais vous reconduire. Et elle cria : – Postillon, tournez bride !
– Madame, répondit le postillon à perruque blonde en se tournant à demi sur sa selle, nous avons fait quatre lieues trois quarts, et nous touchons au relais ; mes chevaux n’en peuvent plus.
– Eh bien, dit Turquoise, allons au relais. Nous y trouverons des chevaux frais.
Léon courba le front en signe d’assentiment. Et puis, pouvait-il refuser à la femme qu’il aimait de passer encore une heure avec elle ? La voiture repartit. Elle roula un quart d’heure encore, puis elle s’arrêta devant une maison isolée sur la gauche de la route, une véritable auberge de province, de celles qui ne vivent que des relais de poste et sur la porte desquelles pend une mélancolique branche de houx.
– Ohé ! les chevaux ! cria le postillon à perruque blonde.
A ce cri, la porte s’ouvrit, et un homme qu’on aurait pu reconnaître pour maître Venture, le majordome de madame Malassis, déguisé en hôtelier, se montra sur le seuil, une lanterne à la main.
– Des chevaux, mon petit ? répondit-il ; je n’en aurai que dans deux heures. Toute l’écurie est dehors. Un Anglais vient de passer qui a payé double, et… tu comprends ?
– Fatalité ! murmura Léon.
– Deux heures ! s’écria Turquoise avec joie, jetant de nouveau son bras autour du cou de Léon Rolland, j’ai donc deux heures à passer avec toi, mon bien-aimé ?
Léon frissonna… la voix de l’amour s’éveillait de nouveau au fond de son cœur.
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Turquoise s’élança lestement hors de la voiture, et en deux bonds elle se trouva sur le seuil de l’auberge. Léon la suivit.
Cependant le postillon à perruque blonde avait eu le temps d’échanger un regard avec la jeune femme, et ce regard était tout un drame dans lequel le malheureux Léon était menacé du rôle de victime.
Au moment où la voyageuse franchissait le seuil de l’auberge, le prétendu hôtelier lui dit rapidement : – Je suis ici par ordre ; tout ce que je ferai sera bien fait.
Léon n’entendit rien. Il suivait Turquoise avec la docilité résignée d’un esclave, et il pénétra après elle dans la cuisine, la salle d’entrée et de réunion de toutes les auberges de province.
La jeune femme alla s’asseoir au coin d’un grand feu qui éclairait toute la pièce ; puis tendant la main à Léon :
– Cher ami, lui dit-elle, j’avais donc fait un rêve en nous voyant réunis pour toujours… puisque nous allons nous quitter ?
Léon courba la tête et ne répondit pas. Le souvenir de son enfant était tenace et plein de force dans ce moment.
Turquoise poussa un profond soupir, et reprit :
– Hélas ! j’avais le pressentiment de mes tortures, le jour où je vous vis pour la première fois. Tenez, mon ami, il faut que je vous fasse cet aveu, car je ne vous ai jamais dit comment je vous ai vu et aimé…
En serrant avec une sorte d’ardeur fiévreuse la main qu’elle tenait dans les siennes :
– Ecoute, dit-elle… C’était un soir de l’automne dernier. Au milieu de ma vie oisive et opulente, moi qui n’avais pas le temps de former un souhait qu’il ne fût accompli, moi qui voyais à mes genoux une jeunesse élégante et millionnaire, je m’ennuyais horriblement. J’avais le cœur vide, je n’avais jamais aimé. Ce soir-là, j’eus la fantaisie d’aller, avec ma femme de chambre, vêtue en grisette, avec des mitaines et un petit bonnet de ruban, danser à Belleville dans un bal champêtre. Ce fut là que je vous rencontrai ; vous étiez entré avec votre femme et vous regardiez danser. Vous voir et vous aimer fut pour moi l’histoire d’une minute. Je vous fis suivre, je sus qui vous étiez ; pendant deux mois je passai presque tous les jours devant votre atelier… Quand je vous avais aperçu, j’étais heureuse pour la journée ; quand je ne vous voyais pas… oh ! alors…
Elle appuya la main sur son cœur :
– Alors, acheva-t-elle d’une voix étouffée, je souffrais comme je souffre à cette heure où nous allons nous séparer.
Léon vit une larme perler au bout des longs cils de Turquoise.
– Mais pourquoi partez-vous ? s’écria-t-il.
– Pourquoi ? mais parce que je vous aime.
– Restez donc alors, balbutia d’une voix tremblante le pauvre insensé.
– Non, car je suis jalouse et je ne veux pas de partage… Tout ou rien !
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Léon, je ne puis pas, je ne veux pas quitter mon enfant.
Turquoise allait sans doute répondre, lorsque le postillon à perruque blonde et l’aubergiste, qui jusque-là étaient demeurés occupés hors de l’auberge à dételer et remiser les chevaux, firent irruption dans la salle.
– Quel ennui ! murmura Turquoise à mi-voix, ces gens-là vont nous voler nos dernières heures de tête-à-tête.
Mais comme s’il eût deviné, maître Venture se hâta de dire :
– Les chevaux ne seront pas ici avant deux heures. Si madame voulait monter au premier, j’ai fait faire du feu dans la chambre des voyageurs.
Turquoise se leva alors et fit à Léon un signe de tête qui voulait dire :
– Venez, au moins nous serons seuls.
– Si madame voulait prendre un potage ? ajouta l’hôtelier improvisé.
– Oui, répondit-elle.
– Madame va être servie sur-le-champ.
Venture prit un flambeau et montra le chemin.
Ce qu’il appelait la chambre des voyageurs était une petite pièce assez proprette, garnie de vieux meubles, d’un papier à douze sous encore frais, et d’une pendule à colonnes. Au fond, on voyait une alcôve fermée où il y avait deux lits. Un grand feu flambait dans la cheminée. Une maritorne encore assez jeune, que maître Venture avait fait lever à la hâte, dressait prestement une table auprès du feu.
Puis maître Venture arriva, portant avec emphase deux bouteilles poudreuses, un poulet froid et un potage.
Léon regardait machinalement tous ces préparatifs.
– Ami, lui dit Turquoise en s’asseyant devant la table, ne prendrez-vous pas une cuillerée de potage avec moi ?
Elle essaya de sourire.
Maître Venture sortit.
Turquoise prit une des bouteilles et versa à boire à Léon.
– Je n’ai ni faim ni soif, murmura-t-il.
– Eh bien, buvez, pour l’amour de moi.
Elle attacha sur lui ce regard plein de séduction auquel il ne pouvait jamais résister.
– Je le veux ! dit-elle avec une mutinerie charmante.
Léon prit son verre et le vida d’un seul trait.
Turquoise voulut en faire autant, mais elle reposa le sien sur la table, en disant :
– Quel verjus ! c’est du vin de Suresnes.
Et elle jeta le contenu du verre dans la cheminée et le remplaça par de l’eau.
La jeune femme trempa ses lèvres dans le potage borgne de maître Venture, suça une aile de la volaille desséchée, et repoussa la table au bout de dix minutes.
– Au lieu d’avoir faim, dit-elle, j’ai envie de pleurer.
Elle passa ses bras au cou de Léon.
– Mon pauvre ami ! murmura-t-elle.
Léon sentit son cœur se briser.
Et ils passèrent une heure la main dans la main, se regardant, les yeux pleins de larmes…
Turquoise jouait admirablement son rôle. Elle savait emprunter à la passion ses formes les plus enchanteresses, ses mots les plus sentis, ses accents les plus sympathiques.
Pendant une heure, Léon prêta l’oreille comme dans un rêve on écoute quelque voix harmonieuse qui descend du ciel, et en même temps que chancelait sa résolution de retourner à Paris, ses sens s’alourdissaient peu à peu, comme s’il eût été pris de vin. Il n’avait plus, c’était sa conviction, que quelques instants à passer avec cette femme aimée, et pourtant il éprouvait comme un impérieux besoin de sommeil ; il la regardait, il l’écoutait, il aurait voulu parler… Mais son regard s’était voilé, et bien qu’il ne perdît pas un mot de ce qu’elle disait, il essayait vainement de proférer une parole.
Turquoise ne paraissait point s’apercevoir de ce singulier malaise ; elle continuait à lui prodiguer les caresses les plus tendres, les noms les plus doux, tandis que cette sorte d’absorption physique s’emparait de lui peu à peu. Léon succombait-il à un excès de fatigue ? ou bien était-il victime de quelque mystérieux narcotique mélangé avec le vin qui lui avait été versé ?
Cette dernière hypothèse était la plus admissible, si l’on songeait au geste de dégoût échappé à Turquoise lorsqu’elle avait trempé ses lèvres dans son verre, puis jeté le contenu dans la cheminée.
En outre, et cela devait encore corroborer cette opinion, le physique seul était frappé d’anéantissement chez Léon Rolland. Il ne voyait plus, ne parlait plus et continuait à entendre. Il vint un moment où il se renversa sur sa chaise comme un homme qui s’endort. Vainement il essaya de secouer cette torpeur, vainement il voulut se relever, rouvrir les yeux et parler… Subitement frappé de paralysie, il continuait cependant à entendre la voix de l’enchanteresse, mais ses yeux étaient fermés, son corps était immobile… On eût juré qu’il dormait.
Turquoise cessa tout à coup de parler.
Léon l’entendit se lever, marcher sur la pointe du pied, ouvrir la porte et appeler.
Il fit un dernier effort pour rompre ce charme d’une bizarrerie toute nouvelle, il n’y put parvenir. Il entendit donc Turquoise sortir sur la pointe du pied et appeler doucement dans l’escalier.
Puis des pas se firent entendre à son oreille, et maître Venture entra suivi du postillon à la perruque blonde.
– Mes amis, dit la voyageuse à mi-voix, je ne continuerai pas ma route cette nuit ; mon mari…
Elle appuya sur ce dernier mot.
– Mon mari dort, il a passé deux nuits sans sommeil.
– Pauvre cher homme ! murmura maître Venture.
– Vous tiendrez les chevaux prêts pour demain matin.
– Oui, madame…
– Maintenant tâchez de porter monsieur sur son lit, et faites-le avec précaution, ce serait un crime de l’éveiller… il dort si bien.
Léon entendait tout ; mais vainement il voulut secouer le sommeil ou plutôt la torpeur qui l’étreignait… On eût dit qu’il était mort.
Maître Venture et Rocambole, toujours déguisé en postillon, s’emparèrent de Léon Rolland et le portèrent sur le lit, puis ils fermèrent l’alcôve. Léon ne put parvenir à faire un mouvement. Il entendit à travers la porte Turquoise qui disait :
– Je vais laisser dormir ce pauvre ami ; remettez du bois ; je passerai le reste de la nuit au coin du feu.
Les ordres donnés par la jeune femme furent exécutés. Léon entendit jeter du bois dans l’âtre, puis un bruit de chaises remuées lui apprit que Turquoise s’apprêtait à dormir. Et vainement il essayait de sortir de sa léthargie, ou tout au moins d’en comprendre la cause. Il finit par se persuader qu’il dormait réellement et était le jouet d’un cauchemar.
Mais il y avait à peine une heure qu’il se trouvait sur le lit qu’un grand bruit, un véritable vacarme arriva jusqu’à lui venant du dehors. C’étaient des grelots, des claquements de fouet, le roulement d’une voiture, le trot précipité de plusieurs chevaux. Tout cela vint s’arrêter à la porte de l’hôtellerie.
En même temps on heurta violemment à cette même porte, et une voix inconnue à Léon cria :
– Ohé ! l’hôtelier, ohé !
Au son de cette voix, Léon entendit Turquoise pousser un cri d’épouvante.
– C’est lui ! dit-elle.
– Qui, lui ?
Léon s’adressa cette question, essayant toujours de triompher de son état de mutisme et d’immobilité.
La porte de l’hôtellerie s’ouvrait pendant ce temps, et la voix de maître Venture criait : – Que me veut-on ?
Et l’inconnu de répondre : – Est-ce ici le relais de la poste ?
– Oui, mais je n’ai pas de chevaux.
– Avez-vous vu, dans la nuit, passer une chaise de poste ? continua la voix.
– J’en ai vu deux. La première était à un Anglais.
– Et la seconde ?
– A une dame qui voyage avec son mari.
De même que Turquoise s’était écriée : « C’est lui ! » la voix murmura avec colère : « C’est elle ! »
– Y a-t-il longtemps qu’elle est passée ? reprit le nouvel arrivant.
– Elle n’est point passée.
– Comment ! plaisantez-vous ?
– Je veux dire qu’elle est demeurée ici. La dame et son mari sont couchés là-haut !
Léon entendit un juron énergique, puis un cri mêlé de colère et de joie.
– Ah ! dit la voix, c’est l’enfer qui m’amène.
Et, tout aussitôt, des pas rapides se firent entendre dans l’escalier, la porte de la chambre vola en éclat, et Turquoise poussa un nouveau cri de terreur.
Léon aurait donné la moitié de sa vie pour retrouver la parole et le mouvement.
– Ah ! vous voilà ! tonna la voix, vous voilà ! et j’ai donc pu vous atteindre !
– Grâce ! murmura Turquoise.
– Non ! dit la voix, je vais vous tuer et lui aussi !
– Grâce ! grâce ! supplia la pauvre femme que Léon crut entendre tomber à genoux. Paul, pardonnez-moi !
– Jamais !
La voix inconnue était au diapason de la fureur.
– Grâce, Paul, grâce pour lui au moins ! répéta Turquoise affolée.
Et Léon l’entendit se lever et venir se placer devant la porte de l’alcôve.
– Ah ! ricana la voix, il est là ce bel amoureux, cet homme pour qui vous m’avez trahi, cet homme avec qui vous preniez la fuite !… Eh bien !… je vais le tuer…
Et ce bruit sec et régulier qui annonce qu’on arme un pistolet arriva aux oreilles du dormeur.
– Paul… Paul… grâce !… répétait Turquoise avec l’accent de la terreur poussée jusqu’à la folie… ne le tuez pas, au nom de Dieu, et je ferai tout ce que vous voudrez !…
– Ah ! ah ! ricana toujours la voix, en vérité !
– Je vous obéirai… je serai votre esclave, je vous aimerai…
Le cœur de Léon battait violemment. Il eût voulu pouvoir rompre les liens invisibles qui le garrottaient pour s’élancer et prendre à la gorge cet homme qui venait, par la violence, d’obtenir une semblable promesse.
– Ah ! vous m’aimerez ? fit la voix ardente et moqueuse.
– Je vous le jure !
– Vous m’obéirez ?
– Oui.
– Vous me suivrez ?
– Je vous suivrai.
Léon sentit son cœur défaillir et crut qu’il allait trépasser.
– Non, non, dit encore la voix, je ne crois plus à vos promesses. Quand je l’aurai tué, nous verrons.
L’homme se rapprocha de l’alcôve. Turquoise jeta un nouveau cri ; puis Léon entendit une lutte s’engager entre la jeune femme qui demandait toujours grâce et celui qui voulait le tuer ; puis l’homme triompha, jeta rudement à terre Turquoise épuisée et ouvrit l’alcôve.
Si brave que soit un homme, il ne se trouve pas garrotté et impuissant en face d’une mort certaine sans éprouver un premier moment de terreur. Léon, les yeux fermés, frappé de catalepsie, entendit que l’homme s’approchait de lui, il devina qu’il dirigeait contre lui le pistolet.
– Tenez, dit la voix à Turquoise, je vais le tuer raide sans le faire souffrir… Je suis humain, moi…
Turquoise ne poussait plus que des cris étouffés.
– Je vise à la tempe, continua la voix.
Léon se crut mort. Il songea à sa femme, à son enfant, recommanda son âme à Dieu et s’apprêta à mourir.
Cependant le coup ne partit pas.
– Bah ! dit tout à coup l’inconnu, ce n’est pas lui, après tout, qui est coupable, mais vous… Puisque vous m’offrez de me suivre, puisque vous me jurez que vous ne le reverrez jamais…
– Jamais ! s’écria Turquoise.
– Eh bien, je lui pardonne… venez.
Et Léon, qui s’attendait à mourir une seconde auparavant, distingua les pas de l’homme qui s’éloignait, puis Turquoise qui se mettait en marche ; il entendit la porte de la chambre s’ouvrir et se refermer, les pas descendre l’escalier ; le silence succéda alors au bruit. Il comprit que celui qu’elle appelait Paul lui enlevait Turquoise, et que s’il lui avait fait grâce de la vie, c’était en échange de cette femme que lui, Léon, ne reverrait jamais.
Et, vainement encore, il essaya de secouer sa léthargie, il n’y put parvenir.
Quel était donc cet homme qui venait ainsi reprendre la fugitive ? C’est là ce que nous allons vous dire.
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Cet homme, c’était M. le vicomte de Cambolh lui-même.
L’ex-fils adoptif de la mère Fipart, métamorphosé en lion, avait appris de son illustre maître, sir Williams, l’art de changer de figure et de langage comme par enchantement.
Nous l’avons vu la veille au matin, en lion du boulevard, arrêter son coupé bas à la porte de Léon Rolland et l’emmener chez lui. Puis nous l’avons retrouvé, le soir, en costume de postillon, la face couleur de brique, le chef affublé d’une immense perruque blonde.
C’était ainsi qu’il était entré dans la prétendue auberge où la chaise de poste s’était arrêtée.
Lorsqu’il fit irruption dans la chambre où Turquoise feignait de dormir au coin du feu, tandis que Léon était immobile et paralysé sur son lit, le nouveau Protée avait passé une longue redingote dite à la propriétaire sur sa veste de postillon et ôté sa vaste perruque.
Sous ce troisième déguisement, inutile d’ailleurs, car la victime ne pouvait ouvrir les yeux, Rocambole n’avait plus aucun rapport ni avec M. de Cambolh, gentilhomme suédois, ni avec le postillon. Sa voix elle-même était devenue méconnaissable, et Léon Rolland crut l’entendre pour la première fois.
La scène qui venait d’avoir lieu était donc une comédie due au génie de sir Williams et dont nous connaîtrons bientôt le but.
Lorsque Turquoise et Rocambole, après être sortis de la chambre dont ils fermèrent la porte derrière eux, eurent descendu la dernière marche de l’escalier et se furent retrouvés dans la salle d’auberge, en face de maître Venture, ces trois personnages se regardèrent et se prirent à rire.
– Pauvre petit ! murmura Turquoise.
– Ma chère, dit le vicomte, tu seras bonne comédienne, tu sais pleurer et crier ; tu ferais une actrice de mélodrame assez remarquable.
– N’est-ce pas ? fit la jeune femme avec orgueil.
– Et Léon doit être persuadé que tu te sacrifies à ton tyran par amour pour lui.
– Très bien ! dit Turquoise. Mais, à présent, j’imagine que vous allez me donner des détails ?
– Sur quoi ?
– Mais sur ce que nous venons de faire, car je n’y comprends absolument rien.
– Ni moi non plus.
– Bah !
– Tu sauras tout cela à Paris.
– Comment ! je retourne à Paris ?
– Sur-le-champ.
– M’accompagnez-vous ?
– C’est inutile.
Et M. de Cambolh offrit son bras à la jeune femme, la fit sortir de l’auberge et la conduisit sous le hangar, où la chaise de poste attendait tout attelée, après avoir fait mine d’arriver un quart d’heure auparavant.
Turquoise y monta.
Un seul postillon conduisait à grandes guides.
Alors M. de Cambolh, espérant être entendu de Léon Rolland, reprit la voix qu’il avait un instant avant, et cria : – Holà ! postillon, à fond de train jusqu’à Paris, et ventre à terre ! deux louis de pourboire ! Et il ajouta : – Rue de la Ville-l’Evêque.
La chaise s’ébranla, le fouet claqua, les grelots retentirent, et Turquoise reprit au grand trot la route de Paris.
Quant à maître Venture et à M. de Cambolh, ils rentrèrent fort tranquillement dans l’auberge, où ils avaient d’autres ordres encore à exécuter.
Au moment où la jeune femme repartait, le jour commençait à naître. Elle arriva à Paris vers neuf heures du matin, et en entrant dans la cour de son hôtel elle apprit, par ce valet de chambre qui possédait toute la confiance de sir Williams, que Monsieur – ainsi désignait-elle Fernand Rocher – sortait à l’instant de chez elle.
Fernand, qui avait déjà pris l’habitude de venir voir sa chère Jenny de grand matin, lorsqu’il sortait à cheval, était venu ce jour-là comme à l’ordinaire ; et sans soupçonner le départ de Turquoise, sans questionner personne, il s’était dirigé aussitôt, jetant sa bride à un valet, jusqu’à son appartement. Mais là, il n’avait trouvé que la femme de chambre, qui lui avait remis le billet dicté la veille au soir par sir Williams.
Ce billet avait produit sur Fernand à peu près le même effet qu’une détonation d’arme à feu à l’oreille d’un cheval poltron. On pourrait dire qu’il s’était cabré.
Cependant, en relisant attentivement cette lettre dans laquelle la fugitive semblait laisser poindre une immense affection, il s’était calmé peu à peu et avait eu même le bon goût de ne point questionner la camériste sur les conditions ni l’heure du départ de sa maîtresse. Puis il s’en était allé, en annonçant qu’il reviendrait dans la soirée savoir si madame était de retour.
Il y avait dix minutes qu’il était parti lorsque la voyageuse arriva.
Le valet de confiance de sir Williams lui remit un pli cacheté.
Turquoise en brisant l’enveloppe reconnut l’écriture.
– C’est de mon maître, pensa-t-elle.
Mon maître était le nom qu’elle donnait à sir Williams.
« Ma chère belle, écrivait-il, vous arriverez probablement vers huit ou neuf heures, si mon ami le vicomte de Cambolh exécute et comprend bien mes volontés. Couchez-vous, défendez impitoyablement votre porte, surtout à Fernand, qui doit vous éveiller vers les quatre ou cinq heures. »
– Tout cela est un fameux imbroglio, murmura Turquoise, et que la dame de pique me porte malheur ou que je rencontre un homme à mauvais œil, si je sais quel rôle je joue entre ces deux amoureux et pourquoi je le joue…
Et cette boutade épanchée in petto, la coquette, qui n’oubliait jamais que l’arme sérieuse et presque unique de la femme est sa beauté, et que cette arme demande à être soigneusement entretenue, demanda un bain de lait, prit au sortir un potage moins aveugle que celui de maître Venture, fit tirer soigneusement les rideaux des croisées et de l’alcôve, se mit au lit dans une complète obscurité et s’endormit de ce sommeil calme et paisible des gens qui n’ont pas ou n’ont plus de remords. Peut-être même eût-elle un peu abusé de la permission de sommeil que lui avait accordé sir Williams, si ce dernier n’était venu l’éveiller.
En effet, brusquement appelée par son nom, six ou sept heures après s’être endormie, Turquoise, éveillée en sursaut et ouvrant aussitôt les yeux, aperçut son mystérieux protecteur.
Sir Arthur Collins avait ouvert les rideaux du lit et des croisées, à travers lesquels glissait un dernier rayon de jour.
La belle dormeuse le vit assis sur le pied de son lit, la regardant avec un flegme tout britannique.
– Allons, ma petite, éveillons-nous, et levons-nous.
– Ah ! dit-elle se frottant les yeux, je dormais si bien !
– Nous avons une grave affaire à traiter.
– Traitons, dit Turquoise.
– Cet hôtel te plaît-il ?
– Bah ! la belle question !
– Et trois cent mille francs avec feraient-ils ton affaire ?
Turquoise allongea dédaigneusement les lèvres.
– C’est peu, dit-elle. Fernand fera pour moi mieux que cela.
– Tu te trompes…
– Hein ? dit-elle en se redressant avec une souplesse de couleuvre.
Mais sir Arthur ne sourcilla point.
– Ma fille, dit-il avec calme, tu n’as pas de mémoire, et tu oublies toujours que, sans moi, Fernand ne saurait pas que tu existes.
– C’est vrai, mais… après ?
– Cela veut dire que Fernand ne fera pour toi que ce que je voudrai.
– Comment ! dit Turquoise, je n’ai donc pas le droit de faire ce que je veux ?
– Non.
Ce non était accentué si nettement, que Turquoise comprit qu’il lui faudrait compter avec son adversaire.
– Mais enfin, dit-elle, vous n’êtes pas son tuteur, après tout, et s’il lui plaît de se ruiner pour moi…
Sir Arthur haussa les épaules.
– Ah çà ! ma toute belle, répliqua-t-il d’une voix câline, vous n’êtes donc pas une femme d’esprit, comme je le croyais, que vous vous imaginiez que je fais simplement vos affaires et non les miennes.
– C’est juste, murmura-t-elle en se mordant les lèvres, vous voulez une commission.
– Oui, une commission de deux millions.
Turquoise fit un soubresaut.
– Vous êtes fou ! dit-elle.
– Mais non, reprit sir Arthur. Je fais des affaires, voilà tout.
La jeune femme se leva, passa une robe de chambre, et alla s’asseoir dans un fauteuil, aussi calme, aussi flegmatique que l’était son interlocuteur lui-même.
– Quand on veut trop avoir, on n’a rien, dit-elle. Fernand m’aime, il fera ce que je voudrai.
Mais sir Arthur n’avait rien perdu de son sang-froid.
– Tu te trompes, dit-il, car je n’ai qu’un mot à dire pour que Fernand ne te revoie jamais. J’ai dans les mains l’une de tes lettres à Léon Rolland.
Elle pâlit et frappa du pied avec colère.
– Eh bien ! je lui dirai tout… et il me pardonnera.
Sir Arthur tira un petit poignard de sa poche et le dégaina fort tranquillement.
– Voilà, dit-il, qui vaut mieux encore qu’une lettre.
Turquoise tressaillit et étendit la main vers un cordon de sonnette.
Le baronet se prit à rire.
– Vous savez bien, chère belle, que tous vos gens m’appartiennent, et que, si je vous tuais, ils m’aideraient à faire disparaître les traces de mon crime.
La main de Turquoise lâcha le cordon de la sonnette, et la jeune femme poussa un soupir.
Elle était pieds et poings liés dans les griffes de son terrible protecteur.
– Voyons, reprit celui-ci, vous n’êtes pas dans votre bon sens, mon cher ange, et vous ne vous souvenez déjà plus que, il y a un mois, vous grelottiez devant trois bûches de bois vert, à un cinquième étage de la cité des Martyrs. On vous donne un hôtel de cinq cent mille francs, un mobilier de cent mille écus, un titre de quinze mille livres de rente, et vous vous plaignez !
– C’est juste, murmura la courtisane.
– Avec un hôtel comme celui-ci, poursuivit l’Anglais, il ne tiendra qu’à vous de vous faire épouser par un nabab.
– Allez, dit Turquoise, faites vos conditions, je les accepterai.
– Très bien, vous devenez raisonnable.
Et sir Arthur vint s’asseoir auprès d’elle.
– Nous disons donc, fit-il, que vous acceptez ?
– Oui ; mais je ne vois point venir les deux millions si vite : il faut du temps…
– C’est une erreur, nous les aurons demain si vous êtes adroite.
– Demain ! Quelle folie !
– Je parle sérieusement. D’ailleurs, acheva sir Arthur, nous sommes pressés.
– C’est un tort. Fernand est plus riche qu’un roi de l’Inde. Avec de la patience on aurait mieux que cela.
– Autre erreur ! Quand M. Fernand Rocher a épousé mademoiselle Hermine de Beaupréau, il n’avait pas le sou. Mademoiselle Hermine venait d’être mise en possession de douze millions ; or, par contrat de mariage, car ils sont unis sous le régime dotal, la femme a reconnu à son mari un apport de trois millions : c’est donc là l’unique somme dont il puisse légalement disposer.
– Ah ! fit Turquoise désappointée.
– Or, poursuivit sir Arthur, il a déjà entamé le premier million par l’achat de l’hôtel ; quand j’aurai pris les deux autres pour moi, et vous, vos trois cent mille francs, il restera peu de chose. Le reste est à son fils et nul n’y peut toucher.
– Fort bien, mais la difficulté est de prendre ces deux millions trois cent mille francs.
– Rien n’est plus facile.
– Comment !
– Ma chère, un homme qui donne un hôtel ne se refuse jamais à assurer l’avenir d’une femme qu’il aime, et il souscrit sans sourciller un contrat de cent mille écus de rente.
– Mais, mon cher, cent mille écus ne sont pas soixante mille livres de rente.
– J’ai trouvé le moyen de remédier à cette différence de chiffre.
– Ah ! par exemple, je serais curieuse de connaître le moyen.
– Alors, écoutez. Quand un homme est gris d’une certaine façon, c’est-à-dire avec de certains vins, il y voit mal.
Sir Arthur tira de sa poche un portefeuille duquel il sortit cinq feuilles de papier timbré qu’on appelle papier de commerce et qui sert à faire des billets. Puis il en mit une sous les yeux de la jeune femme.
– Regarde bien, dit-il.
– Ma foi, répondit-elle, je vois des lettres de change de dix mille francs.
– Si tu savais la chimie, la fille, tu devinerais…
– Quoi ?
– Qu’il est de certaines encres qui sont susceptibles de ce qu’on nomme lavages. Celles dans la composition desquelles on n’emploie pas la noix de galle, par exemple, sont de ce nombre.
– Et celle avec laquelle…
– J’ai écrit ces cinq lettres en est dépourvue complètement.
– Je devine.
– Ah ! enfin.
– C’est-à-dire que lorsque Fernand aura signé ces cinq lettres avec de la belle et bonne encre prise dans mon écritoire, on lavera les lettres moins la signature, et on les remplira comme on voudra.
– Vous êtes d’une intelligence remarquable, dit sir Williams en souriant, et vous comprenez à demi-mot. Ainsi, voilà qui est convenu, vous allez, ma chère amie, prendre vos dispositions pour que ce bélître de Fernand signe ces cinq lettres, puis qu’il écrive au bas le mot sacramentel accepté, et qu’il signe en dessous.
– Ma foi ! murmura Turquoise émerveillée, ceci est superbe, mais impraticable.
– Pourquoi ?
– Mais parce que les lettres arrivées à échéance, il reconnaîtra qu’il a été dupe d’une escroquerie si on lui réclame cinq cent mille francs au lieu de cinquante mille ; il refusera de payer, déposera une plainte au parquet et nous enverra vous et moi en cour d’assises.
– Tout ce que tu dis là est fort juste ; mais ce n’est point à Fernand que les lettres seront présentées.
– A qui donc ?
– A sa femme.
– Pourquoi pas à lui ?
– Tu le sauras tout à l’heure. Donc les lettres seront présentées à sa femme, qui payera pour que la mémoire de son mari ne soit pas ternie.
– Comment ! sa mémoire ?
– Oui, sa mémoire…
– Il mourra donc ?
– J’en ai peur…
Cette fois Turquoise regarda sir Arthur et recula frissonnante.
– Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle.
– Mon Dieu ! dit le baronet avec son calme habituel, la première lettre de change ne doit échoir que dans trois mois. Qui sait ? en trois mois, on voit tant de choses.
La jeune femme était pâle, ses dents claquaient de terreur, l’atroce sang-froid de l’infâme Andréa la révoltait.
– Non, non, dit-elle, je ne serai jamais complice d’un pareil crime. Je suis, c’est vrai, une femme sans cœur et sans pudeur, mais je ne veux pas assassiner…
Sir Arthur reprit fort tranquillement son poignard qu’il avait placé sur la cheminée.
– Vous êtes une sotte, dit-il, et vous marchandez la vie des autres au lieu de songer que la vôtre m’appartient.
Et il fit étinceler la lame de son stylet à la lueur d’une bougie qui brûlait sur la cheminée, et comme Turquoise courbait le front et demandait grâce par son attitude suppliante, il se pencha sur elle et lui dit : – Ecoute…
q
Que s’était-il passé entre sir Williams et Turquoise, à partir de ce moment où le baronet s’était penché à son oreille en lui disant : écoute ? C’est ce qu’il nous est impossible de dire, au moins pour le moment.
Mais, le soir, c’est-à-dire vers sept heures, l’hôtel de la rue de la Ville-l’Evêque avait pris un air de fête discret. L’escalier était garni de fleurs, le salon éclairé comme pour un bal. Turquoise était sous les armes, c’est-à-dire qu’elle avait fait une charmante toilette, comme s’il se fût agi d’aller aux Bouffes ou au bal, à la robe décolletée près, cependant, qu’elle avait remplacée par une robe montante d’un bleu éclatant.
Pourtant Turquoise ne devait pas sortir, et elle n’attendait qu’un seul visiteur : c’était Fernand.
Elle lui avait écrit :
« Venez dîner avec moi ; vos arrêts sont levés. Je vous attends à sept heures. »
Et elle l’attendait, en effet dans le salon, coquettement assise devant son piano, sur lequel elle répétait avec une certaine facilité tous les lambeaux de valses et de polkas qu’elle avait appris jadis dans son pensionnat.
A sept heures précises elle entendit rouler une voiture dans la cour.
– Le voici, pensa-t-elle. Il est exact comme un amoureux.
Deux minutes après, Fernand parut.
Turquoise ne se leva point. Elle se contenta de tourner à demi la tête, de lui envoyer un sourire en lui tendant sa petite main.
– Bonjour, ami, dit-elle, comme si elle l’eût quitté une heure auparavant.
Il courut à elle avec l’empressement d’un écolier, saisit la main qu’elle lui tendait en souriant.
– Enfin, dit-il, enfin, je vous revois !
– Avez-vous pu croire, fou que vous êtes, que vous ne me reverriez plus, dites ?
– Que voulez-vous ! quand on aime comme je vous aime, le moindre nuage à l’horizon apparaît comme un ouragan.
– Eh bien, répondit-elle en souriant, l’orage est passé… voici le soleil. Et elle lui sourit de nouveau, en ajoutant :
– Que penseriez-vous, si je vous disais la vérité ?
– Oh ! dites.
– Eh bien, je n’ai pas quitté Paris.
– Vraiment ?
– Ni cet hôtel.
Il eut un geste d’étonnement.
– Ce matin, dit-elle, j’étais cachée au second étage, quand vous êtes venu, et, abritée derrière une persienne, je vous ai vu vous en aller à cheval.
– Et vous avez eu la cruauté de ne pas me rappeler ?
– J’ai eu cette cruauté.
– Mais pourquoi ? quel crime ai-je donc commis ? demanda-t-il d’un ton à demi suppliant.
– Caprice de femme, répondit-elle en lui tendant son front à baiser. Mais, du reste, vous êtes pardonné, acheva-t-elle. Ainsi, ne vous plaignez plus.
Fernand remarqua alors que les candélabres brûlaient sur la cheminée du salon, comme il avait remarqué déjà l’aspect de fête de tout l’hôtel.
– Est-ce que vous attendez du monde ? fit-il.
– Je donne à dîner.
– A qui ?
– Chut ! dit-elle, vous le verrez bien tout à l’heure ; qu’il vous suffise de savoir, mon ami, que le convive que je reçois ce soir est, à mes yeux, un de ces personnages pour lesquels on voudrait posséder un palais de marbre, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats.
– Diable ! murmura Fernand, vous m’intriguez.
Le valet de chambre de Turquoise ouvrit la porte à deux battants :
– Madame est servie, dit-il.
– Votre bras, ami !
Fernand, un peu étonné qu’elle n’attendît point le convive dont elle parlait avec un tel enthousiasme, se leva et lui offrit son bras. Elle s’appuya dessus avec abandon et le conduisit dans la salle à manger, une vaste et belle pièce à meubles et boiseries de chêne clair, dont le sol était jonché d’un tapis turc, et au milieu de laquelle Fernand vit étinceler, sous la clarté rutilante des bougies, les cristaux et la vaisselle plate d’une petite table merveilleusement dressée et servie.
A son grand étonnement encore, Fernand ne vit que deux couverts.
– Mais, dit-il, ce convive…
Elle l’enveloppa de son regard et de son sourire.
– Puisque vous m’avez donné un hôtel, des gens, des voitures, n’est-il pas juste que vous jouissiez de tout cela ? Nous allons dîner en tête à tête.
La jeune femme se mit à table. Aussi demeura-t-il ébloui, murmurant : – Suis-je chez une fée ?
– Vous êtes chez vous, dit-elle.
Il est de certaines situations qui sont indescriptibles et impossibles à raconter.
Turquoise apparaissait à Fernand Rocher plus belle que l’Hébé mythologique ; elle lui versait à boire, et il buvait en la regardant. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que Turquoise, tandis que Fernand se laissait gagner petit à petit par l’ivresse, conservait tout son sang-froid, approchait son verre de ses lèvres et ne le vidait pas.
Deux heures après, ils quittaient tous deux la salle à manger et entraient dans le boudoir.
Là, Fernand se laissa tomber sur un sofa, regardant Turquoise avec extase.
Mais Turquoise était devenue tout à coup sérieuse, presque triste.
– Qu’avez-vous ? lui demanda Fernand, surpris de cette tristesse.
– Moi ? fit-elle ; mais absolument rien, mon ami.
– Vous êtes triste…
– Peut-être le bonheur l’est-il !…
Et Turquoise soupira.
– Ah ! dit Fernand, vous me cachez quelque chose, j’en suis sûr.
Turquoise baissa la tête et se tut.
– Jenny, s’écria le jeune fou en s’agenouillant devant elle, vous pleurez !…
En effet, une larme perlait au bout de ses cils.
Elle détourna la tête.
– Vous vous trompez, dit-elle, je n’ai rien… rien absolument.
– Oh ! murmura Fernand, vous êtes triste, vous soupirez, vous pleurez, et je ne puis pas savoir… Mais, fit-il avec une animation croissante, je ne suis donc pas votre ami, je n’ai donc plus le droit de connaître la cause de vos douleurs ? Mais vous ne savez donc pas que je donnerais ma vie pour vous ?
Turquoise fondit en larmes.
– Vous ne pouvez rien, dit-elle.
– Je ne… puis… rien ?
– Non !
– Mais enfin, qu’avez-vous ?… Pourquoi pleurer ?
– Non, reprit-elle ; car si je vous confiais le tourment qui me dévore, vous voudriez savoir plus encore que je ne puis vous dire. Oh ! non, non, c’est impossible !
Fernand était à genoux, il tenait dans ses mains les mains de la jeune femme et les pressait tendrement.
– Jenny, murmura-t-il, permettez-moi une seule question…
Elle fit de la tête un signe affirmatif.
– Vous souffrez, n’est-ce pas ?
– Oh ! oui…
– Puis-je soulager votre douleur ?
– Peut-être…
– Eh bien, alors, dites-moi simplement ce que je dois faire, et je le ferai sans demander aucune explication.
– Vous me le jurez, fit-elle.
– Je vous le jure.
Elle laissa échapper un cri de joie et murmura :
– Oh ! tu es noble et bon, mon Fernand. Et je t’aimerai toute ma vie, je le sens bien.
Elle parut hésiter encore.
– Voyons, interrogea Fernand, que dois-je faire ? Parlez !…
– Tenez, dit-elle enfin et comme faisant un effort sur elle-même pour vaincre une dernière et suprême répugnance, si ce n’était qu’il y va de la vie et de l’honneur d’une personne que j’aime presque autant que vous… ah ! je n’oserai jamais !…
– Osez, dit Fernand.
– Eh bien, fit-elle vivement et comme si chacune de ses paroles eût, en passant, brûlé ses lèvres, il y a à Paris, près d’ici, un homme qui tient à moi par les liens du sang, un homme qui est presque mon père, et que j’aime comme tel, qui se brûlera la cervelle demain si vous ne le sauvez…
Fernand lui tendit la main.
– Petite folle ! dit-il ; et c’est pour une semblable misère que tu pleures ? pour de l’argent ? Voyons ! combien faut-il pour sauver cet homme ?
– Une somme énorme… balbutia-t-elle.
– Mais encore ?
Turquoise poussa un gémissement lamentable.
– Cinquante mille francs ! dit-elle.
Fernand se prit à rire d’un rire aviné.
– Mais c’est moins que rien ! dit-il… Je vais te donner un bon sur mon banquier.
Elle secoua la tête.
– Non, dit-elle, ce n’est pas cela.
– Comment ! tu ne veux pas cinquante mille francs ?
– Si, fit-elle d’un geste.
– Eh bien, donne-moi une plume…
– Vous m’avez juré de ne pas m’interroger, n’est-ce pas ?
– Je renouvelle mon serment.
– Alors, écoutez. Ce n’est pas un bon de cinquante mille francs que je veux.
– Qu’est-ce donc ?
– C’est l’acceptation pure et simple de lettres de change dont le total équivaut à cette somme…
– Mais…
– Ne me demandez pas pourquoi, je ne puis vous le dire.
– Eh bien, où sont ces titres ?
– Je vais les chercher… attendez-moi deux secondes…
Elle lui adressa un sourire qui acheva de lui faire perdre le peu de raison qui lui restait, et s’esquiva du boudoir dans le salon, fermant soigneusement la porte après elle.
Le salon n’était plus éclairé comme avant le dîner. On avait éteint les bougies, les candélabres, le lustre, et le reflet seul du foyer jetait une lueur indécise sur les objets environnants. Au coin de la cheminée, un homme était assis, enveloppé dans un ample manteau, le front couvert d’un chapeau qui lui descendait jusque sur les yeux et dans lequel, vu la demi-obscurité qui régnait autour de lui, on aurait difficilement reconnu sir Williams.
Turquoise lui posa la main sur les épaules, se pencha sur lui et lui dit à l’oreille : – Donnez les lettres, il est prêt à tout.
Le misérable ouvrit son portefeuille et remit les cinq feuilles de papier timbré qui avaient été remplies dans toutes les règles.
– Voilà, dit-il. Quand tu tiendras la dernière signature, tu me rapporteras tout cela.
– Bien. Après ?
– Dame ! après, tu le rejoindras pour jouer l’autre comédie que tu sais.
– Dites la tragédie, murmura Turquoise dont la voix se prit à trembler.
– Ah ! ah ! dit Andréa ricanant à voix basse, ce sera curieux à entendre tout à l’heure la lutte nocturne de ces deux hommes qui vont s’égorger à coups de couteau. Léon est un hercule ; si mon petit Cambolh lui a fait sa leçon, il aura tué Fernand en dix secondes.
– Mon Dieu ! murmura Turquoise, mais que vais-je devenir pendant ce temps-là ?
– D’abord tu te réfugieras dans le cabinet de toilette.
– Mais après… il me tuera !
– Non, car on arrivera à ton secours.
– Mais les conséquences ?
– Eh bien, on va t’arrêter, tu seras interrogée, il sera prouvé clair comme le jour que deux hommes se sont égorgés chez toi par jalousie, voilà tout. Ta réputation en souffrira, mais on te relâchera et tu deviendras à la mode pour les imbéciles ou les excentriques.
– Ah ! murmura Turquoise, c’est horrible ! je ne veux pas.
– Allons donc ! tu sais bien que tu n’as pas à choisir… répondit-il froidement.
Turquoise se tut ; elle avait la conviction profonde que sir Williams la tuerait, si elle n’était point jusqu’au bout son instrument passif. Elle prit les lettres de change et reparut dans le boudoir où Fernand attendait. Fernand était à peu près gris ; tout tournait autour de lui, et, bien que le boudoir fût éclairé par une seule bougie, il croyait en voir une douzaine.
Du reste, en prévision de l’horrible drame préparé par l’infâme Andréa, il n’y avait pas de feu dans le boudoir ; de telle façon que, si on venait à souffler cette unique bougie, la pièce tout entière se trouverait dans les ténèbres.
Turquoise étala les cinq lettres de change sur une table, mit une plume dans les mains de Fernand, et lui fit écrire cinq fois son nom précédé de ce terrible mot qui constitue la lettre de change et expose le débiteur à toutes les rigueurs de la prison pour dettes : Accepté pour.
Fernand, qui voyait les murs, les tableaux, les bougies tourner autour de lui, eut même toutes les peines du monde à écrire lisiblement, mais enfin il écrivit.
Turquoise lui pressa la main.
– Merci pour lui que tu sauves, murmura-t-elle.
Elle s’empara des cinq lettres, retourna dans le salon et les tendit à sir Williams, qui les prit et les plia soigneusement.
– Très bien, dit-il. Maintenant retourne à ton poste, l’homme au couteau va venir.
Turquoise repassa dans le boudoir, et Andréa tira son portefeuille pour y mettre les lettres de change. Mais il tressaillit soudain : il avait cru entendre derrière lui comme la respiration d’un être humain. Il se retourna…
Le feu mourant ne jetait plus qu’une lueur indécise sur les objets environnants ; mais le misérable aperçu cependant, à deux pas de lui, une ombre immobile, et du sommet de cette ombre, il vit jaillir deux points lumineux, étincelant dans l’obscurité comme les yeux d’un tigre…
Un sauveur arrivait-il donc au malheureux Fernand Rocher ?
q
Nous avons laissé Rocambole et maître Venture au moment où ils venaient de faire monter en chaise de poste Turquoise, repartant seule pour Paris et abandonnant Léon Rolland frappé d’une paralysie singulière ; mais quelques mots, qu’échangèrent alors les deux Valets-de-Cœur, vont nous l’expliquer sur-le-champ.
– Mort de ma vie ! murmura l’hôtelier improvisé en entrant dans l’auberge, si je comprends quelque chose à tout cela, je veux être pendu !
Rocambole se prit à rire.
– Mon brave, dit-il, sachez que jamais, un homme ne saura et ne comprendra tout ; cependant, je veux bien vous expliquer pourquoi ce bélître, qui entend tout et qui a eu tout à l’heure un fameux trac, ne peut dire un mot ni faire un mouvement.
– Ma foi ! murmura l’hôtelier, je ne crois pas aux sorciers et je le regrette, car c’est ou jamais…
– Maître Venture, reprit Rocambole, vous n’avez jamais été en Amérique ?
– Jamais.
– Alors, je vous dirai que les Américains ont pour voisins des sauvages ; des sauvages qui ont la peau huileuse, le teint jaune ou rouge, cela dépend, et des boucles d’oreilles aux narines.
– De jolis cocos, murmura Venture.
– Ces sauvages, continua Rocambole, possèdent les secrets les plus merveilleux en fait de simples et de plantes médicinales. Ce sont eux qui m’ont vendu cette poudre grise qui a le privilège de paralyser, pour un temps donné, tous les sens, à l’exception de l’ouïe.
– Et c’est cette poudre que j’ai mise hier dans le bordeaux !
– Bon ! Mais va-t-il rester longtemps comme cela, l’imbécile ?
– Jusqu’à demain soir.
– Et demain ?
– Cela me regarde.
– Qu’allons-nous faire donc d’ici là ?
– Mais, répondit fort paisiblement Rocambole, nous allons souper d’abord, puis nous nous coucherons.
Et, en effet, dix minutes après, le faux hôtelier et le faux postillon se mirent à table, burent et mangèrent copieusement, et allèrent se coucher.
M. le vicomte de Cambolh se mit au lit en s’adressant le monologue suivant : – Mon illustre maître, sir Williams, a de bien belles idées, et la petite comédie qu’il prépare pour demain soir a bien son mérite ; mais il faut convenir cependant, que j’ai eu tout à l’heure une fière tentation d’oublier mon rôle et d’envoyer mon bon ami Léon Rolland dans l’autre monde, pour lui faciliter le moyen de rejoindre son cher ami Guignon, qui fit une si belle culbute, il y a quatre ans, de la machine de Marly dans la Seine.
* *
*
Tandis que M. de Cambolh s’endormait fort paisiblement, Léon Rolland était toujours en proie à cette paralysie étrange qui ne lui avait laissé intact des cinq sens que celui de l’ouïe.
Douze heures s’écoulèrent pour lui dans cette horrible situation, pendant lesquelles, en proie à une fièvre brûlante, à une surexcitation mentale extraordinaire et qui tenait, pour ainsi dire, de l’ivresse, il analysa ou chercha à analyser, car sa raison s’en allait graduellement, sa situation et les événements qui venaient de s’accomplir. Pour lui, un fait seul dominait tous les autres : Turquoise avait demandé sa grâce à genoux. Mais il y avait un homme, un inconnu, quelque millionnaire sans doute, armé de son or comme d’un glaive invincible, à qui elle obéissait, dont elle s’était faite l’esclave, et qui disposait à son gré de sa destinée. Cet homme, cet inconnu, Léon croyait entendre encore le bruit de ses pas, le son de sa voix stridente et moqueuse ; et comme les colères de l’âme s’accroissent presque toujours de l’impuissance du corps, il jurait une haine mortelle à son rival…
Les yeux de Léon étaient fermés, et vainement il essayait de les ouvrir. Il n’y parvenait pas plus qu’à remuer un bras ou une main.
Cependant le chant matinal des oiseaux et un certain bruit qui s’était fait dans l’auberge lui apprirent que le jour avait succédé à la nuit.
Mais personne n’entra dans sa chambre. L’avait-on oublié ? le croyait-on parti ? Une horrible idée lui vint : dans l’état de léthargie où il était, il devait offrir toutes les apparences de la mort et la plus complète immobilité… Léon se souvint avoir entendu souvent citer des cas identiques au sien : l’histoire de gens enterrés tout vivants ; et il frissonna et sentit la folie le gagner.
Enfin la porte de sa chambre s’ouvrit. Des pas approchèrent.
– Tiens, dit une voix, celle de l’aubergiste, il est bon celui-là, il dort toujours, et il ne s’est pas réveillé cette nuit.
Et Venture s’en alla.
– Il reviendra dans une heure, pensa Léon, puis ce soir… Alors il me touchera, me secouera, croira que je suis mort et ira déclarer mon décès.
Sans doute que si l’affreuse situation où se trouvait Léon Rolland se fût prolongée quelques heures encore, il fût revenu à lui les cheveux blancs et vieilli de dix années ; mais sa léthargie cessa brusquement, et lorsque déjà il s’était résigné à cette mort anticipée, ses paupières, qui semblaient collées sur ses yeux, se détachèrent tout à coup, et il put voir…
Il éprouva comme un frissonnement dans tout le corps et put étendre un bras, puis un autre. Enfin sa bouche crispée s’ouvrit, ses dents se desserrèrent, et il retrouva l’usage de sa langue ; il s’en servit pour appeler.
L’aubergiste monta.
Maître Venture avait un air bonhomme et naïf qui excluait la pensée qu’il eût pu jouer un rôle actif dans la comédie de la nuit.
– Ah ! ah ! mon bourgeois, dit-il, enfin vous voilà réveillé ?
– Où est-elle ? demanda Léon avec exaltation.
Et, par un effort, il parvint à se mettre sur son séant.
– Vous avez un fameux sommeil tout de même, mon bourgeois, poursuivit l’hôtelier.
– Où est-elle ? répéta Léon.
– Qui, elle ?
– La dame qui était avec moi.
– Ah ! mon bon monsieur, répondit Venture, faut croire qu’elle ne tenait pas autant à vous qu’à l’autre… elle est repartie pour Paris.
Léon poussa une exclamation de rage. Ces mots lui enlevaient son dernier espoir, celui d’avoir eu le cauchemar et le délire. Ainsi tout était vrai… Turquoise était partie !
Léon sauta en bas du lit, sur lequel, on s’en souvient, il avait été porté tout habillé.
– Je veux aller à Paris ! s’écria-t-il.
Et il passa, pour ainsi dire, sur le corps de l’hôtelier, sortit de la chambre nu-tête, dans un état d’exaltation extraordinaire, et s’élança dans l’escalier.
Comme il allait traverser la cuisine sans s’y arrêter, une voix enrouée lui dit : – Hé ! notre bourgeois, si vous allez à Paris, je vous y conduirai.
Léon se retourna et aperçut assis au coin du feu, fumant sa pipe tranquillement, le postillon à cheveux roux qui, la veille au soir, conduisait à la Daumont la chaise de poste de Turquoise.
– Eh bien, dit Léon, des chevaux… des chevaux tout de suite !
– On y va, répondit le postillon sans se déranger. Le temps de casser une croûte et de prendre un verre de vin. Ohé ! Venture !
L’aubergiste descendit.
– Je ramène mes chevaux à Paris avec la voiture vide de l’Anglais ; je vais emmener monsieur par la même occasion. Par conséquent, donne-nous quelque chose à boire et à manger.
– Je n’ai pas faim, dit Léon.
– Bah ! vous avez soif… Et puis je vous conterai peut-être le secret de la petite dame.
– Vous ! exclama Léon.
– Moi.
Et le postillon s’attabla.
Ces dernières paroles avaient fouetté le sang de Léon, dont le délire mental était au comble.
Machinalement le pauvre fou se mit à table avec son convive, machinalement il tendit son verre, le fit emplir et le vida d’un trait.
Il voulait savoir.
L’aubergiste vint s’asseoir avec eux et versa de nouveau à boire à Léon Rolland.
– Que savez-vous donc ? demanda l’ouvrier, qui, pour la seconde fois, vida son verre d’un trait.
– Moi, dit le postillon, j’ai été au service de la dame et du monsieur.
– Ah ! rugit Léon.
– Mais buvez donc, dit l’aubergiste. Quand on va se mettre en route, il faut avoir l’estomac chaud.
Et il emplit encore son verre.
– Le monsieur est une canaille, un misérable, poursuivit le postillon, qui bat comme plâtre la petite dame, et qui, pour sûr, finira par la tuer…
– Oh ! s’écria Léon en prenant sur la table un grand couteau de cuisine, malheur à lui, alors !
– Si cet homme était mort, poursuivit le postillon, la petite dame, qui est folle de vous, serait la plus heureuse des femmes.
– Eh bien, murmura d’une voix sourde celui que l’ivresse commençait à gagner, je le tuerai !
Léon Rolland était un ouvrier sobre et laborieux, il ne s’était peut-être pas grisé deux fois en sa vie : aussi l’état de surexcitation nerveuse où il avait été jeté par sa léthargie et le vide de son estomac, car il n’avait rien pris depuis la veille, le rendaient très facile à enivrer. Ses hôtes lui versaient sans relâche du vin mélangé d’alcool, et il ne fallut pas un quart d’heure pour qu’il eût atteint un degré d’ivresse et de folie furieuses. Comme les hommes du peuple en général, Léon devait avoir le vin féroce.
L’aubergiste et le postillon le jetèrent dans un cabriolet attelé de deux chevaux.
– Venez, dit le postillon, si vous voulez le tuer, je vais vous mener au bon endroit.
Léon s’était emparé du couteau de cuisine et le brandissait avec rage. Ses yeux étaient injectés de sang, et il voyait tout en rouge autour de lui.
Le postillon s’était muni d’une bouteille d’eau-de-vie ; il fouetta ses chevaux, qui filèrent comme le vent et s’élancèrent vers Paris. Durant le trajet, il ne cessa d’exalter Léon et de le faire boire. Quand le cabriolet atteignit la barrière du Roule, l’ouvrier n’était plus un homme, l’ivresse en avait fait une bête fauve.
Le cabriolet descendit rapidement le faubourg, prit la rue de la Ville-l’Evêque et entra bruyamment dans la cour de l’hôtel de Turquoise.
– Venez, venez ! hurlait le postillon.
Léon descendit en trébuchant du cabriolet et gravit, le couteau à la main, les marches du perron.
La cour et l’escalier étaient déserts.
Le postillon le guidait en lui disant : – Tenez, je gage qu’il est là-haut… avec elle…
Et le pauvre ouvrier, rendu féroce par la jalousie et l’ivresse, le suivait, étreignant dans sa main crispée le manche de son couteau.
Ils traversèrent l’antichambre et arrivèrent à la porte du boudoir.
Là ils trouvèrent un laquais.
– Où allez-vous ? dit celui-ci.
Léon le repoussa brutalement.
– Je veux voir madame, dit-il.
– Madame n’y est pas, ou plutôt elle est avec monsieur.
Ces derniers mots achevèrent d’exaspérer l’ouvrier ; il renversa le laquais et frappa violemment à la porte du boudoir en criant :
– Ouvrez ! ouvrez ! ou j’enfonce la porte.
* *
*
– Maintenant, murmura Rocambole en s’esquivant, arrive que pourra… moi, je file…
Et il descendit sans bruit l’escalier.
Après avoir remis les lettres de change à sir Williams, Turquoise était rentrée dans le boudoir, où Fernand était à demi couché sur un divan, livré tout entier à cette béatitude extatique qui provient de l’ivresse mêlée à une surexcitation morale.
– Vous êtes noble et bon, mon ami, murmura-t-elle en s’asseyant près de lui, et il y a, à cette heure, un homme qui quitte cet hôtel en vous bénissant.
– C’est toi qu’il doit bénir, répondit Fernand, toi, qui es un ange !
Elle lui tendit son front.
– Mon Dieu ! dit-elle, je n’avais jamais été heureuse ainsi.
Et, pendant dix minutes, ils échangèrent les serments les plus solennels.
Mais, tout à coup, un bruit se fit au-dehors. Des pas gravirent l’escalier, des pas d’hommes… Des voix confuses se firent entendre.
A ces bruits Fernand se leva étonné.
– Ciel ! murmura Turquoise.
Et Fernand la vit pâlir et se troubler.
Les pas approchaient ; une voix irritée disait dans l’escalier :
– Je vous dis que madame est chez elle !
– Elle n’y est pas, répondait une autre voix, celle d’un laquais.
– Elle y est, vous dis-je, et je veux la voir !
Cette fois, Turquoise jeta un cri, se précipita vers celle des portes du boudoir qui communiquait à l’antichambre et donna un tour de clef.
– Que faites-vous ? s’écria Fernand stupéfait.
– Silence ! murmura Turquoise d’une voix éteinte.
On entendit une lutte, puis un poing vigoureux ébranla la porte.
– C’est lui ! exclama Turquoise, qui manifesta la plus vive terreur.
– Qui, lui ? demanda Fernand.
– Lui… lui !… dit-elle avec l’accent de l’épouvante. Fuyez… fuyez… par cette porte… là… Au nom du ciel… fuyez !
– Fuir ! s’écria Fernand. Mais, quel est donc cet homme qui ose ainsi pénétrer chez vous ?… Fuir !…
– Il vous tuera ! murmura-t-elle avec un redoublement d’effroi.
– Jenny ! ma bien-aimée, criait une voix au-dehors, une voix menaçante et que la fureur rendait méconnaissable.
« Jenny, ouvre-moi… Je te pardonnerai… c’est à lui que j’en veux…
Et on ébranla la porte au-dehors.
– Fuyez, Fernand, au nom du ciel ! répéta Turquoise. Cet homme qui vient, cet homme qui parle en maître, c’est lui, celui que j’aime !… Je vous ai trompé… pardonnez-moi…
Et comme la porte cédait, Turquoise renversa la bougie, qui s’éteignit.
Un homme s’élança au milieu des ténèbres, brandissant un couteau, cherchant dans l’ombre celui qu’il voulait égorger, et poussant des rugissements de fureur.
En même temps, Turquoise se glissait vers la porte du cabinet de toilette pour se sauver.
Mais, soudain, cette porte s’ouvrit et livra passage à un flot de clarté qui dissipa les ténèbres et illumina cette scène d’horreur.
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Nous connaissons assez sir Williams pour savoir qu’il était brave. Il l’avait prouvé en maintes circonstances, et il jouissait même aux heures critiques d’un très grand sang-froid. Cependant, l’aspect de cette ombre immobile, le rayonnement de ces deux points lumineux produisirent une terrible impression sur lui. Involontairement il recula.
Alors l’ombre s’avança à son tour. Sir Williams recula et toujours l’ombre continua à marcher.
Le mur était derrière lui, et il ne pouvait aller plus loin. Alors l’ombre fit un pas encore, et sir Williams entendit le bruit léger d’une respiration, et sentit un souffle sur son visage.
– Qui êtes-vous ? qu’est-ce ? demanda-t-il, ne pouvant se défendre d’un effroi subit, lui qui ne tremblait jamais.
L’ombre ne répondit pas ; mais une main de fer saisit sir Williams à la gorge, et, en même temps, le misérable sentit qu’on lui appuyait sur le front quelque chose de froid.
Il comprit que c’était le canon d’un pistolet.
En même temps une voix de femme, mais une voix énergique, lui disait : – Il me faut les lettres de change !… ou vous êtes mort…
Cette voix fit tressaillir le coupable.
– Les lettres ! répéta l’ombre d’un ton impérieux, tandis que le pistolet était toujours appuyé sur le front du scélérat.
Sir Williams reconnut Baccarat à cet accent, et il comprit qu’elle n’hésiterait pas à le tuer s’il se faisait prier.
Il tendit les lettres silencieusement.
Mais Baccarat, car c’était bien elle, ne lâcha point le cou du baronet, que sa main gauche étreignait avec cette vigueur que nous lui connaissons, et qui décelait si bien en elle la robuste fille du peuple ; elle ne cessa point d’appuyer sur son front le pistolet qu’elle tenait de la main droite.
– Au feu ! dit-elle, jetez cela au feu sur-le-champ, ou vous êtes mort !…
Le baronet, à demi suffoqué par la rude pression des doigts nerveux de Baccarat, se trouvait précisément adossé au mur entre la porte du boudoir, qui s’était refermée sur Turquoise, et la cheminée dans laquelle achevait de se consumer un dernier tison.
Sir Williams y jeta les lettres.
Le papier, tombant dans le foyer, prit feu sur-le-champ, et un jet de flamme éclaira tout à coup le salon, et permit aux deux auteurs de cette scène de se voir tout entiers et en détails pendant l’espace de quelques minutes.
Sir Williams avait déjà reconnu Baccarat à sa voix.
La jeune femme était enveloppée d’une grande pelisse qui lui laissait les bras libres, et dont le capuchon, rejeté en arrière, découvrait sa belle tête pâle de courroux, et sa luxuriante chevelure blonde dont les boucles dénouées flottaient sur ses épaules.
Mais s’il était facile à sir Williams de reconnaître Baccarat, il était presque impossible à celle-ci de démêler le vicomte Andréa sous les traits burlesques, le visage d’ocre et les cheveux roux de sir Arthur Collins. Les lettres de change, en brûlant, jetèrent donc autour d’elle une clarté passagère, mais splendide, et le faux Anglais comprit, à l’expression du calme terrible dont la figure de son ennemie était empreinte, qu’il n’avait point de merci à attendre, et que s’il devait et pouvait se sauver, ce ne serait que par la ruse.
La force était impraticable.
Certes, M. le vicomte Andréa était cependant un homme aussi fort au physique qu’il l’était au moral, et dans une lutte corps à corps, il aurait triomphé bien assurément de Baccarat, malgré sa robuste vigueur. Mais elle avait l’avantage des armes à feu. Le baronet n’avait qu’à faire un mouvement, et le doigt rose de la jeune femme pressait une détente, et il tombait raide mort.
Les hommes qui ont souvent joué leur vie savent la ménager prudemment à l’occasion. Sir Williams avait sur lui un poignard, celui avec lequel il avait dompté Turquoise tout à l’heure, mais il n’avait pas de pistolet, et, bien qu’il fût agile et souple comme un tigre, il estima la partie trop dangereuse pour l’oser jouer.
– Aôh ! murmura-t-il, reprenant sa voix enrouée et son accent britannique, je étais pris.
Baccarat cessa de l’étreindre, fit un saut en arrière et retomba à deux pas de distance, toujours le pistolet au poing.
– Milord, dit-elle fort tranquillement, si vous ne voulez pas mourir à l’instant, obéissez.
– Aôh ! répliqua sir Williams qui reprenait peu à peu son sang-froid, et commençait à chercher une issue à cette situation extrême.
– Baissez-vous, continua Baccarat d’un ton bref et qui disait suffisamment qu’elle était femme à se faire obéir ; prenez un flambeau sur la cheminée et rallumez-le. Des gens comme nous doivent se voir.
Le baronet se baissa en effet et alluma un flambeau.
Puis il le reposa sur la cheminée.
– Allumez l’autre, dit Baccarat ; j’aime la symétrie et tiens à deux bougies.
Sir Williams obéit encore à la jeune femme, qui lui fit ce raisonnement :
– Il est évident, dit-elle, qu’un misérable qui vole deux millions trois cent mille francs de complicité avec une intrigante, il est évident que cet homme n’est pas sans armes : il a au moins un poignard sur lui.
Sir Williams fit un geste de dénégation.
– Allons, dit Baccarat, dépêchez-vous, milord, et jetez votre joujou.
Et comme il hésitait :
– Ma foi ! dit Baccarat qui leva d’un demi-pouce le canon de son pistolet, je vise à la tête…
Sir Williams comprit qu’il n’avait pas une minute à vivre s’il attendait encore. Il déboutonna précipitamment son habit, tira de sa poche de côté le poignard que nous connaissons, et le jeta aux pieds de Baccarat. Mais celle-ci était prudente. Elle ne se baissa point pour le ramasser, car son adversaire aurait pu bondir, fondre sur elle, l’étreindre et la désarmer à son tour.
Non, elle se contenta de mettre le pied dessus et de continuer à tenir, son pistolet à la main, le baronet en respect.
– Elle est forte ! pensait celui-ci. Pourvu qu’elle me laisse aller et ne me reconnaisse pas !… – Oh ! dit-il, déguisant merveilleusement sa voix, je suis un pauvre pickpocket, et vous devriez bien me laisser partir. C’est déjà bien triste d’abandonner les lettres de change.
Mais Baccarat continuait à le regarder fixement sans répondre, et elle se disait à part elle : – J’ai la conviction profonde que cet homme est Andréa, malgré cette nouvelle métamorphose. Il n’y a qu’une seule chose qu’il n’ait pu changer en lui et qui m’a fait le reconnaître, c’est son regard ! Mais, ajouta-t-elle toujours mentalement, si j’ai l’air de le reconnaître et qu’il vienne à m’échapper encore, je joue le rôle plus dangereux qu’il soit possible au monde.
Et, le regardant toujours, elle lui dit d’un ton léger : – Je vois bien que vous êtes un pickpocket, c’est-à-dire un filou anglais, auprès duquel ceux de France sont des imbéciles ; mais je ne vois pas pourquoi je vous laisserais aller…
Et reculant jusqu’à la porte du salon, elle frappa deux coups.
La porte s’ouvrit, un homme entra.
Ce n’était point un laquais de Turquoise, comme aurait pu le croire sir Williams, lequel, depuis dix minutes, se creusait la tête pour savoir qui avait pu le trahir, de Turquoise ou du hasard. C’était un grand jeune homme blond, la lèvre ornée d’une fine moustache, le corps serré dans une redingote boutonnée jusqu’au menton. Comme Baccarat, il avait un pistolet à la main.
Du reste, la jeune femme lui montra le baronet.
– Mon cher comte, dit-elle, voilà un homme dont vous me répondez, et que je mets sous votre garde.
– Bien, fit le comte Artoff.
C’était le comte, en effet, qui, depuis dix minutes, se tenait derrière la porte du salon, prêt à venir au secours de Baccarat au moindre cri qu’elle pousserait.
Le comte fit un pas vers son prisonnier, et le regarda froidement.
Sir Williams, tant qu’il n’avait été qu’en présence de Baccarat, avait conservé quelque espoir de lui échapper ; mais lorsqu’il vit apparaître un inconnu qui paraissait dévoué à Baccarat, et dans lequel il devina sur-le-champ ce gentilhomme russe qui, depuis quelques jours, affichait la jeune femme, il se vit perdu, et demeura atterré.
– Monsieur, dit le comte, je ne change jamais de résolution. Veuillez vous asseoir là, dans l’embrasure de cette croisée et vous tenir tranquille. Si vous bougiez, je vous planterais une balle entre les deux yeux.
– Aôh ! je ne bougerai pas, murmura le misérable, qui tenait avant tout à être pris pour un Anglais.
Et sir Williams s’assit à la place indiquée.
Alors Baccarat se dirigea vers la cheminée, sur laquelle elle prit un flambeau, puis elle ouvrit une porte qui servait de pendant à celle du boudoir et lui était reliée par un cabinet de toilette.
Or, on sait maintenant ce qui était arrivé.
Au moment où Léon Rolland entrait en fureur, tandis que Fernand se levait, tout ému et dégrisé par le cynisme subit de Turquoise ; tandis que celle-ci, fidèle au programme de sir Williams, soufflait la bougie à l’instant où la porte du boudoir qui donnait sur le palier de l’escalier était enfoncée par l’ébéniste que guidait toujours Rocambole, et qu’elle se réfugiait vers le cabinet de toilette ; à ce moment suprême enfin où Léon, ivre de fureur, allait sûrement poignarder son rival, pris lui aussi d’un fiévreux courroux, la porte de ce même cabinet de toilette, on s’en souvient, s’était brusquement ouverte, livrant passage à un flot de clarté… Une femme tenant un flambeau apparaissait sur le seuil, et à sa vue Turquoise éperdue reculait, en jetant un cri de suprême effroi !
* *
*
Ce fut alors, dans le boudoir, un spectacle aussi saisissant, aussi inattendu que terrible !
Deux hommes qu’une faible distance séparait à peine se trouvaient en face l’un de l’autre : l’un, pâle, les yeux hagards, les cheveux en désordre brandissant un couteau dans ses mains convulsives ; l’autre, le visage enflammé par un reste d’ivresse, chancelant encore, mais dont le regard lançait des éclairs.
A l’extrémité de la pièce, sur le seuil du cabinet de toilette, Baccarat, dont le flambeau répandait la clarté autour d’elle, qui apparaissait, à cette heure terrible, comme l’ange de la réconciliation qui interpose tout à coup ses ailes blanches entre deux hommes altérés du sang l’un de l’autre.
Puis enfin, Turquoise, immobile, courbée en deux, le visage bouleversé par la terreur, et croyant sa dernière heure venue…
Le premier instinct de deux hommes que la haine anime l’un contre l’autre les poussera toujours à se regarder.
Cette clarté subite qui inonda le boudoir arrêta l’élan de Léon, qui voulut voir enfin le visage de cet homme qu’il croyait avoir entendu, la nuit précédente, marchander sa vie à Turquoise.
De son côté, Fernand regarda ce rival, inconnu deux minutes auparavant, et dont on venait de lui révéler l’existence d’une si foudroyante manière.
Tous deux poussèrent un cri, un cri intraduisible, surhumain ; celui, par exemple, que jetteraient le père et le fils se reconnaissant face à face les armes à la main.
– Fernand ! murmura l’ouvrier.
Et le couteau échappa à sa main et tomba sur le parquet.
– Léon Rolland ! exclama Fernand, qui recula, frappé de stupeur.
Et ces deux hommes, unis par dix années d’amitié, se regardèrent d’un œil hébété.
Alors Baccarat s’avança, et tous deux la reconnurent.
Elle plaça silencieusement le flambeau sur la table où tout à l’heure Fernand Rocher avait signé sa ruine ; puis sa main nerveuse saisit Turquoise par le bras et la jeta rudement à genoux entre ces deux hommes qui avaient failli s’égorger pour elle.
L’attitude, le geste, le regard de Baccarat, jusque-là muette, avaient une telle autorité en ce moment, que ni Fernand, ni Léon, qui tous deux, la veille, seraient morts pour un sourire de leur idole, ne trouvèrent une parole ou un geste pour la défendre et protester contre cette brutale intervention de Baccarat. Muets et comme frappés de la foudre, ils regardaient alternativement et d’un air hébété cette femme à genoux, prosternée, anéantie, dont le silence, la prostration, la pâleur, accusaient l’infamie, – et cet autre qui la tenait écrasée sous son regard, comme un archange écraserait un démon sous ses pieds.
Alors Baccarat les regarda à son tour l’un après l’autre.
– Pauvres fous ! dit-elle en haussant les épaules. Et, ramassant le couteau jeté par Léon, elle posa l’une de ses mains sur l’épaule de Turquoise, prit le couteau de l’autre main, et le lui appuya sur la poitrine : – Maintenant, dit-elle, il faut choisir… mourir ou tout dire !
Léon et Fernand, toujours muets, regardaient d’un œil immobile.
– Allons, vipère ! reprit Baccarat, avoue donc à Léon Rolland que tu ne voulais emmener son fils que pour le mettre aux Enfants-Trouvés, que tout ce qui est arrivé la nuit dernière était une comédie et que tu avais prévu, préparé son retour et armé son bras pour lui faire assassiner Fernand ? Avoue, ou je te tue !…
Et elle enfonça le couteau de deux lignes ; et Turquoise, éperdue, terrifiée, murmura : – J’avoue… c’est vrai… c’est très vrai…
Léon poussa un cri sourd.
– A présent, poursuivit Baccarat, dont l’arme menaçait toujours l’infâme créature, à présent, avoue donc à Fernand que tu viens de lui faire signer, non point pour cinquante mille francs de lettres de change, mais pour deux millions ; que tu l’as attiré ici pour le faire assassiner, et que tu avais vendu sa vie au prix de trois cent mille francs.
Fernand, complètement dégrisé, fit un geste d’horreur.
– Avoue… avoue ! ordonna Baccarat d’une voix vibrante.
– C’est vrai… balbutia Turquoise qui croyait sa dernière heure arrivée…
– Et maintenant, acheva Baccarat, dont la voix avait une autorité redoutable, dis-leur donc à tous deux, à ces deux hommes dont tu as brisé le cœur et dont tu aurais brisé la vie si je t’en eusse laissé le temps ; dis-leur donc, si tu ne veux pas mourir, si tu veux qu’ils puissent te pardonner, le nom du monstre dont tu étais l’instrument ; dis-leur quelle ténébreuse vengeance tu servais, quel implacable génie te poussait… Dis, dis !
Mais Turquoise ne répondit que par un éclat de rire sinistre, – l’éclat de rire qui atteste que la raison vient de se briser, qu’une lésion vient de s’opérer au cerveau, – et Baccarat la repoussa du pied :
– Folle ! dit-elle, elle est devenue folle de terreur… et elle ne répondra pas…
Baccarat courut vers la porte qui mettait en communication le boudoir et le salon, et se tourna vers les deux jeunes gens.
Fernand et Léon continuaient à se regarder et paraissaient comprendre à peine ce qui venait de se passer. On eût dit deux statues se contemplant avec des yeux sans rayons…
– Mais, venez donc, leur cria Baccarat, venez donc, tous deux, je vais vous montrer cet homme qui vous poursuit dans l’ombre depuis si longtemps, cet homme qui menace votre honneur, votre vie, jette sur vos pas une créature infernale, et cherche à vous voler votre fortune… Venez, venez… il est là… je vais le démasquer devant vous… Vous allez le tuer comme on tue un chien enragé, une bête fauve… l’écraser comme on écrase un reptile… Venez… venez ! répéta-t-elle d’une voix éclatante.
Elle ouvrit la porte du salon avec fracas… Mais au moment même, un coup de pistolet retentit, une balle siffla, un cri sourd suivit la détonation, et Baccarat recula muette…
La justice était-elle donc faite, et le comte Artoff avait-il donc tué Andréa le maudit, sir Williams, le génie pervers vomi par l’enfer, et en qui Satan lui-même semblait s’être incarné ?
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Non, le châtiment n’avait point encore atteint le grand coupable, et il semblait que la Providence voulût attendre qu’il eût mis le comble à ses forfaits pour le frapper de son fouet inexorable.
Voici ce qui était arrivé. Ni sir Williams, ni le comte Artoff n’avaient perdu un mot, un bruit de la scène dramatique et terrible qui venait d’avoir lieu dans la pièce voisine.
Sir Williams regardait alternativement la porte du salon défendue par le comte Artoff, et celle du boudoir qui pouvait s’ouvrir d’un moment à l’autre pour livrer passage à Baccarat, suivie de Léon et de Fernand, auxquels elle le montrerait du doigt, lui le vicomte Andréa, comme le machinateur infernal de tant de trahisons et d’infamies.
Un moment il eut peur, cet homme qui ne tremblait jamais, et il comprit que sa situation était désespérée, que ses deux victimes le tueraient impitoyablement s’ils se trouvaient vis-à-vis de lui.
Que faire ?
Le jeune Russe gardait, le pistolet au poing, la seule issue qui lui fût ouverte. Entre deux périls, la mort éventuelle venant d’une balle, – car le comte pouvait le manquer, – et la mort imminente, certaine, sous le couteau que Rocambole avait mis dans les mains de Léon Rolland, – sir Williams n’hésita pas.
Le comte était placé devant la porte. Son adversaire, au contraire, se trouvait dans l’embrasure de l’une des croisées.
Par hasard les rideaux étaient écartés, et les persiennes n’avaient point été fermées. Il n’y avait donc que l’espagnolette à ouvrir pour qu’il fût possible de se pencher au-dehors.
Andréa eut une inspiration. Il connaissait parfaitement les dispositions intérieures et extérieures de l’hôtel, savait que le salon donnait sur le jardin, que le premier étage n’était pas très élevé au-dessus du sol, et il avait remarqué dans la journée une plate-bande fraîchement remuée, qu’il supposa être placée verticalement au-dessous des croisées.
Au moment où la porte du boudoir s’ouvrait, livrant passage à Baccarat, le jeune comte, ébloui par la lumière, quitta des yeux une minute l’homme qu’il tenait en joue. Pendant ce court intervalle, prompt comme l’éclair, sir Williams ouvrit brusquement la fenêtre et sauta à califourchon sur l’entablement.
Au bruit, le comte tourna la tête, jeta un cri, l’ajusta et fit feu ; mais déjà le misérable disparaissait, sans que Baccarat eût eu le temps de le voir.
Avait-il été frappé par la balle ? Le jeune Russe l’espéra un moment, en entendant la chute d’un corps dans le jardin ; mais son espoir ne tarda point à s’évanouir, lorsque à ce bruit succéda celui d’une course précipitée… Le coupable n’avait point été atteint, et il s’éloignait.
Une seconde après, la porte du boudoir s’ouvrit. Baccarat se montra sur le seuil, pâle, le regard enflammé. Derrière elle, le comte aperçut les visages bouleversés et inconnus pour lui de Fernand Rocher et de Léon Rolland.
– Où est-il ? Est-il mort ? demanda Baccarat avec une vivacité pleine d’angoisse.
Le comte, stupéfait encore de l’audacieuse évasion de sir Williams, lui montra du doigt la croisée ouverte.
– Ah ! s’écria la courageuse femme, cet homme est un démon.
Et elle demeura comme foudroyée par ce dénouement imprévu, en se demandant si elle ne luttait point avec l’enfer en personne, car Satan seul était capable de lui échapper ainsi.
Pendant quelques minutes, abîmée en un muet désespoir, l’œil rivé au parquet, les bras pendants, dans l’attitude d’un condamné à mort, Baccarat parut avoir oublié la terre entière.
Et ces trois hommes, muets aussi, la regardèrent avec un douloureux étonnement, et n’osèrent lui adresser la parole.
Mais tout à coup Baccarat releva la tête ; son œil retrouva son éclair ; son visage, son calme habituel ; elle poussa à peine un soupir et murmura :
– Allons, ce n’est que partie remise. Le misérable ne m’échappera pas toujours.
Et elle se tourna vers Fernand, tira de son sein une lettre et la lui tendit.
– Connaissez-vous cette écriture ? dit-elle.
Fernand y jeta les yeux, et sa pâleur, si grande déjà, acquit des teintes livides. La lettre qui lui était tendue était celle que, la veille, Turquoise avait écrite à Léon Rolland, en l’accablant de ses protestations d’amour et le suppliant de la suivre et d’emmener son enfant avec lui.
– Ainsi donc, murmura-t-il avec rage, j’étais joué ?
– Ah ! dit Baccarat avec un sourire qui lui pénétra au fond du cœur comme la lame d’un couteau, vous n’êtes pas le seul !
Et se tournant vers Léon Rolland :
– Mon pauvre ami, dit-elle, il y a longtemps que je travaillais dans l’ombre à vous arracher tous deux des griffes de cette créature, car je savais quel double rôle elle jouait avec vous et Fernand, et que je cherchais à vous dessiller les yeux à tous deux ; aujourd’hui, j’ai passé trois heures cachée dans cette maison par une femme de chambre gagnée à prix d’or ; j’ai pu surprendre les secrets de la Turquoise, le dernier mot de cette énigme que je ne pouvais déchiffrer, et j’ai su que, la nuit dernière, vous avez été emmené en chaise de poste jusque dans une auberge où vous avez pris un breuvage mystérieux qui plonge en une léthargie profonde.
– Ah ! s’écria Léon qui se frappa soudain le front, je comprends tout maintenant ; mais… cet homme…
– Lequel ?
– Celui qui venait réclamer Turquoise comme lui appartenant, répondit-il avec animation ; celui qui m’a mis un pistolet sur le front et a voulu me tuer, était-ce donc…
Et il regarda Fernand stupéfait.
– Non, non, ce n’est pas, ce ne peut être vous ; vous m’eussiez reconnu.
– C’était un troisième acteur, répondit Baccarat. Vous voyez bien que vous étiez dupes tous deux, et que tout cela était une comédie dont le dénouement, sans moi, eût été sanglant.
Ils frissonnèrent tous deux.
– Vous, poursuivit Baccarat, s’adressant à Léon Rolland, il n’a fallu rien moins que mon apparition subite et la vue de l’homme qui a été votre ami, pour dissiper les fumées de cette ivresse sanguinaire allumée dans vos veines.
– Oh ! murmura l’ouvrier en baissant la tête, je croyais être un honnête homme, pourtant ! Que m’a donc fait boire ce postillon, que j’aie pu songer une minute, une seule, à devenir un meurtrier ?
– Je ne sais pas, répondit Baccarat : mais si je n’étais point intervenue à temps, Fernand était mort.
Ce dernier sentait sa raison chancelante s’en aller tout à fait.
– Mon Dieu ! dit-il, qu’avais-je donc fait à cette abominable femme pour qu’elle ait pu souhaiter ma mort ?
– Je vais vous le dire.
Et Baccarat étendit la main vers le foyer où l’on voyait encore quelques fragments de papier aux trois quarts consumés.
– Ce que vous avez fait, dit-elle, vous avez signé pour deux millions de lettres de change, croyant en accepter pour cinquante mille francs. Je vous expliquerai comment tout à l’heure. Or, vous vivant, on n’eût osé vous les représenter ; mais mort, on les aurait portées à votre noble et sainte femme, qui les eût payées par respect pour votre mémoire. Comprenez-vous maintenant ?
– Ah ! murmura le pauvre homme, cette créature est donc un monstre vomi par l’enfer ?
– Non, mais conseillée par Satan lui-même. Tenez, voyez-vous cette croisée ouverte ? Eh bien, un homme qui vous hait tous deux, un homme qui a juré votre perte et que j’étais parvenue à terrasser, dont je croyais tenir la vie, vient de nous échapper, et Turquoise n’était que son instrument passif. C’est lui qui a tout fait, tout conduit.
– Mais quel est-il ? s’écria Léon.
– Ah ! répondit Baccarat avec un amer sourire, si je vous le disais, vous ne le croiriez pas. Plus tard ! plus tard !
L’intelligente femme avait compris que nommer sir Williams devenait inutile, sinon dangereux. Elle sentait bien qu’il ne lui serait possible de démasquer ce monstre que si elle ne livrait son secret à personne.
Et elle leur dit à tous deux :
– Vous êtes époux, vous êtes pères, pauvres fous que vous êtes ! A cette heure où le voile qui couvrait vos yeux se déchire, il y a sous le toit de chacun de vous une femme qui vous aime, une femme qui pleure et vous tendra les bras avec un sourire de pardon. Il y a un enfant qui bégaye votre nom et tend vers vous ses petites mains. Allez donc, pauvres fous, allez donc retrouver le vrai bonheur… Et, acheva-t-elle avec émotion, laissez à ceux qui n’ont ni enfant, ni amour en ce monde, le soin de veiller sur vous et de vous défendre.
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Rétrogradons de quelques heures et revenons à M. de Château-Mailly.
Nous nous souvenons que, dans la journée de la veille, après avoir donné de minutieuses instructions à Rocambole sur le rôle long et important qu’il avait à jouer sous la perruque blonde d’un postillon, dans ce prétendu relais de poste où Turquoise devait descendre avec Léon Rolland, le sinistre inventeur de tous ces drames, sir Arthur Collins, ou plutôt Andréa, s’était rendu chez le comte. On sait à la suite de quel entretien une rupture avait eu lieu entre le jeune homme et lui. On se souvient encore qu’après le départ de sir Arthur, le comte avait pris une plume et écrit à madame Rocher, pour la prier de le vouloir bien recevoir le lendemain dans l’après-midi.
C’était donc quelques heures avant les scènes émouvantes que nous venons de décrire, et qui devaient avoir pour théâtre l’hôtel de la rue Ville-l’Evêque, que M. de Château-Mailly arrêta son dog-cart à la porte d’Hermine.
Nous l’avons déjà dit, depuis le jour où Fernand Rocher, entrant dans la voie de la dissimulation, avait menti à sa femme, Hermine avait senti quelque chose se briser au fond de son cœur.
