
Un texte du domaine public.
Une édition libre.
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Une assez jolie petite britchka[1] à ressorts entra dans la porte cochère d’une hôtellerie du chef-lieu du gouvernement de N… C’était un de ces légers équipages de coupe nationale, à l’usage des hommes qui font profession de rester longtemps célibataires, tels que adjudants-colonels en retraite, capitaines en second, propriétaires possédant un patrimoine d’une pauvre centaine d’âmes, en un mot, tous les menus gentillâtres et hobereaux, qu’en Russie on nomme nobles de troisième main. De la britchka descendit sans précipitation un monsieur d’un extérieur ni beau ni laid, d’une taille ni épaisse ni svelte, ni roide ni souple ; on ne pouvait dire que le voyageur fût vieux, on ne pouvait non plus le prendre pour un jeune homme. Ajoutons que son entrée dans la ville n’excita l’attention de personne, ne fit aucune sensation particulière ; seulement deux paysans russes, qui se tenaient à la porte d’un cabaret établi vis-à-vis de l’hôtellerie, se communiquèrent leurs observations. Ces remarques se rapportaient plutôt à l’équipage qui venait de s’arrêter qu’à la personne qu’ils voyaient descendre. « Tiens ; regarde, disait l’un de ces rustres, regarde cette roue ; qu’en penses-tu ? Voyons, irait-elle au besoin jusqu’à Moscou, ou non, dis ? – Elle irait, dit l’autre. – Et jusqu’à Kazan ? – Je crois qu’elle ne tiendrait pas. – Jusqu’à Kazan ? Oh ! non, dit l’autre, non ; elle resterait en route. » Et la conversation s’arrêta là. Un moment auparavant, quand la britchka encore en mouvement était sur le point de s’arrêter devant l’entrée extérieure de l’auberge, elle croisa un jeune homme vêtu d’un pantalon de basin blanc, très étroit et très court, et d’un habit qui avait de grandes prétentions à la mode, sous lequel on voyait se gonfler une chemisette empesée, fermée par une épingle du Toula[2] en fer de fonte et cuivre doré, figurant un petit pistolet d’arçon. Le jeune homme se retourna, regarda l’équipage en bloc, retint de la main sa casquette que le vent menaçait d’emporter, et passa son chemin. Quand la britchka fut entrée dans la cour, le voyageur fut reçu à une porte d’escalier intérieur par un garçon d’auberge si ingambe, si vif, si mobile, qu’à peine on pouvait saisir le moment de voir son visage. Il se précipita dans la cour, une serviette à la main, en très long surtout de demi-coton, dont la taille avait été faite juste au niveau des aisselles ; il secoua agilement son épaisse chevelure taillée net en rond d’un bout de l’oreille à l’autre, et conduisit lestement le monsieur dans les chambres du premier et unique étage, par une galerie en bois annexée au mur de pierres, jusqu’à l’appartement qu’il plaisait à Dieu[3] de lui départir sur sa route. C’était un appartement d’auberge du genre national, d’une auberge russe faite comme le sont toutes les auberges russes des chefs-lieux de gouvernement ; un appartement où, pour deux roubles par jour[4], le voyageur est mis en possession d’une chambre tranquille, où il jouit du spectacle des évolutions que font, dans tous les coins et recoins et sur le seuil de la chambre voisine, les blattes, les grillons et les gros cafards noirs, qui font à l’œil distrait l’effet de pruneaux, et de pruneaux en goguette. Là on sait que la porte du voisin est toujours barricadée au moyen d’une commode, et le voisin de chambre, toujours un homme silencieux, morose, mais très curieux, très empressé à épier du coin de l’œil le nouvel arrivant et à questionner les garçons et le premier venu sur son compte, malgré la presque certitude de ne rien apprendre sur eux ou d’apprendre fort peu de chose. La façade de l’auberge répondait parfaitement à l’intérieur ; elle était longue et à deux étages[5], dont l’inférieur ou rez-de-chaussée, dépourvu de tout enduit, était resté dans son simple déshabillé de briques inégalement brunes, mais toutes également hâlées par l’action du temps et des brusques changements de l’atmosphère, fort sales en général et moisies en quelques endroits, à cause de l’état délabré de tous les conduits. L’étage avait reçu un enduit que recouvrait le badigeon sacramentel à l’ocre jaune. Au rez-de-chaussée étaient des boutiques de selles, licous, brides, fouets, de cordes à puits et de touloupes. A l’arrière-coin était une porte de boutique, ou plutôt une fenêtre à tabatière faisant devanture à une espèce de loge ou de niche, où se tenait un marchand de coco au miel tout chaud, tout bouillant, avec son samovar[6] en cuivre rouge ; l’homme lui-même constamment rouge comme sa bouilloire, de sorte que, de loin, on eût dit deux samovars sur la fenêtre ouverte, s’il n’y avait eu à l’un deux une barbe noire qui gâtait l’illusion. Pendant que le voyageur faisait l’examen de la chambre et des meubles, on lui apporta ses effets, et, avant tous, une valise de peau blanche, hâlée, déprimée, éraillée, et montrant à ces signes qu’elle ne voyageait pas pour la première fois. Elle fut déposée sur deux chaises rapprochées avec le pied l’une vis-à-vis de l’autre contre la paroi par le cocher Séliphane, petit homme trapu, affublé d’un touloupe écourté, et par son camarade le laquais Pétrouchka, garçon d’environ trente ans, à gros nez, grosses lèvres et physionomie rude, accoutré d’une vieille redingote de son maître. Après la valise on apporta une petite caisse en bois d’acajou, à compartiments superposés en simple bouleau du Nord, puis des embouchoirs à bottes, et une poule rôtie enveloppée d’un papier bleuâtre. Quand les bagages, le manteau et les coussins eurent été rentrés, le cocher Séliphane alla à ses chevaux, et le laquais Pétrouchka s’installa dans une petite antichambre très sombre, un vrai chenil, en y apportant un gros manteau de drap de Frise, et en même temps une sorte d’odeur qui lui était toute particulière, odeur qui s’était communiquée à un sac de différentes nippes à son usage ; il affermit contre le mur un lit fort étroit auquel il manquait un pied qu’il suppléa par une bûche ; il couvrit ce bois de lit d’une façon de matelas aplati, mince comme un beignet et non moins gras qu’un beignet fait de la veille, que l’aubergiste voulut bien laisser à sa disposition. Pendant que les domestiques de l’inconnu faisaient leurs arrangements, leur maître passa dans la salle commune. Ce que c’est que les salles communes dans nos auberges, tout voyageur le sait à fond en une fois ; ce sont partout les mêmes parois peintes à l’huile, noircies en haut par la fumée, salies en bas par la chevelure des pratiques, encrassées immédiatement au-dessous par le dos de tous les voyageurs, et surtout par les bons gros marchands de la province ; car ceux-ci, les jours de foire et de marché, viennent là prendre leur portion de thé, dont ils se font sept ou huit verres, jusqu’à ce qu’il ne sorte plus de la théière que l’eau bouillante à l’état naturel, qu’ils y versent, à mesure, d’une autre théière plus grande. C’est partout le même plafond enfumé et le même lustre poudreux à carcasse de cuivre et pendeloques de verre innombrables, qui ressautent et cliquettent chaque fois que le garçon d’auberge court sur une vieille pièce de toile cirée, en balançant hardiment, à hauteur d’épaules, un plateau portant un régiment de tasses qu’on prendrait pour une volée d’oiseaux assemblés sur une planche bercée par la houle du rivage ; partout les mêmes tableaux appendus aux murs, peintures à l’huile la plupart, s’il vous plaît, et impayables… et ce qu’on voit enfin en toute auberge ; seulement ici il y avait à remarquer une nymphe gratifiée d’une poitrine si haute, que personne, je crois, n’aura jamais vu dans la nature un pareil luxe de carnation. Je me trompe : on peut, il est vrai, citer quelques exemples analogues dans certains tableaux d’histoire ou de mythologie, qui ont été, on ne sait quand, ni où, ni par qui, importés en Russie, à moins que ce ne soit par nos grands seigneurs, touristes de distinction et amateurs passionnés des beaux-arts, qui en auront peut-être fait l’acquisition en Italie, d’après le conseil des courriers qu’ils prennent pour guides et directeurs dans leurs voyages. Le monsieur jeta sa casquette sur une table et se désentortilla le cou d’une longue écharpe de laine bariolée comme celles que les femmes tricotent pour leurs maris, à qui elles enseignent la manière de s’en servir ; quant à messieurs les célibataires, ils en portent aussi, mais je ne puis dire de qui ils les tiennent ; pour ma part, le ciel m’est témoin que je n’en ai jamais fait usage. Le monsieur donc, ainsi décoiffé, mis à l’aise, et aéré, ordonna, sans s’expliquer autrement, qu’on lui servît à dîner. Pendant qu’on lui apportait plusieurs plats, de ces plats qu’on trouve dans toutes les auberges, premièrement la soupe aux choux fermentés, avec accompagnement, sur une assiette à part, du pâté feuilleté, tenu en réserve des semaines entières pour l’appétit connu de messieurs les voyageurs ; puis de la cervelle rissolée, flanquée de petits pois, des saucisses sur un lit de choucroute, poularde rôtie et concombres, soit baignant dans la saumure, soit frais et servis en salade de tranches fines, et enfin l’éternel gâteau feuilleté à la confiture, toujours à l’étalage, toujours au service des dîneurs ; pendant que le garçon d’auberge présentait à l’inconnu toutes ces choses, les unes réchauffées, les autres froides, celui-ci lui adressait la parole avec affabilité, lui faisant raconter toutes sortes de détails sur l’homme qui auparavant tenait cette hôtellerie, et sur son patron, l’aubergiste actuel : il demandait, par manière de passe-temps, combien l’établissement lui rapportait, et si ce n’était pas, comme tant de ses confrères, un grand vaurien ; sur quoi le serviteur répond ordinairement : « Oh ! oui, monsieur ! vous avez bien deviné ; c’est un fier gredin ! » En Russie, maintenant, comme en Europe, il est évident qu’on s’humanise ; et il y a beaucoup de personnes honorables qui ne peuvent manger dans les auberges sans questionner les domestiques, sans échanger même avec eux des propos badins, ou plaisanter sur leur compte. Le nouvel arrivé, lui, n’était pas homme à s’arrêter longtemps aux questions futiles : il voulut savoir, et avec une grande exactitude, qui était, en cette ville-là, le gouverneur civil, qui le vice-gouverneur, qui le président du tribunal, qui le procureur général ; bref, non seulement il n’omit pas un seul personnage marquant, mais encore c’est avec force détails et un grand air d’intérêt qu’il s’informa du nom, de la qualité, des titres, du caractère de tous les principaux propriétaires ; il demandait combien ils avaient d’âmes chrétiennes dans leur obéissance, s’ils habitaient loin, quel était leur genre de vie, leur manière d’être, et s’ils venaient souvent à la ville : il demanda d’un ton on ne peut plus sérieux s’il n’y avait pas eu de maladies contagieuses dans le gouvernement, des fièvres chaudes, des dysenteries, la petite vérole, etc., etc. ; et à tout cela, on voyait qu’il gravait toutes les réponses dans sa mémoire avec un soin qui dénotait plus que de la curiosité vulgaire. Ce monsieur, à le bien considérer, devait être un homme d’un esprit positif et solide, et il se mouchait à fort grand bruit. On ne sait comment il s’y prenait pour cela ; mais il est de fait que son nez produisait un son éclatant, analogue à celui du cor de chasse. Ce mérite, si minime qu’il puisse paraître, le mit toutefois en fort grande considération auprès du garçon d’auberge, qui, chaque fois qu’il entendait ce bruit magistral[7], secouait son épaisse chevelure et se cambrait plus respectueusement, inclinait le front en avant sans mouvoir le reste du corps, et disait : « Que désire monsieur ? » Le monsieur, après son repas, prit une tasse de café et s’installa sur le divan en glissant derrière son épine dorsale un de ces coussins que, dans nos hôtelleries russes, on rembourre, non pas d’un crin élastique, mais de quelque chose qui, en peu de temps, acquiert à peu près la consistance d’un pouding de briques et de cailloux. Là, s’étant involontairement pris à bâiller, il clignota quelques minutes, puis se leva et se fit reconduire à sa chambre, où il s’étendit et fit une méridienne d’environ deux heures. A son réveil, il écrivit sur un petit carré de papier, à la demande du garçon, ses noms de baptême et de famille, et son rang civil. Le garçon, en redescendant l’escalier, se mit à épeler le chiffon, où étaient inscrits ces mots : Le conseiller de collège Paul Ivanovitch Tchitchikof, voyageant pour affaires personnelles. Comme le faquin était encore occupé de sa lecture, P. I. Tchitchikof passa de sa personne tout près de lui ; il sortait pour voir la ville. Il parait qu’il fut content de ce qu’il y vit ; il trouva, en effet, que cette petite ville ne le cédait à aucun égard aux autres chefs-lieux de nos gouvernements : ici, comme partout, beaucoup de maisons de bois modestement peintes en gris, et quelques maisons en pierres éblouissantes de leur éternel badigeon à l’ocre jaune. Toutes ces maisons étaient à un, à un et demi et à deux étages. J’ai dit à un et demi, comptant pour demi la mezzanine[8], qui est une manière de tourmenter la toiture et d’envahir le grenier, sous prétexte d’y faire des chambres ; l’opinion des architectes de province est que rien n’est plus joli. Ces maisons, en certains endroits, étaient comme perdues dans l’encaissement général d’une rue large comme un champ et dans d’interminables palissades de planches. Sur d’autres points elles étaient plus rapprochées, et là on voyait un peu de monde, un peu de mouvement, un peu de vie. Là on apercevait, au-dessus ou à côté de quelques portes, des enseignes presque effacées, mais où l’on distinguait pourtant encore, sur celle-ci, des images de différents pains en nœud d’amour et autres formes ; sur celle-là, des bottes ; sur d’autres, un habit, un pantalon bleu et le mot tailleur d’Archavie (Varsovie), à la suite du nom du l’artiste. Plus loin l’enseigne représentait des bonnets et des casquettes, avec ces mots : Magasin de l’étranger Vacili Fédorof ; ailleurs étaient peints un billard et deux amateurs en habits habillés, rappelant les comparses de nos théâtres, lorsqu’ils figurent les invités d’un bal splendide. L’un des partenaires est représenté les bras très retirés en arrière, au moment où il chasse sa bille ; l’autre se tient debout, mais ses jambes sont tellement ouvertes à la hauteur des genoux, qu’il ressemble à un danseur de guinguette qui vient d’exécuter un entrechat. Au-dessous de cette peinture provoquante, était écrit : C’est ici l’établissement. A deux ou trois coins de rue se tenaient naïvement des tables de menus trafiquants de la campagne, couvertes de noisettes et de pains d’épice qui ressemblaient à du savon ; là où il y avait des restaurants, l’enseigne représentait un énorme poisson piqué d’une fourchette. Ce qu’on remarquait le plus souvent, c’étaient des aigles impériales à deux têtes, dédorées, noirâtres et poudreuses, qui sont maintenant remplacées par cette inscription : Cabaret. Le pavé était partout plus ou moins défoncé. Il vit aussi le jardin de la ville, planté de maigres arbustes mal venus, serrés vers le milieu de la tige par un lien rapprochant trois tuteurs très joliment peints en vert à l’huile. Quoique ces arbustes ne fussent ni plus ni moins grands que des roseaux, il a été dit dans les gazettes, à l’occasion d’une illumination : « Notre ville, grâce aux soins d’une administration toute paternelle, s’est embellie d’un jardin riche en arbres touffus, ombreux et variés d’espèces, prodigues de leur douce fraîcheur aux jours brûlants de la saison caniculaire. Oh ! qu’il était attendrissant de voir comme les cœurs des bourgeois tressaillaient de reconnaissance et comme les yeux versaient des ruisseaux de larmes en songeant à tous ces travaux, à ces soins éclairés de l’autorité locale ! » Après s’être fait expliquer par le garde de ville du coin de rue quel était le plus court chemin pour aller à la cathédrale, puis de quel côté étaient les tribunaux et l’hôtel du gouverneur, Tchitchikof alla voir la rivière qui coule au milieu de la ville ; chemin faisant, il arracha d’un poteau une affiche qui y était fixée par trois clous inégaux, afin d’en prendre connaissance chez lui tout à loisir ; il regarda attentivement une assez jolie dame qui passait sur un trottoir de madriers, suivie d’un petit domestique en livrée de coupe militaire, qui tenait un cabas ou sac de til[9] à la main ; et après avoir jeté un regard autour de lui, comme pour se rappeler bien la disposition des lieux, il s’en retourna à la maison. Il fut soutenu pour la forme par le garçon d’auberge en montant l’escalier qui conduisait à sa chambre. Il prit le thé, puis il s’assit devant une console, se fit donner de la lumière, tira de sa poche l’affiche dont il s’était emparé dans sa promenade, l’avança près de la chandelle, et se mit à lire en fermant à demi l’œil droit. Il n’y avait rien de remarquable dans cette affiche : on donnait un drame de Kotzebue dans lequel M. Poplevine jouait le rôle de Rolla, Mlle Iahlova celui de Cora ; les autres personnages étaient moins marquants, et pourtant il en lut toute la liste, et même il lut le prix des places du parterre, et sut que l’affiche avait été imprimée dans la typographie des tribunaux du gouvernement ; puis il la retourna pour voir s’il n’y avait pas quelque chose à lire au verso, mais n’y ayant rien trouvé, il se frotta les yeux, plia l’affiche et la mit dans son nécessaire de voyage, où il avait l’habitude de fourrer tout ce qui lui tombait sous la main. Sa journée fut scellée par une portion de veau froid arrosée d’une boisson aigre-douce, et par un somme rivalisant de bruit avec un grand jeu de pompe, selon l’image usitée dans quelques endroits du vaste empire russe. Tout le jour suivant fut employé à faire des visites ; le voyageur se mit en devoir d’aller saluer chez eux tous les personnages marquants de la ville. Il se rendit respectueusement chez le gouverneur, qui, comme Tchitchikof, n’était ni gras ni maigre, mais qui portait Sainte-Anne au cou ; il avait même été présenté pour l’étoile[10] ; du reste, c’était un homme tout bonasse, à qui il arrivait quelquefois de broder sur du tulle. Après cela, il alla chez le vice-gouverneur, puis chez le procureur et chez le président de cour, chez le maître de police, chez le fermier des eaux-de-vie, chez le directeur général des fabriques de la couronne. Je regrette qu’il soit difficile d’énumérer au complet tous les puissants de ce petit monde ; mais il suffit de dire que le voyageur déploya une activité extraordinaire dans cette course aux visites ; ce fut au point qu’il crut devoir aller présenter ses respects même à l’inspecteur du conseil de médecine local et à l’architecte de la ville. En sortant de là, il ordonna à son cocher d’aller doucement, voulant, du fond de sa britchka, penser à qui il avait encore à faire sa visite ; mais il se trouva qu’il avait épuisé la liste des fonctionnaires et employés de la localité. Dans les conversations qu’il eut avec les autorités, il avait su très habilement faire sa cour à chacun en graduant ses prévenances. Au gouverneur il avait trouvé moyen d’amener un à-propos pour glisser le mot que, « dans sa juridiction, on entrait comme dans un paradis ; que les chemins étaient doux comme du velours, et que les gouvernements qui donnent aux provinces de sages magistrats sont bien dignes et d’amour et de louanges. » Il dit au maître de police quelque chose de très flatteur par rapport aux gardes de ville ; et, dans la conversation avec le vice-gouverneur et avec le président de cour, qui n’étaient encore que du rang de conseillers d’Etat, rang qui correspond au grade de brigadier, il les gratifia deux fois du titre prématuré de VOTRE EXCELLENCE, ce qui ne laissa pas que de leur être fort agréable. La conséquence fut que le gouverneur l’invita à venir le jour même à sa soirée ; les autres employés, de leur côté, l’invitèrent, qui à dîner, qui à une partie de boston, qui à un thé d’apparat. Le voyageur paraissait éviter autant que possible de parler de lui-même ; s’il y était forcé, ce n’était que sous la double enveloppe du lieu commun et d’une évidente réserve, et son langage, en pareille occasion, affectait volontiers les formes du discours écrit : il disait être un ver, un atome invisible de ce monde, peu digne qu’on fit grande attention à lui ; qu’il avait beaucoup souffert dans sa vie ; que, dans le service public, il avait été, pour sa droiture inflexible, un vrai souffre-douleur ; qu’il s’était fait, par sa franchise, beaucoup d’ennemis, dont quelques-uns avaient même attenté à sa vie ; que maintenant, ne voulant plus songer qu’au repos, il commençait à s’occuper du soin de choisir une localité agréable pour s’y fixer à jamais ; et que, étant arrivé en cette ville… il avait cru de son devoir le plus indispensable de venir présenter ses humbles civilités aux fonctionnaires publics… marquants. C’est tout ce que la ville parvint à recueillir de la bouche de ce modeste personnage. Tchitchikof était content de sa matinée, et il lui tardait d’aller se montrer à la soirée du gouverneur. Les apprêts qu’il jugea à propos de faire pour cette soirée lui prirent deux bonnes heures de temps, et il porta sur les moindres détails de sa toilette une attention telle que nous n’en avons jamais connu d’autre exemple. Après une courte sieste qui suivit son dîner, il se fit donner à laver ; il se frotta très longtemps de savon les deux joues en les enflant à l’aide de sa langue ; puis saisissant l’essuie-mains, jeté en sautoir sur l’épaule du garçon d’auberge, il en frotta soigneusement son frais visage, à commencer de derrière les oreilles, du cou et de la nuque jusqu’aux tempes, aux coins de la bouche et autour des narines, après s’être largement gargarisé à deux reprises, en soufflant une bonne partie de son eau droit à la face du garçon qui tenait l’aiguière. Puis il s’ajusta devant la glace une chemisette de batiste, s’arracha deux poils du nez, et, aussitôt après cette opération, passa un habit couleur tabac d’Espagne à pluie d’or. Après avoir endossé son manteau, il longea rapidement dans sa voiture deux rues d’une largeur remarquable, éclairées de la maigre lueur tombant languissamment de quelques fenêtres de maisons qui semblaient fuir, une lanterne sourde à la main. En revanche, l’hôtel du gouverneur était éclairé du haut en bas comme pour un grand bal. Calèches à fanaux allumés, gendarmes près de l’avancée[11], cris des postillons, rien ne manquait au comme il faut d’un hôtel préfectoral. En entrant dans le salon, Tchitchikof dut un instant clignoter, tant l’éclat des bougies, des lampes et de la parure des dames était redoutable. La pièce en était tout imprégnée de lumière. Les habits noirs voltigeaient çà et là, séparément et en essaims, comme on voit les mouches fondre sur un beau sucre raffiné, en été, dans un chaud mois de juillet, quand la vieille ménagère le met en morceaux devant une fenêtre large ouverte ; les enfants de la maison s’assemblent alentour, et suivent avec la vive curiosité de leur âge le mouvement des rudes mains de la vieille, qui lève et abat le marteau sur les fragments qu’elle réduit en petits cubes irréguliers, et les escadrons aériens manœuvrent habilement la gaze de leurs ailes dans le courant d’air, s’abattent hardiment sur la table en vraies commensales reçues, et, profitant de la myopie de leur hôtesse et du soleil qui lui blesse la vue, envahissent, les unes l’amas des cubes confectionnés, les autres les galeries que forme l’entassement des gros fragments à réduire. Rassasiées, sans ce secours, des mille richesses de l’été, mets friands que le ciel prodigue en tout lieu à ces filles de l’air, elles sont venues là moins pour se nourrir que pour voir de près le cristal sucré qui brille, pour aller et venir dans tous les passages que forme un monceau de sucre, pour se faire voir, pour se voir, pour se frotter les unes aux autres les pattes de devant et celles de derrière, et pour s’en chatouiller à elles-mêmes la poitrine sous leurs ailes légères, pour tourner sur elles-mêmes, s’envoler et de nouveau venir s’abattre et s’ébattre avec de nouveaux bataillons. Tchitchikof n’avait pas eu le temps de se reconnaître, que déjà il était saisi sous le bras par le gouverneur, qui le présenta aussitôt à madame son épouse. Le voyageur ne fut pas plus embarrassé le soir devant la femme qu’il ne l’avait été le matin devant le mari. Il trouva moyen de lui tourner un petit compliment, très convenable dans la bouche d’un homme d’un certain âge, en possession d’un rang civil mitoyen comme son âge. Quand les quadrilles qui se formaient dans la salle eurent fait reculer jusqu’au mur ceux qui ne dansaient pas, il se croisa les bras sur l’épine dorsale et regarda très attentivement les danseurs. Beaucoup de dames étaient en élégante toilette à la mode ; d’autres portaient les robes que les faiseuses de la province avaient pu leur fournir. Les hommes, ici comme partout, étaient de deux catégories : les fluets, qu’on voit papillonner autour des dames ; beaucoup de ceux-ci étaient de si bon genre qu’on ne pouvait les distinguer des fluets de Pétersbourg ; mêmes favoris soigneusement peignés, artistement coupés, mêmes frais visages ovales, même amabilité auprès des femmes, même usage familier de la langue française, même gaieté convenable qu’à Pétersbourg ; et les gros, dont deux ou trois fort gros, avec eux les moyens, tels qu’était Tchitchikof, je veux dire ceux qui ne sont plus sveltes. Les personnes de cette catégorie louvoyaient dans le voisinage des jeunes gens, et ils étaient bien plus portés à s’éloigner des dames qu’à s’approcher d’elles. Ils regardaient du côté des salles latérales s’ils ne verraient pas quelque part dresser des tables de whist. Ils avaient des faces arrondies et pleines, quelques-uns avec des petites verrues à poil, dont ils ne s’inquiétaient guère ; d’autres avec des marques de petite vérole, dont ils ne se désolaient plus. Ils n’avaient sur la tête ni frisure, ni huppe, ni coup de vent, ni diable m’emporte, noms tout français ; leur chevelure était tondue presque ras ou d’une certaine longueur, mais pommadée presque à plat ; les traits de la face, chez quelques-uns, étaient, sans reproche, un peu forts, les nez assez généralement épatés. C’étaient les fonctionnaires publics, les notabilités de la ville. Hélas ! les gros, les tout gros s’entendent mieux à faire leurs affaires que messieurs les fluets à galbe ovoïde. Les fluets sont, soi-disant, au service comme employés réservés, attachés à de hauts fonctionnaires pour commissions de confiance, ou simplement immatriculés comme étant au service, et on ne voit qu’eux partout où il y a des hommes de loisir qui s’amusent ; leur existence est légère, frivole, précaire ; ils ne vont ni au feu, ni au bureau, ni à la terre ; on ne voit pas en quoi ils pourraient être utiles, soit à l’Etat, soit à eux-mêmes. Les gros, c’est différent, ceux-là n’acceptent jamais une position oblique, ils aiment ce qui est carré et ferme, et, si ces gens-là s’asseyent, on voit qu’ils sont si solidement assis, que l’emploi craquera sous eux, plutôt qu’ils ne se départiront du siège où ils se cramponnent. Ils ne tiennent nullement à l’éclat extérieur ; leur habit n’est pas du faiseur en vogue, encore moins d’un tailleur de Pétersbourg ; mais, en revanche, dans leur coffre, c’est une vraie bénédiction. Le fluet, au bout de trois ans, ne possède pas une âme qui ne soit engagée au Lombard[12]. Le gros, sans bruit, voyez, au bout de la ville, il a acheté une maison sous le nom de sa femme ; puis, à l’autre bout, là-bas, une autre maison, puis un petit village un peu plus loin, puis un fort gros village à église, à maison seigneuriale ; et à la fin, après avoir servi Dieu et le tsar, acquis la considération qui ne manque jamais au riche, il prend son congé, il se retire sur ses terres : c’est un seigneur de village, c’est un bon bârine russe, il reçoit chez lui, et il est parfois un très bon vivant. Après lui, ah ! après lui ses héritiers, ordinairement des fluets, mènent très grand train le bien laissé par le père ou par l’oncle… Telles étaient les étranges pensées qui se jouaient dans la tête de Tchitchikof, pendant qu’il examinait attentivement la composition de la société ; et il résultat de ces réflexions qu’il se réunit aux gros, parmi lesquels il rencontra presque toutes les personnes chez qui il s’était présenté le matin : le procureur général, figure dont les yeux étaient abrités sous d’énormes sourcils noirs, l’un d’eux à demi fermé, l’œil gauche comme s’il disait à quelqu’un : « Suis moi, mon cher, là dans l’autre chambre, j’ai un mot à te dire. » C’était, du reste, un homme sérieux et très économe de paroles. Le directeur de la poste, homme de taille plus que médiocre, mais grand philosophe et bel esprit à sa manière ; le président de cour, homme réfléchi, agréable… tous l’abordèrent comme une ancienne connaissance. Tchitchikof fit à chacun un petit salut tant soit peu de biais, mais non sans gentillesse. Ce fut le moment où il fit la connaissance de M. Manilof, gentilhomme campagnard très poli, très expansif ; et de M. Sabakévitch, autre gentilhomme un peu lourd, qui, une première fois, en cette occasion, lui marcha sur le pied en lui disant : « Pardon ! » tandis qu’on lui présentait une carte qu’il prit en faisant son salut oblique, que j’ai déclaré n’être pas sans grâce. Ces messieurs allèrent prendre place à des tables vertes, qu’ils ne quittèrent plus avant qu’on eut servi le souper. Il va sans dire que toute conversation cessa complètement, comme il arrive toutes les fois qu’on procède aux affaires graves. Le directeur des postes était, ai-je dit, très expansif ; cependant, une fois les cartes en main, il prit une physionomie pensive, remonta sa lèvre inférieure sur la supérieure et resta ainsi tant que dura le jeu. En jouant une figure, il frappait vigoureusement du revers de la main la table, en disant, si c’était une dame : « Marche, la femme du curé ! » Et si c’était un roi : « En avant, le paysan de Tambof ! » Sur quoi le président disait : « Et moi, je lui coupe la moustache ; rasé, le paysan ! » Quelquefois le coup donné au centre de la table, en jouant la carte, était accompagné de mots tels que ceux-ci : « Eh bien ! vaille que vaille, tenez, carreau ! » ou bien les mots torturés à plaisir : « Pique, piquet, picard, picotin, pico-pico !… Cœur, petit cœur, joli cœur, cœurelet, la cœurelurette, » et c’est ainsi qu’ils avaient l’habitude de baptiser entre eux les couleurs. Après le jeu, disputes à haute voix, comme d’usage. Notre voyageur disputa aussi, mais il soutint ses dires d’un ton plein d’urbanité. Jamais il ne disait : « Vous êtes allé… » Mais : « Vous avez bien voulu aller en cœur ; j’ai eu l’honneur de couper votre cinq, » et à l’avenant. Il faisait plus : pour aider au rétablissement de l’harmonie, il leur présentait à tous impartialement sa tabatière d’argent, au fond de laquelle on apercevait deux violettes prodigues de leur parfum. L’attention de Tchitchikof était plus particulièrement fixée sur MM. Manilof et Sabakévitch, les deux nobles campagnards dont j’ai parlé plus haut. Il prit à part le président de cour et le directeur des postes, et les questionna l’un après l’autre sur ces deux gentilshommes. L’ordre dans lequel il procéda à cette petite enquête indique, ce me semble, dans le questionneur, un esprit sensé, solide et pratique. Il commença par demander combien chacun de ces messieurs avait d’âmes, dans quel état étaient ses terres, et si celles-ci étaient hypothéquées ou non ; et c’est à la fin de l’information qu’il demandait les noms et prénoms des personnes. En peu de temps il parvint à faire la conquête de deux campagnards. Manilof, qui était encore dans toute la force de l’âge, qui avait les yeux d’une fadeur doucereuse, et clignotait à tout éclat de rire, l’avait soudainement pris en grande affection. Il lui pressa longtemps la main, et le pria avec instance de venir le voir à son village, situé à une quinzaine de verstes (kilomètres). Tchitchikof répondit, en lui faisant une charmante inclination de tête et lui pressant la main, qu’il était très disposé à l’aller visiter, et qu’il s’en faisait même un devoir sacré. Sabakévitch survenant en ce moment, lui dit de son côté, mais laconiquement : « Vous viendrez chez moi. » Et, en prononçant ce peu de mots, il souleva un pied chaussé d’une botte d’une si gigantesque mesure, qu’on trouverait difficilement ailleurs un autre pied qui la remplit comme le sien, surtout aujourd’hui, que, dans notre bonne Russie, les Samsons et les Hercules ont commencé à devenir des curiosités. Tchitchikof retira à temps ses petits pieds de citadin, et évita heureusement une cruelle foulure. Le lendemain Tchitchikof dîna et passa la soirée chez le maître de police, où, dès les trois heures après midi, on se mit au whist, séance qui dura jusqu’à deux heures après minuit. Là, il fit la connaissance d’un propriétaire des environs, du nom de Nozdref, homme de quelque trente ans, gaillard sans gêne, qui, après avoir échangé quelques mots, se mit à le tutoyer. Il n’y avait pas à s’en choquer, puisqu’il était de même aux tu et aux toi avec le maître de police et avec le procureur lui-même. Une chose frappa, du reste notre voyageur : lorsqu’on se fut mis à s’échauffer au jeu, les deux fonctionnaires, surveillant le nouvel arrivant, commencèrent à vérifier exactement ses levées, et suivirent de l’œil chaque carte qu’il jouait. Le jour suivant, Tchitchikof gratifia de sa soirée le président de cour, qui reçut toutes ses visites sans dépouiller sa robe de chambre assez graisseuse, malgré la présence de deux dames. Le quatrième jour il alla, dans l’après-dîner, chez le vice-gouverneur. Le jour suivant, il se trouva à un dîner de cérémonie chez le fermier des eaux-de-vie, puis à un dîner sans façon chez le procureur, petit dîner qui en valait bien un grand ; puis chez le maire, à un déjeuner de sortie de messe, qui valait, certes, un dîner pour l’abondance. Bref, il n’y avait pas moyen qu’il passât une heure chez lui en repos, et il ne rentrait à son auberge que pour dormir et changer de linge. Il sut parfaitement se retourner au milieu du tout ce peuple de notables, et s’y montra tout à fait homme du monde. Quel que fût le sujet d’un entretien, il savait soutenir la conversation. Etait-il question de haras, on aurait pensé qu’il n’avait vu que cela ; chiens, il faisait, sur la plupart des meutes et des races, des observations fort judicieuses ; enquêtes judiciaires, il faisait bien voir qu’il savait toutes les manigances de MM. les juges ; citait-on des coups de billard extraordinaires, là encore il n’était pas pris au dépourvu ; parlait-on vertus, il en raisonnait avec âme et les larmes aux yeux ; bischow ou vin chaud, il savait pour le faire des recettes admirables ; douanes, il pouvait en revendre aux plus malins pour déjouer les inventions de la contrebande : et il est à observer qu’il savait envelopper le tout d’un certain air de gravité douce qui donnait du poids à sa parole. Il ne parlait point haut, mais très distinctement, sans hâte ni lenteur : c’était, en somme, relativement aux localités, un homme très comme il faut. Tous les fonctionnaires étaient contents de le voir séjourner si volontiers dans leur ville. Le gouverneur s’expliqua fort honorablement sur son compte, en disant : « C’est un homme bien intentionné ; » le procureur le proclama homme entendu ; le colonel de gendarmerie le jugea un savant ; le président de la chambre le qualifia d’honorable et bien élevé ; le maître de police ne cessa de le citer comme un homme des plus agréables ; la femme du maître de police, allant plus loin, faisait de lui le plus aimable et le plus excellent des hommes. Il n’y eut pas jusqu’à Sabakévitch, homme très avare d’éloges, qui, un soir, étant revenu tard la nuit dans son manoir, se coucha en disant à sa femme, qui était fort maigre, qu’ayant passé la soirée chez le gouverneur, et dîné le lendemain chez le maître de police, il avait fait la connaissance du conseiller de collège Paul Ivanovitch Tchitchikof, qui était un homme des plus agréables ! A quoi son épouse, se laissant aller malgré elle à une comparaison mentale, répondit en toussillant et le poussant légèrement du genou. L’opinion était donc très favorable au voyageur, et elle se soutint parfaitement, unanimement dans toute la ville, jusqu’à ce que le bruit d’une particularité, d’un étrange projet qui lui fut attribué, et dont nous allons instruire nos lecteurs, jeta la confusion et l’incertitude dans tous les esprits à son sujet.
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Il y avait déjà plus d’une semaine que le voyageur était dans la ville, allant à toutes les soirées et à tous les dîners, et passant son temps, comme on dit, très agréablement. A la fin, il se décida à étendre le cours de ses visites hors de la ville, en commençant par MM. Manilof et Sabakévitch, à qui il avait engagé sa parole. Peut-être qu’en ceci il fut excité par un autre mobile, par une pensée positive plus importante, plus selon son cœur… Mais c’est ce que le lecteur apprendra peu à peu, à mesure que les faits passeront devant nous, s’il a toutefois la patience de lire cette nouvelle, il est vrai très longue, et qui se développera de plus en plus, et même fort largement en approchant de la fin, laquelle sera, ici comme partout, la couronne de l’œuvre.
Il avait été ordonné au cocher Séliphane d’atteler les chevaux de très grand matin à la britchka. Pétrouchka devait, au contraire rester préposé à la garde de la chambre et de la valise. Il faut que le lecteur fasse connaissance avec ces deux domestiques, serfs de notre héros. Il va sans dire que ce sont des personnages peu marquants, pas même de ceux qu’on appelle de second plan ou même du troisième ; il va sans dire aussi que la marche et les ressorts de notre épopée ne sont pas appuyés sur eux et ne font que les toucher et les accrocher un peu en passant : mais l’auteur aime beaucoup à se montrer fécond en menus détails et, tout Russe qu’il est, il a la prétention d’être ponctuel comme un Allemand. Cela prendra du reste bien peu de temps et d’espace, car nous n’ajouterons presque rien à ce que le lecteur sait déjà de Pétrouchka, c’est-à-dire que Pétrouchka était porteur d’une redingote brune qui avait appartenu à son maître, et qu’il avait, comme en ont les gens de sa profession, gros nez et grosses lèvres. Par caractère, il était plutôt sombre et muet que grand parleur ; il avait même un noble penchant à la civilisation, c’est-à-dire à la lecture des livres ; seulement il ne s’occupait pas du sujet. Et que lui importait s’il s’agissait des amours d’un héros, ou d’un A, B, C, ou si c’était un livre de prières ? il lisait tout avec une égale attention ; si on lui eût donné un livre de chimie, il ne l’aurait pas refusé. Ce qui lui plaisait n’était pas ce qu’il lisait, mais la lecture, ou mieux l’acte de la lecture même, admirant que des lettres il sortît éternellement quelques mots dont parfois le diable sait le sens. Il gardait de préférence, dans cette opération, la position couchée et s’établissait dans l’antichambre, et sur son lit, c’est-à-dire sur le matelas qui serait, par cette pression de jour et de nuit, devenu mince comme une galette, s’il ne l’eût pas été d’avance.
Outre sa fureur de lecture, il avait encore deux habitudes, celle de dormir tout habillé, en surtout, et d’exhaler de toute l’économie de sa personne une senteur à lui particulière, qui était son atmosphère inséparable, une atmosphère de renfermé et de chambre à coucher, si bien qu’il suffisait d’arranger son lit même dans une maison non encore habitée, et d’y apporter son manteau et ses habits pour qu’il semblât que, dans cette chambre, on vécût sans air frais depuis dix ans. Tchitchikof, homme très délicat, et même dans certains cas, fort peu endurant, dès qu’il s’était étiré et avait aspiré, le matin, l’air de l’appartement, fronçait le sourcil, secouait la tête et disait : « Que diantre est-ce donc ? tu transpires, drôle. Tu devrais bien aller au bain. » Pétrouchka ne répondait rien et tâchait d’avoir l’air de s’occuper de quelque chose ; il allait, une brosse à la main, près de l’habit du maître suspendu à un clou, ou tout simplement il rangeait les chaises ou le linge. Quant à ce qu’il pensait en ce moment, il se disait peut-être à lui même : « Et toi, tu es aussi gentil garçon ; ne te mets-tu pas tout en nage à répéter quarante fois la même chose ? » Au reste, Dieu sait ce que pense un domestique serf dans le temps où son maître lui fait des remontrances.
Voilà ce qu’on peut dire de Pétrouchka pour cette première fois… Le cocher Séliphane était un tout autre homme…
Mais l’auteur a vraiment conscience d’occuper si longtemps son lecteur de gens plus que subalternes, lui qui sait combien peu volontiers le monde aime à explorer les couches inférieures de la société. L’homme russe, le voici : il a un grand penchant â faire connaissance avec quiconque est au moins d’un grade au-dessus de lui, et la connaissance chancelante d’un prince ou d’un comte lui semble fort préférable aux plus intimes affections entre égaux. L’auteur même a honte de son héros, qui n’est que conseiller de collège[13]. Comme ses inférieurs, les conseillers de cour voudront se lier avec lui ; mais ceux qui ont atteint le titre de général, ceux-ci peut-être jetteront sur le livre un de ces regards méprisants que jette l’homme du haut de son orgueil sur tout ce qui ne rampe pas à ses pieds, ou, qui pis est, ne feront aucune espèce d’attention au livre ni à l’auteur. Tout en restant sous le coup de la possibilité d’un tel affront, il faut retourner à mon héros. Ayant donné ses ordres dès le soir même, puis étant réveillé de très bonne heure, s’étant levé, s’étant lavé et relavé le corps depuis les pieds jusqu’à la tête avec une éponge mouillée, ce qu’il ne faisait que les dimanches (et ce jour-là était un dimanche), s’étant rasé de si près, que ses joues en furent douces, unies et lustrées comme du satin, ayant mis un habit caneberge à pluie d’or, et une pelisse d’ours noir, il sortit, et, au bas de l’escalier, se fit soutenir tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, par le garçon d’auberge, et monta en britchka. L’équipage sortit avec bruit de la porte cochère de l’hôtellerie. Un pope qui passait lui ôta son chapeau ; plusieurs petits garçons, aux souquenilles sales, tendirent la main en disant : « Monsieur, donnez à des orphelins ! » Le cocher, ayant remarqué que l’un d’eux aimait à grimper derrière les équipages et serrait de près la britchka, lui cingla la figure d’un coup de fouet, et la britchka se sentit assez rudement ballottée sur le pavé de la rue. Dans le lointain on voyait avec joie paraître la barrière peinte en noir et en blanc coupée par une raie rouge sang de bœuf, comme toutes les barrières. C’était l’annonce que le cahotement du pavé et les autres désagréments allaient cesser. Et en effet, après quelques dernières secousses des plus rudes, Tchitchikof se sentit à la fin rouler sur la terre molle. La ville avait à peine disparu derrière lui que déjà commencèrent à paraître, des deux côtés de la route, sous tous les aspects possibles, les menus symptômes de l’état inculte et sauvage où étaient laissées les communications ; c’était une double ligne inégale et accidentée de taupinières, de sapinières, de touffes naines, de pins maigres et souffreteux, de pieds calcinés d’anciens troncs que l’incendie avait dévorés, de sauvages bruyères et autres ornements de ce genre. Il arrivait même que des villages s’étendaient alignés en deux parallèles exactes ; ils ressemblaient par leur construction à du vieux bois en bûches superposées, qu’on aurait mises sous une toiture de planches grises, ornée à son rebord de découpures en bois pareilles à ces dessins à jour qu’on fait aux essuie-mains, dans nos campagnes, depuis les temps de Rurick et d’Oleg. Quelques paysans, comme à l’ordinaire, bâillaient empaquetés dans leurs amples touloupes, sur les bancs que formait un bout de madrier posé sur deux piquets devant leur porte cochère. Des femmes à large face et à la gorge bridée par le cordon de la taille prise au niveau des aisselles, regardaient des fenêtres du haut, tandis qu’un veau regardait encore plus naïvement par la lucarne du bas et qu’un pourceau avançait son groin entre les barreaux de la palissade. En un mot, c’était un paysage excessivement connu. Après avoir franchi quelques kilomètres d’une si agréable contrée, Tchitchikof se rappela que, d’après l’indication même de Manilof, là devait être son village. Mais il vit filer le seizième poteau, et toujours point de village. S’il n’avait pas rencontré deux paysans sur la route, il lui aurait fallu en faire son deuil et regagner la ville. A la question : « Où est le village Zamanilovka ? » les paysans ôtèrent leur chapeau, et l’un d’eux (indubitablement le plus sage, il portait une barbe en coin à fendre le bois), répondit : « Manilovka peut-être, et non Zamanilovka. – Oui, oui bien, Manilovka ! – Manilovka ! Ah ! ainsi, tu feras encore une verste, et alors t’y voici ; c’est-à-dire de ce côté, à ta droite. – A droite ? dit le cocher. – A droite, répondit le paysan, oui, c’est la route pour Manilovka. Quant à Zamanilovka, il n’y en a pas trace dans le pays. On nomme l’endroit ainsi, c’est à dire, son nom est Manilovka ; mais Zamanilovka, non, il n’y en a pas du tout. Va tout droit, tu verras sur la montagne une maison de pierre, et à deux étages, la maison du maître, c’est-à-dire, dans laquelle est le seigneur. Tu seras devant Manilovka, mais sois sûr que, pour Zamanilovka, il n’y en a pas du tout de ce nom, et il n’y en a jamais eu. » Notre britchka se lança à la quête de Manilovka. Ils firent d’un trait deux kilomètres ; ayant alors remarqué un petit chemin à ornières, ils le prirent : puis ils le longèrent bien l’espace de trois ou quatre kilomètres, mais toujours sans apercevoir la moindre apparence de maison en pierre. Tchitchikof, à cette occasion, se souvint que quand en Russie un ami, un campagnard vous prie de venir le voir chez lui à quinze verstes, il faut au moins doubler ce nombre pour se faire une idée approximative de la vraie distance. La terre de Manilovka n’avait rien dans son site qui pût intéresser. La maison seigneuriale était perchée sans encadrement, seule, sur un monticule ou plutôt sur un simple tertre, exposée à tous les souffles de la rose des vents ; le versant qu’elle dominait était comme une sorte d’ample boulingrin frais fauché ; le maître y avait fait planter deux ou trois clumbs à l’anglaise, composés de lilas, de seringas, et d’acacias à fleurs jaunes. Quelques bouleaux atrophiés formant un massif assez laid élevaient, à dix pieds au-dessus du sol, leurs cimes incapables de donner de l’ombrage, ce qui ne l’avait pas empêché de se construire, sous deux de ces arbres vieillots et poitrinaires, une tonnelle à toit plat : elle consistait en six supports révolus de lattes croisées, peintes en vert et avec cette inscription au-dessus de l’entrée formée par deux colonnettes : « Temple de la méditation solitaire. » A vingt pas de ce temple soi-disant, était une mare, supposons un étang, couverte de végétations épaisses, qui jouaient le tapis de billard, et telles enfin qu’on en voit d’ordinaire dans les jardins anglais de presque tous nos campagnards russes. Au pied du versant et en partie sur le versant même, de noires petites chaumières faisaient tache çà et là, et notre héros, on ne sait pourquoi, se mit à les compter, et il en compta plus de deux cents. Nulle part il n’y avait entre elles ni arbres, ni buissons, ni verdure quelconque ; on ne voyait que des rondins brunis et déprimés par le temps. Deux commères seules animaient le paysage ; elles avaient relevé pittoresquement leurs habits, et, s’en étant fait une ceinture bien assujettie sur les hanches, elles entrèrent bravement jusqu’aux genoux dans l’eau dormante de l’étang, d’où elles tirèrent par deux balises de bois un méchant filet à compartiments, où se trouvaient pris deux écrevisses et un imprudent gardon ; ces femmes semblaient être en querelle et se faire l’une à l’autre des gronderies énergiques. Plus loin, à gauche, brunissait, bleuâtre et peu agréable à l’œil, un triste bois de pins. Le temps était lui-même très propre à rendre tout site maussade et fatigant ; le jour n’était ni clair, ni sombre, mais d’un certain gris indéterminé rappelant la teinte générale de l’uniforme des soldats de garnison. Pour compléter le tableau, il y avait là un coq qui témoignait du variable aussi bien qu’eût pu faire un baromètre ; il avait eu l’envergure du bec fendue jusqu’au cerveau par l’effet de fureurs rivales dont la cause est fort connue ; il n’en brillait que plus fort et se battait les flancs de ses ailes ébouriffées et pantelantes, qui ressemblaient à de vieux débris de nattes de til[14] traînés sur les chemins. En entrant dans la cour, Tchitchikof aperçut, sur le seuil de l’auvent, le maître lui-même, qui était là en surtout de chalis fond vert, tenant sa main gauche au front en guise de garde-vue, comme pour voir mieux l’équipage qui arrivait à lui. A mesure que la britchka avançait vers l’auvent, les yeux du seigneur s’éclaircissaient, et un sourire allait s’épanouissant de plus en plus sur son visage. « Paul Ivanovitch ! s’écria-t-il enfin, au moment où Tchitchikof sortait de la britchka. A la fin, vous vous êtes souvenu de nous. » Les deux amis s’embrassèrent fortement, et Manilof emmena sa visite dans l’appartement. Malgré le peu de temps qu’ils mettront à traverser l’avancée, l’antichambre, la salle à manger, voyons si nous parviendrons à dire quelque chose du maître de la maison. Mais ici l’auteur doit reconnaître que l’entreprise n’est pas sans difficulté. Il est beaucoup plus facile de représenter des caractères aux grands traits, car alors tout bonnement, on jette la couleur à pleines mains : des yeux noirs pleins de feu, de longs sourcils pendants, un front sillonné de rides profondes, un manteau noir ou braise ardente jeté sur l’épaule… et le portrait est fait. Mais tous ces messieurs si semblables entre eux, tels qu’on en voit chez nous par douzaines, et qui, à les regarder quelque temps, offrent de petites particularités à peine saisissables, ces messieurs sont vraiment tout ce qu’il y a de plus ingrat pour le pauvre artiste condamné à les peindre. Ici on avouera qu’il faut porter la plus grande intensité d’attention, pour faire ressortir devant soi des traits sans relief et presque frustes, et en général il faut, avec de tels originaux, plonger là un regard bien exercé, bien scrutateur, pour trouver quelque chose qui ait ombre de physionomie. Dieu seul peut-être sait quel était le caractère de Manilof. Il y a une sorte d’hommes qu’on nomme des ni ci ni ça, à la ville Bogdane, au village Séliphane, comme dit le proverbe ; c’est peut-être dans cette classe qu’il faut ranger Manilof. Au premier coup d’œil c’est un homme de bonne mine ; les traits de son visage ont de l’agrément, mais dans cet agrément il semblait qu’il eût été mis trop de sucre ; dans ses manières et dans le tour de sa phraséologie coutumière, on sentait le parti pris de faire des connaissances et de passer pour un homme charmant. Son sourire était, voulait être engageant ; sa chevelure était blonde et ses yeux bleu de faïence. Dans la première minute de sa conversation on ne pouvait s’empêcher de dire : « Quel homme agréable et bon ! » Dans la minute suivante on ne disait rien du tout, et, à la troisième on pensait : « Que diable est-ce que cet homme ? » et on s’en allait plus loin ; si on ne s’en allait pas, on éprouvait un ennui mortel. On ne pouvait attendre de lui aucun mot vif ni même aucun de ces mots supportables qu’on entend de quiconque est mis sur un sujet qui lui tient tant soit peu au cœur. Chacun a sa manie spéciale : chez l’un c’est la manie des chiens couchants ; chez un autre, c’est la manie de la musique, et il se croit unique pour sentir la profondeur de certains chefs-d’œuvre de l’art ; un troisième est passé maître en bonne chère ; un quatrième est incomparable quand il joue un rôle de trois pouces plus haut que n’est sa taille naturelle, et il est toujours en scène ; un cinquième a des goûts moins ambitieux, il dort, ou bien, à la promenade, il grille visiblement du désir de se montrer attelé en bricole à quelque aide de camp général de passage, afin d’être bien remarqué dans toute cette gloire par ses connaissances et par les gens de la localité ; un sixième est gratifié d’une main qui sent une envie irrésistible de plier par un coin un as ou un deux de carreau[15], tandis que la main du septième se glisse d’instinct vers sa bourse, et, pour être sûr d’avoir des relais, a soin d’arriver plus près de la personne de M. le maître de poste ou même des postillons ; en un mot chacun a son tic, mais Manilof n’offre rien de saillant à l’observateur. A la maison, il parle peu, et, la plupart du temps, il réfléchit, il pense ; ce qu’il pense, c’est un mystère, non pas entre Dieu et lui, mais un mystère, je crois, pour lui-même. On ne peut pas dire qu’il ait jamais médité quelque système de grande culture, car il n’allait jamais voir ses champs et, chez lui, l’économie rurale était visiblement abandonnée au hasard. Quand son régisseur lui disait : « Monsieur, il faudrait bien faire telle ou telle chose. – Hum, ce ne serait pas mal, » répondait-il en retirant sa pipe de ses lèvres, et livrant à l’atmosphère un trésor de blanche fumée, habitude prise jadis à l’armée, où il avait laissé la réputation d’un officier très doux, très délicat et très bien élevé, mais d’un vrai bourreau de tabac turc. « Oui, oui, ce ne serait pas mal ; ce ne serait pas mal, hum ! » Quand un de ses paysans venait le trouver et lui disait en se grattant la nuque : « Maître, permets que j’aille chercher de l’ouvrage afin que je gagne de quoi payer ma redevance. – Bon, va, » lui répondait-il tout en fumant sa pipe ; et il ne lui venait pas même à l’esprit que cet homme allait se livrer, loin de ses yeux, à ses habitudes invétérées d’ivrognerie. Quelquefois, du haut de son perron, jetant un regard long et fixe sur sa cour, sur la route, et plus loin sur l’étang, il rêvassait à un passage souterrain qui, de la maison, s’étendrait sur tout cet espace, puis il quittait cette idée et passait à celle d’un grand pont en pierre jeté sur l’étang ; sur ce pont seraient à droite et à gauche des bancs où les marchands forains viendraient étaler et débiter les diverses marchandises communes nécessaires aux villageois. Toutes les fois qu’il se représentait ce champ de foire, ses yeux s’humectaient d’attendrissement et sa figure s’animait d’un air de grande satisfaction. Ces embryons d’idées, qu’il donnait volontiers pour des projets à peu près arrêtés, restaient à l’état de songes vagues, mais persistant comme l’idée fixe de celui qui n’a plus d’idées. Il y avait dans son cabinet, sur le bureau, un livre qu’on y a toujours vu et toujours avec un signet à la page 15. Il le lisait constamment depuis plusieurs années, sans avoir pu sortir de ces quatorze premières pages. Il manquait éternellement quelque chose dans sa maison. Le salon avait son meuble tendu d’une belle étoffe de soie, qui, sûrement, lui avait coûté une somme assez forte ; par malheur l’étoffe avait manqué pour deux fauteuils, qui avaient, en attendant, été couverts de deux nattes de til. Le maître de ce beau meuble ne manquait pas, depuis plusieurs années, d’avertir ses visites de ne pas s’asseoir sur la grosse enveloppe poudreuse de ces sièges, et il disait : « Ce sont deux fauteuils qui ne sont pas prêts. » Dans une autre pièce, il n’y avait pas de meuble du tout, quoiqu’il eût été dit, dès les premiers jours après le mariage de Manilof : « Ma chère amie, il faut que je songe à meubler cette chambre au moins d’un meuble provisoire, et j’aviserai après. » Le soir, on mettait sur la table un joli chandelier de bronze noir, dont la tige était formée par le groupe des trois Grâces, et le haut pourvu d’un charmant garde-vue en nacre de perle ciselé et, de front avec cet objet agréable à l’œil, on posait un vieux chandelier de cuivre invalide, boiteux, faussé, courbé, tout ensuiffé… Eh bien, ni le maître, ni les dames, ni les valets, personne ne remarquait même le contraste choquant de ces deux objets si disparates. Sa femme… Du reste ils étaient très contents l’un de l’autre. Bien qu’ils eussent plus de huit ans de mariage, les conjoints s’apportaient l’un à l’autre un quartier de pomme, un petit bonbon, une noisette, et ils se disaient avec l’innocente émotion du plus tendre amour : « Voyons, m’ami (ou m’amie), ferme les yeux et ouvre le petit bécot, et on aura du nanan. » Il va sans dire que le petit bécot s’ouvrait aussitôt, et on ne peut plus gentiment. Avant les jours de naissance et de fête patronale, des surprises étaient préparées : c’était quelque joli étui à cure-dents ou un essuie-plume brodé en perles, ou à l’avenant. Souvent ils étaient assis sur le divan, et tout à coup, sans qu’on pût en deviner la cause, l’un posait sa pipe, l’autre son ouvrage, et ils s’imprimaient l’un à l’autre un si long et rude baiser, qu’avant qu’ils eussent fini ce jeu on avait tout le temps de fumer une cigarette. En un mot, ils étaient ce qu’on appelle heureux. Certainement il était trop facile de voir que, dans la maison, il y avait assez des choses à faire sans ces longs baisers et ces adorables surprises, et qu’on eût pu leur poser beaucoup de questions gênantes pour leur amour-propre. Pourquoi, par exemple, la cuisine se faisait-elle bêtement et dans le plus grand désordre ? Pourquoi est-on à court de provisions en tout genre ? Pourquoi une ménagère qui est une voleuse ? Pourquoi des gens sales, infects, et presque toujours pris de vin ? Pourquoi toute la valetaille des cours dort-elle librement douze heures du jour et ne fait-elle que des sottises pendant les douze autres ? Ce qui répond à toutes ces questions, c’est que Mme Manilof est une personne bien élevée. Et la bonne éducation est donnée, comme on sait, dans des pensionnats. Et dans les pensionnats, comme on sait, il est enseigné qu’il y a trois choses qui constituent la base des vertus humaines : le français, indispensable au bonheur de la vie de famille ; le piano, pour charmer les moments de loisir du mari ; et enfin, la partie du ménage proprement dit, qui consiste à tricoter des bourses et à préparer de jolies petites surprises. Pourtant il y a des raffinements, des perfectionnements dans les méthodes, surtout dans ces derniers temps ; tout ceci dépend de l’esprit et des moyens de la maîtresse de pension. Il est d’autres pensions où c’est la musique qui est en avant, puis le français et enfin la partie du ménage. Et quelquefois il arrive que, dans le programme, la première chose est la science du ménage, ou les ouvrages de mains pour surprises, puis le français et enfin la musique. Il y a méthodes et méthodes, programmes et programmes. Il faut encore remarquer, quant à Mme Manilof… Mais j’en conviendrai, j’ai une peur effroyable de parler des dames, et il est temps de retourner à nos amis, qui se tenaient depuis quelques minutes près de la porte du salon, combattant de courtoisie à qui n’entrerait pas le premier. « De grâce, ne faites donc pas de façons avec moi ; je passerai après vous, disait Tchitchikof. – Non, pardon, je ne me permettrai point de prendre le pas, moi campagnard, sur une visite si… aimable, si parfaitement civilisée. – Civilisée !… Vous voulez rire… Allons, de grâce, passez. – Eh bien donc, veuillez entrer, je vous prie. – Et ça pourquoi ? – Je sais ce que je dois… » repartit Manilof d’un air tout à fait gracieux. Les deux amis finirent par franchir le seuil du salon en marchant de côté et se faisant face, puis aussitôt Manilof prit Tchitchikof par la main : « Permettez-moi de vous présenter ma femme, lui dit-il. Ma chère amie, monsieur est Paul Ivanovitch. » ajouta-t-il en s’adressant à sa femme. Tchitchikof regarda la jeune dame, qu’il n’avait pas du tout aperçue dans la chaleur des cérémonies de la porte. C’était une assez jolie femme et habillée tout à fait à son avantage ; elle portait une capote de soie damassée d’une couleur tendre ; elle jeta précipitamment, et d’un gracieux mouvement du poignet, je ne sais quel objet sur la table, et le saisit avec le voile de son mouchoir de batiste à coins brodés qu’elle tenait à la main. Elle se leva du divan où elle s’était tenue assise. Tchitchikof fit avec grand plaisir le mouvement de lui baiser la main. Elle lui dit en traînant un peu les paroles que c’était bien aimable à lui d’être venu les charmer de sa présence ajoutant qu’il ne se passait pas de jour que Manilof ne parlât de Paul Ivanovitch. « C’est vrai, dit Manilof ; elle me disait deux ou trois fois chaque jour : « Eh bien, tu vois, il ne vient pas. – Attends, chère amie, il viendra. – Il ne viendra pas. – Il viendra. » Et vous voici à la fin ; vous nous honorez de votre bonne visite. Ah ! c’est un grand, un bien grand plaisir que vous nous faites là, un vrai jour de mai, fête de cœur… » Tchitchikof, voyant ce chaleureux accueil aller jusqu’à employer ces mots de fête du cœur, sentit un peu de trouble et répondit avec une humilité sincère que, pour des termes si gracieux, il était d’un nom et d’un rang bien modestes, bien chétifs… « Bah ! bah ! vous avez tout en vous, tout, tout, et même à mon sentiment plus que cela encore. – Comment avez-vous trouvé notre ville ? se hâta de dire Mme Manilof ; y avez-vous passé votre temps sans trop d’ennui ? – C’est une très jolie ville, répondit Tchitchikof, une ville qui me plaît beaucoup ; j’y ai passé tous ces dix à douze jours très agréablement : j’y ai trouvé une société très aimable. – Et que vous semble de notre gouverneur ? – N’est-ce pas, dit Manilof, que c’est un homme très distingué… et qui reçoit à merveille ? – Vous avez parfaitement raison, répondit Tchitchikof, c’est un homme tout à fait comme il faut. Et comme il a pris en main les rênes de son administration ! comme il comprend bien ses devoirs ! Il faut souhaiter à notre patrie beaucoup de magistrats comme celui-là. – Ah ! comme il sait, n’est-ce pas, en recevant quelqu’un, observer la délicatesse du langage et des manières… ajouta Manilof en faisant ma délicate figure de haut magistrat qui reçoit l’administré ; et de plaisir le hobereau fermait aux trois quarts les yeux, à peu près comme un chat à qui on passe légèrement les doigts sur la gorge et autour des oreilles. – C’est un homme très accueillant et très agréable, reprit Tchitchikof. Et comme il est adroit de ses mains ! Vrai, j’ai eu de la peine à en croire mes propres yeux. Comme il s’entend à broder des dessous de lampe et des dessus de presse-papiers, de coussinets et de tabourets ! Il m’a fait voir une bourse en perles, qui est de son travail… En vérité, je ne sais si les doigts de fée de madame pourraient mieux faire que cela. – Et notre vice-gouverneur, hein ? n’est-ce pas aussi un aimable homme ? dit Manilof en commençant à manœuvrer ses yeux comme tout à l’heure. – C’est un charmant, un très charmant homme, répondit sans balancer Tchitchikof. – Cà, permettez : que vous a semblé de notre maître de police ? n’est-ce pas que c’est vraiment un homme agréable ? – Comment donc ! et très agréable, même ; de plus, un brave homme et plein d’esprit. Le président de cour, le procureur général et moi, nous avons été battus au whist chez lui ; nous avons joué jusqu’aux derniers coqs[16]. C’est un brave, un excellent homme. – Eh bien, vous allez me dire votre avis sur la femme du maître de police, ajouta Mme Manilof ; n’est-ce pas vrai que c’est une très aimable femme ? – Oh ! c’est une des plus excellentes femmes que j’aie connues, une femme essentielle, » dit Tchitchikof. On ne manqua pas, après cela, de passer en revue le président, le procureur et le directeur de la poste, de sorte qu’il ne fut pas oublié un seul des fonctionnaires un peu marquants de la ville : et notez, je vous prie, que tous se trouvèrent les plus honnêtes gens du monde. « Est-ce que vous habitez la campagne à poste fixe ? dit Tchitchikof aux deux époux. – Oui, la plupart du temps, répandit Manilof ; quelquefois nous allons passer une, deux, trois semaines à la ville, uniquement pour voir des gens comme il faut ; c’est indispensable : on deviendrait sauvages, à vivre constamment confinés dans une campagne. – C’est très vrai, dit Tchitchikof. – Eh mais ! oui, reprit Manilof : ce serait tout autre chose si l’on était bien avoisiné ; si, par exemple, on possédait à quelques kilomètres de chez soi… si, par exemple, un homme demeurait là tout près, avec qui on pût, en quelque sorte, parler de choses agréables, du vrai bon ton, du bon goût et des manières du monde, et suivre ici l’étude de quelque bonne petite science, n’est-ce pas ?… de ces choses, hein ! qui dégourdissent l’âme, vous savez ! ces choses qui font pousser des ailes… pour s’envoler… » Manilof avait certainement ici à rendre l’idée de choses pour lesquelles il n’y a pas de mots. S’étant aperçu que la langue se refusait à le suivre dans ces hauteurs, il exprima, d’un geste élevé, le fait poétique de son exaltation, et reprit terre en disant : « Alors, ah ! alors, sans doute, la campagne et la solitude auraient bien de l’agrément. Dans nos environs il n’y a personne, absolument personne… Tout ce qu’on peut faire, c’est de feuilleter, de loin en loin, quelque numéro du Fils de la patrie[17]. » Tchitchikof convint, en branlant la tête et allongeant sympathiquement la lèvre, que c’était un état de choses bien fâcheux ; puis, voyant combien son hôte désirait de lui entendre prononcer là-dessus quelques paroles de choix, il ajouta qu’à son gré rien n’est plus charmant que de vivre dans la solitude, si l’on y sait jouir des spectacles qu’offre la nature, et de lire chez soi quelque livre. Ceci étant trop discret, Manilof reprit : « A la bonne heure ; mais savez-vous, si l’on n’a pas sous la main un ami avec qui partager ses joies… – Ah ! vous avez raison, parfaitement raison, interrompit Tchitchikof ; qu’est-ce que c’est, sans cela, que tous les trésors du monde ? « Autour de toi n’aie pas de l’argent, mais des braves gens, » a dit un sage. Oui, c’est un sage qui a dit cela. – Eh bien ! Paul Ivanovitch, dit Manilof montrant, répandue sur toute la face, une expression non seulement douce, mais liquoreuse comme ces juleps qu’un médecin homme du monde administre habilement à ses riches et fantasques patients, si impatients de toute amertume, si difficiles à rasséréner, à encourager, à faire transpirer à souhait ; n’est-ce pas ? oui, avec un bon ami de son sexe on éprouve, je puis dire, une sorte de bien-être céleste… Houh ! voilà en ce moment, par exemple, à cette heure, que la Providence me procure le bonheur sans pareil, unique… de causer comme cela avec vous, de jouir de votre charmante conversation… Ah !… – De grâce, quelle conversation, quel charme. Je suis un homme tout bon, tout hôte, un homme de rien, je vous assure. – Oh ! Paul Ivanovitch, permettez-moi de parler à cœur ouvert : je donnerais avec joie la bonne moitié de ma fortune pour avoir une partie seulement des qualités que vous possédez ! – Eh bien, moi, je vous dis, répondit Tchitchikof, que je tiendrais à grand honneur d’avoir le quart ou le demi-quart… » On ne sait vraiment jusqu’où serait allée cette effusion de tendres sentiments des deux amis, si un domestique ne fût venu annoncer que le dîner était prêt. « Je vous en prie, dit Manilof, vous nous excuserez si vous ne trouvez pas chez nous autres campagnards un repas comme ceux qu’on fait dans les capitales sous les lambris dorés, sur les parquets en marqueterie. Nous offrons du chou à nos visites, mais c’est offert de bon cœur. Allons, de grâce ! de grâce ! » A cette occasion, en arrivant vers la porte, ils recommencèrent les grandes cérémonies à qui ne prendrait point le pas sur l’autre, et Tchitchikof se décida à passer, en s’effaçant contre le battant gauche de la porte. Arrivés dans la salle à manger, ils y trouvèrent deux marmots d’un âge à pouvoir, à la rigueur, être placés au bas bout de la table, sur des chaises hautes. Ils avaient près d’eux leur précepteur, qui s’inclina et sourit avec une politesse convenable. La maîtresse de la maison s’assit au centre, devant la soupière. Tchitchikof prit place entre madame et monsieur, et un domestique assit les enfants après leur avoir noué une serviette à chacun sur la nuque. « Ah ! les jolis enfants ! dit Tchitchikof en les regardant avec un grand air de complaisance. Quel est leur âge, s’il vous plaît ? – Celui-ci a sept ans, l’autre six, dit Mme Manilof. – Thémistoclus ! » dit le père s’adressant à son petit aîné, qui tâchait de dégager son menton serré dans la serviette. Tchitchikof releva un peu les sourcils à ce nom très probablement grec, que Manilof gratifiait d’une terminaison latine, sans se douter qu’il faisait de l’hybride[18] ; mais, sans se rendre mieux compte que l’inventeur de ce qu’il y avait là de doublement païen dans une respectable famille chrétienne, il ramena sa face au calme de la bonhomie. « Thémistoclus, dis-moi un peu quelle est la principale ville de France ! » Un examen aux fumées de la soupe et au fumet des petits pâtés ! cela se voit ; mais c’est étrange, et cela ne tient pas. Cependant, le précepteur regarda très fixement Thémistoclus et avait bien l’air de lui vouloir sauter au visage. Thémistoclus dit, sans trop se faire presser : « C’est Paris. » Le précepteur désarma, et même fit un signe d’approbation très débonnaire. « Et chez nous, quelle est la principale ville, voyons ? » ajouta l’impitoyable examinateur. M. le précepteur reprit son air anxieux et rigide. « Pétersbourg… répondit assez bravement Thémistoclus. – Et quelle autre ville encore est principale ? – Moskva, répondit le jeune savant avec une légère nuance d’impatience en suivant de l’œil le plat aux pâtés. – Bravo ! mon petit ami, s’écria doucereusement Tchitchikof. Voyez-moi un peu ce gaillard-là, poursuivit-il en se tournant, avec un air de grande admiration, vers Manilof. Je vous dirai qu’on peut attendre beaucoup, et beaucoup, d’un pareil enfant. Si vous ne saviez pas cela, je vous l’annonce. – Oh ! vous n’avez encore rien vu, repartit Manilof enchanté ; sachez qu’il a un esprit étonnant pour un enfant. Voilà son puîné, Alcide qui est bien moins prompt à comprendre. Mais mon Thémistoclus, voyez-vous, il n’a qu’à apercevoir une cigale, un grillon, une petite bête du bon Dieu, tout de suite ses yeux brillent… et de courir après, et de suivre, et de tourner et retourner l’insecte avec sa houssine, et de le prendre dans le creux de la main. Je le mettrai dans la diplomatie. Thémistoclus ! poursuivit-il en s’adressant à l’espérance de sa maison, tu veux être ambassadeur ? – Oui, » répondit Thémistoclus en rongeant une croûte et en balançant la tête à droite et à gauche. En ce même instant, le laquais qui se tenait derrière la chaise de l’enfant se hâta de moucher le futur ambassadeur ; et il fit bien de se presser, car autrement une gouttelette étrangère à la soupe, qu’il venait de mettre devant lui, allait allonger le bouillon par sa chute inévitable. L’entretien passa à de bons propos sur les charmes d’une vie retirée et paisible, ce qui n’empêcha point Mme Manilof de parler du théâtre du chef-lieu et du personnel de la troupe. Le précepteur regardait avec grande attention les interlocuteurs, et, aussitôt qu’il remarquait qu’ils étaient disposés à rire, il ouvrait la bouche et riait avec un dévouement méritoire. C’était évidemment un homme reconnaissant, résolu à donner par là une marque de déférence sympathique à l’honnête couple qui le traitait en véritable ami de la maison. Une fois, pourtant, son visage prit une expression rigide, et il frappa comminatoirement sur la table en regardant fixement les enfants, qui étaient placés en face de lui. Ce n’était pas sans raison, car Thémistoclus avait mordu Alcide à l’oreille ; et Alcide, les yeux gros de larmes et la bouche tout en convulsion, allait jeter les hauts cris quand, à la vue du précepteur irrité, réfléchissant tout à coup à l’inconvenance d’un scandale qui pourrait bien le priver d’un plat, il ramena ses muscles faciaux à leur état normal, et se mit, sans éclater, à ronger, arrosé de quelques larmes muettes, un os de mouton, qui lui étendit sur ses deux joues un beau vernis de graisse, et bientôt il n’y eut plus de trace apparente ni de chair, ni de pleurs, ni de morsure. La dame de la maison s’adressait de temps en temps à Tchitchikof pour lui dire : « Vous ne mangez rien ! vous avez mangé si peu… » A quoi le convié répondait autant de fois : « Je vous rends mille grâces, j’ai parfaitement dîné ; et d’ailleurs il n’y a pas de mets qui vaille le plaisir d’une aimable conversation. » On se leva de table. Manilof était tout heureux, et la main posée sur le dos de son ami, il le dirigeait doucement vers le salon, quand tout à coup le convive se pencha vers lui, et lui déclara d’un air très significatif qu’il avait à lui parler d’une affaire des plus urgentes. « En ce cas, passons dans mon cabinet, je vous prie, » dit Manilof. Et il le conduisit dans une petite chambre dont l’unique fenêtre offrait pour horizon lointain la forêt bleuissante dont nous avons parlé plus haut. « Voici, dit-il en introduisant son convive, mon petit coin particulier. – C’est une fort gentille petite chambre, » dit Tchitchikof en regardant la pièce, qui en effet avait un air agréable. Les murs étaient peints en couleur à la colle d’une teinte gris bleu fort tendre ; le mobilier consistait en quatre chaises, un fauteuil et une table ; sur la table étaient, outre le livre dont nous avons fait mention, quelques papiers écrits en grosse de greffes ; mais ce qui surabondait, après cela, c’était le tabac à fumer. Le tabac s’offrait à la vue sous tous les aspects sur cette table : en coffret, en paquet, en blague et en tas. Sur le large accoudoir de la fenêtre, il y avait aussi des tas, non de tabac, mais de cendres provenant de la pipe ; c’étaient deux lignes régulièrement parallèles de petits monticules régulièrement pointus formés avec un soin particulier ; il était évident, d’une part, que Manilof ouvrait rarement sa fenêtre ; d’une autre, qu’il se retirait dans ce cabinet pour bien méditer cette vérité, que sur cette terre tout n’est qu’amertume, que fumée et que cendre. « Permettez-moi de vous prier de vouloir bien vous installer à votre aise dans ce fauteuil, dit Manilof ; vous reconnaîtrez qu’il est vraiment assez commode. – Je n’en doute pas ; mais permettez que je me mette sur cette chaise. – Permettez-moi de ne pas vous permettre cela, dit en souriant Manilof ; c’est un fauteuil qui est destiné aux visites, et bon gré mal gré, voyez-vous, il faut que vous l’occupiez. » Tchitchikof, vaincu, s’assit dans le fauteuil. « Vous me permettrez bien maintenant de vous offrir une pipe. – Non, car je ne fume pas, » répondit Tchitchikof d’un air qui disait : « Mon aimable hôte, je suis peiné de vous refuser. » – Et pourquoi donc cela ? dit Manilof, lui aussi d’un air mignard qui disait : « Mon adorable convive et ami, je suis peiné d’avoir à subir un refus. » – J’ai évité d’en prendre l’habitude ; je crains : on dit que cela dessèche la poitrine. – Permettez-moi de vous faire observer que c’est un préjugé. Je suis bien persuadé que fumer la pipe est beaucoup plus sain que de priser. Dans le régiment où j’ai servi, il y avait un lieutenant, un homme très agréable et très bien élevé, qui ne se séparait jamais de sa pipe ; il fumait à table, au lit et ailleurs, et partout et toujours ; il a aujourd’hui plus de quarante ans, il se porte, Dieu merci, à faire envie aux plus gaillards. » Tchitchikof dit là-dessus que cela arrive, en effet, et qu’il y a ainsi dans la nature beaucoup de choses que les esprits les plus fins et les plus éclairés ne peuvent expliquer. « Mais permettez d’abord que je vous adresse une petite requête, » ajouta-t-il d’une voix où se faisait sentir on ne sait quelle étrangeté d’émotion et d’intonation gutturale. Et aussitôt, Dieu sait aussi pourquoi, il regarda derrière lui. Manilof aussi, le sympathique Manilof, tourna la tête en arrière. « Y a-t-il longtemps que vous avez fait le cens dans votre domaine, et que vous avez présenté votre rapport là-dessus à l’autorité ? – Le dernier recensement, ah oui ! il y a longtemps, il y a vraiment… oui, il y a bien… au fait, je ne me rappelle pas combien, il y a. – Depuis ce temps-là vous est-il mort beaucoup de paysans ? – Hum ! je ne saurais, en vérité, vous dire… c’est une chose sur laquelle je ne ferai pas mal de questionner mon intendant. Eh ! quelqu’un… Amène-moi l’intendant ; il doit être ici aujourd’hui. » L’intendant paraît au bout de dix minutes à peine. C’était un homme d’une quarantaine d’années, un manant qui se rasait, qui avait substitué le surtout au cafetan sur ses larges épaules, et qui, selon l’apparence, menait une vie fort insoucieuse ; son visage était arrondi et plein ; le ton légèrement jaunâtre de sa peau et ses petits yeux moites, à peine entr’ouverts, témoignaient qu’il était grand ami du lit de plumes et du couvre-pieds de fin duvet. Tout en lui disait qu’il avait fait grassement sa couche, ainsi que le pratiquent en général messieurs les intendants de gentilshommes absents ou de hobereaux présents dans leurs terres. Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune garçon ayant eu la chance d’apprendre à lire et à écrire, il avait été attaché au service de la maison de son maître ; puis il avait épousé une fille de confiance de la dame ; cette jeune femme lui remettait les clefs et la garde de tout plus souvent que de raison ; lui-même bientôt avait pris temporairement, puis définitivement, les fonctions de sa femme ; puis il suppléa, et enfin supplanta l’ancien intendant. Une fois intendant, il se mit, sans balancer et d’instinct, à agir en intendant ; il se lia et s’accompéra par noces, baptêmes, fêtes de famille et affaires, avec tous les gros bonnets du village, et fit peser les travaux et les charges sur les pauvres ; c’est la règle. Il s’habitua peu à peu à ne se plus lever avant huit heures du matin, à se faire mettre de beau cuivre rouge sur la table et à prendre le thé sans hâte et en vrai gourmet, ce qui ajoute encore une bonne heure et demie de loisir au repos prolongé de ses nuits. « Dis-moi, l’ami, combien il nous est mort de paysans depuis le dernier recensement, depuis la liste détaillée, tu sais, que nous avons présentée dans le temps. – Ah ! combien ? Comment, combien ? Eh !… il en est mort beaucoup depuis ce temps-là, dit l’intendant ; sur quoi il comprima un bâillement ou un hoquet, en faisant à sa bouche un paravent de sa main gauche fraîche et potelée. – Voilà justement ce que je pensais, dit Manilof ; oui, oui, il en est mort beaucoup. » Et, se tournant vers Tchitchikof, il ajouta de nouveau : « Oui, oui, il en est mort beaucoup ; c’est justement comme je pensais. » Manilof, en général, pensait beaucoup. « Mais combien en est-il mort ? demanda Tchitchikof. – Cà, oui, à propos, dis-moi combien il en est mort, voyons, répéta sympathiquement Manilof. – Quoi ? le nombre des morts ? Eh mais ! on ne sait pas cela comme ça, combien il en est mort… personne n’a songé à les compter, sûrement. – C’est vrai, ce qu’il dit, Paul Ivanovitch, et c’est aussi ce que je pensais ; il y a eu, voyez-vous, une grande mortalité : on ne sait pas du tout, du tout, combien il en est mort. – Eh bien, dit Tchitchikof en s’adressant lui-même à l’intendant, fais-nous le plaisir, frère, d’aller en faire vite le compte et d’en dresser une liste exacte, une liste où soient inscrits les noms, prénoms, sobriquets, dates de naissance, et couleurs d’œil et de cheveux de chacun de ces morts. Tu as compris ? – Oui, oui, inscris-les bien tous comme ça et avec la date de naissance et le sobriquet, tout enfin, dit Manilof. – J’ai compris, dit l’intendant, et il sortit. – Et par quelle circonstance ou quel motif avez-vous besoin de cela ? dit d’un ton très naturel et très placide le bon Manilof, dès que son intendant se fut éloigné. Cette question parut contrarier Tchitchikof. Son visage exprima, en ce moment, une sorte de tiraillement secret dont il rougit : il devait avoir à émettre des idées pour lesquelles les mots ordinaires ne fonctionnent pas volontiers. Et en effet, il était réservé à Manilof d’entendre des choses extraordinaires, des explications étranges, telles que peut-être jamais encore n’en avait ouï l’oreille humaine. « Vous me demandez pourquoi… Voici mes raisons : ces raisons, c’est tout bonnement que je voulais… que je voulais acheter des paysans… dit Tchitchikof, saisi en ce moment par une petite toux de contenance qui lui permit de ne pas achever l’explication toute simple, toute bonasse. – Bien… mais permettez-moi de vous demander comment vous avez l’intention d’acheter : les paysans avec la terre, ou des paysans à déplacer, c’est-à-dire sans le sol ? – Non, non ; ce n’est pas exactement un achat de paysans que je veux faire, dit Tchitchikof ; je voudrais seulement avoir les morts… – Comment ? Pardon ; je suis un peu dur d’oreille de ce côté ; j’ai cru entendre une parole bien étrange. – Mon intention est d’acquérir les morts, qui, au reste, sont encore indiqués vivants dans les papiers de la dernière révision. » Manilof, à cette explication, laissa tomber sur le plancher sa pipe et son long tuyau à tchoubouc d’ambre ; en même temps il ouvrit une grande bouche, qu’il garda ouverte ainsi trois bonnes minutes durant. Les deux amis, qui avaient devisé ensemble sur les charmes idylliques de la vie intime au désert, restèrent en ce moment immobiles, les yeux attachés l’un sur l’autre, et dans cette position ils ressemblaient un peu à ces anciens portraits de famille qu’on faisait pour être suspendus aux deux côtés d’un trumeau. A la fin, Manilof releva son tuyau, y rajusta la pipe à un bout, le tchoubouc à l’autre ; puis, avant de rebourrer, il regarda longtemps en dessous Tchitchikof pour voir s’il ne découvrirait pas quelque signe d’ironie sur ses lèvres : car il craignait le ridicule de prendre au sérieux ce qui n’aurait été qu’un badinage ; mais il n’aperçut rien de ce qu’il cherchait, et, tout au contraire, la figure du personnage était plus grave qu’auparavant, Manilof alors, au lieu de bourrer sa pipe, fit un mouvement de plus grande attention, pensant : « Ah ! mon Dieu ! au fait, ce cher monsieur ! quelque chose ne serait-il pas tout à coup dérangé dans sa tête ? qui sait ? » Et il se mit à le regarder de beaucoup plus près, non pas sans appréhender une triste découverte en ce genre. Mais non, l’œil de son interlocuteur était parfaitement limpide ; rien de ce trouble, rien de cet air sauvage, rien de ces petits feux mobiles qu’on observe dans le regard des aliénés, dans l’accès de leur idée fixe ; tout, dans cette placide figure, était, au contraire, honnête et reposé. Manilof bourra et alluma sa pipe, tout en pensant à ce qu’il allait dire et faire ; et comme, du reste, il n’imaginait absolument rien, sa gorge vint un peu au secours de sa stérile imagination en émettant de très minces courants de fumée blanche que la résistance de l’air faisait anneler et frisotter à un pied de distance de sa lèvre entr’ouverte. Tchitchikof reprit : « Ce que je vous demande, c’est que vous me disiez tout bonnement si vous pouvez me céder, me donner, faire passer en ma possession, de la manière qui vous conviendra le mieux, ces âmes, non vivantes en réalité, mais vivantes encore selon la fiction légale du fisc… » Manilof était encore si troublé, si éperdu, qu’il resta l’œil fixe et la bouche ouverte, sans articuler un son. « Y a-t-il quelque chose qui vous contrarie ? Vous sentiriez-vous mal ? dit Tchitchikof. – Qui ça ? moi ?… non, merci… Pardon ! seulement, voyez-vous, je ne comprends pas bien… Ah ! c’est que moi, sans doute, je n’ai pas reçu une de ces brillantes éducations de gentilhomme, comme celle qui se fait voir dans votre moindre mouvement ; et je n’ai pas l’art en parlant de tourner les choses à mon commandement. Peut-être bien qu’ici, dans cette explication que vous avez l’indulgence de me donner, il y a un tout autre sens… Peut-être il vous plaît de vous exprimer comme ça en figures, n’est-ce pas ? pour donner un ornement à vos paroles… Convenez. – Eh ! point du tout, reprit Tchitchikof ; je nomme les choses par leur nom ; je parle véritablement de celles de vos âmes qui sont positivement mortes. » Manilof retomba dans sa stupeur profonde. Il sentait qu’il lui fallait ici formuler quelque bonne question bien catégorique ; mais le fond de cette question, quel devait-il être ? et après cela, la forme à donner ?… le diable sait. Dans sa détresse il serra fortement les lèvres, ce qui fut cause que deux rapides courants de fumée, au lieu d’un, échappèrent en rayons de ses narines et produisirent à distance un petit nuage qui, en s’interposant, sauva momentanément sa confusion. « Eh bien, s’il n’y a pas d’obstacle à ce que je viens de vous demander, on peut, Dieu merci, procéder à la rédaction de l’acte de vente. – Comment ? comment ? une vente d’âmes mortes, un acte de vente ?… – Mortes… non pas, dit Tchitchikof ; nous les inscrirons comme vivantes, puisqu’elles sont inscrites comme telles dans les registres officiels. Personne ne me fera jamais faire la moindre infraction aux lois ; j’ai toujours respecté et fait respecter les lois ; j’ai souffert beaucoup de cette inflexibilité dans la carrière du service public, mais excusez : le devoir avant tout, et la loi au-dessus de tout ; voilà quel je suis et quel je serai jusqu’à la tombe. Là où la loi parle, je n’admets pas d’objections. » Ces dernières paroles plurent à Manilof ; cependant, quant au fond de l’affaire qui lui était proposée, il continuait de n’y rien comprendre ; de sorte que, au lieu de répondre, il suça énergiquement son tchoubouc, qui, par l’effet de cette violence, se mit à rendre un soupir de basson. On eût dit qu’il avait voulu en faire sortir une opinion sur ce qu’il y avait d’inouï dans la circonstance ; mais le tchoubouc ne trouva rien à fournir qu’une note douteuse, plus propre à embrouiller qu’à éclaircir la question. « Peut-être que vous avez dans l’esprit quelques doutes ? – Oh ! nullement, nullement, je vous prie de croire ; je parlais, moi, vous voyez bien, parce que nous causons, et… pas du tout, mais du tout, que je permisse d’avoir la moindre ombre de prévention ; de la prévention, moi, contre vous, fi donc ! Seulement, permettez, Paul Ivanovitch, de vous soumettre… N’y aura-t-il pas là une entreprise ? non, non ; comment dirai-je ? oui, je dis bien : une négociation, oui, une affaire, n’est-ce pas ? une affaire un peu, un tout petit peu en contradiction avec les institutions et avec les vues subséquentes de notre grand empire ? hein, dites. » Ici Manilof, après avoir pris la pose de tête que doivent certainement avoir ceux qui s’occupent de négociations importantes, regarda d’un œil plein d’intelligence son interlocuteur ; tous les traits de son visage et la fixité de ses lèvres serrées avaient une expression si profonde, que peut-être ne vit-on jamais rien de comparable que dans la physionomie de quelque diplomate consommé, au moment le plus critique de la plus épineuse négociation. Mais Tchitchikof affirma du ton simple de la plus naïve sincérité que l’entreprise, affaire ou négociation dont il s’agissait, n’était d’aucune sorte en opposition ni contradiction avec les institutions civiles et les vues ultérieures du gouvernement de l’empire. Il laissa passer deux minutes et ajouta froidement que la couronne n’avait jamais à perdre, mais à gagner à tout mouvement de la propriété réelle ou fictive, et que son intérêt était tout entier dans son papier timbré et sa taxe d’enregistrement. « Alors vous croyez donc ?… – Je crois que c’est bien. – Que c’est bien ? – Oui. – Vraiment moi, savez-vous, je n’y vois pas de mal ; du moment que c’est bien, c’est bien. » Et Manilof fut rayonnant de se sentir tout calme. Ce que c’est pourtant que les bonnes explications ! « Après cela, du reste, moi, je ne sais pas votre prix… dit Tchitchikof. – Le prix de quoi ?… oui, voyons, de quoi ? Est-ce que vous croyez que j’irai prendre de l’argent pour des âmes qui, à bien considérer les choses, ont, en mourant, pour ainsi dire cessé de vivre, n’est-ce pas ? Bah ! bah ! s’il vous est venu le caprice, pardon ! la petite fantaisie d’une frime, mettons ; de mon côté, moi, j’ai… la chose de vous donner gratis ce que vous demandez, et, de plus, je prends les frais d’actes et de copie à ma charge. » L’historien de cette conférence encourrait un grave reproche s’il manquait à dire que l’acquéreur fut intérieurement pénétré d’une bien vive joie à ces bonnes et généreuses paroles de Manilof. Quelque grave et sensé que fût Tchitchikof, il s’en fallut bien peu qu’il ne fit un saut délirant à la manière du bouc qui, on le sait, ne saute de deux ou trois pieds en l’air, comme lancé par un ressort secret, qu’une ou deux fois en sa vie, et cela dans le transport de sa joie la plus folle. Il resta assis ; mais il se retourna avec tant de force sur son fauteuil, que l’étoffe de laine qui couvrait le siège en eut une déchirure très peu ravaudable. Manilof regarda avec une certaine surprise son nouvel ami, et celui-ci, pressé par la reconnaissance, lui fit tant de remercîments, lui dit de si aimables choses, que l’hôte se troubla, rougit jusqu’au blanc des yeux, branla longtemps la tête et finit par dire que ceci n’était rien, qu’il voudrait bien avoir plus réellement l’occasion de lui prouver son entraînement de cœur, le magnétisme de son âme… et que, quant à des âmes mortes, ce n’était que de la vétille. « Pas si vétille, pas si vétille, non pas, » dit Tchitchikof en pressant cordialement la main à son hôte. Et il poussa un profond soupir ; il était, ce semble, lancé dans les effusions de sentiment ; et ce ne fut pas sans émotion qu’il ajouta : « Si vous saviez quel service vous venez de rendre, avec ce qu’il vous plaît d’appeler de la vétille, à un homme sans famille, sans consistance… car enfin, que n’ai-je pas souffert ? ah ! comme une barque égarée seule en mer et livrée à la merci des vagues que fouette l’ouragan… à quelles intrigues n’ai-je pas été en proie ! quelles persécutions n’ai-je pas éprouvées, quels chagrins n’ai-je pas été réduit à dévorer !… et pourquoi ? parce que je ne transigeais pas avec l’iniquité, parce que ma conscience demeurait pure et qu’en tendant la main à la veuve sans défense, en appuyant le pauvre orphelin qu’on dépouillait, je ne songeais qu’à eux, jamais à moi !… » Tchitchikof ne put achever ; son attendrissement était si grand qu’une larme lui coula de l’œil dans la bouche. Manilof n’était pas moins ému que l’orateur. Les deux amis se pressèrent de nouveau la main, et longtemps ils se regardèrent en silence, les yeux tout moites de pleurs. Manilof ne pouvait se résoudre à lâcher la main de notre héros, et même par accès il la pressait si fort, que Tchitchikof commençait à se reprocher d’avoir été un peu trop sentimental. Etant cependant à la fin parvenu à se dégager en douceur, il se hâta de dire qu’il serait bon de faire l’acte de cession le plus tôt possible ; que, pour cela, le mieux serait qu’il vînt en ville lui-même. Puis il s’empara de son chapeau et se mit à saluer son hôte. « Comment ! vous voulez déjà partir ? » dit Manilof comme s’il sortait d’un songe et qu’il cherchait à rattraper ses oreillers en déroute. En ce moment Mme Manilof entra dans le cabinet. « Elisa, figure-toi, dit le mari d’un air consterné, Paul Ivanovitch nous quitte. – C’est que nous l’avons bien ennuyé, dit à cela Mme Manilof. – Madame, dit pathétiquement Tchitchikof en posant la main sur son cœur, c’est là, là que restera imprimé le souvenir des moments heureux que j’ai passés dans votre maison ! Croyez bien que je ne connaîtrais pas de plus grande félicité que de pouvoir vivre, sinon avec vous sous le même toit, du moins dans un très proche voisinage. – Ah ! Paul Ivanovitch, s’écria Manilof, en qui cette idée eût pris fort aisément racine, que ce serait en effet délicieux de vivre comme ça ensemble sous le même toit, ou bien de pouvoir venir chaque jour en été philosopher, vous savez, sous l’ombre d’un vieux frêne, parler de justice, de conscience.… et de tant de belles choses, ah ! – Oui, ce serait le paradis, oh ! soupira Tchitchikof… Adieu, madame ! dit-il en s’approchant respectueusement de la main de Mme Manilof ; adieu, mon bien honorable ami ! N’oubliez pas ma prière. « – Pour cela, soyez bien tranquille, répondit Manilof. Vous me reverrez dans trois jours au plus tard. » Tous passèrent dans la salle à manger. « Adieu, mes petits amis ! » dit Tchitchikof en apercevant Alcide et Thémistoclus, qui s’occupaient d’une façon de hussard en bois de sapin, personnage qui avait perdu les deux bras et le nez à quelque bataille. « Adieu, mes chers mignons. Excusez-moi si je ne vous ai pas apporté quelque chose de la ville : c’est que, j’en conviendrai, j’ignorais absolument que vous fussiez au monde ; à présent que nous avons fait connaissance, je reviendrai vous voir et, certes, je ne vous oublierai pas. Toi, tu auras un sabre. Veux-tu un sabre ? – Je veux… répondit Thémistoclus. – Et toi un tambour ; n’est-ce pas que tu veux un tambour ? continua Tchitchikof en se baissant vers Alcide. – Bambrabout, répondit affirmativement Alcide en plongeant sa tête dans sa poitrine. – C’est convenu ; je t’apporterai un tambour, un superbe tambour, et tu nous feras des trrrr trrrr et ta ta ta ta trra trrra. Adieu, mon ange, adieu. » Et après avoir donné à chacun des enfants un baiser sur la tête, il dit à Manilof et à sa femme, avec ce sourire béat qu’on fait aux tendres parents au sujet de l’innocence des désirs de leurs enfants : « Moi, j’adore ces petits êtres ! – Restez, rentrons, Paul Ivanovitch, dit Manilof quand tous furent réunis sur le perron ; voyez, voyez quels gros nuages. – Ce sont des nuages insignifiants, qui seront dissipés dans une heure. – Mais savez-vous le chemin pour vous rendre chez Sabakévitch ? – Non ; mon intention était justement de vous le demander. – Attendez, je vais expliquer cela à votre cocher. » Et avec la plus grande complaisance il expliqua au cocher les particularités de la route à tenir ; dans son zèle il dit vous à ce rustre de Séliphane, qui, au reste, ne s’en aperçut pas ; seulement il fit de la main gauche le geste de passer deux chemins de traverse et d’entrer résolument dans le troisième selon l’indication ; puis il salua le monsieur et la dame, saisit les guides et mit la britchka en mouvement. Tchitchikof sortit mais, tant qu’il put apercevoir ses hôtes, il les regarda toujours groupés sur le devant de leur porte, et qui le saluaient à outrance, agitant en l’air leurs mouchoirs et se soulevant sur la pointe des pieds pour surprendre son dernier regard même quand sa face entière était déjà réduite par l’éloignement au diamètre d’un rouble argent. Manilof resta à la fin tout seul sur la deuxième marche de son perron ; la britchka avait disparu qu’il était encore là, debout, la pipe à la main et l’œil fixe. N’apercevant même plus le petit nuage de poussière que laisse derrière lui tout véhicule en marche par un temps sec, il rentra, se mit sur une chaise et se livra à la douce pensée qu’en général il avait été envers son convive aussi aimable qu’il avait pu l’être et qu’on devait l’attendre de son vif désir de plaire. Insensiblement ses pensées se portèrent sur d’autres objets, puis Dieu sait où elles allèrent s’égarer. Il rêva à la félicité de deux vrais amis ; il se représenta combien il serait doux d’avoir dans son proche voisinage un ami dont il ne serait séparé que par un cours d’eau, supposons par une rivière. Bientôt cette petite barrière l’importune, il s’arrange de manière à faire, par surprise, en une nuit, construire un joli pont ; près de cet endroit est un monticule ; il y élève une énorme maison, et sur l’édifice un très haut belvédère, si haut que de là, par un temps bien clair, on peut apercevoir Moscou ; là, au grand air, il prend le thé avec son ami en devisant sur une foule de questions charmantes. Cet ami, c’est Tchitchikof, et voilà qu’un jour ils arrivent ensemble en de beaux équipages dans un superbe hôtel magnifiquement éclairé, où ils émerveillent une nombreuse et brillante assemblée par la grâce et la distinction de leurs manières, et la haute autorité de la contrée, ayant entendu beaucoup parler de cette rare amitié, les fait tous les deux généraux ; on les aime, on les recherche, on les loue ; ils deviennent Dieu sait quoi encore, puis il est des gens qui veulent donner une fête solennelle… Mais l’étrange promesse que lui avait fait faire Tchitchikof interrompit tout à coup ses méditations ravissantes. La pensée de ce qu’il y avait de ridicule à faire à un ami un don en âmes mortes était pour lui de fort dure digestion ; il avait beau la tourner et retourner dans son cerveau, où pourtant, comme on vient de soir, tant de choses trouvaient place, il ne pouvait parvenir à se rendre bien compte du désir fantasque de son autre lui-même. Il passa ainsi sans désemparer, toujours fumant, toujours rêvassant, toute la soirée jusqu’au souper.
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Tchitchikof, tapi au fond de sa britchka dans une bonne et joyeuse disposition d’esprit, roulait depuis longtemps sur la grande route. D’après ce qu’on a lu dans le précédent chapitre, on sait maintenant quel était l’objet essentiel de ses goûts et de ses aspirations, et on ne sera pas, je crois, fort étonné d’apprendre qu’il se soit bientôt laissé absorber corps et âmes dans la méditation d’une entreprise qui demandait vigilance, activité, discrétion, habileté et souplesse. Les suppositions, les projets, les combinaisons à varier selon les lieux et les individus, les incidents à prévoir passaient sur son visage, et leur résultat probable devait se présenter à son esprit sous un jour aussi plaisant que favorable, car de temps en temps il se laissait aller à un drôle de petit rire saccadé. Tout occupé de ces choses-là, il ne prêtait aucune attention à ce que disait son cocher, lequel, content des manières des gens de Manilof à son égard, on adressait la remarque au cheval tigré qu’il avait attelé en bricole du côté droit. Ce cheval était un grand finaud qui faisait semblant de tirer, que c’était à s’y méprendre, et ne tirait point, tandis que le cheval bai mis au timon et le gris pommelé attelé en bricole à gauche, cheval appelé le Président parce qu’il avait été acheté d’un juge, travaillaient de tout leur cœur, et si consciencieusement, qu’on pouvait lire dans leurs yeux le plaisir du bon témoignage qu’ils s’en rendaient.
« Bien, bien, malin, essaye de ruser avec moi, va ; tout à l’heure, je t’en aurai fait passer l’envie ! dit Séliphane en brandissant son fouet, dont il porta un vigoureux coup au paresseux ; attrape, tu ne l’as pas volé, et à présent fais ton devoir, calotin allemand ! Le bai est un cheval honorable, il fait sa besogne honnêtement : aussi je lui donnerai avec plaisir une mesure de plus, parce qu’il tient une conduite respectable ; et le Président aussi, il n’y a rien à dire, c’est un honnête cheval. Eh bien, eh bien ! qu’as-tu à remuer de l’oreille ? imbécile, écoute ce qu’on te dit. Ce n’est pas moi qui te donnerai de mauvais conseils, malappris que tu es. De quoi oi oi ?… des caprices à présent… tiens ! ! » En parlant ainsi il cingla encore un grand coup de fouet, et grommela : « Ah ! barrrrbare !… » Puis il se mit à crier à tous les trois à la fois : « Eh ! vous, mes petits chéris, huï ! » Et il donna à chacun un petit coup, non pas comme châtiment, mais comme pour leur témoigner, au contraire, qu’il était content d’eux. Ensuite il reprit sa mercuriale au cheval tigré : « Tu crois couvrir habilement ta lâcheté… Non, non, frère, vis dans le vrai, si tu veux qu’on ait pour toi du respect. Voilà, chez le propriétaire que nous venons de quitter, il y a de braves gens, on peut les honorer ; moi je parle avec plaisir à celui qui est bon ; avec un honnête homme, quand même ce serait une femme, je suis toujours ami et bon compagnon. Prend-on le thé, mange-t-on un morceau sur le pouce, bien, j’en suis, et vive la joie ! Je te le dis, voisin, on est bien avec les bons ; pour un brave homme, chacun est en fonds de respect. Tiens, voilà notre maître, par exemple, chacun a du respect pour lui certainement, parce qu’il a servi l’Empereur… il est Conseiller de collège… »
En partant de là, Séliphane s’élança dans un dédale de digressions morales par trop abstraites et subtiles, non seulement pour un cheval de volée, mais munie pour un moraliste automédon, et même pour le commun des lecteurs, à qui je demande pardon de cette impertinence.
Si Tchitchikof eût écouté, il aurait appris beaucoup de détails qui se rapportaient personnellement à lui ; mais sa pensée était occupée d’autres affaires, quand, à l’improviste, un coup de tonnerre l’obligea à se réveiller de sa torpeur, et il jeta un regard autour de lui. Tout le ciel était couvert de nuages, et la route de poste, que recouvrait un lit de poussière, se trouva tout à coup tachetée de larges gouttes de pluie. A la fin le tonnerre retentit une seconde fois plus fort et plus rapproché, et la pluie se précipita en averses, comme si l’on eût renversé là-haut des milliers de grandes cuves. Elle avait d’abord pris une direction régulièrement oblique ; maintenant elle battait contre le corps de la britchka dans une direction horizontale, puis dans une autre presque droite ; puis tout à coup, modifiant avec un redoublement de vigueur son plan d’attaque, elle fondit verticalement et battit le tambour sur le sommet de la capote ; les éclaboussures finirent par cingler le visage de notre voyageur. Cette circonstance le força de s’abriter sous les rideaux de cuir ornés de deux œils ronds vitrés, par lesquels on avait chance d’entrevoir les paysages dans les temps de bourrasques, où disparaît, il est vrai, tout paysage ; et il ordonna à Séliphane d’aller plus vite. Séliphane, arrêté au milieu de son discours par cet ordre et par la giboulée, vit bien qu’il n’y avait pas de temps à perdre ; il tira de dessous son siège une sorte de large casaquin en gros drap gris dont il passa les manches, puis il assujettit les rênes dans sa main et hua énergiquement son attelage en troïge, qui à peine parvenait à mouvoir les pieds, parce qu’il remarquait un affaiblissement de parole dans la gorge de l’orateur.
Mais Séliphane ne put se souvenir s’ils avaient passé positivement deux ou bien trois chemins de traverse ; cependant, après quelques minutes de recueillement, il se présenta quelque peu l’espace parcouru et se souvint d’avoir trop réellement passé un grand nombre de chemins de traverse, tandis qu’il haranguait ses bêtes.
Le Russe, dans les minutes décisives, ne prête aucune attention à ce qu’il fait ; Séliphane, qui ne faisait point exception, se jeta sans délibérer dans le premier chemin de traverse qui se présenta à droite, et cria : « Ohé ! vous les amis respectables, détalez… » Et il alla au grand trot, s’inquiétant fort peu de ce qui se trouverait au bout du chemin qu’il venait de prendre.
Cependant il semblait que tout le ciel eût bien résolu de se fondre en eau ce soir-là. L’épaisse poussière des routes s’était promptement détrempée, et les pauvres chevaux avaient de minute en minute plus de peine à tirer la britchka. Tchitchikof commençait à en concevoir une assez vive inquiétude ; il se mit à regarder à droite, à gauche, en avant, tâchant d’apercevoir les villages de Sabakévitch ; mais tout l’horizon s’étendait à deux pas au plus, et jamais trique poussée la première dans un four refroidi ne vit obscurité plus épaisse.
« Séliphane ! dit-il à son cocher en avançant la tête et la poitrine hors de la britchka.
– Quoi, monsieur ? répondit Séliphane.
– Regarde bien, tu dois apercevoir quelque part un village.
– Non, monsieur, non, nulle part. »
Puis Séliphane, en promenant au hasard le nœud de son fouet sur ses bêtes, entonna une chanson, puis une autre qui, sans transition, se fondit en une troisième, d’où en une quatrième où il y eut comme un léger retour à la première ; ce qui produisit un amalgame baroque qui n’avait pas plus de fin qu’il n’avait eu de commencement quant au sens et à la mélodie. Tout entrait dans ce pot-pourri amphigourique et fantasmagorique d’un genre primitif, tout, y compris les cris d’encouragement que, d’un bout à l’autre de la Russie, on a coutume de prodiguer aux chevaux ; y compris des giboulées d’adjectifs qualificatifs, les uns simples, courts, monophones, d’autres d’une longueur, d’une variété et d’une complication d’idées prodigieuses ; et comme notre homme improvisait à tort et à travers, disant toujours ce qui venait au bout de sa langue, il en vint à nommer les chevaux ses petits secrétaires d’un ton de complaisance, et son accent trahissait tout le plaisir qu’il avait à prononcer ce mot. Il le répéta bien dix fois sans scrupule.
Cependant Tchitchikof remarquait que la britchka penchait beaucoup d’un côté, puis de l’autre, et que le cahotement devenait plus rude et plus fréquent ; il pensa qu’ils avaient quitté le chemin, et que très probablement ils roulaient dans les terres labourées. Séliphane s’en aperçut probablement aussi, mais il ne dit mot.
« Eh bien, coquin, par quel chemin me mènes-tu donc ?
– Mais, monsieur, que faire ? je ne vois pas le fouet que j’ai à la main… »
Il avait à peine dit ces mots, que le véhicule se trouva penché à ce point où les voyageurs s’accrochent instantanément des deux mains à tout ce qui se trouve à leur portée. Tchitchikof s’aperçut alors seulement que son automédon était ivre.
« Arrête, arrête ! Tu nous verses, animal ! lui cria-t-il.
– Non pas, monsieur ; ah bien oui, j’irais bien vous verser, vraiment ! je sais trop qu’il est mal, et même très mal de verser ; c’est sûr ; je ne vous verserai pas, moi, allez. »
Là-dessus il se mit à faire tourner un peu la britchka à droite, puis encore un peu, encore un peu… et elle se trouva couchée sur le flanc. Tchitchikof pataugea des mains et des pieds dans la fange. Séliphane arrêta les chevaux qui, au reste, se seraient certainement arrêtés d’eux-mêmes, tant ils étaient exténués.
Ce qui venait de se passer jeta Séliphane dans un grand étonnement. Renversé du siège, il roula sur lui-même avant de reprendre son équilibre ; puis il s’approcha de la britchka, tâchant de la soulever de ses deux bras, en disant à cet équipage innocent et sourd : « Ha, ha, te voilà versé, te voilà versé, fi ! » Tchitchikof, en s’agitant dans la boue pour tâcher de sortir sinon de la britchka, au moins d’une position qui lui tordait les membres, dit sans trop de colère à Séliphane :
« Tu es ivre comme un bottier, misérable.
– Eh ! non, monsieur ; ivre ! certainement non ; je sais trop bien qu’il est mal, qu’il est très mal d’être ivre. J’ai causé avec un ami, j’ai causé parce qu’on peut causer, sans qu’il y ait de mal à cela, avec un brave et honnête homme ; oui, nous avons mangé un morceau ensemble, c’est vrai… Eh bien, quoi, il n’y a pas d’affront ; avec un honnête homme, n’est-ce pas, on peut bien manger un morceau ?
– Et que t’ai-je dit la dernière fois que tu as été ivre, hein ? Tu as oublié : ce n’est pourtant pas si vieux.
– Comment, monsieur, comment l’aurais-je oublié ? Ce serait mal que je l’eusse oublié ; je sais ce que je suis et ce que vous êtes ; je sais que ce n’est pas bien d’être ivre ; vous n’aimez pas cela. Moi, j’ai causé, voyez-vous, avec un honnête homme ; causé, oui, parce que, voyez-vous, avec un honnête homme… causé, oui, parce que, après tout…
– Tais-toi. Je te fouetterai tant et si bien que tu finiras par comprendre comment il faut parler aux honnêtes gens.
– C’est comme il plaira à Votre Grâce, répondit Séliphane, aussi incapable de contredire que de garder le silence ; si l’on fouette, il faut fouetter bien : c’est juste. Et pourquoi ne pas fouetter quand c’est juste ? C’est affaire au maître de fouetter et de faire fouetter, selon son plaisir. Il faut bien fouetter le vilain, si le vilain est gâté ; je fouette bien le tigré, moi, et je fouetterais ferme même le Président, s’il me faisait des traits. Il faut tenir la main à l’ordre, ou ce n’est plus de l’ordre. Dès que c’est juste, il le faut. Oui ? eh bien, fouette. Je voudrais bien voir que le tigré me dît : Ne fouette pas… »
Le maître de l’orateur ne trouva pas un mot à reprendre dans ce prudent langage. Mais en ce même instant il sembla que la Providence eût pris tout à coup en pitié le maître mal édifié, le cocher résigné et les chevaux fourbus de fatigue. Un aboiement de chien interrompit au loin le silence de l’horizon.
Tchitchikof, charmé de ce bon augure, ordonna de stimuler à grands coups de fouet et à grands cris les chevaux. Le cocher russe, avec ses bêtes, retrouve en lui un flair merveilleux aux moments mêmes où la vue lui fait défaut ; ce qui fait que les yeux fermés, il lance son véhicule en avant, quelquefois au grandissime galop de ses chevaux, et toujours il arrive quelque part.
Séliphane n’y voyait absolument goutte, et pourtant il mena ses bêtes si parfaitement droit à un village, qu’elles ne s’arrêtèrent que quand les brancards de la britchka eurent buté contre une palissade de madriers, et qu’il ne restât plus un seul pas à faire en aucun sens. Tchitchikof, réjoui plutôt que fâché de la secousse, regarda en l’air, et, à travers le voile épais de la plus violente pluie d’orage, il distingua à dix pas de lui quelque chose qui ressemblait à un toit. Il envoya Séliphane à la découverte de la porte cochère, ce qui aurait certainement duré assez longtemps si nous n’avions en Russie, en guise de suisses, de braves chiens qui veillent. Déjà nous étions annoncés à toute la maison, et d’une manière si éclatante que Tchitchikof se boucha des deux mains les oreilles. Une lumière qui, d’une petite fenêtre donnant sur la cour, alla tomber en lueur nuageuse sur le côté intérieur de la palissade, suffit pour révéler en un instant à nos voyageurs la vraie position de la grande porte et du guichet. Séliphane se mit en devoir de heurter : bientôt le guichet s’entr’ouvrit ; une figure affublée d’un armiak[19] se plaça dans l’ouverture, et une voix aigre de femme se fit entendre en criant d’un ton glapissant : « Qui a frappé ? qui a frappé ? qu’est ce que vous êtes venus faire ici ? – Nous sommes des voyageurs, la bonne mère ; donne-nous asile pour la nuit, dit Tchitchikof. – Voyez-vous ce beau monsieur, comme il y va ! La belle heure et le beau temps, vraiment, qu’il a choisi pour venir demander l’hospitalité ! Cette maison n’est pas une auberge ; c’est la demeure de la dame du village, une personne noble. – Fort bien, petite maman ; mais vous voyez que nous nous sommes égarés dans la campagne, au milieu de cet ouragan. Vous ne nous laisserez pourtant pas coucher dehors, sous les torrents de pluie d’une nuit pareille ? – Oui, il fait bien sombre et bien mauvais temps, ajouta Séliphane. – Tais-toi, imbécile, dit sèchement Tchitchikof. – Mais qui êtes-vous ? quel homme êtes-vous ? dit la vieille. – Je suis un gentilhomme, un noble, ma chère dame. » Le mot de noble parut produire quelque effet sur la vieille. Après un moment de réflexion, elle dit : « Attendez, je vais parler à madame. » Elle rentra, et deux minutes après elle reparut, une lanterne à la main. La porte cochère s’ouvrit : une lumière dans l’intérieur avait été posée sur une fenêtre. La britchka entra dans la cour et alla se ranger contre l’avancée d’une petite maison que, par cette obscurité, il était impossible de bien examiner. Une moitié de la maison était éclairée, et la lumière, qui se faisait jour à travers trois ou quatre fenêtres, allait tomber sur les mares de la cour ; l’averse fondait bruyamment sur le toit de bois, et une partie venait faire fontaine jaillissante dans un tonneau placé à portée de la gouttière. Les chiens avaient entrepris de nous accueillir par un bruyant concert vocal infiniment trop prolongé ; l’un, la tête toute renversée en arrière, filait des sons si soutenus et faisait son office avec tant de zèle, qu’on eût pu dire qu’il recevait pour cela, sans doute, de magnifiques émoluments ; un autre le secondait, le relevait, lui donnait vivement la réplique : entre eux tintait, comme la cloche des attelages de poste, l’infatigable déchant ou soprano d’un tout jeune chien, je suppose, et tout cela avait pour fond une rigoureuse basse-taille qui devait appartenir à quelque vieux, pourvu d’une constitution solide, car sa voix vibrait comme vibre toute bonne basse-taille dans le plus grand coup de feu d’un concert vocal, quand les ténors s’élèvent sur la pointe des pieds pour mieux émettre les notes du plus haut registre, quand tout ce qu’il y a là de tuyaux d’orgue humains monte, comme à l’envi, tous les degrés de l’échelle phonétique, tête penchée, bouche grande ouverte et paupière basse ; et que lui seul, lui la basse, plongeant un menton mal rasé dans sa cravate, l’œil profond, la taille ramassée, ravalée presque jusqu’à terre, il prend de là son creux et articule sa phrase grave, tonnante, qui fait frémir les croisées et tomber le mastic des fenêtres. Ce cœur soutenu d’aboiements, et ce concert chaudement exécuté par de tels virtuoses, suffisaient pour faire conclure à notre héros qu’il se trouvait dans un village assez considérable ; mais il faut bien dire que, mouillé jusqu’aux os et grelottant de froid, il ne songeait absolument dans ce moment-là qu’à s’étendre sur un lit quelconque. La britchka n’était pas encore arrêtée, qu’il s’élança à terre devant le perron, de sorte qu’il tint à bien peu qu’il ne perdît l’équilibre et ne fit là une lourde chute. En même temps se montra sur le perron une femme moins âgée que celle du guichet, mais qui, pourtant, lui ressemblait beaucoup. Elle prit le soin de le conduire dans une chambre. Tchitchikof, tout en avançant, jeta dans cette chambre quelques regards rapides : les parois étaient couvertes d’un vieux papier de tenture à larges raies ; sur cette tenture pendaient, de distance en distance, des cadres encadrant des oiseaux quelconques ; entre les fenêtres étaient des trumeaux, et derrière ces trumeaux se laissaient apercevoir, par un coin, une enveloppe de lettre, un jeu de carte, un bas ; ailleurs se montrait une pendule à poids et à balancier, à cadran fiorituré ; il n’en put voir davantage : il sentait que ses yeux poissaient exactement comme si quelqu’un les lui eût enduits de miel. Une minute après entra la dame, qui était une femme de quelque soixante printemps : elle était coiffée d’une coiffe de nuit sui generis, qu’elle avait assez mal ajustée sur sa tête ainsi qu’une bande de flanelle qu’elle portait sur le cou. C’était une de ces mille et mille dames campagnardes qui toujours crient pertes et misère et morts et disettes, et portent la tête posée de biais en déplorant toutes ces calamités, qui ne les empêchent pas, toutefois, de remplir peu à peu successivement certains sacs de coutil de mignon petit argent, et ses sacs sont répartis dans les tiroirs des commodes selon leur capacité et leur valeur réelle, et selon l’état des serrures. Il est tels sacs qui ne reçoivent que les tselkoves[20], tels autres les demi-roubles, tels autres les quarts de roubles, et du reste, à regarder, au moment de l’ouverture d’un tiroir, on jurerait qu’il n’y a là que du linge et des camisoles de nuit et des écheveaux de fil en torsade et les parties d’un manteau décousu, qui sera au besoin métamorphosé en robe, si la robe en permanence prend feu au moment où la dame, aux grands jours, cuit les pâtes fines et rissole toutes sortes de friandises en manière d’appétissante friture. Et si, après tout, la robe permanente ne brûle sur aucun point, ne s’use pas à jour et ne fait que se graisser, se tacher un peu dans l’usage quotidien, eh bien, le manteau décousu de la vieille seigneuresse demeurera des années gisant à l’état décousu, et ensuite passera par délégation testamentaire à quelque arrière-petite-nièce, avec toute une charretée de bric-à-brac de ce genre. Tchitchikof s’excusa d’avoir par cette brusque apparition causé tant de tracas à l’excellente dame. « Ce n’est rien, ce n’est rien, répond-elle ; mais par quel affreux ouragan Dieu vous a adressé chez moi ! entendez-vous quel vent, quelle averse ! il vous faudrait bien manger quelque chose de chaud après ce que vous venez d’endurer ; mais c’est que nous n’avons plus de feu à cette heure, et ce serait assez long… » La dame fut interrompue à ce mot par un épouvantable grincement strident et sifflant, qui ne laissa pas que d’inquiéter le voyageur ; le bruit dont il s’agit était de nature à faire croire que, par mille ouvertures, des essaims de serpents accouraient envahir la chambre et la métamorphoser en une caverne de sorcières. Mais ayant machinalement porté ses regards au-dessus du battant ouvert de la porte d’entrée, il se tranquillisa aussitôt, s’étant aperçu que c’était tout bonnement la pendule que venait de saisir une violente mais imposante velléité de sonner. En effet, après le grincement compliqué, il se fit un grincement simple, et certain ressort, rassemblant toutes ses forces, parvint à chasser deux fois un tout petit marteau noir sur le timbre, où il tombait comme un gourdin brandi contre une chaudière fêlée de fer de fonte ; après quoi le balancier reprit paisiblement son tic-tac monotone. Tchitchikof remercia la dame en lui assurant qu’il n’avait besoin de rien ; il la pria de lui faire simplement désigner un lit ou un divan où il put s’étendre, et au préalable d’avoir l’extrême obligeance de lui dire en quel lieu il se trouvait, et s’il y avait loin jusqu’à la terre de M. Sabakévitch ; à quoi la dame répondit qu’elle entendait ce nom pour la première fois, et qu’il n’y avait certainement pas de propriétaire Sabakévitch à cinquante kilomètres à la ronde. « Vous devez au moins connaître Manilof ? dit Tchitchikof. – Qu’est-ce que c’est que Manilof ? – Un gentilhomme, madame. – Non, je n’en ai jamais ouï parler ; nous n’avons rien de ce nom-là non plus. – Quels voisins avez-vous donc ? – Babrof, Svinnine, Kanapatef, Kharpakine, Frépakine, Pléchânof. – Riches, pauvres ? – Des riches ? non, pas de riches ; l’un a vingt, un autre vingt-cinq, vingt-six, un troisième trente et quelques, mettons… mais des seigneurs de cent âmes, par exemple ! non, nous n’en avons pas un seul. » Tchitchikof, à cette explication, reconnut qu’il était tombé à la lisière du désert. « Il y a donc bien loin, dit-il, d’ici à la ville ? – Il y a bien soixante verstes. Mais que je suis donc fâchée de n’avoir pas de quoi vous faire souper ! Voyons, père, ne voudriez-vous pas prendre le thé ? – Merci, merci, mère ; je n’ai besoin que d’un lit. – Il est bien vrai qu’après une pareille route il n’y a remède tel qu’un bon somme. Tenez, ce divan fera bien votre affaire, n’est-ce pas ? Hé ! Fétinia, apporte le lit de plumes, des oreillers, des draps et une couverture. Ah ! quel temps, monsieur ! Dieu nous fasse grâce ! et ces coups de tonnerre ! toute la nuit j’ai eu des cierges allumés devant l’image. Eh ! cher monsieur, tu as le dos et tout un côté de crottés et fangeux, comme notre pourceau, sauf respect ! où est-ce donc que tu as bien voulu te souiller comme ça ? – Je rends encore grâce à Dieu de n’avoir fait que me salir ; je devais bien avoir les côtes enfoncées. – Ah ! saints du paradis. ce qui arrive pourtant aux hommes ! Mais il faut qu’on te frotte les reins, n’est-ce pas ? – Merci, merci, ne vous inquiétez de rien ; seulement, dites à votre servante de sécher et de décrotter comme il faut mes habits. – Tu entends, Fétinia ! dit la dame, s’adressant à la femme qui était venue, une chandelle à la main, sur le perron, et qui déjà avait traîné, mis sur le divan et tellement tapoté le lit de plumes, que le plancher de la chambre en était tout couvert de duvet. Tu vas me prendre son cafetan, avec la culotte, entends-moi bien, tu les feras sécher devant un petit feu de broutilles comme on le faisait pour les habits de mon pauvre défunt, Dieu veuille avoir son âme ! et après, tu frotteras et vergetteras le tout, entends-tu ? – Oui, madame, dit Fétinia en étendant le drap sur le lit de plumes et en faisant pyramider les oreillers. – Cà, voici ton lit prêt, dit la dame ; adieu, père, je te souhaite une bonne nuit. Mais n’as-tu pas encore besoin de quelque autre chose ? Peut-être tu es accoutumé, père, à ce qu’on te chatouille la plante des pieds. Mon défunt ne pouvait jamais s’endormir sans cela. » Le voyageur refusa en termes polis. La dame s’éloigna ; il put enfin se défaire de tous ses habits, et, après avoir chargé Fétinia du tout, vêtements de dessus, de dessous, d’en haut et d’en bas, il respira. Fétinia sous le harnais imita sa maîtresse, en souhaitant bonne nuit au voyageur et en vidant le plancher. Resté seul, il jeta avec un vif plaisir un doux et friand regard sur son lit, qui montait presque jusqu’au plafond. On a parfois des plafonds très bas dans les campagnes, et d’ailleurs Fétinia s’entendait très bien à faire monter un lit de plume. Quand, au moyen d’une chaise en guise d’échelle, il eut pénétré dans la couche hospitalière, la montagne, cédant sous lui, sembla vouloir descendre au niveau du plancher, et les plumes, chassées, par la pression, d’une enveloppe-sac trop légère, allèrent s’accumuler dans tous les coins et recoins de la chambre. Il souffla sa chandelle frais émouchée, se couvrit d’une couverture de toile de Perse, et. s’étant accroupi là-dessous à sa guise, il s’endormit dans la minute même. La matinée était, relativement aux habitudes de campagne, très avancée, à l’heure où il se réveilla. Le soleil dardait à travers la fenêtre droit sur ses yeux, et les mouches qui, de nuit, dormaient comme figées sur les murs et au plafond, vinrent toutes à l’envi fondre sur lui. L’une élut domicile sur ses lèvres et fit jouer sa pompe, une autre, au passage de l’haleine, une autre encore, dans le creux de l’oreille ; une quatrième fit rage pour se frayer un chemin sous sa paupière ; la main du dormeur, sans qu’il eût conscience de ses mouvements, en persécuta une, justement celle qu’intriguait le souffle à double courant du nez, et c’est dans la narine de droite qu’il la prit et qu’elle perdit la vie bien jeune encore peut-être ; mais le lieu où se passa son agonie est tellement délicat dans l’homme qu’il résulta ici de son introduction un fort éternûment dont l’explosion soudaine réveilla l’homme en chassant à dix pas l’insecte plus imprudent que coupable. Le dormeur ouvrit de fort grands yeux embrassant toute la chambre d’un regard, se rappela… et en même temps il s’aperçut que, quant aux tableaux appendus, ce n’étaient pas tous des oiseaux ; il y avait là aussi le portrait de Koutoûsof en lithographie coloriée, et un portrait à l’huile d’un vieillard en uniforme à revers rouges, de la coupe des temps de l’empereur Paul. La pendule de nouveau siffla, renifla, grinça, et se décida enfin à sonner dix heures ; en même temps, à la porte parut un visage de femme qui se retira aussitôt : car Tchitchikof, pour mieux dormir, avait écarté de lui tout voile importun, toute incommode draperie[21]. Dans le premier moment de la confusion d’un réveil si incidenté, tout ce qu’il comprit, c’est que ce visage de femme ne lui était pas inconnu, et il chercha un peu dans sa mémoire, et la mémoire, à son tour réveillée, lui dit que c’était la figure même de la maîtresse de la maison. Il passa une chemise. Son habillement séché et nettoyé se trouvait placé tout à fait sous sa main. Il s’habilla, et, pour mieux faire, il alla se placer devant un trumeau, et aussitôt il éternua si violemment, qu’un dindon qui, au dehors, s’était approché des fenêtres, lui jabota, d’une vitesse incroyable, je ne saurais dire quoi, en son étrange langage ; je serais porté à croire que c’était du sanscrit primitif, et que le sens était celui de tous les compliments de bienvenue, ou bien encore le Dieu vous bénisse ! qu’on adresse de temps immémorial aux éternueurs de distinction. Tchitchikof évidemment interpréta mal la démarche du beau piaffeur, car il répondit : « Oh ! la sotte bête ! » A cette occasion, s’étant mis tout près de la croisée, ce ne fut plus à l’honnête Indien qu’il pensa, mais au paysage local. Le paysage n’était guère qu’un nid à poules ; du moins la petite cour ou basse-cour qui s’offrait à ses yeux était toute remplie de volailles, à part un certain groupe de ruminants et d’immondes, plus une jolie chèvre blanche occupée debout à fermer une grosse porte d’étable, sans doute pour n’y plus rentrer de la journée. Les quadrupèdes semblaient là comme fourvoyés ; les poules et les dindons y étaient chez eux et en nombre innombrable ; au milieu de cette multitude allait et venait à pas mesurés un coq dont la crête ponceau se balançait en aigrette sur sa tête légèrement penchée de côté, comme quelqu’un qui cherche à entendre, en passant, ce qui agite et préoccupe la foule. Une truie était occupée à enseigner à toute sa jeune famille à faire l’analyse d’un tas d’ordures qui avaient du bon, et, tout en donnant ses explications, elle venait de tordre et d’avaler sans bruit un petit poulet, et se donnait le dessert d’une écorce de melon d’eau. Cette basse-cour, où débordait la vie, malgré quelques cas inaperçus de mort violente causés par le mélange des races, cette volière sans plafond, où l’on s’étouffait et d’où rien ne s’envolait, avait une vingtaine de toises en carré, et se terminait au fond par une clôture de simples planches derrière laquelle s’étendaient de véritables champs à légumineux : choux, aulx et oignons, pommes de terre, betteraves, et toute espèce d’herbes moins encombrantes, mais non moins indispensables en cuisine. Cà et là, on distinguait des bouquets, ici de pommiers ou de pruniers, là de cerisiers entourés de haies de godeliers, de cassis et d’épines-vinettes. Les arbres du meilleur plant étaient englobés dans de vastes housses de filets, non pas tant contre les corbeaux voraces que contre les moineaux qui, comme des armées innombrables développées en écharpe d’après une disposition du chef, venaient mettre à sac le pays en s’abattant tour à tour sur tout endroit où il y avait une double dîme à lever de force. Outre la précaution des filets, on voyait se dresser dans l’air de hautes perches terminées par une traverse qui faisait de la cime une croix ; un vieux vêtement quelconque, les manches passées dans les bras de cette croix, la changeait en un épouvantail ; un de ces épouvantails consistait naïvement dans une vieille camisole toute trouée, surmontée d’un bonnet avarié de la dame et souveraine de tous ces biens. Au delà de ces vastes jardins potagers s’élevaient les chaumières des paysans, qui étaient en grossier bousillage, il est vrai, et avaient été construites sans aucun alignement ni plan quelconque, mais portaient, selon l’observation qu’en fit de sa fenêtre Tchitchikof, doué d’un regard très long et très sagace, le témoignage parlant du bien-être des habitants ; l’état de bon entretien était manifesté par des planches neuves qu’on distinguait des vieilles sur plusieurs toits, par des portes cochères parfaitement en équilibre, par des charrettes de réserve qu’il apercevait dans l’enclos des hangars. « Hé, hé, cette vieille possède là un village qui a bien son importance ! » pensa-t-il ; sur quoi il résolut d’aller sans retard causer un peu avec elle et de faire sa connaissance aussi intimement que possible. Il regarda à une petite fente de cette même porte qu’elle avait elle-même entr’ouverte un quart d’heure auparavant, et l’ayant vue assise près de la bouilloire à thé, il entra d’un pas galant, d’un front tout gai, tout aimable. « Bonjour, père, comment as-tu passé la nuit ? » dit la dame en se soulevant de son siège. Il va sans dire qu’elle était mieux costumée que la nuit précédente, elle avait une robe d’une couleur foncée et un bonnet convenable, mais elle avait toujours autour du cou une épaisse bande de flanelle. « Moi ? à merveille ; mais vous, mère ? dit Tchitchikof en prenant place dans un fauteuil. – Moi ? mal, mon cher père. – Comment cela ? – L’insomnie ; et puis une courbature au dos, et une douleur horrible dans le jarret et autour de la cheville. – Cela passera, mère, cela passera ; il n’y a qu’à ne pas faire attention. – Dieu veuille que cela passe ! je me suis frottée avec du saindoux ; j’ai employé aussi la térébenthine. Cà, qu’est-ce que vous allez mettre dans votre thé ? voici du ratafia dans ce carafon… – Bien, bien, va pour le ratafia ! » Le lecteur aura, je pense, remarqué que, malgré son air câlin, Tchitchikof ne laissait pas de parler à la dame avec plus de liberté qu’il ne l’avait fait la veille avec Manilof ; ici il mit de côté toute cérémonie. Je ne ferai pas difficulté de dire que, si nous sommes en quelques choses encore en arrière des étrangers, nous les avons de beaucoup distancés dans les manières ; nos manières d’être avec des différents individus ont des nuances et des finesses à l’infini. Le Français ou l’Allemand a vingt ans d’études à faire, avant que de saisir et comprendre toutes les particularités, les distinctions de nos manières. Ces originaux-là parleront avec un millionnaire et avec le commis d’un débitant de tabac presque exactement de la même voix et dans les mêmes termes, bien que, au fond du cœur, ils se sentent fort petits devant l’homme de finance. Chez nous, ce n’est pas cela, et cela va plus loin ; chez nous, on voit des sages qui savent, devant un seigneur de deux cents âmes, parler tout autrement que devant un seigneur de trois cents, et avec celui de trois cents, bien autrement qu’avec ceux de cinq cents, et avec ceux de cinq cents, bien autrement qu’avec ceux de huit cents. Montez, montez encore, allez aux millions, et toujours il se trouvera des nuances. Supposons par exemple qu’il y ait une chancellerie, non pas ici chez nous, mais soit à trois fois neuf terres[22] au delà de chez nous, et dans cette chancellerie un directeur… Je vous conseille de me bien dévisager ce directeur, quand il est assis dans son fauteuil au beau milieu de sa chancellerie et de tous ses subordonnés… n’est-ce pas, dites-moi, à rester muet de terreur ? Fierté, résolution, air de majesté, telle est bien l’expression de sa physionomie. Il n’y a qu’à saisir un pinceau et à peindre : il se lève, c’est Prométhée ! regard d’aigle, démarche mesurée, lente, digne… Mais ce même aigle, aussitôt qu’il est sorti de la pièce et à mesure qu’il approche du cabinet de son chef, ce n’est plus, malgré la masse de papiers d’affaires qu’il presse sous son aile, qu’un pauvre petit poulet qui s’agite et va vite, vite, comme poussé par un ressort. Dans une réunion, à une soirée, tant qu’il n’y a là que gens de médiocre rang, Prométhée est ferme dans son emploi de Prométhée ; parait-il un personnage de plus haut rang que lui, il opère dans Prométhée[23] une telle métamorphose qu’Ovide lui-même se reconnaîtrait à bout d’invention : c’est une mouche, moins qu’une mouche, c’est un grain de sable, c’est le néant. Et l’on se dit : « Eh bien, eh bien ! qu’arrive-t-il donc à Ivan Pétrovich ? méconnaissable, annihilé ! Ivan Pétrovich est de haute stature et cela, c’est un petit maigre ; Ivan Pétrovich parle haut, d’une voix de basse, et ne rit ni ne sourit, et cela… le diable sait ce que c’est… cela fredonne en voix à quatre étages, et cela rit, et cela minaude. » On approche pour voir ce qu’il en est ; bah ! c’est vraiment Ivan Pétrovich… Je sais bien ce qu’on pense en pareil cas, et à tous coups… Mais retournons à la table à thé de l’honorable vieille dame. Tchitchikof, comme nous l’avons vu, avait pris son parti de parler et d’agir sans cérémonie ; il s’arma de sa tasse de la main gauche, saisit le carafon de l’autre main et se versa du ratafia, avala une gorgée et dit aussitôt après l’ingurgitation : « Vous avez, mère, un bon village là-bas. Combien d’âmes ? – C’est un village de quatre-vingts âmes, père ; le mal est qu’il y a eu disette l’an passé et une telle disette… – Cependant les paysans ici sont de bonne mine et leurs chaumières sont solidement construites, autant que j’ai pu voir de la fenêtre. Mais dites-moi votre nom… j’ai été si étourdi… arriver ainsi en plein minuit, vrai, jusqu’à présent… – Korobotchka, secrétairesse de collège[24]. – Je vous suis bien reconnaissant. Votre nom patronal et celui de votre père ? – Nastassia Pétrovna. – Nastassia Pétrovna ! c’est un charmant nom que Nastassia Pétrovna. J’ai une tante, une sœur de ma mère, qui est aussi une Nastassia Pétrovna. – Et vous vous appelez, vous ? dit interrogativement la dame… vous êtes, n’est-ce pas, notre zacédàtel [25] ? – Non, mère, répondit en riant Tchitchikof. Je ne suis pas un magistrat en tournée ; je voyage pour moi, pour mes affaires privées. – Ah ! tu achètes, oui, tu achètes les produits, j’y suis. Que je suis donc fâchée à présent d’avoir vendu à si bon marché aux marchands tout mon miel ! voilà, père, toi, tu me l’aurais acheté. – Justement je n’aurais pas acheté de miel, pour sûr. – Eh quoi donc ? alors mon chanvre ? Qu’est-ce que je dis ? cette année, il m’en reste si peu, quinze ou vingt livres. – Non, mère, je m’occupe d’un autre genre de marchandise : dites-moi, depuis quelques années, il vous est mort des paysans ? – Oh ! père, figurez-vous, dix-huit, dit la vieille en soupirant, et quelles gens ! tous artisans, tous excellents travailleurs. Il est bien vrai que depuis eux il y a eu des naissances, mais le beau profit ! du nourrain !… et allez parler de cela au zacédàtel, il vous répond qu’on paye l’impôt selon le nombre d’âmes, et que c’est le recensement qui en fait foi. Il est mort du monde, que je dis… « Bah, bah, bah ! fait-il, nous avons, nous, des registres de vivants. » La semaine dernière, mon forgeron a brûlé ; forgeron maréchal ferrant, serrurier assez bon… songez donc, un homme d’or. – Vous avez eu un incendie ? – Un incendie ! où ça ? Dieu préserve, c’eût été cent fois pis ; non, le forgeron a brûlé comme cela tout seul ; le feu s’est mis dans son corps ; il buvait trop ; de toute sa peau il sortait de petites flammes bleues, tant il y a que le corps s’est séché, calciné, bruni, noirci comme le charbon. Et quand je pense quel forgeron ! A présent je n’ai pas un équipage en état, et mes chevaux sont déferrés. Je suis clouée ici. – Nous sommes tous dans les mains de Dieu, mère, dit Tchitchikof en hochant la tête ; contre la sagesse divine il n’y a même pas un mot à prononcer sans péché… Eh bien, cédez-les moi, Nastassia Pétrovna. – Céder qui ? céder quoi ? – Eh ! ceux qui ne sont plus ; vos dix-huit morts. – Que je vous cède des morts ? – Oui, faites-m’en tout bonnement cadeau. – Faire cadeau de mes morts… ? – Cadeau si vous voulez : car, au fait, si vous aimez mieux me les vendre, bon ! je vous en donnerai quelque chose. – Vous me donnerez de l’argent pour… de quoi ?… çà, vrai, je n’y suis plus. Est-ce que tu as une idée de venir déterrer nos morts, quoi donc ? » Tchitchikof reconnut que la vieille, faute de voir le chemin, prendrait à chaque instant la traverse s’il ne s’expliquait nettement ; il lui fit donc entendre que la cession ou vente ou transmission de propriété de ces morts serait une simple affaire d’un peu d’écriture sur un peu de papier timbré, rien de plus ni de moins, de sorte que les âmes mortes resteraient fictivement inscrites dans les greffes comme vivantes, ainsi qu’elles l’étaient et devaient l’être, d’après la loi, jusqu’au nouveau recensement, et que lui, Tchitchikof, payerait la capitation au lieu d’elle, veuve Korobotchka. « Mais qu’as-tu affaire de mes morts, toi ? dit la vieille en braquant sur lui ses deux grosses prunelles striées de jaune safran. – Ceci ne regarde plus que moi. – Mais puisqu’elles sont mortes, ces âmes ! – Je ne prétends pas dire qu’elles soient vivantes. D’où vient qu’elles vous portent de si grands préjudices, si ce n’est justement qu’elles sont mortes ? Vous payez leur capitation, et leurs têtes sont dans la terre avec leurs bras et moi je vous délivre des embarras et des frais que vous cause une fiction. Vous gémissez de cela ; eh bien, je le prends à ma charge, comprenez-vous ? Ajoutez à présent que non seulement je vous décharge de ces âmes, mais que je vous gratifie encore de quinze roubles en assignats[26]. Eh bien maintenant, est-ce clair, ça ? – Vraiment, je ne sais… tu me dis… et enfin, moi… c’est que… c’est que… voyez, il ne m’est encore jamais une seule fois arrivé de vendre des morts. – Cela va sans dire ; le merveilleux serait que vous eussiez vendu de cette denrée-là, mère, et que vous eussiez jamais rencontré un amateur. Voyons, dites : est-ce que vous pensez qu’il y ait un parti quelconque à tirer des gens qui sont en terre ? – Non, je ne pense pas du tout cela. Quel profit faire de gens que l’on a mis en terre ! Allons donc, du profit ! Non, il n’y a aucun profit à tirer de ça… aucun, puisqu’il y a embarras et perte pour moi justement en cela qu’ils sont morts, bien morts, ça c’est vrai… Mais après cela, on ne vend… – Aïe, aïe ! elle va recommencer. A-t-elle la tête dure ! pensa Tchitchikof. Ecoutez, mère, vous devez être plus raisonnable et voir les choses comme elles sont. Songez donc seulement que vous vous ruinez ; vous payez pour le mort comme pour le vivant… est-ce ça ? – Oh ! père, ne m’en parle pas ! il y a à peine trois semaines j’ai versé plus de cent cinquante roubles[27]. Et entre nous, j’ai encore graissé la patte à M. le zacédàtel… – Eh bien, vous voyez, mère. Et maintenant prenez en considération que vous n’aurez plus besoin pour cette affaire-ci de graisser la patte au magistrat ; désormais pour ces dix-huit âmes c’est moi qui réponds et qui paye ; c’est moi et non plus vous, qu’on le sache bien, qui ai charge et devoir d’acquitter la capitation et tous les menus frais concernant des gens qui ne vous servent plus, puisqu’ils sont morts ; et je veux, moi, aller plus loin en votre faveur : je payerai, moi et moi seul, de mes propres deniers, tous les frais d’inscription et de timbre et de taxe de l’acte de donation ou de cession, de vente, comme on voudra l’appeler. Vous m’avez compris, n’est-ce pas ? » La vieille dame devint très pensive ; elle voyait que l’affaire offrait vite apparence d’avantage réel pour elle ; mais ce genre d’affaire n’en était pas moins nouveau et inconnu ; elle commença à craindre sérieusement que ce trafiquant non de morts frais, comme les croque-morts des villes, mais de défunts enterrés depuis longtemps, en greffant ses fictions d’acquêts sur les fictions du fisc, ne trouvât dans tout cela un point pour la tromper et mettre le diable en tiers dans la transaction. Ce monsieur l’acquéreur tombant chez elle Dieu sait d’où, comme s’il fût vraiment sorti de l’affreux ouragan de la nuit… c’était suspect. « Eh bien donc, maman, voyons, tope, et dare dare finissons-en, reprit Tchitchikof. – Mon Dieu, écoutez donc, jamais, je vous l’ai dit, au grand jamais il ne m’est arrivé de vendre des défunts. Des vivants, oui, j’en ai cédé, ça c’est exact ; et tenez, pas plus loin qu’il y a trois ans, à Protopopof j’ai vendu deux filles à cent roubles pièce, et depuis il m’a beaucoup remerciée en me disant qu’elles étaient devenues chez lui d’excellentes travailleuses. Figurez-vous que ce sont elles qui lui font maintenant tout son linge de table ! – C’est bon, mais il ne s’agit pas des vivants, Dieu les ait en sa garde ; je vous demande vos morts. – En vérité, c’est que vous allez si vite ! je crains, moi, je crains d’être en perte d’une façon ou d’une autre ; est-ce que je sais ! Peut-être toi, père, tu m’affines… morts, oui, à la bonne heure ; et pourtant, s’ils valent trois fois, quatre fois plus que cela, rien que le forgeron… – Eh, mère, allez donc ! ah ! vous êtes comme cela, vous ? c’est joli ! Qu’est-ce que vous voulez qu’ils vaillent ? Ce sont des os jaunes, rancis, moins qu’une vermine, une poudre, une cendre… Sur la terre prenez, je ne dis pas un quart de rouble ni une kopeïka, mais un rien, une guenille, un reste de torchon, c’est une chose toujours, cela a un prix, cela peut à la rigueur servir ; un manant vous l’achètera pour la fabrique de papier du district, mais cette cendre, cette poussière d’homme, personne n’est certes tenté de la tirer d’où elle est, et on la met à quatre pieds sous terre pour qu’elle y reste. Que voudriez-vous qu’on en fît ? – C’est la pure vérité. Non, personne n’a besoin de ça, du moins que je sache. Mais, voyez-vous, là dedans, tout ce qui m’interloque, c’est que ce ne sont plus des âmes, car ce sont des âmes mortes… – En voilà-t-il une tête ! il faut qu’on lui ait taillé ça dans un cœur de vieux chêne ! se dit à lui-même Tchitchikof, qui commençait à se sentir à bout de patience ; tâchez donc de vous entendre avec une buse comme celle-là ! mais c’est qu’elle me met tout en sueur, la vieille damnée ! » Ici ayant tiré son mouchoir de sa poche, il en essuya son front, qui était réellement couvert d’une sueur abondante. Au reste, Tchitchikof avait tort de prendre ainsi à cœur un entêtement de vieille femme ; il y a tel personnage, tel homme d’Etat même, qui, en plus d’une affaire, est tout aussi peu intelligent que la Korobotchka ; dès qu’il s’est logé, comme un coin, dans la tête une idée quelconque, vous n’en délogerez cette idée qu’au prix des plus grands efforts et par les plus énergiques moyens. En vain vous accumuleriez les arguments les plus clairs sous les formes les plus pressantes, rien n’y fait, et il vous objecte ce qu’en termes d’atelier on appelle une scie, un rien, une absurdité, une parole d’idiot qu’il promène en va-et-vient sur vos épaules. Après s’être essuyé le visage, Tchitchikof résolut d’essayer s’il y aurait peut-être encore quelque sentier par où l’on pût ramener la vieille dans le sentier voulu ; il lui dit : « Mère, ou vous ne voulez pas me comprendre, ou vous aimez un peu à parler pour l’unique plaisir de parler… Je vous offre de l’argent ; quinze roubles en assignations sont de l’argent ; vous ne trouverez pas cela dans la poussière du chemin, croyez-moi bien… Voyons faites-moi vos petites confidences ; à combien avez-vous vendu votre miel ? – A douze roubles le poude[28]. – Vous voulez m’en donner à garder. Allons, mère, un peu de conscience ! vous n’avez pas vendu à douze roubles. – A douze roubles, vrai comme Dieu existe et m’entend. – Eh bien, soit ; mais voyez, pour avoir ces douze roubles, vous avez donné du miel, vous avez donné votre miel, n’est-ce pas ? et ce miel, vous l’avez récolté peut-être en un an de soins, d’efforts, d’embarras ; vous avez fait des courses, vous avez fatigué vos chevaux, vous avez tué des abeilles, vous en avez nourri pendant tout l’hiver dans une cave ; tout cela c’est du travail… mais les âmes mortes ne sont pas une œuvre de ce bas monde ; vous n’avez eu à vous donner aucun soin, à prendre aucune mesure ; il n’a fallu que la volonté de Dieu pour que ces âmes, au grand détriment de votre économie, fussent en état de passer à un autre maître. Avec votre miel vous avez fait douze roubles, juste récompense de votre travail et de vos fatigues, tandis qu’ici vous recevez de l’argent, mère, en payement de rien, de moins que rien, et non pas douze, mais bien quinze roubles, et cela, non pas en monnaie d’argent, mais en trois belles assignations bleues presque neuves. » Après un tel mouvement d’éloquence, Tchitchikof, pour la deuxième fois, fut, dans l’intimité de son amour-propre, persuadé que la vieille dame allait certainement se rendre ; elle répondit : « En vérité, une pauvre veuve inexpérimentée en affaires est agitée de toutes sortes de craintes ; le mieux c’est de prendre un peu de temps ; il viendra bien ici quelques marchands ; je verrai, je comparerai leurs offres à la tienne ; peut-être ils donneront plus. – Fi ! fi ! mère, c’est une honte ! vous ne songez pas à ce que vous dites. Les marchands !… Quel est donc le marchand qui vous les achètera ? et quel usage en ferait-il ? – Eh ! peut-être bien que… dans le ménage… quelquefois il en faut… pour… » La vieille n’acheva pas sa phrase ; elle resta la bouche ouverte et regarda Tchitchikof avec anxiété désirant savoir ce qu’il pourrait dire là-dessus. « Des morts dans le ménage ? Allons, vous nous la donnez belle ! Est-ce que vous les emploieriez, vous, pour effrayer les moineaux la nuit dans votre potager ? – Ouf ! le ciel me soit en aide ! ah ! quelles horreurs tu nous débites là ! des morts la nuit chez moi ! marmotta la vieille en se signant à trois reprises. – C’est vous qui avez dit qu’il en faut dans le ménage. Dans tous les cas, tombes, ossements, beau gazon par-dessus, tant cela vous reste intact ; mot je ne veux qu’un acte, un papier. Eh bien, quoi ? Voyons, allons, répondez donc. » La vieille dame resta dans la posture des grandes méditations. « Cà, à quoi est-ce donc que vous pensez, Nastassia Pétrovna ? – Vraiment je cherche, je cherche ce qu’il y a de mieux à faire ; tiens, j’aime mieux te vendre du chanvre ! – Du chanvre, du chanvre ! Je vous parle de toute autre chose, et vous me mettez en avant du chanvre ! Il faut renvoyer le chanvre à l’article chanvre. Au reste, bon, je reviendrai, et je vous enlèverai tout votre chanvre. Pour cette heure, eh bien, êtes-vous décidée, Nastassia Pétrovna ? – Ah ! toi, tu me parles d’une marchandise si étrange, si nouvelle… Reviens dans quinze jours pour les chanvres, et alors… » Ici Tchitchikof sortit des bornes de toute bienséance ; il souleva de la main gauche une chaise de joncs qui était à sa portée et la frappa de ses quatre pieds contre le plancher avec une certaine vivacité en disant d’une voix creuse : « Hum ! quel diable est donc là-dessous ? » Le nom du maudit effraya incroyablement la noble campagnarde. « Oh ! ne l’appelle pas ! ne le nomme pas ! Dieu soit avec lui ! s’écria-t-elle en blêmissant et tremblotant des lèvres. Il y a trois jours, je n’ai eu que lui dans la tête toute la sainte nuit. J’avais eu l’idée, vois-tu, après ma prière, avant de m’endormir, de consulter un peu les cartes sur quelque chose qui m’occupe ; ce n’est pas bien de vouloir lire l’avenir, surtout en pareil moment. Dieu lui-même sans doute, pour me punir, me l’a envoyé, et je l’ai vu, je l’ai vu… Fi, qu’il est horrible ! des cornes… Qu’est-ce que c’est que celles de nos bœufs à côté ? – Je m’étonne et m’afflige qu’il ne vous en vienne pas toutes les nuits des dizaines de dizaines en grande tenue. Par pure charité chrétienne je voudrais que cela vous arrivât ! » dit Tchitchikof d’un ton grave. Et il ajouta comme se parlant à lui-même : « Je vois une pauvre veuve dans la gêne ; elle n’a pas le revenu qu’elle devrait avoir, elle a des besoins, elle se donne un mal de chien… J’arrive, je vois cela, je veux… Mais qu’est-ce que ça me fait qu’elle souffre, qu’elle se ruine, qu’elle crève avec toute la population de son village, soixante ou quatre-vingts familles, bon !… que m’importe à moi qu’on crève de misère au sein de l’abondance ? – Bon Dieu, quelles choses affreuses tu dis là ! marmotta la vieille dame en regardant avec effroi son interlocuteur. – On oublie de parler honnêtement avec vous, mère ? vrai, je m’imagine voir, révérence parler, un misérable chien de basse-cour au pré, couché entre les meules ; il ne fait rien et ne laisse rien faire ; il ne mange pas de foin et n’en laisse manger à aucun autre quadrupède. Et moi qui voulais me rendre acquéreur de la plupart de vos produits, ma chère dame ! car sachez que j’ai pris à ferme des fournitures pour des particuliers et pour plusieurs grands établissements de la couronne ; mais, ma foi, votre aveuglement… » Ici il allongea la lèvre, regarda sa botte, et se lut comme s’il dédaignait de pousser plus loin l’exposé de ses grandes affaires… mais ce qu’il venait de laisser tomber suffisait bien pour produire des merveilles. Le mot de fermes de la couronne agit fortement sur l’esprit de Nastassia Pétrovna, qui, par suite, prononça d’une voix presque suppliante ces paroles : « Pourquoi te fâches-tu si fort contre une vieille idiote telle que moi ? va, si j’eusse pu deviner que tu fusses si colère, sois sûr que je ne t’aurais pas même répliqué un mot. – Fâché, en colère… eh ! non ; de quoi serais-je donc fâché ? l’affaire que je vous dis ne vaut pas une coquille d’œuf… et j’irais me mettre en colère pour ça !… allons donc ! – Eh bien, eh bien, c’est dit ; je consens pour quinze roubles assignations. Seulement encore écoute, père : pour les affaires de fournitures, quand il te faudra de la farine de seigle ou de blé, de sarrasin ou d’orge, quand il te faudra de la volaille et du bétail sur pied ou abattus, alors, je t’en prie, ne t’adresse pas ailleurs, ne me fais pas de tort. – Non, mère, je ne m’adresserai pas ailleurs certainement, dit-il en essuyant de la main la sueur qui lui sillonnait tout le visage ; et il lui demanda si elle avait à la ville de district un homme de confiance, ou une connaissance qu’elle pût nantir de ses pouvoirs pour faire l’acte et tout ce qu’il fallait. – Comment donc ! le fils du père Kyrile le protopope sert au greffe du tribunal civil. » Tchitchikof la pria d’écrire au fils du protopope Kyrile une lettre en forme de procuration, et, pour lui épargner une grande peine d’esprit comparable à une médecine amère à prendre tous les quarts d’heure pendant un jour entier, il se chargea de rédiger tout de suite l’original, que de la sorte elle n’aurait qu’à copier, ou, mieux encore, simplement à dater et à signer. « Comme ça serait heureux, pensait en elle-même la Korobotchka, qu’il me prit, pour la couronne, mes farines et mon bétail ! Il faut l’amadouer ; il me reste de la pâte d’hier au soir ; je vois aller dire à Fétinia de nous faire des blines[29]. Qu’est-ce que je lui ferai encore ? ah ! des pâtés aux œufs[30] : chez moi cela vous est plié, troussé, qu’il y a plaisir à les tenir et à mordre dedans. Ah çà ! il n’y a pas de temps à perdre. » La dame, en achevant ce monologue, sortit pour mettre à exécution son idée au sujet des pâtés ou pains doux contenant une couche de tranches d’œufs et des blines, plats de fond qui ne manqueraient pas d’être accompagnés d’une infinité d’autres fins morceaux, produits de la cuisine domestique russe, qui sont le petit-four des maisons de seigneurs campagnards où la science du pâtissier européen n’a rien à voir ni à enseigner. Tchitchikof de son côté se rendit au salon où il avait passé la nuit, afin de préparer son bureau pour les écritures nécessaires. Tout dans la pièce était depuis longtemps remis en ordre ; le fameux lit de plumes avait été enlevé, et près du divan était rapportée une table ronde à tapis vert et à six tiroirs, sur laquelle on avait jeté une nappe à dessins représentant la ville d’Yaroslaf en blanc sur fond bleu d’un côté, en bleu sur fond blanc au revers. Il posa sur cette table sa cassette de voyage, puis il s’assit carrément pour respirer un bon moment, car il se sentait comme dans un bain d’étuve ; tout ce qui, sur son corps, depuis la nuque jusqu’aux orteils, était en contact avec sa peau, était mouillé à un point à peine supportable. « M’a-t-elle tourmenté, la vieille damnée ! » dit-il après avoir soufflé une minute ou deux ; et il procéda à l’ouverture de son grand nécessaire. L’auteur, à tort ou à droit, est persuadé qu’il y a des lecteurs très capables de désirer ici une inspection détaillée, un plan exact des compartiments, des secrets même de ce nécessaire. Pourquoi leur refuser cette petite satisfaction, si on nous en laisse le temps toutefois ? Voici quelle était la disposition intérieure de la caisse : cette caisse s’ouvre en pupitre ; dans le milieu de la partie haute est le nécessaire à barbe distribué en case à savonnette, case à blaireau, case à cinq cloisons pour six rasoirs ; plus haut est le matériel de bureau : case pour l’encrier, case pour le sable, long chenal pour les plumes, les crayons, la cire à cacheter et le cachet, puis sur les côtés plusieurs cases plus ou moins profondes, les unes couvertes, les autres sans bouchons, pour les objets courts et pour la monnaie. Toute cette partie s’enlève, et l’on trouve un second plateau moins profond, contenant, outre des ciseaux, des canifs, des limes et autres objets de cette sorte logés sur les bords à leur place marquée, un fouillis de billets de visite, de faire part, d’invitation, de spectacle, etc., etc. Ce deuxième plateau, enlevé comme le premier, met à découvert les papiers d’affaires grand format, les uns couverts d’écriture, les autres vierges encore sauf les divers timbres qu’on distingue sur une certaine masse placée au fond. A l’arrière et sur les côtés se trouvaient certaines coulisses dont l’une s’ouvrit pour donner passage à un tiroir secret qui fut tiré et repoussé promptement à plusieurs reprises. C’était le tiroir à l’argent ; vous dire ce qu’il contenait dans ce moment, c’est ce que nous ne saurions faire, Tchitchikof parut entendre quelque bruit de pas ; il remit en hâte la coulisse, et, sans rentrer les deux plateaux supérieurs, il rabattit la trappe couverte de maroquin vert formant la moitié de son pupitre, il regarda le bec de sa plume du côté du jour, et il se mit à écrire, juste au moment où la dame entrait et venait à lui. « Oh ! le beau nécessaire que tu as là, père ! dit-elle en s’asseyant à un pas de lui ; sûrement tu as acheté cela à Moscou ? – Oui, à Moscou, répondit Tchitchikof, en continuant d’écrire. – J’en étais sûre : là on travaille bien. Il y a trois ans, ma sœur a apporté de là des bottines chaudes pour ses enfants : figurez-vous que c’était si bon de cuir et de couture, que cela se porte encore à présent. Aïe ! aïe ! combien tu as là de papier timbré ! dit-elle en soulevant un peu la trappe qui couvrait la partie profonde de la caisse, comme pour jeter un coup d’œil dans l’intérieur et admirer le travail. Tu m’en donneras bien une feuille ! j’en ai tant besoin ! Il arrive que j’ai à écrire une supplique, et alors je ne sais que faire. » Tchitchikof avait en effet ramené le papier timbré au-dessus des papiers d’affaires. Il expliqua à son hôtesse qu’avec un courant d’affaires si considérable, il ne pouvait voyager sans avoir avec lui beaucoup de timbres, pour économiser le temps et parer aux difficultés, mais qu’on n’écrivait pas les suppliques sur un papier à contrats. Puis il eut la complaisance de feuilleter la masse, et il découvrit une feuille du prix d’un rouble, et lui en fit cadeau. Son brouillon fini, il le lut ; puis il en fit une copie très nette sur papier à lettre, et la lui fit dater et signer avec parafe, après quoi il la pria de vouloir bien écrire en grand détail la liste des paysans vendus, il se trouva que la noble dame ne tenait aucun livre et ne possédait aucun rôle, mais seulement une excellente mémoire ; il dut reprendre la plume et se faire dicter. Quelques paysans avaient des noms qui le surprirent, lui qui n’était pas facile à étonner ; sa surprise venait encore plus des sobriquets, sorte d’excroissances que portaient inséparablement ces noms. A chaque nom, prononcé avec le plus grand sérieux par la dame, il tenait sa plume un moment suspendue et se tournait vers la vieille, dont le visage restait parfaitement impassible, et, voyant cela, il inscrivait. Il fut surtout frappé d’un Pierre Savèlef, fais pas attention, l’auge est là. De sorte qu’il ne put s’empêcher de dire : « En voilà un d’une belle longueur ! » Un autre, à « Ivan Pétrof des Rossignols », avait pour surcroît : Brique à vache. Un troisième s’appelait tout court : la Roue Ivane. Après avoir tout écrit par primo, secundo, tertio, et fait signer la liste, il promena son nez en l’air, et respira à pleine poitrine un appétissant fumet de quelque chose de frit au beurre. Une table supplémentaire s’était ajoutée et couverte : il y eut invasion de gens apportant diverses bonnes choses. « Je vous prie d’accepter un petit déjeuner sans façon, » dit gracieusement la bonne dame. Tchitchikof, qui venait de fermer et de repousser son nécessaire de voyage, en y logeant les deux papiers frais signés, vit les deux tables se couvrir rapidement de mets dont nous serions embarrassés de donner le menu ; je dirai pourtant, pour l’acquit de ma conscience, comprendra qui pourra, qu’il y eut des gribki, des pirojki, des skorodoumki, des chanichki, des preagli, des blini, des lepechki et pripëki ou fritures de tous les hauts goûts possibles, à l’ail, à l’oignon, au grain de pavot, au lait caillé, à la crème aigrie… Je ne saurais dire ce qui ne parut pas en ce genre sur ces deux tables, rapprochées pour la petite collation de l’aimable visiteur. « Prenez ceci, prenez de ces miches à l’œuf, » dit l’hôtesse. Tchitchikof tira à lui une grande miche à l’œuf, et en fit l’éloge après en avoir mangé la moitié : c’est qu’en effet la miche était fort bonne ; et, après tout le mal qu’il s’était donné pour amener la vieille à ses fins, il avait réellement grand besoin de mordre sur quelque chose de substantiel. « Et les blines ! goûtez, goûtez nos blines ! » Tchitchikof, en guise de réponse, plia ensemble trois blines, les sauça dans le beurre bouillant, et les avala lestement, après quoi il s’essuya les mains et le tour de la bouche. La dame lui faisait des saluts excitants. Il renouvela encore trois fois ces bouchées monstres que le beurre fait passer comme une lettre à la poste ; et, après s’être essuyé le visage et les mains d’une manière évidemment définitive, il pria la bonne dame d’ordonner qu’on mit les chevaux à sa britchka. Nastassia Pétrovna transmit le soin de donner cet ordre à la Fétinia, qui fut chargée en même temps de revenir vite, vite, avec des blines toutes bouillantes. « Les blines chez vous, mère, sont un morceau excellent, dit Tchitchikof en s’administrant trois par trois les nouveaux beignets apportés directement de la poêle à frire spéciale. – Oui, on les fait ici assez bien ; mais malheureusement, les blés étant mal venus, la farine n’est pas pour les beignets ce qu’elle devrait être… Mais qu’avez-vous donc à vous presser comme cela ? ajouta la dame, voyant que Tchitchikof venait de saisir sa casquette ; songez donc que la britchka ne peut pas être si vite attelée. – Ca va être fait, mère ; ce sera fait tout de suite, mes gens font toujours lestement les choses. – Eh bien ! adieu et au revoir. Hein, père, vous ne m’oublierez pas pour vos fournitures ? – Non, non, soyez-en sûre, dit Tchitchikof en passant de l’antichambre dans la pièce d’entrée. – Et du lard ? est-ce que vous m’achèterez mon lard ? – Pourquoi pas ? Je vous l’achèterai sinon la première fois, eh bien après. – Pour les fêtes de Noël ; pour tout ce temps, du 27 décembre au 6 janvier, j’aurai du lard, j’en aurai, père. – Bien, nous l’achetons, mère, nous l’achetons : nous achetons tout, nous achèterons bien aussi ton lard[31]. – Peut-être bien qu’il vous faudra de la plume ; j’aurai de la plume, et une assez jolie quantité, pour le carême Saint-Philippe. – De la plume ? Ah ! c’est bien, très bien, dit Tchitchikof. – Tu vois toi-même, père, que ta britchka n’est pas encore prête, dit l’hôtesse lorsqu’ils furent sur l’avancée. – Elle le sera dans un moment. Expliquez-moi bien, en attendant, comment je vais gagner la grande route. – Comment faire cela ? dit la dame ; c’est difficile à expliquer : il y a beaucoup de détours à faire. Ne faudra t-il pas que je donne une petite fille pour montrer ? Y a-t-il assez de place sur le siège pour qu’elle puisse s’y asseoir à côté de ton cocher ? – Le siège est large, même pour deux hommes. – Je consens à te donner une jeune fille ; elle sait bien la route, mais seulement… Toi… prends garde, ne va pas me l’emmener. C’est que j’en ai perdu une comme ça, que des marchands m’ont détournée, les maudits ! » Tchitchikof assura à la dame qu’il n’emmènerait pas la petite fille. La Korobotchka, tranquillisée, se mit, sans désemparer, à passer en revue tout ce qui se trouvait dans sa cour : elle suivit d’un œil très attentif sa femme de charge, qui sortait de la dépense, portant à la main une écuelle de bois contenant un gros morceau de gâteau de miel. Elle observa un paysan qui se tenait contre la porte cochère, et peu à peu elle se laissa absorber tout entière dans les choses du ménage, qui faisaient sa vie de toutes les heures. Mais pourquoi s’occuper si longtemps de la Korobotchka ? La Korobotchka, toute à l’économie ; ou la Manilof, toute au sentiment ; ou la vie de ménage, ou la vie de frivolité… qu’importe ? passons… ce n’est pas là ce qui dans le monde a été le mieux arrangé… Ce qui est riant ne tarde guère à devenir sombre, pour peu qu’on l’ait quelque temps devant les yeux ; et alors Dieu sait ce qui vient à la tête. Peut-être, devant ce parallèle, avez-vous pensé ou dit : « Allons donc ! est-il bien vrai que la Korobotchka soit restée, avec quelque fortune, placée si bas sur l’échelle aux cent mille degrés de la civilisation humaine ? Y a-t-il, en effet, un si vaste gouffre entre elle et sa sœur, inaccessiblement fortifiée dans les murs d’une aristocratique maison à grands beaux escaliers de fer de fonte à ornements dorés, à tapis de pied, à rampes d’acajou, à vases de fleurs et à cassolettes de parfums ; de sa sœur, la femme du monde qui bâille délicieusement sur un charmant livre qu’elle feuillette à peine en attendant la visite de personnes admirablement spirituelles. Devant elles son esprit de femme aura ample carrière pour donner sa note, sa phrase, sa variante sur une pensée qu’elle sait par cœur depuis le matin, pensée d’emprunt au fond, sans doute, mais pensée qui, d’après les cas de la mode, sera celle de la ville entière toute une grande semaine, et même pas tant ; pensée, non sur ce qui se passe dans son hôtel, encore moins dans ses terres, qui sont obérées, hypothéquées, grâce à l’ignorance absolue de tout genre d’économie, mais sur les phases probables de la révolution qui est imminente en France, mais sur la direction que semble prendre le catholicisme, qui est aujourd’hui très bien porté. Mais passez ! passez ! Pourquoi parler de pareilles sornettes, pourquoi ? au milieu de minutes de joyeuse insouciance, un autre courant inattendu s’établira, s’échappera tout à coup de lui-même. Le rire n’a pas encore perdu sa dernière trace sur le visage, que déjà on est devenu autre que l’on n’était au milieu des mêmes hommes, et la figure, dans tous ses traits, s’éclaire d’une lumière toute différente… Laissons donc cela. « Enfin, voici ma britchka ! » s’écria Tchitchikof, voyant son équipage se ranger devant l’avancée, et Fétinia y déposer le beau nécessaire de voyage ; et il reprit, s’adressant à son cocher : « Que signifie, imbécile, cette lenteur interminable ? On voit bien qu’il te reste encore dans la tête quelque chose des fumées d’hier, drôle ! » Séliphane ne répondit pas un mot. « Adieu, adieu, mère, dit Tchitchikof à la dame. Eh bien, et votre jeune fille ? – Hé, Pélaghéïa ! cria la dame à une petite fille d’environ onze ans, qui se tenait à quelques pas, en cotillon d’une grossière toile bleuâtre assujettie de dessous par les hanches et de haut par deux bretelles fort primitives. La jouvencelle avait les pieds nus, mais de loin on l’eût pu croire bottée tant elle avait de boue fraîche suspendue autour des jambes jusqu’à la hauteur du genou. « Monte là-haut, et tu feras voir la route à ce monsieur. » Séliphane tendit la main à la petite ; celle-ci commença par poser un pied sur le marchepied du monsieur, puis l’autre sur celui de l’automédon, et enfin elle trôna après avoir incroyablement souillé de boue les deux marchepieds. Tchitchikof monta, et son poids, dans le premier moment, fit pencher le corps de la britchka ; puis il rétablit l’équilibre en s’installant bien juste au milieu, et alors il dit : « Voilà qui est pour le mieux ! Maintenant adieu, mère, adieu ! » Les guides touchèrent le flanc des chevaux, qui partirent d’un petit pas relevé. Séliphane se tenait sombre et silencieux, et pourtant il était en même temps fort appliqué à son affaire de cocher ; c’est ce qui ne manquait jamais de lui arriver après chacune de ses fautes, et surtout le lendemain du jour où il s’était enivré. Les chevaux avaient été étrillés avec un soin vraiment remarquable ; le collier du limonier, collier qui, la veille encore, montrait le chanvre en plusieurs endroits, avait été habilement reprisé à la poix. Il guidait sans adresser un monosyllabe à aucun de ses trois chevaux, ni gronderies, ni encouragements, ni harangues, rien, rien que quelques méchants petits coups de fouet donnés pour la forme, et les guides flottaient longues contre le flanc du troïge, qui trottinait tout préoccupé de tant de silence et de mollesse. Cependant le moraliste ne put rester si morne qu’il ne dit en marronnant ce peu de mots à peine distincts : « Ohé, attends-moi, corbeau, je vais t’apprendre à rêver, moi ! » Mais le bai et l’assesseur étaient alors eux-mêmes mécontents de ne pas s’entendre appeler mes très chers, mes vénérables. Le tigré sentit en ce moment tout à coup, sans accompagnement d’aucune parole, singulier procédé ! une grêle traîtresse de piqûres tour à tour sur toutes les parties grasses, charnues, molles, délicates et sensibles de son corps, et le quadrupède fit là-dessus ses réflexions qui se lisaient aisément dans les émotions parlantes des deux oreilles et de la houppe qui les sépare ; tout cela disait : « Sur quelle herbe a-t-il donc marché aujourd’hui ? il ne sait plus parler, mais il sait mieux que jamais où nous piquer ; hier il était causant, et s’il jouait du fouet, c’était par façon de rire, le long de l’épine ; aujourd’hui le sournois cingle dans le vif ; c’est aux oreilles et au ventre qu’il s’en prend à la sourdine. « A droite, quoi ? dit sèchement Séliphane à la petite placée à côté de lui, en montrant du manche de son fouet la direction d’un chemin bruni par les pluies, qui se dessinait plus ou moins droit entre les prés et les champs couverts de la plus luxuriante verdure. – Non, non, je montrerai, répondit la jeune fille sans regarder la direction du fouet. – Par où donc ? dit sèchement Séliphane en avançant toujours. – Tiens, voici par où ! s’écria la petite. – Ah ! l’imbécile, dit Séliphane ; mais c’est justement à droite, comme je disais. Ca ne sait pas distinguer sa droite de sa gauche, tssss ! » La journée était parfaitement belle ; mais la terre s’était tellement détrempée la veille, que les roues de la britchka soulevaient continuellement des quintaux de boue et s’en étaient fait une enveloppe plus épaisse que le feutre le plus grossier. On peut se figurer la fatigue des pauvres chevaux, d’autant plus que le sol avait pour base la glaise, et une glaise de la qualité la plus poisseuse. Cette circonstance fut cause que la britchka ne put se tirer de là avant deux heures de l’après-midi ; et, sans la petite, cela eût été bien autrement difficile : car les chemins s’échappaient dans tous les sens, comme les écrevisses du marché, quand on les laisse sortir du sac, et Séliphane aurait été rossé sans que, cette fois, il y eût de sa faute. Bientôt la petite fille aux bottes de vase sèche montra de la main quelque chose de noir en disant : « Tiens, vois le grand chemin là-bas ! – Qu’est-ce que c’est que ce bâtiment ? demanda Séliphane. – C’est l’auberge, dit la petite. – Eh bien, à présent, nous arriverons bien nous-mêmes, dit Séliphane ; retourne vite chez les tiens. Sur quoi il retint son attelage, aida la petite à descendre, et en l’assistant il la regarda pour la première fois et marmotta entre ses dents : « Que ça de boue aux jambes ! houuu, va-t-elle salir de la belle herbe d’ici chez elle ! » Tchitchikof lui donna un gros de cuivre[32] ; elle tourna le dos à l’instant même, et commença son trajet par cinq ou six grandes enjambées joyeuses, car elle était heureuse et du superbe cadeau, et plus encore d’avoir trôné sur le siège d’une britchka.
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En approchant de l’auberge de la maison de poste, Tchitchikof ordonna qu’on s’arrêtât pour deux raisons : pour laisser les chevaux souffler une bonne petite heure, et aussi pour mettre quelque chose sous la dent, afin de se refaire des fatigues du trajet. L’auteur doit avouer qu’il envie beaucoup l’appétit et l’estomac de gens ainsi constitués ; et à ses yeux ils sont bien ridicules, vraiment, tous ces beaux messieurs de la haute volée, gravitant dans le firmament gastronomique de Pétersbourg et dans celui de Moscou, qui passent leur vie dans la méditation de ce qu’ils mangeront demain, des mets dont ils composeront leur dîner d’après-demain, qui se préparent à leur savante entreprise en avalant une pilule et des huîtres et des araignées marines et d’autres merveilles, et, après cent ou deux cents séances pareilles, partent forcément pour les eaux ou de Karlsbad ou du Caucase. Non, ces messieurs n’ont jamais éveillé en moi la moindre envie. Il n’en est pas de même des hobereaux ; le hobereau court les routes, et, dans une maison de poste, se fait servie trois livres de jambon ; à la station suivante, un cochon de lait ; dans une troisième, un quartier d’esturgeon ou un gros saucisson à l’ail, ce qui ne l’empêche pas, en arrivant à destination, n’importe à quelle heure, de se mettre à table et là, comme si de rien n’eût été, d’absorber une oukha[33] de sterlets, avec des barbottes et du frai qui craquent et gémissent entre ses dents, coupée par de fortes bouchées de gâteaux rastiagai ou koulibiak au sauté de silure, et cela d’un appétit à donner envie de manger aux regardants. Oui, ce sont là des gens tout spécialement favorisés du ciel, de la terre et de la mer, qu’ils rendent tributaires de leur bouche. Plus d’un riche seigneur donnerait à l’instant même la moitié de ses âmes et de ses terres hypothéquées ou non hypothéquées, avec toutes les améliorations faites d’après les nouveaux procédés, soit russes, soit étrangers, pour posséder un estomac comme les gens de moyenne noblesse ; mais le mal est que, pour tout l’or et l’argent du monde, pour tous les domaines améliorés ou non, on ne peut se procurer un estomac de hobereau ou de provincial russe[34]. L’auberge aux murs de rondins noircis, calcinés par le temps, accueillit Tchitchikof sous son étroite avancée, dont le toit hospitalier portait sur quatre piliers façonnés au tour, et pareils à nos anciens chandeliers d’église. Le bâtiment ressemblait à une chaumière russe, sauf des proportions un peu plus amples. Des corniches, des rebords, des garnitures, des encadrements à jour ou en dentelle, fouillés à la hache, au ciseau et à la tarière dans le bois frais, entouraient les fenêtres, le pignon, le balcon, le perron, de manière à donner un air de gaieté au fond lugubre des murailles. Sur les volets on voyait une intention de vases rustiques hauts en couleurs, remplis d’une intention de fleurs, peinture à l’huile très naïve et pourtant prétentieuse. Ayant escaladé un étage par un étroit escalier de planches, Tchitchikof pénétra dans une antichambre spacieuse où il trouva une porte qui s’ouvrait avec bruit, et une grosse commère en robe de perse bigarrée, qui lui dit : « Par ici, monsieur. » Dans la chambre il y avait beaucoup de ces vieux amis qu’on rencontre dans toutes les petites auberges construites en bois, si nombreuses sur les routes à chaussée, nommément un samovar tout sillonné d’eau de vapeur saisie, figée à blanc sur le cuivre ; des parois de sapin raboté, de calfeutrage visible en bourrelet dans les interstices des rondins ; une armoire de coin pleine de théières et de tasses, et surmontée de plateaux ; des œufs de porcelaine dorés, appendus devant les images par leurs rubans rouges et bleus ; une chatte récemment délivrée d’une portée merveilleuse ; un miroir qui vous rend deux nez pour un, qui vous présente au lieu de figure, une sorte de tarte aux pommes ; et enfin des images saintes entourées de touffes d’herbes fleuries aromatiques et d’œillets secs à un tel point, que le voyageur qui s’avise de vouloir s’assurer de leur parfum, soulève aussitôt les nuages épais d’une poussière qui a les effets de tabac d’Espagne. « Y a-t-il un petit cochon de lait ?… cria Tchitchikof pour tout compliment à la bonne femme qui lui faisait accueil. – Oui, monsieur, et bien à votre service. – Au raifort et à la smetane ? – Au raifort et à la crème aigrie, justement. – Donnez-moi ça ; allons, leste. » La vieille partit comme par un ressort et ne s’arrêta plus ; elle rentra vingt fois coup sur coup : 1° avec une couple d’assiettes ; 2° avec une serviette si libéralement empesée, qu’elle pouvait se tenir debout comme une écorce de vieux liège ; 3° avec un couteau à manche d’os du plus beau jaune antique et à lame réduite de deux bons tiers de sa largeur en deux endroits, mais tranchant toutefois comme une lime d’horloger ; 4° avec une fourchette à deux dents et demie ; 5° avec un poivrier affectant la forme d’une fiole lacrymatoire attique ou toscane ; 6° avec une salière parfaitement incapable de garder son aplomb, sinon dans une position inclinée… Mais bientôt notre héros, selon une habitude prise de longue date, entama avec cette femme une conversation en règle ; il ne manqua pas de lui demander si elle tenait elle-même l’auberge, ou si c’était son mari, son frère, son parrain ou son compère qui était aubergiste… quel revenu annuel donnait l’établissement ; si elle avait des fils ; si son fils aîné avait femme ou s’il était garçon ; quelle femme il avait prise, riche ou pauvre ; s’il y avait eu une dot, et en quoi elle consistait ; non : eh bien, si le beau-père a été content ; s’il n’est pas au contraire fâché comme s’il recevait trop peu de présents en donnant sa fille. Tchitchikof n’était pas homme à rien oublier dans ces sortes d’enquêtes. Il va sans dire qu’il ne manqua pas de se faire nommer en détail, un à un, posément, tous les gentillâtres d’alentour, petits et grands, riches et pauvres ; il lui fallut tout savoir, et ses questions tombaient là dru comme grêle. La bonne femme connaissait surtout Blokine, Potchitilef, Myllnoï, Tchéprakof dit le Colonel, Sabakévitch… « Sabakévitch ? Ah ! tu connais Sabakévitch[35] ? – Comment donc ? et assez, vraiment. » Tchitchikof sut alors que la vieille connaissait non seulement Sabakévitch, mais aussi Manilof, et qu’à ses yeux Manilof était bien plus délicat, probablement plus délicat, plus grand et plus aimable que Sabakévitch. En effet, jugez donc : Manilof se fait bouillir, cuire au beurre ou rôtir une poule, et en attendant, il s’amuse avec un quartier de veau, puis il tâte d’un foie de mouton, s’il y en a de prêt. et il se borne à goûter de ceci et de cela ; mais Sabakévitch, lui, ne se fait servir qu’une seule viande, mange tout le plat, demande s’il n’y en a pas encore un peu au four… comme si l’on eût fraudé de quelque partie ; et il ne paye jamais que ce qui lui avait été dit du prix de la portion ordinaire. Comme il conversait de la sorte, tout en expédiant un cochon de lait, et qu’il n’en restait plus qu’une bouchée empalée sur la fourchette brèche-dent, on entendit un bruit d’équipage au pied de la maison. L’hôtesse disparut, la bouchée aussi. Tchitchikof se leva, regarda par la fenêtre et vit, arrêtée devant l’avancée, une légère britchka attelée d’un troïge fringant. Deux hommes descendirent de cette britchka, l’un blond et de haute stature, l’autre brun et de moins haute taille. Le grand blond était en hongroise bleu foncé, le brunet en simple arkhalouk d’une étoffe orientale à raies[36]. Après eux, arrivait d’un pas très lent une méchante calèche, vieux débris tiré par un méchant quadrige à long poil, à qui le rafraîchissement de l’étrille était jouissance inconnue ; chaque haridelle, bridée de cordes à puits, avait pour licou un collier en loques. Le blond gravit à l’instant l’étroit escalier ; le brun restait au bas à palper quelque objet dans la calle de la britchka, en causant avec son domestique ; et en même temps il faisait des signes à la calèche fantastique qui approchait. Il sembla à Tchitchikof reconnaître cette voix-là, et, pendant qu’il regardait ainsi au dehors, le blond avait tâté à la porte, trouvé le loquet et ouvert. C’était un grand maigre, non pas vieux, mais usé ; il portait de très petites moustaches rousses. A son visage hâlé et en quelques endroits comme brûlé, on pouvait aisément croire qu’il était parfaitement fait à la fumée, non de la poudre à canon, mais du tabac le plus âcre. Il salua poliment Tchitchikof, qui lui rendit sa politesse avec son aisance habituelle. Il est fort vraisemblable qu’il leur eût suffi de quelques minutes encore pour lier conversation et faire ample connaissance, car il y avait déjà un bon acheminement ; tous deux, presque en même temps, avaient témoigné leur satisfaction de voir que la poussière des routes eût été parfaitement abattue par les pluies de la nuit, de sorte, disaient-ils, qu’il fait bon voyager par cette fraîcheur… lorsque le voyageur brun entra tout à coup, jeta sa casquette, sans transition, de dessus sa tête droit au beau milieu de la table, et se hérissa gaillardement le crin, en y passant en tous sens son long démêloir à cinq doigts. C’était un beau et vigoureux jeune homme à figure pleine et vermeille, ornée de trente-deux perles du premier choix, riant entre des lèvres de corail, le tout encadré dans deux gros favoris des plus drus, sous une luxuriante forêt de cheveux aile de corbeau ; bref, c’était un homme frais et sain comme une pomme de Crimée cueillie sur l’arbre. « Bah ! bah ! bah ! s’écria-t-il aussitôt en étendant parallèlement les deux bras vers Tchitchikof, toi ici ? » Tchitchikof reconnut Nozdref, ce même Nozdref près de qui il avait dîné chez le procureur fiscal et avec qui il s’était trouvé en quelques minutes sur le pied d’une si grande familiarité que Nozdref s’était mis à le tutoyer, sans pourtant que, de son côté, il eût donné lieu à cela le moins du monde. « Où es-tu donc allé ? chez qui ? dis, » reprit Nozdref ; et, sans lui laisser le temps de répondre, il ajouta : « Moi, mon cher, je reviens de la foire. Félicite-moi ; j’ai été rincé, oui, cher ami, rincé, mais rincé à fond. Tiens, regarde un peu par cette fenêtre, vois dans quel véhicule je suis arrivé… » Ici il pencha au dehors la tête de Tchitchikof, qui pensa se heurter cruellement contre le châssis. « Tu vois quelle drogue de calèche ! c’est du miteux, du vermoulu, j’espère !… j’ai dû grimper dans sa britchka… » En parlant ainsi, il montrait du doigt son compagnon. « Cà, à propos, vous ne vous connaissez pas… c’est Mijouïef, mon beau-frère ! Nous n’avons fait que parler de toi toute la matinée ; je lui disais : « Il faut que nous nous trouvions ensemble avec Tchitchikof. » Aïe, aïe ! frère, tu ne te figures pas comme je viens d’être rincé. Croiras-tu que, non seulement j’ai perdu quatre excellents trotteurs, mais tout, tout ce que je portais sur moi, regarde, regarde, plus de chaîne, plus de montre, plus d épingle… » Tchitchikof regarda et vit qu’en effet le beau Nozdref n’avait plus ni épingle ni chaîne ; il lui semble même qu’il avait des éclaircies dans un de ses favoris. « Eh bien, me croiras-tu, si j’avais eu encore vingt roubles en poche, je dis vingt roubles, pas davantage, je regagnais tout… Bah ! tout, entendons-nous ; outre que je rattrapais toute ma perte, je gagnais encore, parole d’honneur ! trente bons mille roubles, et ils seraient ici, ici, ici, dans ce portefeuille. – C’est ce que tu disais justement dans ce moment-là, objecta le grand blond flambé ; eh bien, là-dessus, moi, je t’ai donné cinquante roubles, qui sont allés pourtant avec les autres. – Oui, c’est vrai, je les ai perdus aussi, mais je ne les aurais pas perdus, non… je ne les aurais pas perdus, certes… si je n’eusse pas fait une bêtise… vrai, je ne les aurais pas perdus si je n’eusse eu l’imprudence, après le paroli, de plier un canard sur ce maudit sept ; je pouvais sans cela faire sauter toute la banque. – Bien, mais tu ne l’as pas fait sauter. – Eh non, parce que j’ai plié un canard à contretemps. Est-ce que tu aurais dans la tête que ton major joue bien, par hasard ? – Bien ou mal, je ne dis pas, mais il t’a étrillé. – Le bel exploit ! j’en aurais joliment raison, va ; il ne me pèse pas ça, ton major. Qu’il essaye donc un petit doublet, alors tu verras ce que deviendra ce fameux brelandier major ! Mais au reste, cher Tchitchikof, comme nous nous en sommes donné les premiers jours ! Ah ! il faut avouer que la foire a été, cette année, dans tout son beau. Les marchands disent eux-mêmes qu’il n’y avait jamais eu une affluence et un entrain pareils. Tout ce qu’on avait amené de chez moi a été supérieurement vendu. Ah ! frère, comme nous avons bamboché ! rien que de se rappeler, foi d’honnête homme ! je te dis… mais quel dommage, quel dommage que tu n’étais pas là ! Figure-toi qu’à trois verstes de la ville il y avait en ce moment un régiment de dragons, que tous les officiers, tous, du premier au dernier, au nombre de quarante, étaient en ville et nous avons bu, et nous avons bu ! Tiens, frère, il y avait le rotmistre Potsélouïef… voilà un bon enfant ! quel homme avec cela ! des moustaches qui tombent jusque sous les aisselles… c’est lui qui appelle le vin de Bordeaux de la Bourdachka : « Hé, garçon ! qu’il dit, en avant donc la bourdachka, que ces messieurs se gargarisent !… » Et le lieutenant Kouftchinnikof, hein, beau-frère, dis, quel charmant homme ! on peut bien dire que celui-là est le bambocheur par excellence, le roi de la bamboche… Nous ne nous sommes pas quittés pendant trois jours. Quels vins nous avons eus du marchand Ponomarëf ! Il faut que tu saches que Ponomarëf est un si grand coquin qu’il n’y a pas moyen de rien prendre dans ses boutiques ; il mêle à ses vins des décoctions de bois de sandal, de bouchon brûlé, de baies de sureau, et le diable sait encore quelles drogues ; mais si, une fois, il va lui-même ouvrir chez lui le sésame, le saint des saints, le petit caveau particulier, oh ! ma foi, là, il n’y a plus rien à dire, il vous met dans l’empirée. Voilà comment, le lieutenant des brocs (Kouftchinnikof) et moi, nous avons eu à discrétion un champagne près duquel le champagne du gouverneur est bon peut-être à laver les pieds des chevaux. Songe que c’était non pas seulement du vrai veuve Cliquot, mais un certain Cliquot-matradoura, comme qui dirait, vois-tu, du double, du triple Cliquot. Moi je suis allé voir Ponomarëf, je l’ai prié… comme on prie ces gens-là, et après un petit quart d’heure d’attente inquiète, j’ai rapporté de là en triomphe une bouteille d’un certain vin français qu’ils appellent bonbon… un bouquet ! mais un bouquet… quintessence de rosé, de violette, de… je ne peux pas te dire. Oui, nous nous en sommes donné !… Après cela nous arrive avec un. grand froufrou le prince… le prince… au diable son nom ! Son premier soin est d’envoyer, chez le marchand de vin, prendre du champagne… mais serviteur ! ni dans les boutiques, ni chez Ponomarëf lui-même, plus une seule bouteille ! les officiers avaient fait le vide le plus complet. Nous avions fait le vide. Crois-tu qu’à moi seul, à dîner, j’ai séché dix-sept bouteilles de vin de champagne ! – Allons, allons, tu n’as pas bu dix-sept bouteilles, dit froidement le grand blond. – Vrai comme je suis un galant homme, je les ai bues, répondit Nozdref. – Tu es libre d’avancer ce qu’il te plaît, mais je te dis, moi, que tu n’en boirais pas dix. – Parions ! parions ! – Bah ! laisse donc. – Voyons, parions ce fusil que tu viens d’acheter contre ce que tu voudras. – Je ne veux pas. – Ah ! c’est que tu rentrerais à la maison sans fusil sur l’épaule, sans bonnet sur la tête, je t’en réponds. Ah ! frère, frère Tchitchikof, que c’est embêtant que tu n’étais pas des nôtres ! Je sais bien que nous n’aurions pas pu t’arracher là-bas d’avec le lieutenant Koufchinnikof… Oh ! comme vous vous seriez convenus ! Celui-là ne ressemble pas au procureur fiscal ni à toutes ces poules mouillées d’employés grippe-sous ; celui-là, frère, whist, banque, boston, pharaon, il sait tout, il est à tout, il tient tout… Oui, cela valait la peine de venir… hhhhah, méchant marcassin, va, mauvais porcher, va… embrasse-moi, chère âme, embrassons-nous ! je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne ! Mijouïef, regarde, vois-moi celui-ci ; le sort me l’a montré, et je te le montre ; que m’est-il et que lui suis-je, moi ? Il nous est tombé Dieu sait d’où, mais le voici et moi aussi… c’est comme à la foire ! Là-bas, frère, y en avait-il des équipages ! un fouillis… J’ai joué, figure-toi, à la fortune, à la fortune, moi ! je tourne la flèche, bon, un pot de pommade ; je tourne… une tasse de porcelaine ; je tourne… une guitare… puis, je tourne, je tourne, je tourne… diable emporte, je reperds mes gains et six roubles argent en sus. Ah ! j’aurais voulu te voir faire la connaissance du lieutenant ! J’oubliais de te dire… nous avons été ensemble à presque tous les bals. Il y en a un où il s’en trouvait une… si légèrement costumée… mais si légèrement… vois tu… je pensais : « Diable emporte ! ! » Mais Kouftchinnikof, ah l’animal ! oh le dragon ! ah bestia, bestia ! deux heures entières il lui a débité en français (naturellement en français) des compliments brrrr ! Au reste il faut dire qu’il en avait une fameuse réserve même pour les simples petites dames qui n’entendent que le russe… quel luron ! il appelle ça s’ôter le harnais, et faire que le club local se souvienne un peu qu’on est en foire… A propos, un spéculateur avait amené une superbe partie de poisson séché, fumé, des dos d’esturgeon surtout… Ha, justement, j’en ai un là dans l’horrible patache, vous verrez… c’est heureux que je l’aie acheté pendant que j’avais de l’argent. Cà, Tchitchikof, où est-ce que tu vas maintenant, cher ? – Je vais chez un individu à qui j’ai affaire. – A tous les diables l’individu, cher ami, tu viens avec moi ? – Non, puisque j’ai affaire. – Affaire, affaire !… à d’autres ! Ah ! toi, Opodeldock Ivanovitch ! affaire ! bien trouvé, ma foi ! – Non, vrai, j’ai une affaire à traiter, et urgente même. – Je parie que tu mens ! Eh bien, voyons, dis, dis chez qui. – Chez Sabakévitch. » A ce nom, Nozdref partit d’un de ces éclats de rire à cascades dont seuls sont capables les hommes frais et sains, aux dents de sucre raffiné, aux joues veloutées et rebondies. Un voyageur, qui s’étirait à moitié endormi dans une troisième chambre, ressauta, resta sur son séant une minute ou deux sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait, et finit par murmurer : « Au diable le fou qui rit là dedans à ébranler les portes, les poutres et les plafonds ! » « Qu’y a-t-il donc là de si risible ? » dit Tchitchikof. Nozdref continua de rire aux éclats, et seulement on entendait de temps en temps des demi-mots et des mots entiers, qui étaient comme des notes de repère dans les soubresauts et les saccades d’une variation éperdue : « Saba… chez Saba… kévitch ! Ohi ! ohi ! ohi !… Ha ! ha ! ha ! ha !… Ah ! laisse donc… lais… laisse-moi un peu rire… rire… ou j’en crèverai… Ohi ! ohi ! chez Sabakévitch ! Oh ! oh ! ouf !… – Il n’y a rien là de risible : je lui ai donné parole, et je vais, en effet, d’ici droit chez lui. – Eh bien, moi, je te dis que tu te souviendras toute ta vie d’être allé là ; ça vit comme un meurt-de-faim. Je ne dis pas pour sa table : il mangerait la portion de trois éléphants à son déjeuner ; mais c’est un animal. Je connais ton caractère ; va, tu auras un fameux pied de nez si tu comptes trouver là ton boston, ton whist, ton petit pharaon et quelques bouteilles de champagne-bonbon ; ah ! bien oui, c’est joliment son style… Ecoute, frère, crois-moi, envoie au diable le Sabakévitch, et viens avec moi ! Ah ! cher ami, de quel balyk[37] je le régalerai ! Ponomaref, en me le donnant, me saluait, me saluait… et il me disait : « C’est pour vous seul, au moins ! Tournez et retournez toute la foire, vous ne trouverez pas un balyk de cette qualité-là ! » Tu me diras que Ponomaref est un filou… eh ! mon Dieu, je lui ai dit en face : « Ecoute, notre pourvoyeur et toi, vous êtes les deux plus insignes voleurs du gouvernement ! » Il a ri, l’animal ; oui, il a ri en se caressant la barbe. Kouftchinnikof et moi, nous déjeunions chaque jour dans sa boutique. Ah ! frère, j’oubliais de te dire… d’abord je sais que tu ne me quittes plus… tu vas voir quelque chose que je ne céderais pas pour dix mille roubles, je t’en avertis d’avance. Hé ! Porphiri, cria-t-il de la fenêtre à son domestique. Ce manant dégrossi, pourvu d’un couteau-serpe, expédiait un gros quartier de pain surmonté d’une forte tranche de balyk, que le drôle avait adroitement enlevée en tirant quelque objet de la profondeur de la vieille calèche. Hé ! Porphiri, cria Nozdref, apporte-moi le canioule… C’est celui-là qui sera un crâne mâtin ! continua-t-il en s’adressant à Tchitchikof. Je ne l’ai pas acheté, mais bien volé ; celui à qui il était ne voulait, pour rien au monde, s’en défaire ; mais halte-là, j’avais jeté le grappin… je lui ai promis ma jument gris pommelé, tu sais, que Kostyref a échangée avec moi contre les deux petits alezans de l’oncle… » Tchitchikof ne connaissait pas plus l’oncle ni Kostyref qu’il ne connaissait les deux alezans ni la jument grise. Il est clair que Nozdref faisait confusion ; mais il était sujet à ce genre de confusion. « Bârine, qu’est-ce qu’on vous servira ? vint demander en ce moment l’hôtesse au bon Nozdref, très préoccupé du mâtineau que l’homme n’apportait pas assez vite. – Rien !… Ah ! frère, comme nous nous en sommes donné !… Au reste, oui, apporte-nous de l’eau-de-vie, mais un moment ; quelle eau-de-vie as-tu ? – J’ai de l’anisette… – Bon ; donne-moi un petit verre d’anisette. – Et à moi aussi un verre, et qu’il soit bien propre ! dit le grand blond. – Au théâtre il y avait une actrice qui chantait comme un serin, la canaille ! Kouftchinnikof, qui était assis près de moi, me dit : « Voilà, frère, avec qui il ferait bon aller à « la cueillette aux fraises ! » Il me semble qu’il y avait bien à la foire au moins une cinquantaine de baraques[38] de bateleurs et de cabotins de tout genre. J’ai vu là un nommé Fenardi faire, quatre heures durant, la roue du moulin sans se reposer une minute. » Ici Nozdref reçut un verre d’anisette rustique tout droit des mains de la vieille, qui, pendant qu’il absorbait d’un trait ce breuvage, lui fit une profonde révérence. « … Ha, bien, donne-le-moi, » cria-t-il en voyant entrer Porphiri, porteur du mâtineau. Porphiri était vêtu exactement comme son maître, avec cette seule différence que son arkhalouk ouaté était plus noir et plus graisseux. « Là, là ! Non, mets-le ici ; oui, ici, sur le plancher. » Porphiri déposa sur le plancher un petit chien rondelet aux quatre pattes écourtées, et dans cette pose à la crapaudine, il flairait très gentiment de son » petit museau le plancher poudreux. « Voilà, voilà un chien ! » dit triomphalement Nozdref en le tenant suspendu par la peau du cou. Et le mâtineau poussa un petit gémissement plaintif. « Eh bien ! tu n’as pas fait ce que je t’ai ordonné, dit Nozdref à Porphiri, en regardant le ventre du petit chien ; tu n’as pas même pensé à le peigner. – Comment ? je l’ai peigné. – D’où vient qu’il est plein de puces ? – Je n’en sais rien ; peut-être qu’elles lui sont venues de la britchka. – Tu mens, tu mens ; tu lui as laissé ses puces et tu lui en as ajouté des tiennes… Vois donc ! vois donc, Tchitchikof, quelles oreilles !… Oui ; mais touche donc de la main. – Je vois sans cela ; c’est un chien d’une bonne espèce, dit Tchitchikof. – Mais touche-lui donc les oreilles, les oreilles ; vois-moi cela ! – Oui, oui, ce sera un fort bon chien, dit notre héros en touchant les oreilles du canioule pour complaire à Nozdref. – Et vois quel nez froid… Soupèse, soupèse ! » Tchitchikof, pour ne pas contrarier un ami. prit le chien d’une main, lui toucha le nez de l’autre, et le remit sur le plancher en faisant une petite moue admirative et disant : « Un flair superbe ! – Je le crois bien, c’est un vrai mordache[39]. J’avoue qu’il y avait bien longtemps que j’en convoitais un… Bien, Porphiri, emporte-le et le soigne un peu mieux ; prends-y garde, drôle ! » Porphiri prit le petit animal sous le ventre et le reporta dans la vieille calèche. « Ecoute, Tchitchikof, il faut absolument que tu viennes à présent même chez moi ; cinq verstes au plus ; nous serons là en vingt minutes. De chez moi tu iras ensuite chez Sabakévitch, si le cœur t’en dit. » Tchitchikof pensa en lui-même : « Au fait, pourquoi n’irais-je pas chez Nozdref ? En quoi vaut-il moins que les autres ? il est comme tout le monde et, de plus, il vient de se mettre à sec à la foire. On voit qu’il suit en tout son premier mouvement ; il peut y avoir moyen d’obtenir de lui gratuitement quelque chose que je sais bien… Bien, bien ! allons, dit-il ; mais ne t’avise pas de me retenir au-delà de quelques heures, car le temps m’est précieux. A cette condition, je suis maintenant tout à toi. – A la bonne heure ! c’est convenu, mon âme, c’est convenu ; avance, il faut, pour ça, que je t’embrase. » Là-dessus Nozdref et Tchitchikof échangèrent des baisers. « Voilà qui est bien ; nous allons nous mettre tous les trois en route ! – Non pas, non pas, de grâce, et je prends, quant à moi, mon congé, dit le grand blond ; j’ai affaire chez moi. – Tarata, tah, tah… des folies ! Bah, frère, je ne te lâche pas. – Non, vrai, ma femme serait furieuse, et elle aurait grandement raison de l’être. Maintenant monsieur t’offrira bien une place dans la britchka, n’est-il pas vrai ? – Ni, ni, ni, ni, ni, ni ! n’ose pas penser à nous quitter ! » Le grand blond était un de ces hommes dans le caractère desquels, au premier coup d’œil, on lit indépendance et obstination. On a à peine ouvert la bouche que vous les voyez déjà disposés à dire non ; il semble que jamais on ne les amènera à reconnaître pour sage ce qui est manifestement contraire à leur sentiment ; il semble que jamais ils ne traiteront un sot en homme d’esprit, et surtout que personne, jamais, ne les fera danser à sa flûte ; puis en suivant un peu de l’œil leur conduite, on ne tarde pas à voir qu’ils sont, en réalité, d’une insigne mollesse ; qu’ils cèdent le plus facilement du monde, juste sur les points où ils étaient le plus intraitables ; qu’ils acceptent pour gens d’esprit les plus grands sots, et vont danser d’assez bonne grâce à la musique de ceux qui braillent. « Absurde !… dit Nozdref répondant à quelque objection du grand blond, qu’il coiffa aussitôt de sa casquette. Ils descendirent ensemble l’étroit escalier ; à leur vue, les équipages se rapprochèrent du perron. « Et pour l’anisette, bârine ? vous n’avez pas payé, dit l’hôtesse. – Ha ! c’est bien. Ecoute, beau-frère, paye, je te prie ; je n’ai pas un gros de cuivre en poche, figurez-vous. – Qu’est-ce qu’il te faut, la mère ? dit le beau-frère. – En tout quatre-vingt kopecs. – Elle radote ; donne-lui cinquante kopecks ; c’est plus qu’assez. – C’est peu, bârine, » dit la vieille, qui n’en prit pas moins la pièce avec joie ; elle n’était pas en perte, car elle avait, à bon escient, demandé le quadruple du vrai prix de son anisette. Aussi, s’élançant essoufflée, sur son perron, elle ouvrit les portes avec soin et se confondit en révérences à l’adresse du noble trio, qui ne faisait plus la moindre attention à elle. Les voyageurs prirent place : la britchka roula de front avec celle des deux beaux-frères, de sorte qu’ils pouvaient librement dialoguer chemin faisant, au risque de se mordre le bout de la langue. A leur suite roulait, mais de plus en plus distancée à chaque minute, la petite calèche de Nozdref, tirée par des rosses qui n’avaient plus que la peau sur les os. Là était Porphiri avec le mâtineau. Comme le dialogue qui avait lieu entre nos voyageurs offrirait, nous le sentons, un assez médiocre intérêt à nos lecteurs, nous aimons mieux mettre le temps à profit en leur parlant de Nozdref, à qui il est très probablement réservé de faire quelque figure dans la suite de notre poème. La personne de Nozdref est nécessairement un peu de la connaissance de tout lecteur russe : c’est un de ces hommes avec lesquels on ne peut manquer de s’être rencontré dans une maison de poste, à une foire ou chez un hobereau quelconque. On les appelle les roués. Dès l’enfance, ils passent à l’école pour de bons camarades, et malgré cela, ils sont souvent fort rudement battus. Dans l’expression de leurs traits, il y a toujours quelque chose de droit, d’ouvert et de franc. Il est dans leur usage de brusquer la connaissance, et vous n’avez pas eu le temps de les bien envisager, que déjà ils vous disent toi. Quand ils vous donnent leur amitié, il semble bien que ça soit pour une éternité ; mais il arrive communément que le soir même, à la suite d’un joyeux souper, les deux nouveaux amis en soient déjà venus aux coups. Ils sont grands parleurs, dissipateurs, bavards, affronteurs, batailleurs… c’est une race très voyante. Tel était Nozdref à trente-cinq ans, tel il avait été à dix-huit et à vingt-quatre, grand amateur de la bamboche. Le mariage l’avait d’autant moins changé, que sa femme n’avait pas tardé à quitter la partie et à passer dans l’autre monde, lui laissant pour fiche de consolation deux petits garçons, dont au fond, il n’a nul souci, et à qui, pourtant, il ne manque pas d’attacher une bonne jeune, accorte et fraîche. Il lui était, en général, comme impossible de rester plus de vingt-quatre heures à la maison. Son nez, toujours au flair, éventait à cinquante kilomètres à la ronde, sans ouvrir le calendrier, l’endroit où il y avait une foire avec tout le cortège ordinaire de bals et de plaisirs. En un clin d’œil il était là ; à peine arrivé, il avait des querelles et il faisait esclandre autour du tapis vert : car il avait, comme tous ses pareils, la passion des cartes. Aux cartes, comme nous l’avons vu dans le premier chant, il ne jouait pas toujours loyalement, ayant une certaine adresse de main pour les tours de passe-passe, de sorte que fort souvent la partie se terminait par un autre jeu, jeu dans lequel on ne se déchaussait point pour le meurtrir à coups de pieds. Ses favoris plantureux et superbes étaient d’un attrait irrésistible en ces occasions, et parfois il regagnait les terres de son obéissance avec un seul favori, qui même était assez cruellement ravagé. Mais ses joues pleines et rebondies de santé étaient faites de si bonne chair et contenaient une telle force végétative, que de nouveaux favoris croissaient plus beaux, comme pour le rendre content et fier de la perte de ceux dont on l’avait méchamment privé dans les orages forains. Et ce qu’il y a d’étrange, ce qui même ne peut arriver en aucun autre pays qu’en Russie, venait-il, au bout de quelques temps, à se trouver avec ces mêmes connaissances, ces mêmes compagnons de jeu et d’orgie, et d’eux à lui, comme de lui à eux, l’accueil n’était ni pire, ni meilleur qu’aux précédentes rencontres. Voyez-les !… quelle apparence qu’il se soit jamais rien passé de fâcheux entre ces hommes là ! Nozdref était, sous un certain rapport, un homme historique ; on n’a pas connaissance d’une assemblée où, par ses faits et gestes, il n’ait donné lieu à quelque histoire. Là où il s’arrête pour quelques heures, il est sûr que, si l’on n’a pas de gendarmes pour l’emporter à bras-le-corps hors de la salle, ses amis sont nécessairement mis en demeure de déployer eux-mêmes la vigueur de leurs muscles et de le rouler jusque dans la rue. A défaut de pareille aventure, toujours bien lui arrivera-t-il quelqu’une de ces choses qui n’arrive qu’à lui : ou il se jettera à corps perdu au buffet et se dévouera à sécher vingt flacons avec intermittence de frénétiques éclats de rire ; ou il se lancera, en plein salon, dans la blague transcendante, voie où il ira si loin, que lui-même en aura presque conscience et scrupule. Souvent ainsi, sans but, il se surprend à faire de l’art dans le mensonge, comme simple amateur d’improvisation hasardée. Tout à coup (il ne sait pas plus que vous à quel propos) il vous racontera, par exemple, qu’il avait un cheval au pelage bleu lapis-lazuli ou rose tendre… ou quelque autre bourde de même valeur ; de sorte que ceux, qui auparavant, l’écoutaient, s’en vont en lui disant : « Allons, frère, il paraît que tu te mets à fondre les balles[40] ? » Il y a des gens qui ont la manie de faire un désagrément à la personne qui se trouve pour le moment devant eux, sans autre mobile que le plaisir qu’ils prennent à mystifier : tel, par exemple, homme de marque pourtant, doué d’un noble extérieur et plaqué d’une étoile, vous serrera la main, vous entretiendra d’objets fort graves, éveillant par là dans votre esprit un ordre de pensées des plus sérieux, et puis tout à coup, du même ton, du même air, il vous lâche une bourde grossière et vous regarde en face d’un front extrêmement calme. C’est une mystification, soit ; mais, à bien considérer la bourde mystifiante en elle-même, il vous est fort difficile d’en concilier la grossière absurdité avec ce beau visage d’homme, avec cette étoile qui décore sa poitrine, avec ce noble début de conversation propre à évoquer les grandes et profondes pensées… en sorte que vous restez là à vous perdre en conjectures ; et, n’y comprenant rien, vous haussez les épaules, c’est tout. Nozdref, lui, n’était pas constellé, mais il avait cette passion, et toutes les personnes qui l’approchaient de plus près étaient les plus exposées aux traits de ce genre. Il répandait les faux bruits les plus apocryphes qu’on pût ramasser en aucun lieu. Il avait rompu un mariage, il avait mis obstacle à une affaire de commerce considérable, et il ne se regardait nullement comme votre ennemi ; tout au contraire, si l’occasion vous le faisait rencontrer de nouveau, il se montrait plein d’affection, et disait : « Cà, il faut pourtant que tu sois une fière canaille, que tu ne viens jamais me voir chez moi. » Nozdref était divers et multiple de sa personne ; il était tout à tous et à toutes… mais par frasques, et non autrement. Dans la même minute il vous proposait d’aller où il vous plairait, de prendre part n’importe à quelle entreprise, de changer avec vous quoi que ce soit du vôtre contre quoi que ce soit du sien : fusil, chien, cheval, britchka, montre ou pipe, tout était pour lui objet d’échange ; non qu’il eût la moindre idée de gagner à ceci, c’était simplement l’effet d’une manie de fugue et de volte-face, d’une mobilité extrême de caractère, d’un érétisme d’émotions telles quelles. Si, à la foire, il lui arrivait de tomber sur un simple et de le mettre à sec, il courait aussitôt à acheter tout ce qui, avant sa victoire, lui avait frappé les yeux dans les boutiques et autour des boutiques : des harnais, des pastilles de sérail, des mouchoirs de cou pour la petite bonne, un poulain ou un poney, une caisse de raisin sec, un lavabo d’argent, une pièce de toile de Hollande, un sac de fleur de farine, une paire de pistolets à cinq coups, un baril de harengs, des tableaux, un devant de cheminée, un aiguisoir à procédé pour les couteaux, des pots, des bottes de chasse, de la faïence… et cela, pour tout l’argent gagné. Mais il arrivait rarement que ce bagage parvint à destination ; souvent dès le même soir le tout était livré à un autre joueur plus favorisé ou plus retors ; parfois avec addition de la pipe plus ou moins richement montée du perdant, et de la montre garnie de sa chaîne d’or, et d’autres fois avec tout un attelage de quatre beaux pareils, le cocher et la calèche y compris ; de sorte qu’après cette injure de la fortune, le gentilhomme en était réduit à courir, en simple petit surtout ou en arkhalouk d’étoffe boukhare, à la recherche de quelque ami qui consentit à le prendre dans son équipage : tel était Nozdref. Il est très possible que certaines personnes disent que c’est là une figure bien usée, et que, s’il y a eu des Nozdref, il n’en existe plus aujourd’hui. Hélas ! ceux qui parleront ainsi sont peut-être de fort honorables patriotes, mais je dois à la vérité de déclarer que rien n’est plus vivant, plus vivace, plus répandu que le Nozdref dont je viens d’esquisser le caractère : oui, Nozdref est partout au milieu de nous ; seulement l’enveloppe, le cafetan, diffère un peu de Nozdref à Nozdref. Il y a dans le monde des personnes pleines d’exigence ; pour reconnaître le Nozdref de ma peinture, il faudrait qu’elles le vissent en arkhalouk, la figure ornée d’énormes favoris à clairières, et pour cadre une foire… sans quoi, à leurs yeux Nozdref n’est plus Nozdref. Changez le cadre, elles ne voient plus le tableau. Cependant les trois équipages étaient venus défiler devant le perron de Nozdref ; rien dans la maison n’était préparé à recevoir maître ni visiteurs. Au beau milieu de la salle à manger passaient en pieds de bancs échassiers, deux tréteaux surmontés de deux badigeonneurs qui reblanchissaient le plafond, la corniche et les murs, en entonnant une de ces chansons sans fin, dont la campagne seule connaît le charme secret. Nozdref fit à l’instant mettre dehors les manœuvres avec leurs tréteaux, et laver à l’écouvillon de tille le plancher de la pièce, puis il se jeta dans la chambre pour donner certains ordres. Les deux visiteurs l’entendirent commander au cuisinier un dîner en règle ; Tchitchikof commençait déjà à sentir une petite pointe d’appétit ; mais d’après le menu qui venait d’être tracé, il lui fut facile de conclure qu’on ne se mettrait pas à table avant cinq heures. Nozdref rentra, résolu de montrer à ses convives tout ce qui se trouvait dans son domaine ; et, en effet, en deux heures de temps il leur fit voir tout, ce qui s’appelle tout, superficiellement sans doute, mais inexorablement tout, et l’exercice fut rude. Ils allèrent d’abord, comme de raison, à l’écurie ; là ils virent deux juments, l’une de robe gris pommelé, l’autre alezan strié de jaune ; puis un étalon bai d’assez peu d’apparence, mais que Nozdref jurait avoir payé dix mille roubles[41]. « Tu n’as pas donné dix mille francs de cette bête-là, allons donc ! mille, peut-être, oui, dit le beau-frère. – Dieu m’est témoin que je l’ai payée dix mille. – Prends Dieu à témoin tant que tu voudras, je n’en crois rien. – Parions ! parions ! – Je ne veux pas parier. » Nozdref montra des stalles vides où il y avait eu aussi, naguère, de superbes bêtes. Ils trouvèrent sans surprise, dans ce même endroit, un vieux bouc, animal qu’une ancienne croyance fait regarder comme indispensable dans une écurie où l’on prend quelque souci du salut des chevaux. Le bouc de Nozdref exhalait des senteurs énergiques. Il vivait au mieux avec plus gros que lui ; et, en passant et repassant à plaisir sous le ventre, soit de l’étalon, soit des juments, il était évidemment chez lui et ne faisait pas autrement sensation. Ensuite Nozdref mena ses hôtes voir un louveteau qu’il tenait à la chaîne : « Voici, dit-il, un louvat ; regardez-moi ses yeux. Je le nourris de viande de boucherie toute crue et saignante, bien entendu… Oh ! moi, je veux que ce soit un fauve, un carnassier, un vrai loup ; si je le vois faire le bon chien, je lui casse la tête sur place. » Ils allèrent de là visiter l’étang où, au dire de Nozdref, on péchait des poissons d’une belle taille, que c’était peu de deux hommes pour en porter un de biais, sur une civière, jusqu’au large banc qui est sous les fenêtres de la cuisine ; ce dont, toutefois, le beau-frère douta fort, et il ne se gêna pas pour le lui dire. « Ah çà ! Tchitchikof, dit Nozdref, je vais te montrer une admirable laisse de chien : ce sont des chairs, un jarret, une oreille, un flair ! en général, mes chiens n’ont pas leurs pareils dans le district. » Et il mena ses hôtes à une très jolie petite construction entourée d’une grande cour fermée de toutes parts par une bonne palissade. A peine entrés dans l’enclos, ils virent grouiller, aboyer, hurler, bâiller, frétiller et bondir tout un peuple de chiens de tous les pelages, de toutes les formes de pattes, de museau, d’oreilles, portant les noms les plus bizarres : Strélaï, Oubrougaï, Porkaï, Séverga, Kaçatka, Dopékaï, Pripékaï, Nagrada, Pojar et vingt autres. Nozdref était là parfaitement au sein de sa famille. Tous les fidèles sujets de ce petit empire, portant la queue, qui horizontalement, qui verticalement, qui en trompette, accoururent à l’envi, comme pour souhaiter la bienvenue au trio de gentilshommes. Le plus vif enthousiasme fut surtout, comme de droit, pour le maître, qui eut pour un moment sur les bras, les épaules, le dos et la poitrine, toute une pèlerine de vingt ou vingt quatre grosses pattes amies. Obrougaï crut devoir témoigner les mêmes égards à Tchitchikof, et, parfaitement debout devant lui sur ses pattes de derrière, il lui lécha les lèvres, les narines et les gencives de sa vigoureuse langue, avec toute l’affection possible, et ne fut pas médiocrement étonné de voir l’objet de ces honneurs lui cracher aux yeux avec une ingratitude complète. Ils passèrent en revue les chiens les plus remarquables par la fermeté de leurs chairs noires. Il y avait là, en général, de fort bons chiens. Les trois seigneurs allèrent ensuite faire une visite à une chienne de Crimée devenue aveugle de vieillesse, mais qui, deux ans auparavant, était une admirable bête. Elle était, en effet, aveugle et en danger de mort. Ils allèrent de là examiner le moulin, joli moulin placé sur un cours d’eau qui tarit peu, mais il y manquait la pièce dans laquelle on affermit la meule. « Allons maintenant voir ma forge, » dit Nozdref ; et ils allèrent visiter une forge assez bien établie, seulement sur un trop grand pied pour un pareil domaine, et assez loin de la route. « Tenez, voici un champ, dit Nozdref, en prenant à gauche de la forge, un champ où il vient tant de lièvres, qu’il y a des heures où on ne voit plus un pouce de terrain ; c’est au point qu’en me promenant par ici sans penser à rien, moi qui vous parle, j’en ai attrapé un par les pattes de derrière. – Bah ! jamais, jamais tu n’attraperas un lièvre à la main, fit observer le grand blond. – Il le faut pourtant bien, puisque je te dis que j’en ai pris un. A présent, je vais te faire voir ma frontière, reprit Nozdref, s’adressant à Tchitchikof ; c’est la ligne où finit ma propriété. » Nozdref conduisit ses hôtes à travers un champ en très grande partie inégal, plein de ronces, de pierres et de flaches qui le rendent indéfrichable. Nos promeneurs devaient monter et descendre à chaque pas, faire des détours fatigants, et parfois traverser des espaces labourés. Tchitchikof commençait à éprouver une certaine lassitude. Dans beaucoup d’endroits les pieds se sentaient sur un sol spongieux et moite, où la trace des pas se remplissait d’eau, tant le niveau en était bas. Dans les premiers moments ils avancèrent avec précaution ; mais, voyant bientôt que leur prudence tournait contre eux, ils marchèrent droit en avant sans regarder où il y avait plus ou moins de vase. Après avoir parcouru de la sorte une assez grande distance, ils virent en effet une limite qui consistait en un poteau et en un petit fossé. « Voici ma limite ! dit Nozdref ; tout ce qui est de ce côté-ci est à moi… Et même de ce côté-là, tiens, ce bois que nous voyons bleuir là-bas, avec ce qui s’étend de bonnes terres derrière le bois, c’est aussi à moi… – Et quand donc ce lieu-là est-il devenu la propriété ? dit le beau-frère ; est-ce que tu l’as acheté récemment ? Il n’était pas à toi, mais bien à… – Récemment, oui, tout récemment, répondit Nosdref. – Comment as-tu donc fait pour acheter des bois en si peu de temps ? car… – Il y a trois jours, j’en ai fait l’acquisition… et, ma foi, j’avoue que je l’ai payé diantrement cher. – Il y a trois jours, tu étais à la foire. – Eh ! Sophron, que tu es singulier ! Est-ce qu’on ne peut pas en même temps être à la foire à trente, à cinquante verstes et acheter ici un terrain dont on a envie ? J’étais à la foire, moi, de ma personne ; mais mon intendant, ici, a terminé pour moi. – C’est ton intendant qui a passé le contrat, bravo ! c’était pressé !… Eh bien, soit. » Et malgré cette phrase conciliante, le taquin continua à douter du fait de l’achat ; je n’en veux pour preuve qu’un certain branlement qu’il imprima à sa tête pendant plus de cinq minutes. Il y a des parents bien fâcheux parfois. Les conviés de l’acquéreur de forêts furent ramenés, par le même détestable chemin, à la maison domaniale. Nozdref les conduisit droit à son cabinet, où, du reste, il n’y avait pas trace de livres, de papier ni de bureau-table, ni de rien de ce qu’on voit dans tous les cabinets ; il n’y avait là que des sabres sans prix (entendez-le comme vous voudrez), puis deux fusils, l’un de trois cents, l’autre de huit cents roubles. Le beau-frère les regarda l’un et l’autre, et de nouveau branla la tête… C’était chez lui une sorte de parti pris. Puis furent exhibés des poignards turcs, sur le meilleur desquels était gravé, par quelque erreur sans soute, Savélie Sibiriakof, ce qui supposerait un armurier russe… russe impossible !… Après les poignards il fut exposé un orgue de barbarie. Nozdref, placé en face de ses conviés, se mit, pour les charmer, à tourner lui-même la manivelle. L’orgue joua, et même assez agréablement ; mais il paraît qu’il y avait eu dans la mécanisme quelque perturbation dont l’effet ne laissait pas que d’avoir sa bizarrerie, car l’ouverture du Jeune Henri prenait, sans autre transition qu’une sorte de hoquet ou de sanglot, le beau milieu de Malbrouck s’en va-t-en guerre, qui lui-même devenait presque aussitôt la valse de la Reine de Prusse, prise à la cinquième ou sixième mesure, pour entrer, vingt mesures plus loin, en pleine ouverture de la Caravane du Caire. Nozdref, sentant bien qu’il y avait là quelque chose de peu régulier, abandonna la manivelle ; mais il se trouvait dans cet orgue une flûte des plus obstinées, qui persista encore plusieurs minutes à siffloter toute seule, avant d’exhaler deux ou trois grognements sourds dans lesquels elle s’éteignit. Au jeu de l’orgue succéda une revue de pipes : il y en avait en bois, en terre blanche, en écume de mer[42] ; il y en avait des culottées et de non culottées, d’encottemaillées de laiton et de non emmaillotées, mais simplement coiffées d’un casque ; il y eut un tuyau de bois de rose surmonté d’un superbe moundchtouk d’ambre, récemment gagné aux cartes, et une bourse à tabac (je crois pouvoir dire une blague) brodée par une certaine comtesse, quelque part, dans une maison de poste, charmante femme qui était tout à coup devenue folle de Nozdref. Selon lui, elle avait des mains du plus exquis superflu, mot de peu d’usage dans le langage russe, mais dont l’emploi, dans la bouche de Nozdref, parut vouloir signifier le comble de la beauté et de la délicatesse dans le modelé. Après une légère dégustation apéritive consistant en un tout petit morceau ou deux ou trois du fameux balyk rapporté de la foire et un bon verre à madère d’eau-de-vie commune, les trois gentilhommes se mirent à table en d’excellentes dispositions ; il était à peu près cinq heures. Il paraît que le dîner n’était pas, chez Nozdref, regardé comme un objet digne de beaucoup d’attention ; les plats avaient bien peu de figure ; l’un était brûlé, un autre n’était pas cuit ; le cuisinier, probablement, se livrait sans contrainte à son inspiration du jour : il jetait dans ses casseroles ce qui lui tombait sous la main. Avait-il près de lui du poivre, il mettait du poivre ; un chou, il mettait son chou ; il versait du lait et du sirop de sucre, avec des feuilles de laurier et du clou de girofle, puis il jetait des tranches de jambon, des pois, des abatis de volaille et force cannelle ; bref, tout y passait, et il ne s’agissait que de servir chaud : le mets aurait toujours bien une saveur quelconque, Nozdref ne fit aucune attention à ce qui fut présenté en ce genre de produits ; mais il fut, en revanche, doublement attentif au service des vins : on n’avait pas encore donné la soupe qu’il avait déjà rempli deux grands verres devant chacun de ses convives, l’un, de vin de Porto, l’autre, de haut Sauterne. Notez, je vous prie, que c’était du haut Sauterne, car vous saurez que, dans nos chefs-lieux de gouvernement et dans nos villes de district, de mémoire d’homme on n’a vu paraître une seule bouteille de pur et simple vin de Sauterne. La soupe était à peine absorbée et l’un des verres pleins à peine effleuré, que Nozdref fit déboucher une bouteille d’un madère tel que le feld-maréchal lui même n’avait rien de meilleur à sa table. C’était, en effet, un madère si plein de feu qu’il brûlait le palais et l’œsophage. Nos marchands, connaissant le goût des seigneurs de la province pour le meilleur madère, ne manquent jamais d’y mêler une bonne dose de rhum, si ce n’est même de vodka tsarienne[43], parfumée au suc brûlé, persuadés qu’ils sont que l’estomac russe supporte tout au monde. Puis Nozdref donna ordre qu’on apportât la fine bouteille de bourguignon-champagnon, et il nous expliqua que ce vin, encore peu connu et très cher, a le double bouquet du bourgogne et du champagne, s’il est pris à la chaleur de la chambre ; que tiède, c’est un excellent bourgogne, et que, frappé à la glace, c’est quelque chose, de plus fin que le crément comme pur champagne. Le libéral dispensateur de ces excellents vins versait avec un zèle infini dans les verres de ses conviés ; Tchitchikof remarqua, sans faire semblant de rien, que le cher hôte ne se versait à lui-même presque rien. Cette observation le mit sur ses gardes, et, dès que Nozdref se tournait vers son beau-frère soit pour lui adresser la parole, soit pour lui verser rasade, il se hâtait de renverser son verre dans son assiette. Bientôt Nozdref fit apporter sur la table un ratafia de sorbier, qui avait, disait-il, tout à fait le goût de la prune de reine-Claude, mais qui, en réalité, exhalait une forte odeur de brandevin imparfaitement saturé de sorbe cueillie avant maturité. Les conviés paraissant ne point trouver le goût de prune au prétendu ratafia, Nozdref ne douta point qu’ils ne rendissent du moins justice à un certain balsame ou baume de dessert, le seul vrai parfum des bouches, qui portait un nom si difficile à retenir en mémoire, qu’aux trois fois qu’il le dit il y eut des variantes incroyables, mais dont il ne parut pas avoir conscience. Le dîner et la popination prirent fin, mais longtemps encore les convives restèrent attablés ; c’est que la verbosité du maître de la maison tarissait moins vite que ses bouteilles. Tchitchikof n’avait garde d’aborder auprès de Nozdref, en présence du grand beau-frère, la question qu’il ne perdait jamais de vue. Le beau-frère était un tiers, et il est des négociations qui ne souffrent pas un tiers, ce tiers fût-il un aveugle, un sourd-muet, un homme annihilé, un homme chargé de sommeil et venant à tout moment becqueter la table du bout de son nez, comme le faisait déjà le grand blond. Mais celui-ci ayant lui-même remarqué son état et craignant de sombrer en ces parages, demanda la parole et sollicita une autorisation de départ. Il parla d’une voix lourde et pâteuse, qui le faisait ressembler à l’homme qui, selon le dicton russe, entreprendrait de seller un cheval de roulier et de lui passer le licou en se servant d’une pince à fil d’archal au lieu des deux bras. « Non, non, non ! je ne te lâche pas ! cria Nozdref. – Cher ami, ne me retiens pas ; il faut que je parte ; tu me désobligerais beaucoup que de me retenir ici dix minutes de plus… balbutia le beau-frère, que sa chaise, bien que légère, embarrassait singulièrement, tant elle se montrait attachée à ses jambes. – Des bêtises ! des bêtises ! nous allons faire une petite banque. – Fais ta banque toi-même comme tu l’entendras ; moi, je ne peux pas rester ; ma femme est sûrement furieuse contre moi ; il faut que j’aille lui dire tous les détails de la foire ; je lui dois, vrai, je lui dois ce petit plaisir-là. Tu me fais une grande injure que de songer seulement à me retenir. – Ah ! ta femme, ta femme ! Est-il bon avec sa femme ! La grande affaire, vraiment, que vous avez à traiter ensemble aujourd’hui ! – Non, frère, vois-tu ; c’est une femme si bonne, si dévouée, si sage ! Elle me rend de tels services que, tiens, les larmes me viennent aux yeux… Non, non, ne me retiens pas ; foi d’honnête homme, je pars ; je te le dis en toute sincérité, il faut que je parte ! – Eh ! qu’il parte ! Qu’est-ce qu’il y a à faire de lui ? chuchota Tchitchikof à l’oreille de Nozdref. – Au fait, c’est bien vrai ! dit Nozdref, moi j’exècre les gens fadasses ! » Et il ajouta en haussant la voix et les épaules : « Bon ! ta femme veut pelotonner sa laine, va lui tenir l’écheveau. Que le diable t’emporte, Fétiouk !… – Ah ! frère, ne m’appelle pas Fétiouk à propos d’elle ; moi, je lui dois la vie. Elle est si charmante, si bonne, si caressante !… Elle entre dans les moindres détails ; je devrais lui dire tout, tout ce que j’ai vu à la foire… Oh ! excellente, excellente !… – Eh bien ! va donc la trouver !… Allons, file… mais file donc ! – Je pars, frère ; tu es chez toi ; excuse-moi ; je ne puis rester, vrai, je ne puis pas. C’est à mon grand regret que je te quitte comme ça, mais… impossible autrement. – File ! on te dit. – Impossible autrement… Pardon !… » Le beau-frère répéta encore bien longtemps ses excuses ; il était assis dans sa britchka que Tchitchikof l’entendit, de la fenêtre, qui s’excusait encore ; et quand il fut bien loin, et qu’il n’avait plus autour de lui que des champs de blé, Tchitchikof observa, aux grands gestes qu’il faisait, sans nul souci du cocher, qu’il continuait de se confondre en des excuses que le vent ne pouvait apporter jusqu’à eux. Quelque chose nous dit que sa femme dut remettre au lendemain pour satisfaire sa curiosité sur les détails de la foire. « Un garçon de rien ! dit Nozdref qui se tenait à la fenêtre, et regardait l’équipage s’éloigner au grand trot. Je suis moi-même content qu’il ait vidé le plancher. Son cheval de volée n’est pas mauvais, sais-tu ; il y a bien longtemps que je veux le lui raccrocher ; mais le moyen, je te prie, d’empoigner un homme qui se fait tout de suite un bouclier de sa femme. Pouah ! Fétiouk ! Fétiouk ! » Là-dessus ils passèrent dans la chambre de réception. Porphiri donna des lumières. Tchitchikof remarqua dans les mains de son hôte un jeu de cartes sous banderole. D’où sortait ce jeu de cartes, c’est ce qu’il ne put deviner, car il ne vit Nozdref ouvrir aucun tiroir ni même s’approcher d’aucun meuble. « Cà, frère, pour employer à quelque chose le temps de notre soirée, je fais la banque pour trois cents roubles, n’est-ce pas ? » dit Nozdref ; et, tout en parlant, il pressa légèrement les cartes ; l’enveloppe banderolée creva, sauta et fut repoussée du pied derrière un crachoir. Tchitchikof feignit de n’avoir rien vu ni entendu, et, comme s’il se rappelait une chose, il se hâta de dire : « Ah ! j’oubliais ; j’ai une prière à te faire. – Qu’est-ce que c’est ? – Promets que tu accompliras une prière. – Dis quelle prière. – Non pas ; promets d’abord. – Bon. – Parole d’honneur ? – Parole d’honneur. – Voici ma prière : il est certainement mort dans ton village, depuis le dernier recensement, beaucoup de paysans qui ne sont pas encore rayés de la révision ? – Oui ; après ? – Fais-les passer sous mon nom ; cède-les moi, hein ! – Qu’as-tu à faire de ça ? – Cela me sera bon à quelque chose. – A quoi, par exemple ? – A quelque chose, je te dis, bien sûr à quelque chose. – Tu as quelque idée, c’est clair ; quelque trame ténébreuse, quelque tour pendable se prépare… – Quelle trame ? quel tour ? Allons donc ! quel tour joue-t-on avec rien ? – Des morts, ce n’est rien, à la bonne heure ; mais encore pourquoi t’en faut-il ? – Es-tu curieux ! qui va flairer ainsi chaque bagatelle ? – Ainsi tu ne veux pas me dire le pourquoi ? – Je te le dirais si tu avais le moindre avantage à le savoir. Eh bien, c’est comme ça, une fantaisie. – Ah ! tu biaises ! Eh bien, je ne fais rien que tu ne m’aies expliqué le pourquoi. – Tu vois, tu vois… est-ce honnête à toi ? Tu as donné ta parole, et voilà qu’aussitôt tu la foules aux pieds. – Chante, chante ! Je ne fais rien que tu ne m’aies dit ce que tu veux faire de mes morts. » Tchitchikof pensa qu’il fallait pourtant bien se décider à lui donner une raison quelconque ; il réfléchit un peu en balançant la tête, puis il déclara, d’un air de confidence amicale, qu’il lui fallait un certain nombre d’âmes mortes pour acquérir un certain degré de considération dans le monde ; qu’il ne possédait que de petites terres éparpillées, et qu’un bon chiffre en âmes ferait meilleur effet pour lui. « Tu mens, tu mens ! cria Nozdref sans lui laisser le temps d’achever ; fi ! tu mens, je te dis ! » Tchitchikof sentit qu’il avait, en effet, allégué là un prétexte assez misérable ; il reprit : « Ah ! je vois bien qu’on ne peut pas te tromper, toi ; allons, je vais te dire la vérité. Seulement, je t’en prie, ce sera tout à fait entre nous, n’est-ce pas ? J’ai résolu de me marier… oui… mais il faut que tu saches que le père et la mère de la jeune personne sont des gens positifs et ambitieux que c’est une pitié. Je n’ai pas le courage de me dégager, mais l’épreuve est rude pour moi qui vivais si insoucieux… Ils veulent absolument que le futur de leur fille soit propriétaire et seigneur de trois cents âmes au moins ; et, comme je n’ai pas, je te l’avoue, cent cinquante âmes vaillant sur terre, il m’est venu l’idée de compléter en appar… – Allons, voilà que tu mens de plus belle ! tu mens, entends-tu ? – Eh bien, moi, je soutiens que je ne t’ai pas menti de cela ! dit Tchitchikof avec assez de fermeté en montrant l’extrémité de l’ongle de son petit doigt. – Je donne ma tête à couper que tu mens ! – Cela devient offensant, à la fin. Qu’est-ce que c’est donc que ça, et pourquoi veux-tu absolument que je mente ? – Eh mais, c’est que je te connais ; tu es un grand filou ; souffre que je te dise ça, moi, de bonne amitié. Si j’étais ton chef, je te pendrais, vois-tu, au premier arbre du chemin. » Tchitchikof fut piqué au vif. Toute expression tant soit peu grossière ou malséante lui était, par elle-même, désagréable, même quand elle ne s’adressait pas à lui ; ajoutons qu’en nulle occasion il ne souffrait patiemment les grandes familiarités, à moins que la personne qui se les permettait ne fût d’un rang très supérieur. Aussi ressentit-il avec déplaisir le langage de son hôte. « Parole d’honneur ! reprit celui-ci, je te pendrais ; je te le dis franchement, non pour te faire injure, mais tout amicalement entre nous. – Il y a à toute chose une limite, dit Tchitchikof, avec le sentiment de la dignité offensée. Si tu veux te faire honneur d’un pareil langage, fréquente les casernes et les corps de garde. » Puis il ajouta après une minute de recueillement : « Tu ne peux pas donner, eh bien ! vends. – Te vendre mes morts ! bon ; mais canaille, je sais que tu ne donneras presque rien. – Tu es plaisant, en vérité ; est-ce que les âmes mortes sont des diamants de l’eau la plus fine, par hasard ? – C’est bien ça ! allons, je l’avais deviné. – Eh frère, qu’est ce que c’est donc que cette juiverie ? tu devrais tout simplement m’en faire présent. – Cà, voyons, pour te prouver que je ne suis pas un pleutre, je te les donnerai absolument pour rien. Tu vas m’acheter mon étalon, et je te les donne par-dessus le marché. – Bah ! qu’ai-je affaire de ton étalon ? dit Tchitchikof réellement surpris de la proposition. – Ce que tu feras d’un étalon pareil ? Tu veux rire. Et tiens, je l’ai payé moi dix mille roubles, je veux te le donner pour quatre mille R. ; c’est là, j’espère, une marque d’amitié. – Je n’ai que faire d’un étalon, je ne possède pas de haras. – Attends donc que je m’explique : tu n’as à me compter à présent que trois mille roubles, et pour les mille autres tu me les payeras plus tard. – Je ne veux pas d’étalon, je n’en veux pas ; garde ton étalon. – Je te vois venir ; c’est ma jument alezan qui t’a donné dans l’œil. – Il ne me faut pas de jument non plus. – Pour la jument et le cheval gris que tu as vu en ville à ma drochka ouverte, je te prends 2 000 R., sans plus, est-ce dit ? – Je n’ai aucun besoin de chevaux. – Alors tu les vends ; je te garantis qu’à la première foire on t’en donnera le triple. – En ce cas va plutôt toi-même à la première foire, et tu auras 6000 R. au lieu de deux. – Je sais fort bien que je puis les avoir moi-même, mais je veux que tu gagnes cela, toi. » Tchitchikof remercia son hôte de tant de bienveillance, mais il refusa net d’acheter le cheval gris et la jument alezan, comme il avait refusé l’étalon. « Eh bien, tu m’achèteras des chiens. Je te vendrai à une telle baisse que cela donne un frisson de joie de regarder deux broudastaï[44], tu sais, à moustaches et aux poils hérissés en brosse, une ossure cambrée comme à pas une race ; c’est à n’en croire ni ses yeux ni ses mains, l’ergot rentré et la patte toute ramassée. Ils ne laissent pas la plus petite trace après eux. – Des chiens ! à moi qui ne chasse jamais !… – Qu’est-ce que ça fait ? Je veux que tu aies des chiens. Au reste, écoute, si tu ne veux pas de chiens, tu m’achèteras mon orgue, c’est une pièce superbe. Il m’est revenu à quinze cents roubles, vrai comme je suis honnête homme, je te le donne pour neuf cents. – Et que veux-tu que je fasse d’un orgue ? Bon si j’étais un de ces pauvres diables d’Allemands qui se traînent sur les routes pour gagner quelque petit pécule en tournant la manivelle. – Ah ! ceci est une tout autre sorte d’orgue ; les Allemands n’ont pas des orgues en bois d’acajou pour aller mendier ; celui-ci serait déjà par lui-même une fortune pour eux. Je vais te le montrer encore. » Ici Nozdref, ayant saisi le bras de Tchitchikof, se mit en devoir de l’entraîner dans l’autre chambre, et celui-ci eut beau chercher à s’affermir le pied sur le plancher, et assurer qu’il savait quelle sorte d’orgue c’était, il dut se résigner à entendre encore une fois comme quoi Malbrouck s’en va-t-en guerre. « Si tu veux ne pas payer en argent tous les neuf cents roubles, voici ce qu’il y a à faire : je te donne mon orgue et tout ce que j’ai d’âmes mortes, et toi, tu me donnes ta britchka et trois cents roubles en sus. Tope là ! – Superbe combinaison ! Et moi, je m’en irai à cheval portant l’orgue en sautoir, n’est-ce pas ? – Pas du tout. Moi, comme ami, je te donnerai une autre britchka. Allons dans ma remise, je te montrerai ton affaire. Tu n’auras que la peine de lui faire donner une couleur à ton choix et un vernis, et tu auras une britchka réellement délicieuse. – Que ce diable d’homme est assommant ! ouf, je n’en puis plus ! » pensa Tchitchikof. Et il résolut de repousser à outrance toutes les britchkas, tous les orgues, les étalons et les chiens, malgré l’incompréhensible cambrure des côtes de ceux-ci et leurs pattes ramassées qui ne laissaient aucun vestige. « La britchka, l’orgue et les âmes mortes ensemble… c’est dit ! – Rien de tout cela ! dit Tchitchikof, je ne veux pas. – Et pourquoi est-ce que tu ne veux pas ? – Je ne veux pas tout simplement parce que je ne veux pas, et cette raison est très suffisante. – Ainsi, voilà comme tu es, toi ! ainsi d’aucune manière, avec toi, on ne peut, comme cela se pratique toujours entre bons amis et camarades, faire échange… Au fait, c’est moi qui m’étais trompé ; il y a des hommes à deux visages ; c’est facile à connaître. – Je ne suis pas tout à fait un imbécile, voilà tout. Juge toi-même : aurais-je donc le moindre bon sens d’acquérir des objets dont je n’ai aucun besoin ? – C’est bon, ne perds pas tes paroles ; je te connais maintenant à fond, tu n’as jamais été qu’une racaille !… Eh bien, écoute, nous allons faire une petite banque, veux-tu ? Je mettrai tous mes morts sur une carte et l’orgue avec les morts, hein ? – Bah ! jouer à la banque, c’est se livrer à l’inconnu, » dit Tchitchikof. Et en même temps il jetait obliquement un regard attentif sur les cartes que son hôte avait tenues longtemps dans les mains. Les deux tailles du jeu et la moucheture du dos des tarots lui semblèrent fort suspectes. « L’inconnu ? où prends-tu l’inconnu ? Il n’y a rien d’inconnu dans ceci ! aie seulement la chance pour toi et tu gagneras à l’infini. Voici une carte… ah ! quel bonheur ! dit-il en commençant à donner afin de stimuler son homme, quel bonheur ! mais quel bonheur ! ! ! Et comme cela lui tombe ! Ahi ! ahi ! ahi ! voici ce maudit neuf sur lequel j’ai perdu là-bas tout ce que je pouvais perdre. J’avais le pressentiment que je serais vendu, et pourtant, fermant les yeux, je pensai en moi-même : « Par tous les diables, vends-moi, ruine-moi, neuf maudit !… » Tandis que Nozdref racontait sa déconvenue de la foire et se livrait à sa petite manœuvre, Porphiri apporta une bouteille. Mais Tchitchikof se refusa aux sollicitations du vin comme du jeu, du jeu comme du vin. « D’où vient que tu ne veux pas jouer ? dit Nozdref. – Je ne suis pas disposé ; et d’ailleurs, je l’avoue, en général, je n’aime pas le jeu. – Comment se fait-il que tu n’aimes pas le jeu ? – Je n’aime pas le jeu, voilà tout, répondit Tchitchikof en haussant les épaules. – Eh bien alors, tu n’es pas grand-chose. – Tel que j’ai été créé, tel je suis resté ; qu’y aurais-je pu faire ? – Tu es un fétiouk, voilà ce qui m’est démontré. J’ai pensé auparavant que tu étais un homme assez comme il faut. On ne peut pas te parler comme on parle à quelqu’un de semblable à soi ; tu n’as pas une minute d’élan et pas ombre de sincérité. Tu es un autre Sabakévitch, un ladre, un vilain tel que lui ! – A quel propos est-ce que tu me dis des injures ? suis-je si coupable de n’avoir pas de goût pour le jeu ? Vends-moi les âmes mortes, vends-les-moi, si tu as le cœur de marquer un prix de vente à ce qui n’est plus. – Tu auras un talamaque[45], animal ! Je voulais te donner mes âmes mortes pour rien, à présent je ne les donne ni ne les joue. Offre-m’en trois royaumes, tu ne les auras pas. Voilà un cuistre ! par exemple, voilà un pleutre ! Dès ce moment-ci, je ne veux plus avoir aucun rapport avec toi. Hé ! Porphiri ! Va dire aux écuries qu’on ne donne point d’avoine à ses chevaux… ils n’ont qu’à s’accommoder du foin tout seul. Tchitchikof était bien loin de s’attendre à une pareille conclusion. Nozdref ajouta en s’adressant à lui : « Je voudrais de tout mon cœur ne t’avoir jamais vu ! » Il y avait, on le voit, mésintelligence entre l’hôte et son convié, mais non rupture ; la preuve, c’est qu’après ces explications ils ont soupé ensemble. Mais il ne parut aucun de ces vins à dénominations savantes ; la seule bouteille qui fut mise sur la table entre les deux convives portait sur l’étiquette le nom de vin de Chypre ; le contenu était, à tous égards, une détestable piquette. Après le souper, Nozdref dit à Tchitchikof, en l’emmenant dans une chambre latérale où on lui avait préparé un lit : « Voici ton lit ; mais je ne veux pas te souhaiter une bonne nuit ; tu ne vaux pas ça ! » Et il sortit. Tchitchikof resta seul, dans la plus fâcheuse position d’esprit. Il s’en voulait, il se faisait d’amers reproches d’être venu perdre son temps chez un homme si turbulent, et surtout de s’être conduit comme un véritable insensé en laissant apercevoir à un tel homme le secret de ses excursions. Il se disait que Nozdref, étant redoutable par sa langue, ne manquerait pas de déblatérer, d’inventer des couleurs, d’imaginer des détails à l’infini, de faire d’un grain de sable une roche et de sa roche une montagne ; il fallait s’attendre maintenant à voir courir toute sorte de mauvais bruits. A chaque instant, il en revenait à conclure que la conjoncture était fort pénible, sinon même fort dangereuse, et qu’il s’était conduit en véritable étourdi. Ces pensées le piquaient, le mordaient, lui échauffaient le sang, et, pour surcroît d’infortune, au moment où la fatigue allait lui procurer une heure ou deux d’un repos plus ou moins lourd, plus ou moins réparateur, des armées d’insectes… bref, au lieu de repos et de sommeil, il dut subir une autre petite torture que celle de tantôt. Il se leva de très bonne heure, Son premier soin fut de chausser ses bottes, de s’affubler d’une robe de chambre qui avait été déposée sur une chaise, et de se rendre, à travers la cour, dans l’écurie, où il ordonna à Séliphane d’atteler promptement sa britchka ; et, comme il retraversait la cour, il se rencontra nez à nez avec Nozdref qui, la pipe à la bouche, était, lui aussi, en robe de chambre flottante. Nozdref salua amicalement son convié et lui demanda comment il avait passé la nuit. Tchitchikof murmura assez sèchement une de ces réponses qui n’en sont pas une, mais qui ont pour objet d’en tenir lieu. « Eh bien, moi, frère, dit Nozdref, figure-toi que, toute la nuit, j’ai été assiégé dans les règles par de si dégoûtantes ordures que je ne pourrais sans horreur en faire le récit ; pour t’en donner seulement une idée, il m’a semblé, plus d’une heure, je crois, que j’avais dans la bouche toute une horde de vampires microscopiques célébrant des jeux et faisant les grandes manœuvres, et à la fin, pour abréger, figure-toi que j’ai rêvé qu’on me battait de verges ; et devine qui me houspillait… mais non, tu ne devinerais jamais, c’étaient… quelle absurdité, pense donc !… c’étaient Potsélouïef et Kouftchinnikof ! » Tchitchikof pensa : « Pourquoi n’est-ce qu’un cauchemar ? Et que ne viennent-ils, en effet, te donner sur le cuir de bonnes et durables marques du grand cas qu’ils font d’un héros de foire tel que toi ? – Et les drôles n’y allaient, ma foi, pas de main morte… Je me suis naturellement réveillé tout en nage, et avec d’horribles cuissons par tout le corps. Ces cuissons, tu te doutes bien d’où elles venaient. Cà, va donc t’habiller, je suis à toi tout à l’heure ; mais avant tout il faut que je lave énergiquement la tête à ma canaille d’intendant, pour la manière dont il tient ma maison en ordre et propreté quand je n’y suis pas. » Tchitchikof rentra, se rasa, se lava à grande eau et s’habilla. Lorsque ensuite il passa dans la salle à manger, il y trouva une table portant avec une bouteille de rhum entamée tout ce qu’il faut pour le thé. Par toute la chambre on voyait les traces du dîner et du souper de la veille. Il paraît que le balai de crin faisait, dans les appartements de cette maison de fort rares apparitions. Non seulement sur le plancher, il y avait des dessins en miettes de pain et tabac à demi consumé, mais on voyait sur la nappe même des placards de cendre écrasée. Nozdref ne tarda pas à paraître, mais vêtu comme il l’avait été dans la cour ; il n’avait rien, absolument rien sous la robe de chambre, et il était tout fier de l’épais bocage qui croissait plantureusement dans le creux de sa poitrine. Debout, tenant à la main son long tchoubouck[46], et toutefois prenant son thé à la cuiller, il semblait poser pour les peintres, qui ont le bon goût de haïr à la mort les muguets de salon à taille serrée et à coiffure soit frisottante, soit tondue ras comme celle des recrues fraîches. « Eh bien ! quelle est ton idée, voyons ? dit Nozdref après quelques instants de silence ; si tu veux mes morts, jouons-les. – Je t’ai dit que je ne joue pas. Je suis prêt à te les acheter. – Et moi, je ne veux pas vendre. On ne se vend rien entre amis. C’est bien moi qui irai faire, dans ce genre-là, de la spéculation, des profits de roubles et de copecks ! Une petite banque, c’est tout autre chose. Allons, voyons, ce sera fait en un tour de main ; viens couper. – Je t’ai dit que non. – Et faire un échange, cela te va-t-il ? – Pas davantage. – Eh bien, écoute, jouons aux dames ! Ho ho ! là, tu me les gagneras toutes… c’est que j’en ai vraiment beaucoup, et c’est du dernier ridicule qu’on ne puisse pas les faire radier dans les matrices. Hé, Porphiri ! apporte-nous ici le damier… ici, bien… non, là… là… et vois s’il y a tous les pions. – C’est un soin inutile ; je ne jouerai pas. – Ce n’est plus la banque, ça ; aux dames il n’y a plus de hasard… et pas moyen de tromper ; on joue mieux ou plus mal, tout dépend de là. Je commence par te déclarer que je sais à peine la marche, et j’espère bien que tu vas me rendre des pions. » Tchitchikof réfléchit ; il jouait assez bien ce jeu, et il pensait que Nozdref ne saurait, en effet, tenter aucun tour de façon, à moins que d’être un escroc achevé, un prestidigitateur du premier ordre. « Va donc pour les dames, puisque aussi bien il faut que tu passes ton envie de me gagner quelque chose. – Toutes mes âmes mortes tant qu’il y en aura contre cent roubles ! – Pourquoi cent roubles ? ce serait monstrueux ; elles vont si tu veux pour cinquante. – Un enjeu de cinquante roubles ! tu te moques ! sommes-nous des écoliers ? Il faut cent roubles, et plutôt, moi, j’ajouterai aux âmes un de mes chiens de qualité moyenne, ou bien, tiens, ce cachet d’or qui malheureusement m’a bien fait faute à la foire ; c’est lui peut-être qui m’aurait ramené tout. – Cent roubles contre les âmes et le cachet… bon. – Combien me donnes-tu de pions ? – A quel propos des pions ? certainement je n’en donne pas un. – Eh bien, tu me donneras double avantage pour commencer. – Non ; je ne te demande, moi, ni pions ni avantage, et je joue mal moi-même. – Mal ? tu joues mal ?… ils jouent tous mal, ces malins-là… Bien, bien, bien, nous savons ! dit Nozdref en avançant un pion pour ne pas en avoir tout à fait le démenti. – Il y a cinq ans que je n’ai pas eu un damier devant moi, dit Tchitchikof sans murmurer, et en croisant le pion de son adversaire. – Nous savons, nous savons comme vous jouez mal, messieurs les aigrefins ! reprit Nozdref en avançant le pion de sa deuxième ligne. – Oui, il y a bien longtemps, bien longtemps que je n’ai joué, reprit à son tour Tchitchikof en étayant son premier pion joué. – Nous savons très bien votre manière de jouer mal ! dit Nozdref d’un air de grande simplicité, et il poussa un pion… mais en même temps son petit doigt recourbé en dessous en avança un autre. – Oui, oui, il y a bien cinq ans que… eh, eh ! frère, qu’est-ce que c’est que ce farceur qui n’attend pas son ordre de marche ? remets-le donc à sa place. – Qui ça ? – Eh ! mais le pion que tu as dérangé avec la manche de la robe de chambre, je crois. » Comme Tchitchikof s’expliquait ainsi, un autre pion ennemi, un intrus, un troisième noir, se trouva plongé parmi ses jaunes sans qu’il fût moyen de dire poliment comment Nozdref en trois coups était presque à dames[47]. « Il n’y a aucune possibilité de jouer aux dames avec toi, dit modérément Tchitchikof en se levant de table ; tu ne sais pas le jeu du tout, tu avances trois pions à la fois, ou bien ils se multiplient dans ton jeu, les pions… – Comment trois pions ? comment trois pions ? si ma manche a fait un petit dérangement ici, je vais la retrousser… tiens, es-tu content ?… et je remets le pion à sa place. Cela peut arriver, ce semble, à tout le monde. – Et celui-ci qui est dans mes flancs. – Où ça ? – Ici cet intrus, un treizième qui va à dames sans façon. – C’est possible qu’il aille à dames… mais tu dois pourtant te rappeler… – Je me rappelle chaque pion joué ; quant à celui-ci, tu viens de l’improviser. Il ne peut avoir de place nulle part dans ton jeu. – Comment, pas de place ! pas de place ! celui-ci est fort ! dit Nozdref en rougissant. Allons, c’est un exercice de composition comme un autre. – Non, frère, c’est toi qui composes… mais la composition n’est pas bonne. – Cà, pour qui me prends-tu donc en définitive ? Est-ce que je suis un filou, un grec, à ton avis ? – Je ne te qualifie d’aucune de ces manières ; seulement je ne joue plus. – Ah ! pour ça, pardon, mais la partie est commencée, elle doit être finie ; il n’y a pas à dire non. – J’ai plein droit de refuser, parce que tu ne joues pas comme il sied à un homme qui se respecte. – Tu en as menti ! et n’aie pas l’audace de parler ainsi ! – C’est toi qui mens à ta conscience. – Je n’ai pas triché, et toi, tu ne peux pas renoncer à une partie commencée. – Tu ne me feras pas jouer malgré moi ! » dit froidement Tchitchikof ; et s’avançant contre la table, il mêla les pions sur le damier. Nozdref prit feu et se redressa devant Tchitchikof si près que celui-ci dut par prudence reculer de deux pas. « Je te ferai jouer pourtant ! Tu as brouillé les pions, ce n’est rien ; je me rappelle parfaitement toute la marche de la partie ; nous allons tout remettre en place, entends-tu ? – Non ! c’est bien résolu, je ne jouerai avec toi ni aujourd’hui ni jamais. – Tu refuses de jouer ? oui, tu refuses… absolument ? – Tu sens bien toi-même qu’on ne peut pas jouer avec toi. – Dis tout bonnement la chose : tu ne veux pas jouer, hein ? dit Nozdref en s’approchant de son ami plus près encore que la première fois. – Non, je ne veux pas ! » dit fermement Tchitchikof, et il éleva toutefois les deux mains de manière à en faire un double bouclier à son visage, car l’affaire était réellement des plus chaudes. La précaution était parfaitement justifiée ; Nozdref avait soulevé la main d’une façon très menaçante, et il eût bien pu arriver que l’une des belles joues pleines et vermeilles du sage héros de notre odyssée se couvrît d’un stigmate ineffaçable ; mais après avoir détourné le coup, il saisit les deux avant-bras du redoutable hôte et les tint avec une grande vigueur. « Porphiri ! Pavlouchka ! » cria à plein gosier Nozdref furieux, tout en s’efforçant d’échapper aux étreintes de son convié. A ce cri du maître de la maison, Tchitchikof, pour éviter de rendre des laquais témoins d’une scène scandaleuse, et sentant d’ailleurs que c’était un soin inutile de retenir ainsi à la force du poignet, une minute de plus ou de moins, son adversaire, lui rendit la liberté de ses mouvements. Dans ce même instant parut sur le seuil Porphiri, immédiatement suivi de Pavlouchka, gaillard taillé en force et avec qui il n’aurait pas fait bon lutter. « Eh bien ! voyons, tu ne veux pas finir la partie ? réponds-moi bien nettement ; je te le demande pour la dernière fois ! dit Nozdref les lèvres tremblantes de colère. – Il est impossible d’achever cette partie-là, » dit Tchitchikof, et il regarda avidement par la fenêtre : il vit dans la cour sa britchka toute prête qui l’attendait, et Séliphane sur son siège guettant un signe de notre héros pour venir se ranger contre le perron, le recevoir et l’enlever bellement. Mais il n’était aucun moyen de sortir d’une chambre où un ennemi en fureur guettait son moindre mouvement, et quand, des deux côtés de la porte, se tenaient comme en sentinelle deux patauds qui lui auraient broyé les membres pour ne pas être broyés eux-mêmes par la fureur du maître, en cas de désobéissance ou d’hésitation. « Ainsi tu ne veux pas finir la partie ? répéta Nozdref avec un visage enflammé. – Si tu eusses joué comme il convient à un galant homme, bon ; mais à présent je ne peux pas. – Ah ! tu ne peux pas, lâche ! c’est quand tu vois que la partie est mauvaise que tout à coup tu brouilles le jeu et que tu dis : Je ne peux pas. Ah çà ! rossez-le, » cria-t-il à tue-tête en s’adressant à Porphiri et à Pavlouchka, et lui-même il s’empara d’un fort tuyau de pipe en merisier. Tchitchikof devint blanc comme son linge. Il voulut dire quelque chose, mais ses lèvres seules remuaient ; sa langue était glacée dans sa bouche. « Rossez-le ! » criait Nozdref en s’élançant en avant, son tuyau de merisier à la main, tout en feu, tout en sueur comme s’il marchait à l’assaut d’une forteresse inaccessible. « Rossez-le ! » criait-il de la même voix qu’au moment d’un grand assaut véritable, crie à sa compagnie : « Camarades ! en avant ! » un petit sous-lieutenant quelconque, dont la bravoure désespérée est déjà si connue qu’il y a eu ordre de l’arrêter par les bras et par les épaules au moment de la plus grande chaleur du combat. Que faire ? le jeune héros est en proie au vertige guerrier, son imagination est ébranlée, devant ses yeux s’offre l’image de Souvarof, et la journée aura des gloires pour les vrais braves. « Camarades ! en avant ! » crie-t-il en avançant toujours, sans penser que là où il entraîne du monde, des milliers de canons de fusil sont tenus en joue dans les embrasures de ces murs épais, inaccessibles et qui montent jusqu’aux nues, qu’il va, comme un léger duvet, être emporté dans l’air avec tous ses hommes, et que déjà siffle le globule fatal qui va traverser d’outre en outre la gorge d’où s’échappent ces belliqueuses exclamations. Mais si Nozdref, ici, représentait assez bien le désespéré sous-lieutenant s’élançant pris de vertige contre la forteresse assiégée, il est juste de convenir, d’une autre part, que le fort, contre lequel il s’avançait si crânement, ne ressemblait en rien à la forteresse imprenable, inaccessible, de mon parallèle. Nous reconnaissons que, bien au contraire, l’homme-forteresse éprouvait une telle frayeur que l’âme lui était descendue sous la plante du pied. Déjà la table dont Tchitchikof avait espéré de se faire un rempart venait de lui être enlevée par l’agression des vils satellites de l’assaillant ; déjà, l’œil clignotant, le courage presque éteint, il allait se résigner, la mort dans le cœur, à faire sur lui-même l’épreuve du tuyau tcherkesse de son hôte, et Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui ! mais il plut aux destins de préserver les côtes, les épaules, l’épine dorsale et toutes les nobles et délicates parties de notre héros ; tout à coup tinta, comme du haut des nues, le son aigre d’une clochette de poste ; un bruit de roues roulantes se joignit de plus en plus distinct aux tintements du grelot ; une télègue s’arrêta bruyamment devant le perron, et l’on eut, dans tout l’appartement, l’écho du puissant reniflement et de l’ardente respiration des trois chevaux écumeux qui venaient de s’arrêter au terme d’une course bien fournie. Tous machinalement regardèrent par la fenêtre ; un homme à moustaches, en surtout demi-militaire, descendit de la télègue. Après deux ou trois brèves questions faites dans l’antichambre, il entra dans la minute même où Tchitchikof, fort mal remis de sa terreur, se trouvait dans la plus détestable situation du monde. « Qu’il me soit permis de savoir, messieurs, lequel de vous deux est Nozdref, le maître de cette terre ! dit l’inconnu en regardant tour à tour avec ébahissement Nozdref, qui se tenait muni d’un lourd tuyau de pipe comme d’une arme offensive, et Tchitchikof, qui commençait à éprouver un peu plus de calme et à refléter dans son regard une douce lueur d’espérance. – Permettez-moi, avant tout, de savoir à qui j’ai l’honneur de parler, dit gravement Nozdref en s’avançant vers son interlocuteur. – Le chef de police du district, le capitaine-ispravnik. – Et qu’y a-t-il pour votre service ? – Je suis venu ici, monsieur, vous déclarer, et vous déclare, en vertu d’un ordre qui m’a été intimé par la justice, que vous êtes sous jugement, c’est-à-dire à la disposition des tribunaux, et resterez dans cette situation jusqu’à ce qu’il soit rendu sentence et arrêt définitif dans le procès qui vous a été intenté récemment. – Quelle bêtise ! un procès à moi ? une accusation ? Qu’est-ce que c’est donc, au fait, voyons, que cette affaire ? – Vous êtes impliqué dans l’enquête qui se poursuit au sujet d’une orgie où plusieurs gentilshommes, dans l’état d’ivresse, ont fait violence à Maximof, propriétaire et seigneur ainsi qu’eux, et cela, nommément, en le frappant de verges. – Vous mentez ! Je n’ai de ma vie aperçu nulle part ce M. Maximof dont vous parlez. – Mon très honoré monsieur, permettez-moi de vous faire observer que je suis un ancien militaire, officier ou fonctionnaire public, et justement, à cette heure, dans l’exercice de mes fonctions. Le mot que vous venez d’employer là, vous pouvez sans doute le dire à quelqu’un de vos serfs et non pas à moi. » Nozdref fit un haut-le-corps superbe ; ses lèvres serrées et son regard braqué fixement sur le magistrat pouvaient faire redouter un éclat, mais sans grande conséquence pour les témoins. Cependant Tchitchikof n’éprouva nullement la curiosité de voir ce qu’allait répondre son hôte et ami ; satisfait de la diversion, il alla tout doucement s’emparer de son chapeau, puis il se glissa, se dissimula derrière l’édile imperturbable, gagna l’antichambre, le perron, la cour, sauta dans sa britchka, et ordonna à Séliphane de prendre le large, puis de lancer ses chevaux à toute vitesse.
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Notre héros, nous en convenons de bonne grâce, avait éprouvé une de ces terreurs blanches dont on ne revient pas vite, et, quoique son troïge allât à fond de train, quoique le village de Nozdref fût depuis longtemps hors de vue, caché là-bas derrière des plaines, des plis de terrain, des collines et des bocages, il regardait toujours avec frayeur, comme s’il s’attendait à être vivement poursuivi. Il respirait avec peine, et, ayant essayé de se rendre compte de ce qui se passait en lui, en glissant sa main droite au-dessous de son sein gauche, il sentit que le cœur lui battait comme se débat une pauvre caille méchamment emprisonnée dans une cage. « Eh ! quel bain il nous a fait prendre ! voyez un peu cet enragé ! » Et il y eut en outre, dans ce peu de paroles prononcées à intermittences, beaucoup de sous-entendus à l’adresse de Nozdref, en fait d’imprécations bien lourdes, bien terribles, qui n’eussent pu s’exprimer que par des mots inconnus même à nos plus gros dictionnaires… Que faire ? il était Russe, et, de plus, fort en colère. Ajoutons qu’en cette affaire il n’avait pas eu lieu de rire. « Ce qu’il y a de sûr, se dit-il à lui-même, c’est que, sans ce M. l’ispravnik, je ne serais peut-être déjà plus de ce monde. Je serais disparu comme le globule d’air qui s’élève au fond de l’eau sans laisser de trace : sans héritiers, sans postérité, sans laisser à mes futurs enfants ni patrimoine ni bonne renommée. » Notre héros avait une grande sollicitude pour sa postérité.
« Pouah ! le vilain monsieur ! se disait à lui-même Séliphane ; je n’ai jamais vu, Dieu merci, un pareil bârine ! c’est à ce point que, pour sa conduite, je lui aurais volontiers craché sur l’éperon. Ne donne pas à manger à un homme, bon ! c’est un homme, il avisera ; mais tu dois nourrir le cheval, parce que le cheval… le cheval aime l’avoine ; c’est sa satisfaction à lui. L’avoine est pour le cheval ce qu’est pour nous la pitance : pain, sel, oignon et chou tout ensemble.
Les chevaux, de leur côté, n’emportaient pas non plus de bons sentiments à l’égard de Nozdref ; non seulement le Bai et le Président, mais le Tigré aussi, tous étaient dans une disposition qui faisait peu d’honneur à l’hospitalité de Nozdref. Il est pourtant vrai de dire, quant au Tigré, qu’il recevait ordinairement pour sa part une avoine moins choisie, et que Séliphane ne la versait jamais dans l’auge sans lui dire : « Hé ! lâche, tiens, tu ne vaux pas cela ! » Mais pourtant c’était de l’avoine et non pas de simple foin, il la mangeait avec plaisir, et quelquefois il parvenait à fourrer son long museau dans les auges des camarades pour voir quelle était leur victuaille, et cela surtout quand Séliphane n’était pas dans l’écurie ? Chez Nozdref, du foin toute la nuit, et le matin rien que du foin ! c’était mal, très mal ; et tous étaient de bon droit mécontents.
Mais bientôt tous ces mécontents rêvasseurs et fugitifs éprouvèrent une forte et soudaine diversion ; tous, à un choc terrible, fermèrent à la fois les yeux, et les rouvrirent aussitôt plus grands que de coutume : une calèche attelée de six chevaux avait fondu sur eux comme l’ouragan, et ils entendaient, comme au-dessus de leur tête, des cris de dames qui partaient de l’intérieur de l’équipage aristocratique, et Séliphane, en particulier, était en butte aux rudes gronderies et aux menaces d’un cocher inconnu : « Ah ! misérable, ah ! brigand, je te crie à tue-tête de tirer à hue… Corbeau maudit ! tu es donc sourd et aveugle quand tu es soûl, va-nu-pieds, hein ! »
Séliphane, sans doute, comprenait l’énormité de sa faute ; mais, comme le Russe n’aime pas à reconnaître ses torts devant ceux qui ont à se plaindre de lui, il fit bonne contenance, et, de son côté, cria de tout son gosier : « Eh ! toi, comment te lances-tu à fond de train sans regarder à rien ? As-tu laissé tes yeux en gage au cabaret ? » Après cela il se mit en devoir de tirer en arrière la britchka pour se dégager, de cette manière, de l’attelage étranger ; mais l’opération était difficile car tout s’était terriblement enchevêtré. Le Tigré humait avec une curiosité charmante les nouveaux camarades qui se tramaient resserrés contre lui à droite et à gauche.
Au milieu de cette bagarre, les dames qui étaient assises dans la calèche regardaient tout cela d’un regard effaré. L’une était une vieille au nez pointu, aux lèvres minces, bien entoilettée, visiblement très prétentieuse et très nulle, une duègne à l’air éternellement piqué. L’autre était une jeune personne de quelque seize ans, aux cheveux d’or lissés avec art sur une jolie petite tête de noble demoiselle. L’ovale de son visage, avec la forme d’un œuf, en avait la fraîcheur, la transparence, la blancheur, le lustré mat, qualités qu’on remarque dans les œufs frais pondus, qu’élève entre deux doigts la main calleuse de la femme de charge pour voir briller au travers les rayons du soleil ; ses fines oreilles aussi avaient une merveilleuse diaphanéité, qui s’imprégnait d’une chaude et purpurine lumière. Ajoutez que la frayeur qui se peignait sur ses lèvres demeurées entr’ouvertes et dans ses yeux prêts à s’injecter de larmes, tout cela, ou elle, était si gentil et d’un effet si gracieux, que notre héros la regarda pendant quelques minutes sans prêter la moindre attention à l’esclandre qui venait d’avoir lieu entre les chevaux et les cochers.
« Ote-toi donc de là, corbeau nijégorodien ! » criait le cocher étranger. Séliphane tira vigoureusement à lui les guides ; le cocher étranger en fit de même, les chevaux reculèrent de quelques pas en arrière, et de nouveau se rapprochèrent en embrouillant de plus en plus les courroies.
A cette occasion, le cheval tigré fut si content de ses nouvelles connaissances, qu’il eût voulu ne plus sortir de presse, et, remerciant le destin de l’aventure, il posa amoureusement son long museau sur le cou d’un de ses nouveaux compagnons, et il semblait lui chuchoter beaucoup de drôleries que l’autre, de son côté, paraissait écouter avec un sensible plaisir, car il remuait à chaque instant les oreilles.
La bagarre dura assez longtemps pour qu’il pût accourir un certain nombre de paysans qui, par bonheur, n’étaient pas fort éloignés de là.
Un pareil spectacle est une vraie bénédiction pour le paysan russe ; c’est quelque chose comme, pour l’Allemand, le club et les gazettes ; il se fut bientôt assemblé autour de l’équipage toute une cohue. Il ne resta au village que les très vieilles femmes et les tout petits enfants.
Les courroies furent relâchées ; quelques petits coups donnés du plat de la main sur le museau du Tigré l’engagèrent à reculer de deux pas ; bref, on désenchevêtra les deux attelages. Mais, soit dépit de la part des chevaux de la calèche de ce qu’on les avait si vite séparés de leurs trois nouveaux camarades, soit tout bonnement folle obstination, leur cocher avait beau faire claquer son fouet autour des oreilles et leur en caresser les flancs, ils restaient immobiles et comme pétrifiés. L’intérêt redoublait aux yeux des bons villageois ; il y avait émulation d’activité et de bons conseils ; l’un d’eux paraissait avoir voix prépondérante en de tels incidents ; il cria d’un ton empli d’autorité : « Cà, voyons, toi, Andriouchka, prends au mors le bricolier et le fais avancer, et toi, père Mitiaï, enfourche-moi le timonier ! Aussitôt le père Mitiaï, qui était un grand maigre à barbe rousse, grimpa sur le timonier, et fit l’effet, les uns disaient d’un clocher de village, d’autres disaient de crue aux seaux, c’est-à-dire de la longue perche, terminée par un crochet, au moyen de laquelle on tire l’eau des puits à la campagne.
Le cocher cingla de quelques petits coups de fouet le flanc de ses bêtes ; mais rien, toujours rien, et le père Mitiaï ne fut d’aucun secours. « Un moment, un moment ! cria le grand ordonnateur piqué au jeu, toi, père Mitiaï, passe-moi lestement une jambe sur le bricolier, car voici, justement à point, l’oncle Miniaï qui va m’enfourcher le timonier, et vous verrez la fête ! » L’oncle Miniaï, grand, gros gaillard à larges épaules et à barbe noire de jais, à bedaine rebondie comme un samovar monstre qui serait destiné à préparer la décoction bouillante de miel et de réglisse[48] pour tout un marché transi de froid, l’oncle Miniaï, disons-nous, se mit très volontiers à califourchon sur le timonier, qui fléchit presque jusqu’à terre sous le fardeau. « A présent ça ira, crièrent les moujiks. – Fouaille-moi, fouaille-moi vertement l’Isabeau, cocher ! dit l’ordonnateur villageois, et pique même ce drôle qui est fort comme le roc et qui se permet de rager sur place comme le coramora[49]… Ah ! je… » Mais, voyant que le poids du cavalier et le fouet et les cris rétablissaient l’immobilité au lieu de produire le mouvement, le père Mitiaï et l’oncle Miniaï s’installèrent tous deux sur le timonier, et Andréouche grimpa aussitôt sur le bricolier. Il y eut un petit piétinement instantané, après quoi l’immobilité fut plus désespérante que jamais. A la fin le cocher, perdant patience, chassa de devant lui l’oncle Miniaï et le père Mitiaï, et il était temps, car déjà ses pauvres bêtes étaient en nage, exactement comme s’il leur eût fait franchir un relais tout d’une haleine au grand galop. Il leur accorda une minute de repos, après quoi elles partirent d’elles-mêmes. Pendant tout le temps que dura cette scène, Tchitchikof n’eut d’yeux que pour la jeune demoiselle inconnue. Il essaya, à plusieurs reprises, de lui adresser la parole pour entendre sa voix, mais il lui fut impossible d’en trouver l’occasion ; la dame porte-respect entendait merveilleusement son service. Les chevaux de ces dames se mirent tout d’abord au grand trot ; la jolie tête à l’ovale délicat, la ravissante personne aux traits fins, à la taille de guêpe, au sourire enchanteur, disparut dans un lointain confus, comme une gracieuse vision dans les rues, et il resta une route poudreuse, une britchka poudreuse, le troïge connu de nos lecteurs, Séliphane, Tchitchikof, la platitude et le vide des champs d’alentour. Contraste trop ordinaire : partout dans la vie, en un lieu quelconque, sur tous les degrés inférieurs si rudes, si ignoblement sales et si hideusement pauvres de la société humaine, et au milieu de toutes les classes supérieures si fâcheusement propres et si uniformément lisses et froides, partout, disons-nous, il se rencontre sur la route de l’homme une apparition qui ne ressemble point à ce qu’il avait eu occasion de voir jusqu’alors ; apparition qui éveillera, cette seule fois peut-être, un sentiment différent de ceux qu’il lui était réservé d’éprouver toute sa vie. Partout, à travers quelques-uns des chagrins dont notre existence est tissue, jaillit un vif éclair de joie. Ainsi il arrive quelquefois qu’un brillant équipage aux harnais dorés, au fringant attelage, aux portières à panneaux armoriés que surmontent des glaces du plus pur cristal, traverse quelque misérable village, perdu loin de tout chemin fréquenté, où, de vie d’homme, on n’a vu d’autre véhicule que la charrette primitive, la modeste téléga, et longtemps encore les villageois se tiennent bouche béante et tête découverte, que déjà le merveilleux carrosse, roulant toujours sans secousse, sans bruit, avec une rapidité fantastique, a tout à fait disparu à leurs yeux interdits. C’est ainsi que la blonde apparition de tout à l’heure s’est évanouie dans l’espace. Qu’il se fut trouvé là, au lieu de Tchitchikof, un jouvenceau de quelque vingt ans, hussard, ulhan, étudiant, un néophyte, un récipiendaire quelconque de la vie, et, grand Dieu ! que ne se serait-il pas éveillé, agité, enflammé en lui ! Certes, il serait resté longtemps immobile et comme ensorcelé, l’œil plongé dans un lointain imperceptible à d’autres regards oubliant la route qui lui reste à faire et l’heure avancée, et les reproches que lui attirera son retard, oubliant le service ou l’université, la famille, le monde réel et tout ce qu’il comporte de devoirs et de nécessités, s’oubliant lui-même complètement avec tout ce qui n’est pas la blonde apparition évanouie. Mais notre héros était déjà entre deux âges, et d’un caractère froid et circonspect ; il devint pensif, symptôme chez lui, non de folie, mais de sagesse. Il songeait habituellement à quelque objet grave, et ne se laissait point aller au vague des idées ; il raisonnait plus volontiers de toute chose en homme positif : « Charmante petite créature… charmante ! dit Tchitchikof en ouvrant posément sa tabatière et en se délectant avec lenteur d’une prise de tabac, tandis que la britchka escaladait au pas une montée ; mais, au fait, qu’y a-t-il en elle de principal à considérer ? Ce qui est bien certain, c’est qu’évidemment elle vient de sortir de son pensionnat ou de quelque institut impérial ; c’est qu’il n’y a rien dans sa personne des manières de la femme, c’est-à-dire de ce qui, dans la femme, nous choque et nous déplaît, même à notre insu, et quand nous faisons montre du contraire. Elle est, jusqu’à ce jour, comme un enfant ; tout en elle est encore assez près de la nature ; elle dit ce qu’elle pense ; elle rit là où elle se sent en disposition de rire. On peut encore faire d’elle tout ce que l’on veut : elle peut devenir une merveille, une femme modèle ; elle peut aussi tourner à rien, et il y a mille pour un à parier qu’elle tournera à rien qui vaille : les mamans et les tantes vont se mettre cordialement à leur besogne traditionnelle, qui consiste à former l’enfant à leur image et ressemblance, croyant, de très bonne foi, non pas dénaturer l’image de Dieu, mais achever, perfectionner l’œuvre du créateur. « En un an de ce travail de mine, elles auront tellement creusé, fouillé, redressé, courbé, émondé, que le père lui-même ne pourra plus reconnaître sa fille, et il croira de son devoir d’admirer le beau résultat de tant de soins. Viendront, pour celle qui cesse heureusement d’être une enfant, la dissimulation, l’afféterie, l’orgueil ; la jeune personne, devenue ainsi grande demoiselle, ne fera plus un geste ni un mouvement que d’après certaines instructions ; elle devra à chaque instant s’arrêter et penser avec qui et comment, et jusqu’à quel point, elle doit et peut parler, qui et de quel regard elle doit regarder ; elle craindra, à chaque minute, de dire plus ou autrement qu’il ne convient, et de s’embrouiller ridiculement entre le faux qui l’assiège et le vrai qui la sollicite de jour en jour plus faiblement, et elle finira par ne plus faire autre chose que mentir toute sa vie et de toute l’économie de sa personne ; de tout cela, il ressortira ce qui plaît au diable !… » Ici Tchitchikof se tut quelque temps, après quoi il ajouta, toujours à demi-voix et se parlant à lui-même : « Mais il serait curieux et intéressant de savoir qui elle est, quel est son père, si celui-ci est un riche propriétaire d’un caractère honorable, ou bien tout simplement un brave homme possesseur d’un capital acquis au service… hum !… C’est qu’au fait, s’il était donné pour dot à cette charmante petite quelque chose comme deux cent mille roubles, cela pourrait devenir un morceau assez appétissant, et la possession pleine et entière de ce morceau devrait assurer le bonheur d’un honnête homme. » Ces deux cent mille roubles se dessinaient si attractivement à l’imagination de notre sage héros, qu’il commença, dans les intimes profondeurs de son âme, à se fâcher contre lui-même de n’avoir pas su profiter de la bagarre pour demander au postillon ou au cocher de la calèche quelles aimables voyageuses il menait là. Bientôt, cependant, le village de Sabakévitch s’étant montré donna un autre cours aux pensées de Tchitchikof, et les ramena à leur objet exclusif. Le village lui sembla être assez considérable ; deux bois, l’un de bouleaux, l’autre de pins, l’un sombre de teinte, l’autre plus clair, s’échappaient à droite et à gauche comme deux ailes gigantesques. Au cœur de l’ensemble on voyait s’élever une maison de bois à mezzanine, à toits rouges et à murailles peintes à la colle en gris foncé, une maison enfin dans le genre de celles qu’on bâtit pour les militaires ou les colonies allemandes. Il était évident seulement que, pendant la bâtisse, l’architecte avait été continuellement aux prises, non pas avec le manque de fonds, mais avec les goûts du maître de cette maison. L’architecte devait avoir été entêté de symétrie, le maître, de bonne et commode distribution des appartements ; et on voyait que celui-ci n’avait pas tarder à claquemurer, d’un côté, toutes les fenêtres percées par l’obstination de l’artiste, et à en percer lui-même une toute petite, suffisante pour aérer une pièce, qui probablement, était son garde-manger, pièce qu’il voulait grande et sous la main, et non pas petite et éloignée de l’appartement. Le fronton ne répondait pas au milieu de la façade : c’est que, malgré toutes les réclamations de l’architecte, le maître de la maison fit, de son autorité de maître, abattre, d’un côté, une colonne sur quatre qu’exige impérieusement, pour les colonnes, la règle d’un nombre pair ; et l’artiste vit avec douleur ce trait de vandalisme steppien, sa façade rendue boiteuse et borgne par l’impitoyable égoïsme d’un ignare, esclave de ses habitudes et despote dans la moindre de ses volontés. La cour de la maison était ceinte d’une grille en bois d’une force et d’une épaisseur sans exemple. Il est à croire que le seigneur de ce domaine était du moins grand partisan de la solidité. On avait employé pour les écuries, les remises, les hangars et la cuisine, des poutres du premier choix, d’un si fort diamètre qu’il y en avait là pour un siècle à ne s’inquiéter que du feu. Les chaumières des paysans pouvaient de même braver l’action du chaud, du froid et de l’humide. Là, point de faux murs, point de rebords en planches tailladées en arabesques, point de fioritures, point d’avances faites à l’œil du passant, point de complaisance à la niaiserie villageoise ; tout était carrément posé et fortement relié dans les conditions austères du besoin et de la durée. Il n’y avait pas jusqu’au puits qui était garni, de haut en bas, d’un encaissement en superbes rondins du meilleur chêne, tel qu’il est dans l’usage d’en employer presque exclusivement pour les moulins et pour les vaisseaux de l’Etat. Bref, en quelque lieu que Tchitchikof portât ses regards, il vit toute chose lui offrir l’indice incontestable de la solidité, du bon état d’entretien, d’un genre d’ordre, si l’on veut, un peu dur, un peu lourd, mais rationnel et digne d’attention. En tournant pour se ranger de flanc devant le perron, il entrevit, à l’une des fenêtres, deux figures qui regardaient : une figure de femme en bonnet, tête étroite et longue affectant la forme du concombre, et une figure d’homme, visage à large surface, comme les citrouilles de Moldavie appelées gorlianki, dont l’écorce sert, en Russie, à faire des balalaïki petites guitares primitives, à deux cordes, l’ornement et la joie de tout élégant jouvenceau russe, clignoteur et siffloteur, clignant de l’œil et sifflotant, la bouche en cœur, pour toutes les jeunes filles aux tresses d’or, au cou et à la gorge de lis, qui s’assemblent si volontiers pour écouter son modeste et doux trin, trin, fron, fron, fron. Les deux figures qui regardaient s’étaient, au même instant, rejetées en arrière pour n’être pas aperçues. Sous le perron couvert parut un laquais en veste grise à collet droit, de drap bleu clair ; ce fut lui qui introduisit Tchitchikof dans la pièce d’entrée, où apparut en même temps le maître de la maison. A la vue du visiteur, il lui dit sans autre compliment : « Je vous prie, » et il l’introduisit dans les appartements. Tchitchikof jeta un coup d’œil rapide sur Sabakévitch, qui, vu ainsi chez lui, comme hôte, lui fit, cette fois, à peu près l’effet d’un ours de moyenne grandeur. Ce qui contribuait beaucoup à la ressemblance, c’est que l’habit qu’il portait était fourré et pelucheux, que les manches en étaient larges, que le pantalon, fait de la même étoffe, était long, que lui-même marchait en se balançant de droite à gauche, en appuyant sur le plancher, et, trop souvent, sur les pieds du prochain de manière à lui faire crier miséricorde. Son teint était très analogue à la couleur d’un sou de cuivre rouge neuf, que le balancier aurait manqué au point d’en faire une pièce de rebut lancée pourtant dans la circulation, et d’autant plus remarquée. On sait que dans le monde il y a un assez grand nombre de ces visages que la nature semble avoir formés dans de certains moments de somnolence ou d’humeur contre la société, sans se donner la peine de recourir à son bel outillage : fins ciseaux, limes cintrées, vilebrequins, etc., etc. Là elle sembla avoir procédé à tour de bras, la hache à la main ; deux coups ont fait le nez, un troisième la bouche, une tarière a percé les yeux… et, sans passer aucune espèce de rabot ni de doloire sur l’ensemble, elle a mis cela au monde pour que cela vive, et cela vit. Ce qui frappait dans Sabakévitch c’est un visage très propre à rappeler l’idée d’une de ces distractions de la nature ; il le tenait plutôt incliné vers le plancher qu’élevé vers les corniches ; et, de plus, il avait le cou roide, court, sans aucune élasticité, ce qui était cause qu’au lieu de regarder ceux avec qui il s’entretenait, il avait les veux comme attachés soit à un poêle, soit à une porte ouverte ou fermée. Tchitchikof le regarda encore une fois à la dérobée, au moment où ils passaient dans la salle à manger ; c’était, je dis, un ours, un ours accompli ! Le monde est bien obligé de chercher de telles analogies ; aussi l’appelait-on généralement, dans le pays : Mikhaïl Séménovitch[50]. Connaissant l’habitude de Sabakévitch de marcher sur les pieds d’autrui, il n’avançait les siens qu’avec de grandes précautions, et lui livrait un large passage. Au reste, lui-même, sachant qu’il était sujet à faire crier les imprudents, lui demanda s’il ne l’avait pas incommodé. Tchitchikof le remercia de cette attention en lui assurant qu’il n’y avait eu, jusqu’à ce moment, aucune incommodité. En entrant au salon, Sabakévitch montra un fauteuil à son visiteur et lui dit son mot : « Je vous prie. » Tchitchikof, en prenant place, jeta un coup d’œil sur de grandes lithographies coloriées, suspendues aux parois en guise de tableaux ; ces estampes, solidement encadrées, représentaient les grands capitaines de la Grèce moderne : c’étaient Botzaris, Miauli, Kanaris et le fier Maurocordato, en uniforme, à grands pantalons rouges et en lunettes. Ces héros ont tous des cuisses et des moustaches d’un développement si extraordinaire, que cela faisait frémir rien que de les regarder seulement en gravure. Puis, à part, au-dessus du canapé, venait un portrait de la fameuse héroïne grecque Bobélina, dont une jambe seule était plus volumineuse que tout le corps de n’importe lequel des petits-maîtres qui pullulent aujourd’hui dans nos salons. Le maître de la maison, étant lui-même un homme de remarquable corpulence, avait probablement voulu que cette chambre fût ornée de personnages taillés en hercules. Explique après cela qui pourra comment était venu tomber, au milieu de ces athlètes, un portrait du bon prince Bagration, représenté très maigre et très chétif, avec ornements de petits drapeaux et de petits canons en trophée, dans un cadre mesquinement étroit. Non loin de l’illustre Bobélina, près de la fenêtre, était accrochée une cage occupée par un gros merle très noir, mais moucheté de blanc, qui regardait de biais et en dessous ; ce qui faisait penser : « Tel maître, tel merle. » L’hôte et son visiteur eurent à peine gardé le silence trois minutes que la porte du salon s’ouvrit pour introduire la dame du logis, femme de très haute stature, au bonnet à larges rubans qu’on lui avait reteints, selon toute apparence, dans la buanderie de la maison. Elle entra d’un pas fort grave, et tenant la tête droite comme un palmier. Tchitchikof, sans se bien demander pourquoi, chercha des traits grecs dans le visage de la dame. Pourquoi n’y aurait il pas eu dans cette chambre M. et Mme Colocotroni, par exemple ? « C’est ma Phédoulia Ivanovna, » dit Sabakévitch. Tchitchikof s’avança aussitôt devant Phédoulia Ivanovna pour lui baiser la main, et celle-ci, par distraction peut-être, fit un mouvement vif dans lequel cette main toucha à la fois les lèvres et les dents du monsieur, qui eut ainsi l’occasion de savoir que Mme Sabakévitch se lavait les mains dans l’eau des concombres salés, ce qui est, dit-on, très bon pour la peau. « Mon ange, je te recommande Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, reprit Sabakévitch ; j’ai eu l’honneur de faire la connaissance de monsieur chez le gouverneur et chez le directeur de la poste. » Phédoulia Ivanovna ne dit que le mot habituel de son mari : « Je vous prie, » et elle accompagna cette invitation de s’asseoir d’un mouvement de tête qui rappelle un geste familier aux comédiennes à qui il arrive de représenter les reines. Puis elle s’assit sur le divan, s’enveloppa la taille de son mouchoir de mérinos, et, de ce moment, tout en elle demeura immobile, jusqu’aux sourcils et à la prunelle de l’œil. Tchitchikof de nouveau promena ses regards sur les parois, de nouveau admira les énormes jambes et les interminables moustaches de Kanaris, la taille athlétique de l’héroïne Bobélina, et le merle qui était tout pensif dans sa cage. Il régna, pendant près de cinq minutes, un silence général ; puis on fut presque distrait par quelques coups de bec que le mauvis[51] donnait au fond de sa prison de bois pour attraper des grains de blé. Tchitchikof fit une troisième revue des objets de la chambre, et il eut le plaisir de reconnaître pour un bureau couvert un très gros meuble de noyer monté sur quatre gros pieds massifs tout contournés, qui, avec le dessus cintré qu’on pouvait abaisser et relever à volonté, avait aussi quelque chose de l’ours. Table, fauteuils, chaises, tout était lourd et incommode ; chaque objet, jusqu’au poêle massif et aux portes massives, semblait dire : « J’ai de qui tenir ; j’appartiens et je ressemble à Sabakévitch, notre maître. » « Nous avons parlé de vous chez le président de cour, chez Ivane Grégorévitch, dit à la fin Tchitchikof, voyant que ses hôtes n’entameraient pas la conversation ; c’était jeudi dernier ; nous avons passé le temps fort agréablement. – Je ne suis pas allé ce jour-là chez le président, répondit Sabakévitch. – C’est un charmant homme. – Hein ! qui ça est charmant ? dit Sabakévitch en regardant son poêle comme certains regardent au miroir. – Le président. – Cela vous a paru ainsi, à la bonne heure ; en réalité, c’est un imbécile tel que le monde n’en avait jamais vu. » Tchitchikof fut un peu étourdi d’une opinion si vivement formulée ; mais, pensant que Sabakévitch avait peut-être quelque sujet de rancune contre le président, il ajouta : « Sans doute, comme nous tous, il n’est pas sans quelque petite faiblesse ; mais le gouverneur, voilà un homme excellent ! – Le gouverneur, un homme excellent ! – Eh oui, n’est-il pas vrai que c’est un esprit droit, un cœur loyal et grand ?… – Comme brigand, j’en conviens, il n’a pas son pareil ! – Y pensez-vous ? le gouverneur, un brigand ! dit Tchitchikof éperdu, ne pouvant comprendre que le gouverneur pût être appelé brigand. Je ne l’aurais jamais pensé, je l’avoue, et permettez-moi de vous faire observer qu’il y a, dans ses mœurs et ses habitudes, beaucoup de choses qui porteraient plutôt à le supposer doux et simple. » Et il allégua pour preuve les dessous de chandeliers, les dessus de tabourets et les bourses qu’il brodait de ses propres mains, et l’expression souriante des traits de son visage. « Les traits de son visage aussi sont d’un brigand ! Donnez-lui un couteau et lâchez-le sur la grand’route, il assassinera, oui, il assassinera s’il y a pour lui cinq roubles à gagner ; lui et le vice-gouverneur, c’est Gog et Magog. » Tchitchikof pensa qu’il avait aussi quelque différend secret avec le vice-gouverneur, et, pour trouver une sorte de terrain neutre, il prit le parti de le faire parler du maître de police, avec qui il avait semblé être en bonnes relations : « Au reste, dit-il, je vous dirai que, quant à moi personnellement, l’homme de la ville qui me plait le plus, c’est toujours le maître de police, parce que celui-là, du moins, a un caractère ouvert et un cœur droit. A sa seule physionomie on reconnaît le galant homme. – On voit l’insigne larron ! c’est un homme qui vous trompe, vous trahit sans aucun scrupule, et, le même jour, dîne gaiement à votre table. Eh ! je les connais tous à fond, et tous pour des voleurs ; la ville est ainsi composée : un coquin appuie l’autre coquin, puis il le fait tomber lourdement, si l’autre ne l’a pas prévenu à temps. Chez eux les Judas ne vont pas tous se pendre, mais le Christ est toujours vendu. Un seul là dedans est… passable ; c’est, si vous voulez, le procureur, et, pour dire même toute la vérité, celui-là aussi est un être ignoble. » Après ces biographies apologétiques exprimées en si peu de mots, Tchitchikof vit bien qu’il n’y avait pas à lui parler des autres fonctionnaires, et il prit bonne note en lui-même que Sabakévitch n’était pas pour les longs panégyriques. « Eh bien ! mon cœur, nous allons dîner, dit à Sabakévitch sa tendre épouse. – Je vous prie, » dit à son ordinaire Sabakévitch en montrant sur la table un grand plateau. Le maître de la maison et son hôte burent chacun un verre d’eau-de-vie ; ils mangèrent un antecœnium, comme il est d’usage dans toute la vaste Russie, ville ou campagne, dégustation composée de salaisons et de toutes sortes d’apéritifs énergiques ; et ils suivirent dans la salle à manger la dame du lieu, qui les précédait en glissant gravement, à peu près comme une oie qui navigue sur l’étang d’un jardin. Nous étions trois, et il y avait sur la table quatre couverts. A peine étions-nous dans la salle, qu’il apparut, pour occuper la quatrième place, une figure étrange de dame ou demoiselle, parente, femme de charge, ou duègne, ou dame de compagnie, ou tout cela, je ne sais ; mais enfin, une femme de quelque trente ans, qui vivait dans la maison, était coiffée en cheveux bouclés, et drapée d’une robe bariolée. Il y a comme cela, dans le monde, des êtres qui subsistent, non comme un objet, mais comme un accident, verrue, ou tache, ou agrément, sur les objets. Ces êtres occupent toujours une même place, n’ont qu’une manière de porter la tête, et font l’effet d’une meule ; vous pensez que de leur bouche il ne sort jamais un mot, une syllabe ; mais allez un peu à la chambre des filles, à l’office, à la lingerie… et vous me direz après cela si elles ont une langue : ho ! ho ! « Les choux, mon âme, sont excellents aujourd’hui ! dit Sabakévitch après avoir mangé la soupe aux choux, et en se versant d’un plat dans son assiette un énorme quartier de niania, mets délicat qui consiste en une poitrine de mouton farcie d’un bon gruau de sarrasin, de cervelles et de pieds de veau. Tenez ! voici une niania, reprit-il en s’adressant à Tchitchikof, comme vous n’en trouverez pas à la ville ; là, le diable sait ce qu’on vous sert. – Chez le gouverneur, pourtant, la table est assez bonne, dit Tchitchikof. – Mais, savez-vous comment se fait la cuisine chez lui ? Non, vous ne le savez pas ; si vous le saviez, vous n’auriez plus envie de manger. – Je ne sais pas comment se fait sa cuisine, je ne peux donc pas en parler ; mais je sais que les côtelettes de porc frais et le poisson à la sauce rousse sont très appétissants chez lui. – Moi je sais ce qu’on prend pour sa table au marché ; celui qui fait ses provisions, c’est sa canaille de cuisinier, qui a appris de belles choses dans un restaurant français ; ces gens-là vous écorchent un chat et vous le servent en civet ; vous croyez manger du lièvre. – Quelle horreur ! Pourquoi dire cela ? observa Mme Sabakévitch, visiblement le cœur sur les lèvres. – Ah ! ma chère âme, je n’invente pas ; c’est ainsi que cela se fait chez eux ; c’est la même histoire chez tous, vois-tu. Tout ce qui est chez nous est de rebut, tout ce que notre Akoulka jette, révérence parler, dans le baquet aux ordures, tout cela chez eux va dans la soupe. Oui, tel est leur potage. Va un peu, va goûter leur consommé ; il est gentil, le consommé ! – Je ne dis pas, cher pigeon ; mais, à table, tu racontes toujours de ces choses… – Mais, mon ange, songe donc, si je faisais moi-même ces choses-là… Tu m’entends au contraire toujours dire qu’on ne me fera pas manger des ordures. Des grenouilles, par exemple, des grenouilles, tu aurais beau me dire que c’est plus délicat que le poulet… tu me les présenterais sous une enveloppe de sucre glacé, tu ne m’en feras pas mettre une dans la bouche… Et les huîtres, hein ! les huîtres, nous savons à quoi elles ressemblent les huîtres, hum ! suffit. Cà, Paul Ivanovitch, prenez donc un peu plus de cette poitrine de mouton… et du gruau ! du gruau !… ce n’est pas là, voyez-vous, de cette ignoble fricassée de mouton, comme on en fait dans leurs cuisines savantes, avec de la chair qui a traîné quatre jours sur l’étal du boucher. Ce sont toutes inventions de ces docteurs en soupe salée, les Allemands et les Français ; cuisiniers et médecins, je les pendrais tous dos à dos, avec leurs livres en sautoir ! Ce sont eux qui ont imaginé la diète et le régime, des cures par la faim ! De ce qu’ils ont, eux, bon ! une nature chétive et des os de cartilage, ne vont-ils pas s’imaginer que l’estomac russe s’accommodera de leur science de malades et de meurt-de-faim ! Non, c’est de la jonglerie, de la duperie, et ils n’en viendront pas à leurs fins avec nous, je vous en réponds. » Ici Sabakévitch roula autour de son assiette de gros yeux pleins de colère, en balançant son menton sur sa gorge perdue dans un bourrelet de graisse. « La civilisation ! crient-ils ; la civilisation ! moi, voyez-vous, d’abord, de leur civilisation d’huîtres et de grenouilles, je… je… je… me ris… Je dirais plus volontiers un autre mot ; mais sans doute à table, il y a des bienséances à garder… Chez moi, il n’en va pas ainsi ; chez moi, si nous sommes dix à table, sert-on du porc, c’est tout un porc ; sert-on du mouton ! c’est tout un mouton ; est-ce une oie après ça qu’on présente, c’est toute l’oie… Plutôt je n’aurai que deux plats, mais je verrai ce que je mange, et je mangerai mon soûl. » Sabakévitch appuyait ses principes par les exemples ; il avait précipité sur son assiette la moitié du plat, et il mangea tout ; il suça et rongea jusqu’au dernier petit os avec une sorte de scrupule et les yeux demi-fermés. « Voilà, il faut en convenir, pensa Tchitchikof, une mâchoire de première force ! – Chez moi cela ne se passe pas ainsi ! chez moi, poursuivit Sabakévitch en s’essuyant de sa serviette les mains et le menton, ce n’est pas, Dieu garde ! comme chez un certain Plouchkine, un pleutre qui a huit cents âmes libres de toute hypothèque, qui dîne plus misérablement que le dernier de mes pâtres. – Qu’est-ce que c’est que ce Plouchkine ? dit Tchitchikof. – Un vaurien, un avare tel qu’on ne peut rien imaginer d’approchant. Les détenus, les misérables qui sont aux fers dans nos prisons, vivent mieux que lui. Il a mis tous ses paysans à la besace ; on meurt de faim sur ses terres. – Est-il possible ? reprit Tchitchikof avec intérêt ; quoi en vérité, il meurt fréquemment des paysans sur ses terres ? – Ses paysans meurent comme des mouches. – Comme des mouches ?… Cà, permettez-moi de vous demander s’il habite près ou loin de chez vous. – A cinq verstes d’ici. – Quoi, à cinq verstes seulement ! s’écria Tchitchikof, qui éprouvait en ce moment une légère palpitation de cœur. Dites moi, en sortant de votre porte cochère, est-ce à gauche ou à droite ? – Je ne vous conseille même pas de savoir par où l’on arrive jusqu’à un pareil chien. Il est plus excusable, moins malséant de hasarder un pied n’importe en quel lieu que d’entrer sur ses terres. – Moi, je n’ai aucun projet, aucun, aucun… et je questionne par suite de l’habitude que j’ai de m’intéresser à toutes les localités, » répondit à cela Tchitchikof. A la poitrine de mouton en niania succédèrent des gâteaux au fromage de crème dont il n’était pas un qui, par son ampleur, ne débordât l’assiette ; et aux gâteaux, un dindon de la taille d’un veau par lui-même, et de plus rembourré d’un nombre incroyable de bonnes choses : œufs, ris, foies, gésiers, champignons roux, et Dieu sait quoi encore, tout ce que les capacités de l’oiseau en put contenir ; le tout bien compacte, et pourtant venant s’ébouler en charrois dans la grande cuiller à sauce. C’est cette pièce succulente et dignement fêtée qui finit le dîner. Quand, après ce brillant coup de fourchette, on se leva de table, Tchitchikof se sentit plus lourd d’un quintal. La comparse disparut, et nos trois personnages principaux passèrent gravement, très gravement au salon. Là déjà, sur la table, les attendait une petite assiette de cristal remplie d’une conserve qui n’était ni de poires, ni de cerises, ni d’aucune baie reconnaissable ; une cuiller était là posée par le bas sur le bord, mais personne n’y toucha ; et la dame, estimant que la chose était faite mesquinement, alla dans l’office mettre d’autres confitures sur trois autres assiettes, et ajouta une quatrième assiette contenant six belles cuillers de dessert. Tchitchikof, pressé de mettre à profit l’absence de la dame, s’adressa à Sabakévitch, qui, étendu dans un fauteuil bas et profond, geignait, gémissait par suite d’une mangerie si copieuse, se signait et se portait à tout moment la main sur les lèvres ; il lui dit : « Je voudrais causer un peu affaires avec vous. – Voici des conserves, dit la dame en rentrant essoufflée, mais grave, et suivie d’un plateau de confitures : du raifort confit dans du miel, des… – Bien, bien ; nous ferons honneur à tout cela, dit Sabakévitch ; toi, va-t’en dans ta chambre ; Pàvel Ivanovitch et moi, nous allons mettre habit bas et faire un petit somme. » Et devinant à un mouvement de sa femme qu’elle allait envoyer une masse de lits de plume et une pyramide d’oreillers, il se hâta d’ajouter : « N’envoie rien ; notre idée est de nous reposer comme cela dans les fauteuils. Tu gênes monsieur ; va donc, mon ange ! » La dame se retira aussitôt, sans trop comprendre comment ils refusaient des oreillers. Sabakévitch inclina la tête, et prit la position d’un homme à qui l’on va parler affaires ou demander conseil. Tchitchikof prit de fort loin ; il parla du grand et glorieux empire de Russie en général, s’extasia sur son immense étendue, ajoutant que le fameux empire romain lui-même n’embrassait pas une si grande diversité de peuples et de pays… que les étrangers s’étonnent avec raison… (Sabakévitch écoutait immobile, sa tête placée à angle droit sur la poitrine)… et que, d’après les lois de cet empire supérieur à tout autre en majesté… les âmes révisées qui avaient, après le recensement, terminé leur existence terrestre, continuaient, jusqu’à la révision suivante, d’être tenues pour vivantes ; qu’à la vérité, les âmes qui naissaient pendant cet espace de dix ou douze ans, restaient inconnues à l’administration, le gouvernement voulant épargner aux greffes et aux chancelleries un nombre infini d’affaires minutieuses, et au fond assez inutiles, et au mécanisme gouvernemental, par lui-même déjà si compliqué, un fâcheux rouage de plus… (Sabakévitch écoutait toujours sans rien changer à sa pose d’écoutant) ; et que cette mesure, malgré ses raisons d’être irrécusables, était souvent onéreuse pour beaucoup de propriétaires terriens, en les obligeant à payer l’impôt pour des morts comme pour des vivants, et que lui, Tchitchikof, par considération personnelle pour lui, Sabakévitch, ne ferait pas difficulté de prendre sur lui cette charge réellement pesante. On conçoit qu’en touchant ici le vif de la question, Tchitchikof s’expliqua avec une grande circonspection ; il évita le terme d’âmes mortes, et dit : âmes non existantes. Sabakévitch écouta jusqu’au bout toute cette introduction, toujours la tête penchée en avant, et sans que sur son visage il fût possible d’entrevoir une pensée, un mouvement. Il semblait que, dans ce corps impassible, il n’y eût point d’âme, ou que, s’il y en avait une, comme c’était le cas, elle ne fut nullement là où elle devait être, mais, comme dans l’immortel Kostcheï[52], couverte d’une couche si épaisse, que tout ce qui pouvait chez elle s’agiter au fond ne produisait pas le plus léger mouvement à la surface. « Ainsi ?… ajouta interrogativement Tchitchikof, qui attendait non sans un certain émoi un mot de réponse. – Il vous faut des âmes mortes ? dit Sabakévitch d’un air tout aussi simple que s’il se fut agi de blé ou de fagots. – Oui, dit Tchitchikof… des âmes qui aient quitté ce monde. – Des âmes mortes, bon ; des âmes mortes… j’en trouverai ; eh ! comment ne s’en trouverait-il pas ici comme ailleurs ? – Eh bien ! s’il s’en trouve chez vous, il vous sera, sans aucun doute… agréable… d’en être débarrassé. – Je suis prêt à vous les vendre… dit Sabakévitch qui venait de relever momentanément la tête, et qui s’était aperçu par au rapide coup d’œil que son convive devait avoir ici en vue quelque avantage. – Ah diantre ! pensa Tchitchikof, en voici un qui est tout prêt à vendre avant que j’aie bien dit ce que je veux ! » Et il ajouta, parlant à son hôte : « Vendre ?… mais votre prix alors ?… Je vous demande ça, quoiqu’il s’agisse ici d’un objet pour lequel, vraiment, la question du prix… est au moins étrange. – Cent roubles la pièce, pour ne pas surfaire. – Cent roubles la pièce !… s’écria Tchitchikof, qui après cette exclamation involontaire resta bouche béante et l’œil fixé sur son hôte, ne sachant s’il avait mal entendu ou si peut-être la langue de Sabakévitch, qui était grosse et pâteuse, n’avait pas prononcé cent, voulant prononcer un. – Est-ce que cela vous semble cher ?… Quel est votre prix à vous ? – Mon prix ? mon prix ?… Mais il y a eu malentendu ; l’un de nous deux a perdu de vue l’objet dont il s’agit. Pour des âmes non existantes, j’estime, moi, la main sur la conscience, que quatre-vingts copecks[53] l’âme sont un prix superbe. – A qui en avez-vous, avec vos quatre-vingts copecks ? – Je dis ce que je pense, et on ne peut pas donner plus. – Je ne suis pas un vendeur de souliers d’écorce. – Vous conviendrez pourtant que je n’ai pas parlé d’acheter des vivants. – Ho ! ho ! eh bien ! cherchez ailleurs un fou qui vous livre à quatre-vingts copecks une âme inscrite dans les rôles du cens. – Eh ! qu’importe qu’elles soient inscrites par une fiction administrative ? Ce n’est plus que de l’encre sèche ; ces âmes sont dès longtemps en congé illimité ; tout ce qui vous reste d’elles, c’est une charge, un impôt à payer. Au reste, pour ne pas vous fatiguer en vaines paroles, je vous offre un rouble cinquante copecks ; il me serait impossible d’ajouter un demi-centime. – Fi ! fi ! qui va dire un pareil prix ? cela s’appelle marchander. Dites donc une fois un prix acceptable. – Comment, Mikhaïl Séménovitch ? mais je vous ai dit en conscience le vrai prix ; ce qui est impossible est impossible ; vous savez bien vous-même les choses ; mais pour vous, nommément pour vous, j’ajouterai un demi-rouble. – Quelle avarice ! Et pourtant moi je ne vous demande pas cher, dit avec une certaine volubilité Sabakévitch ; il y a tel coquin qui vous trompera sur la qualité, oui, mais non pas moi ; il vous vendra des ordures pour des âmes ; chez moi, ce sont des noix pleines comme des balles de fusil, je vous assure… toutes marchandises d’élite. Si ce n’est pas un artisan, c’est un cultivateur des plus robustes, un travailleur exemplaire… Mais songez donc, voilà, par exemple, le carrossier Mikhéïef, il ne lui est pas arrivé une seule fois de commencer une patache… chez lui tous équipages à ressorts, et ce n’est pas de l’ouvrage de Moscou, dont on voit la fin dans les vingt-quatre heures ; non, non, c’est du solide, allez ! Et notez que lui-même tapisse l’intérieur, vernit l’extérieur, et peint, si vous voulez, les panonceaux des portières. » Tchitchikof se disposait à faire observer que Mikhéief n’était plus de ce monde… Mais Sabakévitch était lancé en plein courant de paroles ; sa langue battait avec la rapidité des palettes d’une roue de moulin ; il était en veine d’éloquence, il poursuivit : « Et Probka Stépan, mon charpentier, je mets ma tête sur le billot si vous trouvez jamais nulle part un pareil gaillard. Une force et une stature incroyables ! S’il eût servi dans la garde, Dieu sait ce qu’on n’aurait pas fait de lui à Pétersbourg ; songez donc que c’est un homme de six pieds et demi de haut. » Tchitchikof de nouveau ouvrit la bouche pour faire observer que Probka était couché à tout jamais à quatre pieds sous terre ; mais Sabakévitch allait d’un tel train qu’il n’y avait pas à l’interrompre, et qu’il fallait se taire et l’écouter. « Et mon tuilier-briquetier Milouchkine… un luron qui vous construit un poêle, un bon poêle, n’importe en quelle maison. Et le bottier Maxime Téliatnikoff, qui, s’il bat son cuir le matin, vous présente une paire de bottes le soir ; et quand il confectionne des bottes, il n’y a, ma foi, qu’à s’y mirer et à lui dire un grand merci ; un homme, après cela, qui n’a jamais porté une goutte d’eau-de-vie à ses lèvres. Et Erémeï Sorokoplech !… celui-là en vaut trente ; il allait trafiquer à Moscou. Je ne sais pas ce qu’il fait, mais, rien que de sa redevance, il rapporte cinq cents beaux roubles à son maître. Voilà, voilà du monde solide ! ce n’est pas là ce que pourrait vous offrir un Pluchkine, par exemple. Ah ! les miens… – Mais permettez, permettez donc un moment !… dit à la fin Tchitchikof, impatienté d’un torrent de paroles qui semblaient devoir se précipiter ainsi jusqu’au soir. Pourquoi faites-vous donc cette énumération de leurs qualités ? il n’y a plus rien à tirer de ces braves gens-là, puisqu’ils ne sont plus. Un caillou peut quelque part soutenir une palissade ; un mort n’est pas même bon à ça. – Eh ! mon Dieu, sans doute ce sont des morts… oui, ils sont morts… ils sont morts… mais, voyez-vous, je regarde autour de moi et chez moi-même ceux que l’on tient pour vivants… je les regarde, et je me dis : Qu’est-ce que c’est que tous ces gens-là ? Ce sont, monsieur, des mouches, et non pas des hommes. – Ils vivent du moins, ils servent, ceux-ci ; les autres sont de la fantasmagorie. – Non pas, non pas ! je vous soutiens, moi, que Mikhéief était un homme auquel vous ne trouveriez pas son pareil. Quelle fantasmagorie ? allons donc ! un colosse qui n’aurait pu tenir dans cette chambre ; une force de poitrine, d’échine et de jarret comme pas un cheval… Faites-moi donc le plaisir de me dire où l’on pourrait trouver une pareille fantasmagorie ! » Sabakévitch dit ces derniers mots en paraissant s’adresser droit à Bagration et à l’intrépide Kanaris appendus au mur, comme il arrive assez communément aux gens qui conversent ou discutent, quand l’un des interlocuteurs, tout à coup, à l’improviste, s’adresse à un tiers qui ne fait que d’entrer, et que parfois il ne connaît pas, de la bouche de qui il sait bien qu’il n’entendra ni réponse ni question, mais sur qui il ne laisse pas d’attacher ses regards exactement comme s’il le prenait pour arbitre ; on sait que le survenant, en ces occasions, un peu troublé d’abord, ne sait ensuite que dire dans une affaire dont il ne connaît nullement le sujet, ou bien reste un moment dans une immobilité bienséante jusqu’à la seconde où il peut esquiver cette algarade fascinatrice. « Non, dit Tchitchikof, je ne donne pas plus de deux roubles. – Eh bien, eh bien ! pour que vous ne disiez pas que je demande trop et que je ne veux pas vous obliger, ce sera à 75 roubles l’âme ; à 75 roubles en assignations, distinguons ! Et vraiment, c’est parce que c’est vous et que je tiens à votre amitié ! – Qu’est-ce qu’il a donc, vraiment ? pensa Tchitchikof ; me prend-il par hasard pour un imbécile ? » Et il ajouta presque à voix haute : « Voilà qui est bien étrange, c’est comme si nous jouions ici la comédie. Qu’est-ce, au fond, que la comédie, si ce n’est quelque chose d’analogue à ceci ?… Vous êtes, ce semble, un homme d’assez d’esprit, vous avez des manières, du savoir-vivre, vous n’êtes pas dépourvu de sagacité ; il s’agit ici d’un objet, pfou, pfou, pfou[54] !… quelle donc la valeur vénale de cet objet ? qui a besoin de cela ? – Cà, écoutez donc, vous en achetez ; c’est donc bon à quelque chose ! Vous en achetez ; et moi, c’est à cette occasion que j’en vends. » A cette réflexion de son hôte, Tchitchikof se mordit la lèvre et ne sut que répondre. Il commençait à parler de circonstances de famille et d’affaires en termes lointains et vagues ; Sabakévitch lui dit tout simplement : « Je n’ai aucun besoin de savoir quelles sont vos affaires de famille ; vos relations sont votre affaire à vous et ne me concernent en rien, que je sache. Il vous fallait des âmes, je consentais à vous en céder ; vous vous repentirez de n’avoir pas acheté celles que je vous proposais. » L’emploi de l’imparfait affligea Tchitchikof ; il dit tristement : « A deux roubles, bon ! – Ah ! vrai, c’est tout à fait comme la pie de Jacques dont parle le proverbe ; elle n’a qu’un mot, elle le répète à tout propos. Vous êtes arrivé au chiffre deux, vous pouvez tout aussi bien en partir. Allons, donnez un prix sortable. – C’est un chien d’homme, un diable, pensa Tchitchikof ; au fait, il ne me mènera que jusqu’où je voudrai aller. Jetons-lui une noisette. Pour vous faire plaisir, j’ajoute 50 copecks et finissons ! – Puisque c’est comme ça, à la bonne heure, je vous dis mon dernier mot : 50 roubles. Je perds au marché, c’est une faiblesse ; vous n’aurez nulle part à si bon marché des gens tels que ceux-là. – Butor, va ! » dit en lui-même Tchitchikof ; et ensuite il continua à demi-voix : « Dans le fait, c’est se tourmenter à propos de rien ; il y a cent endroits où l’on me donnerait très volontiers gratis ce que j’offre de payer ici, enchanté encore d’être délivré de ce qui n’est qu’une charge. Qui serait assez fou, s’il peut faire autrement, de payer l’impôt pour ce qui n’existe pas en sa possession ? – Mais savez-vous que de pareils acquêts, je dis cela entre nous et de bonne amitié, ne sont pas toujours très permis, et que, si je racontais ou qu’un autre racontât la chose, l’homme qui s’en occupe n’obtiendrait aucune confiance pour les contrats à faire, et qu’il courrait grands risques de ne pouvoir plus traiter avec personne. – Ah ! le lâche ! quelle batterie il a placée là ! » pensa Tchitchikof ; et prenant un air des plus froids, il dit : « Vous êtes le maître de vos actions ; quant à moi, si j’achète, ce n’est nullement que j’aie besoin de le faire, c’est tout bonnement mon idée, et peut-être suivrai-je cette idée, peut être non ; c’est selon ce que j’aurai en tête demain, dans quinze jours, dans trois ans, je ne sais. Vous ne voulez pas à deux roubles et demi ? Adieu ! – Est-il roide ! est-il chiche ! pensa Sabakévitch. Eh bien, à la garde de Dieu, vous m’en donnerez 30 roubles pièce, et elles sont toutes à vous. – Il y a longtemps que je vois que vous ne voulez pas vendre ; adieu donc. – Permettez, permettez ! » dit Sabakévitch en le retenant par la main et lui foulant le pied. Notre héros avait, hélas ! oublié de se tenir en garde ; il s’en repentit vivement en poussant un cri de douleur et en faisant machinalement trois fois le tour de son fauteuil à cloche-pied. « Pardon, ah, pardon ! il me semble que je vous ai incommodé. De grâce, asseyez-vous là, je vous prie !… » En parlant ainsi, il le plongea dans un autre fauteuil sans grande secousse, et même avec, une certaine dextérité, ressemblant, en cette occasion, à l’ours qui, instruit par l’homme, sait tourner sur lui-même, faire le beau, et même, par divers mouvements expressifs, répondre à diverses questions telles que celles-ci : « Fais-nous voir, Micha, comment font les femmes, pour transpirer abondamment aux étuves ; » ou bien : « Comment, Micha, s’y prennent les petits garçons pour voler des pois ? » « Je perds ici un temps précieux, j’ai affaire ailleurs. – Une minute ! Je veux vous dire à présent un mot qui ne vous fera pas de peine. » Ici il s’approcha et lui dit à l’oreille, comme s’il se fût agi d’un secret important : « Vous pliez un canard, et ça y est. – C’est-à-dire vingt-cinq roubles l’âme ! Non, pas un huitième de canard ; je n’ajoute pas un copeck à ce que j’ai dit. » Sabakévitch garda le silence ; Tchitchikof aussi se tut. Ce silence se prolongea deux minutes ; le merle étonné marmotta je ne sais quoi, se parlant à lui-même, et Bagration, de dessus son nez d’aigle, et de sa position élevée, regarda avec la plus grande attention ce qu’il adviendrait de cette négociation. « Quelle sera donc, sérieusement, votre offre dernière ? dit Sabakévitch. – Deux roubles et demi. – Ouhh ! vrai, c’est comme si pour vous une âme d’homme était de la râpure de raifort étuvée. Allons, donnez trois roubles, et tout est dit. – Impossible. – Il n’y a rien à faire avec vous ; touchez-là ! Je suis en perte… mais enfin, dans mon caractère, il y a beaucoup de celui du chien, comme le dit mon nom ; je ne peux m’empêcher de faire ce qu’on veut de moi. Cà, pour que tout soit selon les formes légales, il me semble qu’il faut un acte de vente. – Certainement. – Alors il faut que je me rende à la ville. » Ainsi finit la négociation. Ils convinrent d’être en ville le lendemain et d’y faire instrumenter au greffe du tribunal civil l’acte d’acquisition. Tchitchikof, au préalable, demanda la liste des âmes vendues. Sabakévitch n’objecta rien à cette demande ; il alla à l’instant s’installer à son grand et gros bureau, fit glisser de bas en haut dans la coulisse le couvercle demi-cylindrique, et se mit à inscrire autographiquement tous ses morts, non seulement par leurs noms et surnoms, mais avec mention de leurs qualités louables. Tchitchikof, qui restait désœuvré, se prit à examiner en détail toute la vaste carrure du noble écrivain. Il regarda avec ébahissement ce dos large comme la croupe des chevaux de Viatka, ces bras et ces jambes comparables à ces grosses bornes de granit que l’on met le long de certains trottoirs et autour des monuments publics, et il se dit dans son for intérieur : « De quelle masse superbe le ciel t’a gratifié en sa bonté ! c’est bien de toi, du reste, qu’on peut lire comme de nos habits de province : Mal coupé, mais fortement cousu !… çà, es-tu ours-né, ou l’es tu devenu par suite de la vie de solitude agreste, de tes moissons, de tes tontes, de tes récoltes de miel, de ta continuelle fréquentation des rustauds ? Sont-ce les paysans de ton obéissance qui ont fait de toi ce qu’on appelle un homme de poings, un poing serré ? Mais non, je pense que tu aurais été exactement le même, qu’on t’eût élevé à la dernière mode, qu’on t’eût lancé dans le grand tourbillon, et que tu eusses vécu en plein Pétersbourg. Toute la différence consiste en ce que, à présent, tu empiles sur ton assiette du chou, du gruau, des carottes et d’énormes gâteaux de lait avec toute une moitié de poitrine de mouton, et qu’alors tu mangerais des côtelettes aux truffes et du pâté de foie gras. Ici tu tiens directement en ta puissance de simples moujiks, tu vis en bonne intelligence avec eux, et tu ne leur feras pas tort, parce que, éveillé comme tu l’es sur tes intérêts, tu réfléchis qu’ils sont à toi et que le mal que tu leur ferais te reviendrait d’une façon ou d’une autre à toi-même. A Pétersbourg ou à Moscou, tu servirais certainement, tu aurais sous tes ordres des employés à qui tu donnerais à tort et à travers de bonnes chiquenaudes, sachant que leurs chagrins et leur dommage les regardent et leur restent ; ou bien tu pillerais les caisses de la couronne. Non, si l’on est un vrai poing serré, on ne devient pas une main ouverte en palme, et, si ce poing se laisse jamais lever un doigt ou deux, c’est tant pis et non pas tant mal. Si un haut fonctionnaire de ce rang a entrevu la superficie d’une science quiconque, plus tard, lorsqu’il se sera emparé d’une charge éminente, il assommera de son savoir d’emprunt une foule de gens qui, inférieurs ou subordonnés, ont, eux, véritablement voué un culte honorable à quelque branche des sciences. Ah ! si tous ces lourds et durs poignets… – Voici la liste ! dit Sabakévitch en se retournant sur quatre roulettes de fauteuil en ce moment-là bien à plaindre. – La liste ! donnez, donnez. » Il parcourut l’écrit d’un œil rapide et en admira la netteté et l’exactitude visible : non seulement étaient inscrits en détail le métier, les noms, l’âge et la position de famille, mais des observations sur la conduite et le caractère des individus étaient consignées dans une colonne particulière. Bref, il y avait plaisir à voir le dilettantisme notarial du bon propriétaire. « Cà, donnez-moi des arrhes, dit Sabakévitch. – Pourquoi des arrhes ? Vous recevrez toute la somme demain à la signature. – Non, c’est l’usage. – Vous m’embarrassez ; je n’ai pas d’argent avec moi. Ah ? tenez, voici pourtant dix roubles. – Dix roubles ! dix roubles ! donnez-moi au moins cinquante. – Je n’ai plus rien. – Vous avez, vous avez ! regardez bien. – C’est ma foi vrai ! tenez, en voici encore quinze, cela fait vingt-cinq ; faites-moi le plaisir d’en donner le reçu. – Qu’est-ce que vous ferez de ce reçu ? nous aurons l’acte demain ! – Vous savez bien qu’il faut en pareil cas un reçu ; les heures se suivent et ne se ressemblent pas ; que n’arrive-t-il en quelques heure ? – Bien, donnez-moi l’argent. – Pourquoi ? je l’ai à la main, il ne s’envolera pas. Ecrivez : Reçu vingt-cinq roubles à compte, etc., etc. ; et les vingt-cinq roubles iront de ma main dans la vôtre. – Permettez. Pour écrire : Reçu vingt-cinq roubles, il faut avoir les vingt-cinq roubles sous les yeux. » Tchitchikof livra à Sabakévitch les vingt-cinq roubles ; celui-ci, les ayant disposés à sa gauche sur le bureau et les tenant assujettis sous ses gros doigts, quoiqu’il n’y eût aucun courant d’air dans la chambre, écrivit sur un petit carré de papier avoir reçu vingt-cinq roubles en assignations impériales comme arrhes et à compte du prix convenu d’une vente d’âmes à consommer le lendemain. Après avoir calligraphié et sablé le récépissé, il le couvrit de sa main droite, et, de la gauche, se mit à examiner de très près les assignats. « En voici un qui est bien vieux ! dit-il en le regardant du côté du jour ; il est un peu bien gras, déchiré, écorné… mais, entre amis, on n’y regarde pas de si près. – Je le disais bien que c’est un poing, un poing massue, et non un homme. Oh ! gros butor, va ! se dit in petto Tchitchikof. – Cà, dites moi, vous ne voudriez pas les âmes femelles ? – Grand merci ; non. – Je ne vous prendrais pas cher. En faveur de la bonne connaissance, savez-vous que je n’accepterais pas plus d’un rouble de chaque pièce ? – Non, je n’ai pas besoin de ce sexe-là. – Ah ! eh bien, si vous n’en avez pas besoin, il n’y a pas à en parler avec vous ; les goûts ne se commandent pas. L’on aime le pope et l’autre la popesse, dit le proverbe. – Ne perdez pas de vue que cette affaire-ci doit rester un secret entre nous deux, dit Tchitchikof en prenant congé de son hôte. – C’est parfaitement entendu ; il n’y a pas là moyen de faire confidence à un tiers quelconque ; ce qui se fait avec confiance entre deux intimes doit rester saintement enfermé là. Adieu, merci de votre bonne visite ; je vous prie de penser à nous, et aussitôt que vous aurez une petite heure de loisir, venez comme ça dîner et causer. Peut-être il arrivera que nous aurons encore à nous demander ou à nous rendre quelque petit service l’un à l’autre. – Comment donc, comment donc ! C’est fort attrayant en effet, pensa Tchitchikof en s’installant dans sa britchka. Gros poing poignant du diable ! deux roubles cinquante de chaque âme morte… quel ami j’ai là ! » Il était mécontent de la conduite de son hôte ; cependant Sabakévitch était un homme à ménager ; il hantait le gouverneur civil et le maître de police. C’est là qu’ils avaient fait connaissance et qu’ils se rencontraient ; mais comment avait-il eu le cœur d’en user aujourd’hui avec lui comme avec un inconnu, et de se faire payer des âmes mortes, des morts, rien du tout, de l’ordure, une fiction ? Au moment où sa britchka franchit l’enceinte de la cour, il se retourna et aperçut Sabakévitch qui se tenait sur son perron et tâchait de reconnaître, à la direction que prendrait l’équipage, où se rendait, en sortant de chez lui, son cher convive. « Ce coquin-là, pourquoi ne rentre-t-il pas chez lui ? » murmura-t-il entre ses dents ; et il ordonna à Séliphane de tourner du côté des chaumières et de s’arranger de manière que la britchka ne pût être vue des fenêtres de la maison domaniale. Il voulait se rendre chez Pluchkine, sur les terres de qui, au témoignage de Sabakévitch, les gens mouraient que c’était une vraie bénédiction ; mais il ne voulait pas que Sabakévitch se doutât de son excursion de ce côté. Quand la britchka fut à l’extrémité du village, il appela à lui un paysan qui, ayant soulevé quelque part sur la route une grosse poutre, l’avait chargée par un haut sur son épaule et la traînait chez lui tout à fait à la manière de la fourmi. « Hé, la barbe[55] ! comment faire pour aller chez Pluchkine sans repasser par chez ton seigneur ? dit Tchitchikof au paysan. Cette question parut embarrasser l’homme à la poutre. Tchitchikof ajouta : « Quoi donc ? est-ce que tu ne sais pas de qui je parle ? – Non, bârine, je ne sais pas. – A quoi te sert d’être arrivé aux cheveux gris, si tu ne sais rien ? Comment, tu ne connais pas le cancre Pluchkine, celui qui nourrit mal ses gens ? – Ah ! le déguenillé, le… rapiéceté ! dit le rustre ; prenez ce sentier, puis, à cent pas d’ici tirez à droite ; le reste se devine tout seul. » Le rapiéceté !… ce qualificatif dans la réponse du paysan était joint à un substantif extrêmement plaisant et du plus énergique relief, mais dont nous priverons nos lecteurs, parce qu’il ne se dit pas à table ; parce qu’il n’est pas reçu, que je sache, dans le beau langage, et que nous nous sommes fait une loi d’éviter toute expression, toute idée qui ne serait pas académique au premier chef ; la vérité, le naturel, la poésie, le pittoresque y perdront peut-être un peu, mais la bienséance, le bon goût… voilà ce qui est pour nous, ici, la loi et les prophètes. Cependant la faiblesse de la nature humaine est telle que nous regrettons, malgré nous, le mot du manant ; ce mot devait être fin et délié : car Tchitchikof, longtemps après avoir perdu de vue ce paysan, en riait encore malgré lui dans sa britchka, et Séliphane, quoique blasé sur cette jouissance, devinait parfaitement juste la cause, toute philologique pourtant, de l’hilarité de son maître. Le peuple russe s’exprime avec énergie, avec tant d’énergie que, s’il gratifie une fois quelqu’un d’une appellation selon son cœur, ce quelqu’un en a pour lui et sa race à traîner le sobriquet après lui dans la carrière du service, dans la retraite, et en voyage et à Pétersbourg, et au bout du monde. Et dès le premier moment où le mot s’est répandu, tu auras beau ruser, finasser, te déplacer, grandir, t’élever en tchine[56] et parvenir aux dignités procériennes, rien n’y fera : le quolibet, obstiné corbeau, croassera de toute la puissance de son gosier et dira très distinctement de quelle provenance est l’oiseau auquel il s’applique. Ce qui a été bien et finement dit, c’est comme ce qui a été bien et finement écrit : la hache émousserait son tranchant à le vouloir détruire[57]. Et quelle finesse et quelle force ne sent-on pas dans tout ce qui, jusqu’à cette heure, est sorti du fond de la Russie, de ces lieux où il n’a pénétré rien d’allemand, rien de finnois, rien du dehors, et où tout respire le vif, sain, gaillard et natif esprit russe, qui ne va pas chercher un mot dans l’auge du voisin de stalle pour prendre la peine de le couver, mais le crée spontanément tout d’une pièce et vous le colle au front comme un éternel et admirable signalement, si bien qu’il est inutile d’y mentionner quel nez, quelles lèvres, quel pelage, quels signes particuliers… car le personnage signalé a été d’un seul trait saisi au vif ; il est vivant des pieds à la tempe, et pour cela il n’a fallu qu’un mot, mais un mot russe. Autant dans l’orthodoxe et sainte Russie il y a de milliers d’églises, de couvents, de laures[58], de dômes, de coupoles, de croix d’or, autant il y a de tribus, de races, de peuplades et de peuples émaillant, animant, sillonnant la surface de la terre habitée. Et chaque peuple porte en lui un gage assuré de puissance : pénétré du sentiment des facultés créatrices de son âme, de tout ce qui le distingue des autres grandes familles humaines, et de tous les dons particuliers qu’il a reçus de Dieu, il se distingue tout à fait à sa manière par son langage propre et personnel ; dans l’expression de n’importe quel sujet, les mots et les tours qu’il emploie reflètent le caractère même qui est son cachet officiel et le trait distinctif de sa nature. Chez l’Anglais, la parole se ressent de la vive et sagace compréhension des affaires du cœur et de la connaissance approfondie des choses de la vie ; chez le Français, la parole est l’instabilité même, elle brille d’un éclat qui plaît et attire, elle porte au loin le charme de ses grâces élégantes ; chez l’Allemand, la parole est un idiome quintessencié : tout mot y est savamment et industriellement couvé, procréé, alambiqué, rendu artistement ; il est maigre, sec et poussif ; c’est un docte malade qui se rend inaccessible même à la majorité des Allemands. Mais on chercherait en vain une langue qui fût plus nativement primesautière, vigoureuse et gaillarde, qui jaillit plus spontanément du cœur même, comme d’une source abondante, qui eût à sa discrétion toujours de ces mots qui montent, s’enroulent, s’échappent au moment donné, portent et frappent très juste et très fort, comme le fait le subtil mot russe d’après le nom qu’il a dans le pays de méetkoé rouskoé slovo.