A partir de ce moment, ses larmes avaient cessé de couler : elle n’avait plus accablé son mari de preuves d’amour ; elle s’était enfermée avec dignité dans sa douleur, muette, silencieuse, recueillie. Depuis cet instant aussi, M. de Château-Mailly, en la sincérité de qui elle croyait, était devenu pour elle un ami sûr, dévoué, l’unique confident de ses douleurs. Avec lui seul elle osait épancher la tristesse de son âme navrée et espérer des jours meilleurs.
Lorsque, la veille, elle reçut son billet, elle espéra, la pauvre femme, qu’il avait quelque bonne nouvelle à lui donner, qu’il viendrait peut-être lui dire que son mari commençait de se lasser de ce bonheur éphémère et d’emprunt qu’il était allé chercher loin du foyer domestique.
Hermine se trompait.
M. de Château-Mailly arriva à l’heure indiquée. Il était pâle, triste, et ses traits altérés témoignaient d’une douleur profonde. On eût dit qu’il avait vieilli de dix années en vingt-quatre heures.
Il baisa silencieusement la main que lui tendit Hermine et demeura debout devant elle.
– Mon Dieu ! lui dit-elle, qu’avez-vous, comte ? vous êtes pâle comme la mort ! Venez-vous m’apprendre quelque nouveau malheur ?
Il secoua lentement la tête :
– Rassurez-vous, madame, dit-il. Je viens vous demander un moment d’entretien et vous dénoncer un grand coupable.
– Un coupable ? fit-elle étonnée.
– Moi, dit-il simplement.
– Mon Dieu ! avez-vous donc perdu la tête ? murmura-t-elle avec un sourire, et de quoi êtes-vous coupable ?
– D’un crime sans nom.
– Etes-vous fou ?
– Ah ! dit le comte, pour que vous me compreniez, il faut que vous m’écoutiez attentivement.
– Je vous écoute… mais, en vérité…
– Vous verrez, hélas ! si je dis vrai. Mais, s’interrompit le comte, il faut d’abord que vous me permettiez une question, une seule.
– Faites…
– Avez-vous rencontré, un jour, un Anglais du nom de sir Arthur Collins, un gros gentleman à mine grotesque, à face rouge, à cheveux d’un blond ardent, un homme invariablement vêtu d’un habit bleu et d’un gilet de nankin ?
– En effet, répondit Hermine, un peu surprise de la question, il me semble que j’ai entendu ce nom, entrevu ce personnage. Tenez, c’était au bal de la marquise Van-Hop, où je vous ai rencontré.
– Et, demanda le comte, vous ne l’avez vu que là ?
– Mon Dieu, oui.
– Vous ne l’aviez jamais rencontré ?
– Jamais.
– Alors, murmura le comte, il a donc menti, et ceci est bien étrange, en vérité.
Ces paroles étonnèrent madame Rocher au dernier point.
– Mais que voulez-vous dire, demanda-t-elle, et quel mensonge peut avoir fait cet inconnu ?
– Cet homme a prétendu qu’il vous avait aimée, adorée, poursuivie de ses importuns hommages.
Elle se prit à sourire.
– C’est un fat, dit-elle, je ne l’ai jamais aperçu qu’une fois.
Mais le comte demeurait sombre et pensif.
– Madame, reprit-il enfin, votre mari n’aurait-il pas d’ennemi ?
Hermine soupira.
– Fernand est bon, dit-elle, comment en aurait-il ?
– Cependant, continua M. de Château-Mailly, il faut bien que vous ou lui ayez un ennemi acharné, mortel, implacable.
– Ciel ! exclama Hermine, frappée par l’expression de tristesse et de conviction répandue sur le visage du comte.
– Cet ennemi, continua-t-il, celui que je viens de vous nommer, c’est sir Arthur Collins.
– Mais c’est impossible ! s’écria madame Rocher au comble de la stupeur.
– Rien n’est plus vrai.
– Comment ! cet homme que je connais à peine…
– Peut-être votre mari le connaissait-il, lui ?
– Oh ! dit-elle, c’est faux, car je me souviens fort bien à présent que Fernand me le désigna du doigt chez madame Van-Hop, et me dit avec indifférence : « Voilà un singulier personnage. »
– Mystère ! pensa le comte. Puis il reprit : – Eh bien ! écoutez. Au bal de madame Van-Hop, tandis que vous dansiez, sir Arthur Collins, qui ne connaissait personne, ou du moins que personne ne connaissait, sir Arthur, dis-je, avisa un des invités ; il l’appela par son nom, au grand étonnement de celui-ci. Cet invité de la marquise était un jeune homme dévoré de regrets et d’ambition. Un oncle archi-millionnaire était sur le point de le déshériter en contractant un mariage ridicule et honteux. Son patrimoine à lui était en lambeaux.
« – Monsieur, lui dit sir Arthur Collins, je puis vous rendre un grand service, empêcher le mariage de votre oncle et la perte de son héritage. Je n’y mets qu’une condition.
« – Laquelle ? demanda-t-il.
« – Vous êtes jeune, vous portez un nom, vous plairez peut-être à la femme désespérée et abandonnée de son époux qui se trouvera sur votre chemin.
« Et comme son interlocuteur surpris regardait sir Arthur :
« – Cette femme, poursuivit-il, m’a abreuvé de dégoûts et d’amertume, elle m’a foulé aux pieds ; jamais mon amour n’a touché son âme, et je serai vengé si elle venait à vous aimer et à connaître les tortures de l’amour… »
Le comte s’arrêta un moment comme accablé par ses émotions. Puis, s’agenouillant devant madame Rocher, il continua : – Cet homme, madame, à qui sir Arthur proposait un tel marché, cet homme dont l’honneur était pur encore, ne comprit pas l’infamie d’une semblable conduite. Fils du dix-neuvième siècle, appartenant à cette génération de viveurs qui se fait un jeu de la vertu des femmes et compte orgueilleusement ses conquêtes, il ne vit dans tout cela qu’une jeune et belle affligée à consoler, et il accepta la proposition de sir Arthur. Or, acheva le comte, courbant le front comme un criminel, cet homme devenu fou, ce gentilhomme qui déshonorait son écusson, ce misérable qui allait jouer le rôle de Satan auprès d’un ange, – c’était moi…
Et il se courba plus encore, et le fier gentilhomme demanda grâce avec une noble et touchante humilité.
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Hermine avait écouté cette révélation avec une stupeur croissante, se demandant si elle ne faisait point un rêve et s’il était réellement possible que cet homme qu’elle regardait quelques minutes auparavant comme un ami dévoué pût avoir l’ombre d’un tort envers elle.
Elle ne trouva pas un mot à répondre tout d’abord, se contentant de regarder M. de Château-Mailly avec un douloureux étonnement.
Le comte eut le courage de poursuivre.
– La femme vers qui j’osais lever un regard impie, madame, vous l’avez deviné, n’est-ce pas ? c’était vous…
Hermine garda le silence.
– L’Anglais m’avait dit, continua-t-il, que la femme dont je devais me faire aimer serait précisément celle dont le mari aurait, durant la soirée, une querelle à la table de jeu.
Madame Rocher tressaillit.
– Vous le voyez, madame, sir Arthur savait, par avance, que M. Rocher aurait une querelle, un duel, qu’il serait probablement blessé… Et, acheva le comte d’une voix sourde, je savais tout cela aussi, moi… et lorsque je me suis présenté ici pour la première fois… Ah ! s’interrompit le comte, je suis un misérable et je mérite tous vos mépris ; mais au dernier moment le repentir est entré dans mon cœur, et, cette fois, je veux vous sauver !
Il y avait tant de franchise, de désespoir, de remords dans l’accent et l’attitude du comte, que la jeune femme en fut touchée.
– Monsieur, lui dit-elle, votre repentir égale votre faute. Ne redoutez ni mon mépris ni ma haine et relevez-vous… Je vous pardonne.
M. de Château-Mailly poussa un cri de joie :
– Oh ! maintenant, dit-il, cet homme peut me ruiner et me déshonorer !
– Vous déshonorer ? fit-elle avec stupeur, et pourquoi ? comment ?
– Madame, répondit gravement le comte qui s’était levé, cet homme avait exigé de moi un serment, le plus solennel de tous, ma parole d’honneur ; et j’avais fait ce serment… Je devais être l’instrument passif de ce misérable, lui obéir aveuglément, être son esclave en un mot. Tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai dit depuis quinze jours, m’était dicté par lui. Mais, en même temps que je vous trompais, je me sentais attiré vers vous par un respectueux attachement, et un jour est venu, ce jour c’était hier, où je n’ai pas hésité, où, ayant à choisir entre un parjure et un crime, j’ai préféré le parjure… Hier, continua-t-il, j’ai chassé cet infâme de chez moi, l’autorisant à m’insulter demain s’il croyait en avoir le droit, et lui signifiant que je ne voulais plus être son complice.
Alors M. de Château-Mailly, qui avait noblement avoué sa faute, eut le courage d’entrer dans mille détails, cherchant avec la jeune femme à deviner quel mobile mystérieux pouvait pousser cet inconnu à la poursuivre de sa haine.
Quand il eut fini, Hermine lui tendit la main :
– Monsieur le comte, dit-elle, vous avez été plus léger que coupable envers moi, et vous aviez raison de dire tout à l’heure que les hommes de notre siècle manquent de principes à l’endroit des femmes. Le repentir qui se voit en vous, l’intérêt que vous me témoignez, me disent assez que vous n’avez pas démérité, et je vous pardonne de grand cœur d’avoir pu croire que l’oubli de mon mari pour ses serments pouvaient m’engager à fouler aux pieds les miens. Voulez-vous être mon ami ?
Le comte s’agenouilla devant elle.
– Vous êtes un ange de bonté et de vertu, murmura-t-il.
– Non, dit-elle avec un ineffable sourire, je ne suis pas un ange, je suis simplement une honnête femme.
Et elle le releva et le fit asseoir auprès d’elle.
M. de Château-Mailly essuya une larme qui roulait lentement le long de ses joues.
– Vous m’avez appelé votre ami, dit-il, voulez-vous que je le sois réellement ? Voulez-vous qu’après avoir été l’odieux complice de votre malheur, je dévoue mon temps, ma vie, ma dernière goutte de sang à le réparer ?
Elle secoua tristement la tête.
– Fernand, dit-elle, est un pauvre malade dont le mal n’est peut-être point sans remède, mais qui, s’il doit venir, ne viendra que du temps… Espérons…
– Oh ! vous avez raison, murmura le comte, espérez… il est impossible qu’une heure ne vienne pas pour lui où il s’apercevra que le vrai bonheur était ici… à vos genoux…
Et le comte, se levant, baisa la main d’Hermine et se retira, le cœur soulagé.
– Je crois, pensa-t-il en s’en allant, que je suis toujours gentilhomme.
Lorsque M. de Château-Mailly fut parti, Hermine se prit à fondre en larmes.
Elle avait eu, en présence de cet homme qui venait de lui avouer ses crimes, une force d’âme que les femmes ne trouvent que rarement ; mais une fois seule, les terreurs, les angoisses, la morne douleur qui l’étreignaient, revinrent en foule. En effet, jusque-là, au milieu de ses souffrances, de ses tortures de chaque jour, la jeune femme avait été soutenue par cet espoir fugitif qu’un ami veillait sur elle, qu’il travaillait avec ardeur à lui ramener son époux ; et voici que cet ami, en qui elle avait cru, sur qui elle avait compté, venait de se désillusionner en quelques mots ; il y avait plus, son mari ne lui avait point été enlevé par une femme seulement, mais encore par l’invisible main d’un ennemi acharné. Quel était ce mauvais génie ? Cette question, Hermine se la posa durant toute la soirée et ne put la résoudre. Elle ne connaissait pas d’ennemi à Fernand, et comment aurait-elle pu supposer que cet Anglais grotesque, à peine entrevu, avait quelque rapport avec l’infâme Andréa ?
Hermine heurtait toutes ses pensées à cette pierre d’achoppement, à ce mystère impénétrable dont semblait s’envelopper la haine de sir Arthur.
Elle passa la soirée seule, attendant son mari, qui n’était point rentré à six heures. On sait qu’il avait dîné avec Turquoise.
Vers dix heures, un coup de cloche fit tressaillir la jeune femme, qui était alors assise près du berceau de son fils ; puis elle entendit un pas bien connu retentir dans l’antichambre ; puis la porte s’ouvrit, et Fernand se montra sur le seuil.
Il vint droit à sa femme et fléchit un genou devant elle.
– Madame, lui dit-il d’une voix pleine de sanglots, si je vous jurais de consacrer toutes les heures de ma vie à me repentir du mal que je vous ai fait, me pardonneriez-vous, m’aimeriez-vous encore ?
Elle poussa un cri, lui jeta ses bras autour du cou et murmura d’une voix affolée : – Il le demande… il le demande !
Le bonheur venait de rentrer sous le toit domestique de Fernand et d’Hermine, et le père et la mère se penchèrent frémissants de joie sur le berceau où dormait leur enfant.
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Nous avons perdu de vue sir Williams au moment où il disparaissait par la croisée du salon qui donnait sur les jardins de l’hôtel et accomplissait ce saut périlleux au risque de se casser le cou.
Une sorte de protection mystérieuse, venue de l’enfer sans doute, semblait s’étendre sur cet homme, car il retomba sur ses pieds sain et sauf, et le hasard voulut que la terre, fraîchement remuée en cet endroit, amortît la violence de sa chute. Il se releva à peine étourdi, se palpa, fit jouer ses membres pour s’assurer qu’il n’était pas blessé et n’avait rien de brisé ; puis, satisfait de l’examen, il se mit à courir rapidement dans le jardin et ne ralentit sa marche que lorsqu’il eut mis une assez grande distance entre lui, la façade de l’hôtel et le lieu où il était tombé.
Là, il chercha à s’orienter.
La nuit était sombre et nuageuse, et tout autre que sir Williams eût été bien embarrassé sans doute. Mais en se retrouvant sain et sauf hors de portée du pistolet du jeune Russe et du couteau de Léon Rolland, il se retrouva en même temps maître de son sang-froid et de toute sa présence d’esprit.
Sir Williams connaissait parfaitement la distribution du jardin, dessinée en manière de parc anglais. Il savait qu’une longue allée circulaire conduisait à une porte qui donnait sur une ruelle presque toujours déserte à cette heure. Cette issue était sans doute fermée à clef, mais pour lui c’était un détail de mince importance. Enfoncer une porte, crocheter une serrure, fausser un verrou, étaient pure bagatelle pour un homme que les pickpockets de Londres avaient nommé jadis leur capitaine et qui avait fait merveille à New York. Il gagna donc l’allée circulaire et la suivit fort tranquillement, occupé d’abord à réfléchir, puis se retournant de temps en temps pour écouter les bruits venant de l’hôtel et tâcher de deviner, aux mouvements des lumières derrière les fenêtres, ce qui pouvait s’y passer.
Les lumières allaient et venaient, et il comprit qu’une grande agitation régnait dans l’hôtel.
En même temps il faisait les réflexions suivantes :
– Baccarat a tenu tout ce qu’elle promettait, et j’ai été roulé comme un niais. Il est évident, maintenant, que si je ne m’en débarrasse au plus vite, je suis un homme perdu. Pourvu que Rocambole ne se soit pas laissé prendre… S’il est pris, il se fera hacher avant de dire un mot et de révéler notre secret ; mais, privé de lui, je suis forcé de me démasquer pour agir moi-même. Et alors…
Quelques gouttes de sueur perlèrent, à cette pensée, au front de sir Williams. Cette âme de bronze, que des revers multipliés n’avaient pu priver de son énergie, se prit à trembler tout à coup pour cette vengeance si longtemps, si patiemment méditée. Dans le vaste plan de bataille qu’il avait dressé contre ses ennemis, un point de mire dominait. Tout le reste n’avait, à ses yeux, qu’une importance relative.
Il y avait un homme que sir Williams enveloppait d’une haine implacable et mortelle, un homme qu’il voulait frapper dans son honneur, dans sa fortune, dans ses affections, dans sa vie ; Armand ! Les autres, Léon Rolland, Fernand Rocher, Hermine et Cerise, ces quatre êtres qu’il avait poursuivis, et qui, au dernier moment, lui échappaient, n’étaient, après tout, que des comparses dans ce grand drame dont il combinait patiemment tous les détails et préparait les étranges péripéties… Mais Armand !… Armand, l’homme qui lui avait tout ravi, tout enlevé, l’homme qu’il haïssait comme Satan doit haïr le paradis, il ne fallait pas que celui-là lui échappât…
Et la pensée que peut-être Rocambole était, comme lui, tombé dans un piège, donna le vertige à sir Williams.
– Fernand est sauvé, murmura-t-il ; mais si Armand m’échappait aussi !… Oh ! je crois que je tuerais cette Baccarat de mes propres mains !
Quand il avait donné ses instructions à Rocambole, la veille, sir Williams l’avait engagé à se retirer de l’hôtel de la Ville-l’Evêque aussitôt qu’il y aurait introduit Léon amené à un état de folie furieuse et à l’attendre chez lui.
Le baronet pensa que son complice avait fort bien pu, tandis que Baccarat était aux prises avec lui, sir Williams, s’en aller fort tranquillement sans rencontrer d’obstacle.
Cet espoir pénétra au fond de son cœur juste au moment où il atteignait la petite porte du jardin, qui était fermée à double tour et d’une solidité peu commune. Le fugitif put s’en convaincre, au milieu des ténèbres qui l’environnaient, par le toucher, sens merveilleusement développé chez lui.
Il n’avait pas eu le temps, dans sa fuite précipitée, de ramasser son poignard que Baccarat l’avait forcé de jeter au milieu du salon, poignard qui, certes, lui eût été d’un grand secours pour dévisser la serrure ou forcer la gâche. Mais il avait sur lui un petit trousseau de clefs, et il les essaya l’une après l’autre. Par un bonheur auquel il était loin de s’attendre, la dernière entra, tourna dans la serrure, fit jouer le pêne dans sa gâche, et la porte roula sur ses gonds.
Un autre qu’Andréa se fût élancé dans la rue, abandonnant son trousseau de clefs et laissant la porte ouverte.
Mais le scélérat était un homme prudent et qui songeait toujours, même aux heures périlleuses, à se réserver des ressources pour l’avenir.
– Peut-être, pensait-il, aurai-je besoin un jour ou l’autre de rentrer dans l’hôtel aussi mystérieusement que je viens d’en sortir, et il est bon d’en avoir une clef.
Une fois au bout de la ruelle, il était hors de l’atteinte de Baccarat et de ceux qu’elle pouvait armer contre lui.
Il gagna la place Beauvau, monta le faubourg à pied et arriva chez Rocambole, qu’il avait hâte de revoir.
– M. le vicomte vient de rentrer, lui dit le valet de chambre en l’introduisant.
Sir Williams respira bruyamment. Tout n’était donc point désespéré.
En effet, Rocambole s’était glissé fort prudemment hors de l’hôtel de la rue de la Ville-l’Evêque aussitôt Léon Rolland introduit, et il était sorti sans que personne ne songeât à lui barrer le passage. Confiant dans le génie de sir Williams, il n’avait pas douté une minute que les événements prévus par lui ne s’accomplissent exactement ; et en homme qui trouve inutile de se compromettre, il était revenu en hâte pour se débarrasser de son costume de postillon. Puis, enveloppé dans sa robe de chambre, il s’était fait servir à souper.
– Je suis peu inquiet sur le sort du maître, pensa-t-il. Il aura filé avec les lettres de change. Le meurtre accompli, Turquoise et l’assassin s’arrangeront comme ils pourront. Bonsoir ! je m’en vais…
Le faux postillon eut en dix minutes fait disparaître la couleur brique qui couvrait son visage, rejeté son déguisement, et son complice, en entrant, le vit assis au coin du feu, un cigare aux lèvres, les pieds nus dans ses pantoufles et enveloppé de sa robe de chambre.
La tranquillité de son élève était pour sir Williams une preuve qu’il ne soupçonnait rien de leur terrible échec.
Lui, au contraire, était fort pâle, en dépit du fard qui couvrait son visage ; son œil était morne, presque égaré, et Rocambole s’écria, en le voyant entrer :
– Mon Dieu ! mon oncle, qu’avez-vous ? qu’y a-t-il ? qu’est-il donc arrivé ?
– Il est arrivé, répondit sir Williams d’une voix sourde, que nous sommes battus et joués…
– Battus !… joués !…
– Par une femme ! ajouta le brigand avec une amère ironie. C’est à n’y rien comprendre…
– En effet, murmura Rocambole, dont le visage devint livide, tant il était ému par ce premier échec essuyé par sir Williams, le génie en qui il avait une foi profonde.
q
Un moment de silence régna entre ces deux hommes étroitement liés par le crime. Ils se regardèrent tous deux, comme un général et un lieutenant se considèrent le soir d’une défaite.
Rocambole était l’élève, le bras droit de sir Williams ; il avait eu jusque-là une foi aveugle en lui, en son génie fécond, une confiance sans bornes dans les ressources de cet esprit toujours prêt à triompher des situations les plus désespérées. Si un autre que sir Williams lui-même fût venu lui dire : « Le capitaine a été battu, » il eût haussé les épaules et n’aurait pas voulu le croire.
Mais c’était son chef lui-même qui disait : « Nous avons été battus, et battus par une femme ! »
Or, sir Williams n’était encore entré dans aucun détail ; mais sa morne attitude, sa tristesse, son regard mêlé de colère et de découragement, étaient si éloquents, que l’élève douta, pour la première fois, de ce maître infaillible, et se demanda si l’heure n’était point venue d’abandonner sa bannière.
Sir Williams devina-t-il les pensées qui traversaient le cerveau de son âme damnée, ou bien obéit-il à une de ces réactions morales qui viennent réconforter tout à coup les âmes fortement trempées, un moment frappées d’hésitation ? Toujours est-il qu’il releva la tête soudain, et que son regard retrouva ce fauve rayonnement qui décelait si éloquemment cette énergie dangereuse et vivace par lui consacrée depuis vingt ans à la cause du mal.
– Oui, dit-il, nous avons été battus ; mais rien n’est perdu encore, et, par l’enfer, j’aurai mon tour !
Alors il raconta en quelques mots, brièvement, froidement, d’un ton sec, les événements de la soirée, événements que nous connaissons, du reste. César, dictant ses Commentaires, ne fut ni plus laconique ni plus clair.
Rocambole écouta le maître jusqu’au bout, sans l’interrompre. Puis, de même que le calme était revenu sur le visage et dans la voix de sir Williams, le disciple retrouva sa tranquillité d’attitude et sa netteté d’esprit.
– En effet, mon oncle, dit-il, nous avons été battus, et Baccarat est une forte tête, dont il faut absolument nous défaire. Mais, comme vous le dites, ce n’est jamais que la première partie perdue.
– C’est mon avis.
– Donc, passons à la seconde.
– La seconde, murmura sir Williams, dont la voix, tranquille en apparence, couvait des tempêtes, la seconde, c’est Armand et Baccarat que je foulerai sous mes pieds.
Rocambole regarda sir Williams et haussa silencieusement les épaules.
– Plaît-il ! fit celui-ci avec hauteur.
– Mon oncle, dit le prétendu vicomte suédois, je commence à vous croire monomane.
– Hein ?
Et sir Williams accentua cette syllabe avec l’irritation d’un supérieur qu’un subalterne ose blâmer.
– J’ai dit monomane, répéta sèchement Rocambole, et je m’explique : vous avez la monomanie de la vengeance !
Sir Williams tressaillit, regarda Rocambole et se tut.
– C’est-à-dire, poursuivit le fils adoptif de la veuve Fipart, que vous oubliez un peu trop la vie réelle pour la vie intellectuelle, la prose pour la poésie. La vengeance est assurément le plaisir des dieux, mais les dieux étaient immortels, et ils avaient le temps de consacrer tous leurs loisirs à cette récréation. Nous, au contraire, nous sommes de pauvres diables de mortels qui avons besoin de vivre, et si tout en faisant nos affaires nous songeons à notre vengeance, ce n’est pas une raison, il me semble, pour négliger les premières au profit de la seconde.
– Où veux-tu en venir ? dit sir Williams avec douceur.
– A ceci : que le plus triste de notre défaite de ce soir, c’est la perte des deux petits millions en lettres de change, vous, au contraire, vous regrettez moins les millions que la mort de Fernand Rocher.
– C’est vrai, murmura sir Williams, dont l’œil étincela de courroux. Je le hais tant !
– Cela tient, observa Rocambole d’un ton goguenard, à ce que vous êtes un vrai grand seigneur, un aristocrate, un homme de génie et de goût plus épuré que moi. Votre serviteur, au contraire, vicomte de hasard, enfant de la boue parisienne, homme positif avant tout, prendrait fort paisiblement son parti du bonheur de Fernand Rocher, s’il avait deux millions en poche.
A son tour, sir Williams haussa les épaules.
Mais ce geste de désapprobation ne déconcerta point Rocambole. Il reprit tranquillement : – Je comprends très bien que vous haïssiez mortellement ce philanthrope d’Armand de Kergaz, ce brave homme qui, légalement, vous a dépouillé, et dont la vertueuse intervention vous a fait perdre les douze millions du bonhomme Kermor de Kermarouet. Pour celui-là, je vous accorde tout ce que vous voudrez. Sacrifiez-lui les intérêts des Valets-de-Cœur, notre prospérité, notre argent, tout ! J’en serai personnellement vexé, mais, enfin, vous êtes le chef… et à tout seigneur tout honneur ! Mais Fernand Rocher, mais Léon Rolland, Cerise, Hermine, Baccarat, tous ces comparses… Allons donc ! acheva Rocambole en jetant son bout de cigare dans le feu ; écrasons-les en passant, si nous en avons le temps, mais ne leur faisons point l’honneur de négliger pour eux nos affaires sérieuses. Voilà !
Et l’ancien gamin de Paris regarda effrontément sir Williams, qui, tout pensif, avait écouté ce discours avec une grande attention.
– Mais enfin, dit-il, selon toi, que devons-nous faire ?
– Parbleu ! songer aux cinq millions de la belle Daï-Natha.
– C’est juste, dit-il.
Ces mots réveillèrent tout à fait l’intelligence assoupie du baron Andréa.
– Le temps nous presse, mon oncle.
– Depuis combien de jours Daï-Natha a-t-elle bu le poison ?
– Ce sera demain le quatrième écoulé.
Sir Williams bondit sur son siège.
– Par Satan ! s’écria-t-il, tu as grandement raison, mon neveu ; et, en effet, j’ai tout oublié pour caresser ma vengeance. Il n’y a pas une minute à perdre maintenant, et si la marquise n’est pas morte dans trois jours, ce sera Daï-Natha qui s’en ira dans l’autre monde, et alors les cinq millions suivront pour nous le chemin des lettres de change.
– Par conséquent, mon oncle, ajouta Rocambole, laissons un moment Baccarat tranquille.
– Il le faut bien.
– A propos, vous a-t-elle reconnu ?
– Non.
– Pensez-vous qu’elle ne vous soupçonne pas ?
– Ah ! dit le baronet, ceci est une toute autre chose ; je n’en sais rien. Cette femme est un mystère pour moi.
– Un mystère, dit Rocambole, dont nous aurons la clef bientôt.
– Par qui ?
– Par Chérubin.
– Tu crois ?
– Evidemment : elle l’a reçu deux fois. Il a renoncé au pari ; le comte le croit évincé, et cependant Baccarat lui ouvre sa porte à onze heures du soir.
– Sang-Dieu ! exclama sir Williams, dont une vision traversa le cerveau, alors nous sommes devinés ?
– Pourquoi ?
– Mais parce que Baccarat est peut-être déjà sur la trace de l’affaire Van-Hop. Crois-tu donc sérieusement qu’elle puisse aimer Chérubin ?
– Diable ! murmura Rocambole, ceci est une chose à examiner.
Sir Williams ne répondit pas. Le front caché dans ses mains, il se livrait à une méditation profonde. Et lorsqu’il releva enfin la tête et regarda Rocambole en face, une phrase tomba de ses lèvres, froide et acérée, comme le delenda est Carthago de Caton d’Utique.
– Mon avis est, dit-il, qu’il faut absolument nous défaire de Baccarat, ou nous sommes perdus.
– Amen ! dit Rocambole.
Et ces deux hommes demeurèrent en présence, occupés à méditer la perte de leur redoutable ennemie, sans, toutefois, perdre de vue l’affaire Van-Hop.
Sir Williams était bien réellement cet homme à l’esprit inventif pour lequel il n’était jamais d’impasse, et qui trouvait toujours en quelques minutes le moyen de résoudre la plus âpre difficulté. Après un moment de réflexion, il releva la tête ; un sourire vint à ses lèvres, ce sourire diabolique et cruel que nous lui avons vu tant de fois à l’heure où il trouvait ses combinaisons infernales.
– Mon bel ami, dit-il à son complice, tu vas voir que je deviens un homme raisonnable, un homme positif, comme tu dis.
– Bah ! fit Rocambole d’un ton moqueur.
– Ainsi, n’écoutant que mes instincts d’artiste, j’aimerais assez, poursuivit sir Williams, faire subir à Baccarat les supplices les plus inouïs.
– C’est fort bien cela, mon oncle.
– Mais, bah ! le temps nous presse et il faut aller vite en besogne.
– Alors, que faire ?
– La tuer tout simplement et sans crier gare.
– Par quel moyen ? D’un coup de poignard ?
– C’est dangereux ! D’abord il faut trouver un homme sûr ; car je suppose que ni toi ni moi ne voulons agir personnellement ?
– Certes, non.
– Ensuite, Baccarat assassinée chez elle, et la marquise tuée par son mari deux jours après, constitueraient deux grands meurtres avec effusion de sang qui finiraient par donner bel et bien l’éveil à la justice et nous forceraient peut-être à de nouvelles migrations.
– Faut-il l’étrangler ? demanda Rocambole.
– Pas davantage.
– L’empoisonner ?
– Oui, fit sir Williams d’un signe de tête, accompagné d’un sourire effroyable.
– C’est difficile, mon oncle.
– Tu crois ?
– D’abord nous n’avons plus aucune intelligence dans l’hôtel de la rue Moncey. Tous les gens de cette Baccarat sont bien à elle.
– Ceci est un détail.
– Un détail qui me paraît sérieux.
– Tu oublies Chérubin ?
– Diable ! mon oncle, c’est grave, ce que vous dites-là.
– En quoi ?
– Vous songez à Chérubin pour empoisonner Baccarat ?
– J’y songe.
– Vous avez tort, mon oncle.
– Pourquoi ?
– Mais parce qu’il veut gagner son pari. Or, si Baccarat mourait, il perdrait cinq cent mille francs et demeurerait à la discrétion du comte Artoff.
Sir Williams se prit à sourire.
– Tu es toujours jeune, dit-il.
– Je dis pourtant une chose sensée.
– Elle le serait si nous avions la simplicité de dire à Chérubin : « Votre Baccarat nous gêne singulièrement, et vous allez nous en débarrasser. » Mais il y a moyen de faire que Chérubin l’empoisonne sans le savoir.
– Par exemple ! dit Rocambole, je suis curieux de savoir comment ?
– Tu le sauras tout à l’heure. Mais, interrompit sir Williams, tu dois avoir quelque part une petite fiole bleue que nous avons rapportée d’Amérique.
– Le poison des sauvages ?
– Oui.
– Je la conserve précieusement. Elle est là, dit-il en indiquant du doigt un meuble de boule placé dans une encoignure de son fumoir.
– Tu sais, reprit sir Williams, que deux gouttes de ce poison, qui n’existe pas en Europe et que les Indiens seuls connaissent, mélangées avec une essence ou une eau quelconque, corrompent cette essence à ce point qu’il suffit d’en humer l’odeur pour être mortellement atteint ?
– Je sais cela, mon oncle.
– Mais ce que tu ne sais peut-être pas, poursuivit sir Williams, ce sont les bizarres effets de ce poison, qui tue par le seul fait de l’aspiration. D’abord, la mort n’est point instantanée ; on ne succombe même ordinairement qu’au bout de vingt-quatre à trente heures. Les premières atteintes du mal, qui ont lieu sur-le-champ, dans l’espace de quelques secondes, se manifestent par un accès de gaieté, de bonne humeur, qui dégénère bientôt en loquacité. L’homme qui a respiré le poison éprouve sur-le-champ une sorte d’ivresse qui lui délie la langue, lui fait oublier toute prudence, toute mesure, et révéler les secrets qu’il avait jusque-là enfouis avec soin au fond de son cœur. Cette fièvre dure environ deux heures. Puis un morne abattement succède petit à petit, une sorte de lassitude morale et physique, approchant de ce marasme plein de béatitude qui se manifeste chez les peuples qui font abus du hatchich[2] . A partir de ce moment, les forces physiques et les facultés intellectuelles vont s’affaiblissant par degrés et avec une foudroyante rapidité. On ne meurt pas, on s’éteint.
– Mais, dit Rocambole, voilà un merveilleux moyen de nous débarrasser de Baccarat.
– Parbleu ! dit sir Williams. Sans compter que nous saurons par Chérubin le secret de sa conduite.
– Mais je doute qu’Oscar de Verny consente.
– Mon cher ami, dit froidement sir Williams, si je le voulais bien, il faudrait qu’il consentît à tout. Mais je trouve inutile d’en faire notre complice, lorsqu’il est beaucoup plus simple de le faire agir à l’état d’instrument passif et ignorant.
– Comment faire ?
– Oh ! c’est très simple. D’abord tu iras demain matin chez un parfumeur, et tu y achèteras un flacon de vinaigre de toilette odorant.
– Bien. Après ?
– Après, tu rentreras chez toi et tu mettras des gants et un masque en verre. Ah ! dame ! fit sir Williams en souriant, avec ce jouet-là, il faut prendre des précautions.
– Et puis ? demanda Rocambole.
– Et puis tu déboucheras le flacon de vinaigre, puis la fiole ; tu verseras dans le premier deux gouttes de la liqueur contenue dans la seconde, et tu reboucheras le tout avec les mêmes précautions.
– Très bien ! je comprends.
– Après quoi tu remettras ce flacon à Chérubin et tu lui diras : « Je ne sais pas jusqu’à quel point Baccarat est au moment de vous aimer, mais je vous jure que si elle respirait, dix secondes, l’odeur qui s’exhale de ce flacon, elle éprouverait sur-le-champ une fièvre nerveuse telle qu’elle vous adorerait au bout de dix minutes, et tournerait aux sentiments tendres et affectueux. »
– Corbleu ! mon oncle, s’écria Rocambole, voilà une fameuse idée, et je vous en fais mon compliment.
– A présent, acheva sir Williams avec calme et peu sensible aux éloges de son élève, causons de ce que tu nommes les affaires sérieuses.
– Vous voulez parler de Daï-Natha ?
– Oui.
– Dois-je aller voir ?
– Sans doute, et je vais te donner mes instructions.
Et l’oncle et le neveu eurent alors un long entretien dont il ne nous appartient point de révéler les détails, mais pendant lequel la marquise Van-Hop fut condamnée en dernier ressort.
Nous verrons bientôt quel plan abominable avait conçu ce démon dont le génie audacieux ne reculait devant aucun forfait.
q
Le lendemain du jour où Rocambole et sir Williams avaient médité et résolu la perte de Baccarat, M. Oscar de Verny, vulgairement nommé Chérubin, s’apprêtait à sortir de chez lui, vers dix heures du matin, lorsque son valet de chambre lui apporta un petit billet ambré, serré dans une enveloppe lilas clair, et qu’un laquais en livrée lui avait remis.
Le jeune homme se rassit dans son fauteuil, flaira le parfum délicat qui s’exhalait de l’enveloppe et se dit avant de rompre le cachet : – Voici qui doit être ou de Baccarat ou de la marquise.
Le cachet, qui ne portait aucune empreinte, ayant été rompu, Chérubin déplia une lettre qu’il reconnut être sans signature, et il lut :
« Je suis assez contente de vous et saurai vous récompenser en temps et lieu. Vous m’avez gardé le secret ; vous avez, en plein club, démenti et blâmé votre conduite. Mon pigeon dort sur les deux oreilles, et je crois que… je pourrais bien être reconnaissante un jour ou l’autre. Ce soir, à onze heures, par le jardin. La grille sera ouverte. »
– Morbleu ! exclama Chérubin, cette lettre n’est pas signée, mais Baccarat y a inscrit son nom à chaque lettre. Je crois que j’ai gagné mon pari… Si le comte Artoff est un loyal gentilhomme, il me comptera demain cinq cent mille francs en beaux billets de banque.
Et, serrant sa précieuse lettre dans sa poche, il allait sortir, lorsqu’un coup de sonnette se fit entendre.
Un visiteur arrivait à M. de Verny.
– Je gage que c’est le vicomte ! se dit-il.
Chérubin ne se trompait pas. La porte s’ouvrit, et Rocambole parut.
Le lion de fraîche date était plus fringuant que jamais. Œil calme, sourire aux lèvres, charmant négligé du matin, lorgnon impertinent fixé sous l’arcade sourcilière, tout dénotait en lui une satisfaction parfaite.
– Bonjour, cher, dit-il en entrant, tendant une main protectrice à Chérubin. Comment vous va ?
– Merci, je vais à merveille, répondit Oscar d’un ton moins satisfait.
Rocambole jeta son stick dans un coin et s’assit, croisant ses jambes emprisonnées dans de charmantes bottes vernies ornées d’éperons imperceptibles. Le faux gentilhomme suédois était venu à cheval.
– Ah ! dit Chérubin, avons-nous à causer ?
– Oui, mon cher.
– Sérieusement ?
– Très sérieusement. Mais c’est l’affaire de dix minutes. Après, si vous voulez, nous ferons un tour de Bois.
– John ! appela M. de Verny, selle-moi Ebène et dételle Trim du tilbury. Je sors à l’instant à cheval.
Le groom courut exécuter les ordres de son maître.
Chérubin se plaça en face de son visiteur.
– Je vous écoute, dit-il.
– Mon cher, reprit le vicomte, vous allez prendre une plume et écrire sous ma dictée.
– A qui ?
– A la marquise.
– Ah !
Il y avait dans cette exclamation un peu d’incrédulité.
Chérubin ne semblait pas très convaincu du succès de son épître. La marquise était à ses yeux un roc de vertu.
– Ecrivez donc toujours, dit l’élève d’Andréa, qui devina la pensée de son interlocuteur.
Celui-ci s’approcha d’une table, prit une plume et attendit :
Rocambole dicta :
« Madame,
« Si un indifférent vous écrivait et vous demandait, au nom de sa vie, de son bonheur, de ce qu’il a de plus cher, ce que je vais vous demander, vous n’oseriez certainement le refuser, car vous êtes bonne comme les anges auxquels vous ressemblez. »
– Voilà, j’espère, interrompit Chérubin, un début sentimental entre tous.
Rocambole continua :
« Et pourtant je tremble, en écrivant ces lignes, que vous ne me refusiez, à moi qui ai eu l’audace criminelle d’élever mes regards jusqu’à vous.
« Cependant, madame, il ne s’agit pas de ma vie ou de mon bonheur, il est à jamais perdu ; ma vie appartient désormais à l’errante destinée que je me suis faite, et qui commencera pour moi à l’heure même où j’aurai pris de vous un congé éternel.
« Mais il s’agit d’un être faible, sans défense, d’une femme, ma mère peut-être… »
– Tiens ! exclama Chérubin, j’ai donc une mère ?
– Il paraît, dit Rocambole en riant ; écrivez toujours.
Il prit la plume.
« Cet être faible, cette femme, continua à dicter Rocambole, demeurera seule, abandonnée du monde entier, à l’heure où je quitterai pour jamais la terre d’Europe. Vous seule, madame, pouvez beaucoup pour elle, et c’est vous que j’implore à deux genoux. Me refuserez-vous une suprême, une dernière entrevue chez madame Malassis, demain à huit heures ? Dieu merci, l’excellente femme est aujourd’hui hors de danger et pourra protéger de sa présence notre entretien de quelques minutes.
« Je pars après-demain pour le Havre, où mon passage est retenu à bord d’un navire qui fait voile vers les Grandes-Indes. Je suis à vos genoux, madame, et j’attends, comme un condamné sa grâce, cette entrevue que j’implore en m’adressant à votre noble cœur. »
– Le plus affreux mélodrame de l’Ambigu, s’écria Chérubin lorsqu’il eut écrit la dernière ligne de cette lettre, est moins boursouflé que cette épître.
– C’est vrai, répondit Rocambole, mais elle n’en produira pas moins son effet.
– Vous croyez ?
– J’en suis convaincu.
– Et la marquise viendra ?
– Elle viendra.
– Mais… je n’ai pas de mère !…
– La mère est inutile.
– Pourquoi ?
– Parce que, la marquise arrivée, vous vous jetterez à ses genoux et lui tiendrez à peu près ce langage.
Et Rocambole prit une attitude sentimentale.
– « Ah ! enfin, te voilà, cher ange ; combien je suis heureux de te revoir ! » La marquise s’attendra si peu à ce préambule qu’elle demeurera interdite, suffoquée. Vous poursuivrez : « Oh ! les heures qui me séparent de toi sont mortelles, tu le sais. Chaque fois que tu me dis adieu et que plusieurs journées doivent nous séparer, je sens mon cœur défaillir… » – Enfin mon cher, acheva Rocambole, vous lui parlerez le langage d’un homme heureux depuis longtemps, et habitué à l’être chaque jour…
– Mais, dit Chérubin, elle m’écrasera d’un regard de mépris !
– Elle n’en aura pas le temps.
– Pourquoi ?
– Parce que, par la porte vitrée d’un cabinet voisin, une balle sifflera et viendra lui casser la tête.
Chérubin tressaillit.
– Oh ! soyez tranquille, observa froidement Rocambole, le marquis Van-Hop est le meilleur tireur de pistolet que je connaisse. Il ne vous tuera point par maladresse.
– Mais, dit Chérubin un peu ému, quand il aura tué sa femme… il me tuera, moi ?
– Non.
– Pourtant… c’est assez logique.
– Je l’avoue. Mais il a juré de respecter votre vie.
– Ceci me rassure.
– Il y a mieux, vous aurez la faculté et le temps de prendre la fuite. Vous trouverez à la porte une chaise de poste tout attelée ; vous y monterez et irez m’attendre au Havre, d’où nous irons faire un tour en Angleterre.
– Parfait, dit Chérubin.
– Mais, à propos, et votre pari ?
– Chut ! dit Chérubin d’un air mystérieux, je crois qu’il est gagné.
– Comment ! vous croyez ?
En tirant de sa poche la lettre de Baccarat :
– Lisez, dit-il.
Rocambole lut attentivement et rendit la lettre.
– Mon cher ami, ne craignez-vous point un piège ?
– Quel piège, grand Dieu ?
– Baccarat, au fond, doit vous haïr. Vous l’avez pariée.
– Mon cher, répondit Chérubin avec un calme superbe, les femmes pardonnent toujours l’audace. Baccarat est folle de moi.
– N’importe ! à votre place, je me défierais… Elle est capable, au dernier moment, de vous dire crûment : « Je ne vous aime pas ! »
Le fat haussa les épaules.
– Allons donc ! dit-il, vous ne connaissez pas les femmes. Si Baccarat n’était pas sincère, si je ne l’avais point fascinée, elle n’aurait pas exigé que je renonçasse à mon pari.
– Ainsi, elle est persuadée que le pari n’existe plus ?
– Sans doute. Elle veut ménager le comte et ses millions. Le comte représente la prose de la vie ; moi, je suis pour elle la poésie du cœur.
– Après tout, dit Rocambole, c’est possible. Mais le pari existe toujours entre vous et le comte ?
– Toujours, secrètement.
– Et vous croyez aux cinq cent mille francs ?
– Pardienne !
– Eh bien, mon cher, dit Rocambole, d’un ton plein de négligence, laissez-moi vous faire un cadeau.
– Faites…
– J’ai rapporté d’Amérique une essence de toilette qui a des qualités merveilleuses. D’abord elle exhale un délicieux parfum, ensuite elle a le don de surexciter le système nerveux outre mesure, et de jeter momentanément dans un état de béatitude et de bonne humeur qui ne peut être que très profitable à un amoureux suppliant comme vous.
– Certes, dit Chérubin, votre cadeau a bien son mérite.
– J’en ai un flacon chez moi. Je vous l’enverrai dans la journée. Vous le donnerez à Baccarat comme une chose des plus précieuses, et vous l’engagerez à en juger par l’odorat. Comme femme, elle est trop curieuse pour qu’elle ne se hâte point de déboucher le flacon et d’en respirer le parfum.
– C’est probable, dit Chérubin ravi.
– Surtout, reprit Rocambole, ayez soin de ne pas livrer nos secrets ; maintenant, je ne sais pas si j’aurai le temps de vous voir demain, mais c’est inutile, du reste. Soyez à huit heures du soir chez madame Malassis ; vous y trouverez la marquise, et tâchez de jouer convenablement votre rôle, si vous tenez à votre part des cinq millions et à une paisible existence assurée par la protection invisible du club des Valets-de-Cœur.
– Soyez tranquille. Mais madame Malassis ?
– Elle sera à la campagne, ou absente, ou invisible… l’important c’est que vous vous trouviez seul avec la marquise. Tout cela est-il bien convenu ?
– Oui, dit nettement Chérubin.
– Eh bien, cher, acheva Rocambole, allons, si vous voulez faire un tour au Bois. Nous passerons chez moi au retour, et vous y prendrez le précieux flacon d’essence.
Les deux jeunes gens descendirent, sautèrent en selle et gagnèrent le bois de Boulogne par les Champs-Elysées.
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Le soir du même jour, vers huit heures environ, M. Oscar de Verny se rendit à son club. Le comte Artoff s’y trouvait déjà.
Chérubin le salua d’un air mystérieux qui signifiait : « J’aurais quelques mots à vous dire. »
Le comte passa, sans affectation, de la salle de jeu dans un fumoir. Deux minutes après, Chérubin l’y rejoignit. Les deux jeunes gens se saluèrent comme on se salue sur le terrain.
– Auriez-vous quelque chose à m’apprendre, monsieur ? demanda le comte avec une hauteur courtoise.
– Je voudrais, monsieur, vous rappeler notre pari.
– Je le tiens toujours, monsieur.
– C’est ce que je voulais savoir ; car je vais, je crois, le gagner.
– Ah ! dit le comte avec calme.
Chérubin lui tendit la lettre qu’il avait reçue le matin.
– Connaissez-vous l’écriture de Baccarat ? demanda-t-il.
– Parfaitement.
– Alors vous devez la reconnaître ?
– Vous vous trompez, monsieur.
Chérubin fit un geste d’étonnement.
– Comment ! dit-il, ce n’est pas là son écriture ?
– Non, dit le comte avec l’accent de la conviction.
– Cependant, vous n’en pouvez douter, c’est bien elle… qui m’écrit, ou me fait écrire ?…
– C’est probable. Sans doute, en femme prudente, Baccarat fait écrire ses lettres par une amie ou une femme de chambre.
Ceci était tellement vraisemblable et si bien dans les habitudes féminines, que la conviction de Chérubin n’en fut nullement ébranlée.
– Il est évident, dit-il, que si Baccarat n’a point écrit elle-même, c’est elle qui a fait écrire.
– C’est mon avis, fit le comte.
– Ainsi, croyez-vous à la perte de votre pari, maintenant ?
– Pas encore…
– Bah ! exclama Chérubin stupéfait.
– Pour que j’y puisse croire, continua le comte, il faut, monsieur, que j’entende Baccarat vous dire, à vous, Chérubin : « Je vous aime. »
– Pouvez-vous, dit Chérubin, vous cacher chez elle ?
– C’est facile ; avec de l’or j’achèterai la femme de chambre, qui me cachera dans le cabinet de toilette. Il est probable que Baccarat vous recevra dans son boudoir.
– Et si vous entendez le mot fameux, considérerez-vous le pari comme perdu ?
– Oui, dit le comte.
– Alors, monsieur, continua effrontément Chérubin, je vous engage à écrire un mot à votre banquier.
– Je ferai mieux encore, monsieur.
Le comte tira sa montre :
– Il est huit heures, dit-il, Baccarat m’attend à neuf. Sans doute, elle me congédiera un peu avant onze, puisqu’elle vous attend. Mon cocher aura des ordres. J’irai jusqu’à la grille, mon coupé partira, je reviendrai sur la pointe du pied, et la femme de chambre me cachera.
– Très bien !
– Au lieu d’écrire à mon banquier, je vais passer chez moi, où j’ai bien cinq cent mille francs en billets, titres de rentes et actions de chemins de fer ; je mettrai le tout dans un portefeuille et dans ma poche. Si Baccarat vous aime réellement, vous sortirez de chez elle avec cinq cent mille francs.
Chérubin s’inclina.
– Je prendrai également mes pistolets, dit le comte avec un sang-froid qui émut légèrement Chérubin : car si Baccarat ne vous aimait pas, si, par impossible, elle n’avait point dicté le billet que vous venez de me montrer, comme votre pari serait perdu, j’userais de mon droit.
Chérubin tressaillit ; mais comme il avait une foi profonde dans son étoile, il se remit promptement de son émotion.
– Vous avez raison, monsieur, dit-il en s’inclinant.
– Adieu, dit le comte, à bientôt !
Ils se saluèrent de nouveau et se quittèrent.
Le comte sortit du club et s’en alla tranquillement chez lui d’abord, ensuite chez Baccarat.
Chérubin passa dans la salle de jeu, se mit à une table de whist et y demeura environ deux heures, moins occupé de son jeu que de l’aiguille de la pendule, qui lui semblait marcher avec une désespérante lenteur.
A dix heures et demie il se leva, prit son chapeau et sortit. Sur le seuil de la porte, il rencontra Rocambole.
– Ah ! ah ! lui dit-il, vous allez chercher vos cinq cent mille francs ?
– Parbleu !
– N’oubliez pas le flacon.
– Oh ! soyez tranquille.
– Je n’aurai pas une minute à moi demain, acheva Rocambole. Je suis tout à la mise en scène de votre comédie. Mais ne vous oubliez pas trop au sein de votre bonheur, et soyez exact chez madame Malassis.
– La recommandation est inutile. Je sais mon rôle et le jouerai en conscience.
– Votre lettre est, à cette heure, dans les mains de la marquise. Adieu ! N’oubliez pas que la moindre faute ferait avorter l’affaire, et que vous recevriez un coup de stylet à vingt-quatre heures de distance.
– Je le sais. Adieu !
Rocambole entra au club, et Chérubin en sortit.
Il s’en alla à pied jusqu’à la rue Moncey, et y arriva au dernier coup de onze heures.
Sa main serrait le flacon dans la poche de son gilet, et son esprit caressait en rêve ce portefeuille gonflé de cinq cent mille francs.
– Tiens ! dit-il en touchant la porte, elle me dit que la grille sera ouverte, et elle est fermée… Attendons !
Il se promena pendant quelques minutes de long en large, persuadé que Baccarat allait venir lui ouvrir elle-même. Mais le jardin demeura silencieux, la grille fermée, et un quart d’heure s’écoula.
– Tant pis ! murmura-t-il, je sonne.
Et il sonna en effet. La grille s’ouvrit, et Chérubin pénétra dans la maison de celle à qui, sans le savoir, il apportait, contenue dans ce flacon microscopique donné par Rocambole comme un simple philtre amoureux, une mort lente et certaine.
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Une heure avant que Chérubin se présentât rue Moncey, Baccarat et le comte Artoff se trouvaient seuls.
– Mon ami, disait la jeune femme, je ne sais quelle foi on peut avoir dans cette révélation étrange et fugitive qu’on nomme le somnambulisme, et cependant moi, qui en ignorais jusqu’au nom il y a quinze jours, j’ai déjà obtenu des résultats extraordinaires. C’est grâce aux visions de cette enfant, que le hasard a jetée sur mon chemin, et qui s’endort sous mon regard, que j’ai pu savoir, il y a cinq jours, que Chérubin était allé chez vous, et j’ai deviné ce qu’il allait y faire. C’est encore grâce à ces visions qui déroutent la logique humaine, que j’ai pu sauver Léon Rolland et Fernand Rocher, l’homme que j’ai tant aimé. Vous comprenez à présent, n’est-ce pas, pourquoi, dès le premier jour, je vous ai dit que ce Chérubin était un infâme ?
– Oui, je le comprends, murmura le comte rêveur.
– Oh ! reprit-elle, croyez-le bien, il n’a point été question de moi, alors. Cet homme, parlant de la Baccarat, était dans son droit. Mon passé justifie, hélas ! toutes les insultes ; mais il était une femme à qui je songeais, en parlant ainsi, une femme que le misérable poursuit sans pudeur, une femme dont il a juré la perte. Comment ? dans quel but ? Voilà ce que je n’ai pu savoir encore, et ce que je veux connaître à tout prix.
– Nous le saurons, madame.
– Oh ! il faut que cet homme rachète sa vie, voyez-vous… il le faut absolument… il doit tout nous dire, tout !
– Mon amie, interrompit le comte, vous m’avez prié de ne pas vous interroger, et j’ai été fidèle à ma promesse.
– C’est vrai, dit-elle en lui tendant la main.
– Mais aujourd’hui me permettez-vous une seule question ?
– Oui, car vous êtes aussi discret que brave, aussi bon qu’intelligent.
– Eh bien, dites-moi quel est cet homme qui nous a échappé hier, et sur qui j’ai fait feu ?
– Cet homme, murmura Baccarat avec un amer sourire, c’est le génie du mal. C’est un Protée aux formes infinies, un homme qui se métamorphose si bien que nul ne peut le reconnaître. Cet homme, poursuivit-elle avec véhémence, a tué sa mère, assassiné sa maîtresse, attenté à la vie de son frère et à son honneur. Cet homme est plus hideux que Satan.
Alors Baccarat raconta au jeune comte, désormais son ami et son bras droit, cette longue et terrible histoire que nous déroulions naguère page à page ; elle raconta sa vie honteuse et souillée, la criminelle et diabolique existence de ce grand coupable appelé le vicomte Andréa ; puis son faux repentir et sa merveilleuse habileté à capter l’affection, l’estime, le pardon de toutes ses victimes.
Le comte l’écouta, muet d’étonnement et d’horreur.
– Eh bien, acheva-t-elle, ce misérable que je suis dans l’ombre, dont j’épie chaque pas ; ce monstre, que j’aurais dû tuer hier quand je le tenais au bout d’un pistolet, je ne parviendrai peut-être pas à le démasquer. C’est pourtant dans ce but que j’ai abandonné ma retraite ; c’est pour lui donner le change, car il se défie de moi seule ; c’est pour lui que je suis, en apparence, redevenue la Baccarat.
– Vous l’avez donc reconnu hier ?
– Oui, au regard, la seule chose peut-être que l’homme ne puisse déguiser. Or, acheva-t-elle, cet homme connaît ou doit connaître Chérubin ; il y a entre eux quelque pacte abominable, et il n’est que son instrument.
– C’est ce que nous saurons bientôt, dit le comte, car Chérubin mourra s’il ne dit pas son secret tout entier.
Comme il achevait, la cloche se fit entendre.
Onze heures étaient sonnées.
– Le voici, dit Baccarat.
En effet, on entendit la grille du jardin s’ouvrir et se fermer, puis un pas d’homme crier sur le sable.
La jeune femme indiqua du doigt une porte.
Le comte se leva sans bruit, et se dirigea vers le cabinet de toilette, dont la porte fut fermée sur lui.
La petite juive dormait dans ce même cabinet, étendue tout habillée sur un divan. Elle dormait de ce sommeil extraordinaire pendant lequel sa protectrice la consultait souvent comme un oracle.
Demeurée seule, la jeune femme s’allongea sur sa bergère et attendit.
Deux coups discrets furent frappés à la porte.
Chérubin parut.
A sa vue, Baccarat feignit un mouvement de surprise.
– Comment ! dit-elle, sans ma permission !
Ces mots, articulés simplement, firent tressaillir Chérubin, et une étrange idée traversa soudain son cerveau.
Il se demanda si cette lettre qu’il avait reçue le matin, au lieu de venir de Baccarat, n’était point un piège que lui tendait le comte. Quelques gouttes de sueur perlèrent à son front, surtout lorsqu’il se souvint avoir trouvé la grille fermée, alors que la lettre disait, au contraire, qu’elle serait entrouverte à onze heures.
La sirène avait un joli sourire aux lèvres, et Chérubin crut lire dans ses yeux son prochain triomphe.
– Mais, dit-il, lui souriant aussi et s’avançant pour lui baiser la main, vous ai-je jamais désobéi ?
– Dame ! fit Baccarat, je vous ai dit avant-hier, car c’était avant-hier que je vous ai reçu pour la seconde fois, que je ne voulais pas vous revoir avant trois jours.
– Vous êtes charmante de dissimulation.
– Moi ! dissimulée ?
Et elle souriait toujours, comme on sourit à l’homme aimé.
Chérubin lui tendit la lettre.
– Qu’est-ce que cela ? fit-elle.
– Ca, c’est ma justification.
Et elle lut.
– Mais qui vous a donc écrit cela ?
Et son accent fut si naïf que Chérubin, dont l’œil se tournait involontairement vers le cabinet de toilette où devait être le comte, frissonna jusqu’à la moelle des os.
– C’est vous…
– Moi ? Ah ! par exemple ! Mais je le nie formellement.
– Alors, dit Chérubin ému, vous l’avez fait écrire.
Elle ne répondit pas. Ce silence était la moitié d’un aveu.
Chérubin respira. Et, comme s’il avait eu hâte de terminer cette explication :
– Allons ! dit-il d’un ton léger, j’ai été mystifié, paraît-il… Mais enfin… puisque… me voilà ?
– Restez, dit-elle.
Et elle souriait toujours.
Chérubin crut voir reluire des monceaux de louis d’or, et il lui semblait qu’il tenait les cinq cent mille francs dans ses doigts.
– Décidément, pensa-t-il, le flacon de mon ami le vicomte était inutile ; mais enfin, puisque je l’ai, autant m’en servir.
Et il tira le flacon de sa poche.
– Qu’est-ce que cela ? demanda Baccarat, qui tressaillit involontairement.
– Cela, répondit Chérubin, c’est un modeste cadeau que je mets à vos pieds.
Et il lui tendit le flacon, qui était hermétiquement bouché.
Baccarat le prit et le regarda, faisant miroiter au travers de ses facettes la flamme des bougies.
– Que peut-il donc y avoir là-dedans ? demanda-t-elle… c’est rouge clair, il me semble.
– C’est une essence indienne, répondit Chérubin, dont la voix laissa percer une légère anxiété.
– Et à quoi sert-elle ?
– Oh ! mon Dieu ! à la toilette… Son parfum est exquis.
Un soupçon, soupçon terrible et rapide comme l’éclair qui sillonne l’obscurité d’une nuit d’orage, traversa l’esprit de Baccarat.
– C’est un narcotique, pensa-t-elle, peut-être même un poison.
Et l’ombre de sir Williams sembla se dresser devant elle.
– Eh bien ! dit-elle, nous allons voir.
Elle fit mine de déboucher le flacon et de l’approcher de ses narines ; mais soudain elle s’écria :
– Je suis folle et j’oublie mes affaires pour vous et votre flacon. Donnez-moi dix minutes, je reviens.
Et Baccarat lui jeta un nouveau sourire et sortit en fredonnant du boudoir, légère comme une biche effarouchée, et laissant Chérubin convaincu qu’elle allait défendre sa porte et prendre les précautions les plus minutieuses pour que le comte Artoff ne vînt point troubler leur tête-à-tête.
Pour Chérubin, elle devait être persuadée que le comte était parti depuis longtemps.
Baccarat, cependant, traversa le salon, gagna un corridor qui faisait le tour du premier étage, et pénétra par une autre porte dans le cabinet de toilette.
Le comte était là, assis dans un fauteuil, une paire de pistolets posés sur ses genoux.
Baccarat mit un doigt sur ses lèvres.
– Silence ! dit-elle d’un signe en lui montrant le flacon.
Puis elle se pencha sur le divan où dormait la petite juive. Elle mit une main sur le front de l’enfant et dit tout bas :
– Je t’ordonne de voir.
L’enfant s’agita comme si elle eût été prête à s’éveiller ; elle se redressa, mais ses yeux ne s’ouvrirent point. C’était bien du sommeil somnambulique qu’elle dormait.
– Vois ! répéta Baccarat d’un ton impérieux, regarde au-delà de cette pièce.
Elle étendait le doigt, en parlant ainsi, sur le mur qui séparait le cabinet de toilette du boudoir.
L’enfant laissa échapper un geste d’effroi.
– Que vois-tu ? interrogea la jeune femme.
– L’homme du pavillon, répondit la petite juive, faisant allusion à cette scène qu’elle avait indiquée quelques jours auparavant du haut du belvédère, et qui avait eu lieu chez madame Malassis, entre Chérubin et la marquise Van-Hop.
– C’est bien cela, murmura Baccarat, tandis que le comte observait cette scène avec un curieux étonnement.
Puis, mettant le flacon dans les mains de l’enfant :
– Qui m’a donné cela ?
– C’est lui, répondit-elle sans hésitation.
– Que contient ce flacon ?
L’enfant serra la petite fiole dans sa main, puis elle l’appuya sur son front et parut concentrer sur elle toute son attention.
– Oh ! fit-elle tout à coup avec effroi.
– Qu’est-ce ?… Parle… je veux ! ordonna Baccarat.
– C’est une liqueur qui rend fou.
– Quand on la boit ?
– Non, quand on la respire.
Et la juive articulait ses réponses nettement, sans hésitation.
– Ainsi on perd la raison quand on en a respiré le parfum ?
– C’est-à-dire, répondit l’enfant, qu’on devient très gai, qu’on rit beaucoup, et que l’âme n’a plus de secrets… C’est comme lorsque vous m’ordonnez de parler ; je ne voudrais pas, qu’il faut bien que je parle.
Baccarat et le comte écoutaient stupéfaits.
– Dors ! dit-elle à l’enfant, la recouchant sur le divan.
Elle fit un geste d’adieu au comte, sortit du cabinet de toilette par le même chemin, et revint dans le salon.
En même temps, le comte ouvrait sans bruit l’armoire, afin d’entendre ce qui allait se passer dans le boudoir.
Seulement, elle n’avait plus le flacon dans les mains. Baccarat l’avait dissimulé dans son corsage.
Elle s’assit auprès de son visiteur, sur la bergère, en disant :
– Ainsi, vous êtes tombé dans un piège, mon cher monsieur de Verny ?
Et, en prononçant ces mots, Baccarat devint tout à coup ironique, moqueuse, et le sourire de ses lèvres disparut.
– Ah ! continua la jeune femme, raillant toujours, la lettre qui vous amène ici est, du reste, fort ingénieuse.
– Mais… balbutia Chérubin déconcerté.
– Tenez, jouons cartes sur table, et avouez-moi qu’elle est de votre invention ?
– Par exemple !
– Toujours est-il que ce n’est pas moi qui l’ai écrite…
Le malaise de Chérubin augmentait.
Un éclat de rire sardonique s’échappa, frais et bruyant, de la bouche de Baccarat.
– En vérité, dit-elle, vous ne doutez de rien, vous autres hommes, et vous vous figurez qu’il suffit de regarder trois fois une femme d’une certaine façon dominatrice pour qu’elle vous adore sur-le-champ.
– Mais enfin, puisque vous m’aviez autorisé à revenir.
Et Chérubin articula cette phrase d’une voix pleine d’émotion, car il commençait à se croire joué.
– Voulez-vous que je sois franche ? dit Baccarat, qui prit un maintien et un visage pleins de gravité.
– Oui, balbutia Chérubin de plus en plus interdit.
– Monsieur de Verny, savez-vous pourquoi, au lieu de vous faire jeter hors de chez moi par mes laquais, ainsi que le mérite un homme qui ose parier une femme, un sot et un fat que quelques succès de grisette ont étourdi outre mesure, et qui s’est persuadé qu’il avait l’œil fascinateur ; savez-vous, dis-je, pourquoi je vous ai, au contraire, tendu la main ?
Le séducteur frissonnait.
Baccarat ne souriait plus, elle ne le regardait plus tendrement. Non, elle l’enveloppait, au contraire, d’un regard chargé de mépris, et Chérubin comprit que son infâme gageure était perdue.
– Savez-vous pourquoi ? continua-t-elle : c’est que je vous savais entêté et tellement sûr de vous-même, que je vous voyais un homme mort par avance, si vous aviez la témérité de tenir votre pari… et je voulais vous sauver. Tenez, regardez-moi, dit-elle, regardez-moi bien en face : ai-je l’air d’une femme qui s’amuse à faire tuer des gens ! Allons donc ! mon cher, ce n’est point Baccarat qui laissera jamais deux jeunes fous jouer leur vie. C’est pour que vous ayez encore de longs jours, mon cher monsieur, que j’ai feint de vous accueillir avec sympathie, avec cet air mystérieux qui promet tant de choses à un fat, et j’ai voulu que vous renonciez à votre pari… Car, tenez, acheva Baccarat froidement, vous ne connaissez point le comte Artoff. Si vous eussiez tenu votre gageure, vous étiez un homme mort ; il vous eût tué sans pitié, sans remords, comme on tue une bête fauve, un chien enragé, un misérable qui prend de la boue dans ses mains pour la jeter à la tête d’une pauvre femme qui n’a ni frère, ni père, ni mari pour la défendre !
Chérubin avait le vertige.
– Ainsi, s’écria-t-il avec désespoir, vous ne m’aimez pas ?
Un éclat de rire fut la réponse de Baccarat.
Puis elle l’enveloppa d’un regard plein de mépris.
– Allons donc ! moi, vous aimer ? Mais vous êtes fou, cher monsieur, fou à lier…
Et Baccarat se laissa tomber sur la bergère d’où elle s’était levée une minute auparavant, en repoussant la main de M. de Verny avec mépris.
Chérubin était devenu immobile, sans voix, sans haleine. On eût dit une statue.
Ce fut alors qu’une porte s’ouvrit. C’était la porte du cabinet de toilette.
Un homme se montra sur le seuil, pâle, muet, solennel comme l’image du destin. C’était le comte Artoff.
A sa vue, Chérubin poussa un grand cri et recula vivement jusqu’à la porte du boudoir.
Mais, d’un bond, Baccarat s’était placée devant cette porte.
– Ah ! ah ! dit-elle, le pari tenait donc toujours ? Vous êtes encore plus vil que je ne pensais ; vous mettez l’amour en actions industrielles, et il paraît que vous m’aviez sérieusement cotée au prix de cinq cent mille francs !
Le comte avait à la main ses pistolets. Il marcha jusqu’à Chérubin, le regarda froidement, et lui dit avec un accent si convaincu que ce dernier ne douta plus du sort qui l’attendait :
– Monsieur, j’avais apporté les cinq cent mille francs, et je vous eusse payé. Vous avez perdu votre pari, vous allez donc trouver tout naturel que j’exécute les conditions de votre contrat. Je vais vous tuer…
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Une heure avant celle où Chérubin entrait dans le petit hôtel de la rue Moncey, l’élégant vicomte de Cambolh arrêtait son dog-cart avenue de Lord-Byron, à la porte de Daï-Natha Van-Hop.
En hiver et à pareille heure, l’aristocratique quartier des Champs-Elysées est désert, et le lion avait à peine rencontré quelques voitures de place roulant isolées, çà et là, dans la grande avenue. La rue où miss Van-Hop demeurait n’était pas moins solitaire, et quand il s’arrêta à la grille de l’hôtel, il aurait pu croire qu’il était inhabité, car aucune lumière n’en éclairait la façade.
Le domestique, assis dos à dos avec le vicomte, sauta en bas de son siège et sonna, en dépit de ces indices de solitude.
Presque aussitôt une porte s’ouvrit, un domestique se montra et vint ouvrir la grille.
Rocambole demanda alors en anglais :
– Votre maîtresse y est-elle ?
Le valet répondit par un signe de tête, ouvrit les deux battants de la grille, et Rocambole, tournant avec habileté, entra dans la cour. Aussitôt il jeta les guides à son domestique et suivit le valet de Daï-Natha. Celui-ci le conduisit, par ce mystérieux et mythologique escalier que nous connaissons, jusqu’à cette salle en forme de pagode où nous l’avons déjà vu pénétrer.
Comme à leur première entrevue, Daï-Natha était couchée sur des coussins, ses bras et ses jambes nus ornés de bracelets, ses cheveux mélangés de branches de corail, son cou garni d’amulettes et le corps drapé dans une robe d’un rouge éclatant, toute bordée de paillettes.
Miss Daï-Natha Van-Hop était toujours la petite-fille des vieux nababs. Elle ne se résignait aux vêtements européens qu’à la dernière extrémité.
Rocambole remarqua qu’elle était pâle et languissante.
Son œil seul brillait d’un éclat extraordinaire, presque fiévreux. Elle se souleva à demi, renvoya d’un signe le valet qui venait d’introduire le visiteur, et tendit la main à celui-ci.
– Ah ! my dear, lui dit-elle en anglais, j’ai cru que vous alliez me laisser mourir.
Un sourire vint aux lèvres du jeune homme.
– Quelle folie ! dit-il.
– Ah ! c’est que, reprit-elle, voici le cinquième jour ; encore quarante heures, et je serai morte si je ne bois pas l’eau de la pierre bleue.
– Vous la boirez, miss.
– Quand ? dit-elle avec anxiété.
– Demain.
– C’est donc pour demain ?
– Oui, fit le nouveau venu d’un signe affirmatif.
– Mon Dieu ! que j’ai eu peur ! reprit Daï-Natha ; j’ai cru que vous aviez trop présumé de la puissance de votre ami.
Daï-Natha, par ce mot, désignait sir Williams.
Rocambole la regarda et s’aperçut qu’elle était non seulement fort pâle, mais qu’il y avait dans tous ses mouvements une langueur, une lassitude qui semblaient trahir les premiers symptômes de l’empoisonnement.
– Hum ! pensa-t-il, si nous tardions de quelques heures, nous pourrions bien, en vérité, perdre à la fois cette perle de l’Inde et nos cinq millions. Puis il reprit tout haut avec un sourire :
– Ne craignez rien, tout est prêt, et la marquise est perdue.
La jalousie alluma un éclair dans l’œil de Daï-Natha :
– Oh ! dit-elle, je veux savoir comment cela aura lieu.
– Mais, répliqua Rocambole, vous le saurez, d’autant plus que nous avons besoin de vous.
– Dites, alors.
– D’abord, continua le vicomte, vous allez écrire sous ma dictée au marquis Van-Hop.
Daï-Natha se leva avec une sorte d’empressement et tira violemment le gland de la sonnette.
Un esclave parut ; elle donna un ordre, et l’Indien s’en alla et revint deux minutes après poser un petit pupitre tout ouvert auprès de sa maîtresse, qui s’était recouchée sur ses coussins.
– Je vous attends, dit-elle en prenant la plume. Dois-je écrire en anglais ?
– Oui.
Et Rocambole dicta :
« Mon ami, venez ce soir à sept heures chez moi. Vous verrez, hélas ! que je tiens ce que j’ai promis. »
– Est-ce tout ? demanda-t-elle.
– Oui, dit Rocambole. Signez.
Daï-Natha signa.
Rocambole prit le billet.
– Le marquis aura cela pour son réveil demain, dit-il en le glissant dans son portefeuille. Maintenant, madame, demain, à six heures et demie, je serai ici avec l’homme qui doit jouer le principal rôle dans cette affaire.
– Et vous ne me dites rien aujourd’hui ?
– Rien.
Rocambole prononça ce mot sèchement, baisa la main de l’Indienne et prit congé.
– Adieu, lui dit-elle, et souvenez-vous que ma vie est dans vos mains.
– Chère enfant, pensa le faux Suédois, s’il n’y avait en jeu que ta vie, cela me serait assez indifférent, mais tes cinq millions valent la peine qu’on te sauve.
Et il s’en alla. Le vicomte remonta dans son dog-cart et prit le chemin de la rue de la Pépinière. Il allait chez madame Malassis.
Dans la journée, maître Venture avait prévenu la veuve qu’une visite lui viendrait dans la soirée ; et madame Malassis, qui se sentait appartenir pieds et poings liés à son intendant, était docilement demeurée au coin de son feu.
– Voici, dit maître Venture en introduisant Rocambole, la personne que madame attend.
La veuve se souleva à demi de son fauteuil, et reconnut le vicomte pour l’avoir vu chez la marquise.
Rocambole salua avec aisance, et d’un geste congédia Venture. Ce geste était si impérieux, il laissait si bien deviner de l’un à l’autre une supériorité directe, que madame Malassis comprit sur-le-champ que le premier était le chef, l’homme qui n’avait qu’à parler pour être obéi.
Venture parti, Rocambole prit le fauteuil que la veuve lui indiquait du doigt.
– Madame, lui dit-il, deux mots légitimeront ma visite à cette heure avancée de la soirée. Je suis l’homme dont votre intendant est l’esclave.
La veuve s’inclina…
– Je l’avais deviné, dit-elle.
– Ceci posé, continua Rocambole, je viens réclamer de vous un service dont le prix, croyez-le bien, sera votre mariage avec le duc de Château-Mailly.
Madame Malassis frissonna, en pensant que sans doute on allait, pour un si grand prix, exiger quelque chose d’inouï.
– Je vous écoute, monsieur, fit-elle avec soumission.
– Vous seriez bien aimable, alors, de prendre une plume et décrire à la marquise Van-Hop une lettre que je vais vous dicter.
La veuve se leva, s’approcha d’une table et prit une plume :
« Chère belle, dicta Rocambole, Chérubin veut absolument vous voir ce soir. Venez donc à huit heures chez moi consoler ce vilain jaloux qui ne parle que d’épées et de pistolets, et veut toujours tuer votre pauvre mari. »
Madame Malassis releva vivement la tête :
– Mais, dit-elle stupéfaite, que me faites-vous donc écrire là ? C’est absurde !
– Ecrivez toujours, répliqua Rocambole. Vous comprendrez après, madame.
Et il continua à dicter :
« Dès sept heures j’aurai quitté la maison et je renverrai Venture. Venez à huit, voilez-vous bien, comme à l’ordinaire. Fanny vous recevra et ira prévenir votre bel Américain… Faut-il donc que je vous aime ! »
Madame Malassis écrivit docilement.
– A présent, dit le vicomte, signez.
Elle signa.
Rocambole prit le billet et le mit dans son portefeuille.
– Madame, dit-il alors froidement, vous aviez le droit, il y a quelques jours encore, de repousser les offres de service de votre intendant. Il vous en eût coûté la rupture de votre mariage avec le duc, et tout eût été dit ; mais aujourd’hui il n’est plus temps, il faut nous obéir, et jusqu’au bout. Il n’y va plus seulement de votre mariage, votre vie est en jeu.
– Ma vie ! fit-elle avec effroi.
– Mon Dieu ! dit le vicomte, sait-on jamais, en ce monde, qui vit ou qui meurt ? Vous sortez en voiture, un essieu se casse et une roue vous passe sur le corps ; vous êtes à pied, un cavalier inhabile, montant un cheval fougueux, vous renverse, ou bien votre cuisinière se trompe, et croyant user de farine dans la confection d’un ragoût y verse un paquet d’arsenic destiné à détruire les rats du grenier.
Une sueur glacée commençait à perler au front de madame Malassis.
– Donc, reprit Rocambole, tous comptes faits, je crois que vous aurez raison de nous servir.
– J’obéirai, fit-elle avec soumission.
– Très bien, vous êtes charmante.
Et Rocambole se mit à l’aise dans son fauteuil.
– Maintenant, dit-il, nous allons causer un peu longuement de la marquise. Mais, à propos, s’interrompit-il, l’aimez-vous beaucoup ?
– J’étais son amie… jadis.
– Tant pis !
– Pourquoi ? fit-elle en tremblant.
– Parce que vous aurez sans doute beaucoup de chagrin de la perdre.
– La perdre !
– Hélas !
– Elle part donc ?
– Non, elle est en train de mourir.
– C’est impossible ! s’écria la veuve qui ne comprenait pas. Je l’ai vue hier, elle se porte à ravir.
– Sans doute, mais, que voulez-vous ! il est de fatales destinées… La marquise est née sous une mauvaise étoile.
Et comme elle frissonnait jusqu’à la moelle des os, Rocambole ajouta :
– Causons ! je suis un peu pressé…
* *
*
De quelle nature fut l’entretien qui eut lieu alors entre madame Malassis et son visiteur ? Sans doute il fut de la dernière gravité ; car, bien qu’il fût alors près de neuf heures, la veuve n’hésita point à envoyer chercher une voiture de place lorsque Rocambole fut parti, après avoir dit à Venture :
– A demain, six heures précises, avenue Lord-Byron.
La veuve sonna Fanny, se fit habiller, sortit de chez elle, monta dans la voiture de place et dit au cocher :
– Allée des Veuves, à l’hôtel Van-Hop.
C’était un jeudi.
Madame Malassis savait que la marquise ne sortait jamais ce jour-là après son dîner. Elle savait aussi que le marquis, au contraire, profitant des loisirs que lui faisait sa femme, se hâtait de courir à son club pour y faire une partie d’échecs, elle était donc certaine de ne pas trouver le marquis et de rencontrer madame Van-Hop.
La marquise était seule lorsque madame Malassis arriva, seule dans son boudoir, occupée à un ouvrage de tapisserie.
Dans toute autre circonstance, une visite de madame Malassis à neuf heures du soir n’eût point surpris madame Van-Hop. Les deux femmes étaient fort liées, et leur intimité autorisait ces visites d’arrière-soirée… Mais, ce jour-là, madame Van-Hop éprouva une indéfinissable émotion en entendant annoncer son amie. Pourquoi ?
Il lui fut impossible de le deviner.
– Bonjour, chère marquise, dit madame Malassis en entrant et pressant la main que lui tendait la jeune femme ; pardonnez-moi de venir vous voir si tard.
La marquise lui avança un siège et dit :
– Mais il n’est que neuf heures.
– Au fait, continua la visiteuse, qui se prit à jouer l’étonnement, je suis si émue depuis quelques instants que j’ai cru qu’il était minuit.
– Vous êtes… émue ?…
– Oui, très émue.
– Que vous arrive-t-il ?
– Je viens de voir pleurer un homme comme un enfant.
La marquise tressaillit.
– Ce pauvre duc, sans doute ? dit-elle.
– Non, ma chère ; le duc est amoureux, mais il ne pleure pas. Les vieillards n’ont pas de larmes ; il n’y a que les jeunes gens qui pleurent.
– Et quel est ce jeune homme ? demanda madame Van-Hop, dont une légère pâleur trahit l’anxiété.
– Tenez, dit la veuve, je viens vous supplier de faire une bonne action.
– Moi ?
Madame Malassis fit un signe de tête.
– De quoi s’agit-il ? demanda la marquise.
– Il s’agit d’un homme qui part demain soir, et quitte la France pour toujours ; d’un homme qui va chercher la mort ou l’oubli au-delà des mers, et qui est venu, tout à l’heure, se jeter à mes genoux.
Madame Malassis parlait avec émotion et véhémence.
La marquise se sentait défaillir, car elle comprenait qu’il s’agissait de Chérubin. Pourtant elle se tut.
– Cet homme, poursuivit madame Malassis, vous le devinez, c’est ce jeune fou, audacieux et timide à la fois, qui vous aimait depuis si longtemps dans le silence, et qui, l’autre jour, venant chez moi à l’heure où vous vous y trouviez à deux pas de mon lit, sur lequel j’étais étendue sans connaissance, a eu l’audace de tomber à vos genoux.
La marquise fit un geste d’étonnement, presque d’effroi :
– Vous savez cela ? dit-elle.
– Oui… il m’a tout avoué.
Madame Van-Hop baissa la tête.
– Eh bien, reprit la veuve, cet homme malheureux, ce fou qui s’exile, m’envoie vers vous…
Madame Malassis s’arrêta et parut hésiter.
Mais la marquise, à son tour, la regarda avec une noble assurance.
– Ma chère amie, lui dit-elle, il faut qu’en effet les larmes de M. de Verny vous aient bien émue pour que vous fassiez une semblable démarche près de moi… Vous oubliez que j’ai un mari, et que les regards ou les pensées d’un autre homme que lui sont un outrage pour moi.
– Ah ! pardonnez-moi, murmura madame Malassis, mais c’est qu’il s’agit de sa mère.
– Sa mère ! exclama la marquise étonnée.
– Oui, tenez…
Et la veuve tendit à la marquise la lettre que Rocambole avait dictée à Chérubin.
Madame Van-Hop la lut en tremblant de tous ses membres et dominée par une indicible émotion.
Chérubin parlait d’un être qui lui était cher, et madame Malassis avouait que c’était sa mère.
Le noble cœur de la marquise fut touché.
– J’irai… murmura-t-elle.
– Ah ! vous êtes un ange ! s’écria la veuve, cédant à un accès de fausse sensibilité et se jetant dans les bras de la marquise.
* *
*
Dix minutes après, madame Malassis rejoignait M. le vicomte de Cambolh et lui disait :
– Elle viendra…
q
L’existence du marquis Van-Hop était, depuis quelque temps, un véritable supplice dont rien au monde ne saurait donner une exacte idée. Depuis ce soir où Daï-Natha lui avait dit qu’elle lui fournirait la preuve du crime de la marquise, M. Van-Hop ne vivait plus. Il comptait les jours, les heures, les minutes qui le séparaient de l’instant fatal annoncé par l’Indienne. Et, à mesure que le temps marchait, il avait des alternatives d’espoir et de terreur. Daï-Natha avait-elle dit vrai ? Daï-Natha mentait-elle ?
Ce dilemme était épouvantable…
Quelquefois, au milieu de la nuit, une rage folle le prenait ; il se levait et se dirigeait sans bruit vers la chambre de sa femme, armé de ce poignard qu’il avait pris sur la cheminée de Daï-Natha. Il allait chez elle avec l’intention de lui appuyer ce poignard sur la gorge et de lui dire :
– Dites-moi la vérité comme à Dieu. Etes-vous coupable ? Etes-vous innocente ?
Mais, sur le seuil, le souvenir du serment qu’il avait fait à sa cousine le prenait à la gorge et le forçait à rebrousser chemin. Quelquefois, dans la journée, il se laissait aller à regarder sa femme à la dérobée, cherchant à deviner la vérité sur ce visage calme, sur ce front sans nuages. Alors il se disait avec une sorte de joie vindicative :
– Daï-Natha a menti, et je la laisserai mourir, puisque moi seul puis la sauver.
Mais, loin de sa femme, le marquis était repris par tous ses doutes, par toutes ses angoisses, et il ne se souvenait plus que de l’imperturbable assurance de l’Indienne lui affirmant qu’elle lui donnerait des preuves.
Le jeudi, c’est-à-dire le jour où madame Malassis alla le soir chez la marquise par ordre de Rocambole, M. Van-Hop avait dîné en tête à tête avec sa femme. Il fallait que cet homme eût une bien grande puissance de concentration en lui-même, car il s’était montré affectueux, presque gai. Mais il était sorti tout de suite après le dîner, et la pensée qui le torturait était revenue l’assaillir.
– C’est aujourd’hui le cinquième jour, s’était-il dit. Daï-Natha n’a plus que deux jours à vivre, et je n’ai point encore cette preuve… Oh ! Daï-Natha a menti.
Le marquis se coucha de bonne heure ce soir-là, vers onze heures ou minuit, et, chose bizarre, lui qui ne dormait plus, il fut pris d’un lourd sommeil, – le sommeil qui suit les grandes lassitudes, – et il ne s’éveilla le lendemain que vers dix heures. Son valet de chambre, en entrant pour ouvrir ses rideaux, lui apporta une lettre.
Le marquis tressaillit.
– Qui a apporté cela ? demanda-t-il, hésitant à déchirer l’enveloppe.
– Un commissionnaire de coin de rue.
Le marquis eut une lueur d’espoir : ce pouvait être un solliciteur, un mendiant à domicile, celui qui faisait porter ses lettres par un Savoyard. Il eût été capable de renvoyer cette enveloppe bourrée de billets de banque.
Peut-être même en fit-il le vœu tout bas, car sa main était prise d’un tremblement nerveux, tandis qu’il ouvrait lentement cette lettre et courait à la signature.
La missive était signée Daï-Natha.
Une pâleur livide couvrit le visage du marquis ; il eut un éblouissement et crut qu’il allait mourir. Cependant, cet homme était si fort qu’il eut le courage de ne pas jeter un cri, de ne pas verser une larme.
– Habillez-moi, dit-il à son domestique ; je sors.
Or, tandis que son valet de chambre l’habillait, M. Van-Hop se disait :
– Il est évident qu’elle est coupable, puisque Daï-Natha m’écrit. Je ferais mieux, au lieu d’attendre cette preuve, de passer dans sa chambre et de la tuer ! Je souffrirais moins.
En parlant ainsi, M. Van-Hop se mentait à lui-même, car il doutait encore, comme il avait toujours douté, comme il douterait jusqu’à sa dernière heure.
Il prit alors son parti en homme de cœur.
– Si elle est coupable, se dit-il, elle et moi nous serons morts demain. Il est midi, je ne dois aller qu’à sept heures chez Daï-Natha, j’ai donc six heures à dépenser.
Le marquis prit une plume, une feuille de papier et écrivit dessus :
« Ceci est mon testament.
« N’ayant ni enfants, ni proches héritiers, je lègue toute ma fortune, sans restriction, aux hospices civils de la ville d’Amsterdam, ma patrie. »
Il data et signa. Puis, après avoir cacheté le testament, il le mit dans un tiroir de son secrétaire dont il prit la clef, et la donnant à son valet de chambre :
– Pierre, lui dit-il, il y a dans ce tiroir un portefeuille contenant quarante-trois mille francs, plus ce papier que tu viens de m’y voir mettre. Si une affaire imprévue m’éloignait de Paris, si je venais à mourir ou à disparaître, – il faut tout prévoir, – tu prendrais le portefeuille et ce papier. Tu garderais l’un pour toi, tu porterais l’autre chez mon notaire.
– Oui, monsieur, balbutia le valet, frappé de stupeur.
Le marquis posa un doigt sur ses lèvres, comme pour lui recommander le silence. Puis il sortit et monta à cheval, décidé à ne pas revoir sa femme avant d’avoir vu Daï-Natha.
M. Van-Hop avait pris la résolution de mourir après avoir tué la marquise, si réellement elle était coupable.
A sept heures moins un quart, le marquis demanda son coupé bas et se rendit chez Daï-Natha. Il avait pris une paire de petits pistolets et les avait serrés soigneusement dans la poche de côté de son paletot. La balle de l’un était pour sa femme. Celle de l’autre pour le traître. Quant à lui, il avait résolu de se frapper avec le poignard de sa cousine.
Pendant le trajet, un souvenir lui vint.
– J’ai promis à Daï-Natha de l’épouser, dit-il, mais la mort affranchit de tous les serments. Cette femme m’est odieuse.
Le coupé s’arrêta avenue Lord-Byron, tandis que sept heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule.
On était alors en hiver et il était nuit. Les Champs-Elysées étaient déserts.
Le marquis fut introduit chez Daï-Natha, mais pas par l’escalier aux peintures hiéroglyphiques, comme l’avait été Rocambole ; on ne le conduisit point dans l’espace de pagode où, la veille, l’Indienne avait reçu le vicomte. Non, on le fit entrer dans ce beau salon à l’européenne où Daï-Natha lui était apparue quelques jours auparavant, vêtue à l’européenne et belle à tenter un anachorète.
Le salon était vide. Le domestique qui avait introduit le marquis le pria d’un signe de s’asseoir et d’attendre. Le marquis s’assit et attendit. Il était fort pâle, mais son cœur battait régulièrement, et cet homme qui sentait sa vie s’en aller, cet homme qui ne voulait point survivre à sa honte, avait en ce moment le calme résolu des martyrs.
* *
*
Tandis qu’on introduisait M. Van-Hop au salon, dans ce même boudoir où, six jours auparavant, elle l’avait entraîné pour lui parler seule à seul, Daï-Natha se trouvait en présence de deux hommes.
L’un était le vicomte de Cambolh.
L’autre, maître Venture, l’intendant de madame Malassis.
– Ainsi, tout est prêt ? demandait-elle.
– Tout, miss.
– Je n’ai plus qu’à parler ?
Rocambole fit un signe affirmatif, et ajouta :
– Vous pouvez recevoir le marquis, et n’avez plus besoin de moi. Je reviendrai à dix heures.
Rocambole souleva une draperie et disparut par le petit escalier dérobé.
Rocambole parti, l’Indienne se trouva seule avec Venture.
Alors celui-ci, sur un signe d’elle, ouvrit la porte qui donnait dans le salon, et dit au marquis :
– Voulez-vous entrer, monsieur ?
M. Van-Hop entra dans le boudoir, et Venture passa dans le salon, prêt à revenir au premier signal.
Le marquis enveloppa l’Indienne d’un clair et rapide regard.
Daï-Natha, drapée dans une robe de chambre d’un vert foncé, couchée à demi sur une causeuse, la tête appuyée sur une pile de coussins, était plus pâle et plus affaissée encore que la veille.
Le marquis fut frappé de ces ravages.
Daï-Natha comprit la pensée du marquis ; elle le regarda en souriant :
– C’est le poison, fit-elle.
Le marquis étendit la main et montra sa bague.
– Si vous avez dit vrai, fit-il, vous serez sauvée.
– J’ai les preuves.
Ces trois mots furent pour M. Van-Hop ce qu’est la lecture de l’arrêt pour le condamné, au pied même de l’échafaud. Mais il demeura fort.
– Où sont-elles ? dit-il.
– Connaissez-vous, reprit l’Indienne, un jeune homme appelé Oscar de Verny ?
Le marquis frissonna et se souvint de ce visage si remarquablement beau dont, à son bal, la vue lui avait fait éprouver un si grand malaise.
– Oui, dit-il, je l’ai vu.
– M. Oscar de Verny porte un autre nom encore.
– Ah !
– Il s’appelle Chérubin.
Ce nom fut toute une révélation pour le marquis. Il avait souvent entendu parler de ce séducteur des beautés de second ordre, connu dans le monde galant sous le nom de Chérubin le Charmeur.
– Eh bien, dit Daï-Natha, c’est lui.
– La preuve, la preuve !
Et la voix du marquis était stridente et sourde.
– Il habite, poursuivit Daï-Natha, la maison d’une amie de votre femme, madame Malassis.
Le marquis se souvint que, depuis quelque temps, sa femme était allée beaucoup, en effet, chez madame Malassis.
– Chérubin s’est battu dernièrement, ajouta l’Indienne, à qui Rocambole avait merveilleusement fait la leçon, et il a été blessé. Votre femme est allée le voir chaque jour.
– La preuve ! répéta le marquis avec rage.
– Attendez, attendez, répondit Daï-Natha. Et elle continua : – Madame Malassis est dans la confidence. Grâce à elle, la marquise a pu se croire toujours en sûreté vis-à-vis de vous.
– Après ? après ?
L’Indienne étendit la main vers un gland de soie et sonna.
A cet appel, maître Venture, qui attendait dans le salon, entra dans le boudoir.
– Voilà, dit-elle au marquis, l’intendant de madame Malassis.
Le marquis regarda ce visage ignoble et fut en proie à une torture infernale, en pensant que le secret de sa honte était aux mains de ce laquais. Il lui jeta un regard hautain, dominateur, comme s’il eût voulu l’écraser, et il dit à Daï-Natha :
– Qu’ai-je besoin de cet homme ?
– Cet homme vous dira, répondit l’Indienne, qu’il a vu votre femme venir chez madame Malassis et y rencontrer Chérubin.
Le marquis eut un frémissement d’espoir. Il crut que c’était là l’unique preuve qu’on pouvait lui donner… Et le témoignage d’un seul homme sera-t-il jamais une preuve ?
M. Van-Hop se redressa altier, dédaigneux, superbe. Il regarda froidement sa cousine :
– Ceci, dit-il, n’est point une preuve. Le témoignage d’un laquais, à propos d’une femme, est plus honteux encore qu’une calomnie.
Mais un cruel sourire vint aux lèvres de Daï-Natha :
– Vous êtes bouillant, Hercule, dit-elle. Attendez donc…
Et elle tira un papier de son sein et le tendit au marquis.
Ce papier, c’était cette odieuse lettre dictée par Rocambole à madame Malassis, la veille ; lettre dont la suscription portait :
A madame la marquise Van-Hop.
– La marquise a reçu cette lettre ce matin, dit l’Indienne, et elle sera exacte au rendez-vous.
Le marquis lisait avec une terrible attention ces lignes qui, pour lui, paraissaient tracées en lettres de flamme :
« Chère belle, ce vilain jaloux de Chérubin veut vous voir ce soir, etc.… »
– Douterez-vous encore ? murmura la tigresse avec une joie cruelle.
– Je veux voir… je veux les voir tous deux ! s’écria enfin le marquis.
– Eh bien, alors, suivez cet homme. Vous verrez Chérubin aux genoux de madame Van-Hop.
– Allons ! dit le marquis redevenant tout à coup froid, calme, solennel, l’heure du châtiment est venue.
Daï-Natha essaya de se lever, mais ses forces commençaient à la trahir. Elle retomba sur la causeuse.
– Oh ! le poison, dit-elle, le poison agit… Hâtez-vous, Hercule, mon bien-aimé, hâtez-vous… Je crois que je vais mourir…
– Tenez, dit le marquis jetant sa bague aux pieds de l’Indienne, voilà la pierre bleue. J’aurai toujours le temps de vous tuer, si cela n’était qu’une horrible machination.
En présence de ce qui pour lui était l’évidence, le marquis essayait de douter encore. Il poussa Venture devant lui.
– Allons, drôle ! lui dit-il, conduis-moi et fais ta dernière prière en route, car je te tuerai si tu as menti.
Et le marquis sortit, tandis que Daï-Natha rassemblait ses dernières forces pour s’emparer de la bague dont la pierre allait lui rendre la vie.
* *
*
Le marquis monta en voiture avec le laquais.
Celui-ci, au lieu de faire arrêter rue de la Pépinière, devant la porte du numéro 40, pria le marquis de descendre à la hauteur de la rue Rumfort et de renvoyer son coupé. Puis il le conduisit par la place Laborde jusqu’à cette ruelle dans laquelle le jardin de madame Malassis avait cette petite porte secrète dont le vieux duc de Château-Mailly possédait une clef.
Venture en avait une autre, car ce fut par cette porte qu’il introduisit le marquis et le conduisit jusqu’au pavillon, qui était plongé dans l’obscurité, à l’exception d’une seule pièce, la chambre à coucher de madame Malassis, où l’on voyait briller une lumière derrière les rideaux. Venture conduisit le marquis dans cette pièce et le cacha dans un cabinet de toilette.
– Madame est sortie et ne rentrera pas, dit-il, avant minuit. La femme de chambre fait le guet chez la concierge pour voir passer la marquise, qui ne peut tarder, car il est bien près de huit heures ; je vais prévenir M. Chérubin. A présent, acheva Venture, monsieur n’a plus besoin de moi ?
Le marquis ne répondit pas.
Il s’assit dans le cabinet de toilette, posa ses pistolets tout armés devant lui, et attendit l’arrivée de madame Van-Hop, résolu à la tuer, elle et son complice.
– Filons ! se disait Venture en s’en allant : j’aime autant ne me point trouver dans une maison où va se commettre un double crime… Et ce pauvre M. Chérubin qui s’est imaginé de bonne foi qu’on avait réservé sa vie… Pas si bête ! Ce sera un Valet-de-Cœur de moins et une part de dividende de plus au gâteau de cinq millions.
Sur le seuil de la porte cochère, Fanny attendait la marquise pour la conduire à la mort.
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Nous sommes contraints, avant d’aller plus loin dans notre récit, de revenir sur nos pas.
Reportons-nous à ce moment où Chérubin, après avoir entendu Baccarat lui dire : « Non, je ne vous aime pas ! » vit apparaître le comte Artoff sur le seuil du cabinet de toilette. Le comte, on s’en souvient, marcha vers Chérubin le pistolet au poing. En même temps, Baccarat se plaça devant la porte du boudoir pour empêcher le misérable de fuir. N’était-il pas un lâche ?
L’homme audacieux, le misérable qui se faisait un jeu de l’honneur des femmes, se prit à trembler de tous ses membres en présence de la mort, et il attacha sur le comte un regard suppliant.
– Monsieur, répéta le jeune Russe avec un dédain glacé, vous êtes un fat et un infâme, et vous allez être puni. J’aurais payé si j’avais perdu ; j’ai gagné, j’use de mon droit.
Baccarat était toujours immobile et calme devant la porte. Elle eût étranglé Chérubin s’il avait essayé de fuir.
– Monsieur, acheva le comte, je vous donne trois minutes pour recommander votre âme à Dieu.
Et il s’assit à deux pas, tenant toujours sa victime en joue.
Ce temps d’arrêt rendit à Chérubin quelque présence d’esprit. Il retrouva presque son audace.
– Monsieur le comte, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre assurée, j’ai perdu mon pari et ne le nie point. Seulement, permettez-moi une simple observation.
– Voyons, dit le comte.
– Il a été convenu au club que, si je perdais mon pari, vous useriez de votre droit d’une certaine manière.
– Quelle est cette manière ?
– Qu’au lieu de vous exposer à toutes les rigueurs de la loi française en me tuant, vous vous couvririez des apparences du duel ; que vous choisiriez deux témoins, comme moi ; que nous nous battrions avec deux pistolets, dont l’un serait chargé à balle, le vôtre, et l’autre à poudre, le mien.
– Vous dites vrai, monsieur.
– Donc, monsieur, poursuivit Chérubin s’enhardissant un peu, j’ai bien le droit de réclamer le bénéfice de ce sursis.
– A quoi bon ? fit le comte d’un ton glacé ; le plus à plaindre, en cette affaire, ce sera moi, qui aurai à rendre des comptes à la justice. Quant à vous, mourir pour mourir, autant vaut que ce soit tout de suite.
– Pardon, monsieur, insista Chérubin, qui voulait gagner du temps, je préfère, moi, être tué sur le terrain que mourir assassiné, c’est plus honorable.
Le comte ne répondit pas ; mais Baccarat laissa bruire entre ses lèvres un éclat de rire sarcastique.
– Que parlez-vous donc d’honneur, cher monsieur, dit-elle ; l’honneur et vous, avez-vous jamais eu rien de commun ?
Et comme il la regardait épouvanté et commençait à comprendre que c’était elle plus que lui qui le condamnait à mourir :
– Monsieur Chérubin, dit-elle, un pari de la nature du vôtre était un duel. On ne croise le fer, vous le savez, qu’avec les gens qu’on estime, et le comte vous croyait, il y a huit jours, un homme d’honneur. Il ne vous savait pas un misérable sans ressources avouées et avouables, aux gages d’une association de bandits, faisant un commerce lucratif de ses avantages personnels…
Chérubin se vit perdu. Baccarat connaissait sans doute sa profession de Valet-de-Cœur…
Et la jeune femme, dédaignant de lui adresser plus longtemps la parole, se tourna vers le comte :
– Mon ami, dit-elle, tuez donc ce misérable sur-le-champ. Madame la marquise Van-Hop vous en saura peut-être gré…
Ce nom acheva de jeter l’épouvante au fond du cœur de Chérubin et lui parut être son arrêt de mort.
– Grâce ! balbutia-t-il.
Le comte tira sa montre :
– Monsieur, dit-il, les trois minutes que je vous avais données sont expirées. Mettez-vous à genoux. Je vise au front. Vous pourriez faire des victimes encore après votre trépas.
Et le comte leva son pistolet.
Alors Chérubin se jeta lâchement à genoux ; il se traîna aux pieds du comte, et, livide d’effroi, les dents serrées, la voix presque éteinte, il murmura :
– Grâce, monsieur le comte… je suis un misérable, un infâme : j’ai mérité votre mépris, vous avez le droit de me souffleter, de me fouler aux pieds, de me traîner dans la boue ! Je quitterai Paris si vous l’exigez, j’irai vivre en quelque solitude… au fond d’un désert… mais vous ne me tuerez pas !
Et le misérable joignait les mains ; il priait et pleurait, se traînait à genoux, et tournait ses yeux suppliants de Baccarat au comte Artoff.
Alors la jeune femme, mettant un gant, comme si elle eût redouté le contact de cet homme, lui posa la main sur l’épaule.
– Veux-tu vivre ? lui dit-elle ; le veux-tu ?
– Oh ! murmura-t-il avec un cri de joie, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais grâce pour la vie !
Baccarat fit un signe au comte, qui abaissa le canon de son pistolet.
– Tu peux racheter ta vie à deux conditions. Voici la première : tu vas me dire ce qu’il y a de commun entre toi et la marquise Van-Hop.
– Oui… oui…, je dirai tout, balbutia le misérable, mais vous me défendrez, n’est-ce pas ? vous me protégerez après, car ils me tueront, eux…
– Qui, eux ?
– Les Valets-de-Cœur.
– Ah ! s’écria Baccarat, je ne m’étais pas trompée. Et, le regardant en face : – Prends garde ! Si tu t’avises de nous taire un mot, un seul, entends-tu bien ? tu n’auras rien fait pour racheter ta vie, rien absolument.
– Je dirai tout, balbutia Chérubin.
Et alors, toujours à genoux, toujours le visage inondé de larmes, cet homme qui ne voulait pas mourir, cet homme qui eût baisé les pieds d’un forçat pour racheter son existence, confessa tout ce que nous savons déjà, c’est-à-dire ses relations avec les Valets-de-Cœur, leurs noms, le lieu de leur réunion, leur obéissance passive à un chef mystérieux dont seul Rocambole savait le nom ; puis le rôle infâme qu’il avait joué, lui Chérubin, auprès de la marquise Van-Hop ; le piège abominable qui devait lui être tendu le lendemain, et l’histoire des cinq millions de Daï-Natha… Tout ce qu’il savait, enfin.
– Mais le nom de cet homme ? demanda Baccarat. Si tu ne dis ce nom, tu n’as rien racheté.
– Je vous jure, sanglota Chérubin, que je ne le sais pas, que je ne l’ai jamais vu ! Le vicomte de Cambolh pourrait seul vous le dire.
– C’est bien, dit Baccarat, nous verrons si tu as menti.
Chérubin se leva et se crut sauvé.
– Oh ! attends donc encore, lui dit Baccarat, tu n’as rempli qu’une seule des deux conditions.
– J’exécuterai la seconde, murmura-t-il avec soumission.
Baccarat tira de son sein le flacon de poison que lui avait destiné sir Williams.
– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.
– Cela, murmura Chérubin, qui, en cet aveu, était de bonne foi et croyait n’avoir apporté qu’un philtre amoureux, c’est le vicomte de Cambolh qui me l’a donné.
– Que contient ce flacon ?
– Une liqueur énervante que je vous destinais.
– N’est-ce pas plutôt du poison ?
– Non, dit-il avec conviction.
– Eh bien, dit Baccarat, nous allons le savoir, j’en vais faire sur toi l’expérience.
Chérubin ne pouvait pas supposer que Rocambole et son mystérieux conseiller eussent un intérêt quelconque à empoisonner Baccarat. Convaincu qu’il ne courait, à respirer les exhalaisons du flacon, d’autre danger que celui d’un abrutissement momentané, il accepta avec joie ce dernier moyen de racheter sa vie.
En même temps, Baccarat se disait :
– Si c’eût été du poison, l’enfant me l’aurait dit. Elle m’a dit que c’était une liqueur qui rendait fou. Eh bien, il faut que cet homme soit châtié.
Elle tendit le flacon à Chérubin.
– Débouche-le, dit-elle. Tu vas le respirer pendant plusieurs minutes.
Chérubin obéit, croyant, comme le lui avait dit Rocambole, que la liqueur n’était qu’un narcotique enivrant, et, ne se doutant pas, le malheureux, que c’était la mort qu’il aspirait lentement.
Quand ce fut fait, Baccarat ajouta :
– A présent, tu vas rester ici sous la garde du comte, jusqu’à nouvel ordre. Après avoir trahi tes complices, tu pourrais les prévenir, et il ne faut pas qu’un seul d’entre eux m’échappe !
Baccarat sonna, demanda sa voiture et dit au jeune Russe :
– Mon cher comte, je vais vous laisser cet homme, vous m’en répondez, n’est-ce pas ?
– Oh ! certes, répondit le jeune homme, je vous assure qu’il ne m’échappera pas comme l’autre.
La jeune femme jeta à la hâte un châle sur ses épaules, monta en voiture et dit au cocher :
– Allée des Veuves, aux Champs-Elysées, à l’hôtel Van-Hop.
Il était plus de minuit lorsque le coupé de Baccarat entra dans la cour de l’hôtel. Le marquis était rentré depuis une heure, et le suisse fut fort étonné d’avoir à ouvrir la porte à deux battants.
– Mon ami, dit Baccarat, il faut absolument que je voie la marquise à l’heure même.
– Mais, dit le suisse, madame est couchée.
– N’importe ! vous l’éveillerez.
Baccarat parlait avec une certaine autorité et présentait sa carte.
Le suisse leva la tête vers la façade de l’hôtel et aperçut de la lumière aux croisées de la chambre à coucher de madame Van-Hop.
– Madame est encore levée, dit-il.
Lorsque la marquise ne sortait pas le soir, les domestiques se retiraient de bonne heure, à l’exception du valet de chambre de monsieur. Mais le marquis était rentré, s’était mis au lit, et n’avait point tardé, on s’en souvient, à s’endormir d’un profond sommeil. D’ailleurs, les fenêtres de son appartement donnaient sur les jardins et non sur la cour ; de telle façon qu’il lui eût été impossible d’entendre le bruit du coupé de Baccarat. Le suisse ne rencontra d’autres domestiques, en se rendant au premier étage, que la femme de chambre, à qui il remit la carte de la visiteuse.
Madame Van-Hop, après le départ de madame Malassis, était demeurée longtemps rêveuse et pleine d’hésitation. Elle avait promis d’aller le lendemain à ce rendez-vous suprême que lui donnait Chérubin, et, la veuve partie, elle se repentait amèrement de sa promesse. Depuis qu’elle luttait, qu’elle combattait sans relâche cet amour éclos dans le silence de son cœur, madame Van-Hop avait fini par puiser dans ses idées religieuses, dans son éducation première, dans le sentiment de ses devoirs et l’affectueuse estime qu’elle avait pour son mari, la force nécessaire pour oublier à jamais Chérubin.
A ses yeux, quelques heures auparavant encore, Chérubin était pour elle un homme mort, et passé à l’état de souvenir. Et voici que madame Malassis venait, une lettre de lui à la main, la supplier de lui accorder une dernière entrevue. L’épître du jeune homme avait été si pathétique, si éloquente, que la marquise avait cédé. Et maintenant, elle éprouvait un remords, une terreur indéfinissable, et eût racheté, au prix de dix années de sa vie, la promesse qu’elle avait faite. Pendant deux heures, la marquise avait essayé de tromper ses angoisses par une pieuse lecture. Peut-être que si en ce moment le marquis était venu chez elle, elle se fût jetée dans ses bras, lui eût tout avoué et lui eût demandé conseil. Mais le marquis ne vint pas ; il monta en rentrant directement chez lui. Enfin elle venait de passer dans sa chambre, résolue à se mettre au lit, lorsque sa camériste lui apporta la carte de madame Charmet.
Cette carte plongea la marquise dans l’étonnement. Que pouvait, à pareille heure, lui vouloir cette femme, dont elle ignorait, du reste, la métamorphose récente, et qui, pour elle, était toujours l’humble dame de charité ?
Elle se décida à la recevoir.
Deux minutes après, Baccarat entra.
Madame Van-Hop avait toujours vu madame Charmet vêtue simplement. Son étonnement fut donc grand lorsqu’elle vit apparaître l’élégante jeune femme que tout Paris croyait être l’amie du comte Artoff.
En effet, Baccarat, dans sa précipitation à courir chez la marquise, n’avait point songé à changer de toilette. Elle avait conservé une délicieuse robe de moire antique gros bleu, sur laquelle elle avait, à la hâte, jeté un cachemire. Ses beaux cheveux blonds semblaient sortir de la main du coiffeur, et son bras, demi-nu, était orné d’un mince bracelet d’or fermé par une grosse agrafe en diamants.
– Je vous demande mille pardons, madame la marquise, dit-elle vivement et d’une voix émue, de me présenter chez vous à minuit passé.
– En effet, dit la marquise en souriant et lui avançant un siège, je m’attendais peu à votre visite.
Baccarat demeura debout, et parut attendre, pour s’expliquer, le départ de la femme de chambre. Celle-ci sortit sur un signe de sa maîtresse.
– Madame, dit alors Baccarat, il a fallu un motif bien puissant, bien solennel, pour me déterminer à la démarche que je fais auprès de vous.
– Mon Dieu ! madame, répondit la marquise, vous m’effrayez.
– Il s’agit de l’honneur, de la vie même d’une femme.
– Et je puis la sauver ?
– Oui, fit Baccarat d’un signe de tête.
– Ah ! merci, madame, s’écria la marquise, merci ! d’être venue à moi, en ce cas.
– Madame, poursuivit Baccarat, qui éprouvait une indomptable émotion à la pensée qu’elle allait être forcée de dire à cette noble femme : « Je possède votre secret, » la femme dont je parle, et que vous seule pouvez sauver, m’était inconnue il y a peu de jours. Aujourd’hui, elle est à mes yeux la plus noble, la plus vertueuse des femmes… et je donnerais ma vie pour elle.
– Son nom ? demanda la marquise.
– Cette femme, continua Baccarat sans répondre d’abord à cette question directe, est en ce moment la victime d’une épouvantable intrigue, le but d’une tentative criminelle inouïe, et elle serait perdue sans retour, morte peut-être, demain à pareille heure, si la Providence, par un de ces hasards qui constituent la sagesse céleste, ne m’avait placée sur son chemin.
– Mais, mon Dieu ! s’écria la marquise troublée, quelle est donc cette femme, madame ?
Baccarat fléchit un genou, prit une main de la marquise, la porta respectueusement à ses lèvres et murmura : – Je suis à ses pieds, madame, et je la supplie de m’entendre…
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La marquise jeta un cri.
– Moi ? dit-elle éperdue.
– Vous madame.
– Comment, reprit-elle, je suis compromise, moi, dans mon honneur !
– Dans votre honneur.
– Ma vie est en danger ?
– Hélas ! soupira Baccarat.
Un moment, madame Van-Hop crut que Baccarat était folle. Mais la tristesse solennelle répandue sur les traits de la jeune femme détruisit bien vite cette supposition.
– Madame, reprit Baccarat toujours agenouillée devant la marquise, pour que vous compreniez le danger que vous courez, pour que vous compreniez surtout comment je puis le prévenir, il faut que vous consentiez à m’écouter.
– Parlez, dit la marquise, dont la pensée se reporta avec effroi jusqu’à M. Oscar de Verny.
– Il faut d’abord, madame, continua la pauvre repentie, que je vous dise ce que je fus. Avant de m’appeler madame Charmet, avant de consacrer une modeste fortune à de bonnes œuvres, avant de porter des robes de laine brune et d’aller demeurer rue de Buci dans une sorte de sépulcre, j’ai été, madame, une créature indigne et sans cœur.
– Oh ! s’écria la marquise, est-ce possible ?
– Un jour, la grâce de Dieu m’a touchée ; je me suis repentie, j’ai pleuré, j’ai prié, je me suis imposé la mission de faire du bien. Oh ! continua Baccarat, je n’ai point le temps, madame, d’entrer dans les détails ; une impérieuse et pressante nécessité me force à être brève. Tout ce que je puis vous dire, c’est que j’ai souffert, c’est que j’ai su combien le cœur de la femme était faible…
– Madame, fit la marquise tremblante.
– Ecoutez, poursuivit-elle, il y a dans Paris, à cette heure, une association de bandits, une réunion de misérables, qui étalent au soleil des gants jaunes, des voitures, des chevaux de prix, des noms pompeux et usurpés ; cette association se nomme le Club des Valets-de-Cœur.
Ces mots firent tressaillir la marquise.
– Qu’est-ce que ce nom ? dit-elle.
– Les Valets-de-Cœur, madame, font métier de tout, ils exercent une honteuse industrie ; ils cherchent à semer le déshonneur sur leur route. Un jour l’un de ces hommes, le chef sans doute, s’est trouvé sur le chemin d’une femme torturée de jalousie, le cœur rempli de haine, une femme qui, depuis douze années, rêve votre mort, votre honte, l’infamie de votre noble mémoire.
– Grand Dieu ! s’écria la marquise, mais je n’ai fait de mal à personne, cependant, moi ?
– Qu’importe !
– Mais je suis à Paris depuis cinq ans à peine.
– Cette femme est venue de l’Inde.
Un grand jour se fit dans l’esprit de madame Van-Hop. Elle se souvint que son mari était allé aux Indes l’année qui précéda leur mariage, qu’il y avait inspiré une grande passion à sa cousine.
– Daï-Natha ! exclama-t-elle.
– Oui, Daï-Natha Van-Hop, dit Baccarat.
– Et cette femme veut ma mort ?
– Si vous mouriez, elle épouserait le marquis.
– Oh ! jamais ! dit-elle vivement. Hercule m’aimerait morte comme il m’aime vivante, j’en suis sûre.
– Oui, mais s’il vous tuait, lui ?
– Me tuer, lui, lui ! accentua la marquise affolée.
– Il vous tuerait s’il vous croyait coupable.
– Oh ! oui, dit-elle, vous avez raison… mais je suis une honnête femme.
– Madame, dit bravement Baccarat, Daï-Natha, votre rivale, lui aurait prouvé le contraire demain.
Et Baccarat, baisant de nouveau la main de la marquise, continua :
– Oh ! s’il ne fallait pas vous sauver, madame, jamais, non, jamais je n’oserais… Vous, si noble, si pure, me voir descendre au fond de votre cœur, moi la créature souillée, n’est-ce point le plus rude de tous les châtiments, le plus immérité de tous ?
La marquise devina Baccarat et lui tendit la main.
– Ah ! dit-elle, je sais enfin ce que vous voulez dire. Vous voulez parler d’un homme, n’est-ce pas, qui m’a poursuivie sans relâche depuis quinze jours ?…
– Chérubin, dit Baccarat, ou plutôt M. de Verny.
Un fier sourire vint aux lèvres de la marquise :
– Je ne suis pas coupable, dit-elle, et je puis tout dire à mon mari.
– Je le sais, madame. Mais ce que vous ignorez c’est que Chérubin est un homme infâme, un misérable dont j’ai tenu la vie en mes mains il y a une heure, et qui a tout avoué…
Et comme la marquise la regardait atterrée, Baccarat n’hésita plus. Elle lui dit ce qu’était Chérubin, ce qu’était l’odieuse madame Malassis, le plan infernal dressé contre elle par une rivale et ses complices, et ce qui serait arrivé le lendemain sans la démarche qu’elle venait de faire.
La marquise, son front dans ses deux mains, croyant faire un horrible rêve, écouta jusqu’au bout silencieusement.
– Oh ! mon mari, s’écria-t-elle tout à coup, je veux le voir.
– Non, madame, cela ne se peut, répondit Baccarat.
– Pourquoi ? mais pourquoi ?
– Je veux vous sauver de tout soupçon, dit-elle gravement, et pour cela il faut que vous me laissiez agir…
Il y avait une sorte d’autorité subitement révélée dans l’accent de Baccarat.
La marquise se tut.
– Et puis, continua la repentie, je n’ai en mon pouvoir encore que l’un de ces misérables, je ne tiens pas encore Daï-Natha ; et il faut que cette femme soit rendue à jamais impuissante.
– Que faire, mon Dieu ! que faire ?
– Me laisser agir.
– Mon mari doit souffrir mille morts !
– Sa joie, demain, égalera ses tortures.
Et Baccarat se frappa soudain le front, dominée par une inspiration :
– Madame, dit-elle, votre mari porte au doigt une bague ornée d’une pierre bleue ?
– Oui, en effet.
– Il me faut cette pierre, dit résolument la jeune femme.
– Pourquoi ?
– C’est mon secret ; mais peut-être votre repos à venir est-il à ce prix. N’avez-vous pas une pierre de même couleur qu’on puisse substituer à celle-là ?
– Je le crois, dit la marquise.
Elle se souvenait qu’elle possédait parmi ses bijoux une superbe turquoise qui devait être, à peu de chose près, semblable de couleur et de grosseur à celle de son mari. Elle se souvint, en outre, que M. Van-Hop ne couchait jamais avec sa bague, qu’il la déposait sur la table de son cabinet de toilette, et que, même sous prétexte que la pierre bleue, dont elle ignorait, du reste, la vertu secrète, redoutait le contact de l’eau, il l’ôtait toujours avant de se laver les mains ou de toucher quelque chose d’humide.
– Peut-être, insista Baccarat, la possession momentanée de cette bague arrachera-t-elle à Daï-Natha son dernier secret.
La marquise courut à un petit meuble en bois de rose qui renfermait ses écrins ; elle les ouvrit l’un après l’autre, les bouleversa tous et finit par trouver une grosse turquoise.
– Je crois, dit-elle, que c’est exactement la même forme et la même couleur. Puis s’emparant de la pierre, elle dit à Baccarat : – Venez, venez…
Il y avait un couloir mystérieux pratiqué au premier étage de l’hôtel, qui reliait l’appartement du marquis à celui de sa femme et dispensait de passer par les grands appartements. Ce couloir partait de la chambre de madame Van-Hop et aboutissait au cabinet de toilette du marquis.
M. Van-Hop, en se couchant, fermait toujours la porte de cette pièce, et il était présumable qu’en marchant sur la pointe du pied, on y pouvait pénétrer sans être entendu par lui.
La marquise prit un flambeau d’une main, celle de Baccarat de l’autre, et l’entraîna dans le couloir en lui recommandant le silence.
Les deux femmes marchaient sur la pointe du pied, retenant leur respiration, et la marquise, dont le cœur battait à outrance, éprouva une joie fiévreuse en remarquant que la porte qui reliait le cabinet de toilette au couloir était entrouverte. Celle qui, au contraire, donnait dans la chambre du marquis, était fermée comme d’habitude.
Les deux femmes entrèrent, étouffant le bruit de leurs pas.
Madame Van-Hop alla droit à la table de toilette et aperçut la bague du marquis dans un baguier en porcelaine du Japon.
Elle la désigna du doigt à Baccarat, qui la prit et l’examina.
Toutes les femmes sont plus ou moins habiles à manier des bijoux. Avec une dextérité merveilleuse, Baccarat fit jouer la pierre bleue dans sa monture, et la détacha délicatement. Puis elle essaya la turquoise de madame Van-Hop. Oh, bonheur ! on eût dit que les deux pierres avaient été faites pour la même bague. La turquoise fut substituée à la pierre bleue et remise dans le baguier. Les deux femmes s’esquivèrent comme des voleurs qui craignent d’être arrêtés et repris avec leur butin. Elles retournèrent dans la chambre à coucher de la marquise.
– Madame, dit alors Baccarat, pouvez-vous compter sur votre femme de chambre comme sur vous-même ?
– Oui. Marguerite est depuis douze ans à mon service.
– Défendrait-elle énergiquement votre porte ?
– Elle se ferait hacher sur le seuil.
– Et le suisse ?
– M’obéira.
– Alors, dit Baccarat, appelez votre femme de chambre et dites-lui que vous sortez, que vous ne rentrerez pas ; que si demain, le marquis se présente, elle dise que vous n’avez pas dormi de la nuit, et que, à peine au jour, vous vous êtes assoupie.
– Comment, dit la marquise, vous voulez que je sorte ?
– Oui.
– Mais pourquoi ? où irai-je ?
– Vous viendrez chez moi.
– Dans quel but ?
– Mais, madame, murmura Baccarat avec véhémence, vous ne comprenez donc pas ?
– Quoi ?
– Que votre vie n’est pas en sûreté ici !
– Ma vie ?
– Oui, demain matin, sans doute, Daï-Natha écrira au marquis que, le soir, à huit heures, vous devez voir Chérubin chez madame Malassis.
– Oh ! je n’irai pas !… Quelle horreur !
– Et qui vous dit, madame, que, saisi d’un accès de fureur et de folie vertigineuse, le marquis ne voudra point vous tuer sur-le-champ, sans attendre cette preuve qu’on lui promet ?
– Oh ! vous avez raison, dit la marquise avec terreur.
– Et puis, ajouta Baccarat, il faut que cet homme, ce bandit, ce misérable, s’il veut qu’on lui fasse grâce de la vie, se traîne à vos genoux, qu’il implore votre pardon, qu’il vous demande grâce.
– C’est inutile, dit la marquise avec le dégoût que lui inspirait maintenant Chérubin.
– N’importe ! dit Baccarat, venez…
La marquise appela sa femme de chambre et lui fit la leçon.
– Mais, enfin, observa la soubrette, si monsieur venait à dix heures ou à midi, et qu’il insistât ?…
– Eh bien !… je suis sortie de bonne heure pour une œuvre pieuse.
Et la marquise s’enveloppa d’un grand manteau, mit son voile le plus épais, et dit :
– Partons, partons vite ! Et elle murmura à mi-voix en étouffant un sanglot : – Oh ! pauvre Hercule ! toi, le plus noble et le meilleur des hommes, faut-il donc te fuir comme un meurtrier ?
Les deux femmes descendirent le grand escalier et traversèrent le jardin.
Le coupé de Baccarat attendait dans la cour. Le cocher dormait sur son siège.
Le suisse avait refermé les deux battants de la porte et s’était endormi dans son fauteuil, son cordon à la main.
– Vous n’aurez pas besoin de compter sur la discrétion de cet homme, dit Baccarat, il ne vous verra pas.
Elle poussa la marquise dans la voiture et lui dit : – Tenez-vous tout au fond ; je vais vous masquer de mon mieux.
Le bruit de la portière, en se refermant, éveilla le cocher, qui se frotta les yeux, tout en se faisant ouvrir la porte cochère.
Et la voiture passa.
Le fidèle cerbère de la loge se coucha fort tranquillement, sans se douter que sa maîtresse venait de quitter son hôtel à une heure du matin avec l’intention de n’y point rentrer cette nuit-là.
* *
*
Or, tandis que Baccarat se rendait en toute hâte chez la marquise Van-Hop, Chérubin demeurait dans le boudoir de la rue Moncey, gardé à vue par le comte Artoff.
Il venait de respirer le flacon empoisonné. Pendant un moment, il fut comme suffoqué par l’odeur pénétrante qui s’en échappait. Puis, tout à coup, se redressant, il poussa un grand éclat de rire qui frappa le comte de stupeur. Mais Chérubin le regarda fixement, effrontément, comme il savait regarder quelques heures auparavant encore.
– Ah ! la bonne histoire ! s’écria-t-il, la bonne histoire, mon cher ami !
Et il se mit à gambader dans le boudoir.
– Cher comte de mon cœur, poursuivit-il, figurez-vous que je viens de faire un assez vilain rêve…
Le comte, muet d’étonnement, le regardait toujours.
– Ne me suis-je pas figuré tout à l’heure que vous vouliez me tuer ? Ah ! ah ! ah !
– L’enfant avait raison, pensa le jeune Russe, l’odeur de ce flacon détermine la folie, et le châtiment de ce misérable ne s’est point fait attendre.
Chérubin était fou, en effet. Pendant une heure il gambada, sauta, dansa, chanta, se prit à rire bruyamment et débita les folies les plus grandes, les excentricités les plus inouïes ; il entremêla son verbiage de révélations et de commentaires sur le club des Valets-de-Cœur, mettant peu à peu à nu son âme souillée et ses criminelles pensées. Puis il courut au comte et voulut l’embrasser.
Le comte le repoussa.
– Arrière, drôle ! lui dit-il.
Chérubin ne répondit point et continua ses gambades. Puis, tout à coup, il se laissa tomber, épuisé de fatigue, sur le canapé, porta la main à son front et murmura : – C’est drôle, mais j’ai du feu dans la tête.
Et l’éclat de rire s’éteignit, le regard brillant devint morne, une sorte de torpeur s’empara de lui.
* *
*
Lorsque la marquise Van-Hop et Baccarat arrivèrent, Chérubin était étendu tout de son long sur le parquet, la face contre terre.
Baccarat crut que le comte l’avait tué, et jeta un cri.
Le comte devina :
– Ce n’est pas moi, dit-il, c’est Dieu.
– Il est donc mort ?
– Il le sera dans quelques heures.
– Mais qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-elle en se penchant sur Chérubin, qui respirait à peine.
– Madame, dit gravement le comte Artoff, cet homme vous apportait du poison, et il s’est tué lui-même sans le savoir. Nous lui avions fait grâce de la vie, nous ; mais Dieu a été moins clément, et il a voulu que la justice éternelle eût son cours.
Alors Baccarat se tourna vers la marquise muette d’horreur et d’effroi :
– Madame, lui dit-elle, cet homme nous a gravement offensées toutes deux, mais il va mourir… Prions Dieu pour son âme !
Et les deux femmes s’agenouillèrent et récitèrent les prières des agonisants, et le jour les retrouva dans la même attitude, auprès du corps de Chérubin le Charmeur, qui venait d’expirer sans avoir recouvré la raison.
Le châtiment des Valets-de-Cœur commençait enfin.
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Nous avons laissé le marquis Van-Hop dans le cabinet où maître Venture l’avait caché.
Le condamné qui attend qu’on vienne le chercher pour le conduire à l’échafaud n’endure certainement pas une torture plus horrible que celle que subit le marquis, lorsqu’il se trouva seul, ses armes à la main.
Il était venu là pour tuer… pour tuer la femme qu’il avait aimée depuis douze ans.
Le marquis sentait une sueur glacée perler sur son front, à mesure qu’il voyait le temps s’écouler et approcher l’heure fatale où l’épouse coupable arriverait au rendez-vous.
Un reste d’espoir cependant lui tenait au fond du cœur : peut-être ne viendrait-elle pas. Un moment il eut la tentation de mourir seul, et il appuya son pistolet sur son front. Mais il songea alors que, lui mort, elle l’épouserait, qu’ils seraient heureux, et cette pensée alluma un ouragan de fureur dans son âme.
– Non, non, murmura-t-il, je veux les tuer tous deux !
Huit heures sonnèrent. A partir de ce moment, les minutes devinrent des siècles pour le marquis.
Le moindre bruit extérieur le faisait tressaillir et frissonner. Des pas légers, des pas de femme qui crissèrent tout à coup sur le sable du jardin lui mirent la mort dans l’âme. C’était, ce devait être elle.
Les pas franchirent le seuil du pavillon, montèrent lestement l’escalier et s’arrêtèrent à la porte.
Le marquis étreignit convulsivement la crosse de son pistolet.
La porte s’ouvrit, une femme entra.
Le cabinet de toilette où le marquis était caché et qui ouvrait à gauche de l’alcôve, avait une porte vitrée garnie à l’intérieur d’un rideau. Ce rideau, mal tiré, permettait au marquis de voir parfaitement à l’intérieur de la chambre à coucher. O bonheur ! la femme qui entrait, ce n’était pas elle : c’était Fanny, cette ancienne femme de chambre de Baccarat, vendue corps et âme à sir Williams, et que les Valets-de-Cœur avaient imposée à madame Malassis. Elle vint s’asseoir auprès du feu et s’étendit dans un confortable avec la nonchalante aisance d’une duchesse. Savait-elle que le marquis était caché à deux pas ? C’est probable, car elle murmura d’un ton de mauvaise humeur :
– Quelle scie ! attendre tous les jours comme cela que l’amie de madame vienne au rendez-vous de son cher et tendre ! Il faut avouer que si madame fait un assez vilain métier en cédant ainsi sa maison, j’en fais un plus stupide encore en posant tous les soirs une heure sur le pas de la porte. Ma foi, tant pis, elle viendra bien toute seule jusqu’ici… Il fait un froid de chien.
Une rage folle s’empara du marquis lorsqu’il entendit ce cynique langage ; le secret de sa honte appartenait donc à une soubrette comme il appartenait déjà à un valet !… Et, dans son cœur, il sentit se briser et s’évanouir le dernier sentiment de pitié qu’il éprouvait encore naguère pour celle qu’il avait tant aimée.
Dix minutes environ après que Fanny fut rentrée dans la chambre à coucher de sa maîtresse, de nouveaux pas se firent entendre dans le jardin ; puis, comme ceux de Fanny, résonnèrent sur l’escalier.
– Tiens ! dit la soubrette tout haut, voilà madame la marquise !
Et elle se leva et prit la respectueuse attitude qui convient à une inférieure en présence d’une femme de qualité. En se tournant curieusement vers la porte entrebâillée qui s’ouvrit toute grande, Fanny tressaillit et recula comme si elle eût vu surgir devant elle un fantôme.
En même temps, d’un regard, l’œil étincelant du marquis enveloppa, du fond de sa cachette, la femme qui entrait… Ce n’était point la marquise ! C’était une femme de haute taille, enveloppée dans un grand manteau, le visage découvert, et d’une merveilleuse beauté.
Le marquis ne l’avait jamais vue. Mais Fanny, elle, poussa un cri, et la reconnut… C’était Baccarat, qui ferma la porte à double tour derrière elle, poussa les verrous et mit la clef dans sa poche. Puis elle fit un pas vers Fanny qui, interdite, recula.
Baccarat se débarrassa de son manteau, jeta son chapeau et se montra au marquis dans toute l’élégance nerveuse de sa taille, avec ses magnifiques cheveux blond fauve.
– Bonjour, Fanny, dit-elle avec calme.
Fanny s’inclina et recula encore.
– Il paraît que je te fais peur, ma petite ! dit Baccarat en riant.
Ce rire donna le frisson à la soubrette.
– Non… balbutia Fanny.
– Tu ne m’attendais pas, je vois…
– Je croyais que madame était morte… balbutia Fanny.
– C’est possible.
Fanny frissonna.
– Mais les morts reviennent… et ils ont le poignet solide…
Et Baccarat, étendant la main, prit Fanny par le bras et l’étreignit. La victime jeta un cri de douleur.
Baccarat se remit à rire :
– Tu vois, dit-elle, que si je suis un revenant, j’ai encore quelque vigueur. Mais assieds-toi donc, ma petite, là, devant moi, nous avons à causer.
Fanny tremblait et demeurait debout.
– Bah ! fit la jeune femme, de lorette à camériste il n’y a que la main. Assieds-toi, et causons comme de vieilles amies.
Et elle se jeta dans le fauteuil où Fanny s’étalait quelques minutes auparavant.
– Que me voulez-vous donc ? murmura celle-ci dont les dents claquaient de terreur, car elle se souvenait encore de cette nuit terrible, où, dans la maison de fous, Baccarat avait failli la tuer.
– Je veux causer.
Et Baccarat se plaça dans un autre fauteuil qu’elle approcha de celui de Fanny.
Puis, la regardant en face :
– Que fais-tu ici ?
– J’attends ma maîtresse.
– Tu mens !
Baccarat prononça froidement ces deux mots.
– Tu mens ! poursuivit-elle. Ta maîtresse est sortie et ne rentrera qu’à minuit.
Fanny voulut payer d’audace.
– J’attends une amie de madame, dit-elle.
– Quelle est cette amie ?
Fanny hésita.
Baccarat ouvrit son corsage, et en tira un petit poignard à manche ciselé.
– Tiens, dit-elle en le tirant du fourreau et faisant étinceler la lame brillante aux rayons de la bougie, le reconnais-tu ?
Fanny voulut se lever de son fauteuil et fuir. Mais une main nerveuse l’y cloua en s’appuyant sur son épaule.
– Réponds donc : ma fille, quelle est cette amie ?
– C’est la marquise Van-Hop.
– Oh !
Et Baccarat attacha son œil dominateur sur la soubrette.
– Ma petite, dit-elle, fais bien attention à ce que tu vas répondre, car je vais te questionner comme un juge interpelle un voleur.
– Je répondrai, murmura Fanny, qui comprit que Baccarat était résolue à tout.
– Si tu as le malheur de répondre un mot qui ne soit pas l’exacte vérité, tu es morte !
Et la lame du poignard étincela de nouveau aux yeux de la coupable.
Le marquis, frappé de stupeur, n’osait faire un mouvement, et il semblait attendre avec une anxiété terrible le résultat de cet interrogatoire d’où, il le sentait instinctivement, devait jaillir enfin la vérité. Ses doutes l’avaient repris depuis que Baccarat était entrée.
– Voyons, reprit la jeune femme, tu dis donc que la jeune marquise Van-Hop est l’amie de ta maîtresse ?
– Oui.
– Et elle doit venir ce soir ?
– Elle devrait être ici déjà.
– Bien. Mais qu’y vient-elle faire, puisque ta maîtresse est sortie ?
– Elle a rendez-vous avec un jeune homme…
– Son nom ?
– Chérubin.
– De quelle nature est ce rendez-vous ?
Et l’œil de Baccarat se posa sur Fanny, étincelant et terrible.
– Prends bien garde ! dit-elle, si tu dis un mot qui ne soit pas la vérité, je te tue !
– Ma foi ! pensa la soubrette, je ne puis pourtant pas me laisser égorger… Je dirai tout !
Et elle répondit :
– La marquise a reçu une lettre de M. Chérubin ; c’est madame Malassis qui l’a portée.
– Quand ?
– Hier.
– Que contenait cette lettre ?
– Je ne sais pas au juste ; mais M. Chérubin disait qu’il quittait la France pour toujours, et il suppliait madame la marquise de lui accorder une entrevue en présence de madame.
– La marquise aime-t-elle ce Chérubin ?
– Non, murmura Fanny, qui sentait bien qu’un seul mensonge serait son arrêt de mort.
Le marquis, au fond de sa retraite, eut un éblouissement.
– Dans quel but vient-elle ? Réponds, et sois sincère, si tu veux vivre.
Fanny hésita une seconde.
– Tu sais bien, ma fille, dit Baccarat, que nous sommes seules ici, que personne ne viendra à ton secours et que je serai sans pitié si tu essayes de me tromper.
– Eh bien ! dit Fanny, ma maîtresse trahit la marquise pour servir M. Chérubin, qui a intérêt à séduire madame Van-Hop ; et comme elle est une honnête femme, ils ont imaginé…
– Qui, ils, demanda Baccarat.
– Madame Malassis, Venture et les autres… d’entourer la marquise des apparences…
– Allons, dit Baccarat, nous n’avons pas le temps d’hésiter, il faut tout dire.
Et elle lui appuya son stylet sur la poitrine.
Alors Fanny n’hésita plus.
Elle avoua tout ce qu’elle savait, le plan concerté entre madame Malassis et Venture, et ce que Chérubin devait dire et faire. Enfin, elle étendit la main vers le cabinet de toilette et dit :
– Le mari est là…
Baccarat se leva pour ouvrir la porte du cabinet. Mais cette porte s’ouvrit d’elle-même.
Pâle, le visage noyé de larmes, le marquis était sur le seuil.
Baccarat fit un pas vers lui.
– Monsieur, lui dit-elle, il est impossible que la justification de la marquise ne soit pas suffisamment établie encore à vos yeux, que l’ombre d’un doute subsiste au fond de votre cœur, et que vous vouliez avoir d’autres preuves encore…
Le marquis se taisait.
– Eh bien, dit Baccarat, venez avec moi et vous serez satisfait.
* *
*
Tandis que cette scène se passait dans le pavillon de madame Malassis, un drame non moins émouvant s’accomplissait à l’hôtel où miss Daï-Natha s’était trouvée mal. Elle était, on le sait, à demi couchée sur un sofa, la tête appuyée sur des coussins, en proie aux premières atteintes de l’empoisonnement.
Le marquis, convaincu du crime de sa femme, avait, en partant, jeté sa bague aux pieds de l’Indienne.
Celle-ci se traîna plutôt qu’elle ne courut, cette bague à la main, vers un meuble qui supportait un verre d’eau. Elle emplit le verre et essaya de détacher la pierre bleue de la bague. Mais comme l’émotion et le tremblement convulsif qui l’agitaient la rendaient inhabile à cette besogne, elle prit le parti de jeter dans le verre la bague tout entière. Puis elle fixa un œil ardent sur cette eau qui allait se colorer légèrement d’une teinte bleuâtre, et qui, en cet état, lui rendrait la vie…
Daï-Natha avait eu peur de mourir… Mais elle possédait une confiance si grande, une foi si profonde dans les vertus de la pierre bleue, elle était si persuadée de son infaillibilité, qu’elle se crut sauvée…
Pendant dix minutes, couvant des yeux le verre d’eau elle endura ses souffrances avec un stoïcisme sans égal… Au bout de ce temps, l’eau n’avait encore rien perdu de sa limpidité. Daï-Natha ne savait pas au juste quel laps de temps il fallait pour que la dissolution s’opérât. Elle attendit encore…
Ses souffrances augmentaient, mais elle ne jetait pas un cri, ne laissait pas échapper un geste et continuait à regarder la bague qui gisait au fond du verre.
Au bout de dix autres minutes, elle prit le verre dans ses mains, le plaça entre ses yeux et une bougie. L’eau était transparente comme du cristal. Et les souffrances augmentaient…
– Mon Dieu ! murmura-t-elle, si j’allais mourir avant que l’eau soit devenue bleue !
Elle trempa ses doigts dans le verre, prit la bague et la palpa… La pierre était dure, polie et ne paraissait pas devoir se dissoudre.
Alors Daï-Natha eut peur… Elle trembla que la pierre n’eût perdu sa vertu en changeant de climat. Elle frissonna de la crainte de mourir. Elle plongea la bague dans le verre et attendit encore…
Cette fois, ses regards allaient de la pendule au verre et du verre à la pendule. L’eau conservait sa limpidité ; l’aiguille marchait lentement.
Trois quarts d’heure s’étaient écoulés depuis le départ du marquis. Daï-Natha commençait à laisser échapper des cris sourds ; ses tortures augmentaient… Et l’effroi de la mort s’était si bien emparé d’elle, qu’elle ne songeait plus ni à son violent amour pour le marquis, ni à sa haine pour sa rivale qui, elle devait le croire, mourait à cette heure. Non, Daï-Natha avait tout oublié… Mais elle ne voulait pas mourir.
Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le salon, on frappa à la porte du boudoir… l’Indienne ne répondit pas.
Alors la portière se souleva, et un homme parut, donnant la main à une femme dont le visage était soigneusement voilé.
Ce visiteur, inconnu de Daï-Natha, était le comte Artoff. Le comte alla droit au verre, et il le prit ; puis, comme avait fait l’Indienne, il le regarda au travers d’une bougie.
Daï-Natha le considéra avec une sorte de stupeur. Quel était cet inconnu ? Que lui voulait-il ?
Et puis elle regarda cette femme voilée qui se tenait, immobile, sur le seuil.
– Madame, dit le comte en replaçant le verre sur le guéridon, la pierre que vous voyez n’est-elle pas destinée à colorer cette eau ?
– Oui… balbutia Daï-Natha toujours torturée.
– Et cette eau, une fois colorée, n’est-elle point un remède infaillible contre l’empoisonnement par les fruits, le suc ou les feuilles du mancenillier ?
Daï-Natha fit un geste d’assentiment interrompu par un cri de douleur.
– Vous êtes dans l’erreur, madame, cette pierre ne fondra pas.
– Oh ! fit Daï-Natha.
– Cette pierre, poursuivit froidement le comte, n’est point la pierre trouvée dans les entrailles du précieux reptile. C’est une simple turquoise…
Daï-Natha jeta un cri.
– Cette turquoise a été substituée à la véritable pierre bleue, continua le jeune Russe, et cela à l’insu du marquis Van-Hop.
Alors le comte s’effaça pour laisser avancer la femme voilée.
– Si vous voulez, du reste, acheva-t-il, savoir comment cette substitution a eu lieu, demandez-le à madame, qui est prête à vous répondre.
L’inconnue releva alors son voile et montra à Daï-Natha le noble et beau visage de la marquise Van-Hop.
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Daï-Natha avait vu une seule et unique fois en sa vie la marquise Van-Hop. A son arrivée à Paris, poussée par une sorte de fiévreuse curiosité, elle avait voulu contempler celle qui était sa rivale heureuse, celle qui possédait l’amour du seul homme qu’elle eût aimé comme on sait aimer sous les tropiques. Elle était allée s’installer à l’Opéra, dans une baignoire grillée, un jour de première représentation, et elle avait pu voir la marquise entrer dans sa loge avec son mari.
A partir de ce moment, les traits de madame Van-Hop étaient demeurés profondément gravés dans la mémoire de Daï-Natha.
Qu’on juge donc de sa stupéfaction, de son effroi, de sa fureur même, à la vue de cette femme !
La révolution qui s’opéra en elle fut si violente, qu’elle eut le pouvoir de suspendre les horribles douleurs de l’empoisonnement, et de faire affluer au cœur et au cerveau toute sa vie, toute sa sensibilité. Elle ne songea plus à elle-même, elle oublia la mort qui approchait rapidement, elle prêta à peine attention à la terrible révélation du comte, qui venait lui dire que la pierre bleue avait été remplacée par une turquoise, et qu’ainsi la mort devenait pour elle inévitable.
Non, Daï-Natha ne vit, ne comprit plus qu’une chose : la marquise était vivante ! Elle était là, devant elle, calme et triste, et elle venait, sans doute, assister à son agonie. Ainsi tout était manqué, fini… Ainsi ce plan habilement conçu, cette abominable machination conduite avec une féroce adresse, ce piège dans lequel la marquise aurait dû trouver la mort, tout échouait. Elle était là…
Le regard injecté de sang et de fiel que lança Daï-Natha à la marquise était vraiment intraduisible :
– Ah ! ah !… rugit-elle, tu n’es donc pas morte ?
– Dieu m’a sauvée, répondit doucement la marquise, et je viens vous pardonner, madame, le mal que vous avez voulu me faire.
– Pardonner ! Tu veux me pardonner ? Ah ! la mort plutôt, la mort mille fois ! s’écria Daï-Natha, qui retrouva un reste de force, se redressa et voulut se précipiter vers la marquise. – Ah ! continua-t-elle, il t’a pardonné, lui ; sans doute il a eu peur… le lâche ! Mais je ne te pardonnerai pas, moi !…
Et Daï-Natha, rugissante comme les tigresses des solitudes de son pays, essaya de se traîner jusqu’à la marquise ; mais ses forces la trahirent. Au moment où le comte Artoff allait la saisir par le bras et l’arrêter, elle se laissa choir sur le parquet.
– Oh ! la mort, la mort ! vociféra-t-elle écumante, la mort viendra avant que je me sois vengée !
Ses douleurs l’avaient reprise, plus intenses, plus aiguës que jamais.
– Madame, murmura la marquise, toujours calme et d’un ton plein d’une mansuétude infinie, voulez-vous donc mourir ainsi, et ne croyez-vous donc à rien ?
– Si, blasphéma Daï-Natha, je crois à Sivah, le dieu du mal, le dieu des taugs étrangleurs, mes pères, et j’adjure Sivah de te foudroyer !…
L’élégante femme avait disparu pour faire place à une créature sauvage, à une bête fauve qui, ne possédant plus d’autre arme offensive que son regard empoisonné, essayait d’en percer son ennemie.
– Oh ! madame, continua la marquise, dites un mot, un seul, dites que vous avez cessé de me haïr, et vous ne mourrez pas…
Daï-Natha répondit par un blasphème.
– Tenez, continua la marquise en tirant la véritable pierre bleue de son sein, tenez… je viens vous sauver…
A ces mots, Daï-Natha fit un effort et se redressa à demi. Puis elle regarda la marquise d’un œil fixe, atone, hébété. Elle sembla lutter entre le désir de vivre et sa haine, et les angoisses qui se peignaient sur son visage trahirent les horreurs de cette lutte. Tout à coup, elle poussa un féroce éclat de rire.
– Ah ! dit-elle, la pierre est en ton pouvoir ?… C’est toi qui peux me sauver ?…
– Oui, répondit la marquise, je suis venue pour cela.
– Eh bien, ricana Daï-Natha, tu es venue inutilement… Je préfère mourir que de te devoir la vie… Je te hais comme les ténèbres haïssent la lumière du soleil… je te hais, je t’exècre !
Comme elle achevait d’une voix sourde, stridente et qui ressemblait bien plus aux rugissements de l’hyène d’Afrique qu’à une intonation humaine, deux nouveaux personnages se montrèrent sur le seuil du boudoir.
Le premier était le marquis Van-Hop ; l’autre était Baccarat.
Le marquis regarda tour à tour sa femme immobile, muette, mais dont le calme visage disait éloquemment la pureté et l’innocence ; puis Daï-Natha, qui se tordait dans les convulsions de l’agonie et blasphémait :
– Ah ! ah ! vociféra-t-elle en l’apercevant, te voilà, Hercule… te voilà, mon bien-aimé ; tu as eu peur, n’est-ce pas ? La main t’a tremblé, le cœur t’a faibli ?… Tu l’aimes tant, cette femme coupable !
– Tais-toi, infâme ! s’écria le marquis. Tais-toi, Satan !
Et il fit un pas vers la marquise, fléchit un genou devant elle et lui dit : – Madame, cette atroce créature vous a calomniée : elle va mourir… Pardonnez-lui… pardonnez-moi…
La marquise poussa un cri, jeta ses bras au cou de son mari, et murmura en éclatant en sanglots : – Oh ! tu es noble et bon, mon Hercule adoré, et puisque tu sais bien que ta femme est toujours digne de porter ton nom, tu ne voudrais pas qu’elle ait à se reprocher la mort d’une personne, n’est-ce pas ? Tu la sauveras.
Et la marquise alla à Daï-Natha, dont toute la fureur, toute la haine étaient passées dans le regard, et elle lui dit en joignant les mains : – Ne mourez pas, madame, ne mourez pas… Tenez, voici la pierre bleue… la véritable… et puisque vous ne voulez pas me devoir la vie, eh bien, je la rends à mon mari. C’est lui qui vous sauvera.
Le marquis prit la pierre bleue des mains de la marquise, la jeta dans le verre.
– Daï-Natha, dit-il lentement, il en est temps encore ; veux-tu vivre ? Si tu le veux, demande pardon à la noble créature qui vient d’implorer ta grâce.
– Jamais ! jamais !
Et Daï-Natha continua à se rouler sur le parquet et à pousser des rugissements de douleur.
Cependant, au dernier moment, comme déjà ses yeux se voilaient et devenaient vitreux, comme le froid la prenait aux extrémités de ses membres, elle eut comme un éblouissement en entrevoyant ce verre sur lequel elle avait attaché si longtemps un regard désespéré, qui maintenant était empli d’une belle liqueur indigo ; et l’amour de la vie triomphant de la haine, elle s’écria :
– A boire ! donnez-moi à boire. Je veux vivre !
– Demande pardon, dit le marquis.
– Pardon !… murmura Daï-Natha vaincue.
Le marquis prit le verre, et il allait l’approcher des lèvres de l’agonisante, lorsque Baccarat, jusque-là témoin immobile et silencieux de cette scène, arrêta son bras.
– Non, dit-elle, si cette femme veut vivre, il faut qu’elle nomme ses complices, il faut qu’elle désigne ces hommes à qui elle avait promis cinq millions.
– Il y en a deux… balbutia Daï-Natha d’une voix éteinte.
– Leur nom ? insista Baccarat.
– L’un se nomme Cambolh.
– Oh ! celui-là, dit le marquis, je le tuerai…
– L’autre… l’autre ?… demanda Baccarat, qui espérait entendre enfin le nom de sir Williams le maudit ; l’autre, le chef ?
– Celui de New York ?…
– Oui… Son nom… son nom ?
Daï-Natha ouvrit la bouche, et sans doute qu’elle allait prononcer le nom de ce démon insaisissable, de ce Protée aux mille formes, qui toujours échappait à toutes les poursuites. Mais la voix expira dans sa gorge, et elle tendit une main convulsive vers le liquide dont s’était emparée Baccarat.
– Son nom… son nom ? demanda encore celle-ci.
Daï-Natha fit un dernier effort pour atteindre le verre, jeta un grand cri et retomba morte… Baccarat avait trop attendu, le poison avait été plus prompt qu’elle, et Daï-Natha emportait dans la tombe le dernier mot de cette épouvantable énigme, le nom de cet homme, qu’une sorte de génie infernal, de divinité du mal semblait protéger sans cesse.
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Tandis que ces péripéties émouvantes se déroulaient avec une effrayante rapidité, deux hommes épiaient dans l’ombre, et séparément, le résultat de leurs criminelles tentatives.
L’un, sir Williams, le machinateur de ce drame, enveloppé dans un manteau qui lui couvrait soigneusement le visage, était immobile, vers huit heures, dans cette petite ruelle sombre, toujours déserte, sur laquelle le jardin de madame Malassis avait une issue.
Quelques minutes auparavant, Venture était sorti par cette porte ; il avait passé auprès de son chef sans le voir, et celui-ci avait compris que le marquis Van-Hop venait de prendre possession de sa cachette.
Huit heures sonnèrent, puis huit heures et demie…
– Voici un coup de pistolet qui se fait bien attendre, pensait sir Williams. Il est vrai qu’il vaut cinq millions.
Une demi-heure s’écoula encore. Aucun bruit ne retentit. Alors sir Williams eut un frisson.
Et involontairement il songea à Baccarat.
Il attendit quelques minutes encore… Et puis, comme le plus profond silence continuait à régner, il n’y tint plus, se dirigea en courant vers la place Laborde, gagna la rue de la Pépinière par la rue Miromesnil, et se décida à pénétrer dans la maison par la grande porte et à voir par ses yeux ce qui était arrivé.
Pour la première fois depuis sa métamorphose, Andréa le maudit sortait de ses habitudes prudentes, et s’exposait à être reconnu ; mais, cette fois, il commençait à perdre un peu la tête… Il passa sans jeter son nom au concierge, traversa le jardin, trouva la porte du pavillon ouverte, prêta l’oreille, n’entendit aucun bruit, et se décida à gravir l’escalier.
Il y avait dix minutes que le marquis Van-Hop et Baccarat étaient partis.
Cet inquisiteur nocturne trouva toutes les portes ouvertes, et, pénétrant enfin dans la chambre de madame Malassis, il y aperçut Fanny, à demi folle de terreur…
Celle-ci, reconnaissant sir Williams, crut qu’il venait la tuer, se jeta à ses genoux et demanda grâce.
– Qu’est-il donc arrivé ? s’écria-t-il d’une voix tonnante. Parle, ou je t’étrangle !
Mais Fanny n’eut pas besoin de répondre.
L’œil de sir Williams tomba sur le poignard que Baccarat avait laissé sur la cheminée, et il comprit que sa redoutable ennemie avait passé par là.
– Où sont-ils ? où est-elle ? demanda-t-il en s’emparant du poignard et l’appuyant sur la gorge de Fanny. Où est Chérubin ?
– Il n’est pas venu.
– Baccarat ?
– Elle est partie avec le marquis.
– Où sont-ils allés ?
– Chez Daï-Natha.
– Tout est perdu ! exclama sir Williams, ivre de rage ; toujours Baccarat !
Et, dans un accès de fureur, il enfonça le poignard jusqu’au manche dans la gorge de Fanny, qui mourut sur le coup.
– Au moins, murmura-t-il, tu ne me trahiras plus, toi !
Et l’assassin s’élança hors de cette maison, où il venait de verser le sang.
– Oh ! disait-il, je ne veux pourtant pas qu’Armand de Kergaz m’échappe comme les autres ! Je veux me venger, au moins !
Une de ces inspirations d’une terrible audace comme seul en pouvait concevoir ce génie du mal, venait de germer tout à coup dans son cerveau, l’illuminant comme un éclair.
Quand il fut dans la rue, au lieu de fuir ses ennemis triomphants, au lieu de se réfugier rue Culture-Sainte-Catherine, à l’hôtel de Kergaz, sir Williams se jeta dans un fiacre qui passait et cria au cocher : – Avenue de Lord-Byron !
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L’autre personnage qui épiait comme sir Williams, mais sur un autre point, les résultats de l’affaire Van-Hop, était le vicomte de Cambolh.
Il était sorti de chez Daï-Natha en lui disant :
– Je reviendrai dans une heure.
Le brillant vicomte suédois alla faire un tour à son club, et reprit vers neuf heures le chemin de l’avenue de Lord-Byron, se doutant peu, en vérité, qu’à cette heure Daï-Natha expirait, et que, maîtres de l’hôtel, le marquis, Baccarat et le comte Artoff y établissaient tout exprès pour lui une prison sans issue.
Il sonna ; la grille s’ouvrit comme de coutume. Un domestique l’introduisit.
On sait que l’hôtel avait deux entrées et deux escaliers : d’un côté, on retrouvait l’Inde tout entière ; de l’autre, les usages parisiens.
Ce fut par celui-là que Rocambole pénétra.
Il fit peu d’attention au domestique qui l’introduisait ; il traversa le salon en fredonnant, et frappa à la porte du boudoir, persuadé qu’il allait y trouver Daï-Natha en train de revenir à la vie, grâce à la vertu de la pierre bleue.
La porte s’ouvrit, Rocambole entra. Mais soudain il recula, se troubla, pâlit…
Il venait d’apercevoir Daï-Natha immobile et morte sur le seuil ; en face de lui la marquise ; aux deux côtés de la porte, qui se referma sur lui, le comte Artoff et le marquis, le pistolet au poing. A deux pas, Baccarat était assise, calme et muette.
Rocambole jeta un cri, comprit que tout était perdu, et qu’il était pris…
– En voilà un ! murmura Baccarat avec l’accent du triomphe.
– Monsieur, dit le marquis, je pourrais vous tuer, je préfère vous laisser en liberté de vous défendre. Descendons au jardin… Nous avons des armes.
Mais avant que Rocambole, frappé de stupeur, eût répondu ; avant qu’aucun des témoins de cette scène eût pu s’attendre à un pareil événement, une porte vola en éclats au fond du boudoir, et livra passage à un nouveau personnage. Cette porte était celle qui conduisait à l’escalier secret, par où le marquis était descendu quelques jours auparavant.
Celui qui venait d’enfoncer cette porte, et qui s’élançait au milieu du boudoir, plus rapide que l’éclair, plus terrible que l’ouragan, ne fit qu’un bond vers Rocambole, et lui planta un poignard dans la poitrine.
– Ah ! bandit, s’écria-t-il, il y a un mois que je te suis pas à pas et dans l’ombre, un mois que je te surveille, un mois que je t’épie… Cette fois, tu ne m’échapperas pas, et les Valets-de-Cœur n’auront plus de chef.
Or, cet homme qui venait de frapper Rocambole et de clouer à jamais dans sa gorge le nom que Baccarat espérait lui arracher, c’était non point sir Williams, non point sir Arthur Collins, mais le pieux vicomte Andréa, le frère dévoué d’Armand de Kergaz, le saint homme qui s’était imposé la mission d’exterminer les Valets-de-Cœur.
* *
*
Désormais M. le vicomte Andréa était, aux yeux du marquis Van-Hop, aux yeux de Fernand Rocher, de Léon, de Cerise, d’Armand, un noble cœur touché par le repentir, un homme qui ne pouvait avoir rien de commun avec ce chef mystérieux, inconnu, dont le nom était une énigme et qui avait fondé la redoutable association…
Et Baccarat, foudroyée par tant d’audace, comprit que cet homme, que seule elle devinait, savait triompher au sein même de la défaite, et elle sentit qu’une fois encore le bien était vaincu par le mal.
Mais Baccarat avait foi en Dieu.
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Au moment où nous entrons dans la dernière période du drame dont nous sommes l’historien, nous sommes forcés d’oublier un peu les personnages secondaires, pour nous occuper du comte et de la comtesse de Kergaz, héros primitifs de notre action, ennemis que l’implacable sir Williams avait réservés dans son esprit pour le couronnement de son œuvre de haine et de vengeance.
Trois mois s’étaient écoulés.
Dans un petit hôtel garni de la Villette, rue de Flandre, au cinquième étage et dans une mansarde où le jour n’arrivait que par une croisée en tabatière, un soir de mai, un jeune homme dont le visage pâle et amaigri dénotait l’épuisement, s’était redressé sur son lit et semblait aspirer avec délices une bouffée de brise printanière qui lui arrivait avec un rayon de soleil par la fenêtre, dont le châssis avait été relevé sur sa tringle. Une vieille femme allait et venait par la mansarde, vaquant à quelques menus soins d’intérieur.
Cette femme d’un aspect presque repoussant considérait cependant de temps à autre, et à la dérobée, le jeune malade et lui jetait une œillade pleine d’affection.
– Maman, dit tout à coup le jeune homme, paraissant sortir d’une profonde rêverie, à quel jour sommes-nous du mois ?
– Au 14, mon cher enfant, répondit la vieille en s’approchant du lit et passant avec une sorte de coquetterie maternelle sa grosse main rouge et ridée dans la chevelure châtain clair du jeune homme.
– Sais-tu, maman, que cela va faire trois mois que je suis sur la planche ?
– Oui, mon enfant, et c’est bien un pur miracle que tu en sois revenu.
– Bah ! le diable est pour moi.
– Faut le croire ! murmura la vieille.
– Cela n’empêche pas, maman, que je m’embête à mourir, il me semble que je pourrais sortir un peu…
– Il faut attendre que le capitaine vienne.
– Brigand de capitaine ! murmura le malade, il a bien manqué de m’envoyer dans l’autre monde ; mais c’est un fier homme de génie !
Or, celui qui parlait ce langage un peu trivial, c’était notre ancienne connaissance Rocambole, ex-président des Valets-de-Cœur, ex-vicomte suédois, et on pourrait presque dire ex-défunt.
La femme qui était près de lui, on l’a deviné, l’ancienne cabaretière de Bougival, l’ancienne portière de la rue de Ménilmontant, l’honorable maman Fipart.
Or, comment retrouvons-nous, à une distance de trois mois, dans cet affreux bouge d’une banlieue de Paris, le brillant vicomte de Cambolh, l’homme que nous avons vu habiter un délicieux entresol de garçon rue du Faubourg-Saint-Honoré, avoir des chevaux, des gens, un élégant dog-cart, et que nous avons laissé, en dernier lieu, étendu baigné dans son sang, sur le parquet du boudoir de Daï-Natha, couché côte à côte du cadavre de cette dernière ?
C’est ce que nous allons tâcher de vous dire en peu de mots.
Le lendemain du jour où avait eu lieu ce drame épouvantable, la justice s’étant transportée sur les lieux pour ouvrir une enquête, on trouva Rocambole respirant encore auprès de Daï-Natha déjà froide.
Un seul domestique européen que l’Indienne avait à son service avait forcé les meubles, fouillé les armoires, volé jusqu’aux bagues de sa maîtresse, et pris la fuite dans la nuit. Les autres serviteurs étaient Indiens, parlaient à peine quelques mots d’anglais, et ne purent donner que des indications vagues et erronées.
Rocambole fut transporté dans un hospice. Il n’avait sur lui aucun papier, et l’état où il se trouvait le mit dans l’impossibilité de constater son identité. Alors, comme la foule a toujours soif d’émotions et cherche à tout événement un côté romanesque, il circula dans Paris, sur ce drame mystérieux, une version plus mystérieuse encore. On prétendit que Daï-Natha, dont le jeune homme blessé était l’amant, l’avait poignardé dans un accès de jalousie, et qu’elle s’était empoisonnée ensuite.
Pendant quinze ou vingt jours, Rocambole, en proie à une fièvre brûlante, eut un délire qui ne lui permit pas de reconnaître exactement sa situation. Sa jeunesse et le secours des hommes de l’art le sauvèrent.
Si lorsque, pour la première fois, en revenant complètement à lui, le blessé eût vu son lit entouré de médecins et d’infirmiers, il est probable qu’il eût questionné, interrogé, prononcé le nom qu’il portait depuis si longtemps et mis sur la trace de son identité. Mais le hasard voulut que son délire cessât tout à coup au milieu de la nuit, à l’heure où les dortoirs d’hôpitaux ne sont plus surveillés que par de rares infirmiers.
Rocambole était trop intelligent pour ne point comprendre, en s’éveillant en cette vaste et triste salle garnie de lits et où des gémissements étouffés annonçaient çà et là des gens qui souffraient : il était trop intelligent, disons-nous, pour ne point comprendre que quelque événement brusque et terrible avait passé dans sa vie. La douleur qu’il éprouva en ce moment le confirma dans cette opinion. Sa main rencontra un appareil posé sur sa poitrine… Il comprit qu’il était blessé. Alors, au lieu d’appeler, au lieu d’interroger, Rocambole se promit de garder le silence et d’attendre qu’une clarté se fît dans le chaos de ses idées.
La conversation à mi-voix de deux infirmiers qui racontaient son histoire se chargea de ce soin.
Les infirmiers se répétaient complaisamment la version de la foule, et cette version apprit à Rocambole que, jusqu’à ce jour, on avait ignoré son nom, et qu’on se perdait en conjectures sur sa position sociale.
Le mot avenue Lord-Byron prononcé fut un trait de lumière pour le blessé. Il se souvint de Daï-Natha, des Valets-de-Cœur, de Williams… Ses souvenirs revinrent un à un, confus d’abord ; puis ils se classèrent et s’éclaircirent peu à peu.
Rocambole revit comme dans un rêve toute la scène du boudoir de Daï-Natha : l’Indienne étendue sans vie sur le parquet, la marquise et Baccarat au fond de la pièce, le comte Artoff et M. Van-Hop aux deux côtés de la porte… Puis sir Williams, qui s’était montré tout à coup…
Mais, là, un point demeura obscur pour le blessé. Etait-ce le marquis ? était-ce le comte qui l’avait frappé ? Ou bien était-ce sir Williams ?
Ce dénouement demeura pour lui à l’état de mystère.
N’eût été l’appareil posé sur sa poitrine et attestant sa blessure, Rocambole aurait pu croire qu’il avait rêvé. Il ne le crut pas, cependant. Seulement, l’élève favori, le disciple bien-aimé de sir Williams avait de trop bons principes pour ne point juger sur-le-champ sa situation.
– Il est évident, pensa-t-il, que nous sommes enfoncés dans l’affaire Van-Hop, et que Daï-Natha est morte. Donc les cinq millions sont flambés. Mais tout cela n’est rien encore, et il est probable qu’à ma sortie d’ici j’irai faire un tour en prison et dans le cabinet du juge d’instruction. Par conséquent il est urgent que mon délire continue, et que j’attende les événements.
Et le prudent Rocambole se tint parole ; il continua à avoir le délire, et il entendit un jour un des chirurgiens dire, en le pansant, à son collègue :
– Je crois que la justice perdra son latin dans cette affaire de l’avenue Lord-Byron, le seul homme qui pourrait la mettre sur la voie de la vérité est idiot pour le reste de ses jours.
En effet, Rocambole jouait merveilleusement l’idiotisme.
Un jour une vieille femme se présenta au directeur de l’hospice. Elle était en haillons et d’une physionomie abjecte et repoussante ; mais elle paraissait fort émue, et l’on voyait rouler des larmes sur ses joues, plus desséchées que le parchemin. Cette femme demanda à voir le blessé, disant qu’elle pensait que c’était son fils. On la conduisit dans le dortoir où gisait le malade.
Rocambole la vit et reconnut la veuve Fipart, qui jeta un cri de joie, se précipita, entoura le blessé de ses bras et se prit à sangloter.
– Mon fils ! c’est mon fils !
En même temps, elle lui disait tout bas :
– Retiens ton chiffon rouge… ou tu es gobé.
Ce qui signifiait en langue vulgaire : « Tais-toi, ne me contredis pas, ou tu seras pris par la justice. »
Rocambole ne répondit pas, mais il serra le bras de la vieille. Puis il la regarda avec une sorte d’attention fébrile.
– Ah ! c’est toi, maman ? dit-il enfin.
Il devint alors évident pour tout le personnel de l’hospice que cette vieille en haillons était la mère de ce beau jeune homme élégamment vêtu, et qu’on avait trouvé dans un somptueux hôtel ; mais pourquoi ce contraste ? que signifiait la misère sordide de la mère auprès de l’aisance dorée du fils ?
Le jour où il était tombé sous le poignard de sir Williams, Rocambole avait du beau linge, des vêtements à la mode. Seulement, le valet qui avait pillé l’hôtel avait jugé convenable de lui prendre sa montre et sa bourse. Cette circonstance même avait été favorable à Rocambole, en écartant pour lui, aux yeux de la justice, la pensée qu’il aurait pu assassiner Daï-Natha pour la dépouiller.
La veuve Fipart se chargea d’expliquer la première partie de cet imbroglio. Tandis que le délire semblait reprendre son prétendu fils, elle déclara que celui-ci se nommait Ferdinand-Joseph Fipart : que, trois ans auparavant, il était valet de chambre au service d’un gentleman anglais dont elle oubliait le nom, mais qui avait habité longtemps l’hôtel Meurice. Le gentleman s’était embarqué pour l’Angleterre au commencement du printemps, et avait emmené avec lui Ferdinand-Joseph Fipart. Pendant trois années, la pauvre mère, qui avait été successivement marchande de vin, portière rue Ménilmontant, et, en dernier lieu, femme de ménage, n’avait point entendu parler de son fils. Puis, un jour, elle avait vu arriver chez elle un beau jeune homme élégamment vêtu, montant un cheval anglais, et elle avait reconnu l’ancien valet de chambre, lequel lui avait raconté son histoire.
Or, cette histoire, que la veuve Fipart raconta avec des larmes et d’interminables détails, pouvait se résumer en deux mots. Le prétendu valet de chambre avait, à Londres, tourné la tête à une fille de nabab, qui avait changé sa livrée en un habit de gentilhomme. Cette Indienne, c’était Daï-Natha.
La veuve raconta que l’Indienne était fort jalouse, qu’elle menaçait à chaque instant son fils de le tuer s’il venait à lui être infidèle. Cette version confirmait si bien les rumeurs populaires, qu’il devint évident pour tous que c’était la pure vérité. La veuve réclama son fils. Elle fut appelée au parquet, y fit de nouveau sa déclaration, produisit un extrait de naissance qu’elle s’était procuré on ne sait où, et qui semblait se reporter à l’âge de celui qu’elle disait être son fils.
Enfin, les médecins, abusés par l’idiotisme prolongé de Rocambole, déclarèrent qu’il avait à jamais perdu la raison. On rendit le fils à la mère, et Rocambole fut transporté dans cette mansarde de la rue de Flandre, à la Villette, où nous venons de le retrouver, trois mois après le dénouement de l’affaire Van-Hop.
Le blessé était donc assis sur son séant, et disait à la veuve :
– Sais-tu bien, maman, que je commence à m’embêter ? Je voudrais sortir un peu, cela dût-il déplaire au capitaine, après tout.
– Ah ! cher enfant, s’écria la vieille, déplaire au capitaine, y songes-tu ?
– Eh bien ?
– Dame ! fit la veuve Fipart, il est le maître, lui, quand il dit quelque chose, il faut qu’il ait ses raisons…
– Je voudrais, continuait Rocambole, m’en aller prendre un peu le soleil à la barrière, avec une blouse et un brûle-gueule. Je suis assez changé pour qu’on ne me reconnaisse pas.
– Mais le capitaine va venir !
– Tu crois ?
– Il l’a dit hier…
– Alors, attendons-le. Donne-moi une pipe.
La veuve Fipart apporta à son fils adoptif la pipe qu’il demandait, et Rocambole, à qui la gaieté revenait, se prit, en la chargeant, à fredonner avec insouciance.
– C’est égal, pensait-il, j’ai encore eu une fière chance, et si je suis de ce monde, c’est que le pâtissier, mon cousin, a décidément un caprice pour moi.
Des pas qui résonnaient dans l’escalier firent prêter l’oreille à la veuve.
– Voilà le capitaine ! dit-elle.
C’était lui, en effet, qui tourna sans façon la clef dans la serrure et entra sans frapper. Ce capitaine, on l’a deviné, c’était sir Williams, c’est-à-dire M. le vicomte Andréa. Le pieux frère d’Armand de Kergaz, le saint homme qui observait le jeûne le plus rigoureux et s’imposait des macérations était toujours vêtu de sa longue redingote brune, coiffé de son chapeau à larges bords, chaussé de souliers de cuir ciré à lacets, et les mains couvertes de gants de filoselle noire. Il portait la tête inclinée, l’œil modestement baissé vers le sol, et toute sa démarche trahissait l’humilité de l’homme qui ne songe qu’à faire son salut et s’est détaché des choses de ce monde.
Il jeta, en entrant, un regard oblique à Rocambole.
Ce regard n’était cependant point dépourvu d’affection.
– Eh bien, cher enfant, dit-il, comment vas-tu aujourd’hui ?
– Merci, mon oncle, je vais mieux…
Sir Williams mit la main dans sa poche et en retira un paquet de cigares.
– Tiens, dit-il, laisse-moi ton brûle-gueule. J’ai apporté à mon fils chéri de beaux et bons puros.
– Vous êtes gentil, mon oncle.
– Oh ! fit sir Williams avec un sourire, ce n’est pas tout encore…
Et il lui jeta un fin regard.
– Bon ! fit Rocambole qui devina la portée de ce regard, allons-nous travailler, enfin ?
– Parbleu !
– C’est heureux, car l’existence que je mène ici commence à m’embêter, outre qu’elle n’est pas… confortable.
– La vieille, dit sir Williams à la Fipart, va donc prendre un peu l’air sur le boulevard extérieur, cela te fera du bien.
La veuve Fipart comprit que le capitaine désirait être seul avec Rocambole, et elle s’en alla.
Sir Williams s’installa sur l’unique chaise de la mansarde, et dit à son disciple :
– Maintenant, nous pouvons causer ; si tu veux, pour plus de précaution, nous parlerons anglais.