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Jadis, il y a bien longtemps de cela, c’était dans les années de ma jeunesse, dans ces belles années si vite écoulées de mon enfance, j’étais joyeux, charmé quand j’arrivais pour la première fois dans un lieu qui m’était inconnu ; peu importait que ce fût un hameau, une pauvre petite ville de district, un grand village, un petit bourg : mon œil curieux d’enfant y découvrait toujours beaucoup de choses intéressantes. Chaque bâtiment et tout ce qui portait le moindre vestige de particularité m’arrêtait, enchantait mon regard et me laissait une vive impression. Etait-ce une maison en pierre, une de ces maisons de la couronne d’une architecture stéréotypée, la bonne moitié de la façade en fausses fenêtres, et cette façade se dressant seule dans sa fierté entre de modestes habitations bourgeoises construites en rondins et toutes consistant en un simple rez-de-chaussée ; était-ce une belle coupole bien ronde, revêtue de fer-blanc étamé, s’élevant au-dessus des grands murs blancs comme la neige d’une église neuve ou fraîchement restaurée ; était-ce un marché, plus ou moins primitif dans ses étalages et dans son aspect général ; était-ce un petit-maître de district venu pour se montrer dans le chef-lieu de la province, tout s’emparait de mon attention, rien n’échappait à mon observation à la fois fine et naïve, et, sortant le nez hors de ma télègue de voyage, je regardais et la coupe inconnue d’un pardessus, et les caisses de clous, de fleur de soufre, d’alun, de raisins secs, de craie, de camphre et de savon, qui formaient, avec des bocaux de conserves sèches de Moscou, la devanture, l’étalage des boutiquiers, des premiers épiciers de la localité. Je regardais un officier d’infanterie qui marchait le long des maisons, venant de Dieu sait quel gouvernement, tâter un peu de l’ennui des villes de district ; et le marchand qui, vêtu d’une méchante sibirka[59], filait sur sa légère bancelle à quatre roues, comme l’hirondelle avant l’orage ; et je me transportais, par la pensée, à leur suite, bien loin, dans leur pauvre vie, que je ne manquais pas de supposer très douce et très riante. Un employé de district venait-il à longer la rue, je pensais : « Où va-t-il ? passer la soirée sans doute chez quelqu’un de ses confrères, ou bien tout bonnement chez lui, dans sa maisonnette, où, après s’être tenu une demi-heure assis paisible sur l’avancée de sa porte pour attendre le crépuscule, il ira prendre place au souper de famille, entre sa mère, sa femme, sa belle-sœur et toute la nitée. » Je me demandais de quoi ils pourraient parler entre eux pendant que la fille de basse-cour en collier de verroterie, ou le garçon en grossière jaquette usée, apporterait, après la soupe, une chandelle de suif dans un vieux chandelier de travail domestique. En arrivant dans le principal village de quelque seigneur, je regardais avec curiosité le haut et grêle clocher en bois, et la vieille église bâtie en rondins, sombre et d’une largeur disproportionnée. Je regardais avec admiration défiler à distance, à travers le feuillage touffu des arbres, le toit rouge et les cheminées blanches de la maison domaniale, et j’attendais impatiemment que s’ouvrissent à mes yeux en deux parts les jardins qui faisaient cadre et avenue, et que cette maison m’apparût enfin dans tout son ensemble, qui, alors du moins, avait toujours pour moi une belle apparence. Et je m’efforçais de deviner quel homme ce pouvait être que le seigneur du lieu, s’il était gros, s’il avait des fils ou une bonne demi-douzaine de filles riant avec le son de voix argentin du rire des femmes ; les unes aux yeux noirs, d’autres aux yeux bleus, mais la plus jeune, pour sûr, une beauté, et si lui-même était un homme jovial, ou si, par hasard, il était sombre comme la fin de septembre ; s’il regardait sans cesse dans le calendrier, et parlait des foins, des orges et des seigles, dans le cercle de cette vive jeunesse qui pense naturellement à des sujets moins encombrants. Aujourd’hui je traverse avec une profonde indifférence tous les villages inconnus, et j’envisage froidement leur triste et misérable apparence ; mon regard ne s’arrête plus sur de pareils objets, rien de grotesque ne me fait plus sourire ; ce qui autrefois provoquait chez moi instantanément un grand éclat de franc rire, et une heureuse animation dans mes traits et mes mouvements, passe maintenant devant mes regards comme inaperçu, et ma bouche, détenue immobile de froideur, ne trouve plus rien à dire de ce spectacle, qui avait alors le secret de me ravir en extase. O ma jeunesse ! ô ma belle ingénuité !… Pendant que Tchitchikof, déshabitué de rire, lui aussi, parce qu’il approchait de mon âge, riait pourtant d’un rire rentré, contenu, d’un petit rire saccadé, mais tenace, à l’occasion du pittoresque et vigoureux sobriquet appliqué à M. Pluchkine par les paysans des environs de ses terres, il ne s’aperçut pas qu’il entrait dans un gros village formé par un nombre considérable de chaumières, séparées les unes des autres de cinquante pas, et de distance en distance par des rues et des ruelles. Cependant, bientôt le bruit et les terribles secousses provenant du trot de ses chevaux sur un vieux ais de rondins, devant lequel le pavé en cailloux des villes était doux comme la table d’un billard, le forcèrent bien de sortir de sa douce rêverie. Ces poutres, placées comme les touches d’un clavecin, se levaient, retombaient, ressautaient à droite et à gauche, et le passant qui ne se tenait pas en garde recevait ou un bleu à la nuque ou une bosse au front, et il lui arrivait de se mordre cruellement de ses propres dents le fin bout de la langue. Il remarqua que les chaumières de ce village avaient, sans exception, un infini air d’extrême vétusté. Les rondins dont les murs étaient formés exclusivement, étaient sombres et vermoulus ; beaucoup de toits ressemblaient à un gril, et il ne restait sur quelques-uns que la traverse du haut et quelques solives soutenues par de grêles chevrons : c’était comme la poitrine d’un squelette humain. On eût dit que les maîtres eux-mêmes avaient enlevé les planches du toit, pensant avec raison qu’en temps de pluie, ce n’est pas un bon abri qu’une chaumière délabrée et percée à jour, et que, quand il fait beau, il n’y a pas à craindre la pluie. Les fenêtres de chaumières étaient sans vitres ; les unes étaient tamponnées de guenilles ou d’un lambeau de til en natte. Les balcons, couverts par le rebord des toits qui surplombaient en pignon saillant (des balcons faits à des chaumières russes !), s’étaient tordus d’eux-mêmes, et ils avaient noirci à tel point qu’ils n’avaient rien de pittoresque, même comme ruines. Derrière les chaumières, s’étendaient en beaucoup d’endroits des rangées d’énormes meules de blé, visiblement déjà anciennes et dont la couleur ressemblait à de la vieille brique mal cuite ; sur la cime était allée se fixer une croûte sans nom, et ces meules semblaient avoir conscience de leur valeur, car elles s’entouraient elles-mêmes, comme pour défendre leurs approches, d’une haie de chardons et de hautes herbes. Le blé, selon toute apparence, était la propriété du seigneur. Derrière les meules et les chaumières, visibles par intervalles, s’élevaient, se dessinaient, fuyaient et disparaissaient dans l’atmosphère, tantôt à droite, tantôt à gauche, à mesure que la britchka avançait dans les sinuosités du chemin, deux églises de village, très proches l’une de l’autre, l’une de bois et en ruines, l’autre en pierre, badigeonnée de jaune autrefois, souillée de moisissure et dangereusement lézardée. Puis Tchitchikof commença à entrevoir en partie la maison de maître, qui, à la fin, surgit de toute sa face, vue de l’endroit où cessait la double rangée de chaumières et où, à leur place, était un ancien jardin à choux abandonné, qui ne gardait de son ancienne clôture que quelques débris ravagés et clairsemés de palissades aux trois quarts ensevelis dans les orties. Cette étrange habitation, de longueur disproportionnée, avait quelque chose d’un vieil invalide cruellement mutilé et qu’on frémit de voir debout. Elle était ici en simple rez-de-chaussée, là chargée d’un modeste étage ; sur le toit sombre qui défendait mal les plafonds, ou ce qui en restait de l’invasion des eaux de pluie, se pavanaient, l’un devant l’autre, deux belvédères, tous les deux d’un aspect peu rassurant, tous les deux, sauf quelques écaillures, dépouillés de la couleur à l’huile qui, à une époque quelconque, avait été leur vêtement, leur robe nubile. Les murs de la maison laissaient voir dans quelques endroits les losanges du lattis qu’avait recouvert l’enduit, pour avoir enduré mille et mille fois les diverses intempéries : pluies, givres, ouragans, tourbillons, escorte obligée des changements de saisons. De toutes les fenêtres, il n’y en avait que deux qui fussent ouvertes ; les autres étaient fermées aux volets en permanence, ou même claquemurées de vieilles planches vermoulues. Quant aux deux fenêtres que j’ai dites ouvertes, elles ne laissaient pas d’être tant soit peu borgnes et louches ; l’une d’elles, par exemple, avait un emplâtre triangulaire de papier à sucre de couleur pensée, collé contre la vitre. Un vieux et immense jardin qui s’étendait derrière la maison et sortait du hameau, allant se perdre dans la plaine, tout envahi qu’il était par les hautes herbes, par les plantes buissonnières et toutes les végétations parasites, rafraîchissait l’aspect de ce vaste et sinistre manoir, et seul était majestueusement pittoresque dans son lugubre et magnifique abandon. A l’horizon se prolongeaient, en nuages verdâtres et irréguliers, en coupoles de feuillage ondoyant, les cimes, rapprochées entre elles, des arbres qui croissaient en pleine licence. Un tronc colossal de bouleau blanc, dépourvu de son panache de verdure, brisé par la foudre et tordu par l’ouragan, s’élevant de ce fourré vert, continuait de s’arrondir en l’air comme une belle colonne torse en marbre poli ; un fragment penché, aiguilleté, hérissé de dards inégaux, par lequel se terminait le haut au lieu de chapiteau, se détachait en noir, au-dessus de la blancheur mate du fût, comme un vieux porc-épic ou quelque oiseau noir effrayé. Le houblon qui étouffait en bas des buissons de sureau, de sorbier et de noisetier sauvage, grimpait ensuite au sommet de cette palissade, et venait jeter plus haut ses spirales hardies jusqu’au milieu du bouleau décapité. Là, il retombait en arcs-boutants, et recommençait à enlacer de ses filandres et de ses repères glutineux les cimes touffues d’autres arbres, ou pendait en l’air comme une longue et flexible chevelure, doucement balancée par la brise, après avoir ancré de loin en loin quelques crochets de sûreté. En de certains endroits se trouvaient des masses gigantesques de feuillage, inondées de soleil, mais qui, entre elles, par contraste, laissaient voir un enfoncement sombre, béant comme une profonde caverne ; cet enfoncement était, au contraire, tout imprégné de ténèbres, et c’est à grand-peine qu’on pouvait distinguer dans ce fond noir la trace incertaine d’un étroit sentier, des garde-fous en débris, une tonnelle vermoulue et prête à tomber en poudre, un vieux fût de saule creux, un acacia steppien grisâtre, se dégageant, sous la forme d’une épaisse soie de porc, de derrière des saules desséchés par l’enchevêtrement des racines et des tiges, et, plus haut, des feuillages et des branches mortes, enfin une jeune et vigoureuse branche d’érable étendant obliquement ses vertes feuilles polypiennes, sous l’une desquelles un rayon de soleil arrivait là, Dieu sait comment, et la changeait en un objet transparent, igné, merveilleusement radieux dans cette profonde obscurité. A l’écart, et tout à l’extrémité du jardin, quelques trembles géants laissaient voir d’énormes nids de corbeaux dans le fouillis de leurs rameaux les plus élevés ; quelques-uns de ces arbres avaient des branches rompues, sans être entièrement détachées de leurs troncs, d’où elles pendaient en bas avec leurs feuilles flétries et mi-desséchées. En un mot, tout était beau dans cet état de ruine vivace de la végétation locale, et tellement beau, que ni la nature, ni l’art, opérant isolément, ne sauraient produire rien d’approchant pour le regard de l’homme ; on ne peut avoir ce spectacle que là où tous deux se sont donné la main, où la nature, pour renchérir encore sur le travail humain souvent dépensé avec une prodigalité insensée, est venue achever le tableau en y jetant à loisir tout le grandiose, toutes les hardiesses de sa ciselure, en allégeant les masses lourdes, en détruisant une maladroite régularité, en rompant toutes ces misérables lignes droites qui découvraient la savante pauvreté du plan, enfin en communiquant une merveilleuse chaleur à tout ce qui a été conçu dans la froideur du calcul, des études et de l’apprêt des œuvres de l’homme. Après un ou deux nouveaux détours, notre héros se trouva à la fin devant la maison, qui ne lui en parut que plus triste pour être vue de plus près. Une végétation moussue couvrait le bois vermoulu de toute la palissade et de la porte cochère. Une foule de bâtiments, les logements des gens, les magasins, les caves, en état visible de complète vétusteté, remplissaient la cour. Près de ces bâtiments à droite et à gauche, on voyait des portes cochères s’ouvrant sur d’autres cours. Tout disait qu’on avait jadis mené grande et large vie en ce même lieu où tout, désormais, était triste et morne à serrer le cœur. Rien ne venait animer ce tableau de désolation ; ni portes s’ouvrant, ni hommes sortant d’aucune part, ni mouvement ni soins, ni allées et venues, ni vie dans la maison. La seule porte cochère principale était ouverte, et cela parce qu’un paysan venait d’introduire une télègue dont la charge était couverte de nattes, et cet homme semblait n’être apparu là que pour galvaniser un instant ce vaste tombeau ; ordinairement cette porte était fermée comme celle d’une forteresse en temps de guerre, ce que prouvait un énorme crampon de fer au bout duquel pendait un monstrueux cadenas. Au pied de l’un des bâtiments de la cour apparut une étrange figure querellant le paysan qui venait d’entrer en guidant la télègue. Longtemps Tchitchikof ne put deviner à quel sexe appartenait cette figure, à une vieille matrone villageoise ou à un rustre abâtardi dans la domesticité. La robe qu’elle portait était d’une coupe tout à fait indécise et n’avait guère d’analogie qu’avec une capote de femme ; sur sa tête était un bonnet tel qu’en portent les bonnes vieilles villageoises attachées depuis longtemps au service du maître et n’y prospérant pas. La voix seule lui semblait tant soit peu grosse d’intonation pour un gosier féminin. « Oh, quelle femme ! » pensa-t-il en lui-même, et il ajouta : « Une femme, non ! voyons… Mais oui, eh, oui, c’est une femme !… » dit-il enfin, après avoir bien exploré du regard l’étrange individu. Cette figure hétéroclite, de son côté, le regardait aussi fort attentivement, et il semblait que la présence d’une personne étrangère fût pour elle comme un phénomène extraordinaire, car elle avait des regards curieux à voir, non seulement pour Tchitchikof, mais pour Séliphane, et même pour les chevaux, qu’elle inspecta en connaisseuse depuis la queue jusqu’aux naseaux, y compris les dents. Tchitchikof, en voyant des clefs suspendues à sa ceinture et en l’entendant accabler le paysan des plus gros mots, jugea enfin que c’était une femme en furie, et probablement la femme de charge de M. Pluchkine. « Hé, la mère ! dit-il, en sortant la tête et les épaules de la britchka, ton maître est-il… – Il n’est pas à la maison, » dit la ménagère en coupant la parole à l’étranger ; et une minute après, elle ajouta : « Que vous faut-il ? – J’ai affaire ici. – Affaire ! eh bien, entrez, » lui dit la mégère en se retournant et lui montrant un dos souillé de farine, et une grande déchirure plus bas. Notre héros ne balança pas à sauter à bas de sa britchka et à pousser la porte. Il pénétra dans une pièce d’entrée spacieuse et sombre, dont l’atmosphère glaciale sentait le moisi comme dans une vieille cave voûtée. De cette sorte de vestibule presque méconnaissable, il entra dans une chambre également sombre, à peine éclairée par un petit jet de lumière maladif et clignotant, qui partait d’une large fente au bas d’une porte. Ayant ouvert cette porte, il se trouva enfin au jour, et il fut fort surpris du désordre qui régnait dans cette troisième pièce. Lorsque, dans une maison habitée, on fait la grande lessive des planchers, les laveuses essuient, rassemblent et amoncellent pyramidalement pour l’occasion tous les meubles, les petits sur les grands, et comblent les interstices au moyen des objets les moins encombrants du mobilier ; tel est l’aspect général que, sauf l’essuyage, offrait cette chambre où Tchitchikof s’arrêta stupéfié. Sur une table à jeu ouverte on voyait une chaise cassée, et tout contre ce débris une pendule dont le balancier était si bien arrêté qu’une araignée y avait déjà fixé une partie de sa trame savante. Tout près se tenait, adossée contre le mur, une armoire contenant de la vieille argenterie, cinq ou six carafons et de la porcelaine de Chine plus ou moins avariée. Sur un bureau orné d’une marqueterie en nacre, où la nacre, faisant défaut dans plusieurs endroits, était remplacée par un résidu jaunâtre de colle forte, il se trouvait un vrai tobubohu poudreux d’objets divers : une couche de paperasses très finement minutées, réunies sous un presse-papier en marbre verdâtre surmonté d’un œuf jadis blanc ; un vieux bouquin, reliure en veau, tranches rouges ; un citron sec réduit aux proportions d’une noix de muscade ; un bras de quelque ancien fauteuil curieusement sculpté ; un verre à pattes qui contenait, piqué de trois mouches, le résidu de quelque ratafia ; une enveloppe de lettre qui avait servi mais qui, retournée comme elle l’avait été, pouvait servir encore, et couvrait cette singulière conserve ; un petit bout de cire à cacheter ; un chiffon éraillé servant de couche à deux plumes chargées d’un bourrelet d’encre et dévorées par l’étisie ; un cure-dents devenu complètement jaune et dont le maître faisait usage à l’époque où il avait des dents, peut-être avant l’invasion des Français. Aux parois étaient appendus, en rangs serrés et sans aucun scrupule de symétrie, une quantité de tableaux : une longue grature inégalement souillée de nuages jaunâtres, produit du temps et de l’humidité ; elle était sans vitre, dans un cadre de bois rouge, orné d’étroites et minces lames de cuivre et d’une rosace à chacun des quatre coins ; elle représentait des fleurs, des fruits, une tranche de melon d’eau, une hure de sanglier et un canard, la tête en victime. Au milieu du plafond pendait un lustre enveloppé d’une housse de toile hérissée d’une folle poussière qui le faisait ressembler à une coque de ver à soie contenant sa chrysalide. Dans un coin de la chambre, on voyait un ramas d’objets bien plus grossiers et indignes de figurer sur les tables. Quant à ce qui composait ce tas informe, il était difficile de le deviner : car la poussière, qui en recouvrait les moindres parties, était si épaisse que les mains qui se seraient hasardées à s’y porter, y auraient, à l’instant, gagné une paire de mitaines grises. Ce qu’il y avait là de plus saisissable à la vue, c’était un fragment de pelle ou de bêche, et une ex-semelle de botte. Il eut été bien impossible de dire que dans cette chambre habitât un être humain, si le fait n’eût été rendu quelque peu probable par la présence d’un vieux bonnet graisseux et non poudreux, posé sur la table. Pendant que notre héros examinait d’un œil curieux tout ce singulier ameublement, une porte latérale s’ouvrit et Tchitchikof vit apparaître cette même ménagère qu’il avait rencontrée dans la cour ; seulement ici il reconnut, voyant la figure de plus près, que ce devait être un régisseur ou un intendant, et non pas une ménagère : car enfin une ménagère ne se rase pas, et cet être douteux se rasait, rarement, il est vrai, mais enfin il avait barbe au menton, barbe drue, barbe comparable aux étrilles en fil de fer dont on fait usage dans les écuries. Tchitchikof, donnant à sa figure une expression interrogative, attendait impatiemment que cet homme s’expliquât ; cet homme, de son côté, attendait que Tchitchikof lui adressât la parole. Ce fut, en effet, ce dernier qui, pour en finir de cette situation peu récréative, prit le parti de dire à cet inculte subalterne, à ce grivois malappris : « Eh bien ! le maître est-il à la maison ? dis-moi. – Le maître est ici, répondit le prétendu subalterne. – Et où est-il donc ? – Ah çà, êtes-vous aveugle ? qui interrogez-vous ? qui demandez-vous ?… le maître ?… eh bien ! c’est moi qui suis le maître ! » Ici notre héros recula involontairement de deux pas et regarda avec une grande attention le personnage. Il lui était arrivé dans la vie de voir bien des sortes de gens, même des gens tels que, peut-être, il n’arrivera ni à mon lecteur ni à moi d’en jamais voir, mais il n’en avait pas vu un seul de cette apparence. Son usage ne présentait toutefois rien de particulier : il avait de l’analogie avec le commun des vieillards maigres ; seulement son menton avait une saillie si prodigieuse que, pour ne pas cracher dessus, il devait à tous coups le couvrir de son mouchoir ; ses petits yeux n’étaient pas encore éteints, et, au contraire, ils se montraient très éveillés sous l’ombrage d’épais sourcils, comme les souris quand, avançant hors de leurs sombres retraites leurs fins museaux, l’oreille au guet, la moustache agitée, elles regardent s’il n’y a pas là en embuscade, soit un chat, soit un vaurien d’enfant, et que, soupçonneuses, elles flairent attentivement l’atmosphère du lieu. Ce qui était beaucoup plus remarquable que la figure de ce gentilhomme, c’était son costume. Il n’y avait aucun moyen de deviner de quelle étoffe pouvait avoir été faite originairement la souquenille qui couvrait ses membres décharnés ; les manches et le dos étaient tellement graisseux et lustrés que ces parties ressemblaient à ce iouft ou cuir de Russie, dont on fait nos bottes ; derrière lui, au lieu de deux basques, il lui en pendait quatre, qui montraient en plusieurs endroits la ouate dont ce vêtement sans nom était doublé. Son cou, de même, était entouré d’un objet qui pouvait avoir été un bas, une bretelle, une jarretière, une ceinture, je ne sais, mais certainement pas une cravate. Si Tchitchikof eût rencontré cet homme ainsi accoutré dans quelque recoin d’un porche d’église ou vers l’entrée de quelque jardin public, il est fort probable qu’il lui aurait glissé un sou dans la main. Je saisis cette occasion de dire à la gloire de notre héros, qu’il aimait beaucoup à donner au pauvre un sou de cuivre. Mais l’homme que, pour le quart d’heure, il avait là devant lui, n’était pas un mendiant, mais bien un gentilhomme, seigneur terrier, possesseur de plus d’un millier d’âmes, et il n’eût été donné à personne de trouver chez un autre autant de blé, de grains de toute nature, de farine, son et recoupe entreposés, et des hangars, des magasins, d’immenses séchoirs à ventilateurs, encombrés d’une si grande quantité de toile et de drap en pièces, de touloupes tannés ou corroyés, de laines cardées et non cardées, en balles, en écheveaux, de poissons saurs et fumés, de tous les légumes imaginables. A voir tout à coup, par hasard, sa cour réservée, sa grande officine où il avait rassemblé en provisions considérables toute espèce d’ustensiles et de vaisseaux en bois parfaitement neufs, il n’est pas un Russe qui ne se fût cru à Moscou, au marché dit Chtchepnoï (aux Copeaux), où se rendent journellement les belles-mères des jeunes ménages suivies de leurs cuisinières, pour faire leurs emplettes, et où l’on voit blanchir en monceaux bois ouvré, bois ouvragé, bois cousu, bois tourné, bois raccordé, cerclé, tissé, tressé : les baquets, éviers, cuves, cuviers, auges, tonnes, barils, brocs, puisoirs, seaux, sébiles et escarcelles, tabourets de toute hauteur et largeur, puis corbeilles, corbillons, paniers, en hêtre, en bouleau, en osier tressé, et enfin toute cette catégorie des objets dont fait usage aussi bien la Russie pauvre que la Russie opulente. Pluchkine en possédait une énorme quantité, et pourquoi ? Il n’eût pu en employer le tiers dans tout le cours de sa vie, eût-elle été fort longue, et ses domaines eussent-ils eu le triple d’étendue ; – eh bien, cela lui semblait peu, bien peu, et ce qui prouve qu’il le pensait ainsi, c’est qu’il allait chaque jour explorer les rues et les ruelles, les dessous des ponts, les monceaux d’ordures et tout ce que pouvaient détourner le bout crochu de son bâton et ses doigts plus crochus encore : une vieille semelle de chaussure, une guenille, un clou, un tesson de pot, il emportait tout et allait l’ajouter au tas que Tchitchikof avait regardé avec étonnement dans l’un des angles poudreux de la chambre. « Allons, voici le maître parti pour sa chasse », se disaient entre eux les paysans, quand ils le voyaient en quête de cet étrange gibier, Là où il avait passé, il ne restait dans la rue rien, rien à relever ni à balayer. Un officier, étant venu à passer à cheval, perdit dans le chemin un de ses éperons ; il s’en aperçut presque aussitôt et rebroussa pour jeter un rapide coup d’œil sur le chemin, mais point d’éperon : il était déjà ajouté à la masse dont nous avons parlé. Si une villageoise, dans un moment de distraction, oubliait un moment son seau près du puits vite, vite, il emportait le seau. Mais si un paysan le prenait sur le fait, il ne contestait point et il livrait l’objet sans même donner signe de surprise ; seulement il ne fallait pas attendre de lui cette abnégation muette si une fois l’objet était entré dans son tohu-bohu : car, en ce cas, il jurait l’avoir bel et bien acheté de ses deniers telle année, tel jour, en tel endroit, ou le tenir de son grand-père par héritage. Dans sa chambre il relevait patiemment tout ce qui pouvait être tombé par hasard sur le plancher : un tout petit bout de cire à cacheter, une toute petite rognure de papier, une barbe de plume, un brin de crin ou de duvet, n’importe, il déposait tout cela sur son bureau ou sur l’appui de l’une de ses fenêtres. Il fut un temps où cet homme-là n’était qu’un propriétaire économe ; il avait eu femme et enfants ; quelques voisins venaient de loin en loin s’asseoir à sa table, prendre son avis sur bien des choses, et surtout apprendre à être sans honte bons ménagers de leurs revenus. Tout, dans ses domaines, était actif et vivant ; tout, sans trace de contrainte, était assujetti à la règle, à la volonté méthodique du maître : moulins à blé, moulins à foulon, usines, fabriques de drap, teintureries, ateliers de menuiserie, tisseranderies, tout se mouvait régulièrement. Partout et dans tout veillait l’œil pénétrant du maître. On ne voyait pas briller la moindre sensibilité dans ses traits, mais son regard annonçait une intelligence très vive ; son langage se ressentait de son expérience et de sa connaissance du monde, et on avait généralement plaisir et profit à l’entendre. Son épouse, qui était aussi polie que communicative, aimait à faire les honneurs de la maison ; on trouvait encore chez eux un surcroît d’agrément à voir les deux filles qu’ils avaient, jolies toutes les deux et fraîches comme la rose du matin ; puis accourait du jardin ou du village leur jeune frère, enfant fait de vrai salpêtre, plein de pétulance et de gentillesse, qui se jetait au cou de tout le monde sans se soucier de savoir si l’on trouvait du plaisir ou non à ses caresses. Dans la maison, en été, on tenait toutes les fenêtres larges ouvertes ; le haut était occupé par un instituteur français en tout temps admirablement rasé, même quand il était à la chasse, son passe-temps favori. Il rapportait presque toujours des coqs de bruyère et des canards sauvages, mais quelquefois aussi rien que des œufs de moineau dont il se faisait faire une omelette qu’il mangeait tout seul, car personne que lui ne faisait cas de ce mets-là. Au même étage habitait aussi une de ses compatriotes qui était la gouvernante française des deux demoiselles. Le maître de la maison paraissait toujours à sa table en surtout vieux et usé, propre cependant et encore mettable. Mais il perdit sa femme ; ce fut dans la famille une perte immense ; une partie des clefs et des menus soins de ménage incomba à Pluchkine. Il devint soucieux, et, comme tous les veufs prédisposés à la lésine, plus soupçonneux et plus chiche. Il ne pouvait compter sur sa fille aînée Alexandra ; il se défiait d’elle, et elle ne tarda pas à lui donner raison en s’enfuyant avec un officier d’un régiment de cavalerie, qui l’épousa en toute hâte dans quelque église de village ; le père ne pouvait souffrir les officiers, persuadé que ce sont tous des joueurs et des dissipateurs. Il envoya à sa fille sa malédiction et ne songea pas un instant à la faire poursuivre. La maison se trouva bien vide, et le maître tourna plus évidemment à l’avarice. Les cheveux gris à reflet argentin, qui sont inséparables de cette passion, venant à briller chaque jour avec plus d’éclat sur sa tête crépue, lui conseillèrent énergiquement de retrancher de son entourage tout ce qui était dépense, puis de s’attacher à tout ce qui était argent ou pouvait à volonté se convertir en argent. Le précepteur français fut congédié, parce qu’il était temps que le jeune homme entrât au service ; la gouvernante fut mise à la porte, véhémentement soupçonnée d’avoir prêté les mains à la fuite d’Alexandra ; le fils, expédié au chef-lieu du gouvernement, afin d’étudier, par la pratique, dans les tribunaux de la localité, les avantages attachés à l’exercice des magistratures, selon le désir formel de son père, entra, au lieu de cela, dans un régiment, et se hâta d’écrire à son père, en le suppliant de lui envoyer sans retard de quoi faire face aux frais de son équipement. On comprend que, de l’humeur dont était le père à cette nouvelle, le jeune guerrier reçut une effroyable rebuffade, et pas un denier au bout. Enfin sa seconde fille, qui, depuis le décès de sa mère et la fugue de sa sœur ne faisait plus que dépérir devant le spectacle des froids transports du père, prit le parti de s’éteindre tout à fait, de sorte que le vieillard se trouva seul… mais aussi seul conservateur, seul gardien irresponsable, seul dominateur absolu de ses richesses. La vie isolée fournit une abondante pâture à l’avarice, qui, comme on sait, a une faim de loup, et plus insatiable à mesure qu’elle dévore davantage ; les sentiments humains, qui déjà étaient en lui à l’état de bien rare phénomène dans sa vie de famille, s’évanouirent à jamais de son âme, c’est-à-dire de cette ruine sombre, d’où chaque jour tombait sans retour un fragment chanci de ce que la nature y avait mis dans l’origine. Il arriva, comme pour confirmer l’opinion de Pluchkine sur messieurs les militaires, que son fils fit une perte aux cartes ; aussitôt il lui écrivit qu’aucune lettre de lui ne serait plus reçue ; que sa personne, s’il se présentait, serait reçue encore moins, et l’épître paternelle se terminait par la plus solennelle malédiction. Depuis ce jour, il s’arrangea de manière à ignorer complètement si son fils unique vivait encore ou s’il ne vivait plus. Tous les ans on bouchait des fenêtres à sa maison ; à la fin, il n’en restait plus que deux, dont l’une, comme nous l’avons vu, avait des emplâtres de papier à sucre sur les vitres. D’année en année les principales parties de l’économie tombèrent, faute de surveillance et d’entretien : c’est que l’œil pénétrant de Pluchkine se portait sur les rognures de papier, sur les bouts de ficelle et sur les brins de duvet, et qu’étant seul au monde de son sang, il ne pouvait plus guère s’éloigner de son musée de clous rouillés et de guenilles. Il était devenu de plus en plus intraitable pour les acheteurs qui se présentaient avec l’intention de lui proposer un prix convenable de ses produits. Tous successivement s’éloignèrent, unanimes à dire que c’était un diable incarné, un gnome, et non pas un homme. Le foin et les blés pourrirent, les meules se métamorphosèrent en un fumier où l’on aurait pu cultiver le chou pour en tirer quelque parti ; la farine, amoncelée sous des voûtes humides, se convertit en pierre, et il eût fallu l’épieu et la hache pour la déloger de là ; dans les séchoirs, vastes halles, on eût craint de toucher du bout d’une perche aux toiles, aux feutres et aux draps, tout cela pouvant contagieusement devenir une avalanche de poussière. Il finit par oublier lui-même le chiffre des quotités de chaque chose, mais il lui revenait sans cesse en mémoire d’avoir mis sur une petite armoire un carafon solide, contenant un reste de ratafia, et où il avait fait sa marque pour que personne ne pût en prendre une gorgée à son insu ; il se rappelait les endroits où il avait déposé une clef sans emploi, un vieux clou tordu et un informe bâton de cire à cacheter, industrieusement formé par lui du cachet des enveloppes de lettres qu’il avait reçues en divers temps. Et cependant le revenu du domaine n’avait subi aucune baisse : le paysan était soumis à la même redevance ; chaque femme devait apporter la même quantité de baies, de champignons et de noisettes, chaque tisserande fournir le même nombre de pièces de toile, et le tout passait dans les ambarres et les magasins pour y devenir moisissure, et pourriture et haillons… et lui-même, le maître de ces biens, n’était plus guère qu’une sorte de haillon de l’humanité. Sa fille Alexandra vint le voir deux fois : la première fois, avec son fils âgé de trois ans, pour essayer de tirer quelque chose du grand-père. Il paraît que la vie des camps n’avait pas autant de charmes qu’elle se l’était imaginé avant l’escapade. Pluchkine eut la délicatesse de ne point lui reprocher l’irrégularité de son mariage, et, ce qui est plus fort, il prêta au jeune enfant, pour jouer un peu, je ne sais quel bouton armorié qui avait sa place marquée sur la table poudreuse, mais il ne donna pas un rouge liard à la mère… à la deuxième fois, Alexandra apparut avec deux enfants et lui apporta une brioche, et, comme objet de durée, une robe de chambre ouatée, ayant remarqué, à sa première visite, que son père continuait à porter un vieux khalatt[60] qui faisait peine et honte à regarder. Pluchkine fut tellement touché de cette attention qu’il sourit aux deux marmots, les posa en amazone chacun sur un de ses genoux et les secoua exactement comme s’ils étaient à cheval, allant un petit train de galop. Il accepta de bonne grâce la robe de chambre et la brioche ; mais lui, de son côté, il ne donna absolument rien à sa fille. La pauvre Alexandra, voyant qu’elle ne faisait pas ses frais, ne reparut plus chez son père. Tel était le gentilhomme propriétaire de mille âmes qui se trouvait devant Tchitchikof. Je me hâte de dire qu’un tel phénomène se fait rarement observer, en Russie, où tout dans l’existence nationale est plus porté à l’expansion et à la raréfaction qu’à la restriction et à la condensation… phénomène d’autant plus frappant que, dans le même district, habitent, joyeux viveurs, des seigneurs terriers qui jouissent largement, à la russe, de tous les avantages que la nature et la société leur ont faits, et mettent leur amour-propre à brûler la vie d’outre en outre pour lui donner des tons chauds. Un hobereau russe tâche d’être toujours en fête ; un voyageur qui passe pour la première fois par ses terres s’arrête ébahi à la vue du manoir, se demandant quel prince apanagé est venu tout à coup se créer une résidence de fantaisie au milieu de tant de petits propriétaires d’un canton inconnu et sans route ; le passant prend pour un palais des maisons de briques ou de moellons, blanchies à la craie, surmontées d’une légion de cheminées, de belvédères, de girouettes, tout entourées d’un régiment d’ailes et de tout ce qu’il faut pour la commodité des visiteurs arrivant le plus souvent pour quelques jours avec femme, enfants, valets et chevaux. Que ne trouve-t-on pas chez le hobereau ? Ce sont des banquets, des spectacles, des bals, des promenades nocturnes dans des jardins grands comme des parcs royaux, illuminés a giorno par des feux de bivouac et des milliers de lampions, et animés par les enchantements d’une musique harmonieuse et variée. La moitié d’un gouvernement est là, vêtue de ce qui embellit les formes et ne les cache pas, se promenant sous les arbres et dans les méandres des labyrinthes. Au niveau de cette clarté forcée, rien ne semble ni morose ni terrible ; elle jaillit théâtralement du décor des fourrés, où branches et feuillages s’enluminent au rebours de l’ordre naturel, ayant leurs fraîches teintes vertes en moins ; tandis qu’en haut, plus grave, plus morne, s’enveloppe d’obscurité le ciel noir de la nuit, et les cimes au feuillage tremblant, grelottant, paraissent plonger plus loin dans les profondeurs de l’ombre assoupie et murmurer de cette fausse lumière dont le bizarre caprice des hommes s’égaye à inonder leurs pudiques racines. Il y avait quelques minutes que Pluchkine se tenait immobile et silencieux devant notre héros. Tchitchikof, de sa part, ne pouvait entamer la conversation, préoccupé qu’il était par l’aspect du phénomène et de l’étrange bric-à-brac qui lui servait de cadre ; son imaginative ne savait sous quelle forme présenter la cause de sa visite. Il avait eu l’idée de dire à Pluchkine qu’ayant entendu exalter ses vertus et les belles et rares qualités de son âme, il s’était fait un devoir de venir personnellement lui payer un légitime tribut d’hommages. Mais il sentait qu’un tel langage serait par trop obséquieux vis-à-vis d’un pareil homme ; il jeta de nouveau un regard en général sur tout ce qui était dans la chambre, et comprit qu’il y avait lieu de changer les mots de vertus et de belles qualités en ceux de remarquable esprit d’ordre et d’économie. Par suite de cette résolution, il lança sa phrase et l’acheva en disant qu’il avait cru devoir venir lui présenter l’assurance de son respect. Sans doute qu’en cherchant bien il eût pu trouver un prétexte fort ingénieux ; mais, malgré les avertissements de Sabakévitch, il y avait, d’une part, urgence de parler et d’une autre, stupeur invincible, et son esprit ne sut rien improviser de plus convenable comme avant-propos. Pluchkine marmotta (je ne dirai pas entre ses dents, il n’en avait plus une seule), entre ses lèvres sèches et blafardes, des paroles insaisissables, dont le sens était probablement : « Au diable ton respect et ta personne ! »Mais, comme les usages de l’hospitalité russe ont encore tant d’empire qu’il est impossible, même à un grippe-sou, d’en braver impunément les lois, il dit d’une manière assez distincte : « Asseyez-vous là, je vous prie. » Et, après un moment de silence, il ajouta : « Il y a longtemps qu’on ne vient plus me voir, et j’avoue que je n’en suis pas fâché. On a établi, Dieu sait qui et à quelle époque barbare, la très impertinente coutume de se courir les uns aux autres, comme si on voulait ne permettre à aucun de s’occuper de ses affaires. Celui chez qui on fait irruption doit donner son foin à des chevaux étrangers… J’ai dîné depuis plus de quatre heures… ma cuisine est froide, basse, toute délabrée ; il s’est fait ce matin un éboulement dans la cheminée ; si je faisais allumer du feu, vous verriez pour sûr un incendie. – C’est bien l’homme qu’on m’a dit, pensa Tchitchikof ; mais, après le dîner de Sabakévitch, on peut attendre ; j’ai mangé là-bas comme pour toute une semaine en deux heures de temps. – Et pour du foin, pas un brin, mais pas un brin ici, ni chez moi ni au village. Et, en effet, comment garderais-je du foin ? j’ai une terre grande comme la main… Le paysan chez moi est paresseux ; il a horreur du travail et ne rêve que cabaret… Avant qu’il soit peu, je serai à la besace : voilà le sort réservé à mes derniers jours. – On m’a pourtant raconté, dit Tchitchikof avec hésitation, que vous possédiez mille paysans. – Ah ! miséricorde ! qui a pu vous dire cela ? Ah ! vous auriez bien dû, par charité chrétienne, lui cracher à la figure, à celui qui vous a fait ce conte-là ! C’est un méchant, un goupilleur, qui a voulu s’amuser à vos dépens. Mille âmes ! mille âmes, moi ! Ils n’ont pas tenu registre de la mortalité des derniers temps ; le compte des paysans qui me restent n’est pas long à faire, allez ! Dans ces trois dernières années, les fièvres m’ont enlevé tout ce que j’avais de gens valides. – Bon Dieu ! quel malheur ! s’écria Tchitchikof d’un grand air de profonde commisération ; ainsi, les fièvres vous en ont tué beaucoup ? – Beaucoup ; oui, beaucoup ! – Aïe, aïe, aïe !… et… combien ? – Eh mais, bien quatre-vingts. – Qua… ? Qu’est-ce que vous me dites donc là ? – Monsieur, je ne mens pas. – Permettez, permettez ; ces âmes, vous les comptez, je suppose, depuis l’époque du dernier recensement ? – Je le voudrais bien, mais non. Depuis le temps dont vous parlez, c’est cent vingt au moins que j’ai perdues. – En vérité ! cent vingt ! s’écria Tchitchikof, qui d’émotion resta bouche béante. – Je suis trop vieux pour m’amuser à mentir ; j’ai près de soixante-dix ans, monsieur ! » Pluchkine, en parlant ainsi, se montrait offensé de l’exclamation, joyeuse au fond, de notre héros. Tchitchikof se fit scrupule pourtant ; il lui sembla inconvenant à lui-même d’éprouver si peu de pitié pour le malheur du prochain ; aussi poussa-t-il bien vite un soupir en disant qu’il compatissait à sa peine. « La compassion, mon cher monsieur, est une chose qui ne se met pas en poche, dit Pluchkine. Tenez, par là, tout près de moi, habite un capitaine, mon parent, à ce qu’il dit ; on ne sait souvent d’où viennent ces parentés : « Mon oncle, mon bon oncle », qu’il me dit… et il me baise les mains, et il se met à me plaindre, à me plaindre, que si je faisais trouvaille d’un peu de coton en ces moments-là, je m’en tamponnerais les oreilles. C’est un rougeaud ; il a la figure en feu, parce qu’il détrempe sans cesse ses attendrissements dans les alcools. Pour sûr, il a mangé et bu son avoir en menant la vie d’officier, ou bien une nymphe de coulisse lui a tout soutiré, et, à présent, il est tendre pour moi, il me plaint, il gémit de mes misères, le tourtereau ! Je suis son bon oncle ! » Tchitchikof tâcha de faire comprendre que son apitoiement était purement sympathique et nullement de la même nature que les effusions du capitaine ; il ajouta qu’il était, quant à lui, tout prêt à prouver, non par de vaines paroles de sycophante, mais par des faits, et sur l’heure, l’intérêt qu’il avait involontairement témoigné ; il déclara pour preuve qu’il offrait à payer, à la place de Pluchkine, la capitation des paysans morts dans son domaine dans le temps de la contagion, et même de tous les cent vingt. Cette proposition, au premier moment, parut à Pluchkine quelque chose d’incroyable ou de providentiel. Il se frotta les yeux, regarda longtemps son interlocuteur, et à la fin, lui dit : – Monsieur, vous n’avez jamais été, vous, au service militaire ? – Non, répondit Tchitchikof d’un air d’intelligence ; j’ai servi dans le civil. – Dans le civil, hum ! dans le civil, » répéta Pluchkine en mâchant des lèvres comme s’il mangeait quelque cartilage, puis il ajouta : « Cà mais, comment donc, comment ? Songez donc que vous dépenserez de l’argent comme ça. – Pour vous prouver que je suis sincère, et pour vous obliger, je veux bien faire quelque frais, dit Tchitchikof, qui, en ce moment, tenait sa tabatière ouverte et semblait inspecter la charnière à l’intérieur, ce qu’il faisait toutes les fois qu’il avait à prononcer une phrase purement diplomatique. – Ah ! mon père ! ah ! mon bienfaiteur ! » s’écria Pluchkine ; et, dans le trouble de sa joie, il plongea trois doigts dans le tabac de son interlocuteur, s’en remplit le nez au point d’en éprouver un moment de vertige pendant lequel sa souquenille s’ouvrit beaucoup plus que ne le permettait la bienséance. « Il y a donc quelqu’un sur la terre pour soutenir le vieillard ! Ah ! saints du paradis ! ah ! Seigneur mon Dieu !… Ah !… » Il n’en put dire davantage. Mais il ne se fut pas écoulé une minute que ce vertigineux transport de joie, qui venait d’éclairer son visage de bois, disparut subitement sans laisser la moindre trace, et ses traits reprirent la même expression soucieuse et méfiante. Il tira du fond d’une très grande poche un mouchoir d’un âge respectable et s’en essuya le tour des yeux ; puis mettant le linge en pelote, il s’en épongea la lèvre supérieure. Tchitchikof rempocha sa tabatière en jetant les yeux sur la carte géographique qui s’était dessinée d’elle-même au plafond, après quoi il se posa les mains sur les genoux et regarda placidement la face de Pluchkine ramenée à son vrai caractère. Pluchkine reprit : « Cà, comment ? excusez la liberté… je ne voudrais pas être indiscret… mais, comment donc, vous prenez sur vous de payer leur capitation, oui ? Et… vous donnerez cet argent à moi, à moi… ou bien à la couronne ? – En effet, vous m’y faites songer… Eh bien, voici ce que nous allons faire : nous passerons un acte en bonne forme, d’après lequel vous serez censé me les avoir vendus, et moi, les avoir achetés de vous, tout comme s’ils étaient en vie. – Oui, un acte… hum ? un acte… dit Pluchkine en se remettant à mâcher de l’air, un acte à passer… c’est de la dépense. Les commis, clercs et greffiers sont un peuple sans conscience. Il y a eu un temps où, pour quelques sous et un sac de farine, on sortait d’affaire ; mais aujourd’hui ce serait peu d’un convoi entier de gruau de choix, si vous n’ajoutez le billet rouge[61] : c’est une telle soif d’argent ! Je ne conçois pas qu’on ne porte nulle attention à ce fléau ; ne devrait-on pas les rappeler au soin de leur salut ? On fait des prodiges avec de bonnes paroles. Il y a des gens bien corrompus, qui pourtant ne résistent pas si on leur parle avec l’onction convenable du salut de leur âme. – Tu résisterais à plus que cela, toi, » pensa Tchitchikof ; et il déclara que, par considération pour lui, il prendrait aussi à son compte les frais de l’enregistrement. Pluchkine conclut de ce qu’il venait d’entendre que l’homme qu’il avait devant lui était archi-sot, qu’il prétendait en vain avoir servi dans le civil, qu’en réalité il avait dû être militaire, qu’il avait joué, bu et tourné autour des rats de ballet, comme ils font tous. Cependant il ne put contenir les éclats de sa joie ; il souhaita tous les biens du monde non seulement à ce maître sot, mais à toute sa progéniture sans lui demander s’il avait ou non de la progéniture. Il alla à sa fenêtre, frappa à une vitre qui n’était pas encore fêlée, et cria : « Hé ! Prochka ! » Quelques moments après on entendit dans l’entrée un homme essoufflé, qui se donnait un grand mouvement et frappait du pied contre le plancher comme un rustre qui chausse ses bottes ; puis la porte s’ouvrit, et il entra dans la chambre un pauvre jeune gars de treize ans, traînant avec une difficulté infinie une paire de bottes d’une remarquable solidité, mais où les jambes de l’enfant dansaient comme le pilon dans un mortier d’apothicaire. Il faut bien que nous disions en passant pourquoi Prochka comparaissait si grotesquement botté : c’est que M. de Pluchkine, pour l’usage de tout ce qu’il s’entretenait de gens à son service, n’avait qu’une paire de bottes, une seule ; et ces bottes devaient toujours se trouver dans la pièce d’entrée de la maison seigneuriale. Ainsi celui ou celle des domestiques qui était appelé dans les chambres accourait nu-pieds, en sautillant à travers la cour pour éviter les pointes de cailloux ou les flaques, puis, en pénétrant dans l’entrée, vite il se bottait et comparaissait devant le maître. A l’instant même où il sortait de la chambre, il se débottait dans un coin de l’entrée et s’en retournait de son pied léger là d’où il était venu ou ailleurs. Si, vers la fin de l’automne, à l’époque des premières gelées, toujours les plus sensibles aux êtres mal armés contre l’intempérie, quelqu’un eût regardé de la fenêtre dans cette cour, il aurait vu toute la domesticité locale faire, à de certains moments des sauts et des gambades d’un genre nouveau et mieux même pour les amateurs de ballets les plus dilettanti de nos trois capitales. « Voyez, monsieur, regardez-moi ce groin-là ! dit Pluchkine à notre héros en lui montrant au doigt la figure chiffonnée de Prochka ; c’est bête comme une idole tartare : eh bien ! essayez de laisser quelque chose à portée de sa griffe, ce sera chippé en un clin d’œil. Pour quoi faire es-tu venu ici, imbécile ? Voyons, dis. (Ici, l’hôte de Tchitchikof observa un temps de silence, à quoi Prochka répondit aussi par un modeste silence.) Mets de l’eau dans le samovar[62] et du charbon dans le foyer ; va allumer en soufflant là-bas au milieu de la cour, et tu me l’apporteras ici, sur cette table. Attends donc ! prends cette clef, donne-la à Mavra ; dis lui d’aller au garde-manger : elle y trouvera un reste sec de koulitch qu’a apporté Alexandra Stéponovna. Nous mangerons cela avec notre thé, hé ! hé ! hé ! Attends ! où vas-tu donc, maître fou ? Est-ce que le diable te gratte le jarret, que tu ne te possèdes pas, drôle ? Ecoute : le croûton est un peu moisi en dessus ; Mavra doit râper ça avec un couteau… et qu’elle ne jette pas cette chapelure, mais qu’elle la porte au poulailler. Quant à toi, prends bien garde ! Ne t’avise pas, frère, de mettre le pied dans le garde-manger ; autrement, tu sais ce que tu auras ! Nous avons par là du bouleau frais, si le cœur t’en dit. Tu as déjà, j’en suis sûr, un excellent appétit, cela te l’aiguisera encore, tu verras. Essaye, essaye de te glisser dans mon garde-manger ; moi, pendant ce temps-là, je te regarderai faire de cette fenêtre ; va, va ! C’est un petit gueux, monsieur, à qui l’on peut se fier en rien. » ajouta-t-il en s’adressant à Tchitchikof, tandis que Prochka se tirait de la chambre et des bottes du seigneur. Pluchkine s’étant, par ses dernières paroles, remis dans une logique[63] de suspicions, se met tout à coup à regarder Tchitchikof aussi d’un œil soupçonneux. Des traits d’une libéralité si extraordinaire commencèrent à lui sembler décidément incroyables, il se dit en lui-même : « Le diable sait ce que c’est que cet homme ! C’est peut-être tout bonnement un fanfaron tel que tous ces évaporés de régiments ; il vient ici entasser mensonge sur mensonge pour le seul plaisir de babiller et de s’abreuver de thé, puis tout à coup il partira tout joyeux de m’en avoir donné à garder. » Et, par précaution et un peu aussi pour le mettre à l’épreuve, il lui dit qu’il ne serait pas mal d’instrumenter l’acte de cession le plus tôt possible ; que l’homme n’est jamais sûr de son lendemain ; qu’on est en vie aujourd’hui, et que… Tchitchikof se montra prêt à rédiger et à signer l’acte à l’instant même ; il n’avait besoin que d’une liste exacte de tous les individus. Ce langage tranquillisa Pluchkine. Dès lors il se mit en mouvement comme pour faire quelque chose de galant ; en effet, ayant pris ses clefs, il s’approcha d’une petite armoire, en ouvrit la porte, déplaça à plusieurs reprises bien des verres, des tasses, des fioles et des flacons, en disant : « Allons ! vous verrez que je ne le retrouverai pas ; c’était pourtant un carafon comme ceux-ci ; j’avais là un ratafia de prunes… ils me l’auront lapé… oh ! les gens, les gens !… tous voleurs, tous brigands !… Ah ! ne serait-ce pas ça ? Eh oui ! » Tchitchikof vit, dans les mains de son vénérable hôte, un carafon entièrement couvert d’une épaisse et folle poussière qui ressemblait à une housse de peluche grise. « C’est ma feue femme qui a fait ce ratafia, reprit Pluchkine ; elle avait une pendarde de ménagère qui allait jeter ce reste, figurez-vous ; je suis venu à temps, mais croiriez-vous qu’elle l’a laissé débouché, la chienne ! Dieu me pardonne ! des mouches, des pucerons, des insectes de toute sorte sont allés se soûler et crever là-dedans ; mais, quand je l’eus remarqué, j’ai fait sortir toute cette ordure, j’ai bouché, et voyez comme c’est resté pur ; je vais vous en servir un bon petit verre, n’est-ce pas, cher monsieur ? – Non, non, je vous suis fort obligé, mais non ; c’est… c’est que, voyez-vous, j’ai aujourd’hui un peu plus mangé que de coutume, et je m’en tiens là. – Vous avez bu et mangé ? bu et mangé ? Ah ! voilà ce que c’est ; les personnes de la bonne, bonne société, se reconnaissent aux moindres choses ; elles ne mangent pas, et elles sont rassasiées ; et un croquant, un écornifleur, une canaille, oh ! celui-là, vous ne le rassasierez jamais… ce n’est pas pour dire, mais tenez, mon voisin le capitaine, mon parent à l’entendre, bon, il arrive : « Oncle, dit-il, donnez moi quelque chose à mettre sous la dent. » Je vous assure que je ne suis pas plus son oncle qu’il n’est mon grand-père. Il faut croire qu’il n’a rien à manger chez lui, et qu’il est souvent obligé par la faim de se mettre en campagne. Cà, il vous faut donc une liste nominale de tous ces vauriens ? eh bien, justement, je les ai tous inscrits tour à tour sur une feuille spéciale, afin de les radier sans aucune omission ni confusion possible, lorsqu’il sera ordonné un nouveau recensement. » Pluchkine mit ses lunettes et paperassa ; en déliant ses liasses de tout format, il régala son cher hôte de tant de poussière qu’il le fit éternuer ; à la fin il tira de presse le papier désiré ; il était chargé d’écriture en tout sens, jusque sur l’extrême bord. Les noms des paysans y faisaient fourmilière ; on y voyait poindre des Paramon, des Pimène, des Pantéléïmon, puis ressortait un certain Grégoire, arrive, tu n’arriveras pas ; il y en avait cent vingt et quelques. Tchitchikof sourit à la vue d’une si abondante moisson de morts. Il plia la feuille et la mit dans sa poche en avertissant Pluchkine qu’il lui faudrait, pour la conclusion de l’affaire se rendre au chef-lieu. « Au chef-lieu ! à la ville, moi ? Qu’est-ce que vous dites ? je laisserais ma maison à l’abandon ! Je n’ai ici que des voleurs, des pillards ; il ne leur faudrait pas vingt-quatre heures pour tout mettre à sec, et, à mon retour, je ne trouverais pas un méchant clou au mur où pendre mon manteau. – Eh bien, n’avez-vous pas là quelqu’un de connaissance ? – Quelle connaissance ? cher monsieur ; toutes mes connaissances sont trépassées ou m’ont quitté… Ah ! attendez, s’écria-t-il ; que je n’aie plus là une connaissance, c’est trop dire ; et tenez, j’ai pour vieille connaissance le président, le Presédatel lui-même ; il venait même autrefois me voir ici ; eh ! comment ne le connaîtrais-je pas ? nous avons mangé au même râtelier, bu à la même auge, franchi les mêmes murs de verger ; oui, oui, nous sommes deux vieux camarades, et bons camarades… faut-il lui écrire, voyons ? – Ecrivez-lui, puisque vous avez été, dites vous, tout à fait intimes. – Intimes, oui, monsieur, c’est le mot ; comment donc ! camarades d’école et de folies ! » Et sur ce visage en racine de buis, tout à coup glissa je ne sais quel chaud rayon ; ses traits exprimèrent, non pas tout à fait du sentiment, mais une vague émotion, phénomène qu’on peut comparer à l’apparition inattendue et peu lointaine d’un naufragé à la surface des eaux ; la foule qui se presse sur le rivage pousse soudain un cri de joie ; mais c’est en vain que les frères, les sœurs, les amis du malheureux lancent du rivage leurs plus longues cordes et guettent la réapparition de quelque partie de son corps ; l’infortuné ne se montre plus nulle part ; tout est sourd, tout est plus morne, plus affreux, plus désert à la surface du gouffre. C’est ainsi que le visage de Pluchkine, après cette lueur de trompeuse sensibilité qui s’y était montrée un moment, devint plus dur, plus métallique, plus froid, plus navrant qu’avant l’éclair. « Il y avait ici, sur cette table, un carré de papier blanc, dit-il, et je ne sais vraiment ce qu’il est devenu, je vous dis que je suis volé comme au coin d’un bois. » Et il fureta sur la table, sous la table, partout, sur sa chaise et sous celle de son hôte ; à la fin, il se mit à crier : « Mavra, hé, Mavra ! » Une femme, tout ahurie de ces cris, accourut, pieds nus, tenant des deux mains, sur une assiette, le vieux croûton qu’elle avait eu ordre de regretter ; et il s’établit, entre le maître et la servante le dialogue qu’on va lire en substance : « Voyons, pendarde, dis-moi où tu as fourré le papier blanc ? – Je vous jure mon grand Dieu, bârine, que je n’ai pas vu d’autre papier blanc chez vous que le tout petit morceau dont vous avez coiffé le verre à pied que voici. – Allons, je vois, moi, à tes yeux que tu me l’as volé ! – Et pour quoi faire est-ce que je vous l’aurais volé ! Je n’ai aucun besoin de ça, moi ; je ne sais ni lire ni écrire. – Fort bien, coquine ; tu l’as porté au jeune sacristain qui griffonne sans cesse ; voilà où tu l’as mis. – Le jeune sacristain, s’il a besoin de papier, sait bien s’en procurer sans compter sur le vôtre. – Attends-toi à ce que, au jour du jugement, les diables t’empoignent gaillardement, m’amie ; tu seras étendue sur des charbons ardents, sur un gril chauffé à blanc, tu grilleras, grilleras, grilleras toute une éternité. – Et pourquoi me grilleraient-ils, les diables, puisque je n’ai pas touché, moi, à votre papier ? j’ai peut-être bien eu quelque autre faiblesse de femme, mais personne ne peut dire que je sois une voleuse. – Oui, oui, les diables te feront griller, ils te feront griller de çà et de là, et ils diront : « Grille, coquine ; point de quartier à la pendarde qui a trompé son seigneur ! » Et ils t’arroseront de ta graisse toute bouillante. – Et moi je dirai : « C’est injuste, Dieu m’en est témoin, je n’ai pas touché… » Eh, tenez ! voyez-le donc votre carré de papier : là, là ! le voyez-vous ? Vous me faites toujours des reproches sans sujet ! » Pluchkine vit, en effet, que son carré de papier était là ; il se tut, fit des mouvements de lèvres impossibles à ceux qui ont des dents, et finit par dire : « Eh, eh ! comme tu t’emportes ! Est-elle mauvaise ! pour un petit mot qu’on lui dit, elle vous en répond vingt ! Va voire me chercher du feu, que je cachette une lettre. Non, attends ; tu iras m’allumer une chandelle sans t’aviser que le suif brûle, brûle, diminue, diminue… et cherche ! plus de trace… et cela coûte de l’argent ; non ; apporte-moi seulement une loutchinnka[64]. » Mavra sortit, et Pluchkine, s’étant installé dans un fauteuil de cuir noir et armé d’une plume, tourna et retourna longtemps son carré de papier pour voir si la moitié ne pourrait pas suffire ; mais, s’étant bien convaincu de l’impossibilité de tout dire sur un huitième de fouille, il plongea le bec de sa plume dans un encrier contenant un liquide noir figé et piqué d’une quantité de mouches fossiles, et il se mit à écrire en traçant des lettres assez semblables à des notes de musique ; sa main droite voulait toujours sautiller et se retirer de haut en bas, mais il la contenait de sa gauche et l’obligeait à serrer la maille au point que les lignes menaçaient de s’enchevêtrer les unes dans les autres, et, en même temps, il prévoyait avec bien du regret que, sa lettre terminée, toujours resterait-il beaucoup de blanc sur son recto, outre que le verso serait, hélas ! tout entier consacré aux quelques mots de l’adresse. Et l’homme peut tomber à ce degré de crasse ladrerie, d’effacement, d’abaissement, d’anéantissement moral ! quoi, il pourrait à ce point répudier, aliéner sa nature ? Est-ce donc vrai cela ? est-ce même supposable ?… tout est supposable, tant est vrai dans les peintures qu’on fait de l’homme, et les peintres, quoi qu’ils fassent, restent encore bien en deçà de la vérité complète. Le plus brillant jeune homme du jour reculerait d’horreur, si le ciel lui montrait en songe la fidèle image de ce qu’il sera dans sa vieillesse. Collectionnez sur votre route, en sortant de la tendre adolescence pour passer à l’âge viril et vous préparer à la maturité, collectionnez précieusement tous vos bons et honnêtes mouvements d’humanité ; ne les abandonnez pas dans les fanges du chemin… vous ne les retrouveriez bientôt plus. Elle est effroyable à voir, la vieillesse qui ne cesse d’avancer sans bruit, et elle ne laisse rien reprendre, rien de ce qu’on a laissé de soi ! la mort est moins affreuse qu’elle ; le tombeau est moins impitoyable ; sur la tombe il est inscrit : « Ci-gît qui fut un homme » ; mais vous ne lirez pas un mot, pas une syllabe du cœur dans les traits sombres, glacés, de l’inhumaine vieillesse ! « Cà, dit Pluchkine en pliant sa lettre, ne connaîtriez-vous pas quelque ami à vous, qui voulût acheter mes âmes non pas mortes celles-là, mais en fuite ? – Comment ! des fugitifs aussi ? et plusieurs cas ? dit Tchitchikof en ouvrant de grands yeux. – Justement, et même assez nombreux. Mon gendre a fait des battues au grand galop ; il dit que la piste est refroidie et perdue. Bah ! ces militaires !… ça déchire toute affaire d’un coup d’éperon. Mais, si quelqu’un d’avisé allait aux tribunaux, et là… – Combien donc d’absents, je veux dire de ces fugitifs ? – Eh bien ! près de soixante-dix. – Allons donc ! – Je vous jure ! Songez que pas un an ne s’est écoulé sans qu’il en disparût quelques-uns. C’est un monde affreusement goinfre ; la paresse est cause qu’ils ne songent qu’à bâfrer, et moi-même ici je n’ai pas de quoi manger mon soûl… Je m’accommoderais de ce qu’on m’en donnerait, voyez-vous. Expliquez bien cela à votre ami, je vous prie ; quand même il n’en rattraperait que dix, il ferait une affaire d’or : car, vous le savez, dans notre gouvernement l’âme inscrite est généralement évaluée cinq cent roubles[65]. – C’est ce que je me donnerai bien de garde de laisser à aucun ami, quel qu’il puisse être, » se dit in petto Tchitchikof, qui se hâta de répondre qu’il n’y avait pour cela à compter sur aucun ami, que les seuls frais de l’affaire coûteraient bien au delà de ce qu’on pourrait jamais en retirer ; qu’en abordant les tribunaux, on coupait les basques de son habit, et qu’on n’avait plus qu’à s’en aller avec sa courte honte ; il ajouta que pourtant, si son hôte était en effet, pour le moment, en si grand état de gêne, il viendrait encore un peu à son secours en lui donnant de ses fugitifs… sans doute… une bagatelle, si peu, si peu qu’il avait conscience d’en parler. « Mais enfin, combien ? dites ; combien m’en donneriez-vous ? dit Pluchkine avec ses crispations de doigts familières à l’avidité appréhensive des enfants d’Israël. – Vingt-cinq kopecks par âme. – Au comptant ? – Au comptant. – Vous considérerez la misère où je suis, et vous m’en donnerez quarante. – Mon cher monsieur, ce n’est ni vingt-cinq ni quarante kopecks, mais bien cinq cents beaux roubles de chaque âme que je voudrais vous donner ; et je les payerais à l’heure même avec plaisir, parce que je ne puis tolérer de voir souffrir un bon et sage vieillard, victime de son excellent cœur. – Oui, Dieu m’en est témoin, c’est bien ça, dit Pluchkine en penchant la tête sur sa poitrine et la hochant d’un air d’innocence persécutée ; oui, trop de bonté, voilà mon histoire. – Vous voyez bien, monsieur, que j’ai tout d’abord compris votre caractère ; et, par conséquent, pourquoi ne vous donnerais-je pas cinq cents roubles pour chacune de vos âmes perdues ? Mais… je n’ai point de fortune, moi, je veux bien encore ajouter cinq kopecks, de sorte que chaque âme me reviendra à trente : c’est tout ce que je puis faire pour vous. – Eh bien, monsieur, allons, vous ajouterez deux kopecks. – Va pour trente-deux kopecks, et soyez content. Vous avez dit soixante-dix fugitifs ? – Il y en a en tout soixante et dix-huit. – Soixante et dix-huit ? soixante et dix-huit âmes à trente-deux kopecks… » Ici notre héros s’arrêta à peine une seconde et dit tout de suite : « C’est vingt-quatre roubles quatre-vingt-seize kopecks » ; il était très fort en arithmétique. Il fit, à l’instant même, écrire par Pluchkine la liste de ses fugitifs, sans aucune mention de leur fuite, bien entendu, et il remit au vendeur la somme convenue, que celui-ci reçut des deux mains. Vite, vite, il les porta à son bureau avec la même précaution qu’on mettrait à transporter d’un lieu dans un autre une coupe fragile, remplie jusqu’au bord de la plus précieuse liqueur ; arrivé au bureau, il regarda encore une fois ce cher argent, et le déposa chèrement dans un bon tiroir fermé d’une forte serrure, où probablement il restera enseveli jusqu’au jour où le père Karpe et le père Polykarpe, les deux prêtres de son village, seront venus pour l’ensevelir lui-même, à l’ineffable joie du gendre et de la fille, et peut-être aussi du voisin le capitaine qui se dit de la famille. Après avoir donné deux bons tours de clef au bureau, Pluchkine se rassit, et déjà il semblait ne plus savoir comment trouver aucun sujet de conversation. « Qu’est-ce que c’est ? vous voulez partir ? » demanda-t-il à l’occasion d’un mouvement que venait de faire Tchitchikof pour tirer son mouchoir de poche. Cette question rappela à notre héros qu’en effet il n’avait plus rien à faire là : « Oui, il faut que je me remette en route, répondit-il en prenant son chapeau. – Et… et le thé ? – Non, nous prendrons le thé ensemble une autre fois. – Comment donc ? j’ai fait allumer du charbon dans le samovar. A vous dire vrai, moi, je ne suis pas un amateur de thé ; c’est une boisson coûteuse et le sucre a tellement monté de prix que cela devient une extravagance d’en tenir chez soi. « Hé ! Prochka ! » (Prochka ne prit que le temps de plonger ses pieds dans les bottes de l’antichambre, et se montra sur le seuil.) « Cours éteindre le samovar ; il n’en faut pas. Ha ! prends ce croûton, porte-le à Mavra ; qu’elle le remette à la place où il était… Mais non ! plutôt laisse-le ici, je le remettrai moi-même. » Eh bien, adieu, cher monsieur, je vous souhaite un bon voyage ; vous présenterez ma lettre au président ; oui, oui, qu’il la lise, il sera content de voir que je me suis souvenu d’un vieil ami, nous avons mangé la ratatouille au même plat… Hé, hé, hé ! » Puis ce vivant fantôme, cet étrange petit vieillard ratatiné, accompagna son hôte à travers sa cour jusqu’à la porte cochère, qu’il fit fermer à la minute même où la britchka eut franchi le seuil, et il alla parcourir tous ses magasins pour voir s’il trouverait bien à leurs postes dans les recoins du clos tous ses gardes de nuit, prêts à frapper, avec de mauvaises pelles de bois, sur de vieilles tonnes vides, suspendues en guise de tarabats[66] en fer de fonte ; ensuite il passa à la cuisine où, sous prétexte de voir par lui-même si les gens sont bien nourris, il se bourra de chou aigre et de gruau, et, après leur avoir à tous lavé la tête énergiquement, en les accusant de le voler et de faire mauvaise vie, il regagna sa chambre. Là, resté seul, il eut, par extraordinaire, une bonne pensée, celle de récompenser notre héros de sa magnanimité réellement sans exemple. « Je lui ferai présent, pensa-t-il, d’une montre… une vraie montre en argent, une montre d’argent, et non pas de zinc ou de cuivre jaune. Elle est dérangée, il la fera raccommoder, c’est un homme encore jeune, je veux qu’il ait une montre pour aller faire sa cour à sa promise. Mais non, ajouta-t-il après un moment de réflexion, plutôt je la lui laisserai après ma mort, par testament, pour qu’il garde bon souvenir de moi. » Notre héros, qui ignorait ces intentions généreuses de Pluchkine, s’éloignait dans la plus charmante disposition d’esprit. L’acquisition inespérée qu’il venait de faire était pour lui un véritable cadeau de grande importance. En effet, il venait d’opérer un immense coup de filet, non seulement sur des morts, mais encore sur des fugitifs, ce qui constituait une prise de plus de deux cents âmes. A l’heure où il se rendait au village de Pluchkine, il avait en réalité, le pressentiment d’une bonne affaire, mais il était loin de s’attendre à une pareille aubaine. Tout le long de la route il fut singulièrement gai ; il sifflait, jouait des lèvres le poing légèrement appliqué contre la bouche, comme s’il sonnait du cor, il finit par entonner une chanson tellement insolite que Séliphane, après l’avoir écoutée avec ébahissement, et la voyant finir avec bien du regret, branla la tête de surprise et dit à ses chevaux, presque assez haut pour être entendu : « Hé, hé ! comme il chante aujourd’hui le maître ! » L’ombre se mêla complètement à la lumière, et il sembla que les objets aussi se confondissent entre eux. La longue poutre bariolée qui sert de barrière prit une teinte générale indécise ; les moustaches de la sentinelle semblèrent être sur le front, au-dessus des yeux, et de nez, par apparence. Un bruit de pont et certains soubresauts annoncèrent que la britchka roulait sur le pavé. Les réverbères n’étaient pas encore allumés, et quelques rares lumières commençaient à égayer les fenêtres de quelques maisons. Dans les carrefours et dans les ruelles, il se passait des entretiens et des scènes dont ce moment de la journée est en possession d’offrir la spécialité dans toutes les villes où il y a beaucoup de soldats, de voituriers, d’artisans et d’une espèce particulière de personnes que je ne puis nommer, de dames en châle rouge remonté sur la tête avec des souliers sans bas aux pieds, qui se distinguent de la chauve-souris en ce qu’elles ont le vol un peu moins rapide et beaucoup plus bas. Tchitchikof ne donna pas la moindre attention aux êtres fantasques qui se croisaient sur le trottoir avec des essaims de sveltes commis de bureaux armés d’une mince canne de promenade, retournant selon toute apparence de quelque petite excursion hors ville, et regagnant leur domicile. De loin en loin, arrivaient à son oreille des exclamations ou récriminations venant probablement des châles rouges, qui disaient : « Tu mens, ivrogne ! jamais je ne lui ai promis rien de pareil ! » ou bien : « Pas de jeux de mains, butor ; va au quartier de police ; j’y serai aussitôt que toi, et là je te ferai voir… » Bref, de ces paroles qui viennent tout à coup ébouriffer un beau jouvenceau rêveur de dix-neuf à vingt ans, quand, revenant du théâtre, il voit en lui surgir un balcon, une rue, une nuit d’Espagne, une adorable image de femme à longs cheveux bouclés, à douce mandoline vibrante… Quel enchantement de ses sens et de son imagination ? il est dans le septième ciel, il vient de faire une visite à Schiller ou à Shakespeare, et à l’improviste il se sent frappé comme d’un lourd pavé par ces prosaïques propos de carrefour ; force lui est bien de s’apercevoir qu’il est sur la terre, qu’il traverse la place du Marché, qu’il passe devant le cabaret, et aussitôt la vie se carre de nouveau à sa vue, avec ses réalités infiniment peu éthérées et nullement, nullement sublimes. Enfin la britchka, après un suprême cahotement, dévala comme dans une fosse sous la porte cochère, et Tchitchikof fut reçu dans la cour par son fidèle Pétrouchka, qui d’une main, assujettit la robe de son surtout, n’aimant pas que cette partie de son vêtement flottât en liberté, et, de l’autre, se mit en devoir d’aider son maître à sortir d’équipage. Le garçon d’auberge, de son côté, s’élança un bougeoir à la main, une serviette sur l’épaule. J’ignore jusqu’à quel point Pétrouchka était joyeux du retour de son seigneur ; ce qui est positif, c’est qu’il échangea à la dérobée un radieux coup d’œil d’intelligence avec Séliphane, et que la figure de celui-ci, ordinairement soucieuse, ne laissa pas cette fois que de s’épanouir dans ce jeu muet et rapide. « Vous avez fait une longue promenade, dit à Tchitchikof le garçon d’auberge, en lui éclairant l’escalier. – C’est vrai, répondit Tchitchikof, quand il fut arrivé à son palier. Comment vas-tu ? – Moi ? bien, Dieu merci, monsieur, répondit en s’inclinant le garçon. Hier, il est arrivé ici un sous-lieutenant, un jeune militaire, qui a pris le n° 16. – Un sous-lieutenant ? – Oui, il est de Reazan ; il a avec lui deux bais superbes. – C’est bon, c’est bon ; j’espère que je serai content de ton service, » dit machinalement Tchitchikof, et il entra dans sa chambre. Cependant en traversant l’antichambre, il porta la main à sa narine, et dit à Pétrouchka sans colère : « Tu aurais bien dû, au moins, prendre soin d’ouvrir les fenêtres pour donner de l’air à l’appartement. » Pétrouchka répondit impudemment qu’il avait ouvert ; son maître sentait, et de reste, que le drôle mentait, mais il n’avait nulle disposition à gronder ; il rapportait de sa longue campagne, avec quelques trophées, une grande lassitude. Après s’être fait servir un quart de cochon de lait auquel il ne fit honneur que pendant dix minutes à peine, il se déshabilla, et, s’étant glissé sous sa couverture[67], il s’endormit de ce grand et bienfaisant sommeil que dorment seuls les êtres privilégiés, ceux qui ne savent ce que c’est que les incommodités physiques et les punaises dans l’ordre matériel, et les préoccupations creuses des trop puissantes intelligences dans l’ordre moral.
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Heureux le voyageur qui, après de longues et ennuyeuses traites, les froids, les vents, les cahots, les éclaboussures de la route, les maîtres de poste mal réveillés, le tintement monotone des cloches[68], les réparations d’équipage, les querelles, les rouliers, les maréchaux-ferrants, les charrons et tous les mauvais drôles qui se rencontrent inévitablement à tous les relais, revoit enfin le toit de son séjour habituel ou temporaire, et la lumière qu’on apporte à sa descente de voiture, les chambres qu’il habite, l’air joyeux, les honnêtes salutations des serviteurs, les affectueuses paroles entrecoupées de chaudes embrassades de parents ou d’amis, qui semblent s’être donné le mot pour chasser en un instant de votre esprit tout souvenir attristant des circonstances de votre voyage. Heureux l’homme qui a une famille où il est impatiemment attendu ! mais malheur aux célibataires ! Heureux l’écrivain qui, laissant de côté les caractères incolores, impatients, fâcheux, répugnants, aborde ceux qui sont marqués au coin d’une haute distinction ; l’écrivain qui, dans le vaste cloaque des tristes agglomérations humaines, a fait son choix et s’est attaché à quelques exceptions honorables pour notre nature ; qui pas une seule fois n’a humilié les nobles tons de sa lyre ; jamais n’a prostitué ses mélodies aux gens de néant quoi qu’ils fussent ; et qui enfin, ne s’abaissant jamais jusqu’aux réalités trop terrestres de cette vie, s’élance libre et radieux vers les régions éthérées de son idéal poétique ! Là, son sort est doublement enviable ; au milieu des mille riantes images de sa fantaisie, il est tout en famille, et cependant retentit haut et loin dans le monde sa brillante renommée. Il a ménagé et caressé la vanité des hommes en voilant tous les points humiliants et sombres de l’humanité ; et, mettant en lumière ce qu’elle offre de beau et de vraiment noble, il les a fascinés du regard, cuivrés des pénétrants parfums de la louange. Aussi tous battent des mains et suivent enthousiasmés son char de triomphe : plusieurs le proclament grand poète, esprit universel et génie transcendant, dont le vol sublime s’élève au-dessus de tous les autres, comme l’aigle plane au-dessus des oiseaux les mieux doués. A son nom seul, les jeunes cœurs palpitent, et les douces formes de l’admiration brillent dans tous les regards. « Quelle délicatesse et quelle énergie ! » s’écrie-t-on à l’envi. Tel n’est point, à beaucoup près, le partage du malencontreux écrivain qui ose, dans ses peintures, présenter le fidèle miroir de tout ce qui choque partout les regards dans la réalité sociale. Hélas ! pourquoi ses yeux ne peuvent-ils voir indifféremment toute cette vase mouvante des petites misères et des hontes où plonge forcément notre vie, tout cet abîme de caractères vulgaires, froids, effacés, brisés, qui grouillent ici sous chacun de nos pas ? pourquoi, sculpteur forcené, s’avise-t-il, contre toute prudence, de représenter en reliefs impudemment vrais et saisissants les objets qui obsèdent la vue ? Celui-là ne doit point compter sur les applaudissements de son pays ; il ne verra ni les larmes de gratitude, ni le transport unanime des âmes qu’irrite son œuvre ingrate ; il ne verra point accourir à sa rencontre la vierge de seize ans au sein agité, au regard brillant d’enthousiasme ; ce n’est pas lui qui, s’oubliera éperdu dans l’enchantement des accents mêmes de sa lyre. Il ne saurait échapper au jugement contemporain, à cette cour de justice sans mission justifiable, sans âme, sans conscience, qui qualifie de basses et de misérables les œuvres qu’elle goûte et savoure le plus en secret, mais qu’elle range avec un dégoût qu’elle affecte, au nombre des écrits outrageants pour l’humanité ; qui surtout prête sans vergogne à l’auteur des qualités particulières au genre de héros qu’il décrit, en lui niant à lui, et le cœur et l’âme, et le feu divin du talent qui est sa vie. En effet, l’équité contemporaine ne reconnaît pas que, verres pour verres, ceux qui trahissent les mœurs et les mouvements de l’insecte insensible et ceux qui font découvrir les parties reculées du firmament méritent une égale estime ; l’équité contemporaine semble ignorer qu’il faut avoir de l’âme, et beaucoup, pour porter la lumière sur des tableaux qui sont le reflet exact d’une vie stigmatisée par l’opinion, et leur donner tout l’attrait des perles fines ; l’équité contemporaine ne reconnaît pas qu’un franc et noble éclat de rire peut n’avoir pas moins de prix et de dignité qu’un beau mouvement lyrique, et qu’il y a des abîmes entre ce grand et beau rire, et les contorsions du paillasse de la foire. Non, l’équité contemporaine ne connaît rien de tout cela ; elle n’a que des paroles de reproche et d’outrage pour l’écrivain sincère, qu’elle feint de méconnaître ; l’infortuné reste isolé au milieu de la route, privé de toute sympathie, comme le pèlerin parti seul sans autre ressource que son indomptable courage. Que de longues heures d’angoisses dans sa marche ! et qu’il est amer, parfois, le sentiment de son isolement volontaire ! Quant à moi, je le sais, l’arrêt est porté d’avance, et d’avance je suis condamné à cheminer bras dessus bras dessous avec mes étranges héros, à regarder face à face une vie de charge et de fardeau, à l’envisager avec un rire patent et communicatif ; avec des pleurs latents, ignorés ou incompris ! Et qu’il est encore loin le temps où, semblable à une source jaillissante, l’inspiration s’élèvera en orageux tourbillonnement d’une tête que ceindra une terreur pieuse sous les sillonnements d’éclairs rapides ; enfin, où l’on pressentira avec des frissonnements d’inquiétude le majestueux tonnerre que devra faire éclater un tout langage… Mais via ! via !… en route ! Loin de moi ce pli qui est venu creuser mon front, cette ombre austère qui a passé sur mes yeux ! Elançons-nous sans plus délibérer, tête première, dans cette vie de craquements sourds et de grelots tintants. Voyons ce que fait Tchitchikof. Notre héros s’éveilla, s’étira ; les bras d’abord, puis les jambes s’étirèrent, et il sentit qu’il avait fait un somme excellent. Il resta pourtant encore deux bonnes minutes étendu sur le dos, après quoi il fit claquer les doigts de sa dextre ; et, radieux, il se rappela de plus en plus distinctement le fait qu’il allait se trouver maître et seigneur de bien près de 400 âmes. Aussitôt il sauta à bas de son lit, sans songer cette fois à regarder son visage, dont je dois confesser qu’il était fort épris, et où il ne voyait rien de plus jolie que la partie inférieure ; la preuve, c’est qu’il s’en louait volontiers devant ses amis, surtout lorsqu’il avait le rasoir à la main et que tantôt debout, tantôt assis, il passait d’un miroir à un autre. « Vois comme j’ai le menton rond ! » disait-il ; et après l’opération il se le caressait avec une visible complaisance. Mais le jour dont nous parlons ici, il ne regarda ni son menton ni sa figure ; il chaussa en grande hâte ses bottes de maroquin, à pièces de rapport en arabesques aux vives couleurs (ces bottes dont la bonne ville de Torjok fait bravement un commerce considérable, grâce aux moelleuses habitudes de la nature moscovienne, et, en simple chemise courte à l’écossaise, oubliant sa gravité et les convenances de son âge, fit dans la chambre avec beaucoup d’aplomb deux jetés-battus et un entrechat. Puis il se mit à la besogne ; il disposa sa cassette en pupitre, et après s’être bien frotté les mains, comme un juge intègre qui, à la suite d’une enquête, aborderait un bon déjeuner, il tira aussitôt ses précieuses notes du fond de la caisse. Il avait fermement résolu de rédiger et de copier lui-même l’instrument des actes, pour n’avoir rien à payer aux commis. La forme des pièces lui était parfaitement connue. Il écrivit gaillardement en grosse ou écriture d’expédition : L’an mil huit cent et tant… » puis en minute : « Nous soussignés un tel, propriétaire de ***, » et enfin tout ce qu’il faut en pareils papiers. En deux heures de temps tout fut bâclé. Lorsqu’ensuite il regarda ces feuilles, il se relut à plaisir les noms des paysans, de ces gens qui en effet avaient été paysans, qui avaient travaillé, labouré, charrié, bu à outrance, et trompé leurs seigneurs en cent façons, ou bien avaient vécu en bons et honnêtes paysans ; et un sentiment jubilatoire, qu’il n’aurait su définir, s’empara de son esprit. Chacune des listes qu’il s’était fait donner par les vendeurs avait un caractère particulier ; et par suite de cela chaque paysan aussi semblait renaître avec son caractère propre et privé. Ceux qui avaient appartenu à Mme Koroboïchka avaient presque tous des surnoms et des sobriquets. La liste de Pluchkine se distinguait par l’extrême sobriété de l’écriture ; souvent il n’y avait d’inscrit que les deux ou trois premières lettres suivies de points des noms de baptême de l’individu et de celui de son père. La liste de Sabakévitch frappait par la surabondance des détails en tout genre ; pas une des qualités du paysan n’était omise ; de lui il était dit : « Bon menuisier » ; aux noms d’un autre il était ajouté : « Très intelligent, ne boit pas. » Il était dit aussi quels avaient été le père et la mère du sujet, et quelle fut leur conduite. Seulement, à propos d’un certain Fédotof, il était écrit : « De père inconnu ; est né de la servante Capitolina ; il est d’un bon naturel et point voleur. » Tous ces détails donnaient à la chose un air d’actualité incontestable ; on eût dit qu’il était réellement question de serfs vivants et non d’âmes de papier. En faisant la revue de ces noms, Tchitchikof se sentit des entrailles de bon seigneur et, se parlant à lui-même comme s’il leur parlait, il dit en soupirant : « Ho ! ho ! comme vous êtes alignés en bon ordre ! Cà, voyons, qu’avez-vous fait dans la vie ? Comment vous y preniez-vous pour avoir du croûton à grignoter ? » Et ses regards s’arrêtèrent involontairement sur un nom, celui du fameux Pëtre Savelief Neouvajaï Koryto[69], qui avait appartenu à Mme Korobotchka. Il ne put s’empêcher de dire encore une fois : « Bah ! quel nom interminable ! il me prend toute une ligne ! Etais-tu, mon garçon, un artisan, ou tout bonnement un moujik, et comment as-tu passé de vie à trépas ? C’était au cabaret, hein ? ou bien un convoi de chariots t’aura passé sur le corps au beau milieu de la route ? « Korobka Stépan, charpentier, homme d’une sobriété exemplaire… ha ! ha ! voilà Stépan Probka[70], le voilà ! un colosse de taille à servir aux gardes ! C’est ce gaillard-là qui, la hache à califourchon sur sa ceinture contre la hanche, et les bottes en sautoir sur l’épaule, a parcouru tous nos gouvernements, dînant d’un sou de pain et de poisson fumé, et, le temps venu, il rapportait sans faute à la maison ses cent bons tselkoves[71]. Il est à croire qu’en outre il tenait cousu dans quelque pli de ses hauts-de-chausses de toile à voiles, ou sous une pièce intérieure de la tige de ses bottes quelque assignat gardé là en fine réserve. « Dis-moi, luron, comment en as-tu fini toi ? tu auras pris sur toi de réparer quelque haut clocher afin de gagner double salaire ; le pied et la tête t’auront fourché… et patatras ! ! ! et un autre qui t’avait suivi, un oncle Mikhéi quelconque, voyant ta cabriole, se sera gratté la nuque et aura dit : « Ouais, Vânia[72] », tu es flambé, frère. » Et lui-même aussitôt, s’étant bien assujetti une corde autour des reins, aura craché et grimpé à ta place. « Maxime Téliatnikoff, bottier ! bottier ! soûl comme un bottier, c’est le dicton. Je te connais, va, mon tourtereau : je vais te raconter toute ton histoire en peu de mots. Ecoute : tu as été en apprentissage chez un Allemand, qui vous faisait à tous la ratatouille, et vous rossait à grands coups de tire-pied, pour vos négligences et votre passion de battre le pavé ; toi tu étais son favori, et, dans les causeries qu’il avait avec sa femme ou avec un camradt, l’Allemand ne pouvait assez se louer de toi. Ton apprentissage fini, tu t’es dit : « Bon, à présent, moi je vais ouvrir boutique, et en bien des choses je n’imiterai pas ce cuistre d’Allemand, et je ferai vite ma fortune. » « Et voilà que, moyennant une bonne redevance au seigneur, tu as ouvert boutique après avoir recueilli un grand nombre de commandes ; en avant l’alène et le tranchet ! Tu t’es procuré Dieu sait où de détestable cuir, et tu as réellement gagné le double de l’Allemand sur chaque paire de bottes ; mais toutes, au bout de quinze jours, étaient crevées en dix endroits, et tes pratiques t’ont agonisé de malédictions. Plus de commandes ; on a déserté ta boutique ; tu es allé boire ton chagrin et festonner dans toutes les rues en marmottant d’une voix d’ivrogne que c’est une horreur, que le Russe ne trouve plus à vivre dans son pays, que les Allemands ont tout accaparé. « Eh bien ! qu’est-ce que c’est à présent que ce paysan-ci ? Comment ! Lisaveta Vorobéï ? une femme ? d’où est-elle venue tomber là ? C’est ce coquin de Sabakévitch qui m’a joué ce tour de passe-passe ! » Tchitchikof avait raison ; c’était en effet une femme qui avait été glissée dans la liste avec une astuce incroyable ; au lieu d’Elisaveta, il était écrit avec terminaison masculine quelque chose comme Elisabet Vorobéï, de sorte que, à n’y pas regarder de près, on pouvait supposer là un nom d’homme. Tchitchikof, sans se laisser arrêter par une pareille bagatelle, raya net le nom frauduleux et passa outre. « Grégoire, va toujours et tu n’arriveras pas… Quel homme pouvais-tu être, toi ? n’étais-tu pas un de ces voituriers qui font l’acquisition de trois fortes bêtes et d’une charrette-patache à capote en natte de til, qui renoncent à peu près à leur chaumière natale et courent les provinces de ville en ville avec les marchands forains ? Est-ce dans les chemins que tu as rendu à Dieu ton âme ? ou bien tes chers amis ne t’ont ils pas remis sur le cou quelque grosse fille ou veuve de soldat à face rubiconde ? ou bien tes mitaines de maroquin bariolées et ton troïge ventru, mais solide, n’ont-ils pas donné dans l’œil de quelques coureurs de bois ? ou peut-être toi-même, étant couché dans un coin de hangar, tu as pensé, pensé, pensé, puis, sans faire ni une ni deux, tu t’es élancé de nouveau droit au cabaret, puis de là au taillis, et… serviteur… c’est affaire aux corneilles. Drôles de gens, vrai, que le bon peuple russe, des gens qui ne peuvent se résoudre à mourir de leur belle mort ! « Et vous, quoi, mes pigeons ? reprit-il en portant les yeux sur la feuille où étaient dénommées les âmes fugitives de Pluchkine ; vous qui êtes encore du nombre des vivants, que me direz-vous de bon ? Vous ne valez pas mieux que les morts ; mais où vous conduisent vos pas rapides ? Est-ce que vous étiez bien mal chez Pluchkine, ou bien est-ce par goût et inclination que vous errez dans les bois et dévalisez les voyageurs ? Etes-vous à croupir dans les prisons, ou vous êtes-vous donné d’autres seigneurs dont vous labourez les terres ? Erémeï Kariakine, Nikita Volokita, son fils Antoni Volokita… d’après leurs noms seuls, on devine de francs vagabonds. Popof, domestique… sait lire et écrire. Allons celui-ci ne joue pas du couteau, et, s’il vole les gens, c’est noblement, c’est un homme lettré. Mais faute de passeport, tu as été arrêté par le capitane-ispravnik. Tu passes devant lui et ne faiblis pas pendant l’interrogatoire. « A qui es-tu ? » demande l’édile en assaisonnant sa question d’une épithète ronflante. Tu réponds court et net : « A tel seigneur. – Pourquoi es-tu ici ? – En congé à redevance, réponds-tu sans cligner de l’œil. – Où est ton passeport ? – Dans les mains de celui qui m’emploie, le bourgeois Pimenof. – Qu’on fasse entrer Pimenof !… Tu es Pimenof ? – Je suis Pimenof. – T’a-t-il donné son permis ? – Il ne m’a donné aucun papier. – Comment as-tu osé mentir ? dit l’ispravnik avec grand renfort d’épithètes nationales. – Ah ! c’est vrai, réponds-tu crûment, je ne le lui ai pas présenté à lui, parce que je suis rentré tard ; je l’ai donné à garde au sonneur de cloches Antippe Prokhôrof, – Hé ! ici le sonneur !… T’a-t-il confié son passeport ? – Non, je n’ai vu de lui aucune sorte de passeport. – Encore une bourde, dit le magistrat avec un assaisonnement des termes les plus drus. Mais où est donc ton passeport ? – Il est de fait que j’en avais un ; après cela, voyez-vous, je peux bien l’avoir égaré en route ; c’est même probable. – Mais la capote de soldat, dit le capitane avec une apostrophe de très haut goût, pourquoi l’as-tu dérobée, ainsi que la grosse tirelire du prêtre ? – Pas du tout, réponds-tu sans faire un mouvement ; moi, je n’ai de ma vie été mêlé dans des histoires de voleurs et de voleries. – Et comment donc cette capote est-elle venue dans ton coin ? – Je l’ignore ; quelqu’un l’aura apportée là, quoi donc ! – Ah ! bestia bestia ! dit le capitane en branlant la tête et en se retournant les poignets sur les hanches… Les fers aux pieds à ce luron-là, et… en prison ! – A vos ordres ! charmé qu’il vous plaise ainsi, » réponds-tu sans vestige d’abattement ; et tu fais plus, tu retires d’une poche profonde ta tabatière, et tu offres tout galamment une prise à deux grands diables d’invalides occupés à te river le brodequin ; tu demandes à ces braves gens depuis quand ils ont été réformés, et à quelles affaires ils ont été. Tu vis ensuite assez paisiblement dans la prison, pendant que le greffe achève de régler ton affaire. Le tribunal ordonne ton transfert de la prison de Kokchaïsk à celle de Bounaïsk ; le tribunal de Bounaïsk se décide, au bout de onze mois, à te transférer à Véciègonsk, d’où dans une quatrième et enfin dans une cinquième prison ; là tu dis en regardant ton nouveau manoir : « A le bien prendre, ce n’est ni mieux ni pis ; à Véciègonsk c’était plus propre et plus large ; à Bounaïsk et à Kokchaïsk, il y avait plus de société ; ici c’est malpropre, mais c’est plus sec et surtout plus sauvage, cela se compense. » « Un autre ?… Abakoum Thyrof !… Thyrof… Voyons, qu’es-tu, toi ? En quels lieux pérégrines-tu ? est-ce le Volga qui t’a attiré, et as-tu pris goût à la vie indépendante en travaillant avec les rudes ouvriers des ports ?… » Ici Tchitchikof s’arrêta et devint assez rêveur. Et à quoi rêvait-il ? était-ce à la destinée d’Abakoum Thyrof, ou tout bonnement rêvait-il sans objet et sans horizon, comme rêve en général tout Russe quelconque, n’importe son rang, son grade, sa condition sociale, lorsqu’il lui vient des dégoûts de la vie à l’étroit et des aspirations au vague sans limites ? Au fait, où est ce Thyrof ? Il se promène bruyamment et gaiement sur le spacieux port aux graines, après avoir fait son prix avec des marchands. Le chapeau tout bariolé de fleurs et de rubans, toute la phalange des bourlaques[73] rit et folâtre tout en faisant ses adieux à leurs maîtresses, et à leurs femmes grandes, bien faites, fières de leurs rubans et de leurs monistes[74]. Sur toute la place, ce ne sont que chants et rondes folles, et les portefaix cependant, avec force cris, injures et poussades, au moyen de leur crochet se hissent sur le dos de dix à douze quintaux pesant, confient ici des pois, de la fève et du froment, aux flancs de larges et profondes barques ; ailleurs déposent des coules[75] gonflés d’avoine et de divers gruaux ; et, plus loin, on voit tout le fond de la place garni de pyramides, non de boulets, mais de sacs bien rebondis et bien lourds, arsenal qui semble regarder et attendre le moment où il devra passer tout entier dans les profonds soureaks[76] qui, presque bout à bout, et tout à la fois immense serpent et flotte innombrable, vogueront en compagnie des glaçons voyageurs du printemps. Tel est le théâtre de vos exploits de bourlaques, et galamment, de même que vous avez ri, folâtré et ragé, vous allez travailler et suer à la peine en traînant votre ancierre à l’aide d’une chanson plus longue que votre train, longue et sans terme comme la Russie. « Hé, hé, midi ! s’écria enfin Tchitchikof en regardant à sa montre. Qu’est-ce que j’ai donc bousillé là ? et encore si j’eusse achevé quelque chose ! mais tout cela, ce n’est ni fait ni à faire, J’ai projeté mon travail et j’ai ruminé ; c’est étrange, cela : suis-je fou ce matin ? » Après avoir fait ces réflexions, il changea son costume par trop écossais en un autre plus continental, serra fortement sa ceinture, sans diminuer beaucoup sa rotondité, s’injecta de l’eau de Cologne sur les épaules, prit à la main sa casquette ouatée, mit ses papiers sous son bras et se rendit à la chambre civile pour y instrumenter ses actes d’acquisition. Il se hâta, non qu’il craignît de manquer l’heure : il ne pouvait pas manquer l’heure, car le président était de sa connaissance, et il dépendait du président de prolonger ou d’abréger l’audience, comme le vieux Jupiter d’Homère, qui allongeait les jours et envoyait des nuits courtes là où il fallait couper court aux querelles des héros ses favoris, ou leur donner le moyen d’achever un combat. Mais Tchitchikof éprouvait le désir de mener au plus vite à bout ses affaires. Jusque-là tout lui semblait vague et chancelant, toujours il lui venait l’idée que ses âmes n’étaient pas encore parfaitement réelles, et qu’en de pareilles conjonctures le mieux est certainement de courir vite et ferme à la conclusion. Tchitchikof était à peine sorti, tout pensif et ajustant sur ses épaules une fourrure d’ours, poil en dedans bien entendu, avec doublure de drap cannelle en dehors, qu’au premier coin de rue, il buta du coude et du front contre un monsieur aussi en ours doublé de drap cannelle et en casquette de loutre à oreillères. Le monsieur s’exclama ; c’était Manilof. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et restèrent cinq bonnes minutes dans cette posture attendrie. Les baisers furent de part et d’autre si énergiques que ces messieurs en eurent de la douleur aux gencives tout le reste du jour. La jubilation dans Manilof fut telle qu’il ne lui resta plus que le nez, et les lèvres dans le visage : les yeux avaient tout à fait disparu. Un quart d’heure durant il retint des deux mains la main gauche de Tchitchikof, et il la lui échauffait terriblement : il employa les tours de phrase les plus fins et les plus veloutés pour lui raconter comme quoi il était accouru embrasser Pàvel Ivanovitch (notre héros), et la harangue se terminait par un de ces compliments comme il en pleut et tombe quelquefois aux demoiselles avec qui l’on va danser, mais qui d’homme à homme sont assez peu de mise. La chose, au reste, n’en ayant par là que plus de prix, Tchitchikof ouvrit la bouche comme pour remercier en demoiselle bien apprise, quand tout à coup Manilof tira de dessous sa pelisse un rouleau de papier attaché aux deux bouts par de la faveur rose. « Qu’est-ce c’est que ça ? – Les paysans. » Tchitchikof fit une légère exclamation, déroula le papier, le parcourut du regard, admira la netteté et la beauté de la main, et dit : « Voici une liste qu’on n’a pas besoin de transcrire ; c’est parfaitement écrit, et une bordure en dessin encore. C’est moulé… c’est d’un artiste cela ! Qui donc chez vous fait de ces charmantes choses ? – Ah ! ne me questionnez pas. – C’est vous, allons. – Non. Ma femme. – Oh ! mon Dieu, je suis vraiment tout honteux qu’on prenne pour moi tant de peine. – Dès qu’il s’agit de Pàvel Ivanovitch, le mot peine n’a plus de sens. » Tchitchikof murmura en s’inclinant quelques parole de reconnaissance. Manilof, voyant qu’il se rendait à la chambre civile justement pour y faire instrumenter ses acquisitions, se déclara prêt à l’y accompagner. Les deux amis se dirigèrent vers la cour bras dessus bras dessous. A chaque aspérité, à chaque enfoncement, à chaque marche à monter, Manilof soutenait et semblait vouloir porter Tchitchikof, en disant avec un ineffable sourire qu’il ne souffrirait pas que Pàvel Ivanovitch heurtât ses jolis petits pieds. Tchitchikof voulait lui rendre grâce, mais son esprit était un peu confus, car il sentait que sa démarche n’était plus en effet sans quelque pesanteur. Tout en faisant assaut de gracieusetés, ils arrivèrent enfin à la place dite des Tribunaux. Les tribunaux occupaient une grande maison en pierre à trois étages, entièrement blanche de craie, sans la moindre souillure, emblème, je suppose, de la parfaite candeur ou pureté morale des desservants de la justice locale. Les quelques constructions qui bornaient la place sur les autres points étaient de bois, et il y avait entre elles et le grand bâtiment de pierre aussi peu d’harmonie par leurs proportions que par la matière même. C’étaient, en effet, une guérite de garde, un soldat l’arme au bras devant deux ou trois auges de cochers de place attendant la pratique, et, enfin, de longues palissades où ne manquaient ni les inscriptions ni les pantins tracés au charbon et à la craie si connus de tout le monde : c’est tout ce qu’on trouvait sur cette prétendue jolie place, d’où il n’y avait jamais lieu d’écarter la foule. Aux fenêtres des deux étages qui s’élevaient sur les voûtes du rez-de-chaussée, se dessinaient les faces placides des incorruptibles prêtres de Thémis ; en une minute on les vit toutes disparaître, ce qui tenait probablement à ce que le chef de la judicature passait à travers les bureaux. Nos deux amis ne montèrent pas, ils escaladèrent l’escalier, parce que Tchitchikof, pour éviter d’être soutenu, hâtait le pas de toute sa force, et que, de son côté, Manilof, plus agile, volait en avant, ne voulant point permettre à Tchitchikof de se fatiguer ; et tous deux arrivèrent très essoufflés dans le corridor sombre qui précède les premières pièces. Dans les chambres, pas plus que dans ce corridor et les autres passages, ils n’eurent l’occasion d’admirer une grande recherche de propreté. On ne se préoccupait pas encore des apparences, de sorte que en ce qui était sale restait sale, sans affecter nullement le contraire. Thémis recevait ses visites sans cérémonie, dans l’état de toilette où on la surprenait, nue ou en camisole, en robe du matin ou en pelisse râpée, n’importe. Un autre ici décrirait l’enfilade de chambres encombrées de greffiers que traversèrent nos bons amis ; mais l’auteur de ce poème éprouve une sainte terreur qui le prive de tous ses moyens à l’endroit de toutes les cours de justice. Il lui est arrivé de passer par quelques-unes dont les planchers et les bureaux étaient vernissés de frais et déjà secs, ce qui ne l’a pas empêché de les traverser au pas accéléré, les yeux humblement baissés contre terre ; de sorte qu’il doit en conscience s’abstenir de dire ce qu’il n’a pas vu, et combien en ces hautes cours tout fleurit, prospère et captive. Tchitchikof et Manilof virent beaucoup de papier écrit et non écrit, des têtes penchées en avant et de côté, de larges nuques, des habits à basques effilées, d’autres à robe de surtout, mais tous de coupe provinciale. Ils virent même on ne sait quelle veste ronde, gris de souris, très voyante ; celui qui la portait, la tête légèrement rejetée sur le papier, copiait vite et ferme un protocole ou procès-verbal au sujet d’une usurpation de terre, avec description détaillée du terrain qu’avait accaparé un bon propriétaire gentillâtre, de tout temps et de tous côtés attaqué en justice, sans que ces agressions tenaces nuisissent le moins du monde à la prospérité d’une légion d’enfants et de neveux élevés sous un toit. Puis on entendait de temps en temps une voix rogue jeter sèchement des paroles brèves, telles que celles-ci : « Fédor Fédociévitch, faites-moi passer le dossier n° 368… Cà ! laisserez-vous toujours débouchée l’encre de la couronne ? » Quelquefois une voix plus cassante encore, sans aucun doute celle d’un supérieur, disait de très haut : « Tiens, copie, et vivement ; sinon on ôtera tes bottes, et tu en auras pour six jours pleins à piocher ici sans boire ni manger. » Le grincement agaçant d’une plume était incessant et ressemblait à celui que feraient, après une semaine de sécheresse, cent fagots voiturés à travers une épaisse forêt tapissée de feuilles mortes d’un pied d’épaisseur. Tchitchikof et Manilof allèrent tout droit à la première table, où étaient assis deux jeunes employés, et leur dirent : « Veuillez nous indiquer, messieurs, à qui il faut s’adresser pour les affaires de vente et d’achat. – Mais, qu’est-ce qu’il vous faut ? répondirent-ils tous les deux en se détournant. – J’ai une supplique à présenter. – Quelle sorte d’acquêt avez-vous fait ? – Je désire avant tout savoir où est le bureau des contrats. Est-ce dans cette pièce-ci, est-ce ailleurs ? – Eh bien ! dites d’abord ce que vous achetez, et à quel prix, et alors nous vous dirons à qui vous adresser ; sans cela, impossible de vous renseigner. » Tchitchikof reconnut à l’instant que ces employés étaient des commis indiscrets, et que, comme tous les jeunes commis, ils essayaient de donner de l’importance à leurs personnes et à leurs humbles fonctions. « Ecoutez, mes chers messieurs, leur dit-il, je sais parfaitement que toutes les affaires de contrats d’acquisition, quel que soit le prix de l’acquêt, se trouvent dans un même bureau ; ce que je vous demande c’est de m’indiquer le bureau, et, si vous n’en savez rien, nous allons nous adresser à d’autres. » Les jeunes commis ne répliquèrent point ; l’un d’eux se borna à indiquer du doigt un coin de la pièce ; là se trouvait un vieillard qui changeait de place des papiers. Tchitchikof et Manilof louvoyèrent entre plusieurs tables et allèrent trouver le vieillard. Celui-ci porta une attention extrême sur le dossier qui était devant lui. « Ayez la bonté de nous dire si c’est ici qu’il faut s’adresser pour les contrats, » dit Tchitchikof en le saluant. Le vieillard leva les yeux sans lever la tête, et dit en égrenant ses mots : « Ici, il n’y a aucune affaire de contrats. – Et où donc ? – A l’expédition des contrats ? – Et où est l’expédition des contrats ? – Adressez-vous à Ivan Antonovitch. – Et où est Ivan Antonovitch ? » Le vieillard désigna du doigt un autre angle de la pièce. Tchitchikof et Manilof allèrent à Ivan Antonovitch. Celui-ci, les voyant arriver jeta un regard derrière lui, un autre sur eux, ce qui le fit horriblement loucher ; puis à l’instant même il se laissa absorber dans ses écritures. « Monsieur, permettez-moi de vous demander si c’est ici le bureau des contrats. » Ivan Antonovitch n’entendit pas, tant il était affairé, et n’ayant point entendu la demande, il ne fit aucune réponse. On voyait tout de suite que c’était un homme mûr, et non pas un jeune étourneau babillard comme une pie. Ivan Antonovitch paraissait avoir de beaucoup dépassé la quarantaine ; il avait une épaisse chevelure noire, mais il n’était pas beau ; toute la partie moyenne de son visage était en saillie et se précipitait vers le nez ; bref, c’était un de ces visages que dans les entretiens familiers on appelle une hure de crache. « Permettez-moi de vous demander si c’est ici l’expédition des contrats, dit Tchitchikof. – C’est ici, répondit Ivan Antonovitch ; sur quoi il baissa un peu son singulier museau, et se mit à écrire avec ardeur. – Voici en quoi consiste mon affaire : j’ai acheté à divers propriétaires de ce district des paysans que je vais coloniser. J’ai mes actes de cession ; il reste à instrumenter l’authentique. – Et les vendeurs sont-ils ici présents ? – Quelques-uns sont ici, et j’ai les pleins pouvoirs des autres. – Et vous avez apporté votre supplique ? – J’ai ici ma supplique. Je voudrais, et il m’est indispensable que l’affaire marche vite… Ne pourrait-on pas, par exemple, tout finir aujourd’hui ? – Ah ! Aujourd’hui, non pas, cela ne va pas tout à fait si vite ; et les informations à prendre, et en cas de séquestre ou simplement d’hypothèque, y avez-vous pensé ? – Quant à ce qui est de hâter l’affaire, vous saurez que je suis très lié avec Ivan Grégoriévitch, le président. – Ivan Grégoriévitch n’est pas seul ici ; il y a d’autres personnes, » dit hargneusement Ivan Antonovitch. Tchitchikof comprit qu’il fallait sans retard tourner trèfle, et il répondit : « Les autres non plus ne seront pas oubliés ; j’ai moi-même été en place, je sais comment se font les choses. – Allez trouver Ivan Grégoriévitch, dit plus humainement la hure, qu’il vous donne son prikaz (ordre) à l’adresse de qui il appartient d’en connaître, et il ne dépendra pas de nous que les choses ne marchent comme vous le désirez. Tchitchikof tira alors de sa poche un petit carré de papier (un assignat), le passa délicatement devant Ivan Antonovitch ; celui-ci remarqua si peu ce petit papier, qu’il renversa dessus la couverture d’un registre. Tchitchikof voulut faire apercevoir à l’employé ce qu’il venait de couvrir pas mégarde ; mais Ivan Antonovitch, par un mouvement de tête, fit clairement comprendre qu’il ne fallait rien montrer. « Celui-ci va vous mener à la salle d’audience, » dit Ivan Antonovitch en désignant du nez un employé. Le commis qui nous était indiqué avait évidemment mené tant de victimes à l’autel de Thémis que ses deux mouches avaient crevé aux coudes, et il y avait longtemps que la doublure s’y faisait voir ; c’est dans ce service qu’il avait conquis son premier grade, le plus infime de la hiérarchie civile. Il avait, avant de nous piloter, rendu à mille plaideurs novices le même office que Virgile à Dante ; il menait les récipiendaires au tribunal, c’est-à-dire à une chambre dont le centre est occupé par une grande table couverte d’un tapis vert ; sur cette table se dresse le zertsalo[77], au pied duquel gisent deux in-folio ; puis alentour sont six ou huit fauteuils dont l’un, isolé des autres, est occupé par le président, soleil de justice, rayonnant de lumière, ou du moins de satisfaction de lui-même. Dans ce lieu le nouveau Virgile ne manquait pas de se sentir pénétré d’une telle vénération, que pour rien au monde il n’aurait fait deux pas au delà du seuil, ligne où tout à coup il se retournait, laissant voir un dos usé comme un vieux paillasson où les poules à l’état de mue auraient laissé un peu de leur duvet. Introduits de la sorte, Manilof et Tchitchikof, en entrant dans la salle, virent que le président n’était pas seul. En effet, près de lui, mais à demi masqué par le zertsalo, était Sabakévitch bien carrément assis sur une chaise. La venue des deux visiteurs produisit une exclamation, et les fauteuils officiels reculèrent avec bruit. Sabakévitch aussi se leva de sa chaise et devint visible sous toutes ses faces, avec ses manches démesurément longues. Le président prit Tchitchikof entre ses bras, et la salle d’audience retentit d’un bruit de tendres baisers ; ils se questionnèrent l’un l’autre sur l’état de leur santé, et tous deux se trouvèrent avoir des douleurs au bas de l’épine dorsale, ce qui fut attribué, d’un commun accord, à une vie trop sédentaire. Il paraît que le président était prévenu des achats de Tchitchikof, car il se mit aussitôt à le féliciter ; ces félicitations ne laissèrent pas de contrarier notre héros : car il voyait en présence deux de ses vendeurs, qui pouvaient se mettre en communication ; mais comme, au reste, la chose était inévitable, il en prit son parti, remercia le président et s’adressant vite à Sabakévitch, il lui dit : « Et vous, comment cela va-t-il ? – Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, » répondit Sabakévitch. Et en effet, nous croyons que le fer prendrait plutôt le rhume et la toux que ce gentilhomme admirablement constitué pour notre climat. « Vous avez une réputation de santé vraiment unique, dit le président, et feu votre père était, dit-on, aussi un homme extrêmement solide. – Eh mais, il marchait seul contre un ours. – Il me semble, dit le président, que, vous aussi, vous pourriez avoir raison d’un ours. – Non. Le défunt était plus fort que moi ; oui, oui, bien plus fort. Il n’y a plus d’hommes comme ceux de son temps : ma vie, à moi, qu’est-ce que c’est que ma vie ? Est-ce une vie, une vie enfin, cela ? – Comment ? votre vie n’est pas bonne ? et en quoi donc, je vous prie ? – Bonne ! sûrement non, dit Sabakévitch en branlant la tête. Songez donc, Ivan Grégoriévitch, que je tire à la cinquantaine, et pas une fois je n’ai été malade ; pas le moindre mal de gorge, pas un clou, pas un abcès, rien… c’est mauvais. Viendra, bien sûr, le moment de payer tout cela, ajouta-t-il très mélancoliquement. – C’est étonnant, pensèrent en même temps Tchitchikof et le président, l’imagination ! il se trouve à plaindre ! – J’ai sur moi une lettre pour vous, » dit Tchitchikof en tirant de sa poche la lettre de Pluchkine. – De qui cela ? » Et après avoir décacheté, il s’écria : « Ha ! de Pluchkine. Il grelotte encore sur la terre. Eh bien ! c’était un homme très riche, très spirituel, et aujourd’hui… – Aujourd’hui c’est un chien, dit Sabakévitch, un mauvais gredin ; il a fait mourir de faim presque tous ses paysans. – Volontiers, volontiers ! dit le président après avoir lu la lettre ; je me charge de le représenter. Quand voulez-vous passer l’acte, à présent ou plus tard ? – Dès à présent, dit Tchitchikof ; je vous prie même, s’il se peut, de tout achever aujourd’hui, car j’ai demain une excursion à faire. J’ai ici les actes de la supplique. – Tout cela est à merveille ; mais aujourd’hui vous nous appartenez, si nous ne vous lâcherons pas si vite. Les actes seront instrumentés et légalisés aujourd’hui, soit, seulement nous aurons la régalade. Je vais donner ici les ordres nécessaires, c’est une partie qui ira toute seule. » Là-dessus il ouvrit la porte qui donnait sur la chancellerie, pièce toute remplie de greffiers ou employés qui, dans leur ensemble, ressemblaient à des abeilles travailleuses, sauf que peut-être il n’est pas tout à fait juste de comparer les affaires de greffes à des rayons de miel. « Ivan Antonovitch est-il ici ? – Ici ! répondit-il une voix de basse-taille. – Envoyez-le-moi. » Ivan Antonovitch, qui nous est connu par le groin que représente si originalement son visage, entra dans la salle d’audience et fit un salut respectueux. « Prenez tous ces actes d’acquisition, qui sont à monsieur… – Cà, Ivan Grégoriévitch, dit Sabakévitch, n’allez pas oublier qu’il faut ici des témoins, au moins deux pour chaque partie. Envoyez tout de suite chez le procureur : il n’a rien à faire, et sûrement il est tout tranquillement à la maison ; c’est une espèce d’agent de procès qui fait tout pour lui, un nommé Zolotouscha, le plus grand coquin du monde. L’inspecteur de la régie médicale est aussi un homme de grand loisir ; il se tient chez lui, à moins qu’il ne soit allé faire sa partie de cartes chez un autre oisif ; et sans aller si loin, on peut appeler Troukhatchevsky et Béclouchkine, tous gens qui sont sur la terre on ne saurait dire pourquoi. – C’est vrai, c’est vrai ! dit le président, et aussitôt il envoya un employé chercher tout ce monde. – Je vous prierai aussi, dit Tchitchikof, d’envoyer chercher le fondé de procuration d’une vieille dame avec qui j’ai aussi eu affaire ; c’est le fils du père Kyrile le Protopope ; c’est un de vos employés. – Bien, on le fera venir, dit le président, tout sera fait ; mais vous, ne donnez un sou à qui que ce soit ici, je vous en prie ; les gens qui sont de mes amis ne payent pas. » Puis il donna à demi-voix, à Antonovitch, un ordre qui parut n’être pas du goût de la hure. Les actes réunis semblèrent faire une très bonne impression sur le président, surtout quand il vit que tous ces acquêts faisaient supposer une dépense totale de bien près de cent mille roubles. Pendant plusieurs minutes il regarda Tchitchikof avec l’expression d’un grand contentement, et à la fin il dit ces mots sans suite : « Voilà donc, voilà donc… ah, bravo ! Pàvel Ivanovitch, vous avez acheté là… bravo, bravo ! – Oui, j’ai fait des acquisitions, répondit Tchitchikof. – Et c’est bien, c’est très, bien, très bien ! – Oui, je vois moi-même que je ne pouvais mieux faire, ni… faire mieux : car, après tout, le but de l’homme ici-bas reste vague et indéfini, s’il ne pose un pied ferme sur une base solide et s’il s’en tient aux vaines chimères de la jeunesse. » Il partit de là pour fulminer contre les libéralistes et contre tous les jeunes gens en masse. Mais il est facile de voir, dans sa harangue, qu’il y avait un grand fonds de sentiments incertains, et qu’il se disait in petto : « Allons, allons, je déblatère et avec quelle gaucherie encore ! » Et il s’abstenait avec grand soin de regarder Sabakévitch et Manilof, tant il craignait de lire quelque chose dans leurs yeux. Cette crainte, à vrai dire, était bien peu fondée : le visage de Sabakévitch était d’une immobilité parfaite, et quant à Manilof, enchanté du tour de phrase de notre héros, il balançait approbativement la tête et se délectait comme un mélomane qui affronte les tours de force du violon et vient de saisir au vol une note si aiguë que la gorge d’aucun oiseau connu n’y saurait atteindre. « Bon ! mais que ne dites-vous à Ivan Grégoriévitch ce que vous venez d’acheter dans nos cantons ? dit Sabakévitch ; et vous, Ivan Grégoriévitch, comment se fait-il que vous ne le lui demandiez pas ? Quels paysans ! sachez que c’est de l’or en barre ; moi, par exemple, je lui ai vendu mon carrossier Mikhéïef. – Quoi ! vous dites que vous lui avez vendu Mikhéïef ? dit le président. – Eh ! mon Dieu, oui. – Je connais votre carrossier Mikhéïef, je le connais ; excellent ouvrier ; il m’a réparé une drojka. Mais Mikhéïef, attendez donc, eh oui, vous m’avez dit qu’il était mort… – Qui ! Mikhéïef mort ! dit Sabakévitch sans se troubler le moins du monde, c’est son frère qui est mort ; lui il est vivant, puisque je l’ai vendu, il se porte même mieux jamais. – Vous m’avez dit… – Tout récemment, il m’a fait une britchka qu’on admirait à Moscou. Cet homme-là, s’il était connu, ne travaillerait que pour l’empereur. – Oui, Mikhéïef travaille admirablement, et je suis dans le dernier étonnement de voir que vous avez pu ainsi vous en défaire. – Je lui en ai bien vendu d’autres que Mikhéïef ! Et Probka Stepan, mon charpentier, et mon briquetier Milouchkine, et mon bottier Teliatt Maxime ; ils y ont tous passé ; tous sont vendus, bel et bien vendus. » Le président lui ayant demandé pourquoi il avait ainsi vendu des hommes tous utiles, tous nécessaires à son service, Sabakévitch répondit en faisant de la main un signe de renoncement : « Eh bien, c’est fait, une bêtise, quoi ! Je me dis : « Je vais les vendre, » et par bêtise je les ai vendus ! Et il étendit le nez en avant comme s’il déplorait sa folie, et il ajouta : « Demandez-moi pourquoi les cheveux gris me sont venus, et pas la raison ; sais-je, moi ? – Mais permettez, Pàvel Ivanovitch, dit le président ; comment achetez-vous donc les paysans sans la terre ? est-ce pour les coloniser ? – Pour les coloniser. – Ah ! pour coloniser, c’est différent. Et dans quels lieux ? – Dans des terres que… qui… c’est dans le gouvernement de Cherson. – Il y a là des terres admirables ! » dit le président ; et il s’extasia sur la force de végétation des pâturages de ces localités. « Et vous avez là de grands terrains ? ajouta-t-il. – Autant qu’il en faut pour exécuter mes desseins sur les paysans que je viens d’acheter. – Une rivière ou des étangs ? – Une rivière. Au reste, il y a aussi un étang. » En disant cela, Tchitchikof jeta un rapide et défiant coup d’œil sur Sabakévitch, qui était immobile comme auparavant, mais qui pourtant lui sembla porter écrit dans un léger pli de la bouche : « Oh ! quels contes tu nous fais là ! Je ne crois pas plus à ta rivière et à ton étang qu’à tes terrains et à ta colonisation. » Pendant le cours de cette conversation, les témoins commencèrent à paraître ; ce fut d’abord le procureur clignotant, qui nous est connu, puis l’inspecteur de la régie médicale, puis Troukhatchevsky, puis Béeloughine, puis d’autres, tous gens que Sabakévitch avait désignés comme un vain lest du vaisseau de la terre. Plusieurs étaient totalement inconnus à Tchitchikof ; le nombre en fut complété, et bien au delà, par des employés très empressés à serrer leurs papiers avec grand bruit de tiroirs. On introduisit aussi non seulement le fils du protopope, père Kyrile, mais le père Kyrile lui-même. Chaque témoin signa en mentionnant son rang, sa qualité et ses distinctions, l’un en lettres renversées, un autre en lettres couchées, d’autres en fouillis, en crêpé, en fers de lances, mais toujours en traits rappelant le moins possible ceux des modèles de la calligraphie russe. Ivan Antonovitch fit son office avec une grande activité ; les ventes furent copiées dans les matrices, annotées sur les marges, relatées dans le journal des affaires courantes avec timbres et sceaux ; le demi pour 100 reçu, encaissé et mentionné où il convient, et Tchitchikof n’eut pas en réalité à débourser grand argent. Il faut dire aussi que le président avait ordonné de ne prendre de lui que la moitié de ce que la loi et la coutume exigeaient, et le reste, ne pouvant être perdu pour la couronne, fut mis, par un procédé inconnu aux profanes, à la charge d’un autre requérant. Quand tout eut été parachevé, le président dit au principal groupe de cette cohue : « Messieurs, il ne nous reste plus maintenant qu’à aller arroser l’achat. – Je suis prêt, dit Tchitchikof. Je me mets à votre disposition pour l’heure ; je suis tout le premier à reconnaître que ce serait péché si, pour une si charmante assemblée, je balançais à faire sauter deux ou trois bouchons de haut mousseux. – Bah, bah ! vous n’y êtes pas, le mousseux, dit le président, nous le retrouverons nous-mêmes, c’est notre devoir à nous, de faire sauter le bouchon ; vous êtes chez nous, c’est à nous de vous traiter. Messieurs, savez-vous ce qu’il nous faut faire ? Voyons, rendons-nous tous, tant que nous sommes ici, chez le maître de police ; voilà notre lieu de rendez-vous tout trouvé ; c’est un homme unique que notre maître de police : il n’a besoin que d’un signe à faire en passant dans le marché, le long de la ligne du poisson et devant le marchand de vin, et nous aurons collation au complet, je vous en donne ma parole. Et puis nous ferons un whist soigné, si le cœur vous en dit. » C’était là une proposition dont pas un n’était d’humeur à faire fi dans l’honorable assistance. Les témoins, au seul mot de la ligne du poisson, se sentirent tous en appétit ; chacun courut sauter sur sa casquette ou son bonnet, et la séance fut close. Quand la procession passa sans grand ordre à travers la Chancellerie, Ivan Antonovitch guetta Tchitchikof au passage et, en le saluant avec politesse, avança sa hure et lui dit à l’oreille : « Vous venez d’acheter des paysans pour deux cent mille roubles, et vous ne m’avez donné pour mes peines qu’un assignat blanc. – Allons donc, quels paysans ! lui dit aussi tout bas Tchitchikof ; des hommes exténués et des vauriens qui ne valent pas la moitié de ce que j’ai donné. La belle acquisition ! » Ivan Antonovitch comprit qu’il avait affaire à un dur à cuire, et qu’il n’en tirerait pas un sou de plus. « A combien l’âme avez-vous payé à Pluchkine ? lui chuchota Sabakévitch dans le creux de l’autre oreille. – Pourquoi avez-vous mis une Vorobia dans votre liste ? répondit, par une autre question, Tchitchikof. – Qu’est-ce que c’est que Vorobia ? dit Sabakévitch. – Une femme, pas une âme, une femme, Elisabeth Vorobia ; et à son nom, souvenez-vous, vous avez retranché une lettre, ce qui en fait presque un nom d’homme. – Non, je n’ai inscrit aucun Vorobia, » dit sèchement Sabakévitch, et il se mêla dans la foule des gros bonnets. Toute cette multitude arriva en masse compacte au domicile du maître de police. Celui-ci était en effet un homme parfait. Il n’eut pas plus tôt su de quoi il s’agissait qu’il appela l’officier du quartier, gaillard botté de bottes fortes en cuir verni, et lui dit en tout trois mots à l’oreille, avec addition du national et inévitable : « Tu comprends ? », et un quart d’heure après, tandis que dans une seconde chambre déjà on s’assassinait à des tables de whist, parurent successivement au salon des blancs, des esturgeons, des saumons, du caviar solide, du caviar à la cuiller, des harengs, des sévrioughi[78], dix sortes de fromages, des dos d’esturgeon séchés, des langues fumées, le tout venant de la ligne du poisson. Puis parurent des produits de la cuisine même du maître de maison : un pâté de hure avec les joues, et les cartilages d’un esturgeon, de 10 quintaux pesant, un autre pâté formé de champignons des cinq espèces les plus recherchées, et flanquées de petites pièces de pâtisserie fort délicates. Le maître de police était en quelque sorte le père et le bienfaiteur de la ville, il était au milieu de ses concitoyens comme au sein de sa famille ; dans les boutiques, au marché, dans le bazar, il disposait de tout comme de sa propre chevance. En général, il était parfaitement posé dans son emploi, et comprenait à merveille tous ses devoirs. Il eût été difficile de décider s’il était fait pour la place ou la place pour lui. La machine était montée de telle sorte qu’il se faisait le double au moins du revenu de ses prédécesseurs, et en même temps il se conciliait à bon droit l’amour de toute la ville. Les marchands l’aimaient de ce qu’il n’était pas orgueilleux ; il tenait leurs enfants sur les fonts et vivait avec eux comme compère et commère ; il les faisait largement contribuer à l’aisance de sa maison, mais il y mettait presque toujours des formes ; il les recevait avec un air de bonhomie à ses minutes d’audience, leur tapotait sur les épaules, leur faisait offrir une tasse de thé, et avait toujours le petit mot pour rire ; s’il entrait chez eux, il faisait parfois leur partie de dames, les questionnait sur leurs affaires, et, s’il savait qu’un fils fût malade, il conseillait volontiers un remède pour lui, et passait s’informer de son état. Bref c’était le brave homme par excellence. Passait-il en drojka, il avait l’œil au bon ordre et, en même temps, il jetait à l’un et à l’autre un mot qu’on aimait à attraper un vol : « Mickhéitch, il faudra bien que nous fassions une partie de gorka[79]. – Oui, oui. Alexéï Ivanovitch, répondait Mickhéitch tout joyeux en tirant son bonnet, il faudra, il faudra. – Frère Ilia Paramonytch ? viens voir un peu mon ryssak[80] ; mais amène le tien attelé à ta bancelle, le mien sera attelé en cinq minutes, et nous verrons un peu. » Le marchand, qui était fou de son ryssak, souriait avec bonheur, et en se caressant la barbe disait triomphant par avance : « Enchanté ! Alexis Ivanovitch ; nous verrons bien ! » Et tous les commis qui, en de pareils moments, se groupaient le bonnet à la main, se regardaient les uns les autres avec des visages épanouis qui semblaient dire : « L’excellent homme vraiment qu’Alexéï Ivanovitch ! » Il n’y avait pas d’homme, en effet, plus populaire, et l’opinion qu’avaient de lui les marchands était que, s’il les tondait de près un peu plus souvent que de besoin, celui-là du moins saurait dans l’occasion les protéger et les défendre. Le maître de la maison, ayant remarqué que tout était prêt pour la collation, proposa à l’assemblée de laisser reposer les cartes, et tous passèrent dans la pièce spacieuse d’où s’exhalaient par bouffées des senteurs qui déjà avaient agréablement flatté l’odorat des convives, et où Sabakévitch, qui, depuis un gros quart d’heure, regardait par l’entrebâillement de la porte, avait avisé un esturgeon posé sur un grand plat, Les conviés, après avoir tous ingurgité un verre d’une eau-de-vie couleur olive foncée, que rappelle seule certaine nuance mitoyenne de la malaquite de Sibérie, s’armèrent précipitamment d’une fourchette, s’élancèrent à l’assaut de la table, et mirent à jour chacun leur caractère particulier, fondant l’un sur le caviar, un autre sur le saumon, un troisième sur le fromage. Sabakévitch, dédaignant profondément tous ces amusements, marcha à l’endroit réservé où était l’esturgeon, et, pendant que le vulgaire de la mangerie buvotait et babillait, faisant plus de besogne encore avec les yeux qu’avec les dents, lui, en vingt minutes de temps, absorba à lui tout seul son esturgeon, de sorte que quand le maître de police, après réflexion, dit : « Cà, messieurs, que me direz-vous à présent de cette production de la nature ? » et qu’il approcha de l’angle où était l’esturgeon, il ne vit plus que la queue et la charpente du monstre. Mais Sabakévitch était à l’autre bout de salle, devant une assiette vide, et y attirait de sa fourchette un tout petit poisson fumé ; de là il alla se camper dans un bon fauteuil où immobile, et comme étranger à la goinfrerie de tous ces profanes, il clignotait de temps en temps des yeux que le sommeil sollicitait habituellement à cette heure-là. Le maître de police n’avait jamais, ce me semble, de grandes raisons d’épargner le vin ; il y eut des toasts sans nombre. Le premier toast fut porté, comme nous supposons que nos lecteurs le devinent eux-mêmes, à la santé du nouveau seigneur terrier du gouvernement de Cherson ; puis ce fut à la prospérité de ses paysans, de leur colonisation en ce beau pays, puis à la santé de la future dame de ces lieux, ce qui fit paraître un sourire attendri sur les joues de notre héros. On se pressa autour de lui de tous les côtés, le suppliant de vouloir bien rester encore, ne fût-ce que deux semaines, dans la ville : « Non, Pàvel Ivanovitch, on n’entre pas ainsi dans une chaumière uniquement pour la refroidir ; qu’est-ce que c’est que d’ouvrir la porte, saluer, rester sur le seuil un moment, et puis s’échapper ? cela ne ressemble à rien. Donnez-nous le temps de vous regarder un peu. Nous vous marierons ; n’est-il pas vrai, Ivan Grégoriévitch, que nous le marierons ? – C’est dit, nous le marions ! dit le président ; vous aurez beau jouer des pieds et des mains, des ongles et des dents, vous serez, par Dieu, marié bellement. C’est vous qui êtes venu à nous ; ne vous plaignez donc pas. Nous ne sommes pas gens à nous payer de bonne mine. – Eh bien ! quoi donc ? dit en riant Tchitchikof, je ne jouerai ni des pieds ni du bec. Le mariage ne m’effraie pas, et si j’avais une promise… – Vous aurez une promise, c’est convenu ; vous aurez tout ce que vous voudrez ! – Oh ! alors… – Bravo ! Il nous reste ! ! ! cria toute l’assistance ; vivat, vivat, vivat ! vive Pàvel Ivanovitch ! ! ! ! » Et tous là-dessus allèrent à lui le verre en main pour trinquer. Tchitchikof trinqua avec tout le monde. « Non, non, encore ! » dirent les plus impétueux, et nouvelle trinquade ; puis ce fut à recommencer à l’occasion de la réapparition momentanée de Sabakévitch, qui n’avait pas pris part aux deux premières, et il fut fait une troisième grande trinquade générale. Sauf Sabakévitch, qui reprit dans un coin sa précédente immobilité, il n’y eut personne qui échappât à des recrudescences extraordinaires de gaieté. Le président, qui était tout à fait charmant dans ces conditions, embrassa plusieurs fois coup sur coup Tchitchikof, et la dernière fois il lui donnait les noms de mon âme, maman, ma petite maman mignonne ; et en faisant claquer ses doigts, il se mit à danser fougueusement autour de lui en entonnant le fameux refrain : « Voilà donc comme tu es, oui, te voilà bien, moujik de Kamara ! » Après le vin de Champagne, on déboucha du vin de Hongrie, qui eut encore plus d’effet sur l’humeur déjà si folâtre de la société. Le whist fut complètement oublié ; on disputa, on cria, on parla de tout, de politique, de guerre ; on émit des opinions si hasardées, des idées tellement libres, qu’en d’autres instants eux-mêmes auraient pour moins que cela fouetté leurs enfants dans la remise. Mais lancés comme ils l’étaient, ils tranchèrent, sans sourciller, les questions les plus épineuses. Tchitchikof ne s’était jamais senti en si belle humeur ; il se tenait déjà pour grand propriétaire de Cherson ; il parlait de diverses inventions et améliorations à introduire ; sur les jachères, sur les greniers d’abondance, sur le bonheur et les joies ineffables de deux cœurs, et rencontrant les jambes de Sabakévitch, il s’arrêta et lui débita de mémoire, sans trop d’altérations, l’épître en vers de Werther à Charlotte, qui n’eut pour effet que de faire clignoter plus activement son auditeur, à qui sa victoire sur le saumon avait donné une forte disposition au sommeil de méridienne. Tchitchikof se sentait trop gai pour rester prudent ; il obtint de pouvoir user de la drochka du procureur. Dans le trajet, on vit bien que le cocher était un gaillard plein d’expérience ; il guidait du bras droit et, du bras gauche, il prévenait avec dextérité et convenance les inconvénients du cahotage sur le bârine qu’il menait. C’est ainsi qu’il arriva sans encombre, sur la drochka du procureur, à son hôtellerie, où longtemps encore il sentit tourbillonner dans sa tête une foule de ravissantes images : celle d’une jeune et belle épousée ayant une fossette sous la joue droite, puis celle de jolis villages et de grands capitaux. L’ordre fut même donné à Séliphane, en mots un peu confus, de rassembler dans la vaste cour tous les paysans de la colonie, et d’en faire l’appel nominal. Séliphane écouta longtemps sans rien dire ; puis, étant sorti de la chambre, il dit à Pétrouchka : « Va déshabiller monsieur. » Pétrouchka entra et se mit à tirer les bottes à monsieur, mais, en tirant les bottes, il pensa bien mettre monsieur par terre avant ou avec les bottes. A la fin, bottes et chaussettes furent ôtées, monsieur se déshabilla et se coucha et, après s’être tourné et retourné quelque temps sur son lit, étonné et gémissant de tant d’agitation, Tchitchikof s’endormit grand propriétaire du pays de Cherson. Pétrouchka cependant, ayant porté dans la galerie du haut de l’escalier le pantalon et l’habit de drap roux à pluie d’or de son maître, les étendit sur les bras d’une potence à pied, ou portemanteau mobile, et se mit à les vergeter et brosser si cordialement que tout le corridor fut rempli d’un épais nuage de poussière. Comme il venait ensuite de rentrer les habits époussetés, il regarda machinalement du bout de la galerie dans la cour d’auberge, et vit Séliphane qui sortait de l’écurie. Leurs regards se rencontrèrent et, s’étant compris par le flair, ils échangèrent électriquement cette pensée commune à tous les deux : « Monsieur est au lit, et cela pour quelques bonnes heures ; on peut se donner un peu d’air. » Et à l’instant même Pétrouchka laissa retomber doucement la porte du corridor et descendit l’escalier. Ils franchirent côte à côte le seuil de la porte cochère, devisant sur ceci et sur cela, sans rien se dire l’un à l’autre du but de leur excursion. La promenade ne fut pas longue, elle se borna à traverser la rue ; ils gagnèrent une maison située en face même de l’hôtellerie, une maison qu’ils connaissaient : là ils firent retomber sur eux une méchante et sale petite porte vitrée, et se trouvèrent dans une pièce basse où tenaient séance à diverses tables de bois blanc différentes gens, les uns à menton rasé, d’autres plus ou moins barbus ; en touloupes de laine en dedans, en simple roubakha ou chemise russe, et aussi en grossier manteau de drap de Frise. Ce que firent là tous deux Pétrouchka et Séliphane, Dieu le sait ; mais ils en sortirent au bout d’une heure en se tenant par la main, observant le plus strict silence, se témoignant l’un à l’autre les plus grands égards, et se préservant l’un l’autre de tout point anguleux. Bras dessus bras dessous, inséparablement, ils rentrèrent dans la cour de l’auberge ; un bon quart d’heure durant, ils montèrent sans bruit les marches de l’escalier, et atteignirent triomphalement la plus haute ; ils ouvrirent la porte qui menait à la chambrette de Pétrouchka et à celle de son maître. Pétrouchka s’arrêta devant sa couche qui était fort basse, vu l’humidité du plafond : il se demandait comment être plus convenablement couché, puis il se coucha en travers du lit, de sorte que ses pieds reposaient sur le plancher. Séliphane, qui avait suivi sans y penser son compagnon, sans y penser aussi se coucha sur ce même lit, mais la tête appuyée sur le flanc du camarade, oubliant tout à fait qu’il ne devait pas du tout dormir là, mais dans la chambre commune des gens de l’auberge, ou même peut-être à l’écurie près de ses chevaux. Ils s’endormirent tout d’une haleine, mais en remplissant l’air d’un ronflement d’une épaisseur inouïe, et auquel leur maître, derrière six pouces de cloison, répondait par un fin sifflement nasal. Bientôt tout mouvement fut suspendu autour d’eux, et l’auberge entière fut plongée dans un profond sommeil ; seulement, à une toute petite fenêtre, on apercevait encore la clarté d’une lumière ; là s’était arrêté l’avant-veille un voyageur du grade de lieutenant, grands amateurs de bottes, paraît-il, car il en avait commandé en toute hâte quatre paires, et depuis midi il ne cessait d’essayer une cinquième paire. Plusieurs fois il s’était assis sur son lit pour ôter ces dernières bottes et se coucher, mais il n’en pouvait venir à bout d’aucune façon. Il est vrai que les bottes étaient admirables de forme et de couture. Il passa là des heures à lever le pied en l’air, puis à l’abaisser sur le plancher, puis à se le mettre sur le genou, le tiraillant des deux mains avec fureur ; il eut tout loisir d’admirer le talon, qui avait en effet très bonne façon. Une fâcheuse curiosité avait porté le voyageur à essayer les bottes de Tchitchikof, abandonnées pour une petite heure par Pétrouchka dans le haut de l’escalier.
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Les acquisitions de Tchitchikof devinrent le sujet des entretiens du jour. Ce fut dans toute la ville matière à caquetage, à opinions débattues, à grandes dissertations sur la question de savoir si c’était en effet avantageux d’acheter des paysans d’une foule de villages différents, pour les coloniser ensemble dans des terres à défricher.
« Sans doute, c’est vrai ça, c’est incontestable, les terres, dans nos gouvernements méridionaux, sont bonnes et fertiles ; mais que feront là, sans eau, les paysans de Tchitchikof ? Il va s’établir dans une contrée où il n’y a pas une seule rivière.
– Eh ! ce ne serait encore rien, non, Stépane Dimitrytch, ce ne serait encore rien ; on creuse des puits, on s’arrange ; mais le transport, le transport de ce monde… ho, ho, ho ! On sait en ce que c’est que le paysan : vous l’entraînez dan un pays nouveau ; il faut défricher, planter, labourer, et le malheureux n’a rien, ni chaumière, ni clos, ni ménage… il prendra la fuite, il se fabriquera de tels patins que vous ne retrouverez pas sa piste.
– Non, Alexis Ivanovitch, permettez, permettez ; à mon avis, non, ce paysan de Tchitchikof n’aura même pas l’idée de prendre la fuite. Le Russe est propre à tout et s’accommode de tout climat ; envoyez-le au Kamtchatka et donnez-lui des mitaines chaudes, il dansera sa danse en battant en se battant les flancs de ses deux bras pour se dégourdir, et, sa hache à la main, il se construira une chaumière en rondins et le reste.
– Mais, Ivan Grégoriévitch, tu perds de vue un point majeur : tu ne t’es pas demandé quels paysans emmène Tchitchikof ; tu as donc oublié que nos propriétaires ne vendent pas un homme qui travaille et qui a des mœurs, un homme de bon rapport ? je donne ma tête à couper que tout paysan acheté par Tchitchikof, si ce n’est pas un voleur et un ivrogne fieffé, est un fainéant et un récalcitrant.
– Très bien, accordé ; c’est vrai, personne ne sera assez fou pour vendre ses meilleurs hommes, et ceux de Tchitchikof, ne sont qu’une bande d’ivrognes ; mais il y a ici un petit point de morale à considérer : ce sont des vauriens et j’en suis sûr ; mais ces mêmes vauriens, dépaysés, désorientés, peuvent devenir, en peu de temps, d’excellents planteurs. Il y en a eu mille exemples ; on en cite même dans l’histoire.
– Jamais, jamais, dit le régisseur des fabriques de la couronne ; croyez-moi, cela ne peut jamais arriver ; car les paysans de Tchitchikof vont avoir deux puissants ennemis : le premier, la proximité des gouvernements de la Petite-Russie, où, comme chacun sait, le débit des spiritueux est libre ; et je vous jure bien qu’en moins de trois semaines on les verra du matin au soir tous ivres comme un seul homme. L’autre ennemi est l’habitude même de la vie vagabonde, qui aura été contractée ou fortifiée pendant la transmigration. Est-ce que Tchitchikof sera toujours là ? est-ce qu’il aura continuellement les yeux sur eux tous ? est-ce qu’il fera marcher tous du même pas ? est-ce qu’il saura les tenir dans des mitaines de hérisson, lui avec sa mine de Jean-fille ? là il ne peut se reposer sur un autre ; et il faut que lui-même, au besoin, court de tous côtés, donnant ferme à l’un en pleine mâchoire, à l’autre sur la nuque… S’il ne l’entend pas comme cela, je souhaite bonne chance à sa colonie.
– Pourquoi Tchitchikof irait-il lui-même avec eux et ferait-il largesse de coups de poing en personne, comme s’il ne pouvait pas trouver un intendant ?
– Un intendant ! les intendants sont tous des coquins.
– Coquins, oui, mais coquins parce que les maîtres ne s’occupent point de leurs faits et gestes. Que le maître s’entende un peu à la régie et qu’il se connaisse en hommes, il aura toujours un bon intendant. »
M. le régisseur dit là-dessus que, pour moins de cinq mille roubles par an, on ne trouvera pas un bon intendant. M. le président réplique qu’un bon intendant s’accommode très bien de trois mille roubles.
« A trois mille ! allez donc ! où trouverez-vous cette perle-là ? dans votre nez ?
– Pas dans mon nez ni dans le vôtre ; mais dans notre district ; tenez, Pëtre Pétrovitch Samoïlof ! voilà un homme comme il en faut un pour mener et installer les paysans de Tchitchikof. »
Beaucoup se mirent très sympathiquement à la place de Tchitchikof ; et la difficulté réelle de la transmigration d’une si énorme quantité de paysans leur inspirait une vive anxiété : ils commencèrent presque généralement à craindre une révolte, nécessairement fort dangereuse avec des gens si indisciplinés et si abrutis. Cependant le maître de police, qui avait observé jusque-là le silence, dit qu’une révolte n’était nullement à craindre, vu que partout sur leur chemin veillait l’autorité des chefs de la police rurale, des capitanes isprovniks, et que le capitane, sans même se déranger de sa personne, n’aurait qu’à envoyer sa vieille casquette, la seule vue de cette casquette ferait aussitôt marcher les paysans jusqu’à leur destination.
On respecta, de la part d’un fonctionnaire, ce langage gouvernemental, mais cela n’empêcha pas l’assistance de continuer sa délibération ; quelques-uns proposèrent des moyens de dompter cet esprit de révolte des paysans de Tchitchikof : il y en eut qui inclinèrent pour les rigueurs militaires d’une sorte d’état de siège ; d’autres se jetèrent dans l’extrême opposé ; notamment le directeur de la poste fit observer qu’à M. Tchitchikof incombaient des devoirs sacrés ; qu’il dépendait de lui d’être un bienfaiteur, un vrai père pour ces pauvres déshérités de la société, qu’il pouvait les initier dans une certaine mesure aux lumières de la civilisation, et là-dessus il fit un magnifique éloge des écoles à la Lancaster et des prodiges de l’enseignement mutuel.
C’est ainsi qu’on s’entretenait de notre héros, et quelques-uns s’enhardirent noblement jusqu’à lui communiquer leurs pensées ; l’un d’eux mit surtout une insistance remarquable pour ce qu’il ne manquât pas de solliciter du gouvernement une escorte de deux, ou trois bataillons, qui surveilleraient la marche et séjourneraient au lieu même de la colonisation, au moins la première huitaine. Tchitchikof remercia avec effusion de cœur tous les donneurs de conseils, mais il refusa net celui de se faire convoyer par une troupe armée en guerre, alléguant que les âmes qu’il avait achetées étaient, en général, d’un caractère excellent, et qu’elles éprouvaient par elles-mêmes un désir instinctif de transmigration et de défrichement, ce qui écartait naturellement toute crainte de séditions.
Ces propos eurent, en définitive, toutes les heureuses conséquences que s’en devait promettre Tchitchikof, et, entre autres, le bruit qu’il n’était, quant à la fortune, ni plus ni moins que millionnaire. Les citadins en particulier l’avaient, même sans cette considération, pris en grande affection, mais, le sachant riche, riche à millions, ils l’aimèrent bien plus cordialement encore.
Au reste, hâtons-nous de le dire, c’étaient de fort bonnes gens, accoutumés à vivre en bonne intelligence ; leur ton était presque toujours amical, et leurs entretiens portaient l’irrécusable cachet de la plus douce bonhomie. « Mon bien cher Ilii Iliitch… Ecoute donc, frère Antipater Zakharévitch… Allons, allons, tu mens, mon cher Fédor Grégoriévitch. » Puis le badinage ; ils faisaient précéder de deux ou trois mots allemands le nom du maître de poste, et l’appelaient Sprechen zie deutch Ivan Andréevitch, tout d’une haleine. En un mot, il y avait esprit de famille. Plusieurs étaient des gens instruits ; le président savait par cœur la Ludmîla de Joukovski, poème qui était encore en vogue, et il en disait habilement de bons passages, surtout celui qui commence ainsi : « Le bois sommeille, la colline dort. » Et comme il prononçait le mot tcheou ! on voyait vraiment dormir la colline, et, pour plus d’effet à ce mot tcheou, il fermait par degrés les paupières.
Quant au directeur de la poste, il s’adonnait de préférence à la philosophie ; il lisait jusque bien avant dans la nuit les Nuits d’Young et la Clef des mystères de la nature d’Eckartshausen, dont il faisait même de longs extraits, qu’il ne montra du reste à aucun profane ; cela ne l’empêchait pas d’être spirituel, plaisant, fleuri, et d’aimer, comme il disait lui-même, à saupoudrer le discours. Et, en effet, il saupoudrait son langage d’une quantité de parasites tels que : « Mon cher monsieur ; un ou une quelconque ; vous savez, vous me comprenez ; tout cela s’explique ; vous pouvez vous représenter ; généralement parlant ; révérence parler ; en quelque façon, » et cent autres mots de cette plantureuse famille, dont il prodiguait les trésors. Il entrelardait, saupoudrait, assaisonnait aussi ses discours, disons plutôt qu’il les accompagnait, avec assez d’adresse, d’un certain clignotement de l’œil gauche, qui donnait une expression très sarcastique à ses moindres malices. Les autres n’étaient pas non plus des esprits tout à fait incultes : tel avait lu Karamzine, tel autre les Nouvelles de Moscou, et tel autre, après cela, n’a rien lu du tout, et tel autre enfin est ce qu’on appelle teoureouk, un homme qu’il faut soulever du pied pour le bien voir, ou un baïbak, c’est-à-dire un homme qui, ayant passé sa vie couché sur le flanc et ne s’étant relevé de là pour personne au monde, ne vaut pas même qu’on le soulève du pied.
Comme gens de bonne mine, rien à dire ; pas un, à s’en rapporter à leur extérieur, n’avait, Dieu merci ! l’air de se mourir de consomption ou de phtisie. Tous étaient même si bien conditionnés que les femmes, dans leurs épanchements familiers entre elles, les désignaient sous les divers noms de grosse citrouille, de gros boulot, grosse boule, gros bouffi, gros kiki, gros joujou, gros joufflu, etc., etc. Mais, en général, c’était un monde bon, adonné à l’hospitalité, et l’homme qu’ils recevaient et qui avait tâté de leur pain et de leur sel, ou qui avait une fois fait un whist avec eux, semblait être devenu de la famille, à plus forte raison Tchitchikof, qui, par ses douces qualités et ses douces manières, avait mieux que tout autre le secret de leur plaire. Il leur avait tellement agréé qu’il ne voyait plus quel moyen il emploierait pour leur échapper ; il n’entendait de tous côtés que ces mots : « Ah ! Pàvel Ivanovitch, vous nous accorderez encore une semaine ou deux… eh bien, une semaine… » Bref, les hommes le portaient sur leurs bras.
Mais ce qui confond d’étonnement, c’est que les dames, toutes unanimement, avaient à son endroit un tendre encore plus remarquable ; il leur avait fait, dès le principe, une profonde impression. Pour expliquer ce phénomène, il faudrait dire une foule de choses de ces dames et de leur société, décrire, comme on dit, en vives couleurs, les particularités de ces âmes vives ; mais c’est pour l’auteur une rude besogne. D’une part, il est arrêté par sa vénération pour les épouses des hauts dignitaires de l’endroit, et, d’une autre : c’est que… c’est tout bonnement que… c’est bien difficile.
Les dames de la ville de N… Non, vraiment, je ne peux pas… j’ai peur ! Dans les dames de la ville de N… ce qu’il y a de plus frappant, c’est… voyez-vous ? impossible ; la plume ne parvient pas à marcher, c’est comme s’il y était suspendu une livre de plomb. Allons, il est évident qu’il faut laisser le soin de les caractériser à qui possède des couleurs mieux broyées et qui en tient une plus grande quantité sur sa palette ; nous ne pourrons donc les peindre que de profil, en buste, et cela même en simple esquisse.
Les dames de la ville de N… étaient, avant tout, présentables ; ça, c’est vrai qu’elles savaient se présenter, et il est peu de villes où les dames se présentent mieux. Pour la tenue, le ton, l’observation de l’étiquette, des plus délicates bienséances, et des raffinements même de la mode dans leur toilette, elles auraient pu être consultées par leurs sœurs de Moscou et de Pétersbourg. Habillées avec goût, elles se promenaient dans la ville en calèche, et selon la mode la plus récente, ayant derrière elles, debout, un grand laquais galonné d’or sur toutes les coutures. Leur carte de visite était assez souvent écrite à la main sur un deux de trèfle ou un roi de carreau ; mais la carte de visite était de rigueur, et on faisait respecter sa carte. Deux dames, grandes amies et même parentes, se sont tout à fait brouillées à l’occasion de ce que l’une, en rendant visite à l’autre, vit sur une console une de ses cartes de visite couverte de chiffres au crayon. Quelque tracas que se soient donné après cela les maris, les parents et les alliés, on dut reconnaître que, si tout au monde se fait ou se répare, on ne rapproche plus deux dames qui se sont brouillées pour une visite ou un échange de cartes manqué ou pour une carte de visite employée à un compte de ménage. C’est ainsi que les deux dames restèrent irréconciliables au su et au vu de toute la haute société. Il y avait, au sujet du pas et de la préséance, non moins de scènes violentes, qui inspiraient parfois aux maris mêmes de fières idées chevaleresques dans leur intervention presque inévitable en pareil cas.
Cela n’amenait sans doute aucun duel entre eux ; tous appartenaient au civil de tout point ; mais, en revanche, l’un cherchait dès lors tous les moyens de vilipender l’autre, ce qui, on s’en doute, est cent fois pis qu’un duel quel qu’il soit et qu’on l’imagine.
Dans leurs mœurs, les dames de la ville de N… se montraient en un instant animées d’un noble mécontentement contre tout vice et tout scandale, et châtiaient sans merci les moindres faiblesses. Mais si parmi elles il se passait d’aventure quelque petit micmac, c’était tenu assez longtemps secret, comme si de rien n’en était ; les apparences étaient sauvées, et le mari était préparé de si bonne sorte que, s’il venait à voir ou à entendre, il répondait, à toute question posée là-dessus, un peu sèchement, et parfois ajoutait ce sage proverbe : A qui cela donne-t-il des éblouissements que la commère cause avec son compère ? » Il est à propos de dire aussi que les dames de la ville de N… se distinguaient, comme beaucoup de dames de Saint-Pétersbourg, par une discrétion et un rigorisme extraordinaires dans l’emploi des mots et des expressions. Pour rien au monde elles n’auraient dit : « Je me suis mouchée, j’ai sué, j’ai craché ; » elles disaient : « Je me suis essuyé le nez, le front, la bouche. » Jamais elles n’auraient commis l’incongruité de dire : « Ces assiettes, ces verres ou ces chandeliers puent, » ni même, en employant un équivalent de puer, par exemple : « ne sentent pas l’essence de rose… » Non, elles disaient : « Voici des assiettes, des verres, qui ne se conduisent pas bien, » ou à l’avenant.
Pour ennoblir de leur mieux notre bonne langue russe, elles rejetaient du discours plus de la moitié des mots de nos dictionnaires ; aussi leur fallait-il continuellement recourir au français, parce que, selon elles, en français, on pouvait, sans inconvénient, se permettre ces mots proscrits du russe et même s’en permettre de beaucoup plus gros.
Voilà ce qu’on peut dire des dames de la ville de N… en ne tenant compte que des surfaces ; si l’on y regarde plus avant, sans doute on y verra bien d’autres choses ; mais il est très dangereux d’approfondir les cœurs des dames ; nous nous en tiendrons donc à cette superficie.
Jusque-là les dames avaient peu parlé de Tchitchikof, si ce n’est pour rendre justice à l’incontestable agrément de ses manières ; mais, depuis qu’il passait pour millionnaire, elles découvrirent en lui des qualités plus estimables. Ce n’était pas que ces dames fussent intéressées ; la cause de ce qu’elles éprouvaient était tout entière dans le mot millionnaire ; je ne dis point le millionnaire en personne, je dis le mot de millionnaire. A part tout sac de belles impériales d’or et tout portefeuille rembourré de bonnes assignations de la Banque, il y a dans le seul son du mot de millionnaire un certain je ne sais quoi qui agit sur l’homme de rien, sur l’homme de peu, sur l’homme de bien, bref sur tout homme, sur toute femme et même sur tout enfant. Le millionnaire a le singulier privilège de voir un genre particulier de bassesse, de bassesse désintéressée, de bassesse naïve, de bassesse sans but, sans arrière-pensée. Beaucoup savent parfaitement qu’ils ne recevront de lui aucun avantage, qu’ils n’ont aucun droit de prétendre ni d’attendre ; ce qui ne les empêche pas d’accourir au-devant de lui, de composer leur maintien, de grimacer leur plus gracieux sourire, de lui tirer de loin leur chapeau, et de tâcher d’être invités au dîner où ils savent qu’on possédera le millionnaire.
Nous n’oserions dire que les dames de la localité eussent plus particulièrement que d’autres cette disposition basse, mais le fait est que dans beaucoup de maisons on les surprit à parler beaucoup du millionnaire ; elles disaient que, sans être de la première beauté, il était ce que doit être un homme, et qu’un peu plus gros ou un peu plus grand, il serait moins bien. A sa rotondité si convenable on opposa la taille élancée d’un autre monsieur qui avait passé pour bien fait de sa personne, et que maintenant on traitait de cure-dent et de grande flûte. Ces dames, sans s’être consultées ajoutèrent à leur toilette divers ornements ; elles éprouvèrent un tel besoin d’exercice que le bazar devint un lieu de promenades quotidiennes ; il y eut foule et presse sous les arcades, et alentour on avait peine à se faire jour entre les voitures. Les marchands furent étonnés et charmés de voir que des pièces d’étoffe qu’ils avaient achetées aux grandes foires et dont, à raison de leur prix élevé, ils n’espéraient se défaire qu’à la longue, prirent tout à coup faveur et furent enlevées en peu de jours. A l’église, pendant la messe, une dame fut remarquée ayant à sa robe de si amples falbalas que le commissaire du quartier, ému d’admiration, écarta la foule des fidèles, et fit reculer les petites gens jusque sous le porche, pour qu’on ne pût pas faner une si fraîche et si riche toilette.
Une si charmante attention du beau sexe à son endroit ne pouvait échapper entièrement à l’esprit observateur de Tchitchikof. Un jour, en rentrant chez lui, il trouva sur la table de sa chambre un élégant billet ; qui l’avait apporté, comment il était arrivé là, notre héros n’en put rien savoir. Ce billet était toute une épître et commençait ainsi : « Je n’y puis résister, il faut que j’écrive. » La suite disait qu’il est parfois entre les âmes une secrète sympathie ; et cette grande vérité était mise en évidence par l’addition d’une vingtaine de points expressifs. Puis défilaient d’autres pensées d’une si remarquable justesse, que nous croyons devoir en transcrire au moins quelques-unes : « Qu’est ce que notre vie ? un val tapissé d’ortie et d’absinthe. Qu’est-ce que le monde ? un ramas de gens qui se font une étude d’étouffer l’innocente voix du cœur. » Plus loin, celle qui écrit dit qu’elle arrose de ses larmes, jusqu’à ce jour, certaines lignes tracées par feu sa tendre mère, morte il y a vingt-cinq ans. Ensuite Tchitchikof est sollicité de quitter à jamais les villes, ces étroites enceintes où l’on étouffe faute d’air et d’espace, et de gagner les solitudes du steppe. La troisième et dernière page était une sorte du long cri d’angoisse, terminé sous la forme d’un quatrain poétique que voici :
Deux tourtereaux te montreront
Non moi, mais ma cendre glacée ;
Leurs roucoulements te diront :
« Elle mourut, noyant de larmes ses pensées. »
Tout cela était assez dans l’esprit, le ton et le style du temps ; la lettre ne portait aucune signature ni aucune date ; seulement il était dit en post-scriptum : « Je verrai si ton cœur te découvrira celle qui a tracé ces lignes, si conformes à l’état de son âme ; demain elle sera au bal du gouverneur. »
Tchitchikof ne prit point la chose avec indifférence ; il y a dans le fait de l’anonyme et du mystère, un tel attrait pour la curiosité, qu’il relut une seconde et une troisième fois cette épître et finit par dire, se parlant à lui-même : « Je serais vraiment fort aise de savoir quelle femme a pu m’écrire cela ! » Bref, la chose devenait sérieuse et il y pensa plus d’une heure ; à la fin il écarta les bras, inclina la tête et dit : « C’est, ma foi, très joliment tourné, et quelle écriture déliée ! » Puis l’épître fut, bien entendu, délicatement pliée et déposée dans la cassette, entre je ne sais quelle affiche de spectacle et un billet d’invitation à une noce, qui depuis sept ans n’avait pas changé de place. Quelques moments après, on lui apporta une invitation de bal de la part du gouverneur. Un bal chez le gouverneur est chose tout ordinaire. Le gouverneur est le personnage aux grands bals ; il est à peine installé qu’il doit tout régler chez lui pour la panse et la danse, sinon, où est l’apparence qu’il obtienne l’amour et le respect de la noblesse !