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Mon cher enfant, dit sir Williams à Rocambole d’un ton paternel, à première vue, j’ai des torts sérieux envers toi.
– Dame ! fit ingénument Rocambole, à moins que les torts sérieux ne commencent que lorsque les gens qu’on assassine meurent de leur blessure.
– Je t’ai, il est vrai, un peu assassiné.
– Un peu est superbe, dit Rocambole.
– Un niais, au lieu de me tendre la main comme toi, me dénoncerait à la rousse ; mais toi, tu es un homme d’esprit.
– Du moins, je suis sans rancune.
– Tu vas donc comprendre en deux mots combien ma conduite a été logique.
– Vraiment ? fit Rocambole.
– Je t’en fais juge. Tu étais perdu quand je suis arrivé ; le comte Artoff ou le marquis Van-Hop allaient te tuer, ceci est positif.
– Je le crois.
– Tu mourais sans profit ni pour toi ni pour moi, mourant de leur main. J’ai préféré te tuer, moi ; d’abord c’est moins pénible de la part d’un ami, ensuite cela me permettait de changer brusquement la situation. Devenu ton meurtrier, je n’étais plus ton complice et pouvais conserver l’espoir de te venger. Ensuite, je courais la chance de ne pas te tuer…
– Avec deux chances pareilles on va droit au cimetière.
– Avec une seule on recommence tout doucement ses petites affaires.
– Ah !
– Et l’on revient sur l’eau.
– J’en ai besoin, mon oncle. Car, entre nous, cette panne où je suis m’afflige outre mesure.
– Tu es jeune.
– Ce n’est pas une raison pour grelotter dans une mansarde, après avoir eu deux mille écus de loyer.
– Tu manques de patience, mon fils. Cette mansarde que tu méprises est le point de départ de ta fortune. Elle t’aura caché pendant deux mois et t’aura servi à faire perdre ta trace à Baccarat.
– Une fière femme, mon oncle !
– Rira bien qui rira le dernier, murmura sir Williams dont l’œil étincela, et chez qui le nom de Baccarat souleva des tempêtes de haine et de courroux.
– Mon oncle, dit Rocambole, qui ne pouvait se défendre d’une naïve admiration pour cette organisation de génie tenace et patiente qui, sans cesse vaincue, se redressait toujours, je crois que nous finirons par réussir, car vous ne vous découragez pas.
– Jamais, dit sir Williams.
– Mais avouez, continua l’ex-vicomte, que nous avons raté sept millions : deux millions de Fernand Rocher et cinq de Daï-Natha.
– Je songe à retrouver l’équivalent.
– C’est difficile.
– Mais non impossible.
– Le diable vous entende !
– Dis donc, fit gravement sir Williams, tenais-tu beaucoup à ton titre de vicomte suédois ?
– Mais, dame ! j’étais assez bien posé dans le monde.
– Je te crée marquis brésilien.
– Peste !
– A l’avenir tu t’appelleras don Inigo, marquis de los Montes ; tu seras le descendant d’une vieille race espagnole, établie au Brésil depuis un siècle. Tes ancêtres, ruinés au service de l’Espagne, ont fait une fortune fabuleuse au Brésil en défrichant de vastes solitudes, et tu dépenses follement à Paris les revenus de tes nombreux troupeaux de buffles, de moutons et de chevaux. Tu es un gentilhomme pasteur.
– Fort bien, dit Rocambole ; mais vous oubliez une chose, mon oncle.
– Laquelle ?
– C’est que nous n’avons plus le sou. Les cinq cent mille francs de Daï-Natha se sont évanouis en trois mois.
– Peuh ! dit sir Williams avec calme, nous ne sommes pas à bout de ressources. Cet excellent frère que tu me connais, M. le comte Armand de Kergaz, n’est-il pas là ?
– Vous lui demanderez de l’argent ?
– C’est-à-dire qu’il a mis hier cent mille francs à ma disposition.
– Pour quel usage ?
– Pour sauver une honnête famille de commerçants d’une ruine imméritée.
– Et cette famille est imaginaire ?
– C’est nous, mon fils ; ne sommes-nous point des industriels malheureux ?
– C’est vrai. Mais cent mille francs, irons-nous bien loin ?
– Nous irons trois mois. Nous serons fastueux et économes. Nous n’achèterons rien, nous louerons. Au lieu de te meubler une maison, tu descendras à l’hôtel Meurice. Je te trouverai un valet de chambre noir, c’est-à-dire que je te ferai teindre Venture.
– Bravo ! mon oncle.
– Je t’obtiendrai, en outre, une lettre de recommandation pour un personnage important, M. le comte de Kergaz…
Rocambole fit un soubresaut dans son lit.
– Armand ! dit-il, j’aurai une lettre pour lui ?
– Sans doute, et il t’ouvrira les portes du monde à deux battants. C’est chez lui que nous travaillerons.
– Oh ! oh !
– Mon Dieu ! fit naïvement sir Williams, j’ai fait une école. C’est par lui que j’aurais dû commencer et non par Fernand. Je devais m’attendre à voir Baccarat ouvrir un œil et me regarder obliquement le jour où son cher Fernand a été en péril.
– C’est juste, cela. Ainsi, c’est à Armand que nous en avons ?
– Précisément. A propos, dit sir Williams, connais-tu bien le coup des mille francs ?
– Celui qu’indique le portier maître d’armes, au numéro 41, rue Rochechouart ?
– Oui.
– J’en suis sûr comme d’un simple coup droit ou d’un coupé.
– Très bien, il te servira au premier jour, marquis Inigo de los Montes.
– Contre qui ?
– Es-tu bête ! je ne suppose pas que ce soit moi qui en doive faire l’essai, en tous cas. Maintenant, résumons-nous. Tu peux, dès ce soir, sortir de ton lit ; ta situation le permet.
– Je me sens fort comme un Turc.
– Tu mettras une bonne blouse, des souliers ferrés, une casquette, tu feras un paquet de quelques hardes, et tu t’en iras, à dix heures, prendre le train omnibus et les troisièmes classes du chemin de fer du Havre.
– Et j’irai au Havre ?
– Tu l’as dit. Là, tu te logeras modestement dans un hôtel garni de troisième ordre, et tu y attendras mes instructions.
– C’est convenu, mon oncle.
Sir Williams tira cinq louis de sa poche et les laissa tomber sur le grabat de Rocambole.
– Un instant, dit celui-ci, peut-on faire une question ?
– Sans doute.
– Si jamais vous épousez la veuve de ce pauvre comte Armand de Kergaz, quelle sera ma part ?
– Quarante mille livres de rente, et un passeport pour l’Amérique.
– Comment ! nous nous séparerons !
– Hélas !
Et sir Williams ajouta en baissant modestement les yeux :
– J’ai toujours rêvé de devenir un homme de bien, un bon gentilhomme vivant l’hiver dans un vieil hôtel à Paris, l’été et l’automne dans ses terres, auprès d’une charmante femme, un peu triste, comme Jeanne, par exemple, et d’un pauvre orphelin dont je serai devenu le protecteur et le père… Tu comprends donc, mon fils, que ce résultat obtenu, il ne me sera plus possible de voir un vaurien de ton espèce…
Et sir Williams eut un rire cynique, et Rocambole tressaillit en songeant à cet orphelin dont le monstre voulait devenir le protecteur et le père.
Le baronet tendit la main à son élève.
– Adieu… à bientôt ! dit-il.
Et il s’en alla, toujours modeste et humble, les yeux baissés ; et la portière de la maison, qui le rencontra dans l’escalier, le prit pour un pauvre prêtre portant des aumônes à domicile, et elle le salua avec respect.
Quand il fut dans la rue, sir Williams monta dans un omnibus, et tira six sous d’une bourse de coton à mailles usées et graisseuses qui laissaient voir au travers plus de cuivre que d’argent.
Et il regagna le Marais, descendit place Royale, et, pensif comme un mathématicien qui cherche à résoudre un problème, entra dans la rue Culture-Sainte-Catherine.
Trois mois avaient suffi à cet homme vomi par l’enfer pour échafauder, inventer un nouveau plan, une nouvelle machination plus abominable que les autres, et à l’aide de laquelle il allait poursuivre son but : sa fortune et sa vengeance !
* *
*
A huit heures, ce soir-là, Rocambole, vêtu en ouvrier, embrassa maman Fipart et partit pour le Havre, selon la recommandation de sir Williams, par le train omnibus.
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Huit jours plus tard, vers dix heures du matin, une chaise de poste faisant grand bruit et grand tapage entra dans la cour de l’hôtel Meurice, où descendaient d’ordinaire tous les étrangers de distinction.
Cette chaise, attelée de quatre chevaux conduits à la Daumont, renfermait un seul personnage à l’intérieur. C’était un jeune homme de taille moyenne, au teint cuivré par le soleil des tropiques, aux cheveux et à la barbe d’un noir d’ébène, vêtu d’un élégant négligé de voyage, et dont la main fine et brunie était ornée au médium d’une grosse bague d’or enchâssant un diamant énorme. Ce seul fait d’une bague au médium, ce qui constitue un manque complet de bon goût en France, attestait suffisamment l’origine étrangère de ce personnage.
Derrière la chaise, pendu aux étrivières, s’étalait un nègre majestueux de corpulence, aux cheveux crépus, aux lèvres épaisses, aux dents blanches.
Malgré son respectable embonpoint, le nègre sauta assez lestement à terre, et demanda en langue espagnole, mélangée de patois créole, le garçon de l’hôtel qui servait d’interprète. A l’hôtel Meurice, comme dans tous les grands établissements européens de ce genre, il y a un garçon pour chaque langue. Celui qui parlait l’espagnol se détacha du groupe de domestiques stationnant sur le perron et vint prendre les ordres du voyageur.
Celui-ci avait, sans doute, l’habitude de ne rien faire ni ordonner par lui-même, en hidalgo qui se respecte et évite tout rapport direct avec la valetaille, car ce fut le gros nègre investi de sa confiance qui demanda un appartement, le plus confortable de l’hôtel, et annonça que son maître, le marquis don Inigo de los Montes, venait s’installer à Paris pour un mois.
Le marquis descendit de voiture avec la nonchalance d’un Méridional, se laissa conduire dans l’appartement qu’on lui destinait et demanda à voir le gérant de l’hôtel. Celui-ci s’empressa de monter.
– Connaissez-vous, lui dit le marquis en français assez pur, mais entaché d’une forte prononciation espagnole, le comte de Kergaz ?
– De nom, oui, monsieur le marquis.
– Son hôtel est-il loin d’ici ?
– Rue Culture-Sainte-Catherine.
– Est-ce loin ?
– Non.
Le marquis prit une plume et écrivit la lettre suivante :
« Monsieur le comte,
« Veuillez excuser la démarche, peut-être un peu osée, que je tente auprès de vous, ne sachant trop même si elle est dans les usages français.
« J’arrive du Brésil avec l’intention d’habiter Paris quelques mois.
« Mon banquier de Rio-Janeiro m’a donné une lettre de crédit sur son correspondant du Havre, M. Urbain Mortonnet. M. Mortonnet, à qui j’ai confié mon embarras, car je ne connais personne en France, m’a offert une lettre de recommandation pour vous, dont il est, m’a-t-il dit, l’obligé. J’ai accepté avec empressement.
« Or, monsieur le comte, arrivé à Paris depuis une heure, je prends la liberté de vous écrire pour vous demander la permission de me présenter à votre hôtel et vous remettre, moi-même, la lettre de M. Mortonnet. »
Et, après les compliments d’usage, le marquis signa en toutes lettres :
« Marquis don Inigo de los Montes. »
Puis il cacheta sa lettre avec de la cire noire, et y apposa de superbes armoiries un peu compliquées et qui étaient gravées sur un cachet attenant à ses breloques.
Or, voici quelle était la lettre de M. Mortonnet :
« Monsieur le comte,
« On m’adresse du Brésil, en droite ligne, un jeune homme fort riche, si j’en juge par une lettre de crédit de trente mille francs par mois et portant un des plus beaux noms de la vieille Castille.
« Le marquis don Inigo de los Montes est d’origine espagnole. Ses pères, compromis dans une conspiration sous le règne de Philippe V, sont allés s’établir au Brésil.
« Le marquis est jeune et distingué ; il aurait quelques succès, j’en suis certain, dans le monde parisien, si vous daignez lui servir de mentor. Serait-ce trop attendre de votre bonté accoutumée, monsieur le comte ?
« J’ose espérer le contraire, et demeure, avec le plus profond respect, monsieur le comte,
« Votre très obéissant et reconnaissant,
« U. Mortonnet. »
Or, deux mots nous suffiront pour expliquer l’autorité que pouvait avoir cette lettre sur M. de Kergaz.
Quatre années auparavant, c’est-à-dire quelques mois avant son mariage avec mademoiselle Jeanne de Balder, Armand, qui, on s’en souvient, était l’exécuteur testamentaire du baron Kermor de Kermarouet, eut affaire, relativement à cette succession, à M. Urbain Mortonnet.
M. Mortonnet, banquier et armateur, était un honnête homme, que la faillite de deux maisons anglaises avec lesquelles il était engagé était sur le point de ruiner. Lorsque Armand vint lui réclamer une somme de cinq cent mille francs, le pauvre négociant était à la veille du suicide. Armand devina l’honnête homme et le sauva. Trois années suffirent à M. Mortonnet, dont l’honneur commercial était demeuré intact, pour refaire sa fortune ébréchée et rembourser M. de Kergaz, qui le tenait pour le plus honnête et le plus digne homme du monde.
Comment le marquis don Inigo de los Montes était-il parvenu à surprendre la bonne foi de M. Mortonnet ? Comment celui-ci l’avait-il trouvé muni d’une lettre de crédit régulière, et, touché par sa bonne mine, lui avait-il offert sa recommandation auprès du comte ? C’est ce que nous expliquerons plus tard.
Les deux lettres, celle du marquis et celle de M. Mortonnet, furent portées à l’hôtel de Kergaz sur-le-champ.
Une heure après, et comme le riche Brésilien achevait sa toilette, une voiture aux armes du comte Armand de Kergaz entra dans la cour de l’hôtel Meurice. Un homme en descendit et demanda à voir le marquis. Ce n’était pas Armand, comme on aurait pu le supposer, mais bien M. le vicomte Andréa, son frère, un saint homme qui songeait à son salut. M. le vicomte Andréa se fit conduire à l’appartement du marquis, salua le jeune homme avec un profond respect et comme eût fait un simple intendant. Et il lui annonça que M. le comte Armand de Kergaz, légèrement souffrant, l’envoyait en son lieu et place et serait heureux et flatté de le recevoir.
M. le vicomte Andréa traita avec une déférence telle M. le marquis don Inigo de los Montes en présence des gens de l’hôtel Meurice, que ceux-ci demeurèrent persuadés de la haute situation sociale du jeune étranger.
Le marquis monta dans le carrosse de M. de Kergaz avec le vicomte Andréa.
Et quand le carrosse fut en route, celui-ci dit à l’oreille du Brésilien :
– Viens, jeune louveteau, je vais t’introduire dans la bergerie.
– J’ai de belles et bonnes dents ! répondit le prétendu marquis en souriant et montrant ses incisives blanches et pointues.
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Il est un double reproche qu’on pourrait faire à l’historien de ce drame : on pourrait s’étonner d’abord que M. de Kergaz, le personnage en relief, le héros de la première partie de ce livre, se fût trouvé si longtemps effacé dans la seconde. On pourrait trouver extraordinaire ensuite cette confiance sans bornes qu’il avait fini par accorder au repentant Andréa, son frère.
Deux mots suffiront pour nous justifier.
D’abord les événements multipliés que nous venons de raconter s’étaient succédés avec une rapidité telle, que M. de Kergaz en avait été à peine instruit. Tout entier à son honneur domestique, considérant désormais son frère comme son bras droit, il se reposait volontiers sur lui pour ce qu’il nommait ses devoirs, c’est-à-dire l’œuvre de philanthropie qu’il s’était imposée.
Maintenant, si on trouve par trop crédule cet homme intelligent, honnête, énergique ; cet homme qui avait terrassé sir Williams et avait pu le démasquer une seconde fois, qu’on se souvienne avec quelle patience, quelle habileté inouïe ce monstre avait posé un à un les jalons lointains de sa vengeance ; qu’on songe à ce repentir sublime si merveilleusement joué, à ce journal écrit jour par jour dans le silence et l’isolement, et dont chaque page semblait trahir le remords d’une âme bouleversée, qui avait horreur de ses crimes… Il fallait être aussi pervers que sir Williams lui-même, ou être doué de cette pénétration qui tient du miracle, et que Baccarat n’avait pu trouver que dans l’amour secret qu’elle portait à Fernand, pour soupçonner une minute ce grand coupable d’un faux repentir.
Sir Williams habitait un taudis en plein hiver ; sir Williams priait et pleurait sur son passé odieux ; sir Williams avait écrit pour lui seul un journal qui était un monument de repentir et d’expiation. La noble et loyale nature du comte, conseillée encore par cette voix secrète du sang dont l’autorité est incontestable, pouvait-elle demeurer éternellement en défiance ? Non.
Et puis Armand était heureux. Un des traits caractéristiques du bonheur est de prêter à toute chose une couleur que nous appellerions volontiers sentimentale. L’homme éprouvé par l’adversité sera toujours plus clairvoyant que celui dont la vie est calme et le chemin débarrassé de tous les obstacles.
Mais revenons aux événements.
Le jour où M. le marquis don Inigo de los Montes descendait à l’hôtel Meurice, presque à la même heure où il écrivait au comte de Kergaz et lui envoyait la lettre de recommandation de M. Urbain Mortonnet du Havre, Armand était seul avec sa femme et son fils. Les deux époux se trouvaient dans ce vaste jardin aux arbres touffus, qui s’étendait sur les derrières de l’hôtel de la rue Culture. C’était une belle matinée pleine de soleil, de brises printanières, une de ces matinées qui font aimer la vie. L’enfant jouait sur l’herbe naissante des pelouses. Le père et la mère se promenaient au bras l’un de l’autre et causaient.
– Mon amie, disait le comte, ne trouvez-vous pas qu’Andréa est un peu moins triste et moins accablé depuis quelques jours ?
– En apparence du moins, répondit Jeanne.
– Pauvre frère !
– Oh ! fit la jeune femme avec émotion, depuis que j’ai découvert ce fatal secret, je ne vis plus, je ne dors plus, je suis torturée, mon ami.
Armand soupira.
– N’est-ce pas la main de Dieu ? murmura-t-il.
– Soit, dit-elle ; mais n’a-t-il pas assez souffert déjà ?
Le comte ne répondit pas.
– Tenez, poursuivit madame de Kergaz, je crois que si nous pouvions l’éloigner un peu de nous… de moi, du moins, ajouta-t-elle en soupirant, le temps, l’isolement…
– Il ne veut pas nous quitter. Vous ne connaissez pas Andréa, Jeanne, ma bien-aimée. C’est une nature sauvage, énergique et passionnée, qui apporte dans le repentir la fougue et la ténacité qu’il déployait jadis dans le crime. Il se serait persuadé que le doigt de Dieu est marqué au fond de cet amour coupable qu’il ressent pour vous malgré lui, et que les tortures qui en résultent sont une expiation à laquelle il n’a pas le droit de se soustraire.
– Armand, dit Jeanne tout à coup et comme obéissant à une soudaine inspiration, si nous allions à la campagne ? Voici le mois de mai, il fait beau ; notre petit Armand a besoin du grand air.
– C’est-à-dire, répondit le comte en souriant, que si nous allions habiter cette petite villa que nous avons au bord de la Seine, à Chatou, peut-être Andréa ne nous suivrait pas ?…
– Oui… c’est cela… Vous lui confierez diverses missions à remplir…
– Et croyez-vous que, éloigné de vous, il soit moins malheureux ?
– Je le crois… du moins je l’espère…
– Eh bien, soit, dit le comte, qui, regardant attentivement sa femme, fut frappé de sa pâleur et de sa physionomie abattue et souffrante.
En effet, depuis que madame de Kergaz avait trouvé et dévoré le journal manuscrit du vicomte Andréa, persuadée que ce misérable l’aimait, elle était tourmentée de cette pensée et en éprouvait de pénibles émotions. Chaque fois que ce prétendu repenti la regardait ou lui adressait la parole, à table, au salon, partout où ils se rencontraient, la pauvre jeune femme, convaincue que le malheureux endurait d’atroces souffrances, se sentait défaillir elle-même. En vain l’amour de son mari, les caresses de son enfant, toutes ces nobles joies du foyer domestique semblaient-elles se réunir pour rendre Jeanne la plus heureuse des femmes… La découverte du fatal secret avait à jamais empoisonné sa vie…
– Où voulez-vous aller ? demanda M. de Kergaz.
– Ah ! dit-elle en souriant, je me suis prise d’amour pour la villa de Chatou.
– Je le veux bien.
– Quand partirons-nous ? demanda-t-elle avec une joie d’enfant.
– Quand vous voudrez…
– Eh bien, demain matin.
– Soit !
– Je vais faire nos malles, nos paquets ; nous emmènerons simplement ma femme de chambre et un valet de pied. Ah ! dit Jeanne qui retrouva sur ses lèvres un calme et beau sourire, je me fais une fête par avance, mon cher Armand, de nos longues promenades au bord de l’eau dans les vallons boisés, dans ce joli pays si loin et si près de Paris en même temps.
Le comte et la comtesse furent interrompus par un bruit de pas, criant sur le sable des allées.
Ils se retournèrent et virent venir à eux Andréa. Le saint homme marchait les yeux baissés comme de coutume. A la vue de Jeanne, il parut réprimer un tressaillement nerveux. Ce tressaillement n’échappa point à madame de Kergaz, et la joie enfantine qu’elle avait un moment éprouvée disparut en présence de cette morne douleur dont elle s’accusait d’être la cause innocente.
– Bonjour, frère, lui dit le comte en lui tendant la main, comment vas-tu ?
– Très bien, répondit Andréa, s’efforçant de sourire et saluant la comtesse avec respect.
– Donne-nous donc un conseil, Andréa.
Andréa regarda le comte d’un air interrogateur.
– De quoi s’agit-il ?
– Je trouve Jeanne un peu souffrante, et je voudrais l’emmener à la campagne.
– Ah ! fit Andréa qui sut pâlir à propos et continua à tenir les yeux baissés.
– Voici le mois de mai, le printemps, les brises, nous voulons partir demain.
– Eh bien, dit le vicomte, emmenez-moi.
Le comte fronça le sourcil.
– J’aurais pourtant besoin de te laisser à Paris.
– Je resterai, mon frère.
– Après cela, dit le comte d’un ton léger, si tu t’ennuies par trop tu viendras nous rejoindre quelquefois. Nous n’allons pas très loin, à Chatou.
Ces dispositions, prises sans l’avis de M. le vicomte Andréa, dérangeaient sans doute un peu ses plans, car il demeura tout pensif.
Jeanne jeta à la dérobée un éloquent regard à son mari. Ce regard signifiait :
– Il veut nous suivre… Que faire ?
Sans doute, le comte allait-il trancher la question d’une façon quelconque, lorsque l’arrivée d’un domestique, portant des lettres sur un plateau, l’interrompit.
C’étaient la lettre du jeune marquis don Inigo de los Montes et celle de M. Urbain Mortonnet, que venait d’apporter un domestique de l’hôtel Meurice.
Armand lut la première avec un certain étonnement ; puis, à la lecture de la seconde, il éprouva sur-le-champ une sorte de bienveillance instinctive pour cet étranger qui le considérait déjà, avec cette confiance charmante de la jeunesse, comme son étoile polaire sur l’océan parisien.
Et il tendit les deux lettres à sa femme d’abord, puis à son frère.
– Mais, dit Jeanne, voici, il me semble, qui dérange un peu nos projets de départ.
– En quoi ?
– Vous ne pouvez, mon ami, refuser à M. Mortonnet de servir de guide à ce jeune homme.
Le comte se prit à sourire.
– Folle ! dit-il, est-ce donc quitter Paris qu’aller à Chatou ? Le marquis don Inigo viendra nous y voir quelquefois. Et puis, ne viendrai-je point ici presque chaque jour ?
– Vous avez raison, dit la comtesse.
– Donc, mon ami, reprit Armand s’adressant à son frère, prenez ma voiture, allez à l’hôtel Meurice et priez le marquis don Inigo de nous faire l’honneur d’accepter notre dîner.
– J’y vais sur-le-champ, répondit Andréa, qui s’apercevait que ses plans étaient moins dérangés qu’il ne l’avait pensé d’abord.
Et il laissa Jeanne et Armand, qui venaient de prendre leur enfant par la main et écoutaient, en souriant, son adorable babil.
Quelques instants après, on le sait, M. le vicomte Andréa se présentait à l’hôtel Meurice, faisait sonner bien haut le nom du comte de Kergaz, traitait avec les plus grands égards M. le marquis don Inigo de los Montes, et lui disait à l’oreille, en lui faisant prendre place auprès de lui dans le coupé du comte Armand :
– Viens, mon louveteau, je vais t’introduire dans la bergerie.
Le coupé partit au grand trot.
Alors, M. le marquis don Inigo de los Montes et M. le vicomte Andréa se regardèrent.
– Parole d’honneur ! mon fils, dit ce dernier en souriant, tu étais né pour être un gentilhomme. Marquis ou vicomte, Suédois ou Brésilien, tu as de grands airs…
– Je sors de votre école, mon oncle, répondit avec une déférence à demi railleuse le prétendu marquis.
– Ce pauvre Armand, pensa sir Williams, il va s’y laisser prendre comme un véritable niais…
Et sir Williams regarda très attentivement son élève.
– Tu ne ressembles pas plus à présent, dit-il, à M. le vicomte de Cambolh, que je ne ressemble à moi-même sous la pelure de sir Arthur Collins.
– Qui sait, dit Rocambole, car c’était bien lui, si Baccarat ne me reconnaîtrait pas, elle ?
– Jamais. D’ailleurs, je la crains peu, maintenant.
– Oh !
– Oh ! je suis redevenu pour elle un saint homme…
– En êtes-vous bien sûr ?
– Parbleu !
– Et… lui avez-vous… pardonné ?
Sir Williams laissa glisser son mauvais et diabolique sourire sur ses lèvres minces.
– Est-ce que le marquis don Inigo, demanda-t-il, serait plus bête que le vicomte de Cambolh, par hasard ?
– Mais… non.
– Alors, comment veux-tu que je pardonne à une femme qui nous coûte sept millions d’une part, et douze d’une autre ?
– C’est juste. Mais que lui réservez-vous ?
– Oh ! dit sir Williams avec calme, je ne sais pas très bien encore, mais ce sera convenable, je t’en réponds.
Et il eut un rire à glacer d’effroi.
– Seulement, continua-t-il, ce n’est point l’heure encore… Je ne songe qu’à Armand.
– Ah ! dit Rocambole, je possède merveilleusement le coup des mille francs.
– Vrai ?
– Et je n’achèterais pas la peau du comte un petit écu. Mais, interrompit Rocambole, permettez-moi de vous dire, mon oncle, que vous avez une façon originale de faire tuer les gens.
– Tu trouves ?
– Vous leur présentez d’abord leur adversaire futur comme un ami.
– Ah ! c’est que, dit sir Williams, j’ai des projets compliqués.
– Peut-on les connaître ?
– A moitié.
Et sir Williams toisa son acolyte comme un maquignon regarde un cheval et cherche à l’évaluer.
– Marquis, dit-il, tu es assez beau garçon, tu as du sang espagnol dans les veines, tu es né sous les latitudes tropicales, et tu dois avoir le cœur bouillant et susceptible de grandes passions.
– Voilà une phrase de l’Ambigu-Comique, murmura Rocambole, chez qui renaissait le gamin de Paris.
Sir Williams continua : – La comtesse de Kergaz est blonde comme un épi, blanche comme un lis, belle comme une madone de Raphaël ; le marquis don Inigo de los Montes doit l’aimer à première vue.
– Hein ? fit Rocambole stupéfait.
– Ce marquis Inigo, poursuivit sir Williams avec flegme, est un vaurien, un sacripant qui se moque de la vertu des femmes, de l’honneur des maris, et est capable de tout. Il fera effrontément la cour à madame de Kergaz.
– Mais, mon oncle, s’écria Rocambole, vous avez la berlue !
– Nullement.
– Vous êtes toqué !
– En quoi ?
– En ce que c’est vous qui aimez la comtesse Jeanne.
– Eh bien ?
– Vous voulez donc que je vous coupe l’herbe sous le pied ?
– Niais, toujours niais ! soupira le pieux Andréa.
– Mais enfin…
– Comment, butor ? exclama le baronet, tu ne comprends donc pas que lorsque tu auras fait la cour à la comtesse, j’interviendrai, que je te chercherai querelle ?
– Plaît-il ?
– Que tu te battras avec moi.
– Mais, mon oncle…
– Et que, aux yeux de Jeanne, j’aurai été son sauveur, l’homme qui veillait sur son repos, le frère dévoué qui a sauvé son frère ?
– Mais… lui…
– Qui, lui ?
– Armand…
– Eh bien ! il ne saura que tu t’es battu avec moi à cause de Jeanne que plus tard… quand il se trouvera en face de toi, l’épée à la main… Comprends-tu, maintenant ?
– Ma foi ! mon oncle, murmura le prétendu marquis don Inigo, je conviens que je n’y voyais pas si loin… Décidément vous êtes, en combinaisons, de la force du pâtissier, et je m’incline devant votre supériorité.
– Tais-toi, dit sir Williams, et prends un maintien décent, drôle, nous entrons à l’hôtel de Kergaz.
– C’est bon ! je redeviens marquis. N’ayez pas peur, mon oncle.
Et les deux bandits retrouvèrent l’air grave et un peu compassé de gens qui ne se connaissaient point une heure auparavant.
q
Il nous est impossible de perdre de vue Baccarat et son jeune ami le comte Artoff.
Quelques lignes rétrospectives sont indispensables à la suite de notre histoire. Deux jours après le dénouement de ce drame terrible que sir Williams appelait, en le préparant avec sa lente et merveilleuse habileté, l’affaire Van-Hop, l’hôtel de la rue Moncey redevint tout à coup désert. La veille encore, les passants attardés dans ce quartier isolé avaient vu filtrer des lumières à travers la soie des rideaux, aperçu le coupé de la jeune femme stationnant près du perron, les domestiques aller et venir, la grille s’ouvrir et se refermer. Le lendemain, la solitude la plus complète régna dans l’hôtel et le jardin. Les persiennes furent fermées, les voitures vendues, les domestiques congédiés.
Or, voici ce qui s’était passé.
La veille de ce déménagement furtif et inattendu dans le quartier, Baccarat était seule avec le jeune comte Artoff, dans cette petite pièce du rez-de-chaussée convertie en bibliothèque et dans laquelle le jeune Russe avait été reçu lors de sa première visite.
– Mon ami, disait Baccarat, vous savez aussi bien que moi, maintenant, quel est le but que je me suis proposé. Je vous ai tout dit, vous seul n’avez point été incrédule. Pour tous les autres le vicomte Andréa est un saint.
– Les autres n’ont point, comme moi, rencontré son regard, répondit le comte Artoff, je le tiens pour un misérable !
– L’audace et le courage de cet homme sont inouïs. A l’heure où je croyais le tenir, à l’heure où j’espérais obtenir de son complice la révélation de son nom, il a tout brusqué, tout changé ; il s’est chargé du dénouement que j’avais préparé, d’accusé il est devenu accusateur, de patient il s’est fait bourreau. Que faire ? que dire ? L’action de cet homme m’a clos la bouche. Il a eu l’audace de me tendre la main et de me dire : « Voilà bien les femmes ! Elles veulent triompher toutes seules… Au lieu de vous appuyer sur moi, vous avez voulu poursuivre les Valets-de-Cœur toute seule… » Et dès lors, mon ami, il a été avéré, patent, irréfutable, que le club des Valets-de-Cœur venait de perdre son chef, grâce à l’énergique vigilance de M. le vicomte Andréa, un homme de bien, qui expiait noblement des erreurs passées en se dévouant au triomphe de la vertu.
– Ah ! murmura le comte Artoff, que ne l’ai-je donc tué le jour où je le tenais au bout de mon pistolet !
– Il est certain, reprit Baccarat, que nous eussions peut-être évité de grands malheurs dans l’avenir.
– Comment ! dit le comte, vous croyez que cet homme, si souvent terrassé, ne se découragera point, enfin ?
– Jamais, j’en ai la conviction.
– Mais, contre qui se tournera-t-il ? Quel but peut-il avoir encore ?
– Ecoutez : sir Williams est un homme à renoncer à une vengeance misérable, à se consoler d’un revers en matière d’argent ; mais il a au fond du cœur une haine féroce, inextinguible, dont il enveloppe son frère… Il pardonnerait à tous les autres, s’ils devaient lui livrer celui-là.
– Peut-être l’assassinera-t-il ?…
Baccarat eut un amer sourire.
– Allons donc ! dit-elle, il est plus artiste que cela en vengeance. Ce n’est pas seulement la vie d’Armand qu’il veut…
– Que veut-il encore ?
– Sa fortune, sa femme, son enfant… N’avez-vous donc pas deviné, mon ami, que ce rôle d’hypocrisie si patiemment joué, ce repentir de six mois merveilleusement affecté qu’un homme aussi intelligent que M. de Kergaz s’y laisse prendre à toute heure, devaient être le chemin tortueux, habilement pratiqué dans l’ombre pour arriver à une de ces vengeances qu’on ne pourrait imaginer ? Ce qu’il faut à l’infâme Andréa, c’est se mettre aux lieu et place d’Armand, c’est devenir, plus tard le protecteur, peut-être le mari de sa veuve ; c’est égorger ou faire disparaître son enfant, comme son père, à lui Andréa, fit disparaître Armand et crut l’avoir à jamais enseveli dans les flots de l’Océan.
– Il nous faut la vie de cet homme, murmura lentement le comte.
– Après Armand, poursuivit Baccarat, vous sentez bien, mon ami, qu’il y a encore un être en ce monde dont il a juré l’extermination…
– Qui ? demanda le Russe.
– Moi, répondit froidement Baccarat ; moi qui ai tout fait crouler sous ses pieds, moi qui, paraissant ne point le deviner, le poursuis sans cesse ; moi qui, feignant de lutter contre un ennemi inconnu, sais bien que cet ennemi c’est lui.
– Oh ! s’écria le comte, dont un frémissement de colère qui dilata ses narines, rendit son regard étincelant et donna à toute sa physionomie une expression chevaleresque et terrible à la fois, s’il avait le malheur de toucher à un cheveu de votre tête, je le hacherais à coups de poignard.
Baccarat lui tendit la main.
– Vous êtes un noble cœur, dit-elle.
– Oh ! c’est que, murmura le comte d’une voix à la fois respectueuse et enthousiaste, c’est que je vous aime…
– Chut ! dit-elle en lui donnant du revers de sa belle main une tape sur l’épaule, vous allez vous faire gronder, enfant…
Et elle lui jeta un sourire un peu triste, mais plein d’une franche amitié.
Le comte obéit et se tut, mais son regard plein d’admiration et d’amour sembla protester contre ce silence et la défense de Baccarat.
– Mais, dit-il tout à coup, êtes-vous bien certaine que sir Williams n’a pas la conviction que vous l’avez deviné ?
– Voilà, répondit Baccarat, ce que je ne puis affirmer encore ; mais, en tout cas, cette conviction, il l’aura dans une heure.
– Comment cela ?
La jeune femme reprit cet air grave, triste, presque sévère, qu’elle avait tout à l’heure.
– Tenez, dit-elle, écoutez-moi bien, vous allez voir que je suis un profond diplomate, en dépit de mon sexe. Sir Williams va venir ici.
– Ici !
– Oui, dans une heure.
– Est-ce possible ? et pourquoi ?
Baccarat ouvrit un tiroir, y prit une lettre et la tendit au comte.
– Lisez, dit-elle.
La lettre était de sir Williams, et conçue en deux lignes :
« Madame,
« Voulez-vous me recevoir chez vous, aujourd’hui, à deux heures ?
« Celui qui fut sir Williams. »
– Voilà, murmura le comte, une étrange audace.
– C’est une erreur, mon ami. Sir Williams, en osant me demander un rendez-vous, fait preuve de la plus grande prudence. Il vient me dire je ne sais quoi, la première chose venue en apparence ; en réalité, il veut m’étudier une dernière fois, et, pour lui, sa conviction sera parfaitement arrêtée après cette étude et cet examen.
– Vous croyez ?
– Tenez, acheva Baccarat, je vais vous cacher ici. Vous entendrez tout. Si, en sortant de chez moi, sir Williams n’est point convaincu que je n’ai plus l’ombre d’un soupçon relativement à lui, je veux redevenir la honteuse créature que j’étais autrefois.
– Mais, dit le comte, regardant sa montre, il est deux heures.
– Je vais vous cacher.
Le comte regarda autour de lui.
– Où ? dit-il, je ne vois ni portes, ni draperies, ni embrasures de croisée qui puissent me dissimuler.
Baccarat se prit à rire :
– En effet, dit-elle, les murs sont tapissés de rayons de bibliothèque montant du sol au plafond et chargés de livres, mais il y a ici, à deux pas, une cachette que trois personnes au monde ont connue. L’un était l’architecte de cet hôtel, l’autre l’ouvrier qui la pratiqua de nuit, aidé de ma blanche main, car je m’étais convertie en apprenti menuisier ; la troisième, c’est moi. Mon pauvre architecte est mort, l’ouvrier s’est retiré en province, et moi je n’ai jamais livré mon secret. Vous allez en être l’unique dépositaire.
– Comment ! quand vous avez vendu l’hôtel, vous n’avez pas…
– Cette cachette n’aura pu être utile qu’à moi, murmura Baccarat en baissant le front, à une époque où je redoutais de voir deux hommes de cœur s’égorger chez moi, et le hasard a voulu que je n’en eusse jamais besoin.
A peine le comte était-il caché, qu’un coup de cloche annonça à Baccarat l’arrivée de sir Williams. Le baronet était exact.
Deux minutes après, on l’annonça.
– Faites entrer, dit la jeune femme dont l’attitude était si naturelle et si calme, que sir Williams, après avoir jeté un regard furtif autour de lui, demeura persuadé qu’ils étaient bien seuls.
M. le vicomte Andréa était devenu humble, triste, et si naturellement, qu’il fallait chez Baccarat une conviction bien arrêtée pour qu’elle n’éprouvât point comme un remords d’avoir accusé ce saint homme.
– Ma chère enfant, dit-il à Baccarat en la saluant, et s’asseyant auprès d’elle avec un reste de familiarité respectueuse, je viens causer sérieusement avec vous.
– Je suis prête à vous écouter, monsieur le vicomte, répondit-elle.
Et elle le regarda avec une nuance de respect et d’indifférence à la fois.
Sir Williams crut même lire dans ses yeux quelque chose comme un remords.
– Ma chère madame Charmet, continua-t-il, avant de vous parler du motif qui m’amène, permettez-moi quelques mots sur notre passé commun.
– Dites, monsieur.
– Vous avez été une femme légère ; un sentiment élevé vous a ramenée, un jour, dans le droit chemin. J’ai été, moi, un misérable, un voleur, un assassin, poursuivit-il en baissant la tête, et je mérite un châtiment plus sévère encore que les outrages dont je suis abreuvé. Mon repentir, en effet, est quelque chose de si inouï, qu’il a fallu une permission du ciel pour que sir Williams, l’impie, tombât un jour à genoux, pour qu’il osât prier, lui qui blasphémait depuis son enfance… Ma conviction devait nécessairement rencontrer des incrédules et vous avez été du nombre.
Baccarat se tut.
– Le jour où Armand nous confia à tous deux la mission de démasquer cette infâme association des Valets-de-Cœur, je devinai à un tressaillement de votre visage que vous me considériez comme un traître.
– Je l’avoue, dit Baccarat en baissant les yeux.
– Vos soupçons m’ont affligé, mais ils m’ont prouvé que Dieu ne m’avait point pardonné encore, et je les ai acceptés comme un juste châtiment. Vous vous êtes défiée de moi… Qui sait même si vous n’êtes pas demeurée convaincue que j’étais moi-même un de ces hommes que je devais poursuivre ?
– Je l’ai cru, monsieur.
– Donc vous avez agi isolément, par quel moyen ? je l’ignore, et vous êtes arrivée au même résultat.
– Monsieur le vicomte, dit Baccarat, voulez-vous un aveu tout entier ?
– Parlez…
– Eh bien, hier encore, après que vous avez étendu cet homme sur le parquet d’un coup de poignard…
Sir Williams eut un imperceptible tressaillement.
– Ma conviction, acheva Baccarat, était à peine ébranlée.
Elle le regarda bien en face, froidement, et il soutint ce regard.
– Maintenant, dit-elle, je vous supplie à genoux de me donner une preuve, de me dire un mot qui fassent évanouir les derniers doutes qui me restent au fond du cœur.
Sir Williams baissa les yeux.
– Ecoutez, dit-il, vos soupçons, vos défiances me semblent être la main de Dieu qui continue à me frapper, et je devrais m’incliner sous le fouet vengeur et ne point chercher à vous persuader. Mais que voulez-vous ! Je suis homme encore, j’ai le cœur faible, et votre mépris me pèse…
– Mon Dieu ! murmura Baccarat qui parut subitement émue, si cependant vous étiez sincère, si, au lieu d’être un traître et un hypocrite, vous vous repentiez réellement… Mon Dieu ! quel remords me poursuivrait désormais !…
Le baronet sentit une joie féroce lui monter du cœur au cerveau et le prendre à la gorge. Cependant il conserva son visage impassible et résigné.
– Si je vous demandais un serment, dit-il, un serment solennel, me le feriez-vous, même en me croyant coupable, même en croyant le faire à ce misérable qui foula tous ses serments aux pieds ?
– Si je faisais un serment à un forçat, je le tiendrais.
– Eh bien ! je vous en demande un, celui d’ensevelir éternellement en vous le secret que je vais vous confier.
– Je vous jure, dit Baccarat, que jamais je ne répéterai un mot de ce que vous m’aurez dit.
– Eh bien, reprit Andréa, vous allez peut-être trouver au fond de votre cœur, vous que l’amour toucha un jour, l’explication de mon repentir.
Baccarat tressaillit visiblement.
– Un jour, après la ruine de mes abominables espérances, je m’aperçus que j’aimais, moi, l’homme sans cœur, que j’aimais ardemment, avec un respect sans bornes, la femme que j’avais le plus outragée… J’aimais la femme de mon frère, j’aimais Jeanne.
Baccarat jeta un cri.
– Ah ! dit-elle, je vous comprends… Pardonnez-moi… pardonnez-moi…
Et elle se jeta à genoux et lui prit la main ; et sir Williams frémissant de joie, vit briller des larmes dans ses yeux.
Il croyait avoir vaincu le sphinx.
– Ah ! dit-il, vous comprenez enfin, n’est-ce pas ? Vous comprenez que le monstre ait pu se repentir un jour, qu’un jour soit venu où il ait eu horreur de lui-même en songeant qu’il avait outragé, foulé aux pieds, violenté la seule femme qu’il eût aimée ?…
Baccarat se releva et tendit la main à sir Williams.
– Monsieur le vicomte, dit-elle, voulez-vous, à votre tour, une preuve de ma conviction que vous vous êtes repenti, et que j’ai dû vous faire souffrir mille tortures par mes injustes soupçons ?
Il secoua la tête, et un sourire indulgent, le sourire du père qui pardonne à l’enfant rebelle, vint à ses lèvres.
– A quoi bon ? dit-il. Ces larmes que je vois dans vos yeux…
– Oh ! ce n’est rien encore, poursuivit-elle, tenez, tenez…
Elle retira de dessous ses vêtements une de ces armes alors tout nouvellement arrivées d’Amérique et qu’on nomme revolver.
Puis elle le lui tendit.
– Croiriez-vous, dit-elle en souriant au travers de ses larmes, que j’ai craint un moment que vous n’eussiez sur vous un stylet et que vous ne vinssiez ici pour m’assassiner ?… Eh bien, prenez cette arme que je destinais à me défendre… Maintenant, me voilà à votre merci ! Si vous êtes encore le sir Williams que j’ai connu, le voleur, l’assassin, tuez-moi… Si vous êtes, comme je le crois maintenant, le grand coupable touché par le remords pardonnez-moi mes soupçons…
Et elle se remit à genoux.
– Merci, mon Dieu ! murmura Andréa d’une voix étouffée… la noble confiance de cette femme ne sonne-t-elle point pour moi l’heure de votre clémence ?
Et Baccarat vit rouler deux larmes sur la joue amaigrie du pénitent.
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Entre ces deux personnages, si forts, si patients, si audacieusement intelligents et qui venaient de se mesurer avec l’arme terrible de la dissimulation, il existait pourtant une dupe.
Dans cet héroïque combat de finesse et de ruse, il y avait un vainqueur et un vaincu. Etait-ce sir Williams ? Etait-ce Baccarat ?
Sir Williams avait-il réellement persuadé son ennemie à l’endroit de son repentir ? Baccarat était-elle parvenue à le convaincre qu’elle y croyait ? Avait-elle joué au naturel une scène de haute comédie ?
Le comte Artoff, au fond de sa cachette, se posa la question et ne put la résoudre. Immobile, retenant sa respiration, n’osant faire le moindre mouvement qui trahît sa présence, le jeune Russe avait frissonné au moment où il avait vu Baccarat tendre son revolver à sir Williams, et il avait élevé le canon de l’un de ses pistolets à la hauteur du front de ce dernier, l’ajustant par cette ouverture ménagée entre les deux tomes de Corneille. Si en ce moment un geste, un mouvement équivoque fût échappé à sir Williams, le baronet était mort.
Eh bien, celui qui avait été vaincu, la victime, la dupe de ce duel de diplomatie, ce fut sir Williams.
– Maintenant, pensa-t-il, Baccarat ne me gênera plus. Elle me confierait sa part de paradis, persuadée que je n’y toucherais pas…
Il eut un moment la pensée d’user de la permission qu’elle semblait lui donner, et de l’étendre raide morte d’un coup de ce poignard qu’il portait toujours sur lui. Mais cette tentation fut repoussée aussitôt. Sir Williams rêvait une vengeance plus splendide qu’une mort subite.
Il releva donc Baccarat, lui pressa les mains avec effusion, la fit asseoir sur le canapé et s’assit auprès d’elle.
– A présent, dit-il, nous pouvons causer de choses plus sérieuses que ma conversion.
– Je vous écoute, mon ami.
Baccarat prononça ce dernier mot sans hésitation ; et si le baronet eût éprouvé encore l’ombre d’un doute, il se fût évanoui sur-le-champ. Mais, désormais, la conviction de sir Williams était enracinée. Baccarat ne pouvait plus se défier de lui.
– Ma chère enfant, dit-il, je veux vous parler des événements d’il y a trois jours. Nous avons quitté l’hôtel de miss Van-Hop tous les cinq, au milieu de la nuit, nous arrêtant à ce prudent parti qu’il valait mieux attendre que la justice humaine nous demandât des comptes qu’aller lui en rendre prématurément. J’ai tué un misérable, mais enfin le commissaire de police peut trouver cela mauvais, et nous avons sagement agi en nous retirant. Or, voici ce qui est advenu : on a trouvé le lendemain Daï-Natha morte, auprès d’elle M. de Cambolh respirant encore, et ce dernier a été transporté à l’hospice Beaujon.
– Je le sais, dit Baccarat.
– Ah çà ! fit sir Williams émerveillé et souriant, vous avez donc une police ?
– Sans doute.
Et Baccarat se prit à sourire à son tour.
– Dois-je poursuivre ? demanda sir Williams.
– Certainement, car je ne sais peut-être pas tout.
– Son état a paru d’abord désespéré, continua sir Williams, mais les médecins croient cependant pouvoir le sauver.
– Ah ! fit Baccarat avec joie, tant mieux, en ce cas.
– Pourquoi, tant mieux ?
– Mais, parce que, s’il vit, nous aurons par lui les plus précieux renseignements.
Sir Williams s’inclina.
– Vous avez raison, dit-il, je n’avais point songé à cela.
– Eh bien, reprit Baccarat souriant toujours, puisque vous reconnaissez ma supériorité, je vais vous investir d’une mission de confiance.
– Parlez…
– Ce Cambolh doit être un aventurier, continua-t-elle, un homme affublé d’un nom d’emprunt, étalant une aisance douteuse ou mal acquise, un misérable qui doit tenir par de mystérieuses ramifications à tout ce qu’il y a de vil, d’abject et de criminel dans les bas-fonds de la société parisienne.
– Je le crois, dit sir Williams avec calme.
– Cet homme n’a point nommé ses complices, il faut qu’il les dénonce ; il n’a point livré ce secret, et ce secret nous devons l’avoir…
– Nous l’aurons.
– Je le place donc sous votre surveillance et vous m’en répondez.
– Soyez tranquille, madame.
– A partir d’aujourd’hui, vous le ferez épier ; vous ferez suivre les phases de sa convalescence, recueillir chacun de ses aveux.
– Mes espions prendront note des moindres mots qu’il pourra prononcer.
– C’est bien cela. Vous m’avez comprise.
– Chaque jour, reprit sir Williams, chaque fois du moins que j’aurai recueilli un renseignement nouveau sur ce misérable, je viendrai moi-même vous en faire mon rapport.
– C’est cela même. Autant que possible, mon ami, il ne faut entre nous ni lettres ni intermédiaires.
– Il y a mieux, poursuivit sir Williams, j’aimerais assez un autre lieu que celui-ci pour nos entrevues.
Baccarat se prit à sourire.
– Vous êtes fou, dit-elle. Comment avez-vous pu songer que je conserverais un jour de plus cet hôtel ? Baccarat redevient madame Charmet, et la courtisane, ressuscitée un moment pour les besoins de cette cause que nous servirons chacun de notre côté, rentre désormais dans l’ombre.
– Vous retournerez donc, rue de Buci, dans cette froide et sombre maison qui ressemble à un couvent ?
– O saint homme ! dit-elle, avec une respectueuse admiration, vous oubliez votre mansarde sous les combles de l’hôtel de Kergaz… Me croyez-vous donc moins repentante que vous ?
– Non, dit sir Williams.
– Alors, ne vous exagérez plus la tristesse et la morne solitude de ma froide maison, et revenez me voir rue de Buci.
Sir Williams se leva et pressa de nouveau affectueusement la main de la jeune femme.
– Ah ! dit-il, je vais m’en aller d’ici le cœur soulagé d’un grand poids.
– Et moi, dit Baccarat, je vais avoir un remords au cœur, mon ami.
– N’en ayez aucun, murmura-t-il, mes crimes passés m’ont mérité l’incrédulité qui me poursuit. Adieu, au revoir ! plutôt. J’aurai l’œil ouvert sur ce misérable, et il ne nous échappera pas.
Il se retira.
Baccarat attendit que le bruit de ses pas se fût éteint sur le sable des allées, que la grille, se refermant sur lui, l’eût bien convaincue de son départ. Alors elle délivra le comte, prisonnier au fond de sa cachette.
– Mon Dieu ! dit le jeune Russe en se montrant, mon Dieu ! comme vous m’avez épouvanté !…
– Moi ?
– Ah ! lorsque vous lui avez remis votre revolver, j’ai cru qu’il allait vous tuer…
Elle eut un de ces beaux et calmes sourires qui révèlent la femme jeune, forte, croyant à la fois en son étoile et en l’amour qui veille sur elle.
– Enfant ! dit-elle.
– Mais enfin, murmura le comte, cet homme pouvait avoir un poignard et se jeter sur vous, il pouvait s’emparer du revolver et le diriger sur votre poitrine ?
– N’étiez-vous pas là ? dit-elle simplement.
– Oh ! certes… je le tenais en joue…
– Eh bien, fit-elle souriant toujours, qu’avais-je à craindre, en ce cas ?
– Mon Dieu ! nos deux balles pouvaient se croiser, et la sienne vous atteindre tandis que la mienne aurait été lui briser la tête.
Baccarat étendit sa belle main et la plaça sur la poitrine du jeune comte :
– Tenez, dit-elle, je sens à votre cœur que votre balle eût devancé la sienne.
Cette réponse était triomphante, et le comte Artoff frissonna d’émotion.
– Vous avez raison, murmura-t-il, mon regard ne l’a point quitté : s’il eût fait un geste équivoque, il était mort.
– Eh bien, demanda Baccarat, que pensez-vous de sa conversion ?
– Je ne sais…
– Le croyez-vous repenti ?
– Et vous ? demanda le comte. Quant à moi, j’avoue ma naïveté, ma jeunesse, mon inexpérience des hommes, et je me sens impuissant à pénétrer de semblables mystères.
– M’en croyez-vous capable, moi ?
– Oui, dit le comte avec conviction.
– Eh bien, retenez ceci : sir Williams, le comte Andréa, de quelque nom que vous le nommiez, est un misérable ! Il s’en va persuadé qu’il n’a plus rien à craindre de moi, il me laisse convaincue qu’il a été ma dupe enfin, et que l’heure n’est pas éloignée peut-être où nous le tiendrons pieds et poings liés et le forcerons à confesser son infamie.
– Vous êtes une femme de génie, dit le jeune homme avec admiration : mais permettez-moi une question ?
– Faites…
– Puisque vous avez la conviction que cet homme est le complice, le chef même de celui qu’il a frappé hier d’un coup de poignard, comment lui en confiez-vous la surveillance ?
– D’abord pour m’assurer à toujours sa confiance.
– Et ensuite ?
– Parce que j’ai la certitude que son complice seul pourra le démasquer en temps et lieu, et qu’il faut que ces deux hommes se revoient, qu’ils se réconcilient, qu’ils rêvent et combinent de nouveaux crimes, pour que l’un finisse par trahir l’autre.
– Ainsi, dans le cas où ce vicomte de Cambolh viendrait à guérir de sa blessure, nous le laisserions quitter l’hospice Beaujon ?
– Sans doute.
– Et recommencer ses exploits ?
– Ecoutez, mon ami, dit Baccarat, cet homme seul connaît sir Williams ; seul, il peut lui arracher son masque d’hypocrisie ; lui mort, notre cause est désespérée. Prions Dieu qu’il le sauve… dût-il mettre encore un nouveau crime à exécution…
– Peut-être avez-vous raison, murmura le comte Artoff, habitué depuis longtemps à se fier aveuglément à Baccarat.
* *
*
Après les deux scènes que nous venons d’esquisser, nous sommes contraint d’analyser les événements de trois mois en quelques pages.
Trois jours après l’entrevue de Baccarat et du vicomte Andréa, Baccarat, réinstallée dans la maison de la rue de Buci, reçut la visite de M. le vicomte Andréa, qui vint lui faire verbalement le rapport suivant sur le prétendu vicomte de Cambolh :
« Le blessé est hors de danger, bien qu’il ait toujours le délire. Les médecins répondent de sa vie.
« Une version curieuse et romanesque, à cent lieues de la vérité, court sur l’événement de l’avenue Lord-Byron. »
Et sir Williams raconta ce que nous savons déjà des bruits qui couraient sur le meurtre de l’amant prétendu de l’Indienne Daï-Natha.
Baccarat parut ajouter foi à tout et congédia son associé en le laissant convaincu qu’elle s’en rapportait entièrement à lui.
Huit jours plus tard, il revint. Cette fois, le vicomte Andréa annonçait que le blessé entrait décidément en convalescence, mais qu’on craignait qu’il ne demeurât frappé d’idiotisme.
Baccarat se montra très affligée de cette nouvelle.
Trois semaines s’écoulèrent. Pendant ces trois semaines, sir Williams tint Baccarat au courant de toutes les paroles incohérentes du blessé, les commentant à sa manière ; puis il vint lui apprendre qu’il avait été réclamé par sa mère, et lui rapporta la scène qui avait eu lieu à l’hospice et chez le juge d’instruction. Baccarat, qui tenait décidément à passer pour la dupe de sir Williams, lui enjoignit d’exercer sur le faux gentilhomme la même surveillance que par le passé, et de le suivre jour par jour, dans la mansarde de sa mère comme il avait fait à l’hospice.
Sir Williams continua à lui apporter des bulletins de santé d’une merveilleuse exactitude.
Enfin, un jour, précisément le lendemain de celui où Rocambole avait furtivement quitté la Villette pour se rendre au Havre, sous les vêtements d’un ouvrier et par un convoi omnibus, sir Williams se représenta rue de Buci. Il venait annoncer à Baccarat que Rocambole, décidément idiot pour le reste de ses jours, était allé en province chez un frère de sa mère, cultivateur aisé qui s’était offert à le prendre à sa charge.
– Très bien, dit Baccarat ; que faut-il faire selon vous ?
– Dame ! répondit Williams, je ne sais trop…
– Je serais assez d’avis de ne le point perdre de vue.
– Soit. Je le ferai suivre en province.
– Où est-il ?
– Il va dans l’Anjou.
– Dans quel village ?
– J’en aurai le nom ce soir.
– Très bien, nous aviserons.
Sir Williams, de plus en plus persuadé que Baccarat avait en lui une confiance sans bornes et ne cesserait de s’en rapporter à lui : sir Williams, disons-nous, allait se retirer, lorsque la porte du cabinet de travail de madame Charmet, qui, on s’en souvient, donnait dans ce grand et triste salon à boiseries de chêne noirci, s’ouvrit et livra passage à la petite juive.
Il y avait longtemps que Baccarat méditait ce coup de théâtre.
Depuis trois mois, chaque fois que sir Williams entrait chez elle, il paraissait chercher quelqu’un ou quelque chose. Malgré lui, son regard errait ça et là et semblait demander le mot d’une énigme qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Cette énigme, c’était l’absence de la petite juive.
Jamais Baccarat ne lui en parlait, jamais elle ne prononçait le nom de l’enfant, jamais sir Williams ne l’avait rencontrée.
Au moment où la porte du cabinet de travail s’ouvrit, sir Williams était tourné vers elle.
La petite juive entra souriante et courut à Baccarat.
Celle-ci vit alors tressaillir, pâlir tour à tour, puis s’empourprer rapidement le visage de sir Williams… Et elle feignit d’embrasser l’enfant, pour lui donner le temps de se remettre du trouble que cette apparition subite, inattendue, avait fait naître en lui.
Deux minutes après, sir Williams était redevenu impassible et aussi calme qu’il l’était avant l’arrivée de Sarah. Il causa un quart d’heure encore, sans paraître prendre garde à l’enfant ; puis il se retira. Mais à peine était-il parti, que Baccarat renvoya la jeune fille et passa dans son cabinet de travail, où le comte Artoff l’attendait.
– Eh bien ? demanda-t-il, la regardant avec curiosité.
– Mon ami, dit-elle, en ce monde, rien de complet. Cet homme si patient, si merveilleux d’astuce, cet homme qu’une femme seule pouvait deviner, possède un défaut au milieu de son impénétrable cuirasse. Il aime Sarah… et c’est par là que je le frapperai !
– Mais, dit le comte qui avait tout entendu, si son complice nous échappe ?
– Ne craignez rien, nous allons le retrouver au premier jour. Et comme si elle eût obéi à quelque mystérieuse révélation de l’avenir, Baccarat ajouta : – Il s’est reposé pendant trois mois. Sans doute, il les a employés à combiner, à mûrir quelque nouvelle et abominable machination ; mais voici l’heure de l’exécution qui vient de sonner ; car son complice, je le sais, moi, n’est plus idiot, et bientôt, je l’espère, nous verrons l’heure de l’expiation… A la veille du triomphe, la bête fauve tombera dans le piège que je creuse sous ses pas depuis trois mois, et l’appât que je placerai au fond de ce piège sera cette fille sur laquelle il a osé lever un regard criminel…
Le jeune Russe frissonna, car il vit luire dans l’œil de Baccarat un de ces éclairs qui précèdent la tempête, et qui semblaient lui prédire le prochain châtiment de l’infâme Andréa.
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Primevère, la villa que le comte de Kergaz possédait entre Chatou et Croissy, était une charmante résidence, isolée au bord de l’eau, loin de toute autre habitation. Elle touchait à la rivière par son jardin en amphithéâtre, lequel avait une petite porte ouvrant sur la berge. Primevère, qui tirait son nom de la précocité des grands arbres qui l’entouraient, était une petite maison aussi petite que Socrate eût pu la souhaiter, et dans laquelle M. de Kergaz et sa femme devaient nécessairement réduire le nombre de leurs domestiques.
Le comte avait acheté cette villa il y avait deux mois. Un pauvre diable, un poète, qui ne savait pas calculer le prix de la toise de maçonnerie, avait fait bâtir Primevère : il y avait dépensé son avoir, engagé son travail pour le présent et l’avenir, de telle façon que lorsque la construction avait été terminée, il s’était trouvé hors d’état de la meubler et de l’habiter.
Un spéculateur, maître maçon de son état, avait acheté Primevère pour un tiers de sa valeur, et le poète, désabusé des gloires et des vanités mensongères de la propriété, était parti pour l’Italie, où il était allé se consoler de la perte de sa maison et de ses illusions. Armand de Kergaz, revenant un soir de Saint-Germain en calèche découverte avec Jeanne, avait passé devant Primevère en sortant du bois du Vésinet. La comtesse avait admiré la blanche maisonnette à demi perdue sous un massif de verdure, et M. de Kergaz avait fait arrêter ses chevaux. Il avait lu, sur l’une des façades, ces mots tracés en grosses lettres :
MAISON A VENDRE
OU
A LOUER
La maison était aussi coquette au-dedans qu’au-dehors ; on sentait que celui qui l’avait bâtie l’avait décorée pour lui, et qu’il était homme de goût.
– Cher Armand, murmura Jeanne en parcourant la villa, le petit parc, le jardin anglais, vous devriez bien acheter cela. C’est si petit, si mignon… nous y passerions le mois de mai presque seuls…
Et comme les désirs de Jeanne étaient des ordres, Armand avait acheté Primevère, et c’était là qu’il avait l’intention de passer le mois de mai tout entier, ce mois charmant près de Paris, et si froid encore en province.
Or, huit jours après celui où le marquis don Inigo de los Montes s’était présenté chez M. le comte de Kergaz, Armand et sa jeune femme étaient complètement installés à Primevère avec trois domestiques seulement, une cuisinière, un valet et une femme de chambre. Armand allait à Paris tous les jours, et revenait chaque soir. Jeanne, son enfant par la main, s’en allait faire de longues promenades au bord de la rivière et dans cette île Croissy, verte et ombreuse, qui fait, le dimanche, les délices des petits bourgeois parisiens. Le vicomte Andréa était demeuré à Paris, selon le désir exprimé par la comtesse.
Cependant Armand, qui ne partageait point les opinions de Jeanne sur les tortures secrètes de son frère ; Armand, qui savait bien que, si désespéré, si muet que soit un violent amour, la vue de la femme qui l’inspire fait moins souffrir encore que son absence, avait voulu qu’on lui gardât une chambre à Primevère ; et comme il voulait flatter les manies ascétiques du grand coupable repenti, il avait choisi une mansarde tendue d’un papier à douze sous et meublée en sapin.
– Quelquefois, s’était-il dit, j’emmènerai Andréa dîner à Primevère, et je l’y garderai un jour ou deux. Si, d’une part, il souffre de la vue de Jeanne, d’une autre, au moins, il jouira de ce grand air si vivifiant, si pur et si nécessaire aux santés délabrées comme la sienne.
Mais, jusqu’alors, Andréa avait toujours, sous un prétexte quelconque, refusé de venir passer quelques heures à Primevère.
Le marquis don Inigo de los Montes, au contraire, était pour ainsi dire le commensal de la villa. Il y avait dîné trois fois en huit jours. M. de Kergaz, ayant à cœur d’être agréable à son vieil ami M. Urbain Mortonnet, séduit ensuite par un certain air de naïveté plein de franchise et mélangé de ces hautes façons aristocratiques dont Rocambole avait trouvé le secret on ne savait où, M. de Kergaz, disons-nous, s’acquittait en conscience de ses fonctions de mentor. Il avait conduit le jeune Brésilien à l’Opéra, aux Bouffes, à la Comédie-Française, aux premières courses de la Marche et de Chantilly, l’avait présenté dans quelques salons, et notamment chez madame Fernand Rocher, qui avait donné un bal.
Le marquis paraissait aimer beaucoup les exercices du corps ; il adorait les chevaux. Armand lui avait fait acheter un magnifique cheval irlandais de robe alezan brûlé. C’était à cheval que le marquis allait ordinairement de Paris à Chatou, seul souvent, quelquefois en compagnie d’Armand.
M. de Kergaz, nous l’avons dit, allait à Paris presque tous les jours et revenait chaque soir à Primevère. Lorsque le jeune Brésilien l’accompagnait, ce dernier quittait généralement la villa vers dix ou onze heures du soir.
Un matin, en arrivant à Paris, M. de Kergaz trouva une invitation assez bizarre qui était parvenue la veille au soir à son intendant. Un jeune peintre, à qui le comte avait jadis rendu service, qu’il avait protégé, encouragé et fait connaître dans le monde, se mariait. Il suppliait son protecteur d’honorer de sa présence son modeste bal de noces. Armand pouvait-il refuser ? Cependant il avait précisément, la veille, invité le marquis don Inigo à une promenade dans la forêt de Saint-Germain où il devait chasser le lendemain, en lui promettant de le faire assister aux émotions nouvelles pour lui d’un laisser-courre. Entre ces deux engagements, Armand demeura un moment indécis.
Cependant il fit cette réflexion, que les princes chassaient souvent à Saint-Germain, tandis que son jeune protégé ne se marierait qu’une fois. Et il écrivit un mot au Brésilien pour l’excuser. Puis il dit à Andréa : « Tu seras bien aimable cher frère, d’aller ce soir à Primevère. » Et il lui tendit l’invitation du peintre.
Andréa tressaillit et Armand le vit pâlir.
– Tu vas me trouver fou, dit Armand, mais je suis si peu habitué à laisser Jeanne seule le soir, que je ne serais réellement tranquille que si tu veilles sur elle.
– Mais… mon frère… balbutia Andréa.
– Va donc dîner avec elle, poursuivit Armand, tu y prendras possession de la chambre que nous t’y avons fait préparer, et tu avertiras Jeanne que je rentrerai fort tard, vers quatre ou cinq heures du matin.
Andréa parut se résigner à un grand sacrifice ; mais il accepta et il partit vers cinq heures par les troisièmes classes du chemin de fer, comme un petit rentier du Marais qui calcule sagement une économie de six sous. Il arriva à Primevère à l’heure du dîner.
Jeanne attendait son mari. Lorsque Andréa lui apprit qu’il était retenu à Paris, et que ni lui ni le jeune Brésilien ne viendraient, la comtesse éprouva une impression mélangée de joie et de tristesse. Le marquis don Inigo, elle ne savait pourquoi, lui faisait peur. En apprenant qu’elle ne le verrait point, elle fut comme soulagée, malgré le chagrin qu’elle éprouvait de l’absence de son mari.
M. le vicomte Andréa continua à jouer merveilleusement son rôle de victime résignée, d’homme torturé qui se complaît dans ses tortures. Il eut le courage de dîner en tête à tête avec cette femme qu’il aimait dans le silence et le mystère de son cœur, de baisser pudiquement les yeux quand elle le regardait, et de lui offrir son bras pour cette promenade quotidienne que Jeanne faisait chaque soir après le dîner.
A la nuit, ils rentrèrent.
Jeanne prit elle-même un flambeau et lui dit :
– Allez, mon cher frère, je vais vous faire conduire chez vous.
Elle sourit avec tristesse en prononçant ces derniers mots.
– Cet appartement, murmura-t-elle, est la plus petite mansarde de la maison. Armand connaissait vos goûts, et il vous l’a destinée.
– Mon frère a eu raison, répondit-il humblement, et je suis persuadé, néanmoins, que c’est encore beaucoup trop pour un pauvre pécheur comme moi.
Et il la salua comme s’il eût voulu éviter de prolonger un entretien qui le torturait.
– Pauvre homme ! pensa la comtesse en se retirant.
Et elle se prit à songer que le malheureux l’aimait, et qu’il avait dû horriblement souffrir durant cette longue soirée de tête-à-tête pendant laquelle il avait constamment senti son bras sur le sien.
Lorsque Jeanne fut partie, M. le vicomte Andréa ouvrit sa croisée et s’accouda sur l’entablement. Comme un général d’armée à la veille d’une bataille, le baronet semblait vouloir étudier le terrain. Il connaissait cependant la villa. Il y était venu lors de l’acquisition ; puis il était revenu alors qu’on la décorait et la mettait en état de recevoir ses nouveaux maîtres. Enfin, ce jour-là, en homme habitué à tout juger d’un coup d’œil, il avait gravé en quelques minutes dans sa tête tout le plan intérieur et extérieur de l’habitation. On aurait pu dire que sir Williams, en s’accoudant à la croisée, faisait une simple récapitulation.
Il était près de dix heures, la nuit était noire, presque orageuse. L’ombre enveloppait le jardin. On entendait le murmure de la rivière sur son lit de cailloux sans apercevoir son sillon d’argent. Un profond silence s’était fait dans la villa.
Les trois serviteurs étaient couchés ; Jeanne seule veillait encore… On pouvait le supposer, du moins, à la lueur d’une lampe projetée vers les massifs d’arbres, clarté qui s’échappait des croisées de son appartement, situé au premier étage.
Madame de Kergaz, Andréa le savait, conservait, même à la campagne, ses habitudes parisiennes. Elle se levait tard, et ne se couchait jamais avant minuit, lisant ou brodant d’ordinaire dans une petite pièce attenante à sa chambre à coucher et convertie en boudoir.
– Allons ! pensa sir Williams, je ne joue pas précisément de malheur depuis quelque temps, et tout vient à point… Les domestiques couchent sur le derrière de la maison, tandis que la chambre de Jeanne est sur le devant et donne dans le jardin… Ils n’entendront rien… Allons ouvrir la poterne.
Le saint homme descendit alors sur la pointe du pied, s’arrêtant presque à chaque degré de l’escalier, tant il redoutait d’éveiller quelque écho endormi ; puis, continuant sa marche avec les mêmes précautions, et arrivé au bas de l’escalier, malgré les ténèbres qui l’environnaient, il sut trouver son chemin. On eût dit qu’il était pourvu de la propriété merveilleuse départie à la race féline, et que sa paupière, dilatée dans l’obscurité, avait le don de voir. Sans hésiter, il se dirigea à gauche, vers une serre chaude dont la porte était toujours ouverte, y pénétra, la traversa dans toute sa longueur, et arriva ainsi dans le jardin. Là, il s’arrêta de nouveau et leva les yeux sur la façade de la maison.
La fenêtre du boudoir de Jeanne était toujours éclairée et entrouverte, laissant entrer les chaudes bouffées de ce vent d’orage qui régnait depuis le coucher du soleil et auxquelles commençaient à se mêler quelques gouttes de pluie.
Sir Williams remarqua un arbre, un tilleul, planté tout près du mur, et qui montait verticalement vers cette croisée, de telle façon que les branches de son couronnement étaient éloignées de quatre ou cinq pieds à peine de l’entablement de la fenêtre.
– Bon ! pensa-t-il, le drôle est agile comme un chat, il sautera cela à pieds joints.
Il se remit en marche, portant ses souliers à la main, de façon à ne laisser aucune trace de ses pas dans le sable, et choisissant les allées les plus obscures. Il arriva ainsi jusqu’au mur du bord de l’eau ; puis il rejoignit la poterne, qui était fermée par un simple verrou. L’ancien pickpocket était trop versé dans l’art d’ouvrir les serrures et de tirer les verrous sans les faire crier pour arracher le moindre bruit à celui-là. La porte tourna sur ses gonds sans éveiller aucun écho, et sir Williams la tira sur lui avec les mêmes précautions.
– Allons à la rencontre de mon drôle, se dit-il ; pourvu qu’il soit exact !
Il remit alors ses souliers et remonta lentement la berge, prêtant l’oreille au moindre bruit et cherchant à pénétrer l’obscurité de son ardent regard.
Lorsqu’il fut à cent mètres de la villa, il s’arrêta pour écouter. Il avait entendu un bruit lointain… comme les pas pressés d’un homme attardé.
– Ce doit être lui ! se dit-il.
Et il avança encore.
Le bruit se rapprocha ; bientôt il devint facile à distinguer.
Alors, au lieu d’avancer toujours, il s’assit fort tranquillement dans l’herbe et s’y tint immobile.
Les pas approchaient. Bientôt sir Williams distingua une ombre plus noire encore que les ténèbres de la nuit, et qui paraissait se mouvoir. Puis, à mesure que cette ombre s’avançait, il crut distinguer, à intervalles inégaux, un petit bruit métallique, le bruit d’un éperon heurtant un caillou.
Cette fois il fut fixé :
– C’est lui ! se dit-il.
Il tira un briquet de sa poche, le battit, et en fit jaillir une gerbe d’étincelles, puis il alluma un cigare qu’il prit dans sa poche.
Et il continua à demeurer assis dans l’herbe.
Mais c’était un signal sans doute, car l’ombre, qui avançait toujours et n’était plus qu’à une faible distance, fit quelques pas encore, et une voix ayant un accent tout à fait méridional se fit entendre.
– Monsieur, disait la voix, vous seriez bien aimable de me donner un peu de feu.
– Avec plaisir, señor, répondit Williams, qui venait de reconnaître le jeune marquis brésilien don Inigo de los Montes, avec plaisir.
Les deux complices jugèrent inutile de poursuivre à haute voix ce colloque.
Don Inigo s’avança jusqu’à sir Williams assis dans l’herbe. Celui-ci se leva et dit :
– C’est bien… Tu es exact.
– Etes-vous prêt, mon oncle ?
– Sans doute ; et toi ?
– Oh ! moi, soyez tranquille…
– Sais-tu ton petit discours ?
– Comme un jeune premier.
– Seras-tu pathétique, entraînant, irrésistible enfin ?
– J’ai vu les mélodrames joués au boulevard depuis quinze ans.
– C’est bien, cherchons.
Et ils se mirent en route le long de la berge, et la descendirent jusqu’à la villa.
Arrivés à la porte du jardin, sir Williams leva de nouveau les yeux sur la façade, remarqua avec joie que la lumière brillait toujours à la fenêtre où Jeanne se tenait, et, montrant l’arbre qui se dressait devant cette croisée :
– Tiens, souffla-t-il à l’oreille de Rocambole, un homme qui a jeté le lazzo dans les pampas et parcouru les forêts vierges doit savoir grimper aux arbres. Voilà ton chemin… Attends cinq minutes, le temps qui m’est nécessaire pour rentrer fort tranquillement chez moi et y jouir d’un profond sommeil.
Sir Williams rentra dans la villa avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour en sortir, et le marquis don Inigo de los Montes attendit…
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En effet, et malgré l’heure avancée pour la campagne, madame la comtesse Jeanne de Kergaz n’était point couchée encore. Assise devant un métier à broder, elle travaillait… ou plutôt elle rêvait. Momentanément séparée de son cher Armand, la jeune femme, en rentrant chez elle et s’y retrouvant seule, s’était sentie toute triste. C’était la première fois, depuis quatre années que durait son bonheur, qu’elle allait se trouver seule pendant une longue soirée. Cependant Armand s’absentait pour un motif légitime, et la lettre affectueuse et charmante qu’il lui avait écrite n’était-elle pas de nature à faire prendre patience à sa femme ?
Elle se répéta tout cela ; elle se dit même qu’il était onze heures passées, que sûrement Armand reviendrait au point du jour dans sa voiture ; que quelques heures à peine la séparaient du moment où elle le reverrait… Et malgré tout, elle ne put bannir une vague et anxieuse inquiétude.
Qu’avait-elle à craindre pourtant ? Elle était sous la sauvegarde de domestiques dévoués ; Andréa, ce frère dont le repentir avait fait un saint, était dans la maison… Et Jeanne avait foi, désormais, en l’homme qui, jadis, l’avait outragée si cruellement.
Son esprit alarmé, et cherchant en vain la cause de ses alarmes, se reporta tout à coup vers le marquis don Inigo de los Montes. A cette pensée, à cette image qui sembla se dessiner claire et nette dans son imagination troublée, madame de Kergaz tressaillit.
Pourquoi et comment expliquer cette singulière appréhension, si ce n’est que la femme la plus pure, la plus chastement naïve sera toujours d’une extrême clairvoyance à l’endroit des attaques qui seront dirigées contre son cœur ? Elle saura le prix d’un regard, d’un soupir, d’un sourire ; elle pressentira le sens mystérieux d’un tressaillement… Le marquis n’avait pas dit un mot ou laissé échapper un geste qui pût blesser ou simplement effaroucher madame de Kergaz ; et pourtant Jeanne avait deviné que, peu soucieux des devoirs que lui avait imposé le cordial et chaleureux accueil de son mari, cet homme avait l’audace de l’aimer… Bien plus, elle en avait peur. Elle devinait instinctivement que cet étranger, au teint olivâtre, aux cheveux d’un noir de jais, dont toute la personne avait comme un cachet de fatalité sombre, serait capable de tout, même d’un crime, à l’heure où il obéirait à quelque passion fanatique. Malgré elle, Jeanne frissonnait en songeant au marquis…
Que pouvait-elle faire cependant ? Pouvait-elle dire à Armand : « Ne recevez plus ce jeune homme… j’ai deviné sa pensée. » C’était inadmissible, monstrueux, impossible, car c’eût été dire à son mari : « J’ai peur de moi autant que de lui… et je vous avoue ma faiblesse. » Et puis, qui sait ? elle se trompait peut-être…
Cependant, ce soir-là, quelque effort qu’elle tentât, Jeanne vit sa pensée assaillie par le souvenir du Brésilien. Pourtant, il n’était pas venu… pourtant, il ne viendrait pas… car il était onze heures passées, une heure où tout le monde est couché, à la campagne, une heure où une femme comme la comtesse de Kergaz ne saurait recevoir personne en l’absence de son mari. Jeanne se dit qu’elle était folle, et, quittant son ouvrage commencé, elle s’approcha de la croisée. Elle espérait reposer son front, un peu alourdi par cette inquiétude vague qui la tourmentait, à la fraîcheur de l’air de nuit… Mais le vent était orageux, le ciel pesant. Un vent brûlant courbait les grands arbres du jardin et leur arrachait des craquements lugubres. Une large goutte de pluie tomba sur la main de Jeanne. Un moment elle songea à fermer sa croisée ; mais elle était femme et curieuse, c’est-à-dire téméraire… Elle ne voulut pas avoir peur de l’orage, elle éprouva comme une sorte d’impatience de voir les premiers éclairs sillonner la voûte noire et plombée du ciel.
Elle se remit à sa broderie et se prit à songer à Armand. Elle le suivit, en pensée, dans ce bal de petits bourgeois, où il aurait été précédé sans doute par son renom de bienfaisance et de vertu ; elle le vit le point de mire de tous les regards, fêté, admiré, béni par tous, et elle se sentit fière de son noble et bien-aimé Armand… Et pendant quelques minutes elle oublia sa solitude, son isolement, le temps qui passait, et elle s’identifia si bien avec son époux, qu’elle crut être avec lui, son bras posé sur son bras. Mais un bruit la fit tressaillir et l’arracha à son rêve. Il lui semblait qu’elle avait entendu des pas dans le jardin. Jeanne retourna à la croisée, se pencha en dehors et écouta. Les ténèbres étaient opaques. On n’entendait d’autre bruit que celui des arbres craquant sous les souffles avant-coureurs de l’orage.
– C’est le vent, pensa Jeanne. Je suis folle avec mes terreurs.
Elle prit sur une étagère un livre de piété et l’ouvrit. Quelques minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles elle essaya de se réfugier en Dieu tout entière… mais elle tressaillit de nouveau… Cette fois, elle croyait bien avoir entendu craquer des pas sur le sable des allées.
Elle retourna à la croisée… Toujours même obscurité, même silence.
Alors la jeune femme se moqua d’elle-même en se traitant de visionnaire, et, pour se donner du courage, elle prit un flambeau et passa dans la pièce voisine, où dormait son enfant… Le petit Armand sommeillait paisiblement. Jeanne s’arrêta quelques instants à le contempler, muette, anxieuse, souriante, ayant peur qu’un souffle ne lui échappât trop bruyant et ne vînt à l’éveiller. Puis elle se pencha sur lui avec une délicatesse, une légèreté infinies, effleura d’un baiser les boucles blondes de sa chevelure, et s’en alla, sur la pointe du pied, jusque dans le boudoir… Mais soudain elle recula d’un pas, comme frappée de stupeur, l’œil attaché avec épouvante vers la croisée, qu’encadrait le feuillage touffu du tilleul indiqué par sir Williams à Rocambole, et au milieu duquel la comtesse de Kergaz crut apercevoir deux points lumineux, deux yeux étincelants et dirigés vers elle.
Le baronet Andréa, en homme qui a longtemps exploité ce sentiment humain si banal, si vulgaire, qu’on nomme la peur, savait par expérience que les grands effrois sont muets et ne se traduisent d’ordinaire que par une sorte de prostration, de complète paralysie des sens. En indiquant au prétendu Brésilien l’escalade de l’arbre, sir Williams avait calculé que la terreur de Jeanne, en voyant entrer chez elle un homme par la fenêtre, serait telle qu’elle ne pourrait jeter un cri.
Sir Williams ne s’était point trompé. Jeanne demeura muette, l’œil attaché sur ces deux points lumineux… Sa gorge crispée ne trouva aucun son ; son bras raidi refusa de s’étendre vers un cordon de sonnette… Elle recula d’un pas, puis d’un autre, et se trouva adossée au mur.
En ce moment, les deux points lumineux changèrent de place, une ombre s’agita dans le feuillage… Puis cette ombre bondit…
Et Jeanne de Kergaz, frissonnante, glacée d’horreur, vit tomber devant elle un homme qui s’était lancé, avec la légèreté d’un tigre, des dernières branches du tilleul sur le parquet de sa chambre. Cet homme, elle le reconnut, et tout son sang se figea alors dans ses veines… C’était le marquis don Inigo de los Montes.
* *
*
Il est de ces effrois, de ces stupeurs suprêmes que la plume est impuissante à décrire. En se voyant en présence de l’être qu’elle redoutait instinctivement, de cet étranger qui osait pénétrer chez elle par la fenêtre, au milieu de la nuit, madame de Kergaz fut saisie d’une épouvante voisine du délire, et elle se demanda si elle n’était point le jouet d’un cauchemar.
Mais le bandit avait l’audace de son rôle ; il osa la saluer et lui dire :
– Pardonnez-moi, madame, le périlleux chemin que j’ai pris pour arriver jusqu’à vous, et veuillez me permettre quelques mots qui expliqueront, je l’espère, mon étrange conduite.
Le marquis s’exprimait avec calme, et sa voix était si naturelle, si régulièrement timbrée, que madame de Kergaz se demanda si, en effet, quelque motif impérieux, mais qu’il allait expliquer sur-le-champ, ne l’avait point contraint à prendre cette voie.
Et elle le regardait, toujours stupéfaite, toujours muette, et n’ayant plus la force d’appeler au secours.
– Madame la comtesse, reprit don Inigo appuyant la main sur son cœur, je suis gentilhomme et sais le respect qui vous est dû. Ne me condamnez donc point sans m’entendre…
Et il demeura à distance, tête nue, dans une attitude respectueuse et suppliante qui calma un peu l’effroi de la jeune femme.
– Madame la comtesse, poursuivit-il, si je me suis introduit chez vous, au milieu de la nuit, comme un voleur, c’est qu’un motif impérieux et sans réplique, une nécessité fatale et indomptable m’y poussaient. Permettez-moi de m’expliquer, et, je vous le demande à genoux, au nom de ce qu’il y a de plus sacré à vos yeux, n’appelez pas, ne me faites pas chasser avant de m’avoir entendu.
La voix de don Inigo était si suppliante et si respectueuse, que Jeanne, retrouvant enfin l’usage de ses membres, sinon celui de sa voix, laissa échapper un geste qui signifiait :
– Parlez…
Don Inigo reprit :
– Ce que j’avais à vous dire, madame, est un secret de telle nature, que ni votre mari, ni vos gens, ni personne au monde ne le peut entendre que vous.
Et comme une sorte d’étonnement semblait, pour madame de Kergaz, succéder à son effroi de tout à l’heure :
– Venir ici avec le comte, poursuivit le Brésilien, était donc impossible… Venir sans lui, me faire annoncer par vos gens, c’était vous compromettre odieusement… Et pourtant… il appuya la main sur son cœur… pourtant, acheva-t-il avec tristesse, ce secret était là, et il m’étouffait.
Madame de Kergaz tressaillit et crut deviner.
– Monsieur… dit-elle avec fierté, et recouvrant enfin sa voix.
– Oh ! fit don Inigo avec chaleur, écoutez-moi un seul moment. Et il se mit à genoux…
Madame de Kergaz n’eut pas la force d’appeler. Elle demeura debout, sans voix, sans respiration. On eût dit un condamné qui attend la lecture de sa sentence.
– Madame la comtesse, reprit don Inigo, toujours respectueux mais ferme, je suis né dans ces chaudes contrées où l’homme, roi de la nature, ne s’irrite des obstacles que pour les vaincre, où l’impossible possède un véritable attrait.
Jeanne écoutait frémissante et ne voulait pas deviner où il en voulait venir.
– Je suis venu à Paris, poursuivit-il, poussé par une force inconnue, attiré vers un but mystérieux et qu’il m’était impossible de deviner. J’ai vingt-cinq ans, je jouis d’une fortune fabuleuse, je suis le roi souverain de vastes solitudes où hommes et troupeaux m’appartiennent… C’est vous dire que fortune et isolement me pesaient, et que je venais à Paris y chercher une compagne de mon choix, une femme dont je serais l’esclave et dont je ferais ma reine.
La comtesse se méprit ou espéra du moins se méprendre à ces paroles. Elle crut que don Inigo songeait à se marier et qu’il venait s’ouvrir à elle et demander son appui.
– Cette femme, continua-t-il, inconnue et cependant adorée, il y a huit jours, je l’ai trouvée enfin.
Il s’arrêta, et son front se couvrit d’une vive rougeur.
La comtesse attendait avec anxiété.
Il reprit :
– Cette femme, je l’ai trouvée. Ah ! fit-il avec amertume, je sais bien que des obstacles s’élèvent entre nous, que le monde et ses préjugés ont creusé entre elle et moi de profonds abîmes ; mais qu’importe ! j’ai dans mon cœur des trésors de tendresse pour les combler. J’ai foi en mon amour, foi en mon étoile…
Jeanne se reprit à trembler. Elle songea qu’elle était seule… seule en cette villa presque déserte, seule loin de Paris, loin de son cher Armand, ce protecteur du ciel, seule en présence de ce fou qui parlait avec témérité de quelque amour étrange et impossible.
– Cette femme que j’aime, continua don Inigo avec exaltation, cette femme de qui me séparent les lois et les préjugés du monde, j’ai juré de la conquérir et de la faire mienne… je me suis juré de l’emmener sous le ciel éternellement bleu de mon pays, au milieu de nos vastes solitudes, plus belles et plus enviables que vos cités d’Europe… de lui donner un peuple d’esclaves, de passer moi-même ma vie tout entière à ses genoux.
Ce langage insensé finit par arracher la comtesse à sa torpeur morale. D’un geste, elle imposa silence au marquis don Inigo.
– Monsieur, lui dit-elle, était-ce donc pour me dire ces choses… insensées…
– Insensées, soit, dit-il, mais vraies… mais sincères… mais parties du cœur…
Et il la regarda avec audace.
– Monsieur, dit la comtesse avec une froide dignité, vous oubliez certainement qui je suis…
– Hélas ! non, madame.
– Vous oubliez que M. de Kergaz, mon mari, continua Jeanne, vous a ouvert sa maison…
– Non, je ne l’oublie point…
Et sa voix était ferme et nuancée d’une odieuse infamie.
– Madame, interrompit-il brusquement, vous avez deviné de quelle femme je voulais vous parler tout à l’heure ? s’écria-t-il en fléchissant un genou : celle que j’aime, celle que je me suis juré de conquérir, cet être adoré entre lequel et moi je supprimerai, je renverserai tous les obstacles ; cette femme, c’est vous !…
Et il se releva, fit un pas vers elle, voulut prendre ses mains et y poser ses lèvres perfides.
Jeanne recula, poussa un cri terrible, et dit d’une voix affolée : – A moi, Armand ! à moi !…
– Il n’est pas ici, ricana le misérable, il est loin… et vous…
Il n’acheva pas… Une porte s’ouvrit, un homme apparut subitement, le visage étincelant de courroux, et frappant d’un soufflet la joue de l’audacieux coupable.
– Infâme ! exclama-t-il d’une voix tonnante.
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Or, cet homme qui arrivait au secours de Jeanne éperdue, ce sauveur que la Providence semblait envoyer juste à l’heure où madame la comtesse de Kergaz, la noble et chaste compagne d’Armand, allait être outragée, ce n’était pas Armand lui-même, comme on aurait pu le croire, c’était M. le vicomte Andréa ; Andréa ou sir Williams, c’est-à-dire cet ange des ténèbres, ce génie du mal qui échafaudait pièce à pièce la ruine de cette noble maison, qui avait préparé avec sa lente et tenace habileté cette scène d’audace, qui venait de faire outrager la plus sainte des femmes et, se réservant le rôle du deus ex machina, survenait pour avoir l’air de sauver celle dont il préparait depuis si longtemps la perte.
A la vue de celui qu’elle considérait comme un libérateur, comme un ami, comme le frère dévoué de son époux, Jeanne jeta un cri de joie :
– Ah ! murmura-t-elle, je suis sauvée.
Elle le regarda, tremblante encore, mais déjà rassurée et pleine de confiance.
Le vicomte Andréa n’était plus en ce moment cet homme au front humble, au regard baissé, ce pénitent courbé sous le remords. Un éclair de courroux illuminait son visage et lui donnait un reflet martial et terrible. Son attitude était celle de ces vieux gentilshommes qui dégainaient l’épée pour défendre l’honneur de leur écusson et toute la fierté d’une vieille race.
Jeanne crut voir Armand de Kergaz lui-même.
Il se tourna vers elle d’abord et lui dit avec une sorte de sévérité :
– Madame… il faut que les trois personnes qui se trouvent ici demeurent seules à jamais dans le secret de l’outrage que vous avez subi.
Et comme Jeanne se taisait, il fit un pas vers don Inigo, en lui disant froidement :
– Monsieur, vous êtes un lâche !
– Monsieur ! exclama le prétendu Brésilien, qui joua admirablement la peur.
Le vicomte Andréa sortit tranquillement un pistolet de sa poche, et l’arma avec méthode.
– Monsieur, lui dit-il, choisissez : ou vous allez vous tenir tranquille et m’écouter… ou je vais vous brûler la cervelle.
Le Brésilien se croisa les bras et parut céder à la force.
– Monsieur, continua le baronet, la femme que vous avez eu l’intention d’outrager et à laquelle vous avez osé faire entendre un inqualifiable langage est la femme de mon frère. Cela veut dire, monsieur, qu’un de nous deux est de trop en ce monde.
Le Brésilien s’inclina.
– Monsieur, poursuivit Andréa, nous devons nous battre sans qu’on puisse jamais soupçonner le motif de notre querelle, et comme j’ai votre vie entre mes mains, que rien au monde ne pourrait m’empêcher de vous tuer, j’userai de ce droit si vous ne me donnez votre parole d’honneur de respecter éternellement ce mystère.
– Je vous la donne, monsieur, dit don Inigo.
Andréa abaissa le canon de son pistolet et cessa de tenir le marquis en joue.
– Vous allez sortir d’ici, continua Andréa, vous en allant comme vous êtes venu… Vous retournerez à Paris.
– J’y serai à vos ordres, monsieur, dit fièrement le Brésilien.
– Attendez, fit Andréa d’un ton impérieux, attendez donc… Et, regardant la comtesse : il ne faut pas, continua-t-il, que M. de Kergaz puisse jamais supposer que je me bats avec l’étranger à qui il a noblement ouvert sa maison, parce que cet homme a eu l’audace de violer indignement cette hospitalité.
– Il ne le saura pas, monsieur, murmura don Inigo.
– Pour cela, reprit le vicomte, il est nécessaire de laisser passer une journée tout entière. Armand sait que je suis ici… si je me bats avec vous demain, il devinera que vous êtes venu… Dans vingt-quatre heures, je vous enverrai mes témoins.
– Je les recevrai, monsieur.
– Nous nous battrons au pistolet.
Don Inigo fit un geste de répugnance marquée.
– Monsieur, dit froidement Andréa, je vous comprends, vous avez le préjugé de l’épée ; mais avec cette arme on se blesse souvent, rarement on se tue… Au pistolet, on se manque ; mais on recommence, et l’on finit par se tuer. Or, je vous l’ai dit, l’un de nous est de trop…
– C’est bien, monsieur, dit froidement don Inigo.
– Après-demain matin donc, dit Andréa en lui montrant du doigt la fenêtre.
Don Inigo s’inclina, salua la comtesse en frissonnant, se dirigea vers la croisée, enjamba l’entablement et disparut.
Alors le vicomte Andréa regarda madame de Kergaz. Jeanne était pâle, muette, comme saisie d’horreur.
Andréa lui prit la main.
– Rassurez-vous, madame, lui dit-il, vous n’avez plus à courir aucun danger.
La voix de son libérateur sembla rappeler Jeanne à elle-même. Elle pressa la main du vicomte et se prit à fondre en larmes.
– Ah ! merci, merci, murmura-t-elle, vous êtes mon sauveur.
– Je veille sur l’honneur des miens, répondit Andréa d’un ton solennel et plein d’emphase. Reposez-vous, madame, nul ne viendra maintenant troubler votre sommeil. Adieu… bonne nuit…
Et M. le vicomte Andréa fit un pas de retraite.
– Mon frère, dit Jeanne avec l’accent de la prière, vous ne vous battrez point, n’est-ce pas ?
– Il le faut.
– Mais c’est impossible ! je ne le veux pas. Je n’ai pas juré, moi, je préviendrai Armand, Armand ne le voudra pas.
– Il est certain, dit Andréa, que si Armand apprend ce qui s’est passé, ce n’est pas moi qui me battrai, c’est lui.
– Lui ! fit-elle frémissante.
– Ma chère sœur, murmura l’hypocrite, vous savez bien qu’il est en ce monde des circonstances où toute justice humaine pâlit devant cette loi suprême qu’on nomme le code de l’honneur. Vous n’avez donc pas deviné, pauvre femme, que l’homme qui, s’il n’est châtié, ira, dans huit jours, se vanter dans un club d’avoir pénétré chez vous, au milieu de la nuit ?…
– O infamie !
– Or, reprit Andréa, pressant affectueusement la main de Jeanne, voulez-vous que ce soit Armand qui se batte ?
Elle tremblait de tous ses membres et ne répondait pas.
– Armand, le plus noble et le meilleur des hommes ? poursuivit Andréa.
Et comme elle se taisait toujours :
– Je suis au contraire, moi, reprit-il, un être déshérité, sans amour et sans famille…
– Ah ! s’écria Jeanne, vous êtes ingrat. N’avez-vous pas un frère… une sœur qui vous aiment ?…
Il passa la main sur son front et détourna la tête.
– Oui, dit-il, vous êtes nobles et bons tous deux, mais puis-je oublier mes crimes, et ne dois-je pas considérer comme un moyen de réhabilitation que le ciel m’envoie cette occasion de châtier un misérable ou de mourir pour vous ?
Jeanne était éperdue.
– Mon Dieu ! dit tout à coup Andréa prêtant l’oreille, écoutez… N’entendez-vous pas un bruit de voiture, là-bas, dans le lointain… ?
Elle prêta l’oreille.
En effet, on entendait fort distinctement un roulement de roues sur la grande route, à une certaine distance.
– C’est Armand qui revient, dit Andréa.
– Ah ! quelle joie ! s’écria Jeanne, qui oublia tout.
– Madame, dit vivement Andréa, il ne faut pas qu’Armand me trouve ici… Comment expliquerions-nous ma présence chez vous, à minuit passé ?
– Eh bien, adieu, mon frère.
– Non, je ne partirai point ainsi, dit-il avec fermeté. Votre parole que le plus profond mystère régnera sur les événements de cette nuit.
– Je vous la donne…
– Vous me laisserez me battre ?…
Elle hésita.
– Oh ! c’est affreux ! dit-elle.
– Il le faut.
– Eh bien !… Ah ! je prierai Dieu avec tant de ferveur qu’il m’exaucera.
– Adieu ! dit-il, à demain !
Et il s’en alla et remonta chez lui.
– O pâtissier, mon compère, murmura-t-il, tu as décidément du bon, et tout cela tourne à ravir !
* *
*
Andréa et la comtesse de Kergaz avaient eu une fausse alerte ; ce n’était point la voiture d’Armand qu’ils avaient entendue rouler dans le lointain. Le comte ne revint qu’à cinq heures du matin et à cheval. Lorsqu’il entra, tout était calme dans la villa.
Jeanne, brisée par les émotions de la nuit, avait fini par s’endormir. Son mari entra sur la pointe du pied et ne l’éveilla point.
Andréa, lui aussi, dormait avec cette tranquillité qui sied aux grands courages. Il ne sortit de la chambre que vers dix heures du matin, à l’heure du déjeuner ; il était fort calme et se montra presque gai. Deux heures après il quitta Primevère, après avoir obtenu d’un regard, jeté à la dérobée à la comtesse, l’assurance nouvelle qu’elle se tairait ; puis il s’en retourna à Paris, et se rendit à pied rue de Suresnes, où il s’arrêta à la porte d’un hôtel garni de triste apparence.
L’hôtel avait une allée noire dans laquelle il disparut, après avoir jeté dans la rue un cauteleux regard autour de lui, afin de bien s’assurer qu’il n’était pas suivi.
Il frappa au carreau graisseux d’une loge de portier.
– Qui est là ? demanda une voix enrouée.
– Moi ! dit Andréa.
Une vieille tête chauve se montra, reconnut Andréa, lui tendit une clef et une lettre écrite sur du gros papier et cachetée avec de la mie de pain.
Andréa s’élança dans l’escalier tortueux, auquel une corde servait de rampe, et, tout en montant au cinquième étage, il ouvrit la missive, qui ne contenait que ces mots : « Venez, je vous attends… »
Aucune signature ne les accompagnait.
* *
*
Or, une heure après environ, nous eussions retrouvé le protégé de M. Urbain Mortonnet, banquier au Havre, M. le marquis don Inigo, dans son petit appartement de l’hôtel Meurice fumant un cigare et attendant un visiteur. Ce dernier n’était autre que sir Williams, qui était allé rue de Suresnes reprendre pour la circonstance la perruque blonde et le teint rougeâtre de sir Arthur Collins. Il était impossible de reconnaître en lui ce vicomte Andréa, pâle et blême, qui, huit jours avant, était venu chercher en grande pompe le jeune étranger pour le conduire à l’hôtel de Kergaz.
Le nègre majestueux, sous la peau noire duquel on eût vainement cherché maître Venture, l’intendant de madame Malassis, introduisit sir Arthur avec tout le cérémonial usité sous les latitudes transatlantiques, et l’hôtel Meurice tout entier demeura persuadé que le prince brésilien ne voyait que des personnages de la plus grande distinction.
Sir Arthur introduit, le marquis relégua maître Venture dans l’antichambre, ferma la porte, tira les portières et s’assura qu’il était bien seul avec son visiteur.
– Bonjour, mon adversaire, dit sir Arthur en entrant.
– Bonjour, mon oncle.
– Comment vas-tu ce matin ?
– Assez mal. Je n’ai pas dormi…
– Eh ! eh ! fit sir Arthur d’un ton moqueur, mes deux soufflets seraient-ils la cause de ton insomnie ?
– Je le crois.
– Imbécile !
– Dame ! fit Rocambole naïvement, un gentilhomme qui reçoit des soufflets…
– Ah çà, faquin ! dit sir Arthur, je crois, le diable m’emporte ! que tu as fini par te prendre au sérieux.
– Parbleu !
– Eh bien, puisque nous nous battrons demain… il me semble que tu auras satisfaction de tes deux soufflets.
– Oh ! dit Rocambole, si je faisais mon compte en bonne conscience, je pourrais additionner aussi un coup de poignard…
Le flegme avec lequel Rocambole prononça ces mots fit tressaillir le baronet. Celui-ci le regarda attentivement.
– Tu railles, drôle ?
– Oui et non.
– Comment, oui et non ?
– Dame ! fit le prétendu marquis brésilien, il me semble qu’il serait temps de régulariser un peu nos positions respectives.
– Je ne comprends pas, dit froidement sir Arthur Collins.
– C’est pourtant bien facile, mon oncle.
– Tu crois ?
– Sans doute.
Le baronet s’assit et regarda fort attentivement Rocambole.
– Serait-il question d’argent ?
– Tout juste.
– Eh bien, que veux-tu savoir ?
– Je voudrais, autant que possible, un titre, une valeur sérieuse, quelque chose qui pût me représenter convenablement les cinquante mille livres de rente dont je dois hériter à la mort de ce pauvre comte de Kergaz.
– Ta réclamation est légitime.
– Ah ! vous en convenez…
– Mais là où il n’y a rien, le roi perd ses droits, reprit sir Arthur, et je ne puis te donner ce que je n’ai pas encore…
– C’est drôle ! murmura Rocambole, j’avais pensé, mon oncle, que vous pourriez me souscrire une reconnaissance d’un million portant la date de l’année prochaine, signée de votre vrai nom d’Andréa, tuteur du fils mineur de feu M. le comte Armand de Kergaz.
– C’est très facile, dit sir Arthur.
– Alors, vous n’y voyez pas d’obstacle ?
– Aucun.
– Vous me signerez cela ?
– Quand tu voudras.
– Mais tout de suite, alors, dit le marquis don Inigo.
– Non pas, dit froidement sir Williams.
– Et pourquoi ?
– Parce que, acheva le baronet, j’aime autant renvoyer cela à après-demain. Tu pourrais me tuer par étourderie, demain matin, tandis que, lorsqu’on attend un million, on est prudent.
– Vous avez raison, mon oncle, murmura Rocambole, résigné à attendre.
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Le lendemain matin, vers onze heures, le comte et la comtesse de Kergaz vinrent passer la journée à Paris.
A peine Armand était-il installé dans son cabinet de travail, occupé à dépouiller sa correspondance, que son frère Andréa se présenta.
– C’est toi ? dit le comte, le reconnaissant.
Le vicomte Andréa avait une attitude solennelle, triste et pleine de dignité à la fois.
– Pardonnez-moi, mon frère, de vous déranger, dit-il, mais il y a urgence.
Une sorte de métamorphose s’était opérée en lui. Ce n’était plus l’homme courbé par le remords, aux yeux humblement baissés, à la tournure inquiète et servile, le grand coupable qui se reconnaissait indigne entre tous et plaçait un laquais bien au-dessus de lui. Sous l’impulsion d’un sentiment que le comte eût vainement cherché à pénétrer, Andréa s’était redressé. Il portait la tête haute, son regard était plein d’assurance ; il avait boutonné militairement sa longue redingote, et son visage respirait une certaine audace, un je ne sais quoi de belliqueux qui sentait bien plus le gentilhomme que le dévot. L’étonnement de M. de Kergaz, à qui rien de tout cela n’échappa, fut si grand, qu’il ne put trouver un mot pour le manifester. Il se contenta de regarder son frère et d’attendre que celui-ci prît enfin la parole.
– Armand, dit Andréa avec calme, je ne sais pas si le repentir ou le remords qui m’accablent depuis quatre années ont fini par me réhabiliter à vos yeux…
– Oh ! certes, dit Armand, si Dieu t’a réhabilité comme moi…
– Mon frère, poursuivit Andréa avec quelque hésitation, nous avons eu la même mère…
– Oui…
– Et nous sommes… gentilshommes.
– Je le crois, dit Armand en souriant.
– Eh bien, n’est-il pas vrai qu’il est parfois pour un gentilhomme, si coupable qu’il soit à ses yeux, si déméritant de ce titre qu’il ait été, d’impérieuses, d’inexorables nécessités ?
– Explique-toi, mon frère.
– Croyez-vous qu’il soit des cas où un homme insulté puisse faire autrement qu’aller sur le terrain ?
Armand tressaillit.
– Un duel ! fit-il.
– Nécessaire, dit laconiquement Andréa.
– Tu as… un… duel ?
– C’est-à-dire que je suis forcé de me battre.
– Mais, pourquoi ?
Andréa ne répondit pas.
– Avec qui ?
Même silence.
– Par exemple ! dit le comte stupéfait, je ne m’attendais pas à une semblable nouvelle. Comment ! toi, Andréa, le pieux et le repentant, l’homme détaché des choses d’ici-bas, tu veux obéir à un préjugé ?
– Il le faut !
Le comte se frotta les yeux.
– Voyons, dit-il, je crois que je rêve !
– Non, dit Andréa.
– Ainsi, tu as un duel ?
Le vicomte fit un signe de tête affirmatif.
– Et avec qui te bats-tu ?
– Mon frère, dit gravement Andréa, vous êtes un grand et généreux cœur, vous avez pardonné à l’infâme, et vous ne me refuserez pas une grâce…
– Parle.
– Je ne puis vous nommer mon adversaire que lorsque vous m’aurez fait deux promesses.
– Quelle est la première ?
– Vous me servirez de témoin.
– Belle question ! Et la seconde ?
– Vous ne me demanderez pas, vous ne me demanderez jamais la cause de ce duel.
– Comment ! fit le comte, je ne saurai pas pourquoi tu te bats ?
– Non, mon frère.
– Mais enfin, le motif est-il grave ?
– J’ai été outragé dans ce que j’ai de plus cher au monde.
– Par qui ?
– Ai-je votre parole que vous respecterez mon secret, Armand ?
– Je te la donne.
– Eh bien, je me bats avec le marquis don Inigo de los Montes.
Le comte de Kergaz jeta un cri.
– Mon protégé ! dit-il, l’homme que m’a recommandé le vieux Mortonnet !
– Précisément.
– Mais… c’est impossible !
– J’ai votre parole, dit froidement Andréa, et vous n’y avez jamais manqué.
– Etrange ! murmura Armand.
Andréa se tut.
– Ainsi le marquis t’a outragé ?
– Oui.
– Et tu veux te battre ?
– Oui.
– Mais on peut arranger cette affaire, peut-être… dis ?
– Mon frère, répondit tristement le vicomte Andréa, si un remède avait pu être apporté à cette querelle, je ne fusse pas venu vous trouver.
– Mais… enfin…
– J’ai votre parole que vous me servirez de témoin, répéta Andréa d’une voix nette et ferme.
– Soit, dit le comte.
– Eh bien, reprit Andréa, habillez-vous en ce cas.
– Comment ! tu veux te battre aujourd’hui ?
– Non, demain au jour. Mais il faut aller voir le marquis.
– C’est bien, je le verrai.
Armand sonna son valet de chambre et se fit habiller.
Andréa était, aux yeux d’Armand, un homme pieux. Il se prit donc à penser que son frère devait avoir, pour oser transgresser la loi chrétienne, un de ces motifs impérieux qui contraignent parfois l’homme le plus éclairé, le plus dépourvu de préjugés, à descendre dans l’arène.
Et puis Armand était fils d’une race de soldats, et le sang se réveille toujours à de certaines heures… Il blâmait son frère, au fond de son âme, mais il ne le désapprouvait pas.
Andréa voulait se battre, Andréa voulait que son frère lui servît de témoin… Armand n’avait plus rien à lui objecter. Il était prêt.
– Ah çà, lui dit-il tout à coup en s’habillant, tu es l’offensé ?
– Oui.
– Alors tu as le choix des armes ?
– C’est mon droit.
– Tu prends l’épée ?
– Peu m’importe !
– J’aimerais mieux l’épée…
– Soit ; mais cependant…
– Qu’est-ce ? demanda M. de Kergaz.
– Je ne sais pas, dit Andréa, si je vous ai jamais dit que j’avais eu le bras droit cassé en Amérique.
– Non, je ne crois pas.
– Eh bien, depuis cet accident, j’éprouve une grande difficulté à faire des armes, et je suis persuadé que j’aurais lieu, sur le terrain, de me repentir du choix de l’épée.
– Très bien ; tu te battras au pistolet.
M. de Kergaz acheva, en parlant ainsi, sa toilette du matin et demanda son coupé bas. Puis il entra chez Jeanne, qui était déjà levée, et lui annonça qu’il se ferait peut-être attendre pour le déjeuner.
Jeanne avait deviné où allait son mari. Elle eut le courage de rester fidèle à la promesse qu’elle avait faite. Elle ne le questionna point, et le laissa sortir. La pauvre femme avait passé le reste de la nuit à prier.
La scène nocturne que nous avons racontée, l’audace de don Inigo, l’intervention terrible d’Andréa, tout cela n’avait cessé de se représenter à sa mémoire avec une effrayante exactitude. Puis elle songeait en frissonnant à cette rencontre devenue inévitable entre le marquis et Andréa… L’un ou l’autre pouvait être tué… Et alors, au fond de sa vie si chaste, si pure, il y aurait du sang… Un homme serait mort à cause d’elle.
Lorsque Armand se fut éloigné, Jeanne sentit sa force d’âme s’évanouir, et ses larmes taries un moment se remirent à couler.
* *
*
Armand, cependant, se faisait conduire à l’hôtel Meurice, où, selon toute probabilité M. le marquis don Inigo de los Montes devait attendre patiemment les témoins de son adversaire le vicomte Andréa.
A dix heures du matin, M. le marquis don Inigo dormait encore, lorsque maître Venture, devenu, on le sait, le plus beau nègre du monde, annonça à son maître la visite de M. le comte Armand de Kergaz.
L’appartement occupé par le Brésilien, à l’hôtel Meurice, était composé d’une antichambre, d’un petit salon et d’une chambre à coucher.
Le nègre fit asseoir le comte au salon et alla réveiller son maître.
Dix minutes après, M. le marquis don Inigo de los Montes, enveloppé dans une magnifique robe de chambre en velours bleu, à retroussis cerise, qui lui donnait bien plutôt l’apparence d’un charlatan que celle d’un homme bien élevé, sortit de sa chambre à coucher et vint saluer le comte.
A sa vue, Armand s’était levé.
M. de Kergaz avait, dans les occasions solennelles, une tenue sévère, digne et pleine de distinction. Il était simple et fier sans affectation, grave et mesuré sans aucun parti pris d’être prudent.
– Monsieur le comte, dit le marquis don Inigo, veuillez me pardonner de vous avoir fait attendre.
Il avança un siège à M. de Kergaz. Celui-ci demeura debout.
– Monsieur le marquis, dit-il, vous devez deviner, je présume, le but de ma visite matinale ?
– Je m’en doute, monsieur.
– Je suis le fondé de pouvoirs de M. le vicomte Andréa, mon frère.
– Monsieur, répliqua le faux marquis avec une certaine arrogance, autant j’étais charmé et flatté de recevoir M. le comte de Kergaz, dont je suis l’obligé, autant je suis peiné de le voir arriver chez moi chargé d’une semblable mission.
Et le marquis salua.
– Je vous ferai observer, monsieur, dit froidement le comte, que je suis le frère de l’homme que vous avez outragé.
Le marquis s’inclina sans répondre.
– J’ignore le motif d’une querelle que je déplore, poursuivit Armand, motif qui, m’a dit Andréa, doit demeurer secret entre vous.
Le marquis eut un signe de tête approbatif.
– Mais, quel qu’il soit, je dois me renfermer strictement dans mon rôle de témoin.
– Je vous écoute, dit Rocambole, demeurant également debout.
– Il paraît que mon frère est offensé.
– Oui, monsieur.
– Je crois voir, à votre attitude, qu’il n’y a pas d’accommodement possible ?
– Hélas ! non.
– Donc, puisque nous sommes l’offensé, nous avons le choix des armes.
– J’y consens de grand cœur.
– Nous nous battrons au pistolet.
– Très bien.
– Demain, à sept heures, au bois de Vincennes, si vous le voulez bien.
– C’est convenu, monsieur.
La mission d’Armand était remplie, il n’avait plus un mot à ajouter. Il salua l’adversaire d’Andréa et prit congé.
Le prétendu marquis le reconduisit avec une politesse affectée jusqu’au bas de l’escalier et rentra chez lui.
Armand remonta en voiture.
– Rue d’Isly, dit-il au cocher.
De nos jours, les duels où chaque adversaire n’a qu’un seul témoin sont si rares, si peu usités, que M. de Kergaz ne songea pas une minute à assister tout seul M. le vicomte Andréa, son frère. Il se rendit chez Fernand Rocher.
Depuis trois mois, le bonheur avait de nouveau étendu ses ailes sur l’hôtel de la rue d’Isly. Hermine était devenue la plus heureuse des femmes, et Fernand passait sa vie à ses genoux pour se faire pardonner ses erreurs. Depuis trois mois, aucun nuage n’avait assombri leur calme horizon, aucun souvenir de la tempête n’était venu les assaillir, aucun vague indice n’avait pu leur faire craindre des malheurs à venir.
On se souvient peut-être qu’au moment où sir Williams, sous le déguisement de sir Arthur Collins, s’échappait des mains du comte Artoff et sautait de la fenêtre du salon dans le jardin de l’hôtel de Turquoise, tandis que cette dernière était frappée de folie, que Fernand et Léon, stupéfaits de cette scène qui venait d’avoir lieu, demandaient avec instance le nom de ce deus ex machinâ invisible et insaisissable, de ce Protée qui, toujours poursuivi, se dérobait sans cesse à toutes les poursuites ; on se souvient, disons-nous, que Baccarat avait gardé un morne silence, dédaignant de répondre. Baccarat savait bien qu’elle seule n’avait point été dupe du repentir de sir Williams ; que ni Fernand, ni Léon n’ajouteraient foi, pas plus qu’Armand lui-même, à ses accusations, hélas ! jusqu’à présent non appuyées de preuves ; et, en femme prudente qui marche sans relâche à son but, elle s’était juré d’attendre et de ne point donner inutilement l’éveil à Andréa.
Nous avions besoin de rappeler ces circonstances pour expliquer la démarche de M. de Kergaz auprès de Fernand Rocher et l’empressement avec lequel celui-ci l’accueillit.
Lorsque le comte se présenta à l’hôtel de la rue d’Isly, Fernand et sa jeune femme n’étaient point seuls. Un troisième personnage, bien connu de nous, Baccarat, était avec eux.
Deux mots suffiront pour légitimer la présence de la pauvre repentie dans le salon de la vertueuse et belle madame Rocher. Après le dénouement de l’horrible intrigue dans laquelle Fernand eût infailliblement laissé sa fortune et sa vie, sans l’énergique intervention de Baccarat, le mari d’Hermine, touché de tant de dévouement et d’abnégation, avait tout avoué à sa femme.
Alors madame Rocher, émue jusqu’aux larmes, était allée elle-même chez Baccarat, et elle lui avait ouvert ses bras en lui disant : « Soyez ma sœur, mon amie, ma compagne, et aimez-moi comme je vous aime. » Et l’ange du repentir, à dater de ce jour, avait eu un libre accès dans cette maison qu’elle avait sauvée de la ruine, et, quoi qu’elle eût pu faire pour se soustraire à la reconnaissante affection d’Hermine, elle avait été contrainte de se présenter quelquefois à l’hôtel de la rue d’Isly. D’ailleurs, Hermine la chargeait souvent de répandre des secours, des aumônes, et c’était pour lui rendre compte d’une mission de ce genre qu’elle était venue ce matin-là, et avait été contrainte d’accepter le déjeuner de famille.
Les deux époux et leur libératrice, qui tenait l’enfant sur ses genoux, étaient donc à table, lorsque l’on annonça le comte de Kergaz.
Baccarat eut comme un pressentiment de quelque chose de grave, et elle tressaillit profondément en voyant entrer Armand. La tristesse solennelle répandue sur les traits du comte de Kergaz acheva d’éveiller l’attention inquiète de la jeune femme, et sa pensée se reporta, malgré elle, à sir Williams, à ce malfaisant génie qu’elle n’avait point renoncé à démasquer un jour pour l’écraser sous son pied victorieux.
– Mon ami, dit le comte à Fernand en saluant les deux femmes, j’ai à vous demander un service et deux minutes d’entretien seul à seul.
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Fernand se leva, serra la main du comte et lui dit :
– Venez, passons dans mon cabinet.
Le cabinet de Fernand était attenant à la salle à manger. Le comte y suivit Fernand.
Alors Baccarat se leva de table à son tour, et s’approcha d’Hermine.
– Madame, lui dit-elle vivement, je vais vous demander une chose bien étrange.
Hermine la regarda.
– Une chose inouïe, presque honteuse, plus qu’indiscrète.
– Mon Dieu ! expliquez-vous.
– Tenez, poursuivit rapidement Baccarat, pardonnez-moi, mais j’obéis en ce moment à un pressentiment.
– Que voulez-vous dire ?
– Mes pressentiments m’ont rarement trompée, et je suis sûre que vous, M. Fernand ou le comte, avez intérêt à ce qui va se passer entre ces deux messieurs.
Hermine demeura stupéfaite.
– Chère dame, reprit Baccarat, je vous en supplie, s’il est un moyen que j’entende la conversation de M. de Kergaz et de M. Rocher, indiquez-le-moi.
L’accent de Baccarat avait quelque chose de mystérieux et de prophétique, dont Hermine fut vivement impressionnée.
– Venez donc, dit-elle ; vous avez déjà sauvé mon mari une fois et j’ai confiance en vous. Venez !
Elle la prit par la main, l’entraîna vers une porte qui donnait dans le grand salon, et la conduisit dans une pièce attenante, comme la salle à manger, au cabinet. Seulement, la porte qui réunissait ces deux dernières pièces fermait mal et on pouvait tout entendre au travers.
Hermine l’indiqua du doigt à la jeune femme.
Baccarat se glissa sur la pointe du pied jusqu’à cette porte et prêta l’oreille.
Or, voici ce que disait Armand à Fernand Rocher :
– Mon cher ami, auriez-vous la moindre répugnance à servir de témoin dans un duel ?
– Moi ! dit Fernand, non. Pourquoi cette question ?
– C’est que j’ai besoin de vous.
– Comment ! s’écria Fernand ému, vous vous battez ?
– Moi ? non.
Fernand respira.
– Ah ! dit-il, vous m’avez effrayé.
– Mais je suis témoin, poursuivit Armand, j’ai besoin d’un second.
– Je suis à vos ordres.
– Merci !
– Mais, dit Fernand, qui donc assistons-nous ?
– Mon frère.
– Votre frère ! s’écria M. Rocher, qui crut avoir mal entendu.
– Oui, mon ami.
– Votre frère… Andréa ?
– Andréa, répéta le comte.
– Vous êtes fou ou je rêve, dit Fernand abasourdi.
– Je me suis dit la même chose il y a une heure… continua M. de Kergaz.
– C’est à n’y rien comprendre, mon cher comte.
Au nom d’Andréa, Baccarat s’était prise à écouter avec une attention pleine d’anxiété, se disant :
– J’avais le pressentiment qu’il allait être question de lui.
– Voyons ? reprit Fernand, expliquez-vous donc, mon cher comte.
– Vous savez, répondit Armand, quelle vie d’expiation et de repentir mène ce pauvre frère…
– Si Dieu ne pardonne pas à celui-là, dit Fernand d’un ton convaincu, à qui donc pardonnera-t-il jamais ?
– Vous savez, continua Armand, combien Andréa est humble, doux, inoffensif, depuis sa conversion. Jugez de mon étonnement lorsqu’il est venu, ce matin, m’annoncer résolument qu’il se battait, et me prier de lui servir de témoin.
– Mais, dit Fernand, avec qui se bat-il ?
– Avec un jeune Brésilien, le marquis don Inigo de los Montes.
– Comment ! dit Fernand Rocher, cet étranger qui vous a été recommandé ?
– Précisément.
– Et pourquoi se bat-il ?
– Mystère ! murmura Armand. Il a exigé de moi ma parole que je ne le questionnerais point sur la cause de ce duel.
Fernand était stupéfait.
– Ainsi, reprit Armand, je compte sur vous, mon ami ?
– Je suis prêt.
– Demain, chez moi, à six heures du matin. L’arme choisie est le pistolet.
Et le comte se leva et serra la main de Fernand.
Baccarat retourna dans la salle à manger avec les mêmes précautions de silence, et posa un doigt sur ses lèvres en regardant Hermine.
Quand le comte et Fernand sortirent du cabinet, ils retrouvèrent les deux femmes à table et ne soupçonnèrent point qu’ils avaient été entendus.
Le comte parti, Fernand jugea inutile de confier à sa femme et à Baccarat ce que lui avait dit Armand. Il sortit après le déjeuner, et madame Rocher demeura seule avec Baccarat.
– Chère madame, dit alors celle-ci, me garderez-vous le secret ?
– Je vous le promets, répondit Hermine.
Baccarat quitta à son tour l’hôtel de la rue d’Isly et courut chez le comte Artoff.
– Montez dans ma voiture, lui dit-elle, et gagnons les Champs-Elysées, j’ai besoin de vous.
Le comte lui prit les deux mains et la regarda avec amour :
– Ne suis-je pas votre esclave ? dit-il en montant auprès d’elle.
– Non, vous êtes mon ami.
– Soit ; mais vous savez bien que vos désirs sont des ordres pour moi.
– Eh bien ! obéissez-moi, dit-elle en souriant et s’asseyant auprès de lui avec l’abandon charmant d’une sœur aînée.
Et elle lui raconta ce qu’elle venait d’entendre.
– Vous seul croyez à l’infamie de cet homme, dit-elle ; vous seul savez bien que je ne poursuis ni un rêve ni une chimère.
– Oh ! certes, dit le comte.
– Eh bien ! continua Baccarat, je suis certaine que, sous ce duel, il y a une nouvelle machination de l’infâme sir Williams. Connaissez-vous ce marquis don Inigo ?
– Tenez, dit le comte, le voilà qui passe à cheval.
– Vous le connaissez donc ?
– On me l’a montré hier au Bois.
– Il faut que vous m’ayez sur lui des renseignements minutieux, poursuivit Baccarat.
– Je les aurai.
– Puis, demain, vous m’accompagnerez au bois de Vincennes. Je veux voir…
– Nous verrons…
Le comte Artoff reconduisit Baccarat chez elle et se rendit à son cercle.
Il espérait y obtenir quelques renseignements sur ce marquis don Inigo de los Montes. Il était alors midi.
Le cercle était à peu près désert. Cependant le jeune Russe trouva le baron de Manerve occupé à écrire ses lettres dans le fumoir du cercle.
– Parbleu ! lui dit le baron, je suis assez content de vous voir, cher ami ; on me disait au Bois, ce matin même, que vous étiez mort.
– La plaisanterie est charmante.
– Mort socialement parlant, bien entendu…
– Je ne comprends pas, dit le comte.
– C’est facile, pourtant. On appelle mort, dans notre monde, un homme qui, comme vous, disparaît tout à coup…
– Ai-je disparu ?
– Depuis trois mois on vous a vainement cherché un peu partout, au Bois le matin, à l’Opéra le soir, au club la nuit, à La Marche et à Chantilly le dimanche.
– Je vis retiré, mon ami.
– Allons donc !
– Je m’occupe de peinture et de musique.
Le baron eut un franc éclat de rire.
– Dites que vous êtes amoureux.
« Mon cher, dit gravement le baron, je vais vous dire comment et de qui vous êtes amoureux.
– Voyons.
– Vous aimez Baccarat, mais non point la folle créature que nous avons connue jadis, non point la Baccarat des soupers et du jeu dont elle a pris le nom. La Baccarat que vous aimez est une femme sérieuse et positive, qui a bravement accouplé ses vingt-huit automnes à vos vingt années, et s’est prise à songer que vous pourriez bien, un jour ou l’autre, l’épouser en un coin de votre froide patrie, et lui reconnaître une dot de cent et quelques villages.
– Après ? demanda gravement le jeune seigneur russe.
– Après ? Mais c’est tout.
– Ah !
– Ecoutez donc, mon cher, ne jouez pas au sphinx avec moi, qui vous ai présenté et ai fait votre bonheur. Je sais ou plutôt je devine tout…
– En vérité ?
– Après quinze jours de lune de miel, Baccarat vous aura persuadé qu’elle était une honnête femme et qu’elle aspirait à vivre dans la solitude avec vous, son seul et unique amour ?
– Peut-être…
– Alors elle a quitté la rue Moncey, fait une éclipse nouvelle, et elle est allée se cacher dans un tout petit coin de votre hôtel de la rue de la Pépinière, où vous la gardez à peu près comme les dragons gardaient les trésors. Mais voici le printemps avec ses brises tièdes, ses roses, ses ombres fraîches et touffues. Demain vous partirez tous deux, en berline de voyage, et vous irez vous épouser à Pétersbourg ou à Moscou, n’est-ce pas ?
Le comte avait écouté froidement et sans l’interrompre le baron de Manerve.
Quand celui-ci eut fini, il le regarda.
– Baron, lui dit-il, avez-vous douté jamais de ma parole ?
– Jamais.
– Eh bien, je vous affirme que Baccarat n’a jamais passé vingt-quatre heures chez moi.
– Bah ! fit le baron étonné.
– Maintenant, ajouta le comte, si vous êtes réellement mon ami…
– Je le suis.
– Vous me ferez une promesse.
– Parlez, mon cher.
– Vous prendrez avec moi l’engagement de ne jamais me parler de Baccarat, et vous ne me questionnerez point sur elle.
– Soit, dit M. de Manerve, qui pensa que son jeune ami avait rompu avec Baccarat, et que le chagrin qu’il avait éprouvé de cette rupture était la cause de cette retraite de trois mois, à laquelle il avait paru se condamner.
– A présent, continua le comte, voulez-vous me rendre un service ?
– Belle question !
– Pour des raisons à moi connues, je désirerais avoir des renseignements certains sur un étranger de distinction qui se trouve actuellement à Paris. Peut-être en avez-vous ouï parler ?
– Son nom ?
– Le marquis don Inigo de los Montes. C’est, dit-on, un Brésilien.
– Parbleu ! dit M. de Manerve, je n’entends parler depuis hier que de ce monsieur-là.
– Comment cela ? demanda le comte évidemment intéressé.
– Le marquis don Inigo, poursuivit M. de Manerve, est, en effet, un Brésilien d’origine espagnole. Il est fort beau et a un visage satanique.
– Depuis quand est-il à Paris ?
– Depuis quinze jours environ. Il loge à l’hôtel Meurice. Sans un très gros diamant qu’il porte au médium de la main droite, ce serait un homme assez élégant. Il monte bien à cheval, parle mal le français, et se montre très assidu à l’Opéra. C’est là que je l’ai vu hier au soir.
– Connaît-il beaucoup de monde à Paris ?
– Je ne sais. On l’a vu plusieurs fois avec le comte de Kergaz ; et, chose bizarre ! il paraît qu’il s’est pris de querelle avec le frère du comte.
– Ah ! fit le jeune Russe, un peu étonné que le baron possédât ces détails.
– J’ai appris cela par hasard tout à l’heure.
– Comment, et par qui ?
– Par un de nos amis, James O’B…, un jeune Irlandais que vous connaissez et qui est très à la mode sur le turf depuis qu’il a failli se tuer en sautant une barrière de cinq pieds.
– Je le connais, dit le comte.
– Le marquis don Inigo a rencontré James à Chantilly ; ils ont lié connaissance ; ils se sont retrouvés hier à l’Opéra. Or, ce matin, le marquis est venu le prier de lui servir de témoin et de lui trouver un autre second.
– Et, demanda le comte, l’a-t-il trouvé, cet autre témoin ?
– C’est moi, dit le baron.
– Vous ! exclama le jeune Russe, étonné que M. de Manerve se mêlât des affaires de gens qui lui étaient presque inconnus.
– Mon cher, répondit le baron, j’ai, en matière de duel, des principes bien arrêtés.
– Peut-on les connaître ?
– Sans doute. Quand il s’agit d’une affaire arrangeable, passez-moi le mot, je ne me résous au rôle de témoin qu’avec répugnance, et que lorsqu’il est question d’un ami qui m’est essentiellement cher. Que voulez-vous ? j’ai servi ; les militaires n’aiment point ces affaires d’honneur qui se terminent par un déjeuner. C’est mesquin, sinon ridicule.
– Je suis de votre avis.
– Mais, reprit le baron, s’il est question d’une affaire sérieuse, sans accommodement possible, où il n’y a qu’à monter en voiture et aller sur le terrain ; oh ! alors, je suis moins scrupuleux, je sers de témoin au premier venu, du moment que ce premier venu est un homme bien élevé. Je ne connais pas don Inigo, mais je connais James.
– Ce duel ne peut donc être évité ?
– Il paraît que non. Le marquis et son adversaire gardent le secret sur leur querelle. James n’en sait pas plus long que moi là-dessus. Tout ce qu’il a pu me dire, c’est que, demain à six heures, j’irai le chercher dans mon américaine, que nous irons de là à l’hôtel Meurice où nous prendrons le marquis, et que l’affaire aura lieu au bois de Vincennes.
– Quelle est l’arme ?
– Le pistolet.
– Le marquis est-il l’offensé ?
– Non. C’est son adversaire qui a eu le choix de l’arme.
– Mon cher baron, dit le jeune comte en serrant la main de M. de Manerve, je vous remercie mille fois.
– Ah çà, dit le baron, pourquoi diable m’avez-vous demandé tous ces détails ?
– Je tenais à les avoir.
– Connaissez-vous le marquis ?
– Je ne l’ai jamais vu.
– C’est au moins singulier, convenez-en.
– Ecoutez, dit le comte, si vous êtes réellement mon ami, vous me rendrez un service.
– Lequel ?
– Vous ne parlerez à âme qui vive de notre conversation.
– Je vous le promets, quoique…
– Chut ! fit le comte, posant un doigt sur ses lèvres, ceci n’est point mon secret. Ne me questionnez pas…
– Comme vous voudrez… Adieu…
Les jeunes gens se serrèrent la main, et le comte quitta le cercle, remonta en voiture et se fit conduire rue de Buci, chez madame Charmet.
Lorsqu’il arriva, il trouva Baccarat seule avec la petite juive.
– Je vous apporte des renseignements sur don Inigo, dit le comte en entrant.
– De qui les tenez-vous ?
– Du baron de Manerve, qui lui sert de témoin contre Andréa.
– Manerve est votre ami, n’est-ce pas ?
– Oui. Vous le savez…
– Pouvez-vous compter sur lui ?
– Aveuglément.
– Eh bien, peut-être pourra-t-il nous servir…
– Comment cela ?
– Tenez, dit Baccarat, écrivez-lui un mot et demandez-lui un rendez-vous pour ce soir, chez vous, à huis clos.
– Bien, j’obéis.
Et le comte, en effet, écrivit, sous la dictée de Baccarat, ces mots à M. de Manerve :
« Mon cher ami, rendez-moi le service de venir prendre une tasse de thé chez moi, ce soir. J’ai absolument besoin de vous voir. A neuf heures. »
Baccarat sonna, remit le billet du comte à un domestique, et donna l’ordre qu’il fût porté sur-le-champ.
Le jeune Russe était tellement habitué à se soumettre aux volontés de Baccarat sans jamais les commenter, qu’il ne prit même pas la peine de lui demander ce qu’il aurait à dire, le soir, au baron. Et il attendit patiemment ses instructions.
Mais Baccarat ne les lui donna point encore. Elle allait de nouveau tenter une expérience qui, plus d’une fois déjà, lui avait réussi.
q
Baccarat alla s’asseoir auprès de l’enfant, lui mit la main sur le front et la regarda fixement.
Sarah tressaillit, se mit à trembler légèrement, ferma les yeux, inclina peu à peu la tête et s’endormit.
Alors Baccarat se tourna vers le comte :
– C’est au bois de Vincennes ? demanda-t-elle.
– Oui, demain, à sept heures.
– Regarde, dit-elle à l’enfant.
Et, de sa pensée elle se transportait à l’hôtel de Kergaz, d’où, bien certainement, partirait Andréa. La petite juive, obéissant à cette loi mystérieuse qui triomphe de l’espace, méprise les distances et force l’esprit à voir au travers des murs les plus épais, parut suivre l’impulsion secrète de Baccarat.
– Je vois deux hommes, dit-elle.
Et ce tremblement subit, cet effroi qui se manifestaient toujours chez elle chaque fois que, éveillée ou endormie, elle apercevait sir Williams, la reprirent aussitôt.
– Ah ! dit-elle, c’est lui !…
– Qui ?
– L’homme qui est venu ici hier… le méchant… Oh !…
– Sir Williams, pensa Baccarat. Puis elle reprit tout haut : – Quel est l’autre ?
– L’autre, c’est… c’est…
L’enfant parut hésiter.
– Parle, ordonna Baccarat.
– C’est l’homme qu’il hait…
– Armand, pensa Baccarat.
Cependant elle voulut en être bien certaine et continua :
– Comment est cet homme ?
– Il est grand… il a l’air très bon… Il aime beaucoup l’autre…
– Quel est cet autre ?
– Celui qui le hait.
– Où vont-ils ? reprit Baccarat, jugeant à un léger mouvement de tête de la jeune fille que les hommes qu’elle voyait se déplaçaient.
– Ils montent en voiture…
– Seuls ?
– Non, avec un troisième.
Tandis qu’elle prononçait ces mots, le visage de l’enfant s’éclaira d’un sourire.
– Oh ! je le connais celui-là, dit-elle… C’est lui que vous aimez.
Baccarat pâlit et sentit tout son sang affluer à son cœur.
– C’est Fernand, murmura-t-elle, le second témoin de l’infâme Andréa.
Assis derrière Baccarat, le jeune comte écoutait avec attention ces révélations mystérieuses.
– Où vont-ils ? Suis-les… je le veux, ordonna la jeune femme avec cette volonté ferme et calme qu’emploie le magnétiseur avec son sujet.
– Ils prennent une grande rue, répondit l’enfant… ils traversent une place… puis ils suivent une autre rue bien longue… bien longue…
– La rue Saint-Antoine, le faubourg, la place de la Bastille, sans doute ? pensa le comte.
L’enfant indiqua parfaitement l’itinéraire du bois de Vincennes et désigna un carrefour.
– Ils s’arrêtent là, dit-elle.
– Pour quoi faire ?
– Pour se battre, continua-t-elle avec un geste d’effroi… Oh !…
Et comme Baccarat se taisait et semblait attendre qu’elle complétât ses révélations :
– Ce n’est pas lui qui mourra, c’est l’autre.
– Le vois-tu, l’autre ?
– Oui… c’est l’homme grand et bon… qui est parti avec lui…
Ces mots jetèrent Baccarat et le comte dans une stupéfaction profonde. Ils avaient cru d’abord qu’il s’agissait de l’adversaire d’Andréa, du marquis don Inigo, et voilà que l’enfant semblait indiquer que l’homme qui serait tué c’était Armand… Armand simple spectateur, témoin impassible du combat.
Baccarat imposa de nouveau ses deux mains sur le front de la petite fille.
– Regarde bien, dit-elle.
– Oh !… je vois…
– Avec qui se battra-t-il, lui ?
Et Baccarat appuya sur ce mot.
– Avec un jeune homme blond, mais qui s’est noirci…
Le comte et Baccarat tressaillirent.
Que pouvaient signifier ces paroles ? Le marquis don Inigo se serait-il teint en brun pour se déguiser ?
Baccarat reprit : – Le tuera-t-il ?
– Non. Ce n’est pas lui qu’il tuera.
– Qui donc alors ?
– L’autre, répéta l’enfant avec ténacité.
Et, à partir de ce moment, sa lucidité s’affaiblit peu à peu, elle répondit avec plus de difficulté et d’une façon moins nette, et Baccarat comprit qu’elle n’en obtiendrait plus rien.
La somnambule était fatiguée, et sa double vue s’était obscurcie.
– Mon Dieu ! murmura Baccarat après l’avoir éveillée, tout cela est bien étrange, bien extraordinaire… Comment ce marquis est-il blond et s’est-il noirci ? Quel est cet homme ?
– Et comment peut-il se faire, demanda le comte, qu’il tue Armand, alors que c’est avec Andréa qu’il se bat ?
Baccarat tressaillit soudain :
– Oh ! dit-elle, ce serait infâme !
– Que voulez-vous dire ?
– Ils se battent au pistolet ?
– Oui.
– Eh bien, qui vous dit que ce marquis don Inigo n’est pas le complice de sir Williams ?
– Oh !
– Et que, au lieu de tirer sur Andréa, il ne tirera point sur M. de Kergaz ?
Le comte hocha la tête en souriant :
– C’est possible.
– Vous croyez ?
– Oui ; car les témoins se placent toujours à une distance telle, que si pareille chose arrivait, on ne pourrait prétexter une maladresse, et don Inigo serait considéré comme un assassin.
– Alors, murmura Baccarat, ce n’est point cela qu’elle a voulu dire.
– Non, certainement.
– N’importe, il faut que je voie ce combat, et c’est pour cela que je vous ai prié de donner rendez-vous à M. de Manerve.
– Très bien. Que lui dirai-je ?
– Vous exigerez d’abord de lui une discrétion absolue.
– Ensuite ?
– Vous lui offrirez votre groom pour l’accompagner demain matin à Vincennes.
– Et que fera le groom ?
– Ce groom, dit la jeune femme en souriant, ce sera moi.
– Vous ? fit le comte étonné.
– Oh ! dit-elle, rassurez-vous, je porte merveilleusement bien les habits d’homme, et je ferai honneur à votre livrée.
– Mais Manerve vous reconnaîtra.
– Je ne crois pas ; mais, dans tous les cas, vous aurez sa parole.
– Et vous l’accompagnerez ainsi à Vincennes ?
– Certainement.
– Mais je ne veux point vous quitter, moi.
– Eh bien, obtenez de Manerve qu’il change de cocher en même temps que de groom, et déguisez-vous de telle sorte qu’on ne puisse pas plus reconnaître le comte Artoff sous son habit galonné qu’on ne reconnaîtra madame Charmet avec sa culotte courte et ses bottes à revers.
– Ce sera fait, dit le comte.
– Très bien ! Arrangez tout cela avec Manerve, et revenez ici quand vous l’aurez quitté, fût-il minuit.
– Je reviendrai… Adieu.
Le comte Artoff baisa la main de Baccarat, sortit, retourna chez lui et y attendit M. de Manerve jusqu’au soir.
A neuf heures précises, le baron arriva.
– Vous êtes exact, dit le jeune Russe, je vous remercie.
– Mon bon ami, répondit le baron, vous êtes l’homme le plus excentrique de France et de Russie.
– Vous trouvez ?
– Dame ! nous nous rencontrons ce matin au club, nous causons une heure, nous nous séparons en gens qui n’ont absolument rien de grave à se dire, et, une heure après, vous m’envoyez demander le plus mystérieux des rendez-vous ?
– C’est que, répondit le jeune Russe en souriant, ce matin je ne savais pas le premier mot de ce que j’ai à vous demander ce soir.
– Voyons, je vous écoute.
– Il me faut d’abord votre parole que vous me garderez un profond secret.
– Je vous la donne.
– Eh bien, dit le comte en souriant, voici ce dont il s’agit : demain matin, m’avez-vous dit, vous irez prendre dans votre américaine James O’B… d’abord, puis le marquis don Inigo ?
– Oui.
– Eh bien, il y a, à Paris, deux personnes qui désirent fort assister à ce duel.
– Mais c’est impossible, mon cher.
– La première, je ne puis la nommer ; la seconde, c’est moi.
– Allons donc !
– Par conséquent, vous me ferez bien l’amitié de nous accepter, moi pour cocher, l’autre pour groom.
– Mais c’est absurde ! ce que vous demandez là, s’écria M. de Manerve.
– Soit, mais vous êtes mon ami ?
– Sans doute ?
– Eh bien, vous ne me refuserez pas.
– Soit, répondit M. de Manerve ; mais à une condition.
– Laquelle ?
– C’est que vous me nommerez la personne qui veut me servir de groom.
– Impossible.
– Vous êtes extraordinaire, murmura le baron ; mais enfin, je ferai ce que vous voudrez.
– Merci, mon ami.
– Tenez, il me vient une idée. Si vous venez chez moi avec votre prétendu groom, mes gens vous reconnaîtront. Avez-vous une voiture sans armoiries ?
– Oui, j’ai un break comme en ont les marchands et les dresseurs de chevaux, un vrai fourgon de campagne.
– Très bien. Venez alors me prendre demain à six heures un quart, au coin de la rue de Richelieu. Je sortirai de chez moi à pied.
– C’est parfait, dit le comte, j’y serai.
Et le baron s’en alla.
* *
*
Le lendemain, à l’heure dite, un break attelé de deux magnifiques chevaux noirs, du plus pur sang irlandais, attendait à l’angle du boulevard, devant le café Cardinal. Un cocher, en petite livrée du matin, mais cependant poudré comme tout cocher anglais de bonne maison, se tenait droit et raide sur son siège élevé, le fouet dans la main droite, verticalement appuyé sur la cuisse. Un joli groom à l’œil éveillé et mutin, au visage rose et frais, et à qui on aurait pu donner quinze ou seize ans, était assis auprès du cocher.
Un jeune homme déboucha, fumant son cigare, par la rue de la Grange-Batelière, aperçut le break et s’en approcha. A sa vue, le groom dégringola lestement du haut du siège et vint abaisser le marchepied.
Et M. de Manerve braqua son lorgnon sur le cocher, qui demeurait impassible à son poste.
– Ah ! par exemple, dit-il, si c’est le comte Artoff, je défie le diable lui-même de le reconnaître.
Le groom ouvrit la portière du break, abaissa le marchepied ; puis, posant un doigt sur ses lèvres :
– Mon cher baron, dit-il, vous m’avez reconnu, c’est bien ; mais souvenez-vous que le comte a votre parole.
– Je ne l’oublie pas.
– Une indiscrétion de votre part, acheva le groom à mi-voix, serait peut-être l’arrêt de mort d’un homme.
– Hum ! pensa le baron, prenant place dans le char, je croyais aller à un duel, et voici que j’entre en plein roman… Oh ! les femmes…
– Où demeure M. James O’B… ? demanda le groom.
– Rue du Port-Mahon ! répondit le baron.
– Rue du Port-Mahon ! répéta le groom au prétendu cocher.
Et Baccarat remonta lestement sur le siège. Le comte Artoff rendit la main à ses chevaux et tourna avec cette merveilleuse habileté des sportsmen parisiens, qui fait l’admiration du monde entier.
Le break franchit en un clin d’œil la distance qui sépare la rue de Richelieu de la rue du Port-Mahon, et s’arrêta à la porte de M. James O’B…
Le jeune Irlandais était prêt et il avait sous son bras une petite boîte plate, à la forme de laquelle il était impossible de se méprendre.
– Voilà nos armes, dit-il en serrant la main du baron, et montant près de lui sans faire plus d’attention au groom qu’on n’en accorde ordinairement à la livrée.
– A l’hôtel Meurice ! cria, sur l’ordre du baron, le prétendu groom au cocher.
M. le marquis don Inigo de los Montes était prêt. Il avait fait une charmante toilette du matin, portait un gilet de piqué blanc, une veste blanche à la créole et un pantalon de même couleur. Sur ce costume par trop printanier à six heures du matin, car on touchait à peine au commencement de juin, il avait jeté un pardessus d’alpaga, et il fumait fort tranquillement son cigare à sa fenêtre lorsque le break entra dans la cour de l’hôtel.
M. le marquis don Inigo de los Montes n’était pas précisément un homme de qualité, mais il en affectait les allures. Il regarda moins encore que M. James O’B… les gens de service du baron de Manerve, et voulut bien accorder toute son attention aux chevaux, qui, il faut le dire, méritaient le coup d’œil d’un connaisseur.
Baccarat, dans sa redingote chamois, avec ses bottes à revers et sa culotte blanche, avait si bien l’air d’un jeune Frontin d’écurie, que, pour que le baron l’eût reconnue, il n’avait fallu rien moins que le souvenir de sa conversation de la veille avec le comte Artoff et celui des relations existant entre le jeune Russe et elle. Baccarat ne craignait donc que médiocrement d’attirer l’attention du marquis don Inigo, dans le cas où celui-ci serait, non un adversaire, mais un complice de sir Williams.
Aussi, tandis que celui-ci montait en voiture et qu’elle lui abaissait le marchepied, l’enveloppa-t-elle d’un regard profond et assuré, quoique rapide.
Le marquis monta en voiture, et M. James O’B… fit les présentations entre lui et le baron dans toutes les règles, et le break prit la route de Vincennes.
Pendant ces trois mois d’intimité avec le comte Artoff, Baccarat s’était plu à apprendre le russe ; elle le parlait déjà assez couramment. Ce fut dans cette langue qu’elle lui dit tout bas, tandis que l’équipage roulait au grand trot vers le bois de Vincennes :
– Je crois que Sarah a eu raison.
Le comte tressaillit.
– Je crois reconnaître ce prétendu marquis au teint basané.
– Vraiment ? fit le comte.
– Oui, c’est un homme blond teint en brun.
– En êtes-vous sûre ?
– J’attends de pouvoir l’entendre parler bien distinctement.
– Qui supposez-vous ?
– Je vous le dirai tout à l’heure.
Le break continua de rouler, atteignit la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine et la barrière du Trône. Là, le pavé faisait défaut, et le bruit des roues, tournant sur un sable fin et bien tassé, ne fut plus assez étourdissant pour que Baccarat ne pût prêter une oreille attentive à la conversation du marquis et de ses témoins.
– Monsieur le marquis, disait M. de Manerve, veuillez me permettre la question d’usage : cette affaire peut-elle s’arranger ?
– Non, monsieur le baron, répondit le Brésilien avec un accent méridional très prononcé.
– Je m’en doutais, dit le témoin en souriant, aussi n’était-ce de ma part qu’une simple formalité. Le marquis s’inclina, et on parla d’autre chose.
Alors Baccarat souffla à l’oreille du comte :
– Sa voix est réellement méconnaissable ; il parle très bien le français des Espagnols… Cependant, je jurerais que c’est lui.
– Qui donc ? demanda le comte.
– Mais, répondit Baccarat, le complice, l’âme damnée de sir Williams, ce vicomte de Cambolh dont nous avons perdu les traces depuis quelques jours.
– Oh ! oh ! dit le comte, ce serait fort.
– C’est de la force de sir Williams.
– Mais alors, pourquoi ce duel ?
– Ah ! voilà, dit Baccarat, je me heurte à un nouveau mystère… cet homme a réellement un génie infernal.
Comme elle parlait ainsi, le break entra dans une allée du bois, et M. de Manerve, indiquant du doigt, sur le sable de l’avenue, le sillon tout frais d’une voiture, dit :
– Décidément, nous avons du guignon. Je crois que nous arrivons les derniers au rendez-vous et qu’il me faudra chasser mon cocher.
En effet, M. le marquis don Inigo et ses témoins avaient été devancés par le vicomte Andréa et les siens.
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M. le vicomte Andréa avait dormi comme un bienheureux jusqu’à cinq heures du matin. Les grands cœurs s’abandonnent au repos avec une noble confiance à la veille du péril.
Armand de Kergaz, entrant dans la chambre de son frère, le trouva étendu tout habillé sur son lit de sangle. Le faux pécheur repentant avait les mains jointes, et son visage respirait la quiétude, la sérénité de ceux qui ont renoncé aux pompes de ce monde pour se réfugier tout entiers en Dieu. M. de Kergaz fut obligé de le secouer pour l’arracher au sommeil.
La veille, le comte avait ramené sa femme à Paris sous prétexte qu’on était au samedi soir, et qu’il y aurait le lendemain dimanche, à Saint-Roch, un très beau sermon d’un prêtre étranger.
Jeanne, dont Andréa avait la parole, n’avait point semblé deviner qu’un motif autrement grave et impétueux forcerait son mari et son beau-frère à coucher à Paris.
Tous les préparatifs indispensables dans cette grave et triste affaire qu’on nomme le duel avaient été faits la veille par M. de Kergaz. Fernand Rocher devait venir le prendre à l’heure indiquée : il avait choisi une paire de pistolets de combat d’une grande justesse et légers à la main ; enfin il avait voulu que son cher Andréa s’exerçât pendant une heure ou deux à faire des mouches sur une plaque, dans le fond du jardin.
Andréa s’était montré fort calme pendant toute la journée de la veille ; il s’était entretenu avec son frère de diverses œuvres de charité dont le comte lui laissait le département. Il n’avait pas prononcé un mot qui eût trait à la rencontre du lendemain. Comme de coutume, il était rentré chez lui le soir, dans cette humble mansarde des combles de l’hôtel, et s’était mis au lit de bonne heure.
Donc Armand, entrant dans sa chambre à cinq heures et demie, le trouva dormant. Andréa lui sourit en ouvrant les yeux.
– Ah ! dit-il, je venais de faire un rêve charmant…
– Vraiment ? fit le comte d’un ton affectueux, et que rêvais-tu ?
– Je rêvais, répondit Andréa, que nous étions en Bretagne, à Kerloven, dans ce vieux manoir de notre enfance. Dieu m’avait pardonné et j’étais heureux auprès de vous et de madame de Kergaz. Moi le maudit, moi l’assassin, j’avais fini par exciter une compassion universelle, et cette compassion me soulageait si bien le cœur que je me regardais vivre et trouvais que la vie était bonne.
Le comte fut pris d’une subite émotion :
– Pauvre frère, murmura-t-il, peux-tu donc douter de la bonté infinie de Dieu, et crois-tu qu’il ne t’a point pardonné depuis longtemps ?
– Oh ! pas encore, répondit Andréa.
Armand se disait à part lui :
– Qui sait si dans une heure, il sera vivant encore ?
Et le comte de Kergaz, le loyal et le brave, l’homme qui n’avait jamais tremblé pour sa propre vie, se prit à supplier le ciel, au fond de son cœur, d’épargner celle de son frère…
– Mon ami, lui dit-il tout haut, sais-tu qu’il est cinq heures et demie ?
– Déjà ! fit Andréa.
Et il se leva en souriant, comme doivent sourire les martyrs en allant au supplice. Mais ce signe de résignation fut la dernière concession que M. le vicomte Andréa fit à son rôle d’hypocrisie et de repentir.
Dans ce scélérat infâme, dans ce bandit portant un cilice, il y avait encore quelque chose qui semblait trahir l’éducation première. Il savait être noble et digne à propos. Le tartufe, une fois le moment venu, sut être un gentilhomme en apparence. Il allait se battre. Il se souvint des traditions galantes et courtoises de la noblesse française aux jours de combat. L’homme courbé se redressa, le visage pâle et souffrant s’anima, l’œil morne et baissé vers le sol étincela d’un éclair de fierté. Andréa, le maudit courbé sous le remords, l’homme aux mœurs ascétiques, dont la mise annonçait le cloître et un détachement complet des choses de ce monde, disparut pour faire place au vicomte Andréa toutefois, à ce sir Williams qui avait fait partie de la fashion anglaise et parisienne, et qui avait été célèbre par ses duels, ses chevaux de sang, ses amours. Il se dépouilla de sa longue redingote à la tournure cléricale, il ôta son chapeau à larges bords. Lorsqu’il descendit dans le cabinet d’Armand, où celui-ci était allé l’attendre tandis qu’il s’habillait, il était vêtu d’un pantalon gris collant, et coiffé d’un élégant chapeau fabriqué rue Vivienne. Sa main, soigneusement gantée de jaune, tenait un stick en corne de buffle fondue.
Le vicomte Andréa voulait se battre en gentilhomme, et il était fidèle à la tradition de cette vieille noblesse française qui se faisait poudrer à frimas le matin de la journée de Fontenoy ou de la prise de Mahon.
M. de Kergaz remarqua cette métamorphose et n’en fut point étonné.
Quelques minutes après, M. Fernand Rocher arriva.
– Sommes-nous prêts ? demanda-t-il en serrant la main de cet homme dont la haine implacable l’avait poursuivi si longtemps.
– Sans doute, répondit le comte en prenant sous son bras la boîte de pistolets.
Ils descendirent.
La calèche fermée d’Armand était attelée dans la cour et attendait au bas du perron.
Au moment d’y monter, le comte leva les yeux vers les fenêtres de l’appartement de madame de Kergaz, dont les persiennes étaient fermées.
– Pauvre Jeanne, murmura-t-il avec émotion, en se penchant à l’oreille d’Andréa, elle dort… et elle est loin de se douter du motif de notre promenade matinale.
– Pauvre comtesse ! répondit le vicomte d’une voix non moins émue, et qui rappela à Armand que son frère aimait Jeanne.
Et M. le vicomte Andréa se disait à part lui, regardant son frère du coin de l’œil :
– Pauvre Armand, toujours honnête et naïf… il ne sait pas que Jeanne a passé la nuit en prière, et qu’elle pleure toutes ses larmes en songeant que je vais me battre pour elle. O vertu ! dit en ricanant le scélérat, décidément son règne n’est pas de ce monde.
On partit.
M. le vicomte Andréa et ses témoins arrivèrent les premiers au rendez-vous, et c’était bien leur voiture dont M. de Manerve fit remarquer les traces sur le sable d’une allée. Du reste, le marquis don Inigo suivait à cinq minutes de distance et n’était point en retard, puisque le rendez-vous était pour sept heures et qu’elles n’étaient point encore sonnées.
Du haut de son siège, le faux groom, c’est-à-dire Baccarat, aperçut Armand, Andréa et Fernand arrêtés au pied d’un arbre, tandis que leur voiture se tenait un peu à l’écart.
La transformation du vicomte Andréa de saint homme en gentleman-rider la frappa.
– Ce duel serait-il sérieux ? pensa-t-elle.
Le marquis don Inigo descendit de voiture et s’avança avec ses témoins vers Andréa et les siens.
Les six jeunes gens se saluèrent.
Pendant ce temps, le comte Artoff, qui remplissait en conscience son rôle de cocher, alla se ranger avec ses chevaux sous un massif d’arbres, à trente pas environ du lieu où l’affaire devait se passer.
– Là, dit-il à Baccarat, nous pourrons tout voir.
– Mon ami, murmura la jeune femme, ce don Inigo, c’est le prétendu vicomte de Cambolh. S’il allait tirer sur Armand…
– Vous êtes folle, répondit le jeune Russe ; c’est impossible… Il y a bien certainement toute une intrigue nouvelle de sir Williams dans cette rencontre, mais ne craignez rien pour la vie d’Armand.
– Dieu vous entende !
– Voyons, dit tout bas le comte, comment pouvez-vous croire un moment que cet homme, qui nourrit et caresse depuis si longtemps d’abominables projets de vengeance, puisse se contenter d’une mort vulgaire, accidentelle ?
– C’est vrai, dit Baccarat ; sir Williams doit rêver mieux que cela.
Quand les deux adversaires se furent salués, ils se retirèrent chacun à l’écart, et les témoins demeurèrent seuls en présence.
– Messieurs, dit Fernand Rocher, qui voulait épargner à Armand le supplice d’avoir à régler de vive voix les conditions de la rencontre, M. le vicomte Andréa, paraît-il, est, de l’aveu de don Inigo lui-même, l’offensé. Il avait le choix des armes et a opté pour le pistolet.
M. de Manerve s’inclina.
– Le motif de la rencontre, poursuivit Fernand, motif que nous ignorons, est excessivement sérieux, à en croire les deux adversaires.
– Très sérieux, en effet, dit le baron.
– Par conséquent, le combat doit être non moins sérieux.
– Monsieur, dit M. de Manerve avec une courtoisie qui frisait l’impertinence, nous n’avons jamais compris une rencontre autrement.
Fernand s’inclina.
– Alors, dit-il, voici, je crois, les conditions les plus raisonnables.
– Voyons ?
– Les adversaires seront placés à quarante pas de distance avec deux pistolets, par suite, deux coups à tirer.
M. de Manerve répondit :
– Je ne vois aucune objection sérieuse à opposer.
– Maintenant, poursuivit Fernand, si vous le voulez bien, le sort décidera si M. le vicomte Andréa doit se servir de ses armes et don Inigo des siennes, ou si chacun d’eux doit avoir à la main les pistolets de son adversaire.
– Ceci me paraît plus convenable, dit le baron.
– Permettez, observa Fernand. Dans le cas où nous nous trouvons, un homme qui tire bien le pistolet, et le vicomte Andréa est de première force, a toujours un incontestable avantage à se servir des armes qui lui sont familières, et il est dans son droit en demandant au sort la chance d’un tel bénéfice.
– Comme vous voudrez, répondit M. de Manerve, à qui cela était fort indifférent et qui ne s’intéressait pas plus à don Inigo qu’au vicomte Andréa.
Fernand tira un louis de sa poche.
– Je tiens, dit-il, pour que chacun de ces messieurs fasse usage de ses pistolets.
– Et moi pour l’inverse, dit le baron.
Fernand jeta le louis en l’air.
– Face, dit le baron.
Le louis retomba et montra son revers écussonné. Fernand avait gagné.
– Monsieur le vicomte Andréa, dit-il, se servira de ses pistolets.
Alors le baron et Fernand prirent les deux boîtes et chargèrent méthodiquement avec une grande attention chacun les armes de l’adversaire de celui à qui ils servaient réciproquement de témoin.
Pendant ce temps, Armand et son frère firent quelques pas à l’écart.
Une horrible émotion serrait le cœur du comte de Kergaz : les plus funestes pressentiments l’agitaient, et il ne fallait rien moins que sa dignité de témoin et ce sang de soldat qui coulait dans ses veines, pour dominer ses alarmes fraternelles et le contraindre à demeurer calme, froid, parfaitement maître de lui.
Andréa lui prit affectueusement le bras.
– Venez, mon frère, lui dit-il, je veux vous dire quelques mots.
Ils firent trois ou quatre pas sous les arbres, dans la direction de ce massif où le comte Artoff avait rangé son break.
Andréa était plus calme encore que le matin ; on aurait pu croire que le sentiment du péril lui avait donné cette impassibilité merveilleuse des gens qui s’étudient à bien mourir.
– Mon cher Armand, lui dit-il, je serai peut-être mort dans dix minutes.
– Tais-toi, murmura le comte, qui sentit tout son sang affluer à son cœur.
– Je ne veux pas mourir, continua Andréa, sans obtenir de vous une promesse.
– Ah ! frère, frère, peux-tu douter un moment que tes volontés ne soient sacrées pour moi ? dit Armand d’une voix émue.
– Tenez, continua Andréa, jurez-moi que ce que je vais vous demander, vous le ferez si je meurs ?
– Je te le jure.
– Sans m’en demander la raison ?
– Soit.
– Eh bien, reprit Andréa, jurez-moi que vous irez en Bretagne, à Kerloven, et que vous y passerez deux mois ; que vous partirez ce soir, demain au plus tard.
– Mais… balbutia Armand.
– Chut ! fit Andréa : vous m’avez promis de ne point me demander pourquoi je désirais que vous allassiez à Kerloven.
Alors Andréa tira de sa poche une lettre cachetée et qui ne portait aucune suscription.
– Quand vous serez à Kerloven, dit-il, vous ouvrirez cette lettre et vous saurez tout.
Armand prit la lettre.
– Si je ne suis pas tué, acheva Andréa, vous me la rendrez.
– Et je n’irai pas à Kerloven ?
– Si.
– Et je ne saurai pas…
– Peut-être… plus tard.
Cette rapide conversation fut interrompue par Fernand Rocher. Les pistolets étaient chargés ; l’heure solennelle était venue !
Du haut de leur siège, à demi cachés par une branche d’arbre, le comte Artoff et Baccarat observaient attentivement. Ils n’avaient pu entendre la conversation d’Andréa et de son frère, mais ils avaient vu la lettre que le premier avait remise au second.
– Quel tissu de mystères, et, sans doute, d’infamies ! murmurait Baccarat à l’oreille du comte. De deux choses l’une : ou ce don Inigo est Cambolh ressuscité, et alors il se joue, à cette heure, quelque ténébreuse comédie dont M. de Kergaz est la dupe ; ou il est adversaire sérieux, et alors pourquoi, dans quel but, pour quel motif, sir Williams se bat-il ?
Le cœur de Baccarat battit violemment, lorsqu’elle vit les témoins remettre à chacun des deux adversaires ses pistolets.
– Mon Dieu ! répéta-t-elle, s’il allait tuer Armand…
Les paroles de la petite juive endormie lui tintaient aux oreilles comme un glas funèbre, et Sarah, on s’en souvient, avait dit que don Inigo tuerait Armand.
Il arriva, lorsque les deux adversaires eurent été placés à quarante pas l’un de l’autre, que sir Williams se trouva à quelques mètres du break, et, par conséquent, du comte Artoff.
Fernand Rocher et Armand s’écartèrent de lui d’une distance à peu près égale.
– Tenez, dit le comte à Baccarat, votre supposition n’a aucune vraisemblance. Il est impossible qu’une balle varie de cinquante pas…
Baccarat était pâle, et la courageuse femme frissonnait.
Alors le comte déboutonna à demi sa redingote de cocher, et montrant une paire de pistolets :
– Moi aussi, dit-il, je suis armé.
– Que voulez-vous donc faire ?
– Espérons que je ne ferai rien.
– Mais encore…
– Ecoutez… je vais avoir l’œil fixé sur M. de Kergaz.
– Eh bien ?
– Si un malheur arrivait, si don Inigo faisant feu, le comte venait à tomber, je tuerais sir Williams, quitte à m’en expliquer avec ces messieurs et à démasquer ce don Inigo.
Baccarat pressa convulsivement la main de son jeune ami.
– Oh ! j’ai peur… dit-elle.
Cependant, sir Williams et don Inigo s’étaient placés en face l’un de l’autre et se mesuraient du regard, attendant le signal.
Ce fut Fernand Rocher qui le donna, comme c’était son droit de témoin de l’offensé. Il frappa trois coups dans ses mains :
– Allez, messieurs, dit-il.
Sir Williams et don Inigo se mirent en marche lentement et passèrent une minute à faire trois pas chacun.
Baccarat n’avait plus une goutte de sang dans les veines.
Enfin, don Inigo fit feu le premier.
Baccarat ferma les yeux en voyant l’éclair qui précède toujours la détonation, et le comte Artoff porta la main à la crosse de son pistolet.
Mais la balle siffla, et ni sir Williams, qui continuait à marcher, ni le comte de Kergaz, qui demeurait immobile à l’écart, ne tombèrent. La balle s’était perdue dans les arbres.
Baccarat respira violemment, l’espace d’une seconde, puis son effroi la reprit lorsque siffla un second éclair…
Le marquis don Inigo de los Montes avait fait trois pas de plus et tiré son deuxième coup.
Armand resta debout, et sir Williams continua à marcher. Pas plus que la première, la seconde balle ne l’avait atteint.
Alors le marquis jeta son dernier pistolet, s’arrêta, se croisa tranquillement les bras sur la poitrine et parut attendre la mort.
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Il y eut parmi les témoins un moment d’horrible anxiété.
Le vicomte Andréa avançait toujours. Il marchait lentement, à pas égaux, comme s’il eût voulu faire subir à son adversaire les tortures de l’agonie ; et à mesure que la distance qui les séparait de lui disparaissait, le cœur des assistants frémissait d’émotion.
Le marquis don Inigo, las d’attendre, cria d’une voix énergique et dans son français mélangé d’espagnol :
– Tirez donc, monsieur, tirez donc !…
Andréa fit un pas, puis un autre encore, et le canon de son pistolet toucha la poitrine du marquis.
– Ce n’est plus un duel, murmura M. de Manerve, c’est un assassinat.
Pourtant, c’était le droit du vicomte Andréa de brûler à bout portant la cervelle de son adversaire. Mais il ne tira point. Et comme les témoins accouraient, il releva son pistolet, et dit au marquis :
– Monsieur, votre vie m’appartient.
– Prenez-la donc, monsieur, répondit le marquis, devenu fort pâle.
– Non, dit Andréa, je vous pardonne… à une condition.
– Monsieur, s’écria le marquis avec une sorte de fureur fébrile, vous avez le droit de me tuer, mais non de m’humilier. Je ne veux pas de votre pardon…
– Monsieur, répliqua Andréa, je ne vous demande pas des excuses, et il vous est facile d’accepter la condition que je mets à renoncer au droit que j’ai de vous tuer.
– Quelle est cette condition ?
– Que jamais vous ne parlerez du motif de notre querelle, et que jamais ce motif ne se représentera.
– Je vous le promets.
Andréa leva ses deux pistolets en l’air et fit feu.
– L’honneur est satisfait, dit-il, et je tiens le marquis don Inigo de los Montes pour un parfait gentilhomme.
M. de Kergaz, qui avait vécu un siècle en cinq minutes, se jeta dans les bras du vicomte.
– Ah ! lui dit-il, tout bas, tu es un noble et grand cœur, mon frère, tu sais pardonner !…
– Je voudrais, répondit Andréa, d’une voix étouffée, et que, seul, le comte entendit, je voudrais que Dieu me pardonnât… lui aussi…
En même temps, M. de Manerve disait à M. James O’B. :
– Voilà toujours comme finissent ces affaires-là ; elles rendent les témoins ridicules, et les adversaires s’en vont bras dessus, bras dessous. On a fait une promenade du matin pour gagner de l’appétit.
Et le baron alluma un cigare avec la philosophie grondeuse d’un homme qui est désolé de s’être levé à cinq heures du matin.
Andréa et don Inigo se saluèrent froidement et s’éloignèrent l’un de l’autre.
– Ils ne se donnent pourtant pas la main, observa M. James O’B…
– Ah çà, murmura le baron, êtes-vous fou, mon cher ? Il ne manquerait plus que de plumer les canards du déjeuner, séance tenante.
M. de Manerve se dirigea vers son break et y monta le premier, sans attendre les remerciements du marquis don Inigo. Celui-ci avait pris le bras de son second témoin et causait avec lui.
Armand, Fernand Rocher et Andréa étaient déjà remontés en voiture, et quittaient le lieu du combat.
Le comte Artoff tournait le break, et Baccarat lui disait :
– Il est évident que tout ceci est une comédie. Si don Inigo eût été un adversaire sérieux, bien certainement sir Williams, qui tire le pistolet merveilleusement bien, l’eût abattu, comme un pigeon.
– C’est mon avis, dit le comte.
– Donc, il faut que nous ayons le mot de l’énigme.
– Oh ! soyez tranquille.
– Ah ! dit Baccarat avec un frisson de colère dans la voix, si je pouvais avoir la certitude que ce prétendu marquis et le faux vicomte de Cambolh, ne font qu’un, j’aurais bientôt démasqué sir Williams.
– C’est grave, ma chère amie.
– Mais non impossible.
Et Baccarat, dans le cerveau de qui une idée lumineuse se faisait jour brusquement, ajouta :
– Si j’ai huit jours devant moi, si d’ici là sir Williams n’a pas mis à exécution quelque nouvelle infamie, je les tiens tous deux.
Le break partit au grand trot et déposa vingt minutes après, le marquis don Inigo sur le seuil de l’hôtel Meurice, et peu de temps après, M. James O’B… rue du Port-Mahon.
Alors, demeuré seul avec son cocher et son groom, le baron regarda Baccarat, qui se tourna à demi vers lui.
– Eh bien, lui dit-il, vous avez vu ?
– Tout.
– Etes-vous satisfaite ?
– Mais… sans doute.
– Ma chère amie, dit le baron, Dieu me garde de manquer à la parole que j’ai donnée au comte, en vous demandant pourquoi vous avez voulu assister à cette bouffonnerie.
– Bouffonnerie est peut-être le mot, baron, observa Baccarat.
– Mais convenez, poursuivit M. de Manerve, que j’aurais bien le droit de supposer que vous aimez don Inigo.
– Supposez, baron, dit-elle froidement. Puis elle ajouta : – A propos, vous me rendrez bien un service, n’est-ce pas ?
– Deux, si vous voulez.
– Le comte va vous laisser à l’entrée de la rue Saint-Lazare. Vous irez jusque chez mon ancienne amie, madame de Saint-Alphonse, vous saurez si elle est encore à Paris.
– Elle y est… Je l’ai vue hier.
– A merveille !
– Et que dirai-je ?
– Que le comte l’invite à déjeuner aujourd’hui. Puis, si ce soir elle a besoin de vous, vous vous mettrez à sa disposition.
– Volontiers.
– Il est bien entendu, acheva Baccarat, que vous serez aussi muet sur ceci que vous devez l’être sur les autres événements de cette matinée.
– C’est entendu, ma chère.
Le break tournait en ce moment l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin.
Le baron de Manerve descendit, et tandis qu’il prenait la rue Saint-Lazare, le comte et Baccarat rentrèrent à l’hôtel de la rue de la Pépinière.
Une heure après, la jeune femme et son compagnon avaient repris leurs vêtements ordinaires, et madame de Saint-Alphonse se faisait annoncer.
Baccarat s’était retirée au premier étage de l’hôtel, et madame de Saint-Alphonse trouva le comte au salon.
– Chère madame, lui dit celui-ci en lui baisant galamment la main, cent mille francs pourraient-ils vous convenir ?
– Toujours, cher ami, répondit la jeune femme en riant. Auriez-vous l’intention de me les offrir ?
– Peut-être…
Madame de Saint-Alphonse enveloppa le jeune Russe de ce regard clair et sûr que certaines femmes possèdent, et qui leur permet de lire quelquefois au fond du cœur de l’homme.
– Voyons, dit-elle, ne plaisantons pas, mon cher comte.
– Je ne plaisante pas, chère amie.