Tout projet et toute affaire furent à l’instant ajournés, écartés comme inopportuns, tout dans la ville et le district prit une même direction, un même point de vue : le bal officiel ; et il y avait, cette fois, bien des causes à cette convergence identique de pensées. Aussi peut-on dire que, depuis l’origine même des sociétés tant soit peu habillées, il ne fut nulle part consacré une aussi large part de temps aux toilettes. Un fait certain, c’est que, le grand jour venu, les dîners de famille furent expédiés en moins de rien et que chacun courut au miroir, à la psyché, consacrer une bonne heure au seul examen de son visage ; on composa sa physionomie, on chercha l’expression la plus avantageuse, on la corrigea et on la refit cent fois.
Tchitchikof prit également ses dispositions ; il hésita longtemps entre un air grave et doux avec sourire, et un air grave et calme, le sourire tenu en réserve ; il fit à la glace de sa chambre diverses sortes de salut accompagnés de paroles peu intelligibles, mais françaises d’intention, d’intention seulement : car, il faut bien se résoudre à l’avouer, notre héros ne savait pas le français. Il se fit à lui-même quelques petites surprises, d’imperceptibles mouvements des sourcils, des lèvres, du fin bout de la langue. Eh ! que ne fait-on pas, en pareille occasion, quand on est bien de sa personne, qu’on se trouve seul devant la glace, et qu’il n’y a de fente indiscrète ni dans la porte, ni dans la cloison ? Cette dernière considération lui permit de dire avec confiance, en se tapotant le menton : « Que dites-vous, belle dame, de ce petit museau-là ? » Et il procéda à sa toilette, œuvre qu’il accomplit seul et avec une charmante animation ; tout en boutonnant ses bretelles et formant d’un doigt délicat le nœud de sa cravate, il marchait sans hâte dans la chambre et saluait avec grâce, puis, content d’être fixé sur ces exercices il fit, sans avoir jamais dansé, et comme cela, d’inspiration, un entrechat suffisamment accusé ; seulement la commode s’en émut et la brosse tomba à ses pieds. Il se releva sans accident et sortit radieux.
Tchitchikof fit son entrée au bal du gouverneur d’une manière aussi modeste que pleine de convenance, ce qui ne l’empêcha pas de produire un effet remarquable. Tout ce qu’il y avait de monde dans la première pièce se trouva tourné vers lui en un moment sur son passage : l’un des cartes à la main ; l’autre, interrompant un récit très écouté sur ces mots de moins en moins articulés : « A quoi le tribunal du canton répondit… » L’orateur, oubliant de dire ce que répondit le tribunal, déjà faisait courbette sur courbette à notre héros, et s’écriait de sa voix la plus douce : « Pàvel Ivanovitch ! Ah ! mon Dieu ! Pàvel Ivanovitch ! Ce cher Pàvel Ivanovitch ! Très estimable Pàvel Ivanovitch ! Ah ! ma petite âme, Pàvel Ivanovitch ! Vous voici donc, Pàvel Ivanovitch ! Messieurs, c’est notre Pàvel Ivanovitch ! Souffrez que je vous embrasse, Pàvel Ivanovitch ! Cent baisers, mille tendres baisers à l’excellent Pàvel Ivanovitch ! » Et Tchitchikof se sentit pressé successivement par cinq ou six personnes à la fois. Il n’était pas quitte de l’accolade du président, qu’il se sentait dans les bras du maître de police ; celui-ci le livra à l’inspecteur du conseil de médecine, qui le repassa généreusement au fermier des eaux-de-vie, celui-ci à l’architecte de la ville…
Le gouverneur qui, dans la grande salle, se tenait debout devant un demi-cercle de dames, une devise de bonbon dans la main droite, un king-charles sur le bras gauche, se retourna, aperçut Pàvel Ivanovitch, jeta à la hâte la devise qui tourbillonna jusque sur le sein d’une vénérable matrone, et le carlin qui hurla piteusement en cherchant un refuge sous la banquette. Bref, Tchitchikof arriva au cœur de cette nombreuse assemblée, comme une bonne et joyeuse nouvelle. Il n’y eut pas un visage qui ne portât ou l’expression franche du contentement, ou le reflet de la satisfaction générale. C’était comme ce bonheur qu’on voit éclater dans les traits de tous les fonctionnaires d’une localité réunis par ordre et avec ordre, à l’arrivée d’un chef dispensateur des faveurs et des grâces. On sait qu’en pareil cas, la première émotion calmée, et s’ils ont remarqué que la disposition du personnage est plutôt favorable que fâcheuse et surtout s’il a daigné prononcer un mot plaisant, spirituel ou non, mais accompagné d’un gracieux et jovial sourire, tous ceux qui se trouvent les plus proches répondent à ce sourire par un rire contenu ; à distance on rit plus haut et de bon cœur sans avoir presque rien entendu, et ceux qui sont dans les coins, dans les baies des portes, se contiennent avec peine ; parfois un membre tout à fait inférieur de l’édilité, un homme qui, de sa vie entière, n’a ri et n’a montré au bon peuple que son poing fermé, reflète lui-même sur son front, d’après les invariables lois de la réfraction, une ombre étrange de l’hilarité générale, un sourire assez semblable à un pressant besoin d’éternuer.
Notre héros répondit à tous et à chacun et se sentit tout allègre ; il saluait à droite et à gauche en se penchant un peu du côté droit, selon son habitude, mais avec tant d’aisance que tout ce beau monde en fut charmé. Les dames, à leur tour, l’environnèrent comme d’une éclatante et fraîche guirlande mobile, exhalant les plus aimables senteurs : la rose, le jasmin, la violette, le réséda, la fleur d’oranger. Tchitchikof, quoique injecté lui-même d’eau de Cologne, savoura de toute la délicatesse de son flair l’exquise émanation des unes et des autres. Toutes, quant aux couleurs, avaient déployé un goût non moins exquis : mousselines, satins, barèges, ce n’étaient que tissus d’une finesse extraordinaire et de nuances pâles, en grande vogue alors, et dont les noms nous échappent aujourd’hui. Il va sans dire que les rubans onduleux et les fleurs artificielles tranchaient sur ces moelleux tissus dans le désordre le plus pittoresque et le plus ingénieusement ordonné. Un très léger ornement de tête, placé sur les deux tempes, semblait chuchoter à l’oreille de la beauté : « Je m’envolerais, si je n’étais pas trop faible pour t’envoler avec moi. »
Les tailles étaient fermes et agréables au regard, mais extrêmement serrées, car il est vrai de dire qu’en général les dames de N… étaient rondelettes ; mais elles se laçaient si vaillamment, et savaient, avec cela, garder tant de souplesse, qu’au bal, du moins, pas une n’accusait le moindre embonpoint. Tout, chez elles, avait été médité et calculé avec une incroyable prévoyance : la gorge et les épaules étaient découvertes, oui, mais comme il convient, et jamais une ligne au-delà ; chacune avait pu consentir à gratifier la société de la vue de ses trésors, mais dans la juste mesure passé laquelle, selon sa conviction, ils pouvaient en un moment causer la perte d’un homme : tout ce qu’elles en cachaient était couvert par un bon goût parfait ; c’était ou une aérienne cravate de ruban autour du cou, ou une sinueuse de créneaux en fine batiste qui s’élançait de la robe sous le nom, je crois, de modesties. Je ne voudrais pas dire que ces modesties investissaient comme d’une forteresse justement ce qui ne pouvait point scandaliser à l’excès le prochain ; mais enfin il y avait mystère, et la nature de l’homme est telle que le mystère l’attire et le séduit.
Ces dames avaient toutes des gants qui, sans atteindre les manches, remontaient un peu au-dessus du coude, laissant découverte cette partie du bras qui est si appétissante et qui, chez la plupart, était d’une rotondité, d’une plénitude et d’une fraîcheur admirables. Quelques-unes avaient eu la pruderie de vouloir faire remonter trop haut ces chefs-d’œuvre de la ganterie à la mode ; elles n’y avaient gagné que de fâcheuses déchirures, effet naturel du trop-plein. En somme, dans ce cercle enchanté, il semblait qu’il fût écrit dans tous les regards : « Ce n’est pas ici un chef-lieu de gouvernement russe, c’est la capitale que je vois ; nous sommes en plein Paris ! » Seulement, il est vrai, çà et là faisait tache un bonnet incroyable ; on crut même apercevoir un moment, sur une tête de femme sexagénaire, un béret orange surmonté d’une plume de paon et là-dessous, d’un côté et de l’autre, quatre longs pendentifs de cheveux blonds… une fantaisie, un goût dépravé ; que dire à cela ? Une ville de province où ne perceraient pas, sur différents points, de pareilles anomalies, ne serait plus une ville de province.
Tchitchikof, promenant son regard émerveillé sur ces dames, pensait : « Cà, il faut que je devine qui m’a écrit la missive de ce matin. » Et il avance le visage ; mais aussitôt défile, juste sous son nez, un tourbillon rapide de coudes, de basques d’habits, de manches de gaze, de rubans, de marabouts, de ceintures, de chemisettes et de robes parfumées. C’était une galopade lancée à fond de train, et où se signalait la femme du maître de police, le capitane ispravnik, une dame à plumes bleu azur, le prince géorgien Tchiphaïhilidzëf, un employé du ministère en passage, un homme en place de Moscou, un Français du nom de Coucou, un M. Perhounovski, un M. Béréhendovsky, et de proche en proche tout se leva, galopa, tournoya, tourbillonna.
« Bravo ! se dit en lui-même Tchitchikof revenu d’un instant d’ahurissement, voilà, je l’espère, un gouvernement bien lancé ! » Et, quand les dames eurent pris place autour de la salle, il sortit sans précipitation de l’endroit où il s’était réfugié, et procéda à son projet de voir s’il ne reconnaîtrait pas, au regard ou au jeu de la physionomie, la romanesque personne qui lui avait écrit ; mais il y perdit son temps. Ce n’étaient partout que physionomies fines, fines, fines… indéchiffrables, autant que l’épître était claire, lisible et correcte en tout point. « Non, dit-il, ce sont des êtres… des êtres à part… tout à fait à part… Allez donc un peu essayer de saisir, d’expliquer, d’examiner à la loupe, le quart de ce qui passe d’idées sur leur front en un quart d’heure ; je le donne aux plus habiles. Leurs yeux seuls sont déjà un domaine tel, que, si une fois vous y pénétrez par un endroit ouvert devant vous, c’en est fait de vous ; il n’y a pas de crochet assez fort qui puisse jamais vous retirer de là. Voyons, essayez, par exemple, de définir cet éclat velouté, moite, sucré, qu’elles ont dans le regard ; puis il y en a de langoureux, de tendres, de voluptueux ; il y en a qui attirent, qui provoquent, qui bravent ; il y en a qui vous attendrissent, vous remuent à vous rendre fou, et si votre cœur s’y laisse prendre un instant, vous pouvez bien dire adieu à toute votre âme. Au fait, pourquoi tant tourner autour du mot ? les femmes sont la moitié galante du genre humain, voilà tout. »
Pardon ! il me semble qu’il vient de tomber des lèvres de mon héros un mot regrettable et un de ces propos de la rue qui sont peu de mise au salon, Que faire ? Telle est en Russie la triste nécessité de la position du poète qui veut être vrai. Au reste, si un mot de la rue vient effrontément s’épanouir dans le poème, c’est aux lecteurs qu’il faut s’en prendre, et principalement aux lecteurs du grand monde. De la bouche de ceux-ci n’attendez pas un seul mot russe convenablement dit ; mais ils vous parleront français, allemand, anglais, tant qu’il vous plaira, et même fort au delà ; ils le feront non seulement avec entrain et abondance, mais ils pousseront l’exactitude de la prononciation jusqu’à faire marronner et grasseyer leur français, jusqu’à faire siffloter leur anglais à la manière du pinson, en donnant même à leur figure quelque chose de l’air du pinson ou du merle, et plus encore, en se moquant de celui qui ne sait pas se donner cette figure de pinson. Seulement ils se garderont de tout ce qui leur donnerait un air tant soit peu russe, et leur plus bel élan de patriotisme extérieur ne va guère qu’à se faire bâtir quelquefois dans leur domaine une maison à façade de chaumière russe, en exagérant le luxe des dentelures. Ainsi sont faits nos lecteurs du grand monde et tous ceux qui aspirent à en être. Et voyez, quelle délicatesse ! quelles exigences ! Ils veulent que le langage national tombe spontanément en leur faveur du haut des nues tout épuré, tout élégant, tout parfumé d’euphémisme, et se pose ainsi sur le bout de leur langue, de sorte qu’ils n’aient plus qu’à ouvrir la bouche pour épancher les trésors de beau parler. Sans doute le beau sexe est fort peu déchiffrable, mais l’esprit des lecteurs, en Russie, est tout à fait lettre close.
Tchitchikof, sans s’arrêter à la thèse générale, revint d’autant plus préoccupé à la question spéciale de la dame qui avait pu lui écrire l’épître du matin. Il plongea des regards plus vifs et plus profonds, et vit que de leur part les regards du sexe étaient si prompts à décocher les traits du doux martyre sur son pauvre cœur, qu’il se boutonna jusqu’au menton, en se disant : « Allons, il y a mêlée, je ne devinerai pas ! » Cela, au reste, ne diminua en rien l’excellente disposition d’humeur où il se trouvait. Il échangea avec assez de bonheur des propos gracieux avec plusieurs dames, les accostant avec un vague et moelleux piétinement comme ont coutume de faire les petits vieillards damerets qui trottinent gaillardement autour des plus belles femmes, malgré la cambrure pénible, je suppose, d’un pied fin descendant de talons hauts de trois pouces. Pàvel Ivanovitch, après s’être incliné cent fois à droite et à gauche, avait à tous coups retiré le pied droit en arrière en forme de petite queue de canard, puis ramené ce pied en avant sous la forme d’une virgule.
Tout ce manège réussit à notre héros, et les dames étaient enchantées ; elles découvraient en lui une infinité d’agréments, et allaient même jusqu’à lui trouver un air très bien, un air assuré, un air brave, un air martial ; elles ne pouvaient, certes, mieux caractériser leur admiration qu’en le gratifiant d’une tournure militaire. Elles en vinrent aux querelles, non par dissentiment, mais au contraire par identité de sentiment à son égard : ayant presque toutes en même temps remarqué qu’il s’arrêtait de préférence près des portes, plusieurs, en lui voyant prendre cette direction, se précipitèrent à la fois sur les chaises placées à proximité, et les deux ou trois qui eurent le bonheur d’accaparer les sièges vacants entendirent des paroles bien dures pleuvoir de la bouche de leurs compagnes, à qui tout à coup ce comble d’effronterie inspirait une vive indignation.
Tchitchikof était si occupé de cet essaim de femmes, ou plutôt ces dames l’occupèrent et le circonvinrent tellement, lui parlant en fines et ingénieuses allégories, qu’il tâchait de deviner toutes pour répondre à toutes, à la sueur de son front, qu’il en perdit de vue ce devoir des convenances qui prescrit d’aller tout d’abord se présenter à la dame de la maison. Il ne s’en souvint qu’en entendant la voix de Mme la gouvernante elle même qui était devant lui depuis quelques minutes. Celle-ci, d’un ton mi-parti de bonne grâce et d’aimable reproche, lui dit en balançant narquoisement la tête : « Ah ! Pàvel Ivanovitch, voilà donc comme vous êtes !… » Je ne saurais vous rapporter en propres termes tout ce que dit la dame, mais c’était fort gracieux, fort délicat, comme tout ce que font dire à leurs personnages les romans et nouvelles de nos écrivains ; qui, dans leurs fréquentes peintures des salons, se montrent si parfaitement instruits des manières et du langage du vrai bon ton, qu’après eux il faut tirer l’échelle. Notre héros allait répondre, et il y a apparence que sa réponse n’eût pas été plus mauvaise que celles qui, dans les récits à la mode, sont mises dans la bouche des Zvonski, des Linski, des Lidinn, des Greminn[81] et d’autres jeunes et beaux militaires, quand, ayant levé les yeux au hasard, il s’arrêta comme frappé d’éblouissement et de stupeur. La maîtresse de la maison n’était pas seule devant lui : elle tenait par la main une jeune personne de seize ans, aux cheveux blonds, au teint frais, à la taille fine et souple, aux traits réguliers, au gracieux petit menton à fossette terminant le plus charmant ovale d’un chaste visage, que le peintre ou le sculpteur aurait pris avec bonheur pour modèle de sa madone, et tel que nous en voyons bien rarement en Russie, où tout aime à se montrer large, tout, dis-je, pieds, lèvres, visages, comme montagnes, vallées, bois et solitudes. Cette jeune personne était précisément cette même ravissante blonde qu’il avait rencontrée sur son chemin, lorsqu’il s’enfuyait éperdu de chez Nozdref, et que, par la sottise des cochers, les deux équipages s’étaient accrochés et les harnais étrangement mêlés au point que l’oncle Miliaï et l’oncle Miniaï avaient eu bien de la peine à séparer les attelages. Tchitchikof fut tellement troublé, qu’il ne sut pas dire deux phrases raisonnables, et qu’il marmotta en outre des paroles que n’eussent certainement pas dites les Gremine, les Zvonski, ni les Lidine de nos ingénieux romanciers et conteurs à la mode. « Vous ne connaissiez pas encore ma fille ? Mais en effet, où l’auriez-vous vue, puisqu’elle est depuis peu dans le pays étant des dernières sorties de l’institut ? – Je dois au hasard, le bonheur d’avoir vu mademoiselle, il y a peu de jours… » essaya de répondre Tchitchikof ; tel est du moins le sens de ce qu’il voulait dire. La dame se hâta d’ajouter encore deux ou trois paroles par manière d’acquit, et elle passa avec sa fille à d’autres personnes qui étaient plus en possession d’elles-mêmes. Notre héros demeura immobile. Nous nous figurons un homme qui est sorti résolu à faire un beau tour de promenade et à bien voir une foule d’objets qu’il n’avait encore fait qu’entrevoir, et qui tout à coup s’arrêta, se souvenant que la hâte qu’il a mise à franchir le seuil de sa porte lui a fait oublier sur sa toilette, bagues, montre, bourse et lorgnon ; on sait qu’en pareil cas, il ne se peut rien de plus sot que la figure que fait cet homme ; en un clin d’œil l’expression du calme a disparu de ses traits ; il cherche sur lui ce qu’il a et ce qu’il n’a pas, il regarde ses gants, sa canne, il tâte ses basques et tire sans besoin son mouchoir de sa poche, et il s’étonne d’avoir pu encore oublier tant d’objets ; dans sa stupeur, il regarde sans la voir la foule qui le devance, les voitures qui courent et se croisent, les shakos et les baïonnettes du régiment qui passe, l’oisif qui se retourne pour interroger son attitude. C’est ainsi que Tchitchikof, absorbé par sa préoccupation, devint en un instant étranger à tout ce qui s’agitait autour de lui. Cependant les lèvres parfumées des dames faisaient résonner à ses oreilles une infinité de fines questions mêlées de paroles aimables à son adresse. L’une d’elles disait : « Nous serait-il permis, à nous autres pauvres habitantes de la terre, de savoir par grâce et bonté ce que vous avez aperçu là-haut dans votre ciel ? » Une autre : « Quelles régions fortunées habite en ce moment la pensée de M. Tchitchikof ? » Une troisième : « Oh ! que je voudrais savoir quelle est l’heureuse mortelle qui vous cause une si douce rêverie ? » Une quatrième : « M. Tchitchikof, mesdames, est à peindre comme cela ; et dire qu’il n’y a pas ici un artiste ! » Pàvel Ivanovitch ne voyait rien, n’entendait rien, et les plus charmants propos demeuraient sans nul effet. Nous devons dire qu’il fut même impoli au point de changer deux ou trois fois de place, désirant voir de quel côté s’étaient dirigées la dame et sa fille. Mais les belles questionneuses n’étaient point disposées à quitter ainsi la partie, et chacune dans son for intérieur avait dessein de faire jouer tous les ressorts imaginables, d’employer tous les moyens par lesquels elles se flattaient d’avoir prise sur les cœurs. Chez quelques dames (notez bien que je ne dis pas chez toutes), on trouve, en les observant bien, cette petite faiblesse que, si elles ont une fois découvert en soi-même quelque chose de particulièrement bien fait, front, bouche, bras ou épaules, n’importe, elles s’imaginent que, nécessairement, c’est cette partie de leur personne qui frappe d’abord tous les regards, et que tous les regardants à la fois se chuchotent aussitôt à demi-voix : « Voyez, voyez ; que celle-ci a un joli nez grec ! » ou : « Ah ! quel front pur ! » Celle qui a de belles épaules se tient pour bien assurée que tous les jeunes gens vont en être émerveillés, et qu’ils ne manqueront pas de dire en passant derrière elle : « Voilà des épaules d’une beauté exquise ! » Et ils ne feront guère attention ni aux dents, ni aux yeux, ni au front, ni aux lèvres, ni à la chevelure, sinon pour mieux s’assurer de reconnaître entre toutes la demoiselle aux belles épaules. C’est ainsi que pensent quelques dames. Chacune s’était bien promis d’être charmante, de déployer toutes ses grâces dans la danse et de mettre en pleine lumière ce qu’elle avait de mieux dans sa personne. La femme du directeur de la poste, en valsant, penchait la tête de côté avec tant de langueur, qu’elle faisait visiblement une impression très sympathique sur l’assemblée. Une dame très aimable, qui n’avait point l’intention de danser, car elle avait depuis quelques jours au pied droit ce qu’elle appelait une petite incommodité grosse à peine comme le tiers d’une lentille, si bien qu’elle était venue en bottines de velours de coton, ne put cependant tenir en place, et fit plus amoureusement encore plusieurs tours de salon, malgré l’inélégance de sa chaussure, pour que la belle aux airs penchés perdît l’envie de s’en faire trop accroire. Ce manège fut remarqué de tout le monde, excepté de Tchitchikof, qui ne s’aperçut même pas que sans cesse il se reformait un cercle autour de lui ; il s’éleva cent fois sur la pointe des pieds, pour tâcher de voir par-dessus toutes ces têtes de femmes où pouvait se trouver l’intéressante blonde, puis, se baissant un peu pour regarder à travers une houle de belles épaules nues, il eut enfin la joie d’apercevoir celle qu’il cherchait assise à côté de sa mère, que signalait le balancement d’un large marabout surmontant un turban de barège blanc à l’orientale. Il eut l’air de vouloir les prendre d’assaut ; la foule en ce moment le poussait-elle par derrière ou était-il entraîné en avant par je ne sais quel ferment printanier ? ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il marcha résolument. Le fermier des eaux-de-vie éprouva un tel choc, qu’il se retint à peine sur un pied ; sa chute eût certainement causé celle de cinq ou six autres personnes ; le directeur de la poste gagna le large bien à propos par un mouvement instinctif, et, se retournant aussitôt, il regarda Tchitchikof avec un étonnement associé à beaucoup d’ironie ; notre héros ne regardait ni à droite ni à gauche, mais il voyait au loin sa belle blonde qui venait de s’ajuster un de ces gants mitaines qui couvrent l’avant-bras et le coude. Cependant la jeune personne ne devait pas danser, quoique probablement elle en mourût d’envie. Mais à trois pas d’elle, quatre couples dévidaient une mazourque ; leurs kablouks[82] battaient à plaisir le parquet, et un capitaine de la ligne s’évertuait du cœur et du corps, des pieds et des bras, improvisant des poses impossibles, inimaginables. Tchitchikof se glissa en louvoyant avec un bonheur inouï le long de ce pétulant quadrille, et gagna, sans recevoir le moindre coup de pied, l’endroit où se trouvaient Mme la gouvernante et sa fille ; mais tout à coup son pas devint timide, sa pose, son regard, tout parut interdit, hésitant, presque gauche. Nous n’oserions assurer que notre héros fût décidément amoureux ; car, à vrai dire, nous doutons que cette sorte de cavaliers qui, chargés d’embonpoint, ont cessé d’être sveltes et agiles, soient jamais sujets aux tyrannies de l’amour ; et pourtant il y avait là quelque chose d’approchant et dont il ne pouvait se rendre compte. Il lui sembla, selon ce qu’il a avoué plus tard, que ce bal, tout ce partage, ce bruit, cet éclat, que les violons et les trompettes étaient transportés là-bas, là-bas derrière la montagne, que tout ici s’était enveloppé d’un épais brouillard, confus comme ce premier fond que jette négligemment un peintre là où il se propose de représenter de vastes horizons de plaines désertes. Et de ce chaos obscur, informe, ressortaient distincts, fins et finis, les seuls traits de la ravissante blonde, son joli galbe du plus gracieux ovale, sa taille très mince, la taille qu’ont presque toutes les demoiselles de nos grands instituts, dans les quelques mois qui suivent leur apparition dans le monde, sa petite robe blanche presque tout unie, qui emprisonnait harmonieusement partout ces membres si jeunes, si frais, distingués par des lignes si pures. Nous n’avons dit nulle part que Tchitchikof fût poète, mais ici on concevra qu’il a pu l’être un moment ; nous nous expliquons bien, il n’était pas né poète sans doute, mais on nous croira quand nous dirons qu’en ce moment il sentit en lui quelque chose, non seulement du jeune homme en général, mais même du hussard. Trouvant, près de ces dames, une chaise inoccupée, il s’en empara. L’entretien ne fut pas tout d’abord exempt d’embarras, mais la langue de notre héros se délia peu à peu, et sa poitrine respira avec plus d’aisance. Quoi qu’il nous en puisse coûter, nous dirons que les personnes, graves, les gens d’affaires, ainsi que les hauts fonctionnaires et les gens de marque, sont toujours un peu lourds dans leurs conversations avec les dames. Voyez, au contraire, voyez sans remonter, messieurs les cornettes, les sous-lieutenants et les lieutenants… mais sans remonter plus haut pourtant que le grade de capitaine. Dieu sait comment ils font. Il me semble que ce qu’ils débitent n’est pas d’une invention bien merveilleuse ; ce qu’il y a de sûr cependant, c’est qu’en écoutant ce sémillant caquetage, une demoiselle ou dame se pâme d’aise sur son tabouret. Mais, en effet, que pourrait débiter aux dames un conseiller d’Etat ? il dira que la Russie est un empire immense, que le temps va se remettre au beau, ou bien il lâchera un compliment bien tourné, spirituel, d’accord, mais faisant l’effet d’une réminiscence de lecture ; et s’il hasarde un mot plaisant, il ne manquera pas d’en rire plus que celle qui l’écoutait, si même elle en rit. Tout ceci est dit pour faire comprendre à nos lecteurs pourquoi la jolie blonde, aux discours de Tchitchikof, se prit à bâiller malgré qu’elle en eût. Notre héros, n’ayant point remarqué cela, raconta dans sa verve une foule de jolies choses qu’il lui était arrivé, nous l’avouons, de débiter en différentes localités, mais toujours dans des circonstances analogues, nommément dans le gouvernement de Simbirsk, chez Sophron Ivanovitch Rezpetchnoï, où se trouvaient alors réunies sa fille Adélaïde avec trois brus, puis chez Th. Th. Pérékroëf, du gouvernement de Reazan, et chez Frol Vaciliévitch Pobëdonosnoï du gouvernement de Pénnza, et chez le frère de Frol, Pëtre Variliévitch, où étaient sa belle-sœur Catherine et ses jeunes nièces Rose et Emilie ; chez Pëtre Varsanolièvitch du gouvernement de Viatka, où étaient la sœur de sa bru Pélagie el sa nièce Sophie et ses deux cousines au troisième degré, Sophia et Maclatura. Toutes les dames, sans exception, furent très choquées de ces manières d’agir de Tchitchikof : aussi l’une d’elles évidemment à dessein de le vexer, passa très près de lui, de manière que le fort rouleau de sa robe frôlât le très léger volant de celle de la jolie blonde, qui, en même temps se sentit souffletée par l’écharpe de la maligne personne ; d’autres dames se groupèrent aussitôt près de Tchitchikof, à qui elles tournaient le dos, et, tout en exhalant la violette et la rose, elles exhalèrent une foule de petits mots encore plus pénétrants. Mais, ou il n’entendit pas ou il fit mine de ne pas entendre ; seulement ce n’était pas bien de sa part, car il ne faut pas braver l’opinion des dames. Il se repentit de cette inattention, plus tard, quand il ne pouvait plus réparer le mal. Un mécontentement trop bien justifié se peignit sur tous les visages. De quelque considération que jouît dans la société Tchitchikof le millionnaire, l’homme dont les traits avaient quelque chose d’incontestablement noble, fier et martial, il y a des choses que les dames ne pardonnent à qui que ce soit, et en pareil cas c’en est fait de vous. La femme est faible ; elle a, si vous voulez, comparée à l’homme, très peu de consistance dans le caractère, mais à ses heures elle se trouve être plus ferme, plus intraitable que tous ceux qui la jugent inconsistante et facile à ramener. Ce vague dédain, feint un peu à la légère par Tchitchikof, rétablit comme par enchantement parmi les dames la bonne intelligence que la dispute d’une chaise avait mise en grand péril. Dans quelques paroles fort simples qu’il avait prononcées on trouva, par l’analyse, une causticité annonçant un esprit bien sarcastique. Le malheur de notre héros voulut qu’un jeune homme malin et fort dissimulé composât des vers satiriques sur les personnes qu’on ne pouvait guère éviter comme vis-à-vis dans les quadrilles ; on sait que ces sortes d’épigrammes sont comme une des conditions de tous nos bals de province. Ces vers furent écrits et copiés au crayon et coururent de main en main ; le beau sexe les attribua résolument à Tchitchikof. Le mécontentement des dames prit de plus grandes proportions ; elles le déchirèrent à belles dents, et nous devons dire que la jolie blonde, cause innocente de tout ce bruit, fut encore plus maltraitée que son admirateur. Il se préparait contre notre héros une surprise bien plus fâcheuse encore : dans le temps même où elle avait un petit accès de bâillement, et où il lui déroulait une série d’historiettes, dans l’une desquelles était venu se mêler le nom du philosophe Diogène, apparut en perspective tout au fond de l’enfilade des salons Nozdref, notre ancienne connaissance. Sortait-il du buffet ou de la petite salle verte où l’on jouait un jeu d’enfer qui ne pouvait être le whist ordinaire ? en sortait-il de son plein gré ou l’avait-on expulsé ? En tout cas, son air était tout radieux de gaieté ; il s’était emparé du bras de M. le procureur vraisemblablement depuis quelques minutes, car le pauvre homme visiblement en détresse agitait ces épais sourcils et méditait une brusque évasion. Le hobereau avait trempé son courage dans deux tasses de rhum sous prétexte de thé, et ce qui aurait causé un embarras de gorge à un autre donnait à son verbe un éclat merveilleux, et, tout en déblatérant, il imprimait au magistrat des secousses redoutables. Tchitchikof, déjà inquiet de cette apparition, s’aperçut que Nozdref, tout en stationnant à chaque minute dans sa marche, avançait pourtant ; cette observation lui fit prendre l’héroïque résolution de s’arracher des délices de sa position et de se rendre un temps invisible, ne prévoyant rien de bon d’une rencontre avec ce fâcheux monsieur. Par malheur, juste en ce moment le gouverneur, qui était livré à de légers entretiens à quelques pas de là, regarda le groupe où était sa fille et manifesta une grande joie de ce qu’il trouvait à point ce cher Pàvel Ivanovitch pour prononcer dans son différend avec deux dames, sur la question de la constance ou de l’instabilité naturelle de l’amour dans la femme. Il ne put répondre à cet appel que par un bien pâle sourire ; Nozdref, qui venait de l’apercevoir, arriva droit sur lui en disant de sa voix la plus pleine : « Ha ! monsieur de Cherson, le Chersonésien, le futur grand propriétaire ! Ha, ha, ha, ha, hé, hé, hé, hi, ha ! ! l’espoir, l’orgueil de Cherson, le voilà, ha, ha, hé ! » Et il riait d’un rire si plein que ses joues, fraîches et vermeilles comme la rose de printemps, en devenaient houleuses et passaient au carmin. « Eh bien ! as-tu acheté bien des morts ? Votre Excellence saura que monsieur trafique d’âmes mortes, un bon article de commerce, parole d’honneur ! Cà, écoute-moi, Tchitchikof, je te le dis d’amitié, nous sommes tous ici tes amis, n’est-ce pas, monsieur le gouverneur ? Eh bien, moi, à la place de Son Excellence, je t’enverrais à la potence ! hi, hi, hi, hi, hi, hi ! » Tchitchikof ne savait plus où il était. Nozdref reprit : « Quand il vint me dire chez moi : Tu vas me céder, me vendre tes âmes mortes… hein ? quoi, les âmes mortes… Non, Votre Excellence ne pourra se figurer comme j’ai ri ; j’en avais la vue et la gorge toutes brouillées. J’arrive ici, et voilà qu’on me dit qu’il a acheté, pour coloniser d’immenses terrains du gouvernement de Cherson, toute une armée de paysans, et qu’il en a pour trois bons millions de roubles. Je me demande quelle sorte d’émigrants ce pourrait bien être… il m’avait demandé mes morts, il voulait me les payer, il s’agissait de débattre le prix… c’est ça, me suis-je dit… Ecoute, Tchitchikof, tu es un animal, j’en prends Dieu à témoin, une grosse bête, vois-tu, et voilà Son Excellence ici présente ; n’est-ce pas, procureur, un animal ! ! » Mais le procureur, et Tchitchikof, et le gouverneur lui-même, étaient tellement troublés et péniblement affectés qu’ils ne trouvèrent pas un mot à placer… Leur embarras fut cause que Nozdref, lancé comme il était et n’éprouvant aucun empêchement, put librement ajouter : « Ah, frère, tu as cru… bon, tu t’imagines… allons donc, je m’attache à toi, parce que c’est très curieux, je ne te lâche pas que je ne sache pourquoi tu achètes des âmes mortes. Voyons, voyons, n’as-tu pas honte ? Tu n’as pas de meilleur ami que moi, certainement, et tu biaises ; voici Son Excellence, voici le procureur, là, je m’en rapporte à eux ; est-ce un procédé ? Votre Excellence ne saurait se figurer combien nous nous aimons ; eh ! c’est à ce point, tenez, que si, à cette heure même, vous me disiez : « Cà, Nozdref, dis en conscience, dis qui t’est le plus cher, ton propre père ou Tchitchikof », je dirais : « Tchitchikof, oui, par Dieu, Tchitchikof. » Tiens, Paul, il faut que je te donne un baiser. Permettez, Excellence, que je lui donne un baiser. Ah ! tu ne vas pas, j’espère, me repousser, puisque je te dis que je veux imprimer un bon petit baiser sur tes joues qui sont, ce soir, blanches comme la neige… hololà… » Nozdref, dont Tchitchikof éluda l’accolade, fut si énergiquement repoussé, qu’il pensa faire une assez lourde chute ; on s’écarta, on s’éloigna ; personne ne fit plus attention à son babil. Mais les paroles qu’il avait dites sur ces achats d’âmes mortes avaient été prononcées très haut, très distinctement, quoique associées à de longs éclats de rire ; elles avaient frappé l’esprit même des personnes qui se trouvaient à l’autre bout de la salle. Cela fit généralement l’effet d’une nouveauté si étrange, qu’elles restèrent immobiles, bouche ouverte, avec une sotte mine d’interrogation vague dans les regards. Beaucoup de dames échangèrent entre elles, ce qui n’échappa nullement à Tchitchikof, des sourires pleins de malignité, et dans la physionomie de quelques personnes il se fit un jeu équivoque, qui témoignait une grande perturbation dans les idées de la société entière. Sans doute Nozdref était un hâbleur et un affronteur ; personne n’ignorait que de sa bouche il ne pouvait guère sortir que des rafales de choses impertinentes et folles ; mais un homme, un homme quelconque, énonçant, n’importe en quel état, une idée nouvelle, ne manquera jamais de l’inoculer à un autre homme qui en sera fortement saisi, lors même qu’en la rapportant à son voisin, il aura employé cette précaution oratoire : « Voyez un peu quelles bêtises on colporte !… » Et le voisin y sera pris de même manière, bien qu’il dise : « Oui, oui, ce sont des bourdes, et on ne s’arrête pas à de tels propos. » Il s’arrête si peu, quant à lui, qu’il court à l’instant conter la chose à son compère et à une bonne dame qui se trouve là par hasard, et le trio de s’écrier : « Des folies, des folies ! ce n’est pas à nous qu’on fera croire… » Et le trio se sépare pour aller communiquer la nouveauté absurde, sans songer qu’elle a déjà fait bien du chemin avec sa formule obligée : « Je vous demande un peu quelle bêtise ! » L’idée nouvelle fait ainsi deux ou trois fois le tour de la ville, des faubourgs et de la banlieue, quoique indigne d’aucune attention et ne méritant nullement qu’on en daigne parler aux gens de bon sens. La scène extravagante que nous venons de décrire affecta visiblement notre héros. Les sottes paroles d’un braque retombent sur le braque qui les prononce, mais il ne leur arrive que trop souvent de troubler le repos de l’homme d’esprit. Tchitchikof se sentit aussi mal à son aise que si, étant depuis deux heures dans une société très parée, il s’apercevait que ses bottes, si bellement cirées à l’heure de la toilette, se trouvaient avoir été, avant son entrée dans les salons, sans qu’il s’en fut aperçu, toutes sillonnées d’une fange infecte ; il était tout à fait hors de son assiette. Réfléchissant qu’après tout il n’y avait rien de souillé ni de froissé dans sa mise, il voulut ne plus penser à la scène de tout à l’heure, il essaya de sourire, de se sourire un peu en dedans, il tacha de se distraire, il alla prendre place à une table de whist ; mais tout cela allait comme irait une roue sur un essieu fourbu ; deux fois il joua dans la couleur de son voisin, et, oubliant qu’on ne se fait pas couper la troisième, il la lança avec un grand air de crânerie et coupa sa propre couleur. Ses partenaires en furent ébahis. Le président ne pouvait comprendre comment Pàvel Iva-novitch, qui jouait si bien, on peut même dire si finement le jeu, avait pu faire de si grosses fautes comme de mettre sous l’assommoir, par exemple, son roi de pique, juste la carte sur laquelle, de son propre aveu, il comptait comme sur une épaisse et forte muraille de défense. Sans doute le directeur de la poste, et le président de chambre, et le maître de police même, s’égayèrent un peu sur le compte de Tchitchikof, se demandant les uns aux autres si l’amour avait jamais eu de ces effets-là sur eux : « Nous savons, nous savons, dirent-ils, que le cœur de Pàvel Ivanovitch fait cruellement des siennes, que naturellement, quand cela le tient, quand il bat à tout rompre pour… pour un objet… suffit, n’est-ce pas, messieurs… oui, oui, c’est très naturel. » Tchitchikof ne reprit point son équilibre, malgré sa très bonne volonté de rendre à ces messieurs plaisanterie pour plaisanterie. Au souper il en fut de même, quoique la société se soit, en général, montrée vraiment aimable et que Nozdref eût été dès longtemps éconduit, car les dames mêmes avaient fini par déclarer et s’écrier que la conduite et les discours de ce gentilhomme devenaient de plus en plus scandaleux. Qu’on songe qu’au beau milieu du cotillon, il était allé s’asseoir sur le parquet et que de là il accrochait avec ses mains le bas des robes et les banques des habits des danseurs, ce qui ne ressemble à rien, selon l’expression unanime des dames. Le souper fut très gai ; tous les visages qui défilèrent devant les cinq chandeliers à trois branches, que séparaient des fleurs et des assiettes montées chargées de friandises élégantes et flanquées de part et d’autre de rangées de bouteilles, étaient éclairés des doux rayons de la joie. Officiers, dames, fracs noirs, tous semblaient s’être donné le mot pour se montrer aimables, et on le fut jusqu’à la fadeur et la mignardise. Les cavaliers s’élançaient de leurs places, enlevaient les plats des mains des domestiques pour venir les présenter eux-mêmes aux dames flattées de tant de galanterie. Un colonel offrit à sa voisine, au bout de son épée nue, une assiette qui contenait beaucoup de sauce. Les hommes d’un certain âge, parmi lesquels était Tchitchikof, tout en mâchant et absorbant tour à tour une bouchée de poisson ou de viande bien imprégnée d’une couche de fine et forte moutarde de Sarepta, disputaient à haute voix, débattant à la sueur de leur front des questions auxquelles Tchitchikof lui-même voulait prendre part ; mais, à vrai dire, il ressemblait à un pèlerin las et fourbu à qui le nom des hommes, des lieux et des choses, échappe à tout moment par l’effet inévitable de la fatigue. Aussi n’attendit il pas la fin du souper, et il se retira chez lui bien plus tôt qu’il n’avait coutume de rentrer. Là, dans cette chambre d’auberge bien connue du lecteur, dans cette chambre plus que modeste dont une porte était barrée par une commode, autour de laquelle on voyait parfois la blatte ou le cafard avancer un museau curieux, l’état de ses pensées et de son humeur était aussi criard, aussi peu sûr que celui du mauvais fauteuil où il était assis. L’agitation morale soulevait des vagues sourdes dans son cœur, et on ne sait quel vide pénible s’était fait dans son esprit. Il murmurait avec un incomprimable dépit : « Le diable soit de quiconque a inventé et propagé ce stupide usage des bals ! Aujourd’hui, par exemple, qu’on me dise de quoi ces gens-là avaient si fort à se réjouir ; il y a disette dans la province, tout y est hors de prix, la population souffre : vite un bal !… un bal ? Et quand donc ? dans huit jours, dans trois jours… Pas une minute à perdre : mousseline, barège, fleurs, rubans, dentelles, tout danse sous le mètre, les ciseaux et l’aiguille… voici une jeune fille qui s’en met pour six cents francs sur le corps, la mère et la tante pour mille aussi sur le corps, celle-là sur son corps à peine formé, celles-ci sur leur corps déjà un peu déformé… mais rien, rien sur la conscience ! La redevance des paysans-propriété payera tout cela, ou, ce qui pis est, la poche du plaideur, du client, de l’administré. Eh ! voilà donc pour quel grand besoin tu es prêt à te vendre dix fois le jour et à damner ton âme… c’est qu’il faut à madame, sans délai, ce beau châle, une occasion unique, et cette charmante étoffe, et ces merveilleux rubans qui, demain, se vendront le double et qu’on ne trouvera, ni pour or, ni pour argent, dans huit jours. Qui se refuserait à une dépense d’un millier de roubles, quand il s’agit d’empêcher que, dans la ville, il ne soit dit que la capitainesse, la doctoresse, la pharmacienne, la négociante, la popesse avait une plus belle robe ? » Et s’animant de plus belle : « Bal, bal, grand sujet de joie ! Le bal ! fi ! les joies du bal ! pitié ! Est-ce national, traditionnel, voyons ? est-ce dans la nature et l’esprit russe, cela ? Un adolescent, un mineur, mettons, si vous voulez, qu’il soit majeur ou émancipé, bon ! tout à coup, en noir de la tête aux pieds, serré, étiré comme un diable, il paraît, fait le beau, glisse ou piétine ou piaffe sur le parquet. L’un, sans quitter son quadrille, s’entretient d’une affaire grave avec un autre homme, ce qui ne l’empêche pas de bondir, à son tour, comme un chevreau et de décrire différents méandres, puis de reprendre le propos interrompu, qu’il rompt de nouveau pour de nouveaux piétinements… Singerie ! oui, c’est pure singerie, et ce n’est que cela ! Un Français reste à quarante ans aussi enfant qu’il l’était à quinze, donc il faut que nous aussi nous soyons d’éternels garçons de quinze ans. Ah ! vraiment, après chaque bal, je me sens comme chargé d’un gros péché personnel dont je ne veux pas me souvenir. De tout cela que reste-t-il dans la tête ? Rien ; pas plus que de l’entretien d’un homme du monde qui parle de tout, qui effleure à peine vingt sujets à la minute, et ne fait que répéter ce qu’il a aperçu le matin en feuilletant sa gazette ; c’est varié, c’est joli, mais de sa tête, à lui, que sort-il ? rien, rien, et vous reconnaissez ensuite qu’un bout de conversation avec un simple marchand à barbe et à long cafetan, ignorant de tout ce qui n’est pas de son commerce, mais sachant à fond tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à son industrie, vaut bien mieux que toutes ces fariboles des salons qui paraissent si pleines et qui sont si vides. Un bal ! que conclure d’un bal ? Qu’un écrivain penseur fourvoyé là veuille décrire, selon la vérité même, la scène qui s’offre à lui en deux ou trois heures de présence dans un bal… je gage dix contre un que, s’il ne sabre ni ne caresse de parti pris l’assemblée, il ne produira qu’un livre absurdissime. Quelle scène est-ce en effet ? Morale ou immorale ? Le diable saurait qu’en dire, mais un homme sérieux, allons donc ! il fera un livre à jeter et à conspuer. » C’est ainsi que, de retour du bal du gouverneur, raisonna notre héros sur les bals en général ; ne dansant point, il était amer et injuste au sujet de la danse ; mais il y avait à son injustice une cause dont il ne voulait pas tenir compte : il avait du dépit, non pas contre les bals en général (et celui-ci lui avait même d’abord été fort agréable), mais de ce qu’il avait été tenu en échec par un affronteur, et tout à coup avait été vu sous un aspect des plus fâcheux, des plus équivoques. Sans doute, en y réfléchissant bien, il voyait que le mal n’était pas grand, qu’une sotte apostrophe comme celle qu’il venait d’essuyer là ne tirait nullement à conséquence, surtout quand la grosse affaire, la seule sérieuse, celle des âmes, avait été menée à bonne fin. Mais l’homme est étrange : ce qui blessait le plus cruellement Tchitchikof, c’était de voir manquer de bienveillance pour lui ces gens-là mêmes dont il faisait peu d’estime, et dont il condamnait si impitoyablement la vanité et la ruineuse élégance. Ceci le dépitait d’autant plus qu’en tournant et retournant la question ainsi réduite, sous toutes les faces qu’elle pouvait présenter, il était amené à reconnaître clairement que le seul auteur de sa confusion n’était autre que lui-même. Il ne s’emporta point contre sa propre personne, en quoi nous pensons qu’il eut raison. Tous tant que nous sommes, nous avons la même faiblesse, qui consiste dans un peu d’indulgence à l’endroit de notre caractère et de notre esprit ; tous nous aimons mieux, dans les cas de conscience difficiles, chercher sur qui faire retomber notre dépit, sur un valet, sur le voisin, sur un subalterne, s’il nous arrive à point sous la main, sur notre femme, sur notre table qui branle, sur notre chaise qui s’avise de se renverser contre la porte et de s’y briser ; à qui, à quoi ne s’en prend pas dame colère ? C’est ainsi, et bien plus directement, que notre héros trouva son homme, sur qui il déchargea en plein dos toute l’effervescence de son dépit de minuit. Le souffre-douleur pour l’occurrence, ce fut Nozdref, et en vérité, quoique absent et, je crois, plongé dans un profond sommeil, il reçut des avalanches de rudes paroles plus que jamais n’en essuya aucun bailli de son seigneur, aucun postillon d’aucun voyageur expérimenté, d’aucun capitaine, d’aucun général, d’aucun de ces personnages enfin qui, à toutes les vertes expressions devenues à bon droit classiques, en joignent une infinité qu’on admire, et qu’ils tirent spontanément de leur propre fonds. Vous saurez donc que tout le sommier de Nozdref, l’arbre généalogique de beaucoup des membres de sa famille, de la branche ascendante, ont eu terriblement à souffrir de cette énergique colère de notre héros. Dans le temps même où Tchitchikof assis sur un fauteuil émérite, agité par l’insomnie, troublé par une pensée importune, faisait pleuvoir sur Nozdref et sur toute sa race une rude grêle d’épithètes ; quand le moucheron de la chandelle qu’il avait devant lui s’était fleurdelisé au point de rendre toute clarté impossible, quand au dehors régnait encore une nuit impénétrable, mais déjà bien près de bleuir devant l’aube matinale ; quand au loin les coqs hasardaient un premier et timide échange de coups de gosier, comme pour régler à l’avance le diapason de leurs chants ; quand, dans la ville livrée à son meilleur somme, errait peut-être sans grand souci, à cette heure, quelqu’une de ces piteuses personnalités déclassées, qui ne connaissent de route que ces chemins beaucoup trop effondrés, battue, hélas ! par le pied pesant de la triste ivrognerie russe du plus bas étage ; à cette même heure extrême de la nuit, à l’autre bout de la ville, se passait une chose bien simple, qui pourtant allait ajouter son lourd pavé au désagrément de la situation de notre héros. Là, dans un dédale entrecroisé de ruelles raboteuses, cahotait en louvoyant, festonnant, montant et redescendant, un étrange petit véhicule qu’il ne fût venu à l’idée de personne de nommer tarantas, koliaska[83] ni britchka, et qui, jusqu’à un certain point, ressemblait à une monstrueuse citrouille, accidentée dans sa forme, et qu’on aurait solidement montée sur deux roues au moyen d’un essieu de bois de chêne. Les bajoues de ce potiron s’ouvraient en portières et portaient encore trace de la fine écorce jaunâtre qu’on avait pu y remarquer jadis ; mais elles se refermaient très mal, à raison du mauvais état des mains et des pênes, auxquels il était suppléé par des clous et des bouts de corde éraillés. Ce véhicule cucurbite était encombré de coussins d’indienne en forme de blagues à tabac, de traversins et d’oreillers ordinaires, rembourrés de sacs de pains de sept ou huit sortes de pâte plus ou moins cuite, plus ou moins fondante, plus ou moins fade ou épicée. Il y avait, outre cela, deux sortes de pâtés qui dominaient toute cette victuaille. Le marchepied d’arrière était occupé par un laquais à titre héréditaire, en veste ronde d’une étoffe toute spéciale, toute locale, en barbe de trois semaines d’un roux tournant tout à fait au gris, bref, par celui qui, du matin au soir, s’entend appeler et toujours du nom de mâloï[84]. Le grincement des crampons rouillés et de l’essieu réveillèrent dans une autre partie de la ville un hallebardier-garde, qui, en soulevant son arme, se mit, sans être encore bien réveillé, à crier : Qui vive ? d’une voix à s’en effrayer lui-même ; mais, voyant que nul vivant ne passait dans son cercle d’activité, il se mit à regarder, à la brune clarté du réverbère de sa guérite, le collet de sa houppelande, et y surprit je ne sais quel petit vampire qu’il accusa peut-être de lui avoir fait jeter le haut cri de tout à l’heure, car il lui donna impitoyablement la mort entre deux ongles. Après cette exécution sommaire, il posa sa hallebarde dans l’entrée de son échoppe, et aussitôt se rendormit ainsi que le permet, je suppose, le statut particulier de cet ordre de chevalerie, à la suite d’un fait d’armes. Les chevaux du véhicule, cependant, tombaient souvent sur leurs genoux, d’abord parce qu’ils n’étaient pas ferrés, et il paraît que le doux pavé des villes leur était resté à peu près inconnu. La colymâga[85], après avoir doublé encore sept ou huit coins de rues, pénétra enfin dans une ruelle sombre, passa devant une toute petite église paroissiale dédiée à saint Nicolas, et s’arrêta à la grande porte de la protopopesse[86]. Du char à forme de citrouille descendit une fille coiffée d’un mouchoir, empaquetée dans une tëlogreïka[87], et secoua la grande porte avec toute la force qu’aurait pu y mettre un homme bien constitué, par exemple le petit en veste ronde qui, immédiatement après, fut tiraillé et remis sur ses pieds, mais qui, dans le premier moment, dormait comme une âme morte. Les chiens de la cour aboyèrent, et la porte cochère, bâillant avec bruit, avala enfin, non sans peine, le grotesque véhicule. Celui-ci eut à se faire un passage dans une cour d’une part très exiguë, et d’une autre encombrée de bois à brûler, de vieux chevrons, de tonneaux défoncés, de cages à poules, et de vingt sortes de vieux paniers. La fille qui menait les chevaux par la bride, les arrêta au pied d’une porte couverte. Là une vieille dame mit pied à terre ; cette dame n’était autre que la Korobotchka, la secrétairesse de collège que nous avons vue chez elle, dans ses domaines, passant un marché avec Tchitchikof, et se promettant de faire plus tard beaucoup d’autres affaires. Notre ancienne connaissance, cette vieille dame, peu après le départ de notre héros, fut saisie d’une si vive inquiétude au sujet de la singulière vente qu’il lui avait fait faire, que, n’en ayant pu fermer l’œil de trois nuits entières, elle avait à la fin résolu, bien que ses chevaux ne fussent point ferrés, de se rendre à la ville, et, sous prétexte de s’informer à quel prix se vendent les âmes mortes, au cours du chef-lieu, de savoir enfin si, Dieu préserve ! elle n’avait pas été trompée, quelque chose lui disant qu’elle les avait cédées par inexpérience à ce marchand peut-être à un tiers ou même à un quart du prix réel de cette marchandise. Quelle fut la conséquence immédiate de l’arrivée de Mme Korobotchka au chef-lieu, c’est ce que le lecteur saura par l’entretien de deux dames, entretien qui… Mais au lieu de le résumer, nous le donnerons mot pour mot dans notre neuvième chant que voici :
q
En cette matinée, dès avant les heures où, dans la ville de N**, ont communément lieu les visites, de la porte principale d’une maison orange en bois, à mezzanine en saillie reposant sur des colonnes bleu azur, s’élança d’un pied agile une dame en élégant cloc à carreaux, accompagnée d’un laquais en garrick à cinq collets bordés d’un petit passement d’or, et coiffé d’un chapeau rond verni. En un clin d’œil elle fut installée dans une calèche dont le laquais s’empressa de fermer solidement la portière, après avoir replié le marchepied ; puis il grimpa derrière en s’accrochant aux bretelles et cria au cocher : « Pochôlll[88]. » La dame venait d’apprendre une nouvelle, une nouvelle du matin même, et elle éprouvait le plus pressant besoin de la communiquer. A chaque minute elle regardait à sa fenêtre et voyait avec dépit que tout restait à moitié chemin ; chaque façade de maison lui semblait s’être allongée du double ; il y avait surtout une façade d’hospice à nombreuses fenêtres étroites qui lui semblait être étendue à l’infini, si bien qu’elle ne put s’empêcher de dire : « Voilà qui est absurde ! ils ont bâti cela comme pour la population de trois provinces ! » Le cocher avait déjà deux fois, depuis l’ordre donné d’atteler, crié du haut de la galerie : « Plus vite, plus vite donc, Andruchka ! » Maintenant il entend de nouveau derrière lui : « Vite, vite, Andruchka, mais va donc ! » A la fin la calèche s’arrête devant une longue petite maison de bois peinte en gris foncé, sauf quelques moulures blanches appliquées au-dessus des fenêtres ; contre chaque fenêtre s’élevait un haut grillage en bois ; en avant de cette maison, une palissade, comme pour garantir l’existence souffreteux de quelques tilleuls moins blancs de leurs fleurs, du reste fort rares, que de la poussière abondante qui s’y attachait et qu’ils secouaient à leurs heures sur toute cette habitation. Comme il n’y avait pas de vent ce jour-là, les fenêtres étaient ouvertes et le passant voyait là des pots de fleurs à qui on permettait de respirer, une perruche qui se balançait dans l’anneau de cuivre de sa cage, et deux petits chiens qui dormaient au soleil. Dans la maison dont nous venons de décrire les dehors habitait une amie de la dame qui descendait de calèche. L’auteur avoue l’embarras positif qu’il éprouve pour désigner par les noms propres ou même par de simples noms de baptême ces deux dames, de manière à ne fâcher personne. Leur donner à chacune un nom de fantaisie, mais à base russe, serait dangereux ; à base étrangère, ce serait contre mon but. Et quelque nom bien russe, comme il convient, trouvera pour sûr, dans un coin de notre empire, à si bon droit qualifié immense, quelqu’un portant justement ce nom-là, et ce quelqu’un ne manquera pas de se fâcher à rouge et même à blanc, alléguant que sans doute nous sommes venu en grand secret savoir ce qu’il fait, ce qu’il est, quel touloupe il porte, quelle Agraféna Ivanovna est en sa possession, et de quels plats elle le régale. Nommer les dames par le grade civil ou militaire qu’elles tiennent de leur seigneur et maître, ce sera encore, à leur sens, désigner leur famille avec surcroît d’offense. Aujourd’hui toutes les classes civiles et les conditions sociales sont si irritables, que tout ce qui se décrit dans un livre, dans un livre imprimé, est aussitôt pris pour des personnalités ; c’est dans l’air que nous respirons. Vous dites : « Sans une ville il y a un sot. – Ha ! voilà des personnalités ! dira aussitôt un monsieur doué d’une honorable apparence ; est ce de moi que vous prétendez parler ?… » Et Dieu sait où il s’arrêtera. On concevra donc que, pour éviter une telle algarade, nous appelions la dame devant la maison de laquelle s’arrêta la calèche, comme on l’appelait unanimement dans toute la ville de N***, c’est-à-dire Charmante. C’était son renom, et elle l’avait bien gagné, car elle faisait tout pour paraître aimable. Je ne nierai pas qu’à son amabilité reconnue venait par moments se mêler une grêle de projectiles si déliés, ce qui est du reste la saillie particulière au caractère féminin, que, dans chaque mot de sa piquante conversion, on sentait assez souvent le jeu provocant de ces pointes subtiles, et Dieu préserve que celle contre qui parfois elle s’animait un peu, fût venue en pareil moment lui tomber sous la main ! Ce petit faible était, je me hâte de le dire, habituellement caché sous les formes d’un exquis savoir-vivre de province. Il y avait de la grâce dans chacun des mouvements de sa bouche et de tout son corps ; elle aimait les vers ; elle savait pencher la tête d’un air tout pensif ; ceux qui avaient n’importe quel misérable grief contre elle, disaient eux-mêmes d’abord : « C’est une femme charmante, » et après cela ils s’en donnaient à cœur joie sur son compte. Quant à l’autre dame, la visiteuse à la calèche, celle à qui pesait une nouvelle toute fraîche éclose, elle n’avait pas autant de trait dans l’esprit, de diversité dans le caractère ; aussi nous bornerons-nous, selon le sentiment de la localité, à l’appeler Gentille. L’entrée de Gentille éveilla en sursaut Adèle et son compagnon Pot-pourri : Adèle, chevelue comme un yak, Pot-pourri, court en pattes : on pense bien que je parle des deux gardiens de l’intérieur, des deux chéris qui dormaient si héroïquement sous le feu d’un rayon de printemps. Tous deux se jetèrent, la queue en trompette, les pattes et l’œil écarquillés, avec force jappements, dans l’antichambre où la visiteuse se débarrassait de son cloc, et elle se vit en robe du tissu et de la teinte à la mode, un long boa autour du cou ; des senteurs de jasmin se répandirent dans toute la pièce. A peine Charmante eut été informée de la venue de Gentille qu’elle accourut et se précipita vers son amie. Elles se pressèrent les mains, s’embrassèrent et s’écrièrent comme font les ex-compagnes des instituts impériaux, lorsqu’elles se rencontrent peu de temps après leur émancipation, lorsque les mamans et les tantes expérimentées n’ont pas encore eu le temps de leur expliquer que le père de l’une d’elles est plus pauvre et d’un rang (tchine) moins élevé que le père de l’autre, du ton dont on dirait : « Il y a entre vous des abîmes. » Les baisers furent bruyants, parce que Adèle et consort, peu soucieux du vain claquement d’un simple mouchoir de poche, se mirent à aboyer au lieu de japper. Les deux dames passèrent dans un salon de réception bleu, entouré d’un divan ; il va sans dire qu’il se trouvait là une table ovale et des jardinières faisant paravent par l’épaisseur du lierre qui les tapissait ; à leur suite en grommelant entrèrent Adèle, semblable à un traîneau qui chemine invisible sous une meule de foin, et Pot-pourri, faisant trottiner son gros corps sur ses très courtes pattes : « Ici, tenez, ici dans l’angle », dit la maîtresse de la maison, en faisant asseoir sa visiteuse commodément sur le divan ; « voilà, voilà, et puis ce coussin, bien ! » En parlant ainsi elle fourrait derrière son amie un coussin où était brodé en laine un chevalier dont, comme dans toutes les broderies au canevas, le nez était en gradins et la bouche en carré. « Que je suis donc heureuse que l’idée… Figurez-vous, j’étais là dedans, j’entends s’arrêter une voiture et je me dis : « Bah ! qui donc peut venir de si bonne heure ? » Paracha pensa que ce devait être la vice-gouvernante, sur quoi je lui dis : « Allons, encore cette folle qui vient m’obséder !… » Et ma foi, j’allais tout bonnement me faire dire absente. La belle visiteuse voulait entrer en matière et se soulager de sa nouvelle, mais une soudaine exclamation de Charmante donna tout à coup une autre direction à l’entretien. « Quelle jolie indienne ! s’écria la dame en regardant la robe de Gentille. – Oui, n’est-ce pas que c’est joli ? Prascovia Feodorovna trouve les carrés un peu grands et à ces points cannelle elle préférerait des points bleus. Je viens d’envoyer à ma sœur une étoffe si délicieuse qu’en vérité je ne sais comment vous en donner une idée : représentez-vous des raies fines, fines, fines… aussi fines que votre imagination peut les concevoir… le fond est bleu de ciel, et entre les raies il y a des œils, des pattes, des œils, des pattes, des œils, des pattes… je vous dis que c’est ravissant ; quant à moi d’abord, je vous assure que je n’ai jamais rien vu d’aussi gracieux au monde. – Bien ; mais c’est bigarré. – Non, ce n’est pas bigarré. – Bah, bah ! c’est bigarré. » Je dois dire en passant que Charmante est un peu matérialiste, un peu portée à nier et à douter, et qu’il y a beaucoup de choses reçues et convenues dans la société, qu’elle n’admettait pas et dont elle ne convenait point. Gentille expliqua très doucement que l’étoffe dont elle avait parlé n’offrait à l’œil aucune bigarrure, et aussitôt elle s’écria : « Ah ! chère, des ganses, vous avez encore des ganses ! on ne porte plus de cela. – Comment ! on ne porte plus de ganses ? – Eh non ; on les remplace par des festons. – Tant pis, si cela est, car ce n’est pas joli… du feston ! – Des festons, oui, tout en festons : la pèlerine se fait en festons, on en met sur les manches ; les épaulettes se font en festons, on en garnit le bas, en un mot, tout, tout, tout. Et plus de ganse. – Ce n’est pas joli, Sophie Ivanovna, une garniture toute en festons. – C’est au contraire très joli, joli au possible ; cela se brode à deux ourlets ; on fait de larges parements… et en dessus… Mais voilà, voilà ce qui vous frappera, ce qui vous fera vous récrier que… oui, pour le coup vous serez étonnée. Me croirez-vous si je vous dis que la taille est maintenant plus longue d’un tiers, que le devant descend en pointe et que le buse passe toutes les bornes ? puis la jupe se fronce tout alentour de manière à faire presque l’effet des anciens paniers, et on se met par derrière des pelotes ou coussinets en ouate pour être tout à fait belle femme. – Il faut convenir que c’est… beau, dit Charmante, en faisant un haut-le-corps plein de dignité. – Ca, vous avez raison, et je suis parfaitement de votre avis, dit Gentille. – Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne me fera pas donner dans ces choses-là. – Ni moi non plus, je vous jure… voyez-moi un peu où va la mode ; vrai, cela ne ressemble à rien. J’ai pris chez ma sœur ses patrons, justement, comme cela, pour en bien rire. Mélanie, ma femme de chambre, s’est mise tout de suite à la couture… vous savez comme elle est vive… mais… – Ainsi, vous avez les patrons chez vous ? s’écria Charmante avec une visible agitation. – Oui, ma sœur me les a prêtés pour quelques jours. – Ah ! chère amie, puisque votre Mélanie coud déjà, c’est qu’elle a coupé ; au nom du ciel, prêtez-moi ces patrons. – C’est que je les ai promis hier au soir à Prascovia Fédorovna ! Quand elle me les renverra, si vous voulez. – Moi, après Prascovia Fédorovna ! après elle, y pensez-vous ? Mais il serait par trop étrange de vous voir préférer aux vôtres des gens étrangers. – Elle est aussi ma tante. – Allez donc, quelle tante ! une tante du côté des hommes… Non, Sophie Ivanovna, je ne veux rien entendre ; cela va aussi trop loin, et vous voulez m’offenser ; mais enfin peut-être que vous en avez assez de ma connaissance, et il vous sera venu l’idée de rompre. » La pauvre Sophie Ivanovna ne savait plus que faire, voyant très bien entre quels feux elle était venue elle-même se placer ; la sotte vanité qui l’avait fait parler lui causait en ce moment un dépit vraiment digne de pitié. Heureusement le besoin de babiller un peu saisit Charmante et vint très utilement au secours de sa nièce Gentille. « Ah çà, et notre beau ? dit la tante. – Bon Dieu, voilà une heure que je suis là assise côte à côte avec vous, et je n’ai pas encore trouvé le moment de vous dire…, j’allais presque oublier… » Ici Gentille fut à demi suffoquée par les paroles qui, comme dans une volée de tout jeunes aiglons allant prendre leurs ébats, se précipitaient, toutes à la fois également pressées de gagner l’espace. Nous estimons qu’il y eut inhumanité à la maîtresse de la maison à interrompre comme elle le fit à dix reprises son interlocutrice par des objections sans nul à-propos, telles que ceci : « Dites, dites ; mais je vous en préviens, vous aurez beau me le vanter et le porter dans les nues, votre beau, moi je vous dirai et je lui dirai à lui-même en face qu’il n’est qu’un vaurien, oui, oui, chère, un vaurien, un mauvais sujet fieffé. – A la bonne heure, mais laissez-moi donc vous raconter… – On veut qu’il soit beau, beau ? comment l’entendent-elles donc ? il n’est pas du tout beau. Voyez son nez ; à première vue pas mal ; mais un nez de femme, et un nez fort désagréable ; plusieurs m’ont assuré qu’avec ce petit nez-là il éternue parfois à faire éclater les vitres. – Oui, bon… permettez… mais mon Dieu, chère âme, laissez-moi donc dire… fort bien, fort bien… mais ce que j’ai appris, ce que je viens d’apprendre il y a deux heures, c’est toute une histoire, entendez vous ? c’est ce qu’on appelle une histoire ! Voulez-vous à présent me laisser parler ? » Voilà ce que dit Gentille, d’abord de l’accent d’une véritable angoisse, puis d’une voix suppliante en terminant. Il n’est pas hors de propos de faire observer que, dans l’entretien des deux dames, il se fit un bien étrange amalgame de mots étrangers avec le russe, et le français y entra pour des phrases entières. Quel que soit le profond respect de l’auteur pour les salutaires avantages que procure à la Russie la langue française, quelle que soit sa vénération pour la louable et patriotique habitude de notre haute société de parler français, et exclusivement français à toutes les heures du jour, il demande l’autorisation de ne pas laisser pénétrer dans son poème national russe les mots étrangers si chers à notre noblesse. Notre poème est-il bon, ne l’est-il pas, on en jugera ; mais nous tenons tout particulièrement à ce qu’il soit russe. « Une histoire ! quelle histoire ? Eh bien ! voyons donc votre histoire. – Ah ! ma chère Anna Grigorievna, vous ne pourrez vous faire une idée de l’état où j’étais il y a deux heures de cela ; figurez-vous que je me lève, on me prépare le thé ; arrive chez moi, devinez… entre chez moi la protopopesse, la protopopesse, la femme du prêtre, oui, oui, du père Cyrille… et qu’en pensez vous ?… notre beau, notre voyageur, cet homme si poli, si délicat, si discret, hein ? Que me direz-vous de lui, voyons ? – Dites donc vite, vous me faites mourir ; eh bien quoi ? j’y suis, j’y suis, il fait la cour à la protopopesse. – Qu’il en contât à la protopopesse, ce ne serait rien encore. Ecoutez ce qu’elle vient de me raconter : vers minuit était arrivée chez elle Mme Korobotchka, vous savez, qui vit dans ses terres à quarante-cinq ou cinquante verstes d’ici ; cette dame, qui est de sa connaissance, entre tout agitée, presque effarée, pâle comme la mort, et lui raconte, et comment, écoutez bien ! c’est un chapitre de roman, elle raconte que par une nuit très sombre, à une heure avancée et quand tout dormait chez elle, on frappe à sa porte cochère un coup épouvantable suivi d’autres coups encore plus violents et une voix crie : « Ouvrez, ouvrez vite, ou la porte va être jetée à bas ! » Que me direz-vous de cela ? Un joli monsieur, n’est-ce pas, celui qui agit comme cela ? – Oui, bien ; mais cette dame Korobotchka est donc jeune, jolie, quoi ? – Très vieille et très laide. – Bravo, bravo ! Ainsi, il s’en prend aux vieilles. Eh bien, elles ont bon goût, nos belles d’ici, et il est mignon, l’oiseau dont elles sont toutes coiffées ! – Eh non, Anna Grigorievna, ce n’est pas du tout ce que vous supposez. Représentez-vous seulement que Tchitchikof, armé de pied en cap comme Rinaldo Rinaldini, lui apparaît comme une vision et lui dit d’une voix creuse : « Vous allez me vendre toutes vos âmes mortes. » La Korobotchka, comme de juste, lui répond : « Je ne peux pas vous les vendre, puisqu’elles sont mortes. – Elles ne sont pas mortes ; c’est d’ailleurs mon affaire à moi de savoir si elles sont mortes ou pas mortes, la vôtre est de me les céder ; elles ne sont pas mortes pour moi ; finissons-en ! !… » Bref, il fit chez la dame un esclandre épouvantable ; tout le village accourut au bruit : les enfants piaulent, les hommes murmurent, les femmes braillent, on ne s’entend plus ; c’était une horreur. Vous jugez si je tremblais en écoutant ce récit : « Ah ! ma chère maîtresse, me dit Marie, voyez, voyez dans la glace comme vous êtes pâle. – Bon, j’ai bien le temps de me regarder ! il faut que j’aille raconter cela à Anna Grigorievna. » Et vite j’ai fait atteler. Le cocher me demande où il faut mener, et moi je ne puis lui rien dire et je le regarde comme une insensée ; vraiment il a dû un moment me croire folle. Vous ne vous faites pas une idée de l’agitation où j’étais. – C’est bien étrange, dit Charmante ; vendre… acheter des âmes mortes !… est-ce faire un pacte avec le diable ? Au fait, c’est la seconde fois aujourd’hui que j’entends parler de ces âmes mortes ; mon mari m’a conté les paroles de Nozdref au bal, et il a beau dire qu’il n’est qu’un hâbleur, je tiens moi, qu’il y a là quelque chose. – Figurez-vous ma position en entendant raconter la scène de chez la Korobotchka. Celle-ci ne sait maintenant que faire ; elle dit qu’il l’a forcée de signer Dieu sait quel papier, un faux, sans doute, et qu’il lui a jeté quinze roubles cuivre sur la table, et elle se désole, disant : « Je suis une pauvre vieille veuve sans protection, sans expérience ; je ne comprends rien ; peut-être le père Cyrille ?… – Bah ! il comprendra encore moins que nous !… » Enfin la protopopesse peut se vanter de m’avoir joliment remuée avec sa nouvelle d’âmes mortes. – Fort bien, mais dans tout ceci il ne s’agit pas que de morts vendus et achetés ; c’est une couleur, une écorce ; cela cache quelque autre chose. – Certainement, certainement ! » dit Gentille de plus en plus ahurie ; et, dans sa brûlante impatience de pénétrer ce qu’il devait y avoir là de mystérieux, elle dit à Charmante qui rêvait en hochant la tête : « Qu’est-ce… que… vous croyez donc… que cela pourrait bien cacher ? – Mais vous-même, quelle est votre pensée ! – Ma pensée ?… tenez, franchement, je m’y perds. – Dites toujours, je tiens à voir un peu comment vous envisagez la chose. » Presser ainsi Gentille, c’était l’embarrasser beaucoup, car tout ce qu’elle savait faire, c’était de s’agiter, de trembler et de s’écrier que c’est une horreur et qu’elle n’y conçoit rien. Quant à ce qui est de conjecturer, ce n’était point son fait, et, plus qu’une autre, en ces graves occasions, elle avait un pressant besoin de l’initiative d’une bonne et sûre amie. « Eh bien, vous allez savoir ce que signifient ces âmes mortes. » dit avec un grand air de bonté la dame Charmante. Gentille, tout heureuse, se trouva, quoique un peu lourde de sa personne, en suspens, en l’air, ni assise ni levée, tout oreilles et tout yeux, plus légère qu’un brin de duvet que l’absence de tout vent retient flottant et immobile à la fois dans l’espace. « Les âmes mortes… – Dites, dites… dites donc vite, au nom de Dieu, dites. Les âmes mortes… eh bien ? – Les âmes mortes, chère amie, sont une fiction qu’emploie Tchitchikof pour cacher son jeu, et voici de quoi il s’agit. Il va enlever… la fille du gouverneur. » Cette conclusion bien inattendue parut à Gentille une révélation, une découverte extraordinaire et merveilleuse ; cependant, pour n’en pas perdre l’habitude, elle fut quelque temps comme pétrifiée et devint très pâle, puis elle trembla réellement de tous ses membres et s’écria en joignant les mains : « Ah ! bon Dieu, bon Dieu ! je n’aurais pu supposer cela ! – Moi, dès que vous avez eu ouvert la bouche tout à l’heure avec votre histoire, j’ai deviné de quoi il retournait. – Après cela, on voit ce que c’est que l’éducation des instituts… c’est beau, l’innocence des demoiselles qui sortent de là ! – L’innocence de cette petite, par exemple, hein ! Moi qui vous parle, je lui ai entendu tenir des propos que je n’aurais pas le courage de tenir, moi, femme mariée. – Savez-vous que cela fend le cœur de voir jusqu’où va maintenant l’immoralité ? – Les hommes raffolent d’elle. Quant à moi, j’avoue que je la trouve… – Maniérée que c’est insupportable à voir, n’est-ce pas ? – Allons donc ! c’est une statue, et pas la moindre expression, pas de physionomie ! – Ah ! qu’elle est maniérée, qu’elle est donc maniérée ! Je ne sais pas qui a veillé à son éducation, mais je n’ai jamais vu fille ou femme faire autant de simagrées. – Mais, ma chère, c’est une statue de marbre ; elle est froide et pâle comme la mort. – Ne dites pas cela, Sophie Ivanovna ; elle a toujours un pied de rouge sur les joues. – Qu’est-ce que vous me contez donc là, Anna Grigorievna ? elle est blanche, blanche comme de la craie. – Chère amie, j’ai été assise tout près d’elle, elle avait du rouge de l’épaisseur de mon petit doigt, je vous dis, tellement même que cela s’écaillait. Elle va sur les traces de sa mère, et soyez sûre qu’elle sera encore plus coquette. – Eh bien ! permettez… mais écoutez-moi… écoutez, je suis prête à prier tout ce que vous voudrez, je consens à perdre mes enfants, mon mari, tout mon bien, si elle met une touche, une parcelle, une ombre d’un fard quelconque sur sa figure ! – Que dites-vous donc, Sophie Ivanovna ? dit Charmante en frappant d’une main dans l’autre. – Vraiment, vous êtes singulière, Anna Grigorievna, et vous m’étonnez, » dit Gentille en imitant le geste de son interlocutrice et en la regardant avec un air de stupeur. Le lecteur ne trouvera pas sans doute bien extraordinaire que les deux dames aient une pareille discussion au sujet d’une personne qu’elles ont vue face à face, l’une et l’autre, à la même heure ; il ne saurait ignorer qu’il y a, en effet, dans le monde, des choses qui ont la propriété de paraître à telle dame d’un beau blanc de céruse, et à telle autre, rouge groseille ou carmin. « Tenez, encore une preuve qu’elle est très pâle, poursuivit Gentille ; je me souviens que je me suis penchée vers Manilof et lui ai dit : « Mais voyez donc comme cette petite est blafarde ! En vérité, il faut que nos maris aient bien peu de goût pour se coiffer d’un minois si fade. » Et notre beau, notre beau… Ah ! qu’il m’a paru déplaisant ! non, vous n’avez pas d’idée à quel point il m’a déplu. – Il s’est pourtant trouvé là bien des dames à qui il ne semblait pas être indifférent. – A moi ? à moi ? Non, Anna Grigorievna, vous ne pouvez dire cela, de moi ; jamais, jamais, je vous prie de le croire ! – Je ne parle pas de vous ; il n’y avait pas que vous de dame au bal. – Jamais ! jamais ! permettez-moi de vous dire que je me connais. Après cela, pensez ainsi, si vous le voulez, de certaines prudes qui en public font les inabordables. – Pardon, Sophie Ivanovna, à votre tour vous me permettrez de vous faire observer que jamais chez moi personne n’a eu à relever aucun scandale ; d’autres en ont plus d’un sur la conscience, oui, mais pas moi, pas moi, notez bien cela. – Qu’est-ce qui vous fâche donc tant ? Il y avait une foule de dames ; il y en a eu qui, à l’envi les unes des autres, se sont précipitées sur une ou deux chaises vacantes tout contre une porte, pour être plus près de lui. » Après ces dernières paroles de Charmante, il semblait qu’il dût éclater une vraie tempête. Il n’en fut rien, et voici pourquoi : Charmante se souvint qu’elle ne tenait pas encore le patron de la robe à la mode, et Gentille, qu’elle n’avait jusque-là obtenu aucuns détails sur la découverte du projet d’enlèvement. Elles réfléchirent, et aussitôt la paix se rétablit. Ces deux dames, au fond, n’étaient ni d’un naturel méchant ni même d’un caractère d’esprit fort explosif : seulement il leur prenait parfois, en conversant, des chaleurs soudaines qui les portaient à se piquer, à se décocher l’une à l’autre un trait, un mot vif : « Empoche-moi ceci, attrape cela en passant, avale, avale, ma très chère. Cela fait bien plaisir. » Il y a tant de besoins dans les cœurs des femmes… et aussi des hommes ! « Une chose que je ne puis comprendre, dit Gentille d’un ton calme, c’est que Tchitchikof, qui n’est ici qu’un simple voyageur en passage, ait pu se résoudre à tenter un coup de main si hardi, et cela à lui tout seul. – Est-ce que vous penseriez qu’il n’a pas de compères ? – Et qui supposeriez-vous donc qui fût capable de l’aider ? – Dieu sait ! Nozdref lui-même, peut-être. – Comment Nozdref ? – Pourquoi pas ? cela lui va ; vous savez qu’il a voulu vendre son père, et ce qui est encore plus joli, le jouer aux cartes. – Ah ! que d’intéressantes nouvelles vous m’apprenez là ! je n’aurais jamais deviné de moi-même que Nozdref est mêlé dans cette histoire. – Moi, dès le commencement de la soirée, j’eus tout compris au bout d’un quart d’heure. – Je vous crois ; mais, quand Tchitchikof est arrivé ici, et qu’il a fait quelques visites, personne alors n’aurait, je crois, deviné qu’il remuerait ainsi toute la ville. Je vous avouerai que la protopopesse m’a aussi touché un mot du projet d’enlèvement ; si vous aviez pu voir comme j’étais tremblante… si je n’avais la ressource de venir me retremper dans votre bonne affection, je crois que j’en perdrais la tête. Voyez que d’étranges choses se passent dans notre monde ! Ah ! Anna Grigorievna, pensez, ma Marie remarque que je suis pâle comme une morte : « Ah ! ma bonne maîtresse, me dit-elle, qu’avez-vous donc ? vous êtes plus blanche que votre camisole. » Moi je lui ai répondu : « Marie, Marie, tais-toi ; il s’agit bien de mon teint ! » En voilà une histoire ! Et Nozdref mêlé à l’aventure… c’est du beau ! » Gentille grillait d’impatience de savoir comment allait se faire le mystérieux enlèvement, de connaître le lieu, l’heure ; etc., etc. ; mais c’était demander un peu trop. Charmante s’excusa sur son ignorance, et elle ne savait pas en imposer ; supposer… oui, supposer, c’est tout une autre affaire, quand la supposition qu’on fait est fondée sur une intime conviction. Quand elle avait dans son for intérieur la conviction d’une chose, elle ne s’en départait plus, et l’avocat le plus habile à donner le change aux opinions d’autrui, verrait, en essayant son art auprès d’elle, ce que c’est qu’une conviction profonde. Les deux dames furent parfaitement persuadées de ce que, dans le principe, elles n’avaient admis que comme simple conjecture ; et en cela il n’y a rien que de fort ordinaire. Notre sexe, qui se donne carrément pour le sexe fort et intelligent, n’est guère plus sage, soit dit entre nous, et je n’en veux pour preuve que la manière dont il pond, couve, nourrit et lance à travers le monde ses dissertations les plus érudites et les plus absolues. Originairement un tel avait eu l’idée de se faire à lui-même, non sans confusion, une question très modeste : « Ne serait-ce pas de là, de ce rocher, de ce filet d’eau, de cet étroit passage, de ce débris de quelque vieille tour que le pays a pris son nom ? » ou bien : « Ce document était-il une instruction, ou un diplôme, ou une charte, et ne se rapporte-t-il pas à une réponse bien plus ancienne que ne l’a supposé mon confrère, et le peuple qu’il nomme ici avec une orthographe tant soit peu arbitraire, ne serait-ce pas tel peuple ? Tels sont les doutes qu’il se pose, et là-dessus il se met à entasser citations sur citations, et s’il a le bonheur d’entrevoir quelque cohésion dans les idées qui lui viennent, il se les ajuste tant bien que mal aux épaules et aux talons. Et alors de prendre son élan, de s’animer, de se poser partout, de taquiner sans merci des écrivains morts depuis des siècles, leur adressant des objections, leur prêtant des répliques impossibles, et, dans son triomphe, oubliant la timide et oisive conjecture qui lui a servi de point de départ. Le fait, indéfiniment agrandi et arrondi en bulle de savon grosse au moins comme la planète Mercure, lui paraît à lui d’une clarté fulgurante ; puis il en prend à son aise et tranche sur un ton haut et affirmatif : « Voilà le vrai nom, le vrai pays, le vrai peuple, la vraie date ; c’est ainsi, et non autrement, qu’il faut envisager notre objet, que personne avant nous n’avait seulement soupçonné. » Et tout cela tombe en avalanche des chaires du haut enseignement ; la nouvelle vérité, la découverte du grand homme va de là faire le tour du monde, inspirant partout des milliers de sectateurs enthousiastes. Au moment où Charmante avait, en faveur de Gentille, tranché avec tant d’habileté et de bonheur la question qui agitait la ville de N***, le procureur entra dans le salon avec son œil clignotant sous ses épais sourcils et son grand air habituel de complète impassibilité. Les deux dames à l’envi se mirent à lui faire part de ce que l’on racontait sur les achats d’âmes mortes, sur le projet de rapt de la fille du gouverneur, et elles en dirent tant que, sans bouger de place, clignant de l’œil gauche, chassant de sa barbe avec son mouchoir les grains de tabac qui s’y étaient logés, il ne parvint pas à comprendre un seul mot de toute cette éloquence à deux. A bout de patience, elles le plantèrent là, sortirent ensemble de la maison et, partant pour révolutionner la ville, elles prirent leur course dans une direction opposée. Elles eurent l’une et l’autre un succès complet, et il ne leur fallut, qui le croirait ? qu’une demi-heure pour mettre en fermentation toutes les langues, sans que pas un se fût avisé de se demander s’il y avait en réalité sujet de se trémousser de la sorte. Elles eurent la talent de soulever devant les yeux de tous une si épaisse nuée d’improvisations chatoyantes, que messieurs les employés de tout rang en demeurèrent éperdus, la lèvre en convulsion et l’œil fixe, comme de véritables ruminants à qui une vague odeur de loups en campagne donnerait matière à réflexion. Quelques-uns, dans le premier moment, ressemblaient à un écolier dormant à qui ses camarades levés avant lui auraient logé, dans la narine le bout d’un houzard, c’est-à-dire une fine bande de papier vrillée en tube et remplie de tabac très fin ; la victime, aspirant d’un coup toute la charge avec la vigueur d’un dormeur de quinze ans, s’éveille en sursaut, s’agite, pousse un grand cri, éternue à la grande manière de notre héros, et plus bruyamment encore, puis, les yeux hors de la tête et tout en larmes, il regarde en haut et en bas d’un air hébété, cherchant à comprendre où il est et ce qui lui est arrivé. Puis il distingue sur la paroi le rayon qu’y projette obliquement le soleil levant ; il voit le sourire de ses compagnons joyeusement groupés dans les angles ; il voit par la fenêtre le matin qui monte, le panache des bois qui se balance et d’où s’élève en chœur le chant d’un peuple d’oiseaux de tout bec et de tout plumage ; il voit se détacher du miroir des marécages un ruisseau murmurant que suivent de distance en distance de petits villageois aux pieds nus qui s’appellent les uns les autres à la réfection, et, à la fin des fins, il porte précipitamment la main à son nez où pendait encore le houzard, instrument de cette espièglerie. Telle fut exactement, dans toutes ses variations, l’attitude des habitants et des fonctionnaires de la ville de N. Les hommes en particulier, eurent la figure longue et spirituelle du mouton occupé philosophiquement à ne penser à rien. Les âmes mortes, la fille du gouverneur et Tchitchikof se mêlaient, se confondaient et tourbillonnaient dans leurs têtes ; puis, le premier ahurissement passé, ils semblèrent les distinguer, les séparer dans leur esprit et s’en demander compte, et ensuite, se fâcher de voir que la chose refusait toujours de s’éclaircir à leurs yeux. Quel problème est-ce donc en effet, bon Dieu, quel problème que ces âmes mortes ; des âmes mortes ! quelle logique peut sortir de là ? à quel propos, dans quel but acheter des âmes mortes, et où prendre un fou qui s’avise de cela ? Y a-t-il une monnaie invisible pour une telle acquisition ? Eh bien, un fou achète des âmes mortes ; il sait bien, lui, où il les mettra ; il a un argent cabalistique pour arranger toute son affaire. Bon ; mais à présent, que vient faire là-dedans la fille du gouverneur ? Ah ! c’est que notre fou voulait l’enlever. Très bien ; mais, pour enlever une fille, est-ce qu’on achète d’abord des âmes mortes ? S’il s’est mis en tête d’acheter des âmes mortes, quel besoin a-t-il d’enlever la fille du gouverneur ? Ces âmes mortes, est-ce un cadeau dont il se pourvoit pour achever de tourner la tête à la demoiselle ? Quelle absurdité donc que ce bruit que l’on colporte ainsi par toute la ville ! Qu’est-ce que cela veut dire qu’aujourd’hui on ne puisse mettre le nez dehors et rencontrer quelqu’un sans être assommé d’histoires toutes plus extravagantes les unes que les autres ? Cependant, il est à croire qu’il y a à cela une cause, une raison. Trouvez-moi un sens et une raison dans des propos d’âmes mortes ! Ces discours ou ces caquets, ce n’est peut-être au fond que patati et patata, bibus et sornettes et billevesées ; le plus sage parti est de jeter sa langue aux chiens tout de suite, et de se cramponner les oreilles… Bref, les propos, les avis jaillissaient en feux croisés dans le vide, et il n’était plus question en tout lieu que de trois choses : les âmes mortes, la fille du gouverneur et Tchitchikof, ou : Tchitchikof, la fille du gouverneur et les âmes mortes. Cette ville, ordinairement si calme qu’elle semblait aux trois quarts endormie même en plein jour, paraissait comme surexcitée au moral et frappée d’un singulier vertige. On voyait sortir en quelque sorte de dessous terre tous les turuques et les baïbaques, c’est-à-dire des gens retirés, casaniers depuis nombre d’années, devenus à moitié momies et fossiles dans leurs demeures, et ils en mettaient la faute sur le bottier qui leur avait fait des chaussures trop étroites, sur le tailleur qui retenait sans fin leurs habits, sur leur cocher toujours ivre, ce qui naturellement les condamnait à passer leur vie en robe de chambre. Ceux qui avaient rompu toute relation de société et connaissaient plus que Reste-couché, Tiens-toi-caché, Ronfle-haut, Baîlle-à-tout, dont les familles très connues ont des représentants partout en Russie, et toujours sous des physionomies éminemment nationales ; tous ceux que l’on ne tirerait pas de leur domicile de limaces, même en les invitant à venir prendre leur part d’une bouillabaisse russe de cinq cents roubles, faite de sterlets de deux mètres de long avec accompagnement obligé de koulébeaks[89] fondants ; tout cela apparaissait par extraordinaire, comme des revenants, et rendait la ville de N. grande, populeuse et animée comme il convient à une véritable ville. On y vit un Syss Pafnoutievitch et un Macdonald Karlovitch dont jamais il n’avait été fait mention ; on y vit dans plusieurs salons se développer la haute stature d’un monsieur long, long, long comme une perche, et que personne ne se rappelait avoir jamais aperçu ; dans les rues et les carrefours se croisaient en tout sens des drochkis à capote, des lignes antépètroviennes, des pataches vermoulues, des véhicules de noms et formes impossibles. En temps de foire ou dans d’autres circonstances, ce brouhaha eût peut-être été fort peu sensible ; mais la ville de N. paraissait depuis longtemps oubliée du monde entier et s’était accoutumée à l’absence de toute nouvelle émouvante. Nous dirons même que, dans le cours des trois derniers mois, on vivait là sans commérages, et on sait que les commérages sont aussi nécessaires quotidiennement dans une ville que le manger et le boire eux-mêmes. Deux opinions distinctes se partagèrent la ville ; il y eut le parti des hommes et le parti des femmes. Le plus stupide, le parti des hommes, ne portait guère son attention que sur le mystère attaché au nom d’âmes mortes ; celui des femmes rapporta tout à la question vive de la fille du gouverneur. Le lecteur voudra bien, à l’honneur des dames, remarquer que leur parti était le parti de l’ordre et de la prudence. Dans l’espèce d’enquête qu’elles suivirent, elles étaient fidèles à leur vocation naturelle de matrones, de maîtresses et de régulatrices des convenances. Aussi l’on vit leurs inductions sentencieuses présenter un air d’investigation régulière, procéder avec ordre, et prendre des formes claires et précises. Quant à la manière dont elles se peignirent le fond des choses, on peut en penser ce qu’on voudra ; mais ce fut certainement un tableau complet et fini. Il leur resta démontré que la passion de Tchitchikof avait déjà quelques années de date, que les amants s’étaient vus dans le jardin du couvent, aux tendres lueurs de la lune, le gouverneur n’aurait eu aucune répugnance à accorder la main de sa fille à ce Tchitchikof, qu’il savait être riche comme un juif, n’était qu’il y a de par le monde, une femme légitime abandonnée par le galant. D’où ces dames avaient appris que Tchitchikof fût en puissance de femme ? c’est ce qu’aucune n’aurait su dire. Mais une voix prévint là-dessus toute objection en ajoutant que la malheureuse, irritée par un amour sans espoir, avait écrit à Son Excellence la lettre la plus touchante. Après une affirmation aussi décisive, il n’y eut pas à hésiter longtemps sur une conclusion qu’on fut unanime à reconnaître pour évidente. Du moment qu’il n’y avait plus de transaction possible avec le père et la mère, le dénouement devenait inévitable, et on avait pris sans balancer le parti d’enlever la jeune personne. Dans quelques autres maisons, il est vrai, cette assertion qu’il fût marié, et que son Ariane eût écrit une épître lamentable, était traitée de fable ; mais on s’y racontait tout haut, avec un grand air de circonspection et de modestie inquiète, que Tchitchikof, en homme très fin, très expert en affaires de tout genre, avait pour arriver à la fille commencé par courtiser la mère, et que c’était après avoir poussé celle-ci assez loin du devoir, qu’il lui avait demande la main de la petite comme moyen très simple de ne jamais se séparer. La dame s’effraya non pas tant de la continuité assurée à cette liaison que de la complication jetée dans une situation criminelle de tout point, si contraire à la morale, à la religion et à la paix de sa conscience, et elle répondit par un refus tout net. Et voilà comment Tchitchikof avait été amené à se dire : On me la refuse, eh bien, je l’enlève ! » Je conviens qu’à cet édifice harmonieux de l’imagination des belles dames, il se joignait des contreforts, des arcs-boutants et des annexes d’un goût et d’une logique contestables, à mesure que les bruits gagnaient les quartiers éloignés du centre. En Russie, la société inférieure est singulièrement friande des propos qui se tiennent dans les cercles de la classe supérieure, de sorte que toutes ces nouvelles du jour s’infiltrèrent promptement jusque dans d’humbles et vulgaires demeures, où il va sans dire que l’on n’avait jamais vu ni même entendu nommer Tchitchikof et où de l’or pur en fusion n’arrive guère que changé en un plomb vil et chargé d’agrégations plus viles encore. Cependant, à considérer l’ensemble de l’opinion du parti femme, le sujet prenait d’heure en heure plus d’intérêt romanesque et des formes plus arrêtées, et comme il n’y a rien du puissant qui ne finisse par aboutir, ce concert de milliers de voix de femmes ne put manquer d’arriver à l’une et à l’autre oreille de Mme la gouvernante. On juge bien que celle-ci, comme mère de famille, comme première dame de la ville, et de plus comme femme distinguée, n’avait pu prévoir rien de semblable. Aussi fut elle très affectée de ces histoires et elle en ressentit la plus juste indignation. La pauvre jeune blondine eut tout aussitôt à subir le plus fâcheux tête-à-tête que jamais on ait infligé à une adolescente de seize ans ; il lui fut administré coup sur coup vingt douches bouillantes de questions, de reproches, de réprimandes, d’admonitions et d’énergiques menaces, jusqu’à ce que, faute d’y pouvoir rien comprendre ni rien répondre, elle se mit à pleurer et à sangloter, tout comme elle eût fait pour bien moins que cela à l’âge de six ans. La grande dame, après ce bel exploit, fit appeler le suisse de son hôtel, et lui intima l’ordre formel de ne laisser monter Tchitchikof en aucun temps, à aucune heure et sous aucun prétexte. Leur besogne faite de ce côté, les dames se tournèrent vers la parti des hommes, décidées à les faire abonder dans leur sens, en leur assurant bien que les âmes mortes n’étaient rien autre chose qu’une pure fiction et des conjectures mises en avant pour faire diversion dans les esprits et les jeter à cent lieues de tout soupçon à l’endroit de l’enlèvement. Elles parvinrent en effet à embaucher un certain nombre de ces messieurs, qui désertèrent lâchement leur propre parti, sans vouloir se soucier des qualifications ronflantes ou moqueuses qu’ils ne pouvaient manquer d’entendre ici et là, par suite d’une pareille défection. L’esprit de corps a ses droits, ses exigences et ses colères. Mais les fidèles du parti masculin, ceux que jamais on n’aura le droit d’appeler jupes, femmelettes, Jean-filles et bonnes de nuit à madame, ceux-là même se gendarmèrent et tinrent ferme : malgré cela, leur opinion fut loin d’offrir la cohésion, la poésie et le bel aspect de l’opinion contraire. Tout, dans ce prétendu parti mâle, était rude, grossier, discord, lourd, heurté ; il y avait évidemment là incongruité dans la pensée, brouillard et confusion dans les têtes, reflet de la nature vaine et inconsistante de l’homme en général, nature incomplète, gauche, myope, boiteuse, qui ne s’entend pas mieux aux choses du cœur qu’à la bonne tenue d’une maison ; nature portée à la perfidie. à la paresse, pleine de doutes, d’incertitudes et de craintes qu’elle s’efforce en vain de dissimuler sous un air de force, de raison et d’assurance, dont l’autre sexe n’est pas dupe. Après tout, il faut pourtant les entendre ; que disaient-ils ? ils prétendaient que le parti femme était dans l’absurde, que le rapt d’une fille de gouverneur quelconque était le fait d’un hussard, non d’un homme du civil, et que Tchitchikof n’était pas de force à tenter l’aventure : que d’ailleurs les femmes déraisonnent, qu’une femme est un sac qui porte où l’on veut tout ce qu’on y a mis, que l’objet principal, celui auquel il fallait s’arrêter, c’étaient les âmes mortes. Quant à celles-ci, il n’y avait pas à en douter, elles signifiaient… le diable seul sait quoi, mais en tous cas, ce mystère ne pouvait que cacher des vilenies, oh ! bien certainement des vilenies. A présent, voici la cause qui portait les hommes à inférer que ce qu’ils ne comprenaient pas devait recéler des turpitudes. Un nouveau gouverneur général militaire venait d’être nommé et appelé à prendre le commandement supérieur du gouvernement. C’est là un événement qui jette toujours comme on sait, MM. les tchinovniks ou employés et fonctionnaires de tout tchinn (rang) dans un grand émoi ; car ils flairent aussitôt les contrôles, les révisions, les comptes à rendre, les mercuriales, les salades poivrées, les bouillons administratifs dont un chef se fait un cas de conscience de régaler à tour de rôle tous ses subordonnés. Ces honorables fonctionnaires se disaient que, si seulement le nouveau gouverneur général apprenait que, dans leur ville, il se répandait de tels bruits, qu’on se livrait à de telles émotions, il y aurait là de quoi les faire tous dégrader, fouetter et congédier à jamais du service public. L’inspecteur du conseil de médecine en prit les pâles couleurs ; son imagination lui créait des fantômes ; sous ces propos d’âmes mortes, n’entendait-on pas peut-être ces malades morts en nombre considérable dans les hôpitaux et ailleurs, d’une fièvre épidémique contre laquelle le comité n’avait pris aucune des mesures recommandées par l’autorité supérieure, et ce M. Tchitchikof ne serait-il pas un émissaire envoyé d’avance en secret afin de préparer les éléments d’une enquête, pour celui qui allait arriver en qualité de gouverneur général ? Ce malheureux fonctionnaire courut faire naïvement part de ses craintes au président ; le président lui répondit que c’était une idée ridicule ; et après cela lui-même tout à coup il pâlit en regardant la figure blafarde du docteur, il se dit en lui-même : « Si les âmes achetées par Tchitchikof sont en effet des âmes mortes, j’ai laissé instrumenter les actes de vente ; j’ai fait plus, j’y figure en personne comme fondé de pouvoirs du Pluchkine. Diantre ! si cela parvenait à la connaissance du gouverneur général… Ah ! c’en serait fait de moi ! » Il alla en toucher un mot à deux intimes qui, à cette seule ouverture, devinrent à l’instant aussi blêmes que lui. La peur est un mal aussi contagieux au moins que la peste et qui se communique même plus vite. Chacun se mit spontanément à faire son examen de conscience et à redouter les conséquences même de péchés qu’ils n’avaient point faits et dont ils avaient à peine eu la pensée. Le mot : Ames mortes, prit une extension de sens si merveilleuse que, chez le maître de police, on alla jusqu’à chercher si ce mot ne faisait pas allusion à deux cas encore bien récents d’inhumations précipitées contrairement au vœu de la loi. Le premier cas qui avait eu lieu concernait des marchands de Solvytchégod qui étaient venus en ville pendant la foire ; après avoir terminé leurs affaires, ils voulurent pour l’avenir de leurs relations avec leurs bons amis les marchands d’Oustsyssolsko, les bien régaler à la russe, et compléter le régal par tous les suppléments usités à l’étranger : punch, orgeat, baumes, etc. Mais le tout fut terminé, comme de coutume, par une batterie ; les Solvytchégodiens eurent raison des Oustsyssolskiens en les assommant tous, seulement bon nombre de larges contusions et luxations de toute espèce, marquées sur toutes les parties du corps et sur la tête des vainqueurs, offraient le meilleur témoignage de la force redoutable du poing des vaincus. Un des triomphateurs avait reçu au beau milieu du visage un coup qui ne laissait plus subsister qu’une petite pelote grande comme le bout du petit doigt, et qui semblait mise là comme par dérision dans une marmelade de prunes au vin rouge. La justice arriva sur les lieux pour constater le délit, verbalisa, commença l’instruction ; les marchands convinrent de leurs torts en s’excusant avec insistance sur ce qu’ils ne s’étaient battus que pour s’amuser. Puis le bruit se répandit, sans trop de scandale dans le pays, qu’ils s’étaient tout doucement justifiés tous, moyennant quatre assignats de banque par tête. L’affaire fut ainsi dès l’abord jugée obscure, et, dans les suites peu prolongées de l’instruction, il fut démontré que ces imprudents fils d’Oustsyssolsko, ayant tous couché là, avaient tous été asphyxiés à la fois par la vapeur d’un poêle, que l’un d’eux était aller fermer lui-même un bon quart d’heure trop tôt. Il fut convenu qu’on n’avait enterré ces braves gens qu’après avoir bien constaté leur mort par asphyxie. Voici quel fut le second cas de sépulture hâtive ; il était tout récent : des paysans de la couronne, domiciliés dans le village de Vchivaïa-Spess, réunis à d’autres paysans du village de Borovka-Zadiraïlova, extirpèrent de la surface du sol la police locale dans la personne de l’assesseur Drobajkine, parce que ladite police, c’est-à-dire Drobajkine, avait pris pour habitude de les visiter beaucoup trop souvent, ce qui revenait pour eux à une fièvre sporadique. On savait que, de la part de la police, le vrai motif était un grand faible de cœur qui la portait à venir regarder de fort près les femmes et les filles du village. On n’arriva pas à bien savoir la vérité ; seulement les paysans dans leurs dépositions dirent crûment que la police était paillarde comme un matou, que plus d’une fois ils l’avaient avertie d’être sur ses gardes, et que la dernière fois ils l’avaient chassée, en costume très primitif, d’une chaumière où elle pouvait bien être prise pour un sauvage. Assurément, pour de pareilles habitudes, la police méritait bien de telles algarades ; mais toujours est-il que Drobajkine fut assommé à égale distance des deux villages dans les chemins, et que les habitants de Vchivaïa-Spess et ceux de Zadiraïlova sont coupables et sans excuse s’ils ont concerté et mis à exécution ce meurtre, s’ils y ont trempé d’une façon quelconque, si enfin ils se sont fait justice à eux-mêmes. On avait trouvé la police étendue en travers des ornières ; sa capote d’ordonnance était sur elle, mais en lambeaux ; la figure de la victime était entièrement méconnaissable. Là aussi il y eut enquête ; l’instruction traîna assez longtemps, parce que les choses paraissaient bien peu claires ; l’affaire, portée à la fin au tribunal, fut jugée à huis clos et séance tenante ; on y prit en considération que les paysans étaient nombreux, bien d’accord et tous très vivants. Drobajkine était mort, et par conséquent se trouvait désintéressé ; les deux villages avaient grandement intérêt à n’être pas inquiétés davantage pour cet accident : il fut déclaré à l’unanimité (qu’il n’y avait lieu à suivre, l’assesseur Drobajkine, convaincu d’avoir exercé mainte et mainte fois des vexations très blâmables envers les habitants de ces villages, étant mort tout à coup dans son traîneau d’un coup d’apoplexie, et dans un désordre qui prouvait des habitudes peu convenables à un magistrat. Ces deux affaires, quoique récentes, étaient dûment terminées. Les fonctionnaires publics de la ville de N., on ne sait vraiment pourquoi, s’imaginèrent presque tous que les Ames mortes, ce devaient être les gens assommés dans ces deux circonstances. Et, comme par un fait exprès, quand toutes les notabilités étaient dans cette pénible situation, M. le gouverneur reçut en même temps deux dépêches ; dans l’une il était dit : « D’après divers indices et rapports officiels, il existe dans le gouvernement un faux monnayeur qui fabrique et répand des assignats habilement imités, qui change de noms, d’habitudes, de costumes et de localités » ; suivait l’ordre du procéder aux plus actives recherches de ce faussaire et de ses complices s’il en avait. L’autre papier émanait du cabinet du chef d’un gouvernement voisin ; c’était un rapport relatif à l’évasion d’un malfaiteur qui avait disparu depuis plusieurs semaines, et dont on ne retrouvait plus nulle trace ; à la fin de cette communication qui ne donnait aucun signalement du fugitif, il était dit que, si l’on venait à rencontrer dans le ressort un homme tant soit peu suspect et sans papiers, ce serait un devoir de l’arrêter immédiatement. Ce brigand et ce faussaire mirent martel en tête à l’édilité et à la justice ; il y eut contradiction, complication, confusion dans les conjectures. Le parti homme, pour sauvegarder sa dignité, fit grand mystère de ces nouveautés au parti femme et n’en fut pas mieux éclairé pour cela. Ces messieurs ne purent certainement supposer qu’il y eût la moindre connexité entre ces malfaiteurs et la personne de Tchitchikof, et pourtant ils rappelèrent que ce dernier disait avoir eu beaucoup, beaucoup d’ennemis, dont plusieurs même avaient attenté à sa vie, qu’il avait eu singulièrement à souffrir dans la carrière du service public, et que son existence ressemblait à un vaisseau naviguant sans cesse battu par les vagues d’une mer féconde en naufrages… Donc sa vie avait été souvent en danger, donc il était l’objet de poursuites actives, donc il devait s’être attiré ces poursuites par quelques actes, hum, hum ! Rien de prouvé, rien ; mais qu’était-il ?… Certainement nul n’était à même d’affirmer qu’il fit de faux assignats, encore moins que ce fût un brigand… non, son extérieur, son langage, ses habitudes douces, modestes et formalistes, tout repoussait ces atroces qualifications. Et on en revenait à dire plus souvent que jamais : « Qu’est-ce que c’est que ce M. Tchitchikof ? » C’est là, on en conviendra, une question que les autorités auraient dû se poser le jour même où s’arrêta la britchka de notre héros dans la cour de l’auberge, ainsi que nous l’avons décrit dès la première page du présent poème. A présent qu’on avait des liaisons de société avec lui, il était un peu tard de se raviser et d’agir comme avec un inconnu ; mais on pouvait, on devait se renseigner pourtant, en employant un petit détour, et il fut décidé que l’on questionnerait ceux à qui il avait acheté des âmes, moyen de savoir du même coup ce qu’il fallait penser de cette sorte de transaction et des âmes mortes, le grand objet de la curiosité des uns, de l’inquiétude des autres. Il avait dû s’en ouvrir à quelqu’un d’eux, et certainement lui dire qui il était. La première personne près de qui on alla aux informations fut Mme Korobotchka, mais il sortit de là bien peu de lumière : il avait acheté des âmes pour quinze roubles[90] ; il achète aussi de la plume ; il trafique de beaucoup de choses, suif, saindoux, peaux… il fait des fournitures à la couronne. Ce devait être un fripon, pensait la dame, car un autre croquant de cette espèce, qui achetait de la plume et faisait aussi à la couronne des fournitures de suif et de cuir, avait trompé tout le monde, et la protopopesse en avait été elle-même pour cent roubles avec lui. En vain les questions furent posées autrement, on ne put tirer d’elle que la répétition des seules et mêmes choses, et MM. les employés finirent par reconnaître qu’ils avaient affaire à une vieille radoteuse. Manilof se trouvant en ville, il fut circonvenu avec empressement ; aux premières questions qu’on lui fit, il sourit angéliquement, puis il déclara qu’en toute occasion on le trouverait toujours prêt à répondre de Paul Ivanovitch comme de lui-même, et qu’il donnerait bien volontiers tous ses biens pour posséder la centième partie des qualités de Tchitchikof ; bref, il parla de ce dernier dans les termes les plus flatteurs, entrecoupés d’admirables maximes sur la sainteté de l’amitié, soulignant en quelque sorte chacun de ces apophtegmes au moyen de clignements de paupières fort éloquents. Dans le témoignage qu’il porta, la sensibilité et les mille délicatesses de cœur de Manilof furent là comme toujours en pleine lumière ; seulement les magistrats n’y virent pas plus clair dans la question qui les intéressait. Sabakévitch interrogé dit que Tchitchikof était, selon lui, un brave homme, qu’il lui avait vendu, pour être transféré dans des plantations, des paysans industrieux ; que tout ce monde qu’il achetait était choisi et parfaitement vivant, que naturellement lui, Sabakévitch, pour cette marchandise, il ne répondait que du passé, l’avenir était dans les mains d’un autre maître ; que si donc, dans les fatigues inséparables d’une transmigration assez considérable, il périssait tout ou partie des gens qui avaient été sa propriété, on devrait s’en prendre non à lui Sabakévitch, mais, si l’on voulait, aux fièvres, à l’air, à l’eau, à la nature ; que les exemples ne manquaient pas de terres entièrement dépeuplées par des maladies mortelles, et d’armées entières mises sur les dents avec tous leurs officiers de santé, souvent les premiers pris dans la bagarre. La magistrature et l’édilité, jusqu’à ce moment peu édifiées sur la grande question, s’avisèrent d’un moyen peu noble, mais utile quelquefois, Dieu sait : elles firent interroger les gens de Tchitchikof. Là encore pourtant ils n’apprirent pas grand’chose. De Pétrouchka on n’obtint absolument rien qu’une odeur de remugle et de renfermé qu’il colportait toujours dans son atmosphère personnelle ; le résumé exact de ce qu’on sut par Séliphane fut que Paul Ivanovitch avait été dans la carrière des emplois et qu’il avait servi un temps dans les douanes. Dans cette classe de gens il existe une habitude invariable et fort singulière en Russie : questionnez rondement vos domestiques sur une chose quelconque que vous tenez à savoir ; il ne leur souvient de rien, ils n’ont pas une idée dans la tête ; ils n’ont rien su, rien vu, rien pu voir ni savoir. Mais détournez-vous vite de la question intéressante et faites-en d’oiseuses qui soient vulgaires et baroques, les voilà aussitôt qui vous en décousent tant et tant sur toutes sortes d’objets, et principalement sur le vôtre, que vous leur demanderiez volontiers grâce de beaucoup de détails superflus. MM. les édiles, il est vrai, n’avaient jamais soupçonné ce secret. En général, toutes les recherches qu’ils firent les conduisirent à reconnaître leur complète ignorance de ce qu’était Tchitchikof, et pourtant, ajoutaient-ils en soupirant, M. Tchitchikof doit bien être quelqu’un et quelque chose. Ils prirent la résolution de s’assembler en plus grand nombre qu’ils n’avaient encore fait, et de délibérer définitivement cette fois, pour prendre une forte détermination sur les mesures qui devenaient évidemment nécessaires. Quant à Tchitchikof d’abord, ils voulaient résolument savoir à quoi s’en tenir sur son compte ; si c’était un homme qu’il convenait d’arrêter et de mettre en prison comme suspect et peut-être très criminel, ou bien si, tout au contraire, il ne serait pas lui-même en position de les mettre aux arrêts, de les juger sommairement et de les écrouer tous dans les prisons. Le lieu de la réunion fut indiqué chez le maître de police, dont nous avons fait la connaissance la semaine passée, comme étant réputé le père et bienfaiteur de la ville.
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Réunis au nombre de six ou sept chez le maître de police, fonctionnaire bien connu des lecteurs comme père et bienfaiteur de la ville[91], les employés, en se regardant les uns les autres, eurent lieu de se faire mutuellement remarquer combien ils avaient maigri par suite de toutes ces alertes. La nomination d’un nouveau gouverneur général, ces papiers alarmants qu’on venait de recevoir, et les mille bruits qui se colportaient en grossissant dans la ville et le district, tout cela creusait profondément les plis de leurs visages, et leurs habits flottaient sur eux, devenus subitement trop larges d’un bon quart. Le président avait maigri, le chef de la faculté, maigri, le procureur, maigri ; tous, jusqu’à un certain Sémone Ivanovitch, employé galantin que jamais on n’entendit nommer de son nom de famille ; il portait, depuis aussi longtemps qu’on le connaissait, à l’index de la main droite, une bague qu’il montrait aux dames sans jamais la retirer de sa main, et qui, cette fois, ne lui tenait plus à aucun doigt. Sans doute il se rencontra dans la ville de N., comme il arrive partout en de telles conjectures, quelques individus qui gardèrent seuls toute leur présence d’esprit ; mais il y eut très peu de ces braves, et encore faut-il dire que, dans ce très petit nombre, il n’y eut que le seul maître de poste qui ne changea ni de mine ni d’humeur. Il avait coutume de dire en pareil cas : « Oh ! nous savons ce qu’il en est de vous autres, messieurs les gouverneurs généraux ! on vous culbute successivement deux, trois, en un quart de siècle… et voyez, moi, il y a trente ans que j’occupe ici la même place. » C’est à quoi, il est vrai, ses auditeurs lui répondaient ordinairement : « Oui, quant à toi, frère Sprenkhenzideitch Goustaf Andréïtch, diriger un bureau de poste, recevoir et expédier des lettres et des paquets ; pour toute malice, frère, avancer la pendule d’une heure, faire mine de fermer papiers, tiroirs et guichets, et faire payer la prétendue complaisance au marchand qui croyait avec raison n’avoir pas du tout manqué l’heure voulue, ou bien faire de petites bévues calculées et profitables… certainement, avec des moyens si innocents, chacun, à ta place, serait aussi un petit saint. Mais que le diable soit là dix fois le jour à te chuchoter à l’oreille, à te chatouiller sous les aisselles, à se glisser sous tes aisselles, à se glisser sous tes papiers, à se nicher sous ta main pour tenir en suspens ta plume, à te remontrer que recevoir n’est pas prendre, qu’une politesse n’est pas un affront, que les petits cadeaux entretiennent des dispositions affectueuses, que c’est rendre service, et qu’après tout cela met du beurre dans les choux, un ruban au bonnet de Pauline, un habit chaud sur les épaules de ton petit Pierre… Alors, vois-tu, frère, tu nous chanterais une autre antienne. » Voilà à peu près ce que se disaient entre eux messieurs les employés. Après cela peut-on, ne peut-on pas résister au diable quand il dit de si plaisantes drôleries ? moi poète, je n’ai que faire de chercher à résoudre la question. Le petit cénacle, assemblé comme nous venons de le dire, manquait complètement, pour arriver par la discussion à une conclusion lumineuse, de cet ingrédient que le vulgaire appelle le pur bon sens. C’est qu’aussi bien nous Russes, nous ne sommes nullement doués pour les assemblées délibératives. Dans toutes les assemblées quelconques que l’on convoque chez nous, depuis celle des paysans jusqu’aux conseils, réunions et comités soit électifs, soit pragmatiques, soit scientifiques, n’importe ; s’il n’y a pas là une tête qui impose carrément la volonté unanime aux autres têtes, ce sera dévergondage et tohu-bohu, et rien que cela au bout de cinq minutes et jusqu’à la fin, rien de plus. Je ne saurais vraiment dire par quelle fatalité particulière les seules assemblées qui aillent à leur but, sont celles que nous formons pour jouer, baller, manger et boire en compagnie, nommément les réunions de club et de vauxhall réglées sur des données allemandes. Cela, du reste, ne nous empêche pas d’être constamment prêts à entreprendre tout au monde ; et, selon le vent qui souffle, on nous verra ardents à fonder des sociétés de philanthropie, de charité, d’utilité d’encouragement, et cent autres dont le but sera magnifique de prospectus. Mais des conseils et des comités, il ne sortira rien, rien qui rende viable la société dont il s’agit. C’est peut-être que d’instinct nous nous donnons tout de suite pleine satisfaction et que nous jugeons que c’est tout, ou du moins bien assez pour personnellement de ce côté-là. Par exemple, avons-nous organisé, au moyen de fortes cotisations, une association de secours à porter aux pauvres, aussitôt, pour célébrer cette louable entreprise, nous donnons un banquet à… tous les… premiers personnages de la ville : il y passe la moitié de la somme recueillie. Au moyen de ce qui reste nous louons pour le conseil de l’association un admirable local que nous pourvoyons d’un mobilier convenable, de bois à brûler, de domestiques : quelques mois s’écoulent… il reste pour les pauvres juste quatre roubles et quatre-vingt-onze kopecks, et, quant à la distribution de ce capital disponible, pas un membre qui n’ait à recommander chaudement sa commère. Mais enfin la réunion dont il est ici question était d’un autre genre ; elle était motivée en quelque sorte par la nécessité des conjonctures, il n’y devait être parlé ni des pauvres ni de rien d’étranger à l’intérêt pressant du jour même, intérêt direct et personnel à chacun des membres du cénacle. L’imminence du malheur, étant commune à tous, demandait peut-être plus d’accord et d’unanimité que nulle autre part. Eh bien, ce fut le contraire qui arriva. Outre les tiraillement de l’esprit de contradiction que le démon ne manque pas de souffler sur toute assemblée délibérante, il se manifesta dans celle-ci une absence d’opinion arrêtée et de résolution vraiment déplorable. L’un disait que Tchitchikof était un faussaire, un faiseur de faux assignats, un faux monnayeur… puis il ajoutait : « Et peut-être bien qu’il est tout à fait étranger à ce crime. » Un autre disait d’abord d’un ton affirmatif : « Eh ! messieurs, est-il si difficile de voir que c’est un agent de la chancellerie même du général gouverneur ?… » Deux minutes après, il disait : « Au reste, qui sait ? ce qu’il est, personne n’a cela écrit sur son front pour que nous puissions le lire. » Un troisième émit très timidement la conjecture que ce pourrait bien être un brigand… Mais on ne lui laissa la faculté ni d’aller plus avant ni de battre en retraite, et tous se récrièrent à la fois contre cette demi-supposition : « Car enfin, disaient-ils à l’envi, il a, dans son extérieur, quelque chose de très doux, de très honorable, et rien, rien dans tout son langage qui trahisse l’habitude de la perversité et de la turbulence. » Tout à coup le directeur de la poste, qui était seul resté plongé dans une sorte de rêverie particulière, étendit la main devant lui et s’écria, par l’effet, soit de l’inspiration d’une lumière subite, ou de toute autre cause mystérieuse : « Ne savez-vous pas qui c’est, messieurs ? » Sa voix, en prononçant ces simples mots, eut une vibration si émouvante qu’elle les fit tous simultanément répondre à son cri par ce cri : « Voyons ! voyons ! dites ? – Tchitchikof, messieurs, n’est autre que le capitaine Kopeïkine ! » Et comme à ce mot les assistants demandèrent tout d’une voix ce que c’était que le capitaine Kopeïkine, le directeur de la poste dit : « Vous ne savez pas ce que c’est que le capitaine Kopeïkine ? Tous répondirent qu’ils ignoraient jusqu’au nom du capitaine Kopeïkine. « Le capitaine Kopeïkine, reprit le directeur de la poste en n’ouvrant sa tabatière que juste pour le passage de ses doigts, de peur de voir s’y plonger par surprise les doigts de ses voisins, dont la propreté lui semblait suspecte… le capitaine Kopeïkine, proféra-t-il tout en humant délicieusement sa prise, si l’on savait bien son histoire, ferait, je le crois du moins, le sujet très intéressant d’un poème entier : il ne lui manque que l’écrivain, mais je dis un écrivain qui sache son métier. » Tous témoignèrent un grand désir de connaître cette histoire qui pouvait concerner Tchitchikof, ou ce poème, comme il qualifiait d’avance son récit, et il commença, favorisé par l’attention de son auditoire : « Je serai bref en vous racontant ce que j’ai moi-même appris du capitaine Kopeïkine. Après la campagne de 1812, mon cher monsieur… (le narrateur narrait devant plusieurs, il est vrai mais n’importe, c’était sa formule invariable de dire monsieur et cher monsieur), après la campagne de 1812, le capitaine Kopeïkine fut expédié avec un convoi de blessés. C’était une tête chaude, un endiablé, un de ces gaillards qui, dans les corps de garde et les arrêts forcés, en garnison, et en campagne, ont essayé et abusé de tout. A Krasnoé ou à Leipzig, il perdit un bras, puis une jambe. En ce temps-là on n’avait encore arrêté aucune disposition réglementaire concernant les blessés ; c’est bien plus tard qu’il a été créé un fonds spécial, une caisse des invalides. Le capitaine Kopeïkine se dit : « Allons, il faudra travailler pour vivre. » Mais le moyen de travailler ? il ne lui restait que le bras gauche. Il se fait transporter chez son père ; celui-ci lui dit tout net : « Je n’ai pas de quoi te nourrir, j’ai bien du mal à gagner du pain pour moi. » Voyant que c’était bien la vérité, le capitaine Kopeïkine, mon cher monsieur, ne fait ni une ni deux, il part, il se fait hisser tantôt sur des chariots de voituriers, tantôt dans des fourgons, et finit par gagner Pétersbourg, résolu à demander, pétitionner, solliciter jusqu’à ce qu’il lui soit accordé quelques secours. « Placé assez peu commodément sur des bagages, il franchit la barrière, puis longea une rue interminable, ballotté et se retenant comme il pouvait tantôt du bras, tantôt de la jambe qui lui restaient, et on le descendit au beau milieu de cette ville qui n’a pas son égale au monde. Il crut voir la lumière et sentir en lui la vie pour la première fois : ce qu’il regardait et entendait lui faisait l’effet d’un conte de Chéhérazade, vous comprenez. Ici la perspective de Nevski, et celle de la Fonderie, et celle de l’Ascension, et celle de l’île Basile, et la rue des Jardins, et la rue aux Pois, voilà pour l’horizon ; en l’air, des minarets, des coupoles étoilées, des flèches toutes d’or, et sur les eaux des ponts qui ont bien l’air d’avoir été jetés là par le diable en personne ; bref, monsieur, une vraie Sémiramide quoi ! « Comme le capitaine était un homme positif, il songea sans tarder à son logement ; mais à Piter, dès qu’on touche ces objets-là, on se brûle cruellement les doigts ; stores, rideaux, draperies, divans, tapis de Turquie, c’est, voyez-vous, la Perse, mon cher monsieur, c’est l’Asie entière à chaque étage ; des capitaux devant soi, sous soi, derrière soi et sous ses pieds, voilà comme ils vivent ; là on sent dans l’air comme un parfum général de billets de mille roubles, auquel on comprend qu’il faudrait bien aussi contribuer pour ressembler un peu à l’habitant, et notre brave ne possède pour tout capital et tout bien que tout au plus une dizaine d’assignats de cinq roubles enveloppés dans un fort papier à sucre plié en quatre, et cinq ou six autres roubles en petite monnaie dans une petite bourse de cuir. Eh ! mon brave, tu n’achèteras pas une terre avec cela, à moins que tu n’y ajoutes une quarantaine de mille roubles qu’il faudrait bien vite emprunter au roi de France. Le capitaine alla se loger à l’hôtel de Rével, à un rouble par jour, non compris le dîner ; c’est-à-dire une assiettée de hachis de choux fermentés en guise de soupe, contenant en outre, en guise de bouilli, un lopin de viande, bœuf ou vache, battu au rouleau, une tranche de pain mesurée un peu chichement, mais de l’eau à discrétion ; pour toute cette victuaille, encore un rouble. Le capitaine voit qu’avec un régime si cher, ce qu’il a rapporté de ses campagnes ne le mènera pas bien loin. Il demanda à qui, à quoi il pourrait recourir : on lui répondit qu’il n’y avait plus personne dans la capitale, que les armées, les gardes et le gouvernement, tout était à Paris ; mais un employé du sénat qui fréquentait l’établissement fit observer qu’il y avait pour les soldats mutilés une commission provisoire qui devait être en mesure de faire quelque chose. « Je vais me rendre à cette commission, je leur dirai ça, ça et ça, sans leur cacher que j’ai, relativement parlant, risqué un peu ma vie et que j’ai même en quelque sorte versé une partie de mon sang ; ils comprendront, et alors… » Et voilà, monsieur, que, s’étant levé de grand matin et s’étant raclé le menton comme il put de sa main gauche, car employer un barbier c’est encore dépenser, il s’affubla de son uniforme, et, fort de sa jambe de bois, il s’achemina droit à la commission. « C’était trop tôt, il s’en doutait, mais il se fait donner l’adresse du chef. C’était sur le quai ; on lui montre une maison… une maisonnette, vous croyez, une chaumière avec des vitres en verre à bouteille aux croisées ? excusez, un hôtel, un palais avec des fenêtres garnies de glaces de trois mètres de haut sur deux de large, et des marbres, des albâtres, des laques que c’est à en perdre la tête : à l’entrée, portes sur portes, et avec des mains d’or et de cristal. En voyant ce seul luxe des portes, on a l’idée d’aller, avant que d’y toucher, prendre chez l’épicier pour deux kopecks de savon, de descendre à la rivière et de s’en frotter les mains deux bonnes heures. Un suisse, à large bandoulière rouge galonnée, paraît et se pose sur le seuil, une longue canne à énorme pomme d’or à la main, la mine grave, princière, avec un jabot de fine batiste appliqué sur le bas de ses gros favoris, qu’on dirait vraiment ceux d’un morse, d’un bouledogue nourri à crever dans sa peau. Notre Kopeïkine, truck, truck, truck, passe, passe, traverse le vestibule, l’antichambre, gagne une pièce garnie de banquettes, et va se blottir bien prudemment dans un angle ; et cela, dans la crainte qu’il avait de jeter à bas, relativement parlant, des urnes, des vases dorés, des vasques de porcelaine, des cristaux et tout le tremblement d’Amérique, d’Asie ou peut-être même de l’Inde. « Etant arrivé là vers l’heure où à peine se lèvent du lit les grands personnages, Kopeïkine eut tout loisir de voir passer et plus tard repasser le valet de chambre et son aide, portant un bassin d’argent avec l’aiguière et un linge éblouissant de blancheur et tout parfumé, afin que le monsieur, vous comprenez, se lave à grande eau, comme il convient ; mais, après une attente d’environ quatre heures, il vit entrer un employé qui, se faisant jour à travers des masses de gens à épaulettes, à aiguillettes et à étoiles, qui étaient là, serrés comme les fèves d’un plat de haricots, dit à voix haute pour toute l’assemblée : « Son Excellence ! Cela voulait dire que le chef allait paraître. Et c’était vrai ; le chef parut… pouhhh !… Vous vous figurez ce moment, le chef en propre personne avec cet air, bien entendu, cet air assorti au rang, au grade d’un supérieur des supérieurs, d’un personnage qui fait tout danser à sa flûte dans la capitale… il va, passant de l’un à l’autre : « Que voulez-vous ? Et vous ? de quoi s’agit-il ? Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qu’il vous faut ? » Enfin, le chef arriva à Kopeïkine ; celui-ci vite de dire ça, ça et ça : « J’ai relativement parlant, versé mon sang ; j’ai, en quelque sorte, perdu et un bras et une jambe ; je ne puis travailler, je prends la liberté de vous demander une manière d’assistance, de pension, et, sauf respect, d’indemnité, si je me fais bien comprendre… » Le chef voit devant lui un homme à jambe de bois, une manche vide agrafée à l’uniforme. « Bien ; vous irez vous informer ces jours-ci dans les bureaux. » « Kopeïkine gagna la rue ; il était dans le ravissement ; il pensait : « L’affaire est au sac ! » Vous vous figurez bien avec quels transports de joie il sautillait sur les trottoirs : en doublant le coin de la rue des Jardins, avisant le restaurant de Palkine, il entre, absorbe un bon petit verre d’eau-de-vie, puis il longe la Perspective, gagne la place de l’Amirauté, et entre d’instinct en pleine grande salle à l’hôtel de Londres ; là, sans balancer un instant, il se fait servir une côtelette aux câpres, puis une poularde à la jardinière, et il arrose tout cela d’une bouteille de vin de France, et ensuite, imaginez-vous qu’il se rendit droit au Grand-Théâtre, où l’on jouait Lodoïska ; bref, avec votre permission, le gaillard, ce soir-là, fit la noce à peu près au complet. Je dis à peu près, expliquons-nous : comme après son spectacle il entrait dans la rue des Officiers, il voit glisser une espèce de petite chatte anglaise blanche et articulée comme un cygne, hum ! le sang monte au cerveau du galant, et truck, truck, truck, en avant le boulon de chêne, il semble résolu à suivre la veine, et les regardants le croient parti ; mais non il s’arrête et réfléchit ; il se faisait tard : « Pour ces jours-ci, se dit-il, au diable la galanterie ; j’ai déjà pas mal dépensé… Après le règlement de ma pension, oh ! alors, ma foi, je ne dis pas non. » Au fait, il venait, en une soirée, de gaspiller une bonne moitié du peu d’argent qu’il possédait la veille. Les trois jours suivants Kopeïkine fut moins prodigue, réfléchissant qu’on ne touche les pensions qu’aux échéances déterminées ; le quatrième jour, il se rendit dans les bureaux de la commission, demandant à être conduit au chef : « De quoi s’agit-il ? – Je suis venu, dit-il, comme ayant, pour ainsi dire, versé mon sang, et, relativement parlant, perdu ces deux membres, savoir si… » et enfin il parla dans le meilleur style, ainsi que l’on apprend au service. « Fort bien, fort bien, lui fut-il répondu ; mais, avant tout, il est de mon devoir de vous prévenir qu’ici nous ne pouvons rien absolument sans la sanction de l’autorité suprême ; vous voyez bien vous-même en quels temps nous vivons. Les hostilités n’ont pas encore pris fin officiellement ; attendez la paix ; attendez du moins l’arrivée de M. le ministre de la guerre ; prenez patience, et croyez bien que vous ne serez pas oublié. Si vous n’avez pas de quoi vivoter en attendant, tenez, prenez toujours ceci ; je ne puis positivement faire davantage. » En parlant ainsi, Son Excellence glissa dans la main du capitaine quelques assignats rouges[92] ; c’était peu, bien peu, sans doute, mais, à la rigueur, on pouvait avec cela attendre les décisions ultérieures ; mais cela ne faisait pas le compte de notre Kopeïkine qui, quatre jours auparavant, s’était dit le verre à la main : « La pension, cela viendra, cela ne se règle pas sans des masses d’écritures ; on commencera sûrement par me compter tout de suite quelques milliers de roubles pour que je puisse, en attendant, m’installer à peu près ici, me distraire et me divertir un peu. » « Attendre, attendre, et manger du pain sec… c’est dur, surtout pour un brave qui avait rêvé soupe à la tortue, rognons au vin de Champagne, tabac turc, spectacle et chattes anglaises. Il descendit l’escalier, faisant assez la figure d’un pauvre barbet qui, échaudé par les ordres du chef des cuisines, se sauve l’oreille très basse et la queue ramenée entre les pattes de derrière. La vie de Pétersbourg l’avait saisi et pénétré ; il en avait tâté quelque peu, et ce peu avait eu une action puissante et prompte sur ce naturel voluptueux, orné d’un appétit de loup. Elles seront exquises, les voluptés de Kopeïkine, avec cette modique somme d’argent. Et notez que c’était un homme encore jeune, frais et bien constitué. « Aussi représentez-vous Kopeïkine passant devant un restaurateur à la mode : une fenêtre ouverte laisse voir le cuisinier ; un étranger, un Français, un de ces dégourdis à physionomie franche, encadrée dans une chemise de toile de Hollande, devant lui un tablier, et, sur la tête, un béret, blancs l’un et l’autre comme de la neige ; il prépare, comme en se jouant, une omelette aux fines herbes, des côtelettes aux truffes, et Dieu sait encore quelles excellentes choses. « En poussant plus loin, le voilà devant la longue ligue des boutiques Miloûtine ; là, à toutes les vitrines, dont plusieurs sont ouvertes, des saumons et des sterlets fumés, de différents prix, de simples cerises à cinq roubles pièce, une pastèque colossale, sortant de la fenêtre comme une diligence à demi tirée de la remise, et semblant attendre au passage un imbécile qui en donne cent roubles ; bref, autant de pas, autant d’objets de convoitise ; partout l’eau lui en vient à la bouche, et Son Excellence avait dit : « Attends, il faut attendre ! » Quelle situation, hein ! mon cher monsieur : d’un côté, la côtelette, le caviar frais, le saumon, la pastèque ; de l’autre, ces mets pleins d’amertume qu’on appelle demain, peut-être, attends. « Exaspéré par ces émotions : « Bah ! bah ! dit-il, je vais de ce pas à la commission, j’assemble tous les chefs, et ma foi ils en entendront de rudes ! » Et il arrive en effet à la commission, monté si jamais homme le fut. « Comment, capitaine, lui dit-on, c’est encore vous ? on vous a dit l’autre jour… – Ah bien oui ! répond-il, vous devriez un peu comprendre que je ne veux pas être à tire-sou, moi ; j’ai besoin de manger une bonne côtelette, de boire du vin de France, d’aller chercher quelque distraction au théâtre, que diantre ! – Vous demandez beaucoup, dit le chef. Mais enfin, permettez, il faut un peu de patience ; en attendant, on vous donne ici les moyens de vous nourrir convenablement jusqu’à la résolution définitive qui vous procurera, je l’espère, une retraite propre à vous dédommager de ce que vous avez souffert pour le pays. Il n’y a pas d’exemple, en Russie, qu’un serviteur du tsar soit jamais demeuré sans assistance. Mais si tout de suite, tout de suite, vous voulez vous mettre à manger des côtelettes et à fréquenter les théâtres, eh bien, pardon, mais il faut que vous trouviez par vous-même des moyens supplémentaires, car ici… » « Pendant que Son Excellence parlait ainsi, notre Kopeïkine pensa suffoquer de colère ; toutes ces sages paroles ne laissaient pas plus de traces dans son esprit que des petits pois verts jetés contre un mur. Il se mit à crier, gronder et déblatérer ; personne n’échappa à son regard, à son geste ni à sa voix ; commis, secrétaires, chefs de bureau, de section, de division, tous furent apostrophés, et comment ! Un employé qui passait à bon droit pour impassible, parut le dernier ; il attrapa la meilleure part de l’avalanche. Il y eut alors dans la salle comme un commencement d’émeute contre cet enragé ; mais à la fin, le chef, voyant qu’il fallait nécessairement recourir aux voies de rigueur, fit faire silence et dit : « Très bien, monsieur ! puisque vous ne voulez pas vous contenter de ce qui vous est donné et attendre patiemment à Pétersbourg qu’on ait pourvu à votre avenir, je vais vous indiquer moi-même un domicile. Messieurs, appelez un feltiègre[93] pour qu’il accompagne monsieur où vous savez ! » « Aussitôt un feltiègre parut vers la porte d’entrée ; c’était un gaillard de deux mètres de haut, et des mains, des bras de roulier. En cinq minutes de temps, le papier était écrit, le capitaine installé sur le chariot et le feltiègre à côté de lui. « Voilà, se dit Kopeïkine, un voyage où je n’aurai point, Dieu merci, de relais à payer, et j’ai une escorte encore comme un vrai prince… C’est bien, c’est bien ; oh ! l’Excellence prétend que c’est à moi de chercher les moyens de vivre dans l’aisance ; il faut avoir égard à ce conseil, et ces moyens, bon, je les trouverai, ou je ne suis pas Kopeïkine. » « Ce chariot dévorait l’espace ; combien de jours, combien de nuits et jusqu’où ils allèrent ainsi, l’histoire ne le dit pas ; mais ce qu’on affirme, c’est qu’il ne s’était pas écoulé deux mois, que les bois de Reazan étaient infestés par une bande d’affreux brigands, et le chef de cette bande, mon cher monsieur, n’était autre que le cap… – Un montent ! je t’ai laissé aller, mais c’est plus qu’assez, Ivan Andréïtch, dit avec une certaine impatience le maître de police ; songe que ton capitaine Kopeïkine avait une jambe de bois et le bras droit amputé… qu’il soit chef de brigands, soit, mais quel rapport avec Tchitchikof ! » Ici le conteur jeta un cri retentissant et se donna à lui-même un grand coup du plat de la main sur le front en se traitant, devant son public, de veau et de bourrique, il ne pouvait comprendre comment cette circonstance ne l’avait pas frappé dès les premiers mots du récit, et avoua qu’on avait bien raison de dire que le Russe pense après[94]. Cependant, après une minute ou deux, il voulut essayer de se relever de sa chute en alléguant qu’au demeurant, en Angleterre, il se fabriquait des machines admirables qui avaient la forme et le jeu des membres de l’homme, et qu’on avait lu encore tout récemment l’annonce de jambes de bois imitant parfaitement la jambe naturelle ; et, de plus, jugez, en touchant un ressort imperceptible, on avait la faculté de se transporter si vite et à une si grande distance qu’il ne serait donné à aucun regard de vous suivre plus d’une seconde. Malgré cette belle invention, aucun ne voulut croire que Tchitchikof fût le capitaine Kopeïkine ; et il fut déclaré que le directeur de la poste allait un peu trop loin dans ses conjectures. Mais eux-mêmes, de leur côté, gagnés à l’exemple qui venait de leur être donné, allèrent insensiblement encore plus loin que lui ; l’un d’eux marmotta entre ses dents que Tchitchikof pourrait tout aussi bien être Napoléon déguisé ; puis, voyant qu’on l’écoutait sans moquerie, il s’attacha à cette idée, faisant observer que l’Angleterre est depuis longtemps jalouse des prospérités de la Russie, que plusieurs personnes ont vu de leurs yeux une caricature de Londres représentant un Russe pris de dispute avec un Anglais ; celui-ci tient en laisse Napoléon sous la forme d’un dogue hargneux : « Prends-y garde, dit l’Anglais, si tu vas de ce train-là, je le lâche sur toi. » Dieu sait ; peut-être l’ont-ils laissé échapper de Sainte-Hélène, peut-être s’est-il faufilé en Russie sous le nom de Tchitchikof ; qui nous dit que Tchitchikof est bien Tchitchikof, et, si ce n’est pas Tchitchikof, qui nous dit que ce n’est pas Napoléon ? Cette opinion aussi rencontra une vague incrédulité dans l’assemblée ; et toutefois, en y réfléchissant, on finit par trouver que, sinon le galbe, du moins le profil de l’inconnu était vraiment celui de tous les portraits de Napoléon. Le maître de police, qui avait fait la campagne de 1812 et avait vu Napoléon de profil et de face, déclara que, quant à la taille, il n’était pas plus grand que Tchitchikof, et, quant au visage, si on ne pouvait dire qu’il fût plus plein, on ne pouvait dire non plus qu’il fût plus allongé. Il est certainement des lecteurs qui croiront à l’invraisemblance de pareils propos. Invraisemblables, d’accord ; mais la poésie a moins encore que l’histoire la prétention de n’offrir jamais que du vraisemblable, tout en restant fidèle à l’exacte vérité. D’ailleurs nous rappellerons ici que les faits que nous exposons ont eu lieu peu d’années après les événements de 1812,1814 et 1815, et qu’en Russie, à cette époque, propriétaires terriens, employés, marchands, magistrats, scribes lettrés ou illettrés, se prirent de belle passion pour la politique. Il n’était plus personne en ce temps qui ne lut de la première ligne à la dernière la Gazette de Moscou et le Fils de la Patrie ; en toute rencontre nos Russes, au lieu de se dire bonjour et de s’informer du prix du boisseau d’avoine et de l’état du traînage dans telle ou telle partie du district, se disaient sans préambule : « Que dit-on dans les gazettes ? N’a-t-on pas laissé Napoléon s’échapper de son île ? » La classe marchande n’avait pas de préoccupation plus tenace que celle de cette fuite, car elle ajoutait pleinement foi à l’invention d’un soi-disant prophète, qui, depuis trois ans, était emprisonné comme imposteur dans une forteresse. Ce singulier prophète était venu, on ne sait d’où, courir la province en souliers d’écorce tressée, et vêtu d’un touloupe sale et troué qui exhalait une odeur de poisson gâté, il annonçait que Napoléon n’était autre que l’antéchrist ; qu’en vain on le tenait enchaîné sur un rocher au delà de six murailles environnées de sept mers ; qu’il briserait ses chaînes et parcourrait toute la terre. Le prophète était au cachot, mais il avait fait son œuvre, et les marchands russes gardaient bonne mémoire de sa prédiction. C’était là leur grand sujet de conversation depuis trois ou quatre ans, et ces têtes de sages, pourvues de longues et larges barbes, tout en faisant leurs marchés, tout en prenant leur thé d’un air grave, s’entretenaient sérieusement de l’antéchrist Napoléon. Faut-il le dire ? il y avait même des personnages, jusque dans les grandes villes et les capitales, qu’on trouvait occupés de cet antéchrist ; ceux-ci, troublés par le mysticisme qui était alors de mode en haut lieu, comme on sait, allaient jusqu’à voir des signes particuliers dans chacune des lettres qui forment le nom de Napoléon ; ce terrible nom pouvait fort bien être le chiffre même de l’Apocalypse ! On n’a donc pas lieu de s’étonner que les membres de notre petit conciliabule de fonctionnaires provinciaux aient un peu divagué sur le fameux captif de Sainte-Hélène. Ils s’arrêtèrent pourtant, sentant eux-mêmes que leur imagination les emportait un peu loin du vrai sujet de la délibération ; ce qui fit que là-dessus ils pensèrent, pensèrent, discutèrent, disputèrent, et enfin tombèrent d’accord sur un préliminaire consistant à faire adroitement subir un interrogatoire à Nozdref, que le parti femme mêlait toujours à ses conjectures particulières. C’est qu’en effet, puisque Nozdref le premier avait jeté le tollé à propos des âmes mortes, il savait sans doute bien des particularités et on ne pouvait procéder avec plus d’ordre qu’en le questionnant avant tout autre. Singulières gens que messieurs les fonctionnaires ! On pourrait, sans leur faire tort, les gratifier plus énergiquement. Quoi ? ils savent que Nozdref est la hâblerie incarnée, et qu’il n’y a jamais un seul mot à croire de ce qu’il dit, et c’est à lui qu’ils vont recourir pour obtenir quelque lumière sur le point confus qui les tient en alarme. Tel est pourtant l’homme ; bien des gens ne croient pas en Dieu, qui croient fermement que se frotter le nez est signe de mort ; les autres ont de l’éducation et ignorent profondément les pages sublimes, lumineuses, prophétiques de celui de leurs poètes qui, à la magnificence de l’inspiration, aura joint la plus belle harmonie et la plus merveilleuse simplicité ; mais ils font leurs délices des absurdités d’un cuistre d’écrivailleur qui forge de plats paradoxes prenant à rebours la vérité et la nature, et on en voit s’écrier là-dessus : « Voilà, voilà une profonde connaissance du cœur et de l’esprit humain ! » On voit aussi des gens qui ont en horreur la médecine et les médecins pendant cinquante et soixante ans, puis finissent par devenir plus faibles que l’imbécile qui se fait traiter par une vieille femme, laquelle emploie des paroles cabalistiques et des crachements d’eau en plein visage ; ou mieux encore ils inventeront eux-mêmes une décoction de Dieu mais quelle drogue qu’ils s’imagineront devoir être un remède sûr contre la maladie, au risque de rendre celle-ci mortelle. Sans doute, MM. les employés avaient leur excuse dans la situation vraiment critique où ils se trouvaient alors. Un homme qui se noie s’empare avidement du moindre copeau flottant à la surface ; ce copeau, il est vrai, sert de barque à un insecte pesant la millième partie d’une once, tandis que lui, homme, pèse cent cinquante livres, s’il n’en pèse pas même deux cents : mais il ne fait pas ce calcul. C’est ainsi que ces messieurs se précipitèrent sur l’idée de questionner Nozdref. Vite, le maître de police écrivit un jovial billet à Nozdref pour le presser de venir passer chez lui la soirée ; vite un agent secondaire, au teint fleuri, un ancien militaire qui vivait, servait et dormait en bottes fortes, fut dépêché l’épée serrée au flanc pour plus de hâte. On savait où trouver Nozdref mais celui-ci, malgré sa réputation d’oisif, était occupé d’une chose fort importante à son point de vue. Il y avait quatre jours qu’il n’était sorti de sa chambre et qu’il n’y admettait personne ; il se faisait donner ses repas par la fenêtre, il en maigrissait ; il était vert olive ; mais la chose demandait un soin extrême ; il s’agissait d’étudier dans plusieurs douzaines de jeux de cartes, non le format ni le degré d’épaisseur, qui sont toujours les mêmes, mais dans le dessin en rouge ou en bleu certaines petites marques qui feraient de chacune des cartes étudiées l’ami le plus sûr et le plus utile. Ce travail absorbant devait bien lui prendre encore une quinzaine de jours, et il était résigné à cette laborieuse retraite. Comme Nozdref n’aimait pas les valets oisifs qui auraient pu l’interrompre, il avait astreint son domestique Porphyre à brosser trois fois par jour le ventre de son épagneul au moyen d’une brosse particulière, et à le savonner le soir et le matin. Porphyre ne put se dispenser d’aller frapper à la vitre ; Nozdref fut très irrité de se voir troubler dans sa solitude, et son premier mouvement fut d’envoyer au diable l’émissaire et son chef ; mais, en continuant la lecture du billet, il lut qu’il y aurait probablement à faire la partie avec un provincial de bonne composition qui était attendu pour la soirée même : l’appât d’une partie à faire dans ces conditions lui parut décisif. Il se jeta sur ses habits, se fagota seul comme il put, ferma sa chambre à la serrure et au cadenas, et se rendit d’une haleine chez le maître de police. Les dires, les arguments, les conjectures et les déductions de Nozdref présentèrent un contraste si complet avec ceux de MM. les fonctionnaires publics assemblés, que ces derniers, au bout d’un quart d’heure, ne surent plus où ils en étaient. C’est que Nozdref était un homme qui n’avait de doutes sur rien au monde, et, autant les conjectures des autres étaient versatiles et timides de toute manière, autant les siennes étaient drues et tranchantes. Il répondit résolument à toute question. Sur la question des achats d’âmes mortes, il déclara sans détour ni hésitation que Tchitchikof en avait maintenant en sa possession pour bien des milliers de roubles, et que lui-même lui en avait vendu, ne voyant pas le moindre motif de lui refuser une denrée qui coûtait et ne rapportait plus rien. Sur la question : « Tchitchikof ne serait-il pas un mouchard ? – Espion, mouchard, fiscal, tout ce que vous voudrez, répondit-il ; espion dès l’école ; nous étions de la même classe ; il nous vendait tous, et nous ne le nommions tous que le fiscal. Je me rappelle qu’un jour nous l’avons tellement roulé qu’il en eut pour sept mois d’infirmerie, et que dès le premier moment on dut lui appliquer à la tempe gauche deux cent quarante sangsues. Nozdref voulait dire quarante sangsues ; les deux cents autres se sont ajoutées là d’elles-mêmes, sans qu’il le sût lui-même, car sur ce qu’on lui dit : « Quarante sangsues sûrement ? » il répliqua avec vivacité : « Oui, mais oui, positivement quarante. » A la question qui succéda, si Tchitchikof ne serait pas le faiseur de faux assignats dont on parlait au chef-lieu de gouvernement, Nozdref répondit par une anecdote sur la merveilleuse habileté de son ami. « On avait appris, dit-il, qu’il se trouvait chez lui pour deux millions de faux assignats ; on accourut pour mettre les scellés et aposter deux sentinelles à chaque porte. Eh bien ! figurez-vous le gaillard, il changea, entre minuit et une heure probablement, toute cette masse de faux assignats en de véritables, et le lendemain les grandes autorités, assemblées dès les huit heures, n’eurent à lui faire, avec des excuses sincères, que des compliments et félicitations sur sa fortune, l’infâme coquin ! N’est-ce pas que c’était bien joué ? » On demanda alors à Nozdref si positivement Tchitchikof avait dessein d’enlever la fille du gouverneur, et si lui-même trempait dans cette affaire, le bruit courant qu’il avait promis aide et concours au ravisseur. « Eh ! mais, répondit-il, l’affaire est au sac, et je ne lui ai pas été d’un médiocre secours. Après tout, oui, ce que j’ai fait, un autre l’aurait fait à ma place. » Ces dernières paroles eurent quelque chose d’un peu hésitant dans l’expression ; il pensa que le mensonge ici pourrait lui porter préjudice ; mais le doute passa comme une ombre ; il ne put résister au plaisir d’improviser le récit des circonstances de l’aventure ; aussitôt il donna la distance, le nom de la terre et le nom de la paroisse où le mariage s’était fait. Le village était appelé Froukmatchevka ; le prêtre qui avait nom le P. Sidor Sidorovitch Afonski, avait eu soixante quinze roubles pour la célébration : « Et il n’a d’ailleurs consenti que sur la menace que je lui fis d’écrire un rapport contre lui pour avoir marié récemment le marchand de farines Mikhaïlo à sa commère[95]. Cela l’a tellement effrayé qu’il a mis à notre disposition sa petite calèche toute attelée, et qu’il a pourvu à tous les relais pour les autres voitures. » Les détails furent tellement circonstanciés que Nozdref désigna même par leurs noms les divers postillons qui avaient été employés dans l’affaire. L’assemblée essaya d’indiquer quelque chose sur la personnalité de Napoléon, mais elle eut à regretter d’avoir abordé cette question, car notre homme s’embarqua aussitôt avec le grand homme sur un océan d’absurdités tellement folles que les hôtes du maître de police sortirent tous pour aller prendre l’air, laissant ce dernier seul écouter encore un peu. Mais lui-même, un moment après, se leva en se disant : « le diable est bien fin s’il débrouille cet écheveau-là. » Tous enfin demeurèrent plus convaincus que jamais de la vérité du proverbe qui dit qu’on a beau se trémousser avec le bœuf, on n’en tirera jamais un verre de lait. De sorte que MM. Les employés se trouvaient, après leur conférence, dans une situation d’esprit pire qu’auparavant, et disposés à reconnaître qu’il était définitivement impossible de savoir ce que c’était que Tchitchikof. Tout ce bruit, ce chaos d’opinions, ces propos discordants, firent perdre la tramontane au procureur ; ils produisirent sur lui un effet si extraordinaire que, rentré chez lui, il s’arrêta au milieu de la chambre tout stupéfié, et mourut subitement comme frappé d’apoplexie. Il n’eut que le temps de s’asseoir et il tomba à la renverse. « Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est ! vite, vite, courez chez le médecin ! » cria-t-on aussitôt. Mais on ne put se le dissimuler, il n’y avait plus là qu’un cadavre ; aucune saignée n’y pouvait plus rien ; deux domestiques n’en prirent pas moins occasion de courir par toute la ville, annonçant à tous les passants que le procureur, leur maître, avait rendu l’âme. L’habitant n’y sut rien comprendre : l’âme du procureur ?… Eh oui ! le défunt avait eu une âme ; mais il paraît que, par modestie, il n’avait jamais laissé voir à personne qu’il fût possesseur d’un don si précieux. La mort est aussi affreuse à considérer dans un homme de peu que dans le plus grand homme. Ce pauvre diable de procureur qui, peu de temps avant l’accident, allait, venait, se dandinait, faisait sa partie de whist, signait des papiers et se faisait remarquer entre tous les autres par l’épaisseur de ses sourcils et un certain tic de l’œil gauche, était maintenant couché sur une table, l’œil gauche complètement immobile, mais le sourcil encore levé très haut avec une expression interrogative. Ce que demandait le défunt, pourquoi il venait d’expirer, pourquoi il avait vécu, c’est bien certainement le secret de Dieu seul. « Allons, voilà qu’avec cette mort subite notre naïve épopée ne fait que progresser en invraisemblance ! Cela, vrai, ressemble à rien ! Où a-t-on vu des fonctionnaires publics s’effrayer à ce point ? Fi ! peut-on écrire de pareilles absurdités, peut-on ainsi délirer à propos de choses où un enfant verrait clair et agirait sensément ? » Ainsi parleront beaucoup de lecteurs, et ils reprocheront à leur poète des inconséquences, ou bien ils traiteront d’imbéciles ses personnages : car, prodigue de ce mot, l’homme est très capable de l’appliquer vingt fois par jour au prochain. Ayez un mauvais côté sur dix, et vous serez infailliblement proclamé imbécile, malgré les neuf bons côtés qui devaient en vous frapper davantage, ne fût-ce que par leur nombre. Mes lecteurs, du balcon de leur deuxième étage, d’où tout un horizon est ouvert devant eux, jugent commodément et du haut tout ce qui se fait en bas, tout en bas, là où l’homme ne voit que terre à terre. Dans les chroniques générales de l’humanité, il y a des siècles entiers qu’on voudrait biffer et faire disparaître comme inutiles. Oui, là aussi, sur la plus grande échelle du monde, il s’est fait des bévues dont il semble qu’un jeune enfant même serait incapable. Que de chemins étroits, scabreux, que de sentiers tortueux, sombres, impraticables, éloignés du but, ont été choisis en tout temps par l’humanité, lorsque pourtant elle cherchait de bonne foi la vérité, et quand, pour y arriver, il s’ouvrait devant elle une route large et plane comme les avenues qui mènent aux châteaux et aux villas des souverains ! Cette route est plus majestueuse et plus large qu’aucune autre ; elle est déclarée le jour par le soleil, la nuit par des feux innombrables. Mais suivre cette route ouverte à tous, non ; voyez, les seuls chercheurs bien doués pour reconnaître et faire reconnaître la vérité se sont tous jetés dans l’ombre épaisse des fourrés. Inspirés pourtant d’abord et mus par une pensée du ciel, ne trouvent-ils pas le moyen de s’égarer, se jetant en plein jour dans des chemins de traverse où ils semblent prendre plaisir à voir s’épaissir le brouillard à leurs propres yeux et ceux des autres ? puis, entraînés bientôt par les lueurs phosphorescentes des marécages, ils se sentent descendre dans des abîmes de vases, en se demandant à la fin les uns aux autres, mais souvent trop tard, par où sortir de ces fondrières, par où regagner le chemin. La génération actuelle voit ce triste spectacle, elle s’étonne de tant d’aveuglement, elle raille cette inintelligence de ses pères, sans voir que c’est là justement une chronique tracée en feux du ciel, et dont chaque lettre lui crie que de partout un doigt vengeur est étendu sur elle, sur elle, la génération présente… Mais elle continue de railler et de se complaire en elle-même et en sa fausse sagesse, qui la jette dans des égarements non moins dangereux, non moins insensés, qui à leur tour seront raillés et persiflés par les générations suivantes. Tchitchikof ne savait rien de tout ce qui se disait et se faisait dans la ville ; il souffrait d’une fluxion accompagnée d’une légère inflammation de la gorge, présents dont le climat de la plupart de nos provinces est fâcheusement libéral. Ayant fort à cœur de ne pas voir trancher en lui une vie sans descendance mâle ni femelle, il avait résolu de garder la chambre trois ou quatre jours. Il s’était appliqué sur la joue un bon cataplasme de sauge imprégné de camphre, et se gargarisait avec une décoction de figues au lait bouilli ; et pour employer son loisir, il se mit à dresser avec beaucoup d’ordre et de soin des listes circonstanciées des paysans qu’il avait achetés ; puis, pour faire diversion à cet utile travail, il lisait en traduction russe la Duchesse de La Vallière, dont il retrouva un volume dépareillé dans son portemanteau ; ou bien, il faisait la revue des objets et des divers papiers contenus dans sa cassette ; il essayait de relire ces derniers, mais il ne tardait pas à se dégoûter de tout cela. Sa solitude l’étonnait, il ne comprenait pas comment il pouvait se faire que nul des fonctionnaires publics n’était encore venu le voir. Peu de jours auparavant on voyait sans cesse stationner à la porte de son auberge tantôt les drojkis du maître de police, tantôt la petite calèche du procureur, tantôt la voiture du président. Mais depuis deux jours, rien ; il n’en conçut point de colère, et seulement il haussait les épaules en allant et venant dans sa chambre. A la fin, il éprouva un mieux sensible et fut tout transporté de joie quand il vit que sans inconvénient il pouvait enfin se donner de l’air. Pour s’encourager à sortir, il procéda sans tarder à sa toilette ; il ouvrit tous les compartiments de son nécessaire de voyage, mit de l’eau bouillante dans un verre, son blaireau et son savon dans une tasse d’étain pour se raser, et il était grand temps qu’il le fit. Aussi, s’approchant du miroir et se passant la main sur le menton, marmottait-il : « Oûhh ! ! quelle forêt ! » exagération sans doute ; son menton ne portait pas une forêt, mais bien, peut-on dire, un taillis assez épais. Après s’être rasé, il se mit à s’habiller avec une telle vivacité qu’il pensa faire éclater de toutes parts ses indispensables. A la fin, habillé, injecté d’eau de Cologne et bien enveloppé de son hekèche[96], le collet remonté sur un foulard noir appliqué aux joues et aux oreilles, lestement il gagna la rue ; et, comme il arrive à tout convalescent, ce fut pour lui une fête que cette première sortie. Tout ce qui s’offrait à son regard lui parut souriant et gracieux, les maisons, les passants, tout jusqu’aux simples paysans, gens qui sont en réalité d’un aspect peu réjouissant à voir. Sa première visite fut naturellement pour le gouverneur. Comme il prenait la direction de l’hôtel de Son Excellence, il eut l’esprit amusé par une foule de pensées diverses, à commencer par cette ravissante blondine dont la seule idée le rendait folâtre et gaillard. C’est dans cette heureuse disposition d’esprit qu’il entra dans le vestibule, et déjà il allait se débarrasser de son manteau, quand, à sa profonde stupéfaction, le suisse lui dit : « J’ai ordre de ne pas vous recevoir. – Hein ! quoi ? est-ce que tu ne me reconnais pas ? Regarde-moi donc bien en face. – Comment ne vous reconnaîtrais-je pas ? je vous ai vu ici plus d’une fois ; c’est nommément vous, et vous seul, qu’il m’est ordonné de ne pas laisser passer. – Et pourquoi ? à quel propos, je te prie ? – C’est l’ordre : on doit avoir ici ses raisons ; enfin, c’est comme ça, oui. » Et, en appuyant sur ce oui, il prenait un petit air capable et absolu qui n’avait plus rien de caressant et d’officieux comme au temps où il lui aidait à se découvrir. Sa mine semblait même ajouter : « Hé ! Hé ! cela t’étonne, mon garçon, mais quand monsieur et madame te consignent tout net à leur porte, c’est que tu n’es, va, qu’un pas grand’chose. » « Je m’y perds ! » pensa de son côté Tchitchikof, et il prit le chemin de la maison du président. Celui-ci fut fort troublé en le voyant entrer ; aussi, le peu de paroles qu’il prononça furent-elles si embarrassées qu’ils en rougirent l’un vis-à-vis de l’autre. Tchitchikof sortit ; il chercha en vain à deviner ce qui se passait dans l’esprit du président, et à quoi pouvait se rattacher ce qu’il avait dit ; mais il ne put se rendre aucun compte de ces étranges paroles ainsi dites à bâtons rompus. Il passa de là chez d’autres, chez le maître de police, chez le vice-gouverneur, chez le directeur de la poste ; mais on ne le reçut pas, ou il fut reçu avec des façons si pleines de contrainte, on lui tint des propos si enchevêtrés, si dépourvus de sons appréciables qu’il douta fort du bon état de leur cerveau. Il cheminait louvoyant par la ville sans direction et à la fin sans but, comme un homme mal éveillé et hors d’état de décider s’il y avait en lui-même affaiblissement d’esprit, ou si messieurs les fonctionnaires avaient tous perdu la tête, si tout cela était songe et hallucination, ou faits et réalités. Il était déjà à peu près nuit close quand il rentra à son auberge, dont il était sorti si gai et si heureux. Il se fit apporter, par désœuvrement, une bouilloire de thé qu’il se versa d’un œil fixe et rêveur, donnant carrière aux pensées que suggérait l’étrangeté de sa position, quand tout à coup sa porte s’ouvrit à l’improviste ; sans se faire annoncer, parut devant lui Nozdref, qui de but en blanc dit avec sa volubilité ordinaire et en jetant sa casquette sur l’appui de la fenêtre : « Pour un ami deux lieues ne sont pas une distance, dit le proverbe, et douze marches d’escalier encore moins, n’est-ce pas ? Je passe, je vois de la lumière chez toi ; bon, me suis-je dit, il ne dort pas, je monte. Ca ! dis-moi donc que j’ai bien fait. Ah ! du thé ! comme cela vient à propos ; j’ai mangé à dîner Dieu sait quelles horreurs, et je sens que mon estomac se soulève ; voilà justement un verre. Fais-moi bourrer ta pipe… Eh bien ! où donc est ta pipe ? – Je ne fume pas, dit sèchement Tchitchikof. – C’est vrai, tu es un dameret, toi, une vraie poule mouillée que l’on prend pour un homme. Hé ! Vakhraméï ! arrive ici, hé ! – Mon domestique ne s’appelle pas Vakhraméï… mais Pétrouchka ! – Vraiment ? mais alors qu’as-tu donc fait de ton Vakhraméï ? – Je n’ai jamais eu de Vakhraméï à mon service. – Oui, oui, c’est Dérébine qui a un Vakhraméï. Figure-toi quel bonheur il a eu, ce farceur de Dérébine : sa tante s’est brouillée avec son fils à elle, parce qu’il venait d’épouser une simple paysanne, et elle a légué tout son bien au beau neveu qui maintenant a un crédit… Ah ! qu’il me faudrait une tante comme ça à moi ! Cà ! toi, frère, voyons, que deviens-tu ? On ne te voit plus nulle part ; c’est mal de négliger le monde ; je sais bien que tu lis, tu griffonnes ; tu t’adonnes à des travaux scientifiques (d’où Nozdref concluait que notre héros fit de grandes lectures et de profondes études scientifiques, nous avouons notre ignorance là-dessus, et Tchitchikof l’ignorait comme nous). Ah ! frère Tchitchikof, si tu avais seulement entrevu… Voilà, voilà une proie pour ton humeur satirique ! (que Tchitchikof fût enclin à la satire, c’est encore ce que nous n’avions pas soupçonné). Imagine-toi, frère, qu’on a joué à la gorka chez le marchand Likhatchef… Voilà où il y a eu de quoi rire. Et tiens, Pérépendief, qui était à côté de moi, me disait en éclatant : « Ohi ! ohi ! si Tchitchikof était ici… Ah ! que je voudrais l’entendre… (disons que Tchitchikof n’avait de sa vie connu aucun Pérépendief). A présent, frère, c’est passé ; avoue que tu as salement agi envers moi, il te souvient… quand nous avons joué aux dames… hein ! j’avais partie gagnée… tu t’es conduit en vrai filou… mais, moi, je suis bâti comme cela… pas de rancune, pas si bête que de garder du fiel ; et au contraire, tiens, il y a deux ou trois jours, le président insinuait… Ha ! dis donc, il faut que tu saches qu’ils sont tous contre toi dans la ville ; ils croient que… attends donc, ils disent… ah ! diantre !… Oui, c’est ça, j’y suis, ils savent que tu fais de faux assignats… Ils m’ont pressé de questions, je te laisse à penser ; mais je t’ai défendu ; j’ai dit, ne va pas me contredire, j’ai dit que j’avais connu ton père, et que nous avions été camarades d’école inséparables, et qu’on me hacherait… Oh ! je leur ai fondu de telles balles… – Lequel a dit que je fabrique des assignats ? s’écria Tchitchikof en sautant de sa chaise. – Tous, Eh ! mais, cher, pourquoi diantre, aussi, les as-tu tant effrayés ? La peur les assotit ; ils ont fait de toi un brigand et un espion du gouvernement. Le procureur en est mort comme foudroyé, et c’est demain qu’on l’enterre. Iras-tu ? non, tu as raison, c’est embêtant ; mais le repas sera copieux. A vrai dire, ils sont tous dans leurs petits souliers, tant c’est effrayant ce nouveau général gouverneur ; et puis, voyons, que diable, entre nous, cher ami, conviens que ton complot est une affaire où l’on court passablement de risques. – Moi, un complot ! de quelle affaire parles-tu donc ? dit Tchitchikof de plus en plus agité. – Comme si je ne savais pas que tu enlèves la fille du gouverneur ; je m’y attendais bien, parole d’honneur ! j’avais tout deviné ; dès que j’ai vu au bal comme vous étiez ensemble, je me suis dit à part moi : Hum ! hum ! avec un gaillard comme celui-là, un projet de pèlerinage est vite bâclé. Au fait, sais-tu que je ne te ferai pas grand compliment sur ton choix… Voyons, qu’est-ce qu’elle a de joli ? J’ai vu, il y a un mois, une parente de Bikoussof, une fille de sa sœur… Ah ! voilà un calicot étoffé plein la main ; du moins on en a pour sa peine. – Mais que bredouilles-tu donc là ? moi, enlever la fille du gouverneur ! es-tu fou ? – Tara ! tara ! tara ! des cachotteries avec moi, frère ! Fi ! je suis venu te dire tout bonnement : Tu le veux, eh bien ! soit, dispose de moi ; je suis ton aide, ton premier ou unique garçon de noce et témoin ; tu seras marié ; c’est moi qui devant l’autel tiendrai la couronne sur votre tête, mes tourtereaux ; je donne ma calèche avec l’attelage, je me charge des relais, et je ne mets à cela qu’une condition : prête-moi vite trois mille roubles ; un refus à cette heure, ce serait me couper la gorge, vois-tu, et cela juste au plus beau moment de l’aventure. » Pendant que Nozdref faisait tomber de sa bouche cette avalanche d’improvisations, Tchitchikof se frotta plusieurs fois les yeux, cherchant à s’assurer s’il avait bien réellement entendu : des faux, un rapt, espion, brigand, le procureur mort subitement, la venue d’un général gouverneur ; cette complication de bruits de ville fort dangereux ne laissait pas de l’effrayer beaucoup. « Allons, se dit-il à lui-même, la question pour moi, ici, n’est pas de partir ou de rester ; il faut partir et même au plus vite. » Il parvint avec beaucoup d’habileté à éconduire Nozdref, et aussitôt il fit venir Séliphane à qui il ordonna de tout préparer dès avant l’aurore, pour pouvoir partir le lendemain à six heures précises du matin. Il lui recommanda de bien examiner et nettoyer sa britchka, de graisser les roues et de donner aux chevaux une ration et demie d’avoine. Puis il se fit envoyer Pétrouchka, qui retira lestement de dessous le lit la valise, qu’il dégagea d’un bon doigt de poussière, et il se mit à y déposer bas, chemises, linge sale, linge blanc, embouchoirs de bottes, calendrier, selon ce qui se trouvait sous sa main, et sans remarquer Séliphane qui se tenait immobile et bouche béante sur le seuil. Celui-ci se retira enfin, mais bien lentement, en s’arrêtant à chaque pas dans le corridor et dans l’escalier, et en se grattant férocement la nuque. Ce frottement très national avait-il un sens ? Une telle démangeaison de la nuque n’a-t-elle pas en général une signification appréciable ? Ici, était-ce contrariété de ne pouvoir aller le lendemain, avec un camarade, en touloupe jeté sans façon sur les épaules, à l’impérial bureau d’esprit, vulgairement appelé kabak (cabaret) ? Ou bien, engagé dans quelque affaire de cœur, Séliphane projetait-il un de ces faciles entretiens de porte cochère, où l’on serre deux blanches mains entre les siennes à ces heures où, les ténèbres enveloppant toute la ville, le joueur de mandoline, en chemise rouge, gratte les cordes de son naïf instrument, tandis que la valetaille et tout le petit monde qu’il a pour auditoire s’adonnent aux langoureux propos et aux passe-temps qui les payent de tous les travaux du jour. N’était-ce pas peut-être regret d’être forcé d’abandonner une place habituelle dans un bon coin de la cuisine, en touloupe, près du four, ayant devant soi le savoureux pâté de choux aigres ? et pourquoi ? pour aller de nouveau par devoir battre les chemins, sous la pluie, la grêle ou les neiges… Dieu sait ce qui passe par la tête en ces moments ; cela ne se devine pas si aisément ; car enfin, je puis l’affirmer, l’action de se gratter la nuque chez le peuple russe est le symptôme non de quelques idées en nombre limité, mais d’une immense diversité de pensées.
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Que le lecteur veuille bien ne pas s’en prendre à l’écrivain si les personnages qui ont paru dans nos dix premiers chants ont été loin de le séduire et de le charmer. Ce qu’il a pu trouver en eux de choquant et de peu attractif doit s’imputer à Tchitchikof, et non pas à nous : il est le maître, et là où il lui convient d’aller, nous avons pour devoir de l’y suivre. Si l’on persistait à nous accuser et à nous rendre responsable de ce qu’il y a jusqu’ici de fruste et d’opaque dans les figures, de peu élevé dans les caractères, nous prendrions la liberté de faire observer à nos aristarques que ce n’est jamais par la seule inspection des cryptes et des assises que l’on juge de la beauté et du mérite artistique d’un édifice.
Les abords de n’importe quelle cité, fût-ce même d’une capitale d’empire, ont toujours quelque chose de pâle, de grisâtre, d’uniforme, de poudreux, qui est fort peu attrayant ; ce sont des usines, des fabriques, des manufactures noires de fumée, des cimetières, des dépôts de matériaux et la voirie. C’est en avançant qu’on voit se dessiner les angles à balcons de maisons à six étages, les magasins ornés de belles enseignes, les portes cochères architecturales, les palais, les rues à longue et large perspective, toutes bordées de clochers, de fontaines d’art et d’utilité ; des colonnes, des statues, des tours ; toutes remplies de voitures, de bruit, de vie, d’éclat, de tout ce que la main et le génie de l’homme ont produit de grand et de glorieux.
Comment ont eu lieu les premières acquisitions de Tchitchikof ? c’est là ce que nous avions à faire voir d’abord au lecteur. Dans l’action qui va maintenant se développer, comment les succès, les obstacles, les revers, les grandes figures pourront nous apparaître, les phases nouvelles de nos récits, se découvrir, les lointains horizons, se dégager et s’éclaircir, le lyrisme intrinsèque des objets nous inspirer à nous des mouvements heureux, des pages d’une irrésistible poésie, c’est ce qu’il apprendra, nous l’espérons, si le ciel nous fait vivre assez pour voir, pour sentir, pour parier, pour couronner l’œuvre selon nos vœux.
Il reste encore bien du chemin à faire à tout notre équipage de campagne, consistant en un monsieur d’un certain âge, une britchka de célibataire, le laquais Pétrouchka, le cocher Séliphane, et trois coursiers également connus par leurs noms et qualités ; c’est là, en effet, notre héros et son cadre. Nous allons tout à l’heure le remettre dans ce cadre naïf, où il sera placé à merveille pour poser convenablement devant ce chevalet, car nous sentons nous-même le besoin d’avancer son portrait.
Les impatients demanderont peut-être que j’achève tout de suite son image en quelques coups de pinceau ; ils me crieront de faire, par un trait caractéristique, saillir sa physionomie morale. Eh ! messieurs, vous savez bien que Pàvel Ivanovitch n’est pas un héros tout confit en perfections et en vertus… « Trêve à ce qu’il n’est pas ! faites-nous voir ce qu’il est, ou bien notre opinion est arrêtée, votre Tchitchikof est un pleutre.
– Un pleutre ! comme vous y allez ! n’est-ce pas un peu bien manquer de charité ? Ecoutez donc. Nous n’avons plus aujourd’hui de pleutres nulle part ; nous avons des gens aimables et bien intentionnés : puis, j’en conviens, deux, trois hommes qui ont eu à dévorer la honte d’être souffletés en plein public… mais ceux-ci sont parfaitement remis de l’accident, et nul mieux qu’eux ne s’entend à parler honneur et vertu. Tenez, il y aurait plus de justice à appeler Tchitchikof l’homme aux acquêts. La passion d’acquérir est d’une force incroyable : elle produit des actes parfois détestables et sur lesquels le monde est d’accord à dire : « Ah ! ceci n’est pas bien. » Il est très vrai que, dans l’homme atteint de cette passion, il y a quelque chose qui repousse ; et tel de mes lecteurs qui, chez lui et dans la société, sera notoirement lié avec un individu de ce caractère, qui boira, mangera, conversera et sortira volontiers avec lui tous les jours, ne laisserait pourtant pas de le regarder d’un très mauvais œil, s’il le voyait figurer comme le héros même d’un drame, et, à plus forte raison, d’une épopée. »
Honneur à celui qui ne fait fi d’aucun caractère, mais qui, sans répulsion, attache sur chacun impartialement un regard scrutateur et remonte de proche en proche jusqu’aux causes premières. Tout dans l’homme est livré au changement ; en un clin d’œil il naît dans un pauvre cœur un odieux ver qui aspire et absorbe en lui tous les sucs vitaux ; et souvent, non seulement une large passion, mais un misérable caprice, une absurde fantaisie passagère s’est développée dans un homme prédestiné à de fort grandes choses, lui a fait oublier les devoirs les plus sacrés, et tenir pour saint et grand ce qu’il y avait de plus méprisable au monde. Les passions humaines sont innombrables comme les grains de sable de la mer, et pas une ne ressemble à l’autre ; toutes sont petites, accortes et soumises d’abord ; puis, maîtresses enfin de leur homme, elles en deviennent les impitoyables tyrans.
Gloire éternelle à celui qui a su choisir une passion de l’ordre le plus élevé ! Son bonheur sans bornes croîtra, se décuplera à chaque heure, à chaque minute ; il descend, celui-là, de plus en plus profondément dans le paradis de son âme, qui est l’infini : il est heureux.
Mais il est des passions dont l’homme n’a pas le choix : elles sont nées avec lui, et les forces dont il aurait eu besoin pour s’en défaire ne lui ont pas été données. Ces passions sont dirigées d’après un plan supérieur ; elles contiennent en elles quelque chose qui leur parle, les sollicite sans cesse, et ne dure pas moins que la vie même, à laquelle elles sont identifiées. Elles ont, en quelque sorte fatalement, une grande carrière à parcourir ; qu’elles aient à s’y montrer sous un aspect sombre ou comme un brillant phénomène fait pour émerveiller et charmer le monde, toutes concourent également, toutes sont appelées à concourir à un ordre universel inconnu aux hommes. Et peut être, dans ce même Tchitchikof, la passion qui le mène n’est pas de son fait ; peut-être, dans sa froide existence, est-il compris un ordre d’événements qui fera tomber l’homme à deux genoux et le front dans la poussière, devant la sagesse divine. C’est encore un mystère même que la question de savoir pourquoi cette image vient de surgir à propos du poème que nous livrons aujourd’hui au grand jour de la publicité.
Ce qui est grave, ce n’est pas qu’on puisse être mécontent du héros de mon livre ; mais ce qui serait très grave et me pèserait cruellement sur le cœur, ce serait que mes lecteurs pussent être contents de ce même Tchitchikof dont j’ai fait mon héros. Que serait-il arrivé si je n’avais pas analysé scrupuleusement son âme, en évitant d’y remuer ce qui échappe et se cache au monde ; si je n’avais pas amené à la lumière les arrière-pensées que jamais l’homme ne confie à autrui, et qu’au contraire je l’eusse montré simplement tel qu’il s’est lui-même fait voir à Manilof et à toute la ville de N. ? c’est que la majorité du public aurait pu, sans scrupule, prendre à lui un intérêt sincère. On aurait très volontiers pardonné à l’auteur d’avoir créé, comme tant d’autres, un personnage dépourvu de vraisemblance, et conséquemment de cette vie saisissante que donne la réalité ; mais la lecture faite, l’âme du lecteur, en ce cas, est si peu saisie, que rien ne l’empêche de se mettre au jeu et de manœuvrer sans aucune distraction ses cartes, occupation qui a l’heureux don de charmer la Russie tout entière.
Oui, chers lecteurs, vous voyez que je devine assez bien votre pensée ; il vous plaît très médiocrement de voir la misère humaine mise à nu en pleine lumière, et vous vous dites : « A quoi bon une si triste exhibition ? Eh ! ne savons-nous pas nous-mêmes ce qui se rencontre de méprisable et d’absurde dans le monde ? Ces objets-là sont navrants, et nous ne les voyons déjà que trop sans le secours de la littérature. Montrez-nous le beau, ce qui ravit, ce qui enlève loin des réalités, ce qui fait qu’on s’étourdit, qu’on s’oublie soi-même… » Ce raisonnement nous rappelle ce qu’un propriétaire disait à son intendant : « Pourquoi viens-tu, frère, me chanter que mes affaires s’en vont à la dérive ? Je ne le sais déjà que trop, sans que tu me le rappelles ! N’aurais-tu donc rien de plus gai à me raconter ? Arrange-toi pour que j’oublie tout cela ; que je n’en sache rien de rien, et me voilà heureux ! » Et l’argent qui eût dû être employé à réparer le désordre de ses affaires l’était de façon qu’il pût n’y plus penser et les perdre de vue. L’esprit sommeille, l’esprit de l’homme qui, éveillé, eût peut-être requis à l’improviste un riche filon de moyens réparateurs, il dort, et son bien est vendu aux enchères publiques ; la voilà réduit, lui, à aller s’oublier dans la multitude des gens, qui manquent du nécessaire, avec une âme bien préparée, il est vrai, par les avanies de sa chute, à descendre aux derniers degrés de la bassesse, à des turpitudes dont il aurait eu horreur autrefois.
L’auteur est fort exposé encore au mécontentement de certains soi-disant patriotes, qui trônent paisiblement dans des retraites ignorées, occupés de leurs petites affaires privées, par exemple, de grossir incessamment leurs capitaux, et d’ériger dans l’ombre, aux dépens d’autrui, l’édifice de leur fortune. Ces hommes-là, s’il se fait une chose quelconque qui, à leur point de vue, soit blessante pour le pays, s’il paraît un livre exposant d’amères vérités, accourront de tous les recoins obscurs, comme font les araignées quand elles aperçoivent une mouche prise à leurs malencontreux filets, et tous crieront : « Est-ce bien d’exposer cela au public, même d’en parler tout haut ? Tout ce qui est décrit là, songez, c’est toi, c’est moi, c’est nous tous, ce sont les nôtres ; je vous demande si on devrait permettre… Que diront les étrangers ? Il est très fâcheux de voir qu’on ait mauvaise opinion de nous. N’est-ce pas vraiment une horreur qu’il se fasse de pareilles indiscrétions ! On ne respecte plus rien ; il n’y a donc plus de patriotisme ! » A de si sages réflexions, surtout à l’endroit de l’opinion des étrangers, il n’y a vraiment rien à répondre.
Voyons, pourtant. Dans le fond d’une province russe vivaient deux hommes, l’un, père de famille, était un propriétaire honnête et paisible, qui passait sa vie en robe de chambre, et, par amour du repos, ne se souciait point des manières d’agir des siens. Sa vie avait pris une direction proprement contemplative, et depuis longtemps il était absorbé par cette question philosophique qui s’était un beau soir offerte spontanément à son esprit chercheur : « Le quadrupède naît tout nu, disait-il posément en se promenant de long en large dans sa chambre, il vient au monde tout droit du flanc de la mère sans poil, sans plume, tout nu enfin… Pourquoi nu ? Pourquoi le quadrupède ne se forme-t-il pas comme l’oiseau ? Pourquoi ne sort-il pas d’un œuf ? Tirez-vous de là ! C’est qu’il y a comme ça, dans l’étude de la nature, de ces points où plus on plonge, plus on y voit trouble. » Ce penseur s’appelait Kitha Makièvitch.
L’autre habitant était Mokii Kithovitch, propre fils de notre Kitha. Le jeune homme était ce que nous appelons en Russie un hagatyr, une porte de Samson ; tandis que l’honorable père était préoccupé du procédé de la nature dans la procréation du quadrupède, le trop-plein de forces physiques d’un gaillard de vingt ans éprouvait le besoin de s’épancher. Il ne savait rien toucher comme tout le monde ; parfois il passait, et après lui on voyait, ici un bras démis, là un nez en compote. A la maison et dans le voisinage, à son apparition tout fuyait, tout se cachait, depuis la fille de basse-cour jusqu’au chien de garde ; plusieurs fois dans sa chambre, par amusement, il a mis en morceaux son bois de lit, pour le punir d’avoir craqué sous lui. Mokii, au demeurant, était le meilleur garçon du monde. Cependant les domestiques de la maison et les gens de plusieurs autres venaient de temps en temps dire au père : « De grâce, monsieur, que fait donc ton Mokii Kithovich ? Il tape, il cogne, il bûche, et de çà, et de là, et partout, si bien qu’il n’y a plus de repos pour personne. – Oui, oui, je sais, répondait ordinairement le père, il polissonne, il va trop loin, je lui ai dit ; mais, ma foi, je n’irai pas me mettre aux prises avec lui. Le faire châtier ! eh ! vous seriez les premiers à m’accuser de dureté. Mais il a de l’honneur : si je lui faisais une bonne avanie une fois devant témoins, il n’oserait pas rebecquer ; mais, voyez-vous, on en parlerait, on rapporterait mes paroles, on y ajouterait, la ville saurait tout, on le traiterait de chien. Eh ! que voulez-vous donc ? comment cela ne me ferait-il pas de peine ? car, enfin, je suis père ; j’ai mes affaires ; puis la philosophie me prend beaucoup de temps ; mais, après tout, je suis père : comprenez donc, je suis père ! Les autres, les autres, c’est très bien ; que le diable les emporte tous ! Que diantre ! un père est un père ; et, quant à moi, pensez-en ce que vous voudrez : mais Mokii Kithovich est là et restera là, mes amis ! »
En disant ces mots, le bon Kitha se donnait de grands coups dans la poitrine et s’exaltait tout à fait. Si mon enfant est chien, s’il doit rester chien, que ce ne soit pas, du moins de moi que le monde l’apprenne ; qu’on ne dise pas que c’est moi qui l’ai trahi ! » Et après avoir ainsi donné libre carrière à son affection paternelle, il laissait Mokii Kithovich poursuivre le cours de ses exploits de Samson russe ; et, plus calme que jamais, il passait à un ordre de questions telles que celle-ci : « Fort bien ! mais j’accorde volontiers que, si l’éléphant naissait d’un œuf, la coque en serait d’une épaisseur inouïe ; si forte, qu’un boulet de canon rebondirait dessus sans l’entamer… Après tout, cela donnerait peut-être lieu à l’invention de quelque arme à feu d’un effet plus puissant… »
C’est ainsi que passaient leur vie deux habitants d’une contrée, au fond, bien tranquille, qui, à l’improviste, avaient entrevu, comme par une lucarne, quelque chose de notre poème ; et ils avaient regardé, ayant l’intention de répondre modestement à l’accusation que formulaient quelques chauds patriotes avant l’apparition de ces braves pères, qui sont voués, soit à la philosophie, soit à l’accroissement de leurs capitaux aux dépens de ceux de leur bien aimée patrie, sorte de gens qui pensent, non à éviter le mal, mais à empêcher qu’on ne parle du mal qu’ils font ! Non, non ; ce n’est pas le patriotisme, ce beau et noble sentiment, qui est le vrai mobile des accusations, c’est une arrière-pensée, un sentiment ignoble qui se cache sous un vain masque de patriotisme : ce masque, il le faut arracher, déchirer et fouler aux pieds. Il faut signaler les choses et leur donner un nom : c’est un devoir, un devoir sacré ; c’est le devoir des écrivains de dire la vérité, toute la vérité.
Vous craignez la pénétration d’un regard d’homme ; vous évitez avec soin de jamais jeter vous-mêmes autour de vous un coup d’œil ferme ; vous aimez à regarder sans voir en passant et sans penser, et surtout sans conclure. Je le comprends, vous vous laisserez aller jusqu’à rire assez cordialement de Tchitchikof, peut-être même jusqu’à louer l’auteur ; vous direz : « Oui, pourtant, il y a là des choses bien saisies ; cet écrivain doit être un homme jovial. » Puis, satisfaits de vous-mêmes plus que jamais, vous ferez un haut-le-corps, vous sourirez longuement, après quoi vous ajouterez, en pesant sur vos paroles : « C’est vrai, pourtant, que dans quelques-unes de nos provinces on rencontre des gens bien étranges, des êtres tout à fait ridicules, et, on en doit convenir, de grands fripons aussi ! »
Propos du simple fat, bon. Mais qui d’entre vous, graves lecteurs, je m’adresse à ceux qui ont l’humilité du vrai chrétien, qui de vous étant seul, dans le silence du soir, à l’heure où l’on s’entretient un peu avec soi-même, retourne sa parole vers le fond de son âme pour se faire sincèrement cette question : « N’y aurait-il pas en moi quelque chose de Tchitchikof ? » Je doute qu’on aille jusque-là.
Mais que le matin il vienne à passer près de n’importe lequel de nos lecteurs une personne de connaissance d’un rang ni haut ni bas, on coudoiera aussitôt son compagnon de trajet en lui disant, avec un éclat de rire comprimé : « Voyez, voyez, Tchitchikof, Tchitchikof qui passe. » Puis à peu près comme l’écolier ou le gamin, mettant en oubli ce qu’on doit d’égards à l’âge ou à la qualité de la personne, on emboîtera le pas derrière ce passant inoffensif, en murmurant ce mot : « Tchitchikof, Tchitchikof, Tchitchikof ! »
Nicolas Gogol.
N. B. Tout ce qui précède est adressé par l’auteur à son public de 1843. Du train dont la littérature russe y va maintenant, il est bon, pour la gloire de Gogol, de fixer cette date ; en fait de hardiesse, il se trouve aujourd’hui bien distancé par son école. Une Revue de Pétersbourg vient de nous apprendre, en 1859, qu’il y a des Kitha Makiévitch même dans l’armée russe, et elle a pu signaler les nombreux abus d’une institution réputée jusqu’à présent l’arche sainte, et à ce titre restée inviolable pour la critique. Une vive discussion s’est engagée publiquement sur un sujet si chatouilleux pour l’honneur militaire, en prouvant une fois de plus toute la liberté dont jouit la presse en Russie.
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Tout devait être prêt dès l’aube, et à six heures du matin Tchitchikof devait avoir franchi la barrière. Mais rien ne se fit comme il l’avait supposé et ordonné. D’abord lui-même il s’éveilla plus tard qu’il ne l’avait résolu, et ce fut pour lui une première contrariété. A peine levé, il envoya savoir si la britchka était attelée et si tout était prêt. On lui rapporta que la voiture n’était point attelée et qu’il ne fallait pas se presser de descendre les bagages. Ce fut une deuxième contrariété ; et pour la troisième, il eut le désagrément de se sentir fort irrité, fort disposé à administrer une rigoureuse correction à l’ami Séliphane ; il n’attendait, pour y procéder, que les mauvaises raisons qu’allait sans doute lui donner le délinquant pour sa justification. Celui-ci se montra bientôt de profil à la porte, et le maître eut le plaisir d’entendre mot pour mot tout ce qu’on entend chaque fois qu’on est très pressé de partir.
« Pàvel Ivanovitch, il faut ferrer les chevaux.
– Butor ! stupide animal ! pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? Est-ce que le temps t’a manqué ?
– Oh ! non, mais… c’est que… une jante, puis la virole et les lanières d’attache d’une roue doivent être réparées ou remplacées ; les chemins sont effondrés et vous serez bien cahoté… et d’ailleurs l’avant de la britchka est en si mauvais état, que nous n’aurons pas fait deux relais…
– Ah ! vaurien ! s’écria Tchitchikof, en gesticulant tout près de Séliphane avec tant de vivacité, que celui-ci rangea de côté avec précaution sa figure, dans la crainte d’un éclat terrible prêt à s’abattre sur sa tête ; veux-tu donc me tuer, hein ? m’égorger, hein ? gredin, marsouin, vil pourceau, hein ? Attendre pour parler, juste le dernier moment, quand je ne devrais avoir qu’à monter et partir… Tu ne savais pas, hein ? Qu’as-tu fait de ces trois semaines et plus que nous sommes ici sans bouger ? Mais j’en suis sûr, tu savais que tout cela était à faire, scélérat ! tu le savais ! tu le savais ! n’est-ce pas, dis, tu le savais ?
– Je le savais, répondit Séliphane la tête basse.
– Eh bien ! pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt ? » Séliphane ne répondit rien et resta immobile ; il se disait à lui-même : « Voyez un peu comme tout cela a mal tourné ; c’est pourtant vrai que je savais et que je n’ai rien dit. »
« A présent, imbécile, que fais-tu là ? amène-moi ici un charron, un forgeron ; qu’il regarde, et que dans deux heures tout soit en état ! Tu m’entends ? Dans deux heures ; et si ce n’est pas fait dans deux heures, je te plie en deux et je fais un seul nœud de tes bras et de tes jambes ! Marche ! »
Notre héros ne badinait que tout juste assez pour tromper sa colère, Séliphane fit un mouvement pour aller exécuter l’ordre du maître, mais il s’arrêta et dit :
« Pardon, Pàvel Ivanovitch ; mais il faut que je vous dise encore… qu’il faudrait bien… vendre notre tigré, parce que, voyez-vous, c’est une canaille, un bon à rien, Pàvel Ivanovitch ; une bête comme ça ne peut donner que de l’embarras en route.
– A la bonne heure ! Je vais aller au marché, n’est-ce pas, chercher un acheteur ?
– Je vous jure, Pàvel Ivanovitch, qu’il n’a pour lui que son apparence ; mais c’est un rusé, un méchant drôle, et avec une canaille pareille, nous…
– Quand il me plaira de m’en défaire, je m’en déferai, brigand ; à présent trêve de paroles inutiles, et prends-y garde : si dans deux heures le charron n’a pas fait tout ce qu’il y a à faire, je te promets une raclée à te disloquer la carcasse. File au plus vite, et pas un mot de plus ! »
Tchitchikof était tout hors de lui ; il décrocha du mur et jeta sur le plancher un sabre qu’il tenait toujours couché derrière lui dans ses excursions, pour s’en servir au besoin comme porte-respect. Il fut ensuite plus d’un quart d’heure avec les forgerons, avant de céder à leurs exigences ; ces coquins, lorsqu’on est pressé, ne manquent jamais de demander six ou huit fois le vrai prix de leur travail ; bien entendu il eut beau se gendarmer, leur parler le meilleur russe, les appeler fripons, voleurs, brigands, dévaliseurs, juifs et renégats, et les menacer même du jugement dernier, ils soutinrent imperturbablement leur caractère à tel point que non seulement ils ne voulurent rien rabattre du prix demandé, mais qu’ils mirent sans vergogne près de six heures à un travail qui en exigeait tout au plus deux.
Notre héros eut donc tout loisir de savourer une à une ces interminables minutes d’attente si familières aux voyageurs qui sont là sur les dents, avec leurs malles prêtes, dans une chambre toute tapissée de bouts de corde, de déchirures de papier, de foin, de flocons de ouate et autres résidus. Ennuyé de n’être ni en place ni en chemin, il siffle, il chantonne, il regarde de sa fenêtre passer et s’arrêter des gens qui, tout en causant de leurs affaires, lèvent vers lui un regard curieux, chuchotent et s’éloignent, circonstance dont le malheureux voyageur oisif par nécessité se fait pour diversion un nouveau sujet d’humeur. Tout ce qu’il aperçoit, l’échoppe d’en face, une tête de vieille femme à une lucarne, un chien qui lape on ne sait quoi, le dégoûte et l’irrite, il s’éloigne de la fenêtre, se tient debout au milieu de la chambre, rêve, souffle d’impatience, puis il frappe du pied et se rapproche de nouveau de la fenêtre pour en fermer la moitié ; là il se donne la satisfaction de traquer et d’écraser une mouche, dont le bourdonnement l’agaçait et le poussait à l’exaspération.
Mais, comme tout a une fin, le moment attendu arriva ; l’avant de la britchka se trouva raffermi ; les roues avaient de nouveaux cercles de fer, et les attaches des brancards étaient consolidées dans les parties affaiblies. Les chevaux ferrés à neuf revinrent de l’abreuvoir, et les coquins de forgerons sortirent de la cour, en comptant leur salaire et en souhaitant un bon et heureux voyage à Tchitchikof, qu’ils venaient de rançonner. Dans la britchka que Séliphane achevait d’atteler, Pétrouchka déposa deux kalatches encore tout chauds[97]. Séliphane engouffra lestement tout son bagage dans la caisse de son siège, et notre héros fit sa sortie, escorté très poliment par le garçon en surtout de cotonnade grise, qui, la casquette à la main, souriant et saluant sans cesse, tranchait sur un groupe assez nombreux de cochers, d’enfants, de cuisiniers et de vieilles femmes accourus pour assister au spectacle que leur promettait le départ d’un monsieur. Le monsieur, objet de cette attention générale, assisté du garçon d’auberge, monta en voiture, et cette britchka qui a séjourné si longtemps dans la ville de N…, au grand ennui peut-être de nos lecteurs, sortit au pas de la grande porte de l’hôtellerie. « Ah ! enfin, Dieu merci ! » pensa Tchitchikof, tandis que Séliphane se donnait l’innocent plaisir de faire claquer son fouet. Pétrouchka, après s’être un moment tenu comme en équilibre sur le marchepied de l’avant, se décida à grimper et occupa sur le siège le tiers d’espace qui était sa partie congrue. Notre héros, assez pittoresquement posé sur un tapis de Géorgie, s’inclina pour s’y adosser sur un coussin de maroquin vert, et la voiture se mit à rouler en sautant et bondissant sur un pavé qui semblait avoir été inventé tout exprès pour éprouver la solidité de tout véhicule roulant. Ce fut avec une certaine émotion vague que Tchitchikof regardait les maisons, les murailles, les palissades, les rues qui, elles aussi, dansaient, sautaient et fuyaient en sens inverse, et que peut-être il apercevait pour la dernière fois. Au moment de doubler l’angle d’une rue, la britchka dut s’arrêter ; il défilait dans celle où il fallait entrer un convoi funèbre qui s’étendait à perte de vue. Tchitchikof se pencha en avant et ordonna à Pétrouchka de questionner quelqu’un ; il apprit que c’étaient les funérailles du procureur. Frappé de cette nouvelle, il abaissa la capote, boutonna les rideaux de cuir et se rencogna dans sa voiture. Pendant qu’ils stationnaient ainsi malgré eux, Séliphane et Pétrouchka, ayant pieusement mis chapeau bas, regardaient passer le convoi et s’amusaient à compter combien il y avait de personnes à pied et combien en voiture. Leur maître, s’étant de nouveau mis sur son séant pour leur recommander de ne reconnaître et de ne saluer aucun des laquais et cochers de leur connaissance, se mit aussi à regarder aux œils de vitre logés dans le cuir des rideaux. Immédiatement derrière le corbillard cheminait pédestrement et chapeau bas tout un peuple d’employés. Il pensa que beaucoup d’entre eux reconnaissaient sans doute, l’un sa britchka, l’autre ses domestiques ; mais tous étaient si pensifs qu’ils s’abstenaient par extraordinaire de ce caquetage habituel aux gens désœuvrés qui charment, en causant, l’ennui que leur impose l’obligation de suivre officiellement un convoi funèbre. Toutes leurs idées étaient réfléchies sur eux-mêmes. « Quel homme trouverons-nous, pensaient-ils, dans ce nouveau général qui va nous arriver ? Comment se prendra-t-il aux affaires ? Quel accueil nous fera-t-il ? » A la suite des employés à pied venaient des voitures pleines de dames en bonnets de deuil. Au mouvement de leurs lèvres et à leurs gestes, il était facile de voir qu’elles tenaient conversation, et même une conversation des plus animées. Elles aussi, peut-être, parlaient du nouveau général, supposant qu’il donnerait certainement quelques bals en vue desquels il convenait de songer aux festons, aux blondes, aux broderies, aux coupes nouvelles. A la queue des voitures défilèrent une douzaine de drochkis vides de leurs propriétaires ; puis, le passage se trouvant libre, notre héros sentit de nouveau le rude bercement de sa britchka. Aussitôt il replia ses rideaux, reprit sa position, soupira et se dit à lui-même par manière d’amusement : « Ce brave procureur, procouror, procouror, il a vécu, certes, il a vécu, et puis voilà qu’il est mort ! Bon, ils vont bien vite lui faire dire par les gazettes qu’il est mort victime de l’excès de son zèle, à l’inconsolable douleur de ses subordonnés et de l’humanité entière. Citoyen honorable, sage père de famille, modèle des époux, et vingt autres belles choses. Ils sont très capables d’ajouter qu’il fut accompagné à sa dernière demeure par les pleurs déchirants des veuves et des orphelins… Si l’on prenait le soin de soulever ce voile de convention et de regarder, tout ce qu’on verrait, c’est que le défunt avait les sourcils, l’un surtout, d’une épaisseur peu commune. » Là-dessus il se félicita mentalement d’avoir rencontré un mort et d’avoir croisé le cortège funèbre non en tête, mais en queue et sans surprise, circonstance qu’on assura être un bon présage pour les voyageurs. La britchka atteignit des rues plus désertes et les longues enfilades de palissades délabrées qui annoncent en Russie l’extrémité d’une ville ; tout à coup le pavé cessa, la barrière fut franchie, la poussière s’éleva épaisse d’abord, un peu moins après. Notre héros était en route, il traversait un espace tout plat et nu. Ce qu’on voit en ces occasions, c’est qu’on ne voit plus rien ; ensuite on prend sans y penser l’habitude de regarder les poteaux qui indiquent les kilomètres parcourus et à parcourir d’un relais au suivant, et la mine des inspecteurs de station, et les puits de village, et les convois de charrettes qui constituent notre roulage national, et les villages, masses grisâtres ornées çà et là de samovars[98], de bonnes femmes et de barbons. En voilà un qui se détache du groupe et accourt de l’auberge vous offrir son avoine ; voici des piétons en marche ; ils sont chaussés d’écorce de bouleau ou de tilleul, et cependant il en est tel qui, avec cette sorte de chaussure, fera des trajets de six à huit cents kilomètres. Puis passent sous vos yeux les petites villes bâties à coups de hache en rondins rarement recouverts de planches, avec leurs petites boutiques dignes du nom d’échoppes, entourées à la devanture de tonneaux de farine, de pois, de fèves, de noisettes et de laptis ou souliers d’écorces et de kalatches ou pains jaunets et pansus avec une anse ; une barrière bigarrée de blanc et de noir, avec cordon rouge entre deux, est à l’entrée, une autre semblable à la sortie ; puis ce sont des ponts recarrelés comme les bottes du pauvre, et des espaces sans fin à droite et à gauche ; de temps en temps passe un grand vieux carrosse de propriétaire noble, ou bien un soldat à cheval traînant un caisson de mitraille portant en suscription : 51e batterie d’artillerie ; viennent ensuite des pièces de terre vert de pré, jaune d’or, noir d’ébène et fraîchement sillonnées en guérets en plein désert ; là-bas c’est la chanson qu’on entend dans un lointain incroyable, et des volées de cloches ; plus loin, bien plus loin encore, apparaissent des tourbillons de moucherons, des nuées de sauterelles, des trombes de corbeaux, des faîtes de sapins, des océans de brouillard, faisant ombre sur vingt points d’un horizon qui semble n’avoir pas d’autres bornes… Russie ! Russie ! des lieux étrangers où je suis, de cette grande distance traversée par plusieurs hautes chaînes de montagnes[99], je te vois, je te vois distinctement, ô mon pays ! Ta nature est pauvre ; là rien pour réjouir ni pour effrayer les regards ; point de ces hardies merveilles couronnées par les témérités de l’art ; point de ces villes signalées par de hauts palais à mille fenêtres, qui ont pour base des masses de rocs géants ; point de ces arbres dont chacun fait tableau, de ces vastes et amples draperies de lierre enserrant les maisons dans leurs plis grandissant dans le bruit et l’éternelle pluie diamantée qui sort des bénignes vapeurs des torrents et des cascatelles ! Chez toi, on n’a pas à renverser la tête en arrière pour regarder là-haut dans les airs de monstrueuses roches appendues, ici en bizarres corniches, ici en immenses voûtes formant des salles de génies ou de Titans éclairées de loin en loin sous les nuages, par des ouvertures où joue le lézard à travers les pampres, les capillaires, les lierres, les mousses enchevêtrées à cet orifice aérien. Point de ces perspectives infinies de cimes éclatantes de lumières diverses sous des ciels d’or, d’argent, d’azur et de pourpre, d’une incomparable transparence ! Non, Russie, en toi, il est vrai, rien de si splendide, de si pittoresque ; en toi tout est plat et découvert, les villes sont plates, sans relief, et ne se détachent sur l’uniformité du désert que comme des points, des marques, de poudreuses oasis ; rien en toi, sous cet aspect monotone, ne charme, ne séduit, n’amuse au moins le regard. Quelle est donc cette force mystérieuse, cet attrait inexplicable, mais irrésistible, qui m’attire vers lui ? D’où vient, ô Russie, que toujours et partout mon oreille croit saisir la mélodie plaintive, traînante, angoisseuse et peu variée de la chanson que tu fais entendre de l’une à l’autre de tes mers et tout le long de tes fleuves géants ? Cette chanson, que rappelle-t-elle donc à mon cœur, qu’à son souvenir je presse des deux mains ma poitrine pour ne pas éclater en sanglot ? Qu’est-ce que ces sons, ces accents qui, en venant caresser mon âme, produisent dans mon sein de si douloureuses étreintes ? Parle, ô Russie ! que veux-tu de moi, dis ? Quel lien sacré, indéfinissable, mais réel et sensible, y a-t-il entre nous deux ? Pourquoi me regardes-tu ainsi, et pourquoi tout ce que tu contiens attache-t-il sur moi ce long regard fixe ? Que pourrais-tu attendre d’un être si chétif ?… Et jusqu’à cette heure, moi, plein d’anxiété, je me tiens là debout, immobile. Mais déjà se forme un gros nuage sombre et menaçant, tandis que ma pensée s’arrête muette devant les espaces infinis, et sans abri pour y chercher un refuge. Eh bien, cette étendue infinie elle-même, que fait-elle augurer ? Puisque tu es sans limites, ne serais-tu pas la mère patrie, mère et nourrice de la pensée infinie ? Tu dois être le pays des géants si universellement rêvés à toutes les époques, toi qui es la seule contrée où les géants aient du champ pour leurs pieds, de l’air pour leurs poitrines. Et l’idée dominante de l’étendue incommensurable m’absorbe irrésistiblement, se réfléchissant dans le fond de mon âme avec une force redoutable, et mes pensées s’illuminent d’une puissance miraculeuse. Oh ! quel lointain éblouissant, plein de mirages et de merveilles inconnues au monde entier !… Russie… « Arrête, arrête, imbécile !… » cria Tchitchikof à Séliphane, et, dans le même temps, un feltiègre à moustaches démesurées, haut placé sur le coussin de cuir d’un chariot de poste, tiré par un troïge lancé au grand galop, croisa la britchka, vomit contre les voyageurs un effroyable torrent d’injures et de menaces, et, après cet orage improvisé, disparut comme une vision, ne laissant d’autre trace de son passage tempétueux qu’un long tourbillon d’épaisse poussière. Petit et fugitif incident de route, rien de plus. Mais que de choses étranges, attractives, entraînantes et vraiment merveilleuses dans ce seul mot russe, dorôga (la route, le voyage) ! Que de puissance dans le mot, et que de charme dans la chose !… Jour clair, feuillage d’automne, vent froid ; serré dans les plis de notre manteau de voyage, et le chapeau enfoncé sur les yeux, nous nous casons bien commodément, bien étroitement dans un angle de la voiture ; le frisson, qui tout à l’heure parcourait nos membres, a bientôt fait place à une douce chaleur ; les chevaux dévorent l’espace ; nous nous sentons envahis par une somnolence voluptueuse ; nos yeux se ferment, le sommeil nous rend d’abord sourds, non seulement à la neige inconsistante qui tombe, mais au trot des chevaux et au bruit des roues, et à celui infime de notre respiration accompagnée de la dilatation naturelle du corps commune à nous et à notre voisin, d’où il résulte que nous nous réveillons simultanément l’un l’autre. Nous ouvrons les yeux, nous regardons au dehors : cinq relais ont été franchis, la scène est éclairée différemment ; sous la douce clarté de la lune, c’est une ville quelconque, des églises en bois, dominées par des coupoles, des minarets et des flèches noircis par le temps, des maisons de rondins noirâtres, çà et là quelques maisons en pierre qui tranchent par leur teinte blanche. Les lueurs de la lune se détachent sur les murs et sur les pavés et tout le long des rues, comme si on eût étendu ici de larges pièces de toile, là des draps de lit, des nappes, des serviettes et des mouchoirs pour qu’ils sèchent au grand air, et l’ombre se dessine en zones noires dans tous les intervalles ; les toits brillent comme de grandes plaques de métal poli, quoique de simple bois la plupart. Pas une âme aux fenêtres, ni au dehors : tout est livré au sommeil, tout, sauf peut-être quelque pauvre diable, quelque petit bourgeois de la ville qui calfate de son mieux ses bottes crevassées, ou le boulanger pressé d’allumer son four. Oh ! la nuit, la nuit ! combien on doit bénir ces voiles que le ciel lui prête, et ce bon air frais qui souffle alors en murmurant son indolente chanson ! Nous nous rendormons, nous nous sentons sans résistance retomber dans cet oubli de nous-mêmes et des antres, et une seconde fois nous réveillons le pauvre voisin, fort dépité de nous sentir peser sans conscience de tout notre poids sur son flanc. Adieu le sommeil cette fois ! nous sourions ; nous voyons s’étendre devant nous des prés, des steppes, l’immensité ; encore un poteau, un autre est dépassé, un troisième. La scène du matin se prépare ; l’aube tire sur l’horizon sa raie blanche, qui, un instant après, est un ruban d’or pâle, puis elle envahit un dixième de l’horizon. L’air en ce moment est plus saisissant, le vent plus intense. Enveloppons-nous bien de notre manteau, il fait froid, on grelotte, on secoue ainsi l’engourdissement du dernier somme. Au moindre cahot du véhicule, nous voilà bien décidément réveillés. Cependant le soleil s’est élevé majestueux au-dessus de l’horizon en dissipant sous lui les dernière teintes de l’aurore, emportant les dernières ombres de la nuit. Nous nous sentons légers, notre ouïe distingue un murmure de voix ; la télègue dévale de la colline tout en bas de laquelle miroite éblouissante la surface d’un réservoir et de quelques limpides étangs. Des villages, des chaumières et des cabanes isolées, animent tout le versant jusqu’aux rives des eaux ; à part, sur un joli plateau, reluit la croix dorée de l’église locale ; non loin de là se sont formés quelques groupes de paysans, d’autres de paysannes babillardes ; et nous nous sentons un appétit impatient et avide de satisfaction. Voici le relais, vivat ! Oh ! que tu es doux, que tu es salubre et parfois salutaire, voyage, voyage lointain ! Que de fois, pour notre compte, nous avons en recours à toi comme à une planche de salut ! et chaque fois tu m’as porté au rivage, tu m’as sauvé la vie. C’est, qui le niera ? sur les routes, dans les chemins, en voyage que naissent les fécondes pensées, les rêveries poétiques, les impressions et les expressions grandioses !… Notre ami Tchitchikof, se trouvant déjà en rase campagne, comme nous l’avons dit, éprouva lui aussi, en ce moment, un commencement de bien-être qui n’avait rien de trop prosaïque, quoiqu’il fût encore tout imprégné de cette prose de la ville de N… Il regarda d’abord en arrière pour bien s’assurer qu’il en était sorti ; quand il fut bien certain que la ville était totalement hors de vue, et qu’on n’apercevait même plus les cabanes, les forges des maréchaux-ferrants et les moulins environnants, ainsi que les minarets blancs des églises bâties en pierre, il ne fit plus attention qu’à la route qu’il suivait, et sa distraction fut telle que cette ville de N… qui avait été son cauchemar de la veille et qui l’oppressait encore le matin, devint pour lui un souvenir vague et confus, comme s’il ne l’eût en effet connue que pour l’avoir traversée au temps de son enfance. La route elle-même cessa bientôt d’occuper Tchitchikof ; ses paupières alourdies peu à peu s’abaissèrent, et sa tête s’étant mollement abattue sur l’oreiller, il ferma tout à fait les yeux. Nous avouons être très satisfaits de ce sommeil que goûte notre héros, mollement bercé sur d’excellents coussins, dans le fond de sa britchka. Ce temps de repos nous offre une occasion naturelle de parler à loisir à nos lecteurs de la personne même et de quelques détails de la vie de Tchitchikof. Jusqu’ici force nous a été de parler plus que nous n’aurions voulu de Nozdref, du maître de police, et de bals, et de dames, et de caquetages, et de ces milliers de détails qui paraissent assez misérables dans un livre, à plus forte raison dans un poème, mais qui ont dans le monde une importance positive. Mettons tout cela de côté, du moins pour un temps, et abordons sans plus d’amusement un récit épisodique indispensable. Il est au moins douteux que jusqu’ici la personne de notre héros ait été vue d’un bon œil par la généralité des lecteurs. Qu’il déplaise aux dames, ceci va de soi : les dames exigent qu’un héros soit parfait ; et, si l’auteur laisse voir dans celui qu’il leur présente la moindre faiblesse d’âme, le moindre défaut corporel, c’en est fait de lui. Le poète aura beau analyser à fond son âme et en buriner l’image de manière à le faire voir comme dans la glace la plus pure, il n’y sera attaché aucun prix. L’âge et l’embonpoint de Tchitchikof ne peuvent certes que lui nuire. Un homme d’un certain âge, fi ! et de l’embonpoint par-dessus le marché, c’est ce que le beau sexe ne nous passera jamais, et quelques-unes s’emporteront jusqu’à dire : « Mais il est dégoûtant, son héros ! » Hélas ! nous savons tout cela, mais le poète a ses raisons pour repousser jusqu’à l’idée d’admettre comme le héros de son œuvre un jeune et beau gentilhomme ou un prince qui se montre plein de grandeur, d’honneur et de vertu. Peut-être, dans nos récits tels que nous les avons conçus, le lecteur sentira-t-il vibrer quelques cordes vierges, jusqu’à ce jour inconnues, inaperçues ; peut-être y verra-t-on se dessiner la richesse infinie de l’esprit national ; peut-être y verra-t-on passer quelque homme doué de qualités presque divines, quelque ravissante jeune personne bien russe, et telle qu’il ne s’en trouverait pas une sur tout le reste du globe, ornée d’une âme angélique toute d’élan, de honte, de dévouement et de sublime charité ; peut-être, près de ces personnages, tous les gens vertueux des autres sociétés humaines feront-ils l’effet d’être morts, comme un livre est chose morte, comparé à la parole vivante. Un jour viendra que les Russes se lèveront, de grands mouvements se manifesteront… et l’on verra combien profondément il était tombé dans la nature slave de cette semence de vertu qui n’a fait pour ainsi dire que glisser à la surface de la nature de vingt autres races. Mais à quoi bon parler de ce qui est le secret de l’avenir ? Il convient peu à un auteur qui, depuis longtemps homme fait, a été mûri par une vie intérieure austère, par la salutaire sobriété de la solitude, de s’emporter, de s’oublier comme un jeune homme. Toute chose vient à son tour, en son temps, en son lieu. Ainsi donc je n’ai ni voulu ni dû confectionner un héros homme de grande vertu, et voici en partie ma raison. Il est temps d’accorder le repos et les honneurs du prytanée à l’homme vertueux ; le mot lui-même d’homme vertueux décidément sonne creux dans toutes les bouches ; la médiocrité a fait de l’homme vertueux un dada qu’elle enfourche péniblement dans toutes les littératures, et s’efforce en vain de faire avancer d’un pas en s’aidant du fouet, de l’éperon et de la voix ; ils sont parvenus à tuer sur place l’homme vertueux auquel, à défaut de chair, de peau et d’une dernière ombre de vertu, il reste à peine aujourd’hui le triste squelette de sa charpente osseuse. C’est pure hypocrisie que d’évoquer de nos jours l’homme vertueux, passé à l’état de fossile, et de fétiche d’un autre âge ; je ne sache pas qu’un homme de bon sens ait aujourd’hui un respect sincère pour des êtres de raison ; bref, ayant jugé opportun d’enharnacher le caractère d’un individu retors, qui est très vivant et même très fringant, je ne me fais aucun scrupule littéraire de le seller, brider, monter et atteler, de manière à montrer l’intrigant sous toutes ses allures. L’extraction de notre héros est tout à fait obscure ; ses parents étaient nobles ; nobles d’ancienne date ou de fraîche date, Dieu sait. Il n’avait dans la figure aucun de leurs traits. Une parente, une façon de naine difforme, un vanneau, comme on les appelle, se trouvant présente dans la famille le jour de sa naissance, s’écria en le regardant avec attention : « Bah ! il ne répond pas du tout à l’idée que j’avais ! » Elle aurait désiré que l’enfant eût les traits de la mère, ce qui aurait été heureux en effet ; il ne ressemblait, comme dit le proverbe, ni au père, ni à la mère, mais au premier beau cavalier qui avait galopé par là. La vie ne jeta d’abord sur lui qu’un regard oblique et peu accueillant, un regard trouble et froid comme la vitre saisie par les gelées. Il n’eut dans toute son enfance aucun camarade ; il habita une toute petite chambrette qui n’avait qu’un jour de souffrance, fermé été comme hiver. Son père, homme sec et malingre, affublé d’un long surtout de merlut[100], les pieds chaussés de chaussons de tricot et les jambes nues, geignait, murmurait sans cesse en allant et venant par la chambre, et crachait dans un vieux sablier de bois, tandis que lui, dès l’âge de six ans, stationnait des heures entières, assis sur un méchant tabouret, la plume en main, les lèvres et les doigts souillés d’encre, et sous les yeux un exemple de calligraphie qui disait : « Ne mens pas ; écoute les vieillards, et porte la vertu dans ton cœur. » Quand le petit malheureux, fatigué de son silence et de son immobilité, et de l’uniformité de son devoir, et de l’éternel traînement de chaussons et du périodique crachotement de monsieur son père, s’avisait d’enjoliver à l’excès une majuscule ou de développer un peu trop par le haut ou par le bas un t, un p, un s, ou un d : « Ah ! tu polissonnes encore ! » disait le père, et de longs doigts difformes, armés d’ongles cornifiés, lui tiraillaient les oreilles jusqu’à ce qu’il eut poussé un cri de douleur… Ainsi se passa sa première enfance, et l’on conçoit qu’il n’en conserva dans sa mémoire que des images bien confuses. Un jour, par un beau premier soleil de printemps, le père monta et fit monter son fils dans une télègue attelée de l’un de ces petits chevaux mouchetés très vulgaires que nos maquignons, à raison de ce mouchetage de leur robe, rangent au nombre des pègues ou pies. Sur une sorte de caisse placée à gauche de l’avant, prit place à son tour un petit bossu qui était le chef de la seule et unique famille de serfs appartenant au père de Tchitchikof, et à qui incombaient tous les soins du ménage. La pègue et le bossu étaient plus sobres que le chameau, plus fermes que le mulet ; ils roulèrent trente-six heures durant avant de prendre, sur le banc hospitalier d’une chaumière, une collation froide de pâté aux choux et de mouton rôti, après quoi le père et le fils se promenèrent une heure sur le bord d’un gué qu’ils venaient de traverser, pendant que le quadrupède et le bossu se repaissaient l’un d’une mesure d’avoine, l’autre de quelques reliefs de repas des maîtres ; puis on se remit en route, et nos gens arrivèrent enfin le troisième jour sans encombre à leur destination. C’était ce que nous appelons une ville ; l’enfant resta bouche béante à la vue de ce luxe de maisons et de rues qui lui était encore inconnu. Le chariot n’eut pas roulé dix minutes dans la rue principale qu’il entra dans une ruelle longue, tortueuse, inégale, pleine de flaques profondes où la pègue pataugeait et s’embourbait, et où elle serait, pensons-nous, demeurée avec tout l’équipage, si le serviteur et le maître lui-même, au moyen des rênes, du fouet et de la voix, ne l’eussent tenue dans un salutaire état de surexcitation. Après bien des efforts communs, les voyageurs parvinrent à sortir d’une dernière flaque noirâtre et à pénétrer, en escaladant une pente, dans une petite cour ornée de deux pommiers en fleurs. Ils se trouvaient devant une vieille maisonnette en rondins qui masquait un jardinet planté de légumes communs ; celui-ci, ombragé par des sureaux et des sorbiers, était terminé par une baraque des plus délabrées, à toiture en planchettes pourries ; le jour ne lui venait que par une ouverture d’un pied carré où s’enchâssait une vitre d’un verre grossier, que les filigranes irisés du temps avaient fini par rendre mat à sa manière. Là habitait une de leurs pareilles, malingre, petite, vieille, toute ridée jusqu’aux salières du cou, qui pourtant, toute chétive qu’elle était, allait encore, tous les matins, à travers la boue de la ruelle, faire son tour de marché, puis revenait sécher ses bas sur la bouilloire à thé, qu’elle allumait en rentrant de sa course. La pauvre femme caressa l’enfant et se réjouit de l’incarnat de ses joues fraîches, pleines et veloutées. Ce fut d’elle qu’il apprit qu’à partir de ce moment il habiterait sous le même toit et que, dès le lendemain, il commencerait à fréquenter l’école de la ville. Le père de Tchitchikof ne passa qu’une nuit chez sa parente, où il n’y avait décidément pas de place pour trois ; aussi, le lendemain, huit heures n’étaient pas sonnées qu’il s’était remis en route. Au moment de la séparation, ses yeux paternels ne versèrent point de larmes, mais il donna à son fils unique une vingtaine de sous pour ses dépenses indispensables et quelques friandises, et, ce qui est plus grave, il lui fit les plus sages recommandations dont il fût capable : « Prends garde, Pavloucha, étudie bien, ne sois ni polisson ni têtu ; tâche, avant tout, de plaire à tes maîtres et aux supérieurs de l’école. Si tu plais à monsieur le principal, quand même, faute de capacité, tu ne ferais de progrès dans aucune des sciences du programme, tu seras favorisé et avancé mieux que personne. Ne te lie avec aucun écolier ; ils ne t’apprendront jamais rien de bon. Et si tu ne peux faire autrement que de t’attacher à deux ou trois camarades, lie-toi avec les plus riches ; ceux-là du moins peut-être un jour te garderont bon souvenir, tu feras usage plus tard de leur nom, ils ne le trouveront pas mauvais, et, s’ils ne te font pas de bien, ils auront conscience de te nuire. Ne régale personne et fais-toi régaler ; garde chaque sou et chaque centime comme la prunelle de tes yeux, l’argent est tout dans ce monde ; un camarade, un bon ami te trompera, te trahira impudemment ; un camarade ne vaut pas une kopeïka que tu retrouveras en tout temps prête à te rendre service ; on fait tout, on rend tout faisable et facile par la kopeïka[101]. » Le petit bossu appuyé contre le brancard du chariot mit la ponctuation à cette harangue par des mouvements approbatifs du menton ; le père, content de lui-même, se sépara de son fils ; il monta en télègue, le petit bossu se hissa sur sa planche, la télègue tirée par le cheval pie dévala de la cour, remua toutes les fanges de la ruelle, gagna la grande rue et disparut. C’était la dernière fois que le fils voyait son père ; mais les instructions, les dernières paroles paternelles que l’enfant venait d’entendre, germèrent et poussèrent de profondes racines dans l’âme de Tchitchikof. Pavloucha, dès le lendemain, fréquenta les classes de l’école. Jusqu’aux vacances on eut là tout le temps de le connaître ; il ne montra pas plus d’aptitude pour une science que pour une autre, mais il se distingua par un air de grande attention et par sa propreté, et de plus, il montra une vive intelligence de toutes les choses pratiques. Par exemple, il sut parfaitement s’arranger avec ses camarades de manière à se faire assez souvent régaler sans s’attirer le moindre reproche ; et non seulement il ne rendait jamais friandises pour friandises, ou morceau pour morceau, mais, cachant sa pitance pour deux ou trois heures, il parvenait à leur vendre justement ce qu’ils lui avaient donné. L’enfant était gourmand et friand ; lui, il avait la force de refuser à son estomac toute satisfaction en ce genre, Des vingt sous que son père lui avait donnés, il sut n’en pas dépenser un seul, et avant la fin de l’année il avait doublé sa somme ; non sans déployer, pour arriver à ce résultat, une habileté peu commune à cet âge. Pendant son loisir des fêtes de Noël, il modela en cire, au moyen des bouts de cierges de sa tante, un bouvreuil qu’il coloria, je ne sais comment, et qui fut vendu et bien vendu, à la porte de l’école, le jour même de la rentrée. Avec ces petits talents, l’école était pour lui une place de commerce ; comme le marché était à peu près sur son chemin, il y allait acheter quelque petite victuaille, puis, son panier sous le banc, il se mettait, aux heures de récréation, entre deux enfants de parents riches, et, dès qu’il remarquait que ses voisins et ses vis-à-vis avaient le regard un peu trouble et la lèvre sèche, symptômes des appels de l’estomac, il soulevait machinalement tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, le couvercle de son panier, leur laissant apercevoir une miche, un pain d’épice, un gâteau. « Donne, donne, cède-moi ta miche, cède-moi ton gâteau ! » lui chuchotaient-ils à l’oreille tour à tour ; et ils ajoutaient : « En veux-tu deux sous ? en veux-tu trois sous ! » Il se faisait prier, puis il prenait l’argent. Il mettait une grande diversité dans son industrie ; il employa deux mois entiers à faire l’éducation d’une jolie souris blanche qu’il tenait prisonnière dans une petite cage de bois d’osier ; il parvint à lui apprendre à marcher sur ses pattes de derrière, à se coucher, à faire la morte et à se relever gaillardement, le tout à de petits signaux qui ne manquaient jamais leur effet sur l’animal. Les enfants gâtés la lui demandèrent à l’envi, et il s’en défit très avantageusement. Quand il eut cinq roubles dans une bourse et autant dans une autre, il les cousit solidement, les enveloppa de feuilles mortes et les enterra au pied d’un sorbier, puis il se mit à la besogne pour en former une troisième. Dans ces rapports avec toutes les autorités de l’école on peut bien dire qu’il montra une sagacité et un talent encore plus raffinés. D’abord nul écolier n’était aussi parfaitement tranquille sur son banc : car le professeur le plus influent ne pouvait souffrir les petits garçons fins, mobiles, éveillés, et se montrait en toute occasion et sans occasion le panégyriste juré de l’immobilité et de l’air sérieux, qu’il ornait des noms de tranquillité, d’application et de bonne conduite. Il lui semblait toujours que l’écolier qui remuait, et dont le regard animé laissait briller l’étincelle d’une idée, se mourait d’envie de se moquer de lui ; là-dessus il entrait dans une grande colère, sans que l’assistance, sauf notre héros, y pût rien comprendre, et l’accusé se voyait impitoyablement chassé ou puni. « Je te secouerai, moi, ton petit orgueil, tes airs malins et ta désobéissance ? lui criait-il ; va, frère, je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. A genoux, à genoux, au coin tout de suite, je te prendrai par la gourmandise ; tu es au pain et à l’eau pour la semaine ! » Et le pauvre enfant, avec toute sa parfaite innocence, en était à se frotter les genoux pour se désengourdir, et il lui fallait après cela jeûner plusieurs jours de suite, si c’était un interne. « Capacités, esprit, talent, tout cela ici, c’est marchandise de pacotille ; la seule chose que je prise dans un enfant, c’est la conduite ! Je maintiens, moi, qu’il faut donner la meilleure attestation pour toutes les sciences à l’enfant qui, même sans savoir ni A ni B, se conduit bien et reste tranquille à sa place ; tenez-vous pour dit que celui en qui je remarque un esprit railleur n’aura de moi que des zéros, eût-il reçu du ciel plus d’esprit que Solon ou que Socrate ; souvenez-vous de cela ! » Il avait en exécration notre bon fabuliste Krylof, pour avoir dit, à propos des musicants ou chanteurs serfs d’un propriétaire : Bois si le cœur t’en dit, mais fais bien ton métier. Il se plaisait à raconter que, dans l’école primaire où lui-même il avait commencé son éducation, la tranquillité était si grande, le silence si complet, qu’on aurait entendu dans les classes le vol d’une mouche ; il ajoutait que pas un élève, dans tout le cours de l’année, ne bâillait, ne se mouchait, ni ne crachait, et que, jusqu’au coup de cloche, il eût été impossible à un aveugle passant sous les fenêtres ouvertes d’affirmer qu’il y eut quelqu’un dans la classe. Tchitchikof, qui avait, dès les premiers jours, mesuré l’esprit de ce Pythagore moderne, n’aurait pas fait un mouvement de la prunelle, du sourcil, du coin de la lèvre, ni du petit doigt, et on l’eût pincé, piqué ou chatouillé par derrière, que son visage n’en eût rien laissé paraître. Lorsque la cloche sonnait, il s’élançait sans affectation de son banc et devançait tout concurrent pour présenter au professeur son bonnet et sa canne ; puis il tâchait de se trouver à deux ou trois reprises sur son passage, et autant de fois il lui faisait un modeste salut. Cet habile manège eut un plein succès ; tout le temps qu’il fut à l’école, il passa pour un élève très distingué, et, à sa sortie, il reçut l’attestât le plus flatteur pour ses progrès dans toutes les sciences, et, de plus, un livre sur la reliure duquel était inscrit en lettres d’or ; « A Pàvel Tchitchikof, pour son application exemplaire et une conduite sage qui font espérer en lui un excellent sujet. » Ses études ainsi terminées, il n’était plus ni un enfant, ni un adolescent, mais un assez agréable jeune homme dont le menton correct, lisse, mais plus que velouté, appelait déjà le travail du rasoir. Il aurait volontiers employé une dizaine de jours à se montrer un peu dans la ville, au grand orgueil de sa tante ; mais le lendemain même de son triomphe, il apprit que son père venait de rendre à Dieu son âme, et il partit. L’orphelin trouva pour héritage, au manoir paternel, quatre camisoles usées au point de ne supporter aucune réparation, deux vieilles douillettes de merlut, et une somme insignifiante de numéraire. Il faut croire que le défunt, si fort pour recommander la théorie d’amasser constamment sou sur sou en vue de l’avenir, était, quant à lui, très faible dans la pratique. Tchitchikof, après avoir mis une pierre sur la fosse de son père, vendit sans désemparer la maisonnette, la terre, meubles, camisoles et douillettes en sus, pour la somme ronde de mille roubles comptant, et se transporta, avec la famille de serfs qui lui appartenait, à la ville, où il avait résolu de se fixer, d’entrer au service civil, et enfin de se faire une petite position convenable. Avant de partir de cette même ville, il avait dit à sa pauvre tante désolée : « Je reviendrai bientôt, bientôt ; » elle n’en crut rien et se laissa mourir la veille de son retour, pour n’avoir pas eu un peu plus de foi en son neveu et quarante-huit heures de patience. Il courut retirer de son ancienne cachette onze bourses de cinq roubles chacune qu’il y avait déposées ; quant aux deux cents qu’il trouva dans le fond d’un tiroir d’armoire dont faute de clef, il fallut forcer la serrure, il en employa la moitié aux funérailles de la défunte ; puis il prit un logement fort modeste, vers le centre de la grande rue. Il y eut, la semaine suivante, un petit événement dont il fut contrarié : on renvoya de l’école, soit à cause de son ineptie, soit pour quelque autre cause, le précepteur affolé de tranquillité et de bonne conduite. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que, de désespoir, le précepteur se mit à boire et n’eut bientôt ni de quoi boire ni de quoi manger. Malade, sans pain, sans linge, sans aucunes ressources, il se réfugia dans une espèce de galetas sans poêle, sans vitres aux fenêtres. Ses anciens élèves, les espiègles, les mutins, les mauvais, ceux qu’il avait réellement persécutés sans la moindre ombre de raison, ayant su dans quelle déplorable punition se trouvait ce malheureux, se cotisèrent spontanément ; quelques-uns, s’imposant même pour lui des privations sensibles, formèrent une somme assez ronde. Pàvel Tchitchikof seul, alléguant son peu de fortune et les énormes dépenses qu’il venait de faire en funérailles, grâce encore à un emprunt bien onéreux pour lui, offrit pour sa part de cotisation une microscopique pièce de cinq sous fruste, qu’on lui jeta à la figure en le traitant de ladre. Le pauvre instituteur, en apprenant cette conduite généreuse de ses anciens élèves, se cacha la figure d’émotion et de honte ; il sanglota et versa des larmes plus abondantes qu’il ne leur en avait fait verser par ses procédés aveugles d’autrefois. « Et c’est presque à l’heure de la mort qu’il plaît à Dieu de m’ouvrir enfin les yeux sur mon injustice envers ces bons jeunes gens que je tyrannisais ! » s’écria-t-il. Puis, ayant appris, on ne sait par quelle voie, la triste conduite de Tchitchikof, il soupira avec amertume et dit : « Lui qui avait l’air si doux, si bon, qui était toujours si serviable ! Oh ! quel changement dans l’homme ! ou plutôt, comme celui-ci s’est joué de ma déplorable faiblesse ! » Qu’on ne se hâte pourtant pas de croire que le naturel de notre héros ait été dur et incapable de tout généreux mouvement, de tout sentiment de pitié : nullement ; en cette conjoncture, par exemple, il était même tout porté de cœur à secourir son vieux précepteur, mais il lui déplaisait d’être ainsi pris à l’improviste ; il eut mieux aimé donner lui-même et peu, très peu à la fois ; il n’avait pas en ce moment de menue monnaie, la grosse s’additionnait en somme ronde, c’était sa pelote ; le matin encore il avait formé le ferme propos de n’y point faire brèche. En un mot, l’instruction de son père : « Mets sou sur sou, amasse et garde », avait été semée sur un excellent terrain. On aurait tort de trancher en disant : « Il était épris de son cher argent, il l’aimait, l’adorait pour lui-même. Eh non, il n’était, à proprement parler, ni lésineur, ni avare ; il ne se laissait dominer par aucune passion abjecte, mais avant tout il avait l’esprit et le cœur remplis d’agréables visions d’une vie pleine de douceurs et de plaisirs, au sein d’une certaine abondance ; il entrevoyait dans un gracieux lointain des équipages à lui, une maison bien fournie, une bonne table : voilà ce qui se jouait perpétuellement dans son imagination. C’est uniquement afin de pouvoir se flatter de jouir de tout cela dans la suite qu’il amassait les centimes, se refusant tout dans le présent, à lui et aux autres. Quand il voyait s’élever devant lui un riche se carrant sur d’élégants drojkis attelés de coureurs superbement enharnachés, il restait là, lui, comme fiché en terre, et ensuite, relevant la paupière comme après un long sommeil, il disait : « Eh bien, celui-là était garçon de comptoir, et il avait les cheveux taillés en rond sur la nuque ! » Tout ce qui sentait la grande aisance et la richesse produisait sur lui une impression dont il ne s’expliquait pas à lui-même toute la puissance. Echappé de l’école depuis hier, il était impatient de tout repos, tant il avait hâte et presse de prendre du service et d’avancer sa grande affaire. Malgré son bel attestat, il eut bien de la peine à se faire admettre au nombre des employés du tribunal du l’endroit. Il n’est pas, dans la ville de Russie la plus obscure, de si minime emploi à obtenir pour lequel il ne faille de la protection. On lui donna une place vraiment misérable, une place de trente à quarante roubles par an ; il n’en résolut pas moins d’être tout feu, tout flamme pour son service, de s’y dévouer, de s’y distinguer, de s’y faire apercevoir. En effet, il montra une patience, une résignation, une abnégation inouïe. Du matin au soir, sans que son corps, ni son esprit parussent y user leurs forces, il tournait, retournait, étudiait les dossiers, faisait des extraits, prenait des notes, puis, plus souvent qu’à son tour, au lieu de rentrer chez lui, il prenait son sommeil dans le greffe même, sur une table ; il lui arrivait même de dîner avec les invalides attachés au service de garde et de balayage du tribunal, et avec tout cela il était d’une propreté minutieuse dans ses habits et ses habitudes, et joignait même à ces élégances la grâce du sourire calme et une certaine noblesse de geste et de maintien. Disons en passant de ses collègues, que les autres employés du greffe se distinguaient par des habitudes et des qualités diamétralement opposées. Il se trouvait là des figures qui faisaient l’effet d’un pain de seigle que le four en mauvais état n’est pas parvenu à cuire : l’un avait une joue prodigieusement enflée ; un autre le menton tout de travers ; un autre, une vessie crevée en guise de lèvres, et tous, des nez impossibles… remarquable assortiment de laideurs diverses ! Tous, pour parler, émettaient de ces sons de voix durs, grondeurs, colères, comme s’ils se fussent préparés à battre quelqu’un ou à lui faire le plus mauvais parti. C’est que tous sacrifiaient à Bacchus, triste et trop réel témoignage que, dans la nature slave, il reste encore à étouffer beaucoup de vieux restes d’aspirations païennes. Ils arrivaient bien des fois imbus visiblement d’un esprit trop évaporé pour ne pas laisser planer dans la salle d’audience et dans les bureaux une atmosphère peu conforme aux exigences de l’hygiène. Tchitchikof, à la longue, devait immanquablement être remarqué parmi de tels employés, lui dont le corps était sain, le teint rosé et transparent, la voix constamment fraîche et pleine de douceur. Et pourtant il était presque impossible qu’il fît son chemin ; il était sous les ordres d’un greffier routinier, dur, insensible comme une vieille image en pierre de l’impassibilité absolue. Ce personnage était en tout temps le même, en tout temps sourd, froid, glacial, jamais on ne l’avait vu sourire même à demi ; jamais, à une question sur sa santé, il n’avait eu la bonne grâce de répondre : Bien, encore moins la politesse d’ajouter : Et vous ? Nul ne l’avait vu, même un instant, différent de ce qu’il était ; qu’on le rencontrât dans la rue ou chez lui, au greffe ou dans la salle des audiences, n’importe ; nul ne lui avait vu montrer le moindre intérêt à personne ; il pouvait se griser, s’enivrer, mais rire ou sourire, jamais ; un brigand même, dans l’état d’ivresse, s’abandonne à une joie sauvage ; lui ne cédait à aucune joie, à aucune émotion quelconque. On ne pouvait découvrir en lui rien de bon, rien de mauvais, et cette absence de toute passion avait quelque chose d’effrayant. C’était une figure de marbre brut, mais sans la moindre irrégularité caractéristique qui lui permit de rassembler à quelqu’un ou à quelque chose ; tous les traits de son visage reflétaient son naturel rigide ; toutes les parties de son galbe avaient une concordance native : seulement, aux nombreuses marques plus ou moins profondes de petite vérole qui l’accentuaient, ce visage était de ceux sur lesquels le diable, dit-on, est venu s’amuser à broyer ses pois. Quant à vouloir amadouer et apprivoiser un être pareil, il semblait qu’il n’y eût pas sur la terre un homme capable de s’en aviser. Tchitchikof l’entreprit. D’abord notre héros essaya les petits moyens, ceux qui ne frappent pas la galerie : il examina attentivement les plumes dont son chef faisait usage, et il lui en taillait un certain nombre selon sa coupe favorite, puis il les plaçait à portée de sa main ; il époussetait le drap de son bureau du sable et du tabac qui s’y étaient répandus, il mettait des essuie-plumes frais sur son écritoire, il allait prendre son chapeau, un bien affreux chapeau, et le plaçait près de lui une minute avant la fin de la séance ; il lui donnait un petit coup de brosse s’il s’était blanchi contre les murs : mais tous ses soins étaient prodigués en pure perte ; celui qui en profitait ne daignait pas s’en apercevoir. A la fin, il s’enquit, à propos de l’homme, de la composition de sa famille et de son genre de vie intérieure et intime ; il sut que sa seule affection était pour sa fille, personne mûre, procréée à son image et ressemblance, et le visage non moins outrageusement grêlé que celui du père. C’est devant ce point faible qu’il résolut de dresser ses batteries. Chaque dimanche et chaque fête, habillé avec goût et recherche, col empesé, cravate bien mise, il allait d’abord, comme par hasard, se poster juste sur le passage de la demoiselle lorsqu’elle se rendait à son église ; ce hasard se renouvelait à la sortie de la messe ; on en fut frappé, on joua de la prunelle, des paroles furent échangées, et la partie admirablement liée. Le terrible greffier s’humanisa jusqu’à dire bonjour à son subordonné, et le soir, se penchant à son oreille, il l’invita à venir prendre chez lui une tasse de thé en famille. Nul, dans le greffe, ne s’était encore aperçu de rien que déjà Tchitchikof était devenu commensal, ami intime et factotum dans cette maison où l’on ne pouvait plus se passer de lui un seul jour et où il avait sa chambre ; c’est lui qui achetait le sucre, les pâtés, la farine et le gibier ; ses manières avec la demoiselle étaient celles d’un prétendu : il appelait le père du nom de papa, et parfois, dans ses enfantillages affectés, il lui baisait la main. Dans la ville et au palais ce fut bientôt la nouvelle du jour ; tous se mirent en tête que le mariage aurait certainement lieu avant le grand carême[102]. Le farouche greffier, très sobre de présentations, avait par cela même une grande influence qu’il exerça en faveur de son jeune ami, et Tchitchikof, peu de temps après une instante recommandation de ses talents et de son zèle, obtint d’emblée une place de greffier qui était venue à vaquer fort à propos. Le but, l’unique but de la liaison que nous venons de décrire, devint alors évident pour tous les yeux. Le lendemain matin du jour où il prêta le serment d’usage, ayant fait venir son domestique serf de très bonne heure, il fit enlever, sans le moindre bruit, de chez son ami, le coffre d’effets de tout genre qu’il y avait apporté, et le jour suivant, il était installé dans un nouveau logement. Dès lors devenu greffier lui-même, il n’appela plus l’autre papa, et, bien entendu, il ne lui baisa plus la main, et quant à la noce, il en fut moins question que jamais : car, après tout, le mot mariage, en aucune occasion, n’était sorti de la bouche de Tchitchikof. Pourtant, chaque fois qu’il rencontrait son bonhomme de collègue, il lui serrait chaleureusement la main et ne manquait pas de l’inviter à venir chez lui le soir sans façon prendre le thé, de sorte que le vieux greffier, avec toute sa roideur et son impassibilité proverbiales, ne manquait pas non plus, de son côté, de branler la tête significativement et de marmotter entre ses dents des monosyllabes qui revenaient à peu près à ceci : « Ah ! fils du diable, comme tu m’as joué ! » Tchitchikof venait de franchir le pas le plus difficile ; de ce moment tous les obstacles s’aplanirent devant lui ; il devint au palais un homme d’une véritable importance. Il avait ce qu’on désire le plus de trouver chez tous ceux dont on a besoin : accès facile, paroles douces, manières bienséantes dans les relations, rondeur et activité en affaires. Avec ces procédés et son énergique résolution de mettre le temps à profit, il ne pouvait manquer de faire de sa place ce qu’on appelle une excellente vache à lait, et il ne faillit pas à son programme. C’était l’époque où commençait l’ère des poursuites les plus sévères contre la concussion et la vénalité. Il ne s’en effraya nullement, et tout au contraire il sut les faire tourner à son profit, fournissant ainsi une preuve de plus de la puissance d’imagination russe, qui ne s’éveille et ne se déploie que dans les temps d’oppression. Voici à peu près sa manœuvre habituelle. Quand un plaideur venait tourner autour de son bureau en fouillant à la poche du cœur pour en tirer des lettres de recommandation signées P. Khovansky[103] : « Non, non, disait-il posément, en souriant et en retenant la main généreuse ; avez-vous pu penser que je… Non, monsieur, je connais mon devoir ; si je puis vous obliger, je le ferai et gratuitement ; ne vous mettez pas en peine, tout sera prêt demain ; veuillez écrire ici votre adresse, vous n’aurez pas même à vous déranger ; il vous sera fait communication chez vous de ce qui vous intéresse. » Le plaideur enchanté retournait chez lui et se disait avec enthousiasme : « Eh bien, à la fin, voici un homme comme il nous en faudrait bien quelques milliers ; mais c’est tout bonnement une perle fine que cet homme-là ! » Mais il attend un jour, un second, puis un troisième jour ; le matin du quatrième, ne voyant encore rien venir, il retourne au greffe, il s’informe… on n’avait pas même secoué la poussière de son dossier. Il accoste avec précaution la perle fine. « Pardonnez-moi, je vous en prie, dit Tchitchikof en prenant gracieusement les deux mains de son homme ; nous sommes littéralement débordés par les affaires, mais pour demain ce sera fait, comme je vous ai dit ; oui, demain, demain, car j’ai vraiment conscience. » Et toutes ces bonnes paroles étaient accompagnées d’un ton affectueux et de poses charmantes. Mais ni le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, rien n’était apporté du greffe. Le plaideur, après avoir passé loin des siens une quinzaine ou tout un mois à la ville, réfléchissait, s’informait plus adroitement, et apprenait que c’étaient les simples commis qu’il fallait intéresser. « Bon, qu’à cela ne tienne ; je vais donner un rouble à chacun de ces trois-là. – Non, ne donnez qu’à un seul, mais un assignat blanc[104]. – Comment, un assignat blanc à un petit commis ? vous plaisantez ! – Ne vous fâchez pas, ce sera justement comme vous dites : sur votre billet blanc il y aura bien un rouble ou deux pour les petits commis, le reste ira à leur supérieur. » Après une explication pareille, le plaideur se frappait le front et fulminait, dans son for intérieur, contre les nouveaux us des antres de la chicane, où l’on est rançonné en douceur, détroussé avec bienséance et ruiné noblement par des raffinés. Auparavant, du moins, on savait tout de suite ce qu’on avait à faire : on présentait à l’employé entre les mains de qui l’affaire pouvait s’arrêter, un rouge, un simple assignat de dix, et la machine se mouvait. Il faut un blanc à présent, et l’on perd des semaines à deviner à qui le remettre. Le diable soit de leurs manières délicates, de leurs belles paroles et de leurs raffinements ! Le plaideur a toujours raison de se plaindre, je ne dis pas non ; mais voyons, n’y a-t-il pas quelque chose de gagné ? Vous voyez bien que les chefs sont aujourd’hui les gens les plus purs et les plus nobles du monde, les commis seulement et les menus scribes sont peut-être beaucoup plus avides que ne l’étaient jadis leurs chefs de l’ancien modèle. Un champ plus vaste et d’un meilleur rapport s’ouvrit bientôt pour Tchitchikof. On avait formé une commission pour la construction d’un édifice considérable, d’un grand bâtiment de la couronne : il se faufila dans cette commission et en devint bientôt un des membres les plus actifs. Cette commission se mit à l’œuvre sans retard et nomma un comité dont on le pria de faire partie, et qu’il domina en ayant l’air de se soumettre à tous, vu qu’il était de tous le moins âgé. La commission se remua sur place six bonnes années sans que la bâtisse pût s’élever d’un demi-pied au-dessus des fondations, soit que le climat fît obstacle, soit que les matériaux de la localité, ne valant rien pour de grands bâtiments, nécessitassent, non sans bien des frais et des embarras, l’essai de matériaux d’une autre provenance. Et, comme on avait payé de confiance les trois quarts des matériaux mis au rebut, chaque membre de la commission dut bien prendre sur lui de désencombrer le terrain, sauf à se faire bâtir, s’il leur plaisait, chacun pour soi, une jolie maison, d’après le système de façade adopté par la ville ; et il faut rendre à ces messieurs de la commission la justice de dire que tous se prêtèrent à la chose de fort bonne grâce. Heureusement pour eux le terrain où ils bâtirent, quoique varié, se trouva être de bien meilleure qualité que l’emplacement destiné au grand bâtiment public. Seul de tous les membres de la commission, Tchitchikof parut ne rien bâtir ; il n’avait pas de famille, et il ignorait complètement, tant il avait d’affaires, où et comment le bossu et les siens, qui formaient sa seule propriété sous le soleil, parvenaient à se nourrir et à se blottir pour la nuit. Cependant un observateur aurait certainement remarqué qu’il se départait peu à peu des règles de continence absolue et générale qu’il s’était religieusement imposées d’abord ; en effet, il mit un terme à ce trop long carême dont on s’étonnait ; il prouva qu’après avoir fait des épreuves sur sa volonté et sur ses sens, précisément dans l’âge où l’on peut si rarement répondre de soi, il n’était pas pour cela devenu indiffèrent à toute jouissance. Outre le nécessaire on vit paraître chez lui le superflu : il se donna un assez bon cuisinier ; il fit apporter de Moscou une douzaine de fines chemises de toile de Hollande et un drap moelleux et pleine main, comme on n’en avait pas encore vu dans toute la province. Ce fut l’époque où il adopta pour ses habits de ville les couleurs cannelle et roux à pluie d’or ou à reflet jaune brillant, auxquelles il demeura fidèle toute sa vie ; il se donna deux jolis chevaux qu’il se plut à mener lui-même, en vue surtout d’achever l’éducation de celui que le petit bossu lui attelait en bricole, pensant avec raison que le cou du cheval de volée doit avoir toute la souplesse d’un cou de cygne ; il prit l’habitude de l’eau de Cologne, des éponges fines et du savon superlin pour sa toilette de chaque jour ; il en était même un peu prodigue, et les cosmétiques lui coûtaient bon ; mais, quoiqu’il eût passé pour lésineur, il ne regardait pas à la dépense, surtout quand il s’agissait d’entretenir le velouté de ses joues, la souplesse et la fraîcheur de sa peau. Nous n’avons pas parlé jusqu’ici du chef de ce tribunal près duquel notre héros avait si glorieusement su se créer une bonne position ; c’est que ce prétendu magistrat n’était guère qu’un couvre-pied rembourré de duvet d’oies grasses. Ce couvre-pied usé laissait déjà voltiger la plume de tous côtés, que c’en était incommode pour ceux qui étaient au-dessous. Tout à coup il fut jeté de côté, et on envoya comme magistrat, comme fonctionnaire sérieux, un militaire, un ci-devant guerrier, et de plus, hélas ! un ennemi déclaré de la vénalité, de la concussion et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’injustice. Dès le lendemain de son arrivée il terrifia son monde ; il exigea des comptes, se montra extrêmement minutieux ; il vit des erreurs, il trouva du déficit dans les caisses ; sept ou huit maisons bourgeoises toutes neuves et gracieusement exposées, le plus joli ornement de la ville, le choquèrent et rendirent son esprit vraiment inquisitorial. Ce fut bientôt un hourvari, un désarroi presque général ; vingt employés furent impitoyablement renvoyés du service ; les jolies maisons, leurs amours, furent séquestrées par le fisc et passèrent soit à des établissements de charité, soit à des écoles de cantonistes enfants de troupe. C’était tout cela le duvet de l’ancien lit de plumes ; l’homme du jour souffla là-dessus comme un soufflet de forge, et Tchitchikof souffrit plus que personne de toutes ses algarades. Son air doux, délicat et distrait n’y fit rien, et de prime abord le vieux brave le prit d’instinct dans une belle aversion. Cet ex-guerrier sabrait à merveille ; mais dans sa nouvelle carrière il ne pouvait pas sabrer bien longtemps de la sorte ; assez versé dans les stratagèmes, il ne connaissait absolument rien aux ruses de paix de l’administration de la justice, de sorte qu’au bout d’un mois ou deux, au moyen d’un air d’innocence, de soumission, de complaisance, de conformité d’opinion ou de sentiment, quelques employés parvinrent à se faire supporter d’abord et bien venir ensuite, et le sabreur se trouva, sans rien y comprendre, positivement à la discrétion d’une poignée de coquins qu’il trouva commode de prendre pour gens probes et justes. Il eut pendant trois jours des visites à qui il raconta son grand exploit, et on l’entendit se féliciter d’avoir su discerner à travers tout ce monde plusieurs hommes sûrs et capables. Les employés qui n’avaient point souffert de la rafale pénétrèrent à fond son esprit et son caractère ; il n’en est pas un qui ne s’affichât à ses yeux en toute occasion favorable, comme grand pourchasseur d’iniquités. Les favorisés, dans toutes les affaires, poursuivaient l’injustice avec la même ardeur que les pêcheurs du Volga poursuivent l’esturgeon pour sa graisse, ses œufs et ses cartilages ; ils firent si bonne pêche de mauvaise chicane et de coquineries, que chacun d’eux eut en fort peu de temps un bon petit capital de plusieurs milliers de roubles mignons. Alors quelques-uns des congédiés, étant tout à fait rentrés apparemment dans les voies de la vérité et de la justice, furent réintégrés au service : mais Tchitchikof ne pouvait y parvenir d’aucune manière ; il eut beau faire jouer les grands ressorts, et ne pas épargner les bonnes lettres Khovansky avec monsieur le premier secrétaire, qui avait, sans qu’il y parût trop, la haute direction du nez de Son Excellence, rien n’y fit. L’honorable général était ainsi fait que, bien qu’on le menât sur la généralité, à son insu, par le bout du nez, quand il avait en tête une idée à part, une idée tenace, elle y était clouée et rivée ; et celle-là, rien ne pouvait la lui arracher du cerveau. Tout ce que put obtenir pour notre héros l’habile et complaisant secrétaire, ce fut le retrait de la mention déshonorante qui entachait ses états de service, et à cet égard même il n’amena à ses fins le général qu’en faisant appel à sa pitié, en lui peignant sous les couleurs les plus vives la situation désespérée de la famille du pauvre Tchitchikof, qui était orphelin, célibataire et très peu à plaindre. « Allons, patience ! j’ai jeté l’hameçon, il s’est accroché à des racines et le crin s’est rompu ; adieu la pêche pour aujourd’hui, et je replie ma ligne ; quand je pleurerais, en serais-je mieux loti ; c’est à recommencer, voilà tout ! » Là-dessus, il adopta diverses résolutions héroïques et dignes de lui, entre autres de reprendre du commencement sa carrière avec tout l’excessif labeur et toutes les privations qu’il s’était si sagement et si fortement imposés à vingt ans, afin de remonter du bas même de l’échelle sans avoir entamé la masse assez ronde d’économies formées avec tant de soins et tant d’amour. Tchitchikof dut passer dans une autre ville ; là, comme il était entièrement inconnu, il trouva les premiers mois bien durs ; puis il changea presque coup sur coup deux ou trois fois de place, parce que celles qu’il acceptait pour ne pas rester oisif comportaient de la malpropreté et de la bassesse. Tchitchikof, l’homme le plus enclin à l’élégance, obligé de stationner de longues heures au milieu de gens crottés et sans linge, restait seul propre, sans doute au fond de l’âme bien plus que sur lui, mais il avait la passion des tables de bois verni, du fauteuil couvert de maroquin et des essuie-plumes. Jamais, certes, il ne se serait permis, dans l’abandon de la causerie, un mot malséant ; combien ne devait-il donc pas gémir de voir les autres, dans leurs discours méprisables, s’abstenir de toute décence et, ce qui est encore une grave dissonance, de toute cette considération qu’on doit sans doute au titre et au rang ! Nous sommes bien sûrs, nous, que le lecteur apprendra avec plaisir que Pàvel Ivanovitch changeait de linge tous les deux jours et même tous les jours pendant les grandes chaleurs, en juillet. La moindre mauvaise odeur le blessait très sensiblement, à ce point que quand le petit bossu venait lui tirer ses habits ou ses bottes, il tenait sous ses narines une fleur ou un flacon d’essence, quoique cet homme ne sentît pas le rance comme plus tard Pétrouchka ; il avait des nerfs de jeune demoiselle, et conséquemment il avait cruellement à souffrir dans un cercle d’hommes qui exhalaient les alcools, l’ail et le tabac, et n’avaient point le sentiment de ce qui est bien ou malséant dans le langage et les manières. De frais qu’il avait été et gras dans une juste proportion, il devint en peu de mois très maigre et d’un pâle tirant sur le vert ; alors, s’il se regardait au miroir, ce n’était plus que pour se raser, et chaque fois il se disait : « Mon Dieu, que je suis devenu laid ! » Après quoi il retournait sa glace pour ne plus se voir ; mais il supporta toutes ces mortifications avec un courage indomptable, une résignation invincible, dont il fut à bon droit récompensé par l’accueil favorable qu’on fit à sa demande de passer dans le service des douanes. Le service des douanes était depuis un certain temps l’objet de ses visées et de ses aspirations. Il avait eu occasion de voir quelques douaniers tous abondamment fournis d’élégants colifichets et bimbelots venus de l’étranger ; il avait admiré ces figurines de porcelaine, ces fins mouchoirs de batiste qu’ils envoyaient à leurs commères, à leurs tantes et à leurs sœurs. Vingt fois il s’était dit en soupirant : « Voilà, voilà un service ! il faut viser là ; près de la frontière, on trouve des gens plus polis, plus civilisés, et il y est facile, je crois de s’approvisionner de chemises en toile de Hollande ! » Ajoutons qu’il rêvait en outre beaucoup d’un certain savon français qui donnait, disait l’étiquette, sous toute garantie, une grande blancheur à la peau, et aux joues une fraîcheur merveilleuse. Ce savon, il en avait oublié le nom, mais il s’en présentait certainement de temps en temps à la frontière. A l’époque où il avait commencé à rêver ainsi service de douane, il était retenu par les divers profits courants de la commission des bâtiments de la couronne, et alors la douane en perspective lointaine était pour lui comme la grue planant sous les nuages ; la commission n’était qu’une mésange, un simple moineau, mais un moineau qu’il tenait dans la main. Depuis qu’il ne tenait plus le moineau, il s’était repris à l’idée de la grue, et il fit tant et tant qu’à la fin on l’admit au service de la douane. Tchitchikof se rendit promptement au poste de la frontière qui lui avait été indiqué, et dès les premiers jours il déploya dans ses fonctions une animation extraordinaire. Il semblait que la nature l’eût créé douanier, tant il montrait d’habileté et pour ainsi dire de flair ; il ne lui fallut pas un mois pour être au courant de tout et pour se faire la main aux objets ; sans peser, sans mesurer, il savait au seul vu collectif de la facture et de l’article à peine mis à découvert par un coin, combien il y avait d’aunes dans la pièce, de bouteilles dans la caisse, de bobines dans le carton ; il lui suffisait de pousser du genou une balle pour dire à l’instant combien elle pesait de livres. Quant à la visite proprement dite, c’est là surtout qu’il brillait ; aussi ses camarades disaient-ils, le louant sincèrement à leur manière, que c’était un chien, un vrai chien. Quiconque était de la partie ne pouvait, en effet, qu’admirer la patience avec laquelle il tâtait chaque bouton et le moindre repli de la doublure des habits, et cela toujours avec un imperturbable sang-froid et une politesse désespérante. Dans l’accomplissement de ces fonctions, quand les visités furieux se contenaient à peine et se mouraient d’envie de souffleter ce doucereux monsieur, lui, sans changer de visage, sans rien diminuer de son exquise mansuétude : « Vous plairait-il, monsieur, de rester un moment, un seul moment en repos, là… et de vous lever, je vous en prie ? bien ! » Ou il disait ; « Veuillez, de grâce, madame, passer dans cette pièce, vous trouverez la femme de l’un de nos employés, laquelle s’expliquera avec vous, c’est une formalité de deux ou trois minutes. » Ou bien encore ; « Vous me permettrez, monsieur, d’ouvrir un peu ici la doublure de votre manteau ; je ne gâterai point le drap. » Et, tout en parlant ainsi, il tirait de cette doublure des châles, des blondes, des mouchoirs, et cela avec le même sang-froid qu’il eut tiré un essuie-main de sa commode. Un des inspecteurs émerveillé dit tout haut à un des chefs d’administration en tournée que ce nouvel employé était un diable, et non pas un homme ; qu’il visitait, un petit maillet à la main, les roues, les timons, les patins, qu’il tordait les oreilles des chevaux, qu’il leur fourrait… je ne sais comment vous dire cela ; il faut vraiment être archi-douanier pour aller chercher là de la contrebande. Le pauvre voyageur, après avoir franchi la frontière sur ce point, avait besoin de plusieurs minutes pour se remettre ; il essuyait la sueur qui perlait sur son visage et dans sa poitrine, et conjurait sa colère au moyen du saint signe de la croix. C’est que vraiment sa situation était analogue à celle de l’écolier qui sort du cabinet particulier où le directeur, l’ayant fait venir comme pour lui adresser quelque conseil, lui aurait tout à coup vertement administré le fouet, sans manifester le moindre signe de colère. Les mouvements du douanier Tchitchikof étaient si prompts et si imprévus, de jour, de nuit, sur toute une ligne de plus de soixante kilomètres, qu’avec lui toute contrebande dans cette région était devenue matériellement impossible ; fléau de cette branche d’industrie, il mit sur les dents un nombre considérable des juifs de Pologne. Son incorruptibilité était plus qu’inattaquable ; elle semblait surnaturelle. Il s’abstint même de former pour lui un petit capital du prix de certains objets de valeur minime, qui sont de si peu de considération pour le trésor qu’ils ne vaudraient pas le papier et le temps qu’on emploierait à les inscrire. Un service signalé par tant de désintéressement associé à tant de zèle ne pouvait qu’exciter l’admiration générale et devait enfin parvenir à la connaissance du ministère des finances. On lui accorda double promotion de rang civil et d’emploi. N’étant pas homme à s’arrêter en si beau chemin, il saisit presque aussitôt l’administration d’un projet plein de réticences, mais où il promettait, si on lui confiait, à lui, les moyens nécessaires pour le mettre à exécution, de prendre à de certains pièges infaillibles tous les contrebandiers. On mit sans retard sous son commandement absolu une troupe de soldats, et il fut investi du droit de perquisition le plus illimité. C’était justement où il en voulait venir. Il s’était formé précisément à cette époque une puissante association de contrebandiers qui avaient si habilement, si secrètement réglé les choses, et sur une si grande échelle, qu’ils pouvaient bien, sans illusion excessive, se promettre des millions de bénéfice annuel. Il avait depuis longtemps connaissance de leur entreprise, et même, des agents secrets de la société étant venus pour le pressentir, il avait répondu laconiquement à ces gens : « Trop tôt. » Ayant désormais tout ce qu’il fallait entièrement à sa dévotion, il fit savoir à la compagnie qu’il était prêt à les entendre ; il leur fit tenir un rouleau d’écorce où il était écrit au charbon en grossiers caractères : « A présent, bon. » L’affaire était pour lui excellente et sûre ; et il devait gagner en un an ce qu’il n’aurait pas eu en vingt années de chipotage ordinaire, selon son rang et sa place. Avant de s’être fait déférer une mission spéciale sur un projet tout à lui, il n’avait voulu entrer avec eux dans aucune relation suivie, parce qu’il n’était encore qu’un simple pion, et qu’en cette qualité il n’aurait reçu d’eux que peu de chose ; mais officier, quelle différence ! il posait carrément ses conditions. Pour faciliter le libre jeu des rouages de la machine, il embaucha un employé, dont il était devenu, pour l’ordinaire du service, le confrère et camarade ; celui-ci avait plus de soixante ans, mais, malgré ses cheveux gris et son air grave, il fut sans force devant l’idée d’une fortune rapide. Dès que l’on se fut bien entendu sur les conditions, les opérations de la société commencèrent, et le début ne laissa rien à désirer. Le lecteur a probablement entendu conter une bonne histoire de troupeaux de moutons qui passaient la frontière avec une toison de surplus très artistement sanglée sur de minces couches de dentelles de Flandre qui valaient des millions. Cet exploit de contrebande arriva précisément quand Tchitchikof, préposé de la douane, avait la mission particulière de prendre et de livrer tous les contrebandiers. S’il n’eût été lui-même en part dans cette grosse affaire, aucun juif au monde n’aurait mené à bonne fin les opérations. Après trois ou quatre entrées en Russie de petits troupeaux de moutons de la même valeur, les deux préposés se trouvèrent à la tête d’un capital, chacun, de quatre cent mille roubles ; on dit même que Tchitchikof avait non quatre cents, mais bien cinq cents et quelques milliers de roubles, car il était partout, et avait la main à une foule de choses dont son confrère moins favorisé, moins actif et sans mission particulière, ne s’apercevait même pas ; et Dieu sait à quels énormes chiffres eussent monté ces sommes, si quelque malin diable ne fût venu se jeter en travers de toutes ces prospérités, et brouiller le cerveau des deux amis, qui, pour parler plus simplement, se fâchèrent entre eux, se querellèrent jusqu’à la plus folle exaspération sur des choses tout à fait misérables. Le luxe, dans le monde, est-il une chose utile et bonne, ou inutile et funeste ? telle est la question sur laquelle ils discutèrent avec feu ; cette discussion dégénéra en fâcheuse dispute, et malheureusement Tchitchikof, qui peut-être avait bu pour conserver l’éclat de sa voix, s’oublia jusqu’à appeler son camarade fils de prêtre ; fils de prêtre, eh bien oui, il l’était en effet et ne le savait que trop bien, mais on ne veut pas être appelé fils de prêtre, et il fut exaspéré par cette dénomination ; aussi lui répondit-il fort bien : « Tu mens ; je suis conseiller d’Etat, et non pas un fils de prêtre, c’est toi qui es un… un fils de prêtre… » Et, une minute après, il répéta avec l’intention de le piquer ou plus vif : « Oui, voilà ce que c’est, tu es un fils de prêtre, et rien que cela, entends-tu ! » Le conseiller d’Etat aurait bien pu, après avoir ainsi renvoyé à Tchitchikof et pour ainsi dire cloué sur lui une qualification si outrageante, se tenir pour pleinement satisfait : mais non ; tandis que notre héros, toujours préoccupé du devoir, allait inspecter le poste et donner plusieurs ordres utiles, son lâche confrère eut l’infamie de rédiger contre lui et d’expédier à l’autorité supérieure un rapport secret. Cette démarche insensée ne provenait pas de cette seule algarade ; ils avaient déjà été aux prises au sujet d’une commère fraîche et ferme comme un navet de Kief, selon l’expression des pions de douane et du sergent de la troupe, qui racontaient à la veillée que deux mauvais drôles avaient reçu de l’argent pour donner, en un certain endroit, une bonne rincée à notre héros, et ils ajoutaient tout bas avec malice que c’étaient deux imbéciles dont la gaillarde faisait des gorges chaudes avec un certain capitaine Chamcha. Mais ce sont là des propos de subalternes, qui sentent leur bivouac et dont le lecteur fera lui-même bonne justice. Le mal, c’est que les mystérieuses relations de la douane et de la contrebande devinrent publiques et firent scandale dans l’administration. Le conseiller d’Etat tomba, et cela à un âge où on ne se relève pas ; mais dans sa chute il entraîna notre héros. Celui-ci, bon logicien toujours, allégua pour sa défense que, pour prendre tous les contrebandiers, comme il s’y était engagé, il avait eu besoin de les allécher, de les attirer tous du côté de son fort ; mais il y avait eu, comme nous avons dit, trop de scandale dans la contrée pour qu’on l’admît à justification ; il fut mis en jugement ; tout ce qu’il possédait fut confisqué, ainsi que l’avoir du conseiller d’Etat, condamné sommairement à l’exil. Tchitchikof tint tête à cet effroyable ouragan, mais il n’en fut pas moins dépouillé de toute une fortune. Cependant, quelle que fut la finesse de flair du contrôleur qui verbalisa et mit les scellés dans l’appartement et les communs, notre héros n’en parvint pas moins à dérober à l’inquisition de ce furet peu traitable une petite partie de son trésor ; puis, pendant qu’on délibérait pour savoir ce qu’on déciderait du sort d’un homme à qui personne ne niait des moyens, il mit en œuvre tous les ressorts d’un esprit très fécond, très expert, très versé dans la connaissance de l’homme ; ici il s’aida des charmes de ses manières, là il fit du pathétique, ailleurs il brûla quelques bonnes pastilles d’encens, ce qui ne gâte jamais rien quand on manœuvre bien l’encensoir ; ailleurs il se servit de la clef d’or ; bref, il sut amener ses premiers juges à ménager l’honneur d’un camarade ; l’esprit de corps joua son jeu et, en résultat, il échappa à la justice criminelle qui avait frappé comme la foudre son vieux compagnon, le faux frère, le dénonciateur. En somme, il perdit tout son gros capital, il perdit un beau mobilier et des centaines d’élégants brimborions ; il se trouva pour tout cela tant d’amateurs ! Mais il sut conserver une somme ronde de dix mille roubles qu’il avait, d’instinct, mise à l’ombre pour le jour noir, sans parler d’une bourse de cuir contenant de la menue monnaie d’or de tous les pays, encore pour un millier de roubles, puis deux douzaines de chemises de belle toile d’Amsterdam, une des petites briskas légères et commodes dans lesquelles voyagent les célibataires, et deux serfs, successeurs du petit bossu défunt, l’un son laquais Pétrouchka, l’autre son cocher Séliphane. Les employés de la douane, touchés d’un bon et louable sentiment devant ce grand désarroi d’une jolie fortune perdue pour un mot hasardé, glissèrent dans la poche de la briska cinq ou six morceaux du savon étranger qu’il employait pour entretenir la fraîcheur de ses joues. Voilà exactement tout ce qui resta de chevance à notre héros, dont quelques individus gardèrent un assez bon souvenir comme d’un homme qui, sans une infâme délation dont il fut tenu trop de compte, aurait peut-être à jamais détruit la contrebande. Cette opinion de quelques-uns donna la clef de sa constante assertion, que dans le service public il avait pâti pour la vérité et pour la justice. Il était naturel de conclure qu’après un si violent orage, instruit par l’expérience du malheur, Pàvel Ivanovitch allait sans doute, au moyen de ses chers et suprêmes dix ou douze mille roubles, se retirer dans quelque petite ville de district, bien loin de tout bruit et de toute intrigue, et qu’enveloppé d’une modeste robe de chambre d’indienne, le dimanche, accoudé sur sa fenêtre ouverte à l’air pur et au soleil, il prendrait plaisir à calmer avec de bonnes paroles les querelles des paysans échauffés par le vin ; qu’il irait lui-même choisir dans sa cour la volaille destinée au potage, et qu’il passerait enfin de la sorte, sans éclat, mais non pas tout à fait sans utilité, comme exemple, les quinze, les trente, les quarante années peut-être qu’il avait encore à vivre sur la terre. Mais il n’en fut pas ainsi, et l’on sera forcé de rendre justice à l’invincible puissance de son caractère. Il suffisait à l’humeur d’un homme tel que Tchitchikof de n’avoir pas été condamné au criminel et mis à mort, pour que la passion dominante qui, on le sait, le possédait depuis sa tendre enfance, surgit en lui indomptée et vivace. Sans doute, limité par un sujet immense de regrets et de douleur, il murmurait contre le monde entier, il s’irritait de l’injustice du sort, accusait la malice et les lâchetés des hommes ; et pourtant il ne pouvait se résoudre à renoncer au besoin de faire de nouvelles expériences. On a déjà vu, on verra surtout dans la suite, qu’il sut déployer une constance près de laquelle pâlit la constance de l’Allemand. Mais ce peuple ne doit une telle qualité qu’au cours lent et paresseux de son sang : le sang de Tchitchikof, tout au contraire de celui des Allemands, coulait avec force, courait à flots, et il fallait une énergie de raison peu commune pour contenir une ardeur qui aurait voulu jaillir, déborder et se donner libre carrière au dehors. Sans cesse protestant contre sa mésaventure, il raisonnait, et ses raisonnements avaient un grand air de justesse et d’équité. « Pourquoi suis-je là, moi ? Pourquoi le malheur a-t-il ainsi fondu sur ma tête ? Qui est-ce qui baye aux corneilles dans sa place au temps où nous vivons ? Tous notoirement s’en font litière. Je n’ai pas fait un seul malheureux, je n’ai pas offensé la veuve, je n’ai dépouillé aucun orphelin ; j’ai tiré à moi, quoi ? du superflu ; j’ai pris tout ce que tout autre aurait pris, et j’ai profité de ce qui eût fait le profit d’un autre. Pourquoi Pierre réussit-il, et non moi, Paul ? Pourquoi Pierre a-t-il, sans reproche, quatre bons manteaux de rechange, et pourquoi resterais-je nu ? Que dois-je faire à présent, et à quoi me jugera-t-on encore propre ? De quels yeux regarderai-je désormais tout bon père de famille ? Que puis-je moi-même répondre à ma conscience, qui me reprochera mon temps perdu ! Que diront dans la suite mes enfants ? Ils diront… c’est clair… ils diront : « Notre père était un animal qui n’a pas su nous laisser un peu de fortune ! » On sait que Tchitchikof s’occupait beaucoup de sa future descendance. Les enfants, nos enfants : il est si touchant de voir un homme s’inquiéter pour ses enfants ! Peut-être, sans ces questions qu’on se fait pour ses enfants, n’entreprendrions-nous rien avec âme et constance. Il est si naturel de se dire : « Que penseront de moi mes enfants ? » Notre futur chef de race est comme un matou prudent qui regarde du coin de l’œil si le maître est assez loin, accroche à la hâte ce qui se trouve à sa portée, soit chandelle de suif, soit tranche de lard, soit jeune poulet, soit canari, et va enrichir, en lieu sûr, le magasin qui sera le garde-manger des siens et de lui-même. Oui, si notre héros gémissait et se plaignait en lui-même, son esprit était loin d’admettre l’idée de rester à l’avenir dans l’inaction ; il n’attendait, pour reconstruire, que l’occasion d’avoir un plan. Il se refit hérisson ; il reprit sans balancer son ancienne vie de privations, il réduisit dans ses habitudes tout ce qu’il ne put rejeter entièrement ; il ne garda tout au plus de son élégance chérie que quelques soins de propreté, et encore se tenait-il prêt à se replonger dans les fanges de l’existence la plus humiliante. En attendant mieux, il fut réduit à se faire domestique ; il accepta une place d’intendant factotum, condition qui, en Russie, n’a pas encore acquis le modeste droit de bourgeoisie ; on y est encore ballotté de tous les côtés, très peu estimé même des moindres suppôts de chicane, malvenu de ceux que l’on sert, assujetti à faire le pied de grue dans l’antichambre, exposé à l’impertinence et aux rebuffades des… Mais, dans le besoin, l’homme se soumet à tout. Entre plusieurs missions spéciales qui lui furent données, il dut aller engager, dans une des succursales du Lombard[105], quelques centaines de paysans. Il régnait le plus déplorable désarroi dans le patrimoine du maître, où de fréquentes épizooties, des intendants fripons, la disette, enfin des maladies qui s’étaient abattues sur les meilleurs travailleurs, avaient fait périr un nombre considérable de ces pauvres gens. Le mal ne pouvait se réparer de longtemps, à cause de l’insouciance coupable du noble propriétaire ; celui-ci continuait de sacrifier ce qu’il avait encore de numéraire pour vivre à Moscou, toujours habillé à la dernière mode, sans avoir souvent à la maison de quoi dîner. Il dut à la fin se résoudre à engager ce qui lui restait de son bien. Emprunter au Lombard, c’est emprunter au trésor impérial, ou, comme on dit, à la couronne. Or, en ce temps-là, une hypothèque donnée sur son domaine à la couronne était un pas qu’on ne se décidait pas à faire si lestement qu’aujourd’hui. Tchitchikof, en sa qualité d’homme d’affaires du gentilhomme, ayant fait, auprès des employés, les dispositions convenables (on sait que la plus simple requête ne peut être présentée sans quelques préliminaires, tels que, par exemple, de verser au moins autant de bouteilles de madère qu’il y a de gosiers dans la section où l’affaire doit passer), fut amené de lui-même à venir déclarer, entre autres circonstances, que la moitié des paysans du domaine étant morts par suite de telle ou telle cause ; il craignait qu’il n’en résultât quelques chicanes ultérieures sur la différence que cette perte pouvait faire dans la valeur actuelle du bien offert en garantie. « Ces morts sont inscrits sur les listes du dernier recensement, n’est-ce pas ? dit le secrétaire. – Oui, sans doute, répondit Tchitchikof. – De quoi donc alors vous alarmez-vous ? repartit le secrétaire. Eh ! l’un meurt, l’autre naît, et le compte se retrouve. » Cette dernière explication du secrétaire fut comme un vif trait de lumière pour l’esprit du notre héros, qui conçut aussitôt la pensée la plus féconde, à son avis, qui soit jamais tombée dans une tête humaine. « Bah ! se dit-il, en voilà de la chance ! Tous ces jours-ci je rêvais, je cherchais quelque chose comme une idée qui voulait entrer et qui n’entrait pas ; vrai, j’étais comme Iakim, qui cherche ses mitaines depuis des heures, tandis qu’elles lui battent les flancs, pendues à sa ceinture ! C’est résolu, j’achète tous les morts avant qu’on songe même au nouveau recensement ; j’en achète, dis-je, supposons, mille ; ces morts, aux yeux de la loi, ce sont mille paysans ; je me présente au Lombard qui me prête, au vu de mes contrats d’acquisition, deux cents roubles par âme, certes pas moins ; et me voilà d’emblée à la tête d’un capital de deux cent mille roubles. Allons, dépêchons-nous, le moment est favorable ; il y a eu récemment une épidémie, et il est mort grâce à Dieu, assez de monde ! Les propriétaires ont fait d’énormes pertes aux cartes, ils ont fait la vie, ils sont épuisés, éreintés, criblés de dettes. Tous vont à Pétersbourg prendre du service, comme ils disent ; leurs biens sont laissés à l’abandon, de sorte que d’année en année les impôts sont plus difficiles à payer ; chacun me cédera avec plaisir tous ses morts, ne fût-ce que pour l’avantage de ne plus avoir à payer la capitation pour eux. Dieu sait si quelques-uns ne me donneront pas, outre cela, quelque chose. Je ne me fais pas illusion ; je sais bien que c’est difficile et que je ne mènerai peut-être pas à bonne fin tous les préliminaires du grand coup de filet sans que quelque maille s’accroche par-ci par-là… Mais pourquoi l’esprit aurait-il été donné à l’homme ? Ce qu’il y a d’excellent en ma faveur, c’est que mon but, fût-il soupçonné par quelque fine mouche, leur paraîtra à eux-mêmes invraisemblables ; les autres, si on leur en parle, crieront tout de suite à l’absurde, et en définitive, personne ne croira à mon projet. « Il est vrai que, d’après la loi, on ne peut ni acheter ni hypothéquer les hommes qu’avec la terre où ils sont inscrits ; mais que me fait cela, à moi ? J’achète l’homme pour créer la terre, pour coloniser, pour peupler le désert ; c’est ça que j’ai grand soin de déclarer en achetant des âmes. Cela constitue une exception, qui est loi aussi. Il y a maintenant, dans les gouvernements de Tauris et de Cherson, de la terre à la pleine disposition des amateurs de colonisation et de défrichement, et justement moi je suis amateur fou de ces utiles créations ; il n’y a rien là qu’on ne doive louer et même encourager. Oui, messieurs, c’est mon secret ; mais si vous tenez absolument à le savoir, un mot vous suffit : le ciel et les solitudes de Cherson ou de Tauris me plaisent beaucoup ; on y peut, si on a de la tête, aller peupler des vallées… Suffit, on croit comprendre l’affaire, on me laisse tranquille, on me regarde même avec considération. Mais les magistrats quelquefois… Bien, je vous attendais : là un magistrat curieux ou tracassier veut savoir si les paysans sont réels. Réels ? comment ne seraient-ils pas réels ? on paye pour eux la capitation : mais il suffit d’une ample affirmation sans phrases, et voulez-vous encore la signature du capitaine de police du lieu de l’achat ? C’est facile, allez. Le magistrat convaincu baissera pavillon, et moi, tout affectueusement et sans nulle rancune, je le consulterai encore sur le nom à donner à l’ensemble de mes plantations ; sera-ce slabode Tchitchikof ou bien colonie Pavlovski, de mon nom de baptême… Hein ? Non, plutôt colonie Tchitchikof… qu’en dites-vous ? » Et c’est par cette suite de raisonnements qu’il conçut son bizarre projet d’expédition dans nos provinces, et que d’heure en heure il s’y affermit davantage, en formant toutes sortes de conjectures. Je ne sais trop si les lecteurs en sauront autant de gré que l’auteur de ces récits au bon Tchitchikof ; c’est, j’en conviens, assez peu supposable : car il est bien certain que, si cette grande conception n’avait pas germé dans l’esprit de Pàvel Ivanovitch, ce poème n’existerait pas, et, à notre avis, ce serait bien dommage. Pàvel Ivanovitch se signa pieusement, à la russe, et procéda aux voies d’exécution de son plan. Il feignit d’être occupé de la recherche et du choix d’un lieu où il désirait fixer son domicile ; et alléguant divers prétextes, il voulut examiner les vraies campagnes, les plaines et les vallons situés à l’écart des routes fréquentées, et, de préférence, les localités qui avaient le plus souffert de la disette, des épizooties et des épidémies, bref, où l’on put acheter au moindre risque et au meilleur compte possible la sorte de gens dont il avait besoin. Il ne s’adressa pas à l’aventure au premier propriétaire venu ; il lui fallait des personnes qu’il y eut plaisir et convenance à fréquenter, de ces personnes avec qui on put en douceur traiter utilement son genre d’affaires. De son côté, il tâchait d’abord de faire connaissance avec son homme, de le disposer en sa faveur, de manière à pouvoir, autant que possible, acheter son monde, en faisant avec le vendeur un commerce d’amitié plutôt qu’une affaire d’intérêt. Et notez que si, en thèse générale, l’honneur… Ah ! cher lecteur, qu’avons-nous fait, vous en me prêtant une si complaisante attention, moi surtout en vous racontant si haut l’histoire de mon héros, tandis qu’il dormait d’un si heureux somme dans sa britchka ! Voilà que je l’ai réveillé en répétant à chaque minute et si indiscrètement son nom. Vous savez combien il a un caractère délicat et susceptible. Comme il promène ses regards encore à demi voilés par le sommeil ! S’il allait être fâché ! sans doute pour vous, lecteur, peu importe que Tchitchikof soit fâché ou non ; mais l’auteur, le poète, c’est bien différent : il doit avoir bien garde de se brouiller avec son héros, surtout lorsqu’il reste encore bien du chemin à faire avec lui, et c’est justement ici le cas. « Hé, toi ! à quoi penses-tu ? que fais-tu ? dit Tchitchikof à Séliphane. – Qu’est-ce qu’il y a, maître ? répondit Séliphane d’une voix lente et nasillarde. – Comment, quoi ? vois donc, brute, comme tu mènes ! Plus vite, plus vite ! » Il est de fait que, depuis plus d’une bonne heure, Séliphane menait les yeux fermés, secouant les rênes, de temps en temps, par pur instinct, sur les flancs des chevaux qui dormaient aussi, mais en mettant un pied devant l’autre ; Pétrouchka, qui depuis longtemps, à son insu, n’avait plus de casquette, dormait côte à côte avec Séliphane ; celui-ci était penché en avant, Pétrouchka était tout renversé en arrière ; son corps et sa tête se balançaient avec une souplesse parfois si risquée que sa nuque heurta aux genoux le bon Tchitchikof, qui, sans colère, lui donna sur le nez une bonne chiquenaude. Séliphane reprit tout à fait son gouvernement, il appliqua plusieurs coups de fouet sensibles sur le dos du tigré, que cette circonstance détermina à prendre son meilleur trot, et il n’y eut plus qu’à promener l’instrument sur les autres. Ce ne fut plus le trot, ce fut alors un galop rapide et harmonieux. Tchitchikof sourit et se plongea délicieusement entre ses coussins de maroquin. Séliphane criait : « Ehk ! ehk ! ehk ! » en faisant de petits bonds sur son siège, et le troïge, tantôt gravissait, tantôt redescendait une des montées dont la route se composait en cet endroit ; l’équipage en ce moment suivait l’inclinaison d’une longue, très longue descente ; Tchitchikof était triomphant ; il adorait la vitesse. Au fait, quel Russe n’aime pas la vitesse en voyage ? lui qui se plaît à tourbillonner, à franchir d’un bond l’espace, à toucher sans délai le bout et le fond des choses, lui qui, pour un désir même extravagant, est prompt à envoyer tout au diable, le moyen qu’il n’aime pas la vitesse, la vitesse qui, pour lui, a quelque chose de magique, d’enchanté, de fascinateur et de triomphant ! La vitesse en voyage, c’est comme une force secrète, une puissance occulte qui vous a pris et vous transporte sur ses ailes ; vous traversez les airs, vous fuyez, tout fuit avec vous ; les poteaux indicateurs fuient, les convois de marchandises fuient, d’un et d’autre côté ; des forêts aux sombres rangées de pins et de sapins fuient, volent en rendant un bruit de haches destructives ou de croassements voraces ; la route tout entière fuit, se perd dans un lointain où l’on ne distingue plus rien, rien qui ait une forme accusée, si ce n’est peut-être un pan du ciel, et la lune sans cesse déchiquetée par l’interposition du nuage mobile. O troïka, troïka, oiseau-troïka ! Il ne faut pas demander qui t’a inventée ; tu ne peux avoir été conçue, tu ne pouvais naître et paraître qu’au sein d’un peuple vif et agile, sur un territoire géant qui s’étend sur la moitié du globe, et où, en route, nul sous peine de vertige ne s’amuse à compter les poteaux. Dans ta configuration, tu n’as pas une bien belle apparence, ô télègue, britchka rustique, kibitque, équipage de route, d’hiver ou d’été, tu n’es pas un objet d’art fait pour arrêter les regards : du bois sec, une hache, une doloire, un bras agile, et te voilà sur pied ; il n’y a pas un paysan d’Iaroslaf qui ne soit propre à cette construction. La troïka est attelée ; et l’homme ? quel homme ? l’homme pour conduire ? Eh tenez, c’est, si vous voulez, ce même paysan. « Bon ! qu’il chausse donc ses bottes fortes ! » Plaisantez-vous ? il n’est pas postillon allemand, il n’a pas de bottes fortes et se passe même de toute chaussure. Il a ce qu’il faut, des mitaines aux mains et de la barbe au menton ! Voyez-le, Dieu sait sur quoi il se tient en équilibre ; il a entonné sa chanson, il est parti, c’est le tourbillon, les jantes des roues sont confondues et semblent une surface plane du centre à la circonférence ; la route frémit à l’approche de l’impétueux attelage, le piéton se range, en jetant une malédiction qui n’est qu’un cri d’épouvante, puis il regarde bouche béante, mais la trombe a passé, elle fuit, fuit, fuit… mais là-bas, tout là-bas, un nuage de poussière s’élève en spirale, puis fond, se partage et se dissout en vaste draperie qui s’abaisse obliquement sur les bas côtés du chemin. Tout a disparu. N’es-tu pas ainsi faite, ô Russie, ô mon bien-aimé pays ? ne te sens-tu pas emportée vers l’inconnu comme l’impétueuse troïka, que rien ne saurait atteindre ? sous toi la route fume, les ponts gémissent, tonnent ; tout est dépassé, distancé, débordé. L’observateur s’arrête, frappé de cette divine merveille. N’est-ce pas l’éclair ? N’est-ce pas la foudre lancée du ciel ? Que signifie ce mouvement, sujet d’universelle terreur ? Quelle force mystérieuse, inappréciable, recèlent donc ces coursiers inconnus au monde ? Ah, coursiers, coursiers russes ; quels coursiers, en effet, êtes-vous ! vos crinières sont-elles l’asile favori du tourbillon ? Y a-t-il donc une oreille attentive qui frémisse à chacune de vos fibres ?… Mais ils ont entendu d’en haut un chant connu ; les trois poitrails de bronze se sont tendus, douze pieds nerveux sont partis à la fois d’un même élan, sans presque toucher la terre de leur rapide sabot ; trois coursiers se sont à nos yeux métamorphosés en trois légères parallèles qui fuient confondues en un trait à travers l’atmosphère émue. Elle fuit, la troïka, elle vole toute fulgurante de l’esprit de Dieu… O Russie, Russie ! où cours-tu ? dis, réponds-moi ! Elle ne répond pas. La clochette tinte d’un son surnaturel ; l’air scindé, brisé, gronde, tournoie, s’échappe en amples courants ; tout ce qui est sur la terre est traversé au vol… et l’on voit se retirer de biais, se ranger à l’écart et te livrer passage, peuples, royaumes et empires.
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Pourquoi donc représenter toujours la pauvreté, et les misères, et les imperfections de notre vie, et les hommes du fond de nos provinces, les habitants des recoins obscurs de notre pays ?
Que faire pourtant, si telle est la vocation de l’auteur ; si lui-même, bien convaincu et souffrant de sa propre infirmité, n’a plus le pouvoir de penser qu’aux infirmités d’autrui, de peindre autre chose que les imperfections et les misères de notre vie, et si, laissant aux grandes villes leurs grâces et leurs vertus, il ne sait représenter que les gens des cantons éloignés de l’empire ? Pas moyen de s’en défendre ! Et voici que de nouveau nous allons retomber dans les solitudes et les recoins de nos provinces.
Mais aussi quelles solitudes et quels recoins ! Ce qui s’offre à nous en ce moment, c’est une interminable chaîne de monticules comparables aux remparts gigantesques de quelque immense forteresse à bastions percés de meurtrières allant sinueusement projeter leur ombre coupée en zigzags sur un espace de plusieurs centaines de kilomètres, Ces monts s’élèvent magnifiquement à travers des plaines sans limites, tantôt perpendiculaires à pic comme des murailles de calcaire argileux, bigarrées, rayées, fouillées par des jets vifs d’eau pure, par des fissures, des cavées ; tantôt arrondis en mamelons gazonneux, couverts, comme d’une toison d’agneau, par le jet vif et serré de la racine des arbres abattus ; tantôt enfin fuyant en sombres fourrés échappés comme par miracle aux dévastations de la hache. La rivière, ici fidèle à ses rives, se creuse ailleurs des coudes et des circuits, là fait un écart, scinde les prairies, et, après avoir gagné par cent petits courants capricieux, un espace libre, s’épanche, en vaste miroir pour y réfléchir à la fois et le vif éclat du soleil et l’ombre épaisse d’un bois de bouleaux, d’aunes, de frênes et d’érables ; plus loin, elle s’échappe triomphalement à travers les ponts, les moulins et les digues, qui semblent eux-mêmes en course avec elle ou lancés à sa poursuite, mais forcés par leur impuissance de s’arrêter à chaque brusque détour que fait la coquette.