– Si vous m’offrez cent mille francs, c’est qu’assurément vous avez un grand besoin de moi.
– En effet, dit le comte.
– Je connais les honoraires, voyons le service.
– Ma chère amie, vous vous souvenez de Baccarat, j’imagine.
– Sans doute, et je sais même, du moins tout Paris le prétend, que vous l’avez séquestrée et fait partir pour un de vos châteaux de Crimée ou des bords de la Néva.
– C’est une erreur.
– Comment ! Baccarat est à Paris ?
– Mais certainement, répondit une voix claire et argentine.
Une porte venait de s’ouvrir, et Baccarat se montrait sur le seuil.
– Ma chère, dit-elle, le comte t’a fait les ouvertures. Je vais, moi, te dire comment on peut gagner cent mille francs.
Et Baccarat fit asseoir madame de Saint-Alphonse et s’assit elle-même auprès d’elle.
– Tu peux gagner cent mille francs très facilement, continua-t-elle.
– Je suis prête.
– Et tu auras raison, car le comte Artoff que voilà est un singulier ami.
– Comment cela ?
– Tu sais qu’il est étroitement lié avec ton prince russe.
– Ils sont intimes.
– Or, figure-toi, poursuivit Baccarat, que le comte s’est mis en tête d’être jaloux pour le compte de son ami.
– Je ne comprends pas…
– Tu vas voir. Il a appris que le petit baron de R…, un jeune homme charmant à tous égards, du reste, était, en l’absence de ce pauvre prince, l’homme le plus heureux du monde.
Madame de Saint-Alphonse tressaillit et regarda Baccarat avec inquiétude.
– Et, poursuivit celle-ci, il s’est mis en tête d’ouvrir les yeux au prince. Mais moi, chère amie, j’ai pensé que tu pourrais acheter le silence du comte.
– Comment ?
– En te laissant mettre cent mille francs dans la main pour nous rendre un simple petit service.
Un fin sourire arqua les lèvres de la jeune femme.
– Je comprends, dit-elle, c’est-à-dire, que c’est une épée de Damoclès que vous suspendez sur ma tête.
– Précisément.
– Et comment en éviter la chute ?
– Ah ! dit Baccarat, c’est fort simple et fort compliqué à la fois, et je vais te conter cela sans témoins.
Baccarat prit madame de Saint-Alphonse par la main et l’emmena dans un petit boudoir attenant au salon, dans lequel elle laissa le jeune Russe.
* *
*
Le soir du même jour, M. de Manerve rentrait chez lui vers neuf heures pour s’habiller, lorsque son valet de chambre lui fit passer la carte de madame de Saint-Alphonse.
– Cette dame désire voir monsieur, sur-le-champ, lui dit-il.
– Faites entrer, répondit le baron.
Madame de Saint-Alphonse entra d’un air mystérieux, se pelotonna gracieusement dans le puff que lui avança M. de Manerve, et lorsqu’elle lui eut donné sa petite main à baiser :
– Mon cher baron, dit-elle, j’ai déjeuné, comme vous le savez, chez Artoff.
– Eh bien ?
– J’y ai vu Baccarat, et Baccarat m’a dit que vous n’aviez rien à lui refuser.
– Certainement non.
– Par conséquent, vous ne me refuserez rien à moi, j’imagine ?
– Rien de ce que vous me demanderez au nom de Baccarat.
– C’était ce que je voulais dire.
– De quoi s’agit-il ? demanda le baron en s’asseyant et en croisant les jambes.
– Voici : je voudrais que vous nous donniez un bal.
– Un bal ! moi ?
– Oui. Un bal de garçons, ou une soirée de lansquenet, si vous le préférez. Vous avez un délicieux appartement ; votre fête sera charmante.
– Si vous y êtes, dit galamment M. de Manerve.
– Ensuite, vous inviterez les dames que je vous désignerai.
– Très bien. Et les hommes ?
– Oh ! qui vous voudrez, pourvu que le seul que je désire rencontrer chez vous s’y trouve.
– Comment le nommez-vous ?
– Le marquis don Inigo de los Montes, un Brésilien.
– Parbleu ! dit M. de Manerve, je m’en doutais. Baccarat est un mystère vivant.
– Et elle compte sur votre silence ?
Le baron s’inclina. Puis il s’assit devant son bureau et prit une plume.
– Voyons, dit-il, quel est le jour que vous préférez ?
– Demain.
– C’est bien tôt pour mes invitations.
– Bah ! vous trouverez toujours plus de monde qu’il ne vous en faudra.
Le baron écrivit :
« Mon cher marquis,
« Maintenant que votre vilaine affaire de ce matin s’est heureusement dénouée, permettez-moi de vous faire une confidence. J’ai fait un pari, hier soir, avec une dame qui m’aime un peu. Voici quel était ce pari. La dame en question, comme toutes celles qui entrent à l’Opéra, par la porte du concierge, est superstitieuse ; elle a conservé de son éducation première l’habitude de se faire les cartes. Or, hier soir, elle lut dans ses cartes que vous seriez tué ce matin. Je soutins le contraire ; elle me dit : « Je vous parie cent louis que le marquis sera tué. »
« – Je les tiens, répondis-je, seulement, si je gagne, vous donnerez un bal chez moi, plaisir que vous me refusez depuis le commencement de l’hiver, sous le prétexte que toutes vos amies sont jolies. »
« La belle sorcière a donc perdu son pari, et elle s’exécute de bonne grâce. On danse chez moi demain, et vous serez mille fois aimable de nous arriver de bonne heure.
« Baron de Manerve. »
Cette lettre écrite, le baron la lut à madame de Saint-Alphonse.
– Vous êtes plein d’esprit, dit-elle. Adieu, à demain matin. J’ai besoin de vous voir avant votre bal.
Et madame de Saint-Alphonse s’en alla.
q
Nous avons laissé le vicomte Andréa remonter en voiture avec ses témoins.
Du bois de Vincennes à la rue Culture-Sainte-Catherine le trajet était court et s’effectua en quelques minutes. Lorsque la voiture du comte entra dans la cour de l’hôtel, Jeanne était à sa fenêtre, l’œil attaché sur la porte cochère, l’oreille tendue vers les bruits de la rue, et le cœur palpitant chaque fois que le roulement d’une voiture se faisait entendre.
M. le vicomte Andréa ne s’était pas trompé. La pauvre femme avait passé la nuit en prière, suppliant Dieu de conserver la vie de l’homme qui allait se battre pour son mari.
Au moment où la voiture entrait dans la cour, Andréa montra sa tête à la portière. Jeanne le vit et poussa un cri de joie… Il était vivant !
Et puis elle se retira brusquement en arrière et retomba sans force et sans voix sur son siège. Elle venait de songer que si son cher Armand était témoin de sa joie et de son émotion, il devinerait peut-être le motif du duel. Mais les craintes de Jeanne ne furent point justifiées. Placé sur le devant de la calèche, et par conséquent tournant le dos à la façade de l’hôtel, M. de Kergaz n’avait point aperçu sa femme, il n’avait pas entendu son cri étouffé, occupé qu’il était à causer avec Fernand.
Celui-ci trouva son tilbury dans la cour, serra la main au comte et à Andréa et les quitta.
Alors, comme les deux frères gravissaient les marches du perron, Andréa dit tout bas à Armand :
– Rends-moi ma lettre, à présent.
– Tu le veux ? demanda le comte.
– Oui.
– Et je ne saurai pas…
– Si… plus tard… à Kerloven.
– Tu veux donc que nous allions à Kerloven ?
– Je vous le demande instamment.
– Soit… Quand veux-tu partir ?
– Ce soir, demain au plus vite.
– Mystère ! murmura le comte, qui, une heure après, entrait chez sa femme, la trouvait calme et souriante et lui disait :
– Ma chère Jeanne, si je vous demandais un service, me le feriez-vous ?
– Ingrat ! dit-elle, il le demande ?
– Je voudrais faire avec vous et notre cher Andréa un voyage.
– Partons, dit Jeanne.
– Nous irons en Bretagne, dans notre vieux manoir de Kerloven.
– Ah ! quelle joie ! s’écria la jeune femme, de passer un mois là-bas, au bord de la mer, seule avec vous, mon Armand bien-aimé. Quand voulez-vous partir ?
– Demain, si c’est possible.
– Certainement, je serai prête.
Et Jeanne, qui devinait qu’Andréa voulait l’éloigner du marquis… car elle avait appris déjà l’issue inoffensive du duel… ne fit aucune question à son mari et se hâta de préparer ce prochain départ.
Armand rejoignit Andréa.
– Jeanne consent à partir, dit-il.
– Ah ! fit Andréa, qui parut soulagé d’un poids énorme.
Le comte fronça le sourcil. Un soupçon venait de lui traverser l’esprit ; mais Andréa avait sa parole, il ne le questionna point. Seulement, il murmura à part lui :
– Mon Dieu ! je voudrais être déjà à Kerloven.
q
A neuf heures du soir, le même jour, tandis que madame de Saint-Alphonse arrivait chez le baron de Manerve, une voiture de place entra dans la cour de l’hôtel Meurice.
Un homme à cheveux rouges en descendit, donnant le bras à une Anglaise maigre et pointue, comme on en rencontre en Suisse et aux pyrénées.
– J’étais, dit-il, sir Arthur Collins et je voulais voir don Inigo que je avé connu en Suisse…
– Il est chez lui, lui répondit-on.
L’Anglais laissa sa compagne dans la cour de l’hôtel et monta chez don Inigo.
Sir Arthur fut introduit par le nègre galonné, dans le fumoir du marquis ; puis, le nègre congédié, les deux complices se regardèrent en riant :
– Eh bien, dit sir Arthur, as-tu eu peur ce matin ?
– Oui, mon oncle, un moment.
– Tu as cru que j’allais te tuer ?
– Ecoutez donc, un homme plus bête que moi se serait dit tout ce que je me suis raconté dans l’espace d’une minute.
– Et que te racontais-tu ?
– Que je savais bien des secrets connus de vous seul, que vous aviez peut-être trouvé une autre combinaison, et que, en ce cas, ce serait pour vous une assez belle affaire de m’envoyer ad patres.
– Le fait est, murmura sir Arthur avec un calme qui donna la chair de poule à Rocambole, que j’y ai pensé un moment… mais, que veux-tu ? J’ai un faible pour toi…
– Merci…
– Et la sensibilité m’a toujours perdu.
– C’est-à-dire, murmura Rocambole, que vous n’avez pas trouvé le moyen de vous passer de moi.
– Non, non, dit sir Arthur, je te jure que c’est par pure sensibilité.
– Ma foi ! répliqua le faux marquis en riant, je vais vous faire un aveu, moi.
– Ah voyons ?
– Et vous verrez que je suis plus franc.
– J’écoute, dit sir Arthur, se renversant sur sa chaise avec une nonchalance complaisante.
– Figurez-vous, mon cher oncle, que j’ai eu la même pensée que vous.
– Comment ! tu as voulu me tuer ?
– Dame ! vous savez que je tire le pistolet de façon à ne pas manquer un pierrot à cinquante pas… et puis j’avais sur le cœur l’histoire du coup de couteau… Vous comprenez ?
– Mais, malheureux, observa sir Arthur sans la moindre irritation, que serais-tu devenu, moi mort ?
– C’est ce que je me suis dit, et vous voyez que vous êtes encore de ce monde.
– Je le vois, nous sommes dignes l’un de l’autre, mon neveu.
– Oui, mon oncle, nous avons du cœur, de la sensibilité.
– Et surtout nous raisonnons juste. Vous avez compris que vous aviez encore besoin de moi, et moi j’ai senti que je ne pouvais me passer de vous.
Après ce touchant échange de bonnes paroles, ils se serrèrent la main avec effusion, puis le visage souriant de sir Arthur devint sérieux.
– A présent, dit-il, laissons ces plaisanteries et ces balivernes. Je viens te faire mes plus tendres adieux.
– Vous partez ?
– Demain matin.
– Où allez-vous ?
– En Bretagne, à Kerloven, dans ce vieux château seigneurial que j’ai l’intention de restaurer après mon mariage avec la comtesse Jeanne de Kergaz.
Sir Arthur prononça ces mots avec un superbe sang-froid.
– Et moi, que dois-je faire ?
– Rester à Paris trois jours encore.
– Et puis ?
– Et puis tu partiras pour Saint-Malo, où tu attendras mes instructions.
– C’est très bien ; mais que ferai-je pendant ces trois jours ?
– Tu t’exerceras tous les matins, trois heures durant à bien apprendre le coup de mille francs.
– Je le sais.
– On ne sait jamais trop bien un coup d’épée qui vaut un million.
– C’est juste. Et après ?
– En même temps, tu t’occuperas de Baccarat.
– Hein ? Est-ce que vous avez trouvé une combinaison ?
– Une combinaison merveilleuse.
– Quelle est-elle ?
– D’abord, continua sir Arthur, j’ai des vues sur la petite Sarah.
– La juive ?
– Oui ; elle me plaît fort, cette enfant ; je lui veux du bien, et lui voudrais faire un sort.
– Comment ferez-vous ?
– Tu l’enlèveras.
– Tiens, tiens…, fit Rocambole, dont l’œil brilla.
Ce regard n’échappa point à sir Arthur.
– Mon bel ami, dit-il, si tu t’avisais de manquer de convenance à mon égard, tu n’aurais pas le million.
– Est-ce tout ?
– Non. En outre, je te tuerais…
– Je serai sage, dit Rocambole ; mais, la petite enlevée, où la conduirai-je ?
– J’ai un petit plan assez sagement conçu, répondit sir Williams, et ce plan, le voici : j’ai renoué au Havre d’assez jolies relations avec un ancien ami de Londres, un pickpocket émérite qui avait jadis servi sous mes ordres. Nous nous sommes rencontrés sur le port ; je l’ai reconnu, alors que lui ne me reconnaissait pas. Mais deux mots ont suffi pour me faire saluer respectueusement, comme un soldat salue son ancien capitaine. Le drôle a fait d’assez bonnes affaires ; il est à la tête d’un navire de commerce qu’il commande lui-même ; il est considéré dans son pays, un petit port d’Ecosse, et il a si bien mené sa barque, c’est le cas de le dire, qu’il passe pour le plus honnête homme du monde.
– Comme vous, dit Rocambole avec impertinence.
– Comme moi, fit sir Williams sans paraître blessé de la comparaison. Or, reprit-il, John Bird est demeuré, au fond du cœur, dévoué à son ancien capitaine, et il fera pour moi tout ce que je voudrai.
– Mon oncle, interrompu Rocambole, il me semble que vous me donnez des détails inutiles. Voyons le but ?
– J’ai longuement médité sur le sort que je ferai à Baccarat, poursuivit sir Williams, et je me suis arrêté, pour elle, à une assez belle combinaison.
– Ah ! ah !
– Je veux l’envoyer aux îles Marquises.
– Peste !
– Et l’exposer à cette jolie alternative de devenir la femme d’un anthropophage ou d’être mangée par lui. C’est une belle fille. Bien certainement, si le chef des sauvages ne lui met point sur la tête la moitié de sa couronne, il se la fera servir toute rôtie, un jour de fête, au renouvellement de la lune, par exemple.
– Mais, dit froidement Rocambole, c’est une idée, cela.
– Je le crois bien.
– Seulement, comment la mettre à exécution ?
– A l’aide de mon ami John Bird. Il charge au Havre je ne sais plus quelle marchandise qu’il porte en Australie. Son équipage, recruté en bon lieu, lui est aussi dévoué qu’il me l’est lui-même. Il est à Paris depuis avant-hier matin, et je l’ai vu hier.
– Ah ! vous l’avez vu…
– Oui. Seulement, comme je sais qu’il ne faut jamais embarrasser la cervelle de trop de choses, je n’ai pas voulu t’en parler plus tôt.
– Et John Bird consent à emmener Baccarat ?
– Parbleu ! il la déposera sur quelque plage déserte, où les sauvages la trouveront. Je le crois même capable, car il entend merveilleusement le commerce, de la vendre un bon prix à quelque Peau-Rouge.
– Tout cela est fort bien, mon oncle ; mais comment confierons-nous Baccarat à John Bird ?
– Ceci te regarde. Cependant, je vais te donner la marche à suivre. Tu vas, d’ici à trois jours, enlever la petite juive.
– Bien. Après ?
– La petite juive en ton pouvoir, tu la confieras à la veuve Fipart.
– Tiens, ceci est une idée. Maman, observa Rocambole, est la femme qu’il faut dans ces cas-là.
– La veuve Fipart gardera la petite, et une lettre anonyme avertira Baccarat que l’enfant, enlevée par un nègre… ce nègre sera le tien…
– Venture ?
– Oui. Je reprends : que l’enfant, enlevée par un nègre, est en route pour le Havre. La lettre ajoutera que le nègre a pris passage à bord d’un navire anglais, le Fowler, qui va en Océanie. Tu comprends que, à tout hasard, Baccarat partira pour le Havre. Mais là, elle apprendra que le navire a levé l’ancre.
– Et puis ? fit Rocambole qui commençait à ne plus rien comprendre au plan de sir Williams.
– Au Havre, encore, elle saura que le Fowler doit toucher à Saint-Malo et s’y arrêter trois ou quatre jours. Alors, elle prendra des chevaux de poste et s’en ira par terre à Saint-Malo. Là, elle retrouvera le Fowler en rade. Elle se fera conduire à bord, et John Bird en fera son affaire.
– Tout cela est difficile à exécuter, murmura Rocambole.
– Si tu ne t’en tires point avec honneur, répliqua sir Williams avec cet accent calme et impérieux à la fois qui disait si bien qu’il voulait être aveuglément servi, c’est que décidément tu n’es pas digne du million que je te destine.
Ces mots furent un coup d’éperon.
– C’est bien, dit Rocambole, vous serez content ; partez tranquille, je me charge de tout ; mais une dernière objection, s’il vous plaît ?
– Parle.
– Pourquoi amener Baccarat jusqu’à Saint-Malo ?
– Ah ! ceci est le côté poétique de ma combinaison. Baccarat emmenée en Océanie par un coquin vulgaire, c’est une vengeance comme on en voit tous les jours, et qu’elle n’apprécierait point convenablement, tandis que je veux qu’elle sache qui l’envoie rôtir.
– John Bird pourrait le lui dire.
– Non, je le lui dirai moi-même.
– Où cela ?
– A bord du Fowler, où je la conduirai.
– Vous ?
– Parbleu ! Kerloven est à une lieue de Saint-Malo. Tu sais bien que, désormais, Baccarat a en moi une confiance absolue, sans bornes.
– Mais enfin, que ferai-je de la petite juive ?
– Tu prieras la veuve Fipart d’en avoir le plus grand soin…
– Et elle restera à Paris ?
– Oui, jusqu’à mon retour.
– Et, dans trois jours, je vous rejoindrai ?
– C’est-à-dire que tu t’embarqueras avec John Bird et Venture, et que tu viendras à Saint-Malo. Là, je te ménagerai un nouveau tête-à-tête qui sera interrompu par Armand…
– Ah ! je devine…
– Tu comprends bien qu’alors ceci ne me regardera plus. Armand se chargera de te châtier, et tu te souviendras qu’un coup d’épée bien appliqué peut rapporter un million en temps et lieu.
– Superbe ! mon oncle, superbe ! murmura Rocambole avec admiration.
– Demain matin, acheva sir Williams, tu monteras à cheval, tu t’en iras jusqu’à Vincennes, et tu verras, à l’entrée de l’avenue du château, une guinguette qui porte pour enseigne : Au rendez-vous des chasseurs à pied. Tu entreras et trouveras John Bird ; tu le reconnaîtras à sa mine britannique, il est rouge carotte, et a un abdomen respectable ; tu lui demanderas, pour plus de sûreté, s’il connaît le capitaine Williams ; et quand vous serez bien certains l’un et l’autre de votre mutuelle identité, vous vous entendrez sur ce que vous avez à faire. Il a mes instructions détaillées.
Sir Arthur Collins se leva à ces mots, boutonna son habit bleu, remit son chapeau sur sa chevelure d’un blond fade, et il allait sortir, après avoir tendu la main à Rocambole, lorsque le prétendu nègre parut, portant un plateau d’argent sur lequel se trouvait une lettre.
C’était l’invitation du baron de Manerve au marquis don Inigo.
Le marquis rompit le cachet, lut et tendit la missive à son visiteur.
– Bah ! dit sir Williams, je ne vois pas d’inconvénient à ce que tu t’amuses. D’ailleurs, il fait toujours bon aller dans le monde, on n’est pas ainsi confondu avec de vils malfaiteurs.
Et, sur cette plaisanterie, sir Williams s’en alla.
* *
*
Or, tandis que l’invitation du baron de Manerve parvenait à don Inigo, la brune madame de Saint-Alphonse retournait à l’hôtel de la rue de la Pépinière.
Baccarat et le comte l’attendaient.
– Eh bien, demanda la première, le baron donnera-t-il son bal ?
– Sans doute.
– Quand ?
– Demain.
– Ce cher baron, murmura Baccarat, tient décidément à m’être agréable.
– Et moi, dit madame de Saint-Alphonse, je viens chercher mes instructions.
Baccarat tressaillit et parut légèrement embarrassée.
– Ceci, dit-elle, est assez difficile à expliquer, ma chère.
– Bah ! fit la Saint-Alphonse, je comprends à demi-mot.
– Je vais te dire ce que c’est que ce don Inigo.
– Très bien.
– Ou du moins ce que je le soupçonne d’être. Quand tu sauras cela, tu devineras.
– Voyons, j’écoute.
– Don Inigo est un marquis pour rire.
– Comme il y en a tant, dit la jeune femme en montrant ses dent blanches.
– Il est très brun, très noir, et tout en lui annonce l’origine transatlantique.
– Je ne l’ai jamais vu.
– Mais, poursuivit Baccarat, il pourrait bien se faire qu’au lieu d’être brun, il fût blond. Cela s’est vu. Ensuite, si je ne me trompe, ce marquis don Inigo s’est appelé d’un autre nom.
– Ceci est plus difficile à constater.
– Je le sais.
– Mais cependant… avec du temps…
– Si lui et l’homme que je soupçonne ne font qu’un, reprit Baccarat, il doit avoir un signe particulier.
– Où cela ?
– A la poitrine, au côté droit.
– Quel est ce signe ?
– La cicatrice d’un coup de poignard.
– Oh ! oh !
– La blessure doit être à peine fermée.
– A quand remonte-t-elle ?
– A trois mois.
– C’est bien ; je saurai cela.
Et madame de Saint-Alphonse regarda Baccarat.
– Ah çà… mais, dit-elle, tu as donc un grand intérêt à découvrir l’identité de cet homme ?
– Très grand.
– L’aimerais-tu ?
– Oh ! fit Baccarat avec un geste de dégoût.
– Ma chère amie, dit le comte Artoff, pour couper court à cette conversation, car madame de Saint-Alphonse avait parfaitement compris la mission qu’on lui donnait, je vais vous éclairer d’un mot : le marquis don Inigo, s’il est l’homme que nous croyons, est un misérable qui nous a volés et qui cherche à nous assassiner.
Madame de Saint-Alphonse frissonna.
– Mais, ajouta le comte, n’ayez aucune crainte ; si c’est lui, nous le réduirons promptement à l’impuissance.
– Et si ce n’est pas lui ?
– Eh bien, personne au monde ne saura que nous avons soupçonné le marquis don Inigo de los Montes.
– Mais, dans le premier cas, je l’aurai trahi.
– Vous aurez démasqué un misérable.
– Et s’il me tue ?
– Non, ne craignez rien, nous vous protégerons. Et puis, remarquez, acheva le comte, que vous ne faites, après tout, que commettre une simple indiscrétion, laquelle vous est payée cent mille francs.
– C’est juste, murmura madame de Saint-Alphonse, dont ce mot de cent mille francs dissipa les dernières hésitations. Adieu. Après-demain, vous serez fixés, ou j’y perdrais mon nom.
Et madame de Saint-Alphonse s’en alla.
– Je crois, murmura Baccarat pleine de foi en l’avenir, que nous finirons par tenir sir Williams.
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Vingt-quatre heures après le bal donné par M. le baron de Manerve, bal dont les épisodes insignifiants, à l’exception d’un seul, que devineront nos lecteurs, n’ont rien à faire dans ce récit, madame Charmet, la dame de Charité de la rue de Buci, reçut la lettre suivante, qui lui avait été adressée chez le comte Artoff et que le jeune Russe lui envoya sur-le-champ.
« Ma chère Baccarat,
« Ton amie, madame de Saint-Alphonse, s’empresse de prendre la plume et de t’écrire de sa blanche main, relativement à ton protégé, le marquis don Inigo de los Montes.
« Malgré ses airs farouches, ce Brésilien est doux comme un mouton.
« Or, figure-toi, ma chère, que ce bon Manerve avait si bien abreuvé le marquis de champagne mousseux et de sillery de haut cru, que, devenu sentimental à l’excès, le jeune fils des tropiques s’est laissé tomber à mes pieds au fond d’un salon de jeu désert, très amoureux et gris comme un mousquetaire.
« Si bien que, à l’heure qu’il est, il dort encore sur un canapé depuis hier. Si ce garçon-là n’a point de tuteur, il serait urgent de lui en trouver un.
« Ton amie,
« de Saint-Alphonse. »
« P.-S. A propos, j’ai pris, de mes propres yeux, les renseignements que tu désirais. Le marquis porte au côté droit, sur la poitrine, une fort belle cicatrice triangulaire, dont les lèvres encore rouges sont à peine fermées. Ensuite, comme il dort à laisser crouler le monde sans faire un mouvement, j’ai trempé mon mouchoir dans une goutte d’essence et je me suis aperçue que sa noire chevelure était d’un fort joli blond. C’est un marquis mauvais teint.
« J’attends de nouvelles instructions. Que dois-je faire ?
« A toi toujours ! »
Quand cette lettre arriva à madame Charmet, la jeune femme était seule.
Elle la lut avec attention, et murmura :
– Maintenant, mon dernier doute s’évanouit, le marquis don Inigo de los Montes et le vicomte de Cambolh ne font qu’un.
Baccarat sonna. La vieille gouvernante parut.
– Marguerite, lui dit-elle, demandez ma voiture. Je sors, et ne rentrerai pas aujourd’hui. Je vous confie la petite, vous en prendrez soin.
– Madame peut être tranquille, répondit la servante.
Baccarat courut chez le comte Artoff.
Le jeune Russe s’attendait à cette visite, depuis qu’il avait reçu la lettre de madame de Saint-Alphonse.
– Tenez, mon ami, dit Baccarat en lui tendant cette lettre.
Le comte la lut :
– Cet homme, dit-il, est bien le vicomte de Cambolh. On n’en peut douter. Maintenant, que faire ?
– C’est ce que nous allons décider.
Et Baccarat demeura rêveuse un moment.
– Mon ami, dit-elle tout à coup, vous savez que M. de Kergaz, sa femme et ce misérable sir Williams sont partis hier matin ?
– Vous me l’avez dit.
– Pourquoi ce brusque départ ? je l’ignore. Mais, à coup sûr, c’est une machination nouvelle de sir Williams. Je crois donc qu’il faut nous hâter.
– Vous avez raison, dit le comte.
– Il faut donc que cet homme, ce prétendu marquis, soit en notre pouvoir aujourd’hui même, ce soir… que, sous une menace de mort, il confesse l’infamie de sir Williams, et alors nous lui pardonnerons, à lui, nous lui ferons grâce de la vie.
– Ceci est logique, observa le comte, mais difficile à exécuter.
– Pourquoi ?
– Parce que, d’abord, cet homme doit être perpétuellement en défiance.
– Ni lui ni sir Williams ne se défient de moi.
– Ensuite, parce qu’il est toujours dangereux, en plein Paris, au premier étage d’une maison à locataires, de faire violence à un homme. Le commissaire de police peut trouver cela fort mauvais.
– Ceci est juste.
– Enfin, acheva le comte, qui vous dit que même sous une menace de mort, cet homme parlera ?
– Il le faudra bien, ou nous le tuerons.
Baccarat parut réfléchir encore.
– Ecoutez, dit-elle ; de Saint-Alphonse possède une jolie petite villa à deux lieues de Paris, au bord de la Marne, à Charenton-le-Pont. Elle est isolée de toute habitation, et, à onze heures du soir, on pourrait s’y croire dans un désert. C’est là qu’il faudrait agir.
– J’aime mieux cela que la rue Saint-Lazare.
Baccarat prit une plume et écrivit à madame de Saint-Alphonse :
« Chère amie,
« Viens sur-le-champ chez le comte. Tu auras tes instructions détaillées.
« Brûle tout de suite, et crois-moi
« Ton affectueuse,
« Baccarat. »
Une heure après, madame de Saint-Alphonse arriva.
– Ma chère, lui dit Baccarat, qu’as-tu fait de ton Brésilien faux teint ?
– Il est sorti de chez moi après déjeuner.
– Dois-tu le revoir aujourd’hui ?
– Oui, ce soir.
– A quelle heure ?
– Entre dix et onze.
– Très bien. Tu as toujours ta maison de Saint-Maurice ?
– Toujours.
– Tu ferais bien d’aller y coucher.
– La drôle d’idée !… murmura madame de Saint-Alphonse.
– Je te servirai de femme de chambre, poursuivit Baccarat.
– Toi ?
– Bah ! pour une nuit ; tu verras que je m’en tirerai d’une façon passable.
– Mais… le Brésilien ?
– Eh bien, tu lui écriras… il viendra t’y rejoindre.
– Soit, dit madame de Saint-Alphonse.
– Moi, ajouta le comte, muet jusque-là, je vous servirai de cocher.
– Comme vous voudrez, répondit la pécheresse. Je vais donc écrire au Brésilien… Mais, que lui écrire ?
– Attends, je vais dicter.
Madame de Saint-Alphonse se plaça devant la table où, naguère, Baccarat lui avait écrit.
Celle-ci dicta :
« Cher marquis,
« Une pauvre femme comme moi subit souvent plusieurs tyrannies.
« La première qui m’afflige se nomme le prince K…
« Le prince est jaloux, surtout à distance ; il a jalonné autour de moi une douzaine d’espions qui, déjà, ont trouvé trop longue l’unique visite que vous m’avez faite. Au nombre de ses estimables amis se trouve le comte Artoff, un jeune drôle que je n’avais pas vu depuis trois mois, et qui m’écrit pour me demander ce soir une tasse de thé.
« Vous comprenez que je m’empresse de fuir ma maison de ville, et de me retirer incognito dans ma maison des champs.
« Je pars ce soir à huit heures avec ma femme de chambre, qui m’apportera à souper du cabaret voisin.
« Si une promenade au bord de l’eau vous séduit, venez à Saint-Maurice vers l’heure où vous deviez vous présenter chez moi, rue Saint-Lazare. »
– Maintenant, dit Baccarat, signe aveuglément, et laisse cette lettre chez ton concierge. Quand don Inigo viendra, on la lui remettra.
– Ma chère, observa le comte qui avait écouté la lecture que madame de Saint-Alphonse fit tout haut de cette lettre après l’avoir écrite, ne craignez-vous point que don Inigo, arrivant chez madame à dix ou onze heures du soir, renonce à aller à Saint-Maurice ?
– Non, dit Baccarat.
– Cependant, l’heure avancée…
– Mon cher, ajouta Baccarat, la lettre est assez froide pour ne point laisser deviner un piège. Don Inigo n’y verra qu’un rendez-vous, et il ira.
L’argument paraissait juste ; le comte s’inclina.
q
Rejoignons maintenant le marquis don Inigo de los Montes.
Nous avons vu, pour la dernière fois, le complice de sir Williams en tête à tête avec ce dernier, l’avant-veille, à l’hôtel Meurice. Sir Williams, on s’en souvient, faisait ses adieux à Rocambole, lui donnait ses instructions sommaires et lui recommandait de monter à cheval le lendemain matin, et d’aller à Vincennes, où il trouverait John Bird dans un cabinet de l’avenue du château.
M. le marquis don Inigo de los Montes fut fidèle aux ordres de son honorable maître : il monta à cheval de bonne heure et se rendit à Vincennes. Il trouva sans peine le cabaret indiqué, jeta la bride à son nègre qui le suivait monté sur un gros courtaud, et entra dans l’unique salle, où trônait majestueusement une ancienne vivandière rendue à la vie civile depuis longtemps, et qu’un goût prononcé pour son ancienne carrière avait portée à s’établir près du fort de Vincennes. Deux soldats buvaient dans un coin ; mais l’œil interrogateur du marquis eut beau chercher… Il ne vit pas l’ombre de l’Anglais signalé.
– Oh ! oh ! pensa-t-il, est-ce que le drôle se serait moqué de sir Williams ?
Le marquis prétexta la chaleur, la soif, le besoin de repos, s’installa sans façon à une table, et demanda qu’on lui servît de la bière.
La cabaretière, peu habituée à d’aussi élégantes pratiques, se confondit en salutations et s’empressa de servir le beau gentleman.
Rocambole vida plusieurs chopes de bière, attendit une heure et ne vit venir personne. Cependant il attendit encore…
Enfin un homme se montra sur le seuil du cabaret. Cet homme répondait au signalement que sir Williams avait donné du capitaine John Bird. Il était assez gros, petit de taille, les épaules carrées, les pieds et les mains énormes. Il eût assommé un taureau d’un coup de poing, il eût du bout de son pied lancé un navire à la mer. Une vareuse de matelot et un chapeau goudronné annonçaient sa profession. Il jeta un regard oblique sur le nègre qui tenait à la porte les deux chevaux en main, puis sur le marquis, tranquillement occupé à fumer, en vidant son dernier verre de bière.
L’Anglais entra ; il demanda avec un accent britannique très prononcé si on pouvait lui servir du gin.
– J’ai de la bière excellente, répondit la cabaretière.
– Excellente, en effet, dit le marquis en manière de commentaire.
Ces mots fixèrent l’irrésolution de l’Anglais.
– Peuh ! fit-il, c’est fade, la bière. Mais un bon Anglais comme moi, un homme qui s’appelle John Bird, ne peut pourtant pas mourir de soif.
Ce nom de John Bird, adroitement prononcé, acheva de convaincre Rocambole.
– Tiens, dit-il en regardant le nouveau venu, ce que vous dites là, je l’ai entendu dire à un de mes bons amis, le capitaine Williams.
– Je le connais, dit John Bird.
Et il poussa sa chope de bière sur la table du marquis.
– Parlez-vous anglais ? demanda-t-il.
– Yes ! répondit le marquis.
Le cabaret était vide. La cabaretière elle-même était allée s’asseoir sur le pas de la porte, au soleil, et elle était assez loin des deux buveurs pour ne point entendre leur conversation. D’ailleurs, ils s’exprimaient en anglais, langue que, bien certainement, l’ancienne vivandière ne comprenait pas.
– Je vous demande pardon, monsieur, dit John Bird, si je vous ai fait attendre.
– En effet… dit Rocambole.
– Mais j’ai été arrêté à rentrée du bois par un homme que je n’avais pas vu depuis deux ans… Vous m’en voyez encore tout ému.
– Quel est-il ?
– Un homme à qui je dois plus que la vie.
– Ah !
– Figurez-vous, poursuivit John Bird, que c’est toute une histoire, cela… Oh ! mais une histoire comme il y en a dans les livres.
Rocambole paraissait médiocrement curieux de savoir quel était cet homme ; mais John Bird continua avec ce flegme que les Anglais apportent dans toute chose :
– Il y a deux hommes à qui je suis dévoué corps et âme : celui dont je vous parle, et le capitaine Williams.
Ces mots frappèrent l’attention de Rocambole.
– Oh ! oh ! se dit-il, voici qui commence à m’intéresser. Voyons quel est cet autre qui s’est acquis le dévouement de ce drôle…
– Il faut vous dire, mon jeune ami, reprit familièrement John Bird en vidant son verre, que je suis peu sentimental de ma nature, et que je me soucie de la vie humaine comme d’une vieille pipe. J’ai été corsaire, négrier ; j’ai servi sous sir Williams à Londres, et je ne crois pas avoir pleuré trois fois en ma vie…
– Eh bien ? fit Rocambole, qui trouvait le préambule un peu long.
– Eh bien, foi de John Bird, voyez-vous, je crois que j’ai pleuré de joie en voyant le comte.
– Tiens, il est comte ?
– Et un vrai comte, allez ! Quand il m’a tendu la main, j’ai cru que j’allais étouffer.
– Ah çà ! dit Rocambole, est-ce que vous allez me raconter comment il vous a sauvé la vie, ce comte ?
– En deux mots, oui.
– Voyons, soupira le marquis. Et il se dit à part lui :
– Au fait ! il y a toujours quelque chose de bon à prendre dans le récit le plus oiseux.
– Figurez-vous, continua John Bird, que j’étais à Amsterdam l’année dernière, en charge pour les Grandes Indes. Je naviguais de conserve, depuis six mois, avec une jolie Portugaise qui avait les cheveux noirs et les yeux bleus… J’aimais la petite comme la mouette aime la mer. J’aurais étranglé le pâtissier lui-même, eussé-je dû le prendre par ses cornes, s’il s’était permis de la regarder. Eh bien, il faut vous dire que je faillis la perdre, cette petite… elle était flambée, si M. le comte n’était venu à mon secours.
– Ah ! que lui arriva-t-il donc ?
– Voilà. En débarquant à Amsterdam, je la logeai comme une vraie princesse, je lui avais loué un joli appartement dans la plus belle maison du port. Or, une nuit, comme je dormais à bord du Fowler, qui était à l’ancre, arrimé au quai, mon second me réveille et me dit : « Il y a un bel incendie à terre !… » Je me lève, je monte sur le pont, je regarde… Mille sabords ! c’était la maison de Piguita qui brûlait… Je me jetai dans un canot, je sautai sur le quai, je courus… une ceinture de flammes environnait la maison… Tout en haut, à une fenêtre, il y avait une femme échevelée qui appelait au secours… c’était Piguita. Presque au même instant un beau jeune homme fendit la foule, s’élança, s’aventura sur une échelle que les flammes gagnaient, pénétra dans la maison, parcourut des planchers croulants, brava vingt fois la mort en quelques secondes et sauva Piguita, qu’il emporta évanouie dans ses bras.
* *
*
– Eh bien, acheva John Bird, cet homme qui m’a rendu la seule femme que j’aie aimée, je lui donnerais mon sang jusqu’à la dernière goutte s’il me le demandait ; et j’ai pleuré de joie comme un enfant quand il m’a donné la main… Tenez, acheva l’Anglais, si le capitaine Williams me demandait mon navire et tout ce que je possède, je serais capable de le lui donner ; mais si M. le comte me demandait de tuer le capitaine Williams, je le ferais.
– Oh ! oh ! murmura Rocambole, et comment le nommez-vous, ce comte ?
– C’est un Russe.
Rocambole tressaillit.
– Mais… son nom ? insista-t-il.
– Le comte Artoff, répondit John Bird.
Rocambole frissonna à ce nom, et il crut un moment que tout l’échafaudage de vengeance de sir Williams allait s’écrouler comme un château de cartes.
q
John Bird avait mis le nez dans son verre après avoir prononcé le nom du comte Artoff. Il ne remarqua donc pas le trouble de Rocambole, qui pâlit, et il continua avec volubilité :
– Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit, et je viens vous voir pour un tout autre motif, à ce que m’a dit hier le capitaine Williams.
– C’est juste, dit le faux marquis, retrouvant tout son sang-froid.
– Je viens donc me mettre à vos ordres.
– Très bien.
– Il paraît qu’il est question d’enlever une petite fille d’abord ?
– Oui.
– Farceur de capitaine ! murmura John Bird en clignant de l’œil.
« Et puis de conduire une belle dame chez les sauvages ?
– Précisément.
Tout en répondant à John Bird, Rocambole se faisait le raisonnement suivant :
– Il est évident que John Bird tient à passer pour un très honnête homme aux yeux du comte Artoff. Je n’ai donc pas à craindre qu’il évente la mèche ; mais, d’un autre côté, si John Bird voit Baccarat avec le comte, tout est perdu. Décidément mon oncle joue de malheur ; il trouve partout une pierre d’achoppement imperceptible qui fait verser le char de ses combinaisons. Pas de chance !
– A quoi songez-vous donc, monsieur ? demanda John Bird, qui s’aperçut que Rocambole était devenu tout rêveur.
– Je réfléchis au moyen le plus sûr d’enlever cette petite, répondit-il. Et il continuait à se dire à part lui : – La petite enlevée, il est évident que Baccarat, si elle court après le Fowler, se fera accompagner par le comte et, le comte et John Bird en présence, nous sommes flambés… Il faut aviser sur-le-champ.
Puis il reprit tout haut :
– Cet enlèvement est fort difficile, mon cher monsieur John Bird.
– Bah ! fit l’Anglais, un marin comme moi, doublé de pickpocket, enlèverait le diable lui-même. Fiez-vous-en à moi… Seulement…
– Seulement ?… interrogea Rocambole.
– Il faut que j’aie une connaissance exacte des lieux et des habitudes de la maison où nous allons opérer.
– Eh bien, répondit Rocambole, trouvez-vous ce soir, à huit heures, rue de Seine, à l’angle de la rue Mazarine, nous prendrons nos renseignements et arrêterons un plan.
Et Rocambole se leva, jeta cent sous sur la table, et tendit la main à John Bird.
– Adieu, lui dit-il, à ce soir !
Depuis que l’Anglais avait avoué son dévouement au comte Artoff, Rocambole était sur les épines ; John Bird disait avoir rencontré le comte. C’était sans doute à l’entrée du bois de Vincennes. Or, le hasard, qui a souvent de perfides combinaisons, pouvait, si John Bird et lui sortaient ensemble du cabaret, les mettre face à face avec le comte, et c’était une pareille rencontre que M. le marquis don Inigo de los Montes voulait éviter à tout prix.
– A ce soir ! répéta-t-il.
Et il sauta lestement en selle et se hâta de sortir du bois au grand trot, laissant maître John Bird s’en aller tranquillement du pas d’un honnête homme à qui tout est riant dans la vie.
Pendant vingt minutes, M. le marquis don Inigo de los Montes se prit à creuser sous toutes ses faces cette idée terrible, que si John Bird venait à apprendre que la petite fille qu’il voulait enlever, que la femme qu’il avait mission de livrer aux anthropophages étaient les protégées du comte, non seulement il renoncerait à exécuter les ordres de sir Williams, mais encore il le trahirait peut-être… Seulement, comme on se familiarise très vite avec le danger, les vingt minutes écoulées et son cheval entrant dans la cour de l’hôtel Meurice, le marquis se trouva rassuré à moitié.
– Bah ! se dit-il, enlevons toujours l’enfant. Si la reconnaissance doit avoir lieu, ce ne peut être qu’à bord du Fowler, et le plus simple est d’aviser à ce que le comte Artoff ne puisse suivre Baccarat.
Cette dernière réflexion en fit surgir tout à coup une autre dans le cerveau de Rocambole.
– Parbleu ! se dit-il, à la rigueur, je le tuerai en duel, le comte ! Le coup de mille francs n’a point été inventé pour rien.
Rentré chez lui, M. le marquis don Inigo de los Montes s’enferma avec son nègre et lui dit :
– Maître Venture, je vous donne congé pour la journée. Vous allez prendre le chemin de la rue de Flandre, à la Villette, et vous irez trouver la veuve Fipart, que vous connaissez, du reste.
Venture s’inclina.
– Vous lui annoncerez une petite pensionnaire que nous lui confierons au premier jour, et vous l’engagerez à se présenter rue de Buci, chez une dame charitable et pieuse, madame Charmet, pour lui demander des secours. Bien entendu qu’elle ne dira point son vrai nom, et indiquera un autre domicile que le sien.
– Parbleu ! murmura Venture.
– Par la même occasion, poursuivit le faux marquis, elle prendra quelques renseignements sur la topographie intérieure de la maison, les habitudes de madame Charmet et de ses domestiques, et, enfin, elle tâchera de savoir où couche d’ordinaire une jeune fille juive appelée Sarah, et qui plaît fort au chef.
– Très bien, répliqua Venture. Ce soir, à sept heures, monsieur aura tous les renseignements qu’il désire.
Et Venture s’en alla.
Le soir, à l’heure indiquée, il revint.
– Eh bien, demanda Rocambole qui se disposait à sortir, quoi de nouveau ?
Venture s’assit avec la familiarité d’un valet complice de son maître.
– Madame Fipart, dit-il, s’est présentée aujourd’hui rue de Buci.
– Ah !
– Madame Charmet était absente.
– Par qui a-t-elle été reçue ?
– Par une vieille servante appelée Marguerite, et que sa maîtresse charge de distribuer des aumônes en son absence. Maman Fipart a conté une histoire attendrissante, et elle a eu dix francs… et le plan exact de la maison. La maison est précédée par une cour dont les murs sont peu élevés. On entre dans un grand vestibule. A droite sont les cuisines et l’office ; à gauche un salon, et, au fond, une chambre où couche madame Charmet. La petite couche auprès d’elle. Maman Fipart l’a jugé ainsi, du moins, en voyant deux lits dans la même pièce.
– Comment a-t-elle pénétré dans la chambre à coucher ?
– Tout naturellement, en suivant la vieille servante, qui est allée prendre les dix francs dans la chambre de sa maîtresse.
– Est-ce tout ?
– Non… Les détails sont complets.
– Voyons ?
– Madame Charmet est souvent absente le soir. Elle rentre de dix à onze heures, quelquefois même à minuit.
– Ceci est parfait.
– Elle n’a auprès d’elle que la petite juive, la servante nommée Marguerite et un vieux valet de chambre.
– Cependant elle a une voiture ?
– Oui, une voiture au mois. Le cocher rentre chez lui chaque soir, le vieux domestique couche dans les combles. Marguerite a sa chambre au rez-de-chaussée, à gauche de la cuisine, et cette chambre est reliée à celle de sa maîtresse par un couloir.
– Allons ! murmura Rocambole, maman a toujours bon pied et bon œil, la pauvre vieille ! J’avais peur qu’elle ne baissât…
Venture tira de sa poche un petit paquet enveloppé soigneusement dans du papier.
– Qu’est-ce que cela ? demanda M. le marquis don Inigo.
– Ca, dit le faux nègre, c’est une surprise que vous a ménagée maman Fipart.
Et il défit le paquet.
– Voilà, lui dit-il, les empreintes des serrures. De cette façon, on ne brisera rien.
– Ah ! s’écria Rocambole, ceci est parfait. Maman a toujours une sorbonne d’élite.
M. le marquis s’oubliait à parler l’argot, cette langue de voleurs, qui désigne le cerveau, par ce mot pittoresque de « sorbonne ».
Puis il dit à Venture :
– Tu vas aller au faubourg Saint-Antoine, au coin de la rue de Lappe, tu sais ?
– Parbleu ! chez le serrurier…
– Précisément.
– Du diable s’il me reconnaît dans une peau noire.
– Tu lui diras le mot d’ordre et il te fera deux clefs sur ces empreintes.
– Ah ! dit Venture, j’oubliais de vous dire que la première est celle de la porte cochère, et la seconde, celle de la maison. C’est tout ce que nous avons… Mais une fois dans le vestibule…
– On enfoncera les autres portes, dit froidement Rocambole. Maintenant, ajouta-t-il, tu verras maman Fipart ce soir. Il faut qu’elle aille rôder demain à l’entour de la maison et qu’elle tâche de savoir à quelle heure, dans la soirée, sortira madame Charmet.
– C’est bien, répondit Venture en s’en allant.
M. le marquis don Inigo de los Montes sortit à pied de l’hôtel Meurice, arrêta le premier coupé de remise qui passait et se fit conduire à la rue de Seine. Là, pour plus de précautions, il paya son cocher et le renvoya.
John Bird, cette fois, fut exact au rendez-vous. Il arriva même un peu avant huit heures, et le marquis le trouva se promenant de long en large dans la rue Mazarine. Mais Rocambole, dans le court trajet qu’il venait de faire, s’était adressé un long discours plein de sens, et ce discours avait singulièrement modifié ses plans de conduite.
– Il est évident, s’était-il dit, que, lorsque mon honorable patron sir Williams m’a ordonné d’enlever Sarah en compagnie de John Bird, il ignorait l’exquise sensibilité de celui-ci à l’endroit du comte Artoff. Or, si John Bird nous aide à faire le coup, il saura non seulement où le coup aura été fait, mais encore il aura parfaitement vu la petite, si bien qu’il en saura assez long pour nous tordre le cou, si le comte, éclairé sur la vérité, vient à le lui ordonner. Or, continua Rocambole se parlant toujours à lui-même, j’ai une idée, moi… une idée qui me vaudra les éloges de sir Williams, et cependant il ne se montre pas prodigue d’approbation. Je vais enlever la petite avec Venture, sans le secours de John Bird, d’abord. Nous avons l’empreinte des serrures, nous choisirons une heure où Baccarat sera sortie. On tordra, s’il le faut, le cou aux deux vieilles gens. Tout cela est simple comme bonjour, et c’est gâter le métier qu’employer trois hommes pour une pareille misère. Maintenant, se dit encore Rocambole, il est évident que si nous nous passons de John Bird pour enlever la petite fille, nous ne pourrons pas nous passer de lui pour emmener Baccarat chez les sauvages ; et il faut supprimer le comte Artoff à tout prix.
Et Rocambole rêva aux moyens de se débarrasser promptement du jeune Russe, ou du moins de le séparer momentanément de Baccarat.
C’était moins facile qu’il ne l’avait pensé à première vue, et, en y réfléchissant, le disciple de sir Williams s’aperçut qu’il fallait renoncer au projet qu’il avait d’abord conçu de le tuer en duel. Un duel avec le comte, n’était-ce point attirer sur lui l’attention de tout le Paris élégant, à trois jours de distance de son affaire avec Andréa ? Il renonça sur-le-champ à cette combinaison.
– Ah ! pensa-t-il, si cette malheureuse affaire Van-Hop n’eût point avorté, nous aurions sous la main cet excellent major Carden… Bah ! peut-être consentirait-il, en y mettant le prix !…
Rocambole s’arrêta à cette idée quelques minutes, et il ne s’était point décidé encore lorsque son coupé s’arrêta à l’entrée de la rue Mazarine.
Il se trouva face à face avec John Bird, qui l’avait devancé au rendez-vous.
Sans préambule aucun, le jeune homme prit l’Anglais sous le bras et le ramena sur le quai.
La nuit était noire, le quai désert. Un regard rapide jeté autour de lui convainquit Rocambole de leur isolement.
– Eh bien, demanda John Bird, sommes-nous prêts ?
– Pas encore.
– Avez-vous des renseignements ?
– Pourquoi ?
– Parce que nous ferons peut-être le coup sans esclandre.
– Comment cela ?
– L’enfant sort souvent seule.
– Ah !
– Et j’ai aposté mon nègre en bon lieu. S’il ne réussit pas, nous aborderons la maison.
– Ca me va ! murmura John Bird, qui ne soupçonna pas un seul moment la pensée défiante de son interlocuteur.
– Dans tous les cas, reprit l’ancien président des Valets-de-Cœur, trouvez-vous demain à onze heures du soir sur le boulevard, à l’angle de la rue du Helder. Si mon nègre n’a pas fait le coup tout seul, vous nous aiderez.
John Bird serra la main de Rocambole.
– A demain, dit-il ; je suis tout content d’avoir à travailler pour le capitaine…
Et John Bird s’en alla.
M. le marquis don Inigo, demeuré seul, se réfugia un moment sous les arcades du palais Mazarin, car il commençait à pleuvoir un peu, et il attendit patiemment qu’une voiture vide vînt à passer. Tout en attendant, il reprit sa méditation à l’endroit du comte Artoff, dont la suppression lui paraissait désormais nécessaire.
– Le major Carden, se dit-il, ne voudra pas tuer le comte à moins d’une vingtaine de mille francs d’avance et de tout autant après. C’est cher. Et puis encore, qui sait s’il accepterait ? Ma foi ! d’ailleurs, le budget dont je dispose est trop mince pour que je prenne sur moi de le grever de quarante mille francs. Sir Williams serait capable de les rogner sur ma part… Tandis que Venture… Bah ! Venture lui plantera un couteau dans la poitrine, au coin d’une rue, et sera content de mille écus. Ceci est le parti le plus sage.
Après s’être définitivement arrêté à cette combinaison, le bandit appela un cocher qui passait à vide, monta en voiture, rentra à son hôtel, où il remit un peu d’ordre dans sa toilette, et se fit conduire ensuite chez le baron de Manerve, qui donnait un bal tout exprès pour lui.
Nous savons quelles furent les conséquences de ce bal.
* *
*
Lorsque le lendemain, vers midi, M. le marquis don Inigo de los Montes rentra chez lui, il trouva maître Venture fort inquiet sur son compte.
– Rassure-toi, lui dit-il en riant ; en ma qualité de riche étranger, je me suis perdu hier soir rue Saint-Lazare, et une dame charmante, un peu légère, ne m’a point remis dans mon chemin.
Le marquis se roula dans sa robe de chambre et regarda Venture d’un air significatif.
– Eh bien ? demanda-t-il.
– J’ai vu maman Fipart.
– A-t-elle du nouveau ?
– Elle rôde, depuis ce matin, aux environs de la rue de Buci, n’attendant, pour se présenter, que le départ de madame Charmet. J’irai flâner par-là vers deux heures.
– Dis donc, fit tout à coup Rocambole, verrais-tu quelque inconvénient à donner un bon coup de couteau à quelqu’un qui me gêne singulièrement… pour un bon prix ?
– Cela dépend.
– Si j’étais raisonnable ?
– En affaire d’argent, dit froidement Venture, le mot raisonnable n’est pas un chiffre : cela équivaut à récompense honnête offerte à celui qui rapportera un portefeuille gonflé de billets de banque et à qui on donnera cent sous.
– Oh ! oh ! pensa Rocambole, le drôle a des prétentions… il faudra marchander.
Et Rocambole s’apprêta à discuter la mise à prix de la vie du comte Artoff qui, à cette heure, songeait fort sérieusement avec Baccarat à rayer du livre des vivants M. le marquis don Inigo de los Montes.
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Alors Rocambole regarda froidement son interlocuteur et parut attendre que celui-ci formulât le chiffre de ses prétentions.
– Les temps sont durs, murmura maître Venture ; jamais le préfet de police ne fut mieux servi et mieux renseigné.
– Très bien, dit Rocambole, je connais cette ficelle-là ; passons à une autre.
– Aujourd’hui, poursuivit Venture, pour un oui, pour un non, on vous flanque en prison et on vous envoie au pré pour le restant de vos jours. Décidément, on ne peut pas tenter un coup de ce genre pour moins de mille écus.
– C’est ce que je comptais t’offrir.
Rocambole se mordit aussitôt les lèvres.
– J’ai parlé trop vite ! pensa-t-il.
– Mais, se hâta d’ajouter maître Venture, il est bien entendu que ce ne peut être qu’un homme sans situation sociale, un pauvre diable, qu’on se charge de faire disparaître pour ce prix-là.
– Eh bien, mettons mille francs de plus pour celui dont on parle.
– Comment le nomme-t-on ?
– Le comte Artoff.
– Ah ! non, par exemple ! s’écria Venture ; je ne gâterai pas ainsi le métier, moi !… Le comte Artoff vaut dix mille francs comme un sou.
– Soit, dit Rocambole, on te donnera dix mille francs, cinq mille avant, cinq mille après.
Venture tendit la main.
– Donnez, dit-il, on fera le coup quand vous voudrez…
– Un instant, observa Rocambole, tu as du temps devant toi pour cela. Il faut aller au plus pressé. Enlevons la petite et procédons par ordre.
– Tenez, reprit Venture, je connais un peu les habitudes du comte Artoff : il rentre ordinairement vers minuit, et fume deux ou trois cigares dans son jardin. Je fais mon affaire d’y pénétrer ce soir même, si vous voulez… Donnez les cinq mille francs…
– Parbleu ! murmura Rocambole, s’il en est ainsi, je vais te donner tes cinq mille francs.
– Je connais le cocher du comte, poursuivit Venture. Je me suis lié avec lui quand j’étais au service de madame Malassis. J’irai me décrasser de ce noir de fumée qui me couvre, et j’entrerai chez le comte comme chez moi.
Rocambole ouvrit son secrétaire, en retira cinq billets de mille francs et les tendit à son complice.
Celui-ci les prit, les mit dans sa poche et soupira :
– Ce pauvre comte !… mourir si jeune !
Deux heures sonnaient à la pendule du fumoir.
– En attendant, dit Venture, qui tressaillit, allons voir où en est madame Fipart.
Et il partit.
Rocambole attendit patiemment le retour du faux nègre.
Une heure après son départ, Venture reparut.
– Tout est prêt, dit-il.
– Comment ! tout est prêt ?
– Madame Charmet vient de sortir de chez elle, laissant la petite juive, et annonçant qu’elle ne rentrerait pas ce soir…
– A merveille !
– J’ai les deux clefs. La rue de Buci est déserte vers dix heures du soir. Nous pouvons agir en toute sûreté.
– Tiens, pensa Rocambole, voilà une heure qui me va, dix heures, j’ai rendez-vous à onze.
– Un rendez-vous d’amour, sans doute ? ricana familièrement Venture.
– Eh ! eh ! fit Rocambole d’un air fat, il faut bien occuper ses loisirs.
– Ce soir, je causerai avec le comte, dit froidement Venture.
* *
*
Vers neuf heures, un calme profond régnait dans l’austère maison de madame Charmet, rue de Buci.
Baccarat, on le sait, était allée chez le comte, annonçant qu’elle ne rentrerait pas, et recommandant à ses vieux serviteurs de veiller sur la petite juive.
Sarah, qui commençait à s’instruire dans les principes de la religion catholique, et qui devait être prochainement baptisée, avait fait ses prières et s’était couchée vers huit heures, dans ce petit lit à rideaux de mousseline blanche que Baccarat avait fait placer auprès du sien. L’enfant n’avait pas tardé à s’endormir, et avec elle s’étaient éteints ce bruit charmant, cette vie, ce mouvement que la jeunesse semble répandre autour d’elle dans une maison. Les deux vieux serviteurs n’avaient point tardé à imiter Sarah. Le domestique mâle était monté dans la chambre qu’il occupait en haut de la maison, au second étage, et dont l’unique croisée donnait sur une cour intérieure, et non sur celle qui n’était séparée de la rue que par la porte cochère. Enfin, Marguerite, qui couchait dans une pièce attenante à celle de sa maîtresse, avait imité son vieux compagnon, non sans s’être assurée par elle-même que les deux portes, celle de la rue et celle de la cour, étaient fermées à deux tours.
Lorsque Baccarat rentrait avant le coucher de ses domestiques, ceux-ci ne se contentaient point de fermer à clef la porte cochère, ils poussaient encore deux gros verrous fixés à ses extrémités. Mais, Baccarat absente, comme elle avait une double clef et qu’elle rentrait souvent au milieu de la nuit, les verrous n’étaient jamais tirés. D’ailleurs, la rue de Buci était une rue fort tranquille, où de mémoire d’habitant on n’avait commis ni meurtre ni vol. Ensuite, madame Charmet avait rarement des valeurs chez elle, et l’apparence modeste de sa maison était comme une sauvegarde contre les malfaiteurs.
Cependant, cette nuit-là, vers dix heures, trois personnes, trois ombres silencieuses et qui semblaient vouloir étouffer jusqu’au bruit de leurs pas, se glissèrent le long du trottoir, à l’angle de la rue de Seine. Ces trois ombres, marchant lentement et avec précaution, s’arrêtèrent à quelques pas de la maison, semblèrent en explorer rapidement la façade pour s’assurer qu’aucune clarté n’y brillait autour d’elles. Comme la veille, le temps était sombre ; il tombait une pluie fine et serrée, et la rue était déserte. Alors les trois ombres marchèrent jusqu’à la porte cochère.
– Le serrurier m’a affirmé, dit l’une d’elles, que la clef entrerait comme chez moi.
– Voyons s’il a dit vrai, dit la seconde.
Et la clef entra effectivement, tourna dans la serrure, et la porte, cédant à une pression légère, s’ouvrit et tourna sans bruit sur ses gonds.
Les trois ombres entrèrent dans la cour et refermèrent la porte sur elles.
– Tire les verrous, dit la première, qui n’était autre que M. le marquis don Inigo de los Montes.
– Tu as raison, mon enfant, murmura en sourdine la voix cassée de la mère Fipart.
– Voilà ! ajouta Venture.
Et il poussa les deux verrous avec autant de précaution qu’il en avait mis à ouvrir la porte.
Les trois personnages hésitèrent un moment dans la cour, avant de se diriger vers la maison.
– Maman, dit le faux marquis, s’adressant à la vieille, es-tu bien sûre de tes renseignements ?
– Très sûre, mon fils.
– Ainsi, elle est sortie ?
– Oui, elle ne rentrera pas.
– Et tu irais, les yeux fermés, dans la chambre de la petite ?
– Les yeux fermés est bien le mot.
– En route, alors !
Et Rocambole, qui était armé de la seconde clef, se dirigea le premier vers la maison.
Le serrurier avait décidément accompli sa besogne en conscience : la seconde clef ne grinça pas plus que la première dans la serrure.
– C’est charmant, murmura Rocambole, on entre ici comme chez soi.
– Et cette dame, ajouta maman Fipart, faisant allusion à Baccarat, est bien bonne et bien gentille de n’avoir pas le moindre chien de garde. J’ai horreur des roquets…
Et elle eut le geste pittoresque de quelqu’un qui aurait été mordu au mollet.
Les ravisseurs refermèrent sur eux la porte d’entrée, et se trouvèrent dans l’obscurité la plus complète.
– Maman, dit alors Rocambole, puisque tu connais si bien les êtres, je crois qu’il est inutile d’allumer le rat de cave que tu as apporté.
– A présent, oui ; mais quand nous serons dans la chambre de la petite… elle doit être couchée… il faudra l’habiller…
– C’est juste. Cependant, je serais assez d’avis de tordre d’abord le cou au vieux bonhomme, murmura Venture.
– Un meurtre inutile, fi ! répondit M. le marquis don Inigo. Jusqu’à présent il n’a pas bougé, et il y a gros à parier que, si nous ne faisons pas de bruit, il ne s’éveillera pas…
– Sa chambre est tout en haut, murmura la vieille, il n’entendra rien…
– Mais, la servante ?
– Oh ! celle-là, il faut commencer par elle. Venez, je vais vous conduire.
Maman Fipart prit Rocambole par la main, et, tout en marchant sur la pointe du pied, elle l’entraîna d’un pas sûr vers cette extrémité du vestibule où commençait le couloir qui conduisait à la chambre de Marguerite d’abord, et à celle de Baccarat ensuite.
Marguerite, comme tous les vieillards, avait le sommeil fort dur. Elle dormait depuis une heure et n’entendit point ouvrir sa porte, sur laquelle elle laissait toujours la clef.
La veuve Fipart se dirigeait au milieu des ténèbres avec une merveilleuse adresse, et elle touchait déjà le lit de la servante, lorsque le pied de Rocambole heurta une chaise.
Ce bruit éveilla Marguerite en sursaut.
– Qui est là ? demanda-t-elle, se dressant sur son séant. Est-ce vous, Sarah ?
Et Marguerite, en effet, crut que la jeune fille avait besoin de quelque chose et venait la trouver.
Soudain les mains nerveuses et sèches de la veuve Fipart s’arrondirent autour du cou de la pauvre femme et l’étreignirent si fortement, qu’il lui fut impossible de jeter un cri. En même temps une voix lui disait à l’oreille :
– Silence ! ou tu es morte…
Mais la fidèle servante essaya de se débattre et de pousser des gémissements, dans l’espoir qu’elle serait entendue… Heureusement la veuve Fipart avait tout prévu. Elle serra plus fort encore, et Rocambole qui tenait un mouchoir tout prêt, se hâta de bâillonner Marguerite ; tout cela fut l’affaire d’un moment, et dura quelques secondes à peine. En même temps, maître Venture, qui était entré derrière eux, alluma le rat de cave que lui passait la veuve Fipart ; et Marguerite, bâillonnée et maintenue immobile sous le genou de Rocambole, put voir avec effroi le nègre, la vieille et cet homme qui cachait son visage dans les plis d’un vaste manteau.
– Ma bonne amie, ricana alors la veuve Fipart d’un ton doucereux, me reconnaissez-vous ?
Marguerite la regarda d’un air égaré, et reconnut en effet cette mendiante à qui, deux jours de suite, elle avait donné des secours.
– Nous ne sommes pas précisément des voleurs, reprit la veuve Fipart ; du moins, aujourd’hui, nous n’avons pas le temps… Seulement, nous vous engageons à vous tenir tranquille. Il pourrait, si vous aviez mauvaise tête, vous arriver malheur.
Et elle prit un des draps du lit, le roula comme une corde, et s’en servit pour garrotter la pauvre vieille femme qui opposait en vain une résistance désespérée. Marguerite bâillonnée et garrottée, les trois quarts de la besogne étaient faits.
La veuve Fipart poussa la porte qui mettait en communication la chambre de la servante et celle de la maîtresse, et, armée du rat de cave, elle y pénétra seule.
La lumière suffit à réveiller la petite juive. L’enfant ouvrit les yeux, jeta un regard étonné autour d’elle, et ne distingua pas tout d’abord les traits hideux de la veuve Fipart ; accoutumée, du reste, à voir Baccarat entrer souvent chez elle pendant la nuit, elle crut que c’était elle.
– Est-ce vous, madame ? demanda-t-elle de sa voix claire et perlée.
– Je viens de la part de madame… Chut ! ne faites pas de bruit… répondit la vieille en adoucissant sa voix.
Mais, à peine l’enfant eut-elle envisagé l’horrible créature, qu’elle se recula vivement jusque dans la ruelle de son lit, comme si elle eût vu surgir la tête de Méduse.
En même temps le faux nègre montrait sa face noire sur le seuil, et cette seconde apparition, plus sinistre encore, acheva de glacer d’effroi la jeune fille ; elle voulut crier ; et sa gorge crispée se refusa à laisser passer aucun son ; elle voulut fuir… et la terreur la cloua immobile dans son lit.
– Maman, dit Rocambole, donne-moi ta chandelle et dépêche-toi.
Et la veuve du saltimbanque Nicolo profita de ce premier moment de stupeur qui s’était emparé de la jeune fille pour lui faire subir le sort de Marguerite. En deux tours de main, avant qu’elle pût jeter un cri et essayer de se débattre, la frêle créature fut garrottée, bâillonnée, et tout entière à la merci de ses ravisseurs.
– Maintenant, murmura Rocambole, la difficulté est d’emmener l’enfant… La mettre en voiture n’est pas commode, un cocher peut nous trahir ; l’emporter, c’est se faire arrêter au bout de dix pas.
Mais tous ces obstacles n’arrêtaient point la veuve Fipart ; elle tira un couteau de dessous ses vêtements, en mit la pointe sur la poitrine nue de l’enfant, et lui dit brutalement :
– Si tu ne fais pas tout ce que je veux, je vais te tuer.
L’œil hagard et suppliant de la pauvre petite sembla demander grâce.
Alors, sans lui ôter son bâillon, la veuve la débarrassa de ses liens et ajouta :
– Tu vas t’habiller lestement et nous suivre… Si tu fais un pas pour nous échapper, ce monsieur tout noir qui est là te tuera.
La veuve, en disant ces mots, passa le couteau à Venture.
Les dents de la jeune fille claquaient de terreur, et son œil effaré considérait ce couteau, dont le nègre faisait briller la lame à la lueur de son rat de cave. Elle fit tout ce qu’on voulut ; elle se laissa habiller des pieds à la tête et couvrir d’un châle ; puis la mère Fipart lui prit le bras et le passa sous le sien.
– Viens, lui dit-elle en lui ôtant son bâillon, qu’on aurait pu remarquer dans la rue.
Et l’enfant, dominée par la terreur, ne jeta pas un cri et suivit sans résistance.
Marguerite, cependant, se consumait, sur son lit, en inutiles efforts pour se débarrasser de ses liens et couper son bâillon. Quant au vieux serviteur, il n’avait rien entendu… il n’entendit rien.
Les ravisseurs quittèrent la maison avec leur proie, sans faire plus de bruit qu’ils n’en avaient fait pour y pénétrer.
Et l’enfant qui entendait marcher derrière elle le terrible nègre, armé de son couteau, se montra docile et ne songea point une minute à appeler au secours.
Le groupe marcha ainsi jusqu’au quai.
Là, Rocambole s’en sépara, et dit tout bas au prétendu nègre :
– Accompagne l’enfant jusqu’à la Villette, et puis…
– Oh ! je sais, dit Venture, rue de la Pépinière, l’affaire des dix mille francs…
– Tout juste.
– Prépare-moi l’argent… tout sera fini demain…
– Demain, je pars pour la Bretagne, répondit Rocambole. A huit heures du matin, je serai en route, et j’aime autant quitter Paris promptement. J’ai enlevé la petite pour faire plaisir au chef… mais voici qu’il me vient un pressentiment bizarre.
– Bah ! fit Venture.
– Je crains que cela ne nous porte malheur… Les affaires de femmes gâtent toujours les affaires sérieuses…
Et Rocambole quitta Venture pour se rendre au rendez-vous qu’il avait donné à l’ancien pickpocket John Bird.
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En quittant la veuve Fipart, et tandis que cette dernière, escortée par Venture, emmenait la petite juive, M. le marquis don Inigo de los Montes descendit à pied vers le boulevard, et trouva John Bird, ainsi que cela avait été convenu la veille, à l’angle du boulevard et de la rue Richelieu.
– Mon cher monsieur John Bird, lui dit-il en l’abordant, le coup est fait, mon nègre a enlevé l’enfant.
– Oh ! oh ! murmura John Bird, sans moi ?
– Sans vous.
– La besogne était donc facile ?
– Si facile, qu’à cette heure la petite est à l’ombre.
– La verrai-je ?
– Oui, demain.
– Je ne serais pas fâché, continua John Bird, de voir si mon ancien capitaine a toujours bon goût.
– Farceur ! fit Rocambole en riant.
Il prit familièrement le bras de John Bird :
– Ecoutez, dit-il, je vais rue Saint-Lazare ; accompagnez-moi jusque-là, nous causerons un peu de la jeune dame que vous devez conduire chez les sauvages.
– Soit, répondit John Bird en se laissant entraîner. Ah çà ! reprit-il, tout en se mettant en route, cette dame a donc aimé le capitaine ?
– Non.
– Alors, c’est lui qui l’a aimée ?
– Pas davantage.
– Ma parole d’honneur, murmura l’Anglais, je ne comprends pas trop, alors, une vengeance pareille.
– C’est un mystère.
Et Rocambole prononça ce mot d’un air solennel.
– Est-elle jolie ?
– Belle à damner un saint homme.
– Parbleu ! en ce cas, fit le bandit avec un rire cynique, elle plaira à mon équipage.
– Peut-être même à vous.
– Oh ! moi, murmura John Bird avec mélancolie, depuis que j’aime Piguita, je n’ai jamais regardé une autre femme entre les deux yeux.
Et John Bird soupira.
– Ma foi, pensa Rocambole en posant la main sur la sonnette de la porte de madame de Saint-Alphonse, voilà un homme qui nous étranglerait, le capitaine et moi, et porterait Baccarat en triomphe sur un signe du comte Artoff.
Rocambole allait congédier John Bird, un pressentiment banal l’en empêcha.
– Peut-être, dit-il, mon adorée n’y est-elle pas. Attendez-moi une seconde.
La concierge lui remit alors cette lettre dictée par Baccarat, et dans laquelle madame de Saint-Alphonse avertissait le marquis don Inigo de son départ pour Saint-Maurice.
– Sur ma parole ! murmura Rocambole après avoir lu la lettre, les femmes ne doutent de rien. Croire qu’un amoureux va faire trois lieues par la pluie et la nuit pour aller à un rendez-vous, c’est bien de la fatuité !
Et Rocambole rejoignit John Bird, fort indécis sur ce qu’il ferait.
– C’est très loin, Saint-Maurice, pensait-il ; mais, d’un autre côté, je pars demain matin, et il est probable qu’après avoir occis cet excellent comte de Kergaz, je ne reparaîtrai point à Paris de sitôt ; par conséquent, si je ne vais pas à Saint-Maurice ce soir, je ne verrai plus cette délicieuse madame de Saint-Alphonse.
– Vous n’avez trouvé personne ? demanda John Bird.
– Non, et je suis très embarrassé. Tenez, donnez-moi conseil. J’adore une femme charmante.
– Ah ! fit le mélancolique John Bird.
– Demain, vous le savez, je quitte Paris pour longtemps.
– Et elle est partie avant vous ?
– Non, pas précisément. Au lieu de m’attendre rue Saint-Lazare, elle m’attend à trois lieues de Paris, à Saint-Maurice…
– Eh bien, allez à Saint-Maurice…
– C’est loin… Et puis il pleut…
– On ne se mouille point en voiture.
– Non, mais je m’ennuie quand il pleut et que je suis seul.
– Voulez-vous que j’aille avec vous ?
– Tiens ! murmura Rocambole, c’est une idée, cela.
– Je n’ai rien à faire, dit John Bird, j’ai laissé Piguita au Havre.
– Après tout, pensa Rocambole, si par hasard madame de Saint-Alphonse me tendait un piège… Elle me croit riche… Bah ! il est toujours prudent d’emmener quelqu’un avec soi…
Comme il en était à cette réflexion pleine et prudente, une voiture de remise vint à passer, et le cocher, voyant deux hommes à pied et recevant la pluie fine qui s’échappait du brouillard, leur offrit ses services.
– Un louis, dit-il au cocher, pour aller en une heure à Saint-Maurice et revenir déposer monsieur à Paris ensuite.
– Montez, mon bourgeois, répondit le cocher.
Rocambole et John Bird s’installèrent dans le coupé, qui partit avec une rapidité merveilleuse et gagna la barrière en vingt minutes.
– Ah ! murmura John Bird, émerveillé de cette vitesse, vos chevaux français vont aussi bien que les nôtres.
En effet, Rocambole remarqua que, pour un cheval de remise, celui qui les traînait avait de bien belles allures.
Le cocher ne faisait point claquer son fouet, il ne stimulait point sa bête avec sa voix, et cependant elle filait comme un cheval de race… Ceci l’inquiéta un peu… un vague soupçon lui traversa l’esprit.
– Ce serait curieux, pensa-t-il, s’il y avait de la Baccarat dans tout cela… Madame de Saint-Alphonse et Baccarat se sont connues…
Un moment M. le marquis don Inigo de los Montes eut envie de rebrousser chemin. Mais, en réfléchissant, il se trouva fou. Comment admettre que ce cocher, qui par hasard passait rue Saint-Lazare, pouvait avoir quelque chose de commun avec le seul être que Rocambole redoutât ?…
– Décidément, pensa-t-il, je suis un peu toqué ce soir.
Et le coupé continua sa route. En traversant Bercy, le cocher se retourna sur son siège et se pencha vers l’intérieur de la voiture.
– Pardon, mon bourgeois, dit-il, vous m’avez bien dit de vous conduire à Saint-Maurice, mais vous ne m’avez pas indiqué la rue et le numéro.
Ces paroles du cocher achevèrent de démontrer à Rocambole la folie de ses soupçons.
– Ma foi, répondit-il, je ne sais pas comment se nomme la rue, encore moins quel numéro porte la maison, je sais que c’est une maison isolée, au bord de l’eau.
– A qui appartient-elle ?
– A madame de Saint-Alphonse.
– N’est-ce pas une dame qui demeure à Paris ?
– Oui, l’hiver, rue Saint-Lazare.
– Alors, dit le cocher, je crois bien que nous allons trouver, car j’ai déjà conduit bien des messieurs qui m’ont dit ce nom-là.
Le cocher traversa le petit village de Saint-Maurice, gagna le bord de l’eau, parut hésiter un peu et finit par s’arrêter net devant la grille d’une jolie habitation dont une des façades donnait sur la rivière. Malgré la pluie, la nuit était assez claire, et le brouillard avait une certaine transparence qui permit à Rocambole d’examiner, en mettant pied à terre, le lieu où il se trouvait. La maison avait l’élégante et mignonne apparence d’un cottage anglais. Elle était blanche, petite, à un seul étage, entourée d’arbres touffus, et n’était séparée de la Marne, au midi, que par une berge de deux mètres de largeur. Un beau jardin la précédait au nord.
Rocambole vit briller une lumière discrète derrière les persiennes d’une fenêtre du premier étage. Cette fenêtre était la seule éclairée.
La grille du jardin était entrouverte, preuve certaine que quelqu’un était attendu à la villa. Le jardin était désert et toute la maison silencieuse.
– Heureux coquin ! murmura John Bird en étendant la main vers la persienne qui laissait filtrer une clarté. Je crois bien qu’on vous attend… et je vais m’en retourner seul.
– C’est égal, répondit Rocambole, qu’un certain pressentiment agitait encore, faites-moi un plaisir.
– Lequel ?
– Attendez ici dix minutes.
– Pourquoi ?
– Je ne sais, mais il me semble qu’il va m’arriver malheur. Si j’appelais, vous viendriez n’est-ce pas ?
– Parbleu !
– Etes-vous armé ?
John Bird cligna de l’œil.
– J’ai dans ma poche, dit-il, deux amis un peu bavards, mais fidèles. Ils font du bruit, mais, à l’occasion…
– Moi, dit Rocambole, j’ai un bout de stylet qui ne me quitte jamais… Si, dans dix minutes je ne ressors pas, continua Rocambole, si je n’appelle pas, vous pourrez vous en aller.
– Très bien ! Quand nous reverrons-nous ?
– Dans huit jours… en Bretagne, à bord du Fowler.
– Bien, adieu ! Bonne chance !
Et John Bird serra la main de Rocambole, et demeura en faction à la grille de la villa, à trois pas du coupé de remise, dont le cocher s’était accoudé nonchalamment sur son siège, prêt à s’endormir si on ne lui ordonnait de se remettre en route.
Rocambole traversa le jardin, arriva au perron, le gravit et trouva la porte entrebâillée comme la grille.
L’escalier était plongé dans l’obscurité. Cependant il allait bravement s’aventurer dans les ténèbres, lorsqu’une main saisit la sienne et l’attira doucement :
– Venez, suivez-moi, murmura-t-on à son oreille.
Cette voix fit tressaillir Rocambole. Ce n’était point celle de madame de Saint-Alphonse, et pourtant il lui sembla l’avoir déjà entendue quelque part. Cependant, il obéit à la pression de la main et se laissa conduire.
On lui fit gravir un escalier, traverser un petit salon plongé dans les mêmes ténèbres, puis une porte s’ouvrit devant lui. Un flot de clarté qui vint l’éblouir lui montra alors madame de Saint-Alphonse étendue nonchalamment sur une causeuse. En même temps, la petite main qui tenait la sienne l’abandonna, et la mystérieuse conductrice disparut et referma prestement la porte sur elle.
Rocambole n’avait pas eu la possibilité de voir son visage.
– C’est ma femme de chambre, lui dit madame de Saint-Alphonse en souriant.
Puis d’un geste, elle lui indiqua une place auprès d’elle.
– Que je vous remercie ! dit-elle. C’est chevaleresque, à vous, d’être venu par un temps pareil. Ah ! l’horrible pluie !
– Il n’y a jamais rien de chevaleresque à faire ce que le cœur ordonne. Je ne vous ai pas trouvée à Paris et vous m’attendiez ici. Comment ne pas venir ?
Don Inigo, qui s’oubliait un peu avec John Bird, avait retrouvé avec madame de Saint-Alphonse ce merveilleux accent moitié espagnol, moitié américain, qui accuse l’origine brésilienne.
Sa jolie hôtesse le considérait avec une attention qu’il prit pour de la curiosité d’abord. Mais tout à coup elle lui dit :
– Tenez, poursuivit-elle, si vous n’étiez brun, presque olivâtre… Elle s’arrêta et continua à le regarder. Si vous n’aviez la barbe et les cheveux d’un noir de jais…
Elle s’arrêta encore, le regardant toujours.
– Eh bien ?… fit-il, un peu déconcerté de cet examen.
– Je jurerais…
– Que jureriez-vous, belle dame ?
– Mon Dieu ! tenez, reprit-elle, vous ressemblez, en brun, comme deux gouttes d’eau, à un homme blond que j’ai connu.
Rocambole tressaillit.
– Et quel est cet homme blond ? demanda-t-il, souriant néanmoins.
– Un Suédois, le vicomte de Cambolh.
– Je ne le connais pas…
Et il prononça si ingénument ces mots, qu’un juge d’instruction s’y fût trouvé pris et n’eût pas douté de sa bonne foi.
– Oh ! dit madame de Saint-Alphonse, il a quitté Paris depuis trois mois…
– Je n’y suis, moi, que depuis quinze jours.
– On ne sait trop ce qu’il est devenu.
– Tant pis !
– Pourquoi ?
– Parce que j’aurais voulu le voir, cet homme qui me ressemble.
– Ma foi ! continua madame de Saint-Alphonse, ma femme de chambre connaît cette histoire mieux que moi.
– Quelle histoire ?
– Celle du vicomte de Cambolh.
Le marquis songea à la voix qu’il avait entendue tout à l’heure et qui ne lui était pas inconnue, et il pensa que peut-être madame de Saint-Alphonse avait une femme de chambre qui avait pu servir précédemment chez quelque femme qu’il aurait connue du temps qu’il s’appelait le vicomte de Cambolh.
– Ah ! dit-il, il y a donc une histoire sur ce vicomte ?… Comment l’appelez-vous ?
– Cambolh.
– Et quelle est cette histoire ?
– Il paraît, reprit madame de Saint-Alphonse, que ce vicomte de Cambolh était un aventurier, un misérable…
Rocambole ne sourcilla point.
– Cependant il allait dans le monde, il était reçu dans les meilleures maisons du faubourg Saint-Honoré, notamment chez la marquise Van-Hop.
Ce nom, tombé négligemment des lèvres de madame de Saint-Alphonse, jeta le marquis dans une grande perplexité. Pourquoi lui disait-elle tout cela ?
– Ah ! fit don Inigo, qui pâlit sous la couche de brun qui bronzait son visage.
– Il a reçu un coup de poignard. Tenez, là, fit madame de Saint-Alphonse, indiquant du doigt la place où don Inigo portait la cicatrice du poignard de sir Williams.
Rocambole commençait à se trouver mal à l’aise.
– Ah çà, ma chère amie, dit-il, pourquoi me parler de ce vicomte de Cambolh.
– Parce que vous lui ressemblez.
– Il était blond et je suis brun : donc, cette ressemblance n’était pas complète.
– Ma femme de chambre prétend le contraire.
– Comment ?
– Ma foi ! dit madame de Saint-Alphonse, vous allez voir.
Et elle sonna.
La porte se rouvrit ; une jolie soubrette, grande, svelte, se montra. D’abord le marquis don Inigo jeta sur elle un regard étonné, et il ne la reconnut pas. Mais elle fit un pas vers lui, le regarda fixement et lui dit d’un ton moqueur :
– Bonjour, monsieur de Cambolh…
Et Rocambole se prit à frissonner jusqu’à la moelle des os… Il avait reconnu Baccarat.
– Je suis pris !… pensa-t-il. Elle m’a reconnu.
Et comme il avait sur lui un stylet et se trouvait vis-à-vis de deux femmes sans armes, en apparence du moins, M. le marquis don Inigo songea un moment à tuer Baccarat…
Mais, derrière elle, et avant que le stylet eût vu la lumière, une autre porte s’ouvrit. Cette porte livra passage à une quatrième personne, dont la vue produisit sur M. le marquis don Inigo de los Montes l’effet de la tête de Méduse.
Ce nouveau personnage était le comte Artoff.
Le comte avait ses pistolets à la main.
Dans un premier accès de terreur, Rocambole voulut crier, appeler John Bird à son aide… Mais il se souvint que John Bird était l’obligé du comte ; que les mettre tous deux en présence, c’était se condamner sans appel, s’ôter non seulement à lui-même sa dernière chance de salut, mais livrer sans profit le dernier secret de sir Williams.
– Au moins si je meurs, pensa-t-il, ma mort sera vengée… le comte tombera sous le poignard de Venture, et Baccarat s’en ira chez les sauvages…
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Rocambole, il l’avait prouvé maintes fois déjà, était un homme de résolution et d’une rare énergie. On se souvient de la résistance pleine de sang-froid et d’entêtement qu’il avait opposée jadis au comte Armand de Kergaz et à Léon Rolland, à Bougival. Il n’était alors qu’un enfant, et cependant il s’était montré héroïque. Aujourd’hui, le vaurien Rocambole était un homme fait, un roué plein d’expérience, un scélérat qui savait depuis longtemps son métier, et qui considérait froidement, d’un seul coup d’œil, les situations les plus désespérées. En dix secondes, Rocambole eut jugé celle où il se trouvait.
– Il est évident, pensa-t-il, que je suis tombé dans un piège ; que la Saint-Alphonse ne m’a honoré de son amitié que pour bien s’assurer que mes cheveux sont teints et que je porte une cicatrice de coup de poignard au côté droit. Ceci posé, il est tout à fait impossible de nier mon identité, et si je puis me sauver, ce n’est peut-être qu’en avouant tout… Ma foi ! tant pis pour sir Williams ! Je dirai tout ce qui le concerne, mais je ne soufflerai pas mot de John Bird et de Venture. Nous aurons peut-être la chance que celui-ci assassinera le comte et que l’autre emmènera Baccarat. Alors… tout est sauvé !
Rocambole pensa tout cela en dix secondes, pendant que le comte et Baccarat se plaçaient devant lui.
– Monsieur le vicomte de Cambolh, dit Baccarat d’un ton bref, voulez-vous nous faire le plaisir de quitter cet accent méridional qui nuit à la rapidité de votre langage ? Nous n’avons réellement pas de temps à perdre.
Rocambole s’inclina.
– Puisque vous me connaissez si bien, dit-il dans le français le plus pur, je ne saurais vous refuser.
Il s’exprimait avec calme, un demi-sourire glissait sur ses lèvres, et il semblait examiner avec curiosité les pistolets du comte.
– Monsieur de Cambolh, reprit Baccarat, la dernière fois que nous avons eu l’honneur de nous rencontrer, c’était, je crois, avenue Lord-Byron, chez miss Daï-Natha Van Hop…
– En effet…
Et Rocambole ne sourcilla point.
– Sans doute vous ne vous souvenez que vaguement des événements qui ont marqué cette rencontre ?…
– Je sais, répondit-il avec impudence, que j’étais l’amant de Daï-Natha, que je l’ai trouvée morte et que j’ai reçu un coup de poignard.
– Vous mentez ! dit Baccarat d’un ton sec. Vous n’avez jamais été l’amant de Daï-Natha.
– Mon Dieu ! qu’en savez-vous ?
– Vous n’êtes pas davantage le fils de la vieille femme qui vous a réclamé à l’hospice Beaujon.
– Assurément non.
– Pas plus que vous n’êtes le vicomte de Cambolh, gentilhomme suédois. Un vrai gentilhomme ne change pas de nom ni de nationalité ; il ne s’associe point à des bandits tels que les Valets-de-Cœur, il ne se fait pas le complice d’un misérable comme sir Williams.
– Ma foi ! murmura Rocambole, qui feignit une grande confusion, puisque vous êtes si bien informée, je vous demanderai humblement ce que vous attendez de moi.
– Je vais vous le dire, répliqua Baccarat.
La jeune femme était calme, froide, solennelle comme un juge qui prononce une sentence.
– Vous êtes ici, reprit-elle, tout entier à notre discrétion. Cette maison est isolée, il est minuit, l’heure où les champs sont déserts, et personne ne viendra à votre secours.
– Vous voulez donc me tuer ?
– Peut-être… si vous parlez…
– Que dois-je dire ?
– La vérité sur sir Williams. Si vous me livrez sir Williams, peut-être vous ferons-nous grâce de la vie.
– Peut-être, seulement ?
Et Rocambole eut un rire moqueur plein d’assurance.
– Tout dépendra de vos aveux.
– Que voulez-vous que je vous dise, si ce n’est que sir Williams, comme vous l’appelez, c’est-à-dire M. le vicomte Andréa, m’a frappé d’un coup de poignard ? Ceci est une preuve qu’il n’existait entre nous aucune complicité.
Baccarat se tourna vers le comte Artoff.
– Monsieur le comte, lui dit-elle, cet homme ne dira rien, je le vois. Le plus simple est de nous en débarrasser sur-le-champ.
– Comme vous voudrez, fit froidement le comte, qui arma un de ses pistolets et ajusta Rocambole.
Celui-ci comprit qu’il pourrait bien n’avoir plus deux minutes à vivre.
– Un instant ! dit-il, je parlerai.
Le comte baissa son pistolet.
– Voyons ! dit Baccarat, hâtons-nous.
– Je suis prêt à vous répondre si vous m’interrogez.
– Sir Williams était-il votre complice ?
– Oui, dit brièvement Rocambole.
– N’était-il point le chef des Valets-de-Cœur ?
– Il l’était.
– Répéteriez-vous ces paroles au comte de Kergaz ?
– Oui, mais le comte est absent de Paris. Il est parti avec sir Williams pour la Bretagne.
– Vous allez prendre une plume, ordonna Baccarat, et écrire sous ma dictée.
Rocambole n’était pas le plus fort ; il se résigna à obéir et se plaça docilement devant une table.
« Aujourd’hui, dicta Baccarat, dernier jour de ma vie… »
– Hein ? fit Rocambole qui sauta sur son siège.
– Ecrivez toujours.
« Au moment de mettre volontairement fin à mes jours, – continua à dicter la jeune femme, tandis que le comte Artoff élevait son pistolet à la hauteur du front de Rocambole, – accablé de remords, désireux d’atténuer l’énormité de mes crimes par des aveux complets, je veux dénoncer l’homme qui m’a contraint pendant si longtemps de marcher avec lui dans la voie du crime. »
– Tiens ! pensa Rocambole, qui avait retrouvé sa présence d’esprit, cette femme a décidément du style.
Baccarat continua.
« Je déclare qu’il est un misérable, abrité derrière un voile d’hypocrisie, qui a été mon conseiller, mon chef, mon guide, la tête qui a pensé tous les crimes exécutés par mon bras. C’est lui qui a voulu faire assassiner Fernand Rocher par Léon Rolland à l’aide de Turquoise, et la marquise Van-Hop par son mari, à la suite d’une abominable intrigue lentement ourdie. »
Et Baccarat contraignit Rocambole à transcrire l’histoire de Fernand et celle de madame Van-Hop dans leurs plus minutieux détails.
– Maintenant, acheva-t-elle, signez.
Rocambole signa.
Alors Baccarat se tourna vers le comte :
– Peut-être que, dit-elle, lorsque M. de Kergaz aura pris connaissance de ce mémoire, il ouvrira enfin les yeux…
– C’est probable, dit effrontément Rocambole. Du reste, je le lui confirmerai de vive voix.
– Vous êtes dans l’erreur, répondit Baccarat d’un ton solennel et froid.
– Pourquoi ? demanda-t-il.
– Parce que vous allez mourir.
Rocambole jeta un cri, pâlit et voulut ressaisir les pages qu’il venait d’écrire ; mais déjà Baccarat s’en était emparée et les avait transmises au comte, qui, le pistolet au poing, était inabordable.
Rocambole comprit qu’il était perdu, et qu’en signant ses aveux il avait signé son arrêt de mort.
– Vous avez été imprudent, murmura Baccarat froidement. Si vous n’aviez pas écrit, vous nous eussiez été indispensable pour démasquer sir Williams. Maintenant votre déclaration nous suffit. Vous allez mourir…
– Oh ! oh ! dit Rocambole qui tâchait de gagner du temps et regardait furtivement autour de lui, cherchant un moyen de salut, vous vous êtes un peu pressée, chère madame Baccarat, de m’annoncer le sort qui m’attend.
Et il eut un sourire effronté.
– Auriez-vous encore quelque chose à nous apprendre ?
– Un secret assez important pour racheter ma vie.
– C’est à considérer. Voyons.
– Oh ! un instant, dit Rocambole qui ne perdait rien de sa présence d’esprit, un instant.
– Monsieur, lui dit brusquement le comte, il est une heure du matin, nous n’avons pas de temps à perdre. Si vous avez réellement quelque chose d’important à nous dire, si vous croyez que votre secret soit de nature à nous faire épargner votre vie, hâtez-vous.
– Monsieur le comte, répondit Rocambole avec le plus grand calme, j’estime mon secret si cher que je vais vous le vendre.
– Au prix de votre vie ?
– Oh ! non, dit Rocambole, ce n’est pas assez. Vous pouvez me tuer, vous ne pouvez pas me forcer à parler.
– C’est juste, nous vous tuerons.
– Cependant, continua le bandit, je suis convaincu qu’après ma mort, quand l’orage qui gronde sur la tête d’un homme que vous protégez aura éclaté, vous vous repentirez d’avoir refusé ma proposition.
Ces mots firent tressaillir Baccarat. Elle crut qu’un nouvel abîme avait été creusé sous les pas de Fernand Rocher et qu’il y tomberait facilement.
– Un instant, dit-elle à son tour, quel prix pouvez-vous mettre à votre secret, puisque vous allez mourir ?
– Bah ! répliqua Rocambole, vous êtes trop honnêtes gens pour me tuer quand je vous aurai tout dit. Mon secret vaut cent mille francs.
Cet homme, qui stipulait des intérêts d’argent au moment où d’autres auraient demandé grâce à genoux, était réellement d’une audace sans égale. Mais, avec sa merveilleuse lucidité d’esprit, le bandit avait déjà fait ce raisonnement, qui ne manquait pas de justesse !
– Ce n’est pas à moi qu’ils en veulent, mais bien à sir Williams. Quand ils auront mon dernier mot sur celui-ci, ils ne me tueront pas. Mais, ce dernier mot prononcé, l’affaire des quarante mille francs de rente à prendre sur la succession du comte de Kergaz est une affaire perdue. Il est donc prudent de se réserver une poire pour la soif. Cent mille francs sont bons à prendre, et me permettront d’aller vivre convenablement en Amérique pendant quelques mois.
C’était, on le voit, assez bien pensé.
Or, tandis que le comte et Baccarat se regardaient et semblaient réfléchir, Rocambole se dit encore :
– Evidemment, je cours deux risques agréables : le premier, de me tirer de ce mauvais pas avec cent mille francs ; le second, de voir le comte assassiné à son retour chez lui, et Baccarat supprimée par John Bird, à qui j’ai donné de minutieuses instructions. Dans ce cas-ci, rien n’est perdu, et, le comte mort, je vais tranquillement en Bretagne administrer à ce pauvre M. de Kergaz le coup des mille francs.
– Eh bien, demanda le comte, est-ce là votre dernier mot ?
– Ma foi ! oui…
– Vous voulez donc mourir ?
– Je préfère mourir que livrer mon secret pour rien.
– Et vous voulez cent mille francs ?
– Je veux cent mille francs, répéta Rocambole, de plus en plus convaincu que le comte ne le tuerait pas.
– Et si votre secret n’a pas l’importance que vous lui donnez ?
– Eh bien, mais, dit tranquillement Rocambole, puisque vous devez me tuer, vous reprendrez votre bon sur mon cadavre.
– Soit, dit le comte.
Et il s’approcha de la table et souscrivit le bon de cent mille francs, payable chez M. de Rothschild, à Paris ou à Londres, et le tendit à Rocambole.
Celui-ci le prit et le mit dans sa poche.
Puis il alla s’asseoir avec le plus grand calme auprès de madame de Saint-Alphonse, qui assistait, muette, et frappée de terreur, à cette étrange scène.
– Permettez-moi de m’asseoir avant de parler, dit-il, je suis un peu las.
– Faites, et hâtez-vous, dit Baccarat, que cet imperturbable aplomb commençait à exaspérer.
– Je vous dirai donc, reprit Rocambole, que mon secret concerne M. de Kergaz.
– Ah ! fit le comte.
– Vous vous intéressez à lui, n’est-ce pas ?
– Beaucoup.
– Le comte n’a pas de longs jours à vivre.
Baccarat tressaillit.
– Son excellent frère, continua Rocambole, a une assez belle idée, celle de le tuer, d’épouser sa femme après, et d’hériter ainsi de sa fortune.
Baccarat et le jeune Russe se regardèrent.
– Vous voyez, dit la jeune femme, j’avais deviné.
– Aviez-vous deviné les moyens d’exécution ? interrogea Rocambole avec insolence.
– Non.
– Le comte serait tué en duel… dans son château de Kerloven… par un garçon qui, depuis trois mois, répète une assez jolie botte secrète.
Baccarat frissonna.
– Sir Williams est à Kerloven, attendant le meurtrier, et il lui ménage un rendez-vous avec sa victime dans la chambre de madame de Kergaz. Le meurtrier passera pour un adorateur audacieux… Vous comprenez ?
– Oh ! s’écria Baccarat, peut-être n’y aurait-il pas une minute à perdre… Le nom du meurtrier ?
– Comment ! fit Rocambole, en riant, vous ne l’avez pas deviné ?… C’est moi.
– Vous ! exclama Baccarat.
Et l’angoisse disparut de son visage, et ses lèvres s’arquèrent en un éclat de rire.
– Mais alors, dit-elle, M. de Kergaz n’a rien à craindre ?
– Non, sans doute, puisque pour cent mille francs…
– Pardon, monsieur, interrompit le comte Artoff d’un ton glacé, votre secret, j’en conviens, valait cent mille francs.
– N’est-ce pas ? fit Rocambole triomphant.
– Je suis homme d’honneur, monsieur, et vous n’avez qu’à me désigner…
– Désigner qui ?
– La personne à qui vous voulez laisser cette somme. Elle sera payée.
– Mais je la toucherai fort bien moi-même, monsieur le comte.
– C’est impossible.
– Pourquoi ?
– Mais, dit Baccarat qui devinait la pensée du comte, parce que les morts n’ont besoin de rien.
– Les… morts… balbutia Rocambole pâlissant.
– Monsieur, continua le jeune Russe, vous vous trompiez tout à l’heure en pensant que votre secret livré, vous auriez votre grâce. Nous n’avons plus besoin de vous, maintenant, et le plus sûr moyen de préserver M. de Kergaz de tout péril est, à coup sûr, celui de se débarrasser du spadassin qui le devait tuer.
Rocambole se prit à frissonner.
– Avez-vous des héritiers ? demanda le comte.
– Mais, s’écria Rocambole, chez lequel le sentiment de la conservation s’éveilla énergique et puissant, je ne veux pas mourir… je ne veux pas…
Le comte l’ajusta.
– Ne bougez pas, dit-il, vous avez deux minutes encore… Nommez-moi la personne à qui vous voulez léguer les cent mille francs.
En même temps, le comte frappa le parquet du pied, et Rocambole, que la terreur de la mort avait fini par gagner, vit sortir d’un cabinet de toilette deux hommes qui tenaient des cordes et un objet dont il ne put d’abord définir la forme. C’étaient, sans doute, les instruments de son supplice, dont l’heure venait de sonner.
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Les deux hommes que Rocambole vit apparaître avaient une physionomie assez originale pour qu’elle mérite quelques lignes de silhouette. Ils étaient de haute stature, et leur visage aux traits aplatis accusait le type des races asiatiques.
Ces deux hommes, à la taille et aux proportions herculéennes, le comte Artoff les avait choisis parmi les nombreux paysans de ses vastes domaines et les avait amenés à Paris. Ils ne savaient d’autre langue que leur langue maternelle, et n’avaient, à l’hôtel de la rue de la Pépinière, d’autres fonctions que celle de panser de magnifiques chevaux nés dans les pâturages des bords du Don, qui faisaient aux Champs-Elysées et au bois l’admiration du sport parisien. Ces hommes n’obéissaient, ne parlaient qu’à leur maître et n’écoutaient que lui. Habitués à une soumission passive, dévoués jusqu’au fanatisme, un signe de leur jeune maître leur suffisait ; pour eux, le comte était la loi suprême, le seul souverain qu’ils reconnussent.
Rocambole, en les voyant, comprit qu’il était perdu. Il devint horriblement pâle, et un frisson parcourut tout son corps, lorsqu’il les vit développer cet objet mystérieux que l’un d’eux tenait à la main.
Cet objet était un grand sac de toile à voile. Evidemment le comte allait lui infliger ce supplice oriental qui consiste à jeter le patient à l’eau, après l’avoir cousu dans un sac.
Le comte le regarda.
– Monsieur, lui dit-il avec ce calme glacé qu’il avait conservé depuis le commencement de cette scène, je vous le répète, vos minutes sont comptées, et je vous engage à ne point les perdre en paroles inutiles.
– Monsieur… balbutia Rocambole, que la terreur de la mort envahissait par degrés.
– Vous allez mourir, dit le comte. Vous êtes condamné par vos propres aveux ; mais j’ai payé ces aveux cent mille francs, et je vous supplie de m’indiquer la personne que vous instituez votre légataire. La somme lui sera fidèlement remise.
Rocambole gardait un silence farouche.
En ce moment Baccarat se leva, entraîna le comte dans un coin de la pièce, et lui dit :
– Ne poussez pas jusqu’au bout de cette tragédie terrible, ne le tuez pas. Peut-être que la peur lui arrachera un dernier aveu.
– Madame, répondit le comte gravement, vous m’aviez donné ce matin de pleins pouvoirs, et je vais en user.
– Que dites-vous ?
– Tenez, continua-t-il, sortez, emmenez cette femme à moitié évanouie, et laissez-moi faire.
– Ne le tuez pas, répéta Baccarat d’une voix pleine d’angoisse, je ne le veux pas.
– Partez… il vous regarde, dit le comte.
Baccarat crut à la clémence du jeune Russe envers Rocambole. Jusque-là elle ne s’était montrée si déterminée de voir mourir ce dernier que parce qu’elle espérait obtenir de lui une confession pleine et entière, et elle devinait instinctivement qu’il n’avait pas tout dit ; mais, au dernier moment, le cœur lui manquait ; elle était chrétienne et ne pouvait tremper ses mains dans le sang, elle ne pouvait autoriser un meurtre.
– Sortez, madame ! fit le comte d’un ton d’autorité.
Baccarat crut que cet ordre avait surtout pour but d’augmenter l’effroi du condamné ; elle prit madame de Saint-Alphonse par la main et l’entraîna hors du boudoir, dont le comte referma la porte sur-le-champ à double tour, afin que ni l’une ni l’autre ne pût entrer.
Puis il revint vers les Cosaques et fit un signe.
A ce signe, l’un des hommes délia les cordons qui fermaient le sac. Le second mit une main sur l’épaule du condamné, et le saisit rudement de l’autre.
– Monsieur, répéta le comte, si vous voulez disposer de vos cent mille francs, désignez-moi votre héritier.
Cette fois, Rocambole releva la tête. Le marquis don Inigo de los Montes, au dernier moment, à la dernière minute de son existence, venait d’avoir une de ces inspirations rapides, sublimes, comme en avait son digne maître sir Williams. Au seuil de la mort, qui paraissait inévitable pour lui, il avait retrouvé l’espoir de vivre.
– Monsieur le comte, dit-il, je commence à comprendre le genre de supplice que vous me destinez. Je vais périr par immersion ?
– La Marne est profonde, répondit le comte ; et, bien certainement, vous devez avoir noyé ou assassiné quelqu’un en votre vie…
Rocambole tressaillit et se souvint de l’infortuné Guignon, qu’il avait, cinq années auparavant, jeté dans la Seine. Cependant il répliqua :
– Je ne m’abaisserai point à vous demander grâce, mais vous trouverez bon que je n’aie d’autre héritier que le hasard.
– Que voulez-vous dire ?
– Vous me jetez à l’eau, n’est-ce pas ?
– Vivant et enfermé dans ce sac.
– C’est oriental, ricana Rocambole. Mais la Marne n’a point la profondeur du Bosphore, et il est probable que mon corps sera repêché un jour ou l’autre.
Le comte parut réfléchir.
– C’est probable, en effet, dit-il.
– Donc, celui qui le repêchera trouvera dans ma poche le bon de cent mille francs. Eh bien, monsieur le comte, si vous êtes réellement gentilhomme, vous ne ferez aucune opposition chez votre banquier, et le bon sera payé.
– Très bien, dit le comte.
– En outre, acheva Rocambole, j’ai la chance que, mon corps retrouvé, et dans ma poche ce bon de cent mille francs signé de vous, on vous accuse de ma mort.
– Vous vous trompez, répondit le comte, on ne donne point d’ordinaire cent mille francs aux gens qu’on assassine, et, le cas échéant, on reprend au cadavre le bon donné au vivant.
Rocambole se mordit les lèvres et ne répondit pas. Il ne songeait déjà plus, du reste, aux cent mille francs. Sa pensée était concentrée tout entière sur le plan hardi d’évasion qui venait de germer dans sa tête.
Une seule crainte, un seul frisson de terreur l’agitait. Il redoutait qu’on ne le garrottât avant de l’enfermer dans le sac. Le comte parut aller au-devant de cette secrète épouvante.
– Monsieur, lui dit-il, le sang-froid que vous manifestez au seuil de l’éternité me prouve que vous êtes un brave. Si criminel qu’il soit, un homme brave a droit à quelques égards.
Rocambole sourit.
– Vous êtes trop bon, fit-il d’un ton moqueur.
– Vous êtes condamné, reprit le comte, à périr par immersion, enfermé dans un sac, et nous ne reviendrons pas là-dessus. Mais vous pouvez mourir librement.
– Je ne comprends pas.
– Il est des condamnés qu’on traîne au supplice garrottés ; il en est d’autres qui s’y laissent conduire librement.
– Je suis de ceux-là, monsieur.
– Voulez-vous entrer dans le sac sans résistance, et ces hommes, dont le contact semble vous répugner, ne vous toucheront qu’au dernier moment ?
– Certainement…
Et Rocambole eut peine à réprimer sa joie en prononçant ce dernier mot.
Le comte fit un signe à ses Cosaques, puis il leur dit quelques mots en langue russe. Alors celui qui tenait Rocambole le lâcha. L’autre laissa retomber à terre le sac arrondi et béant.
Rocambole assista à tous ces préparatifs d’un air indifférent et ne sourcilla point.
– Monsieur, lui dit le comte d’une voix émue, ne croyez-vous point en Dieu ? Au moment où vous allez paraître devant lui, une prière ne jaillira-t-elle point de vos lèvres ?
– Vous avez raison, répondit-il.
Et il se mit à genoux, et parut prier. Puis il se releva, salua à la façon des gladiateurs antiques, et se plaça à pieds joints au milieu du sac.
Le comte laissa échapper un dernier geste ; les Cosaques prirent les bords du sac, les relevèrent et les lièrent solidement par-dessus la tête de Rocambole. Puis l’un d’eux ouvrit la fenêtre à deux battants. Cette fenêtre donnait sur la rivière. En bas, à dix pieds au-dessous, la Marne roulait son flot lent et profond.
L’un des Cosaques prit le sac à bras le corps, l’éleva au-dessus de sa tête dans ses robustes bras. Puis on entendit un bruit sourd, puis un clapotement dans l’eau, puis plus rien…
– C’est fini… murmura le comte Artoff, qui ouvrit la porte du boudoir.
Baccarat accourut, jeta un regard autour d’elle, vit la fenêtre ouverte, comprit tout et jeta un cri de douleur et d’effroi.
– Ah ! dit-elle avec un accent de reproche, vous m’avez désobéi.
– Madame, répondit le comte d’une voix lente et grave, si je n’avais pas retranché cet homme du nombre des vivants, qui sait combien de nobles vies nous aurions eu à pleurer bientôt. Pardonnez-moi… il le fallait.
* *
*
Une heure après, Baccarat, épouvantée du meurtre qu’elle n’avait pas eu l’énergie d’empêcher, arrivait rue de Buci, tandis que le comte Artoff et madame de Saint-Alphonse continuaient leur chemin et se rendaient rue de la Pépinière.
Obéissant à l’habitude, au lieu de sonner, elle se servit de son passe-partout pour entrer dans la cour, et elle se dirigea vers la porte d’entrée de la maison. A son grand étonnement, Baccarat trouva cette porte entrouverte. Rocambole, Venture et la veuve Fipart avaient oublié de la fermer en emmenant la petite juive. Un sinistre pressentiment assaillit la jeune femme.
Elle entra dans le vestibule à tâtons, se dirigea vers le couloir, et appela Marguerite.
Marguerite ne répondit pas. Cependant la vieille servante avait le sommeil si léger d’ordinaire, qu’elle entendait sa maîtresse au moment où celle-ci entrait dans la cour.
– Marguerite ! répéta la jeune femme avec anxiété.
Elle prêta l’oreille, et il lui sembla entendre des gémissements étouffés, des plaintes inarticulées. Une sueur glacée perla alors aux tempes de Baccarat.
– Qu’est-il donc arrivé, mon Dieu ? se demanda-t-elle.
Et elle s’engagea dans le couloir avec cette hardiesse qui révélait l’énergie de son caractère. Elle marcha jusqu’à la chambre de Marguerite. A la porte, que les malfaiteurs avaient mal fermée, elle entendit plus distinctement les gémissements.
– Ouvre ! cria-t-elle à Marguerite.
Mais Marguerite n’ouvrit pas, et continua à gémir sans articuler un mot.
Alors elle chercha de la main la clef ordinairement sur la serrure et la chercha vainement. La veuve Fipart avait trouvé spirituel de l’emporter. Baccarat appuya alors son épaule gauche contre la porte, et, avec sa vigueur peu commune, elle l’enfonça et pénétra dans la chambre. La chambre était, comme le corridor, plongée dans l’obscurité.
Baccarat alla droit au lit, appela de nouveau Marguerite, qui continuait à gémir, la palpa des deux mains, et finit par se convaincre que la vieille servante était attachée et bâillonnée.
Elle lui arracha le bâillon et s’écria :
– Qu’est-il arrivé, dis ? Qui donc est venu ici ?
– On a pris l’enfant, répondit Marguerite avec des sanglots dans la voix. Ils m’ont garrottée, étranglée, étouffée sous mes couvertures ; ils se sont emparés de Sarah, l’ont menacée de la tuer si elle criait et ne les suivait, et ils l’ont emmenée.
– Mais qui ? quels sont-ils ? demanda Baccarat, à demi folle de désespoir.
– Une vieille femme… un jeune homme… et puis un nègre…
Ce dernier mot fut un trait de lumière pour Baccarat.
– Ah ! murmura-t-elle, le nègre de don Inigo… Le misérable est mort sans avoir tout dit…
* *
*
Baccarat se trompait.
M. le marquis don Inigo de los Montes, plus communément appelé Rocambole, n’était point mort, et nous allons voir comment s’était réalisé ce mystérieux espoir de salut qu’il avait eu en entrant sans résistance dans le sac qui devait lui servir de linceul.
Voici le raisonnement que Rocambole s’était fait, tandis que le comte le pressait de lui indiquer son héritier.
– J’ai sur moi un poignard à lame effilée et pointue. Le sac est large et me permettra l’usage de mes mouvements, à moins qu’on ne me lie les bras… On va me jeter à l’eau ; mais, en cet endroit, la Marne est profonde, et j’arriverai au fond vivant. Je nage et plonge comme un poisson, et je puis rester jusqu’à deux minutes sous l’eau… Si, une fois dans le sac, je puis saisir mon poignard, et, arrivé sous l’eau, fendre le sac et en sortir, je suis sauvé…
Ce raisonnement était peut-être bien téméraire, cette espérance, bien hardie et bien folle… Mais Rocambole allait mourir, et aux yeux d’un homme condamné, si légère que soit l’espérance de vivre, elle prend des proportions grandioses.
Rocambole se laissa donc mettre dans le sac ; mais tandis qu’on en nouait l’orifice au-dessus de sa tête, il ramena lentement, doucement, par un imperceptible mouvement, une de ses mains qui pendait le long de son corps jusqu’à sa poitrine, la glissa sous son gilet, y saisit le manche du stylet, et l’y étreignit fortement tout en demeurant immobile.
Dix secondes après, il tombait à l’eau ; trois secondes plus tard, il touchait le fond de la rivière et tombait sur un lit de vase qui achevait d’amoindrir sa chute. La fraîcheur glaciale de l’eau eût fait perdre connaissance à tout autre. Mais Rocambole était une de ces natures énergiques chez lesquelles l’instinct de la vie domine tout.
Il avait le bras libre, il enfonça son poignard dans le sac, et la toile, dont il trouva heureusement le biais, se fendit d’un bout à l’autre, et lui permit d’étendre d’abord les bras, puis de dégager ses jambes.
Tout cela fut l’affaire d’une minute à peine. D’un coup de pied, il s’élança hors de l’eau, montra sa tête à la surface, respira une gorgée d’air et replongea : il craignait que le comte et les siens ne se fussent mis à la fenêtre pour assister à son agonie. Mais, on s’en souvient, le comte et Baccarat avaient détourné la tête.
Rocambole, il l’avait jadis prouvé à Bougival, était un nageur intrépide. Il venait de respirer une seconde ; il se replongea bravement sous l’eau et alla reparaître à cent mètres plus bas, aux trois quarts épuisé, mais vivant, et soutenu par sa rare énergie.
Un saule, dont les racines trempaient dans la rivière, lui servit de point d’appui. Il se cramponna à ses dernières branches, remonta sur la berge et s’assit.
Pendant un moment, la joie de vivre encore, après avoir considéré son trépas comme certain, domina chez Rocambole tout autre sentiment, même celui de la prudence. Il ne s’aperçut point que ses vêtements étaient ruisselants, que le froid de la nuit était glacial ; il ne songea point qu’il suffirait de quelques heures passées dans cette situation pour le mettre en face d’une mort certaine, et contre laquelle il ne pourrait se défendre… Il ne pensa même pas que le comte pouvait l’avoir aperçu en sortant de l’eau.
Mais cette joie, cet enivrement, ce bonheur de respirer à pleins poumons cet air dont, un moment, il avait été privé, furent de courte durée. Le sang-froid qui présidait à tous les actes de la vie de Rocambole reprit bien vite le dessus.
– Vite ! se dit-il, filons…
Et il se glissa le long de la berge à travers les saules, s’arrêtant au moindre bruit, malgré l’obscurité, tant il redoutait d’être entendu ou aperçu de la villa. De temps à autre, il se retournait et enveloppait la villa d’un coup d’œil. Les lumières venaient de s’étendre sur la façade. On avait refermé la fenêtre par laquelle on l’avait jeté à l’eau, et Rocambole, faisant quelques pas encore, vit briller de l’autre côté de la maison une clarté rougeâtre.
– Bon ! se dit-il, les chevaux sont à la voiture, les bourreaux s’en vont. Laissons-les passer.
Il se recoucha dans l’herbe à plat ventre, et, tout grelottant de froid, il attendit.
Bientôt après retentit le roulement d’une voiture et le piétinement de plusieurs chevaux. La route passait à cent mètres du bord de la rivière. Rocambole, immobile, vit apparaître les lanternes du coupé, puis le coupé passa rapide comme l’éclair.
– Ils sont partis… En route, maintenant ! murmura-t-il en se relevant.
Et il se mit à courir, en suivant toujours la berge de la rivière en aval.
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Il y avait, à un quart de lieue environ de l’endroit où Rocambole était sorti de l’eau, une sorte de cabaret borgne, rendez-vous des canotiers, des débardeurs et des paysans en goguette des environs. Rocambole se rappelait parfaitement ce cabaret, tenu par un vieux radoubeur de canots, nommé le père Jean, dit la Trogne rouge.
Ce fut vers l’auberge de la Trogne rouge que Rocambole dirigea sa course. Une pâle clarté filtrant à travers du papier huilé posé en guise de carreaux de vitre, sur le châssis de l’unique croisée du taudis, lui apprit que le père la Trogne, comme on nommait encore le radoubeur, par abréviation, n’était pas couché.
Rocambole frappa à la porte.
Un grognement de chien, suivi d’un juron sorti d’une gorge humaine, lui répondit d’abord. Puis des pas lourds se mirent en marche ; la porte s’ouvrit, et le père la Trogne, car c’était lui, se trouva face à face avec un beau monsieur de Paris, crotté et mouillé comme un caniche.
D’un coup d’œil, Rocambole, qui pénétra sur-le-champ dans le cabaret, se convainquit du complet isolement du père la Trogne. Le bonhomme raccommodait ses filets, lorsque ce visiteur inattendu s’était présenté.
A la vue d’un client aussi bien mis, le père la Trogne salua jusqu’à terre.
– Mon ami, dit rapidement Rocambole, qui ne songea plus à reprendre son accent espagnol, il faut me donner des vêtements secs. Vous le voyez, je suis trempé.
Et il jeta un louis sur la table graisseuse du cabaret.
– Je sors de l’eau.
– Vous avez pris un bain par accident ?
– Non, on me l’a fait prendre.
Et Rocambole eut un air mystérieux.
– Il y a par ici, à quelque distance, dit-il, au bord de l’eau, la maison d’une jeune et jolie dame qui m’y reçoit tous les soirs. Le mari nous a surpris…
– Et il vous a jeté à l’eau ?
– Précisément.
Le père la Trogne se prit à rire ; puis, tandis que Rocambole se dépouillait de ses vêtements, il décrocha du mur une vareuse de canotier, un vieux pantalon et des espadrilles.
– Voilà, dit-il, tout ce que je puis vous offrir. C’est pas superbe.
– Bah ! fit Rocambole, d’un ton de bonne humeur, ce sera suffisant pour aller jusqu’à Paris. Je vais trouver ma voiture au pied de la côte de Charenton.
Le père la Trogne alluma un feu de paille dans l’âtre, donna au jeune homme une vieille couverture dans laquelle il se roula avant d’endosser ses vêtements secs.
– Tiens ! dit Rocambole après avoir pris dans ses poches sa bourse, sa montre, son portefeuille et le fameux bon de cent mille francs, garde mes habits ; tu les feras sécher, et je les enverrai prendre par mon valet de chambre.
Il se fit donner un verre d’eau-de-vie, jeta un second louis sur la table, et s’en alla en courant.
– J’ai de bonnes jambes, se dit-il, et j’aurai peut-être la chance de trouver un fiacre à la barrière.
Rocambole atteignit la barrière, et trouva en effet un fiacre qui regagnait sa remise. Il y monta et se fit conduire rue de Flandre, à La Villette.
– Allons chez maman Fipart, se dit-il ; c’est encore au sein de sa famille qu’il faut se réfugier dans les moments difficiles. Elle me couchera jusqu’à demain.
* *
*
La veuve Fipart était rentrée chez elle quelques heures plus tôt, suivie de Venture, qui escortait la petite juive. L’enfant, à demi morte de terreur, s’était prêtée à tout ce qu’on avait exigé d’elle. Et comme ses larmes coulaient silencieuses, l’horrible créature l’avait battue et elle n’avait plus osé se plaindre.
Lorsque Rocambole arriva, la mère Fipart, à moitié ivre d’eau-de-vie, dormait profondément sur le lit où son fils d’adoption avait passé trois mois avant sa nouvelle métamorphose. Comme elle avait laissé la clef sur la porte, Rocambole entra sans l’éveiller.
Sarah, elle aussi, avait fini par s’endormir, brisée de fatigue, de terreur et d’émotion, et Rocambole la trouva couchée sur le grabat où la veuve Fipart s’étendait, lorsqu’il occupait, lui, l’unique lit de la mansarde.
Rocambole éveilla la veuve Fipart.
Celle-ci ouvrit de grands yeux, regarda son fils adoptif à deux fois avant de le reconnaître, tant il était changé par son nouveau déguisement, et finit par sauter à bas de son lit. Elle s’était couchée toute vêtue.
– Maman, lui dit Rocambole, tu vas fermer ta porte à double tour et me céder ton lit. Si on frappe, tu n’ouvriras pas.
– Qu’est-il arrivé ? demanda la vieille.
– Rien, si ce n’est que je suis mort.
– Mort ! fit-elle stupéfaite.
– On m’a noyé.
Et Rocambole raconta à la vieille stupéfaite, et qui se dégrisa sur-le-champ, ce qui venait de lui arriver.
Cependant il crut devoir, en homme prudent, ne pas lui souffler mot de l’histoire des cent mille francs.
Son récit terminé, Rocambole regarda la veuve Fipart :
– Tu comprends, dit-il, qu’il faut pour tous ces gens-là que je sois bien noyé. Il est même prudent que je ne me montre point aux abords de l’hôtel Meurice et que je parte demain matin pour rejoindre le capitaine ; mais toi tu iras flâner par-là, et tu tâcheras de savoir si le comte n’a pas passé un mauvais quart d’heure.
– On ira, dit la vieille.
Rocambole se jeta tout vêtu sur le lit où elle dormait quelques minutes auparavant, et ne tarda pas, tant il était fatigué, à laisser échapper un ronflement sonore. A neuf heures du matin, il dormait encore, lorsque la veuve l’éveilla.
– Je crois le comte mort.
– Hein ? fit Rocambole qui se dressa sur son lit et ouvrit de grands yeux.
– J’étais à huit heures du matin à la porte de l’hôtel Meurice.
– Bah !
– J’avais emporté la clef d’ici de peur que la petite ne s’éveillât et ne voulût s’échapper.
Rocambole jeta un regard sur le grabat.
Sarah dormait toujours.
– Eh bien ? fit-il.
– J’étais dans un fiacre. J’ai vu passer l’Anglais et Venture. Ils avaient l’air content et se frottaient les mains.
– Ah !
– J’ai pensé que le coup était fait.
– C’est probable, murmura Rocambole. Alors… adieu, maman. Je m’en vais.
Et Rocambole se leva, s’habilla et quitta la mansarde de maman Fipart. Une heure après, il se présentait chez le banquier du comte Artoff, lequel, vraisemblablement, ne pouvait être encore instruit de l’assassinat du jeune Russe, présentait son bon de cent mille francs, et touchait, sur sa demande, cette somme en traites sur Londres et New York. Une heure plus tard, il se rendait à la gare du chemin de fer et partait pour la Bretagne, persuadé que le comte était mort, et que John Bird, à qui, la veille, il avait donné de minutieuses instructions, enlèverait Baccarat, accourue au Havre sur une lettre anonyme écrite par Venture lui-même. Il allait rejoindre sir Williams.
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Il y avait huit jours que M. de Kergaz, sa femme et le vicomte Andréa étaient arrivés à Kerloven. Ils étaient allés, le dimanche, à la messe du village, Armand donnant le bras à sa femme.
L’existence de ces trois personnages était, en apparence du moins, fort calme au fond de ce vieux manoir, dans cette noble et paisible terre de Bretagne.
M. le vicomte Andréa, ce saint homme courbé sous le remords, ce pénitent dont l’œil était sans cesse tourné vers le ciel, menait à Kerloven une existence solitaire et presque sauvage. Levé de grand matin, il sortait tantôt à pied, tantôt à cheval, paraissait rarement au déjeuner, et ne se montrait régulièrement qu’à l’heure du dîner.
Armand et sa femme respectaient cette bizarrerie d’humeur et le laissaient vivre à sa guise. Cependant, M. de Kergaz tenait à avoir avec lui une explication, et il la remettait de jour en jour par faiblesse, car Andréa semblait vouloir l’éviter à tout prix. Cette explication, on le devine, était relative aux circonstances mystérieuses de ce duel qu’il avait eu avec don Inigo, et qui paraissait avoir déterminé leur brusque départ de Paris pour Kerloven.
– Quand nous serons en Bretagne, lui avait dit Andréa, vous saurez tout.
Et ils étaient à Kerloven depuis huit jours, et Andréa ne paraissait point disposé à ouvrir la bouche.
M. de Kergaz résolut d’en finir. Un matin, vers cinq heures, Andréa montait à cheval comme de coutume et s’apprêtait à diriger sa course matinale du côté de Saint-Malo, la ville où, on le sait, il avait donné rendez-vous à Rocambole, lorsque M. de Kergaz se montra dans la cour.
– Tiens, dit Andréa un peu surpris, c’est vous, Armand ?
– Oui, mon ami.
– Vous vous êtes levé plus matin que de coutume, il me semble.
– J’ai voulu te voir.
– Ah ! fit Andréa, qui parut légèrement embarrassé.
– Tu t’échappes toujours avant mon lever, continua Armand d’un ton affectueux, et tu passes la journée dans les bois. Lorsque tu reviens, Jeanne est toujours entre nous, et je ne puis te voir seul à seul.
– Avez-vous quelque chose de secret à me dire, mon frère ?
Un sourire indulgent et affectueux vint aux lèvres du comte.
– Tu as la mémoire courte, dit-il.
Andréa regarda son frère et joua l’étonnement.
– Ecoute, reprit M. de Kergaz, je suis décidé à en finir aujourd’hui.
– Que voulez-vous dire, mon frère ?
Armand lui prit le bras et l’entraîna dans le parc.
– Tu ne te souviens donc plus de ta rencontre avec don Inigo ? dit-il.
Andréa parut se troubler.
– Et de la promesse que tu m’as faite de me tout dire quand nous serions ici ?
– Mon frère… supplia le vicomte, oubliez cette promesse.
– Non pas.
– Je vous en supplie…
– Non, dit résolument M. de Kergaz, tu m’as promis… Je veux tout savoir…
– Mon Dieu ! fit Andréa, levant les yeux au ciel.
M. de Kergaz avait le sourcil froncé ; une pâleur nerveuse couvrait son front.
– Je veux savoir, répéta-t-il, car je crois avoir deviné…
Andréa se tut.
– Tiens, poursuivit M. de Kergaz, tu t’es battu pour moi…
– Mon frère !
– Ce misérable aura outragé madame de Kergaz.
– Taisez-vous, Armand, taisez-vous !
Et Andréa feignit une grande agitation.
– Et puis, continua M. de Kergaz avec vivacité, comme tu craignais qu’il n’osât poursuivre ses criminelles entreprises…
– Armand !… Armand !…
– Tu as exigé notre départ. Est-ce vrai, cela ? est-ce vrai ?
Andréa gardait le silence.
– Voyons, mon frère, mon Andréa bien-aimé, murmura Armand, réponds-moi… je t’en prie à genoux.
Aucun son ne jaillit de la gorge crispée d’Andréa, ses lèvres ne s’agitèrent point pour articuler une réponse, mais il remua la tête de haut en bas. Ce signe était affirmatif.
– Je ne me suis donc pas trompé, murmura M. de Kergaz, qui pressa son frère dans ses bras.
Et dès lors il voulut tout savoir dans les moindres détails ; et ce fut un à un, avec effort, avec des réticences sans nombre, que le pieux Andréa, ce gardien fidèle de l’honneur de la maison, consentit à les lui donner.
Armand l’écouta en frissonnant ; il frémit à la pensée qu’il aurait fort bien pu ne point envoyer Andréa coucher à Primevère la nuit de l’odieuse tentative du marquis don Inigo. Et dans ce noble cœur une pensée haineuse se prit à germer, un éclair de courroux s’alluma.
– Oh ! cet homme, murmura-t-il, cet infâme ! je le tuerai…
– Mon frère, dit l’hypocrite Andréa, il faut savoir pardonner…
– Pardonner ! exclama Armand avec colère, pardonner à ce misérable que j’ai reçu sous mon toit, à qui j’ai ouvert ma maison, que j’ai traité comme un ami, comme un parent, et qui a osé outrager la plus noble des femmes ?… Ah !
– Dieu est bon… et il pardonne…
Et après cette réponse évangélique, M. le vicomte Andréa leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir.
M. de Kergaz était en proie à une vive agitation. Tout à coup il tendit la main à son frère :
– Tu as eu raison, lui dit-il, de m’amener à Kerloven.
– Oh ! certes.
– Si j’étais resté à Paris et que j’eusse appris… Oh ! je l’aurais tué !
– Frère, murmura Andréa, que M. de Kergaz vit pâlir tout à coup, voulez-vous me faire une promesse ?
– Parle.
– J’ai déjà châtié cet homme une première fois… Eh bien, jurez-moi que, s’il recommençait, vous me laisseriez agir encore ; jurez-le moi !
– Recommencer ! Il oserait…
– Oh ! je l’ai lu dans son regard, cet homme est capable de tout… Il s’est pris à aimer la comtesse avec ce fougueux et tenace emportement des naturels de son pays ; il mourra avant de renoncer à son coupable espoir. Qui sait, acheva Andréa, dont un frisson parut parcourir tout le corps, qui sait même s’il n’osera pas venir ici ?
– Ah ! s’écria M. de Kergaz, ivre de fureur, il veut donc que je le tue comme un chien ?
– Frère ! frère !
– Tu es fou, Andréa, trois fois fou, de penser que je te laisserais à l’avenir châtier cet homme. Oh ! c’est moi qu’il outrage, c’est moi qui le punirai…
En causant ainsi, M. le vicomte Andréa était revenu peu à peu dans la cour du manoir, où son cheval attendait tout sellé.
– Adieu ! frère, dit-il à Armand, calmez-vous… Dieu nous protège !
Et le saint homme laissa M. de Kergaz sombre et rêveur, car il venait de voir poindre un nuage dans l’azur de sa félicité, et ce nuage était gros de tempêtes.
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M. le vicomte Andréa sauta en selle et prit le chemin des falaises, qui conduisait à Saint-Malo.
– Allons ! décidément, murmura-t-il, je crois que mon cher frère est suffisamment monté au diapason du courroux… Rocambole n’a plus qu’à paraître… C’est aujourd’hui, cette nuit même, qu’il a dû arriver à Saint-Malo, et je vais lui ménager sa petite entrevue avec Armand.
Et le maudit continua sa route. Une heure après, il était aux portes de Saint-Malo, mettait pied à terre et demandait son chemin à une paysanne.
– J’ai donné rendez-vous ici à Rocambole, pensa-t-il, mais en quel lieu de la ville ? Je n’ai pu le lui préciser. Il va me falloir errer un peu à l’aventure et visiter toutes les tavernes.
M. le vicomte Andréa se trompait. Comme il entrait dans la ville, ses regards furent attirés par un jeune homme qui marchait a sa rencontre, en faisant tourner une canne de compagnon dans ses doigts et sifflotant un air de valse, à la façon hardie et moqueuse de l’enfant de Paris. Il paraissait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans, portait une barbe blonde, des cheveux un peu longs, était coiffé d’une casquette et vêtu d’une blouse blanche. Un petit paquet de hardes, fixé derrière son dos, semblait annoncer en lui un compagnon faisant son tour de France. Il se découvrit avec une familiarité respectueuse devant le cavalier et lui dit :
– Pardon, mon bourgeois, c’est-y là le chemin qui conduit à Vannes ?
Andréa reconnut Rocambole.
Le faubourg dans lequel le piéton et le cavalier venaient de s’aborder était silencieux, presque désert.
– Nous pouvons causer ici, dit tout bas Rocambole en anglais.
– Parbleu ! répondit Andréa, tu es exact, mon fils, et tu as fort bien fait de revenir à ta couleur naturelle. Mon bien-aimé frère Armand, s’il nous rencontrait, ne te reconnaîtrait pas.
Rocambole se prit à sourire :
– Savez-vous d’où je viens ? dit-il.
– De Paris, j’imagine.
– Non, de l’autre monde.
– Es-tu fou ?
– Pas le moins du monde.
– Tu n’as pourtant pas la mine d’un revenant.
– Je le suis, cependant. Et Rocambole ajouta :
– Venez, sortons de la ville ; j’aurai l’air de vous accompagner, et je vous conterai tout.
Andréa tourna bride, et dix minutes après le piéton et le cavalier marchaient dans un chemin creux qui longeait la mer, et pouvaient causer librement.
– Voyons, dit sir Williams, que nous chantes-tu là ?
– La vérité, mon oncle.
– D’où reviens-tu ?
– Du fond de la Marne.
– Tu as failli te noyer ?
– C’est-à-dire qu’on m’a noyé.
– Qui ?
– Baccarat et le comte Artoff.
Sir Williams pâlit et regarda son complice avec inquiétude.
– Heureusement, reprit Rocambole, je me suis tiré d’affaire… mais j’ai bien failli ne jamais voir les grèves armoricaines.
Et Rocambole raconta à sir Williams, qui l’écouta en frissonnant, les événements que nous connaissons déjà.
– Vous comprenez, acheva-t-il, que du moment que j’ai été à peu près certain de la mort du comte et n’ai plus redouté John Bird, je me suis hâté de me mettre en route.
– Ainsi, demanda sir Williams, tu crois que le comte est mort ?
– J’en suis persuadé. Venture est un homme sûr.
– S’il en est ainsi, John Bird nous débarrassera de Baccarat.
– J’en ai la conviction.
– N’importe ! dit sir Williams, il faut nous hâter. Ce soir tu t’introduiras à Kerloven…
– Le comte est prévenu ?
– Sans doute. Il veut te tuer… il est ivre de fureur… Tu as, je suppose, pris avec toi en partant l’onguent nécessaire pour te brunir la peau, les cheveux et la barbe, et redevenir don Inigo ?
– Parbleu !
– Alors, à ce soir.
Sir Williams étendit la main vers la falaise.
– Tiens, dit-il, tu vois ce sentier ? Eh bien, toujours tout droit. Le premier château que tu trouveras après deux heures de marche ce sera Kerloven. Ce soir, à huit heures, à l’extrémité du parc… Tout sera prêt… et je te donnerai les indications nécessaires pour arriver jusqu’à Jeanne.
– J’y serai. Adieu.
Ils retournèrent vers la ville et se séparèrent à la porte.
Rocambole se perdit dans les faubourgs. Sir Williams s’en alla errer sur le port, après avoir mis son cheval à l’auberge.
Il avait été convenu entre Rocambole et Venture que celui-ci écrirait à M. le vicomte Andréa, aussitôt le comte mort, à Saint-Malo, poste restante. Sir Williams se rendit donc à la poste, et demanda si on n’avait rien pour lui. L’employé lui tendit une lettre.
Sir Williams l’ouvrit et lut ces quelques lignes non signées :
« Le Havre. »
« La Russie est enfoncée ; l’Angleterre triomphe. Fowler a chargé ce matin au Havre, en destination des îles Marquises. Hourra pour les sauvages !
« Le Fowler mouillera sous trois jours dans la rade de Saint-Malo. Les personnes qui s’intéressent à la cargaison des sauvages sont priées de venir à bord avant qu’il lève l’ancre. »
– Oh ! oh ! murmura sir Williams, c’est trop de bonheur, en vérité. Le comte est mort, Baccarat est aux mains de John Bird. J’irai lui faire mes adieux.
Et son rire de démon arqua ses lèvres minces et pâles.
A l’heure indiquée Rocambole fut exact. Avec sa sagacité habituelle il trouva, sans le demander, le chemin de Kerloven, reconnut le vieux manoir à la description que lui en avait faite sir Williams, et se glissa le long de la clôture du parc. Là, il se blottit dans un fossé et attendit. Rocambole était redevenu don Inigo de los Montes ; c’est-à-dire que sa barbe et ses cheveux étaient d’un noir d’ébène, son teint bistré comme celui d’un mulâtre. Il avait changé de costume : au lieu de la blouse blanche du compagnon, le complice de Sir Williams avait endossé la veste bretonne bleu de ciel, les braies de toile grise, et coiffé le chapeau à larges bords.
Ce déguisement devait prouver à Jeanne l’ardent désir qu’il avait de la revoir.
Cependant M. le marquis don Inigo de los Montes, tout en se déguisant en berger breton, ne s’était point départi de ses habitudes prudentes. Non content d’avoir à la main un noueux et lourd bâton de houx, il avait enfoui une jolie paire de pistolets dans les poches de ses larges braies.
– On ne sait ce qui peut arriver, s’était-il dit. Si le comte, au lieu de me faire l’honneur de se battre avec moi, voulait simplement me tuer, je pourrais bien avoir besoin de ces deux amis. Du reste, le but serait rempli, et mon oncle, j’en suis persuadé, n’y trouverait rien à redire.
Dans le lointain, par-delà les falaises, on entendait vaguement la grande voix de la mer ; c’était le seul bruit qui vînt à l’oreille du bandit.
Rocambole attendit sir Williams plus d’une heure.
– Mon oncle ne se gêne pas avec moi, murmura-t-il ; il me fait poser à plaisir.
Mais en ce moment, et comme si le baronet sir Williams eût eu à cœur de se laver de ce reproche, le pas d’un cheval se fit entendre, et Rocambole, levant la tête, aperçut un cavalier qui suivait à l’amble tranquille de sa monture le petit chemin qui longeait le parc ; ce devait être sir Williams. C’était lui, en effet, car lorsque Rocambole se leva à demi, il poussa son cheval et vint à lui.
Sir Williams mit donc pied à terre, attacha son cheval à un arbre et s’assit dans l’herbe auprès de Rocambole.
– Tu es exact, dit-il.
– Plus que vous, mon oncle.
– Cela tient, drôle, à ce que j’ai eu beaucoup à faire.
– Très bien. Tout est-il prêt ?
– C’est-à-dire que tout va marcher comme sur des roulettes, si tu sais t’y prendre… Ecoute bien. Tu vas suivre ce sentier… là…
Et du doigt sir Williams indiqua le chemin par où il était venu.
– Bien. Après ?
– Ce chemin s’enfonce dans le parc et aboutit au jardin potager, continua sir Williams. Le jardin n’est séparé du parc que par une haie, fermée elle-même par une porte. Tu es leste, tu franchiras la haie.
– A merveille !
– Il est neuf heures, tu n’arriveras pas avant dix… A Kerloven, les domestiques habitent un corps de bâtiment éloigné et se couchent de bonne heure. Il y a bien un grand chien de garde dans la cour, mais ce chien n’est jamais lâché avant onze heures ou minuit. Armand, qui travaille le soir dans un petit pavillon que tu verras à gauche du jardin, se charge de cette besogne. En Bretagne, on dort toujours les clefs sur les portes, et souvent les portes ouvertes.
– Pays candide ! fit Rocambole avec une naïve admiration.
– Un perron de dix marches conduit du premier étage dans le jardin. Tu graviras ces dix marches, et tu trouveras une porte-fenêtre qui donne dans un grand salon. Cette porte n’est jamais fermée qu’au loquet.
– Ah çà, interrompit Rocambole, mais on entre dans cette maison comme chez soi ?
– Absolument.
Et sir Williams poursuivit sa description :
– A côté de ce grand salon est une autre pièce que madame de Kergaz affectionne et qui précède sa chambre à coucher. C’est une salle meublée en vieux chêne, du temps de Henri II, dont les murs sont couverts de portraits de famille ; la cheminée est surmontée d’une fort belle panoplie.
– Tiens, observa Rocambole, nous aurons les outils sous la main.
– Précisément. Jeanne travaille le soir dans cette salle à tapisseries et attend que son philanthrope d’époux remonte du pavillon, où il travaille jusqu’à onze heures, et vienne la chercher. Tu traverseras le premier salon sur la pointe du pied, tu frapperas à la porte de la salle gothique deux coups discrets. Jeanne, persuadée que c’est Armand, te dira d’entrer. Alors tu recommenceras la scène de la ville de Chatou… Cette fois, sois-en bien certain, elle jettera un cri que son mari entendra, et ce n’est pas moi, mais lui qui viendra à son aide.
Et sir Williams se prit à rire.
– Où serez-vous donc, vous ? demanda Rocambole.
– Moi, je suis censé aller à Vannes. En passant par Saint-Malo j’ai trouvé le moyen de me faire inviter à une grande battue au loin qui commencera demain dans les environs de Vannes, et je vais y coucher ce soir. Tu le vois, j’ai un costume de chasse.
– Ainsi, vous ne serez pas au château quand arrivera la catastrophe ?
– Non.
– Mais quand j’aurai tué le comte ?
– Eh bien, tu prendras la fuite.
– Où irai-je ?
– A Saint-Malo, me rejoindre.
– Où ?
– A bord du Fowler.
Et sir Williams, éclairant de la lueur de son cigare la lettre qu’il avait reçue le matin, la montra à Rocambole.
– Bravo ! s’écria celui-ci, nous triomphons sur toute la ligne.
– C’est-à-dire, fit sir Williams en riant, que lorsque tu auras expédié ce pauvre Armand nous serons les plus heureux et les plus honnêtes gens du monde. Par exemple, acheva-t-il, je te conseille, aussitôt le sacrifice accompli, si les domestiques ne t’arrêtent, d’aller te jeter dans le premier ruisseau que tu trouveras, afin de redevenir blond.
– Et si les domestiques m’arrêtent ?…
– Eh bien, que veux-tu qu’il t’arrive ? Tu te seras loyalement battu en duel… voilà tout.
– C’est juste.
– Adieu… bonne chance… et à demain, à bord du Fowler, qui te mènera en Angleterre. Nous souhaiterons ensemble bon voyage à cette pauvre Baccarat.
– Adieu, mon oncle, à demain.
Sir Williams remonta à cheval.
– Mon oncle, dit Rocambole, un mot encore…
– Que veux-tu ?
– Etes-vous bien certain que, devenue veuve, Jeanne vous épousera ?
– Parbleu ! je pleurerai si bien son époux, je serai si inconsolable, je l’environnerai, elle, de tant de soins et d’amour, qu’elle se croira obligée à faire mon bonheur et à assurer un protecteur à son fils. Toujours l’histoire de mon père ! murmura sir Williams à part lui. Décidément les Kergaz n’ont pas de chance avec nous.
Et sir Williams éperonna sa monture et s’en alla.
– Quel homme ! murmura Rocambole avec admiration.
* *
*
Puis il se dirigea à travers le parc, malgré la nuit, malgré les obstacles, avec cette sûreté de pied et de coup d’œil qui distingue le sauvage. Une fille de service qu’il rencontra lui demanda où il allait : – A mes affaires, répondit-il effrontément, et il passa.
Chacune des indications de son maître sir Williams était gravée dans sa mémoire, et il gagna la haie vive qui séparait le parc du jardin sans la moindre hésitation.
Sir Williams avait eu raison de compter sur son agilité. Rocambole ne daigna point chercher une brèche à la haie.
Un saule planté dans le jardin laissait pendre ses branches flexibles par-dessus la haie. Rocambole bondit sur ses pieds, saisit à deux mains la plus basse branche, s’en servit comme il aurait fait de cette corde gymnastique qui sert à effectuer ce qu’on nomme le saut de rivière, et s’élança par-dessus la haie avec une légèreté qui lui eût mérité les éloges du saltimbanque Nicolo, son père adoptif. La haie franchie, Rocambole se trouva dans le jardin et s’orienta d’un coup d’œil. La façade sud du château était en face de lui. Le rez-de-chaussée, les combles étaient plongés dans l’obscurité ; mais au premier étage, à droite du perron, deux fenêtres étaient éclairées. Rocambole distingua parfaitement le perron, remarqua ces lumières et ne douta point un seul instant que ces fenêtres ne fussent celles de la salle gothique où, chaque soir, madame la comtesse de Kergaz attendait son époux bien-aimé. A gauche de la haie, dans un angle du jardin, Rocambole aperçut le pavillon où M. de Kergaz avait établi son cabinet de travail. Une faible clarté s’échappait à travers les persiennes du rez-de-chaussée et se projetait en dessins fantastiques sur un massif de chèvrefeuille qui entourait le pavillon.
– Il faut que je sache à quoi peut travailler ce philanthrope, murmura Rocambole.
Et il se glissa, en rampant, à travers les arbustes, les plates-bandes, silencieux, retenant son haleine, étouffant le bruit de ses pas, et il vint coller son œil à la persienne entrouverte, plongeant un rapide regard dans l’intérieur du pavillon.
Cet intérieur était un joli petit salon d’été, garni de rideaux en coutil, meublé en chêne blanc et dont les murs étaient couverts de rayons chargés de livres. Au milieu, le comte était assis devant une table, sur laquelle ses doigts pétrissaient un morceau d’argile. Dans les moments de loisir que lui laissaient la gestion de son immense fortune et la mission de haute charité qu’il s’était imposée, M. le comte Armand de Kergaz redevenait Armand le sculpteur, cet artiste au front inspiré, que nous avons jadis trouvé à Rome vivant de son ciseau, et que la fortune vint chercher au milieu d’un bal masqué pour le faire millionnaire.
M. de Kergaz, tout entier à son art en ce moment, était isolé du reste du monde. Il n’entendit point un léger bruit qui échappa à Rocambole, qui heurta une pierre en s’appuyant à la persienne.
– Tiens, pensa le cynique bandit, môssieur est un artisse. Quel dommage d’en priver la société !
Et il se retira avec les mêmes précautions.
– Bah ! se dit-il en s’en allant, il y a assez d’artistes comme cela dans le monde ; un de plus un de moins… qu’est-ce que cela fait ?
Et il se dirigea vers le perron ; il en gravit les dix marches à pas de loup.
Le temps était couvert, mais un rayon de lune, glissant à travers les nuages, donnait à la nuit une certaine transparence qui permettait de distinguer assez nettement chaque objet.
Tous les renseignements donnés par sir Williams à Rocambole étaient d’une merveilleuse exactitude ; la porte-fenêtre qui mettait en communication le grand salon et le perron n’était pas fermée. Rocambole n’eut qu’à la pousser pour pénétrer dans l’intérieur du château. Un rayon de lumière, filtrant à travers une porte, lui indiqua la salle gothique. Il marcha sur la pointe du pied jusqu’à cette porte, et frappa deux coups discrets.
– Entrez, dit une voix douce de femme.
Rocambole ouvrit la porte et s’arrêta sur le seuil…
Près de la cheminée, Rocambole aperçut la comtesse, lui tournant le dos et assise devant son métier à broder.
Une des croisées donnant sur le jardin était entrouverte.
Au-dessus de la cheminée, comme l’avait fort bien indiqué sir Williams, se trouvait la panoplie : un joli trophée de fusils de chasse, d’épées de combat, de rapières de tous les âges, presque toutes ayant une date historique, ayant été portées par les Kergaz des générations éteintes et rappelant quelque glorieux souvenir.
– Voilà les outils, se répéta Rocambole. Et il fit un pas dans la salle gothique.
– Est-ce toi, Armand ? dit Jeanne se retournant à demi et persuadée que ce n’était que son mari.
Et elle regarda le nouveau venu, sur le visage duquel tombait d’aplomb la lumière d’une lampe placée sur la cheminée. Soudain Jeanne poussa un cri… un cri strident et terrible, un cri d’effroi qui s’en alla vibrer à travers l’espace jusque dans cette petite pièce où M. le comte de Kergaz pétrissait tranquillement sa statue, et qui le fit bondir sur lui-même comme la lionne qui entend le rugissement d’alarme de ses lionceaux. Dans cet homme, vêtu du costume breton du pays de Vannes, Jeanne avait reconnu M. le marquis don Inigo de los Montes.
Il courut à elle, se jeta à genoux, et, fidèle à son rôle, s’écria :
– Jeanne, ma bien-aimée, pardonnez-moi !… mais j’ai surmonté tous les obstacles, bravé tous les périls… pour arriver jusqu’à vous. Jeanne… Jeanne !… ne me fuyez pas, ne me repoussez pas !
Il n’acheva pas. Un homme tomba comme la foudre au milieu du salon ; et cet homme se précipita sur lui avec l’impétueux courroux d’un tigre qui tombe sur son ennemi…
C’était Armand !
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M. le marquis don Inigo de los Montes s’attendait à cette agression, et tandis que le comte le saisissait rudement et le forçait à se relever, sa main se glissait dans la poche de ses braies, prête à en retirer un de ses pistolets, si le comte faisait un pas vers la panoplie pour y saisir un fusil ou une épée.
Mais le comte était sans autres armes que sa force herculéenne.
– Misérable ! s’écria-t-il en secouant Rocambole, misérable !
La voix d’Armand était étouffée par la colère :
– Je vais te tuer comme un chien, dit-il sourdement.
Et sa main convulsive étreignait le prétendu marquis à la gorge.
– Au secours !… à l’assassin ! murmura celui-ci à mi-voix.
Ce mot d’assassin galvanisa M. de Kergaz. Sa main crispée lâcha la gorge de Rocambole. Il fit un pas en arrière, l’enveloppa d’un regard de haine et de mépris et lui dit :
– Tu as raison… et bien que tu sois entré de nuit sous mon toit comme un malfaiteur, bien que tu sois venu m’outrager… je ne dois pas te tuer sans défense… Tiens, misérable !
Et d’une main il frappa Rocambole au visage, et de l’autre alla détacher deux épées à la panoplie.
Madame de Kergaz poussa un nouveau cri, cri de terreur et d’angoisse, et tomba à la renverse sur le parquet ; elle était évanouie.
Au bruit, des pas se firent entendre dans le château, les portes s’ouvrirent, les serviteurs, éveillés en sursaut, accoururent. Ils virent alors deux hommes en présence et se mesurant du regard ; ces deux hommes avaient l’épée à la main.
– Retirez-vous ! ordonna M. de Kergaz d’une voix tonnante, ou plutôt occupez-vous de madame ; transportez-là dans sa chambre, donnez-lui des soins…
Et, s’adressant à don Inigo :
– Au jardin, misérable ! viens au jardin ! lui dit-il : je ne veux pas que ton sang souille ma maison… il la déshonorerait à toujours…
Et M. de Kergaz entraîna Rocambole dans le jardin jusqu’auprès du pavillon, et lui cria :
– En garde ! en garde !
Rocambole, ému un moment, avait, dans le trajet du château au jardin, reconquis tout son sang-froid, et pensait en son âme cynique et dépravée : – Pauvre sot ! le soufflet que je viens de recevoir sera le dernier que tu donneras en ta vie…
Et, après avoir prononcé par avance l’oraison funèbre de M. de Kergaz, le complice de sir Williams tomba en garde.
Il comptait sur ce coup italien, sur cette botte secrète et déloyale que lui avait patiemment démontrée, pendant deux mois, le portier maître d’armes du n° 41 de la rue Rochechouart : le coup des mille francs, comme l’appelait sir Williams.
– Des torches ! apportez des torches ! avait crié Armand à ceux de ses gens qui n’étaient point occupés à donner des soins à la comtesse.
Les serviteurs du comte, la plupart vieux chouans nourris et bercés des chevaleresques traditions des Armoricains leurs aïeux, n’auraient osé défendre à leur jeune maître cette rencontre, l’épée à la main, qu’il allait avoir.
Quel était cet adversaire, brusquement surgi au milieu de la nuit ? Quel outrage armait leur maître contre cet homme ? Pourquoi ce combat ?
Ils ne songèrent même pas à se le demander.
Armand avait demandé des torches pour éclairer le combat ; on apporta des torches.
Et ce fut alors un sévère et grandiose spectacle que celui qui s’offrit aux regards des assistants. Au milieu de la nuit, sous les fenêtres de ce vieux manoir aux murs envahis par le lichen, et dont la vieille structure rappelait les âges héroïques, deux vieux Bretons tête nue, à dix pas l’un de l’autre, tenaient une torche pour éclairer l’épée du dernier des Kergaz. Entre eux, deux autres hommes, le comte et son adversaire, se mesuraient du regard prêts à croiser le fer qui s’agitait dans leur main. A distance, les autres serviteurs s’étaient agenouillés pleins de foi et priaient pour leur jeune maître.
– Mes enfants ! cria alors M. de Kergaz, s’il m’arrivait malheur… si cet homme venait à me tuer, laissez-le s’en aller, mais veillez sur la comtesse…
Et après avoir recommandé sa femme, Armand engagea le fer avec impétuosité.
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Tandis que Rocambole et M. de Kergaz mettaient l’épée à la main, M. le vicomte Andréa s’en allait tranquillement à l’amble de son double poney breton par le sentier de la falaise, jusqu’à Saint-Malo, d’où il était revenu le matin. En tournant la tête il pouvait voir successivement, ou plutôt deviner, à travers les ténèbres naissantes, le vieux donjon des Kergaz, où, à cette heure, le dernier de cette race allait tomber sous les coups d’un spadassin, et la rade, où déjà sans doute était mouillé le navire qui portait sa terrible ennemie réduite à l’impuissance.
Un fier sourire, le sourire de l’ange déchu triomphant, vint alors aux lèvres de sir Williams.
– O ma vengeance ! murmura-t-il, je crois que je te tiens enfin !…
En mer, au loin, à une lieue du port, l’œil perçant de sir Williams aperçut tout à coup une flamme qui semblait sortir des vagues et se promener à leur surface ; et, à la vue de cette flamme, il tressaillit de joie.
– C’est le signal convenu avec John Bird, pensa-t-il, c’est le Fowler qui mouille là-bas… A nous deux donc, Baccarat ! Ni toi, ni Armand ne m’échapperez cette fois !
Ce fut vers le port qu’il se dirigea tout d’abord. Il avait l’intention de se jeter dans le premier canot qu’il trouverait, et de se faire conduire à bord du Fowler ; mais pendant qu’il cherchait ce canot, un homme l’accosta et lui fit pousser un cri de surprise.
C’était John Bird. Le capitaine anglais, enveloppé dans son caban, paraissait guetter l’arrivée de sir Williams.
– Je vous attendais, capitaine, lui dit-il en abordant et en lui frappant sur l’épaule.
– Ah ! c’est toi… fit sir Williams.
– Je viens vous chercher.
– Ah !
– On vous attend à mon bord.
Sir Williams frissonnait de joie.
– Elle est bien jolie, la petite dame, continua John Bird.
– Tu trouves ?
– Les sauvages en feront leur reine.
– Je préfère qu’ils la mangent rôtie, répondit le cynique Andréa.
– Ne venez-vous pas lui dire adieu ?
– Oh ! certes… As-tu ton canot là ?
– Oui, dit John Bird.
Et l’Anglais prit familièrement par le bras son ancien capitaine et le conduisit à son canot, dans lequel il le fit entrer. Quatre matelots étaient courbés sur les avirons et n’attendaient qu’un signal.
– Nagez ! commanda John Bird, aussitôt que sir Williams fut assis à l’arrière.
Le canot glissa comme un alcyon sur la crête des vagues et se dirigea vers la haute mer, où resplendissait toujours la flamme allumée à bord du Fowler ; la mer était calme et le canot accosta le Fowler par tribord en moins de vingt minutes. Pendant le trajet, sir Williams et John Bird étaient demeurés silencieux et comme absorbés en eux-mêmes. Le premier songeait sans doute qu’à cette heure Armand était couché sanglant sur le sol, au milieu de ses serviteurs consternés et de sa femme folle de douleur. Il songeait aussi que, dans quelques heures, le Fowler lèverait l’ancre et emmènerait pour toujours loin de l’Europe, pour la jeter au milieu des hordes sauvages, des cannibales de l’Océanie, cette femme qui avait osé se mesurer avec lui et lui tenir tête si longtemps. Et cet homme qui ne vivait plus que pour la vengeance, à cette heure où son œuvre paraissait couronnée par le succès ; cet homme, si fort durant l’adversité, que jamais une défaite n’avait pu terrasser ; cet homme perdait son sang-froid, son énergie, et se sentait en proie à une mystérieuse faiblesse. Il était brisé par l’ivresse du triomphe.
– Venez, mon capitaine, lui dit John Bird en lui frappant de nouveau sur l’épaule au moment où le canot toucha l’échelle de tribord du navire, venez voir madame Baccarat…
Ce nom arracha sir Williams à sa rêverie. Il suivit John Bird et monta sur le pont.
Le pont du navire était désert. A peine voyait-on çà et là, silencieux à leur poste comme des fantômes, les hommes du quart de nuit. Aucun ne salua John Bird, et ne parut faire attention à lui ni à son compagnon.
– Notre belle prisonnière est dans la cabine du capitaine, dit John Bird, se tournant vers sir Williams, qui le suivait.
– Allons ! dit celui-ci, je veux la voir.
John Bird conduisit sir Williams à l’arrière et l’introduisit dans la cabine du capitaine.
Ivre de joie, sir Williams s’arrêta sur le seuil et aperçut Baccarat, à demi couchée sur un petit sofa et paraissant dormir.
– C’est une femme énergique, pensa sir Williams, elle dort comme dans son lit, et ne rêve certes pas d’anthropophages.
Mais, en ce moment, et comme si elle eût voulu lui donner un démenti formel, Baccarat ouvrit les yeux, se souleva à demi, laissa glisser un sourire sur ses lèvres et regarda sir Williams.
– Ah ! dit-elle, c’est vous, monsieur le vicomte ?
– Je ne suis plus M. le vicomte, ma chère amie, répondit-il avec son éclat de rire sardonique des anciens jours, vous vous trompez, je suis sir Williams.
– Je le sais, dit froidement Baccarat. Et, le regardant à son tour avec dédain :
– Oh ! je sais, continua-t-elle, que le vicomte Andréa le repenti n’existait pas ; que, sous le masque d’hypocrisie qu’il s’était fait, l’implacable sir Williams suivait pas à pas sa vengeance.
– Vous parlez d’or, chère amie, ricana sir Williams.
– Je sais, poursuivit Baccarat toujours calme, que ce monstre, ivre de fureur d’avoir échoué grâce à moi dans toutes ses entreprises, m’a juré une haine mortelle…
– Eh ! eh ! ma fille, tu ne te trompes pas…
Et il lui lança un regard de reptile.
– Je sais enfin qu’il m’a fait enlever l’enfant que j’avais pris sous ma protection, et pour laquelle il ressent une odieuse passion.
– Elle est jolie, la petite… fit sir Williams qui ne prit plus la peine de dissimuler, et la veuve Fipart est chargée de son éducation.
– Vous vous trompez, mon capitaine, dit John Bird, la juive n’est plus à Paris.
– Et où est-elle ?
– Ici, à bord.
Baccarat, dont le regard était fixé sur sir Williams, le vit pâlir d’émotion.
– Ah ! lui dit-elle d’un ton moqueur, on a bien raison de dire que chaque cuirasse a son défaut. Vous étiez un homme pour qui les lois et les plus saintes choses n’étaient que préjugés, vous méprisez la famille, vous blasphémiez Dieu, la vie humaine n’avait pour vous aucun prix, et vous marchiez droit au but sans vous préoccuper des obstacles, sans rencontrer jamais une pierre d’achoppement ; mais cette pierre s’est trouvée un jour sur votre route sous la forme de cette enfant, à la vue de laquelle votre cœur de bronze s’est ému…
– Ah çà ! s’écria sir Williams avec un éclat de rire, puisque la petite est ici, au lieu d’écouter la morale de madame Baccarat, pourquoi ne vas-tu point me la chercher, John Bird ?
– J’y vais, répondit le capitaine.
Et il laissa sir Williams seul en face de Baccarat, toujours impassible.
– Ma petite, dit le monstre, qui jetait enfin le masque, tu as bien été habile dans l’affaire de Fernand et celle de la marquise. Tu m’as coûté cinq millions.
Baccarat sourit.
– Et il s’en est fallu de peu que tu ne me brûles la cervelle.
– J’aurais dû le faire.
– Il est certain, reprit sir Williams d’un ton moqueur, que tu l’eusses fait si tu avais pu deviner le sort que je te réservais.
– Et quel est ce sort ?
– Comment ! tu ne t’en doutes pas ?…
– Vaguement, du moins…
Et Baccarat ne perdit rien de sa tranquillité de visage et de ton.
– Eh bien, je vais te le dire, alors. Tu es à bord d’un navire qu’on nomme le Fowler, dont le capitaine est mon âme damnée. Ce navire va en Océanie, et il a pour mission de te déposer dans quelque île de sauvages où tes belles épaules pourront figurer avantageusement sur la table d’un monarque anthropophage.
Et sir Williams se prit à rire. Il s’attendait à voir Baccarat jeter un cri d’effroi, se prendre à trembler, tomber à genoux et demander grâce, mais Baccarat se contenta de sourire.
– Vous vous trompez étrangement, dit-elle ; ce n’est pas moi qu’on emmènera en Océanie, c’est vous.
Et comme elle prononçait ces mots, la porte de la cabine se rouvrit, et un homme entra, dont la vue fit pâlir sir Williams et le fit reculer d’un pas, et cet homme lui dit :
– Je parie, cher baronet, que vous m’avez cru mort… assassiné par un prétendu nègre du nom de Venture ?
L’homme qui venait d’apparaître à sir Williams terrifié était le comte Artoff.
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Expliquons comment le comte Artoff, que Rocambole et sir Williams croyaient si bien mort, était encore de ce monde, et comment il se trouvait à bord du Fowler.
Il nous faut pour cela retourner à Paris et nous reporter à ce moment où, après avoir escorté la veuve Fipart et sa capture jusqu’à la Villette, maître Venture prit le chemin de l’hôtel du comte Artoff.
L’ancien intendant de madame Malassis ne s’était point vanté : il avait été en relations de cabaret avec le cocher du comte Artoff, était plusieurs fois entré dans l’hôtel, et en avait une connaissance parfaite. Il savait où couchait le comte, connaissait des habitudes nocturnes, celle, entre autres, qu’avait le jeune Russe de faire chaque soir, en rentrant, le tour de son jardin et d’y fumer un cigare. Ces détails étaient pour Venture tout autant de jalons qui devaient lui assurer le succès de la marche qu’il avait à suivre.
Le plus difficile était de pénétrer dans l’hôtel à cette heure avancée, et Venture, en quittant la veuve Fipart, s’avoua cette difficulté sur-le-champ. Entrer chez le comte à onze heures du soir, ce n’était possible, à première vue, qu’à une condition. Cette condition était que Venture allât se débarbouiller de sa couleur noire, retrouvât sa mine d’autrefois, se prétendît sans place et sans domicile, et allât franchement demander l’hospitalité du cocher, son ancien ami.
Venture y songea un moment ; mais la réflexion lui fit aussitôt repousser ce projet.
– D’abord, se dit-il, pour redevenir blanc, il me faut une heure au moins passée à me frotter avec toute sorte d’acides. Donc, je n’ai pas le temps. Ensuite, il vaut beaucoup mieux pour moi que je reste noir. On me verra peut-être entrer, peut-être me verra-t-on sortir. Le coup fait, je me débarbouille, et jamais en France, on n’a pris un blanc pour un noir. Il ne faut pas songer au cocher.
Venture continua son chemin, interrogeant ses souvenirs et se remémorant en détail la topographie exacte de l’hôtel.
– Voyons, se dit-il, m’y voilà : les écuries sont à droite du perron, dans la cour. Les remises sont à gauche. Si je voulais arriver dans la cour, j’irais me blottir dans une voiture jusqu’à ce que le comte rentrât, car, bien certainement, il est encore à son cercle. Il y a une porte qui met en communication les remises et les écuries. Les palefreniers couchés, j’entrerais donc dans les écuries et pourrais facilement gagner le petit escalier par lequel, chaque matin, le comte descend pour jeter à ses chevaux un coup d’œil du maître.
Il arriva aux abords de l’hôtel sans avoir encore résolu son problème ni trouvé le moyen de passer devant la loge du suisse et sous les yeux des nombreux domestiques qui peuplaient la vaste demeure du comte.
– N’importe ! se dit-il, flânons et attendons… Peut-être trouverons-nous une bonne occasion…
Les environs de l’hôtel étaient assez silencieux, la rue à peu près déserte. Venture jugea, au peu de clarté régnant sur la façade, que bien certainement le comte n’était pas chez lui. En effet, à cette même heure, le comte et Baccarat attendaient l’imprudent Rocambole dans la villa de Saint-Alphonse.
Venture se mit à se promener de long en large.
– Après tout, se dit-il, ce qui est différé n’est pas perdu ; si je n’entre pas aujourd’hui, je reviendrai demain.
Les lanternes d’une voiture se montrèrent vers minuit à l’entrée de la rue, du côté de l’embarcadère du chemin de fer.
– C’est peut-être le comte, pensa l’assassin.
Et il s’effaça le plus possible dans l’ombre d’une porte ; et tandis que la voiture passait, il plongea un regard rapide à l’intérieur. La voiture était vide. Mais elle appartenait sûrement au comte, car elle s’arrêta devant la porte cochère de l’hôtel, que le suisse, endormi sans doute dans son fauteuil de cuir, tardait à ouvrir.
Cette voiture était un simple coupé attelé d’un cheval et conduit par un cocher seul.
C’était précisément ce même coupé qui avait pris Rocambole et John Bird rue Saint-Lazare, les avait conduits, à Saint-Maurice et en avait ramené John Bird, qui était revenu à Paris et s’était fait descendre sur le boulevard.
– La porte ! cria le cocher.
En un clin d’œil, Venture eut pris son parti. Il alla jusqu’à la voiture, se glissa à plat ventre sous le train, entre les roues, saisit l’essieu de derrière à deux mains, passa ses pieds dans l’avant-train, et se suspendit enfin entre le sol et le caisson de la voiture.
Le suisse, réveillé, ouvrit la porte à deux battants, et le coupé entra dans la cour.
Venture demeura couché sous la voiture, dans la remise, et s’y tint immobile pendant plus d’une heure ; le cocher pouvait avoir oublié quelque chose et revenir. Ensuite, il avait remarqué, avant que les lanternes fussent éteintes, que le phaéton du comte était à sa place accoutumée, tandis que la calèche était dehors. Il pensa que le jeune Russe avait sans doute passé la soirée avec Baccarat, et qu’il était allé la reconduire chez elle.
Les palefreniers se trouvaient encore dans les écuries, et il s’écoula plus d’une heure avant que Venture se hasardât à se glisser hors de sa cachette.
Une porte, que Venture connaissait fort bien, mettait en communication les écuries et les remises, et n’était jamais fermée qu’au loquet. Cette porte servait à faire entrer les chevaux les jours de pluie, afin d’atteler à couvert.
Venture pénétra jusque dans l’écurie, et se dirigea à pas de loup vers le petit escalier du comte. Cet escalier était plongé dans les ténèbres. Venture s’arrêta sur la première marche et prêta l’oreille. Un silence profond régnait dans l’hôtel.
– En ce moment, pensa-t-il, si je cours le risque d’être rencontré, ce ne peut être que par le valet de chambre, qui attend patiemment son maître ; mais il est probable que le valet de chambre dort dans un fauteuil. S’il ne dort pas, s’il me rencontre… ma foi ! Je lui saute à la gorge avant qu’il ait eu le temps de crier. Je l’étrangle et le fourre dans une armoire ou derrière quelque porte.
Ce beau raisonnement terminé, Venture se hasarda dans l’escalier, tenant la rampe d’une main et sans faire plus de bruit qu’un chat. Il monta ainsi jusqu’au premier, et s’arrêta un moment pour interroger de nouveau ses souvenirs et s’orienter. Il se souvint alors que l’escalier communiquait par un couloir tournant avec le cabinet de toilette du comte. Un jour où le jeune Russe était absent, où les domestiques avaient eu congé, à l’exception du cocher, celui-ci avait cru devoir faire les honneurs de l’hôtel à son ami Venture et le lui montrer en détails, depuis les combles jusqu’aux offices.
A mesure qu’il avançait, toutes ces particularités se représentaient nettement à la mémoire de l’ancien intendant de madame Malassis. Il chercha le couloir à tâtons, le trouva, et s’y engagea d’un pied sûr. Le couloir tournait autour du grand escalier de l’hôtel.
Quand il eut fait dix pas, Venture vit briller une lumière dans l’éloignement. Cette lumière le guida ; il continua à avancer, et arriva ainsi jusqu’à une porte vitrée. Cette porte donnait sur le cabinet de toilette, et Venture reconnut que la clarté qui s’en échappait provenait d’une petite lampe à globe d’albâtre qui brûlait généralement toute la nuit. Le cabinet de toilette était désert.
Venture en poussa hardiment la porte, qui s’ouvrit au loquet et tourna sans bruit sur ses gonds.
Il entra et remarqua une grande armoire pratiquée dans l’épaisseur du mur qui séparait le cabinet de la chambre à coucher et convertie en portemanteau.
Un rideau formé par une lourde draperie était tiré sur les habits.
– Voilà où je vais me blottir, se dit-il ; mais, en attendant, passons une légère inspection des lieux.
Il ouvrit avec précaution la porte de la chambre à coucher, où régnait l’obscurité la plus complète, et il s’arma hardiment de la petite lampe d’albâtre.
La chambre du comte était petite, mignonne, coquettement tendue d’une étoffe perse d’un gris chatoyant et pourvue d’une alcôve.
– Il vaut mieux beaucoup pour moi, se dit-il, que j’attende que monsieur se soit mis au lit. Je le tuerai là sans le moindre bruit, et, avant de m’en aller, je ferai une inspection du secrétaire. Qui sait ? peut-être trouverai-je un portefeuille assez épais au fond d’un tiroir.
Venture quitta la chambre à coucher, replaça la lampe d’albâtre sur la cheminée du cabinet de toilette, et se blottit sous la draperie qui recouvrait le portemanteau, après avoir tiré de ses poches une paire de pistolets et un couteau catalan effilé et pointu, long d’un pied-de-roi. Le couteau, pensa-t-il, est un ami silencieux et discret, avec lequel on fait sans bruit ni trompette de belle et bonne besogne ; mais les pistolets ont bien leur mérite : il bavardent à propos et effrayent les timides. Le couteau est pour le comte ; je destine les pistolets à ses gens, dans ce cas où j’aurais besoin de couvrir ma retraite.
Venture attendit longtemps, une heure au moins. L’hôtel paraissait désert, tant il était silencieux.
– Où donc, se demanda-t-il, le comte s’est-il attardé, qu’il se permet de me faire attendre ?
Enfin le bruit d’une voiture retentit dans l’éloignement, puis Venture entendit celui de la porte cochère qui s’ouvrit à deux battants, et son cœur se prit à battre d’impatience et d’émotion.
– Le voilà ! pensa-t-il.