Il est un point où le rapide versant s’enfonce fort avant dans les bois et disparaît sous cette ample et luxuriante chevelure, et c’est là comme un lieu de rendez-vous des forces végétales du Nord et du Sud. Le chêne, le sapin, le poirier sauvage, l’érable, le merisier, le hêtre, le tremble, le sorbier, le lierre et le houblon enchevêtrés, tantôt se soutiennent l’un l’autre et s’excitent à grimper, suivis de l’impuissant liseron, tantôt s’étreignent et se crochètent l’un l’autre, forcés alors de se jeter ensemble horizontalement de manière à couvrir toute cette partie de la montagne d’un filet d’une étendue et d’une complication capables de rappeler, même à des sauvages, le fouillis des forêts vierges. Mais tout au haut de cette mer de verdure, à travers les clairs que forment, sur ce fond, les cimes mi-parties de jaune, de rose et d’azur céleste, percent les toits rouges d’une habitation seigneuriale, les frontons à dentelles des chaumières voisines, le faîte dominant de la maison du maître ornée d’un balcon et d’une grande fenêtre cintrée ; et, plus haut que toute cette masse énorme de bois et de toitures, une vieille église élève ses cinq coupoles d’or reluisant, et au-dessus des cinq coupoles, cinq croix grecques taillées à jour y sont affermies par de belles chaînes dorées, de telle manière que, de loin, on croyait voir briller dans l’air, sans aucun support apparent, des jets vifs d’or de ducat resplendissant en lueurs miraculeuses. Et tout cet ensemble renversé (coupoles, toitures et croix) allait se refléter en bas, au loin, dans les anses de la rivière. Là, les pins aux douces senteurs résineuses, les uns debout sur le bord, les autres aux trois quarts plongés dans l’eau, inclinent vers elle leurs branches, y trempent leur feuillage emmêlé de bodiague[106] ambiante qui flotte à la surface comme pour les unir aux nénufars ; et, dans cette attitude méditative, ils semblent tout occupés à contempler cette réfraction oscillante des cimes du vieux temple. Vu d’en bas, tout cela était fort beau ; mais la vue dont on jouissait du perron, du balcon et des fenêtres de l’habitation seigneuriale, l’emportait et de beaucoup. Pas un des amis du propriétaire de ce panorama ne pouvait demeurer de sang-froid à ce spectacle… chacun en le voyant respirait à pleine poitrine et s’écriait : « Mon Dieu, le beau tableau ! » C’est qu’en effet on avait de ce point élevé des espaces immenses, sans bornes : derrière des prairies émaillées de bocages et semées de moulins à eau, verdoyaient au loin plusieurs zones de forêts ; à travers l’atmosphère qui commençait à devenir plus gazée, jaunissaient les sables ; puis venaient des bois encore, mais bleuissants, comme une mer ou comme un brouillard détrempant les lointains ; puis de nouveau des sables, mais bien plus pâles que les premiers, et pourtant d’un ton encore jaunâtre ou paillet. Tout à l’extrémité de l’horizon se dressaient, comme une palissade inégale et tortueuse, de jolies montagnes qui brillaient d’une éclatante blancheur, même en temps de pluie et d’ouragan, comme si elles avaient le privilège d’être invariablement baignées de lumière. A la faveur de cette blancheur éblouissante, on apercevait, au pied de leurs versants, des taches confuses et qui semblaient se moutonner en fumée ; c’étaient des villages, mais la distance aurait été beaucoup trop grande pour que l’œil humain, même aidé d’une longue-vue, pût les reconnaître distinctement pour des groupes d’habitations, si l’on n’eût vu, en certains moments du jour, une ou deux étincelles jaillir et demeurer fixes sous les rayons du soleil sur un point de la coupole dorée d’une église, annonçant que là se trouve en effet le centre d’une agrégation d’hommes. Tout cela était enveloppé d’un calme absolu que n’interrompaient pas même les accents des chantres de l’air, accents confondus avec les souffles de la brise, avec le murmure de la caverne, avec le léger clapotement des eaux et le frôlement des feuillages, accents perdus dans l’harmonie générale de ce magnifique ensemble. Bref, en se tenant sur le balcon de l’habitation domaniale, on ne pouvait, même après deux ou trois heures de contemplation, articuler d’autres paroles que celles-ci : « Mon Dieu, que c’est grand, que c’est beau, l’œuvre de tes mains ! » Quel pouvait être le possesseur, le propriétaire et seigneur de ce village culminant, où, comme à une forteresse inexpugnable, on ne pouvait arriver d’en bas, et qu’il fallait nécessairement prendre du côté opposé. Là des chênes éparpillés accueillaient gracieusement le visiteur, en étendant leurs branches comme pour lui donner l’accolade de bienvenue, et le conduisaient jusque sous la saillie du toit de cette même maison, dont nous avons vu le faîte par derrière. La maison se dressait maintenant de toute la hauteur de sa façade, ayant, d’un côté, une longue ligne de chaumières à pignon, balcon et volets dentelés ; de l’autre, l’église grimpante qui brillait de ses dorures ciselées offertes, tout là-haut, en hommage de la créature au Créateur. A quel privilégié entre ses semblables appartenait ce paradis, petit éden du district de Frémalakchaneki. A André Ivanovitch Téntëtnikof, jeune gentilhomme de trente-trois ans, célibataire, Mais encore, quel est-il, qui est-il, qu’est-il ?… ses habitudes, ses manières, son caractère, quel homme est-ce enfin ? Là, là, là… mes chères lectrices ! Il n’y a, je crois, rien de mieux à faire que de questionner ses voisins. D’abord son voisin Brandérof, qui a appartenu à la famille aujourd’hui éteinte des anciens beaux et gaillards officiers en retraite ; celui-ci appliquait à André Ivanovitch cette expression un peu dure : « C’est un franc animal. » Un brave général, dont le bien et la maison sont situés à dix verstes de ceux d’André Ivanovitch, disait : « André Ivanovitch n’est pas un sot, tant s’en faut, mais il s’est fourré beaucoup de chimères dans la tête. Je pourrais lui être utile… car, enfin, j’ai d’assez grandes relations dans Pétersbourg et même en haut lieu… » Le général n’achevait jamais cette phrase. Le chef de police du district, interrogé, donnait à sa réponse ce tour particulier : « André Ivanovitch est gentilhomme, bon ! mais son sang civil n’est rien qui vaille, et voilà que demain j’irai lui porter une cédule qui ne lui fera pas plaisir. » Le paysan interrogé sur son maître garde le silence… Il y a peut-être lieu de conclure de tout cela que l’opinion lui est plutôt contraire que favorable dans le district. A parler sans partialité, André Ivanovitch n’est pas un vilain homme, c’est tout bonnement un enfumeur du ciel[107]. Eh, mon Dieu, il y a beaucoup de gens qui ne font autre chose pendant de longues années que d’enfumer la voûte céleste… et pourquoi Téntëtnikof ne pousserait-il pas aussi à loisir là-haut un peu de fumée ? Au reste, pour preuve de ma bonne volonté en cette occasion, voici le détail d’un jour de sa vie, et comme, chez lui, tous les jours se suivent et se ressemblent, mon lecteur pourra de lui-même se faire une idée du caractère de l’homme et juger jusqu’à quel point sa vie répondait aux beautés dont il était entouré. Le matin, il se réveillait fort tard, et, sans quitter son lit, il se tenait longtemps sur son séant en se frottant les yeux ; et comme ses yeux malheureusement étaient petits, il les frottait une demi-heure durant sans parvenir à les rendre grands. Pendant tout ce temps, il y avait debout contre la porte de sa chambre son domestique, Mikhaïlo, armé d’une aiguière posée dans un grand bassin de cuivre et surmontée d’un ample essuie-main. Une heure s’écoulait ainsi ; le maître baillait, s’étirait, rêvait ; le pauvre Mikhaïlo, fatigué de sa position, déposait sa charge, allait faire un tour à la cuisine, puis revenait voir si le maître, toujours assis sur le lit, avait réussi à s’éveiller tout à fait. A la fin André Ivanovitch se lavait à grande eau et à grand bruit, passait sa robe de chambre et se rendait à pas comptés au petit salon pour prendre le thé, le café, le cacao et même une jatte de lait chaud, le tout lentement et cuillerée à cuillerée, avec un grand dégât de pain émietté par terre parmi les cendres de sa pipe ; il consacrait à cela deux heures d’arrache-pied, puis il se munissait d’une tasse de thé versé pour être pris froid, et se transportait, cette tasse à la main, à une fenêtre donnant sur la cour. Sous cette fenêtre, à cette heure-là, se passait chaque jour la scène suivante : d’abord c’était Grigori qui beuglait, Grigori le buffletier, s’adressant à Perfilievna la femme de charge ; il lui criait : « Ah ! vieille damnée, infernale sorcière, est-ce qu’une coquine de ta sorte ne devrait pas au moins se taire ? – Cà, ne veux-tu pas finir, tiens, cela, toi ? glapissait la vieille en montrant le poing et en grimaçant (car elle était fort aigre en tout, quoiqu’elle aimât beaucoup le raisin sec, les conserves et toutes les douceurs confiées à sa garde). – Est-ce qu’on ne sait pas ta connivence avec l’intendant ? L’intendant est… est un pillard, justement de ta trempe. Et tu t’imagines que monsieur ne vous connaît pas l’un et l’autre : et il est ici, il sait tout, il entend tout, j’en suis bien aise. – Où est le bârine ? – Eh, à sa fenêtre, il voit et entend tout, je te dis. » Et, en effet, le bârine était là qui regardait ; mais qu’aurait-il pu entendre ? Un petit garçon, qui venait d’être fessé par sa mère, criait comme un beau diable ; un chien de basse-cour hurlait affreusement pour avoir été échaudé par un scélérat de marmiton qui se pâmait de rire sur le seuil de la cuisine, à voir l’animal se rouler convulsivement dans l’herbe. Bref, tout, dans cette avant-cour, était vie, mouvement, action et animation, et il y avait pour le bârine de quoi entendre et voir, ne fût-ce que comme contraste avec lui-même. Mais ce n’est que dans les cas où le vacarme devenait insupportable, au point de troubler ce doux état de ne rien faire et de n’y penser pas qui lui était habituel, qu’il se sentait réveillé de sa langueur végétative et de son engourdissement moral, et que, d’autorité, il rappelait alors ses gens à plus de réserve. Deux heures avant le dîner, il passait dans son cabinet pour s’occuper sérieusement d’un ouvrage qui devait embrasser la Russie considérée sous tous ses rapports, civil, politique, religieux, philosophique, trancher les problèmes embarrassants, les questions que le temps lui a posées, et définir clairement un grand avenir : bref, tout… tout, et cela sous les amples formes qu’affecte le publiciste de notre temps. Mais jusqu’à cette heure la colossale entreprise est encore à l’état de simple idée ; il est vrai qu’en de rares moments, à de longs intervalles, la plume a crié et il a paru sur le papier des embryons de projet : mais tout cela est glissé, enfoui sous le papier buvard, et le futur grand publiciste s’arme d’un livre quelconque, qui ne sort plus de ses mains jusqu’au dîner. Ce livre s’ouvre, se ferme, se prend et se quitte cent fois pendant le ragoût, pendant le rôti, pendant la pâtisserie, de sorte que certains plats se refroidissent, d’autres sont remportés intacts. Ensuite vient la pipe, puis le café, puis le bârine fait une partie d’échecs avec et contre lui-même. Ce qu’il faisait entre la partie d’échecs et le souper, c’est ce qu’il est beaucoup plus difficile de dire ; cependant je ne crois pas faire de tort au bârine en insinuant l’hypothèse qu’il ne faisait rien du tout. C’est ainsi que passait son temps dans la solitude un homme de trente-deux ans, que l’on peut se représenter assis des trois ou quatre heures durant, tout le jour, avec des intermittences déambulatoires de dix à douze minutes, toujours en robe de chambre et sans cravate. Il ne faisait point de promenade, d’exercice au dehors ni à pied ni à cheval, n’ouvrait pas même sa fenêtre pour aérer l’appartement, et l’admirable paysage que ne pouvait contempler de sang-froid aucun des rares hôtes qu’il recevait, n’existait réellement pas pour le maître de ces champs et de ces villages. A tous ces traits, le lecteur peut voir qu’André Ivanovitch Téntëtnikof appartenait à la famille de ces hommes de Russie qui échappent à toute traduction quelconque, qui étaient jadis nommés, selon la nuance, ouvalni, légéboki ou baïbaki (fainéants, casaniers, solitaires, etc.), et que je ne sais plus comment désigner aujourd’hui, faute d’un sobriquet plus moderne. Ces caractères-là naissent-ils spontanément ou se forment-ils par agrégation successive d’empreintes et de traits résultant des circonstances ? Au lieu de chercher à répondre en trois mots comme ce serait mon droit, je vais libéralement raconter l’histoire de son éducation. Tout, à l’époque de son enfance et de son adolescence, semblait conspirer à faire de lui quelque chose de bon. Petit garçon de douze ans, intelligent, spirituel, un peu rêveur, un peu chétif, il eut le bonheur de tomber dans une école publique dirigée en ce temps-là par un homme trop peu ordinaire : ce directeur était l’idole de la jeunesse ; Alexandre Pétrovitch, c’était son nom, avait un sens particulier pour distinguer dans l’enfant même la nature de l’homme. Et comme il connaissait le cœur et le caractère proprement russes ! Comme il savait par cœur et à fond chacun des élèves de son établissement ! Comme il s’entendait à les stimuler ! Il n’y avait pas d’espiègle, qui, après une étourderie, ne vint lui-même lui faire un aveu complet de sa faute. Il y a plus, le pénitent se retirait après cela, non pas l’oreille basse, mais portant la tête haute, parce qu’il avait le ferme propos de réparer ses torts. C’est qu’il y avait jusque dans les remontrances d’Alexandre Pétrovitch quelque chose d’encourageant, un je ne sais quoi qui disait : « Que ta chute te serve à t’élever plus haut. » En véritable philosophe qu’il était, il définissait l’amour-propre une force qui donne l’impulsion aux facultés de l’homme ; aussi avait-il un soin particulier à manier les cordes puissantes de ce merveilleux engin. Il aimait à dire : « Je demande qu’on ait de l’esprit, et c’est tout ce que je veux ; celui qui aspire à développer son esprit n’a pas le temps de folâtrer. La folie de l’enfance se guérira d’elle-même. » Et en effet, sous sa direction, l’espièglerie passait réellement pour bêtise. L’élève qui ne cherchait pas à montrer de l’esprit, c’est-à-dire à devenir bon, était bientôt en butte aux plaisanteries et aux dédains de ses camarades. Les ânes, les grands imbéciles étaient affublés des sobriquets les plus injurieux, et cela de la bouche des plus petits écoliers, sur qui, pour rien au monde, ils n’auraient osé porter la main. « Ah ! c’est par trop fort ! lui disaient quelques personnes étonnées de ce système ; vos petits hommes d’esprit deviendront tous de grands insolents ! – Non, c’est ma mesure à moi ; j’ai pour principe de ne pas garder longtemps les incapacités ; pour les lâches et les faibles, c’est bien assez d’un cours ; pour les garçons d’esprit qui ne boudent point, j’en ai un autre. » Le moindre mouvement de leur intelligence lui était connu. Il avait l’air de ne rien regarder, de ne rien voir ; mais comme s’il eût été rendu invisible, et qu’il eût, par un don particulier, tout vu, tout entendu, avec le pouvoir de distinguer nettement, du centre de son atmosphère d’impassibilité, les facultés et les penchants de ses pupilles, il laissait un peu faire aux espiègles, trouvant avantage, pour s’éclairer, à voir dans leurs boutades un premier développement significatif des qualités de leur âme, et il disait aux gens graves qui le questionnaient de bonne foi sur ce procédé de relâchement apparent, que des effluves moraux des enfants lui étaient aussi indispensables que les éruptions à la peau le sont au médecin impatient de savoir, par ces symptômes, la qualité véritable des humeurs et des affections de toute l’économie animale de ses malades. Alexandre Pétrovitch était adoré de ses élèves. Il y en avait qui avaient bien moins d’attachement pour leurs propres parents ; j’irai plus loin, et j’affirme que dans plusieurs, qui étaient parvenus à l’âge des entraînements insensés, leur passion la plus effervescente le cédait en puissance à l’amour qu’ils avaient pour lui. Jusqu’à son jour suprême, jusqu’à son dernier soupir, l’élève reconnaissant, quand venait le jour anniversaire de la naissance de son cher maître, faisait au moins, d’un bras appesanti par la fièvre, le geste de boire au salut du sage ami qui était depuis longtemps dans la tombe, puis il fermait les yeux et lui faisait le pieux hommage de ses larmes. Il y avait beaucoup de notions scientifiques en faveur dans notre monde russe, qu’il jugeait superflues et même nuisibles au développement désirable de chacun de ses disciples, beaucoup de cette vaine et sotte gymnastique de l’esprit introduite chez nous par messieurs les Français, comme des récréations du bel air[108] ; il y substitua divers métiers qui s’exerçaient sous des hangars, dans tous les coins et recoins du préau et des jardins. Il gardait fort peu de temps les enfants mal doués ; le cours d’études de ces tristes sujets-là était à dessein très borné. En revanche, les adolescents bien doués avaient devant eux la perspective d’un cours presque double de celui qu’on se proposait partout ailleurs, et ils l’abordaient avec orgueil. Il y avait, en outre, une classe supérieure réservée aux seuls écoliers d’élite, classe qui n’avait aucune espèce d’analogie avec le système arriéré des autres établissements. Ici il demandait à de jeunes hommes fortement disciplinés et à sa main ce que d’autres demandent, exigent follement de pauvres enfants qui n’ont pas eu le temps encore de se sentir vivre : cette raison supérieure d’après laquelle ils savent s’abstenir de rire et de railler, entendent parfaitement raillerie chez les autres, laissent libre un étourdi, un sot, ne se fâchent point, ne s’emportent ni ne se vengent jamais, et demeurent enfin constamment dans un calme de cœur et d’esprit dignement imperturbable, ce qui est, à coup sûr, la santé même du jugement. Tout ce qui est propre à faire du disciple un homme de conscience, de courage et de principes, était mis en œuvre, et le maître en faisait lui-même, sur ses jeunes amis, les plus fréquentes et les plus ingénieuses épreuves, Oh ! que cet homme était profondément versé dans la science de la vie ! Il venait chez lui un bien petit nombre de maîtres du dehors ; il enseignait presque tout lui-même. Il s’abstenait de tous les grands mots si chers aux pédants, de toutes les subtilités quintessenciées si familières aux cerveaux creux nourris d’abstraction, et on ne voyait découler de ses lèvres que ce qui est l’âme même de la science, de sorte que l’enfant même en pouvait percevoir nettement le but, l’utilité. De toutes les sciences, il ne s’attachait qu’à celles qui produisent l’utile citoyen, le digne enfant de la patrie. Beaucoup de séances étaient consacrées à expliquer aux jeunes gens ce qui attend le jeune homme à son entrée dans le monde et dans le cours de sa vie ; et il dévoilait à l’adolescent tout l’horizon de l’homme fait, avec des couleurs et sous des traits si vifs, si naturels, que l’écolier assis sur les bancs se voyait déjà voué au service de son pays et vivait de sa vie future. Tous les chagrins, toutes les tentations, tous les scandales qui se dressent séduisants devant lui, il les rapportait, les présentait dans toute leur nudité, sans rien gazer de leurs traits, et pour qu’ils n’apprissent pas de lui comment la laideur se déguise. C’est qu’aussi tout lui était si bien connu, qu’on eût dit qu’il avait lui-même passé par toutes les conditions et dans tous les emplois. Est-ce parce que l’ambition naturelle était déjà vivement excitée, et que dans le regard de ce maître sympathique, on croyait lire le mot : « En avant ! » mot éminemment russe, qui trouve tant d’échos chez le Russe, et produit des merveilles sur sa nature intime ? est-ce par quelque autre cause encore qui nous échappe ? ce qu’il y a de certain, c’est que, dans cette institution, l’enfant, à peine arrivé à l’adolescence, avait soif et faim de difficultés, de travaux, d’activité, et l’élève sortant aspirait aux emplois où il y a le plus de grands obstacles à vaincre, où l’âme doit forcément déployer le plus d’énergie. Peu étaient admis au cours supérieur ; mais ceux qui avaient passé par là étaient des hommes forts, des hommes qui, dans le service public, faisaient, au bout de quelques mois, l’effet de gens cuirassés de bronze contre tout ce qui veut arriver au cœur pour l’amollir et le corrompre. Ils se maintenaient fermes et purs, dans les places les plus exposées, tandis que beaucoup d’hommes infiniment plus déliés qu’eux, se sentant défaillir devant les plus minimes désagréments personnels, abandonnaient la position, ou bien se laissant dominer et succombant à l’indolence, se sentaient dans les mains des concussionnaires et des fripons. Les anciens disciples d’Alexandre Pétrovitch tenaient bon ; ils avaient une idée exacte de la vie et des vices de l’homme, et comme, grâce à leur trésor de sagesse, ils ressemblaient à des incarnations de l’austère et courageuse probité, ils ne tardaient pas beaucoup à exercer un ascendant inévitable, irrésistible, même sur les plus corrompus. La personnalité de cet excellent maître fit une impression des plus profondes sur André Ivanovitch Téntëtnikof, lorsque ce dernier était encore bien jeune. Le cœur impétueux de l’ambitieux enfant battit longtemps avec force sous la pensée qu’il arriverait au cours supérieur ; Téntëtnikof, à l’âge de seize ans, y était parvenu, et lui-même avait peine à y croire, et il en était très fier… Mais ce fut justement l’époque où il arriva un malheur. L’instituteur sans pareil, dont un mot d’encouragement jetait dans son cœur un doux frémissement, tomba malade, et bientôt après, mourut prématurément. Quel coup terrible ce fut pour notre jeune homme ! quelle effroyable perte il faisait dans ce maître chéri ! Un mois s’était à peine écoulé après cet événement, que tout se trouva changé dans l’école : à la place d’Alexandre Pétrovitch parut un certain Fédor Ivanovitch, homme très zélé mais sans portée, qui se mit à demander, comme ils font tous, à exiger des enfants ce qu’on ne peut raisonnablement attendre que des adultes. Dans les jeux et les ébats de ses élèves, il voulut voir je ne sais quoi de désordonné et de licencieux, Il édicta des châtiments qui atteignaient les moindres espiègleries, ce qui donna lieu tout d’abord à des contraventions secrètes. Tout fut comme tiré au cordeau pendant le jour, et alors nul trace de désordre ; mais la nuit venait, et l’on égalait la nuit d’autant ; le régime n’y avait pas gagné, mais certainement perdu. Quant à l’enseignement des sciences, l’innovation fut aussi étrange : on appela des personnes du dehors, de nouveaux maîtres accoururent avec de nouvelles lignes, de nouveaux angles, de nouveaux points de vue ; les jeunes auditeurs durent accoutumer leurs mémoires et leurs oreilles à des nuées de nouveaux termes et de mots inconnus. Chacun de ces messieurs développa sa faconde, sa logique, son système à part, sans se soucier des raisonnements ni du système de son confrère ; chacun se montra avide de nouveautés, porté aux découvertes, impatient de toute objection, fébrilement jaloux de ses inspirations personnelles. L’unité avait disparu ; la vie de la science des écoles avait fait place à des passions d’individualités plus ou moins érudites, plus ou moins sûres d’elles-mêmes, mais toutes également absolues. Quand la jeunesse ne sait plus à qui entendre, elle retire sa confiance à tous les orateurs, et l’enseignement a beau s’agiter, il sent le mort, il ne donne plus la vie. Au bout de deux ans du nouveau régime on ne pouvait plus reconnaître l’institution. Téntëtnikof était d’humeur douce et honnête ; il dut bien prendre quelque part aux orgies nocturnes de ses camarades, assister à des profanations, entendre des paroles sacrilèges ; mais son âme, jusque dans le sommeil, se rappelait sa céleste origine ; il ne se laissa nullement séduire à ces fausses et coupables joies, et il ferma les yeux pour laisser passer ces courants vertigineux et fantastiques. Il y avait en lui une ambition déjà fort éveillée, mais il n’avait ni activité ni carrière. Il eût mieux valu pour lui qu’il n’eût pas eu de hautes visées… Le mal était fait. Il écoutait MM. les professeurs qui s’agitaient, s’échauffaient à froid dans leur chaire, et il se rappelait le défunt qui, sans jamais élever la voix, savait donner clarté et gravité à sa moindre phrase en restant toujours maître de sa parole. Que de cours et quels cours ne suivit-il pas sous ses nouveaux maîtres ! médecine, chimie, philosophie, histoire universelle… et dans quelles énormes proportions ! Le professeur de chacun de ces objets parvenait à peine au bout de trois ans à sortir de son introduction. Il dut prendre une connaissance détaillée de l’origine et des développements du régime de la commune et du droit communal de Dieu sait quelles villes allemandes ; mais tout cela restait dans sa tête à l’état de matériaux ébauchés. Grâce à son esprit naturel, il comprit que tout cet enseignement était indigeste, et il n’entrevoyait pas comment il aurait dû être réglé. Tout le ramenait à regretter Alexandre Pétrovitch ; il avait tant de chagrin de sa perte, qu’il eût donné les deux tiers de sa fortune pour qu’il lui fût rendu. Mais la jeunesse est heureuse en ce qu’elle a de l’avenir : à mesure que le temps s’écoulait vers l’époque de sa sortie des bancs, il sentait son cœur bondir d’espérance, et il disait : « Ce n’est pas encore la vie, c’est un temps d’initiation ; la vraie vie est dans le service public : c’est là qu’il faut tendre. » Et, sans accorder un souvenir aux beaux sites qui frappaient si vivement tout voyageur, sans même être allé prendre congé des mânes de ses parents, il se rendit, selon l’usage de tous les ambitieux, à Pétersbourg où, comme on sait, vient se jeter, de tous les coins de l’empire, notre pétulante jeunesse, pour servir, servir à outrance, ou tout bonnement pour embrasser la superficie de notre fausse, froide, fade et incolore civilisation de salon. Les aspirations ambitieuses d’André Ivanovitch furent, très peu de temps après son arrivée, servies à souhait par son oncle le conseiller d’Etat actuel Onoufri Ivanovitch ; il fut, grâce à cette protection très active, très inquiète, attaché à je ne sais quel département d’affaires. Où ne trouve-t-on pas de jouissances à cet âge ! Notre jeune employé est à Pétersbourg, il est content, malgré sa physionomie un peu effarouchée. Il y a dans l’air un froid craquant de quelque trente degrés Réaumur. Le terrible enfant du Nord, le chasse-neige tourbillonne en furie, dérobant aux yeux les trottoirs sous une houle inégale et bizarre, aveuglant à plaisir le passant, poudrant en lourds bourrelets les collets de fourrures, les moustaches des hommes, les naseaux des bêtes ; mais, à travers le glacial et redoutable feu croisé que se font en l’air les frimas, il est quelque part, à un quatrième ou cinquième étage, une petite fenêtre qui projette une joyeuse lumière, et dans la chambrette qu’elle révèle, au jour de deux modestes stéarines, au bouillonnement de la bouilloire à thé, bat un cœur chaud qui s’entretient solitairement avec une âme pure ; là se lit une belle page d’un poème russe plein d’inspiration (tel que Dieu daigne parfois en gratifier sa Russie), et qui embrase, qui élève l’imagination d’un chaste jeune homme comme il n’arrive pas, comme il ne peut arriver dans d’autres pays situés sous un ciel plus splendide. Bientôt Téntëtnikof fut accoutumé à son service, bientôt même le service public cessa d’être, comme il l’avait supposé d’abord, la première affaire, le premier but de son existence, et il fut relégué par lui au second plan. Il contribua, par la répartition des heures de bureau, à lui faire mieux apprécier les minutes de liberté et les jours de loisir. Son oncle, le conseiller d’Etat actuel, s’était mis en tête d’exploiter tant soit peu son cher neveu, mais le neveu n’avait pas tardé à deviner l’Excellence, à pénétrer les vues de son vénérable oncle. Parmi les amis d’André Ivanovitch, qui en comptait un assez bon nombre, il s’en trouva deux qui étaient ce qu’on appelle des mécontents. Ils avaient de ces caractères étrangement moroses, qui ne peuvent supporter sans agitation non seulement l’injustice, mais même rien de ce qui, à leurs yeux seuls, semble être une injustice ou un passe-droit. Honnêtes en fait de principes, mais infidèles eux-mêmes à ces principes dans leurs actes, exigeant une grande tolérance pour leurs personnes, et en même temps remplis d’intolérance pour autrui, ils eurent sur lui une grande influence, et par la chaleur de leur langage coloré et par une sorte de noble indignation contre la société. Après avoir agacé ses nerfs, remué sa bile et jeté en lui des germes d’irritation, ils lui firent prendre l’habitude de remarquer une foule de manigances dont jusqu’alors il ne s’était pas aperçu. L’un de ces deux amis, Fédor Fédorovitch Lénitsyne, chef de l’une des sections qui avaient leurs bureaux répartis dans une suite de salons, commença à lui déplaire ; il lui trouva des défauts sans nombre ; il lui sembla que Lénitsyne était tout sucre devant les supérieurs, et tout vinaigre dès qu’un inférieur avait à l’approcher ; qu’à l’exemple de tous les faux grands remplis de petitesse, il prenait en grippe ceux qui, aux fêtes solennelles, ne se présentaient pas à sa porte pour le féliciter ; il tenait acte des noms qui manquaient sur la feuille déposée ces jours-là dans le vestibule sous l’œil du suisse, et où les subalternes étaient engagés à s’inscrire ; et André Ivanovitch en vint à éprouver, rien qu’à le voir passer ou à entendre sa voix, un frémissement nerveux ; et on ne sait quel mauvais génie le poussait à désobliger, à braver une bonne fois son supérieur. Il en guettait l’occasion ; elle s’offrit, il la saisit avec ardeur et empressement ; il parla à Fédor Fédorovitch en des termes d’une si dure digestion pour l’oreille, que l’autorité prescrivit au délinquant ou de faire des excuses devant les bureaux à son supérieur, ou de demander sa démission. L’oncle Excellence, tout effrayé, accourut à son logement pour lâcher d’amener son neveu à résipiscence : « Au nom de Dieu ! André Ivanovitch, lui dit-il, songes-tu bien à ce que tu fais ? Quitter d’une manière si fâcheuse une carrière assez bien commencée, et cela pourquoi ? pour un chef dont le ton et les airs ne sont pas de ton goût ! Eh ! mon cher ami, si l’on avait la folie de regarder à ces choses-là, on ne resterait jamais un an au service nulle part. Allons, un peu de bon sens et moins d’orgueil, je te prie ; j’espère bien que tu vas aller chez lui, lui exprimer ta soumission. – Ce n’est pas là l’affaire, mon oncle, dit André Ivanovitch ; rien ne me serait plus facile que d’aller lui faire mes excuses, même en présence des bureaux. J’ai complètement tort ; il est mon supérieur, et je ne devais pas lui parler comme je l’ai fait. Mais voici de quoi il s’agit ; j’ai un autre devoir qui me réclame ; j’ai charge d’âmes, de trois cents âmes ; mon bien est détestablement administré, mon régisseur est un imbécile. L’Etat perd bien peu, si, au lieu de moi, un autre occupe ma chaise dans ces bureaux où l’on me tiendrait encore longtemps à faire de la grosse et de la minute ; mais l’Etat fera une perte réelle si trois cents individus sont hors d’état de payer leur capitation. Ne pensez-vous pas avec moi qu’un seigneur de propriétés rurales qui n’est pas tout à fait un simple hobereau de campagne, est un membre utile de la société de son pays, et qu’il rend service à l’Etat. Oui, je vous le demande, si je me retire chez moi, résolu à prendre soin de conserver et de faire prospérer les centaines de familles chrétiennes qui sont sous mon obéissance, et que je puisse présenter à l’Etat, qu’il vous semble que je déserte, trois cents sujets pères de famille, aisés, sobres, laborieux et façonnés à la soumission, en quoi mon service sera-t-il moins utile, moins louable que celui de… d’un chef de section, d’un Lénitsyne, par exemple ? » L’Excellence resta la bouche très grande ouverte d’ébahissement ; il avait été loin de s’attendre à un tel flux de paroles. Après un moment de réflexion, il dit : « Fort bien, mais… tu n’iras pourtant pas te confiner dans les bois ? Tu ne prétends pas, j’espère, te faire à ton usage une petite société de moujiks ? Ici on a la chance de rencontrer dans les rues un général, un prince ; on passe du moins près de quelqu’un, n’est-ce pas ? mais là… Et songe donc… l’éclairage au gaz, le commerce de l’Europe, l’industrie… Là-bas, tu ne trouverais en ton chemin que… un rustre… une paysanne… Quelle idée de se condamner soi-même à l’ignorance… à l’obscurité… au néant !… qui va de gaieté de cœur étrangler sa vie ?… Voyons, tu n’y penses pas, hein ? » Ainsi s’exprima le bon oncle. Notons qu’il n’avait, lui, toute sa vie, longé d’autre rue de Pétersbourg que celle qui le conduisait plus directement à sa chancellerie ; que, dans cette rue, il n’y avait ni palais, ni grands hôtels, ni monuments publics ; qu’il n’avait jamais regardé les passants, fussent-ils généraux ou princes ; qu’il n’avait jamais eu même l’idée de se permettre le moindre de ces petits extras contraires à la tempérance et qu’on reproche aux gens de la capitale ; et que jamais, au grand jamais, il n’avait hasardé son pied dans le vestibule d’aucun théâtre. Tout ce qu’il disait là à son neveu, c’était uniquement dans l’intention de surexciter l’amour-propre du jeune homme et de le prendre par l’imagination. Malgré cette éloquence, il n’eut aucun succès, et Téntëtnikof tint bon. Sa terre, dès ce moment, s’offrit à son esprit sous l’aspect d’un charmant asile tout rempli de bonnes pensées et de douces rêveries, et en même temps comme l’unique théâtre de la plus utile activité. Il avait avancé cela tout à l’heure un peu à l’aventure, mais il l’avait bien dit, et ce que nous avons réussi à bien dire devient assez souvent chez nous une idée fixe. C’en était fait, un nouvel horizon s’ouvrait devant lui : dès le soir même, il eut les ouvrages d’agronomie les plus modernes, et, quinze jours plus tard, il était déjà dans les environs des lieux où il avait passé son enfance ; il était à peu de distance, dis-je, de ces beaux sites que ne peut voir indifféremment aucun de ceux à qui il est donné de pouvoir les contempler un peu à loisir. En lui commencèrent aussitôt à renaître des impressions qui semblaient devoir être effacées depuis longtemps. Il y avait une foule de localités qu’il avait en effet tout à fait oubliées, et il regarda, avec toute la curiosité d’un nouveau venu, des points de vue d’une beauté merveilleuse. Et voilà que tout à coup, on ne sait pourquoi, son cœur se mit à battre, quand, la route se creusant en ravin dans le fourré d’une partie de la forêt, fort enchevêtrée et composée d’arbres gigantesques aux formes tourmentées, il regarda en haut et en bas, au-dessus et au-dessous de lui, des chênes séculaires que pourraient à peine embrasser trois hommes, qu’il vit une clairière bordée de mélèzes, d’ormes et de platanes, que dominaient les cimes de beaux peupliers. Il demanda quel était le propriétaire de ce bois, et on lui répondit en le nommant lui-même. Sorti des fourrés, il vit la route s’engager dans les prairies, égayées çà et là par de jolis bocages de frênes, de jeunes et de vieux ifs, en vue d’une longue suite de hauteurs dont l’approche faisait de minute en minute changer les aspects, d’autant plus que le chemin sinueux déviait tantôt à droite tantôt à gauche ; et quand il demandait à quelque paysan à qui étaient ces prairies et tous ces monticules, on lui répondait toujours : « A Téntëtnikof…. » La route s’élevait ensuite sur des versants et coupait des plateaux ; André Ivanovitch longeait d’un côté des seigles, des froments et des orges, de l’autre, l’ensemble, réduit en miniature, des lieux qu’il venait de parcourir. Bientôt s’obscurcissant peu à peu, sa route entra et se plongea sous l’ombre d’arbres vigoureux, échevelés, également espacés, à la lisière d’immenses tapis verts, étendus jusqu’à des hameaux ; leurs chaumières filaient comme des ombres, aux regards distraits par l’apparition des toits rouges de l’habitation domaniale, au-dessus desquels se mirent à resplendir cinq ou six coupoles dorées. Soudain le cœur du jeune homme s’inonda de chaleur et battit à tout rompre dans sa poitrine : c’est que, sans qu’il lui fût nécessaire de demander où il était, ses sensations et ses pensées, se pressant en foule, éclatèrent enfin sous la forme de ces mots qu’il vociféra sans en avoir même la conscience : « Eh bien, n’ai-je pas été jusqu’à ce jour un grand fou ? le sort m’avait fait libre dispensateur d’un véritable Eden, et je suis allé m’acoquiner parmi de misérables gratte-papiers et cela après avoir beaucoup appris, après avoir fait très ample provision de lumières, de raison et de sagesse, après m’être bien pourvu de tout ce qu’il faut pour jeter en abondance les semences du bien parmi mes semblables, pour améliorer tout un grand domaine, pour remplir les nombreux devoirs d’un bon maître, digne de figurer comme juge, comme instituteur et conservateur de l’ordre et du bien-être… et j’ai pu confier de si graves fonctions à un rustre, à un demi-sauvage, sous le nom de régisseur ! » Et André Ivanovitch Téntëtnikof termina en se prodiguant de nouveau la qualification de triple imbécile. Cependant un autre spectacle l’attendait dans le village. Les paysans et les paysannes, instruits de l’arrivée de leur seigneur, s’étaient assemblés dans sa cour. Les soroques, les kitchques, les pavoïniks, les sapounes[109], les barbes de toutes les formes, de soc, de bêche, de coin ; de toutes les couleurs : rousses, blondes, cendrées et blanches comme des fils d’argent, étaient accourus en foule. Les hommes, prenant leur creux, hurlaient : « Kormiletz[110], nous te voyons à la fin ! » Les femmes criaient avec la cantilène qui leur est particulière : « Ah ! toi, notre petit cœur, notre or, notre cher trésor ! » Ceux et celles qui se tenaient plus loin se bousculaient pour le plaisir de se bousculer. Une vieille femme, ridée comme une poire séchée au four, se glissa ainsi qu’une anguille entre les jambes de la multitude, surgit comme sortant de terre tout près d’André Ivanovitch, battit d’une main dans l’autre à la hauteur de son oreille gauche, et s’écria : « Oh ! que tu es chétif ! est-ce que l’allemandaille t’a ficelé là-bas à te faire tomber le ventre ? – Va-t’en, sempiternelle, hé, va-t’en, crièrent aussitôt avec une touchante unanimité les barbes en bêche, en coin et en soc. Voyez un peu l’effronterie de cette vieille écorce vermoulue ! » Une voix lâcha là-dessus un bon mot dont le paysan russe seul au monde est capable de ne pas rire. Le jeune seigneur ne put y tenir et il rit en vérité de grand cœur, ce qui n’empêchait pas qu’il ne fût très ému au fond de l’âme. « Que d’amour ! et pourquoi, et pour qui ? pour un homme qui ne les a jamais vus et ne s’est jamais occupé d’eux, » pensa-t-il ; et il prit en lui-même l’engagement de partager leurs travaux et leurs peines, de tout faire pour leur venir en aide, pour les rendre ce qu’ils doivent être. C’est le soin que mérite, de la part d’un bon et honnête seigneur, l’excellente nature que recèlent ces cœurs simples ; il doit les affectionner, afin que leur amour envers lui ne soit pas prodigué sans réciprocité, et que lui-même soit en effet leur père et leur kormiletz. Téntëtnikof prit réellement au sérieux ses devoirs de propriétaire et de seigneur. Il eut dès le premier jour cent preuves que son régisseur n’était qu’un niais, un misérable très exact à tenir le compte des poules et de leurs œufs, et celui des pièces de toile et des écheveaux de fil apportés par les femmes, mais parfaitement ignorant sur tout ce qui tenait aux moissons et aux semailles ; ajoutons qu’il avait une idée fixe : il soupçonnait les paysans de conspirer sa mort. Il congédia ce triste bailli et mit à sa place un homme actif et déluré. Pouvant se reposer sur lui du soin des choses secondaires, il se réserva les choses essentielles ; il diminua le nombre des jours de corvée, pour que le paysan pût s’occuper beaucoup plus qu’auparavant de lui-même, et aspirer à une certaine aisance. Il se fit mettre au courant de tout ce qui les intéressait ; il se mit de sa personne à fréquenter le champ, le bois et la prairie ; il visita les granges, les hangars, les étables, les moulins ; il alla au port voir aborder et dériver, charger et décharger les barques et les grands bateaux à fond plat ; il présida à la formation des radeaux de bois à bâtir. « Oh ! celui-là, disaient les paysans, il a bon pied et bon œil ! » Et ceux même qui avaient pris des habitudes d’extrême paresse se grattèrent la nuque et durent bien retrouver des jambes, des bras et des forces. Mais il y avait trop d’agitation dans cette activité pour qu’elle pût être de durée. Le paysan n’est jamais si obtus qu’il en a l’air ; les serfs d’André Ivanovitch eurent bien vite deviné que ce zèle était tant soit peu factice et fébrile ; ils se dirent qu’il voulait embrasser trop de choses à la fois sans paraître soupçonner comment il fallait s’y prendre pour en mener au moins quelques-unes à bonne fin ; ils notèrent qu’il ne parlait pas la langue qui va droit à l’intelligence du travailleur, celle dont chaque mot entre dans l’esprit comme la hache dans le bois blanc et y creuse sa mortaise. Il en résulta, non pas précisément que le seigneur et le serf ne se comprirent plus, mais que, tout en se rapprochant pour qu’il y eût harmonie, ils entonnèrent constamment chaque air en deux modes différents. Téntëtnikof dut bien s’apercevoir que, sur les terres qu’il s’était réservées comme étant de qualité supérieure, il n’y avait jamais un rendement relatif comparable à celui des terres médiocres assignées aux paysans. On y faisait les semailles plus tôt, l’herbe pointait plus tard, et il semblait que les travaux avaient été faits avec zèle. Lui-même y avait assisté bien souvent, et avait fait distribuer devant lui aux travailleurs un setier d’eau-de-vie en reconnaissance de tant d’ardeur montrée à la besogne. Depuis longtemps déjà, sur le terrain des paysans, le seigle épiait, l’avoine s’égrenait et le millet se nouait, et dans ses vastes champs, à peine le blé faisait tige, à peine la base de l’épi était nouée. Bref, le seigneur s’aperçut que ses vassaux le trompaient, malgré toutes les immunités qu’il leur avait accordées. Il essaya des représentations et des reproches ; on lui répondit : « Comment oserions-nous, maître, négliger les terres de notre bon seigneur ? Votre Grâce a été elle-même présente quand nous avons labouré, quand nous avons semé, à telle enseigne qu’elle nous a témoigné son contentement et nous a gratifiés chacun d’un setier d’eau-de-vie. » Qu’y avait-il à répondre à des faits ? « Mais à quoi attribuer de si pauvres récoltes ? demandait le seigneur. – Dieu sait ; peut-être le charançon, peut-être des vers ont piqué-la racine en dessous ; puis, tu vois, maître, quel endroit, et il n’y a pas eu de pluies du tout. » Mais le seigneur désappointé voyait bien que, chez le paysan, le ver n’avait pas piqué en dessous, et les pluies qui étaient tombées par averses, capricieuses, il est vrai, avaient singulièrement favorisé le paysan, sans daigner accorder au moins un petit rafraîchissement aux emblavures seigneuriales. Il lui était plus difficile encore de s’entendre avec les femmes qu’avec les hommes ; elles ne cessaient de solliciter des exemptions de corvée, alléguant des infirmités et une faiblesse de santé capable d’apitoyer les cœurs les plus endurcis. Et, chose lamentable ! le seigneur abolit toutes les redevances en toile, en pommes, en champignons, en noix et noisettes, et diminua de moitié les autres travaux jadis non moins rigoureusement exigés. Il pensait que les femmes sous son obéissance, plus heureuses que partout ailleurs, allaient mettre leur loisir à profit pour leur ménage ; que les maris et les enfants seraient mieux couverts, mieux nourris ; que l’usage des petits potagers allait se répandre de clos en clos… Il ne fut rien de tout cela : l’oisiveté, les caquets, les querelles et les batteries entre les personnes du beau sexe en vinrent à ce point, que les maris, après des mois entiers de chagrins, de vaines paroles et de vaines colères, accoururent chez lui, et dirent à l’envi l’un de l’autre : « Bârine, délivre-moi de ma femme ; elle est devenue pour moi pire qu’un diable d’enfer ; et il n’y a plus moyen de vivre avec elle. » Il voulut, prenant Dieu à témoin de sa bonne intention, recourir aux mesures coercitives, mais le moyen, s’il vous plaît, d’agir de la sorte ? Chaque délinquante devint une si piteuse femme, elle poussait des cris si déchirants, elle était si débile, elle s’était entortillée d’une si énorme quantité d’horribles guenilles souillées et fétides ! « Dieu sait ce que c’est que cette femme… Va-t’en, et que je ne te revoie pas… C’est bon ! c’est bon ! va-t’en, adieu… » s’écriait le pauvre Téntëtnikof, qui ensuite, suivant des yeux cette infortunée malade, la voyait, à peine sortie de la porte cochère, attaquer de haute lutte une de ses voisines au sujet d’une pomme ou d’une rave, et lui asséner dans les côtes de si vigoureuses bourrades, qu’aucun moujik en pleine santé n’aurait pu faire plus énergiquement le coup de poing sur un gars de sa taille et de sa force. Il voulut essayer de fonder dans son village une école, pour faire du moins de la nouvelle génération de tout autres hommes ; mais cet établissement fut tout d’abord l’occasion de tant de propos et de cris, qu’il inclina la tête et se reprocha d’en avoir eu l’idée en donnant trop à son imagination. Dans les enquêtes, dans les affaires judiciaires et les arbitrages, de même, hélas ! il trouva nulles et de nul usage les théories juridiques sur la voie desquelles l’avaient mis ses professeurs de philosophie. Une science lui manquait sous les pieds, puis une autre, puis une troisième : au diable donc toutes les sciences spéculatives ! Il avait reconnu que dans l’application il y avait quelque chose de bien autrement utile que toutes les subtilités de jurisprudence et que tous les ouvrages de philosophie, et que c’était la connaissance de l’homme. Il vit qu’il lui manquait quelque chose… Mais quoi ? C’est ce qu’il ne pouvait démêler ; et il lui était arrivé ce qui arrive si fréquemment : ni le paysan n’avait compris son seigneur, ni le seigneur son paysan ; le malentendu alla croissant chaque jour et devint définitif entre le maître du domaine et ses cultivateurs, si bien qu’à la fin le zèle du propriétaire agriculteur se sentit glacé. D’abord il se mit à venir visiter les travaux, sans intention de rien regarder, et il lui importait peu que les faux fissent en mesure et régulièrement leur office ; que les tas se formassent pour la nuit, fussent éparpillés sous un beau soleil le matin, séchés, et enfin élevés ; en grandes et belles meules. Les travaux champêtres avaient-ils lieu à proximité, ses regards se portaient bien plus loin ; était-ce loin de lui que se trouvaient les travailleurs, ses yeux cherchaient des objets plus rapprochés, ou même regardaient de côté, vers quelque coude de la rivière ; sur le bord cheminait un martin à pieds rouges : il observait comment cet oiseau, ayant attrapé dans l’eau un poisson qu’il tenait en travers dans son bec, délibérait sur la question de savoir s’il le mangerait en bloc ou en détail, et cependant il regardait attentivement, au loin sur la rive, un autre martin-pêcheur qui, n’ayant rien pris encore, tenait, fixé sous son œil rond, son frère, déjà crânement pourvu d’une proie frétillante ; ou bien, laissant se mesurer entre eux les deux martins, il fermait tout à fait les yeux, et rejetait sa tête en arrière vers les plaines de l’air pendant que son odorat se délectait des senteurs de la fenaison, et que son ouïe se pâmait à recueillir les harmonies qu’exhale le peuple volatile lorsque, du creux des guérets, de l’asile des feuillages, et on ne sait de quelles parties du ciel, il s’unit, par la voix, en un chœur de concertants à milliards de myriades, sans qu’il échappe à aucun un seul son discordant. La caille craquette dans les seigles ; le râle gémit dans les hautes herbes ; les linottes et les picaverets gazouillent en se croisant dans l’air ; les trilles de l’alouette montent, par des degrés insensibles, jusqu’à des hauteurs éthérées, et en sons de clairons retentit la basse des grues assemblant sous les nuages leurs phalanges triangulaires ; et toute la campagne environnante se remplit et s’anime de ces mille cris, de ces gazouillements, de ces chants, de ce concert géant des oiseaux. O Dieu créateur ! que ton monde est beau à la campagne, jusque dans les lieux les plus écartés, entre les petits villages perdus là-bas, loin de toutes les grandes routes, loin de toutes les villes ! Mais ce spectacle même et ces grands concerts ennuient notre rêveur et commencent à l’excéder. Bientôt il cessa d’aller aux champs, il prit ses quartiers dans ses chambres ; il refusa de recevoir même le régisseur, lorsqu’il venait lui présenter ses rapports et ses comptes. On avait vu assez souvent paraître chez lui un ex-lieutenant de hussards, fumeur juré, qui devait avoir le corps tout imprégné de fumée de tabac, comme ces prétendues écumes de mer dont on fait des pipes, ou bien un ex-étudiant, candidat manqué de l’université de Moscou, se portant, au fond de la province, pour un représentant des opinions radicales, et qui puisait la haute sagesse et l’autorité de ses doctrines dans les gazettes et dans certaines brochures que lui seul savait se procurer. Mais le commerce des deux hommes ne tarda pas non plus à le fatiguer ; leurs discours commencèrent à lui paraître superficiels, et il se choqua de leurs manières ouvertes à l’européenne, de leurs incroyables familiarités. Il résolut de rompre ces liens et de s’abstenir de toute connaissance intime quelconque, pour ne manquer à personne. Il rompit même d’une manière assez peu admissible pour qu’il n’y eût pas à s’y méprendre. Un jour que celui qui se montrait le plus agréable de tous dans ces entretiens superficiels sur toutes choses (entretiens hors de mode à peu près aujourd’hui), le colonel Brandorof, et avec lui notre éclaireur du nouveau système d’opinions, Barbare Nicolaiéwitch Vichnépokrovof, venaient le voir et lui faire entendre de merveilleuses nouvelles, comme toujours, en politique, en philosophie, en littérature, en morale, et même sur l’état tout actuel des finances en Angleterre, il leur fit dire qu’il était sorti, et en même temps il eut l’imprudence de s’approcher de sa fenêtre. Le regard du maître de maison rencontra celui du colonel, l’un des deux visiteurs refusés : il va sans dire que Brandorof et son compagnon furent très irrités ; on croit savoir que, dans la colère, l’un lâcha le mot d’animal, et que l’autre s’oublia jusqu’à dire assez distinctement : le c… ! Quoi qu’il en soit, c’est par là que finirent tous les rapports de Téntëtnikof et de ses voisins. Il se trouva tout heureux de ne plus voir s’ouvrir sa porte cochère, et c’est alors qu’il rêva le projet d’une première esquisse, et médita l’invention d’un futur grand ouvrage sur la Russie. Le lecteur sait déjà comment il s’y prenait pour arriver à projeter les premières bases de cet immense travail. On ne peut pas dire pourtant qu’il n’y ait pas eu des moments dans lesquels il sortait réellement de cet état de somnolence presque léthargique. Quand la poste lui apportait les gazettes et les journaux, et qu’il lui tombait sous les yeux le nom connu d’un ancien camarade parvenu à s’élever dans la carrière du service public, ou à payer quelque beau tribut aux sciences ou à la haute littérature, une mystérieuse anxiété venait lui remuer le cœur, et une silencieuse et sourde plainte sur son oisiveté se faisait jour sur ses lèvres par un profond soupir involontaire : alors sa vie de campagnard oisif lui causait douleur et honte, et c’était avec une vivacité extraordinaire que lui revenait en mémoire le temps de l’école, qu’il se représentait comme vivant, debout, calme devant lui, le bon Alexandre Pétrovitch… et ses yeux aussitôt fondaient en larmes. Que signifiaient ces pleurs ? Etait-ce son âme lui révélant par cette voix l’affligeant secret de sa maladie, lui rappelant que l’homme intérieur, l’homme fort qui avait commencé à s’élever en lui, s’était noué et n’avait pu parvenir à maturité ? que, faute d’avoir subi des revers et des échecs dès la première jeunesse, il n’avait pu arriver à ce bonheur si désirable de grandir et de se fortifier dans les luttes qu’exige la nature ? qu’échauffé comme le métal dans la fournaise, le riche trésor des plus nobles sentiments de sa jeunesse n’avait pas reçu son degré suffisant d’incandescence ? que son incomparable instituteur, son mentor, son Socrate, avait fatalement, trop tôt pour lui, quitté ce bas monde ? qu’il n’y avait plus sur la terre aucun homme qui pût relever et retremper, ni ses forces ébranlées par de longs et funestes balancements, ni sa faculté de vouloir désormais privée de toute initiative, personne pour jeter à son âme, comme cri de réveil, ce mot électrique : En avant ! dont le Russe est avide, et dont il a besoin à tous les degrés de l’échelle sociale, qu’il soit soldat, paysan, commis, matelot, prêtre, commerçant, homme d’Etat ou industriel, serf ou seigneur, bourgeois ou prince ? Une circonstance sembla devoir le réveiller de sa torpeur et produire un notable changement dans son caractère. Il se passa en lui quelque chose d’assez semblable à de l’amour. Mais cette affaire-là, comme les autres, n’aboutit à rien. Dans son voisinage, à dix kilomètres de son village, habitait un général en retraite qui, nous l’avons vu plus haut, parlait de lui d’une manière médiocrement flatteuse. Ce général vivait comme vivent tous les généraux retraités quand ils ont des terres ; il faisait de l’agronomie un peu à la hussarde, et il aimait à voir ses voisins venir lui présenter leurs hommages, mais il ne rendait pas les visites. Il parlait du haut de la tête, recevait les livres nouveaux et les lisait, et avait une fille telle qu’on n’en avait pas encore vu, mais comme il arrive à l’homme d’en entrevoir dans la confusion d’un rêve qui ensuite revient mille fois à l’esprit sans que la vision en soit moins confuse. Julienne, en russe Oulinnka, avait reçu près de son père une éducation un peu étrange, confiée à la direction d’une gouvernante anglaise qui ne savait pas un mot de russe. Julienne avait perdu sa mère lorsqu’elle était encore en bas âge. Le père n’avait pas eu le temps de s’occuper de sa fille, et au reste, aimant cette enfant jusqu’à l’adoration, il n’aurait guère su que la gâter. C’était un petit être vif comme la vie même : il eût été bien impossible de dire quel ciel ou quelle contrée avait mis sur elle son empreinte ; elle avait un galbe et un profil tels qu’on n’eût trouvé nulle part au monde rien d’analogue, si ce n’est peut-être sur quelques camées antiques. S’étant développée en pleine liberté, elle était devenue, on le conçoit, un petit être assez fantasque. A voir combien une soudaine explosion de vivacité ou même de colère assemblait tout à coup de plis sur son beau front, et avec quel feu elle bataillait de haute lutte avec son père, on pouvait, sans trop de témérité, la prendre pour une ravissante créature toute pétrie de caprices. Mais l’équité nous oblige de dire que sa colère ne faisait ainsi explosion qu’au récit de quelque injustice ou de quelque ignoble trait commis au détriment d’une personne quelconque. Jamais elle n’élevait la moindre dispute là où il s’agissait d’elle ; trop fière pour chercher à se justifier en paroles, et trouvant plus digne de réparer ses fautes si elle en avait commises. Sa colère même tombait tout à coup, si elle voyait ou savait dans le malheur la personne contre laquelle s’était soulevée son indignation. A la première demande d’un secours, elle jetait au malheureux tout ce qu’elle avait, avant d’avoir réfléchi qu’il est mal de lancer à quelqu’un en pleine poitrine une bourse contenant du métal, par exemple : de même, sans réserve ni délibération, elle aurait déchiré sur elle ses robes et son linge, pour appliquer des appareils aux membres souffrants d’un blessé. Il y avait en elle quelque chose d’impétueux. Quand elle parlait, il semblait que toute son âme suivit sa pensée : l’expression de ses traits, l’accentuation de sa parole, son geste, et jusqu’aux plis de sa robe, tout prenait la même direction, et il semblait qu’elle-même s’envolait à la suite de ses paroles. Elle était étrangère à toute arrière-pensée ; il n’y avait personne au monde devant qui elle eût craint de laisser voir sa pensée, et aucune force n’eût pu l’obliger à se taire lorsqu’elle voulait parler. Sa démarche, originale à la fois et charmante, était une allure si ferme et si dégagée, qu’il n’est personne qui ne se fût rangé pour lui laisser le passage libre. Devant elle, le malhonnête se troublait, le gesticulateur demeurait immobile, le parleur cherchait ses mots et restait court, tandis que l’honnête homme timide et ombrageux s’étonnait de l’aisance confiante avec laquelle il pouvait à tous coups s’exprimer en sa présence. Il lui semblait, dès les premiers instants de la conversation, l’avoir connue en un lieu, en un temps quelconque ; c’était comme si ces mêmes traits de jeune fille avaient déjà passé sous son regard, comme si cela avait eu lieu dans les temps aux souvenirs confus de l’enfance, dans la maison d’un parent, d’une parente aimée, en s’amusant, un soir, au milieu des jeux folâtres d’une foule d’enfants, bien longtemps, bien longtemps avant que l’âge de raison fût venu, escorté de ses instruments de torture, de ses initiations à la science et à la haute sagesse du monde. C’est ce qui arriva à Téntëtnikof ; il lui sembla en effet, le jour où il se trouva pour la première fois devant Julienne, qu’il la connaissait de temps immémorial. Un sentiment nouveau, indéfinissable, pénétra rapidement dans son être et envahit toute son âme ; sa vie chargée d’ennui s’allégea comme par enchantement ; la robe de chambre cessa d’être son inséparable ; il passa moins de temps à pétrir ses oreillers ; Mikhaïlo ne resta plus des heures debout à sa porte, armé de l’aiguière et du bassin. Les fenêtres s’ouvrirent pour aérer quelques chambres, et souvent le maître du pittoresque domaine fit de longues et rêveuses promenades dans son jardin, qui lui avait été si longtemps comme étranger, et on le vit s’arrêter des heures entières à contempler les splendides lointains qu’offraient les bois, la vallée, les prairies et les montagnes. Le général recevait Téntëtnikof civilement et avec une franche cordialité ; mais il ne pouvait s’établir entre ces deux hommes un commerce bien intime. Leurs entretiens tournaient fatalement en disputes, et les disputes en aigreurs et en sourds ressentiments ; le général n’aimait pas la contradiction et faisait plus de cas de la soumission que de la sincérité ; et, de son côté, Téntëtnikof supportait fort impatiemment les airs de supériorité. Il va sans dire que, par égard pour la fille, ce dernier pardonnait beaucoup de choses au père, et les deux voisins auraient pu longtemps encore ne point rompre, sans l’arrivée, chez le général, de deux parentes, l’une la comtesse Bortchiref, l’autre la princesse Utchékine, ex-demoiselle d’honneur de l’ancienne cour, qui, toutes deux, conservaient encore quelques relations avec Pétersbourg, ce qui leur valait de la part de l’honorable général un accueil qui n’était pas sans adulation. Dès le moment même de l’arrivée de ces dames, Téntëtnikof crut remarquer dans le général quelque froideur ; en effet, Bétrichef ne faisait plus attention à lui, ou bien il lui parlait sommairement et comme à un comparse de comédie ; au bout d’une heure, il lui adressait d’un air distrait des : « Ecoute, mon cher », des : « Eh bien, l’ami, à quoi pensons-nous ?… » et une fois enfin il lui lâcha en plein visage le mot toi. Ce n’était plus soutenable. Téntëtnikof se leva, boutonna lentement son habit, serra les dents, et prit sur lui de dire au général avec calme, et du ton de la plus excessive politesse, bien que des taches d’animation parussent sur son visage et qu’il eût le cœur gros d’orages : « Je vous remercie, général, de cette bonne disposition que vous montrez à mon égard ; en me tutoyant vous me provoquez naturellement à vous tutoyer, et c’est d’un mot m’appeler sur le terrain de la plus grande intimité ; mais il est entre nous deux une différence d’âge qui me semble s’opposer invinciblement à une si touchante familiarité. » Le général se troubla, puis se recueillit, essaya de composer une réponse sortable, et finit par dire, non sans un léger bégayement, qu’il avait employé le mot toi, comme cela, sans conséquence ; qu’on voyait assez généralement un vieillard tutoyer par mégarde un jeune homme. Empressons-nous de dire que M. Bétrichef eut la délicatesse de ne pas faire la moindre allusion à ses graines d’épinards. On conçoit que de ce moment les deux voisins eurent cessé de se connaître, et un lac d’amour fut rompu par le fait de cette maussade brouillerie. La lumière qui s’était faite autour de Téntëtnikof s’éteignit, et les ténèbres qui succédèrent en furent d’autant plus épaisses. Tout tourna au train de vie que le lecteur se rappelle peut-être avoir vu décrit au commencement de ce chapitre, bref à dormir, s’éveiller, s’étirer, se laver et ne rien faire. La malpropreté et le désordre s’établirent peu à peu dans la maison ; le balai de crin resta des jours entiers tout au beau milieu de la chambre avec les balayures ; des culottes firent de longues stations au salon, et sur l’élégante table placée devant le canapé reposaient des sous-pieds et des bretelles émérites confusément réfléchies par un grand miroir poudreux et sans emploi. La vie de Téntëtnikof devint tellement engourdie et insignifiante, que ses domestiques cessèrent de lui témoigner le moindre respect, et, si par hasard il descendait dans la cour, il n’est pas jusqu’aux poules qui venaient lui picoter les talons. Quand, sans penser, il prenait la plume, il traçait pendant des heures entières des palissades de parc, des maisonnettes, des chaumières, des chariots, un attelage de trois chevaux, ou bien il écrivait : Milostiwyi Ghoçoudar ! (Monsieur !) sans oublier le point d’interjection, qui fait en russe une exclamation de la plus calme des apostrophes ; et une fois l’esprit saisi de ce mot, il l’écrivait en bâtarde, en coulée, en anglaise, en grosse et en minute, mais le plus souvent il oubliait tout ; son crayon, sa plume et son encre, sans qu’il en eut conscience, traçaient le contour d’une petite tête à traits fins, au regard vif et pénétrant, aux cheveux blond cendré relevés en tresses élégantes ; et le dessinateur voyait tout à coup avec stupéfaction l’image de celle dont aucun peintre de portrait n’aurait pu mieux saisir la ressemblance ; et il redevenait encore plus triste, plus silencieux, plus sombre, plus persuadé que le bonheur ici-bas n’est qu’une décevante et sotte chimère. Tel était l’état de l’âme d’André Ivanovitch Téntëtnikof. Un jour, au moment où, comme il en avait pris l’habitude, il allait à sa fenêtre, tenant sa pipe dans une main, une tasse de thé dans l’autre, et qu’à son grand étonnement il n’entendait ni Grégori ni la Perfilievna, il remarqua dans sa cour des allées et des venues au lieu de groupes ordinaires. Un marmiton et la laveuse de planchers couraient ouvrir la porte cochère. Aussitôt parurent des chevaux disposés comme ceux qu’on voit prêts à s’envoler de dessus les arcs de triomphe ; un museau à droite, un museau à gauche, un museau au milieu. Au-dessus s’élevaient sur le siège le cocher, et un laquais vêtu d’un ample surtout assujetti à la ceinture par un mouchoir de poche. Derrière eux était assis un monsieur en tonton et en manteau à manches flottantes et à grand collet, le cou entortillé d’une écharpe bariolée. Quand l’équipage fut venu s’arrêter devant le perron, il se trouva que ce n’était qu’une petite britchka sur ressorts. Le monsieur, qui était de fort bonne mine, s’élança sous l’avancée avec l’agilité et la désinvolture de la plupart des militaires russes. En entrant dans la chambre, le visiteur salua avec cette même aisance charmante, en observant de tenir la tête un peu penchée de côté. Il exposa en termes succincts, mais clairs et corrects, qu’il voyageait depuis longtemps en Russie autant par suite de son désir de s’instruire que du besoin d’arranger ses affaires ; que l’empire abonde en objets remarquables, sans parler d’un grand nombre d’industries, de la grande variété de ciels et de terroirs ; qu’ici il avait été frappé de l’exquise beauté des sites ; qu’il n’aurait pas osé l’importuner de sa visite peut-être désagréable, si, par suite des pluies de la saison et de l’effondrement des routes, il ne fût arrivé à son équipage un accident qui exigeait le secours du forgeron et du charron ; mais qu’obligé de rester oisif jusqu’à ce que sa britchka fût réparée, il n’avait pas eu la force de résister plus longtemps à son désir de venir au moins lui faire ses salutations en personne. En achevant cette phrase pâteuse et filandreuse pour toute autre bouche, phrase stéréotypée dans sa tête, je suppose, et rendue facile et coulante à sa langue par un long et fréquent usage, notre homme, avec une grâce indéfinissable, avança un pied chaussé d’une bottine laquée, boutonnée de boutons de nacre, et, malgré sa corpulence, il se retira d’un bond de deux pas en arrière, avec l’élasticité du caoutchouc. André Ivanovitch, tranquillisé, eut l’idée que ce devait être quelque savant industriel ou un simple amateur en quête de certaines plantes, de certaines terres, de certains minéraux ; et aussitôt, abondant en ce sens, il s’empressa de lui promettre toutes les facilités possibles, nommément le concours de ses charrons, de ses forgerons, et d’un nombre suffisant de bras ; il le pria de se considérer dans la maison comme chez lui ; puis il l’établit dans un grand et beau fauteuil à la Voltaire, et se disposa à recueillir de sa bouche une foule de notions d’histoire naturelle des plus intéressantes. Le naturaliste supposé ne parla toutefois à son hôte que des phénomènes du monde intérieur et des jeux du sort ; il compara sa propre vie à la marche d’un vaisseau désemparé, que les vents perfides ont cent fois repoussé de tous les havres où il avait l’espoir de réparer ses avaries et de goûter un repos indispensable ; il fit comprendre qu’il avait dû sans cesse quitter un genre de service pour un autre, scindant ainsi malgré lui, fatalement, toute sa carrière ; que maintes fois sa vie même avait été mise en danger par des ennemis, sans qu’il eût jamais rien fait qui lui dût rien attirer de semblable : à quoi il ajoutait une foule de particularités auxquelles son auditeur pût s’apercevoir qu’il avait devant lui un homme éminemment pratique. En terminant, l’intéressant inconnu se moucha dans un mouchoir frais de belle batiste blanche à bordure imprimée en fleur de rouille ; cette opération fut extraordinairement bruyante, et André Ivanovitch n’avait de sa vie entendu rien de comparable. Il arrive que dans un orchestre il se trouve une trompette si jalouse de sa partie, si pressée de mordre ferme à sa note, qu’elle y met de l’indiscrétion, et l’auditeur surpris fait une étrange figure, doutant en quelque sorte si la chose s’est passée dans la masse des concertants qui poursuivent leur œuvre devant lui, ou si c’est quelque accident alarmant du creux de ses oreilles. Tel à peu près fut le son strident qui retentit dans les salons si somnolents de ce palais du sommeil, et, aussitôt après cette fanfare, il se répandit dans l’air une douce odeur d’eau de Cologne, partant invisible du mouchoir de batiste gracieusement agité et lestement remis en poche. Le lecteur a sûrement dès longtemps reconnu dans ce personnage notre bonne vieille et honorable connaissance, Pàvel Ivanovitch Tchitchikof. Il avait un peu vieilli depuis que nous l’avons perdu de vue ; il paraît qu’il n’avait point passé tout ce temps sans alertes et sans orages ; il semble que son habit frac, à le regarder de bien près le long des coutures, montrait quelque peu la trame ; la britchka, le cocher, le domestique, les chevaux et le harnais d’iceux, étaient comme usés, râpés, fatigués ; il était possible que les finances même du maître de ces biens ne fussent pas exemptes de quelque déficit ; mais l’expression de la figure, la politesse, les manières, le ton, étaient restés les mêmes. Je dirai plus, la personne de Tchitchikof était devenue plus agréable ; il se tenait mieux, écoutait mieux, balançait plus finement la tête et manœuvrait mieux les agacements du pied droit en s’installant dans un fauteuil. Un fait non moins remarquable, c’est qu’il était devenu passé maître dans le doux parler, que rien n’était comparable à la modération, à la mesure, à la prudence de sa conversation ; c’était la quintessence du tact, la plus fine fleur de la retenue. Quant à sa toilette, il portait un linge blanc comme neige, et, même en voyage, il n’aurait pas souffert la moindre trace de poussière sur son habit ; bref il semblait toujours être venu prendre part à un dîner de fête ; ses joues et son menton, toujours rasés de frais, étaient si lisses et si nets, qu’il aurait fallu être aveugle pour ne pas en admirer le lustre délicat. Tout dans la maison subit en une demi-heure une galante métamorphose. Les appartements qui jusqu’alors étaient demeurés sombres, et les volets hermétiquement fermés, tout à coup s’éclairèrent et semblèrent éclore sous l’influence de la lumière régénératrice. Il y eut là bien des allées et des venues ; le plumeau, le torchon et le balai de crin jouèrent leur jeu, et les objets reprirent une certaine fraîcheur relative. La chambre indiquée pour la circonstance comme chambre à coucher vit arriver les effets et ustensiles indispensables à la toilette de nuit ; les chambres désignées pour cabinet et… Mais il faut que j’explique d’abord que l’une de celles-ci avait deux fenêtres et qu’il s’y trouvait trois tables, nommément une table-bureau près du divan ; une deuxième était une table à jouer, colloquée entre les fenêtres, sous une grande glace ; la troisième était une table carrée placée dans un coin entre deux portes, l’une menant à la chambre à coucher improvisée, l’autre donnant entrée dans une grande salle inhabitée, qui servait en ce temps-là d’antichambre ou à l’avenant, et en tout cas était garnie d’un mobilier des plus invalides. Sur cette troisième table, la table du coin, furent déposés les effets d’habillement tirés de la valise, et c’est le moment ou jamais de les énumérer : un pantalon du même drap et de la même date que le frac que nous avons vu sur son propriétaire, un pantalon neuf, un pantalon feuille morte, deux gilets de velours, deux autres en satin, un surtout et deux habits. Tous ces vêtements se superposèrent pyramidalement et furent recouverts d’un foulard ; dans un autre angle entre la porte et la fenêtre furent mises en rang d’oignon les bottes, dont quelques-unes n’étaient pas précisément ce qu’on appelle des bottes neuves, puis des bottines de cuir verni, et enfin des bottes du matin. Toute cette chaussure se voila aussi pudiquement d’un foulard qui la dissimula parfaitement ; sur la table à écrire, furent alors rangés avec un ordre remarquable, un nécessaire de voyage, un grand portefeuille à buvard, un flacon d’eau de Cologne, quatre bâtons de cire à cacheter, une brosse à dents, le calendrier de l’année et deux romans, tomes deux l’un et l’autre. Les gilets de piqué et les pantalons d’été furent joints au linge blanc et mis dans une commode qu’on venait d’apporter dans la chambre à coucher ; et, quant au linge qui devait passer par le blanchissage, il fut mis en boule dans une espèce de petite nappe de toile commune, et fourré sous le lit en compagnie de la malle de cuir ou valise qu’on venait de soulager de son lest. Un sabre que Tchitchikof prenait toujours avec lui dans ses tournées, pour inspirer quelque effroi aux aventuriers des grands chemins, fut suspendu à un clou non loin du lit, dans la chambre à coucher. Ces dispositions eurent lieu avec tant de précaution, qu’elles ne dérangèrent rien à la propreté et au bon ordre extraordinaires que les gens de la maison venaient de rétablir en moins d’une heure de temps. Dès que tout fut prêt, on ne vit plus nulle part ni un lambeau de papier, ni un brin de paille ou de foin, ni apparence de poussière. L’air même qu’on respirait dans ces chambres si longtemps fermées se trouva bientôt comme purifié et ennobli : il se répandit une agréable senteur d’homme frais et sain, qui ne se fait pas faute de linge blanc, qui va au bain, et qui tous les dimanches se frotte le corps des pieds à la tête, avec une éponge imbibée de vinaigre coupé d’eau-de-vie. Dans la salle qui faisait antichambre, le bon Pétrouchka, son domestique, essaya bien de s’établir jusqu’à nouvel ordre ; mais cet ordre ne se fit pas attendre, et Pétrouchka fut tout de suite installé dans un compartiment de la cuisine : le drôle n’y perdit pas. Les premiers jours, Téntëtnikof ne fut pas sans avoir de l’ombrage ; il craignait pour son indépendance : l’étranger pouvait prendre sur lui quelque ascendant, lui imposer quelques changements dans son genre de vie, intervertir sur plusieurs points l’ordre qu’il avait si heureusement établi. Vaines appréhensions ! Paul Ivanovitch fit preuve d’une admirable disposition à s’accommoder de tout. Il loua la sage lenteur de son hôte, disant qu’elle était le gage assuré de cent ans de vie ; il trouva la plus habile définition des effets de la vie sédentaire et retirée, affirmant que la solitude est la meilleure nourrice des grandes pensées de l’homme. Après avoir visité la bibliothèque et jeté un coup d’œil sur les titres des livres, il loua les livres en général, comme préservant du mal de l’oisiveté par un grand éveil des facultés morales. Il employait, au reste, moins de paroles que nous ne venons de le faire, mais il accentuait fortement le peu qu’il en prononçait ; et, de plus, il ne parlait qu’à propos, et ne manquait jamais de se retirer à propos. Il se gardait bien d’adresser la moindre question à Téntëtnikof aux heures où celui-ci était d’humeur taciturne. C’était avec plaisir qu’il faisait sa partie d’échecs, avec plaisir qu’en face de lui il gardait le silence. Dans les moments où l’un entr’ouvrait ses lèvres allongées, lançait au plancher la fumée de sa pipe en spirales ascendantes et en capricieux anneaux, l’autre, qui ne fumait pas, se créait toutefois une occupation analogue : par exemple, il tirait de sa poche sa tabatière d’argent de Toula, et, l’assujettissant délicatement entre le pouce et le grand doigt de sa main gauche, il la faisait tourner rapidement de l’index de sa main droite, imitation lointaine du mouvement diurne de la terre sur son axe ; ou bien il tambourinait de deux doigts sur le couvercle, en sifflotant un air qui n’en était pas un ; bref, il ne gênait en rien son hôte, il faisait de la sympathie. « Je vois pour la première fois un homme avec qui l’on peut vivre, pensait Téntëtnikof ; en général, c’est un art fort rare en Russie. Il y a parmi nous assez d’hommes spirituels, instruits et honnêtes ; mais pour des personnes douées d’une parfaite égalité d’humeur, et avec qui on vivrait un siècle sans se quereller, je ne sache pas qu’il y en ait beaucoup à rencontrer dans notre pays. Voici le premier exemplaire qu’il m’ait été donné de voir. » C’est ainsi que Téntëtnikof pensait et parlait de son hôte. Tchitchikof, de son côté, était enchanté de se voir installé pour quelque temps chez un homme si doux et si facile à vivre. La vie de bohême lui pesait ; et même, pour certaine indisposition physique dont il se croyait menacé, il lui était utile de se reposer, ne fût-ce qu’un mois, dans ce beau village, en face de la verdure des champs, au commencement du printemps. Il lui eût été difficile de trouver un endroit plus propice, plus favorable au repos. Le printemps, longtemps retenu par les frimas, parut tout à coup dans toute sa beauté, et la vie éclata de toutes parts. Sur la fraîche émeraude de la verdure naissante, jaunissait la dent de lion, et, encore teinte en rose pensée, l’anémone penchait sa tête délicate ; des essaims de petits moucherons s’élevaient au-dessus des marais, et l’araignée aquatique s’arrangeait à leur faire bonne chasse. Sur les lacs et sur les rivières débordées venaient s’abattre les canards et tous les autres oiseaux pêcheurs qu’ils devancent de peu dès avant le dégel, et que leurs phalanges annoncent au campagnard attentif. La terre vient de secouer son lourd sommeil ; les bois ont entendu et les rochers répété son cri de réveil. Quel éclat sur cette verdure ! quelle fraîcheur dans l’air ! quel ramage d’oiseaux dans les jardins ! Joie, jubilation, paradis de toutes choses ! Le village a résonné, chanté comme à des noces : ce n’est partout qu’excursions et promenades. Tchitchikof faisait beaucoup d’exercice à pied : tantôt il se dirigeait lentement vers le plateau supérieur des hauteurs ; de là il contemplait les vastes plaines où les pluies et les inondations avaient laissé des centaines de petits lacs, entre lesquels se dessinaient en noir des îles, et en vert, des forêts et des bocages. Tantôt il pénétrait dans des ravins boisés, où commençaient à se couvrir d’un épais feuillage les arbres chargés de nids d’oiseaux, et de corbeaux, qui, s’élevant parfois en grand nombre et se croisant dans l’air, obscurcissaient le ciel. Tchitchikof, suivant à loisir les méandres des parties séchées, se rendait au port, d’où partaient, les unes en aval, les autres en amont du fleuve, des barques portant des pois, des fèves, des froments, des seigles. Il allait voir les premiers travaux du moulin où les eaux printanières, affluant avec un bruit et une impétuosité de bon augure, donnent à la roue motrice la plus énergique impulsion ; il allait observer les premiers travaux de la campagne, et voyait comme la terre labourée se dessinait en zones noires entre des lignes verdoyantes, et comme l’agile semeur, en tapotant un crible suspendu devant lui contre sa poitrine, faisait, poignée à poignée, tomber avec égalité des semences dans les sillons, sans laisser s’égarer le moindre grain à droite ou à gauche du guéret. Tchitchikof était partout. Il parlait et raisonnait avec le régisseur, avec le meunier et avec le simple paysan ; il s’instruisait du si, du quand, du pourquoi, du mais et du comment des moindres et des plus importants détails de l’économie ; il savait quels produits et quels rendements on pouvait attendre de chaque situation et de chaque qualité de terrain, et à combien se montait le produit général de la vente des récoltes du domaine et celui de la mouture d’automne, et quel grain on portait au moulin en ce temps. Il prenait bonne note des noms et des sobriquets de chaque paysan et de leurs liens de parenté, et où chacun avait acheté sa vache, et de quoi il nourrissait le cochon. Il s’intéressait à tout, à ce point qu’il sut même le chiffre exact de la mortalité, et il fit la remarque qu’il était mort peu de paysans depuis le dernier recensement. Il en était d’autant plus surpris qu’en homme d’esprit qu’il était, il avait cru, disait-il, reconnaître que la science de M. Téntëtnikof en économie rurale était purement spéculative, et que, faute de pratique, il n’obtenait que de tristes résultats. Ces résultats, sans cesse visibles dans le paysan, étaient les négligences, le nonchaloir, le vol, l’ivrognerie et ce qui s’ensuit. Et dans son for intérieur, il se disait : « Quel animal, au fond, que ce Téntëtnikof ! laisser tout à l’abandon sur un domaine qui, bien régi, donnerait cinquante bons mille roubles de revenu net ? » Et, bien assuré qu’on ne pouvait l’entendre, il se donnait le plaisir d’ajouter de vive voix, de l’air d’un homme qui suffoque d’indignation : « Oui, une brute, une vraie brute ! » Bien des fois, dans ces excursions, il lui était venu l’idée de se mettre à la pratique, c’est-à-dire, plus tard, après avoir mené à bonne fin sa grande affaire, et lorsqu’il aurait en mains de quoi se constituer à son tour seigneur et maître d’une bonne et belle terre comme celle-là. Là-dessus il se représenta aussitôt qu’il s’offrait à lui pour être sa compagne, son aide et sa ménagère, une jolie petite femme fraîche et toute ronde, prête à sortir pour lui de la classe marchande, une personne bien élevée du reste et sachant même assez bien la musique… sans doute la musique n’est pas une chose essentielle, mais enfin c’est reçu, et on ne voit pas pourquoi on irait contre l’opinion. Il passa naturellement de là à rêver une progéniture destinée à éterniser le nom Tchitchikof, d’abord un garçon, un gaillard vif comme le salpêtre, puis une sœur jolie comme les amours… et s’il vient, mettons deux garçons, deux et même trois petites demoiselles, où serait le mal ? au contraire, on saura dans le monde qu’il y a eu un Tchitchikof, qui a bien réellement vécu, et n’a point passé vainement sur la terre comme une ombre ou un songe ; et, chef de famille, il n’aura pas à rougir devant la patrie… honte à l’égoïste qui ne laisse rien et personne après lui ! Il lui sembla ensuite qu’il ne serait pas mal après cela d’un rang de quelques crans plus haut : celui de conseiller d’Etat par exemple ; conseiller d’Etat, cela fait très bien sur une carte… Eh ! mon Dieu, vient-il donc peu d’idées à un homme qui fait à loisir de longues promenades dans les campagnes ? Qui, en pareil cas, ne se laisse pas emporter loin au delà d’un présent étroit et fastidieux ? L’imagination rit, menace, gronde, remue, dissipe des nuages, ouvre des horizons, et elle va toujours, même quand la raison s’élève contre elle ; elle la traite de folle et déclare péremptoirement que rien de tout cela ne saurait avoir lieu. La raison en pareil cas radote assurément… et la fantaisie est si amusante ! Le séjour de la campagne, qu’étudiait avec tant de soin et de plaisir Tchitchikof, était aussi du goût des domestiques. Comme lui, ils y avaient pris l’habitude, et Pétrouchka était au mieux avec le sommelier Grégori. Ces deux hommes, dans le principe, marchaient le jarret tendu et en soufflant dans leurs joues à faire redouter un éclat. Pétrouchka jetait de la poudre aux yeux à Grégori en disant et prouvant qu’il était allé à Iaroslav, à Kostroma, à Nijni-Novgorod et même à Moscou ; Grégori, de son côté, jetait à la tête de Pétrouchka Pétersbourg, que ce dernier ne connaissait pas. Il était insupportable de voir quel avantage excessif Pétrouchka prétendait tirer de la distance respective des lieux où il était allé ; mais Grégori parla ex professo d’un lieu dont le nom, qu’il articula syllabe par syllabe, ne se trouve réellement sur aucune carte connue ; il plaça ce lieu à un peu plus de trente mille verstes, sur quoi l’autre resta, les yeux ronds, la bouche béante, et baissa piteusement l’oreille, à ce point que sa figure souleva le gros rire de la haute, de la basse et de l’arrière-cour de la maison. L’affaire toutefois se termina par une liaison des plus intimes entre les parties. A l’extrémité du village était un cabaret tenu par l’oncle Piméne, oncle commun de tous les paysans ; c’était une bonne grosse tête chauve à qui l’on appliquait encore le nom d’Akoulka, dérivé euphémique de son nom de baptême. C’est là qu’on pouvait juger, à toutes les heures du jour, de l’affection mutuelle que se portaient les deux nouveaux amis ; là ils étaient tout à fait eux-mêmes, tout à leur nature, et maître Piméne ne tarda pas à les considérer comme les deux piliers de son établissement. Quant à Séliphane, ses goûts l’emportaient vers des séductions d’un autre genre. Dans le village, tous les soirs, à peine le soleil approchait de l’horizon, les chants commençaient, les rondes se formaient, puis la chaîne, la chaîne sans fin avec ses cent évolutions variées, ses figures appropriées aux paroles du chant, et les refrains entonnés en chœur général. De bonnes grosses filles aussi lestes que grandes et fortes (on en trouve déjà fort peu de ce genre dans les grands villages) réussissaient facilement à lui faire faire le corbeau pendant des heures entières. Il serait difficile de dire lesquelles de ces filles-là étaient les plus belles ; toutes avaient le cou et la gorge d’une blancheur mate incomparable, un incarnat de rose, une allure de paon déployant ses grâces, et les cheveux en tresses descendant mollement de la nuque à la ceinture. Séliphane en tenait une par sa blanche main à sa droite, une autre à sa gauche, et cheminait posément avec elles dans la chaîne, ou bien s’étant isolé et rangé dans la ligne des gars, il s’avançait haut et superbe droit à elles, et alors elles aussi, l’air confiant et même altier, elles se mettaient en mouvement vers lui, en entonnant, de leur voix aussi fraîche que puissante de sonorité, ces mots de la chanson : « Seigneurs boyards, montrez l’amant… ! » Lui, il désignait le soleil couchant déjà à moitié plongé sous l’horizon et les ténèbres promptes à remplir le vide que laisse en s’évanouissant la lumière, et l’écho qui renvoyait plaintivement de très loin les dernières paroles du chant. Séliphane ne savait, à cette heure-là, ce qui se passait dans son esprit ; mais veillant ou dormant, et à l’aurore comme le soir à la nuit close, toujours il lui semblait tenir de belles mains blanches, et toujours la danseuse passait et repassait avec son sourire dans les évolutions de la ronde. Les chevaux de Tchitchikof n’étaient pas moins satisfaits que Pétrouchka et que Séliphane des loisirs qui leur étaient faits et des avantages de la résidence ; et le timonier et le bricolier à pelage gris pommelé, surnommé l’assesseur, et Zoubor lui-même, Zoubor que Séliphane avait un jour apostrophé du nom de cheval hypocrite et de lâche, tous trois trouvaient la terre de Téntëtnikof un séjour assez agréable, l’avoine excellente et la distribution des écuries extrêmement commode ; les râteliers étaient séparés par de bonnes cloisons, mais par des cloisons à claire-voie et telles que chaque cheval pouvait voir les autres ; et, s’il venait à l’un d’eux, fût-ce au plus éloigné, la fantaisie de hennir, on pouvait l’apercevoir et lui répondre aussitôt. Bref, chacun, en vérité, s’était installé comme dans un gras et moelleux chez-soi. Quant à ce qui est de l’affaire pour la perpétration de laquelle Paul Ivanovitch parcourait la Russie, l’immense Russie en quête d’âmes mortes, c’est un objet sur lequel il était devenu excessivement délicat, et même s’il lui arrivait d’avoir à traiter avec un imbécile achevé, il procédait sans précipitation, de crainte de fâcheux mécomptes. Téntëtnikof est un imbécile, mais un imbécile qui rumine, qui lit des livres, qui se croit philosophe, qui tâche réellement de s’expliquer le d’où vient, le comment, le pourquoi, le par quoi et le après de toutes choses. Tchitchikof pensa qu’avec un pareil homme il ne fallait pas aborder les choses de front, mais avancer lentement de biais. Ayant accoutumé tous les domestiques à l’entendre faire une foule de questions comme si c’était en lui une manie d’homme simple, naïf et oisif, il sut d’eux que leur maître naguère allait assez souvent chez son voisin le général… que ce dernier avait une fille, une belle demoiselle… que celle-ci revenait à leur maître et que celui-ci revenait à la jolie demoiselle ; qu’ensuite il y avait eu Dieu sait quelle noise entre les deux seigneurs et qu’on s’était séparé. Tchitchikof avait lui-même remarqué qu’André Ivanovitch, soit qu’il eut en main le crayon ou la plume, toujours dessinait des têtes de femme, et ces têtes étaient toutes la même tête, toutes se ressemblaient entre elles d’air, de traits et de sourire. Un jour, après le dîner, tout en faisant tourner du doigt sa tabatière comme une sphère sur son axe, il lui dit : « André Ivanovitch, vous avez tout, hors une chose… – Hors quoi ? dit le philosophe en tordant de ses lèvres une longue fumée de tabac qui s’échappa en une série d’anneaux mobiles. – Une compagne de votre solitude, » dit Tchitchikof ; et, comme André Ivanovitch n’ajouta pas un mot, l’entretien n’alla pas plus loin. Tchitchikof ne se tint pas pour battu ; il revint à la charge dès le lendemain avant le souper ; là, après avoir parlé de choses propres à lui faire un peu desserrer les dents, il arriva à l’objet qui l’occupait et se borna à dire : « Vrai, André Ivanovitch, vous ne seriez que sage de vous marier. » Pas une syllabe de réponse… on eût dit que le moindre propos sur ce sujet lui était désagréable à un titre quelconque. Tchitchikof n’était pas homme à se rebuter pour si peu ; le surlendemain, après souper, il prit son temps et dit comme en conclusion : « Eh ! certes, plus je tourne et retourne dans ma tête les choses de votre situation ici, plus je suis convaincu qu’il vous faut vous marier ; sinon, voyez-vous, gare l’hypocondrie ! » Etait-ce seulement l’effet des paroles de Tchitchikof, était-ce que la disposition d’esprit fût, ce jour-là, chez lui, tournée aux épanchements ? il soupira et dit, après avoir poussé au plafond tout le trésor de fumée de tabac qu’il avait aspiré avec ardeur dans les dix minutes précédentes : « En amours comme en toutes choses, il faut être né heureux, Pavel Ivanovitch ! » Et aussitôt il raconta à Tchitchikof toute l’histoire de sa liaison avec le général, et ce qui s’était passé ensuite, avec les détails de la rupture. Quand Tchitchikof eut bien tout entendu jusqu’au dernier mot, et qu’il se fut ainsi assuré que tout le mal provenait du seul petit mot toi, il fut tout ahuri ; il mit une bonne minute à regarder Téntëtnikof de tous ses yeux, ne sachant s’il devait de ce moment le considérer comme fou tout à fait ou seulement comme braque et maniaque. « André Ivanovitch… de grâce… dites-moi un peu, reprit-il enfin en égrenant une à une ses paroles et en lui saisissant les deux mains, où est donc l’insulte, et qu’y a-t-il, selon vous, d’offensant dans le mot toi ? – Le mot toi n’est pas, en effet, par lui-même, un terme insultant, dit Téntëtnikof ; mais dans le sens de ce mot, dans le son de voix avec lequel il a été dit, il y a offense…Toi, dit comme il l’a dit, signifie : « Souviens-toi que tu n’es rien ; je te reçois parce que nous n’avons personne d’un rang plus relevé dans le voisinage ; quand donc il nous arrive ici quelque princesse, prends vite ta vraie place, tiens-toi près de la porte, assis ou debout, selon la personne qui passe. Voilà le sens du mot toi. » En donnant cette explication, le bon et modeste André Ivanovitch avait l’œil étincelant, et sa voix avait l’émotion fébrile que donne inévitablement le sentiment d’une offense. – Et quand bien même il y aurait attaché ce sens, qu’est-ce que ça fait ? – Ce que cela fait ! ! ! Comment, dit Téntëtnikof en regardant Tchitchikof avec une grande fixité, vous voudriez que je reparusse dans sa maison après un tel procédé ?… – Eh ! quel procédé ? ce n’est pas là ce qu’on est convenu d’appeler un procédé. – Vous dites que ce n’est pas un procédé ? dit Téntëtnikof, très surpris de cette objection. – Ce n’est pas un procédé, André Ivanovitch ; c’est tout bonnement une habitude commune à presque tous nos généraux, et non pas un procédé ; il y en a qui disent toi à tout venant. Et d’ailleurs, pourquoi ne pas passer cette petite fantaisie à un bon vieux serviteur de la patrie ? – Ce serait, j’en conviens, bien différent s’il était vieux en effet, et qu’il fût pauvre, sans orgueil, sans hauteur, sans ces grosses épaulettes qui leur font tourner la tête ; je lui pardonnerais alors de me tutoyer, et cela ne diminuerait en rien mon amitié, et bien au contraire. – Oh, l’imbécile ! il permettrait les tu et les toi à un mendiant, mais pas à un général !… C’est bien, reprit tout haut Tchitchikof, mettons qu’il vous ait offensé, vous l’avez à l’instant fort gentiment payé de la même monnaie ; vous êtes restés à deux de jeu… la main sur la conscience, il n’y a pas du tout là motif à se séparer pour toujours ; on ne se quitte pas pour des bêtises… pardon, pardon ! mais de grâce, à quoi est-ce que cela ressemble ? Si l’on a une fois un but, il faut y arriver, fût-ce en montant à la brèche… mais il y a là un homme qui a craché ! L’homme a de tout temps craché et de tout temps crachera ; c’est dans sa nature ; faites deux fois le tour du monde, et vous ne me trouverez pas un homme, pas une femme qui n’ait craché. » Téntëtnikof était fort empêché par un pareil langage ; il regardait d’un œil effaré l’air convaincu des traits de Paul Ivanovitch, et il pensait : « C’est pourtant un bien drôle de corps que ce M. Tchitchikof !… » Et celui-ci, de son côté, en même temps pensait : « Ce Téntëtnikof, en vérité, est un évaporé et un braque au premier chef. » Et il reprit : « André Ivanovitch, souffrez qu’une bonne fois je vous parle en frère ; vous manquez d’expérience pour réparer ces sortes de choses-là… eh bien ! avec votre permission, j’en ferai mon affaire. J’irai trouver Son Excellence ; je lui expliquerai que le malentendu qui est arrivé est du fait de votre inexpérience, de votre jeunesse, de votre peu d’habitude des hommes, de votre ignorance des choses qui sont d’un usage général dans une certaine sphère. – Je n’irai pas, quant à moi, ramper devant lui, s’écria d’un ton assez âcre le jeune seigneur et je ne vous ai pas donné pouvoir d’aller le faire à ma place. – Ramper n’est point mon fait, dit Tchitchikof blessé. Aller excuser la faute d’un tiers que j’affectionne, je puis le faire par motif de charité pure, par esprit de conciliation, oui… mais je ne fais rien par bassesse. C’est un bon et honnête mouvement que j’ai éprouvé à votre égard ; pardonnez-moi de m’y être abandonné ; je suis si éloigné de croire que ce fût en vous habitude prise de vous acharner sur les mots pour y découvrir de mauvais côtés et en faire application aux personnes ! – J’ai tort, pleinement tort, c’est à vous à me pardonner, et je vous en prie, dit Téntëtnikof avec une sincère émotion, et en lui saisissant les deux mains ; je n’ai eu nulle intention de vous offenser, d’autant moins que l’intérêt que vous me témoignez ne peut que m’être très sensible. Mais laissons ce propos, et ne parlons plus jamais de la conversation pénible qui l’a amené. – Soit, si c’est un parti pris de votre part, de languir en silence plutôt que d’épancher vos chagrins dans le cœur d’un ami ; mais je vous préviens que je n’en irai pas moins voir le général. – Pourquoi ? dit Téntëtnikof, de nouveau tout éperdu. – Eh mais, je veux présenter mes respects à Son Excellence. – Est-il étrange, cet homme-là ! pensa Téntëtnikof. – Il est vraiment singulier, ce Téntëtnikof, » pensa de son côté Tchitchikof ; et il poursuivit : « Demain matin sans faute, André Ivanovitch, vers dix heures du matin, je me rends chez le général. Selon mon sentiment, le plus tôt qu’on peut saluer un brave dont on ne sait rien que de très honorable, c’est en vérité le mieux. Une chose seulement me contrarie : ma britchka, par suite de votre bonne et noble hospitalité, a été presque oubliée, et elle n’est pas encore en état de marcher ; me serait-il permis de me servir de votre calèche ?… Ce n’est qu’à cette condition que je pourrais aller voir le général, demain à dix heures, comme c’est mon intention. – Eh ! de grâce, qu’est-ce que c’est que cette prière ? vous vous moquez ; vous êtes tout aussi maître que moi ici ; équipages ; chevaux et le reste, tout est à votre disposition. » Après cette conversation, ils se séparèrent et allèrent gagner leurs lits, non sans faire beaucoup de réflexions sur les étrangetés de l’autre. Chose bizarre pourtant ! le lendemain, lorsqu’on eut attelé pour Tchitchikof, et qu’il eut sauté dans la calèche avec une agilité presque militaire, vêtu de son habit neuf, cravate et gilet blancs, et gants jaunes paille, pour aller présenter ses respects au général, Téntëtnikof, qui s’était réveillé et levé plus tôt que de coutume, se trouvait déjà livré à une agitation d’esprit telle qu’il n’en avait pas depuis bien longtemps éprouvé. Tout le cours somnolent et pour ainsi dire engorgé de ses pensées devint fluide, avec des mouvements fluctueux et bientôt impétueux ; un trouble nerveux agita tous les sens de ce baïbak[111] plongé jusqu’à ce jour dans la paresse de ces prétendus heureux du monde qui ont fait de leur vie un écoulement d’eaux dormantes, et se tiennent accroupis, l’œil fixe, occupés à le voir passer. Tantôt il s’installait à sa place accoutumée sur le divan, tantôt il s’acheminait à sa fenêtre, tantôt il prenait un livre, et de temps à autre en tournait les feuillets sans avoir rien lu, tantôt jetait sur la table ce livre qui semblait l’empêcher de penser à son aise. C’était une chaîne de velléités. La pensée, née dans le cerveau (où naîtrait-elle ?), n’y vivait pourtant pas une seconde ; c’étaient des pattes, des queues, des embryons informes de pensées qui se mêlaient dans la tête et fuyaient on ne sait où ni comment… « Je suis dans une étrange situation d’esprit ! » disait-il ; et il allait à sa fenêtre regarder sur la route qui s’apercevait à travers la chênaie, au bout de laquelle se balançait encore dans l’air, n’étant pas parvenue à s’abattre, la poussière soulevée par la calèche qui emportait Tchitchikof pour quelques heures. Mais laissons Téntëtnikof, et suivons l’homme plus heureusement doué, que nous connaissons si supérieur aux injures du temps et des hommes.
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De bons chevaux, en deux heures de temps, transportèrent Tchitchikof à une distance de dix verstes, d’abord par une chênaie, puis par des blés qui commençaient à verdoyer au milieu des terres fraîchement labourées, puis par des versants de montagnes d’où l’on découvrait à chaque instant de nouveaux lointains, puis par une large allée de tilleuls, dont le feuillage commençait à peine à percer ; et enfin, au milieu du village même. Ici l’avenue tourne à droite, et, se changeant en un double rideau de hauts peupliers, que protégeait au bas de leur tige un encaissement d’osier tressé, elle aboutit à une grande porte grillée en fer de fonte, à travers laquelle se découvre le riche et artistique fronton de la maison du général, fronton qui pose sur huit colonnes d’ordre corinthien. L’air était imprégné d’une forte odeur de térébenthine ; on rafraîchissait ou rajeunissait tout ; on ne permettait à rien de vieillir. La cour, par son exquise propreté, ressemblait à un parquet. Parvenu devant l’entrée de la maison, Tchitchikof s’élança d’un air respectueux sur le perron, se fit annoncer au général, et fut introduit aussitôt dans le cabinet.
Le général, qui s’avança vers son visiteur, le frappa par son extérieur imposant. Il était vêtu d’un déshabillé de chambre en magnifique satin pourpre ; son regard franc, ses traits mâles, ses moustaches et ses grands favoris grisonnants, ses cheveux, par derrière, tondus très ras sous le peigne, le cou, au-dessus de la nuque, gros, à trois bourrelets et deux vallées, plus une fissure de biais sur le tout… en un mot, c’était un de ces généraux à peindre, comme en posséda tant la grande année 1812. Le général Bétrichef avait, sous une couche de vertus, une couche de faiblesses. Les unes et les autres, comme on l’observe dans les Russes, étaient jetées en lui avec un certain désordre pittoresque. Dans les conjonctures décisives, il laissait voir générosité, bravoure, esprit, libéralité exemplaire en toute chose, et, à côté de cela, il montrait bientôt caprice, ambition, vanité, impolitesse et susceptibilité personnelle, dont ne se fait faute aucun Russe inoccupé, aux heures où il n’a nul besoin de résolution.
Il avait une antipathie marquée pour tous ceux qui l’avaient favorisé dans le service, et il s’exprimait âcrement, et par épigrammes, sur leur compte. Sa meilleure provision en ce genre était à l’adresse de l’un de ses anciens camarades, qu’il avait toujours regardé comme bien inférieur à lui en esprit et en capacité, et qui, cependant, l’avait distancé et occupait un poste de général-gouverneur de deux gouvernements, et, comme par un fait exprès, de ceux mêmes où se trouvaient ses terres, de manière qu’il se voyait en quelque sorte dans sa dépendance. Pour se venger de cette position subalterne, il la dénigrait en toute bonne occasion, critiquait chacun de ses actes, et en était venu à voir le comble de l’absurdité dans chaque mesure de son rival et dans chaque disposition qui émanait de son autorité.
Tout chez Bétrichef portait un cachet de singularité, à commencer par les lumières de la civilisation, dont il était le partisan zélé : ami de l’éclat, il se plaisait à faire ostentation de ses connaissances, il avait la prétention de savoir ce que les autres ne savent pas, et il n’aimait pas les gens qui savaient ce qu’il ignorait ; tout en ayant reçu une éducation mi-partie étrangère, et sans cesser de s’en prévaloir, il voulait jouer le rôle de bârine russe. Et on conçoit qu’avec cette inconsistance de caractère, avec ces oppositions et contradictions, ces incompatibilités qui se conciliaient en lui, il ne pouvait manquer de se faire dans le service un grand nombre d’ennemis, et que, par suite, il n’ait pas manqué de prendre son congé et d’en accuser Dieu sait quelle prétendue cabale, sans avoir la bonne foi de s’accuser lui-même au moins de quelque tort. Il gardait dans la retraite toutes les mêmes poses un peu théâtrales qu’il avait toujours affectionnées dans le service ; et en surtout, en habit de ville, en habit habillé, en habit du matin ou en simple robe de chambre, c’était bien le même homme. Depuis le son de sa voix jusqu’au moindre mouvement, regard ou geste, tout en lui était impérieux et dominateur, tout inspirait aux inférieurs sinon le respect, au moins la circonspection et même la crainte.
Tchitchikof, toujours circonspect, éprouva devant lui une réserve et une intimidation respectueuse, et cette impression se traduisit dans son langage par une hésitation qui ne lui était pas habituelle.
Inclinant révérencieusement la tête de côté, élevant les mains en l’air comme s’il se disposait à soulever un plateau chargé de menue vaisselle, il sut, en même temps faire fléchir tout son corps avec une aisance prodigieuse, en disant : « J’ai pensé qu’il était de mon devoir de me présenter à Votre Excellence. Professant une vive admiration pour les guerriers dont les exploits ont sauvé la patrie au prix de leur sang, je n’ai pu résister au désir de venir me présenter personnellement à Votre Excellence.
On ne peut affirmer que cette lourde et filandreuse manière de se recommander ait positivement agréé au général ; cependant il fit à Tchitchikof une inclination de tête fort bienveillante et lui dit :
« Charmé de faire votre connaissance ; veuillez donc vous asseoir. Où avez-vous servi ?
– Mon service, dit Tchitchikof prenant place sur un siège, non pas au milieu et carrément, mais sur le bord et de biais, et en posant ses deux mains sur l’un des bras du fauteuil, mon service a commencé dans la chancellerie du Trésor, Excellence ; puis j’ai passé dans différents autres services ; j’ai été attaché au tribunal des non domiciliés, dit tribunal de cour ; ensuite aux bureaux du comité des bâtiments, et enfin à la douane. On peut comparer ma vie à un vaisseau livré au caprice des vagues ; on peut dire… Excellence, qu’avec ma patience… car de fait, moi, ballotté, voyez-vous, en butte aux persécutions… j’ai été réellement la patience personnifiée, et ce que j’ai eu d’ennemis, à vrai dire, et qui ont attenté à ma vie même, si je puis dire… Non, ni les paroles, ni les couleurs, ni le pinceau lui-même, Excellence, ne sauraient le rendre. De sorte que, pour ne rien omettre, au déclin de ma vie, je ne suis en quête que d’un petit recoin où passer un reste de jours. En attendant, je suis arrêté, je stationne chez un des plus proches voisins de Votre Excellence.
– Chez qui ?
– Chez Téntëtnikof, Excellence. (Le général fronce le sourcil.) Ah ! si Votre Excellence savait combien il regrette de n’avoir pas porté toute l’attention qu’il devait, comme il dit…
– A quoi ?
– Aux… services… aux services de Votre Excellence. Il dit comme ça qu’il ne trouve pas de mots pour rendre tout ce qu’il voudrait pouvoir dire, et il dit : « Si je pouvais seulement, devant son Excellence, d’une façon ou d’une autre… parce que, comme il le dit très bien, je sais, moi, apprécier les hommes, ceux surtout qui sont les sauveurs, les vrais sauveurs de la patrie… »
– Eh ! de grâce, qu’est-ce qu’il a dans la tête ? Je ne suis pas du tout fâché, dit le général radouci par le pathétique de son interlocuteur. J’ai même aimé cet homme-là, moi, et beaucoup ; je suis persuadé qu’avec le temps il deviendra un sujet… utile.
– Votre Excellence a un coup d’œil d’une justesse !… et comme c’est dit, pour ainsi dire exprimé !… Oui, c’est un sujet qui sera utile ; oui, oui, utile… un sujet qui parle, trrrr… C’est celui-là qui a un talent de parole ! et comme il manie la plume, krrrr… oui, on peut dire une plume… c’est-à-dire…
– Mais il écrit, ce me semble, des sottises, de petits vers bien niais.
– Non, Excellence, non pas, ce ne sont diantre pas des sottises qu’il écrit… Des vers ! oh ! nullement.
– Ecrit-il quelque chose de raisonnable ?
– Il écrit l’histoire, voilà !
– L’histoire ! l’histoire de qui, de quoi ?
– Eh ! mais l’histoire…» Ici, Tchitchikof s’arrêta ; puis, soit parce qu’il avait devant lui un général, soit par suite du désir qu’il avait de donner une grande importance à son hôte, il ajouta :
« L’histoire des généraux, Excellence.
– Comment des généraux ! de quels généraux ?
– Des généraux de la généralité en général, Excellence, c’est-à-dire généralement des généraux, ou, pour mieux dire, oui, je dis bien, des généraux de la patrie. »
Tchitchikof s’embrouillait, s’empêtrait, pataugeait ; il le sentait avec chagrin ; il était sur le point de cracher, comme font les Russes du commun entre eux dans ces cas difficiles, et il se disait mentalement à lui-même : « Seigneur Dieu ! suis-je stupide aujourd’hui ! » Il ajouta entre ses dents :
« Pardon, je ne suis pas très bien…
– Qu’est-ce que ce sera que cette histoire ? l’histoire d’une époque quelconque, ou bien une histoire particulière… la biographie d’un général en chef ? Autrement, sera-ce l’histoire de touts les généraux russes, pêle-mêle ? Impossible … peut-être est-ce la biographie des généraux qui ont participé à 1812 ?
– Juste ! juste ! des généraux de 1812, de ceux qui ont été à 1812, Excellence, à l’an 12 ! »
Après avoir ainsi affirmé, il se dit en lui-même : « On m’assommerait plutôt que de me faire comprendre ces belles choses-là !
– S’il en est ainsi, que ne vient-il me voir ? Je pourrais aisément lui procurer une masse de matériaux précieux.
– C’est qu’il n’ose pas, Excellence.
– Quelle folie ! Comment peut-il croire que, pour un mot… un rien… Allons donc ! je ne suis pas du tout du caractère qu’il suppose… C’est donc moi alors qui l’irai voir… Pourquoi pas ? pourquoi pas ?
– Non, il ne se laissera pas prévenir ; je lui dirai… Il accourra, heureux… » dit Tchitchikof reprenant complètement son assurance. Il pensa : « On n’a pas idée d’une chance pareille ! et comme ce propos sur les généraux est venu à propos ! Quand je songe que je babillais, moi, comme ça, pour amuser le tapis !… »
Dans le cabinet même où ce dialogue avait lieu, il se fit entendre un léger bruit ; la porte d’une grande et belle armoire de noyer s’ouvrit comme d’elle-même, et, dans la partie entrebâillée de cette porte, la main appuyée sur la main de cristal de la serrure, parut une figure vivante. Si, dans une pièce sombre, eût éclaté tout à coup un cadre transparent, vivement éclairé par des lampes habilement disposées, cette figure apparaissant au milieu du carré lumineux eût moins frappé Tchitchikof par l’inattendu que ne le fit cette espèce d’apparition féerique. Il était évident que la personne qui se tenait sur le seuil avec un air d’hésitation, avait quelque chose à dire au général ; mais, après avoir aperçu là un étranger, elle s’était arrêtée court. Sa présence avait été accompagnée de l’irruption d’un rayon de soleil qui semblait rire de l’air sérieux des deux hommes disparates près du bureau.
Quant à la personne si soudainement introduite, que ceignait et caressait la lumière du ciel, elle était droite et légère comme une javeline en bois de rose. Elle semblait ainsi s’élever fort au-dessus de la taille ordinaire de son sexe ; pur effet d’optique, car elle était, en réalité, d’une taille au-dessous de la moyenne. L’illusion provenait ici de l’admirable harmonie de proportions qui existait entre toutes les parties du corps. Sa robe lui seyait comme si les meilleures couturières du monde eussent délibéré en comité pour qu’elle fût mieux vêtue qu’aucune femme. Autre illusion, elle s’habillait en quelque sorte elle-même ; elle s’armait de ses aiguilles de fée, rassemblait les morceaux de la pièce d’étoffe qu’elle venait de couper et de découper comme de fantaisie, et tout cela finissait par s’appliquer sur elle avec des plis élégants, si légers, si harmonieux, qu’un sculpteur aurait voulu tout d’abord faire passer l’ensemble sur l’un de ses marbres ; et toutes les dames, moins promptes et moins heureuses qu’elle à suivre toutes les plus charmantes évolutions de la mode, eussent à côté de cette enchanteresse, semblé n’être que du commun des mortelles. Tchitchikof ne put, dans les premiers moments, se rendre compte de ce qu’il voyait devant lui, et ce n’est qu’au bout de cinq ou six minutes d’attention qu’il fit la remarque d’un défaut de la personne… Elle manquait, à son avis, d’embonpoint.
« Je vous recommande mon enfant gâté, dit le général en s’adressant à Tchitchikof. Cà, dites donc, je ne sais pourtant encore aucun de vos noms.
– Le moyen, en effet, qu’on s’intéresse en aucune façon, à aucun degré, au nom d’un homme qui ne peut se recommander à la mémoire d’autrui par nul exploit[112], par aucune action qui mérite d’être citée ! dit modestement Tchitchikof en baissant la tête. – Mais encore ? – Paul Ivanovitch, Excellence, dit Tchitchikof en s’inclinant presque avec la désinvolture d’un militaire, après quoi il rebondit en arrière avec l’élasticité d’un ballon de caoutchouc. – Oulinnka[113], dit le général en s’adressant à sa fille, Paul Ivanovitch vient de me raconter l’intéressante nouvelle que notre voisin Téntëtnikof n’est nullement aussi esprit bouché que nous le supposions, et qu’il s’occupe d’une chose, en vérité, assez considérable… de l’Histoire des généraux de 1812. – Et qui donc a pu penser que ce fût un sot ? répondit-elle avec volubilité ; ce ne pourrait être que Wychépokrovof, à qui vous vous fiez trop, et qui est, lui, aussi borné qu’il est vil. – Pourquoi vil ? il est un peu sot, voilà tout ce que je t’accorde. – Il est vil et sot, et bas, et abject, repartit vivement Oulinnka. Celui qui a mortellement offensé ses frères, et chassé de la maison paternelle sa propre sœur, ne peut être qu’un pauvre homme. – Oui, on raconte cela… – Des contes de cette sorte seraient en huit jours reconnus pour d’odieuses calomnies. Je ne puis concevoir, mon père, comment, doué de la plus belle âme, du cœur le plus haut placé, tu reçois un homme qui est distant de toi comme la terre du ciel, et que tu sais toi-même être un malhonnête homme. – Voilà, mon cher monsieur, dit le général à Tchitchikof en souriant avec une bonhomie sincère, voilà un joli échantillon des querelles que nous nous faisons, cette petite folle et moi. » Et se retournant vers sa fille, il ajouta : « Ma chère enfant, je ne peux pourtant pas le chasser par les épaules. – On ne chasse personne par les épaules, quand on sait vivre, mais on se garde de faire tant de politesses à des misérables. – Que faire, mademoiselle, s’il n’est personne qui ne se croie des droits à l’amour des autres ? Il n’y a pas jusqu’à la brute qui aime à se voir choyer et caresser. La bête fauve, enfermée dans une cage de fer, passe sa bure à travers les barreaux et dit dans son langage : Caresse-moi donc un peu. – Ha, ha, ha, ha, ha ! fit le général fort égayé par une telle sortie ; il y a telle bête qui ne se borne pas à allonger ainsi le museau et à demander une caresse, mais elle sollicite la confiance, la parfaite confiance de l’honnête regardant… Ha, ha, ha, ha, ha ! » et tout le buste du brave général se trémousse ; ses épaules, si longtemps faites à porter deux livres pesant d’or, sous le nom de graines d’épinards, semblaient chargées de ce brillant fardeau. Tchitchikof se permit aussi une petite fugue d’interjections ricaneuses, seulement, par respect pour le général, il s’abstint du ha ! et partit en hé ! « Hé, hé, hé, hé, hé ! » fit-il, et tout son buste aussi fut en grand émoi, comme la houle sous le coup de vent ; mais ses épaules ne se trémoussèrent point, parce que cet homme-là n’avait pas porté ni grosses ni petites épaulettes. « Ha, ha, ha, ha ! il vole, il pille, il prend à pleines mains l’argent de la couronne, et encore, l’animal, il demande des récompenses. On ne peut pas, dit-il, on ne peut pas éternellement travailler sans encouragement, et quand la confiance est méritée… Caresse-moi donc un peu sur le museau. Ah bien, oui ! Ha, ha, ha, ha ! – Mon général, Votre Excellence a-t-elle entendu parler de : Aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs, dit Tchitchikof en regardant le général d’un air tout à fait malin. – Non, jamais. – C’est une anecdote sympathique[114], Excellence ; c’était chez le prince Gounzovski, que connaît probablement Votre Excellence. – Je ne le connais pas. – Il avait pour intendant un jeune Allemand. Ce jeune homme, à l’occasion du recrutement qui se faisait alors, et de quelques autres affaires, dut se rendre à la ville, c’est-à-dire au chef-lieu du gouvernement, et là, de courir les tribunaux, et… vous me comprenez, et de reste… de graisser la patte à bien des gens. » Tchitchikof, en clignant d’un œil, exprima par une pantomime comment les gens de justice se font graisser la patte. « Au reste, eux, de leur côté, le régalèrent si largement qu’un jour, en dînant chez eux, le solliciteur leur dit : « Cà, messieurs, il faudra bien que vous veniez une fois ensemble chez moi, dans les terres du prince ! – Sois tranquille ! oui, oui, nous irons ! et cela bientôt ! » Le tribunal eut, en effet, à quelques jours de là, à se transporter du côté des domaines du prince pour faire une enquête, une grande enquête sur les terres du comte Treormétief, que Votre Excellence connaît pour sûr. – Non, je ne le connais pas non plus. – Quant à l’enquête, ces messieurs ne sont pas allés la faire en personne ; tout le tribunal en masse fit tourner bride, et les télègues se dirigèrent gaillardement vers la demeure du vieux économe du comte ; là, trois jours et trois nuits, sans désemparer, ils jouèrent au whist et au pharaon, le thé, le café et liqueurs aidant ; la bouilloire ne disparaissait un instant de la table que pour y revenir poser en chantant et sifflant l’instant d’après. Le pauvre vieux économe les avait tous assis en ordre comme s’ils pesaient sur sa gorge. (Tchitchikof pencha la tête, en posant le bout de ses dix doigts sur sa gorge.) Dans son désir pressant d’être délivré de l’invasion, il lui vint l’idée de dire à tout hasard à ses honorables hôtes : « Messieurs, n’avez-vous pas le projet d’aller visiter l’Allemand qui est intendant du prince ? Ce n’est pas bien loin d’ici, et il vous attend. – Tiens, à propos, c’est vrai, ça, dirent quelques-uns en posant sur les tables qui ses cartes, qui sa tasse, qui son verre ; vous vous rappelez qu’il nous a, ma foi, invités, le brave garçon. » Et voici toute la compagnie titubante, somnolente, en barbe de cinq jours, tassée dans les chariots, roulant, roulant, et débarquant enfin, dans un charmant désordre, au pied du perron de l’Allemand. « Ce bon jeune Allemand, Excellence, venait de se marier ; il avait épousé une toute jeune personne des plus récentes sorties de l’Institut… Une demoiselle vraiment si subtile[115], si subtile… (Tchitchikof exprima par un jeu de physionomie la subtilité de la jeune dame.) Ils viennent tomber là, pour ainsi dire, en pleine lune de miel, lorsque le couple était tout langoureux de bien-être, à côté du samovar, prenant le thé, innocemment, vrai, comme deux petits angelots, n’est-ce pas, mon général ?… Tout à coup, la porte s’ouvre, et il leur tombe là… une surprise… une avalanche qui n’était pas de neige. – Je me représente, dit en riant le général, comme ils étaient gentils, ces messieurs. Voilà un lendemain de noces ! Ha ! ha, ha ! – Leur apparition avait quelque chose de fantastique, à ce qu’il paraît ; l’Allemand en fut tellement frappé qu’il pense en perdre la tête. Il se lève, va à eux, et leur demande glacialement ce qu’ils veulent. « Holà ! disent-ils, voilà comme tu nous reçois, toi ! Ah ! c’est comme ça ! Changement de décor à vue ; autre scène, autre langage. Parlons affaires, et lestement. Voyons, voyons ! combien de vin de grain brasse-t-on dans les domaines du prince ? Produis les livres. Oui, oui, les livres ! tout de suite les livres ! » L’Allemand crut voir l’enfer ; il balbutia. Voilà ce que c’est ! Ils le saisirent, le garrottèrent, et ils l’emmenèrent à la ville. L’intendant resta un an et demi en prison. – Hum ! » fit le général. Oulinnka se croisa les mains sur la poitrine et serra les lèvres. « La jeune femme, Excellence, fit bien des démarches ; mais que peut faire une femme pure, qui ne connaît pas le monde, et qui n’a l’expérience de rien ? C’est un grand bonheur encore qu’il se soit trouvé quelques braves gens qui lui ont indiqué les seules voies d’accommodement devenues possibles. L’Allemand fut tiré de ce guêpier, mais il lui en coûta deux mille roubles et les frais d’un banquet monstre. Quand, au dessert, tous, et lui aussi pour ne rien celer, furent arrivés au degré où commence le partage pâteux des vérités désormais sans conséquence, ils lui dirent : « Eh bien ! tu vois, frère, tu as fait fi de nous à une bête d’époque où ta fantaisie était de ne voir que des mentons rasés de frais… Non, vois-tu, aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs[116]. » Le général pouffa de rire. Un sentiment douloureux se réfléchit sur le noble et beau visage de la jeune fille. « Ah ! mon père, dit-elle avec émotion, je ne comprends pas comment tu peux rire de ces abominables scènes, qui me jettent dans un abîme de tristesse : je ne verrai jamais de sang-froid qu’il se passe de telles horreurs au vu et au su de tout le monde, et que le monde, que les plus honnêtes gens du moins ne flétrissent pas de leur mépris les coupables. Je ne saurais te dire ce qui se passe en moi, mais je crains de devenir méchante, impitoyable ; je pense, je pense… » Le général craignit un instant de la voir fondre en larmes ; elle fit un haut-le-corps et tint bon. « Seulement, au nom de Dieu ! ne sois pas fâchée contre nous, dit le général ; nous ne sommes pour rien dans tout cela, et nous en demandons acte. N’est-il pas vrai ? continua le général en s’adressant à Tchitchikof. Viens me donner un baiser, et rentre chez toi ; je vais m’habiller pour le dîner. Ah çà, toi ! dit-il en regardant finement Tchitchikof, j’espère que tu dînes chez moi ?… – Si Votre Excellence me fait tant d’… – Pas de façons ; à quel propos des façons ? je puis encore, Dieu merci, donner à manger à quelqu’un ; nous avons du chou ici. » Tchitchikof changea ses bras en deux ailes légèrement soulevées, en rabattant son menton dans le creux de son estomac, de telle sorte que tous les objets qui se trouvaient dans le cabinet lui devinrent invisibles, hors la pointe de ses demi-bottes, Après avoir gardé quelques instants cette posture qui était destinée à témoigner de sa profonde gratitude, il releva la tête et les paupières, mais il ne revit plus Oulinnka ; elle avait disparu, et elle était remplacée par une apparition moins éthérée. A deux pas de Tchitchikof, se tenait un géant à longues et épaisses moustaches et à favoris incroyables ; c’était le valet de chambre du général, avec un vaste essuie-mains sur le bras, une aiguière à une main, la cuvette dans l’autre. « Tu me permets, n’est-ce pas, de m’habiller en ta présence ? – Excellence, vous pouvez non seulement vous habiller, mais faire encore tout ce qu’il vous plaira. » Le général, ayant ôté sa robe de chambre et retroussé les manches de sa chemise sur ses bras musculeux, se mit à se laver à grande eau, à la russe, en se secouant, se gargarisant et s’éclaboussant comme un bon gros canard en humeur de s’ébattre et de batifoler. L’eau savonneuse rejaillissait de tous les côtés. « Comment dis-tu cela ? dit le général en s’essuyant le cou de droite et de gauche ; comment dis-tu ce mot ? Aime-nous blancs… – Noirs, mon général, aime-nous noirs. – Ah ! « Aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs. » Très bien ! très bien ! Les gaillards ! ils aiment, eux, ils adorent les encouragements, poursuivit le général. Il n’y a qu’à leur passer la main sur la tête…Ah ! c’est que sans encouragements, voyez-vous, il sera tout languissant, inquiet ; il ne volera plus tant, il mordra moins fort… ah ! ah ! ah ! » Tchitchikof était tout réjoui du chemin qu’il avait fait : le général était de la plus belle humeur ; le général s’était lavé devant lui ; le général le retenait à dîner… Tout à coup il lui vint l’idée de procéder à sa grande affaire en commençant sans plus tarder, par quelque petite ouverture bien insinuante, puisque le général se montrait si rond et si facile. Il vit avec plaisir le valet de chambre emporter le grand bassin d’argent, et, dès que cet homme eut dépassé le seuil, il s’écria : « Mon général, puisque Votre Excellence est si bonne, si bienveillante pour tout le monde, je vous dirai que j’ai une prière à vous adresser. – Qu’est-ce que c’est ? » Tchitchikof regarda autour de lui comme pour prendre contenance, et poursuivit : « Excellence, j’ai un bon vieux oncle décrépit, qui possède trois cents âmes et n’a que moi pour héritier ; il est si cassé qu’il ne peut plus régir son bien et pourtant il ne me charge pas de ce soin, auquel il n’est plus propre… et voyez, Excellence, la drôle de raison qu’il en donne : « Je ne connais pas très bien, moi, ce beau neveu, et peut-être c’est un dissipé, un prodigue… Qu’il me prouve qu’on peut faire fond sur lui ; qu’il commence par conquérir lui-même aussi trois cents âmes, et aussitôt, moi, je joindrai à ces trois cents âmes les trois cent âmes que j’ai. A présent, c’est son affaire ; nous verrons s’il tient à mes trois cents âmes et à mon estime. » – Ah ça ! mais est-ce qu’il est fou, ton oncle ? dit le général ? – Qu’il fût fou, à la bonne heure ! et s’il n’y avait que cela, le mal ne serait pas grand, Excellence. Mais le hic, c’est qu’il y a une ménagère installée chez lui depuis longtemps et cette ménagère a des enfants. Il se pourrait faire que tout le bien passât de ce côté. – Le vieillard est décidément fou, fou à lier, dit le général, c’est un fait ; mais, en tout ceci, je ne vois pas, ajouta-t-il en regardant Tchitchikof de l’air d’un homme quelque peu importuné d’être pris ainsi pour confident d’un inconnu, je ne vois pas en quoi je pourrais t’assister… – Voici, voici ce que je pensais : si Votre Excellence me vendait toutes les âmes de sa terre, les âmes mortes depuis le dernier recensement ; si elle me les vendait comme encore vivantes, puisqu’elles subsistent encore sur le rôle du cens, n’est-ce pas ? Nous passerions acte de vente en bonne forme, ce qui ne ferait de bien ni de mal à personne assurément, et moi j’aurais sauvegardé mon héritage. Il me suffit de présenter l’acte d’acquisition au vieillard ; tout d’abord il m’ensaisine, et le tour est fait. » Le général, à qui les prémisses de Tchitchikof avaient d’abord fait ouvrir de très grands yeux étonnés et tant soit peu impatients, entendit cette conclusion dans une toute autre disposition. Il se prit à rire comme n’a jamais ri aucun homme ; ce fut comme si son corps eût soutenu le bouquet d’un grand feu d’artifice et une batterie de canons, et que tout eut parti à la fois ; il tomba tout d’une pièce dans le fauteuil qui était derrière lui, en levant les jambes de telle sorte que ce char, transformé en affût, alla rouler à deux toises de là, contre la paroi du cabinet. La tête du général, déjetée en arrière, semblait ne pouvoir se ramener sur les épaules, et l’on pouvait craindre, après un éclatement si homérique, qu’il n’y eut suffocation et ce qui s’ensuit. Toute la maison fut dans les transes ; le valet de chambre apparut de nouveau et se tenait immobile au milieu du cabinet ; Mlle Julienne accourut éperdue. « Mon père, qu’est-ce qui vous arrive ? » dit-elle avec effroi en le regardant fixement et en lui tapotant les mains. Mais le général, pendant deux minutes, la poitrine haletante et l’œil un peu brouillé, ne put lui répondre qu’en souriant ; puis, se remettant enfin sur son séant et respirant plus à l’aise, il dit : « Ce n’est rien, ma chère, rien, rien, te dis-je ; rentre chez toi ; tout à l’heure nous allons passer à la salle à manger. J’ai eu une grande envie de rire, voilà tout ; ne t’inquiète pas, va. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! » Mlle julienne se retira, l’index de sa main gauche posé sur ses lèvres et le regard flottant de Tchitchikof au général. A plusieurs reprises, il eut peine à contenir sa poitrine haletante, pendant la pérégrination qu’ils firent à travers l’antichambre et une enfilade de quatre pièces qui aboutissaient à une chambre de coin, et vingt fois le rire chez lui fit explosion et se souleva de nouveau en saccades menaçantes. Tchitchikof ne laissait pas que d’en concevoir de l’inquiétude. « Ton oncle, dis donc, ton oncle aura-t-il un pied de nez ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! tu me lui bailles des morts… pour des vivants… ah ! ah ! ah ! Il n’est plus guère en vie lui-même… ça lui va… ah ! ah ! ah ! ah ! – Diantre ! Pensait en lui-même Tchitchikof, je ne me serais jamais douté que le général eut des nerfs si susceptibles ! – Ah ! ah ! ah ! ah ! continuait le général, quel âne que ton oncle ! En voilà un âne, celui-là !… Dire, en parlant de son neveu, d’un malheureux qui tire le diable par la queue pour vivre : « Que d’abord il me fasse de rien trois cents âmes à lui appartenantes, et aussitôt, moi, je lui donne mes trois cents à joindre aux siennes. » Si celui-là n’est pas un âne, qui est-ce qui sera âne ? – Ane il est, mon général. – Ah ! bien âne… Mais ; après ça, ton expédient, de régaler le vieux fou d’un si bon plat d’âmes mortes !… ah ! ah ! ah ! ah ! Je donnerais tout au monde, je t’assure, pour te voir de mes yeux quand tu lui présenteras l’acte de ta superbe acquisition. – Une idée à lui, quoi ! Il est comme ça… Le grand âge, voyez-vous, Excellence… Il a quatre-vingts ans bien comptés. – Quatre-vingts ? Très cassé, tu as dit ?… eh bien ? alors il s’éteindra… – Et pourtant il se remue encore ; il est assez solide, Excellence. – C’est vrai, tiens, j’y pense à présent : il doit être encore assez égrillard même ; une gouvernante… eh ! eh ! – Une égrillardise de moribond, après tout, Excellence. – En tout cas un fameux imbécile, car tu conviendras qu’il est bête, ton oncle. – Bête, mon général, très bête. –Est-ce qu’il sort ? Fréquente-t-il quelques maisons ! Est-ce qu’il a comme ça bon air encore ! Se tient-il sur ses jambes ? – Dame ! Excellence, pour dire qu’il ne se tient pas, il se tient ; mais pour dire qu’il se tient, non, il ne se tient pas. – Eh bien ! c’est un imbécile ; pourtant, moi, je te dis qu’il est fort. Voyons, a-t-il encore des dents ? – Deux en tout, Excellence. – Un âne, je t’avais bien dit ; çà, frère, ne te fâche pas, entends-tu ? c’est ton oncle, à la bonne heure ! et toujours bien est-ce un âne ; sois sûr de ce que je te dis. – C’est un âne, Excellence ; cela me coûte à dire, puisqu’aussi bien il est mon plus proche parent ; mais je ne puis faire que Votre Excellence ne voie en lui qu’un âne, et je ne puis en conscience, mon général, nier que Votre Excellence n’ait touché juste. » Qu’il en coûtât à Tchitchikof de livrer son oncle au gros rire de l’honorable général, il y en a d’autant moins d’apparence que, dans notre intime conviction, cet oncle était pure chimère, et nous croyons même que de sa vie il n’avait eu d’oncle. Il avait une imagination très vive, voilà ce qui est incontestable. « Ainsi Votre Excellence aura la bonté de me céder… – Tu veux que je te cède mes âmes mortes ? Bon ! et tiens, pour une si ingénieuse invention, je suis prêt à te les donner avec la terre, avec le lieu qu’elles habitent ; je mets à ta disposition tout le cimetière ! Ah ! ah ! ah ! ah ! le vieux fou, le vieux, le vieux ! Quand j’y pense ! ah ! ah ! ah ! ah ! » Et le rire de M. Bétrichef éclata de nouveau avec une force sans égale, qui le fit retentir dans toutes les parties de la maison, mais cette fois sans l’apparence du moindre accident.
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En même temps que Bétrichef entrait par une porte latérale dans la salle à manger, par la grande porte vitrée de la galerie entrait aussi un gentilhomme aux traits réguliers, tondu très ras, et d’un embonpoint si extraordinaire que l’attention de Tchitchikof se porta d’abord sur la solidité rassurante des chaises. C’était le magistrat de tout le gouvernement non pas le plus élevé en dignité, mais le plus actif et le plus influent. Le général, après les premières politesses, le conduisit à la vaste console sur laquelle était un plateau chargé de harengs, de caviar frais, d’anchois, de beurre de crème, de triple essence de cumin, de curaçao et de quatre autres liqueurs apéritives.
Le personnage fit sur ce plateau un épouvantable dégât. On renonça à la prégustation presque toute expédiée, et on se mit à table. Bétrichef échangea avec lui peu de paroles avant que la grosse faim eût été abattue par les deux premiers services, mais ensuite, Tchitchikof put conclure de ce qui fut dit que, grâce à la parfaite serviabilité du magistrat, le général n’avait jamais à se rendre à la ville, pour ses affaires. Les seules circonstances où il se dérangeât, c’était quand une pièce importante exigeait sa signature dans ceux des livres matriculaires qu’on ne déplace pas.
Notre héros qui écoutait d’une oreille de ce côté, tout en conversant avec Julienne, avait compris l’admirable parti qu’on pouvait tirer de l’intimité du magistrat et du général. Aussi ne mangea-t-il presque rien, et, dans son vif désir de complaire à la noble demoiselle passionnée pour les promenades équestres, il exulta le charme de l’exercice du cheval, et dit l’avoir beaucoup pratiqué autrefois. Il fut pris au mot, la soirée s’annonçait fort belle ; moins d’une heure après le café, comme il se rendait dans la cour pour faire atteler, tandis que le général, dans un coin du divan de la galerie, et le magistrat, dans un vaste fauteuil, faisaient la sieste, Paul Ivanovitch se vit présenter un joli cheval de selle, et Julienne souriante, et la cravache à la main, s’installait sur une fringante haquenée. Il fit bonne mine à mauvais jeu et monta. En un clin d’œil Julienne eut deviné la complète inexpérience de son compagnon de chevauchée, et comme elle était d’une angélique bonté, elle tint l’amble et ne fit durer l’épreuve qu’une demi-heure.
A leur rentrée le général remercia Tchitchikof de sa complaisance pour son enfant gâté, et l’engagea à venir les voir tant qu’il lui plairait.
Tchitchikof, fier de ses succès et de retour le soir chez son hôte, émerveilla le bon Téntëtnikof par le récit de tous les détails de sa visite. Le boudeur resta boudeur à l’égard du général, mais il sollicita Tchitchikof de faire honneur, dès le surlendemain, à l’invitation du général, et d’en faire autant deux jours après ce surlendemain. On croit qu’il fut échangé quelques messages entre les parties respectives, comme préliminaires de paix. Il en résulterait une sorte de preuve que M. André offrit spontanément à notre héros son hôte de lui faire donation amiable de quatre-vingt-dix âmes mortes de ses terres, et lui en remit la liste comme de paysans très vivants qu’il lui aurait vendus. Ainsi fit de son côté le général ; le magistrat se chargea de tout préparer de manière que vendeurs et acquéreurs n’eussent plus qu’à venir au chef-lieu apposer leurs seings et déjeuner dînatoirement avec messieurs les témoins de la transaction, chez le bon magistrat si rond en toutes choses.
Dans l’intervalle des négociations où l’on rit aux larmes du bon tour joué à l’oncle de Tchitchikof, devenu la fable des bureaux, notre galant héros, malgré deux petites chutes sans conséquence, se formait à l’équitation d’après les conseils que Julienne lui donnait indirectement, et devint par là assez bon cavalier pour entreprendre, sans trop de meurtrissures, une excursion plus lointaine.
Quant à notre Beau Ténébreux, le mélancolique Téntëtnikof, il perdait chaque jour de sa sauvagerie. On le vit se rapprocher d’un de ses voisins de campagne, un Nemrod qui, lorsqu’il allait dîner chez Bétrichef, l’avertissait à tous coups de sa visite, en lui envoyant, la veille, une belle bourriche de gibier : ses terres confinaient à celles de tous les deux. Ce voisin possédait, au fond d’un charmant bocage, une jolie maison de plaisance affectant la forme d’un repos de chasse ; il y entraîna un soir Téntëtnikof, le fusil sur l’épaule, sous prétexte de chasser le lendemain à la tiaga[117], dès avant l’aurore. Ils n’étaient pas là depuis une demi-heure que le hasard fit apparaître, devant le perron du joli pavillon, le général Bétrichef en calèche. A cheval, aux deux portières, se tenaient Julienne, éblouissante de beauté, et Tchitchikof qui, charmé de l’heureuse rencontre, en augura la réconciliation soudaine de ses deux hôtes habituels. Son nouvel hôte du jour, d’une amabilité parfaite, improvisa un thé, un souper fin, un champagne abondant frappé à la glace, et un punch aux ananas très flambant, auquel les quatre cavaliers firent honneur sans paraître surpris de rien. Quand on se sépara, Tchitchikof entendit très distinctement à deux fois prononcer le mot fiançailles. A cinq jours de là il y eut grand dîner d’apparat chez le général. Celui-ci parla à Téntëtnikof des gloires de 1812, et de ce que rapportera de grand l’histoire des généraux de cette immortelle époque. Téntëtnikof ne put s’expliquer les interpellations obstinées que lui faisait là-dessus son futur beau-père. Tchitchikof donna, sommairement et gaiement, la clef du malentendu, et, subtil diplomate, il finit par se faire grand honneur de son invention. Le dénouement prévu s’avançait, et à quelques jours de là tous passèrent ensemble une demi-journée à la ville, où il se traita gaiement beaucoup d’affaires graves pour plusieurs. Dix jours plus tard, Tchitchikof, en philosophe qui ne s’amuse pas longtemps aux mêmes spectacles, se fit donner mission d’aller annoncer dans trois gouvernements voisins, aux parents du général, le mariage de Mlle Julienne, ajourné à deux mois ; cette grande tournée, qui devait commencer par le colonel Kochkarëf, réputé fou assez généralement dans la contrée, avait lieu aux frais du général, quelque objection qu’eût faite à cela notre héros. En effet, il disait discrètement que c’était bien assez que Bétrichef lui fournit, pour une telle partie de plaisir, une très belle calèche de Vienne et y fit atteler trois vigoureux chevaux tirés des écuries de Son Excellence. Il accepta pourtant un joli portefeuille sur lequel était encadré un bouquet de violettes brodé en perles, que le général lui dit être le travail de sa compagne d’équitation. Ce portefeuille, pourvu d’une microscopique serrure en argent à l’intérieur, se trouva être rembourré de ces menus assignats qui sont si utiles au voyageur, même à celui dont l’équipage révèle la plus grande aisance.
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Si le colonel Kochkarëf est véritablement fou, il n’y a pas de mal à ça », marmotta Tchitchikof aussitôt qu’il se vit seul en rase campagne au milieu de plaines immenses où il n’apercevait plus, au-dessus du vert doré des champs et des prés, que l’azur de la voûte sans fond, et le gris mêlé des quelques nuages lointains. « Séliphane, Séliphane ! tu as bien demandé, n’est-ce pas, par quel chemin on arrive chez le colonel ?
– Moi ? impossible ; j’ai eu tant de mal avec cette calèche qui était rouillée, poudreuse, remplie de toiles d’araignée ; il a fallu épousseter, laver, graisser, vernisser… lui faire une toilette bien en règle, allez, pour la remettre dans l’état superbe où vous la voyez… où aurais-je pris le temps de causer ? c’est moi qui ai tenu à ce que vous eussiez la calèche de cérémonie ; c’est vieux, mais c’est gentilhomme, cela. Pétrouchka a eu tout le loisir, lui, de questionner le cocher du général, et il ne s’en est pas fait faute.
– As-tu perdu le bon sens ! je t’ai dit cent fois qu’il n’y a pas à faire fond sur Pétrouchka ; Pétrouchka est une bûche, un imbécile, un animal ; je suis sûr que le drôle est ivre et qu’il se tient à grand’peine sur le siège contre toi.
– Eh, la grande affaire, la route !… la route ! bzzt… dit Pétrouchka en faisant un quart de conversion à gauche et en jetant un regard oblique, hébété et sans but : arrivé au pied du versant de l’autre côté de la montée, prendre à droite par les prairies… et… et voilà… c’est tout.
– Et toi, brute, pourvu que tu aies de la Sivoukha[118] à boire, c’est tout, c’est bien tout ce qui t’intéresse. Fi, quelle odeur de brandevin il exhale ! c’est une brûlerie ambulante ! tu es joli garçon, va, joli garçon… et pourtant ce n’est pas, je crois, de toi qu’il a été dit : Il parut, et l’Europe admira sa beauté. » En achevant ces mots, Tchitchikof se caressa le menton et la jambe, et il reprit à voix basse : « Quelle différence, vraiment, quand j’y pense, entre un gentilhomme… éclairé, civilisé, et ces ignobles figures de laquais ! » Cependant la calèche dévalait. Il s’offrit de nouveau aux regards du voyageur des prairies, puis de ces vastes espaces qui ne sont pas des steppes russes et qu’en Hongrie on nommerait des poustas, en d’autres lieux le pays plat, ou des landes, et partout des solitudes… parce que l’on fait bien d’y aller plusieurs ensemble si l’on tient à voir se remuer un peu de monde. On apercevait de loin en loin, pour toute décoration, quelques tremblaies de médiocre étendue. Doucement balancé sur ses moelleux ressorts, l’équipage continua de descendre le versant, en dérivant quelques sinuosités à peine sensibles. A la fin, ayant pris en effet par les prairies et atteignant les bas prés, le véhicule ne tarda pas à passer devant un moulin, puis à rouler sur un pont où il fit un bruit de tonnerre, puis dans un chemin creux, à ornières profondes, à descente rapide, à racines d’arbres en relief, à ais de rondins et à flaques boueuses. Tchitchikof se sentit bercé là comme un enfant ; nulle part il n’éprouva la moindre secousse brusque. La calèche avait été bien jugée ; c’était une merveille. Dès qu’elle eut retrouvé un sol plus ferme et plus uni, elle glissa comme une ombre. De jeunes aunes et des peupliers au feuillage argenté semblaient fuir, voler sur le passage, et le panache flottant de leurs branches abaissées fouettait à chaque instant le visage de Pétrouchka et de Séliphane, assis côte à côte sur le siège, trop élevé pour de si humbles tonnelles de branchages. Pétrouchka en fut quatre ou cinq fois fâcheusement décoiffé ; à tout coup il sautait à bas, ramassait sa casquette et montrait le poing aux arbres en leur adressant quelques paroles vives tirées de son vocabulaire inédit, et suivies d’un méchant regard jeté à la dérobée à son maître, qui lui avait ordonné de se placer sur ce maudit siège… Mais quant à fixer fortement sa casquette ou seulement à l’assujettir de la main, il n’en voulait rien faire, alléguant que l’accident ne se renouvellerait pas. Aux arbres que nous avons nommés vinrent se joindre des trembles, des bouleaux et des sapins qui se groupaient et se massaient de plus en plus le long de la route. Le bois s’épaississait, et, sous ses arceaux, le jour semblait devoir se changer en ténèbres ; mais bientôt, à travers les branches et les fûts tronqués, on vit luire comme les folâtres reflets d’un grand miroir agité au soleil… Les arbres s’éclaircirent… et voilà que notre voyageur vit devant lui la surface d’un lac de quatre kilomètres d’étendue en perspective. Sur la rive opposée à celle où roulait la calèche, était un village composé de chaumières clairsemées, faites de rondins hâlés en gris par l’effet du temps. Les toits en saillie sur le pignon se réfléchissaient dans l’eau, là où l’eau était calme. Mais en certain endroit, une vingtaine de villageois plongés dans le lac même, les uns jusqu’à la ceinture, d’autres jusqu’aux aisselles ou jusqu’au menton, tiraient à eux un immense filet. Chose étrange !… dans ce filet s’était pris, je ne sais trop comment, outre le poisson, un individu de notre espèce, aussi large que haut, une vraie citrouille, un tonneau orné d’une tête, de jambes et de bras. L’homme-citrouille, en se démenant, faisait grand remue-ménage dans l’eau et braillait de tous ses poumons : « Denis Télepine, donne à Cosime, Cosime, prends le bout à Denis ! Hé toi, Thomas le grand, ne tiraille pas comme ça ! laisse ça, laisse et va aider à Thomas le petit !… Ah ! les enragés, ils rompront la nasse ! » On voit que, si l’homme-potiron criait à tue-tête, ce n’était nullement dans la crainte de se noyer ; il était parfaitement garanti contre un pareil accident par la rotondité de sa taille. En effet, il aurait en vain fait mille sauts de carpe et changé à l’infini de posture afin de pouvoir plonger, l’eau eût refusé obstinément de le recevoir dans son sein ; il était obligé par constitution de flotter en balise, et, si deux hommes se fussent établis sur son échine, toujours bien n’aurait-il pas sombré ; seulement sa carène ayant, dans cette hypothèse, un tirant d’eau plus considérable, son haleine devenant oppressée et les passages de la respiration souvent interceptés, je me figure qu’il aurait certainement lancé du nez et de la bouche une grande quantité de jets amusants qui l’auraient d’autant mieux fait ressembler à une baleine. Ce qui provoquait ses cris, c’était uniquement la crainte que ses gens ne rompissent quelques mailles du filet, et que le poisson ne regagnât le large ; aussi se faisait-il amener à la rive avec toute la capture frétillante, au moyen de cordeaux que venaient de lui lancer pittoresquement quelques hommes qui se tenaient sur le bord. « Ce doit être M. Kochkarëf lui-même, dit le cocher Séliphane. – Pourquoi cela ? demanda Tchitchikof. – Parce qu’il a, comme vous voyez, la peau bien plus blanche que celle des autres, un corps plus gros, plus gras, mieux nourri, plus respectable, et comme il convient à un seigneur. » Ce dialogue avait lieu pendant que les gens de la rive amenaient déjà sensiblement vers la grève le monsieur emmêlé dans les mailles du filet. Dès qu’il eut senti qu’il pouvait prendre pied, il se mit debout, et ce ne fut qu’alors qu’il aperçut la calèche, et Tchitchikof qui trônait dedans, droit sur son séant, les mains sur les genoux et le sourire aux lèvres, au moment où l’équipage dévalait de la digue. « Vous n’avez pas dîné ? » cria le gros monsieur en se redressant sur la rive au milieu des poissons pris, tout couvert qu’il était du filet, comme, en été, on voit souvent la main des femmes gantées en mitaine de soie à jour. Il tenait, lui, sous son réseau de ficelle sa main gauche au-dessus de ses yeux en garde-vue, pour se garantir du soleil ; et sa main droite, plus bas … Le lecteur se rappelle la célèbre Vénus de Médicis ; bien. « Non, répondit Tchitchikof en levant sa casquette et en s’inclinant avec aisance à quatre ou cinq reprises du haut de sa calèche. – Eh bien, rendez grâce à Dieu, la chose en vaut la peine. – Qu’est-ce que c’est donc ? dit Tchitchikof d’un ton de vive curiosité, et en tenant sa casquette suspendue à deux pouces au-dessus de sa tête. Il est amusant, ce bon colonel ! ajouta-t-il tout bas, tandis que l’autre se dégageait de la nasse avec le secours de son monde. – Vous allez voir !… Thomas le petit, lâche le filet et montre un peu l’esturgeon qui est dans le grand cuvier ; Cosime Télepine, va donc lui aider. (Les deux pêcheurs désignés soulevèrent de dedans un cuvier la tête d’un poisson de grandeur monstrueuse.) Hein ! dites-moi, quel prince poisson est venu demander à visiter ma cuisine ! cria le seigneur à ronde panse. Cà, allez en avant, cher monsieur ; vous ne serez pas dans la cour que j’y serai moi-même. Cocher, prends par la descente et traverse les potagers… Hé ! Thomas Télepine le grand, cours leur débarricader la haie pour qu’ils passent. Cet homme va vous guider ; moi, tout à l’heure je suis à vous. » Thomas le grand, paysan à longues jambes, courut pieds nus et en simple chemise, en avant de l’équipage, à travers tout le village, où l’on voyait étendus sur des pieux, devant chaque chaumière, rets, éperviers et filets de tout nom et de toute forme ; tous les gens de cet endroit étaient pêcheurs. Le rustre arriva à une barrière de palissade et enleva les quelques perches dont elle se composait. La calèche, après avoir traversé de grands terrains jonchés de légumes, franchit une autre barrière et roula sur une place au milieu de laquelle s’élevait une église de bois. Au delà s’apercevaient les toits de la maison seigneuriale. « Oui, ce Kochkarëf est un drôle de corps ! pensa Tchitchikof. – Me voici ! hé, je vous l’avais dit, » cria une voix. Tchitchikof jeta un coup d’œil dans la direction de cette voix ; c’était celle du seigneur qui roulait dans un équipage léger, légèrement vêtu d’une veste de cotonnade, d’un pantalon de nankin, et le cou entièrement découvert. Il était assis de biais sur sa drochka, que sa vaste capacité remplissait et bien au delà, de sorte qu’il avait, pour guider, une tournure d’automédon assez nouvelle. Tchitchikof voulait lui adresser une parole quelconque, mais il avait disparu. La drochka[119] s’apercevait au loin à l’endroit où l’on tirait le poisson des plis de la nasse, et où de nouveau retentissaient les noms de Thomas le grand, de Thomas le petit, de Cosime et de Denis. Quand la calèche se fut rangée contre le perron de la maison d’habitation, et que Pétrouchka eut ouvert la portière en abaissant le marchepied, Tchitchikof vit, à son très grand étonnement, sur l’avancée, le gros monsieur en personne, les bras ouverts pour le recevoir ; il s’y jeta tout naturellement, sans pouvoir d’aucune façon se rendre compte du don d’ubiquité apparent de son hôte, ou du détour inutile qu’on semblait lui avoir fait faire. Ils se donnèrent l’un à l’autre le triple baiser en signe de croix d’usage antique et solennel. Le gros monsieur était un noble de l’ancienne coupe. « Je suis venu chargé pour vous, dit Tchitchikof, des salutations et des compliments de Son Excellence. – De quelle Excellence ? – Eh mais !… le général Bétrichef, répondit Tchitchikof, non sans un certain embarras. – Je ne le connais pas. – Est-il possible !… Je me flatte du moins d’avoir le plaisir en ce moment de parler au colonel Kochkarëf ? – Eh bien ! ne vous en flattez plus ; ce n’est pas chez lui que vous êtes tombé ; c’est Dieu merci ! chez moi ; chez moi, Peotre Pétrovitch Péetoukhof, Péetoukhof Pétrovitch Peotre, » répondit le gros seigneur jovial. Tchitchikof resta stupéfait. « Cà, comment donc ? dit-il en s’adressant à Pétrouchka et à Séliphane, qui tous deux se tenaient œil fixe et bouche béante, l’un assis sur son trône, l’autre debout contre la portière ouverte de l’équipage ; comment ! on vous a dit chez le colonel Kochkarëf, et vous m’amenez ici incommoder Pètre Pétrovitch Péetoukhof ! – Ces braves gens ont bien fait !… Allez à la cuisine, vous autres, prendre un bon coup d’eau-de-vie, dit Péetoukhof ; dételez et faites un peu connaissance avec mes gens. – Je suis vraiment confus ; c’est une erreur qui… une erreur que… marmottait Tchitchikof. – Il n’y a pas là d’erreur… allons donc, quelle erreur ? Vous dînerez, vous tâterez de ma table, et vous pourrez dire alors s’il y a eu erreur ou non. Je vous prie d’entrer, » ajouta-il en prenant Tchitchikof par le bras et l’introduisant dans la maison. D’une chambre latérale voisine du salon sortirent deux adolescents en pardessus d’été, faits des nouveaux guingans, légers, minces et lustrés : ces jeunes hommes avaient près de trois pieds de haut de plus que leur père. « Ce sont mes fils, tous deux collégiens ; ils sont venus passer ici les fêtes. Toi, Nicolâchka, tiens compagnie à monsieur, et toi, Alexâchka, suis-moi. » Et il disparut, suivi d’Alexandre. Tchitchikof s’occupa avec Nicolas, que le père appelait Nicolâchka[120]. Nicolas lui sembla promettre de sa personne, au pays, un employé, un gratte-papier, un fainéant de plus ; il raconta de prime abord à Tchitchikof que le gymnase du chef-lieu n’avait rien à lui enseigner, que son frère et lui avaient le projet d’aller à Pétersbourg, et que ce serait pour eux une grande duperie que de perdre leur temps dans leur province. « Je comprends, pensa Tchitchikof ; cela tourne aux estaminets et aux boulevards. » Et il ajouta en s’adressant à l’enfant : « Et en quel état se trouve le bien de votre père ? – Hypothéqué ! répondit le père lui-même qui venait de rentrer dans la chambre ; grevé, archigrevé ! – Ceci est mauvais, pensa Tchitchikof ; bientôt tout sera séquestré, vendu, morcelé ; il n’y a ici pour moi que du temps à perdre… Mon Dieu ! dit-il d’un ton de sympathie, vous auriez peut-être pu éviter d’engager ce beau domaine. – Eh ! ce n’est rien ; on dit même que c’est avantageux. Tout le monde engage ses terres ; pourquoi donc rester en arrière des autres ? Je ne demeurerai pas toujours ici : il faudra bien aller essayer un peu de la vie de Moscou, et voici mes fils qui, de leur côté, abondent dans cette idée. Ils veulent avoir une éducation de capitale et non de village : c’est naturel. – Voilà un fou ! pensa Tchitchikof ; il jette sa fortune au vent et il donne lui-même leçon de prodigalité à ses enfants. Ceci est un assez beau domaine ; s’il leur enseignait à se bien conduire avec les paysans, à régir sagement cette terre, tous s’en trouveraient bien, serfs et seigneurs. Mais, dès que ces deux grands dadais auront tâté de la civilisation des restaurants et des théâtres, toute cette prospérité s’en ira au diable. Moi, à leur place, je ferais ici mes choux gras… et comment ! – Allons, je sais, je sais ce que vous pensez là. (Tchitchikof se troubla et surtout lorsqu’il entendit les cinq premiers mots de ce qu’ajouta son hôte.) Vous pensez : « Voilà un fou ! voilà un fou, ce Péetoukhof ! il m’invite à dîner ; je suis chez lui depuis une heure, et rien n’est encore prêt. » Patience ! cela chauffe, cela chauffe, mon très cher monsieur ! La fille à tête rosée que vous avez vue en passant n’aura pas fait ses tresses que nous serons servis, vous verrez. – Père, voici Platon Mikhaïlovitch qui vient dîner avec nous, dit Alexandre qui s’était mis à la fenêtre. – Où çà ? dit Nicolas ; là, sur un cheval gris ? tu crois, Alexandre ? Allons donc ! il est plus gros que ça. – Plus gros, moins gros, comme tu voudras ; mais c’est son allure, c’est bien lui. – Où donc ? où donc ? s’écria Péetoukhof en courant à la fenêtre. – Qui est ce Platon Mikhaïlovitch ? demanda Tchitchikof à Alexandre. – Un de nos voisins, répondit Alexandre ; Platon Mikhaïlovitch Platônof est un charmant homme. » En ce moment entra dans la chambre un bel homme de grande taille bien prise, œil noir, chevelure blonde frisant d’elle-même, tout naturellement, en tire-bouchons, sur sa tête. Un jeune bouledogue à joli collier de cuivre, effrayant de vigueur et de denture, répondant au nom de Iarô, entra en même temps que son maître. « Vous avez dîné ? dit mon hôte au nouveau venu. – Oui. – Alors vous êtes venu pour me narguer… Que diantre voulez-vous qu’on fasse d’un homme qui a dîné ? » M. Platônof sourit et dit : « Sachez pour votre consolation que je n’ai rien mangé, que je ne mange rien, que je ne mange plus, que je n’ai plus le moindre appétit. – Quelle pêche je viens de faire ! si vous voyiez quel esturgeon ! demandez ; et même quels carassins ! – C’est dépitant de vous entendre parler. Comment faites-vous donc pour être toujours si gai ? – Je vous le dirai, si vous m’apprenez d’où vient votre ennui. – Belle question ! mon ennui vient de ce que rien ne m’intéresse, rien ne m’amuse plus. – Vous mangez peu, tout est là. Mettez-vous à bien dîner, et vous verrez la différence. Ils ont inventé l’ennui ; la belle découverte, ma foi ! Autrefois, ici, on n’avait pas l’idée de ce mal-là. – Vous y mettez de la fatuité, allons, comme si vous ne connaissiez pas l’ennui ! – Jamais je n’ai eu l’ombre d’ennui, je vous jure ; je ne saurais où prendre le temps d’en essayer. Le matin, je m’éveille ; le cuisinier accourt à l’instant : je lui commande le dîner, puis je prends le thé, je questionne l’intendant, je vais à la pêche, j’en reviens pour dîner, je dîne ; à peine j’ai dîné que le cuisinier reparaît pour que je lui commande le souper… Où voulez-vous donc que je trouve du loisir pour m’ennuyer ? » Pendant tout le temps que dura ce dialogue, Tchitchikof envisagea le jeune seigneur ; celui-ci le frappa beaucoup par sa beauté très peu ordinaire, par sa taille fine et souple, par la fraîcheur d’une jeunesse parfaitement conservée, par une pureté virginale d’incarnation, que ne venait point contrarier la plus petite tache de rousseur ou autre tache quelconque. Ni passions, ni chagrin, ni rien qui ressemblât à des inquiétudes ou à des émotions vives, n’avaient effleuré aucun de ses traits, n’étaient venus, par un pli, par une ride, par un vestige quelconque, s’imprimer sur cette surface lisse et placide, et du moins y apporter un peu d’animation. C’était, malgré un imperceptible sentiment ironique peut-être, une physionomie somnolente. « Me sera-t-il permis, monsieur, de dire ici que, ni moi non plus, je ne puis comprendre qu’avec une figure comme la vôtre on puisse connaître l’ennui ? Je conçois pourtant que, si l’on a des revenus insuffisants au point de manquer d’argent, ou bien si l’on a des ennemis qui soient acharnés, capables même d’attenter… – Veuillez croire, monsieur, que, comme diversion à l’état constant d’apathie où je vis, où je végète, si vous voulez, je désire souvent quelque chaude alarme, quelque bonne commotion physique ou morale… je voudrais qu’on me donnât quelque bon sujet de grande colère… mais non, c’est à l’ennui, à l’ennui sans diversion, que je suis condamné. – Peut-être il vous manque des terres, ou bien ce sont les âmes qui vous manquent. – Du tout. Mon frère et moi nous possédons dix mille déciatines de fort bonnes terres et plus de mille bras pour les cultiver, le tout sans dettes ni charges quelconques. – C’est étrange pourtant ; mais il y a de mauvaises années, c’est là un grand sujet d’ennui. – Au contraire, chez nous, tout prospère, et mon frère, homme d’ordre au premier chef, est un excellent agronome. – S’ennuyer au milieu de tant de prospérité, c’est inouï, inconcevable ! dit Tchitchikof avec une certaine ondulation d’épaules assortie au sens de son exclamation. – Et nous allons chasser l’ennui tout de suite, dit notre hôte ; Alexandre, cours à la cuisine dire au cuisinier de nous servir les rastigaï[121]… Cà, où sont donc le Gobe-mouche Eméliane et le Voleur Antochka ? Qu’est-ce qu’ils font au lieu de nous servir la châle[122] ! Mais comme il achevait ces mots, le gobe-mouche et le voleur parurent la serviette au bras ; ils couvrirent la table et y déposèrent un plateau dominé par six flacons de diverses eaux-de-vie. D’autres domestiques encore allaient et venaient à la hâte, apportant différents mets légers dans des assiettes couvertes, à travers plusieurs desquelles on entendait le joyeux frémissement du beurre. Gobe-mouche-Eméliane et Voleur-Antochka dirigeaient le service avec une grande entente. Ces sobriquets ne leur avaient été donnés que par manière d’encouragement, car leur maître était un fort bon homme, très peu enclin à la gronderie. Mais je l’ai dit ailleurs, tout bon Russe a un continuel besoin de quelque mot pénétrant qui entre dru comme la hache dans le sapin ; ce régime est nécessaire à sa langue comme une bonne goutte d’eau-de-vie à son estomac. Que dire là-dessus au Russe, si c’est sa nature, une nature à qui il faut du montant ? A l’antecœnium, comme de raison, succéda immédiatement le dîner ; ici notre brave homme d’hôte devint un véritable assassin ; à peine il voyait dans l’assiette d’un de ses convives un morceau, il le flanquait à l’instant d’un autre en disant : « Sans accouplement, ni l’homme ni l’oiseau ne sauraient vivre. » Si le convive, pour le contenter, avait pris deux morceaux, il lui en glissait aussitôt un troisième, et disait : « Le nombre trois est divin par excellence. » Le convive s’était-il administré trois morceaux, lui aussitôt : « Où a-t-on jamais vu un chariot à trois roues ? Qui jamais a construit une chaumière à trois angles ? » Il avait un autre dicton pour le nombre quatre, un autre pour le nombre cinq. Tchitchikof vint à bout d’une onzième et d’une douzième assiettée de diverses choses, et il pensa : « A présent, c’est bien fini, et je n’écoute plus rien. » Il eut beau dire, l’hôte, sans proférer une parole, mit devant lui une assiette chargée d’un morceau de dos de veau rôti à la broche avec tout le rognon. Et qu’on juge de quel veau c’était ! « Je l’ai nourri de lait pur, deux ans de suite, dit la maître, et j’ai pris soin de lui comme de mon propre enfant. – Je ne puis plus, dit Tchitchikof. – Essayez, voyons, franchement, et après cela vous pourrez dire si vous pouvez ou ne pouvez pas. – Il n’y a plus de place. – A l’église, il n’y avait pas de place ; entra le gorodnitchii[123], il se trouva de la place pour lui, et il n’était pas mince. C’était une telle presse qu’une pomme lancée d’en haut ne serait pas arrivée à terre. Essayez, vous verrez ; ce morceau, c’est le gorodnitchii. » Tchitchikof essaya, et en effet le morceau se fit jour exactement comme le gorodnitchii. Il se trouva de la place là où il semblait que rien ne pût pénétrer. « Comment un pareil homme irait-il vivre à Pétersbourg ou même à Moscou avec de telles habitudes d’hospitalité et de goinfrerie ? il serait ruiné en moins de trois ans. » Ainsi parlait in petto Tchitchikof ; il ignorait combien tout cela est simplifié, facilité et perfectionné aujourd’hui ; il ignorait que, sans gorger personne de vins et d’aliments, son hôte pouvait, dans les grandes villes, manger tout son avoir, non pas en trois mois, mais en trois semaines de temps. Il en fut à cette table des vins comme des viandes ; l’Amphitryon steppien ne cessa de verser rasade sur rasade à chacun et à soi ; rarement même Alexâchka et Nicolâchka furent oubliés par inadvertance, car les deux aimables adolescents firent leurs libations tout aussi bravement, d’un front tout aussi calme que les anciens ; et les jeunes gaillards se levèrent de table aussi fermes de jarrets que s’ils n’eussent arrosé leur repas de Balthasar que d’un grand verre d’eau de fontaine. A ce dernier trait, il est, je pense, facile de deviner vers quelle branche des connaissances humaines ils porteraient toute leur attention, une fois arrivés dans la capitale des tsars. Les autres convives furent moins ingambes ; ils ne se transportèrent pas sans quelque peine de la salle à manger au balcon, et, au moment de se colloquer dans les angles d’un divan plus large que moelleux, un spectateur, placé à une certaine distance, eût pu croire qu’ils éprouvaient une sorte de houle marine ou d’oscillation terrestre. A peine établi dans son coin habituel, M. Péetoukhof y occupa de son ampleur un espace qui eût plus que suffi à quatre personnes, et s’y laissa aller sur l’heure à un sommeil cyclopéen, tempêtueusement paisible et profond ; sa bouche et ses narines largement ouvertes et toutes frémissantes rendaient des sons variés et puissants à désespérer non seulement les premiers fabricants d’orgues d’Allemagne et du pays batave, mais même les plus redoutables compositeurs de la grande musique moderne ; il y avait là, outre les basses, et flûte et tambour et trompettes brochant sur un ronflement soutenu et frémissant, qui allait agiter sur leurs gonds les battants crochetés de la porte et des fenêtres ouvertes. « Voilà un véritable tonnerre d’harmonie ! » dit Platônof. Tchitchikof se borna à sourire. « Sans doute qu’avec une table comme la sienne, on ne donne aucune prise à l’ennui ; le sommeil est tout de suite là, ajouta Platônof. – C’est vrai. Mais avec tout cela, pardon, je ne puis comprendre comment on donne prise sur soi à l’ennui, quand il est tant de moyens de s’en garantir. – Ces moyens sont… ? – Sans nombre, selon moi, pour un jeune homme : l’un fait ses délices de la danse ; un autre, d’un instrument de musique ; un autre se marie… que ne vous mariez-vous ? – Avec qui ? – Il y a certainement bien dans le pays des demoiselles à marier jolies, riches, aimables. – Non, que je sache. – Il faut en aller chercher plus loin, il faut voyager un peu. » Voyager est un mot autour duquel se groupent presque toujours une foule de riantes idées ; Tchitchikof, après l’avoir prononcé, ne put s’empêcher de regarder attentivement son interlocuteur et de s’écrier : « Voilà, voilà un excellent remède à l’ennui ! – Quoi ? – Voyager. – Voyager où ? – Eh mais, puisque vous avez tant de beau loisir doré, venez courir un peu le pays avec moi. » dit Tchitchikof. Et il pensa, toujours en observant M. Platônof : « Ce serait charmant ; il payerait la moitié des frais du voyage, cela va sans dire, et de plus, toutes les réparations d’équipage. – Où vous proposez-vous d’aller ? – En ce moment, je voyage moins pour mes affaires que pour faire plaisir au général Bétrichef… vous le connaissez ? – Pas du tout. – C’est un de vos voisins, un ami, un excellent ami, à qui j’ai des obligations ; il m’a prié d’aller voir des personnes de sa parenté, de leur porter quelques paroles de lui ; sans doute il y a parents et parents… Aussi bien est-ce en partie pour mon divertissement que je me suis chargé de la chose : car voir le monde, examiner par occasion de nouveaux hommes, presque chaque jour, un à un, famille à famille… c’est, quoi qu’on en pense, un excellent contrôle de la science, ou plutôt, à mon sens, c’est le livre même de la vie. » Tchitchikof se tut un instant ; puis, le voyant rêveur, il se dit in petto : « Vrai, ce serait charmant !… Il est riche, il peut bien prendre sur lui deux tiers des frais, il peut se charger même de tous les frais ; il a des chevaux, on peut se servir de ses chevaux. Parfait ! les miens, pendant ce temps-là, se referont… je veux dire se referaient joliment dans son village… – Eh quoi donc, pensait de son côté Platônof, pourquoi ne pas se distraire, se promener un peu avec un bon compagnon ? Je n’ai rien à la maison qui me retienne ; tout, dans nos terres, est dans les mains de mon frère, qui aime, lui, ces soins et ces tracas d’économie rurale. » Et il dit à Tchitchikof : « Rien n’empêche, en effet, que nous ne voyagions quelques semaines ou même quelques mois ensemble ; seulement… voudrez-vous bien consentir à passer chez mon frère une couple de jours ? Je le connais, il serait, sans cela, homme à me retenir sous différents prétextes. – Deux jours, trois, si vous l’aimez mieux ; qu’à cela ne tienne, et je m’en fais un grand plaisir. – Eh bien ! touchez là ! nous partons ! » s’écria Platônof tout réjoui de la résolution prise. Et ils se frappèrent cordialement l’un l’autre dans la main en disant : « C’est convenu ; nous partons ! – Où ça, où ça ? voyons ! s’écria leur hôte en s’éveillant et en braquant sur eux deux gros yeux chargés de moiteur et de somnolence ; non pas, non pas, ma foi ! chère dame[124] ; on ne fuit pas si aisément de chez moi, et nous y avons mis bon ordre ; j’ai fait enlever une roue à certaine calèche élégante ; et, quant à votre étalon, Platon Mikhaïlovitch, je l’ai envoyé en expédition à quelque quinze verstes d’ici. Vous couchez aujourd’hui chez moi ; demain, si vous l’ordonnez, nous dînerons de très bonne heure, et vous serez libres comme l’air dès après la séance. On ne badine pas avec Péetoukhof, mes belles dames ! » Platônof connaissait assez bien le patron pour savoir qu’il n’y avait pas à s’en défendre, et il se résigna à rester. Il n’y a rien de tenace, en Russie, comme les hommes de cette humeur dans leur parti pris d’hospitalité. En revanche, pour les dédommager, les deux futurs compagnons de voyage furent gratifiés d’une soirée admirablement gaie. M. Péetoukhof organisa une promenade sur l’eau. Douze de ses paysans, armés chacun d’une rame, les transportèrent, en chantant avec beaucoup d’entrain plusieurs chansons mélancoliques à refrains bruyants, à travers toute la surface unie d’un lac, à l’extrémité duquel ils pénétrèrent dans un courant, en amont d’une large rivière sans berge de part ni d’autre, et où ils eurent à passer à chaque minute sur des cordes tendues au travers du courant par les pêcheurs de profession. Les eaux faisaient voir, à une certaine agitation, la force de leur mouvement naturel contre l’obstacle des nombreuses perches fichées çà et là dans la rivière ; mais les rameurs levaient, au moment voulu, leurs douze rames à la fois avec précision, et le kâter[125], obéissant à l’impulsion donnée, glissait comme l’oiseau sur la surface immobile, éblouissante des lueurs d’or et de pourpre d’un beau soir. Le coryphée était un gaillard à large poitrine, possesseur d’une voix pure et sonore, d’un vrai gosier de rossignol. C’est lui qui entonna la chanson, cinq de ses camarades reprirent ses paroles ; les six autres joignirent leurs voix en relevant le premier motif, pendant que les premiers passaient à un second motif et que le coryphée déjà préludait à un troisième, et le chant ainsi grandit, grossit, s’élargit, s’anima… Péetoukhof s’agita sur la banquette, puis il chantonna, puis il se joignit assez résolument à la basse, qui était la partie faible du canon. Tchitchikof ne chanta pas, mais il se sentit fier pour son pays d’entendre, à la lisière de la steppe, un chant russe si harmonieux. Le seul Platônof, fidèle à lui-même, pensa : « Le beau plaisir vraiment d’écouter des chants plaintifs et langoureux, comme si on n’avait pas déjà assez de prosaïque langueur dans l’âme, sans la triste poésie d’une pareille musique ! » Ils redescendirent ensuite le courant et retraversèrent le lac ; il faisait déjà presque sombre ; bientôt les rames frappèrent une eau noire comme l’encre, et qui ne réfléchissait plus rien du ciel ; il était nuit close quand ils regagnèrent leur point de départ. Sur la rive des feux étaient allumés, et sur des trépieds de fer les pêcheurs confectionnaient une soupe au poisson où, pour le nombre et l’espèce, dominait, dans son mélange avec les autres, le ierche[126] qu’on précipitait vivant dans la chaudière. Tout dans la cour domaniale était déjà rentré ; il y avait une bonne heure qu’on avait renfermé le bétail dans les étables et la volaille dans les basses-cours. La poussière que tout cela avait soulevée était depuis longtemps retombée ; les pâtres, assemblés à la porte cochère, attendaient leur pot de lait et une invitation d’aller prendre leur part à la soupe aux ierches. A la faveur du calme et des ténèbres de la nuit, on entendait les paisibles entretiens des villageois, mêlés au jappement des chiens de quelques hameaux d’alentour, La lune s’élevait et commençait à éclairer les sites ; bientôt après tout fut baigné de sa douce lumière, et ce furent de magnifiques tableaux vainement exposés : les spectateurs manquaient au spectacle. Nicolâchka et Alexâchka, en ces mêmes instants, pensèrent plus que jamais aux théâtres, aux cafés, aux boulevards et aux guinguettes de Moscou, dont leur avait beaucoup parlé, à son passage, un cousin qui était étudiant à l’Université de cette capitale ; leur père était tout absorbé dans la composition… de ses menus ; Platônof bâillait. De nos trois principaux personnages, le plus libre, le plus vif, le plus satisfait, le plus joyeux était Tchitchikof… et encore avait-il une petite préoccupation, celle de l’avenir ; car il se disait, à propos du présent : « Ah, vrai ! il faut que j’aie, moi aussi, un village !… » Et aussitôt se présentèrent à son imagination, avec le champ, le pré et le bocage, avec la jolie maison et les jardins, la gentille petite femme et ses poupons, et, comme pendants, de belles vaches et de timides veaux bondissant autour d’elles. Le souper fut moins long, mais presque aussi copieux que le dîner. Quand Pàvel Ivanovitch Tchitchikof se fut rendu dans la chambre qui lui avait été destinée, et qu’en se couchant il tâta son ventre, il dit : « Tendu comme un tambour ! Cette fois, bien sûr, le gorodnitchii Nicolas ne pourrait pas pénétrer dans l’église. » Et il allait s’endormir d’un somme héroïque ; mais une petite misère vint se mêler à cette félicité : il n’était séparé que par une cloison du cabinet de M. Péetoukhof, et cette cloison était si mince qu’on entendait distinctement tout ce qu’on disait ou faisait de l’autre côté. L’hôte se trouvait dans ce cabinet, fort occupé à commander à son cuisinier, sous prétexte d’un déjeuner de onze heures, un véritable dîner de noces. Et de quel ton, et en quels termes il commandait ! c’était à mettre en appétit un moribond ! M. Péetoukhof en parlant se léchait les lèvres et semblait savourer, la narine épanouie, un jus de viande exquis : « A petit feu, tu entends, à petit feu… et laisse-le se rissoler… se rissoler comme il faut !… » Et le cuisinier répondait avec cette soumission et cette politesse servile qui s’expriment par un nombre incroyable de petits sifflements : « Je comprends sss[127], on peut sss le faire comme ça s s. – Et quant au koulébeak, tu le feras carré… carré, carré… m’entends-tu bien ?… Dans un des angles tu mettras des joues d’esturgeon et de la visiga (du cartilage de sterlet) ; dans un angle, un bon gruau de sarrasin assaisonné de champignons et d’oignons, puis de la laitance, du frai doux et des cervelles arrosées de jus de citron, et dans la quatrième partie, des crêtes de coq, des queues et des pattes d’écrevisse, et… et… tu sais bien toi-même, comme ça… que ça soit friand, vois-tu, que ça soit friand ! » Et tout en parlant ainsi, M. Péetoukhof retirait à tous moments son haleine, et se léchait les lèvres, et se trémoussait dans son fauteuil à le faire craquer sous lui. « Je comprends, s s s. On peut s s bon ! s s s ; on peut s s, on peut faire ainsi que vous l’ordonnez. – Et fais aussi que, par un bout, il soit fort en couleur, et de l’autre bout, plus jaunet, plus pâle et plus tendre. Et pour ce qui est du corps même du gâteau, fais-le cuire de telle sorte qu’il soit tout imprégné du jus des choses de chaque quartier, entends-tu, car il faut que la pâte fonde… qu’elle fonde dans la bouche, vois-tu bien, comme de la crème brûlée : qu’il n’y ait point de travail pour la dent et qu’on n’entende rien croquer. » Tandis qu’il parlait ainsi, on entendait le clapotement continu de ses lèvres, qui devaient être tout inondées d’une lymphe voluptueuse, dont le gastronome de campagne a le privilège exclusif. « Quel diable d’homme ! il n’y a pas moyen de dormir », pensa Tchitchikof, et il remonta le couvre-pieds sur sa tête pour ne plus rien entendre. Mais cette précaution ne l’empêcha pas d’entendre encore : « Cà… et autour de l’esturgeon, mets de la betterave, en forme d’étoiles, des champignons blancs, jaunes, roux et de la morille… puis de la râpure de raifort et des rouelles de carottes, des pois dragées, des pois verts ou des fèves, hum ! Enfin, tu sais… qu’il y ait de tout et beaucoup en symétrie, oui ! Après cela tu nous enverras une panse de porc farcie, le jus à part en saucière. Remplis-moi ça si bien que chacun en voyant devant soi cette peau rissolée et tendue, ait envie, tout d’abord, d’y porter à la fois la fourchette, le couteau et la dent. » Péetoukhof commanda encore beaucoup d’autres plats. « Je n’ai décidément plus sommeil », murmura Tchitchikof en se tournant de gauche à droite, en se faisant un profond ravin de ses oreillers et en recouvrant le tout, la tête comprise, de sa couverture ouatée ; mais, malgré la ouate et la plume, la couverture et les oreillers et la cloison de poutrelles, il entendait encore ces mots : « A petit feu, à petit feu ! et arrose souvent, et surveille bien ; et retourne à temps. Il faut, vois-tu, que cela soit rissolé, et rissolé également… » Tchitchikof s’endormit sur une dinde farcie aux châtaignes. Le lendemain, nos trois convives mangèrent tant et si bien, que Platônof se déclara lui-même hors d’état de monter son étalon. Le cheval fut renvoyé avec un palefrenier de Péetoukhof. Tchitchikof et Platônof prirent place dans la calèche ; Iarô, le doguin de ce dernier, suivit l’équipage d’une allure assez lourde ; lui aussi il était repu outre mesure. « Notre hôte pousse les choses un peu bien loin dans ses curées, dit Tchitchikof dès qu’ils furent hors de la cour. – Et cette vie-là ne l’ennuie pas, voilà ce qui me dépite, répondit Platônof. – Hum ! si j’avais comme toi, pensa Tchitchikof, soixante-dix mille roubles de revenu, ce n’est certes pas moi non plus que l’ennui viendrait surprendre. – Ne seriez-vous pas trop contrarié de passer avec moi dans une campagne située à dix kilomètres d’ici ? dit Platônof ; je voudrais prendre congé de ma sœur et de mon beau-frère. – Nullement, nullement, je vous assure. – Si vous êtes amateur d’économie rurale, poursuivit Platônof, vous aurez plaisir à faire sa connaissance. Vous ne trouverez nulle part un homme plus entendu dans cette partie : en dix années de travail intelligent, il a mis son domaine dans un état si florissant, que le revenu en est déjà plus que triplé. – D’après ce que vous me dites là, votre beau-frère ne peut être qu’un homme fort honorable ; il y a tout profit à faire la connaissance de pareilles personnes. Il se nomme… ? – Constànjoglo. – Son nom de baptême et celui de son père, je vous prie ? – Constantin Féedorovitch. – Constantin Féedorovitch Constànjoglo. Je vous remercie. Vous m’avez donné un bien grand désir de le connaître. Oui, oui ; c’est une connaissance bien bonne à faire. » Platônof se mit à prodiguer les indications au cocher Séliphane, ce qui était une besogne pénible, mais indispensable, car celui-ci se trouvait, ce jour-là, singulièrement occupé du soin de garder sur son siège un salutaire équilibre. Quant à Pétrouchka, par un étrange effet de la voix, au demeurant fort douce, de Platônof, deux fois il tomba du siège en s’enroulant comme une pelote, de sorte qu’il fallut l’assujettir avec des cordes au flanc gauche de Séliphane, que tout ce travail des maîtres dégrisa heureusement un peu. « Oh ! l’animal ! dit plusieurs fois Tchitchikof. – Quel veau ! bégaya Séliphane, évidemment fier de son aplomb à peu près retrouvé. – Voyez ; voici l’endroit où commencent les terres de Constantin ; cela n’a-t-il pas un tout autre aspect ? » Et, en effet, on voyait un jeune bois aux arbres droits comme des flèches, puis un autre bois plus haut, une nouvelle futaie, puis un bois plus vieux, plus élevé encore et rempli de superbes baliveaux. Et nos voyageurs passèrent à travers le bois, objet de leur admiration, successivement sous quatre berceaux prolongés comme les arceaux gigantesques d’une immense ville fortifiée qui aurait eu quatre murs d’enceinte en étages, tous percés de tunnels et de plus en plus imposants. « Tout cela, reprit Platônof, a poussé chez lui en huit ou dix ans ; il en faudrait trente à tout autre propriétaire pour obtenir un pareil résultat. – Comment a-t-il donc fait ? dit Tchitchikof. – Vous n’avez qu’à lui demander ; tout ce que j’en vois, moi, c’est qu’il est né agronome, si bien qu’il ne donne rien au hasard, et que, n’exigeant de la terre que ce qu’elle donne volontiers, il obtient tout ce qu’il lui demande. Il connaît la nature des terrains, mais c’est peu : il considère attentivement le voisinage de chaque terrain ; toute chose chez lui doit fonctionner à double et à triple fin. En tout lieu, l’aménagement des bois est un travail très important en lui-même ; chez lui le bois sert le champ, la forêt communique son humidité où il faut, donne ses feuilles mortes où il faut, porte son ombre où il faut, et protège contre les ouragans les parties qu’il faut protéger. Le pays se plaint de la sécheresse, lui, il n’en souffre point ; se plaint-on de la disette… il a autour de lui des récoltes superbes. Je regrette d’être si peu versé dans cet objet que je ne sais pas même en parler. Lui, il a le secret de la terre. Que voulez-vous que je vous dise ! c’est à ce point qu’il passe pour sorcier. Vous verrez, vous verrez beaucoup de choses aujourd’hui même… naturellement pas la centième partie de ce que je puis voir tous les jours… Mais tout cela n’empêche pas que je m’ennuie. – Ah çà, voici un bien singulier homme avec son ennui, pensa Tchitchikof ; un tout jeune homme, comment dirai-je ?… superficiel, qui… qui ne sait pas raconter les choses en détail, qui ne parle que par ennui et s’ennuie de parler ; je voudrais tout savoir en détail… Vrai, voilà que je grille d’impatience. A la fin on découvrit un village, un village énorme, un village qui faisait l’effet d’une ville, par l’effet pittoresque des habitations, construites sur trois hauteurs surmontées d’un même nombre d’églises, et ceintes de toutes parts de meules de foin et d’amas de gerbes. » « C’est vrai, se dit Tchitchikof ; on voit bien qu’ici habite un maître homme de seigneur. » Les chaumières étaient de bonne et solide construction, les rues larges ; la voie, sèche, unie, tenue dans un état parfait ; ainsi que tous les chariots arrêtés aux portes cochères. Il passa un paysan, il avait une expression de physionomie pleine d’intelligence. Le bétail était remarquablement beau, et il n’y avait pas jusqu’au pourceau de l’endroit qui n’eût je ne sais quel air sentant son gentilhomme, comme qui dirait un pourceau distingué et de grande maison. Là, sans doute, vivent ces paysans qui, comme dit la chanson, bêchent l’argent et le remuent à la pelle. Il n’y avait, il est vrai, ni parcs à l’anglaise, ni prairies artificielles, ni tourelles légères, ni ponceaux élégants… mais il était impossible de ne pas admirer une longue et large perspective d’embarres, de granges, de magasins, de maisons de travailleurs de tout genre s’étendant jusqu’à la maison seigneuriale, à quoi il était facile de reconnaître que le seigneur portait un intérêt direct aux travaux et voulait voir ce qui se faisait autour de lui. Il s’élevait même au-dessus de la toiture du maître une sorte de tour vitrée d’où l’on découvrait le pays à quinze ou seize verstes à la ronde, belvédère destiné, non pas à l’ornement de la maison et à l’agrément des visiteurs, des enfants et des serviteurs, mais à la surveillance du travail des champs, de tous les côtés de l’horizon ; bref, c’était un véritable observatoire agronomique. Nos deux voyageurs, à leur descente de calèche, virent venir à eux deux domestiques dégourdis, qui ne ressemblaient en aucun point à notre lourd et aviné Pétrouchka. Ils n’étaient pas en habit à la française ; ils portaient des tchekmènes (tuniques) cosaques du drap bleu du cru, et la taille se dessinait sous l’aspect d’une ceinture de drap bleu turquoise ou lapis-lazuli. La maîtresse de la maison accourut elle-même sur le perron du manoir. Elle était fraîche comme la rosée de mai et belle comme un jour de juillet. Elle avait tous les traits de Platônof, tous ; mais avec cette différence pourtant, qu’au lieu de la somnolence fatigante de son frère, elle était éveillée, communicative, joviale et accorte. « Bonjour, frère ; ah ! que je suis contente de te voir ! Constantin n’est pas à la maison, mais il ne va pas tarder à rentrer. – Où est-il donc ? – Il est en affaires au village avec des trafiquants ; je te répète qu’il ne peut tarder, vu que ses prix sont arrêtés, et qu’on ne marchande pas avec lui, » dit la dame ; et elle introduisit les arrivants dans les appartements. Tchitchikof regardait avec curiosité la demeure de l’homme extraordinaire qui avait deux cent mille roubles de revenu ; il avait la pensée de se faire à lui-même, d’après les appartements, une idée assez exacte du maître, comme d’après une coquille vide on juge de l’huître ou du limas dont elle a été l’asile et l’ouvrage. Mais il était fort difficile ici de tirer aucune conclusion de l’aspect de la coquille : les chambres étaient tout ordinaires et les parois nues ; ni fresques, ni tableaux, ni bronzes, ni fleurs, ni tablettes, ni porcelaines, ni livres, rien : en un mot tout annonçait que l’essence de la vie de l’individu principal de cette habitation n’était point resserrée entre quatre murs, mais ailleurs, mais épandue au grand air dans les campagnes, et que ses pensées ne s’élaboraient pas à loisir devant un bon feu de cheminée, au fond d’un moelleux fauteuil, là même où elles lui venaient à l’esprit, il les mettait à exécution sans désemparer et sur-le-champ. Tout ce que Tchitchikof put remarquer dans les appartements, ce fut le signe très probable d’un travail de femme : sur les tables et sur les chaises étaient disposées des planches de tilleul très propres, et sur ces planches, des étamines de fleurs destinées à être conservées sèches. « Qu’est-ce que c’est donc, sœur, que toutes ces balayures de jardin et ce foin que tu nous étales là ? – Des balayures ! mes fleurs, mes simples, des balayures ! du foin ! Y penses-tu ? Avec cette fleur-ci je coupe une fièvre net comme une tranche de lard. Elle m’a servi l’hiver dernier à soulager, à sauver peut-être plus de trente paysans, hommes et femmes ; tiens, voici un puissant astringent ; celles-là se mettent en confiture ; celles-ci dans les salaisons de concombres et autres… Bien, bien, à présent vous riez des concombres d’hiver et des conserves au sucre, au vinaigre et à l’eau-de-vie ; ah ! c’est bien ridicule aujourd’hui, n’est ce pas ? mais plus tard, je vous en régalerai, et vous serez les premiers à m’en faire compliment. » Platônof se mit devant le piano et voulut déchiffrer quelques cahiers de musique, mais bientôt il se leva et dit en plissant le front et en haussant les sourcils : « Ouf ! quelles vieilleries, sœur ! et n’as-tu pas honte d’en rester là de ta musique ? – Ah ! mille excuses, mon cher frère, mais il y a bien longtemps que je n’ai plus le loisir de m’occuper de musique pour moi-même. J’ai une fille de huit ans qui me fait retourner aux gammes du solfège. La confier à des mains étrangères afin de pouvoir, moi, me délecter des nouvelles partitions… non, frère, avec ou sans la permission, je n’en ferai assurément rien. – Sais-tu que tu deviens ennuyeuse, chère sœur ? » dit nonchalamment Platônof, et il alla se mettre à la fenêtre ; aussitôt il ajouta ; « Ah ! voici Constantin là-bas. » Et le frère et la sœur regardèrent dans la cour. Tchitchikof, de son côté, se précipita dans la baie d’une fenêtre ouverte. Vers le perron s’avançait un homme de quarante ans, d’une physionomie à la fois vive et modeste. Son costume était celui d’un homme qui ne pense point à sa toilette. A sa droite et à sa gauche marchaient, le bonnet à la main, deux hommes de la classe inférieure, qui paraissaient solliciter de lui quelque chose. L’un était un simple paysan ; l’autre un pataud à l’air mignard, un lourd complaisant vêtu d’une sibirka grise. Comme ils réussirent à arrêter M. Constànjoglo tout près du perron, leur entretien se faisait parfaitement entendre dans les chambres. « Voilà ce que vous devez faire, à mon avis, disait Constànjoglo au paysan ; rachetez-vous de votre seigneur : vous n’avez pas assez, supposons… eh bien, je vous prêterai, et vous me rembourserez en journées de travail. – Non, à quoi bon nous racheter ? prenez-nous comme cela à votre service, et pour toujours : chez vous on devient hommes et on apprend la vie. Partout ailleurs, voyez-vous, le mal est si grand et si fort qu’il attire à soi ; les cabaretiers ont inventé de telles eaux-de-vie aux herbes qu’elles allument dans la poitrine une soif qu’un seau d’eau froide est impuissant à éteindre. On se remet, on s’aperçoit qu’on n’a plus un rouge denier. C’est une grande tentation, un scandale ! Le malin retourne le monde à sa guise ; je vous assure qu’il emploie toutes sortes de pièges, sans souci du regard de Dieu, pour tirer à lui le pauvre monde. On s’est mis à se bourrer le nez de tabac en poudre, à se gorger de la fumée de cette herbe maudite qui tue les mouches ; il se vend publiquement des filtres en bouteilles ; on a vu, c’est certain, on a vu le cuisinier d’une dame, d’une noble, préparer pour sa maîtresse des grenouilles, figurez-vous de vraies grenouilles… et c’est le docteur qui a donné la recette d’après laquelle on cuit et on assaisonne cette crapaudaille. La dame a tout avalé ; elle en redemande, figurez-vous… et voilà que le cuisinier en a goûté, et qu’il soutient que c’est très bon. Quand tout marche au commandement du diable, que peut faire l’homme ? On a des yeux, on voit, on y est pris. – Ecoute, il faut que tu saches bien ce que tu me demandes. Chez moi on est bien loin de faire tout ce qu’on veut, et j’admets moins qu’un autre cette excuse qu’on a été tenté. Il est vrai que vous recevrez tout de suite une vache et un cheval ; mais à quoi il faut bien songer, c’est que positivement j’exige du paysan plus que personne n’exige dans tout le pays. Sur mes terres, le travail est le premier point, et j’oblige les gens à travailler pour eux avec le même zèle et la même assiduité que pour moi ; je suis très mauvais pour les paresseux, et j’ai le droit, vois-tu, de leur rendre la vie dure ; je travaille moi-même comme un bœuf, et je serais très choqué qu’on essayât de se tenir devant moi les bras croisés. J’ai éprouvé, frère, que, quand on ne travaille pas, les rêves arrivent, la tête s’en va, et on est fou de son corps. A présent tu es avisé, laisse-moi, va causer de tout cela avec les autres, réfléchis mûrement, et consultez-vous bien. – Eh, Constantin Féedorovitch, c’est déjà tout réfléchi ! Ce que vous dites là, les vieux nous l’ont très souvent dit à leur manière. Un fait que nous savons, c’est que tous les paysans de vos terres sont riches, et on sait bien aussi qu’ils ne volent point ; l’argent ne leur est pas tombé du ciel, et vos prêtres d’ici sont de vrais hommes du bon Dieu, au lieu que chez nous, partout eux aussi ont tourné à mal, et il n’y a plus personne pour prêcher la morale. – C’est égal, allez et délibérez avec les vôtres. – Bien, Constantin Féedorovitch, nous allons… – Eh bien, Constantin Féedorovitch, vous me ferez, n’est ce pas, la grâce de rabattre un tiers ou au moins un quart ? dit le grivois en sibirka bleue qui marchait en minaudant et en frétillant à sa gauche. – Je t’ai déclaré dès les premiers mots que je n’aime pas à marchander. Je te répète, maintenant, que je ne suis nullement dans le cas de tel hobereau, que tu vas trouver sournoisement juste la veille de l’échéance de sa dette du Lombard. Je vous sais tous par cœur, voyez-vous ; je sais que vous avez tous un état exact des dettes de la noblesse du district où vous exercez, et que vous épiez les échéances pour paraître à point au moment de l’angoisse : il est clair qu’alors vous obtenez ce que vous voulez à moitié prix, Mais pour moi, qu’est ce que c’est que ton argent, lorsque je puis, sans même y penser, laisser dans mes selliers, mes chantiers, mes magasins, dormir paisiblement bois, blé, chanvres, goudrons, résines, charbon, et le reste ? Je n’ai pas de payements à faire au Lombard, moi. – Ca c’est vrai, Constantin Féedorovitch. Eh bien, c’est dit, mais c’est seulement pour l’avantage de traiter avec vous, car il n’y a là aucun profit à espérer. Voici les arrhes ; il y a là trois mille roubles, tenez. » Et il livra à Constànjoglo un paquet de sales assignats qu’il venait de tirer de sa poitrine ; Constànjoglo prit le paquet et le fit aussitôt passer très froidement, et sans compter, dans l’une des poches de derrière de la robe de son surtout. « Hum ! fit tout bas Tchitchikof ; il fait de ces assignats de banque comme d’un mouchoir de poche ! » Constànjoglo, une minute après, parut sur le seuil du salon. Tchitchikof fut frappé plus fortement encore, en le voyant de près, par le hâle de son visage, par le fourré de sa noire chevelure déjà marquée çà et là de gris, par l’expression vive de son regard et par le teint bilieux particulier aux natifs du Midi. Il n’était pas d’une origine proprement russe ; lui-même il ignorait d’où étaient venus ses ancêtres, et se souciait très peu de son arbre généalogique, jugeant que la possession des preuves ne vaudrait jamais le coût de la recherche, et que de tels documents ne sont d’aucune utilité en agronomie. Il se tenait pour Russe et bon Russe, à tel point qu’en fait de langues, il ne savait que le russe, et qu’il le parlait sans ambages, tout à fait à la russe. Platônof présenta Tchitchikof, et celui-ci eut à l’instant même l’accolade de bienvenue. « Mon cher Constantin, tu sauras que, pour secouer mes tristesses sans cause, ou, si tu veux, mon hypocondrie, dit Platônof, j’ai résolu de parcourir plusieurs gouvernements. Et voici justement Pàvel Ivanovitch qui m’a proposé de l’accompagner, dans l’idée qu’il a que cela me fera du bien. – A merveille ! » dit Constànjoglo. Puis s’adressant poliment à Tchitchikof, il ajouta : « Et où comptez-vous aller d’abord ? – Je vous avouerai, dit Tchitchikof en penchant avec grâce la tête sur l’épaule droite et en caressant le bras de son fauteuil, que je voyage pour le moment non pas tant pour mes affaires ou mes plaisirs que pour obliger une autre personne que je ne vois pas d’inconvénient à nommer ici. C’est le général Bétrichef, un homme excellent, qui est pour moi, je puis dire, plus qu’un ami, et qui m’a prié d’aller en son lieu et place visiter quelques-uns de ses parents. D’un autre côté, je trouve à cela mon plaisir et mon avantage en un certain sens : sans parler du point de vue hygiénique d’éviter les inconvénients d’une vie trop sédentaire, je maintiens que le monde est, après le livre que recommande l’Eglise, le livre contenant la science qu’il est le plus important à l’homme d’étudier bien à fond et par pratique. – Oui, il est bon d’aller un peu dans le pays examiner par soi-même quelques recoins mal connus. – Votre remarque est d’une parfaite justesse ; examiner par soi-même ces recoins-là et autres, c’est réellement et… véritablement fort bon ; il faut… aller voir ces choses que, sans se déplacer, on n’aurait pas vues, aborder des hommes tout retirés, que l’on n’aurait jamais rencontrés ailleurs ; et parfois leur entretien vaut des lingots d’or. Aujourd’hui, par exemple, n’ai-je pas une de ces chances inappréciables, celle de recourir à vous, mon très estimable Constantin Féedorovitch… instruisez-moi, étanchez la soif que j’ai de toute vérité… intéressante ; je recueillerai vos douces paroles comme la manne céleste. – Vous instruire ! comment cela, et de quoi ? dit Constànjoglo avec ébahissement ; je suis un bien pauvre précepteur, moi qui ai reçu une éducation de deux sous. – Enseignez-moi la sagesse, mon très honoré, la sagesse ! la sagesse qui consiste essentiellement, en Russie, dans le grand art de manier, comme vous le faites, le timon de l’économie rurale, l’art d’améliorer un domaine tout en retirant de lui un revenu sûr, l’art de créer par son intelligence une fortune non pas imaginaire, mais réelle, accomplissant par le fait même ses devoirs de citoyen, et méritant ainsi les respects de ses compatriotes. – Je vais vous dire tout ce qu’il y a à faire… Restez demain la journée entière chez moi, je vous montrerai tout ce qu’il y a à voir et vous expliquerai tout ce que vous voudrez, dit-il après avoir regardé avec complaisance Tchitchikof en qui il croyait remarquer quelques dispositions heureuses. Vous verrez comme tout cela est simple, vous reconnaîtrez qu’il n’y a là ni grande sagesse, ni science profonde. – Oui, oui, restez, » dit la dame ; et s’adressant à son frère, elle ajouta ; « Je ne te laisse pas partir demain. Rien ne vous presse… ainsi, tu restes, c’est convenu. – Je me mets tout à fait à la disposition de Paul Ivanovitch. – Je resterai avec un très grand plaisir ; mais c’est que j’ai à voir, justement dans ces environs-ci, je crois, un parent du général Bétrichef, un certain colonel Kochkarëf. – Kochkarëf ? eh mais, il est fou ! – Justement ; aussi n’irais-je certainement pas là pour mon compte ; mais ce serait désobliger le général, qui est un ami intime, voyez-vous, et à qui j’ai quelques petites obligations. – Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire ? dit Constànjoglo ; allez-y, il n’y a pas dix verstes d’ici chez lui ; ma bancelle est tout attelée là dans la remise ; si vous partez à présent même, vous serez de retour ici pour l’heure du thé. – C’est une charmante idée ! » s’écria Tchitchikof en saisissant son chapeau, et, sans plus de cérémonie, il s’élança dans la cour. Il ne s’agissait que d’une excursion de quelques heures, car on ne s’arrête guère en face d’un fou, lorsqu’on est tout préoccupé du soin et du désir d’étudier la sagesse.
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La bancelle de Constànjoglo fut avancée, Tchitchikof s’y plaça sur le devant pour guider lui-même, et une demi-heure après il était sur les terres de Kochkarëf.
En entrant dans le village du colonel, il fut frappé du chaos qui s’offrit à ses yeux ; tout y était en construction, reconstruction et restauration. Le sol des rues était jonché de morceaux de briques et de monceaux de sable, de chaux et de poutres ; on voyait çà et là différents bâtiments ressemblant à ceux des juridictions provinciales russes. Sous la corniche de l’une de ces maisons, on lisait inscrit en lettres d’or : Dépôt des instruments aratoires ; ailleurs : Bureau central de l’expédition des comptes ; ailleurs : Bureau des affaires rurales ; plus loin : Ecole de haut enseignement normal. Et que n’y avait-il pas dans ce village !…
Tchitchikof trouva le colonel assis devant un petit bureau-comptoir, une plume aux dents, un grattoir à la main. Kochkarëf fit à Tchitchikof un accueil tout à fait aimable. Il avait un grand air de bonté et des manières très engageantes. Il se mit de lui-même à raconter au visiteur combien de peines il avait eues pour mettre la régie de son domaine dans l’état où elle était en ce moment. Il se plaignait beaucoup de la difficulté extrême qu’il éprouvait à faire comprendre au paysan qu’il doit y avoir dans tout homme des aspirations nobles vers l’exercice des talents naturels, vers les arts, vers les choses de l’élégance et du luxe ; qu’il n’avait pu encore parvenir à faire adopter aux femmes de son obéissance l’usage du corset, quoiqu’il leur eût représenté mille fois qu’en Allemagne, où il avait passé près d’un an avec son régiment, il avait vu de ses yeux une fille de meunier, non seulement mince de taille comme une guêpe, mais jouant du piano comme les belles demoiselles. Il ajouta que cependant, et malgré tous les entêtements trop connus de l’ignorance, il ne céderait pas, qu’il n’aurait de repos que quand il verrait les paysans de ses terres aller aux champs et suivre leur charrue en lisant les dissertations du grand Franklin sur les paratonnerres, et les derniers traités de l’étude des terroirs. (Tchitchikof branla la tête, mais à la dérobée.) « Et moi, figurez-vous, je n’ai pas encore trouvé deux petites heures, depuis six ans que j’ai le livre, pour lire La Duchesse de La Vallière ! » ajouta-t-il en prenant un air des plus piteux.
Le colonel lui fit beaucoup d’autres confidences sur ses projets destinés à assurer le bonheur de ses vassaux ; j’ai remarqué que le costume était à ses yeux d’une immense importance. Il engageait sa tête que, si l’on parvenait à faire adopter à la moitié de la population de l’empire la culotte allemande, la civilisation se ferait jour de toutes parts, le commerce ne tarderait pas à fleurir, et un siècle d’or commencerait aussitôt en Russie.
Tchitchikof, après l’avoir longtemps écouté et regardé bien droit en plein visage, se fatigua, et résolut tout à coup d’aborder rondement certaine question vitale pour lui ; il exposa en peu de paroles qu’on avait besoin d’âmes qui fussent dans telles et telles conditions, et qu’il fallait passer tels actes et accomplir telle et telle formalité à la ville, sans qu’il fut nécessaire de s’y rendre en personne, mais par procuration nominale ou en blanc. Il mêla si adroitement à tout cela le nom de Bétrichef, qu’un fou pouvait aisément croire que l’honorable général portait un intérêt moral plus on moins direct à la négociation.
« Si j’ai bien compris vos paroles, dit le colonel, c’est une demande qui m’est adressée, n’est-ce pas ?
– Eh ! oui.
– Eh bien, il faut la formuler par écrit ; elle ira d’ici tout d’abord à la commission des renseignements, requis et rapports. Le bureau me l’adressera à moi selon les formes voulues ; de là l’affaire passera au bureau des affaires domaniales dites rurales, d’où, après informé, au comptoir de l’intendance, l’intendant ou bailli se mettra en rapport avec mon secrétaire, à qui je communiquerai ma résolution, et l’affaire retournera aussitôt d’instance en instance…
– Oui, s’il y avait une demande écrite, circonstance qui ne peut avoir lieu dans l’espèce ; ce n’est ni cinq ans ni cinq jours que je vous ai consacrés, cher colonel, mais à grand’peine cinq heures. Vous considérerez que l’affaire dont il s’agit sort du cours vulgaire de votre belle administration ; il est question ici d’âmes administrativement vivantes, et en réalité non vivantes, et même, humainement mortes, entre nous, trop bien mortes, n’est-ce pas ?
– A merveille ! Eh bien, vous écrirez que les âmes sont, à quelques égards, non pas vivantes, mais mortes.
– Vous me permettrez de vous faire observer que, toutes mortes qu’elles sont, ces âmes sont données, selon les matricules du cens, comme très vivantes ; la fiction légale ne le permet pas autrement.
– Fort bien, fort bien ; vous n’avez qu’à écrire justement comme ça, c’est charmant ; vous dites dans la supplique : « Mortes, mais il est réclamé, on désire… on requiert, comme de droit, qu’elles soient indiquées comme vivantes dans tous les actes à intervenir. » Il n’est tel en affaire que les écrites La forme, voyez-vous, la forme ? Sans les écrits, il ne reste trace de rien, et le droit est à vau-l’eau. Voyez l’Angleterre, oh ! en Angleterre !… Et Napoléon lui-même donc !… Attendez, je vais mander le commissionnaire ; il vous mènera partout en vingt minutes de temps. Vous verrez, vous verrez ! »
Il agita une sonnette, et à l’instant parut un grand nigaud à qui il dit :
« Secrétaire, envoyez-moi ici le commissionnaire ! »
Une minute s’écoule, paraît le commissionnaire, figure entre l’employé inférieur et le paysan.
« Commissionnaire, vous allez conduire monsieur, qui désire jeter un coup d’œil dans tous les divers bureaux de la régie ! Allez. »
Et il sourit à son visiteur de l’air du monde le plus agréable, et qui devait signifier : « Ce que vous allez voir, vous ne le verrez nulle part. »
Tchitchikof eut la curiosité d’aller en effet à la suite du manant visiter rapidement tous ces bureaux dont il avait lu les inscriptions. Le bureau des inscriptions et rapports n’existait que par son enseigne ; les portes en étaient fermées depuis plus de six semaine, époque où l’homme qui le dirigeait avait été mis à la tête d’un nouveau bureau, celui de l’alignement, des bâtisses et réparations ; à sa place avait été désigné le valet de chambre Bérézovski, lequel, avant même que d’entrer en fonctions, était parti chargé d’une commission épineuse par le bureau des constructions. Tchitchikof se fit ouvrir le bureau du domaine, mais il se retira bien vite ; on retraitait les murs et les plafonds. Dans un autre soi-disant bureau, le guide de notre héros réveilla un homme ivre mort dont il ne put tirer une parole intelligible.
« Il y a chez nous un désordre effrayant, dit à la fin le commissionnaire à Tchitchikof, qu’il pilotait d’un air tant soit peu agité ; on mène notre seigneur par le bout du nez ; le bureau des alignements et constructions a tout tiré à lui ; il ordonne en maître, il enlève tous les employés des autres bureaux et les envoie où il lui plaît sous le moindre prétexte, et cela pour avoir moins de témoins de ses manigances. Tout est accaparé, envahi, absorbé par le bureau des bâtisses. » Il demeura démontré à Tchitchikof que le commissionnaire était ou mécontent, ou jaloux et ennemi des employés du bureau envahisseur. Tchitchikof lui fit la remarque que ce bureau devait avoir plus à faire que tous les autres, puisque, dans tout le village, on n’apercevait que matériaux assemblés et bâtisses commencées. Et il ne voulut pas en voir davantage.
A son retour il raconta au colonel ce qu’il avait observé ; il lui dit qu’il n’y avait nul moyen de rien comprendre à tout ce gâchis ; qu’il n’existait que de nom un bureau des rapports et des requêtes, et que son bureau des bâtisses et réparations était évidemment dès sa naissance un petit repaire de grands voleurs.
Le colonel frémit d’indignation et serra vivement la main de Tchitchikof en témoignage de reconnaissance ; et à l’instant même, s’armant de la plume, que cette fois il portait en travers de l’oreille, il écrivit en style sévère huit questions : De quel droit le bureau des constructions osait-il disposer des employés qui n’étaient pas de son ressort ? Comment le principal directeur avait-il toléré qu’un chef de bureau, avant d’avoir ensaisiné son successeur, fût parti pour une enquête ? Comment cette enquête insignifiante durait-elle des mois entiers ? Comment le bureau du domaine avait-il pu voir, sans en prendre souci ni en rien dire, que le bureau des rapports était clos depuis longtemps et semblait ne plus exister que de nom ? etc., etc.
Tchitchikof pensa qu’il allait y avoir un épouvantable vacarme, et, pour éviter d’en être témoin, il se disposait à partir. Kochkarëf s’en aperçut :
« Pour cela, non ; je ne vous laisse pas partir ; mon amour-propre est ici vivement intéressé à votre présence. J’ai besoin de démontrer ce que signifie une organisation régulière et complète de l’administration d’un domaine seigneurial. Mais, par faveur exceptionnelle, et pour vous obliger, vous et Bétrichef, je vais confier l’expédition de votre affaire à un homme que je tiens en réserve, à un homme qui, seul, vaut tous les autres ensemble ; il a fait un cours universitaire complet, il est candidat. Cà, pour ne pas perdre des moments précieux, je vous supplie de passer ici dans ma bibliothèque ; vous trouverez là livres, papier, plumes et crayons ; usez de tout cela à votre aise ; vous êtes le maître absolu de la pièce et de ce qu’elle contient, et, dans une petite heure, je suis à vos ordres. Ma devise est que les lumières doivent être mises à la discrétion de tous les hommes. Venez un jour vous établir là dedans pour six mois, si vous voulez. »
Ainsi parla Kochkarëf en introduisant par une porte latérale le bon Paul Ivanovitch dans une vaste et haute salle qui, du plancher à la corniche, était tapissée de livres de tous les formats et de toutes les époques, depuis le lourd in-folio jusqu’à l’édition diamant toute moderne, et de l’an 1540 à l’an 1824 inclusivement. Le haut des armoires était couronné de bustes, de sphères armillaires et d’oiseaux, poissons et quadrupèdes empaillés. Il y avait des livres de chacune des parties de l’érudition, des ouvrages d’histoire naturelle, d’agriculture, de sylviculture, d’horticulture, des traités de l’élève des vers à soie, du gros bétail et du cochon en particulier, des traités de la chasse ; il y avait une foule de journaux, de revues et de bulletins spéciaux pour toutes les parties des connaissances humaines, et la Maison rustique, qui à elle seule est une encyclopédie rurale. Chaque ouvrage avait bien l’air d’être le dernier mot du savoir ; seulement… « Souscrivez, hâtez-vous de souscrire, et payez d’avance, » disent les prospectus placés en tête de toutes ces belles éditions… la plupart restées incomplètes à cause de quelque autre ouvrage considérable sur le même sujet, plus pompeusement annoncé dans tous les catalogues du temps.
Voyant que tous les livres de ce compartiment n’étaient pas d’un contenu propre à charmer les ennuis d’une heure d’attente plus ou moins anxieuse, Tchitchikof passa vite à une autre armoire ; ce fut tomber de fièvre en chaud mal : là s’ouvraient béants les abîmes sans fond de la philosophie. Il s’offrit d’abord à ses yeux six énormes in-folio, intitulés : Prolégomènes ou Avenues des hautes régions de la pensée ; c’était l’introduction ; le livre lui-même en comprenait vingt de la même taille et du même poids ; sur le deuxième et le troisième rayon défilaient ; Œuvres de Platon, Œuvres d’Aristote, Œuvres de Sénèque, de Cicéron, de Pline, de Montaigne, de Descartes, de Leibnitz, de Kant… puis des Anglais, des Ecossais, des Américains, des Italiens, tous in-4° ; puis c’étaient des livres d’un format plus maniable ; ils avaient pour titres : Principes de philosophie, etc., etc., de la Métaphysique transcendante, de la Génération des idées et des pensées de l’homme, Traité de psychologie éclectique, etc., etc. Tchitchikof, ayant eu la fantaisie de tirer à lui et de feuilleter un volume, buta à chaque ligne contre une foule de mots inconnus : l’abstrait, l’absolu, l’objectivité et la subjectivité, le grand mot unique, l’identification, l’individualisme… et de bien plus sauvages encore dont nous faisons grâce à nos lecteurs. Tchitchikof en eut le frisson ; il se hâta de remettre le tome à son rang et de refermer l’armoire en essayant même de donner deux tours de clef à la serrure, qui n’en comportait qu’un.
« Ces belles choses-là ne me vont pas du tout, » dit-il ; et il passa à la troisième armoire, contenant des livres qui traitaient des arts. Là il prit au hasard un livre du plus grand format, illustré d’une foule d’images mythologiques qu’il se mit à examiner avec plaisir.
Les belles images de ce genre plaisent assez généralement aux célibataires entre deux âges, et aussi à une foule de méchants pauvres égrillards qu’on voit se trémousser d’aise au spectacle du ballet dans les théâtres des villes. Il n’est tels que les estomacs ravagés pour aimer les épices.
Comme Tchitchikof achevait de feuilleter les belles estampes de ce livre, et que déjà il se disposait à en prendre un autre d’un goût analogue, le colonel Kochkarëf entra dans la bibliothèque d’un air tout radieux, et tenant un papier à la main.
« Tout est fait, et s’est fait admirablement. L’homme dont je vous ai parlé est un vrai génie ; je vous jure que je vais, et cela pas plus tard que demain, le mettre à la tête de tout mon monde ; je créerai pour lui, pour lui seul, une place tout à fait supérieure. Vous allez voir quelle tête a ce gaillard-là ! Et quand je songe qu’il a eu bâclé cela en quelques minutes, et, comme ça, tout naturellement… je vous ai dit : un génie !
– Ah ! grâce à Dieu ! » pensa Tchitchikof en se disposant à écouter.
Kochkarëf se mit à lire :
« Ayant mûrement réfléchi et délibéré sur l’ordre qui m’a été donné par Votre Très Haute Noblesse, j’ai l’honneur de mettre sous ses yeux les considérations suivantes :
« 1° Dans la demande de M. le conseiller de collège et chevalier Pavel Ivanovitch Tchitchikof, il s’est glissé, probablement par distraction, un étrange lapsus calami bien fait pour donner lieu à des malentendus ; les âmes immatriculées sont nommées dans cette supplique : âmes mortes ; le requérant, sous ce mot de mortes, a sans doute voulu dire mortelles ou sujettes à la mort humainement parlant, et non pas âmes mortes, accouplement de mots vraiment inouï. L’emploi d’une pareille expression trahirait des études empiriques, c’est-à-dire de celles qu’on fait dans les petites écoles de paroisses, car après tout les hautes écoles sont unanimes pour enseigner que l’âme est immortelle. »
« Ah, le coquin ! s’écria là-dessus le seigneur émerveillé ; il me semble qu’il vous raille bien un peu en tout ceci, hum, hum ! Mais toujours, allons, convenez… quel style ! hein ? » Et il reprit la lecture du rapport :
« 2° Ici, dans tout le domaine, non seulement il n’y a pas d’âmes immatriculées en danger de mort, mais il n’y a même pas d’âmes d’aucune sorte qui soient aliénables en droit, car toutes sans exception et en masse sont séquestrées avec surcharge de cent cinquante roubles en sus de la valeur vénale de chacune. Il faut en excepter pourtant le hameau du nom de Gourtaïlovko, qui, situé sur la limite méridionale de la terre, est un objet de litige entre Votre Grâce et son incommode voisin Tchouïef, et par conséquent se trouve en interdit, ainsi qu’il appert de la déclaration insérée dans les numéros 42 et suivants de la Gazette de Moscou. »
« Et pourquoi diantre ne m’avez-vous pas dit cela tout d’abord ? dit Tchitchikof sans dissimuler le dépit qu’il en ressentait.
– Bon ! comme vous y allez, vous ! Et la forme, la forme, monsieur ? Il convenait que vous formulassiez votre demande, que rapport me fût fait en bonne et due forme, et moi, sur ce rapport, à présent, je vous ferai, ce soir, après le thé, ma réponse, qui vous sera remise, chez moi, sous enveloppe, par un de mes messagers. Vous devez pourtant bien savoir qu’il n’y a que les fous qui se rient de la forme. On ne doit jamais traiter à la légère… »
Tchitchikof n’entendit plus rien ; s’étant jeté sur son chapeau, il s’élança hors de cette maison sans aucun égard pour les bienséances, que la colère ou la terreur pouvaient seules lui faire oublier.
La bancelle était toute prête à le recevoir, le cocher sachant parfaitement que, chez l’honorable colonel, il n’y a pas à dételer un équipage ; autrement il faudrait qu’on fît une demande écrite pour la nourriture des chevaux, et l’autorisation de délivrer foin et avoine à discrétion pour les pauvres bêtes serait à peine sortie, le lendemain, du labyrinthe des bureaux.
Le colonel suivit précipitamment Tchitchikof, le rejoignit, lui saisit la main, pressa cette main sur son cœur, et il se félicita d’avoir eu cette occasion de faire bien observer à un homme de son mérite avec quel ordre exact marchaient chez lui les affaires, marche savante en effet, qu’il surveillait lui-même avec une scrupuleuse anxiété, sachant bien que la plus belle et la plus précieuse machine perd considérablement à ne pas fonctionner toujours, et que les relâches sont cause que les ressorts se détendent et s’enrouillent. Il ajouta que, par suite de ce qui venait de se passer, et, par conséquent, grâce à l’heureuse circonstance de sa visite, il venait de concevoir l’idée vainement lumineuse d’un nouveau bureau. Les principales attributions de ce nouveau rouage administratif seraient de surveiller son bureau de constructions, ce qui rendrait le vol et le gaspillage décidément impossibles.
Tchitchikof agité, mécontent et sombre, rentra chez M. Constànjoglo à une heure assez avancée, car depuis longtemps les bougies étaient allumées et le couvert mis pour le souper.
« Comment êtes-vous donc resté si longtemps là-bas ? lui dit Constànjoglo aussitôt qu’il fut entré.
– De quoi avez-vous donc pu tant vous entretenir avec le colonel ? dit à son tour Platônof.
– Il ne m’était jamais arrivé de voir un si fâcheux imbécile, répondit Tchitchikof ; c’est tout ce que je puis vous dire de ma visite.
– Ce n’est encore rien, dit Constànjoglo ; Kochkarëf est un phénomène assez plaisant, et je l’estime même très bon, comme charge, à faire ressortir plus vivement tous ces gens d’esprit qui, n’ayant pas même un ridicule à eux, s’inoculent la sottise d’autrui, créent toute une chancellerie divisée en quinze ou vingt bureaux, et des écoles et des manufactures, et cent belles choses à l’avenant. Leurs affaires s’étaient peu à peu relevées après 1812, et voilà qu’à présent ils s’ingénient à se faire trente fois plus de mal que ne leur en a fait l’invasion de l’ennemi. Au reste, d’autres se ruinent de gaieté de cœur et sans y mettre tant de façons, témoin Pètre Ivanovitch Péetoukhof, ce joyeux hobereau, ce monstrueux appareil à digestion que vous connaissez.
– Le pauvre homme ! lui aussi est perdu ; tous ses paysans sont hypothéqués au Lombard.
– Justement ; il n’a plus rien, lui ; toutes ses terres à la fois vont être mises en vente par le Lombard de Moscou. »
Après avoir dit assez froidement ces mots, Constànjoglo s’anima de plus en plus, et son ton prit l’accent de la colère.
« Un beau jour, reprit-il, Péetoukhof s’était avisé de fonder une fabrique de chandelles ; il manda des ouvriers de Londres, et, comme il n’entendait rien à leur mode de fabrication ni à leur langage, il se mêla exclusivement de la vente des produits. Un seigneur terrier marchand de chandelles ! n’est-ce pas là une occupation bien noble ? Et figurez-vous qu’il aspire aux honneurs du titre de manufacturier et de fabricant : il fonde des tisseranderies, et bientôt il se met à fabriquer des indiennes pour habiller les drôlesses de la ville prochaine.
– Cà, mais tu as toi-même ici des fabriques, dit Platônof.
– Qui est-ce qui les a fondées mes fabriques ? Elles se sont formées elles-mêmes ; j’avais des laines en surabondance et aucun débouché ; je me suis mis à en faire du drap commun pour les paysans, et c’est exclusivement dans les villages qui m’appartiennent qu’on en fait commerce, sans monopole ni abus quelconque. Après cela, on jetait sur ma rive depuis plus de six ans l’écaille de l’esturgeon et de quelques autres gros poissons, et il s’en formait des monceaux abandonnés et incommodes ; je me suis mis à en fabriquer de la colle, et cela nous a produit quarante mille roubles d’abord, et l’idée fructueuse d’une industrie qui est encore nouvelle dans le district. Voilà comment tout cela se fait chez moi. »
« Décidément, pensa Tchitchikof, il les a toutes, les idées. Cet homme-là a trois râteaux à chaque patte, et rien ne lui échappe de ce qui est bon à ramasser, » ajouta-t-il mentalement en dévorant des yeux Constànjoglo ; celui-ci mit le comble à son admiration en poursuivant ainsi :
« Encore ne me suis-je décidé à procéder à l’opération que parce qu’il se trouvait, cette année-là, dans tout le district, des bandes de pauvres paysans qui manquaient à la fois de pain et d’ouvrage. C’était un temps de disette, et d’une disette qu’on doit mettre pour les deux bons tiers sur le compte de messieurs les fabricants nobles que Dieu confonde ! ils avaient tous manqué le temps de semailles. Si je voulais avoir des fabriques comme les leurs, j’en aurais en peu de temps un demi-cent ; mais je m’en tiens à ma manière, je peux toujours en élever annuellement une nouvelle, en procédant sur d’autres détritus abondants et accumulés, comme je l’ai fait pour les écailles de poisson. Il ne s’agit, voyez-vous, que de s’occuper avec zèle de son économie telle qu’elle est indiquée chez soi ; en agriculture, une foule de choses qu’on repousse comme inutiles, encombrantes et désagréables au regard, sont des sources fécondes de bons revenus pour l’homme intelligent, mais il ne faut pas employer son temps et mettre sa complaisance à construire des colonnades et des frontons…
– C’est admirable, admirable !… admirable !… Et ce dont je ne reviens pas, dit Tchitchikof, c’est que des détritus, des écailles, des immondices, donnent du revenu.
– A la condition, je le répète, de se servir des choses et des hommes qu’on a sous la main, et de procéder très modestement, sans songer un instant à jeter de la poudre aux yeux à personne ; à la condition de n’avoir ni manies ni fantaisies. Mais tout homme entêté de mécanique veut, pour ouvrir la boîte, faire partir le ressort caché ; il ne s’avise jamais de lever simplement le couvercle ; il va pour cela en Angleterre… Voilà ce que c’est ! voilà, voilà de mes fous ! Notez, bien que pas un ne manque de revenir de là-bas cent fois plus fou qu’il ne l’était au départ ! »
En achevant sa phrase, Constànjoglo cracha à droite et à gauche[128]. « Ah ! Constantin, voilà que tu t’emportes, lui dit sa femme avec une certaine inquiétude ; tu sais que cela te fait toujours mal. – Et comment n’être pas fâché ? Si le mal ne nous concernait pas, à la bonne heure ; mais c’est un mal national russe, cela nous va droit au cœur. Oui, ces fous à pensée nomade, ils gâtent, ils corrompent entièrement le caractère russe. Il y a malheureusement dans le caractère russe du donquichottisme : on erre gravement, on fait lever de tous côtés des difficultés absurdes, afin de les combattre ; on les combat, on s’y épuise, et l’on fait la figure la plus triste du monde après. Un hobereau se croit en pleine voie de civilisation dès qu’il lui est venu dans l’esprit de se faire chevalier errant du progrès ; il met un esprit infini à organiser des écoles si bêtes que l’imbécile qui en rit me fait l’effet d’être un sage, et, bien entendu, on voit sortir de ces écoles des lauréats tels que le pays ne sait qu’en faire, et, comme ils sont déplacés à la ville aussi bien qu’à la campagne, il en résulte des va-nu-pieds et des ivrognes, des vauriens qui ont un haut sentiment de leur dignité d’homme. Un Russe mord-il à la philanthropie, il ne s’est pas écoulé trois mois que là encore il est devenu un don Quichotte accompli. Un philanthrope russe bâtira successivement cent grandes maisons à colonnades, à porches et à péristyles bien entendu ; il y établira des hôpitaux, des crânes, puis, à un jour donné, il se trouve ruiné à fond ; et voilà, huit jours après, tous ses employés et ses clients dans la rue. Elle est belle votre philanthropie, brutes que vous êtes ! » Constànjoglo, étant ici tout à fait hors de lui-même, cracha quatre fois coup sur coup, deux fois à sa droite et deux fois à sa gauche, et puis il toussilla trois bonnes minutes. Tchitchikof ne se préoccupait nullement du donquichottisme de la civilisation russe ; il avait seulement un ardent désir de questionner amplement son hôte sur le fait des épluchures et des choses de rebut, en tant que rapportant de bel argent… Mais Constànjoglo ne lui laissa pas la possibilité d’articuler une question ; les paroles bilieuses affluant dans la bouche de l’agronome partaient comme des fusées, quand le feu gagne de proche en proche au bouquet d’un feu d’artifice. « Vous voulez éclairer le paysan russe, parce que… parce que cela se fait comme cela chez le voisin. A merveille ! Eh bien ! commencez par lui donner l’aisance en le faisant bon agriculteur ; là est le seul vrai commencement de la sagesse. Le monde entier est devenu si sot, si sot, que je ne sais plus vraiment qu’en penser ; et quels livres encore leurs sages publient tous les jours ! Quelques-uns ne se sont-ils pas avisés de dire d’un ton magistral : « Le paysan mène une vie trop simple ; il faut le familiariser avec les objets de luxe et d’élégance, et lui inspirer le désir de relever sa condition. » Et, notez que ces auteurs-là, eux-mêmes, avec leurs goûts et leurs principes raffinés, sont devenus, d’hommes qu’ils étaient, de vraies guenilles. La vie élégante leur a valu des maladies et des infirmités inouïes. Et il n’y a pas aujourd’hui un garçon de dix-huit ans qui n’ait déjà satiété de tout ; le jeune drôle n’a plus de dents, et sa tête est nue comme mon genou. Et l’on voudrait maintenant empester par ce moyen les gens de la terre ! Ne devons-nous pas, au contraire, rendre grâce à Dieu de ce que jusqu’à ce jour il est resté chez nous une classe, heureusement la plus nombreuse, qui, par situation, demeure complètement étrangère à ces insanités diaboliques ! Oui, la classe agricole est en Russie tout à fait estimable et hors de ligne dans la population, en fait de moralité et d’utilité sociale. Qu’on ne s’avise donc pas de nous la gâter ! Et Dieu veuille qu’un jour luise où tout Russe vaille un laboureur ! – Ainsi vous croyez que l’économie rurale, bien étudiée, et surtout bien pratiquée, est ce qui donne les plus gros et les plus sûrs revenus ? demanda Tchitchikof. – Je dirai, moi, les plus légitimes, et non pas les plus gros, ni même les plus sûrs. Il a été dit : « Tu cultiveras la terre à la sueur de ton front. » Il n’y a pas à subtiliser là-dessus. Il est démontré par l’expérience des siècles que, dans la condition d’agriculteur, l’homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble. Je ne dis pas qu’on ne puisse s’occuper de mille autres choses ; mais je dis que la terre est notre mère, et que nous lui devons nos soins, notre amour et nos sueurs, par la volonté du ciel même. Les fabriques s’élèveront d’elles-mêmes ; je veux dire les fabriques et non pas les usines, pour la fabrication de ce qu’il faut avoir ici sous la main à l’usage de l’habitant du lieu même, et non des choses de fantaisie qui ne sont propres qu’à précipiter l’affaiblissement de la génération entière. Qu’arrive-t-il avec les fabriques et les manufactures d’objets de luxe ? C’est que, pour les soutenir et pour assurer l’écoulement des produits, on emploie mille moyens détestables, on séduit, on scandalise, on pervertit le pauvre peuple. Qu’on se garde d’établir chez soi, sous prétexte que c’est d’un usage de plus en plus général, aucune de ces fabrications qui inspirent la passion de tout ce qu’on appelle les charmes, les adoucissements de l’existence, tels que le tabac, le sucre, les liquides alcooliques et liquoreux, les coussins, les matelas, les miroirs, y eût-il à cela un million à gagner. Si la corruption doit enfin pénétrer dans nos campagnes, je veux du moins, quant à moi, en avoir les mains nettes ; je veux tâcher, enfin, de paraître devant Dieu aussi peu chargé que possible de ce gros péché-là. Il y a vingt ans que je vis avec l’habitant des campagnes, et je sais ce qu’il y a de bon à vivre ici plutôt qu’ailleurs, où l’on affecte de se croire mieux. – Toujours ce qui m’étonne le plus, c’est qu’en s’y prenant bien, de résidus, de rognures, de détritus et d’épluchures de tout genre, dit Tchitchikof, on puisse faire un joli supplément de revenu. – Hum ! fit Constànjoglo avec l’expression d’un amer sarcasme, les économistes ! les économistes !… Ils sont gentils, les économistes ! Des fous, qui se défient à qui en dira de plus fortes ; le dernier venu semble toujours avoir parlé le mieux ; un âne, je vous demande un peu, un âne ! il ne voit pas plus loin que son sot museau, et il monte en chaire, et il regarde par-dessus ces lunettes… Et un tas d’imbéciles vont écouter maître Aliboron. » Ici Constànjoglo cracha de mépris et de colère encore quatre fois. « Tout cela est la pure vérité, dit Mme Constànjoglo, c’est très vrai, mon ami, mais vous vous fâchez, et ceci n’est pas bien ; il me semble qu’on peut parler, et des économistes, et de gens bien autrement fâcheux, sans se mettre ainsi hors de soi. – En vous écoutant, mon très respectable Constantin Féedorovitch, on se sent entrer dans le vrai sens de la vie, et l’on met, pour ainsi dire, le doigt, juste sur le nœud de chaque chose. Vous avez traité la thèse générale, humaine… permettez-moi de vous consulter sur l’application particulière que l’on voudrait faire du principe… Oui, je dis bien ; si je voulais, moi, supposons, devenu seigneur terrier, si je désirais bien fort… permettez, si je désirais faire fortune, résolu d’accomplir par là le vrai devoir du citoyen… car la fortune publique se compose, n’est-ce pas, de toutes les fortunes privées, et plus il y a de riches particuliers, plus l’Etat est riche et prospère lui-même… Eh bien ! dites-moi, je vous prie, comment devrais-je m’y prendre ? – Comment vous y prendre pour… pour faire fortune ? dit Constànjoglo… Voici comment. – Allons souper », dit la maîtresse de la maison en se levant ; et elle alla au milieu du salon, où elle s’enveloppa dans son châle, comme si elle avait eu un léger sentiment de froid. Tchitchikof aussitôt avança vers l’aimable dame, avec presque autant d’aisance qu’eût pu le faire un beau jeune militaire, et en même temps avec la fine et douce expression du galant civilien, du muguet de salon ; et lui faisant de son bras droit un appui en forme d’anse, il la conduisit cérémonieusement, de chambre en chambre, à la salle à manger, où se trouvait déjà sur la table une soupière de forte porcelaine, de laquelle s’exhalait, malgré l’obstacle d’un pesant couvercle, l’appétissant parfum d’un consommé tout imprégné des senteurs fraîches que communiquent au bouillon les prémices potagères des herbes de printemps. On prit place, les valets disposèrent sur la table tous les services à la fois, dans des saucières hermétiquement couvertes ; ils disposèrent des piles d’assiettes et une masse de couteaux, cuillers et fourchettes, sur deux tables placées à part, à la portée, ici du maître, là de la maîtresse de la maison ; et, ces dispositions faites, ils se retirèrent. Constànjoglo ne pouvait souffrir que les serviteurs écoutassent la conversation, et suivissent de l’œil les morceaux qu’il portait à sa bouche. Après avoir mangé la soupe et pris un verre d’une boisson qui était ou semblait être du vin de Hongrie, Tchitchikof se tourna vers son hôte et lui dit : « Permettez-moi, Constantin Féedorovitch, de ramener votre attention sur l’objet de notre causerie interrompue. Je vous priais, et je vous supplie à présent, de me dire comment un homme sensé, plein de bonne volonté, de naissance convenable, pourvu d’ailleurs d’un certain rang civil dû à ses services, et possesseur d’un certain petit capital, devrait s’y prendre pour faire fortune. – En ne donnant au prochain que de nobles et bons exemples ?… – Des exemples très bons à suivre. Oui, oui. – Dans les villes ou à la campagne ? Avec le monde et selon le monde, ou en s’établissant résolument aux champs, en se faisant tout à fait campagnard ?… – En se faisant campagnard déterminé, soit. – Eh bien ! il faut, selon ses facultés, acheter une bonne petite terre, et tâcher qu’elle soit dans le voisinage de quelque agronome qui ait fait ses preuves ; puis s’efforcer, par tous moyens, de se faire un guide et un ami de cet agronome ; il n’en est pas un qui ne compte sept ou huit domaines en plein désarroi autour de ses possessions… – Je comprends ; l’exemple et les conseils d’un sage voisin sont déjà un gage de prospérité, mais si le pauvre ignorant qui veut s’instruire, voyait, sans aller plus loin, les prodiges qu’on a ici sous les yeux à chaque pas et qu’il voulut s’établir dans ces cantons, trouverait-il son affaire, et pourrait-il se flatter que vous ne refuseriez pas de l’éclairer de votre incomparable expérience ? – Moi ? pourquoi pas, s’il m’estimait propre à lui servir de guide, et qu’il eût bien fermement résolu de se livrer à son exploitation, sans nullement se soucier des clabauderies de son voisinage ? – Mais y a-t-il tout près, bien près d’ici, quelque petit domaine à vendre ? – Des domaines ruinés par la folie de nos hobereaux, des terres excellentes en elles-mêmes, mais indignement négligées, oui ; et tenez, ce matin encore, on me sollicitait d’acheter la terre de Khlobouëf qui confine aux miennes ; c’est un bien dont il pourrait hardiment me demander quarante mille roubles ; je les lui compterais sur-le-champ sans marchander… mais je n’ai pas même voulu savoir ce qu’il en veut. – Hum ! » fit Tchitchikof ; et après une minute de silence, d’un ton timide et comme s’il craignait de commettre quelque indiscrétion : « Peut-on savoir, Constantin Féedorovitch, pourquoi vous ne faites pas vous-même cette acquisition ? – Un grand point dans la vie, c’est de savoir se borner ; je suffis à ce que j’ai ; acquérir plus, ce serait m’exposer à ne plus suffire et à subir les effets de la fatigue. D’ailleurs, sans que je songe même à des agrandissements, les hobereaux du district criaillent déjà contre moi, prétendant que je profite amplement de l’extrême détresse où ils sont presque tous, et que j’achète sans honte, pour un morceau de pain, tantôt un bois, tantôt un champ, tantôt une pièce de pré, en me donnant les airs de leur rendre service. Ce sont des propos aussi bêtes que mensongers ; ils me reviennent, je souris… Mais, à la longue, ces bruits pourraient prendre de la consistance, et je ne veux pas y donner lieu. – Rien, dans les oisifs, ne peut arrêter la passion de médire. – Vous ne sauriez vous faire une idée de ce que c’est que les têtes de notre gouvernement ; ici on ne m’appelle guère autrement que le vilain, le ladre, l’avare ; et quant à eux, ils sont tous ce que doit être un vrai gentilhomme ; aucun ne manque de dire : « Me voici ruiné pour avoir encouragé le commerce et l’industrie ; les considérations de fortune ne me feront jamais descendre jusqu’à cette vie de cuistre que mène Constànjoglo au milieu de sa mougikaille. » Ces messieurs aiment mieux un cadre de valetaille. Je devrais, selon eux, mettre mes plus valides paysans dans mes antichambres. – Je voudrais pour beaucoup être un cuistre à votre image et ressemblance, et qu’ils en eussent deux à nommer ainsi dans le pays. – Leur qualité, leur rang, leur éducation ! ! ! A qui, bon Dieu ! en imposent-ils avec tous ces beaux prétextes à ne rien valoir ?… Ils reçoivent des livres, c’est vrai, mais ils ne les lisent point. Ils se visitent, ils babillent, se donnent de continuels repas de noces sans mariage, et finissent leur journée par les cartes et par le vin de Champagne. Leur antipathie à mon égard a pour cause unique que je ne leur donne pas de grands dîners, et que je ne me fais pas leur banquier. Je ne donne plus depuis longtemps de grands dîners, parce que j’en ai perdu l’habitude et que cela me fatiguait horriblement : j’étais retenu chez moi comme prisonnier par les visites, et si, étant sorti, je rentrais accablé de lassitude, je me devais tout entier aux joyeux convives qui m’attendaient plein mon salon. Mes excellents amis, venez chez moi à l’heure du besoin, racontez-moi bien en détail comment ce malheur vous est venu, et demandez-moi un service ; si je vois à votre simple et honnête langage que le besoin est réel, et que vous ne ferez qu’un sage emploi de mes secours, si j’ai quelque lieu d’espérer que mon argent vous portera profit, non seulement, je vous prêterai, mais ce sera comme ça, tout fraternellement, de la main à la main, et sans intérêt. – Sans écritures, sans intérêt ! ! ! pensa profondément Tchitchikof ; voilà une ouverture dont il est très bon de prendre acte. – Et jamais, en ce cas, on n’essuiera de ma part un refus, poursuivit Constànjoglo. Mais jeter mon argent aux trente-deux vents comme un insensé, c’est ce qu’on ne me verra jamais faire : on peut en penser et en dire ce qu’on voudra. Quoi ! un fou voudra donner une fête à sa maîtresse, renouveler son mobilier tous les ans, un vieux incorrigible voudra célébrer le jubilé de soixante-quinze ans de scandales qu’il a donnés au monde, ou faire à sa nièce, qui est une sotte péronnelle, un vrai trousseau de princesse, l’équipage à l’avenant, et c’est moi qui, sous forme de prêt amical, devrait faire les frais de tout cela ! Vous vous moquez de moi, messieurs les… » Ici M. Constànjoglo cracha trois fois de droite à gauche et pensa laisser échapper une demi-douzaine d’énergiques épithètes en présence de sa femme ; celle-ci en fut quitte pour un peu d’inquiétude. Quant au seigneur agronome, une ombre d’hypocondrie bilieuse obscurcit ses traits, sa figure se plissa, ce qui était chez lui le symptôme d’une grande agitation intérieure. « Vous voudrez bien me permettre, mon très estimable et très honorable hôte, de vous ramener une dernière petite fois au sujet qui m’intéresse, dit Tchitchikof, après avoir bu un verre d’un ratafia de framboises, que l’on faisait admirablement dans cette maison. Si, par exemple, j’achetais, moi, supposons, cette terre dont vous avez bien voulu nous parler, en combien de temps aurais-je la chance de faire fortune ? – Si vous voulez vous enrichir vite, vite, dit Constànjoglo avec un mélange de brusquerie et de sévérité, vous ne parviendrez jamais à faire fortune : si vous voulez fortement, résolument, faire fortune, sans vous préoccuper du temps plus ou moins long qu’il y faut mettre, vous serez bientôt riche. – Je commence à deviner, dit Tchitchikof, qui n’y était pas du tout. – Oui, c’est ainsi ! dit Constànjoglo précipitamment et comme s’il s’emportait contre un contradicteur et contre Tchitchikof lui-même ; il faut être très laborieux, très vigilant ; sans cela rien. Il faut se passionner pour son économie, et croyez bien que tout cela n’est point ennuyeux. Vous avez pensé qu’on se morfond à la campagne ? Erreur ; moi, je me morfondrais bien autrement à la ville, si j’étais condamné à y passer un jour entier dans leurs salons, leurs clubs, leurs restaurants et leurs suffocantes salles de spectacle. Des imbéciles, des fous, un tas d’ânes, voilà, voilà toute la génération ! L’agronome n’a pas de temps à perdre en vains propos, en allées et venues sans but ; jamais le moindre vide dans son existence, tout y est plein et replein. Quelle variété après cela dans les occupations ! et quelles occupations ! des travaux qui, presque tous, élèvent et fortifient l’âme. » Et s’exaltant davantage : « Ici l’homme est dans sa véritable vie ; sa vie est en rapport direct et immédiat avec la nature, avec les saisons ; il semble converser avec le ciel même sur les phénomènes de la création. L’année est un cercle de travaux : voyez comme, dès avant la venue du printemps, on prépare les semences en tout genre ; on les émonde, on mesure les céréales dans les magasins, on les ressèche, on fait la répartition des corvées du renouveau ; tout est examiné d’avance, tout est calculé dès le commencement ; et quand enfin la glace des rivières est rompue et la débâcle à demi consommée, les giboulées ramènent des débordements prévus : tout a été détrempé et tout maintenant sèche à la surface, et presque aussitôt bêches, herses, sarcloirs, tout est en activité dans les champs et dans les jardins : on sème, on plante, on transplante. Vous représentez-vous bien tous ces mouvements ? est-ce une bagatelle, cela ? Ce qu’on plante et ce qu’on sème, c’est la moisson, ce sont les récoltes, c’est la bénédiction du ciel qu’on enterre là pour la recueillir au centuple avant que le soleil ait souri cent fois… Et la fenaison… la fenaison !… L’été a prodigué ses feux, et voici la moisson en pleine ébullition dans la campagne : ce sont les seigles, puis les froments, puis les orges, puis les avoines ; alors chaque minute a son prix, alors on n’aurait pas trop de vingt yeux, tous seraient occupés. Et comme tout cela est fêté ! Il s’agit d’engranger, d’emmagasiner les récoltes, puis de battre et de vanner ; puis vient le labour d’automne ; puis viennent, avant les froids, les réparations à faire aux granges, aux celliers, aux hangars, aux étables ; puis c’est un abatage de bois, et le sciage, et le transport de la brique et des poutres pour les bâtisses de printemps. » Là, se reprenant : « Et j’oubliais le travail des femmes : comment se rappeler tout ? et les comptes, l’enregistrement des résultats obtenus… Il faut aller au moulin, à la fabrique de colle, à la tisseranderie, à la corderie ; il faut aller voir le paysan quand il travaille pour lui-même… C’est que, quant à moi, si le paysan manie habilement la hache, je suis homme à le regarder avec intérêt des deux et trois heures de suite, tant j’aime tout ce qui est travail. Il y a là un but tout proche, l’homme y marche droit, le but est atteint ; il en résulte avantage pour chacun et pour tous, et du bien-être de tous une augmentation de revenu pour moi, et l’essentiel est le contentement que cela me procure, non pas tant à cause de l’argent… car enfin l’argent, après tout, n’est que de l’argent, un produit entre tous les autres ; mais c’est que tout est l’ouvrage de nos mains, que nous sommes l’auteur et la cause de toute cette chevance ; ce que nous avons, nous ne l’avons pas volé. Chacun de nos pas semble avoir semé la fécondité et fait germer la joie avec l’abondance. » Puis, concluant : « Et où trouverait-on une jouissance comparable à celle de pouvoir se dire de ces choses-là ? » dit Constànjoglo ; et son visage était tout illuminé de bonheur. Comme un monarque à l’heure solennelle de son couronnement, il avait dans les yeux des rayons qui s’élevaient et s’abaissaient tour à tour. « Non, reprit-il, vous ne sauriez me nommer une félicité qui vaille le quart de celle-là. C’est par ce genre de vie, exclusivement peut-être, que l’homme se rapproche de la divinité. Il me semble que Dieu s’est proposé, comme sa plus haute jouissance, les choses de la création, et qu’il est dans ses desseins et dans sa volonté que l’être créé à son image fasse tout pour être, lui aussi, créateur de tout bien dans sa sphère terrestre. Et l’on prendrait cela pour un genre d’existence ennuyeux ! » Tchitchikof, quoique assis sur une chaise de paille tressée, devant une table couverte du plus beau linge ouvré, avait la pose d’un solitaire qui, en s’éveillant sur un lit de mousse, sous de beaux ombrages, aurait entendu le chant de l’oiseau de paradis ; ses lèvres et ses yeux étaient comme injectés d’une lymphe de voluptueuse délectation. Le silence s’était fait, et il écoutait encore. « Constantin, passons au salon, » dit la dame en se levant de table. Tous se levèrent. « C’est un très honnête homme, ce monsieur, pensa Constànjoglo ; un homme comme il faut : attentif, sobre de paroles… Il ne ressemble guère à ces êtres légers, frivoles, distraits, évaporés comme ils sont maintenant tous. » Et après avoir pensé il devint plus gai, repassa sommairement dans sa mémoire toutes les belles choses qu’il venait de dire, et se félicita évidemment d’avoir ainsi rencontré un homme possédant l’art d’écouter et avide des conseils de la sagesse. Pàvel Tchitchikof, cependant, ayant arqué son bras droit contre sa hanche, ramenait au salon Mme Constànjoglo, mais avec beaucoup moins de gracieuse prestesse, non sans doute qu’il fût chargé d’aliments comme en sortant de la table de Sabakévitch ou de Péetoukhof, mais simplement parce que ses pensées avaient pris un caractère de solidité matérielle qui communiquait à toute l’économie de sa personne une certaine gravité d’un nouveau genre. « Tu auras beau dire, moi je trouve tout cela fort ennuyeux ! » dit à l’oreille de son beau-frère Platônof, qui fermait la marche. Et quand, ensuite, on eut pris place dans le salon jaune, où l’on venait d’allumer les bougies, vis-à-vis d’une porte vitrée ouvrant sur le balcon qui conduisait au jardin, Tchitchikof sentit quelque chose d’analogue à ce bien-être de l’homme, qui, après de longues erreurs, de grandes anxiétés et bien des misères, aurait enfin aperçu à l’horizon le toit paternel… et qui, au moment même où il croit déjà toucher au terme de ses angoisses, au but de ses plus chers désirs, jette loin de lui son bâton de pèlerin, secoue la poussière de sa robe, se regarde dans la fontaine voisine, répare le désordre de ses cheveux, prélude au sourire qui est si naturel à la vie de calme et de bonheur qu’enfin il va goûter, et se dit : « Assez ! » Telle était en effet la disposition d’esprit où les discours de Constànjoglo avaient mis son âme. Il y a ainsi, pour chaque homme, certains discours qui nous font découvrir à l’improviste une amie, une sœur, une nature très sympathique, dans l’âme de celui qui parle. Et souvent c’est dans le fond du steppe, dans la solitude la plus inconnue du monde, qu’il vous est donné de rencontrer l’homme dont le chaud et sympathique langage vous fait oublier et le manque de routes et le manque d’asile nocturne, et l’absence de toute distraction de la vie contemporaine, et le jeu fallacieux des mille prestiges auxquels on se laisse si aisément prendre. Ce langage doux au cœur se grave profondément dans l’esprit ; rien ne s’efface d’une heureuse soirée passée à l’entendre ; la mémoire fidèle conserve tout ; elle rappelle qui était présent, comment on était placé, ce que l’homme à la parole amie tenait à la main, le son de sa voix, le ton, l’accent qui accompagnait telles ou telles de ses paroles, et jusqu’aux détails les plus insignifiants de l’entrevue. Aucune circonstance de cette soirée n’échappa à Tchitchikof : ce petit salon très modeste, très simplement meublé, l’expression de parfaite bonhomie des traits de son hôte évidemment bienveillant, et la pipe à large et beau mounschtouk d’ambre jaune qui fut présentée à Platônof, et le rapide courant de fumée que celui-ci poussa au nez de son doguin, et le reniflement du doguin, et le rire indulgent de sa charmante sœur, qui lui disait : « Assez, assez ; finis de tourmenter cette pauvre bête ; » et la joyeuse clarté des bougies, et le grillon de l’angle du poêle et la porte vitrée, et la fraîche et claire nuit de printemps qui leur faisait spectacle en argentant les cimes des arbres, transpercés plus bas par le scintillement des étoiles, et les mélodies tour à tour vives et tendres du sauvage rossignol, partant du centre d’un bocage aux feuilles par moments toutes ruisselantes de reflets d’or. « Mon très honorable Constantin Féedorovitch, vos discours ont pour moi la plus exquise douceur, dit Tchitchikof, et j’ajouterai que jamais encore je n’ai rencontré en Russie un homme d’un esprit comparable au vôtre. – Ah çà, écoutez, Pàvel Ivanovitch, dit Constànjoglo, si vous êtes amateur d’esprit solide, si vous avez la curiosité de voir un véritable homme d’esprit, sachez que nous en possédons un dans ces cantons, et que je ne vais pas à la cheville du pied de celui-là. – Qui cela pourrait-il donc être ? dit Tchitchikof avec étonnement. – C’est un entrepreneur à qui j’ai souvent recours, un nommé Mouràzof. – Voici la deuxième fois, cette semaine, que j’entends parler de Mouràzof. – C’est un homme capable de régir les plus grandes propriétés, et qui administrerait tout aussi bien un royaume. Si j’étais souverain, je ne chercherais pas longtemps un ministre des finances. – On dit, en effet, que c’est une intelligence des plus remarquables ; ne s’est-il pas fait, sans reproches, une fortune de dix beaux millions ? – Dix ? Allons donc ; il en a bel et bien quarante, et du crédit pour le double et le triple. Bientôt il sera maître de la moitié du territoire de l’empire, car il y a bien plus loin, pour de pareils hommes, d’un écu à dix mille roubles que de quarante millions à un ou deux milliards. – Qu’est-ce que vous me dites donc là ? s’écria Tchitchikof l’œil écarquillé et la bouche béante. – La vérité, Voulez-vous que je me répète ? Celui-là s’enrichit lentement, qui intelligent, actif, économe, ne possède que quelques centaines ou quelques milliers de roubles vaillant ; mais le possesseur intelligent de plusieurs millions a devant lui une sphère d’activité immense dans laquelle il est grand, puissant, irrésistible ; il fait un pas, le champ se déblaye, la carrière s’aplanit, l’horizon recule, les rivalités disparaissent et fuient pêle-mêle. En toute vente, en tout achat, en toute adjudication aux enchères, en toute entreprise, qui oserait, qui pourrait accepter la lutte contre lui ? Quel esquif imprudent voudrait se mettre en travers d’une si écrasante machine ? – Ah ! Seigneur mon Dieu ! murmura Tchitchikof en se signant sans détourner ses regards des yeux de Constànjoglo. Et Mouràzof a trouvé assez de force en lui-même pour aller ainsi toujours en avant ? Vrai, je m’y perds, moi, rien qu’à songer ; vous m’en voyez tout pétrifié, je vous assure. Quoi ! on s’étonne de la sagesse d’en haut, dès qu’on observe attentivement un insecte ; moi je suis bien autrement confondu de voir un pauvre sujet de la mort, sans perdre un instant son sang-froid et sa présence d’esprit, remuer des sommes énormes, et celles-ci mettre encore à sa disposition l’intelligence et l’activité empressée de milliers d’êtres, ses frères et ses semblables devant la Providence, tous jaloux de lui faire honneur en toutes choses, et de le servir et d’obtenir de lui un sourire, tous cherchant leur devoir dans l’apparence de ses moindres désirs. Qu’il me soit permis seulement une question au sujet de Mouràzof ; serait-il possible qu’à toute cette prospérité, on pût trouver, bien entendu, dans l’origine, des commencements exempts de toute fraude ? – Il a acquis cette fortune, et cela dès l’origine, de la manière du monde la plus irréprochable. – Hum ! je ne puis guère admettre cela ; je le concevrais pour des milliers, mais des millions, songez donc ; impossible, impossible ! – C’est le contraire qu’il faut dire ; ce sont les milliers qu’il est fort difficile d’acquérir sans fraude ; les millions viennent d’eux-mêmes se joindre aux millions. Un millionnaire n’a point de raisons de recourir aux voies détournées ; il marche droit devant lui, on se range, il n’a qu’à se baisser et à prendre. Un autre ne pourrait soulever une des mille choses qui, pour le suivre, lui, se soulèvent et marchent d’elles-mêmes. Les ruisseaux vont à la rivière, les rivières aux fleuves, les fleuves à la mer, qui ne rend rien que pour reprendre. Il faudrait l’autorisation du gouvernement pour détourner un cours d’eau ; mais les gouvernements eux-mêmes sont virtuellement intéressés à ce qu’on ne détourne pas les grands courants naturels de la richesse dite publique, qui tous affluent vers l’activité et l’intelligence unies à la probité et au capital. Et, en fait de ce capital, les milliers de roubles sagement employés donneront dix, quinze, vingt pour cent ; mais les millions ont pour essence de se doubler, tripler, quintupler… de se décupler parfois en fort peu d’années. – Et quand je pense que de pareilles fortunes commencent assez souvent par de misérables copecks !… – Il n’en arrive jamais autrement ; c’est dans l’ordre le plus naturel des choses. Quiconque est né avec des milliers de roubles et a été élevé sur des milliers de roubles, n’acquerra point ; il est accoutumé à l’aisance, à la dépense, à la paresse, aux fantaisies de tout genre. Il faut commencer du commencement et non pas du milieu, du copeck et non du rouble, d’en bas et non d’en haut. C’est à ce prix qu’on apprend à connaître les hommes et l’état de choses au milieu duquel on a à se retourner. Si tu as senti ce mal sur ta peau, si tu as appris que chaque denier en ce monde semble être cloué avec un clou de huit pouces, si tu as été pris ou presque pris à cent escroqueries, tu en auras alors tant vu, tant su, que tu ne pourras plus te tromper en aucune entreprise, et tes affaires ne s’en iront pas à la dérive. Soyez bien sûr de ce que je vous dis… qu’il faut « commencer par le commencement ». Pour que je sois d’abord en défiance à l’égard d’un homme, il suffit qu’il me dise : « Donnez-moi cent mille roubles, je serai tantôt riche. » Cet homme-là, soyez-en sûr, procédera par coup de tête, et non par bon et habile calcul, comme fait celui qui commence par des copecks, ainsi qu’il est de règle partout. – En ce cas je deviendrai riche, dit Tchitchikof, qui involontairement pensait à ses âmes mortes, car je commence réellement avec rien. – Constantin, il est temps de laisser à Pàvel Ivanovitch la liberté d’aller prendre du repos, et tu es aujourd’hui dans une veine de babil si extraordinaire… – Oui, oui ; vous deviendrez riche et très riche, dit Constànjoglo sans écouter sa femme ; il découlera vers vous de tous les côtés des ruisseaux de cuivre rouge d’abord, puis d’argent, puis du plus bel or de ducat ; et ensuite vous en viendrez à ne savoir plus parfois où mettre en sûreté vos lingots. » Tchitchikof prit très au sérieux cette prédiction ; son imagination, qui ne manquait pas de vivacité sur de certains sujets proches du cœur, le transportait en ce moment dans les riants domaines des rêves d’or ; ses pensées prirent des ailes d’or et voltigeaient au milieu d’enchantements féeriques sous une gaze de fils d’or. Pour ramener tout à lui, il avait dans la main un gland à coulants d’or, et un doux écho lui rapportait sans cesse à l’oreille ces mots si doux : « De tous les côtés des ruisseaux d’or découleront vers toi. » « Vraiment, Constantin, tu devrais un peu songer que Pàvel Ivanovitch doit avoir besoin de sommeil, après toutes ses courses d’aujourd’hui. – A qui en as-tu donc ? va te coucher si tu as sommeil ; nous… » dit Constànjoglo, et il s’arrêta court, s’apercevant que tout le salon retentissait d’énergiques ronflements qui procédaient du fait de Platônof, et plus encore de son doguin, incapable de ne pas suivre sympathiquement son maître dans cette sorte d’exercice. Constànjoglo, tiré de ses préoccupations, finit par s’apercevoir qu’il était réellement temps de s’aller mettre au lit. Il secoua Platônof en lui disant : « Hé ! frère, assez ronflé en compagnie ! » puis il souhaita à Tchitchikof une bonne nuit, et tous se séparèrent. Quelque heureux que soient les hommes, ils sont aises de s’oublier pour un tiers ou pour un bon quart de jour. Les héros, toutefois, se distinguent des autres mortels en ce qu’ils résistent aux sollicitations de la nuit, dès qu’ils ont à méditer sur la grandeur de leur entreprise. Tchitchikof, après s’être mis dans le plus simple appareil, veilla assez longtemps absorbé dans de profondes rêveries : malgré sa posture de dormeur résolu, il méditait sur les moyens de devenir propriétaire et seigneur d’un domaine qui ne fût point fantastique, mais réel et du meilleur rapport. Par suite des explications de son hôte, les choses lui semblaient désormais si claires, la possibilité de s’enrichir lui apparaissait si évidente, les difficultés de l’économie rurale étaient devenues à ses yeux si minimes, si peu savantes et même si parfaitement sympathiques à sa nature, qu’il se voyait déjà campagnard déterminé, propriétaire terrier et seigneur d’un bon domaine en pleine voie de prospérité. En effet, de quoi s’agissait-il pour lui maintenant ? D’aller au lombard emprunter une somme assez ronde qu’il hypothéquerait comme dette sur tous les morts, administrativement vivants, qu’il possédait en contrats d’acquisition instrumentés en bonne et due forme, et d’acheter une terre dont les serfs ne fussent pas fantastiques comme ceux de son gage… Alors la chose allait de soi ; en agriculture il s’y prendrait, il agirait avec la même attention, la même prudence et la même activité que M. Constànjoglo, sans rien introduire de nouveau qu’il n’eût auparavant examiné, étudié avec zèle ce qui était tenu pour bon d’après une expérience séculaire… il verrait tout de ses propres yeux, il ferait ample connaissance avec tous ses paysans sans intermédiaire ; il repousserait d’autour de lui toute superfluité, voulant n’être pas distrait d’une entreprise qui demandait une constance chevaleresque dans le travail et dans l’économie ; et d’avance il se réjouissait de tout ce plaisir qu’il allait avoir en établissant un ordre exemplaire dans toutes les parties de son domaine, et en voyant la marche ferme, régulière, imprimée à toute l’exploitation, à la grande machine agricole, par les nombreux ressorts qu’il manierait lui-même d’une main sûre et infatigable. C’est résolu, le travail bouillonnera sur tous les points, et, de même que, dans un moulin mû par un filet d’eau vigoureux et continu, la farine s’échappe rapidement du grain que broie la meule et que sassent et ressassent les bluteaux, il ira, lui, dans ses cours, et à la rivière, sur les rives de l’étang et du marais, et dans le creux des vallées, examiner tout ce qu’on dédaigne, tout ce que l’ignorance et la paresse rejettent, tous les détritus, et les joncs, et les roseaux, et les écailles de poissons, et les bois résineux, et les oléagineux, et les cotonneux… et les feuilles sèches, et les divers engrais… il essayera tout, et démontrera à ses gens l’utilité de tout résidu quelconque. Pendant cette rêverie l’image du parfait propriétaire semblait se tenir debout devant lui et lui inspirer des idées lumineuses ; Constànjoglo était moins parfait que l’image qu’il entrevoyait, et pourtant Constànjoglo était le premier homme de Russie pour qui il eût senti une véritable estime exempte de tout scrupule. Jusqu’à ce jour il n’avait estimé dans l’homme que le rang, le grade civil, en tant que supérieur au sien, ou bien les vices fortement caractérisés et dont il se sentait incapable ; jamais, avant de connaître Constànjoglo, il n’avait encore estimé aucun homme pour son esprit. Il pensait qu’en face d’un tel être il n’y avait pas à badiner, qu’il fallait être soi-même, tout à son naturel, et ne pas jouer la comédie, et qu’à ses yeux il n’y avait sur la terre, rien de plaisant que le solide et l’utile, trait qui suffisait bien, ce semble, pour rendre Constànjoglo extrêmement honorable. Notre héros avait depuis quelques heures, on s’en doute, le projet d’acheter la terre de Khlobouëf, et voici par quel moyen : il avait par devers lui dix mille roubles, et il comptait pouvoir en emprunter quinze à Constànjoglo, ayant, on l’a vu, pris bonne note de ce qu’avait dit celui-ci, qu’il était prêt à aider tout homme animé du sincère désir de faire fortune, et, quant au reste de la somme, et à ce qu’il fallait pour les frais d’acquisition, d’ensaisinement et de premier établissement, il trouverait d’une manière quelconque, soit par voie d’emprunt hypothécaire, ou simplement en faisant attendre… Eh, mon Dieu ! que de débiteurs en usent ainsi ! On promène le créancier jusqu’à ce qu’il soit las ; marche, marche, marche, cours les tribunaux, va te traîner dans la poussière des greffes, si c’est ton bon plaisir, mon maître ! Tchitchikof rêva longtemps à tout cela. A la fin le sommeil, qui, depuis plus de quatre heures, tenait dans ses bras, comme on dit, toute la maisonnée, prit aussi notre héros dans sa douce étreinte. Le bon Tchitchikof s’endormit d’un sommeil si sain et si profond, que le spectacle en serait dépitant et humiliant pour ceux de mes lecteurs qu’afflige l’insomnie. Je m’abstiendrai, par égard pour ces derniers, de décrire en détail ce sommeil, me bornant à le qualifier de sommeil héroïque, car aussi bien daignera-t-on se souvenir que nous écrivons ici une épopée, et nous n’y épargnons, ce nous semble, aucune des ressources poétiques que nous offre le temps qui court[129].
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Le lendemain, les choses s’arrangèrent au mieux avec Constànjoglo, qui avait réellement pris Tchitchikof en grande affection, le trouvant simple, bonasse, exempt de toute espèce de morgue, enclin à écouter et incapable de tourner en raillerie ce qu’on lui disait, toutes qualités fort rares, paraît-il, dans le district ; il lui donna de bon cœur dix mille roubles, sans intérêt, sans cautionnement, et sur une simple reconnaissance. Au reste, il était dans son caractère d’assister de sa bourse et de ses conseils quiconque avait un désir sincère de s’établir dans le pays et d’acheter du bien pour le faire valoir ; il faisait consister en cela surtout son patriotisme, et il faut reconnaître que cette opinion en vaut une autre.
Il montra en détail à Tchitchikof toutes ses exploitations ; chez lui, il est vrai, une heure qu’on eût pu employer à quelque chose d’utile ne se perdait pas impunément, et il n’y avait point d’exemple que rien eût jamais mal tourné. Aucun paysan de ses terres ne pouvait manquer d’exactitude ou de vigilance ; le maître, en pareil cas, semblait jouir du double don d’ubiquité et d’omniscience ; une velléité de fainéantise le trouvait là debout, prêt à relever le délinquant du péché même d’intention. L’intelligence et le contentement de soi brillaient dans tous les yeux ; tout dans ce domaine était si habilement organisé qu’il semblait que la machine fût montée ainsi pour un demi-siècle et qu’elle fonctionnât d’elle-même. L’aménagement des forêts et le système des jachères institués par Constànjoglo pouvaient obtenir l’approbation de tous les agronomes du pays ; à plus forte raison excitèrent-ils l’admiration de Tchitchikof, pour qui tout était nouveau et d’un intérêt saisissant. Aussi se disait-il à tout moment : « Que de belles choses faites sans bruit ! et qu’il y a loin de ce que je vois à ces projets, à ces théories, à ces gros traités et à ces grands discours ambitieux que j’ai entrevus chez Kochkarëf, à ces in-folio écrasants qui depuis cent ans promettent à l’univers l’abondance et le bonheur, et s’arrêtent sous ce rapport au prospectus du livre ! » Et il pensait à la vie inutile et débilitante, ruineuse pour le pays, que mènent les trois quarts au moins des habitants des capitales, occupés à glisser avec grâce sur des parquets cirés, à débiter et à faire des inepties en grande et pimpante assemblée !
Constànjoglo offrit de lui-même d’accompagner Tchitchikof chez Khlobouëf et de visiter avec lui la propriété. Tchitchikof était tout gaillard. Après un copieux déjeuner, tous deux, et Platônof troisième, prirent place dans la belle calèche de Paul Ivanovitch, et on partit ; Iarô prit les devants comme pour écarter du chemin les oiseaux, et la bancelle de Constànjoglo vint à la suite[130]. On fit ainsi quinze verstes ou kilomètres sans sortir des bois et des champs de Constànjoglo. A peine on eut gagné la limite de ses terres que tout changea d’aspect ; on ne vit plus que des blés rares et mal épiés, et, au lieu de beaux arbres, des troncs pourrissant sur pied. Le village, malgré la beauté naturelle du site, semblait un lieu abandonné. Un bâtiment en pierre, qui promettait une maison d’habitation convenable, restait inhabité, faute d’avoir été achevé, et derrière se découvrit une autre maison, habitée, mais vieille et trop petite. Ils trouvèrent le maître tout ébouriffé, réveillé d’un somme d’extra, mais encore plein de sommeil. C’était un homme de quarante ans ; il avait la cravate plus que dénouée, sa redingote avait des pièces, et ses bottes des crevasses. Il se réjouit comme d’une bonne fortune de voir apparaître des visites ; il lui serait arrivé des frères absents depuis bien des années qu’il n’aurait pu se montrer plus joyeux. « Constantin Féedorovitch ! Platon Mikhaïlovitch ! vous m’avez donc fait le grand plaisir de venir à la fin ? Est-ce que je ne rêve pas ? vrai, je pensais bien être abandonné de tous ; c’est à qui me fuira comme la peste : on craint tant que je ne demande quelque prêt d’argent ! Oh ! j’en avale de dures, Constantin Féedorovitch ! et j’avoue que j’ai mérité tout cela ; le pourceau a vécu sa vie de pourceau. Pardon, messieurs, de vous recevoir en pareille toilette. Vous le voyez, j’achève d’user mes vieilles bottes. Cà, que puis-je vous offrir, messieurs ? – Point de cérémonies ; nous sommes venus pour affaires ; nous vous amenons un acheteur, M. Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, lui dit Constànjoglo. – Heureux, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance ; permettez-moi de vous toucher la main. » Tchitchikof lui présenta les deux mains à la fois. « Je voudrais, cher monsieur Pàvel Ivanovitch, vous faire les honneurs d’un domaine qui méritât votre attention. Mais, messieurs, permettez-moi de vous demander si vous avez dîné ou non. – Nous avons dîné, dit Constànjoglo à très bonne intention, nous avons dîné ; nous ne voulons vous causer ni embarras ni dépenses ; allons tout de suite visiter… – Eh bien, allons. Allons voir les traces de mon désordre et de ma folie. » Khlobouëf prit à la main sa casquette. Ses hôtes se couvrirent, et tous allèrent à pied visiter le village. Dans presque toute la rue, ils virent, de l’un et de l’autre côté, de vieilles cabanes percées de toutes petites fenêtres bouchées de ces bandes de vieille toile dont les paysans enveloppent leurs pieds en guise de bas. « Allons voir les déplorables effets de ma folie et de mes désordres, répéta Khlobouëf. Sans doute vous avez bien fait de dîner chez vous ; croirez-vous, Constantin Féedorovitch, que je ne possède pas une poule chez moi ? voilà où j’en suis venu. » Il soupira, et, comme s’il eût réfléchi qu’il ne pouvait lui suffire d’intéresser Constànjoglo seul, il s’empara du bras de Platônof et prit les devants avec lui. Constànjoglo et Tchitchikof restèrent en arrière et les suivirent à distance, en se tenant bras dessus bras dessous. « J’ai bien du mal, Platon Mikhaïlovitch, bien du mal ! dit Khlobouëf à Platônof ; vous ne sauriez jamais vous imaginer comme j’ai du mal : je n’ai ni argent, ni pain, ni bottes… Je vous parle là une langue inconnue, hein ? Je rirais le premier de ce dénuement, si j’étais jeune et seul à en souffrir. Mais quand c’est aux approches de la vieillesse que les privations et les angoisses viennent vous serrer la gorge, et qu’à chaque convulsion vous sentez oppressés sous vous une femme et cinq enfants… le moyen de ne pas devenir bien triste et bien sombre ?… – Eh bien, si vous vendez votre terre, le produit de l’affaire ne sera-t-il pas pour vous une vraie planche de salut ? dit Platônof. – Une planche de salut ! dit Khlobouëf en fouettant l’air de la main ; mes dettes payées, il ne me restera pas un millier de roubles. – Et qu’allez-vous donc faire ? – En vérité, je ne sais. – Vous entreprendrez quelque chose pour sortir de ce dénuement. – Qu’entreprendrais-je ? – Vous prendrez un emploi. – Mon rang civil est Goubernskï sécrétar, la quatorzième classe, l’équivalent à peine du grade de sous-officier de la ligne… C’est joli, n’est-ce pas, pour solliciter un emploi ? Mais, soit, à force de patience et d’intrigue, je me fais donner une place aux appointements de cinq cents roubles… et j’ai cinq enfants et leur mère à nourrir ! – Faites-vous intendant ou régisseur de quelque domaine. – Qui est-ce qui confiera la régie de ses terres à un homme qui a mangé son propre bien ? – Si l’on a à sa poursuite la faim et la mort, il y a pourtant nécessité de se créer vite un refuge quelconque. Mon frère connaît beaucoup de gens à la ville. Il ne faut peut-être que la bonne volonté d’un membre de ce petit monde officiel pour qu’il vous soit donné une place… oui, je prierai mon frère… – Non, Platon Mikhaïlovitch, dit Khlobouëf en pressant avec force la main de Platônof, je ne suis propre à rien du tout ; je suis vieux, très vieux avant l’âge ; d’anciens excès m’ont séché la moelle épinière, j’ai à cette épaule un rhumatisme incurable… Une place ! une place pour que je vivote aux dépens de la couronne et du tiers et du quart peut-être aussi… Nous savons qu’il a été ouvert ainsi partout des places où des gens insatiables s’engraissent… A Dieu ne plaise que, pour nous donner à moi et aux miens le pain quotidien, on grève encore plus le pauvre peuple ! – Voilà, pensa Platônof, les fruits d’une vie de désordres ! Mieux vaut, en vérité, ce demi-sommeil, ce long bâillement de mon existence, et ceci me justifie du moins un peu. » Pendant la complainte que Khlobouëf faisait entendre à Platônof, Constànjoglo, qui les suivait à cent pas de distance avec Tchitchikof, jetait de tous côtés les regards les plus indignés : « Voyez, voyez, voyez et jugez, disait-il en montrant du doigt les objets : n’est-ce pas incroyable, cet état de misère où il a jeté le paysan ? Ici pas un chariot, pas un cheval ! Qu’il arrive une épizootie, pas de danger que l’on y perde son avoir. Il n’y a pas à balancer, vends ta montre, la voiture et ta dernière chemise, et vite donne au paysan un bœuf et un cheval, si tu ne veux pas qu’il reste des journées sans travailler. Il faut à présent des années pour réparer le mal. Le paysan tombé dans la paresse ne se remue plus ou peu que pour aller au cabaret, et il suffit bien qu’on l’ait laissé un an sans travail pour qu’il se soit fait à jamais à ses haillons et à son vagabondage. « Voyez-moi ces champs, voyez cette terre-là ! poursuivait-il en montrant des prés qui commençaient immédiatement derrière les chaumines, ce ne sont que fondrières. Moi, j’aurais là du lin, du lin pour au moins cinq mille roubles, et de ce côté des navets pour quatre mille. Et là-bas, au fond, toute cette côte, c’était autrefois la plus magnifique seiglière… tout cela stérile comme le rocher ; plus d’emblavures : il n’a pas semé de blé, je le sais. Tenez, voyez ces vallées, rien ! rien ! moi, j’aurais là une futaie si haute que le vol du corbeau n’y atteindrait pas. Et dire que ce malheureux ne comprend pas quel trésor il a dans une pareille terre ! » En achevant cette expression de son dépit, Constànjoglo cracha comme pour en avoir le cœur soulagé ; mais la bile ne monta pas moins à son front, qui sembla se couvrir d’un nuage sombre. Cependant ils avaient, tout en causant, gravi une colline à travers des halliers ; quand ils furent sur le plateau, ils virent miroiter les eaux rapides d’une rivière, puis, plus loin, dans la perspective, se découvrait une partie de la maison du général Bétrichef, et plus loin, bien plus loin encore, comme derrière une gaze bleuâtre, une chaîne de collines couvertes de bois touffus qui, selon toute probabilité, ainsi que le pensa notre héros, cachaient le domaine de Téntëtnikof. Tchitchikof dit à Constànjoglo : « Si l’on couvrait de jolis bocages toute cette charmante colline où nous sommes, je crois que nul paysage au monde n’égalerait en beauté cet endroit-ci. – Ah ! vous êtes un amateur de paysages ? dit l’agronome à Tchitchikof d’un air presque sévère ? prenez bien garde que, si vous vous préoccupez de ces choses-là, vos campagnes n’auront ni blé, ni foin, ni bétail, ni bon aspect. Regardez à la beauté des récoltes, et ne vous embarrassez pas de celle des vues. La beauté viendra toute seule ; souvenez-vous des meilleures de nos villes russes : les plus belles sont justement celles qui se sont construites elles-mêmes, où chaque habitant, en bâtissant, a consulté ses besoins et son goût… Quittez le souci de la beauté, pour n’avoir bien exclusivement que celui de faire naître ici l’abondance. – C’est dommage seulement qu’il faille longtemps attendre… Je serais si enchanté de voir bien vite les choses dans leur état de bon ordre et de prospérité ! – Patience ! plantez, semez, remuez cette terre qui ne s’est que trop reposée, et ne perdez ici en amusements ni les heures ni les minutes. C’est dur, c’est pénible… Eh ! oui, soit, c’est très difficile ; mais ensuite cette même terre se laissera remuer comme vous voudrez, elle vous aidera elle-même. Outre les soixante-dix ou soixante quinze bras qui vont être votre propriété, vous en aurez sept cents d’invisibles, très ardents à pousser vos labeurs. Tout se décuple en un rien de temps chez celui qui sait et qui veut. Il est certain du moins que sur mes terres je n’ai nul besoin de remuer le bout du doigt ; les choses se font toutes seules. C’est que, voyez-vous, la nature aime la patience, par suite d’une loi émanée de Dieu lui-même. – En vous écoutant on sent entrer dans son âme comme un flux de forces inconnues. – Tenez, voyez cela, là sur le versant ; ils s’imaginent peut-être avoir labouré ce bout de champ ! s’écria Constànjoglo avec un âcre sentiment de douleur. Savez-vous que je ne pourrais pas rester ici plus longtemps ? c’est pour moi la petite mort d’avoir à être témoin du désordre et de la ruine volontaires d’un homme. Vous pouvez maintenant terminer l’affaire sans moi. Enlevez-moi à ce fou ce trésor ; il n’est bon, lui, qu’à profaner les dons de Dieu. » Et après avoir parlé ainsi, Constànjoglo resta un instant comme suffoqué par la bile. « Adieu, adieu ! dit-il à Tchitchikof, et se hâtant de rejoindre le propriétaire son voisin, il lui dit adieu aussi. – De grâce, Constantin Féedorovitch, dit Khlobouëf étonné, vous ne faites que d’arriver et déjà vous repartez ! – Impossible de faire autrement, impossible ; j’ai à faire chez moi, pardon, dit Constànjoglo, qui aussitôt enfourcha sa bancelle, et cinq minutes après il était loin. – Constantin Féedorovitch n’a pas pu y tenir, dit Khlobouëf, devinant aisément la cause de cette fuite de son voisin ; c’est triste, c’est écœurant pour un agronome tel que lui, de voir un bien comme celui-ci tombé dans un désarroi si complet. Croirez-vous, Pàvel Ivanovitch, que je n’ai pas ensemencé cette année ? Parole d’honneur, je n’avais pas de semences et pas même ce qu’il faut pour labourer. Votre frère, Platon Mikhaïlovitch, est, dit-on, un agronome très distingué ; mais quant à votre beau-frère Constànjoglo, il n’y a pas à s’y tromper, c’est le Napoléon de l’agriculture. Que de fois je me dis : « Pourquoi tant d’intelligence et de génie dans une seule tête, et pourquoi pas une gouttelette de cet esprit-là dans la mienne ?… » Ici, messieurs, prenez bien garde ; en passant cette passerelle on court grand risque d’aller tomber dans quatre ou cinq pieds de vase… Ce qui me fait le plus de peine, c’est la situation de mes pauvres paysans. Je vois que c’est l’exemple qui leur est nécessaire, et de moi quel exemple reçoivent-ils ? Comment avec eux serais-je difficile et sévère ? Comment leur prêcher l’ordre, quand je suis le désordre incarné ? Prenez-les en main, Pàvel Ivanovitch, soyez leur seigneur. Il y a bien longtemps que je les aurais émancipés ; mais ils n’y gagneraient absolument rien ; je sens que le premier soin à prendre serait de leur enseigner ce que c’est que la vie. Il faut avant tout qu’un homme austère et juste habite parmi eux bien des années, et par ses exemples, par une infatigable activité, un sincère dévouement, prenne sur eux un ascendant irrésistible. Le Russe, je le vois par moi-même, ne saurait se passer d’une excitation constante ; faute de stimulants, il s’endort et se crétinise. – Il est étrange pourtant, dit Platônof, que le Russe soit ainsi sujet à se rouiller, et que l’homme du commun, si l’on cesse quelques mois de le suivre d’un œil attentif et sévère, tourne fatalement à l’ivrogne et au vaurien ! – Faute de civilisation, dit Tchitchikof. – Dieu sait faute de quoi : car enfin, pensez, vous et moi, nous sommes des gens éclairés. J’ai fait mes études à l’Université… mais je devrais dire plutôt : j’ai fréquenté l’Université, car ces études qu’on y fait, quelles sont-elles ? certes, je n’y ai pas appris la science de la vie ; j’y ai appris à dépenser beaucoup, beaucoup d’argent pour tous les nouveaux raffinements du confort, et à me bien habituer à l’usage de tous les objets coûteux. Et ce n’était pas que je fusse pour cela un mauvais étudiant ; nullement, car généralement mes camarades et moi nous nous valions de toute manière. Deux ou trois ont retiré de ces cours universitaires un profit réel, mais cela vient probablement de ce que par eux-mêmes ils étaient merveilleusement doués de nature ; en tout, les autres n’avaient souci que de savoir ce qui endommage le plus purement la santé, la raison et le domaine héréditaire. Nous prenons de la civilisation juste ce qui fait d’elle un danger, son apparence, sa seule superficie, son costume de bal paré, mais d’elle, d’elle-même, nous ne prenons rien. Non, Pàvel Ivanovitch, j’ignore à quoi cela peut tenir ; mais un fait positif, c’est qu’en général nous ne savons point vivre. – Ce sont les causes de ce fait qu’il serait intéressant de connaître. » Le pauvre Khlobouëf poussa un profond soupir et resta un instant l’œil fixe, après quoi il reprit : « Il y a des heures où je crois, en vérité, être un homme condamné sans appel ; je veux agir, je me sens paralysé. Aujourd’hui c’est bien arrêté dans ma pensée : à partir de demain, je commence une nouvelle vie ; dès demain chez moi, pour moi, diète et carême ; bah ! le soir de ce lendemain-là, il se trouve que j’ai tant bu et tant mangé que mes yeux se ferment et ma langue bredouille ; et, s’il me revient alors un vague ressouvenir de ma résolution de la veille, je me tiens immobile, les yeux écarquillés comme l’oiseau de nuit, et regardant à l’autre bout de la table… mais cela arrive à tout le monde, je suppose. – Oui, dit Tchitchikof en souriant : c’est une chose qui se voit assez fréquemment. – Nous allons prendre, s’il vous plaît, par ici ; nous visiterons les portions de terre que cultivent pour eux les paysans, » lui dit Khlobouëf ; puis rentrant dans son propos, il ajouta : « Il me semble vraiment qu’il n’est pas du tout exact de dire que nous sommes nés pour la prudence et la raison. On me fera difficilement croire que l’un de nous trois ait été, pendant plusieurs années, d’une sagesse parfaite. J’ai beau même voir de mes yeux que tel vit très honorablement, et se fait une bonne réserve, entasse les écus, forme des capitaux, je ne le crois pas, non, me l’assura-t-il lui-même ; ou bien le diable l’attend à sa vieillesse, et, arrivé là, il lâchera tout à la fois. C’est toujours ainsi ; civilisés ou non civilisés, c’est parfaitement égal. Tout le monde a connu dans nos endroits un manant très madré, qui de rien a su faire une somme ronde de cent mille roubles, puis il lui est venu l’idée folle de prendre des bains de vin de Champagne, et le gaillard s’est, ma foi, baigné dans le champagne. Il y a, je vous assure, quelque chose qui nous manque ; ce que c’est, je ne le saurais dire… Cà, il me semble que nous avons tout examiné ; je n’ai plus rien à vous montrer, à moins que vous ne teniez à voir le moulin ; mais non, laissez cela, un moulin sans roue, un bâtiment si délabré que les murs gardent à peine l’équilibre… – A quoi bon regarder une masure ? dit Tchitchikof. – Eh bien ! rentrons, messieurs. » Et tous trois reprirent le chemin de la maison. Ce qu’ils virent dans le trajet, ce fut toujours partout le même spectacle de désolation ; partout la malpropreté et le désordre étalant leur laideur : tout était complètement laissé à l’abandon. La lumière naturelle du simple bon sens s’était éteinte avec l’esprit d’ordre ; une femme en haillons crasseux maltraitait avec la dernière fureur une pauvre jeune fille, et deux paysans regardaient du plus stoïque regard les sévices de cette ivrognesse qui pouvait tuer l’enfant. L’un de ces paysans se grattait le bas de l’échine et bâillait, l’autre bâillait en s’étirant, les portes bâillaient faute de gonds, les toits faute de clous, et tous ces bâillements gagnaient sensiblement Platônof, à qui il n’en fallait pas tant pour se laisser aller à l’exemple. « Voilà donc, pensa Tchitchikof, un échantillon de ma future propriété en fait d’hommes… quelles guenilles ! c’est pièce sur trou et trou dans la pièce. » En effet, sur une des chaumières dont le toit avait sombré, le paysan et ses fils avaient hissé les deux battants de leur porte cochère. Des fenêtres aux croisées disjointes, et sans gonds ni targette, étaient maintenues en place par des perches dérobées dans les embarras du propriétaire ; c’était, à chaque pas, l’application du système de ce pauvre Trichka qui rognait ses manches et ses basques pour raccommoder les trous du coude[131]. Tchitchikof fit la remarque que tout ce qu’ils avaient vu dans le domaine était dans un état bien peu réjouissant. On entra dans la maison ; là, Platônof et lui furent frappés d’un contraste, celui d’une évidente détresse avec une foule des élégantes bagatelles de luxe les plus modernes ; à côté de draperies et de meubles fort détériorés, des bronzes et des albâtres du dernier goût : Shakespeare en écritoire, Faust, Méphistophélès et Marguerite en pendule, et au beau milieu de la table un ustensile d’ivoire d’un beau travail, celui dont les Orientaux se servent pour se gratter la peau. La maîtresse de la maison vint recevoir les hommages de ces messieurs ; elle était vêtue avec goût et tout à fait à la mode ; elle leur parla de la ville, c’est-à-dire du chef-lieu, des plaisirs du théâtre dont on y jouit depuis quelques mois. Elle leur présenta ses quatre enfants parfaitement habillés aussi à la mode ; ils avaient près d’eux une gouvernante. Ces circonstances rendaient la vue de cette jeune famille encore plus triste ; mieux eût valu qu’ils fussent tous en simples souquenilles à prendre leurs ébats dans la cour, dussent-ils même ressembler à des enfants villageois. Une chose dont les visiteurs de monsieur ne furent point fâchés, c’est qu’il vint à madame une belle visite des environs, une femme redoutable pour son babil. Ce fut un coup de fortune ; les deux dames passèrent au gynécée ; les enfants et leurs institutrices les y suivirent aussitôt, et les hommes restèrent entre eux. « Votre prix, s’il vous plaît, monsieur ? dit Tchitchikof ; mais veuillez bien me dire au juste le prix que vous exigez résolument, pour que je me décide tout de suite à acheter ou à ne pas acheter. Je vous avouerai que je ne me faisais pas l’idée qu’un domaine pût jamais offrir un pareil aspect de désolation. – Ce que vous avez vu est l’abomination de la désolation, mais ce n’est pas tout ; il faut que vous sachiez que, de cent âmes portées aux matricules du dernier recensement, il n’en reste de vivantes que juste la moitié. Nous avons eu ici le choléra, cinquante sont parties sans passeport. Vous, acheteur, vous avez donc à tenir pour mortes celles qui ne sont plus de ce monde. Si les tribunaux aujourd’hui m’en demandaient compte, tout le bien y passerait : c’est la considération pour laquelle je n’ai pas la hardiesse de vous demander plus de 30 000 roubles. – Eh ! de grâce, comment ? 30 000 roubles ! dit avec calme Tchitchikof, qui naturellement voulut marchander un peu ; de grâce, dites vous-même, est-ce là une terre de 30 000 roubles ? Tenez, pour économiser les moments, je vous donne 25 000 roubles. » Platônof eut un remords de conscience. « Terminez, Pàvel Ivanovitch. C’est un bien dont on pourra toujours trouver cela. Si vous ne lui en donnez pas les 30 000 roubles demandés, nous nous cotiserons, mon frère et moi, pour le lui racheter. – Fort bien, j’achète, dit Tchitchikof, effrayé de l’idée de son compagnon ; j’achète, mais à la condition de payer moitié au comptant, moitié dans un an. – Non, Pàvel Ivanovitch ; un an, c’est impossible ! Vous me donnerez la moitié aujourd’hui et l’autre moitié dans quinze jours. La Lombard, soyez-en sûr, me prêterait tout aussi bien 30 000 roubles sur ce domaine, si j’avais de quoi nourrir les sangsues[132]. – Comment donc faire alors ? vrai, je ne suis, dit Tchitchikof, je n’ai en tout et pour tout en ce moment que 10 000 roubles. » En ceci il ne disait pas la vérité ; il avait avec lui 20 000 roubles : son propre capital de 10 000 qu’il n’avait pas encore entamé, et les 10 000 que lui avait prêté Constànjoglo ; mais il lui en coûtait singulièrement de donner tant d’argent à la fois. « Ah ! Pàvel Ivanovitch, je vous dis qu’il me faut indispensablement 15 000 roubles. – Il m’en manque cinq, et je ne sais, en vérité, où les prendre. – Je vous les prêterai, dit Platônof. – Alors plus d’objection ! » se hâta de dire Tchitchikof. Et il pensa : « C’est ma foi charmant, que Platon Mikhaïlovitch aussi me fasse cette avance ! ». Les deux contractants se frappèrent dans la main. Tchitchikof alla vers la calèche, en fit retirer sa cassette qu’on lui apporta dans la chambre ; il l’ouvrit et y prit les 10 000 roubles empruntés qu’il y avait déposés la veille ; il donna cette somme à Khlobouëf à titre d’arrhes et avances, et quant aux cinq autres mille, il promit de les apporter le lendemain ; il promit cela, il parla même de revenir encore, deux ou trois jours après, apporter deux ou trois autres milliers de rouble… Au fond, en fait de payements et de parfait acquittement, l’intention de Tchitchikof était de ne point se hâter et de ne point se laisser presser. Il sentait une invincible répugnance à se dessaisir de l’argent qu’il avait ; en cas de nécessité indispensable, il le lâchait sans doute ; mais toujours lui semblait-il plus agréable de le donner demain et non aujourd’hui. Tranchons le mot, il était, sous ce rapport, fait comme nous le sommes tous : avouons que nous aimons à faire languir le créancier ; cet homme-là, je vous demande un peu, qui vient pour nous dépouiller, eh bien ! qu’il se frotte le dos à loisir dans l’antichambre… comme s’il ne pouvait pas attendre ! il se peut qu’en effet chaque heure lui soit d’un grand prix, et que ses affaires souffrent de ces retards ; mais que nous importe à nous débiteurs, qui avons le chagrin de payer ? « Tu n’as qu’à repasser ici demain, frère ; pour aujourd’hui, il n’y faut pas compter, je suis occupé, très occupé. » « Où comptez vous aller habiter ! dit Platônof à Khlobouëf ; avez-vous quelque autre village ? – Non, ni village, ni hameau ; j’irai m’installer tout droit à la ville, où je possède une petite maison. J’ai acheté cela récemment ; je devais le faire pour mes enfants. Il leur faut des leçons de catéchisme, de musique et de danse… Vous comprenez bien que ce n’est pas au village que vous trouverez cela. – Ils n’ont pas de pain, et il est indispensable que les enfants sachent danser, pensa Tchitchikof. – C’est étonnant, pensa Platônof. – Ah ! il faut que nous arrosions le marché, dit Khlobouëf. Hé ! Kiruchka, lestement à la glacière, une bouteille !… Messieurs, nous prendrons un verre de champagne. – Pas de pain, mais de la musique, de la danse et du vin de Champagne toujours ! » pensa de nouveau Tchitchikof. Quand à Platônof, il devenait pour lui pénible de penser, il ne pensait plus rien. C’était un peu par nécessité que Khlobouëf s’était approvisionné de vin de Champagne. Il envoyait souvent à la ville un messager pourvu d’une liste d’objets à prendre, mais sans argent pour les payer ; dans les petites boutiques, sans argent comptant vous n’obtiendrez pas une cruche de kvass[133], et pourtant vous voulez boire. Le messager, qui connaît votre soif, entre le front haut chez le Français ; le Français est un agent d’une forte maison de Pétersbourg, récemment arrivé avec des vins de prix ; jusqu’à présent il fait volontiers crédit à tout le monde. Vous concevez donc qu’il avait fallu, faute de boisson à un sou la potée, prendre du vin de Champagne à quinze ou vingt francs la bouteille. La bouteille apportée chassa à grand bruit le bouchon ; trois fois les verres furent presque coup sur coup remplis et vidés, et les esprits s’égayèrent. Khlobouëf surtout n’était plus reconnaissable, tant il devint, grâce à cette libation, gai, aimable et charmant. Non seulement il semait à pleines mains les bons mots et les anecdotes piquantes, mais il faisait voir dans ses discours une si remarquable connaissance des hommes et du monde, qu’il était manifeste que cet homme-là avait vu et parfaitement vu beaucoup de choses. Rien n’égale la finesse de trait avec laquelle il esquissait en peu de mots tous ses voisins, les propriétaires fonciers résidents ; il voyait si bien leurs défauts et leurs fautes, il connaissait si bien l’histoire de tous les seigneurs ruinés et les causes et les détails de leur ruine, il savait si bien l’art de peindre leurs habitudes et leurs moindres tics, que ses deux convives émerveillés (et c’est beaucoup dire de la part de Platônof) étaient prêts à le proclamer le plus spirituel des hommes. « Je ne puis m’expliquer, dit Tchitchikof, comment, avec tant d’esprit, vous ne trouveriez pas cent moyens pour un de sortir à votre honneur des difficultés de votre position. » Tchitchikof avait dit cela du ton de la plus profonde conviction. Il n’en fallut pas plus ; ce même Khlobouëf, tout à l’heure si prodigieusement intelligent, déroula devant ses interlocuteurs un fouillis de projets tous plus absurdes et plus étranges les uns que les autres, et qui montraient si peu de vraie connaissance des hommes, des choses et des relations sociales, qu’il n’y avait plus qu’à hausser les épaules et à dire : « Grand Dieu ! quelle incroyable distance entre connaître le monde et savoir personnellement mettre à profit cette connaissance ! » Tout projet chez lui avait pour base la nécessité de se procurer avant tout cent ou deux cent mille roubles. Il lui semblait qu’avec ce levier il ferait sortir de terre un domaine splendide, où tout serait admirablement régi, où tous les trous et les crevasses seraient bouchés, les revenus successivement triplés, quadruplés, quintuplés, en même temps que s’acquitteraient toutes les dettes… Et il terminait le tableau de toute cette prospérité par ces mots : « Mais non, il n’existe pas pour moi un ami, un bienfaiteur qui se décidât à me prêter deux cent mille roubles, ni même cent mille… Il est donc évident que Dieu ne veut pas que je me relève. – Il ne manquerait plus que cela, dit Tchitchikof, que Dieu envoyât deux cent mille roubles à un pareil crétin ! – J’ai une tante, dit Khlobouëf, une vieille tante qui possède trois millions de fortune. – Hein ! qu’est ce qu’il dit ? une tante à millions ! se dit à lui-même Tchitchikof. – Elle est très pieuse ; elle donne beaucoup à l’église et aux couvents, mais n’assiste point ses proches. C’est une tante de la vieille roche, une vraie curiosité. Elle donne une bonne heure de sa matinée à une volière contenant plus de quatre cents serins et autant à ses mopses ; elle a des caméristes, des suivantes et des laquais comme on n’en voit plus nulle part. Le plus jeune de ses domestiques n’a pas moins de soixante ans ; elle n’en dit pas moins à celui qui a quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq ans : « Hé ? petit ! » Si, à sa table, un de ses convives ne se comporte pas bien, elle ordonne tout haut que le plat qui doit suivre ne lui soit pas présenté, et le délinquant est positivement privé de ce plat. N’est-ce pas original ? Platônof sourit. « Quel est son nom ? Quelle est la terre qu’elle habite ? demanda Tchitchikof. – Elle habite le chef-lieu même de notre gouvernement ; son nom est Alexandra Ivanovna Khanassarof. – Pourquoi ne vous adressez-vous pas à elle ? dit du ton le plus affectueux le bon Platônof. Il me semble que, si vous tâchiez de la faire entrer dans la position de votre famille, elle ne pourrait refuser de venir à votre secours. – Rien à attendre ! ma tante, Platon Mikhaïlovitch, est une vieille femme très dure, c’est un naturel inflexible… Et puis, il y a là des thuriféraires, des saintes nitouches installées et qui tournent sans cesse autour d’elle. Il y a surtout là un monsieur qui aspire à une place de gouverneur civil, qui a si habilement manœuvré qu’on le tient sans examen pour proche parent, et dévoué à sa parente jusqu’à négliger le soin de son ambition… On l’écoute beaucoup, peut-être il en viendra à ses fins ; je lui souhaite tout le bonheur possible. – O imbécile, pensa Tchitchikof, moi à ta place je courrais amuser, soutenir, consoler cette chère tante, avec plus de zèle et d’attentions que jamais tendre bonne n’en a déployé pour aucun petit enfant gâté. – Tenez, l’effet immanquable de conversations pareilles, c’est de sécher le gosier, dit Khlobouëf ; hé ! Kiruchka, apporte-nous une bouteille de champagne ! – Non, non, moi du moins je ne bois plus, dit Platônof. – Ni moi non plus », dit Tchitchikof. Et tous les deux refusèrent résolument. « Soit, dit Khlobouëf ; mais au moins jurez-moi que vous viendrez me voir à la ville. Le 8 juin, je donne un dîner aux principales autorités du chef-lieu. – Comment ! s’écria Platônof, vous, un dîner invité ! un festin, dans l’état de dénuement où vous êtes !… pardon, mais vous n’y pensez pas. – C’est un devoir ; ces messieurs m’ont invité et régalé eux aussi. » Platônof ouvrit de grands yeux et n’y vit pas plus clair. Il n’avait jamais porté son attention sur ce fait, du reste assez frappant : c’est qu’en Russie, dans les chefs-lieux de gouvernement et dans nos trois capitales, la vie de certaines personnes est, à plusieurs égards, une énigme dont on ne trouve pas le mot. Vous voyez un individu qui, chacun le sait, a tout mangé, est dans les dettes jusqu’aux yeux et n’a plus aucun moyen d’éviter la submersion finale, et qui, tout à coup, invite à dîner et traite parfaitement de nombreux conviés ; ceux-ci se disent à l’oreille entre eux que c’est bien pour la dernière fois, et que, le lendemain, leur hôte sera certainement en prison. Dix ans se passent au bout desquels notre viveur est encore debout et plus que jamais obéré et à bout de toutes ressources ; mais, à la surprise générale, de nouveau il donne un grand dîner auquel de nouveau on accourt, tout en pensant que cette fois-ci est bien positivement la dernière, et que l’amphitryon sera le lendemain entre quatre murs. La maison de Khlobouëf dans la ville présentait un phénomène étrange : aujourd’hui le prêtre en habits pontificaux, debout devant un iconostase éclairé d’une infinité de cierges, disait des prières solennelles ; demain, dans les mêmes appartements, seront réunies, pour une répétition, une société de comédiens français ; le lendemain du banquet on peut fouiller toute la maison, on ne trouvera pas un morceau de pain à se mettre sous la dent, mais le surlendemain c’est un festin de Balthasar donné à messieurs les artistes, comédiens, musiciens, danseurs et décorateurs, dont chacun, en outre, emporte son cadeau. Il y eut pour Khlobouëf, avec une telle vie, des jours, bien des jours, où un autre que lui se fût pendu ou noyé, ou se fût brûlé la cervelle ; mais ce qui le préservait, c’était une certaine disposition religieuse qui se conciliait, en lui, avec tout ce désordre matériel. Dans les heures les plus amères de son existence, il lisait les vies des hommes d’élite qui, ayant eu le plus à souffrir et à gémir sur la terre, avaient élevé leur esprit et leur âme fort au-dessus des maux qu’il voyait conjurés pour sa ruine. A cette lecture, son cœur s’attendrissait, son esprit avait des ravissements soudains, et ses yeux se remplissaient de larmes. Puis il donnait une heure ou deux à la prière… et, chose merveilleuse ! presque toujours, ces mêmes jours-là, il lui venait quelque secours tout à fait inattendu. C’était vraisemblablement ou quelqu’un de ses anciens amis qui se souvenait de lui et lui envoyait de l’argent, ou quelque bonne dame en passage par la ville qui apprenait par hasard l’histoire de sa situation désespérée, et, par l’effet de cette générosité impétueuse d’un cœur de femme, lui faisait parvenir un riche présent. Ou bien il se tirait quelque part, à son insu, une loterie ; ou bien il se jouait à son profit une partie dont on lui faisait mystérieusement passer le produit. En pareil cas, il reconnaissait avec une grande ferveur de piété cette immense grâce de la Providence ; il faisait dire par le prêtre de la paroisse, in pontificalibus, chez lui, devant les saintes images, des prières solennelles, après quoi, immédiatement, il renouait le fil de sa vie d’excès et de désordres. « Il me fait de la peine, vrai, il me fait beaucoup de peine, dit Platônof à Tchitchikof, quand, après avoir pris congé de lui, ils se furent remis en route. – C’est l’enfant prodigue, répondit Tchitchikof ; c’est un de ces hommes qu’il n’y a pas lieu de plaindre pour eux-mêmes. » Et bientôt ils cessèrent de penser à Khlobouëf : Platônof, parce que généralement il ne jetait qu’un coup d’œil paresseux et somnolent sur la situation de tel ou tel homme comme sur tout le monde, et parce que, si son cœur était contristé à la vue de la souffrance d’autrui, ses impressions n’allaient jamais jusqu’à réveiller toute son âme ; il suffisait de quelques minutes pour qu’il cessât de penser à un homme, lui qui ne pouvait penser cinq minutes de suite à lui-même ; Tchitchikof avait déjà oublié les misères de Khlobouëf, parce que toutes ses pensées étaient absorbées dans l’acquisition qu’il venait de faire. De quelque manière qu’il envisageât cet achat, de quelque côté qu’il tournât et retournât cette affaire, il y trouvait un avantage saisissant de réalité ; il pouvait aller engager le bien au Lombard, il pouvait tout aussi bien aller y engager exclusivement ses morts et ses fugitifs ; il pouvait, en outre, s’il voulait, vendre par portions tous les meilleurs terrains du domaine, et après cela aller faire un emprunt au Lombard ; il pouvait encore se faire franchement propriétaire, s’occuper lui-même de la régie du bien à l’exemple de Constànjoglo, en recourant sans cesse à ses conseils comme à ceux d’un excellent voisin et généreux bienfaiteur ; encore une idée : il pouvait revendre (bien entendu s’il ne voulait pas s’occuper lui-même d’agriculture), revendre le bien à des particuliers, en se réservant les fugitifs et les morts, arrangement qui aurait encore cet avantage qu’il pourrait alors déguerpir tout doucement sans rendre à Constànjoglo les dix mille roubles qu’il lui avait empruntés… Etrange pensée que celle-là ! non pas que Tchitchikof l’ait conçue et adoptée ; mais elle est venue spontanément se dresser sous une forme vaporeuse devant son esprit, se riant de lui, se baissant, se relevant d’un air plein de malice, et lui faisant la grimace s’il essayait de froncer le sourcil. Fi, l’importune, l’indiscrète, l’espiègle, fi, fi ! Et d’où sortent donc ces pensées qui viennent ainsi tout à coup mettre en jeu notre fantaisie ? Tchitchikof était dans la joie ; il était pomeslchik, c’est-à-dire propriétaire foncier et seigneur, seigneur non pas imaginaire, mais véritable seigneur, un noble qui possède des immeubles, des terres, des villages, des champs, des serfs, des serfs nullement fantastiques, mais vivants, mais subsistants. En songeant à tout cela, il en vint peu à peu à faire de petits soubresauts, à se frotter les mains, à se faire à lui-même de petits clignements d’yeux et à trompeter une sorte de marche en rapprochant son poing de sa bouche, après quoi il prononça à demi-voix quelques mots sans suite qui finirent par deux appellations caressantes adressées à sa propre personne : « Eh ! fin museau, gros poulet, va ! » Mais se souvenant en ce moment qu’il n’était pas seul dans la voiture, il jeta un rapide coup d’œil sur son compagnon, et se promit de tenir en bride ces transports, même avec Platônof. Celui-ci, croyant qu’il avait eu quelque velléité de lui adresser la parole, lui dit « Quoi ? » Il répondit : « Rien. » « Arrête ! » cria Platônof au cocher. Tchitchikof regarda autour de lui et s’aperçut qu’ils venaient de traverser un bois délicieux. Dans l’endroit où ils entraient, un double rideau de bouleaux se prolongeaient des deux côtés d’un chemin doux et sans ornières ; on apercevait à travers le feuillage une blanche église. Au bout de la partie de l’avenue où ils roulaient, parut un monsieur coiffé d’une casquette, un bâton noueux à la main, qui venait à leur rencontre. Un chien anglais à hautes pattes menues courait devant lui. « Voici mon frère, » dit Platônof. « Cocher, arrête ! » Et il descendit de la calèche. Tchitchikof aussi. Les deux chiens cependant avaient déjà échangé entre eux diverses caresses ; agile de sa langue comme de ses longues pattes, Azor eut tout d’abord léché le museau de son ami Iarô, puis il lécha la main droite de Platônof, puis il se dressa contre l’épaule de Tchitchikof, à qui il plongea le bout de la langue dans le creux de l’oreille. Les deux frères s’embrassèrent. « Cà, Platon, qu’est-ce que cela signifie ? – Quoi cela, mon cher Basile ? – Et tu me demandes quoi ? Et ces trois fois vingt-quatre heures que je suis sans aucune nouvelle de toi, et ce palefrenier de Péetoukhof qui nous ramène ton alezan, et dont je ne puis à ton sujet tirer d’autres paroles sinon que tu es parti avec un monsieur. Tu pouvais bien me faire au moins dire un mot qui m’apprit où, pourquoi, pour combien de temps. Eh ! cher Platon, est-ce qu’on se conduit comme cela ? Est-ce que tu ne te figures pas toutes les idées qui n’ont pas manqué de me galoper par la tête ? – Pardon, pardon ; c’est vrai, j’ai oublié, Eh bien ! écoute, nous sommes allés chez Constantin Féedorovitch, la sœur te salue, lui de même. Ah ! frère, voici Pàvel Ivanovitch que je te recommande ; Pavel Ivanovitch, c’est mon frère, c’est Basile Mikhaïlovitch, mon frère ; cher frère, c’est Paul Ivanovitch Tchitchikof. » Les deux personnes que Platônof présentait ainsi l’une à l’autre se touchèrent la main droite en soulevant leur casquette de la main gauche. « Bien, pensa Basile ; mais quel est ce M. Tchitchikof ? frère Platon est si peu difficile en fait de nouvelles connaissances ! » Et il envisagea notre héros dans la mesure de ce que peuvent autoriser les convenances ; cette exploration ne fut point défavorable. De son côté Tchitchikof, aussi dans la mesure de la bienséance, considéra le frère Basile, et reconnut qu’il était moins grand de taille, qu’il était plus brun et moins beau, que sa physionomie annonçait plus de vie et d’activité, qu’il devait être d’une grande bonté de cœur. Ce qui était évident, c’est qu’il n’était pas sujet, comme Platon, à la somnolence ; mais Pàvel Ivanovitch s’arrêta peu à cette différence des deux frères. « Mon cher Basile, j’ai résolu de faire avec Pàvel Ivanovitch une grande escapade, c’est-à-dire de voyager quelque temps dans notre sainte Russie avec Pàvel Ivanovitch. Cela aura peut-être un bon effet sur mon spleen. – Comment as-tu résolu cela si vite ? dit Basile étourdi de cette nouvelle fort imprévue ; et il fut sur le point d’ajouter : « Et tu t’accommodes de la compagnie d’un homme que tu viens de voir pour la première fois, d’un homme qui peut n’être qu’un aventurier ou pis encore ? » Il se tut, mais il jeta sur Tchitchikof un regard de défiance que modifia à l’instant même l’air calme et décent de notre héros. Ces trois messieurs dévièrent un peu à gauche et franchirent le seuil d’une haute porte cochère. La cour où ils entrèrent était vieille, la maison seigneuriale vieille aussi ; c’était un toit en pointe très haut, et de longs appentis au-dessus des portes ; il y a longtemps qu’on ne construit plus dans ce système primitif. Deux énormes tilleuls, élancés du beau milieu de la cour, en couvraient près de la moitié de l’ombre épaisse de leur feuillage, sous lequel une demi-douzaine de larges bancs de bois peints en vert invitaient au repos ou la conversation. L’enceinte de cette cour était complètement dissimulée par des acacias, des lilas, des seringats, des merisiers et des sorbiers, les uns en fleurs, les autres en grappes. Avec cet horizon de feuillage, l’habitation seigneuriale était de même toute couverte de verdure, sauf les espaces ménagés à la lumière suffisante que l’intérieur recevait par les portes et les fenêtres, presque toujours au large ouvertes pendant la belle saison. A gauche, sous des tiges d’arbres droites comme autant de colonnes, se laissaient apercevoir, comme dans un bocage, les cuisines, les hangars, les caves et tous les rossignols semblaient s’y être donné rendez-vous, et leurs concerts n’y faisaient jamais défaut, surtout vers le soir. Un sentiment plein de douceur et de charme pénétrait dans l’âme des habitants de cette demeure où tout rappelait le bon vieux temps, celui où de pareils lieux vous persuadent que tout était simple, doux, facile et honnête parmi les hommes d’autrefois. Basile Mikhaïlovitch pria Tchitchikof de prendre place ; et tous les trois s’assirent sous le double dôme des deux grands tilleuls séculaires. Un jeune garçon de dix-sept ans, en chemise ou blouse rose à la russe, apporta et déposa lestement devant ces messieurs des verres très propres et des carafes remplies de boissons rafraîchissantes aux jus de fruits, les unes onctueuses comme l’huile, les autres pétillantes comme la limonade gazeuse. Après avoir posé en bel ordre une demi-douzaine de ces carafes qui offraient à l’œil des liquides de couleurs aussi différentes que pures, le jeune gars arma sa main d’une bêche qui était debout contre un tronc d’arbre et passa dans le jardin. Chez les Platônof comme chez Constànjoglo leur beau-frère, tous les domestiques étaient jardiniers, ou, pour mieux dire, il n’y avait pas de domestiques, et tous les gens de la cour seigneuriale, à l’envi, en tenaient lieu, et dans de certains temps à tour de rôle. Frère Basile (les deux frères s’appelaient entre eux frère Basile, frère Platon) prétendait qu’il ne doit pas y avoir une classe de valets, et qu’on peut même se passer tout à fait de laquais, car il n’est personne qui ne puisse présenter quelque chose et rendre de petits services ; qu’il n’est bien inutile d’avoir près de soi des hommes spéciaux pour cela ; il ajoutait que le Russe est bon, serviable et leste, et de bonne volonté toujours, tant qu’il est en blouse et en sarrau, mais que si une fois on lui fait adopter l’habit allemand, il ne lui donnait pas trois semaines pour devenir lourd, gauche, maussade et paresseux : le misérable ne change plus de linge, et il cesse de fréquenter le bain ; il se met à dormir tout habillé dans son nouveau costume, et toutes sortes d’insectes s’y établissent chaudement et s’y multiplient. Dans leur village on se costumait exclusivement à la russe, mais élégamment ; les ganses, glands et pompons des femmes étaient d’or, les larges manches de leurs chemises ressemblaient aux bordures de châles de cachemire. « Ne vous plairait-il pas de vous rafraîchir ? dit frère Basile à Tchitchikof, en lui montrant les six carafes. Ce sont divers kvass ; notre maison leur doit une sorte de renommée dans le pays. » Tchitchikof prit une carafe, remplit un verre et goûta ; il lui sembla retrouver le fameux lipetz polonais qu’il avait savouré autrefois en Pologne : cela jouait dans le verre exactement comme du vin de Champagne, et le gaz portait au cerveau un picotement fort agréable. « C’est un vrai nectar ! » dit-il. Puis, ayant versé d’une autre carafe, il ajouta : « Ha ! celui-ci me semble encore meilleur ! » Et il dégusta en homme accoutumé à l’analyse. « C’est le breuvage par excellence ! ajouta-t-il. D’un autre côté, je puis dire que c’est chez votre très honorable beau-frère, chez Constantin Féedorovitch, que j’ai savouré les premiers ratafias au monde, comme ici je me délecte des plus excellents kvass. – Eh ! dit Platon, ces ratafias, ils sont de la même provenance, puisque c’est Mme Constànjoglo, notre sœur, qui les fait. – De quel côté et dans quelles provinces avez-vous l’intention de voyager ? dit le frère Basile. – Je parcoure le pays, dit Tchitchikof en se dandinant mollement sur le banc et en se caressant le genou, non pas tant pour moi que pour une autre personne. Le général Bétrichef, un bon et fidèle ami, et je pourrais dire mon bienfaiteur, tant son affection m’est précieuse, m’a prié d’aller pour lui faire visite à toute sa parenté. Ces parents-là ne me sont de rien à moi, il est vrai, mais j’ai consenti à faire cette tournée en partie aussi pour me faire plaisir à moi-même : car, outre que le mouvement de la route est favorable à ma santé, je suis dans ce sentiment que voir les hommes, contempler de près les mobiles, les ressorts, les engrènements et l’arrière-jeu de cette machine qu’on appelle le monde, c’est lire dans le livre de vie, c’est se mettre à même de contrôler la science par les réalités, et s’assurer qu’on sait quelque chose. » Le frère de Basile pensa : « Contrôler la science… C’est singulier comme cet homme s’écoute parler ! mais, au fait, il y a du vrai dans ce qu’il dit. » Puis, après une minute de silence, il dit à Platônof : « Je commence à croire qu’en effet, mon cher Platon, il est bon que tu te secoues ; tu n’as pas d’autre mal qu’une espèce de léthargie morale. Ton âme a été accidentellement, dans notre calme de famille, saisie de somnolence ; tu n’es ni fatigué ni certes, encore moins, blasé, mais tu as besoin de fatigue physique et d’émotions ». C’est tout le contraire de ce qui se passe en moi. Vrai, souvent je voudrais bien ne pas sentir si vivement et ne pas prendre à cœur, comme je le fais, tout ce qui arrive. – Quand on prend tout à cœur, c’est qu’on le veut bien, dit frère Platon ; tu cherches les sujets d’alarmes, tu composes à ton usage des occasions d’inquiétude. – Je n’ai pas besoin d’en composer et d’en appeler, dit frère Basile ; les désagréments viennent à chaque pas nous trouver. Tu ne te doutes pas du tour qu’en ton absence vient de nous jouer notre nouveau voisin Lénitsyne. Il s’est emparé de tout le triangle de terrain inculte que domine le tertre de Mont-Rouge ou Mont-Joly, tout l’espace consacré aux fêtes de nos paysans ; c’est un terrain sans valeur, sans doute, mais que je ne cèderais pour aucun prix, car il fait les délices des villageois au printemps et à la Saint-Jean. A ce tertre sont intimement liés tous les souvenirs du domaine, et les coutumes locales sont sacrées pour nous. – Il ne sait rien de tout cela, voilà pourquoi il s’est emparé d’un espace vague, dit frère Platon ; c’est un nouveau venu, un homme qui s’installe et regarde partout alentour, cherchant à bien marquer ce qui est à lui ; il faut lui expliquer franchement la chose, et tout sera fini. – Comment ! il ne sait rien ? Tu dois bien penser que j’ai envoyé l’avertir : il a répondu par un mot grossier. – C’est peut-être avec grossièreté que ton envoyé a parlé : il fallait aller là toi-même ; tu n’as, crois-moi, qu’à te mettre en communication directe avec lui. – Non pas ; il a par trop tranché de l’homme d’importance. Moi, je n’irai pas à lui. Si tu veux aller le trouver, toi, tu en es le maître. – J’irais sans répugnance ; mais le mal est que je n’entends absolument rien aux affaires, et, si c’est un homme madré, il peut me faire croire tout ce qu’il voudra. – Vous plaît-il que j’aille trouver ce monsieur ? j’irai avec plaisir, dit Tchitchikof. – Quel amateur d’excursions ! pensa frère Basile. – Donnez-moi seulement une idée aussi exacte que possible de l’homme et de l’affaire. – J’ai conscience de vous donner une si désagréable commission ! Lénitsyne est, à mon avis, un homme de rien, sorti des derniers rangs de notre petite noblesse locale. Il est allé à Pétersbourg gagner un grade civil, je ne sais dans quelle partie de l’administration ; là il s’est marié à la fille naturelle d’un riche : puis, quittant ses bureaux, il a pensé qu’il lui serait doux et facile de venir dans nos cantons s’installer seigneur dans le voisinage de quelque ville et donner le ton à la province. Il n’a pas bien choisi l’endroit : en général, ici, on n’est pas aussi pesamment provincial qu’il l’a supposé ; nous n’avons ni la mode pour loi, ni Paris pour église. – C’est entendu, dit Tchitchikof ; mais en quoi consiste le différend ? – La propriété qu’il vient d’acheter a un inconvénient grave : le terrain est insuffisant ; il est très contrarié, et je le conçois. S’il n’eût procédé vis-à-vis de moi par la morgue et la hauteur, j’étais homme à lui départir gratuitement, comme simple acte de bon voisinage, un assez joli morceau de terrain, valant cent fois l’aride mamelon autour duquel il est venu faire serpenter chez moi sa limite sous forme de pieux et de rigole. Cette manière de me faire sa visite était choquante : au premier mot que je lui fais dire, il fait l’arrogant, pensant, je crois… – Si vous voulez m’en croire, il faut négocier. Remettez-vous-en à moi ; les vivacités achèvent d’aveugler les myopes, les bonnes raisons leur dessillent les yeux. Fiez-vous à moi, vous ne vous en repentirez pas plus que mon ami, le bon général Bétrichef, qui… – Il m’est pénible de penser que pour nous, qui ne vous connaissons pas encore et n’avons aucun titre à votre complaisance, vous deviez ici vous mettre en rapport avec un pareil homme. – Ne vous inquiétez pas de cela : demain matin je serai chez lui, et tout pourra s’arranger à votre entière satisfaction, j’en ai le pressentiment. » Le lendemain Tchitchikof se présenta chez Lénitsyne, comme lui faisant une visite de bon voisinage ; il lui annonça qu’il venait d’acheter la terre de M. Khlobouëf. Lénitsyne était parent de Khlobouëf ; Tchitchikof devina aisément qu’il se trouvait par hasard chez l’homme qui était en passe de remplacer le gouverneur civil démissionnaire, et qui postulait cet emploi comme moyen de se trouver à portée de voir chaque jour la tante aux trois millions, à laquelle il avait toujours su se rendre agréable ; on lui offrait, disait-il, un gouvernement bien plus considérable, mais il aimait mieux celui où résidait la tendre parente qui l’avait comblé de bontés depuis l’enfance. « C’est voir et sentir noblement », dit Pàvel Ivanovitch. Il plut beaucoup à Lénitsyne, qui lui trouvait un air très intelligent, très respectueux, très indulgent envers tous ceux qu’il nommait (excepté peut-être envers Khlobouëf) ? De plus, il connaissait une foule de gentilshommes du gouvernement et des gouvernements voisins. Tchitchikof paraissait aussi rond et habile en affaires que riche et répandu dans le monde ; enfin il lui arrivait de dire : « C’est à vous, certainement à vous, que doit revenir un jour toute la succession d’Alexandra Ivanovna Khanassarof, ou du moins la principale partie de grand héritage. – Ceux qui supposent cela ont tort, malheureusement… vous voyez que je suis sincère avec vous, il est des gens en ville qui assurent qu’il existerait un testament par lequel elle lèguerait tout le gros de la fortune à des couvents ; après cela elle laisserait quelques souvenirs assez mesquins aux personnes de son entourage ordinaire et à quelques parents, à moi entre autres. – Mais c’est une horreur ! les couvents sont riches, très riches. Au reste, il s’agit de la bien prendre, de la décider à tester de nouveau, voilà tout. Moi je ne veux pas souffrir que la brave dame vous déshérite ainsi. Ecoutez, il va sans dire que mon intention, dans le séjour d’un mois et plus que je vais être obligé de faire à la ville, est de me faire présenter à la vénérable Alexandra Ivanovna ; et savez-vous que, par zèle pour vous, je suis homme à lui insinuer… car enfin aux couvents ! Allons donc, aux couvents ! A votre place, je lui ferais lire et relire un testament équitable, bien rédigé, dont elle n’aurait qu’à signer la minute… – Elle ne voudra probablement rien entendre, ou bien elle écoutera, et, tout en approuvant, elle ne se décidera point à y apposer sa signature. – Des entêtements de mourante ! là, c’est bien le cas de dire que ça ne ressemble à rien ; puisqu’elle s’en va, qu’est-ce que ça lui fait… c’est un nom, son nom à écrire. Eh bien, c’est d’attendre jusqu’au bout, et… si cela lui répugne tout de signer, une autre… – Ts ! Ts ! chut ! un moment. » Il paraît qu’il s’était tout à coup élevé une brise, et que M. Lénitsyne craignait les vents coulis. Il se leva, ferma les vasistas, rabattit les rideaux de mousseline, puis il jeta un coup d’œil dans les pièces contiguës ; en rentrant, il donna, par mégarde, croyons-nous, un tour de clef aux portes. Après cette formalité, il y eut entre les deux interlocuteurs un entretien plein d’épanchements de la nature la plus intime, mais à voix basse, et dont pas un mot n’est venu jusqu’à nous avant le moment où M. Lénitsyne alla retirer les rideaux, relever les draperies, rouvrir un vasistas, déverrouiller sans bruit les portes, et vint reprendre sa place sur le canapé en présentant sa main à Tchitchikof, qui la pressa affectueusement ; en ce moment-là Tchitchikof disait : «… Seulement, que ce soit secret : car ce qui nuit, c’est toujours bien moins le crime que le scandale. – Justement, justement, dit Lénitsyne en penchant sympathiquement la tête tout à fait de côté, à la manière de son interlocuteur. – Qu’il est doux de se trouver ainsi en parfait accord de sentiments ! dit Tchitchikof. Et tenez, j’ai, moi, une affaire qui est en même temps légitime et illégitime, légitime en réalité, illégitime en apparence. Voyez : ayant besoin d’emprunter, et par conséquent de fournir hypothèque, je répugne à faire peser sur des amis le risque d’avoir à payer deux roubles pour chacune de leurs âmes vivantes, car enfin (que Dieu détourne de moi ce malheur !) si je viens à faillir… ce serait très fâcheux pour le propriétaire… Afin d’être en mesure de ne jamais faire subir pareille épreuve à personne, j’ai résolu (et ce n’est pas une supposition) de me faire à moi-même, pour le cas d’emprunt régulier, une assez large collection des fugitifs et des morts, des âmes mortes enfin, vous comprenez ? qui n’ont pas encore disparu pour l’administration, pour le fisc, puisqu’on paye encore leur capitation. Prendre ces âmes sur soi, c’est, vous en conviendrez, faire œuvre de charité, c’est soulager d’un impôt les pauvres propriétaires. Seulement, ceux-ci et moi, nous sommes bien obligés de nous prêter, en secret, par une fiction contractuelle, à la fiction fiscale, et dans le contrat que nous faisons, selon toutes les formes voulues, les morts ne sont nullement donnés pour morts, mais pour vivants. – C’est pourtant là une chose bien… singulière !» pensa Lénitsyne en faisant glisser sa chaise un peu en arrière ; puis il dit : « Je ne sais trop si vous avez bien fait d’entreprendre… – Le scandale est impossible, parce que, en pareil cas, on se garde fidèlement le secret, et que tout se passe entre gens de bonne volonté. – Cependant permettez ; vous faites cela… – En toute paix de conscience, répondit Tchitchikof d’un front serein et d’un ton parfaitement assuré. Nous faisons cela comme tout à l’heure nous causions et délibérions, exactement comme on délibère et traite d’affaires entre honnêtes gens d’un certain âge et d’un certain rang ; mais une condition de cette sorte de traité, c’est le secret, le secret, voilà tout. » Et en parlant ainsi, il regardait son interlocuteur, noblement, en plein visage. Lénitsyne était très versé dans la science et dans la pratique de la procédure, mais ici, manifestement, ses idées étaient dans une entière confusion, d’autant plus que, cinq minutes auparavant, il s’était laissé aller à parler de ses affaires et se trouvait maintenant pris dans ses propres filets. Il était par lui-même fort peu capable d’aucune espèce d’injustice ; il était dans son esprit et dans sa volonté de n’en commettre aucune, personnellement, même dans le plus grand secret, ni pour autrui ni pour lui. « Voilà, pensait-il en son for intérieur, voilà une bien étrange circonstance ! Allez donc après cela vous livrer à des mouvements de bonne et franche affection, même avec de fort honnêtes gens ! C’est un vrai problème que tout ceci ! » Mais les conjectures semblèrent s’arranger d’elles-mêmes avec complaisance pour seconder les vues de Tchitchikof. Rien ne pouvait être plus favorable au dénouement de cette situation embarrassante que le simple fait de l’apparition, dans la chambre où ils étaient, de l’épouse de M. Lénitsyne, jeune femme pâle, maigre et petite, habillée comme on s’habille à Pétersbourg, et passionnée pour les gens comme il faut. Elle était suivie d’une nourrice qui balançait mollement dans ses bras le premier fruit du tendre amour des deux époux, qui comptaient à peine un an de mariage. Tchitchikof se leva lestement, s’approcha de la dame avec sa grâce coutumière, la tête un peu inclinée à droite et le sourire sur les lèvres, ce qui fit une excellente impression sur la mère, sur le poupon, sur la nourrice, et par suite sur le père. Dans le premier moment l’enfant s’était montré disposé à faire un éclat, mais par les mots : « Agoû, agoû, petit chérubin ! » par attouchement d’un doigt caressant et par la beauté d’un cachet de montre en cornaline, Tchitchikof parvint non seulement à le calmer, mais à lui plaire et à l’attirer. Il le prit sur ses bras, puis entre ses mains, et le souleva graduellement jusque vers un lustre de cristal, de manière à produire dans ce petit être un sentiment d’aise qui se trahit par une risette répétée qui faisait le plus grand plaisir aux parents ; mais tout à coup cet émoi voluptueux eut un effet inattendu. Qu’il nous suffise de dire que l’enfant ne se conduisit pas bien. « Ah ! monsieur, pardon, il vous a tout à fait gâté votre habit. » Tchitchikof regarda ; il avait une manche entière très gâtée en effet. « Ah ! fils du diable, va, que n’as-tu crevé il y a deux heures ! » pensa-t-il intérieurement dans son premier moment de dépit. Le père, la mère, une petite bonne et deux laquais coururent chercher des essuie-mains, des aiguières, des cuvettes et des flacons d’eau de Cologne, puis tout ce monde, à l’envi, se mit à dépouiller l’hôte, à l’essuyer et à le parfumer, si bien qu’il eut presque honte d’être là seul l’objet des soins empressés de tous. « Ce n’est rien, ce n’est rien ! » dit-il, en s’efforçant de donner à sa physionomie une expression aussi souriante que possible. Un gentil enfant de cet âge est tout miel, tout lait et tout grâce ; le moyen qu’il puisse gâter quelque chose, je vous prie, ce petit ange ? » Il parlait ainsi, mais au fond il se disait à lui-même : « Hum ! m’en as-tu mis, va, petit gredin ! Que le loup te croque en deux bouchées, je ne ferai qu’en rire, va, va, petite canaille ! » Cette circonstance, en apparence insignifiante, eut pour conséquence positive de mettre M. Lénitsyne tout résolument dans les intérêts de Tchitchikof, Le moyen de refuser quoi que ce soit à un hôte qui a fait à notre premier-né tant d’aimables caresses, et qui fait généreusement, sans sourciller, le sacrifice d’un habit neuf en fin drap tabac d’Espagne à pluie d’or ? Pour ne donner ni scandale ni mauvais exemple à personne, ils convinrent de mettre la plus grande discrétion dans tous leurs rapports d’affaires, car ils étaient tombés d’accord, on l’a vu, sur ce principe, que ce qui est fâcheux et souvent funeste, ce sont bien moins les actions, même les plus risquées, que le bruit résultant d’une indiscrétion. « Faites un crime, répéta Tchitchikof, mais Dieu vous garde d’une faute ! Ah çà, maintenant, service pour service, et dès aujourd’hui et toujours, ajouta-t-il ; voyons, permettez-moi de me porter médiateur entre vous et les frères Platônof. Le terrain vous manque ici ; vous avez réellement besoin de deux ou trois bons arpents vers le sud ou le sud-est de Mont-Joli, n’est-ce pas cela ? Vous êtes nouveau, vos paysans, qui n’aiment pas ceux des Platônof, vous ont fait croire que ces messieurs sont des farauds et des égoïstes qui ne consentiraient jamais à vous vendre les deux ou trois acres de terre qu’il vous faut, et ils sont parvenus à vous assurer que du moins rien ne s’opposait à ce que vous fissiez ceindre d’une palissade le tertre et tout le terrain pierreux qui l’entoure, alléguant que c’était un endroit dont personne ne s’était jamais soucié, et où toujours pourrait-on cultiver la pomme de terre, ils vous ont induit en erreur ; cet endroit appartient aux Platônof et ils y tiennent plus qu’à quelques arpents de bonne terre. Laissez donc ces rocailles à leurs légitimes propriétaires, qui sont, non sans raison, fort irrités contre vous. J’irai les voir et je vous réponds non seulement de les calmer, mais d’obtenir d’eux, et, notez cela, au prix que vous voudrez bien indiquer vous-même, une pièce du terre, de bonne terre, plus grande au moins du double que ce misérable espace pierreux… cela vous va-t-il ? – Qu’ils reprennent leurs rocailles, soit ; mais je ne puis pas demander de faveurs à un homme irrité ; je ne veux pas donner à un voisin le droit de se regarder comme mon bienfaiteur. – Vous ne refuseriez pourtant pas d’avoir dans un voisin un bon et noble ami ? Laissez-moi donc faire et croyez que j’arrangerai toutes choses selon votre intérêt matériel et même selon votre fantaisie. Je dis fantaisie, pardon ; mais, voyez-vous, je donne, moi, carrément, résolument, le nom de mon bienfaiteur à tout ami, à toute personne qui me traite avec affection et me rend quelque service. Vous allez me rendre un service, donc vous allez être un de mes amis et bienfaiteurs. Des gens civilisés, qui se disent humbles et obéissants serviteurs du premier venu à qui ils ont une occasion d’écrire, ne devraient pas se cabrer devant des mots qui ont sur ceux-là l’avantage de la justesse ; tout homme qui agit en ami nous fait par cela même du bien… il… – Assez, Pàvel Ivanovitch ; je me rends, et vous avez carte blanche. – Voilà qui est parler ! Eh bien ! allez, je vous prie, écrire lestement tout ce qu’il me faut pour le greffe du chef-lieu, pour votre vénérable parente, la tante de Khlobouëf, et pour votre ami du Lombard de Moscou, à qui j’adresserai mon délégué aussitôt après la signature de mon contrat d’acquisition. Moi, pendant que vous écrirez, je vais, avec votre permission, faire ma cour à madame, ou examiner votre propriété. – Tout sera prêt dans moins de deux heures. – Bien ; dans deux heures je pars. – Non pas ; vous nous restez à dîner, ou vous n’êtes pas un ami. – Je resterai, et nous serons les meilleurs amis du monde, comme vous le verrez par les faits. Mais ne perdons pas un temps précieux. » Tchitchikof se fit rapporter son habit, qui avait séché au soleil et reçu un coup de fer ; il l’injecta d’eau de Cologne du haut en bas. La jeune dame, qui avait changé de toilette, vint le rejoindre au jardin. Après quelques tours d’allée, ils rentrèrent au salon, où elle lui fit un peu de musique. Comme il faisait pendant qu’elle jouait, pour marquer le plaisir qu’il prenait à son jeu, un petit fredonnement de complaisance, elle se figura qu’il avait de la voix et qu’il se mourait d’envie de chanter. Elle s’offrit à l’accompagner, il eut beau s’en excuser en alléguant que de sa vie il n’avait su qu’une pauvre chanson de douaniers, en quatre couplets, mêlée de mots russes, polonais et juifs ; elle s’obstina à entendre cette chanson, qu’elle trouva très originale et qu’il fallut lui écrire. Quant à l’air, Mme Lénitsyne dut noter elle-même les sept ou huit premières mesures, qui devaient suffire pour lui rappeler tout le reste. Tchitchikof déclara qu’il y avait plus de quinze ans qu’il n’avait écrit aucune musique. A peine Lénitsyne eut-il paru au salon que l’on passa à la salle à manger. Les trois convives, après la prégustation apéritive, se mirent à table et dînèrent très gaiement. Au café, on présenta à Tchitchikof une pipe, des cigares, des cigarettes, qu’il refusa également, disant que son profond respect pour les dames lui avait fait prendre et garder la résolution de s’abstenir. La dame lança à son mari un coup d’œil et un mot de reproche ; celui-ci plaisanta agréablement sur les roueries des célibataires qui, ayant passé trente-cinq ans, se privent volontairement de fumer. On se sépara dans les meilleurs termes, mais les deux hommes, intérieurement, réservèrent leur opinion l’un à l’égard de l’autre. Eh ! mon Dieu ! n’est-ce pas partout et toujours ainsi que cela se passe ? Basile Platônof conçut une haute idée des talents diplomatiques du compagnon de voyage de son frère Platon, et il marqua au crayon, sur le plan cadastral de son domaine, trois acres de bonnes terres qu’il abandonnait à Lénitsyne au prix que ce dernier voudrait y mettre. Il était si heureux de rentrer sans procès, sans scandale, en possession de Mont-Joli, que le lendemain il en fit annoncer la nouvelle dans les quatre villages qu’ils possédaient, son frère et lui. Platon se trouva être indisposé depuis la nuit précédente ; le lendemain, malgré l’effet de la bonne nouvelle, le mal empira ; le surlendemain, la fièvre se déclara et les médecins appelés en consultation déclarèrent unanimement que, pour six semaines au moins, la prudence exigeait que le malade, même après vingt jours de convalescence, n’entreprit aucune excursion. Tchitchikof avait besoin de se rendre à la ville, et pour un si grand nombre d’affaires intéressantes qu’il ne put s’empêcher d’admirer ce coup du ciel qui le privait de la société de Platon l’ennuyé, juste au moment où elle allait devenir pour lui fort incommode. Il se hâta de prendre congé des Platônof, qui, ayant conçu pour lui une véritable affection, lui firent promettre de revenir bientôt. Il y eut cependant à ce départ un retard d’un jour causé par deux circonstances imprévues : tout le linge de notre héros était dans la lingerie à sécher sur des cordes et ne pouvait être livré à Pétrouchka avant la nuit, et, d’une autre part, le temps était si manifestement à la pluie pour de longues heures, qu’il n’y avait pas même à songer au départ. Ce répit forcé ne pouvait manquer d’être mis à profit par Tchitchikof. En devisant sur l’économie rurale, sur la propriété, sur les serfs, sur l’impôt, il dit à Basile Platônof qu’il comptait bien ne pas payer un sou de capitation pour les âmes mortes de sa future propriété, sachant de source directe et sûre un moyen de s’exempter d’un si odieux impôt, et il ajouta qu’il allait user de ce moyen avec parfaite certitude de succès. Basile lui dit : « Que ne pouvez-vous en même temps nous soulager, nous aussi, de ce que nous payons pour nos morts ! – Rien ne me serait plus facile, si ces morts paraissaient m’appartenir ; mais c’est une affaire de confiance, cela ; il faut que je les engage, et par conséquent que je sois censé m’en être rendu acquéreur. Si vous voulez que je me charge de tout, j’y consens de bon cœur. Il y aura des frais, cela va sans dire ; mais ce n’est pas un obstacle : je ferai les avances, et nous ferons le compte après. – Combien nous vous serons obligés ! – C’est à merveille ; mais alors les minutes sont précieuses, car il faut que vous donniez une procuration spéciale à un tiers habitant la ville ; il faut rédiger cet acte et la minute de l’acte de vente de ces âmes dont la liste, très exacte, très minutieuse, sera jointe à l’affaire. – La liste, je peux la faire moi-même avec l’assistance de mon intendant ; mais pour les actes… – Vous n’avez pas de papier timbré ? Eh bien ! vous êtes favorisé du ciel ; voyez, il se trouve que j’en ai dans mes paperasses, et juste de celui qu’il vous faut. – Oui, mais nous commettrons des vices de forme dans la rédaction… – Allons, je vois bien qu’il vous faut gâter tout à fait ; je vais vous dicter le brouillon de la procuration et de l’acte de vente ; mais alors vite, vite à la besogne ! – J’abuse vraiment… – Laissez donc ! l’amitié des honnêtes gens est d’assez de prix pour qu’on la paye au moins par des services. Soyez donc persuadé que l’obligé ici c’est moi. » Le lendemain, vers midi, le temps était rétabli ; le linge, repassé et emballé ; les actes, minutés et copiés en expédition, signés et paraphés ; trois bonnes lettres écrites et cachetées, un succulent déjeuner absorbé, les adieux échangés, l’engagement de revenir bientôt renouvelé à dix reprises, Tchitchikof monta en calèche et partit en émettant le souhait qu’on parlât de lui au bon Platon chaque jour jusqu’à l’heure de sa parfaite convalescence, qui répondrait peut-être à celle de son retour parmi eux. En effet, il s’engageait d’autant plus volontiers à cultiver, disait-il, leur aimable connaissance, qu’il avait un désir très vif : c’était, après avoir réglé par lui-même ses affaires d’acquisition, et celles de l’emprunt à la couronne par un délégué habile qu’il enverrait à Moscou, après avoir pris possession de son domaine dont il doublerait la population, de venir enlever Platon Mikhaïlovitch et mettre à exécution le charmant projet de voyage à deux que la malencontreuse indisposition et l’urgence des affaires les forçaient d’ajourner. Tout cela était-il bien la pensée de Tchitchikof ? demande peut-être le lecteur. Nous répondrons que, dans la pensée de chaque individu, il y a nécessairement une distinction à faire entre la partie fixe, qui n’est qu’un point culminant et central de la pensée individuelle, et la partie mobile ; celle-ci est plus ou moins vaste, ingénieuse, variée, fine, subtile, ou lourde et obtuse, selon la capacité d’esprit dont l’homme est doué, ou bien selon les facilités et les difficultés venant de sa position sociale. La pensée fixe de Platon était d’échapper à la nécessité de penser ; celle de Basile, de voir ses domaines, par leur prospérité agricole, ne le céder en rien aux terres de Constànjoglo ; la pensée fixe de Lénitsyne était de s’élever aux grandes dignités ; celle de Tchitchikof, d’arriver, par tous moyens, à ce degré de grande aisance où l’homme de goût, honnête et sensible s’entoure de toutes les délices de la civilisation de son temps. Quant à la partie mobile, changeante et secondaire dans la pensée des quatre nouveaux amis de notre héros, elle manquait d’étendue et de variété, peut-être parce qu’ils étaient riches et bien posés. Tchitchikof, n’ayant rien sur la terre, possédait en revanche, avec un esprit infiniment plus fertile en ressources, un jeu singulièrement vif et abondant de pensées et de sentiments parmi lesquels, vu l’extrême souplesse de son caractère et de son imagination, il lui aurait été difficile de distinguer en lui-même ce qu’il sentait et pensait de ce qu’il feignait de penser et de sentir. Nous supposons, connaissant sa pensée culminante, qu’au fond il pensait ne jamais revoir ni Constànjoglo, ni Platon, ni Basile, ni même la terre qu’il avait achetée dans leur voisinage. « Pàvel Ivanovitch ! hé, Pàvel Ivanovitch ! dit Séliphane en se tordant sur ses hanches pour parler à son maître, voyez donc derrière nous, notre britchka et nos trois bêtes qui viennent de passer la barrière en même temps que nous. » Et il arrêta la calèche. « Tu es fou !… mais, en effet… que signifie ?… Cocher, qui t’a chargé de me ramener ma britchka ? Sans doute André Ivanovitch Téntëtnikof, hein ? Réponds donc, imbécile ! Es-tu muet ? es-tu sourd ? » Le paysan qui avait amené la britchka et l’attelage de Pàvel Ivanovitch n’était ni sourd ni muet, mais il était cruellement bègue et, de plus, ivre mort. Tchitchikof s’en aperçut, et, au lieu de continuer de le questionner, il se borna à lui faire un petit signe amical propre à le rassurer. Séliphane fut chargé d’avoir l’œil sur lui, de manière qu’il ne s’écartât point d’eux jusqu’à ce qu’ils fussent installés dans une hôtellerie. Là, son premier soin fut d’envoyer le rustre coucher à l’écurie. Séliphane et Pétrouchka se mirent en devoir de vider les deux voitures avant de les remiser, et d’après l’ordre de leur maître, ils cherchèrent, mais en vain, quelque message de Téntëtnikof dans les poches, dans la caisse et jusque dans le siège de la britchka. Pàvel Ivanovitch ne voulut plus, ce soir-là, songer à rien de fatiguant pour l’esprit ; il soupa et se mit au lit avant dix heures. Le lendemain, il faisait à peine grand jour qu’il appela Pétrouchka et l’envoya à l’écurie chercher le paysan ; celui-ci était parti avant les premiers chants du coq. Notre héros, qui comptait sur une lettre explicative, en fut réduit à examiner un à un tous les effets que ses gens avaient tirés de la britchka. Rien ne manquait de tout ce qu’il avait laissé chez Téntëtnikof, et il trouvait en plus, évidemment comme cadeau de son hôte, l’ancien boudeur amoureux, deux caisses d’admirable eau de Cologne portant les plombs de la douane, et une pièce entière d’une toile de Hollande non moins authentique et bien autrement admirable encore. Mais point de message. Tchitchikof ne crut pas avoir à se préoccuper de ce silence ; son imagination lui fournit à l’instant même des raisons plausibles à ce renvoi sommaire de chevaux, d’un équipage léger et d’effets dont on pouvait supposer qu’il aurait besoin peut-être dans ses diverses excursions. On eut, dans l’auberge, une immense considération pour un gentilhomme qui arrivait en ville pourvu de tant de bagages, avec des voitures de rechange, et qui mettait à lui seul six chevaux à l’écurie. On fut indigné contre celui de ses deux cochers qui était arrivé en complet état d’ivresse et avait pris la fuite nuitamment pour échapper sans doute à la juste colère d’un maître, qui, en demeurant, paraissait être un homme fort doux. Tchitchikof était arrivé à la ville, très occupé de parfaire, avant tout, l’acte d’acquisition de son domaine ; il fit toutes les démarches nécessaires, tantôt seul, tantôt avec Khlobouëf, son vendeur, à qui il avait à payer au comptant la seconde moitié du prix de vente. Bientôt l’instrument fut prêt, et le greffier n’attendait plus que la réunion des contractants et des témoins. Cette réunion eut lieu ; mais l’acheteur, au lieu de donner quinze mille roubles argent comptant, montra au vendeur une foule d’actes qui, il est vrai, supposaient de la fortune ; il allait réaliser tout cela, et, pour ce premier moment, il présentait un projet d’obligation sous seing privé à l’échéance absolue de quatre mois, quoiqu’il espérât bien être nanti, dans moins de six semaines, d’une somme peut-être centuple de celle-ci, et satisfaire Khlobouëf aussitôt. Ce dernier voulait de l’argent tout de suite ; mais, comme toutes les personnes appelées pour être témoins et tous les employés des greffes parlaient en faveur de Pàvel Ivanovitch, Khlobouëf craignit de passer pour déraisonnable ; il accepta un simple écrit, et il signa l’acte de vente, aux termes duquel il reconnaissait avoir reçu le prix intégral de l’immeuble. Cependant Tchitchikof s’était fait présenter par Lénitsyne dans la maison d’Alexandra Ivanovna Kanassarova. La dame continuait de faire tenir chez elle table ouverte ; mais malade et très affaiblie par la souffrance, elle ne paraissait plus à sa table, et n’admettait dans son appartement particulier que les personnes de sa plus grande intimité, et encore fallait-il que M. Lénitsyne l’eut pour agréable. Tchitchikof fut donné à la moribonde pour un homme adorable de ton et de manières, de la plus exquise obligeance, d’une expérience et d’un tact consommés, d’une probité proverbiale, très riche avec cela, et non moins modeste que sage. Il venait de quitter le service pour s’établir dans cette province qu’il aimait ; il voulait y acheter des terres et y vivre à la fois en seigneur, en agronome instruit et en homme de goût ; il avait de très bonnes connaissances dans le gouvernement et dans les environs à trois ou quatre cents verstes à la ronde ; il avait depuis longtemps témoigné l’intention de se faire recommander particulièrement à Alexandra Ivanovna ; et tout récemment, ayant appris de M. Constànjoglo que ce malheureux fou de Khlobouëf était dans la passe la plus cruelle si on ne le débarrassait promptement de son domaine héréditaire, il avait, par pure obligeance, acheté cette terre, pour ainsi dire, à l’aveugle, et seulement pour sauver l’honneur d’un neveu d’Alexandra Ivanovna. On comprend l’effet d’une telle recommandation dans la bouche d’un parent en belle passe, honoré, honorable. Il venait d’obtenir l’emploi de gouverneur civil de ce gouvernement obscur, qu’il sollicitait uniquement pour ne pas vivre un jour sans voir et consoler sa parente, vieille et infirme, et les habitants de la ville lui avaient fait pour sa bienvenue une sorte d’ovation très flatteuse. Aussi sa protection était toute puissante près de la moribonde ; elle prit le protégé dans une telle estime, le trouva si obligeant et en même temps si discret, qu’elle ne tarda pas à lui prodiguer les gages d’une bonne affection par de petites confidences et quelques commissions délicates. Bientôt elle en vint à ne plus pouvoir se passer de lui deux heures de suite, et les deux pupilles qu’elle aimait s’étonnèrent qu’elle ne cherchât pas même à le retenir la nuit près de son chevet : il fut d’abord comme de la maison, et ensuite les domestiques se mirent machinalement à lui obéir, comme s’il fût devenu leur maître. La vieille dame, tout en baissant de jour en jour, retrouvait, grâce à lui, quelques courts instants de bonne humeur : qu’il lui prit un accès de gaieté, et qu’elle racontât quelque anecdote tant soit peu croustillleuse, Tchitchikof aussitôt faisait signe aux deux pupilles de se retirer, et elles sortaient aussi docilement que si Son Excellence M. de Lénitsyne en personne leur en eût donné l’ordre. Celui-ci était devenu rare dans la maison, ses hautes fonctions lui laissant peu de temps libre ; et d’ailleurs il avait près d’Alexandre Ivanovna un suppléant vraiment admirable de zèle, de douceur, d’habileté et de patience. Tchitchikof savait se taire à propos, et c’était de sa part un grand mérite, car il en était venu à pouvoir tout dire. Il y avait cependant un terrain brûlant sur lequel la malade, quelque tour que notre héros prît pour l’y amener, refusait de le suivre en gardant un silence absolu ; c’était, sur les dispositions qu’elle avait prises ou qu’elle se préparait sans doute à prendre au sujet de sa fortune, dans la prévision de sa mort prochaine, dont elle lui parlait chaque jour. Beaucoup de gens commençaient à jaser sur cette assiduité d’un inconnu ; mais beaucoup plus, au contraire, disaient, et le confesseur tout le premier, qu’il était fort heureux qu’il y eût près de la moribonde un homme sage et probe qui ne manquerait sûrement pas de mettre à profit sa confiance pour la décider à faire son testament d’une manière équitable et régulière. Trois mois s’écoulèrent ainsi sans que Khlobouëf fût payé et sans qu’on vît que Tchitchikof négociât un emprunt, opération qui, du reste, venait de réussir à souhait, mais dont il n’avait aucunement hâte de parler : car on sait qu’en fait de payement, il s’exécutait toujours le plus tard possible. Puis le bruit courut que Pàvel Ivanovitch était en marché pour revendre en secret, avec exemption d’impôt pour les âmes mortes, le domaine qu’il avait acheté, et on se creusait la tête pour savoir comment il entendait la chose. Un voyageur, qui avait passé une journée de pluie torrentielle dans la ville, avait dîné à l’auberge avec l’adjudant-colonel de gendarmerie en résidence, et il avait dit à cet officier, sans baisser la voix : « Cà, dites-moi, vous avez donc ici le fameux Tchitchikof ? Vous savez qu’il parcourt la Russie, achetant partout les âmes mortes des propriétaires, et cela dans un but qu’il est facile de deviner. » Le bruit de ce propos se répandit si vite que l’officier crut devoir en aller parler au général gouverneur militaire. Le même jour un autre bruit de ville vint aux oreilles de ce haut personnage : Alexandra Ivanovna était morte et on avait apposé les scellés à tous les meubles des appartements intérieurs, sur le premier avis du décès donné par M. de Lénitsyne à la police locale. Mais, dans le commun, une multitude de bonnes gens disaient que, quand cet avis fut donné, il y avait plus de quarante-huit heures que la défunte avait dû expirer, et c’était Tchitchikof, ajoutaient les mauvaises langues, que l’autorité devrait bien interroger un peu sur les circonstances de cette mort : car, dans ces derniers temps, il n’y avait réellement plus que lui autour du lit et du fauteuil de la défunte, lui seul qui manœuvrât toutes les sonnettes et disposât du zèle des domestiques et de la bouteille au vinaigre des quatre voleurs. Ce sont là des propos tels qu’en tient le populaire à la mort de presque tous les vieillards riches. Le général, en cette affaire, sans préjuger aucun crime, avait cru devoir user de ses pouvoirs. Il fit donc comparaître dans son cabinet Tchitchikof, qu’il soupçonnait au moins d’un grand amour de l’intrigue, et voulant sans doute l’éprouver, il lui signifia brusquement, à la russe l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Tchitchikof, qui s’était attendu à pis, se sentit à l’instant tout réconforté ; il parla et parla bien, il dit tout ce qui semblait devoir militer en sa faveur. Il fit modestement observer à Son Excellence que son éloignement de la ville en ce moment jetterait une perturbation profonde non seulement dans ses affaires, mais à plus forte raison dans celles de toutes les personnes honorables avec qui il était en relation d’intérêts. Bref, il fut autorisé à rester autant qu’il lui conviendrait, mais à la condition de s’observer un peu plus, de manière à ne pas donner prise à toutes sortes de bruits fâcheux. « Mon prince, dit Tchitchikof, j’ai entendu dire, et je le crois, qu’on arrêterait plus facilement le cours du Dnièpre ou du Volga, que les caquets d’une petite ville. » Tchitchikof sortit de cette audience plus assuré qu’auparavant contre les médisants de la ville qui, toute une matinée, l’avaient cru très compromis près de la première des autorités du gouvernement. Khlobouëf reçut ses quinze mille roubles-, il avait des dettes pour cinquante mille roubles encore. On le vit marcher côte à côte avec Tchitchikof aux pompeuses funérailles, dont Lénitsyne régla tout le cérémonial. Le jour de la levée des scellés, on trouva un acte testamentaire à l’ouverture duquel l’autorité convoqua tous ceux qui pouvaient y être intéressés. M. de Lénitsyne, retenu sans doute pour l’expédition des affaires de sa place, se fit attendre plus d’une heure. Lecture faite, il reçut avec une dignité froide les félicitations de presque tous les assistants : il était institué légataire universel des biens de la défunte ; puis il était fait à Khlobouëf, aux deux demoiselles de compagnie, à deux cousins pauvres et à un lieu de pèlerinage, divers petits legs particuliers que les seuls revenus d’une année pouvait couvrir et au-delà. Les deux pupilles mécontentes et une vieille gouvernante signalèrent à M. de Lénitsyne l’absence de cinq ou six coffrets, d’un écrin, et d’une soixantaine de belles pièces de vaisselle d’or, d’argent et de vermeil ; mais M. de Lénitsyne, médiocrement surpris, se borna à sourire en haussant les épaules. Tout ce que fit notre héros depuis son audience chez le général gouverneur, c’est ce qu’on devinera sans beaucoup de peine d’après le récit des événements exposés dans les deux chants suivants.
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Tout a une action, une direction qui lui est propre, et il n’est personne qui ne s’y livre d’instinct. Où il y a un besoin, il y a une tendance ; où il y a désir, il y a sympathique attraction : ce fait est l’objet de plusieurs proverbes russes dont plusieurs sont intraduisibles à force d’énergie. Le voyage de coffre en coffre avait eu plein succès, et un fait qui me semble acquis, c’est que dans tout le tohu-bohu inséparable de ces sortes d’expéditions, il s’était glissé et casé quelque chose dans le grand nécessaire de voyage de Tchitchikof. Bref tout avait été, ce semble, assez sagement arrangé. Tchitchikof n’avait pas volé, il avait profité, bénéficié. Eh ! mon Dieu, chacun de nous bénéficie : celui-ci sur les forêts de la couronne, celui-là sur les économies ou excédents ; un autre applique une part un peu forte du revenu de ses enfants mineurs à l’entretien d’un rat ou d’une brillante interprète des muses ; d’autres dépouillent à nu leurs paysans pour se procurer un mobilier de Hambs et des voitures de Jurgens ou de Wagner[134]. Que faire si la surface de la terre est toute couverte de pièges tendus aux nombreux et divers appétits de l’humanité ? Les hôtelleries et les restaurants où l’on est bien prennent des prix fous, et après cela, les mascarades, les spectacles, les pique-niques, les parties fines, les danses et promenades avec bohémiens et bohémiennes… Et où ne se fait-on pas une joyeuse et attrayante bohême ? On n’est pas toujours maître de soi ; l’homme impeccable est encore à trouver. Voilà ce qui fait que Tchitchikof, comme tant d’amateurs désespérés du confort, a fort habilement tourné à son profit l’affaire mystérieuse qu’on a pu entrevoir à la fin du chant précédent. Il eût été bon que Tchitchikof partît, mais les routes étaient à peu près impraticables. Cependant il s’ouvrit dans la ville une autre foire, non plus plébéienne cette fois, mais en quelque sorte patricienne ; la première avait été une foire à chevaux, à bétail, à produits bruts, à salaisons, à poterie, à colliers et brancards, socs de charrue et nattes de fibrine de bouleau et de tilleul, toutes choses qui se vendent et s’achètent de paysan à paysan. Cette fois, au contraire, ce qui s’offre partout aux regards, ce sont les nombreux étalages de marchandises amenées de Nijée-Gorod[135] par des marchands et colporteurs qui n’ont guère affaire qu’aux gens de condition. Cette fois étaient arrivés les Français, marchands de pommade, fléaux des bourses russes et, qui pis est, les Françaises vendeuses de chapeaux, sangsues de nos provinces, ou plutôt nuées de sauterelles voraces, qui, comme l’a fort bien dit je ne sais plus quel homme d’esprit, dévorent toute récolte, et, pour surcroît, déposent dans la terre leurs œufs afin que la récolte de l’année suivante soit dévolue à leur race prolifique. Il est vrai que, cette année-là, les gentillâtres furent peu nombreux ; les terres n’avaient presque rien donné. En revanche, les employés, officiers civils et judiciaires de tout tchine (rang), affluèrent, n’ayant pas à souffrir de la disette ; leurs femmes, hélas ! affluèrent ainsi qu’eux. S’étant, maris et femmes, bien infatués de la lecture des différents ouvrages de l’imagination occidentale, répandus à millions dans ces derniers temps avec le but plus ou moins avoué d’inoculer à la pauvre humanité du Nord et de l’Orient toutes sortes de nouveaux besoins, ces néophytes sentaient en eux une aspiration pressante d’obtempérer à toutes les réclames, de faire l’épreuve de toutes les promesses. Un Français avisé ouvrit un établissement d’un genre dont ces localités n’avaient jamais eu l’idée et d’un nom même décidément inouï : un Vauxhall ; là on était sûr de trouver un succulent souper à un prix fabuleusement minime, et la moitié à crédit. Une telle amorce était certes bien suffisante pour que non seulement les chefs de bureau, mais même les simples scribes, courussent se signaler là, avec l’espoir de puiser plus que jamais dans la poche du plaideur. Il se manifeste là une grande émulation de chevaux de race et de cochers de prix. C’est déjà une grosse affaire que ces classes et ces conditions si diverses se croisant, se coudoyant sous prétexte de plaisirs publics… Malgré le vent, la neige, la boue, la pluie, les plus élégantes calèches courent, se croisent en tous sens. Nous ne savons d’où elles nous sont ainsi arrivées en pleine province lointaine, ces calèches, mais à Pétersbourg même elles ne seraient pas vaincues en élégance… Les marchands et leurs commis, en soulevant leurs chapeaux d’un air aimable, adressaient des appels aux beaux messieurs et aux belles dames ; les barbus à bonnets de pelleteries à la russe étaient l’exception ; tout prenait un aspect européen, manières et manies, costumes et coutumes. Tchitchikof, en robe de chambre persane neuve, dont l’étoffe était de la termalame d’or, étendu sur un bon divan, faisait son prix avec un marchand contrebandier étranger, juif d’origine, allemand à en juger par le langage. Devant lui étaient déjà une pièce de la plus belle toile de Flandre et deux boites en carton contenant des savons de France des premières fabriques de Paris, ce même savon qu’autrefois il acquérait sans bourse délier à la douane de Radzivilovka. Dans ce même moment où, fin connaisseur, il achetait tous ces objets indispensables à tout homme civilisé, retentit le roulement d’une voiture qui s’arrêtait et s’ouvrait au pied du perron, après avoir fait trembler au tonnerre de son approche les vitres des fenêtres et les parois peu épaisses de la maison. Un personnage entra ; c’était Son Excellence Alexis Ivanovitch Lénitsyne. « Eh ! je suis heureux, s’écria le trafiquant, de voir arriver Votre Excellence ; je m’en rapporte à sa justice : qu’elle dise si cette toile, si ce savon, si cet objet, vous savez, que monsieur a acheté hier, ne valent pas… » Pendant ce trait d’éloquence du marchand, Tchitchikof se coiffa de sa belle ermolka brodée or et en fausses perles, et put faire l’effet d’un schah de Perse, moins les moustaches en cordes à puits, mais nullement sans dignité et sans majesté. Son Excellence, sans répondre bien entendu à la cantilène du marchand, dit d’un air préoccupé à Tchitchikof : « Il faut que nous parlions affaires. » L’expression de ses traits, outre la préoccupation, annonçait de l’abattement. L’honorable négociant interlope fut renvoyé sans cérémonie, et ils restèrent seul à seul. « Savez-vous quel désagrément se prépare ? Il a été découvert un autre testament de la vieille, un testament qu’elle a fait et signé il y a cinq ans. Dans ce fâcheux document, la défunte lègue la moitié de sa succession à un monastère, l’autre moitié est partagée ex æquo entre ses élèves, comme sont désignées les caméristes, et nul autre individu n’est même nommé. – Mais ce testament-là, se hâta de dire Tchitchikof, est une feuille de chêne. On ne peut dire admis à le faire valoir en justice ; c’est un axiome de droit universellement suivi en matière de testaments, que le postérieur annihile tous les antérieurs. – Il faudrait, à l’appui de l’axiome, qu’il eût été dit dans le dernier testament que le testament précédent est abrogé et mis au néant. – Puisque l’annihilation est de droit, le seul fait d’un subséquent implique le néant d’un précédent. Toute allégation contraire est absurde, et le premier testament est de nulle valeur. Je sais bien la volonté dernière de la testatrice, puisque j’étais près d’elle. Qui est-ce qui a signé au premier testament ? Qui figure là comme témoins ? – C’est un acte en très bonne forme, et enregistré au greffe du tribunal. Les témoins qui ont signé sont Bournûlof, ex-juge au tribunal de conscience, et Khavànof. – Voilà qui est mauvais, pensa Tchitchikof : Khavànof a la réputation d’un honnête homme ; Bournûlof est un vieux hypocrite qui, tous les jours de grande fête, lit les apôtres dans les églises, c’est mauvais. Bah ! c’est ridicule, dit-il en regardant d’un air calme M. Lénitsyne, et en prenant dans son cœur la résolution de ne reculer devant rien. Je connais l’affaire mieux que personne ; j’ai assisté, moi, aux derniers moments de la défunte. Personne ne m’en fera accroire ; ce que je sais, je le dis ; je le soutiens et suis prêt à le maintenir par serment. » Ces paroles, prononcées du ton de la plus ferme résolution, calmèrent l’inquiétude de Lénitsyne. Il avait été plein d’anxiété, et déjà il commençait à croire Tchitchikof capable peut-être d’avoir mis du sien, si ce n’est tout, dans ce testament suprême. Il se reprocha à lui-même l’injustice de ce doute. Tchitchikof se déclarait prêt à subir l’épreuve du serment ; le soupçon n’était donc plus permis, Nous ne saurions affirmer que Pàvel Ivanovitch aurait eu le courage de prêter sur le saint Evangile le solennel serment dont il s’agit, mais il eut assez de courage pour dire qu’il le prêterait. « Soyez tranquille, je vais consulter sur cette affaire certains jurisconsultes habiles. Vous n’avez, quant à vous personnellement, rien à dire ni à faire ; vous êtes de côté. Je puis maintenant vivre dans la ville autant qu’il me plaira ; j’ai à cet égard la parole du général gouverneur[136]. » Tchitchikof fit aussitôt avancer sa calèche et se rendit chez un avocat consultant, dont il faut que nous fassions la connaissance. C’était un jurisconsulte de très grande expérience. Il s’appelait Vacili Vaciliévitch Oldekrock, mais on l’appelait plus communément Vassvass ou le Chat-Tigre. Il était, comme avocat, depuis quinze ans en interdit et sous la menace d’une décision pénale ; mais on ne parvenait, par aucune mesure, à l’empêcher d’avoir la main dans toutes les affaires graves de la justice locale. On savait que ses exploits auraient dû lui attirer dix fois un exil dans l’Est ; on disait tout haut que l’air ambiant de cet homme ne pouvait être qu’une atmosphère de défiance et d’inquiétude : mais on n’était point parvenu à réunir contre lui un corps de preuves assez solide pour servir de base à un arrêt de condamnation. Il semblait y avoir là quelque prestige inexplicable, et nous serions tenus de considérer cet homme comme sorcier, si aussi bien les aventures dont nous retraçons la très fidèle histoire se rapportaient aux époques de la barbarie. Ce jurisconsulte fit impression sur Tchitchikof, d’abord par l’excessive froideur de son accueil, puis par le contraste du personnage et de ce qui faisait cadre autour de lui. Il était assis sur un siège en loques, dans une robe de chambre déguenillée et graisseuse, au milieu d’un riche mobilier d’acajou, devant une belle pendule d’art qui était placée sous une cloche de pur cristal, pendant qu’au plafond un lustre resplendissait à travers une fine housse de gaze, et qu’en général, tout ce qu’on apercevait dans l’appartement portait l’irrécusable témoignage de la civilisation européenne. Tchitchikof, incapable de s’arrêter beaucoup à ces contradictions de l’extérieur d’un homme, entra en matière et exposa l’affaire qui l’amenait, en ayant soin de bien faire ressortir les points où les opposants pouvaient avoir de la prise ; puis il fit entrevoir, dans une séduisante perspective, la reconnaissance qui suivrait les bons conseils et les bons offices. Le jurisconsulte, qui évidemment était philosophe, parla sagement de l’incertitude de toutes les choses de la terre, et en particulier des volontés et de la vie même des hommes. Sans employer précisément le proverbe pittoresque de la mésange dans la main préférable à la grue planant sous le nuage, il termina de manière à en évoquer adroitement le souvenir dans l’esprit fin et attentif du client. Il n’y avait pas à balancer, et le client se hâta de mettre une fort gentille mésange dans la main du philosophe, dont aussitôt tout le scepticisme disparut comme par magie. Celui-ci se trouva être l’homme le plus bienveillant, le plus communicatif et le plus aimable ; son entretien, sous le rapport de la facilité et de la grâce du tour, ne le cédait nullement à celui de Tchitchikof lui-même. « Vous allez vous trouver lancé dans une bien longue et bien difficile affaire, dit l’avocat ; mais permettez-moi de vous faire observer que certainement vous n’avez pas bien examiné le testament, le dernier testament, celui qui doit être le bon ; nul doute que le précédent n’y ait été expressément annulé ; il y a là une ou deux lignes d’écriture, un renvoi, Dieu sait ! que vous n’aurez pas aperçu. Prenez cet acte, l’orignal même, chez vous, et voyez. Il est défendu, sans doute, de jamais laisser sortir du greffe des pièces de cette importance ; mais en priant de la bonne manière certains employés connus pour leur obligeance… de mon côté, je m’intéresserai activement à ce que cette communication ne vous soit pas refusée durement. – Je comprends, » pensa Tchitchikof, et il dit : « En effet, il ne me souvient pas bien s’il y a, oui ou non, la mention, et même je ne saurais dire… vous savez, dans la confusion ces moments-là… je ne saurais dire si c’est moi qui ai tenu la plume ou si un autre a écrit l’instrument… – Eh bien, c’est cela ; le mieux est que vous voyiez la pièce, et à loisir… Au reste, ajouta-t-il avec une parfaite bonhomie, soyez, quoi qu’il arrive, toujours ferme, toujours calme et serein, même si les choses prenaient la pire tournure, il n’y a pas d’imbroglio qui ne se débrouille, pas de faute qu’on ne répare, si l’on est calme et ferme. Faites comme moi, je ne cesse jamais d’être calme. On a beau multiplier contre moi les attaques et les accusations, je suis, je reste calme. » La face du jurisconsulte philosophe était en effet si admirablement tranquille et placide, que Tchitchikof s’en trouva lui-même tout apaisé. « Sans doute le calme est un point très important, dit Tchitchikof ; mais convenez cependant qu’il y a de telles circonstances, de telles piqûres, de telles positions critiques, que tout ce beau calme saute en l’air comme chassé par un ressort. – Alors il y a poltronnerie, dit bonnement le philosophe juriste. En tout cas, parlez très peu, efforcez-vous de ne point parler du tout, faites en sorte que toute la procédure se fasse par écrit, pas autrement que par écrit ; du noir sur du blanc, c’est du gris. Et dès que vous reconnaîtrez que l’action marche rapidement, et qu’il n’y a presque plus qu’à formuler et prononcer le jugement, ayez soin, non pas de vous justifier et de vous défendre, car ce n’est plus le temps de plaider son innocence, mais de jeter dans l’affaire une grêle d’incidents, d’insinuations, de demi-mots, de réticences, de petites inventions perfides à grand effet, pour embarrasser, embrouiller, confondre. Vous entendez, il faut brouiller tout ; il faut jeter des pannetées, des bottées de toutes sortes d’histoires connexes ou non, mais paraissant concerner des personnes innomées jusqu’ici ; il faut compliquer, compliquer, compliquer, amasser des nuages, et se reposer. Eh bien ! là-dessus, qu’il arrive de Pétersbourg un employé réviseur, contrôleur, inspecteur, comme ils voudront l’appeler ; que ce fonctionnaire révise donc, qu’il révise, qu’il lise, qu’il analyse, qu’il y voie clair, s’il peut ! » En achevant cette tirade, il prenait un grand plaisir à regarder la physionomie de Tchitchikof, comme un maître se plaît à regarder la figure de l’écolier à qui il explique une appétissante page de la syntaxe russe. « Bien, si on est assez heureux pour assembler des circonstances propres à enfermer de toutes parts ses juges dans la plus épaisse obscurité, repartit Tchitchikof qui, de son côté, regardait le philosophe avec la même joie que l’écolier regarde son maître, quand il a compris la page expliquée par ce dernier. – On saura en assembler et de très compliquées, soyez-en sûr. L’effet d’un fréquent exercice sur un sujet exclusif rend l’esprit ingénieux ; et, d’abord, n’oubliez pas que vous serez aidé ; on compliquera, on brouillera à l’envi de vous. La complication dans les chiffres est avantageuse à une foule de gens, cela amène du monde à un plus grand nombre de gens de greffe. Dans ce monde, il arrivera de toutes parts bien des gens qui ne comprendront pas un mot des choses sur lesquelles on les sommera de s’expliquer ; appelés, accusés ou questionnés en vain, les uns auront à se justifier d’une insinuation inouïe, inconcevable ; les autres à attester qu’ils ne peuvent témoigner de choses dont ils n’ont même aucune idée : mais tout cela devra se faire sur papier timbré, dans les formes et le style voulus… Voilà une moisson pour les bureaux. Je vous répète que l’on peut tellement grossir et brouiller l’écheveau, que le juge le plus zélé s’y usera les yeux, les dents et les ongles, et ajoutera lui-même aux difficultés par son impatience inévitable. Pourquoi suis-je tranquille, moi ? parce que je me suis dit une bonne fois : « Que mes affaires deviennent plus mauvaises, qu’elles deviennent critiques et abominables, c’est bien, je les attends là ; aussitôt je les y fais entrer tous, tous : et le gouverneur, et le vice-gouverneur et le maître de police, et le trésorier ; j’accroche à chacun son mouflon. » Je connais à fond leur histoire, je sais leurs colères, leurs haines, leurs brigues, leurs délations mutuelles, leurs traits d’envie, de bassesse et de perfidie. Quand j’aurai fait sortir de tout cela un épais brouillard, qu’ils s’agitent là-dedans, se heurtent, se culbutent : avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, il en sera venu d’autres, et que ne sera-t-il pas survenu ? C’est dans l’eau trouble que les écrevisses se font prendre. Là elles n’attaquent pas et ne savent pas comment se défendre. » Ici encore, le juriste philosophe regarda Tchitchikof de tous ses yeux et de nouveau avec cette même jouissance du maître, expliquant à son élève le passage le plus piquant de la grammaire russe. Car il n’est rien de savoureux, de provoquant comme la science grammaticale en Russie. « Cet homme est un génie, » pensa Tchitchikof, et il quitta le juriste dans la plus agréable disposition d’esprit. Tranquillisé, il se jeta indolemment sur les coussins moelleux de la calèche et dit à Séliphane de rabattre le tablier. (En se rendant chez le juriste, il avait fait relever le tablier, et même fermer et boutonner les rideaux de cuir.) Il posa, comme eût fait un colonel de hussards en retraite ou M. le grand maître de police Alexandre Pétrovitch Vichnépokromof en personne ; il avait une jambe croisée sur l’autre, un visage épanoui livré aux regards des passants, et le fin chapeau de soie neuf sur l’oreille. Les marchands, soit ceux du pays, soit ceux du dehors, qui se trouvaient sur le seuil de leurs boutiques, mettaient respectueusement chapeau bas, et Tchitchikof avait, à tous coups la courtoisie de soulever gracieusement le sien en regardant chacun d’eux tour à tour. Plusieurs lui étaient déjà bien connus ; les autres étaient du dehors ; mais, émerveillés des parfaites manières du monsieur, ils lui faisaient politesse à l’exemple de ceux qui le connaissaient, ou simplement pour sa bonne mine. La foire de Tfouslavle n’était encore nullement finie ; la première partie, la partie chevaline, bovine et agricole, avait seule pris fin ; la partie opulente, mondaine, aristocratique, celle des objets d’art et de haut prix pour les civilisés, les européanisés, ne faisait que commencer. Les forains qui étaient arrivés sur roues ne pensaient point à s’en aller autrement que sur patins, et comptaient déjà sur des neiges abondantes. Un marchand de drap à physionomie ouverte, en surtout allemand de coupe moscovienne, une main occupée à tenir son chapeau à longue distance de la hanche de gauche, l’autre main posée par trois doigts sur un menton rasé de frais, dit à Tchitchikof dont la calèche se ralentissait, et cela avec toute l’expression du regard et de ton qui dénote un Européen raffiné tel qu’on l’entend et on le pratique au bazar de Moscou : « Faites-moi la grâce, faites-nous l’honneur ! » Tchitchikof entra dans le magasin du drapier en lui disant : « Voyons, mon cher, faites-nous voir un peu votre drap. » Le gracieux marchand leva lestement la trappe horizontale de son comptoir, passa, rabattit la trappe, et la tête découverte, le dos tourné à ses marchandises, la face au noble chaland, fit son second salut d’usage à Tchitchikof. Puis il se couvrit, et se courbant en avant, appuyé de ses deux mains sur le bord intérieur de l’établi, il engagea le dialogue : « Quel drap vous faut-il ? Préférez-vous les draps de fabrique nationale ou les draps anglais ? – Il me faut, répondit Tchitchikof, les draps de fabrication nationale, mais de ceux que vous donnez pour anglais. – Dans quelles couleurs, s’il vous plaît ? dit le marchand en se balançant ondulatoirement sur ses deux mains, qu’il continuait de tenir appuyées sur le comptoir. – Olive ou vert bouteille, ou mieux teinte groseille à maquereau. – J’ai votre affaire et dans les meilleures qualités ; vous ne trouveriez pas mieux dans les capitales du monde civilisé. Ivan ! ici le drap de là-haut n°34… bien ! jette ici… Voilà, monsieur, voilà, monsieur, voilà un drap ! » Et, ayant déployé une belle longueur d’étoffe par le côté où il était le plus avantageux de le montrer, et en faisant jouer le reflet sous un jour pris de biais, il le porta tout à fait sous le nez de la pratique, si bien que Tchitchikof put non seulement le bien voir, mais aussi le sentir et le flairer. « Beau drap, c’est vrai, mais ce n’est pas cela, dit le chaland. J’ai, voyez-vous, servi dans les douanes, moi ; ainsi ne me présentez-vous donc que les premières qualités, et, quant à la couleur, que le drap ait un reflet roussâtre, qui tienne plus de la gadelle mûre que du vert bouteille. – J’y suis maintenant : vous voulez la couleur qui devient à la mode. J’en ai là une partie qui est excellente. Je vous préviens que c’est cher, mais c’est tout ce qu’il y a de beau. » L’européen grimpa à l’échelle, une pièce tomba sur le comptoir. Il la déroula et la déploya avec l’agilité des anciens temps, oubliant un moment qu’il appartenait à la nouvelle génération ; il s’élança hors de son comptoir pour la rapprocher du grand jour ; il la montra en clignant comme s’il était ébloui de quelque miroitement merveilleux, et il dit en appuyant gravement sur chaque mot : « C’est là, monsieur, une teinte unique en beauté et qui se nomme, dans le commerce, Navarin flamme et fumée ; c’est le drap des connaisseurs. » Le drap plut. Tchitchikof se fit rabattre un dixième du prix demandé, quoique le marchand eût affirmé que c’était prix fixe chez lui. Le drap fut mesuré, coupé, plié, enveloppé d’un fort papier, ficelé, la ficelle artistement nouée en anneau, et le paquet déposé dans la calèche, le tout gaillardement en trois tours de main, à la russe. Une voix se fit entendre qui demandait du drap noir. Tchitchikof regarda : « Ah ! diantre, c’est Khlobouëf ! » se dit-il en lui-même ; et il se détourna pour ne le pas voir, jugeant que ce serait manquer de prudence que de s’entretenir avec lui, ne voulant lui donner aucune explication sur la succession de sa tante, et ne pouvant, s’il se prêtait à la causerie, éviter ce sujet agaçant. Mais Khlobouëf l’avait aperçu : « Qu’est-ce donc, Pàvel Ivanovitch ? vous vous détournez de moi exprès ! Je ne puis vous trouver nulle part… et, pourtant, l’affaire est d’une nature à exiger que nous en parlions sérieusement. – Mon cher monsieur, répondit Tchitchikof en lui pressant les deux mains, soyez sûr que moi-même je désire beaucoup de m’entretenir avec vous ; mais où prendre le temps pour cela ? » Il pensait : « Si le diable pouvait donc me débarrasser de cet importun ! » Et tout à coup il vit entrer Mouràzof, homme très riche et très considéré : « Ah ! bénédiction ! s’écria Tchitchikof rompant les chiens, c’est l’honorable Athanase Vaciliévitch ; voilà une agréable rencontre ! » Vichnépokromof, qui venait d’entrer à son tour dans la boutique, s’écria : « Eh ! ce cher Athanase Vaciliévitch ! » Le drapier, qui, comme nous l’avons vu, aimait à se donner les airs les plus civilisés, se découvrant, portant son chapeau à la plus grande distance qui pût séparer sa main de sa tête, qu’en même temps il inclinait en avant avec tout le haut du corps, se hâta de dire bien distinctement : « Nos plus humbles respects au très honoré Athanase Vaciliévitch ! » Et en ce moment sur tous les visages à la fois s’imprima profondément ce sentiment fétichiste de la bassesse servile, dégradante et bête, que la société court exposer sans pudeur aux yeux des millionnaires. Le vénérable vieillard, qui savait quelle qualité l’on révérait le plus en lui, répondit à tous par un salut général et alla droit à Khlobouëf. « Pardon, lui dit-il, je vous ai vu de loin entrer ici, et j’ai pris la liberté de venir vous trouver. Si vous avez une petite heure de loisir et occasion peut-être de passer par chez moi, faites-moi l’honneur d’entrer ; j’ai besoin de causer un peu avec vous. – Volontiers, lui répondit Khlobouëf. – Quel beau temps nous avons aujourd’hui, Athanase Vaciliévitch dit Tchitchikof au riche vieillard. – N’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch, que c’est une journée superbe ? se hâta de dire Vichnépokromof. – Oui, grâce à Dieu, fort belle ; mais j’y voudrais un peu de pluie pour les champs. – Ce serait bien à désirer pour les blés, et ce serait bien aussi pour la chasse, dit Vichnépokromof. – Oui, oui, la pluie ferait beaucoup de bien, dit Tchitchikof, à qui la pluie importait infiniment peu ; il en faut pour les blés. » Il appuya sur ces derniers mots pour être agréable à l’homme aux millions, en ramenant la juste mesure que celui-ci avait mise dans son opinion. Mouràzof salua et sortit. A peine il fut sorti qu’on se mit à parler, non de ses vertus, mais de sa grande fortune. Tchitchikof dit : « Je vous avoue, messieurs, que la tête me tourne, quand je songe que ce brave homme-là possède dix beaux millions… dix millions, qui le croirait ? il a dix millions ! – Eh bien, moi je dis que c’est là une chose exorbitante, monstrueuse, s’écria Vichnépokromof. Les capitaux ne doivent pas être accumulés ainsi. On écrit sur ce sujet-là, aujourd’hui, d’excellents livres en Europe : tu as de l’argent, beaucoup d’argent, eh bien, fais-nous-en part ; régale-nous, donne des bals, étale chez toi, et partout autour de toi, un luxe bienfaisant qui procure du pain aux ouvriers et artisans. – C’est ce que je ne puis m’expliquer, dit Tchitchikof ; posséder dix millions et vivre comme un simple paysan ! Que ne peut-on faire avec dix millions ! songez donc ! Savez-vous qu’avec cette fortune on peut monter sa maison de manière à n’avoir, du soir au matin, pour unique société, que des généraux et des princes ? – C’est vrai, dit le drapier, qu’avec son caractère honorable, Athanase Vaciliévitch a l’esprit passablement borné. Parmi nous autres, un marchand fait fortune ; il se fait bourgeois notable et, de ce moment, il n’est plus, en quelque sorte, simple marchand, il est commerçant ; il est, comme on dit, négociant. Si j’en suis venu là, je dois avoir ma loge au théâtre ; je ne donnerai pas ma fille à un simple colonel ; non pas je ne la donnerai qu’à un général. Un colonel ! qu’est-ce que c’est pour moi alors qu’un colonel ? et, quant à mon dîner, je le commande chez le confiseur ; je n’irai pas, certainement, me contenter du dîner d’une cuisinière ! – Avec dix millions de roubles argent, dit Vichnépokromof, on peut… ah ! donnez-moi dix millions, et vous verrez ce que je ferai. – Allons donc, dit Tchitchikof, avec dix, avec vingt millions, tu ne feras que de la camelote. Avec dix millions, c’est moi, c’est moi qui ferais de belles choses ! » Khlobouëf, pendant tous ces propos, pensait : « Après tant de terribles épreuves, si moi j’avais dix millions… L’expérience fait connaître le prix de chaque kopeïka ; je m’arrangerais aujourd’hui tout autrement. » Puis, un moment après, sa réflexion passant au doute, il pensa : « Est-il bien sûr, en effet, que je serais aujourd’hui plus sage ?… » Sur quoi il fit de la main la plus grand signe national du renoncement, et sa pensée conclut ainsi : « Au diable les millions ! je crois fermement que je jetterais l’argent par les fenêtres comme par le passé. » Et il sortit du magasin tout agité par le désir de savoir vite ce que pouvait avoir à lui dire Mouràzof. « Vous voyez, je vous attendais, Sémeon Sémeonovitch, dit Mouràzof en voyant entrer chez lui Khlobouëf. Allons chez moi. » Et il emmena Khlobouëf dans sa chambre, qui était bien moins élégante que n’importe laquelle de celles de MM. les scribes à sept cents roubles d’appointements annuels. « Vos affaires, Sémeon Sémeonovitch, ont bien dû, je suppose, se relever un peu ; faites-moi confidence de ce qu’il en est. Il vous est du moins revenu quelques bribes, n’est ce pas, de la succession de votre tante ? – Comment vous expliquer cela, Athanase Vaciliévitch ? Je ne puis guère dire que l’état de mes affaires soit meilleur. Il m’est échu en partage cinquante âmes, plus trente mille roubles dont j’ai disposé immédiatement pour payer une part de mes dettes, et, à l’heure qu’il est, je me retrouve de nouveau vis-à-vis de rien. C’est dur de retomber toujours dans cet affreux dénuement ; mais croiriez-vous que ce qui me tracasse le plus, c’est le fait que ce testament est de tout point très suspect, pour ne pas dire pis ? Autour du lit de mort de ma défunte, il s’est passé bien des choses mystérieuses, tranchons le mot, bien des infamies. Tenez, je vais vous citer en peu de mots un trait propre à mettre sur la voie de cette intrigue, et vous serez étonné de voir de quoi les hommes sont parfois capables. Ce Tchitchikof… – Permettez, Sémeon Sémeonovitch ; avant de parler de ce M. Tchitchikof, permettez que nous parlions de vous en particulier. Dites-moi quelle est la somme qui, d’après vos calculs, suffirait pleinement pour vous tirer de la passe fâcheuse où vous êtes. – L’état de mes affaires est très mauvais, dit Khlobouëf. Eh bien ! pour en sortir, pour acquitter toutes mes dettes et avoir encore la possibilité de vivre très mesquinement, mais pourtant de vivoter honnêtement avec les miens, il me faudrait cent mille roubles, je dis au moins. – Si vous aviez cette somme à votre disposition, quel genre de vie alors mèneriez-vous ? – Je louerais un logement habitable et je ne m’occuperais plus que de l’éducation de mes enfants. Je ne pense plus à moi, ma carrière n’était qu’une impasse ; j’en ai atteint le fond et j’y reste ; je ne suis propre aujourd’hui à aucune espèce de service public. – Vous faites choix de la vie oisive ; songez que c’est dans l’oisiveté que viennent en foule des fantaisies auxquelles l’homme occupé d’une tâche prolongée ne pourrait jamais s’arrêter un instant. – Je ne peux plus travailler, je ne suis plus bon à rien, je me suis affaissé sur moi-même, j’ai le foie attaqué. – Mais comment donc vivre sans place, sans emploi, sans travail ? Regardez toute créature douée de vie, chacune a une destination, un devoir, une utilité ; il n’est pas un caillou qui ne fasse son office, et on verrait l’homme, le plus largement doué des créatures, rester sur la terre, sans office ! cela n’est pas admissible. – Je vous l’ai dit, je ne serai pas entièrement désœuvré, puisque je serai tout occupé de l’éducation de mes enfants. – Eh ! Sémeon Sémeonovitch, l’éducation à donner aux enfants est la tâche la plus sainte, la plus délicate et la plus difficile du monde. Avant que de songer à élever les autres, il faut d’abord, soi-même, avoir été élevé. Un père n’a qu’un moyen d’instruire et d’édifier ses enfants : ce moyen, c’est l’exemple de sa vie ; la main sur la conscience, dites-moi si votre vie est d’un bon exemple pour vos enfants. Elle leur enseignerait l’oisiveté, la bouteille et les cartes. Non, Sémeon Sémeonovitch, vos enfants, vous me les confiez, je vous les prends pour que vous ne puissiez pas nous les gâter. Songez-y bien : c’est l’oisiveté qui vous a perdu ; il faut, de ce moment, la fuir ; il faut que vous soyez enchaîné et rivé à une barque, je veux dire à une tâche, à une entreprise qui exige des déplacements continuels, et beaucoup, beaucoup de mouvement dans un but utile et honnête. – J’ai essayé du service ; il m’était impossible alors : comment me serait-il possible aujourd’hui ? Comment irais-je, à quarante-cinq ans, m’atteler côte à côte, derrière un bureau, avec quelque jeune scribe surnuméraire ? J’ai horreur de la simonie et de la concussion ; je ne ferai là que nuire aux employés ; ils ne me souffriront pas ; ils font caste entre eux, et qui n’est pas de la caste en est l’ennemi. J’ai passé en revue tous les petits emplois, je ne vaux rien pour aucun, à moins que, dormant fort peu, je ne sois pris comme surveillant de nuit dans un hôpital. – Vous, surveillant dans un hôpital ? Comme inspecteur, vous voulez dire ; mais comment solliciteriez-vous cela ? Ceux qui ont beaucoup travaillé dans leur jeunesse répondent à ceux qui se sont beaucoup amusés, comme la fourmi à la cigale : « Allez danser maintenant. » Et même pour obtenir un lit à l’hospice, il faut travailler, se donner quelque peine ; là, on ne joue pas au whist. Sémeon Sémeonovitch, vous vous trompez et vous trompez votre famille. » En parlant ainsi, Mouràzof regardait fixement Khlobouëf, qui ne pouvait trouver un seul mot à répondre. « Ecoutez, Sémeon Sémeonovitch, reprit-il, le cœur tout pénétré d’un tendre sentiment de charité, vous fréquentez plus que jamais l’église, vous priez, et priez avec ferveur ; je sais que vous assistez aux matines, aux litanies, aux vêpres ; vous prétendez que vous ne pouvez pas vous arracher du lit le matin, et dès les quatre heures, avant que personne soit éveillé, vous êtes à l’église. – Ah ! c’est bien différent, Athanase Vaciliévitch ; je fais cela, non pour un homme, mais pour celui qui nous a ordonné d’être de ce monde : je crois qu’il est miséricordieux pour moi ; que, tout abject et méprisable que je suis, il peut me pardonner et me recevoir en sa grâce, tandis que les hommes me repousseront du pied, tandis que le meilleur de mes amis me trahira et prétendra m’avoir vendu par un motif honorable. » Un sentiment d’amertume qu’il ne put comprimer se réfléchit dans les traits de Khlobouëf. Mouràzof garda un moment le silence comme pour lui laisser le temps de se calmer, puis il lui dit : « Pourquoi ne prendriez-vous pas, dans le même esprit, un travail soutenu ? Pourquoi ne vous emploieriez-vous pas, de corps et d’âme, non pour complaire à l’homme social, à ce qu’on appelle le monde, mais pour le service de Dieu ? Servez celui qui est bon et miséricordieux et ne se dément point. A ses yeux le travail est chose sainte à l’égal de la prière. Embrassez une tâche quelconque, embrassez-la à son intention tout spécialement. Vous allez faire votre provision de bois pour l’hiver ; eh bien ! toisez-le vous-même, sciez-le, fendez-le, empilez-le, détruisez les piles, transportez tout ce bois dans une autre partie de la cour, sauf à le rapporter et à le retoiser ensuite où il était auparavant… travail bien oiseux, bien inutile, n’est-ce pas ? Et pourtant songez que, pendant que vous en serez occupé, il ne vous restera pas de loisir pour le mal, pour jouer aux cartes, pour vous livrer aux excès de table avec des gloutons et pour demeurer ensuite des jours entiers dans l’abattement, dans une prostration morale malsaine à tous égards. Un travail long et pénible, quelle qu’en soit la nature, est salutaire, surtout si on l’exécute à l’intention de celui qui, en nous créant, nous a voués au labeur[137]. Ecoutez, Sémeon Sémeonovitch, connaissez-vous Ivan Potapytch ! – Oui, je le connais et j’ai pour lui beaucoup d’estime. – Et ses précédents, les connaissez-vous ? – Non, ou du moins très peu. – Je vais, vous conter cela en quelques mots : Ivan Potapytch a été millionnaire. En ce temps-là, il mariait ses filles à des gens plus ou moins titrés, et vivait comme un tsar. Mais, étant tombé en faillite, il se fit courtaud de boutique. C’est bien dur, quand on a eu des coffres et des dressoirs remplis de vaisselle plate, d’aller manger à la gamelle chez autrui ; il semblait bien alors que sa fortune ne s’en relèverait jamais. Aujourd’hui Ivan Potapytch pourrait se faire servir la soupe dans des soupières et des assiettes d’argent massif, mais il ne le veut pas. Il n’aurait qu’à le vouloir pour ramener chez lui la vaisselle plate et les convives d’autrefois, mais il dit : « Non, Athanase Vaciliévitch, aujourd’hui je ne m’occupe plus d’une grossière satisfaction personnelle, mais je travaille pour moi, pour vous et pour le salut de mon âme, car Dieu l’a ordonné ainsi le jour où il m’a frappé. Je me garderai bien désormais de rien faire qui soit de ma volonté propre ; je vous écoute parce que c’est là obéir à Dieu, car Dieu ne parle plus aujourd’hui que par la bouche des plus honnêtes gens. Vous avez plus d’esprit que moi, et je vous obéis ; la responsabilité, tant que j’obéirai fidèlement, pèsera sur vous, pas sur moi. » Voilà ce que dit Ivan Potapytch ; en réalité, du reste, Potapytch a dix fois plus d’esprit que moi. – Athanase Vaciliévitch, je suis tout prêt moi aussi à vous obéir, à vous donner plein pouvoir sur moi, à vous servir comme domestique, si vous voulez ; je me mets résolument à votre pleine discrétion. Mais ne me donnez pas une tâche au-dessus de mes forces ; je ne suis malheureusement pas un Potapytch, et je vous assure que je ne suis propre à rien de bon. – Moi, je ne vous impose rien, Sémeon Sémeonovitch ; mais, comme vous dites vous-même que vous voudriez être bon à quelque chose, je vais vous signaler une œuvre, une œuvre qui serait méritoire. Il y a, en un lieu parfaitement choisi, une église qui se bâtit au seul moyen des dons volontaires des fidèles. Les travaux vont s’arrêter ; la caisse est vide ; il faut qu’il soit fait une tournée dans le pays. Couvrez-vous d’une simple sibirka ; vous êtes maintenant un gentilhomme ruiné, donc un homme tout ordinaire, un mendiant, je vous le dis sans cérémonie, réduit à la mendicité ; entrez courageusement dans votre état, mendiez ; partez dans une grossière télejka et courez, le livre de souscription à la main, de ville en ville, de village en village, faire la collecte. Vous allez d’abord prendre la bénédiction de l’archiéreï (archiprêtre) et le livre plombé préparé pour cet usage, et Dieu soit avec vous ! » Sémeon Sémeonovitch fut tout éperdu à la pensée de ce devoir si extraordinaire pour un homme tel que lui, issu de noble et vieille maison, d’aller, un livre de souscription à la main, mendier pour l’église. Valétudinaire et peu accoutumé aux grandes fatigues, soutiendrait-il le cahotement d’un chariot de paysan ? Mais ici il s’agissait de faire une œuvre agréable à Dieu. Evidemment, il avait été proposé et accepté pour accomplir cette œuvre, et il ne voyait pas quelles bonnes raisons il pourrait alléguer pour décliner la rude tâche qui lui était imposée. « Avez-vous réfléchi ? lui dit Mouràzof. Ici il s’agit de deux services à rendre par le même moyen : l’un avant tout à Dieu et à sa sainte Eglise, l’autre, à moi. – Comment à vous ? en quoi ? – Voici en quoi. Comme vous visiterez plusieurs localités que jusqu’à ce jour je ne connais pas, vous y apprendrez tout naturellement comment vivent les paysans, où il y a le plus de ressources et d’aisance, où il y en a le moins, ce qui manque aux uns et aux autres et en quelle situation se trouvent en général les habitants de certains districts où je ne suis jamais allé. Vous pénétrerez dans des lieux où fourmillent les sectaires, vous y verrez des vagabonds d’une dangereuse espèce jeter parmi eux des ferments de discorde, et tâcher de les soulever contre l’administration et contre tous ceux qui exercent le pouvoir. Vous avez une grande pénétration d’esprit, vous devinerez tout, vous reconnaîtrez et ceux qui se laissent entraîner et ceux qui sont turbulents par eux-mêmes, et, à votre retour, vous me raconterez tout cela. A tout événement, moi je vais vous remettre une petite somme d’argent dont vous disposerez en faveur des pauvres gens dignes d’intérêt et qui souffrent soit d’une erreur de la justice, soit de quelque oppression, soit d’une accumulation de misères. Il sera très bon qu’en outre vous vous employiez à leur faire entendre de bonnes paroles ; vous leur expliquerez de votre mieux que Dieu exige qu’au lieu de se lamenter et de murmurer, ils lui fassent hommage de leurs souffrances et l’en remercient comme d’autant de grâces particulières. Vous leur direz que, quand l’homme résiste à l’autorité et se met en révolte ouverte, son malheur est une détestable et criminelle excuse, puisque nos douleurs et nos épreuves viennent toutes de Dieu. Réconciliez-les entre eux, et avec leurs ennemis, et avec leur position ; en un mot, versez sur l’envie, sur les haines et les colères, tous les baumes et la charité. – Athanase Vaciliévitch, dit Khlobouëf, la commission que vous me donnez là est une mission apostolique ; mais souvenez-vous de ce que je suis et de ce que je vaux. Une si sainte tâche est le fait de l’homme qui a mené une sainte vie, d’un homme qui soit plus habitué que moi à tout pardonner au prochain. – Je ne dis pas que vous exécutiez tout cela point pour point, oh ! non ; mais vous en ferez ce que vous pourrez. Un résultat important sera du moins acquis : c’est qu’à votre retour vous aurez vu et jugé ces localités-là, et vous serez à même de dire dans quelle situation se trouve réellement cette partie du pays. Il n’est aucun employé, commis, fonctionnaire ou prêtre, qui puisse rendre le même service, parce que le paysan ne s’ouvrirait point à eux. Mais vous, qui n’êtes autre qu’un homme chargé de la commission d’aller quêter pour l’Eglise, vous allez sans obstacle droit à chacun, au paysan, au bourgeois, au marchand, et comme, par oisiveté, on vous questionne, vous avez droit et occasion de questionner, d’autant plus que votre motif est pour leur avantage. C’est un noviciat indispensable, et, tenez, je vous dirai entre nous que le général gouverneur a besoin justement en ce moment d’honnêtes gens tels que vous. Faites ce qu’on attend de vous, et, à votre retour, je vous suis garant que vous aurez une honorable position où vous ne pourrez plus dire que votre vie n’est plus bonne à rien. – Vous me voyez troublé et confus au dernier point, Athanase Vaciliévitch ; j’ai une peine infinie même à croire que vous m’ayez en effet dit et exposé tout ce que je viens d’entendre. Pour cette mission à laquelle et l’Eglise et une haute autorité administrative prennent intérêt avec vous, convenez qu’il faut du moins un homme robuste, actif, infatigable… Et puis, continent me résoudrais-je à laisser dans l’abandon ma femme et mes enfants ? – Ne vous inquiétez ni de vos enfants ni de votre femme, je me charge d’eux ; ils ne manqueront de rien. Ils auront des leçons de science, et votre femme une existence aisée, exempte de toute agitation ; à votre retour, ni eux ni d’autres ne rougiront de vous, et vous n’aurez à rougir devant personne ; tous n’auront qu’à approuver et à louer. Au lieu d’aller tendre la main aux passants pour votre pain quotidien, comme vous seriez forcé de le faire bientôt, vous allez mendier pour l’Eglise de Dieu. Ne craignez pas les cahotements du chariot ; ils ne vous incommoderont que les premiers jours ; le corps s’y fait, et on ne s’en porte que mieux. Voici une bourse assez bien garnie ; disposez-en comme je vous ai dit ; seulement, tâchez que ce ne soit pas pour nourrir le vice, mais pour sauver du désespoir l’innocence et la vertu malheureuses. – La pensée est belle et grande ; fasse le ciel que je l’accomplisse, du moins en partie ! Ordonnez de moi. » Dans la voix et dans les traits de Khlobouëf, il y avait un changement de physionomie remarquable ; on y sentait courage et bon espoir[138]. « Maintenant, dit Mouràzof, rien n’empêche plus que nous causions des petite affaires, puisque la grande est réglée. Eh bien, ce M. Tchitchikof, quel genre d’exploit… ? – Je vais vous raconter sur Tchitchikof des choses vraiment inouïes. Son audace semble n’avoir pas de bornes, savez-vous, Athanase Vaciliévitch, que le testament qu’on a récemment ouvert est tout bonnement un faux ? On vient de découvrir et de produire en justice un vrai testament en bonne forme, où toute la succession de la défunte est dévolue, une moitié à un couvent, l’autre en deux parts égales aux deux demoiselles qu’elle a élevées près d’elle. – Que m’apprenez-vous là ? mais alors qui donc a fabriqué le faux testament ? – A tort ou à raison, le bruit public attribue ce travail à Tchitchikof ; on dit qu’il y avait plusieurs heures que la défunte avait rendu l’âme quand le prétendu testament a été signé ; on dit qu’une femme a été habillée comme s’habillait la défunte, et que c’est à cette femme qu’on a donné lecture des articles, et qu’elle les approuvait d’un signe de tête et du mot bien, après quoi on a fait semblant de la soutenir pour qu’elle signât, et elle a signé ; on dit que c’est une nommée Marie Eréméievna, et qu’il a été fait une si jolie part à cette misérable, qu’il lui arrive de tous côtés, non seulement des lettres, mais des prétendus qui accourent se présenter de leur personne ; on cite deux employés qui se font pour cela une guerre à mort. Voilà d’étranges histoires, n’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch ? – Il ne m’était jusqu’à ce moment rien revenu de tout cela. Y a-t-il eu crime, ou n’est-ce qu’un grand scandale ? La justice informera ; mais, j’en conviens, Tchitchikof m’est quelque peu suspect. – Le tribunal est depuis trois jours assailli d’une grêle de protestations contre le testament, et j’ai moi-même lancé la mienne hier, voulant du moins rappeler à la magistrature qu’il existe ici même un héritier direct qui est le plus proche parent de la défunte. » Après avoir dit ces mots, Khlobouëf sortit ; en s’éloignant il pensait : « Mouràzof est un homme aussi intelligent que bon ; s’il me donne une mission qui me sépare de toutes ces intrigues et les scandales d’ici, il ne le fait pas sans avoir bien réfléchi. Mouràzof resté seul répétait, se parlant à lui-même : « Oui, Tchitchikof est un homme d’un caractère singulièrement équivoque ; il a un but que j’ignore, et je le crois peu scrupuleux sur les moyens d’y arriver ; avec cet esprit de persévérance et cette force de volonté, que n’est-il dans la bonne voie ! »
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Comme Khlobouëf l’avait dit au vénérable Mouràzof, les protestations contre le testament argué de faux affluaient de tous les côtés et sous toutes les formes dans les tribunaux de la localité, et dans les bureaux du gouverneur civil et du général gouverneur. La défunte, à cette occasion, se trouva avoir laissé des nuées de parents dont jamais personne n’avait entendu parler. Semblables aux corbeaux de la voirie, qui s’abattent sur les cadavres d’animaux, dont les pourvoit l’écorcheur, tout un peuple de prétendus parents s’abattit affamé sur l’immense héritage de la vieille. Il y eut des dénonciations directes contre Tchitchikof, des dénonciations pures et simples contre la sincérité du dernier testament, accusations de vol et de détournement de fortes sommes et d’effets précieux ; mais en même temps plusieurs, avec non moins d’ardeur, arguaient de faux le précédent testament.
Quelques-uns des requérants, afin de renchérir sur le tout, saisissaient l’occasion pour dénoncer Tchitchikof comme ayant fait à Radzivilof la contrebande sur la plus large échelle, à l’époque où il servait dans les douanes. Ces braves gens furetèrent partout et eurent connaissance des diverses circonstances de la vie de notre héros. Ils retrouvèrent des vestiges de son passage là où depuis longtemps tout vestige devait avoir disparu ; ils rapportèrent des choses dont personne, hors lui et les quatre murs d’une chambre fermée, n’avait pu avoir connaissance. Tout cela était, jusqu’à ce moment, le secret des juges et des principaux greffiers, en sorte que Tchitchikof ignorait absolument que toute sa vie fût ainsi mise à jour et mêlée à la grosse affaire. Cependant il aurait pu concevoir quelque soupçon vague à la réception d’un petit billet du jurisconsulte, billet au crayon, sans signature, sans date et sans forme, qui portait :
« Je me hâte de vous prévenir que, dans l’affaire, il y aura charge et surcharge ; ne vous étonnez de rien, et calme absolu ; avec cela, au moment donné, tout sera arrangé. »
Ce billet le tranquillisa complètement. « C’est un génie ! » dit-il en mettant le billet en cent morceaux. Puis, comme pour achever de le remettre en bonne humeur, le tailleur parut. A peine l’eut-il aperçu qu’il se sentit un vif désir de mettre sur lui l’habit complet, l’habit flamme et fumée de Navarin. Vite il chaussa et tendit sur ses hanches et sur sa taille le pantalon, qui se trouva être, de tout point, comme coulé sur tous ses avantages. Cette pièce du vêtement était si parfaite, qu’en s’appliquant exactement au corps, elle semblait lui donner une souplesse inconnue, Aussitôt que la ceinture fut resserrée au moyen de l’agrafe, le ventre fut tendu comme un tambour, et il battit la caisse avec le dos de sa brosse, en disant : « Eh, eh ! le polisson ! une peinture, une vraie peinture !… » L’habit était coupé et cousu mieux encore que le pantalon ; pas l’ombre d’un pli ; les deux côtés de la poitrine ne s’en détachaient que comme pour en mieux faire valoir les contours. A l’observation que fit Tchitchikof, que l’aisselle du bras droit était un peu gênée, le tailleur sourit d’un air satisfait et dit :
« Sans cela la taille ne serait pas à beaucoup près si bien prise ; voyez l’effet ici. Oh ! quant au travail, hors peut-être deux ou trois maisons de Pétersbourg, vous ne trouverez nulle part une coupe de cette perfection, je vous le garantis. »
Ce tailleur était lui-même de Pétersbourg, et la preuve, c’est qu’on lisait écrit sur son enseigne : Monsieur Souffre-douleur (Terpigorief), tailleur étranger, de Londres et de Paris. Le gaillard n’y allait pas de main morte, et, par ces deux noms de Paris et de Londres, il avait si bien su, en fait de villes de l’Occident, frustrer tous ses confrères, que pas un n’avait eu depuis l’audace de se dire ni de l’une ni de l’autre de ces deux capitales, et il pensait sincèrement que Copenhague ou Carlsruhe étaient, ma foi, trop bonnes encore pour eux.
Tchitchikof fut magnanime ; il paya l’artiste argent comptant et sans objecter un mot à la demande ; puis, resté seul en habit de gala, il se mira à loisir, comme un amateur fin et passionné des belles formes esthétiquement dessinées. Il se trouva que, dans tout l’ensemble de l’objet qu’il contemplait ainsi con amore, chaque partie semblait avoir considérablement gagné : les joues étaient plus vermeilles, le menton plus gracieux, le galbe plus fin ; les angles bien blancs du col de sa chemisette donnaient du ton à son teint délicat, et sa cravate montée, satin bleu foncé, tranchait bien sur leur blancheur ; le fin plissage de son linge ajoutait du relief à sa cravate ; un riche gilet de velours faisait ressortir la fine chemisette, et l’habit Navarin accentuait encore tout l’harmonieux ensemble.
Il se présenta, au miroir du côté droit, c’était fort bien ; puis, du côté gauche, et c’était mieux encore. C’était là une cambrure de chambellan, la cambrure d’un gentilhomme qui ne pose, ne sourit, ne s’incline, ne se gratte qu’à la manière française, qui, même dans la colère, ne se souillera pas les lèvres d’une immonde parole russe, mais gronde et peste et maudit en pur français. Il essaya, la tête un peu inclinée de côté, de prendre l’attitude d’un beau adressant la parole à une raffinée ; il fut ravissant, mais ravissant, c’est-à-dire que le voir cinq minutes comme cela, eût été peut-être la fortune d’un peintre. Lui, dans la joie que lui donnait le miroir, il exécuta un entrechat assez marqué, non un six, mais toujours bien un quatre. La commode en fit un soubresaut, et un flacon d’eau de Cologne alla se briser sur le plancher ; cela troubla si peu notre héros, qu’il sourit en apostrophant du nom d’imbéciles et le meuble et le flacon, et il pensa : « Eh bien ! puisque je me trouve habillé, voyons, à qui irai-je d’abord me montrer ? C’est ça, j’irai tout droit d’abord chez… »
Tout à coup dans l’antichambre il se fit comme un bruit de bottes fortes garnies d’éperons, et un gendarme entra équipé de toutes pièces. Un tel homme, en pareil cas, c’est une légion, c’est une armée. « Vous êtes attendu à cette heure même chez le général gouverneur ! » fut-il dit à notre héros stupéfait. Devant lui se dressait un géant énorme, l’œil vitreux, la moustache épaisse et longue, toute une queue de cheval sur la tête, large bandoulière de çà, autre de là, grand sabre droit pendu à la hanche. Il lui sembla que de l’autre côté il lui pendait encore un fusil, et le diable sait quoi. Une légion enfin, toute une légion dans un seul homme, voilà l’effet de cette apparition. Tchitchikof voulut se donner la satisfaction de proférer quelques paroles ; mais le butor, à l’impertinence d’entrer sans se faire annoncer, joignit celle d’insister avec une sorte d’impassibilité brutale : « L’ordre dit tout de suite. » Il regarda par la porte entre-bâillée et vit dans l’antichambre un autre épouvantail en buffleteries pareilles ; il regarda par la fenêtre et vit dans la cour une voiture. Comme il n’y avait ni à résister, ni à fuir, ni à tarder, il descendit, tremblant de tout son corps, sous son bel habit neuf Navarin flamme et fumée, s’assit dans la voiture, et se rendit chez le général gouverneur, accompagné des deux superbes cavaliers chevauchant près des portières. A peine il fut dans la première salle, que, sans lui donner le temps de souffler ou de penser un moment, l’employé de service lui dit gravement :
« Allez, monsieur, là-bas, tout droit ; le prince vous attend. »
La grande pièce dans laquelle il était, et qu’il traversait aussi lentement que possible, lui fit l’effet d’un lieu rempli d’ouragans tourbillonnant dans un épais brouillard, où des courriers paraissaient pour disparaître aussitôt avec toutes sortes de paquets, et il pensa : « Voilà comme, sans jugement, sans rien, hommes ou paquets, on est emporté en un moment dans le tourbillon, pour se trouver peut-être un mois après tout au fond de la Sibérie » Et son cœur battait plus violemment que les plus fortes palpitations d’un amant fou de jalousie. Enfin un des battants d’une haute porte d’acajou tourna sur ses gonds, et Tchitchikof se vit dans un cabinet rempli d’armoires, de cartons, de livres, de portefeuilles, exposé au regard d’un tout-puissant personnage, qui, avant de parler, donnait déjà tous les signes de la colère la plus tempétueuse.
Tchitchikof, voyant cela, se dit intérieurement : « Ah ! mon Dieu, il va me déchiqueter comme un misérable agneau, et il ne fera de moi qu’une bouchée.
– Je vous ai traité avec bonté ; je vous ai permis de rester dans la ville tandis que mon devoir était certainement de vous faire traîner en prison, et vous, de nouveau livré à votre esprit de coquinerie, dit le prince tout frémissant de colère, vous avez commis l’action la plus basse et la plus infâme dont un filou de votre espèce puisse se souiller !
– Puis-je demander à Votre Excellence quel est cet acte de coquinerie infâme qu’il lui plaît de me reprocher ? » dit Tchitchikof très pâle et tout tremblant, mais tâchant de faire quelque contenance.
Le prince se leva, approcha de Tchitchikof, le regarda bien droit en face et lui dit :
« Une femme… celle qui… sous votre dictée, a signé le testament que vous savez par cœur, se trouve enfin sous la main de la justice et va être confrontée avec vous. »
Le regard de Tchitchikof se brouilla tout à fait et ses lèvres bleuirent ; il dit au prince :
« Je dirai à Votre Excellence comment tout s’est passé ; je suis coupable, sans doute ; mais mon erreur est l’œuvre de mes ennemis ; on m’a cruellement trompé.
– Personne ne peut vous tromper ; il y a en vous, pour tous les genres de bassesses, plus de moyens que n’en peut jamais imaginer le plus effronté menteur ; je crois que, dans tout le cours de votre vie, vous n’avez pas fait une action exempte de fraude, et, comme vous n’avez jamais acquis un sou que par le vol et l’escroquerie, il y a, dans le nombre, vingt fois de quoi vous valoir le knout et la Sibérie. Mais je ne veux plus même te voir ni t’entendre, misérable : tu vas de ce pas être mis en prison, et là, dans un cercle de scélérats et de brigands, tu attendras que l’on ait décidé de ton sort. L’arrêt le plus sévère sera encore trop doux ; tu es un bien plus méchant drôle que ceux qui ne portent que l’armiack et le touloupe ; tu es vêtu… »
Il jeta en disant ces mots un coup d’œil sur le magnifique habit flamme et fumée de Navarin, et, saisissant un cordon de sonnette, il sonna.
« Ah ! prince, si vous n’avez pitié de moi, songez à ce que va souffrir ma jeune famille ! Songez que vous donnez la mort à ma mère qui est vieille et souffrante.
– Tu mens ! s’écria le prince ; tu m’as déjà supplié au nom de tes enfants, de ta femme, et tu es heureusement sans famille sur la terre… maintenant c’est une vieille mère…
– Eh bien ! oui, je suis un misérable ; je mentais, je n’ai ni mère, ni femme, ni enfants ; mais, Excellence, croyez-moi, il a toujours été dans ma pensée de prendre femme, de remplir tous mes devoirs d’homme et de citoyen, pour me concilier, pour mériter alors l’estime des citoyens et des magistrats. Mais j’ai eu malheur sur malheur, et j’en ai subi les effets ordinaires ; j’ai dû, pour exister, pour me cramponner à un certain niveau social, sacrifier souvent mes scrupules ; mon cœur en saignait parfois… Que faire pourtant, quand, à chaque pas, il y a tentation et scandale, et, de plus, des détracteurs, des ennemis bien injustes, bien acharnés ? Toute ma vie, prince, a été une suite d’ouragans ; mon frêle esquif ne pouvait qu’errer à l’aventure, ainsi battu par les vents et les flots. Je suis homme, prince, et j’ai eu des faiblesses. »
Il dit, et deux abondants ruisseaux de larmes jaillirent de ses yeux ; il s’abattit aux pieds du prince, sans même songer à son habit Navarin flamme et fumée, à son gilet de velours épinglé, à sa cravate de soie lapis-lazuli, à son pantalon collant ; il frappa le parquet de sa tête si merveilleusement coiffée, et répandit, en s’essuyant, à la hâte le front et les yeux, la plus douce exhalaison de véritable Marie Farina dans tout le cabinet de Son Excellence.
« Va-t’en, va-t’en ! Ah ! faites-le emmener par trois soldats, dit le prince à l’employé de service.
– Prince, prince ! pitié ! » cria Tchitchikof en embrassant des deux mains les bottes du grand personnage.
Le prince sentit le frisson dans toutes ses fibres.
« Allez-vous-en, vous dis-je, allez-vous-en ; laissez-moi donc ! dit-il, et il faisait de très grands efforts pour dégager ses pieds des mains crispées de Tchitchikof.
– Prince, je ne m’en irai pas que vous ne m’ayez accordé ma grâce ! dit Tchitchikof, qui, au lieu de lâcher prise, pressait les bottes du prince contre son sein ; et sur ce parquet ciré de frais il était traîné sur place par la jambe prisonnière avec le bel habit flamme et fumée de Navarin.
– Allez-vous-en, vous dis-je ! » exclama le prince.
Ce personnage était saisi de cet indéfinissable sentiment de répulsion qu’éprouve l’homme à la vue d’un hideux reptile qui lui fait horreur et qu’il n’a pas le courage d’écraser du pied. Cependant le prince imprima à sa jambe une secousse nerveuse telle que Tchitchikof sentit un violent coup de botte à la fois au nez, aux lèvres et au menton. Celui-ci ne lâcha pas pour si peu la botte princière, et ne la retint, au contraire, qu’avec plus de vigueur entre ses bras. Mais l’attouchement habile des doigts de deux robustes gendarmes autour de sa taille auront tout d’abord l’effet désiré ; le prince resta fort agité, mais libre.
Tchitchikof, remis et maintenu debout par les mains qui l’avaient relevé, traversa, soutenu par les aisselles, sans apercevoir personne, quatre grandes pièces remplies de monde. Il était blanc comme la toile, les traits tirés et dans cet horrible état de prostration où tombe le malheureux qui voit devant lui la mort, ce pas inévitable, antipathique à notre nature, et où notre imagination ne manque pas de dresser de hideux fantômes, surtout si la conscience et la fièvre sont de la partie.
Parvenu au palier supérieur du grand escalier, il ouvrit les yeux, et, au moment de descendre la première marche, il vit Mouràzof qui allait la monter. Une lueur d’espérance brilla aussitôt sur son front ; en un clin d’œil il s’arracha avec une force extraordinaire des mains des gendarmes étonnés, et il se précipita aux pieds du vieillard, non moins stupéfait que les gendarmes.
« Mon pauvre monsieur Pàvel Ivanovitch ! qu’est-ce qui vous arrive ? dit Mouràzof.
– Sauvez-moi, sauvez-moi, Afanacii (Athanase) Vaciliévitch ! on me mène en prison, à la mort ! je… »
Les gendarmes ne le laissèrent pas achever ; ils l’avaient ressaisi sous les aisselles et l’entraînaient, mis en garde contre tout nouvel accident de ce genre.
Un sale et humide cachot sentant le renfermé, le moisi, le remugle, combiné avec la senteur des bottes et des longues bandes de toile dont les paysans et les soldats s’entortillent les pieds en guise de bas, une table de simples ais disjoints, deux chaises branlantes, une lucarne grillée de forts barreaux de fer forgé, un poêle prodiguant la fumée par cent fissures et ne donnant aucune chaleur, un plancher auquel on eût préféré le pavé ou le sol poudreux des ruelles, tel était le cachot où les agents de la force publique déposèrent l’infortuné Tchitchikof, ce délicat et fidèle ami du confort. En ce moment il n’osait plus espérer de goûter jamais les douceurs de la vie aisée, l’objet exclusif de tous ses actes, de tous ses rêves d’avenir, ni même d’attirer, ne fût-ce que pour une heure, dans un salon quelconque, l’attention de ses compatriotes, qu’aurait certainement charmés son admirable habit Navarin, ce même habit qui ne lui avait valu qu’un regard haineux de l’irascible prince.
On avait attenté brusquement à sa liberté personnelle, sans lui laisser le temps ni la faculté de prendre avec lui les effets les plus indispensables, et surtout d’enlever sa cassette, la cassette qui contenait tout son avoir… « Maintenant, pensait-il, argent, papiers, contrats d’acquisition d’âmes, tout doit être, tout cela, est certainement dans les mains des employés, des greffiers, des gens de chicane, excitant la curiosité et l’âpre convoitise même des plus subalternes rongeurs, des créatures les plus stupides du monde. »
A cette idée navrante il se laissa tomber sur le plancher, et les spasmes du désespoir firent dans son cœur les effets d’un ver énorme ou d’un hideux reptile, qui l’aurait entouré de ses anneaux pour le dévorer à loisir. La douleur et l’angoisse devenaient plus vives de minute en minute dans cette pauvre âme dépourvue de toute force vivifiante qui l’en pût défendre. Encore un jour, un seul jour d’une semblable torture, et il n’y aurait plus eu de Tchitchikof sur la terre, car tout ici-bas est livré au changement, et les grands types d’une époque sont éclipsés sans retour par les types de l’ère qui nécessairement lui succède, et que le génie du siècle prépare imperceptiblement à l’avance.
Mais, heureusement pour notre poème, sur notre Tchitchikof, sur ce prototype d’une génération qui n’avait pas encore fait tout son temps, se tenait étendue la main de celui à qui seul il appartient de sauver et préserver ce qui doit achever et couronner son œuvre avant de disparaître à jamais.
Une heure s’était à peine écoulée depuis que Tchitchikof se tordait sur le plancher encroûté de ce lieu d’infection, que la porte du cachot s’ouvrit toute grande pour livrer passage au bon vieux Mouràzof, dont rien n’arrêtait la charité, et qui savait par les lumières, de l’âme ce que vaut pour le prisonnier de cette catégorie l’aumône d’une visite spontanée.
S’il arrivait à un pèlerin, brûlé d’une soif ardente, couvert de l’incandescente poussière du désert, épuisé de forces, exténué par la fatigue et le besoin, qu’une jeune et belle nymphe de l’oasis vînt verser avec précaution dans sa gorge desséchée un filet cristallin de belle et pure eau de source, cette nymphe bienfaisante et cette gracieuse vision n’auraient pas pour le pèlerin un effet plus rafraîchissant, plus fortifiant que ne le fut pour le pauvre Tchitchikof cette apparition du bon vieillard dans l’infect et humide cachot. Tchitchikof s’élança du plancher où il s’était laissé tomber dans le terrible accès de sa douleur, saisit la main du vieillard, la baisa avidement, la porta convulsivement de ses lèvres à sa poitrine, et s’écria :
« Mon bienfaiteur, mon sauveur ! O Dieu du ciel, vous récompenserez cet homme, ce saint qui vient visiter et sauver du désespoir un malheureux comme moi ! » Puis il sanglota et fondit en larmes[139]. Le vieillard observa le prisonnier d’un regard chagrin et douloureux, et ne put d’abord que lui dire ce peu de mots : « Pàvel Ivanovitch, Pàvel Ivanovitch ! Qu’avez-vous fait ? – Ah ! c’est affreux ! c’est mon maudit oubli de la mesure qui m’a perdu ; je n’ai pas su m’arrêter à temps. Il faut que Satan m’ait ébloui pour que je sois ainsi sorti des bornes de la raison et du simple bon sens. J’ai failli, je suis coupable ! – Mais un gentilhomme se conduire ainsi ! un gentilhomme !… – C’est vrai ; mais, à mon tour, Afanacii Vaciliévitch, je puis dire : Sans enquête, sans jugement jeter dans un affreux cachot un gentilhomme ! Comment ne pas laisser à un gentilhomme le temps de se reconnaître, de prendre quelques dispositions pour ses effets ? Chez moi, que se fait-il en ce moment ? J’ai dû tout laisser à la merci au premier venu. Il a fallu sortir vite, vite, sans respirer, sans proférer un mot d’objection. Et ma cassette, Afanacii Vaciliévitch, songez donc, ma cassette ! elle contient tout ce que je possède. J’ai travaillé, je me suis soumis aux plus dures privations, j’ai souffert, j’ai sué sang et eau pendant des années pour acquérir le peu qu’elle renferme… Ma cassette, Afanacii Vaciliévitch ! Tout sera volé, tout sera dispersé… Oh ! bon Dieu, bon Dieu ! » Et, ne pouvant résister au chagrin qui, de nouveau, lui envahissait le cœur, il sanglota d’une voix capable de traverser l’épaisseur des murs de la prison et de se faire entendre à quelque distance ; il arracha de son cou gonflé par les angoisses sa cravate de satin, et saisissant d’une main égarée son habit au parement, il en déchira une grande partie. « Ah, Pàvel Ivanovitch ! cet avoir enfermé dans la cassette, voilà ce qui vous aveugle ; c’est ce misérable avoir qui vous a perdu et qui vous perd en vous empêchant de voir le véritable état de votre horrible situation. – Mon bienfaiteur, mon sauveur, secourez-moi ! s’écria Tchitchikof livré à son désespoir en se prosternant aux pieds de Mouràzof ; le prince vous aime, il ne vous refusera rien !… dites-lui… – Non, Pàvel Ivanovitch ; malgré tout mon désir, toute ma bonne volonté, je ne puis pas ; ce n’est point sous le pouvoir d’un homme que vous êtes tombé, mais sous celui de la loi, qui est inflexible. – Satan m’a tenté, j’ai faibli ; je suis donc devenu un objet d’horreur pour les hommes ! » En disant ces derniers mots il heurta sa tête contre la paroi, et de sa main frappa la table avec tant de violence qu’il en eut le poignet tout en sang ; mais il ne parut pas ressentir le moindre mal de ce qu’il venait de faire. « Pàvel Ivanovitch, calmez-vous ; songez à vous réconcilier avec Dieu, et ne vous inquiétez pas des hommes ; pensez, pensez bien à l’état de votre pauvre âme. – Mais quelle destinée fut la mienne, Afanacii Vaciliévitch ! Où est l’homme qui en a subi une pareille ? Ce n’a jamais été que par des prodiges de patience que j’ai gagné chaque kopeïka dans ma vie ; toujours par un travail surhumain ; car moi je n’ai jamais dépouillé personne, je n’ai jamais pillé les caisses de l’Etat, comme font tant de gens. Et à quoi bon tant de peine pour une kopéïka ? A quoi bon ? pour pouvoir vivre une vie aisée et laisser quelque aisance à la femme que je prendrais et aux enfants que j’aurais d’elle pour le bien, pour la service de la patrie. Voilà pourquoi il me fallait à toute force un avoir. J’ai biaisé, j’en conviens, j’ai biaisé, mais alors seulement qu’il m’était bien démontré que, dans l’état des lieux, le droit chemin n’existait pas et ne pouvait exister. Je travaillais du moins, je me formais, je rendais service et j’étais poli ; si j’ai pris, et je l’ai fait, c’est toujours à des riches. Songez à ces infâmes qui dans les tribunaux prennent par dizaines les milliers de roubles dans les caisses publiques, rançonnent les pauvres gens, enlèvent leur dernier sou à la veuve et à l’orphelin sans ressources. Il ne leur arrive rien ; et, à moi, quelle obstination du malheur ! Songez, chaque fois que je tiens enfin mes récoltes ou que je n’ai plus qu’à étendre la main vers les fruits de mes travaux ou de mon habile industrie, tout aussitôt une tempête, un écueil, une fatale rencontre, et ma nef est brisée en éclats. Il y eut un temps où je possédais une maison à trois étages et un capital de trente mille roubles ; deux fois j’ai acheté des biens de campagne, des terres : tout cela m’a été enlevé par des bourrasques. Dites, Afanacii Vaciliévitch, pourquoi ces coups accablants comme en ce moment la privation de ma liberté sans jugement ? Est-ce que même sans tout cela ma vie n’était pas déjà comme la navigation d’un vaisseau désemparé au milieu des vagues soulevées ? Où est donc ici la justice du ciel ? Où est donc l’indemnité légitime d’une patience et d’une constance sans exemple ? J’ai dû trois fois m’y reprendre du commencement ; trois fois, ayant tout perdu d’un seul coup du sort, j’ai recommencé l’édifice impossible de mon avenir par une première kopéïka, et vous savez que tout autre à ma place serait allé, dans son désespoir, se consoler en s’oubliant et pourrir ignoblement au cabaret. Et comme j’ai dû lutter ! combien j’ai eu à supporter ! chaque kopéïka n’a cédé, pour ainsi dire, qu’à l’emploi de toutes les forces de mon âme. J’en ai connu qui s’assuraient leur pain et même s’enrichissaient facilement ; mais pour moi chaque kopéïka était, comme dit le proverbe, fixée par un clou de la valeur de trois kopéïka, et il ne fallait rien de moins que ma volonté de fer pour briser le clou et faire de la kopéïka trouée ma conquête… » Après avoir ainsi parlé, il rentra subitement par l’esprit dans le sentiment de sa situation présente, ce qui fut cause qu’ayant le cœur comprimé, il poussa un long gémissement et tomba sur la table. Agité au delà de toute expression, il arracha tout à fait une des basques pendantes de son habit, la rejeta contre le mur, et portant alors ses deux mains à ces mêmes cheveux qu’il prenait d’ordinaire grand soin de fortifier, il s’en arracha impitoyablement des touffes, se faisant comme une jouissance d’une douleur cruelle par laquelle il voulait s’étourdir sur la souffrance incurable qui avait pris place dans son cœur. Longtemps Mouràzof demeura en silence à observer cette rage d’un homme acharné contre lui-même, phénomène qu’il voyait pour la première fois. Cet être qui, quelques heures auparavant, l’air satisfait, la tenue plus que soignée, avait toute la désinvolture d’un homme du monde qui aurait été militaire, se roulait, se traînait ignoblement sur le plancher d’un affreux cachot, en habits souillés et déchirés, le poignet tout couvert de sang figé, la chevelure en désordre, l’esprit troublé, la parole pleine d’incohérence, d’imprécations contre le sort et de lâches supplications adressées à un homme sans titre. « Ah ! Pàvel Ivanovitch, Pavel Ivanovitch ! quel homme vous seriez aujourd’hui, si, avec tant de constance et de puissance sur vous-même, vous eussiez suivi la bonne voie et marché ferme vers un but élevé ! Mon Dieu ! que vous auriez pu faire de bien, et combien n’en ferait pas n’importe quel homme d’honneur employant autant d’efforts à de bonnes œuvres, que vous à conquérir votre kopéïka ! Que n’avez-vous su faire au bien public, sans ménagement, autant de sacrifices d’amour propre et de satisfactions ambitieuses, que vous en avez fait pour arriver à la stérile possession de cette kopéïka ! Pàvel Ivanovitch, ce qui me fait de la peine, ce n’est pas encore que vous soyez si coupable aux yeux d’autrui, mais que vous le soyez si cruellement envers vous-même ; avec de si beaux dons en partage, vous aviez toute l’étoffe nécessaire pour devenir un homme fort distingué, et vous vous êtes déshonoré et perdu vous-même. » L’âme est pleine de mystères. On a beau s’égarer loin, bien loin des voies de l’honnête et du juste, on a beau glisser dans ces gouffres du crime où le cœur devient étranger à tout sentiment de morale, on a beau se matérialiser, s’endurcir, se pétrifier dans les habitudes d’une existence perverse ! Qu’un homme pur, l’occasion donnée, vienne à faire au criminel le reproche de ses belles et nobles qualités si fatalement négligées, étouffées et foulées aux pieds ; l’âme oubliée se réveille dans le grand coupable, et celui-ci, étonné de ce qui se passe en lui, en est visiblement tout ébranlé, même quand son langage reste à peu près le même pendant la commotion. « Afanacii Vaciliévitch, dit le pauvre Tchitchikof en prenant les deux mains de Mouràzof dans les siennes, si j’avais le bonheur de recouvrer ma liberté, et avec ma liberté ce petit avoir dont je suis naturellement inquiet, si j’avais ce grand bonheur… je vous jure que de ce moment-là je mènerais une tout autre vie… seulement, sauvez-moi, vous ; soyez mon bienfaiteur, tirez-moi de cette prison. – Etes-vous raisonnable de demander que j’aille, pour vous, parler à l’encontre de la loi ? Et puis, qu’importe aux magistrats puissants que je vous porte intérêt ? car c’est là tout ce qu’ils y verraient, si j’allais à eux. Le prince est, avant tout, un homme fanatique de justice, et, dès qu’il a avancé, il ne recule point. Que puis-je donc alors, et que me demandez-vous ? – Soyez mon bienfaiteur ! vous ne savez peut-être pas toute l’étendue de votre influence… Et puis, écoutez : ce n’est pas la loi qui me terrifie ; devant la loi, j’ai des moyens ; hors d’ici, j’en pourrai trouver. Mon malheur, ma ruine, c’est d’être jeté dans ce cachot où je mourrai comme un chien. Où sont mes papiers, mon avoir, ma cassette ?… Ah ! sauvez-moi !… » En achevant, il embrassa les genoux du vieillard et les inonda de ses larmes. « Pàvel Ivanovitch ! dit Mouràzof en branlant la tête, comme cet avoir dont vous parlez vous a rendu aveugle et sourd ! Votre âme semblait se réveiller, elle voulait vous parler tout à l’heure ; mais cet avoir, ce misérable avoir vous tourne la tête, et vous n’entendez rien au dedans de vous. – Je penserai aussi à mon âme ; j’y pense, j’y pense, mais sauvez-moi ! – Pàvel Ivanovitch, vous sauver, moi ! Quel sauveur suis-je donc ? songez à ce que je suis. Mais soit, je vais voir si, en effet, je puis quelque chose ; je demanderai que vous soyez traité avec moins de rigueur et qu’on vous laisse libre dans la ville. Réussirai-je ? C’est fort douteux, mais je vous promets de tâcher. Si, selon votre sentiment à vous, je viens à réussir, je vous demande, pour ma récompense, l’engagement de renoncer à toutes les manœuvres auxquelles vous vous livrez pour ces belles acquisitions. Je vous atteste sur l’honneur que, si je venais à perdre tout mon avoir, qui est plus considérable que le vôtre, on ne me verrait pas pleurer. Soyez bien sûr que l’avantage n’est pas dans une fortune que l’on peut confisquer, mais dans des biens que personne ne peut ni séquestrer ni dérober. Vous avez déjà assez vécu pour comprendre ce que c’est que la vie ; vous-même vous comparez votre existence à un vaisseau battu par les vagues ; vous avez bien assez pour vivre un reste de jours à l’abri du besoin. Retirez-vous dans quelque solitude agréable, dans le voisinage d’une église et de quelques honnêtes gens, et, s’il est vrai que vous éprouviez un grand désir de laisser après vous une famille, mariez-vous à une bonne fille pauvre, faite à la modération, experte en économie domestique ; oubliez les bruits du monde, ses vanités, ses séductions et ses besoins factices ; sachez sans regret vous faire oublier de lui : il ne vous donnerait pas de repos, vous l’avez bien vu, puisque tout vous tente, tout vous quitte, tout vous trompe et vous trahit depuis que vous faites commerce avec lui. – Certainement, certainement ! c’était mon intention, ma volonté bien arrêtée, de régler mes mœurs, de vivre de la vie de l’âme, et, pour diversion, de m’occuper de ménage. Le tentateur des hommes m’a ébloui, aveuglé, égaré, O Satan, va, diable, va, démon maudit !… » Des sentiments indéfinissables et qui lui avaient été jusque-là inconnus s’émurent en lui. Il semblait qu’il s’éveillât du fond de son âme quelque chose de lointain, quelque chose de tombé autrefois et d’étouffé dès le jeune âge par un enseignement à principe mortel, qu’avaient encore favorisé les vapeurs de l’ennui d’une enfance sans caresse et sans joie, le silence morne de la maison paternelle, la solitude et la monotonie de ce séjour, la misère et la pauvreté des premières impressions, enfin une sorte de regard rigide de la destinée jeté du dehors à l’intérieur, comme à travers une vitre chargée de givre et de glace. Il posa ses coudes sur la table et sa tête entre ses mains, poussa un profond soupir et prononça d’une voix déchirante : « C’est la vérité, c’est trop vrai ! – Oui, vous vous étiez égaré, mais vous pouvez tout réparer ; vous avez encore le temps… – Non, franchement, c’est trop tard, dit-il d’une voix qui brisa le cœur du bon Mouràzof. Je commence à sentir, je vois même distinctement que je suis hors de la voie, qu’il est très mal de l’avoir quittée, mais je ne puis plus y rentrer. La faute en est à toute mon éducation primitive : mon père ne parlait qu’en moralités ; il me battait pour me les inculquer dans la mémoire ; il me faisait copier de force des maximes et des sentences morales, et en même temps il volait les planches et les poutres du voisin, et il me dressait à l’y aider. Il a fait à un autre voisin un procès d’une injustice criante ; il a perverti un orphelin dont il avait la tutelle. L’exemple a bien plus de force que les paroles. Je vois, je sens que je ne vis pas bien, mais je ne me sens pas autrement d’aversion pour le mal. Ma nature a pu être bonne, mais elle a sombré dans une habitude mauvaise. Nul amour du bien, nulle inclination aux œuvres de charité, nulle émulation de vertu ; je n’ai dans la tête et au cœur qu’une pensée, un désir : thésauriser en vue d’une existence commode. Je vous dis la vérité. » Le vieillard gémit en secret de l’endurcissement d’un homme qui, tombé au dernier degré de l’abaissement et du malheur, ne pouvait cependant se dissimuler un quart d’heure, même pour obtenir sa liberté, tout ce qu’il y avait en lui d’incorrigible ; mais, sachant que la goutte répétée finit par creuser le marbre le plus dur, il persista et dit : « Pàvel Ivanovitch, vous avez de la constance et une grande force de volonté, je le répète. Oui, le remède est amer ; mais quel malade est assez insensé pour repousser le médicament sans lequel il sait ne pouvoir recouvrer la santé ? L’amour du bien vous fait défaut, faites-le au mépris de votre goût, livrez-vous-y sans l’aimer ; cela vous sera compté au plus haut prix que si vous agissiez par inclination naturelle. Répétez seulement ce vertueux effort quelquefois, et l’amour du bien éclora de lui-même dans votre âme. Croyez que cela est toujours ainsi. La royauté ne se donne pas d’elle-même, comme on dit ; elle veut être abordée, contrainte, surprise, enlevée par une série de puissants efforts. L’homme, ce roi de la création, ne fait ratifier qu’à ce prix ce beau titre. Eh ! Pavel Ivanovitch, ne laissez pas périmer vos droits à cette royauté, vous avez pour les faire reconnaître une force devenue trop rare aujourd’hui parmi nous. Je vois partout des hommes faibles, mous, sans volonté ; vous avez au fond de vous une patience de fer. Osez quitter le mal pour le bien, vous serez peut-être, vous serez, je crois, un héros. Vous ne ramperez plus dans les fanges de la honte, comme il est naturel au vice, vous planerez alors sur les cimes sereines de la vertu ! » Ces paroles habiles et bien senties du vénérable Mouràzof pénétrèrent en effet au fond de l’âme de Tchitchikof, et y remuèrent un côté de son amour-propre qui avait toujours été retourné en dessous. Les yeux de l’infortuné prisonnier brillèrent en ce moment, si ce n’est du pur et vif éclat d’une grande résolution, du moins de quelque chose de fort qui y ressemblait assez. « Athanase Vaciliévitch, dit-il d’un son de voix assuré, si vous parvenez à obtenir pour moi, par vos instances généreuses, ma liberté et les moyens de sortir de cette ville avec quelques débris convenables de ce que je possédais ce matin encore, je vous donne ma parole de commencer une toute autre vie, j’achèterai un petit village, je me ferai cultivateur, je ferai des économies, non pas pour moi, mais pour les nécessiteux ; je ferai, n’en eussé-je nulle envie, autant de bien qu’il me sera possible ; je m’oublierai, je m’effacerai moi-même, je mépriserai les festins et les orgies des villes, je me ferai avec bonheur une existence simple et frugale. – Eh bien ! que Dieu à présent vous affermisse dans cette résolution, dit le vieillard ; je vais faire les plus grands efforts auprès du prince pour obtenir votre mise en liberté, et tout au moins un grand adoucissement à votre position. Permettez-moi de vous embrasser, car vous venez de me causer bien de la joie. Eh bien, adieu ; je me rends d’ici droit chez le prince. Dites-moi seulement : qui a fait tenir à Khlobouëf soixante mille roubles comme un legs particulier de la défunte, tandis qu’on ne trouve pas de trace de ce legs dans le testament ? – C’est le légataire, à ma prière. – Bien ! je m’en étais douté ; adieu. » Tchitchikof resta seul. Tout en lui était ébranlé, son cœur était pénétré d’attendrissement. Le plus dur des métaux, le plus résistant, le moins ductile, le platine, traîné aux fourneaux, jeté aux creusets à l’état brut avec toutes ses scories, subit l’action d’un feu sans cesse alimenté, sans cesse excité par le jeu des soufflets ; d’abord il tient bon ; mais l’homme est plus ferme encore ; le métal blêmit, puis il frémit dans sa masse, des corps étrangers s’en dégagent, et, à la fin, on voit le plus obstiné des métaux tendre de lui-même à s’épurer, et passer ainsi accidentellement à l’état liquide. De même l’homme, le plus bronzé contre les tortures morales du malheur, faiblit, s’affaisse et voit l’épaisse coque métallique dont le temps avait enveloppé sa nature, éclater et se dissoudre instantanément sous le feu irrésistible qui l’attaque et la dévore. « Je suis un être insensible ; je n’ai point de sentiment, non, point ; mais c’est résolu, je ferai les derniers efforts pour inspirer les meilleurs sentiments à autrui, les sentiments dont Mouràzof a éveillé en mon esprit l’idée la plus distincte ; je suis par moi-même un grand misérable, je ferai tout pour détourner mes semblables de ce qui jette inévitablement dans un tel abîme de perdition ; je n’ai rien du vrai chrétien, mais je me surveillerai à chaque minute, pour ne donner aux chrétiens que des sujets d’édification. Je vais me mettre à travailler ; la terre sera arrosée de mes sueurs. A la campagne, je ne ferai rien avant de m’être bien dit : « Est-ce honnête ? est-ce juste ? » afin de me ménager une bonne et légitime influence sur les autres. Et au fait, je ne suis peut-être pas si profondément perverti que je ne puisse me réhabiliter à mes propres yeux ! J’ai quelque capacité pour les choses de l’agriculture ; je suis actif, prudent, constant, économe : que me manquerait-il pour être heureux dans un village ? Il ne s’agit donc que d’en prendre son parti. » Telles furent les pensées qui se jouèrent dans l’esprit de Tchitchikof aussitôt après la sortie de son vénérable protecteur ; une lumière nouvelle et bien faible encore, bien incertaine, venait de luire dans son âme, et il l’entrevoyait avec satisfaction dans cette solitude du cachot. Sa nature si longtemps muette semblait proférer des paroles, et ces paroles signifiaient qu’il y a pour l’homme sur la terre un devoir qu’il faut remplir, qu’on peut accomplir partout, malgré tous les obstacles, les troubles, les contrariétés qui viennent forcément assaillir l’homme, en quelque coin de la terre que sa destinée l’ait placé. Et une bonne vie de labeurs, loin du bruit des villes, loin de ces vains plaisirs qu’invente et varie l’oisiveté, se dessina si vivement à ses yeux charmés, qu’il en oubliait toute l’horreur de sa situation et se disposait même à rendre grâce à la Providence divine du coup terrible qui lui avait été porté. Seulement il remettait ce devoir à un autre temps ; il voulait remercier la Providence à la fois et des nouveaux sentiments qu’il éprouvait et de sa libération de prison et de la restitution au moins d’une partie de son avoir. Mais la lourde porte cria sur ses gonds, s’ouvrit et se referma sur un employé avec lequel Tchitchikof s’était rencontré une fois, et dont il savait diverses particularités de caractère. C’était un nommé Samosvistof, un épicurien, un intrépide gaillard, un affronteur pourvu de larges et robustes épaules, de pieds plus redoutables que ceux de Sabakévitch ; au demeurant, excellent compère, viveur, bonne bête, subtil comme le vent et solide comme le rocher, au témoignage de tous ses camarades. En temps de guerre, disaient-ils, il ferait des prodiges ; que par des chemins impraticables on l’eût envoyé enclouer un canon à la barbe de l’ennemi, c’eut été pour lui une véritable fête. A défaut de cette carrière militaire où peut-être on aurait fait de lui un homme d’honneur, il déploya ses qualités naturelles et acquises dans des exploits de greffe qui firent de lui un personnage moins honorable. Mais, chose difficile à croire et pourtant positive, cet homme avait des règles et des principes à lui ; il était d’un bon et sûr commerce avec ses égaux et ses inférieurs, et jamais il ne lui arriva de trahir un camarade ; sa parole donnée, il la tenait à tout prix ; mais quant à toute la hiérarchie des supérieurs, il n’y voyait jamais que des batteries à surprendre et à enlever, et pour cela il ne manqua pas de profiter de tout sentier imperceptible, de tout pli de terrain, de tout endroit faible ou mal gardé. « Nous connaissons à fond votre situation, dit cet employé aussitôt qu’il vit que la porte était rentrée hermétiquement dans son cadre ; nous savons tout, tout, tout, mais ne vous alarmez pas ; ayez au contraire bon courage ; le dommage est déjà aux trois quarts réparé. Nous avons tous travaillé de bon cœur pour vous, pour votre service, cher maître, entendez-vous ? Trente mille roubles suffiront parfaitement pour tout ce monde ; ne donnez pas un sou de plus ; cela doit suffire. Est-ce convenu ? – Et je serai justifié ? s’écria Tchitchikof. – Libéré, acquitté, justifié, et de plus indemnisé de vos pertes matérielles. – Et tous vos soins me coûteront… ? – Trente mille roubles. Dans cette somme il se trouvera tout ce qu’il faut, de calcul fait, et pour nous autres, et pour le monde du général-gouverneur, et pour le secrétaire. Y êtes-vous maintenant ? – Mais permettez ; voyez… comment pourrais-je sortir d’ici ? Mes effets, pensez donc, toutes mes hardes, ma… hem ! tout est sous les scellés, gardé par des sentinelles ?… – Dans une petite heure, vous recevrez tout ici même. Eh bien, voyons, topez-vous ? – Tope ! » dit Tchitchikof en frappant dans la main de l’employé. Mais il était assez loin encore de croire qu’un si grand bonheur fut possible. « Assez causé ; je ne puis rester une seconde de plus ; seulement j’ai été chargé par notre ami commun de vous dire que l’essentiel, c’est le calme et la présence d’esprit. – Ah ! je comprends, pensa Tchitchikof… le jurisconsulte !… » Samosvistof disparut. Tchitchikof discuta longuement avec lui-même, dans la solitude du cachot, le peu de probabilité de tout ce qui venait de lui être promis, et sa conclusion devenait de moins en moins rassurante : car l’homme privé de sa liberté se reprend sans cesse, comme de préférence, à n’espérer plus rien. Cependant il ne s’était pas écoulé une heure que cassette, papiers, effets, tout fut apporté dans le cachot et dans l’état le plus parfait. Voici comme, à l’égard de ces effets, les choses s’étaient passées. Samosvistof avait fait une apparition au logement de Tchitchikof, comme s’il en eût eu l’ordre spécial ; il gronda les deux sentinelles de ce qu’elles avaient l’air endormi : il regarda la chambre, les meubles, les portes, la cassette et les valises, qu’il rapprocha entre elles du pied et de la main. Il dépêcha une des sentinelles pour qu’il fût envoyé encore deux soldats de garde, et cependant il procéda à l’ouverture de la cassette, d’où il tira tous les papiers compromettants pour le prisonnier ; il en fit une liasse qu’il posa sur une chaise, puis il agrafa, ficela, cacheta le tout avec un air de gravité, et voyant entrer les soldats qu’il avait mandés, il leur ordonna d’une voix sèche et cassante de porter le tout à Tchitchikof à l’instant même, comme effets de nuits indispensables à ce malheureux ; il lui fit porter aussi le rouleau de papiers qu’il avait mis à part. Tchitchikof reçut ainsi jusqu’aux vêtements chauds qu’il pouvait désirer pour envelopper et réchauffer son corps mis à tant d’épreuves dans cette fatale demi-journée. Ce fait de la remise exacte et prompte de ses effets causa au prisonnier une joie inimaginable. Les soldats retournèrent en hâte à leur poste pour garder à quatre une commode et un placard scellés, mais entièrement vides. Toute inquiétude s’évanouit de l’esprit de Tchitchikof ; au lieu de cela son imagination charmée entrevit tous les sourires, tous les songes gracieux de l’espérance ; il en vint à rêver à la salle de spectacle, au ballet, aux coulisses, au foyer des acteurs, au joli rat à qui il contait fleurette. La retraite champêtre, le village, les travaux rustiques… tout cela lui parut d’une pâleur… décidément il se reprenait à aimer le bruit, le mouvement et l’éclat des villes. Oh ! la vie ! Sur ces entrefaites, l’affaire s’était engagée avec des proportions vraiment indéfinies, dans les tribunaux de tout degré et dans les bureaux de la haute administration provinciale. Les plumes criaient, les chaises gémissaient, les tabatières s’épuisaient, les têtes casuistiques travaillaient ; quelques fonctionnaires, en véritables artistes, s’arrêtaient pleins d’admiration devant une période ou une simple phrase contenant à elle seule toute une merveilleuse perspective de chicanes. Le jurisconsulte, magicien invisible, sans laisser même sentir sa main, touchait à tous les ressorts, imprimant le mouvement le plus vertigineux à toute la machine. Il leur fit perdre la tête à tous et ne laissa à aucun le temps de se remettre de la première secousse. La confusion s’augmentait de la confusion même. A Dieu ne plaise que nous ne rendions à chacun la justice qui lui est due et l’honneur qui lui revient dans cette grande journée ! Samosvistof lui-même y eut une grande part par son intrépidité, son audace et sa verve. Etant parvenu à savoir où l’on tenait au secret la femme qu’on disait habile dans les rôles de vieille dame mourante, il se rendit droit à la porte d’entrée et s’arrêta court, non pas en homme d’humble condition qui voudrait quelque chose et qui hésite, mais en chef et en maître, tellement que la sentinelle lui porta les armes et se tint roide comme un pieu. « Y a-t-il longtemps que tu es là ? – Depuis ce matin, Votre Noblesse. – Et pour combien de temps encore ? – Pour trois heures, Votre Noblesse. – Cela ne sera pas. J’ai besoin de toi, nommément de toi. – J’entends, Votre Noblesse. – Je vais dire à l’officier d’envoyer ici un autre à ta place, un gendarme. – Comme il plaît à Votre Noblesse. – Le mot d’ordre ? – Quand le diable y serait, Votre Noblesse. – Quand le diable y serait, c’est juste ; eh bien, quand tu auras échangé le mot d’ordre, rentre au quartier et attends que je t’appelle. » Aussitôt il remonta sur sa drojka et rentra chez lui pour deux minutes. Voulant ne mêler personne dans l’affaire et que les cordons du sac allassent bien au fond de l’eau, il s’habilla lui-même en gendarme avec longues moustaches et épais favoris, et s’étant rendu complètement méconnaissable, il alla près de la maison isolée où Tchitchikof était enfermé. Là il saisit la première femme qui lui tomba sous la main, la mit sous la garde de deux de ses camarades aussi fort experts en affaires, et lui, il alla se planter, avec le sabre traînant et le fusil au poing, comme il convient, devant la sentinelle, à qui il dit : « Va-t’en, le commandant te relève de garde. » Le mot d’ordre échangé, le soldat partit. En un tour de main, à la femme au testament, succédait aux arrêts la pauvre femme arrêtée au hasard, qui ne savait rien et ne comprenait rien. La femme lettrée fut d’abord cachée quelque part, et plus tard on n’entendit plus parler d’elle à cinquante kilomètres à la ronde. Dans le temps même où Samosvistof, avec ses goûts militaires, trouvait le moyen de se jouer des soldats, le jurisconsulte faisait de véritables merveilles sur un théâtre différent. Il donna avis indirectement au gouverneur civil que le procureur fiscal avait écrit contre lui un rapport très grave ; le représentant de la gendarmerie ou de la police secrète fut informé de son côté qu’un employé qui habitait incognito la ville depuis quelques mois achevait de rédiger contre lui une dénonciation sur de certains faits passablement scandaleux ; il persuada ensuite à l’employé mystérieux qu’un autre employé, bien autrement mystérieux que lui, l’avait dénoncé depuis une huitaine de jours comme ne faisant rien et ne pouvant rien faire à cause de sa paresse et de son ineptie. Il les mit tous dans une si grande défiance les uns des autres que la plupart accoururent à lui pour le consulter, et les questions qu’il leur adressa les effrayèrent encore plus. La confusion fut bientôt à son comble ; il y eut dénonciation sur dénonciation, ce qui mit à découvert tel pot aux roses qu’on ne pouvait soupçonner d’être sous jeu, et donna cours à mille propos malins ou allusions cruelles à des circonstances qui n’avaient jamais existé. Dans ce tohu-bohu on faisait flèche de tout bois : celui-ci était bâtard, celui-là fils légitime, mais grand Dieu, de quel père ! un troisième entretenait une veuve, un quatrième souffrait que sa femme fit les yeux doux à un jeune major. L’écheveau monstrueux de tous ces scandales se mêla et s’enchevêtra si fort avec l’écheveau très embrouillé de l’histoire d’âmes mortes de Tchitchikof, qu’il devenait d’heure en heure plus impossible de démêler l’un de l’autre et de dire lequel des deux il serait le plus important de dévider le premier. Nous estimons qu’en l’état où ils étaient, les deux écheveaux se valaient entre eux. Lorsque enfin les papiers arrivèrent à l’examen du général gouverneur, le pauvre prince n’y put rien comprendre. Un employé aussi pénétrant qu’expéditif, à qui fut commis le soin de faire un extrait, pensa y perdre l’esprit. Impossible de saisir aucun fil qui ne fut engagé avec d’autres à l’infini, et plus on s’attachait à en suivre au moins un, plus le fouillis devenait inextricable. Le prince était, comme par un fait exprès, à cette époque, accablé d’un grand nombre d’autres affaires plus irritantes les unes que les autres. Dans une partie du gouvernement sévissaient les horreurs de la famine, et les employés envoyés pour y faire des distributions de blé avaient manqué à leur devoir. Sur d’autres points, les sectaires dits raskolniks montraient des dispositions à la révolte ; quelque malintentionné, avait répandu parmi eux le bruit qu’il s’était montré un antéchrist qui ne laissait de repos ni aux vivants ni aux défunts, et qui achetait les âmes mortes par centaines, comme on achète des bottes de paille ou quelques milliers de fagots. Ils avaient fait pénitence à cette occasion et commis de gros péchés, puisque par le désir qu’ils avaient de pincer l’antéchrist, ils avaient battu à mort des gens qui n’étaient point des antéchrists. Dans une autre localité, des paysans s’étaient mis en pleine rébellion contre leurs seigneurs et contre toute la police rurale. De misérables vagabonds leur avaient fait accroire que le tour était venu aux paysans d’être seigneurs, d’aller en voiture et de s’habiller à l’allemande, et aux seigneurs d’endosser l’armiak, de cirer les bottes, d’habiter les chaumières et de labourer les champs. Et tout un canton considérable, sans penser que cela ferait trop de seigneurs, refusa toute espèce de rétribution à la police. Il avait fallu recourir aux moyens violents. Le pauvre prince était, par suite de tout cela, dans un état vraiment digne de pitié. Un laquais entra dans le cabinet et annonça le fermier général des eaux-de-vie. C’était Mouràzof. « Fais entrer », dit le prince. Le vieillard entra. « Eh bien ! votre Tchitchikof, votre beau protégé, à chaque heure on en apprend de nouvelles sur son compte. Venez donc encore le défendre ! il a toute sa vie fait des choses à étonner tous les voleurs de profession. – Permettez-moi de dire à Votre Excellence que, jusqu’à présent, je ne vois rien de bien prouvé dans les charges qu’on rassemble contre lui. – Ah ! oui, il y en a des charges ! Tout petit il volait les poutres des maisons en construction ; plus tard, étant chef d’un poste de douane, il a fait la contrebande avec les juifs et y a gagné quatre millions, avec lesquels il s’est enfui emportant encore la caisse du poste. Après s’être ruiné au jeu chez les Allemands, il est rentré en Russie on ne sait comment, et s’est mis à trafiquer d’âmes mortes ; bien reçu partout dans je ne sais quelle ville qu’on ne nomme pas, il a enlevé un beau matin du même coup la femme et la fille du gouverneur civil. Ici il fabrique un faux testament en tenant cachée pendant plusieurs heures la mort de celle qu’il faisait tester selon ses vues !… Rien que pour ce dernier crime, ne mérite-t-il pas d’être frappé de cinq cents coups de verge en public, ce monstre-là ?… – Je ferai observer à Votre Excellence qu’il n’y a nullement lieu à me considérer comme le défenseur juré de ce M. Tchitchikof : ses vrais défenseurs sont ceux qui le chargent de crimes imaginaires, ou du moins étrangers au procès. Il y a une accusation de faux en matière de testament ; l’action est entamée. Oui, mais rien n’est encore prouvé, puisque l’enquête n’est pas faite. – Nous tenons, je vous l’ai dit, un témoignage vivant, la femme même qui, habillée des robes et des coiffes de la défunte, a tenu la plume… Eh bien, monsieur l’entêté, je veux, pour vous confondre, interroger cette femme ici en votre présence. » Le prince sonna, et ordonna que la femme dont il s’agissait fût amenée devant lui. Mouràzof garda le silence. « C’est l’affaire la plus infâme du monde ! et penser que les premiers fonctionnaires de la ville sont mêlés là-dedans, le gouverneur civil en tête ! Songez donc, un gouverneur civil se trouver nommé, mêlé dans une affaire de voleurs et de faussaires ! s’écria le prince avec véhémence. – Eh mais, prince, le gouverneur est le principal héritier désigné, et, même en cas de mort ab intestat, toujours aurait-il eu ses droits de parent à faire valoir ; voyez aujourd’hui tous les autres parents, comme ils se précipitent à la curée aléatoire. L’homme est ainsi fait. Une vieille personne très riche meurt. Le bruit court qu’elle n’a pas fait de testament, ou que ses dispositions testamentaires sont contraires à toute raison et à toute justice, les parents accourent de toutes parts attirés par l’espérance. Un testament est ouvert ; les légataires désignés soutiennent la légalité de l’acte, les autres l’attaquent en nullité et l’arguent même de faux. Tout cela, c’est l’homme. – Mais pourquoi des détours, des mensonges, des bassesses ? ô les misérables ! dit le prince très sincèrement indigné. Je n’ai pas ici un employé honnête homme, non, non, non, tous sont des misérables, de vils coquins ! – Qui de nous peut dire le front levé : « L’homme bon, pur, irréprochable, c’est moi ! » Les employés de notre ville ne sont pas des anges, mais des hommes ; ils ont des qualités diverses, quelques-uns des capacités incontestables : mais, comme hommes, tous sont des enfants d’Eve. – Athanase Vaciliévitch, je ne connais que vous ici d’honnête homme ; c’est étrange pourtant, cette passion qui vous porte à prendre fait et cause pour le premier gredin venu ! – Prince, quel que soit l’individu qu’il vous plaise d’appeler un gredin, c’est un homme ; et comment n’essayerais-je pas de le défendre, quand je sais que la bonne moitié de ses torts ont leur source dans sa grossièreté et son ignorance ! Notez bien une chose qui est indubitable : c’est que nous-mêmes nous commettons à chaque pas, à chaque minute, des injustices qui causent le malheur de notre prochain, le plus souvent au rebours de notre intention. Y a-t-il si longtemps que vous avez commis, vous, prince, une grande injustice ? – Comment cela ? s’écria le prince, étonné du tour que prenait l’entretien. – Dans l’affaire de Derpennikof. – Athanase Vaciliévitch ! une infraction aux lois fondamentales de l’Etat équivaut à une trahison envers le pays et le souverain. – Je ne justifie aucune infraction aux lois ; il s’agit de simple équité rétributive : il n’est pas équitable de frapper d’une même pénalité un adolescent qui a été entraîné, et les coupables qui à leur crime ont joint l’infamie de prendre cet adolescent pour complice. On a fait l’application de la même peine au jeune Derpennikof et à un homme qui a vieilli dans les méfaits de tout genre, tel que Vorono Dronnoï, à un ange déchu et à sa dupe. Il y avait lieu, ce me semble, à distinguer. – Au nom de Dieu, si vous savez quelque chose de plus sur cette affaire, parlez ! dit le prince avec une agitation visible. J’ai écrit il y a quelques jours à Pétersbourg pour solliciter un adoucissement de peine en faveur de Derpennikof ; je suis prêt à écrire encore et à insister même pour sa grâce entière, si vous le savez positivement digne de l’intérêt des honnêtes gens. – Non, prince, je ne crois pas savoir rien que vous ne sachiez vous-même ; cependant il est une circonstance qui milite en sa faveur à mes yeux. Il sait, lui, un point de fait qui est resté obscur et qui lui serait fort avantageux, mais il souffrira tout plutôt que de faire condamner un autre homme à cause de lui. Ce secret-là ne sera que trop bien gardé. Mais demandez-vous si, en tranchant le procès par un coup d’autorité, après une instruction fort insuffisante, vous n’avez pas péché par précipitation. Pardon, prince ; vous faites appel à ma faible intelligence et m’ordonnez de parler à cœur ouvert : c’est ce que je fais. Je ne suis pas sans quelque expérience des hommes ; j’en ai employé un très grand nombre, et j’en ai trouvé de mauvais et de bons. Je sais qu’il faut prendre en considération les précédents, mais les précédents bien prouvés de chacun, puis s’adresser directement aux individus avec calme et douceur ; si l’on s’emporte à leur premier abord, on ne fait que les effrayer, et il n’y a plus à compter sur le moindre aveu sincère. Je questionne d’un ton de bienveillance et comme entre frères ; l’inculpé dit tout avec confiance et s’enhardit jusqu’à demander un adoucissement à la peine qu’il mérite ; jamais en ce cas il ne met d’acharnement contre personne ; c’est qu’il voit bien que ce n’est nullement moi qui le punirai, mais la loi. » Le prince devint très pensif. On entendit des voix nombreuses dans la vaste pièce garnie de bureaux au pourtour, précédant le cabinet. Le prince, qui attendait qu’on fit comparaître devant lui la femme accusée de faux et tenue aux arrêts forcés, ne comprenait pas qu’elle n’eût point encore été amenée à son audience ; il alla lui-même à la porte, et il la fit à l’instant ouvrir à deux battants. Près de cette porte était toute une multitude de gens de la ville et d’employés, debout la plume à l’oreille. Au milieu du demi-cercle qui s’était formé en cet endroit était une pauvre femme toute gonflée de chagrin, de bonté, de terreur et de colère. Près de cette malheureuse et de trois soldats ébahis, se tenait avec une certaine irritation contenue un bourgeois de la ville sujet à gesticuler beaucoup, mais avec cela outrageusement bègue. Le prince questionna, le bourgeois bégaya et gesticula avec une grande animation ; la femme cria, gémit, pleura, se tordit les bras et se roula par terre ; dix ou douze habitants amenés par le bourgeois excitaient assez vivement celui-ci à s’expliquer devant Son Excellence. Le malheureux bègue se donnait déjà bien assez de mal pour cela, et il n’en était que moins intelligible, et c’est ce que faisaient observer à ces bonnes gens les gendarmes, les employés et les garçons de bureau. La confusion était si complète que cela ressemblait à une émeute. Le prince consterné jeta un regard lamentable du côté de Mouràzof. Celui-ci comprit ; il alla aussitôt pêcher dans la foule six des plus vieux habitants présents à la scène, et les introduisit dans le cabinet. Puis, au bout de quelques minutes, il les renvoya dans la pièce où la sédition, grâce à l’attente générale d’un incident quelconque, venait de se calmer comme par enchantement ; après quoi, ayant refermé la porte en recommandant le silence à la multitude, il expliqua au général-gouverneur que l’accusée était la femme du bourgeois bègue, que c’était un couple de très honnêtes gens ; que la femme avait été arrêtée le matin même dans la rue et mise aux arrêts par surprise, sous un prétexte de charité auquel elle s’était laissé prendre comme un enfant ; que cette femme était complètement étrangère à toute scène de testament, ne sachant ni jouer la comédie ni même écrire son propre nom, toutes choses dont les plus notables habitants du faubourg offraient de se rendre garants. Le prince entr’ouvrit sa porte, donna des ordres pour que l’on reconduisît à l’instant, dans son propre équipage, la pauvre femme et son mari à leur domicile ; il les congédia en leur demandant leurs noms, et en les priant d’excuser la prétendue erreur qui avait été commise sans doute par excès de zèle. Après avoir refermé la porte de son cabinet, il pressa avec émotion la main de Mouràzof en lui disant : « Merci, frère, merci ! » puis il se croisa les mains, regarda le ciel, et une grosse larme se suspendit à chacun de ses yeux. En ce moment entra dans le cabinet un jeune employé de bonne tournure ; il s’arrêta respectueusement, le portefeuille à la main, à quelques pas du prince. Son seul aspect faisait bien voir qu’il appartenait à une nouvelle génération ; il servait comme en disponibilité pour commissions particulières près du ministère de la justice ; sur ses traits, frais encore, régnait une expression sérieuse de gravité et d’amour du travail. C’était un des rares employés qui s’occupent de procédure en dilettante. Sans ambition, sans avidité, sans inclination à suivre l’exemple de personne, il ne servait que par la conviction où il était que sa vraie place était là et non ailleurs, et que la vie lui avait été donnée précisément pour être utile à son pays dans cette carrière. Suivre, examiner, analyser, confronter, discuter, et, après avoir saisi tous les fils des affaires les plus embrouillées, débrouiller, mettre en ordre, éclaircir les choses, dégager le point de droit du point de fait, et donner une opinion, tels étaient ses travaux ; et ses efforts étaient amplement récompensés par ce jour qu’il voyait luire devant lui dans le dédale obscur et tortueux d’un procès, par la découverte des mobiles secrets, des ruses et des intrigues de la chicane, et par l’immense satisfaction qu’il ressentait de pouvoir parfois exposer avec brièveté et lucidité sa découverte, de manière à la rendre intelligible et manifeste pour l’autorité supérieure. On peut affirmer que jamais étudiant, ayant devant lui la page ou la phrase la plus difficile d’un grand écrivain, et pénétrant tout à coup avec certitude le vrai sens de sa profonde pensée, ne s’en est trouvé aussi heureux que ce jeune et noble employé parvenant à dissiper les ténèbres dont certains jurisconsultes enveloppaient les affaires à l’aide d’une foule d’intrigants et d’affiliés comme ils en avaient dans tous les greffes des tribunaux et dans tous les bureaux de l’administration[140].» Le prince se retourna, vit son jeune assistant et le salua avec bonté. Celui-ci demanda si sa présence n’était pas inopportune en ce moment ; le prince répondit négativement. Seulement, voulant profiter d’une tournée que l’honorable Athanase Vaciliévitch allait faire dans le gouvernement, il voulait décider cet excellent homme à se charger de commissions importantes pour diverses localités ; et il ajouta que, quant aux affaires du contentieux, ils en parleraient le soir plus à loisir. « Eh bien, prince, je rentre chez moi, et je suis à vos ordres ; vous voudrez bien me faire appeler à l’heure qu’il vous conviendra. – Restez avec nous, je vous prie ; si vous n’avez pas de projet arrêté, nous passerons ensemble le reste de la journée. » Puis s’adressant à Mouràzof, il lui dit : « Les mandataires infidèles qui ont, par leur avidité et leurs orgies, poussé à bout la patience des districts en proie à la famine, sont de retour, et j’en ferai bonne justice. On vient de m’apporter un billet indiscret, que l’un d’eux écrivait à un certain jurisconsulte fort dangereux que je vais décidément faire mettre en interdit et expulser de la ville, seul moyen de l’empêcher de jeter ici le trouble dans toutes les classes de la société. Il me semble que mon premier devoir serait maintenant de diriger des troupes dans ces districts, et, à plus forte raison, dans celui où s’agitent les sectaires du raskol (hérésie), agités par de misérables vagabonds. Persistez-vous réellement à penser que votre seule présence, vos discours dont je connais la sagesse, et ceux de vos agents dévoués à cette sainte mission, suffisent pour ramener ces malheureuses populations à la raison et au devoir ? – Oui, prince, oui, je le crois, et j’oserais presque vous en répondre sur ma vie. D’abord, soit dit entre nous, j’ai sous la main un moyen plus sûr qu’une démonstration armée ; je ferai un petit sacrifice, et cela me regarde seul ; j’approvisionnerai économiquement, mais positivement du moins, de seigle et d’orge ces localités où sévit la famine ; mes distributions ne seront pas dérisoires. C’est une partie que je m’entends un peu mieux à diriger que messieurs les employés, soit dit sans leur faire tort ; je ferai tout moi-même, et je donnerai à qui il faut donner, et non à qui devrait lui-même contribuer du sien. Après cela, si vous le permettez, prince, j’irai parler raison aux sectaires. Il est très vrai qu’ils prêtent bien plus volontiers l’oreille aux discours des personnes simples, telles que moi : mais point d’escorte, point de soldats ! Avec la seule aide de Dieu, peut-être qu’en effet je réussirai à les pacifier, à finir l’affaire tout amiablement. Les employés ont des habitudes qui ne peuvent que leur être antipathiques et suspectes ; ils commencent par entamer une correspondance avec l’autorité, ils expédient des rapports, des contre-rapports, se font adresser des ordres et embarrassent tout de tant de papiers que, derrière les monceaux de leurs griffonnages, on ne parvient plus à voir ce qu’ils font. – Je mettrai à votre disposition les sommes… – De l’argent ? Non, je n’en prendrai sous aucun prétexte, ni avant, ni pendant, ni après ma tournée, parce que, Dieu m’en est témoin, je regarde comme honteux, en des temps comme ceux-ci, de songer à ses intérêts. Quand les hommes meurent de faim, si je réussis à leur faire prendre patience, souffrez que je paye moi-même mon succès. J’ai du blé ; dernièrement j’en avais même tant que j’ai eu le bonheur d’en envoyer en Sibérie, et je compte bien en envoyer encore là-bas l’été prochain. – C’est à Dieu, à Dieu seul sans doute, Athanase Vaciliévitch, de vous récompenser d’un si grand service. Moi, de ce moment, je ne vous dirai plus un seul mot là-dessus : car devant ce que vous sentez de vous-même au fond du cœur, en agissant ainsi, les paroles d’un tiers sont nécessairement fades et pesantes. Mais quant à la supplique collective des quatre-vingt-deux employés de cette ville en faveur de onze de leurs confrères prévaricateurs et concussionnaires surpris et convaincus, permettez-moi de vous rappeler la loi formelle qui repousse, dans notre pays, les pétitions collectives sans exception. Et, d’une autre part, dites vous-même, ai-je le droit de mettre au néant les procès-verbaux de l’enquête ; serait-il juste, serait-il honnête de ma part de pardonner à des scélérats ? – Ah ! prince, c’est là une qualification excessive, d’autant moins proportionnée avec le délit, que parmi les délinquants il s’en trouve plusieurs qui ont des qualités notoirement honorables. La situation faite aux hommes[141] est embarrassante, prince, très embarrassante. Et puis, n’arrive-t-il pas souvent que vingt circonstances graves forment contre un accusé un corps de preuves des plus redoutables, et qu’un incident vient tout à coup démontrer que cet accusé était pris pour un autre ? Les bévues, les alibis, les quiproquos sont-ils si rares ? – Mais la requête des quatre-vingt-deux, insuffisamment respectueuse dans la forme, est au fond illégale et d’un très mauvais exemple. Que feraient-ils si j’exauçais les vœux qu’ils expriment, ou même seulement si ma faiblesse passait sous silence et leur pardonnait cette démarche ? Plusieurs, soyez-en sûr, lèveraient le nez bien haut et ne manqueraient pas de dire qu’ils m’ont fait peur, et, du moment qu’ils croiraient pouvoir effrayer l’autorité, c’en serait fait pour moi de toute considération. – Voulez-vous bien, prince, me permettre de vous proposer une idée ? Assemblez-les tous, déclarez que vous savez tout, démontrez-le-leur magistralement, gravement, sans véhémence, puis représentez-leur votre position personnelle exactement comme vous venez de nous la peindre, et après cela exigez que chacun, séance tenante, consigne sur un carré de papier ce qu’il aurait fait à votre place. – Ah çà, vous les supposez donc capables d’un mouvement noble et d’une résignation apostolique à tel moment donné, eux qui n’ont vécu que de bassesse, de mensonge et de simonie ? Si je faisais ce que vous dites, ils écriraient tous comme un seul homme : « Amnistie, amnistie générale ! » Ou bien, ils n’écriraient pas du tout, et en tout cas, croyez bien qu’ils se moqueraient de moi. Ne le pensez-vous pas comme moi, Fédor Ivanovitch ? ajouta-t-il s’adressant au jeune stagiaire ministériel. – Non, prince, leur esprit ne serait pas disposé au rire ; ils seraient trop vivement surpris de la nouveauté d’un appel si imprévu et si solennel fait à leur conscience. – L’homme le plus dégradé ne laisse pas d’avoir au fond de lui un sentiment de justice qu’on peut toujours réveiller par une surprise, reprit Mouràzof. Le Russe est resté Russe, et le Russe n’est pas le juif endurci. Non, prince, vous n’avez aucun besoin de dissimuler avec eux. Dites-leur ce que vous avez bien voulu dire ici devant nous. Ils parlent fort mal de vous, vous tenant pour un homme altier, suffisant, orgueilleux, plein de lui-même, incapable d’écouter aucune raison contraire aux idées qu’il s’est mises en tête… Montrez-leur à tous à la fois qu’ils se sont grossièrement trompés. Que risquez-vous ? la démarche n’a rien que d’honorable. Dites-leur qu’en leur faisant cet exposé de votre position, vous vous figurez, en intention, faire votre confession non devant eux, mais à la face de Dieu lui-même. – Eh bien, j’y réfléchirai, dit le prince, j’y réfléchirai mûrement ; en attendant je vous remercie de votre conseil d’ami. Athanase Vaciliévitch. – Et Tchitchikof ? dit le vieillard, n’ordonnez-vous pas qu’il soit mis en liberté ? – J’y consens. Au fait, ajouta le prince en regardant Fédor Ivanovitch, il n’y a pas nécessité qu’il soit retenu en prison. Oh ! cet abominable procès au milieu de tant de graves conjonctures… Vous avez examiné le dossier ? – Un dossier qui est déjà monstrueux, répondit le jeune stagiaire, et où l’on voit derrière chaque nouvelle pièce qui s’y joint d’heure en heure la main d’un homme qui est le génie même de la chicane ; un procès à user trois vies d’homme, et que peut-être, en écartant tout le pêle-mêle qui vient y adhérer, on pourrait terminer en trois heures par un compromis entre les principaux intéressés ; de sorte que l’administration et le pays seraient délivrés d’un coup de la plus embarrassante affaire et du plus épouvantable scandale. » Le prince écrivit quelques lignes, puis se tournant vers Mouràzof, il lui dit : « Faites-moi un plaisir ; allez trouver Tchitchikof au lieu où il est détenu, et dites-lui qu’il va être délivré, mais que, dans les vingt-quatre heures, il soit hors de la ville et qu’il s’en aille le plus loin possible. Je sens que, si jamais cet homme me retombait sous la main, je n’aurais plus la force de lui faire grâce. » Mouràzof, en quittant le cabinet du général gouverneur, se rendit droit au lieu de détention de Tchitchikof. Il trouva le prisonnier dans une fort bonne disposition d’humeur ; il achevait d’expédier un bon petit dîner qui lui avait été apporté de nous ne savons quel restaurant, dans deux crédences portatives et un panier à bouteilles. Le vieillard n’avait pas échangé avec lui vingt mots qu’il conclut intérieurement qu’il avait eu un entretien ici même avec des employés casuistes des plus déterminés, et de plus, il devina aussitôt que le jurisconsulte était derrière, tenant sous le pied tous les fils de l’intrigue. « Ecoutez, Paul Ivanovitch, lui dit-il, je vous apporte la liberté, mais à la condition que, dans une heure, vous soyez en route. Il avait été question de vous donner un jour entier pour vous remettre de la secousse et arranger vos affaires ; mais la résolution absolue, à présent, c’est que vous partiez sans perdre une minute, et cela est conforme à votre intérêt, car de minute en minute votre affaire ne fait qu’empirer. Je sais qu’il y a ici un homme qui vous remonte les esprits ; en bien, je vous dirai en secret qu’il y a une nouvelle affaire qui le concerne directement, et nulle force humaine ne sauvera plus cet homme, en qui surtout vous mettiez une si grande confiance. Il est perdu. On connaît assez le caractère du personnage pour savoir qu’il va tenter d’en entraîner d’autres dans sa chute ; tardez de quelques minutes de plus qu’une heure, et vous êtes certainement écrasé sous lui comme un vermisseau. Malheureux ! Je vous ai laissé ici même dans une disposition d’esprit tout autre que celle où je vous retrouve. Les conseils que je vous ai donnés étaient graves et salutaires ; soyez certain que votre véritable intérêt n’est pas dans cet avoir pour la possession duquel les hommes s’agitent et s’entr’égorgent, comme si on pouvait, avec de la fortune, s’arranger bien dans cette vie de passage et ne prendre nul souci des vrais trésors qu’il faut pour la véritable vie. Croyez-moi, pensez, non à des acquisitions d’âmes mortes, qui ne vous mèneraient qu’à la mort et à la condamnation, mais à votre âme vivante que votre unique salut est de préserver de toute erreur funeste sur ces matières-là. Dieu veuille vous ramener dans la voie ! je vous préviens que je pars moi-même dans une demi-heure peut-être ; dépêchez-vous donc, car je ne serai pas à vingt-cinq kilomètres de la barrière, qu’il n’y aura plus ici pour vous que dangers sur dangers, malheurs sur malheurs. Souvenez-vous de cela. Adieu… » Et il sortit en s’éloignant à grands pas. Tchitchikof resta pensif ; il lui semblait très important de songer avant tout à ce que c’est en effet que la vie. « Mouràzof a raison, dit-il, il faut que je prenne un autre chemin. » Là-dessus il sortit de prison, la sentinelle traîna ses effets jusqu’à la porte extérieure, jusque dans la rue. Séliphane et Pétrouchka accoururent, saisis d’une joie vertigineuse à la vue de leur maître sortant ainsi de captivité. « Cà, mes amis, mes chers amis, leur dit Tchitchikof d’un ton pénétré de douceur, il faut vite, vite, mettre dans la calèche les effets, les coussins, les tapis, et partir sans délai. – Eh ! partons, Pàvel Ivanovitch, dit Séliphane ; la route doit être bonne ; il a tombé assez de neige pour le traînage. Il est vraiment temps de sortir de cette ville-ci, elle m’a tant ennuyé que je voudrais en être bien loin. – Conduis tout de suite la calèche et la britchka, dit Tchitchikof, au charron du faubourg, à droite de la route, pour qu’il les mette sur patins et suspende solidement les roues. Pétrouchka et toi vous déposerez tous les effets dans une chambre fermée de l’auberge qui est située à cent cinquante pas au plus de la barrière ; vous m’attendrez dans cette auberge ; moi j’ai à faire ici quelques visites, après quoi j’irai là-bas passer la nuit. » Après avoir expédié ses gens, ses six chevaux, sa britchka et sa calèche, Tchitchikof, de sa personne, alla en ville. C’était par pure manière de contenance qu’il venait de parler à ses gens de prétendues visites d’adieu ; ce qui s’était passé depuis quelques jours lui ôtait nécessairement toute envie de se montrer nulle part. Il évita au contraire, avec le plus grand soin, toute espèce de rencontre, et seulement il entra en quelque sorte furtivement chez le marchand qui lui avait fourni de si beau drap flamme et fumée de Navarin ; il en prit de nouveau quatre mètres pour habit, veste et… pantalon, et se rendit de là chez le tailleur russe de Londres et Paris. En payant double prix, il décida promptement cet artisan à déployer un zèle extraordinaire ; il fit travailler toute la nuit aux chandelles avec tout son monde, ciseaux, aiguilles, dents et fer à repasser ; et l’habit complet fut prêt le lendemain matin, non pas avant l’aurore, mais du moins avant midi. Le charron avait été plus expéditif, de sorte que, quand le tailleur arriva à l’adresse indiquée hors barrière, il vit en entrant la calèche sur patins, déjà attelée dans la cour de l’auberge. Tchitchikof toutefois voulut essayer l’habit en présence de l’ouvrier ; cet habit se trouva tout aussi parfaitement coupé et cousu que le précédent. Mais, hélas ! tandis que Paul Ivanovitch se mirait avec satisfaction, il remarqua une raie blanche, lisse et nue qu’il avait sur la tête ; une partie de sa belle chevelure manquait à l’appel. Il se mordit la lèvre inférieure et ne put s’empêcher de murmurer : « J’avais bien besoin vraiment là-bas de me livrer à toute cette rage ! » Il paya le tailleur, il paya sa journée d’auberge, courut s’arranger commodément dans la calèche, et deux minutes après il respirait sur la route l’air vif et pur des premiers froids. Il devait certainement s’estimer bien heureux d’avoir ainsi réchappé à tant de danger et d’opprobre ; mais son humeur était fort triste. Ce n’était plus le Tchitchikof d’autrefois ; tranchons le mot, c’était comme une ruine du Tchitchikof que nous avons connu. On pouvait surtout comparer l’état de son âme avec l’état d’un emplacement de maison là où un bâtiment a été démoli afin d’en construire un nouveau, quand le nouveau n’est pas encore commencé faute d’un plan arrêté, que l’architecte ne paraît point, que les matériaux sont éparpillés, et que sur ces matériaux les maçons désœuvrés attendent les ordres du maître. Le vénérable Mouràzof était parti de la ville longtemps avant notre héros, dans une kibitka couverte en nattes de til, en compagnie de son commis, du bon Patapytch. Il y avait cinq jours que Khlobouëf de son côté était parti à peu près dans la même direction que Mouràzof, en mendiant pour l’église, de village en village, questionné, questionnant, et déjà se complaisant dans sa rude et pieuse mission d’éclairer les ignorants sur leur devoir et leur intérêt véritable, tout en prenant bonne note de leurs besoins et de leurs souffrances. Cependant le général gouverneur fit porter à la signature de tous les fonctionnaires et employés de la ville une circulaire déclarant qu’à l’occasion de son prochain départ pour Saint-Pétersbourg, il désirait les voir tous ensemble dans la grande salle de son hôtel, à deux heures de l’après-midi. En effet, à l’heure indiquée, toute la classe des fonctionnaires, depuis le gouverneur civil jusqu’aux simples conseillers titulaires, se trouva réunie chez le prince. Directeurs de chancellerie, chefs de division, chefs de bureau, présidents de chambre, conseillers, assesseurs ou auditeurs, greffiers, sous-greffiers, caissiers, expéditeurs, ceux qui prenaient des étrennes, ceux qui n’en prenaient pas, ceux dont l’âme était tournée en crochet, ceux qui étaient moins retors, ceux qui étaient restés droits, tous attendaient avec plus ou moins d’émotion et d’inquiétude l’apparition du haut personnage qui les avait convoqués. Le prince parut ; son air n’était ni serein ni sombre ; son regard était ferme, ainsi que sa démarche. Tout le monde s’inclina, plusieurs de tout le buste. Le prince, après avoir rendu à l’assemblée sa politesse par un salut général plein de dignité, prit la parole et dit : « Je pars pour Pétersbourg. Avant de me mettre en route, j’ai cru devoir vous réunir, et en voici la raison : il s’est engagé ici une affaire très scandaleuse ; plusieurs des personnes présentes savent certainement de quoi il s’agit. Cette affaire par sa complication extraordinaire, a mis la justice sur la voie de plusieurs autres non moins ignominieuses, où l’on rencontre manifestement la main et l’esprit d’hommes que, quant à moi, jusqu’à cette découverte, j’avais pris pour de fort honnêtes gens. Le but secret de leur intrigue était de mêler, de confondre ensemble des affaires distinctes, de jeter dans ce mélange une foule d’éléments étrangers, controuvés et criants, de telle sorte qu’il devînt impossible à l’autorité de s’y reconnaître et d’être à portée d’asseoir un jugement quelconque sur rien. Je connais le grand meneur, l’homme qui s’est fait, et pour cause, centre et pivot de toute l’intrigue ; je sais toute la part qu’il y a constamment prise, malgré le soin qu’il a de se tenir toujours dans l’ombre. Comme je sais aussi qu’en laissant aller les choses plus loin, l’audace des coupables, pour mieux assurer l’impunité de leurs crimes, ne reculerait pas devant l’idée d’incendier, d’affamer, d’instiguer à la révolte les populations, je suis décidé à sceller tous les dossiers qui sont entre mes mains, à mettre l’état de siège et à faire juger sommairement, militairement, par des cours spéciales. Et ne doutez pas que le czar, à qui je vais exposer l’état des choses, ne m’investisse de tous les pouvoirs nécessaires à mes vues. Vous conviendrez, messieurs, que la justice ordinaire est devenue ici non seulement impuissante, mais radicalement incompétente, les intérêts des magistrats eux-mêmes se trouvant directement ou indirectement mêlés à tout ; et quand on brûle les armoires qui contiennent les livres matriculaires et les minutes des actes, quand en faisant affluer des masses de faux témoignages et de rapports mensongers, en suscitant à l’administration mille embarras inouïs, on s’efforce d’obscurcir complètement des affaires déjà bien noires par elles-mêmes, j’ai pensé qu’en ces conjectures, l’organisation prompte d’un tribunal militaire était notre seule voie de salut ; mais j’ai voulu pourtant savoir quelle est, à cet égard, votre opinion. » Le prince s’arrêta, promena un regard interrogatif sur toute l’assemblée comme s’il eût attendu d’une part ou d’une autre quelque objection ou quelques mots de réponse. Tous les assistants restèrent muets, les yeux fixés sur le parquet. Plusieurs étaient très pâles. Le prince reprit : « Dans la masse des affaires honteuses qu’on s’est efforcé d’embrouiller et de fondre dans les autres, il en est une qui est restée à mes yeux suffisamment distincte ; comme je n’ai cessé de la suivre attentivement depuis son origine encore récente, je me réserve d’en achever l’instruction et l’arbitrage, et au besoin le jugement définitif, ayant dans les mains des preuves palpables… « Je vois que je suis compris par une partie de l’assemblée. » Un fonctionnaire avait frémi et dissimulait mal son trouble. Plusieurs des employés les plus craintifs ou les moins endurcis étaient comme frappés de stupeur. « Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que, pour les grands fauteurs il y va de la perte de leur rang et de leurs biens ; pour les autres, de la privation de leurs emplois. Malheureusement il est à craindre que, dans le nombre des victimes, bien des innocents ne soient compris. C’est ce que je déplore tout le premier ; mais le mal est trop grand pour que l’arbre ne soit pas coupé à la racine, malgré la perte de quelques rameaux encore verts. La chute des uns sera-t-elle du moins une leçon salutaire pour les autres ? L’indignation dont je suis pénétré me fait incliner au doute à cet égard. Les expulsés seront remplacés, et les employés qui, jusqu’à ce jour, étaient demeurés à peu près ou tout à fait intègres, dévieront du droit chemin ; ceux qui auront été jugés dignes de confiance se mettront à biaiser, à tromper, à trahir. Malgré ces tristes pressentiments, je dois être impitoyable, ainsi l’exigent à la fois la droiture et l’égalité. On m’accusera de cruauté, de tyrannie, mais ils me rendront au fond du cœur plus de justice, ceux pour qui mon devoir rigoureux est de devenir insensible comme la hache des anciens bourreaux, aux époques où, sur la place des exécutions, elle faisait tomber la tête des faussaires, des félons et des traîtres[142]. La terreur était sur tous les visages. Le prince était calme ; il n’y avait ni colère, ni émotion, ni le moindre trouble dans l’expression de ses traits. Un silence solennel et terrible régna dans l’assemblée. Le général-gouverneur reprit : « Maintenant, écoutez-moi bien : le premier magistrat de ce gouvernement, celui qui représente parmi vous la personne sacrée du souverain, celui-là même qui tient entre ses mains le sort de plusieurs, et que nulles prières n’ont la force de fléchir, veut bien, lui, de son propre mouvement, vous adresser une prière. Si vous vous y rendez, cette soumission fera de moi votre avocat ; c’est moi, moi-même, qui solliciterai votre grâce, moi qui demanderai que tout soit oublié et pardonné par la clémence et la miséricorde souveraines. Je vous dirai tout à l’heure ce que je me propose par cette prière ; j’ai encore à insister et à m’expliquer sur quelques faits d’une observation générale et, à ce propos, vous verrez que je me fais peu d’illusion. « Je sais qu’on ne peut en un jour, ni en un mois, ni en quelques années, extirper l’esprit de fourbe et de mensonge ; terreurs, châtiments exemplaires, rigueurs extraordinaires, rien n’y fait. Cet esprit a poussé dans la terre des racines trop profondes. La simonie est devenue une nécessité, une sorte de besoin impérieux, même dans ceux qui semblaient nés pour être et rester honnêtes gens. Je sais combien cette contagion leur rend impossible la tâche de résister au courant. Mais nous sommes dans des conjonctures solennelles et saintes, où il s’agit d’achever ce qu’on a vu déjà s’accomplir pendant plusieurs années d’une guerre cruelle, lorsqu’il fallait sauver la patrie, et que chaque citoyen honorable apportait une offrande au profit de tous. Comme alors je dois faire appel de très haut à ceux du moins qui ont encore un vrai cœur russe dans la poitrine, et pour qui le mot Noblesse est resté à peu près intelligible dans sa véritable acception. « Loin de m’excepter moi-même, et au risque de vous surprendre, mais qu’importe, je vous ferai ma confession. Peut-être de nous tous ici c’est moi qui suis le plus coupable ; peut-être, dès le commencement de mon séjour, je vous ai accueillis avec trop de sévérité ; peut-être, par une défiance excessive, j’ai repoussé ceux d’entre vous qui voulaient sincèrement m’être utiles. Si en effet ceux-là étaient amis de la justice et voulaient me seconder pour assurer le bien-être de leur pays, j’avais tort de les affliger par la froideur dédaigneuse de mon accueil. Ils ont été forcés d’étouffer devant moi leur légitime amour-propre et de me sacrifier leur personnalité. Si je ne leur eusse donné lieu de me croire plein de morgue, il m’eut été plus facile de remarquer leur dévouement, leur zèle, leur amour du bien, et j’aurais pu recevoir d’eux de bons et d’utiles conseils. Tout ce que je puis alléguer à ma décharge c’est qu’il est plus aisé au subordonné de s’accommoder à l’humeur du chef, qu’au chef de se plier à celle du subordonné. Tous les subalternes n’ont qu’un chef à satisfaire, ce chef est en contact avec des centaines d’employés de tout rang, d’humeur et d’éducation très diverses. Mais je me hâte de laisser de côté la question de savoir quels sont, en théorie générale, ceux que l’on doit le plus accuser du mal dangereux qui pèse sur le pays tout entier. Bornons-nous à considérer l’état où se trouve la province que nous habitons. Cet état ne provient point de l’invasion de vingt peuples ennemis, mais de nous-mêmes, puisqu’il s’est formé ici en pleine paix, en dehors du gouvernement légal, par le fait de quelques hommes pervers, un gouvernement parallèle, souterrain, audacieux, hostile à toute légalité et beaucoup plus fort que l’administration régulière, un gouvernement de voleurs, qui a ses règlements et ses arrêtés, ses prix réglés, sa taxe dont il dépend de chacun d’être promptement informé. « On conçoit que, dans de telles conditions, un homme d’Etat, fût-il plus sage que tous les législateurs, plus habile que tous les politiques de son pays, n’aura jamais la force, s’il ne frappe les plus grands coups, de préserver les biens et l’honneur des populations, quelque soin qu’il prenne de contenir les mauvais employés en les faisant surveiller par d’autres. Ce qu’il faudrait, c’est, quant à présent, l’impossible, ce qu’il faudrait, c’est que chacun de nous sentît que, de même qu’il s’armait, il y a une dizaine d’années, pour repousser l’invasion étrangère, il doit s’armer aujourd’hui contre l’injustice envahissante des méchants, des ennemis de la loi. C’est comme Russe, c’est comme frère que je m’adresse aujourd’hui à votre conscience, en vous supposant tous capables de vous représenter exactement ce que le devoir sacré exigeait de vous selon votre emploi, et l’usage criminel que vous avez fait de vos talents au lieu d’accomplir saintement ce devoir… – Eh bien ! messieurs, maintenant, vous plairait-il de me suivre dans la pièce voisine ? » En disant ces mots, le prince fit un signe aux valets qui se tenaient de l’un et de l’autre côté de l’une des portes du salon, et cette porte fut aussitôt ouverte à deux battants. Il passa dans la plus vaste pièce de sa chancellerie ; l’assemblée entière l’y suivit ; les battants se refermèrent. Cette pièce, tout entourée de tables à écrire, recevait le jour d’en haut et avait cinq issues, toutes également closes ; devant chacune se tenaient à l’intérieur deux gendarmes armés et immobiles. Cette circonstance imprévue sembla ajouter à la gravité du langage que l’on venait d’entendre au salon. Une autre particularité attira en outre l’attention générale : près de chacune des larges tables étaient ordinairement placées quelques chaises ; les chaises, cette fois-ci, étaient considérablement plus nombreuses, et sur les tables, devant chaque chaise, se trouvait une feuille de papier blanc, et sur la feuille une plume fraîchement taillée. Le prince adressa à l’assemblée ces paroles : « Messieurs, la prière que j’avais, ai-je dit, à vous adresser, la voici ; veuillez vous asseoir, prendre la plume et exprimer librement sur cette feuille de papier quel est votre avis sur la communication que je viens de vous faire, et dont je suis sûr que vous n’avez pas perdu un mot. « Vous n’avez pas besoin, pour énoncer votre sentiment sur l’état de choses que je vous ai décrit, et sur le parti qu’il vous semble que je devrais prendre, de plus de vingt minutes de temps ; en tout cas, je désire tenir dans mes mains, dans une demi-heure au plus, les cent soixante-deux feuilles écrites, signées et datées de votre main. » Après avoir dit ces derniers mots, il passa dans son cabinet. Une demi-heure après, il rentra dans la salle, fit recueillir toutes les feuilles par les vétérans chevronnés et décorés de la médaille de Saint-Georges, attachés au service de l’hôtel et des bureaux ; ces feuilles furent réunies dans les mains de Fédor Ivanovitch, et le prince congédia poliment l’assemblée. Tous se retirèrent pensifs ou abattus, et rentrèrent chez eux sans même songer à se questionner, ni à s’interpeller les uns les autres. Après le dépouillement, qui fut fait par le jeune employé sous les yeux du prince, on mit à part vingt-sept humbles demandes de démission. Une vingt-huitième était, au contraire, écrite avec un noble et profond sentiment de dignité blessée. Elle était d’un haut personnage, qui se fit aussitôt annoncer et qui fut reçu à l’instant même. L’explication et la conduite de ce démissionnaire eurent, en cette occasion, un caractère de loyauté et de retour aux meilleurs sentiments. Le prince lui promit d’apostiller la supplique que d’abord celui-ci devait adresser au souverain pour obtenir son congé ; il s’engagea ensuite à présider en personne le tribunal d’arbitrage dont le personnage venait de lui demander la création immédiate, et devant lequel il voulait terminer honorablement, entre lui et les intéressés, le scandaleux procès qui s’était élevé au sujet des dispositions testamentaires de feu sa parente, la tante de Khlobouëf. Cette affaire ainsi réglée, le prince écrivit une circulaire dont le soir même des copies furent expédiées pour les vingt-sept misérables de divers rangs, qui avaient été amenés à se reconnaître eux-mêmes coupables au premier chef. Chacun était sommé à part d’examiner s’il ne jugerait pas à propos, en sollicitant un congé qui était au fond un recours en grâce auprès du souverain, d’étayer sa demande au moins d’une sorte d’amende honorable faite au prochain, d’une bonne œuvre quelconque, par exemple d’un don d’argent aux pauvres du district qui souffraient de la disette. Puis, ils devaient déclarer en quel gouvernement de l’Est ils comptaient se retirer avec la simple qualité de bourgeois. Cette circulaire valut aux plus pauvres habitants du district affamé une somme de près de cent mille roubles qui leur fut distribuée. Au bout de trois mois, il n’y avait plus un seul de ces vingt-sept fripons dans la ville ; nous ignorons s’il en est depuis venu d’autres à leur place, mais tous durent sortir du gouvernement pour n’y plus reparaître. Quant à M. le jurisconsulte, nous ne savons s’il prit ce parti de lui-même ou d’après quelques indices qui lui avaient conseillé un séjour prolongé dans les environs du lac Baïkal, mais, cinquante jours après le départ de notre héros, l’ex-avocat consultant était installé dans une maisonnette du faubourg oriental d’Irkoutsk. Là, au milieu des jardins, comme Dioclétien dans ceux de Salone après s’être retiré de l’empire, notre juriste déchu, faute d’emploi de ses talents en jurisprudence procédurière, s’occupait innocemment de la culture des légumes et de la confection de vingt espèces de conserves. Son Excellence M. de Lénitsyne, son épouse et leur gentil enfant partent, dit-on, demain pour Nice, où ils passeront l’hiver. Khlobouëf, dans sa tournée de pénitence, a élevé son humble mission presque à la hauteur d’une sorte d’apostolat. Il s’est trouvé dans l’esprit de cet homme si longtemps dissipé et frivole, des trésors d’éloquence vraiment évangélique, dont les effets, sur le peuple, passèrent de beaucoup ce que Mouràzof en avait espéré comme d’instinct. M. de Lénitsyne avait racheté le domaine héréditaire de Khlobouëf, qui, sa mission achevée, apprendra que cette terre lui est rendue exempte de toute hypothèque, abondamment approvisionnée d’ustensiles d’agriculture, de semences, de chevaux, de bœufs, de troupeaux, et régie gratuitement, pour un an entier, par un agronome intègre de la connaissance de Mouràzof et de M. Constànjoglo. Et, de plus, il est servi par M. Lénitsyne à Khlobouëf une rente viagère de vingt mille roubles, réversibles, après lui, à sa femme, et, à défaut de lui et de sa femme, à l’aîné de ses enfants. Mais revenons à notre héros et voyons quelles pensées occupent son esprit après qu’il a été sauvé de la situation la plus périlleuse, précisément par ce qui semblait devoir précipiter sa perte ; c’est-à-dire un déluge d’accusations d’une nature et d’une complication sans exemple et un emprisonnement arbitraire[143].
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Il y avait un mois et plus que Tchitchikof n’avait joui des sept heures de sommeil par jour qui sont indispensables à la santé de l’homme, et, dans ces derniers temps, le repos des nuits semblait l’avoir tout à fait abandonné. Le mouvement doux et moelleux du traînage lui fut très favorable, car, étendu commodément dans sa calèche, il dormit là quatre heures tout d’une même haleine. Il se réveilla à la fin par un éternuement magistral semblable à une détonation d’espingole, et suivi d’un mouchement de la plus pure sonorité, et la commotion qui accompagna ce double éclat fut une double épreuve de plus pour les admirables ressorts de la vieille calèche. Un chien rompit sa chaîne ; un coq ergoté comme un aigle, lâcha prise et donna à sa nombreuse famille l’exemple d’une fuite effarée ; deux paysans coururent dans leur clos, voir qui pouvait tirer ainsi près des habitations ; une femme, tremblante comme la feuille et bouche béante, laissa choir sur le seuil de l’étable une grande jatte de lait caillé ; mais Séliphane et Pétrouchka, qui ne se méprirent point sur la nature innocente du phénomène, se précipitèrent tout droit à la couche de leur maître. Tchitchikof, dès qu’il put se rendre compte des choses, apprit que les chevaux avaient dû souffler et se refaire, et que les gens eux-mêmes, après avoir trôné sur le siège de la calèche près de quinze heures d’horloge, avaient profité de ce repos forcé pour se restaurer un peu dans une atmosphère d’hommes, de chou, de lait et de pain chaud.
Notre héros entra dans la chambre de l’auberge rustique et y dévora à lui tout seul tout un tiers d’un beau koulébeak[144] de six à huit livres pesant, que ces braves gens avaient préparé pour une noce de village, puis les chevaux ayant été remis à la voiture, il paya la dépense, reprit sa place et se remit en route après s’être parfaitement renseigné sur la situation du domaine d’un nommé Dobriakof, qui, cinq jours avant l’emprisonnement de Tchitchikof, avait reçu de lui en dépôt trois caisses fort lourdes, et à qui il avait promis d’aller consacrer, de bonne et franche amitié, une semaine entière de plein loisir. Il trouva le manoir de Dobriakof et les caisses qui l’attendaient, mais non Dobriakof lui-même qui était absent. L’oncle de ce gentilhomme, vieillard plus qu’octogénaire, fit parfaitement dîner Tchitchikof et son monde, livra les caisses à la réquisition de son hôte de quelques heures, et ne le laissa partir que sur sa promesse formelle de revenir très prochainement voir son neveu. Notre héros se repentit cruellement de la précipitation avec laquelle il quitta ce toit hospitalier, quoiqu’il eût jugé peu prudent, pour le fardeau qu’il emportait, d’user plus longtemps de cette hospitalité. A peine il se fut remis en route que le jour s’obscurcit, le vent s’éleva, d’affreuses rafales de neige tourbillonnèrent ; toute trace de route disparut ; la tempête était d’autant plus redoutable qu’il s’y joignait un froid assez vif. Les voyageurs, complètement égarés, errèrent ainsi avançant à l’aventure, avec des peines infinies, non sans de fort grands dangers, jusqu’au delà de minuit, quand enfin, au profond désespoir qui commençait à les saisir, succéda une faible lueur d’espérance ; l’ouragan perdit de sa violence, la nuit devint moins impénétrable ; ils crurent voir s’étendre devant eux une clairière entre d’épais taillis, et ils avaient heureusement vent arrière. Ils louvoyèrent dans les vallées que formaient entre elles les mille montagnes de neige élevées tour à tour et dévorées par la tempête ; dans un moment de halte forcée que firent les chevaux qui étaient éreintés de fatigue, ils entendirent un aboiement de chiens ; ce bruit de bon augure redonna, même aux chevaux, un peu de courage, et, cinq minutes plus tard, ils distinguèrent au loin des lumières. C’était le repos de chasse d’un très riche seigneur qui s’y trouvait avec un nombre considérable d’amis et de voisins du premier choix. Là était réunie toute sa meute avec tous ses veneurs, un équipage vraiment royal ; on était, dans la pièce principale, à la fin d’un souper copieux et splendide qui se terminait par de larges libations. Ce fut à ce moment que Pàvel Ivanovitch fut annoncé au prince Koutinine comme un voyageur égaré, demandant à son Excellence Sérénissime l’hospitalité pour la nuit. Le prince, occupé de faire promptement dresser quelques tables de jeu, ordonna que l’inconnu eût un bon feu et un bon souper d’abord, et qu’il lui fût ensuite présenté s’il n’aimait mieux aller se coucher. Au bout d’une heure, Tchitchikof était au salon assis à côté du prince, qui venait de gagner à un jeune gentilhomme, à la suite d’une partie de jeu, son argent, les deux terres qu’il possédait, son haras et jusqu’à son équipage, ses armes et ses chiens. Le prince voulut savoir quel était l’hôte que venait de lui envoyer la tempête ; Tchitchikof posa en homme qui, las du séjour atrophiant des villes, est à la recherche d’une terre et d’une femme, voulant vivre désormais de la vie de famille et se livrer, pour le reste de ses jours, à ses goûts pour l’agriculture. Le prince lui indiqua, à trente ou quarante kilomètres plus loin, une magnifique propriété appartenant à une demoiselle très entendue dans la régie de ses domaines, et qui serait probablement charmée de faire sa connaissance, et mieux que cela, de se donner à lui avec tous ses domaines. Ensuite il engagea Tchitchikof à ponter, s’il lui plaisait de tenter la fortune, à une table de pharaon. Mais notre héros avait, pour le moment, quelques ordres à donner à ses gens. Il se fit conduire à une petite chambre qu’on lui avait assignée, et on s’excusa poliment de ce qu’il devrait, pour s’y rendre, traverser la cuisine. En rentrant dans cette chambre, suivi de Pétrouchka, il y vit ses trois caisses rangées contre la paroi, et il les regarda fixement en fronçant le sourcil ; car c’était un bien lourd fardeau à transporter avec soi dans toutes ses pérégrinations. L’idée lui vint de demander à Pétrouchka s’il savait ce que c’était que cet homme au regard vif, qui se tenait assis sur un escabeau près du foyer de la cuisine. « C’est, dit Pétrouchka, un juif qui, dit-on, est riche à millions et que le hasard amène toujours à point là où dansent les fortunes. – Prie-le de passer ici et me laisse avec lui, mais tâche de te faire prêter une balance et des poids, et tiens-toi dans la cuisine, près de cette porte-ci. » Le juif fut introduit, la balance fut demandée. Au bout d’une demi-heure, les trois caisses embarrassantes avaient disparu de la chambre et peut-être de la maison. Tchitchikof, sans avoir ouvert sa cassette, rentra au salon ayant le portefeuille garni de soixante-quinze beaux mille roubles, dont il lui prit la fantaisie de hasarder quelque chose. Il eut les meilleures chances, et, la plus belle assurément, c’est que, ayant gagné une trentaine de mille roubles, sans qu’on y fit seulement attention, il eut la joie de voir toute la société, accablée de fatigue, se disposer par groupes que précédaient des laquais armés de flambeaux, et se retirer par toutes les portes. Il était cinq heures du matin. Tchitchikof ne dormit point Le temps s’était tout à fait calmé, le clair de lune était superbe. Il poussa son lit vers la fenêtre de manière à barrer la porte, et ouvrit sa cassette tout près de lui sur un large tabouret. Puis à demi étendu sur sa couche, le couvre-pied blanc pittoresquement jeté sur ses épaules, il se mit à compter ses capitaux, qui s’élevaient à plus d’un million. Comme il achevait cette enivrante opération, il vit, sous sa fenêtre, se dresser un homme qui parut le regarder. Il s’élança aussitôt à son vasistas qu’il ouvrit résolument, armé d’une pantoufle en guise de pistolet, et son geste effraya comiquement le croquant, dans lequel Tchitchikof reconnut avec une très grande joie son cocher Séliphane. Il l’appela et lui donna l’ordre formel d’atteler et d’être entièrement prêt pour le départ dès le point du jour. Le double troïge de Tchitchikof n’aurait pas été en état de fournir dix kilomètres en traînant la calèche avec la britchka tirée en remorque ; mais, comme la veine de bonheur n’était pas épuisée, il se trouva justement que plus de quinze robustes chevaux de poste qui remisaient sous un hangar, devaient, au point du jour, partir pour regagner une maison de relais située à dix-neuf kilomètres de là, justement dans la direction des domaines de l’opulente demoiselle à marier. Les chevaux de Tchitchikof furent attachés, chacun par son bridon, derrière la voiture ; de sorte que le trajet ne fut qu’une promenade pour les pauvres bêtes. Après trois heures de repos à l’auberge qui se trouvait sur la limite de deux gouvernements, ils furent attelés tout de bon, se trouvèrent en état de gagner, au petit trot, le manoir où peut-être le bonheur attendait Tchitchikof. Notre héros, avant de franchir ce petit espace d’une quinzaine de verstes, crut devoir procéder avec le soin le plus minutieux aux détails de sa toilette En vain on lui avait dit qu’Appoline Mercourievna avait eu vingt prétendus qu’elle avait tous successivement maltraités et chassés ; qu’elle était orgueilleuse, fantasque, colère et souvent cruelle ; qu’elle faisait éprouver à ses deux mille cinq cents âmes un sort pire que les tourments de l’enfer, et qu’elle était secondée à souhait dans cette tâche par une femme comme elle, restée fille, et que sa redoutable activité faisait paraître cent fois plus féroce encore que sa noble maîtresse, il voulut voir et juger par lui-même ; il se présenta, il fut accueilli, fit sa cour, plut à la demoiselle, devint amoureux de ses charmes un peu forts, se déclara, fut agréé, et on prit jour pour les noces. Grande joie parmi les paysans de la châtelaine, qui s’imaginaient qu’un homme enfin allait bientôt devenir leur maître, et que ce maître était un ange du ciel, un sauveur que leur envoyait la Providence. O espérance ! quels abîmes de misère et de douleurs ne viens-tu pas parfois embellir de quelque lueur fugitive ! Les parents convoqués arrivèrent de tous côtés… L’un d’eux, hélas ! était de la ville même d’où venait Tchitchikof. Il raconta en secret à sa cousine tout ce qu’il savait ou croyait savoir ; c’était la veille même du jour indiqué pour la célébration de l’opulent hyménée. Appoline ayant bien entendu surtout ce point que son prétendu avait demandé au général gouverneur grâce de tous ses crimes vrais ou faux, au nom de sa femme et de ses enfants, en sut assez sur le monstre. Elle l’attendit au milieu de tous les conviés qui, n’étant prévenus de rien, n’avaient préparé que des physionomies à joyeux épanouissement, et, au moment où Tchitchikof entra au salon et où il accourut à elle pour lui baiser la main, cette même main, à l’improviste, fit pleuvoir sur ses joues vermeilles une grêle de soufflets qui les fit passer subitement du rose au ponceau. Pendant cette exécution elle vomit un torrent d’affreuses paroles, et elle ordonna à ses valets de chambre de mener à grands coups de nerfs de bœuf ce beau monsieur jusqu’à sa calèche qui se trouva être tout attelée et chargée pour la route. Notre héros, qui semblait toucher enfin le but même de ses travaux, l’objet innocent et louable de ses expéditions : se marier, acquérir de beaux domaines, y enrichir ses vassaux, s’y livrer aux délices de la vie champêtre au sein d’une aimable famille née de lui, et conquérir, à force de sagesse, d’ordre et de prudence, la considération et l’estime de tout le monde, devait passer encore par les mains de bien des hommes pervers. Ce fut d’abord dans celles d’un hobereau, ennemi personnel du général Bétrichef et à qui il eut le malheur de nommer ce général. Ce gentilhomme extravagant, forcené, arrivé, d’excès en excès, au comble de la démence, entraîna chez lui notre héros et le contraignit de prendre part à ces orgies suprêmes qui semblent ne pouvoir jamais être suivies que de la ruine complète et de la mort du forcené. Celui-ci força Tchitchikof, sous peine de la vie, de boire plus de vins spiritueux, en deux heures de temps, qu’il n’en avait bu depuis trente années entières, et ensuite il le fit assaillir de baisers par cinquante hommes, et, immédiatement après, par cinquante femmes de son obéissance. Après cette épreuve, la plus terrible qu’il eut subie, échappé aux obsessions dangereuses de ce tyranneau steppien, il alla, quelques jours après, par suite de la perte d’un de ses chevaux, tomber chez un seigneur maquignon qui lui fit faire de force une course en télègue avec des chevaux fougueux, et il est presque incroyable qu’il n’ait pas perdu la vie dans cette nouvelle épreuve. Plus tard, un très grand seigneur, un prince anglomane, tout infatué de haras et de sport, lui fit jouer tout un jour un rôle ridicule en le forçant à adopter une manie chevaline à laquelle son physique le rendait impropre. Toutefois, sur l’avis qu’il reçut de ce seigneur, il se rendit dans une localité voisine pour visiter un domaine qui était à vendre. Dans cette maison, un frère appartenant à la carrière diplomatique, venait d’arriver de Saint-Pétersbourg pour partager à l’amiable, avec sa sœur, l’héritage d’un oncle défunt. La campagnarde, fille de dix-neuf ans, en vraie steppienne pur sang, était plus terrible et plus féroce encore que l’Appoline dont nous avons parlé. Notre héros s’enfuit de ce manoir où les scènes violentes se succédaient entre cette amazone toujours la cravache à la main, et son frère poussé à bout et déjà prêt à perdre patience, ce qui pouvait amener quelque événement funeste dont Tchitchikof ne se souciait pas d’être témoin. Il avait reconnu, quant à la contestation, qu’il y avait identité parfaite dans le parti pris auquel s’était arrêtés réciproquement le diplomate et sa sœur la steppienne ; lui, voulait résolument, par ruse et par subtilité, se faire la grosse part ; elle, de son côté, n’était pas moins résolue de s’imputer les deux bons tiers de l’héritage, mais en les enlevant de haute lutte, par des éclats, des sévices et des transports de fureur. A la fin, après avoir vendu à vil prix une centaine d’âmes mortes à un nommé Bosniakof et à quelques-uns des menus employés d’une ville de dixième rang, il fut conduit, vingt jours après, par la nécessité des affaires dans la ville de Krasnoï, du district du même nom, du gouvernement de Boubni. Là, il s’installe dans une auberge, y commande son dîner, et, en attendant qu’on le lui serve chez lui, il se met à lire la Gazette de Moscou que le garçon venait de lui apporter. Il y lut en toutes lettres son nom, son signalement détaillé et précis, et l’ordre donné aux autorités des villes de l’arrêter et de le livrer à la justice, pour avoir acheté, engagé et vendu un nombre considérable d’âmes mortes, et avoir commis en différents gouvernements divers actes condamnés par les lois. Dix minutes après cette lecture, et sans que Séliphane eût eu le temps d’atteler et de venir prendre les effets, parut la police, précédée du Gorodnitchii ou maire de la ville, homme d’une cinquantaine d’années, très expert en toutes sortes d’affaires contentieuses, sans qu’aucune université lui eût rien appris. Ce magistrat regarda Tchitchikof, son linge très fin et sa bonne mine d’homme fait ; il songea à son titre de conseiller d’Etat et prit intérêt à lui ; puis il regarda significativement ses subordonnés qui l’aimaient. Ceux-ci se retirèrent dans le corridor et fermèrent discrètement la porte. « Ecoutez, Pàvel Ivanovitch, dit l’officier municipal, vous êtes arrêté à la diligence d’un employé nommé Bosniakof, qui est un bien mauvais drôle et qui veut de l’argent ; je peux lui dépêcher quelqu’un qui, pour cinq cents roubles, l’engagera virtuellement à se désister de sa plainte ; mais il vous a accusé de faire commerce d’âmes mortes des deux sexes, et d’en avoir engagé une forte partie dans des établissements de crédit. – En tout cas, pour acheter, engager ou vendre, je n’ai fait de violence à personne. – Très bien ; à présent, si vous avez de l’argent, dites-le moi, je suis pour vous. Pour combien avez-vous engagé des âmes mortes à la couronne ? – Pour quatre-vingt mille roubles. – Il faut vite payer cela, et faire, dès demain, le dépôt de cette somme ; vous m’entendez ? – Je le ferai. Mais j’ai encore mille âmes dont je ne tirerai plus aucun parti, étant aux arrêts… – Laissez donc ; je vous trouverai un moyen de les engager très fructueusement. – Faites-moi cette grâce. (Bas.) – Répondez-moi que vous possédez en tout cinq mille roubles en argent, et que vous n’avez rien de plus au monde. (Haut) Déclarez, monsieur, de quelle somme vous êtes possesseur. – (Haut.) Je possède cinq mille roubles qui sont tout mon avoir. – (Haut.) Remettez-moi, monsieur ces cinq mille roubles. (Haut.) – Les voici. (Le maire, après avoir ouvert la porte.) – C’est bien, monsieur ; ne vous effrayez pas d’une misérable intrigue. (Il compte les cinq mille roubles et en fait deux parts inégales.) Cinq mille. Bien, je prends et garde les quatre mille cinq cent cinquante que voici, et qui serviront à payer vos dépenses personnelles et les frais courants de l’affaire ; la police vous en rendra compte toutes les fois que vous le désirerez ; maintenant, les quatre cent cinquante que voici dans le portefeuille, vous voyez, je les remets dans votre valise ; ils seront la somme trouvée à consigner à l’inventaire. Vous me comprenez, j’espère : Son excellence M. le gouverneur militaire ordonne que vous soyez gardé, jusqu’à plus ample informé par la police, et comme la police est dans le bas de ma maison, vous vivrez, s’il vous plait, chez moi, avec moi et comme moi. » Ce maire était un homme presque sans fortune, mais il avait de bonnes relations avec toutes les classes de la société. Quand un homme lui faisait l’effet d’être plutôt bon que méchant et qu’il pouvait lui rendre service, il y mettait de l’empressement et beaucoup d’amour-propre ; il avait surtout la passion de l’air comme il faut. Il eut, en cette occasion, en y employant moins de cinq cent cinquante roubles, le bonheur d’arranger à souhait toutes les affaires de son prisonnier, de lui faire, en outre, tirer un fort beau parti des mille âmes mortes qui lui étaient restées en sauvant du même coup de la perte de sa position un brave ingénieur très compromis. Puis il se réjouit de faire épouser à Tchitchikof sa fille Marie, jeune, fraîche, docile, ignorante, il est vrai, et parfaitement insignifiante ; au demeurant, très bonne, très aimante, la meilleure sorte de femme qu’on pût souhaiter à notre héros, et que nous puissions souhaiter à la plupart du nos amis et connaissances. Un bon tiers de la noblesse du district prit part à la noce, qui dura trois jours sans désemparer, et les nouveaux mariés se retirèrent dans un très beau et riche domaine qu’acheta Tchitchikof, à quarante-huit kilomètres de la ville, et où, pendant dix années de satisfactions de tout genre, de repos et de vrai bonheur, il vit naître et grandir successivement neuf de ses premiers enfants. Notre héros s’occupa à loisir d’agriculture, de jardinage et même de sylviculture ; il régla avec un soin parfait ses dépenses sur ses revenus, et pour ne pas perdre un certain talent de plume qu’il possédait, il jugea à propos de recueillir ses souvenirs et les jeta sur le papier sous forme de notes d’où sont sortis, selon toute apparence et grâce à notre auteur, la presque totalité, ou, si l’on veut, les dix-neuf vingtièmes de notre épopée. Dans la onzième année de cette période de bonheur sans nuage, tel qu’il est donné à fort peu d’honnêtes gens de le goûter, Pàvel Ivanovitch se sentit troublé ; il était las de tant de repos, de tant de santé, de tant de chance, de la monotonie, de l’uniformité, du calme de cette félicité. Ses notes furent abandonnées, il ne reçut plus qu’avec distraction les caresses de sa jeune famille ; il ne sortit plus guère de l’enceinte du manoir. En errant dans sa cour il rappela à Séliphane et à Pétrouchka le temps de leurs pérégrinations ; il tenta de réveiller, dans ces hommes épais, le désir de quelque bonne excursion à la manière d’autrefois ; mais ceux-ci, en vieillissant, s’étaient encroûtés dans la vie sédentaire ; les malheureux ne le comprirent point. Il les regarda avec mépris, et s’en voulut à lui-même d’avoir adressé la parole à des brutes autrement que pour leur intimer des ordres. Le printemps venu, il signifia aux deux vieux serviteurs, sans vouloir entendre un seul mot d’objection, que le lendemain, 5 mai, à l’aurore, la calèche devait être attelée pour une absence de plusieurs mois ; il se proposait d’aller voir peut-être le ménage de Téntëtnikof et de la belle Julienne, dont il regardait le bonheur comme ayant été son ouvrage ; il saurait par là si le général Bétrichef était encore de ce monde. Il se flattait d’être en tous cas le bienvenu, au moins dans une partie de sa nombreuse parenté, et les circonstances avaient pu seules l’empêcher de visiter cette honorable famille comme c’était son devoir, puisqu’il s’y était engagé. En effet, on partit ; mais à la quatorzième verste, à cinq de tout charron ou maréchal, deux jantes et le cercle de l’une des roues de la vieille calèche se rompirent. Tchitchikof passa la nuit dans une misérable auberge de village. Le lendemain, sa présence continuelle chez l’artisan n’ayant fait que retarder le travail en donnant à ce manant l’occasion de babiller, il fallut se résoudre à passer une seconde nuit dans la prétendue auberge qui était un taudis, et quand enfin, le surlendemain, les roues furent toutes en bon état, le maître se sentit incommodé. Séliphane et Pétrouchka échangèrent un coup d’œil, et, sans qu’aucune direction eût été donnée ni ordonnée, bêtes et gens reprirent d’eux-mêmes le chemin de la maison, Marie sut tout parce qu’elle évita avec soin d’interroger son mari sur ce prompt retour, et de rire de son récit lamentable, discrétion qui fut cause que Tchitchikof après avoir dit ce qui s’était passé, rit lui-même de son projet et de sa déconvenue. Il s’abonna alors à sept gazettes et journaux russes, et à trois publications périodiques étrangères, deux françaises et une allemande, bien qu’il ne sût pas cent mots français et à peine six cents mots allemands. La lecture ne fut pas longtemps de son goût. Il caressait avec plaisir ses enfants, mais jamais il ne songea à les instruire ni à les reprendre ; il pensait que l’éducation des enfants est l’affaire des femmes, et il avait donné pour aide à sa femme, pour cet objet, une vieille gouvernante suisse à laquelle il parlait fort rarement, ne sachant trop ce qu’il pourrait avoir à lui dire. Tchitchikof en revint malgré lui à l’idée d’un voyage, d’une excursion quelconque, mais sans projet arrêté ; c’est dans cette situation d’esprit qu’il passa la fin de l’automne et tout l’hiver. Mais bientôt devaient avoir lieu les élections triennales des magistrats, au chef-lieu du gouvernement, ville assez déserte, assez endormie d’ordinaire et qu’il n’avait visitée qu’à l’époque de son mariage et à l’occasion de l’acquisition de sa terre ; il n’y avait passé que six jours et continuellement dans les tribunaux. Plusieurs gentilshommes vinrent le sonder chez lui et rechercher son vote ; plusieurs magistrats sortants, qui voulaient rester en charge, ou même en obtenir de plus considérables, s’empressèrent de lui faire la cour. Le temps avançait ; l’occasion était magnifique de sortir au moins pour une vingtaine de jours de l’uniformité et de la monotonie d’un séjour prolongé à la campagne. Il fit avec délices ses préparatifs de voyage ; il inspecta lui-même avec soin l’état de sa plus belle voiture, recommanda à Séliphane et à Pétrouchka de ne pas s’enivrer pendant son absence, car il prenait avec lui son valet de chambre favori et le cocher de sa femme, homme d’une très belle carrure, parlant peu et buvant beaucoup, mais qu’on n’avait jamais vu ivre. Voici maintenant le récit des élections tel que l’a fait, en 1857, en véritable historien, M. Vastchénko Zakhartchénko, probablement aussi d’après les notes que, de son aveu, du reste, Tchitchikof lui-même a bien voulu communiquer à son dernier biographe. Tchitchikof, ainsi que toute la noblesse de la province, gagna le chef-lieu de gouvernement ; il descendit dans une hôtellerie, il manda vite un tailleur et lui commanda un uniforme de noblesse ; puis il dîna et alla faire une promenade au jardin public. Le soir, en regagnant son auberge, il passa devant le logement de Podgrouzdëf, qui était éclairé a giorno ; il avait chez lui presque la moitié de son district. Les domestiques présentaient le thé ; il y avait, dans tout l’appartement, une senteur de citron et de rhum, du maryland, des cigarettes et du tabac turc fumé dans des pipes à longs tuyaux ; mais, ce qui dominait tout, c’étaient les entretiens sur les élections qui allaient avoir lieu. Presque tous les convives de Podgrouzdëf étaient en joyeuse disposition d’humeur. Dans une large chaise curule placée devant la table de travail de son cabinet, siégeait Podgrouzdëf[145], homme d’un certain âge, doué d’une physionomie agréable. Aussi près de lui que possible se tenait, sur une chaise de fantaisie très légère, le juge Zajmoûrine[146]. « Je désirerais entendre de votre bouche une réponse à cette question : Condescendez-vous au désir de toute la noblesse qui vous prie de rester pour trois ans encore notre maréchal ? Il est flatteur de servir avec vous, et moi, tout valétudinaire que je suis, peut-être songerai-je alors à prolonger mes fonctions de juge encore une triennalité et même deux ; mais avec vous, et si l’on veut de moi. – Non, Procope Pétrovitch, je vous l’ai dit, je m’en tiens là, j’ai fait mon devoir et payé mon tribut ; si la noblesse me réélit, tout ce que je pourrai faire, c’est de la remercier très cordialement, mais je refuserai. – Puisqu’il en est ainsi, je m’en tiens là de même. Qui donc sera, après vous, un digne représentant de notre district ? Adieu, Stépan Stépanovitch ; je regrette de n’avoir pu vous décider ; c’est bien dur de votre part de rejeter ainsi nos prières. » Le juge Zajmoûrine serra la main du maréchal et gagna la rue en descendant par l’escalier intérieur. Il n’était pas sorti que Bourdàkine[147] entra dans le cabinet. « Procope Pétrovitch sort d’ici ; pour sûr il vous aura dit qu’il a du service beaucoup plus qu’assez, dit à M. Podgrouzdëf, cet autre membre de la magistrature élective de la noblesse russe. – C’est, en effet, ce qu’il disait. Qu’en pensez-vous, hein ? – Je pense qu’il ment. – Ho ! – Et c’est pour dire, car il vise au maréchalat. Lui, maréchal ! figurez-vous donc, avec ce gredin ! – Il est ambitieux, n’est-ce pas ? – On peut avoir un faible ; mais Zajmoûrine, avec cette figure, songer à représenter la noblesse ! Et comme juge même, qu’est-ce que c’est ? Il faut dire vrai, la noblesse s’est trompée ; car enfin, qu’y a-t il de plus noble et de plus saint que de décider du sort d’autrui ?… On me propose cette charge, mais vraiment je n’ose accepter… C’est que j’ai tant d’affection pour notre aristocratie, que tout gentilhomme, je le sens bien, aurait avec moi toujours raison et plein droit, les petites gens, toujours tort. Avec une méthode pareille je ne tarderais pas à tomber sous le coup d’un procès criminel ; mais que faire, si je pense qu’on doit toujours être sensible à la prière d’un gentilhomme. Oui, je ferai tout pour les nobles. – Vous ferez… Ainsi, vous êtes décidé ? – Eh ! mais oui ; je me porte candidat pour culbuter ce Zajmoûrine ; je sais que, s’il voit peu de chances à être nommé maréchal, il se cramponnera à sa charge de juge. C’est un malin. – Vous êtes très liés… et voyez pourtant comme vous parlez de lui. – Liés, liés comme on peut l’être avec lui. Il voudrait me voir grain de sel et tenir une cuillerée d’eau fraîche ; je n’attendrai pas mon bain. – Ah ! » Le maréchal et l’édile passèrent au salon où les nombreux colloques avaient généralement glissé des élections à de tout autres sujets un peu risqués. Quant aux élections, chacun gardait sa pensée. On voyait au dehors accourir des équipages qui, la plupart, entraient dans la cour. On entendait le bruit du rire et des paroles des arrivants du bas de l’escalier, puis de l’antichambre. Hamàzof, les Morkatinof, Stchavàrine, Sossikof et Kornikine entrèrent, saluèrent l’assemblée et allèrent presser la main de Podgrouzdëf, qui était paisiblement assis sur un divan, le cigare à la bouche. Hamàzof et les Morkatinof revenaient du dîner du gouverneur civil. « Si j’avais su, dit Hamàzof en soufflant dans ses joues, je n’aurais apporté avec moi ni vins, ni cuisinier, ni cuisine. C’est une ville très hospitalière que celle-ci ! Il n’y a que trois jours que je suis ici, et j’ai pris part à sept dîners ; j’ai une peur effroyable de prendre du ventre. Pardon et grâce, Stépan Stepanytch, demain je dîne dans deux maisons, et dans cinq autres je suis invité à déjeuner ; je ne sais vraiment quand je pourrai venir chez vous… Ils me feront crever. – Voilà un monsieur qui vient aux élections pour se rassasier et s’abreuver du matin jusqu’au soir, et qui ne saurait parler que de sa grande faculté digestive, dit un petit monsieur maigre et couleur safran ; tout ce qu’on apprend de lui c’est qu’il a mangé ici, qu’il va manger là ; qu’ici il a bu, là il s’est grisé, plus loin il est invité dans cinq maisons ; il va maintenant souper chez cet importun de comte ; demain, dès dix heures du matin, il doit faire honneur au déjeuner monstre du prince. Où ce monsieur-là trouve-t-il donc de la place pour loger en lui toute cette bombance ?… » Le plénipotentiaire d’un électeur absent, homme dont la figure rappelait celle du lièvre, comprima bruyamment une envie de rire, et, dans sa crainte d’offenser Hamàzof ou qui que ce fût, fit, à l’instant même, une mine des plus sérieuses ; il passa sur sa figure un foulard fort endommagé, fit deux ou trois sauts assez adroits pour gagner un coin de la salle, là il tourna deux ou trois fois sur ses talons en s’essuyant de nouveau la figure et le tour des oreilles, et de là il se rendit à la grande table couverte d’un drap vert bordé de franges d’or ; il prit en main le règlement concernant les élections, et pour la centième fois, il se mit en devoir d’en faire lecture à demi-voix, tout en écoutant une conversation bruyante qui avait lieu dans la pièce voisine. Podgrouzdëf sortit ; il allait pour quelques minutes chez le gouverneur. Une partie de son monde resta, jurant à propos d’attendre la rentrée de son maréchal. Hamàzof accompagna Podgrouzdëf jusqu’à la portière de sa voiture, puis il remonta au salon ; d’abord il regarda tous les visages, et chuchota quelques mots à l’oreille de ses voisins, tandis qu’un des électeurs disait : « Si Stépan Stépanovitch y consentait, nous voterions bien volontiers pour qu’il restât en charge. – Eh bien ! messieurs, vous n’êtes pas difficiles si vous vous accommodiez d’un pareil maréchal ! s’écria Hamàzof. – Comment l’entendez-vous ? Podgrouzdëf est un homme actif ; voyez comme il tient la tutelle, comme il protège l’orphelin, comme il défend la veuve. – Eh ! c’est son premier devoir ; chacun de nous en userait de même ; mais vous ne faites donc pas attention à un autre devoir non moins important : quel cuisinier a-t-il ? c’est honteux ! il prétend que cet homme a fait son apprentissage au club anglais de Moscou ; pour moi, je n’en crois rien. C’est tout bonnement un gâte-sauce. On mange, on mange de sa cuisine, on n’est jamais rassasié ; on se fatigue seulement les mâchoires. Vous savez tous que penser de ses farcis qui prennent aux dents et au palais et qui me collent ensemble les parois de l’œsophage, de manière à me rendre complètement muet pendant tout le temps du repas. – Et, Dieu merci ! les voisins s’en trouvent à merveille, » dit le petit monsieur au teint safran, qui eut par ce mot un assez grand succès de rire. « Les bons mots sont assez déplacés aujourd’hui ; nous sommes venus ici pour élire nos magistrats. Ecoutez, je vous déclare moi, que Mélékichéntsof, qui arrive de l’étranger, désire lui-même être nommé maréchal ; voilà qui nous devons élire ; c’est lui qui a un cuisinier, un vrai cuisinier français, messieurs. Celui-là ne vous fera pas de la cuisine d’hôtellerie. Au reste, voyez, je suis prêt à donner ma voix à Podgrouzdëf, mais à la condition qu’il change de cuisinier, et qu’il prenne un vrai cordon bleu. – Il va bien renvoyer son cuisinier pour être réélu maréchal ! allez donc ! – Comment ! il ne changera pas son cuisinier lorsque la noblesse le désire. Si j’étais maréchal, je ferais tout au monde pour contenter la noblesse. Et tenez, moi, pour preuve de mon dévouement à la noblesse, je vous déclare que je fais le sacrifice de mon cuisinier et le lui donne sans indemnité, et cela pour tout le temps de son maréchalat. Vous conviendrez, j’espère, que c’est là un sacrifice. Mon cuisinier est l’âme de ma maison ; je devrai, pour ne pas mourir de faim, quitter femme, enfants, ménage, et venir de ma personne habiter chez Podgrouzdëf. N’importe, je suis prêt à faire cela pour le seul bonheur de vous témoigner à tous combien je vous suis dévoué. » En finissant cette tirade, il resta les bras grands ouverts et le corps courbé en avant, attendant une réponse qui n’arrivait pas. « Nous voulons prier