C’était en effet, le jeune Russe qui revenait de Saint-Maurice, et ramenait avec lui madame de Saint-Alphonse.
Venture, immobile dans sa cachette, entendit bientôt résonner le pas sûr et hardi du comte, puis la porte qui mettait en communication le salon et la chambre à coucher s’ouvrit devant lui. Mais, en même temps, une singularité précieuse pour l’assassin se produisit et attira son attention. Un rayon de clarté vint frapper ses yeux au moment où, éclairé par son valet de chambre, le comte entrait, et Venture put se convaincre qu’il existait une légère ouverture, une fente, dans la boiserie qui séparait de la chambre à coucher l’armoire du cabinet de toilette.
Il colla alors son œil à la fente, et vit distinctement le jeune Russe. Le comte, un peu pâle, l’air triste et sévère, donnait la main à une jeune femme plus pâle et plus triste encore. Ce n’était point Baccarat, comme le crut d’abord Venture, lorsqu’il entendit le frou-frou de la robe de soie : c’était madame de Saint-Alphonse.
– Oh ! oh ! pensa Venture, qui tressaillit profondément et la reconnut, madame de Saint-Alphonse, la dame chez qui mon honoré maître, le marquis don Inigo de los Montes, est allé ce soir ! Qu’est-ce que cela veut dire ?
Et Venture, stupéfait et inquiet, attendit qu’un mot vînt lui expliquer la présence de la jeune femme chez le comte.
Madame de Saint-Alphonse se laissa tomber sur un siège avec une lassitude pleine de découragement.
– Ah ! dit-elle, c’est affreux.
– Ma chère amie, répondit froidement le comte, il le fallait.
– Oh !
– Vous l’avez bien vu, cet homme était un misérable.
– Certes, oui.
– Si j’eusse agi autrement, qui sait combien de malheurs encore…
– Mais, interrompit madame Saint-Alphonse, fallait-il le tuer ?
– Il le fallait.
– De qui diable parlent-ils donc ? pensa Venture, qui se prit à trembler pour Rocambole.
– Ce don Inigo, ce faux marquis, cet assassin, poursuivit le comte, allait, il l’a avoué, partir pour la Bretagne et y tuer déloyalement le frère de cet infernal sir Williams.
Une sueur glacée perla à ce mot aux tempes de Venture.
– Mordieu ! murmura-t-il, nous sommes refaits, Rocambole, et moi. Ils l’ont tué après lui avoir tout fait dire. Voilà mes dix mille francs flambés.
Et Venture continua à écouter.
– Il est de certains moments, murmura le comte, où l’homme doit se montrer sévère, inexorable, là où la femme demande grâce. Baccarat, qui voulait le sauver, a compris à la fin d’elle-même que laisser la vie à cet homme qui pouvait nous échapper encore, c’était compromettre fatalement plusieurs nobles et précieuses existences.
– Oh ! c’est égal, murmura la jeune femme frissonnant, c’est épouvantable !
– Ecoutez, reprit le comte, je sais bien que vous nous garderez éternellement le secret de cette aventure tragique…
– Oh ! certes, un meurtre dont j’ai été complice…
– Sans le vouloir, ma chère.
– Mon Dieu ! j’aurai toujours devant moi le visage pâle de cet homme qui allait mourir, continua madame de Saint-Alphonse. Tenez, monsieur le comte, ajouta-t-elle, vous m’avez promis cent mille francs pour jouer ce rôle mystérieux et terrible que je ne comprenais pas…
– Les voici, dit le comte allant à un secrétaire, en retirant un portefeuille et le tendant à la jeune femme ; c’est tout ce que j’ai chez moi aujourd’hui.
Madame de Saint-Alphonse repoussa la main du comte.
– Oh ! dit-elle, je n’en veux pas ; cet argent me porterait malheur !
– Prenez…
– Jamais !
– Eh bien, dit le comte, mon cocher va vous reconduire chez vous. Faites-vous mener jusqu’à l’église Notre-Dame-de-Lorette, et, si vous ne voulez pas de cet argent, jetez-le dans le tronc des pauvres.
– Vous avez raison, dit-elle, je ne suis qu’une pécheresse, et jusqu’ici je n’ai pas eu beaucoup de cœur ; mais, aujourd’hui, je veux être désintéressée… Au moins, ce meurtre d’un misérable, meurtre dont je suis la cause, profitera à des malheureux.
Et elle prit le portefeuille et se leva.
Le comte lui offrit la main, la conduisit jusqu’au grand escalier, et donna des ordres pour qu’on avançât sa voiture. Pendant ce temps, Venture réfléchissait ; et lorsque le comte rentra dans sa chambre, s’y enferma et se disposa à se coucher, l’assassin avait pris son parti.
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Or, voici quel était le résultat des réflexions de Venture ; le faux nègre s’était dit :
– Il est évident que Rocambole est mort, qu’il a livré le secret de sir Williams, et que, à cette heure, le comte et Baccarat ont pris toutes les mesures nécessaires pour sauver M. de Kergaz et l’arracher des griffes de son frère. Donc, lorsque j’aurai tué ce jeune boyard, je n’aurai prévenu aucune catastrophe et j’aurai travaillé gratuitement. Si encore cette jolie dame n’avait pas emporté les cent mille francs… Ah ! ceci eût été différent : j’aurais fait le coup pour mon propre compte. Ma parole d’honneur ! pensa Venture en terminant son aparté, le comte ne se doute guère que cette charmante madame de Saint-Alphonse, sous prétexte de faire une bonne action, vient de lui sauver la vie.
Tandis que Venture, au fond de sa cachette, monologuait ainsi, le jeune Russe sonna son valet de chambre pour se faire déshabiller.
En même temps que retentissait le coup de sonnette, un frôlement se fit au-dessus de la tête de Venture ; et celui-ci, levant les yeux, aperçut un autre trou par lequel filtrait un second rayon de lumière. C’était par là que passait le cordon de la sonnette.
– Oh ! oh ! pensa-t-il, voilà qui est bon à savoir.
Et il continua à se tenir coi sous son rideau.
Le valet de chambre entra, déshabilla son maître, pénétra dans le cabinet de toilette, y prit la petite lampe à globe d’albâtre, la porta sur la table de nuit du comte et se retira.
Le comte prit un volume et se mit à lire, dans le but, sans doute, d’écarter de son esprit les noires visions qui l’assaillaient depuis qu’il croyait avoir un meurtre sur la conscience.
Pendant ce temps, maître Venture, qui avait toujours sur lui, en voleur prudent, un ciseau à froid, un rossignol et une pince, tirait de sa poche ce dernier instrument, se hissait jusqu’au fil de fer de la sonnette, le prenait délicatement et le coupait.
– Le comte aura beau sonner, se dit-il, le valet de chambre n’entendra rien.
Venture demeura quelques minutes encore au fond de sa cachette ; puis il en sortit bravement, d’un pas sûr, et traversa le cabinet de toilette.
– Est-ce toi, Germain ? demanda le comte.
Venture poussa la porte de la chambre à coucher, et le comte, stupéfait, vit entrer un nègre qui avait un pistolet au poing, et posait en même temps un doigt sur ses lèvres.
– Monsieur le comte, dit-il brièvement, ne sonnez pas, je ne veux vous faire aucun mal… mais il faut que vous m’écoutiez.
Le comte se dressa sur son séant, un peu étonné de cette brusque apparition, mais sans manifester le moindre effroi.
– Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda-t-il.
Le faux nègre posa son pistolet sur la cheminée ; puis il vint se placer en face du jeune Russe.
– Monsieur le comte, lui dit-il, vous êtes trop gentilhomme pour ne point respecter la parole que vous auriez donnée, même à un voleur, même à un assassin ?
– Sans doute. Après ? fit le comte intrigué du ton mystérieux de cet homme qui semblait sortir de terre.
– Je suis un voleur, et j’ai failli être un assassin, continua Venture. Cependant, il faut que vous me donniez votre parole de m’écouter jusqu’au bout, sans appeler vos gens, sans me faire chasser… ce que j’ai à vous révéler est de la dernière gravité.
– Parlez, répondit le comte ; je vous jure que j’écouterai jusqu’au bout.
– Monsieur le comte, poursuivit alors Venture, je suis entré chez vous, il y a deux heures, accroché sous une de vos voitures… J’y suis entré avec ces pistolets que vous venez de voir et un poignard.
– Vous vouliez m’assassiner ?
– Oui, fit Venture d’un signe de tête.
Un fier sourire vint aux lèvres du comte.
– Mes gens sont bien maladroits, dit-il. Mais je devine ce qui me sauve la vie…
– Peut-être.
– Vous étiez caché quelque part… dans cette pièce-là ?…
Et le comte indiqua du doigt le cabinet de toilette.
– Précisément.
– Vous m’avez vu donner cent mille francs, vous m’avez entendu dire que c’était la seule somme importante que j’eusse chez moi, et sans doute…
Venture secoua la tête.
– Ce n’est pas cela, monsieur le comte, dit-il.
– Qu’est-ce donc ?
– Je suis venu ici pour vous assassiner, et, mon Dieu ! fit le bandit négligemment, je ne dis pas que par la même occasion…
– Très bien, je comprends…
– Mais j’avais des honoraires fixes, poursuivit Venture.
– Ah ! dit le comte, vraiment ? Ainsi ce n’était point uniquement pour me voler ?
– On m’avait donné cinq mille francs pour vous tuer et cinq autres devaient m’être comptés après le coup.
– Tiens, dit en souriant le comte, je serais curieux de savoir le nom du cuistre qui n’estime ma vie que dix mille francs.
– Il est certain, fit Venture, que c’était pour rien, outre que c’est injurieux pour Votre Excellence… Mais, que voulez-vous ? les temps sont durs.
– Eh bien, dit le comte en souriant, maintenant j’ai bien deviné. On vous payait ma mort dix mille francs, vous avez compté sur ma générosité et vous avez eu raison. Vous aurez vingt mille francs et vous pourrez vous en aller tranquillement.
– Monsieur le comte est un vrai gentilhomme, murmura Venture en s’inclinant. Mais ce n’est point encore tout à fait pour cela que j’ai pris la liberté de me présenter devant lui.
– Pourquoi donc ?
Et le comte, de plus en plus étonné, regarda attentivement son étrange visiteur.
– Monsieur le comte, reprit Venture, tel que vous me voyez, je n’ai besoin que d’un bain et de quelques frictions d’essence pour redevenir aussi blanc que vous.
– Comment, vous n’êtes pas nègre ?
– Fi donc ! murmura Venture, imprimant à sa physionomie tout le dédain d’un planteur pour un noir. Je suis un nègre de circonstance, absolument comme le marquis don Inigo de los Montes était un Brésilien d’occasion.
– Tiens, dit le comte, vous êtes donc à son service ?
– J’y étais.
– Et c’est lui…
– Qui m’a donné les cinq mille francs et promis les cinq autres.
– Alors, mon ami, dit froidement le comte, vous avez bien fait de changer de résolution, car vous n’eussiez jamais été payé.
– Je le sais.
– Le marquis est mort.
– C’est ce que j’ai compris à la conversation de Votre Excellence.
– Ah ! vous avez entendu ?…
– Tout.
– Eh bien, reprit le comte, maintenant, expliquez-vous catégoriquement. Que voulez-vous ?
– D’abord, Votre Excellence m’a promis vingt mille francs.
– Vous les aurez.
– Ensuite, elle m’a juré de m’écouter.
– Vous voyez que je vous écoute.
– Alors, je continue. M. le marquis don Inigo, qui s’appelle, du reste, d’un tout autre nom…
– Je le sais.
– Ah ! fit Venture. Mais peut-être ne savez-vous pas tout. Eh bien, don Inigo ou Rocambole, comme vous voudrez, avait un grand intérêt à vous faire assassiner. Et je suis convaincu que si Votre Excellence se doutait du danger que court, à cette heure, une personne qui lui est chère, elle payerait cher mon secret.
Le comte tressaillit.
– Que dites-vous ? s’écria-t-il, et de qui parlez-vous ?
– Je ferai observer à Votre Excellence, répéta froidement Venture, que j’ai sa parole qu’elle me laissera sortir de chez elle librement. J’ai consenti, moyennant vingt mille francs, à lui laisser la vie, mais j’estime mon secret plus cher. Cependant, je puis nommer la personne… c’est madame Charmet.
– Baccarat ! exclama le comte, qui pâlit soudain et frissonna.
– Oui.
– Elle court un danger ?
– Très grand.
– Et vous pouvez le prévenir ?
– Sans doute.
– Eh bien, dit le comte, parlez, que vous faut-il ? Mais parlez…
Maître Venture était un homme d’esprit, il connaissait le cœur humain et devina que le comte aimait éperdument Baccarat.
– Tenez, dit-il, je ne veux point ruser avec vous, monsieur le comte ; madame Baccarat court un danger pire que la mort. Mon secret vaut cent mille francs ; faites-moi six mille livres de rente, et je suis à vous, et vous livre par la même occasion, l’homme que vous poursuivez sans pouvoir l’atteindre, celui dont Rocambole n’était que le bras…
– Sir Williams ?
– Oui.
Le comte étendit la main et indiqua du doigt une table sur laquelle se trouvaient du papier et de l’encre.
– Vous savez, dit-il, qu’à part une centaine de louis éparpillés dans mes poches, je n’ai plus d’argent chez moi. Approchez cette table, je vais vous donner un bon sur mon banquier.
Venture obéit et approcha la table. Mais en ce moment un bruit se fit dans l’antichambre, des pas retentirent, la porte s’ouvrit, et une femme pâle, hors d’elle-même, entra précipitamment.
C’était Baccarat !
D’abord Baccarat ne vit point le nègre, elle n’aperçut que le comte et courut à lui.
– On est entré chez moi cette nuit, dit-elle. On a enlevé Sarah, bâillonné ma vieille servante, forcé les portes…
En prononçant ces mots, Baccarat tourna la tête, aperçut Venture et jeta un cri. La vieille Marguerite lui avait dit qu’un nègre était au nombre des ravisseurs.
Le comte avait bondi hors de son lit aux paroles de Baccarat, s’était enveloppé d’une robe de chambre à la hâte, et lui prenant vivement les deux mains :
– Ne craignez rien, dit-il, ne craignez rien, cet homme…
– Cet homme, dit froidement Venture, est un de ceux qui ont enlevé Sarah.
Et comme Baccarat jetait un nouveau cri, Venture continua avec calme, s’adressant à la jeune femme :
– Ne craignez rien, madame, demain l’enfant vous sera rendue saine et sauve.
Et Venture approcha la table que le comte avait demandée.
– Monsieur l’assassin, dit courtoisement celui-ci en regardant Venture, un homme vulgaire romprait le marché qu’il vient de faire avec vous ; madame est ici et en sûreté près de moi, j’imagine. Mais rassurez-vous, le comte Artoff tient sa parole.
Venture se prit à sourire.
– Monsieur le comte, répondit-il, la présence de madame ici n’écarterait point de sa tête le danger terrible qui la menace, si je ne parlais pas, si je ne prononçais un nom…
– Que dites-vous ? qu’y a-t-il encore ?
– Quel est cet homme ? exclamèrent l’un après l’autre le comte et Baccarat.
– Cet homme, dit le comte, est entré ici avec l’intention d’y gagner dix mille francs en m’assassinant, et il en sortira riche de six mille livres de rente.
Et, d’un mot, le comte mit Baccarat au courant de la situation.
– Madame, dit alors Venture, lorsque le comte eut terminé son récit, je vous le répète, je n’ai qu’à prononcer un nom, à mettre le comte en rapport avec un homme que moi seul peut-être connais à Paris, pour vous livrer sir Williams pieds et poings liés.
Baccarat se tut et devint pensive. Mais le comte Artoff prit une plume et écrivit deux lignes qu’il signa et remit à Venture :
« Bon pour la somme de cent vingt mille francs, payable chez M. de Rothschild, rue Laffitte.
« Comte Artoff. »
Venture prit le bon, et, l’ayant mis dans sa poche, il regarda Baccarat :
– Je ne sais pas, dit-il, ce que vous avez fait pour mériter la haine féroce dont sir Williams vous enveloppait, madame ; mais voici ce qui vous serait arrivé, si je n’avais songé à devenir vertueux sur la fin de mes jours et à vivre honnêtement avec six mille livres de rente. Un homme qui est encore l’âme damnée de sir Williams, ce n’est pas moi, un homme qui a des hommes hardis et dévoués à ses ordres, un de ces hommes qui ont fait tous les métiers, depuis la traite des noirs jusqu’à l’assassinat aux bords de la Tamise, un pickpocket doublé de pirate, vous aurait enlevée cette nuit, ou demain, ou dans huit jours ; vous aurait conduite au Havre et embarquée sur un navire, à bord duquel il est monarque absolu…
Baccarat eut un geste d’étonnement et d’effroi.
– Cet homme, poursuivit Venture, vous eût ensuite conduite en Australie, et abandonnée sur quelque plage habitée par des cannibales.
Le comte frissonna en écoutant ces dernières paroles.
Mais Venture continua :
– Cet homme est dévoué à deux créatures en ce monde, l’une après l’autre ; il se ferait tuer pour sir Williams, mais il ferait bouillir dans l’huile, couper par quartiers ce même sir Williams si l’autre objet de son affection le lui ordonnait.
Le comte et Baccarat écoutaient avec un étonnement sans égal.
– Cette autre personne à qui votre ravisseur, madame, sacrifierait sir Williams, c’est vous, monsieur le comte.
Le comte jeta un cri.
– Moi ! moi ! dit-il…
– Vous.
– Mais quel est cet homme ? Son nom ?
– Cet homme, vous avez sauvé des flammes la seule femme qu’il ait aimée.
– Un capitaine anglais ?
– Oui, il se nomme John Bird, et je vais le chercher. Dans une heure, il sera ici.
Le comte et Baccarat n’en revenaient pas de ces étranges révélations.
– Monsieur le comte, acheva Venture, faites donc mettre une de vos voitures à ma disposition pour que je ne perde pas de temps.
Le comte ouvrit la porte et s’écria.
Le valet de chambre accourut.
– Un cheval au coupé sur-le-champ, ordonna-t-il.
Dix minutes après, Venture quitta l’hôtel de la rue de la Pépinière et se fit conduire rue de la Michodière, dans un hôtel garni où logeait John Bird. L’honnête capitaine dormait de tout son cœur lorsque Venture se présenta.
– Eh bien, lui dit ce dernier, êtes-vous toujours prêt à enlever la petite dame ?
– Toujours.
– Vrai ?
– Je n’ai rien à refuser à mon capitaine.
– Bah ! si vous saviez quelle est cette dame, peut-être…
– Eh bien ?
– Cette dame, dit Venture, est la Piguita du comte Artoff.
John Bird jeta un cri.
– Voyons, fit Venture en riant, qu’en pensez-vous ?
– Mais ! s’écria John Bird, je pense que je vais tordre le cou au capitaine, pour le punir de m’avoir proposé une pareille besogne !
– Bah ! fit Venture, le comte Artoff attend mieux que cela.
– Et… qu’attend-il ?
– Que vous emmeniez sir Williams chez les sauvages, à la place de Baccarat. C’est le nom de la petite dame.
– Très bien, répondit flegmatiquement l’Anglais. Je n’ai rien à refuser au comte Artoff.
Venture emmena d’abord John Bird à l’hôtel Meurice, où il avait quelques menus objets à prendre.
Le bon serviteur avait sagement pensé que, puisque son maître provisoire était mort, il ferait bien de s’instituer de son autorité privée son légataire universel. Il monta donc à l’appartement de M. le marquis don Inigo de los Montes, força le secrétaire, y prit tout l’argent qu’il trouva, et rejoignit John Bird, qui l’attendait dans la rue.
Ce fut en ce moment que la veuve Fipart, qui faisait le guet aux environs de l’hôtel Meurice, les aperçut, et en conclut un peu légèrement que le comte Artoff était mort.
De l’hôtel Meurice, les deux bandits se rendirent rue de la Pépinière.
On devine à présent tout ce qui s’était passé. Une heure après le départ de Rocambole, Venture et John Bird s’étaient présentés à la Villette, chez la veuve Fipart, et lui avaient enlevé l’enfant, qu’elle leur avait remis sans difficulté, croyant que c’était par ordre de sir Williams. Et le soir même, le comte et Baccarat étaient partis pour le Havre avec John Bird, puis s’étaient embarqués à bord du Fowler.
Mais la veuve Fipart avait gardé le secret à son fils adoptif, et ni le comte, ni Baccarat, ni John Bird ne supposèrent un moment que Rocambole vivait encore.
Quant à Venture, il toucha ses cent vingt mille francs et partit pour Londres. Il avait, pour des raisons à lui connues, plus de confiance dans les rentes anglaises, et il allait placer ses fonds sur l’Etat britannique.
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Nous avons laissé le comte Armand de Kergaz et Rocambole l’épée à la main, éclairés par les torches des serviteurs du manoir.
Les deux adversaires s’attaquèrent avec furie, et, tout d’abord, l’impétuosité du comte fut telle, que Rocambole dut renoncer à faire usage sur-le-champ de la botte secrète. Pendant deux minutes environ, Rocambole ne put que parer les coups terribles que lui portait Armand. M. de Kergaz était de première force à l’épée, et l’élève de sir Williams comprit qu’il avait une rude besogne. Cependant l’extrême agilité de Rocambole, qui se pliait, rompait, avait de brusques retraites de corps, semblait lui donner un certain avantage. En outre, le drôle était parfaitement de sang-froid, tandis que M. de Kergaz exaspéré avait perdu tout son calme.
Rocambole adopta le système le plus sage en pareil cas. Il opposa une résistance passive à l’impétuosité fougueuse de son adversaire, épiant l’occasion, attendant que celui-ci fît une faute assez grave pour lui permettre, à lui Rocambole, de porter le terrible coup des mille francs.
Insensiblement, le terrain du combat s’était déplacé. Armand poussait vigoureusement le prétendu marquis, et celui-ci rompait à mesure, rompait toujours. Quelquefois même, il rompait avec tant de précipitation, que M. de Kergaz tressaillait de fureur et craignait qu’il ne voulût lui échapper.
– Ah ! lâche ! s’écria-t-il à un certain moment où Rocambole venait de faire un saut en arrière au lieu de rompre méthodiquement d’un pas, ah ! lâche ! tu fuis !…
Et il se fendit imprudemment et se découvrit.
Rocambole esquiva l’épée en se jetant de côté, et porta la fameuse botte ; mais M. de Kergaz revint brusquement à la parade et la botte fut esquivée par lui, comme elle aurait pu l’être par le professeur qui l’avait démontrée à Rocambole.
– Ah ! traître, murmura Armand, tu joues le jeu italien ! heureusement je le connais.
Et M. de Kergaz pressa Rocambole, déconcerté et tout abasourdi de voir son secret possédé par son adversaire ; il le poussa jusqu’à la haie qui séparait le parc du jardin, et là, comme il ne pouvait rompre davantage, comme d’ailleurs l’élève de sir Williams perdait insensiblement son calme et sa présence d’esprit depuis que la botte avait été parée, il fut atteint en pleine poitrine et cloué contre un arbre.
Rocambole jeta un cri, laissa échapper son épée et tomba baigné dans son sang.
La vue de son adversaire se roulant sur le sol et perdant son sang par une large blessure éteignit la colère d’Armand. Il jeta son épée, se pencha sur Rocambole, banda la plaie avec son mouchoir, et donna des ordres pour que le blessé fût sur-le-champ transporté dans un bâtiment voisin du château.
Deux minutes après, en effet, Rocambole, blessé, évanoui, était couché sous ce toit où il avait voulu semer le deuil une heure auparavant ; un valet montait à cheval pour aller chercher un médecin, et le comte de Kergaz, oublieux des injures, s’installait au chevet de cet homme qui s’était fait l’instrument de son plus cruel ennemi.
* *
*
Quand il revint à lui, Rocambole vit le comte de Kergaz assis à deux pas de son lit, et il devina sur-le-champ tout ce qui s’était passé. Auprès du comte se trouvait un homme vêtu de noir et cravaté de blanc, que Rocambole jugea être un médecin ; tous deux causaient à voix basse. Cependant, le blessé entendit ce qu’ils disaient :
– Ainsi, docteur, la blessure est grave ? interrogea M. de Kergaz.
– Très grave, monsieur le comte.
– Peut-il en mourir ?
– Je le crains.
La peur s’empara de Rocambole. Il ne voulait pas mourir.
Le comte s’approcha du lit, vit le blessé les yeux ouverts, et fit un signe imperceptible au docteur.
Ce signe voulait lui recommander sans doute le silence.
Le docteur s’approcha à son tour, prit la main du faux marquis, constata qu’il avait la fièvre et entraîna de nouveau M. de Kergaz dans une embrasure de croisée, où il se reprit à causer avec lui.
– Tonnerre et sang ! pensa Rocambole, qui sentit un courroux terrible s’animer dans son cœur contre sir Williams, si je dois mourir, au moins je mourrai vengé. Je démasquerai cet homme, en qui j’ai eu une foi si aveugle que je vais en mourir.
A partir de ce moment, la terreur de la mort et une sourde irritation s’emparèrent du blessé et atteignirent chez lui des proportions inouïes. Il se sentit naître au fond de l’âme une haine féroce pour sir Williams ; et, comme le comte s’approchait et lui demandait avec bonté :
– Comment vous sentez-vous, monsieur ?
– Monsieur le comte, répondit-il, je voudrais être seul avec vous pendant une heure ; je voudrais vous confier au plus vite, un secret que je ne veux pas emporter dans la tombe…
Le comte fit un signe au docteur, qui sortit, et il demeura seul au chevet du blessé ; puis il regarda le marquis don Inigo.
– Parlez, monsieur, dit-il, je vous écoute.
– Monsieur le comte, dit alors le faux marquis, j’ai entendu votre médecin vous affirmer tout à l’heure que je mourrai des suites de ma blessure, et je ne veux pas mourir sans que vous sachiez qui je suis, et quel est le motif secret de ma conduite.
Le comte eut un geste d’étonnement.
– Je ne m’appelle point le marquis don Inigo, je ne suis pas Brésilien, et j’ai capté la confiance de votre ami M. Urbain Mortonnet du Havre.
– Qui donc êtes-vous ? demanda le comte.
– J’ai été l’instrument, le bras, l’agent actif d’un homme que j’appellerai pour le moment sir Arthur Collins.
Armand tressaillit.
– Je crois avoir entendu prononcer ce nom, dit-il.
– C’est moi qui, sous le nom de vicomte de Cambolh, me suis battu avec M. Fernand Rocher.
– Vous ?
– Moi qui, avec l’aide de sir Arthur Collins, le fis transporter rue Moncey, dans l’ancien hôtel de la Baccarat, où il fut reçu par Turquoise. Or, savez-vous, monsieur le comte, quel était ce sir Arthur Collins ?
Le comte, stupéfait, regardait le blessé.
– C’était un homme qui voulait ruiner M. Fernand Rocher, le déshonorer en jetant aux genoux de sa femme, le jeune comte de Château-Mailly.
– Mais, monsieur, interrompit Armand, qui ne connaissait pas le dernier mot de cette histoire, car, sur l’ordre de Baccarat, tous avaient gardé le silence vis-à-vis de lui, que me dites-vous donc là ?
– Attendez, reprit Rocambole. Un soir, une nuit plutôt, un autre homme que vous connaissez, Léon Rolland, conduit par moi, pénétra dans la chambre de la Turquoise, qu’il aimait, et y trouva Fernand Rocher. Au moment où il entrait, la Turquoise souffla les bougies. Léon ne reconnut pas Fernand et se jeta sur lui armé d’un couteau. Heureusement pour lui, une femme qui nous poursuivait tous deux, sir Arthur Collins et moi, apparut un flambeau à la main.
– Baccarat, sans doute ? exclama le comte.
– Oui, fit Rocambole d’un signe. Le plan habilement conçu par sir Arthur Collins s’écroula, et celui-ci n’eut que le temps de prendre la fuite.
– Mais, s’écria M. de Kergaz, qu’est-ce donc que ce sir Arthur Collins dont vous me parlez ?
– Attendez, monsieur le comte, attendez. Sir Arthur avait rêvé de vastes combinaisons et m’y avait associé. J’étais son instrument. Un jour, il imagina de faire assassiner la marquise Van-Hop par son mari, dans un accès de fureur jalouse, afin de rendre le marquis libre et de lui permettre d’épouser plus tard sa cousine indienne Daï-Natha.
– Comment ! dit le comte, cette jeune femme qu’on a trouvée morte dans son hôtel aux Champs-Elysées ?
– Auprès d’un jeune homme baigné dans son sang, mais respirant encore.
– Oui, son amant, qu’elle avait assassiné, dit-on ?
– Erreur ! monsieur le comte. Ce jeune homme, c’était moi, et la main qui m’avait frappé était celle de sir Arthur Collins.
Alors Rocambole, à qui la mort semblait accorder un délai pour qu’il eût le temps de compléter ses aveux, Rocambole raconta tout au long ce drame que nous déroulions naguère, et dont Baccarat avait précipité le dénouement.
Seulement, le blessé continuait à désigner Andréa sous le nom de sir Arthur Collins. Pourtant un vague soupçon commençait à envahir le comte, une lueur indécise encore se faisait dans son esprit.
– Mais enfin, monsieur, fit-il avec impatience, quel était donc sir Arthur Collins, et d’où venait-il ?
– Je vous le dirai tout à l’heure. Permettez-moi de continuer. Quand sir Arthur eut vu échouer ses deux premières combinaisons, il voulut essayer une troisième. Celle-ci vous touchait de près, monsieur le comte, comme vous allez le voir. A tort ou à raison, sir Arthur s’était imaginé que si, par suite d’un événement quelconque, madame la comtesse de Kergaz devenait veuve, elle finirait par se remarier…
Le comte de Kergaz tressaillit, et la lueur qui se faisait depuis un instant dans son cerveau, se prit à grandir.
– Monsieur le comte, poursuivit Rocambole, sir Arthur voulait épouser votre veuve, et il m’avait chargé de vous tuer.
Armand jeta un cri.
– Jamais, poursuivit le blessé, je n’ai été épris de madame de Kergaz ; jamais je n’ai levé les yeux jusqu’à elle pour mon propre compte.
– Mais alors, ce duel avec mon frère Andréa ?… murmura Armand d’une voix tremblante.
– Monsieur le comte, dit Rocambole, regardez-moi bien, ne me reconnaissez-vous pas ?
– Non, dit Armand.
– Vous souvient-il de Bougival ?
Armand tressaillit.
– Et d’une nuit où vous m’avez appuyé un poignard sur la gorge ?
Ces mots furent un trait de lumière pour Armand.
– Rocambole ! murmura-t-il.
– C’est moi qui conduisais votre chaise de poste, le jour où vous trouvâtes sur la route du château de Magny votre frère Andréa, exténué et mourant.
Et comme M. de Kergaz laissait échapper un geste de surprise, Rocambole ajouta :
– Sir Arthur Collins s’était appelé autrefois sir Williams ; sir Williams, vous le connaissez maintenant, c’était M. le vicomte Andréa.
– Oh ! fit Armand d’une voix étouffée.
– C’est lui qui m’a fait apprendre pendant trois mois, à votre intention, cette botte italienne que vous avez parée ; lui qui, il y a deux heures, m’a, de l’extrémité du parc, indiqué mon chemin.
– Oh ! l’infâme ! murmura M. de Kergaz accablé.
Et il se souvint alors que Baccarat, un soir, était venue lui dire : « Andréa est un traître ! » et qu’il l’avait repoussée en lui disant : « Andréa est un saint ! » Le voile qui pesait sur les yeux de M. de Kergaz se déchirait enfin, et dès lors il comprit tout entière, cette œuvre patiente de vengeance que le génie de sir Williams avait rêvée, conduite, et que la Providence seule renversait au dernier moment.
– Monsieur le comte, acheva Rocambole, si vous doutiez encore, je pourrais vous donner une preuve authentique, irrécusable.
– Parlez, dit le comte.
– Cette preuve, poursuivit Rocambole, tenez, je vais vous la vendre.
Armand le regarda, stupéfait.
– Ce n’est point le repentir qui a dicté mes aveux, continua Rocambole avec cynisme, c’est la vengeance. Au moment de mourir, je suis prêt à haïr cet homme en qui j’avais foi, et je n’ai pas voulu mourir seul… comprenez-vous ?
– Eh bien ? dit le comte.
– A l’heure qu’il est, Baccarat court un danger pire que la mort. Si je parle, vous la sauverez des mains de sir Williams ; si je me tais, elle est perdue.
– Parlez donc alors ! exclama le comte vivement ; que vous faut-il ?
– Votre parole que si le médecin s’était trompé, et que si ma blessure n’était point mortelle, vous me pardonneriez et ne me livreriez point à la justice.
– Foi de gentilhomme, monsieur, répondit le comte gravement, je vous jure que vous sortirez de chez moi librement.
– Et, ajouta Rocambole qui songeait toujours à l’avenir, même en présence de la mort, vous me donnerez cent mille francs et un passeport pour l’Angleterre ?
– Soit, parlez.
Rocambole, s’étant fait sur-le-champ ce raisonnement fort simple, qu’il aurait cent mille francs d’Armand s’il revenait à la santé, lesquels, réunis aux cent mille francs du comte Artoff, lui constitueraient dix mille francs de rente, ne vit plus aucun inconvénient à livrer le dernier secret de sir Williams, et il dit à Armand tout ce qu’il savait des projets de vengeance d’Andréa contre Baccarat, en ce moment à bord du Fowler.
Cette dernière révélation fit bondir M. de Kergaz, et lui rendit toute son énergie.
– Un cheval ! s’écria-t-il en tirant violemment un cordon de sonnette, qu’on me selle un cheval !
Et dix minutes après, en effet, Armand et quatre serviteurs armés galopaient sur la route de Saint-Malo.
– Bon ! pensa Rocambole, que la terreur de la mort rendait féroce pour son maître, tu vas passer un joli quart d’heure, sir Williams… et je ne mourrai pas seul !
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Retournons maintenant à bord du Fowler.
La vue du comte, que sir Williams croyait si bien tombé depuis cinq jours sous le poignard de Venture, bouleversa toutes les idées du baronet et lui fit perdre la tête. Ce magnifique sang-froid qui caractérisait sir Williams, et lui avait fait envisager sans pâlir les plus critiques situations, s’évanouit. Il regarda Baccarat, et, dans son attitude, se peignit une stupeur, un effroi impossibles à décrire. Le comte Artoff à bord du Fowler, c’est-à-dire en relation avec John Bird, sir Williams l’avait deviné sur-le-champ, c’était sa perte. On lui avait tendu un piège, et John Bird, fidèle au comte qui avait sauvé sa maîtresse des flammes, John Bird n’était plus pour lui. Il y eut un moment de silence funèbre parmi ces trois personnages.
L’œil rivé au parquet, dans l’attitude d’un homme frappé de la foudre, sir Williams ne songeait pas à fuir, à faire usage de son poignard qui ne le quittait jamais, à se précipiter enfin sur Baccarat et à satisfaire sa vengeance en l’étranglant. Sir Williams, de sang-froid, eût certainement pris un des trois partis, mais il n’avait plus de sang-froid, il avait perdu la tête, et, comme tous les grands scélérats, il devenait lâche en face d’un péril inévitable.
– Monsieur le vicomte Andréa, dit Baccarat lentement, d’une voix calme, ferme, et qui semblait être celle de la destinée, tant elle était solennelle, monsieur le vicomte Andréa, l’heure du châtiment vient de sonner pour vous, terrible et inexorable.
Et comme ces paroles semblaient arracher sir Williams à sa prostration, comme il relevait la tête, retrouvait un reste d’audace et d’énergie, et se sentait dominé par l’instinct de la conservation, le comte Artoff l’enlaça d’un bras nerveux, lui appuya un poignard sur la gorge et le réduisit à l’impuissance.
– A moi !… au secours !… à l’assassin !… John Bird !… à moi, mon fidèle John Bird ! hurla sir Williams d’une voix étouffée, et sans avoir pu faire usage de son poignard qu’il avait tiré à demi du fourreau.
Mais le comte Artoff avait la force herculéenne des races du Nord ; il renversa sir Williams sous ses pieds, lui appuya un genou sur la poitrine et le maintint immobile sous lui.
Alors Baccarat continua :
– Je vous l’ai dit tout à l’heure, vicomte Andréa, votre fatale passion pour Sarah a été la pierre d’achoppement qui devait vous faire trébucher. Pour enlever Sarah, vous avez eu besoin de John Bird et de votre complice Rocambole. Ce dernier a armé contre le comte le bras de Venture, l’ancien valet de madame Malassis, et Venture vous a trahi…
Sir Williams écumait de rage.
– John Bird, poursuivit Baccarat, a été un misérable comme vous ; mais il avait dans la poitrine un cœur reconnaissant, il avait aimé, et comme le comte avait sauvé celle qu’il aimait, il n’a point hésité à servir le comte, à se dévouer pour lui et à déserter votre cause. Comprenez-vous ?
Sir Williams blasphémait sous le genou du comte, qui lui dit :
– Tu demandes en vain du secours, misérable, nul ici ne viendra à ton aide, nul ne te défendra, nul n’aura pitié de toi, qui n’as eu pitié de personne… Sir Williams, sir Arthur, Andréa, de quelque nom que tu te nommes, je te le répète, l’heure du châtiment a sonné pour toi.
Sir Williams comprit qu’il était perdu, que nul ne viendrait à son secours.
– Grâce ! murmura-t-il.
– M’aurais-tu fait grâce, demanda-t-elle, si j’avais été, comme tu l’es en ce moment, au pouvoir de celui que tu croyais ton âme damnée ?
Un accès de rage s’empara de sir Williams, réduit à l’impuissance.
– Non ! s’écria-t-il, non ! non !
– Eh bien, reprit Baccarat, si ce n’était que moi seule que tu eusses poursuivie, si seule j’avais à me plaindre de toi, peut-être te pardonnerais-je encore…
Un frisson d’espérance courut dans les veines de sir Williams. Sa fureur s’apaisa un moment et fit place à une sorte d’anxiété suppliante, qui se peignit dans son regard, tourné vers Baccarat. Mais son espoir fut de courte durée.
Baccarat reprit :
– Sir Williams, ce n’est pas moi seule, ce n’est pas même le comte Artoff qui vous condamne, ce sont tous ceux que vous avez poursuivis si longtemps de votre haine implacable.
– Voyez plutôt… voyez vos juges !
Et comme elle prononçait ces paroles, il se fit un grand bruit derrière le comte, qui tenait toujours sir Williams immobile sous son poignard, et le força alors à se retourner…
Une de ces cloisons qui séparent, à bord des navires, les cabines, venait de s’écrouler ou plutôt de glisser sur des rainures invisibles, démasquant une pièce à peu près semblable à celle où se trouvaient ces trois personnages. Et voici ce que l’œil épouvanté de sir Williams aperçut :
Cette pièce, qui n’était autre que celle qu’on nomme à bord le carré des officiers, avait été tendue de noir. Une banquette, couverte d’un drap de même couleur, y servait de sièges à une demi-douzaine de personnes également vêtues de noir.
La première était le marquis Van-Hop.
A la droite du marquis se trouvait le jeune comte de Château-Mailly, à sa gauche M. Fernand Rocher.
Derrière eux, un quatrième personnage se trouvait entre deux femmes, ou plutôt entre une femme et une jeune fille : c’était Léon Rolland. La femme riait et pleurait à la fois, manifestant tous les indices de la folie : c’était Turquoise. La jeune fille versait des larmes silencieuses et paraissait comprendre par avance la scène terrible qui allait avoir lieu : c’était Sarah.
– Sir Williams, dit alors Baccarat, vos victimes sont devenues vos juges, elles se sont converties en tribunal, et vont prononcer sur votre sort.
– Grâce ! répéta sir Williams, que l’épouvante de la mort rendit tout à fait humble et lâche.
Baccarat regarda alors le tribunal, et dit d’une voix forte :
– Si parmi vous quelqu’un veut faire grâce à cet homme, qu’il lève la main.
Une seule main se leva. C’était celle de la petite juive.
– Sir Williams, dit Baccarat, l’enfant que tu as voulu déshonorer vient de te sauver la vie. Tu ne mourras point.
Un rugissement de joie s’échappa de la poitrine du monstre.
– Mais, ajouta Baccarat, il faut que tu sois châtié, et nous avions prévu le cas où ta vie infâme et souillée serait rachetée par la prière de l’innocence.
Et Baccarat alla prendre place sur le siège tendu de noir, et ce fut alors le comte qui prit la parole :
– Nous sommes ici en pleine mer, dit-il ; l’homme qui commande ce navire est roi à son bord, ses matelots lui obéissent comme des esclaves et sa volonté est la leur. C’est toi-même, infâme, qui as imaginé ton supplice. Andréa, continua le comte Artoff, le Fowler te déposera dans trois mois sur quelque plage déserte des îles Marquises ou de l’Australie ; mais comme tu es réellement le génie du mal, comme les ressources de ton esprit sont infinies, comme tu pourrais échapper aux Caraïbes, puis revenir en Europe et y rêver quelque nouvelle tentative de vol, de meurtre et de pillage, comme il faut briser les dents et les ongles de la bête fauve à qui on fait grâce de la vie, si on ne veut point avoir à la redouter encore, tu vas être réduit, toi le fort, toi le hardi, à l’impuissance d’un vieillard ou d’un enfant.
Et tandis qu’il parlait ainsi, le comte Artoff jeta une exclamation dans une langue inconnue, et la porte de la cabine s’ouvrit de nouveau ; et le misérable, épouvanté, vit apparaître les deux hommes qui s’étaient montrés à Rocambole quelques jours auparavant et l’avaient jeté dans la Marne. Ces deux Cosaques n’entendaient pas un mot de français, et considéraient le comte comme un maître souverain dont tous les désirs devaient être exécutés sur l’heure.
L’un d’eux tenait à la main un pistolet.
L’autre était armé d’un instrument qui fit frémir sir Williams plus que cette arme à feu qu’il venait d’apercevoir. Cet instrument était un rasoir. A quel supplice mystérieux était donc condamné cet homme à qui cependant on faisait grâce de la vie ?
Ces deux hommes s’emparèrent de sir Williams.
En même temps, le comte alla s’asseoir à son tour sur la banquette où siégeait l’étrange et mystérieux tribunal, et il reprit :
– Sir Williams, vous avez été beau, vous avez eu le regard fascinateur, et sous l’empire de ce regard, les femmes se sentaient troublées jusqu’au fond du cœur, et les bandits que vous recrutiez, avaient en vous une foi aveugle. Vous aviez l’éloquence railleuse de l’esprit du mal, vous blasphémiez en souriant, vous prononciez des arrêts de mort d’un ton moqueur. Désormais vous ne pousserez plus que des sons inarticulés, et vous serez un objet d’horreur pour l’univers entier.
Et le comte allait lever la main et faire un signe aux deux Cosaques pour leur enjoindre sans doute d’exécuter ce mystérieux et terrible châtiment auquel sir Williams était condamné, lorsque John Bird fit irruption dans la cabine en s’écriant :
– Hâtez-vous, on vient !
– Qui ? demanda Baccarat.
– Je ne sais pas, répondit John Bird. Mais quatre hommes sont dans une barque avec des torches et nagent vigoureusement vers le navire. Un matelot breton que j’ai à bord, et qui vient de braquer sur l’embarcation une lunette d’approche, prétend que, à leur costume, on reconnaît des hommes du pays de Vannes.
– C’est le comte de Kergaz ! s’écria Baccarat.
Ce nom réveilla chez sir Williams anéanti cet instinct de vengeance féroce qui l’avait constamment guidé.
– Non ! non ! vociféra-t-il, ce n’est pas Armand, Armand est mort !
Ces mots furent un coup de foudre pour les assistants, et le jeune Russe ne songea point à lever le bras et à faire le signal convenu.
Un moment sir Williams retrouva son énergie de bête fauve. Peut-être même que s’il n’eût été qu’aux mains du comte Artoff et de Baccarat, il eût pu leur échapper, tant était grande la stupeur que venaient de produire ces mots : « Le comte est mort !… » Mais les Cosaques ne savaient pas le français, et ils continuèrent à maintenir le prisonnier immobile, attendant que leur maître fît un signe.
– Oui, oui, répéta sir Williams avec un accent étrange où se révélait toute sa haine ; Armand est mort à cette heure, mort d’un coup d’épée, mort frappé par Rocambole, qui s’est sauvé du fond de la Marne, et que j’ai laissé, il y a deux heures, franchissant la haie du parc de Kerloven pour aller tuer Armand de Kergaz !… Mutilez-moi, maintenant ; défigurez-moi, que m’importe ! L’homme que je haïssais comme les ténèbres abhorrent la lumière, n’est plus qu’un cadavre !
– Ah ! misérable ! s’écria Baccarat, si tu as dit vrai, ce n’est plus la mutilation, c’est la mort qui t’attend !
Et elle s’élança hors de la cabine et monta sur le pont.
Là, elle arracha la lunette des mains du matelot de vigie et la braqua sur l’embarcation.
Soudain elle jeta un cri de joie. Le canot, éclairé par un falot placé à l’avant, n’était plus qu’à quelques brasses du navire, et, dans ce canot, Baccarat venait d’apercevoir Armand.
– Ah ! sauvé ! sauvé ! murmura-t-elle.
Et elle redescendit dans la cabine et cria à sir Williams :
– Tu t’es trompé, bandit ! Armand n’est pas mort… il est dans le canot… il vient… Mais il arrivera trop tard pour implorer ta grâce…
Et tandis que Baccarat achevait, le comte Artoff fit un geste, et, à ce geste, la cloison courut de nouveau dans les rainures, et sir Williams et ses bourreaux se trouvèrent séparés de Baccarat ; car les juges qui venaient de condamner ne devaient point assister au supplice.
* *
*
Presque au même instant, M. de Kergaz s’élançait sur le pont du Fowler le pistolet au poing, résolu à disputer, avec l’aide de ses serviteurs, Baccarat à sir Williams et à John Bird. Mais il recula stupéfait, car la première personne qu’il aperçut, ce fut elle.
Baccarat était libre et elle lui disait d’une voix émue :
– Monsieur le comte, Dieu est pour nous.
– Andréa… où donc est-il, l’infâme ? s’écria Armand.
– A cette heure, répondit Baccarat, Dieu punit. Venez, ajouta-t-elle.
Elle l’entraîna dans l’intérieur du navire, et le fit entrer dans cette salle où ceux qui venaient de condamner sir Williams se trouvaient encore. Tous écoutaient, frissonnants, car la cloison s’était refermée, les séparant de sir Williams, aux mains de ses bourreaux.
Armand de Kergaz, pâle, le front baigné d’une sueur glacée, entendit des hurlements affreux qui paraissaient bien mieux provenir d’une bête fauve que sortir d’une gorge humaine. Une lutte atroce, inouïe, avait lieu sans doute entre sir Williams et ses bourreaux.
Un moment la pitié, et peut-être cette voix mystérieuse du sang à laquelle deux fois déjà le comte avait obéi, s’élevèrent de nouveau dans son cœur :
– C’est mon frère !… murmura-t-il en regardant Baccarat.
Mais au même instant les hurlements s’éteignirent soudain ; puis la détonation d’une arme à feu se fit entendre.
– Mort ! s’écria Armand.
– Non, répondit Baccarat, mais regardez.
Et, de nouveau, la cloison glissa sur ses rainures et M. de Kergaz recula d’horreur à la vue de l’être hideux qu’il avait devant lui… Ce n’était plus le beau, le séduisant sir Williams au regard fascinateur ; c’était une horrible créature dont le visage n’était qu’une plaie violacée, dont l’œil était éteint, le front calciné, et dont la bouche vomissait un flot de sang… Le pistolet, chargé à poudre seulement, avait servi à obtenir cet épouvantable résultat. Quant au rasoir, il avait coupé la langue à cet homme, dont l’infernale éloquence avait entraîné vers le crime presque tous ceux à qui elle s’était adressée.
* *
*
Quand les premières clartés de l’aube glissèrent sur la mer, tandis que Baccarat et ses compagnons regagnaient la terre dans un canot, le Fowler levait l’ancre, emportant vers les terres australes, sir Williams, le mutilé.
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Il y avait un mois environ que le Fowler avait levé l’ancre et mis le cap sur l’Australie.
Un soir, à la nuit tombante, une voiture de place s’arrêta dans le faubourg Saint-Antoine, devant la porte de notre ami Léon Rolland.
Les ateliers de l’ébéniste étaient fermés, et Léon était remonté auprès de Cerise. Depuis six mois, c’est-à-dire depuis ce jour heureux et fatal à la fois, où Fernand Rocher et Léon s’étaient rencontrés et reconnus chez Turquoise, le bonheur et le calme étaient revenus dans le modeste intérieur de la belle et vertueuse Cerise.
Au moment où la voiture s’arrêtait à la porte et tandis qu’une femme vêtue de noir et voilée en descendait, madame Rolland, assise sur un petit canapé, tenait son jeune enfant sur ses genoux, et passait dans sa blonde chevelure ses jolis doigts effilés. Léon, assis à deux pas, contemplait avec amour ce groupe charmant de l’enfant et de la mère. Cerise lutinait son enfant et riait avec lui. La vieille mère, assise dans un coin, s’était endormie sur sa chaise.
– Mon amie, dit tout à coup Léon, il y a longtemps, ce me semble, que ta sœur n’est venue nous voir.
– C’est vrai, dit Cerise. Maintenant c’est presque toujours moi qui vais chez elle… Ma pauvre Baccarat, ajouta-t-elle, est triste à mourir depuis quelques jours. Jamais je ne l’avais vue ainsi.
– Qu’a-t-elle ? fit Léon étonné.
– Je ne sais, murmura Cerise. Mais, à coup sûr, ce n’est plus son amour pour Fernand qui peut l’abattre ainsi…
Comme Cerise achevait, des pas résonnèrent sur le carré, un coup de sonnette se fit entendre, et l’unique bonne de Cerise annonça :
– Madame Charmet.
Cerise et Léon se levèrent avec empressement.
– Ah ! te voilà, chère Louise, murmura madame Rolland en déposant son enfant sur un canapé et courant à Baccarat.
Baccarat mit un baiser au front de Cerise.
– Bonsoir, petite sœur, dit-elle d’une voix émue qui fit tressaillir Léon et sa femme.
Baccarat était pâle, triste, amaigrie, sans que, cependant, sa merveilleuse beauté parût altérée.
– Chère petite sœur, reprit-elle, tu as dû me trouver bien oublieuse depuis quelques jours ; mais, que veux-tu ? j’ai eu bien des intérêts à régler, bien des affaires embrouillées à tirer au clair.
Léon et Cerise étaient frappés de l’accent triste et voilé de Baccarat.
– Louise, murmura Cerise, tu nous caches un nouveau chagrin, et c’est mal, c’est bien mal à toi !
– Mais, je te le jure…
– Oh ! tu as des larmes dans la voix, s’écria Cerise avec vivacité.
– Mon enfant, répondit Baccarat en pressant la jeune femme sur son cœur, sais-tu pourquoi je suis triste ? C’est que je vais vous quitter.
– Nous quitter !
Et Cerise et Léon mirent toute leur âme dans cette exclamation.
– Oui, fit Baccarat d’un signe de tête.
– Nous quitter ! répéta Cerise avec terreur. Mais où vas-tu, mon Dieu ?
– Où allez-vous ? dit Léon à son tour.
Baccarat s’assit et leur prit la main à tous deux.
– Mes enfants, dit-elle, tant que ce mauvais génie qui vous poursuivait de sa haine a plané sur vous, je me suis trouvée là pour vous défendre, pour veiller sur vous à toute heure.
– Ah ! firent les deux époux avec un élan d’affection et de reconnaissance, vous nous avez sauvés, vous avez été notre bonne étoile !
– Maintenant, reprit Baccarat, vous n’avez plus besoin de moi, mes chers enfants ; le bonheur est assis à votre foyer ; pourquoi viendrais-je l’attrister par le mélancolique visage d’une femme pour qui toute illusion est morte désormais.
– Mais où vas-tu ? grand Dieu ! s’écria Cerise.
– Loin de Paris, dont le séjour me pèse et me navre… là-bas, en Bretagne, au bord de la mer.
– En Bretagne ! fit Cerise étonnée.
– Oui, dit Baccarat : j’ai acheté un petit ermitage au fond d’un vallon, à quelques pas de la mer. J’ai besoin de solitude, et c’est là que j’irai vivre.
– Mais, murmura Cerise, pourquoi ne resterais-tu point auprès de nous ?
– Paris me pèse ! répéta-t-elle avec tristesse. Et puis elle ajouta :
– Tiens, si ton mari était bon, il te permettrait de m’accompagner, de venir assister à mon installation. Nous emmènerions ton enfant. Le grand air lui ferait un bien infini.
– Oh ! de grand cœur ! exclama Léon, qui se sentait les yeux pleins de larmes à la pensée que Baccarat abandonnait Paris.
– Eh bien, répondit madame Charmet, alors fais demain matin tes préparatifs, nous partirons le soir même.
Les deux sœurs passèrent une heure ensemble, se tenant les mains et se regardant avec tristesse.
Cerise devinait qu’un nouvel orage grondait au fond du cœur de Baccarat, qu’une douleur nouvelle la torturait, et elle n’osait l’interroger.
Baccarat éprouvait, en dehors de sa propre souffrance, comme une indéfinissable angoisse. Il lui semblait qu’elle venait pour la dernière fois dans la maison de sa chère Cerise.
Léon Rolland comprit que Baccarat voulait rester seule avec sa sœur : il descendit à l’atelier, tandis que la vieille mère allait coucher l’enfant qui s’était endormi.
– Ah ! Louise, Louise, murmura la jeune femme en se retrouvant seule avec Baccarat, tu me caches quelque chose, j’en suis bien certaine… Tu ne quitterais point ainsi Paris si tu n’avais pas…
Baccarat mit sa belle main sur les lèvres rouges de sa sœur.
– Tais-toi, enfant, dit-elle ; je pars, je quitte Paris, parce que la mission que je m’étais imposée est remplie. J’ai démasqué et réduit à l’impuissance l’infâme Andréa. J’ai atteint le but, la lutte est finie, je n’aspire plus qu’au repos.
La voix de Baccarat était toujours émue, et ce fut en comprimant un sanglot qu’elle ajouta :
– J’ai aimé, j’ai souffert… Un jour Dieu m’a conduite au repentir par le chemin de l’amour. Un moment, je me suis crue assez forte pour renoncer au monde, pour mener au milieu de la foule une vie presque monastique, pour passer, sans cesse, humble dame de charité, devant la maison de ceux que mon cœur a aimés, sans que, désormais, ce cœur se prît à battre… je me suis trompée.
– Mon Dieu ! tu l’aimes donc toujours ?
Un triste sourire vint aux lèvres de Baccarat.
– Non, dit-elle, je ne l’aime plus… mais je suis toujours femme.
Cerise ne comprit point ces paroles ; mais, après cet aveu, Baccarat se leva vivement, pressa Cerise dans ses bras et lui dit :
– Ne me questionne pas… ne me demande rien… adieu, à demain !… Non… plus tard… un jour je te dirai tout, fit Baccarat d’une voix étouffée, adieu !
Et elle s’en alla, après avoir obtenu de Cerise la promesse qu’elle serait prête à partir le lendemain.
En sortant de chez sa sœur, Baccarat remonta dans sa voiture de place, et dit au cocher :
– Menez-moi rue de la Pépinière.
Elle allait chez le comte Artoff.
Le jeune Russe avait écrit deux heures avant à Baccarat une lettre conçue en ces termes :
« Ma chère amie,
« Un coup de foudre m’arrive ce matin, sous forme de pli cacheté portant le timbre de Saint-Pétersbourg. Vous le savez, je suis Russe, sujet du tsar, et le tsar, mon gracieux souverain, a d’impérieuses volontés.
« Or, vous le savez, la noblesse moscovite est soumise à l’obligation de rentrer en Russie au moins tous les deux ans, si elle a obtenu la permission de voyager.
« J’ai un peu trop oublié, en France, que j’étais colonel de cavalerie à Saint-Pétersbourg, et un ordre de l’empereur me rappelle.
« Dois-je obéir sur-le-champ ou demander une prolongation de congé ?
« Venez ce soir prendre une tasse de thé avec moi.
« Comte Artoff »
Cette lettre avait étonné, ému Baccarat.
Depuis trois mois, le comte n’était-il point son compagnon, son confident, son ami fidèle et dévoué, l’homme qui lui avait obéi aveuglément dans cette lutte contre sir Williams où elle l’avait entraîné ? Le départ du comte, c’était pour elle un coup de foudre, et peut-être était-il la cause de cette brusque résolution qu’elle venait de prendre elle-même de quitter Paris et d’aller s’ensevelir vivante dans un pli des falaises bretonnes.
Lorsqu’elle arriva rue de la Pépinière, le comte Artoff était absent.
– Monsieur le comte est sorti, lui dit le valet de chambre, mais il supplie madame de l’attendre au salon.
Baccarat se jeta dans une bergère et attendit, comme l’en priait le comte. Mais elle attendit en rêvant, en promenant un œil distrait et plein de larmes sur les objets qui l’entouraient et semblaient lui rappeler mille souvenirs.
Dans ce salon dont les croisées donnaient sur le jardin, dont la voluptueuse recherche d’ameublement disait l’immense fortune du comte, que d’heures charmantes elle avait passées en tête-à-tête avec lui…
– Mon Dieu ! murmurait Baccarat en elle-même, mon Dieu ! pourquoi voulez-vous donc que la femme soit faible éternellement ? J’ai aimé, j’ai souffert, et je me suis réfugiée en vous… Pendant quatre années, j’ai voulu arracher de son cœur cette passion coupable et sans espoir qui s’en était emparé, et, un jour, je me suis crue entièrement à vous… Oh ! malheureuse et folle créature que j’étais !…
Une heure s’écoula pour la jeune femme dans cette solitude et cette absorption morale. Le comte ne revenait pas. Jamais, peut-être, Baccarat n’avait jadis attendu Fernand Rocher avec plus d’émotion. Enfin des pas se firent entendre, la porte du salon s’ouvrit, et la jeune femme, étonnée, vit entrer, non point le comte Artoff, mais Armand de Kergaz. Du reste, le comte n’était pas seul, il était suivi d’un personnage que Baccarat reconnut. C’était le marquis Van-Hop.
– Ah ! fit Baccarat étonnée de l’arrivée de ces messieurs, vous l’avez vu, messieurs, le comte ?
– Il est en ce moment chez moi, répondit M. Van-Hop, il fait ses adieux à la marquise.
Ce mot adieu pénétra comme un coup de poignard au fond du cœur de Baccarat.
Armand s’assit auprès de Baccarat, lui prit la main et lui dit :
– Depuis que nous savons, le marquis et moi, ce que nous vous devons à vous et au comte Artoff, madame, nous nous sommes vivement intéressés au bonheur de ce noble jeune homme, et nous venons nous adresser à vous.
Baccarat tressaillit.
– Le comte Artoff, poursuivit Armand, doit et veut se marier. (Baccarat devint pâle et sentit un frisson lui parcourir tout le corps.) A nos yeux, son bonheur dépend de l’union qu’il projette, et vous seule pourriez vous y opposer.
– A Dieu ne plaise ! murmura Baccarat, qui, en ce moment, fut réellement héroïque de courage et de sang-froid.
– Madame, ajouta le marquis Van-Hop, M. de Kergaz et moi connaissons la femme que doit épouser le comte Artoff. Elle est, à nos yeux, digne de porter son nom, et nous serons les témoins de ce mariage.
– Ah ! fit Baccarat, dont tout le sang affluait au cœur, il se mariera en France ?
– Oui…
– Avant son départ ?
– C’est probable. Vous seule, je le répète, poursuivit Armand, pourrez empêcher ce mariage, et nous venons vous supplier, connaissant l’ascendant que vous avez sur l’esprit du comte, de n’en rien faire.
– Je vous le jure, répondit Baccarat avec émotion.
– C’est bien, nous avons votre parole, dit M. de Kergaz. Adieu, madame.
– Comment, fit Baccarat avec étonnement, vous partez ?
– Nous reviendrons dans une heure, répondit le marquis Van-Hop. Nous nous occupons du mariage de ce cher comte, et nous courons en ce moment chez madame de Kergaz.
Et ils sortirent, laissant Baccarat plongée dans une douloureuse stupéfaction.
Quelle était donc cette femme qu’allait épouser le comte Artoff ?
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Tandis que la scène que nous venons de décrire avait lieu à Paris, et que M. de Kergaz annonçait à Baccarat la prochaine arrivée du comte Artoff, un jeune homme, faible encore, et dont la pâleur trahissait de longues souffrances, se promenait au bras d’un domestique dans le parc du château de Kerloven.
C’était M. le marquis don Inigo de los Montes, ou plutôt notre vieille connaissance Rocambole. M. de Kergaz s’était montré vis-à-vis de lui ce qu’il était dans toutes les circonstances de sa vie, l’esclave de sa parole et le gentilhomme doué d’une exquise délicatesse. Du jour où il avait été blessé, en danger de mort, sous son toit, Rocambole avait été pour le comte non plus un ennemi, mais un des membres de cette grande famille humaine à laquelle M. de Kergaz avait voué son cœur et sa fortune. Les soins les plus empressés avaient été prodigués au blessé, de la vie duquel on avait désespéré longtemps. Puis, comme la jeunesse est toujours énergique et lutte opiniâtrement avec le trépas, Rocambole était peu à peu revenu à la vie.
On le comprend, M. de Kergaz n’avait pas voulu, n’avait pas pu demeurer avec sa femme sous le même toit que celui qui y était venu dans l’intention d’y semer le déshonneur et le deuil. Il était reparti pour Paris avec Jeanne et son jeune enfant, laissant auprès du blessé un domestique de confiance et un médecin.
Pendant trois semaines Rocambole n’avait pu quitter son lit. Cependant la blessure s’était fermée peu à peu, la vie était revenue abondante, et, un soir, vers quatre ou cinq heures, le médecin accorda à son malade, l’autorisation de se lever. Cette autorisation fut accueillie avec joie, et ce fut avec l’empressement d’un enfant gâté que Rocambole descendit dans le parc au bras d’un domestique, car sa marche était chancelante encore.
On touchait alors aux premières journées de septembre ; la soirée était tiède, embaumée, et l’air que respirait le blessé gonfla ses poumons et lui fit sentir bientôt qu’il était hors de danger et que l’heure n’était pas loin où il pourrait quitter Kerloven. Or, pour Rocambole, quitter Kerloven, n’était-ce pas revenir à la liberté, et, qui mieux est, à la vie élégante qu’il avait menée pendant quelque temps, grâce à la protection de sir Williams ? Le comte Artoff avait souscrit un bon de cent mille francs, Armand de Kergaz avait promis la même somme ; tous deux étaient gens d’honneur, et les fripons de la race de Rocambole ne doutent jamais de la parole des honnêtes gens.
Tandis qu’il se promenait, appuyé sur le bras du serviteur, et tout entier à la joie de vivre, Rocambole, disons-nous, songeait déjà à reconstruire sa fortune ébranlée sur de nouvelles bases, et il s’adressait le discours suivant :
– Récapitulons mes comptes et faisons mon bilan. J’ai servi pendant une année sir Williams et ses combinaisons. Ses combinaisons ont échoué ; j’y ai gagné un coup de poignard et un coup d’épée, et si j’en suis revenu, c’est que probablement j’ai la vie chevillée au corps et que la Providence a sur moi des vues secrètes ; voici mon passif. Maintenant, voyons l’actif : le comte Artoff a voulu me noyer, et il m’a donné cent mille francs ; le comte Armand de Kergaz m’a promis la même somme, de telle façon que ces deux messieurs se vengent de ce que j’ai voulu les tuer ou les faire assassiner en se cotisant pour me constituer dix mille livres de rente ; un actif qui dépasse de beaucoup le passif. Une seule chose m’inquiète… qu’est devenu sir Williams ?
Cette réflexion rendit Rocambole tout rêveur. En effet, il était dans une ignorance absolue sur le sort de son ancien chef.
Armand était revenu à Kerloven le lendemain de cette nuit terrible où sir Williams fut mutilé à bord du Fowler, et il avait gardé le silence, tant vis-à-vis de la comtesse que de Rocambole, à qui il s’était contenté de dire :
– Baccarat est sauvée ! Vous aurez vos cent mille francs.
Le jour suivant, le comte et la comtesse de Kergaz étaient partis. Or, Rocambole ne redoutait rien tant que la réapparition de M. le vicomte Andréa, lequel, il le sentait bien, ne lui pardonnerait pas sa seconde trahison.
– Pourvu, pensa-t-il, que ce philanthrope d’Armand n’ait pas eu encore la bêtise de pardonner !
Cette appréhension donnait la chair de poule à Rocambole. Sir Williams mort, Rocambole respirait, il aimait la vie, il était plein d’espérance, il avait dix mille bonnes livres de rente qui ne devaient rien à personne. Sir Williams vivant, échappé aux mains de Baccarat et du comte Artoff, les seuls adversaires sérieux qu’il eût, selon Rocambole, tout redevenait incertain, subordonné au hasard…
– Il faut que j’en aie le cœur net, pensa-t-il.
Et il se résolut à questionner adroitement le serviteur commis à sa garde.
– Mon ami, lui dit-il, est-ce que vous avez toute la confiance de M. de Kergaz ?
– Oui, monsieur, toute. Je connais ses affaires comme les miennes.
– Ah !
Et Rocambole prit l’attitude humble et triste d’un grand coupable qui se repent.
– Alors, reprit-il, vous savez pourquoi je me suis battu ?
– Oui, monsieur.
– Et… vous me méprisez ?
– Le fait est, monsieur, répondit le vieux serviteur avec une franchise toute bretonne, le fait est que si M. le comte ne me l’avait pas ordonné, au lieu de vous soigner…
– Vous m’auriez tué, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur.
– Eh bien, continua Rocambole, merci de votre aveu. Il me prouve que vous êtes dévoué au comte, et que vous serez homme à lui donner un bon conseil.
– Oh ! certes.
– Priez-le donc alors de se défier de son frère, le vicomte Andréa.
Un sourire qui fit tressaillir Rocambole glissa sur les lèvres du Breton :
– Monsieur le comte, dit-il, sait à quoi s’en tenir là-dessus, et, d’ailleurs, M. Andréa n’est plus à craindre.
– Ah !
– J’étais avec M. le comte à bord du Fowler.
– Et… sir Williams ?
– Il a eu son compte.
Un immense espoir envahit le cœur de Rocambole.
– Il est mort, n’est-ce pas ?
– Non…
Rocambole frissonna comme il avait espéré.
– Mais il est en route pour l’Australie.
– Tiens ! pensa l’élève de sir Williams, on l’aura confié à John Bird pour le conduire chez les sauvages aux lieu et place de Baccarat. C’est la peine du talion appliquée par avance. C’est égal, je préférerais qu’il fût mort.
Et Rocambole ne put s’empêcher de songer que sir Williams avait échappé déjà à de plus grands périls, et qu’il pourrait bien, durant la traversée, faire la paix avec John Bird. Mais le serviteur ajouta, comme s’il eût deviné les réflexions de Rocambole :
– Du reste, si M. Andréa revient jamais d’Australie, je le défie bien de raconter ses souvenirs de voyage !
– Pourquoi ?
– Parce que, pour parler, il faut une langue, et que…
Rocambole tressaillit.
– On lui a coupé la sienne, acheva le Breton.
Et il raconta naïvement alors à M. le marquis don Inigo de los Montes, qui l’écouta charmé, le supplice qu’avait subi sir Williams, désormais réduit à l’impuissance.
– Bon ! pensa Rocambole, décidément l’avenir est à moi.
En ce moment, il fut rejoint par le docteur qui le soignait.
– Docteur, lui dit Rocambole, comment me trouvez-vous ?
– Mais beaucoup mieux.
– Pensez-vous que je pourrai bientôt quitter le château et retourner à Paris ?
– Quand vous voudrez.
– Sans craindre une rechute ?
– Sans aucun danger.
– Demain, par exemple ?
– Demain.
– J’ai hâte de toucher mes deux cents mille francs, pensait Rocambole.
– Monsieur, dit le domestique, M. le comte m’a remis pour vous une lettre lorsqu’il est parti, en me recommandant de vous la donner la veille ou le jour de votre départ.
– Eh bien, je pars demain, donnez…
Le domestique avait la lettre sur lui ; il la tira de sa poche et la tendit à Rocambole.
Le docteur, en homme discret, se retira un peu à l’écart. Rocambole prit la lettre et en rompit le cachet.
La lettre contenait ces quelques mots :
« Monsieur,
« J’ai toujours été et je serai toujours fidèle à ma parole. Cette lettre vous sera remise dans le cas où vous reviendriez à la santé, lorsque vous serez en état de quitter Kerloven. Je vous ai acheté votre dernier secret cent mille francs, et les cent mille francs vous seront payés sur la présentation du bon ci-joint, soit à Paris chez mon banquier, soit à Saint-Malo, chez M. L…, armateur et mon ami.
« L’homme qui vous avait constamment entraîné dans la carrière du crime est à jamais séparé de vous. Vous ne le retrouverez plus sur votre route.
« Repentez-vous, monsieur ; vous êtes jeune, intelligent, à l’abri du besoin désormais, et si le pardon de ceux que vous avez offensés peut vous engager à revenir au bien, croyez que tous nous vous pardonnons.
« Armand de Kergaz. »
Cette lettre toucha Rocambole.
– Ma parole, pensa-t-il, voilà réellement un gentilhomme, et ce ne sera jamais qu’à la dernière extrémité que je me laisserai aller dorénavant à le chagriner.
Rocambole rentra au château et y fit ses préparations de départ.
Or, le hasard avait voulu que la chambre qu’il occupait depuis un mois fût précisément celle qu’avait occupée Andréa pendant son séjour à Kerloven.
En se mettant au lit, Rocambole, que, depuis huit ou dix jours on ne veillait plus, et qui, par conséquent, passait la nuit tout seul, Rocambole, disons-nous, fut assailli par une inspiration et un souvenir à la fois.
– Je me souviens, se dit-il, qu’un soir, il y a quatre ou cinq mois, quand nous préparions cette malheureuse affaire de Van-Hop, je surpris sir Williams écrivant sur un calepin, ou plutôt y traçant des chiffres dont l’assemblage avait une signification. Or, c’était le moyen employé entre nous pour nos correspondances, et c’était ainsi que mes documents sur les affaires des Valets-de-Cœur étaient mis en ordre.
« – Que faites-vous là, mon oncle ! lui demandai-je.
« – J’écris mes projets pour l’avenir. Si jamais je meurs, me dit-il, je te ferai mon héritier, et ce calepin te vaudra ta fortune.
« Et il remit le calepin dans sa poche. »
– Or, sir Williams, incontestablement, était un homme de génie. Ah ! si j’avais les notes de sir Williams.
Et Rocambole poursuivit :
– De deux choses l’une : ou sir Williams les portait toujours sur lui, ce qui est peu probable, car enfin de pareilles notes sont trop précieuses pour qu’on risque de les perdre ; ou ces notes sont ici… Elles ne peuvent être ailleurs, car sir Williams a quitté Kerloven, persuadé qu’il y reviendrait le lendemain pour assister aux funérailles de son frère. Et la chambre où je suis était, m’a-t-on dit, celle qu’il occupait. Or, poursuivit Rocambole, un calepin comme celui de sir Williams n’est point une de ces choses qu’on laisse traîner dans un tiroir, au fond d’un meuble ou sur une table. S’il est ici, il est caché, et caché comme seuls les voleurs savent cacher quelque chose : voyons !
Et Rocambole du fond de son lit, ajouta à son raisonnement cette réflexion réellement philosophique :
– C’est toujours la nuit qu’un avare songe à enterrer son trésor. C’est donc la nuit que sir Williams a caché son calepin, si toutefois il l’a caché… il était là où je suis… Cherchons donc des yeux, autour de moi, à quel endroit de cette pièce je m’arrêterais, si j’avais un trésor à enfouir…
Et Rocambole examina attentivement chaque meuble, chaque coin et recoin de la pièce. Tout à coup ses regards s’arrêtèrent et se fixèrent opiniâtrement sur un vieux portrait de famille appendu au mur entre les deux croisées.
Et Rocambole bondit hors de son lit ; bien qu’il fût faible encore, l’espoir lui donnait des forces.
Rocambole monta sur une chaise, atteignit au portrait et le décrocha. Le portrait ne recouvrait aucune cachette pratiquée dans le mur, ainsi qu’on aurait pu d’abord le croire, et Rocambole le reconnut en sondant le mur avec le poing.
Cependant ce portrait l’avait fasciné. Il le retourna, et s’aperçut enfin que, par derrière, il y avait une seconde toile superposée à la première. Il palpa de la main, rencontra une sorte de grosseur occasionnée par un objet placé entre les deux toiles, et se convainquit bientôt que cet objet avait la forme d’un livre ou d’un portefeuille.
Rocambole était un garçon soigneux qui faisait tout avec méthode, et jugeait qu’un dégât inutile, même chez l’ennemi, était une action mauvaise et dépourvue d’intelligence. Il prit donc un canif, et avec les précautions minutieuses d’un rentoileur ou d’un amateur de peinture qui aurait dans les mains un Véronèse ou un Rubens, il détacha la seconde toile par un des coins du cadre, puis il fit glisser délicatement le corps étranger qui produisait l’aspérité, et se sentit frissonner de joie en reconnaissant le maroquin rouge du calepin de sir Williams.
– Foi de Rocambole ! murmura-t-il, j’ai réellement trop de chance ! Il m’arrivera bien certainement un malheur au premier jour…
Rocambole remit le portrait à sa place. Puis il se mit à feuilleter le calepin.
A mesure qu’il déchiffrait cette écriture mystérieuse, le front du jeune bandit semblait s’illuminer d’une auréole, son regard brillait. Il lut jusqu’à trois heures du matin ; car, malgré l’habitude qu’il en avait, il avait été souvent arrêté par les difficultés de ces hiéroglyphes de convention, et il souffla sa bougie en se disant :
– Je vais aller me faire oublier un peu, soit en Angleterre, soit en Allemagne, puis je reviendrai, et je considère ma fortune comme faite ! Oh ! c’est que j’ai de l’ambition, moi, et je veux aller plus haut que mon pauvre maître sir Williams moi, qui suis parti de plus bas.
A Paris, il alla modestement descendre chez la bonne veuve Fipart, qui le reçut avec les plus grandes démonstrations d’amitié. Et, le jour même de son arrivée, il se présenta chez le banquier de M. de Kergaz et toucha son bon de cent mille francs.
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Revenons à Baccarat.
Quand M. de Kergaz et le marquis Van-Hop furent partis, la pauvre femme se sentit atterrée et comme anéantie. Pour la première fois, peut-être, elle commençait à lire distinctement au fond de son cœur, et c’était avec une sorte d’épouvante qu’elle s’apercevait que ce long amour dont elle avait environné Fernand Rocher, amour qui avait été la cause première de son repentir, s’était calmé insensiblement, à mesure que son dévouement grandissait ; il avait fini par s’éteindre le jour où elle l’arracha au dernier péril dont le menaçait sir Williams.
Or, cet amour était à peine éteint qu’un autre était né. Ainsi l’on voit un rejeton vivace croître à la place de l’arbre déraciné.
Un jour le comte Artoff était rentré chez elle avec l’audace charmante de sa jeunesse, et il en était sorti respectueux, dévoué, docile aux conditions que lui avait imposées cette femme qui croyait son cœur mort à l’amour. Pendant six mois, Baccarat avait cru qu’elle aimait le jeune Russe comme un frère plus jeune, et, insensiblement, ce premier sentiment s’était modifié… Elle s’était avoué, la veille, qu’elle commençait à l’aimer d’amour…
Depuis dix minutes, elle frissonnait en s’apercevant qu’elle était bien toujours la pauvre Madeleine dont le cœur ne peut rester vide… Et comme elle avait jadis, éprouvé d’horribles angoisses, lorsqu’elle apprit que Fernand épousait mademoiselle de Beaupréau, elle se sentit mourir en songeant au prochain mariage du comte Artoff. Et pourtant Baccarat maintenant, était chrétienne, elle avait appris à s’effacer toujours. Elle était abîmée dans ses réflexions lorsque le pas du comte retentit dans la pièce voisine. Ce pas, Baccarat le reconnut aux pulsations précipitées qui agitèrent soudain son pauvre cœur. Elle devint pâle comme la mort et, quand la porte s’ouvrit, elle ne put se lever du siège où elle était assise, et sentit que ses jambes refusaient de la porter.
Le comte était seul. Il vint à Baccarat avec empressement, lui baisa la main et demeura debout devant elle, au lieu de s’asseoir, comme il avait coutume de le faire…
Baccarat avait déjà, en femme énergique et forte qu’elle était, dominé son émotion, et elle était redevenue calme. Elle eut même le courage de regarder le comte avec son beau sourire un peu triste, de le menacer du doigt d’un air mutin, et de lui dire :
– Ah ! vous venez de faire votre cour à la marquise de Van-Hop…
– Madame, répondit le comte, je suis allé consulter la marquise sur l’acte le plus important de ma vie.
Le sourire disparut des lèvres de Baccarat, et son pauvre cœur se reprit à battre.
– Madame, poursuivit le comte, j’étais venu en France, il y a un an, avec le pressentiment que j’y rencontrerais une femme noble et bonne, intelligente et forte, à qui je donnerais mon nom… Ce pressentiment était fondé.
– Monsieur le comte, répondit Baccarat émue, la femme que vous aurez devra être heureuse et fière entre toutes, car vous êtes un noble cœur.
– Croyez-vous ? fit-il, croyez-vous qu’elle sera heureuse ?
– Oh ! certes…
Et Baccarat prononça ce mot, qui lui brisait l’âme, avec un courage héroïque.
– Croyez-vous, poursuivit le jeune Russe, que la femme aux genoux de laquelle je passerai ma vie, que j’emmènerai dans mes vastes domaines pour en faire la reine, pour courber tous les fronts devant elle, croyez-vous que cette femme finira par m’aimer ?
Baccarat ne comprenait point encore.
– Oh ! j’en réponds, dit-elle.
– Mais si elle avait un autre amour au cœur.
Baccarat tressaillit.
– Elle ne vous épouserait pas, dit-elle.
Elle vit pâlir le comte, qui reprit :
– Hélas ! madame, la femme que j’aime, la femme que je vénère comme une sainte, la femme que je serais si fier d’appeler la comtesse Artoff, a déjà subi les rudes épreuves de la vie, elle a aimé, elle a souffert.
Ces mots furent pour Baccarat comme la fauve lueur d’un éclair traversant tout à coup une nuit orageuse et sombre.
– Elle a aimé, dites-vous ?
– Oui, madame.
– Elle a souffert ?
– Oh ! comme une martyre.
– Mais a-t-elle donc tant aimé, tant souffert, que son cœur soit fermé à un nouvel amour ?
– Hélas ! je le crains… Et pourtant…
Il hésita, et Baccarat se prit à trembler.
– Tenez, madame, continua-t-il, je vais m’agenouiller devant elle, je vais porter ses mains à mes lèvres, je vais lui dire que chaque heure et chaque minute de ma vie lui seront consacrées… je vais…
Et le comte, en effet, s’agenouilla devant Baccarat, et il lui prit les mains.
Cette fois, elle comprit, elle devina tout, et elle jeta un cri.
Ce cri, c’était en même temps de la joie et du désespoir, du bonheur et du remords. C’était tout, pour l’âme de la pauvre femme éprouvée et devant qui surgit tout à coup le souvenir implacable du passé. C’était aussi l’enivrement naïf et subit de celle qui aime, ne se croit point aimée, s’est déjà résignée à voir passer devant elle une rivale heureuse et triomphante, et apprend tout à coup que cette rivale n’existe pas.
– Oui, madame, murmura le comte, oui, mon amie, c’est vous que je n’ai cessé d’aimer une minute depuis le soir où, pour la première fois, je franchis la grille de votre petit hôtel de la rue de Moncey ; c’est vous que je serais si fier d’appeler ma femme, vous que je voudrais présenter comme une reine à mon peuple de paysans et de serviteurs…
– Moi ! moi ! exclamait Baccarat à demi folle.
– Oh ! je sais bien, continua-t-il avec tristesse, je sais bien que vous l’aimez toujours… que cet amour a rempli votre vie et fermé votre cœur… Mais je serai votre ami, n’est-ce pas ?… Et puis, qui sait ? Dieu est bon, et il verra que je vous aime tant…
Baccarat ne put se maîtriser plus longtemps. Elle jeta ses bras autour du cou du jeune homme, attira à elle cette belle tête qui résumait si bien le type des races du Nord, et s’écria :
– Enfant ! mais vous êtes donc aveugle, que vous n’avez point vu que, depuis bientôt trois mois, cet amour dont vous parlez s’est éteint, qu’un autre a pris sa place ?
A son tour, le comte jeta un cri et se sentit frissonner de joie et d’orgueil.
– Mais tu n’as donc pas vu que je t’aime, et depuis longtemps ?… acheva-t-elle.
Mais soudain un éclair de frayeur succéda à cet entraînement de la passion !
– Oh ! malheureuse ! murmura-t-elle, qu’ai-je dit ?
Elle se leva vivement, repoussa le comte interdit, et le regarda.
– Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle, je suis folle… pardonnez-vous aussi de m’avoir aimée à ce point que vous avez pu songer un moment à donner votre nom à la pauvre pécheresse qui s’est appelée la Baccarat !… Moi, la comtesse Artoff ! Oh ! mais c’est du vertige, du délire, mon ami ; c’est insensé !
Et comme il se taisait un moment, stupéfait de cette brusque réaction, elle ajouta :
– Tenez, cher enfant, regardez-moi bien, regardez-moi… je suis une femme usée et flétrie, une âme brisée à qui Dieu a accordé le repentir comme grâce suprême, et qui vous suivra comme une amie, comme une sœur ; qui demeurera près de vous jusqu’à l’heure où vous aurez trouvé une femme digne de vous… Mais devenir cette femme elle-même, moi, la Baccarat ? jamais !
Au moment où elle prononçait ce refus formel, avant que le jeune Russe eût eu le temps de répondre, une porte s’ouvrit dans le fond du salon, et Baccarat éperdue vit apparaître quatre personnes qui s’avancèrent lentement vers elle…
C’était Armand, donnant la main à la marquise Van-Hop et le marquis, conduisant à son tour la comtesse Jeanne de Kergaz.
– Madame, dit Armand en s’arrêtant devant Baccarat et la saluant avec respect, vous nous avez juré tout à l’heure, à M. le marquis et à moi, de n’apporter aucune entrave au mariage du comte. Nous venons réclamer l’exécution de votre promesse.
– Mais, monsieur, s’écria la pauvre femme brisée d’émotion, vous ne m’avez pas dit qu’il était question de moi. Vous oubliez donc tout ce que j’ai été ? Mais on m’appelait la Baccarat ! mais j’ai été une Madeleine ! et vous voulez que je devienne la comtesse Artoff ?
Armand ne répondit point.
Mais les deux femmes qui venaient d’entrer, la marquise et Jeanne, ces deux nobles créatures qui personnifiaient si bien la vertu, s’approchèrent alors de cette femme courbée sous les poignants souvenirs de son passé ; elles lui prirent la main toutes deux, comme si elles eussent voulu lui faire comprendre que le repentir venait de faire d’elle leur égale ; et Jeanne lui dit :
– Il est dans le ciel, madame, une pécheresse dont la parole du Christ a fait une grande sainte, c’est Madeleine. Vous êtes pardonnée, madame, vous êtes lavée, purifiée du passé, et nous venons vous dire que nous vous croyons digne de porter le nom qui vous est offert.
Baccarat poussa un cri étouffé, et se laissa tomber défaillante dans les bras du comte Artoff.
* *
*
A huit jours de là, un matin, une chaise de poste, attelée de quatre vigoureux trotteurs irlandais, sortit rapide comme l’éclair de l’hôtel de la rue de la Pépinière. Cette chaise de poste, conduite à la Daumont, sur le siège extérieur de laquelle se tenaient deux laquais couverts de fourrures, renfermait à l’intérieur un jeune homme et une jeune femme, assis l’un près de l’autre et les mains entrelacées… C’étaient le comte et la comtesse Artoff.
Presque à la même heure, un autre jeune homme quittait Paris par une autre route, celle d’Angleterre.
C’était Rocambole.
Il allait à Londres, emportant ses deux cent mille francs et les notes de sir Williams, précieux héritage que nous verrons quelque jour fructifier dans ses mains.
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[1] Nom que les voleurs donnent au diable.
[2] L’orthographe de ce mot est assez fluctuante à l’époque mais on ne trouve que les orthographes suivantes : Hachisch, Haschich, Hachich.
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Source :
B.N.F. - Wikisource - ELG
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath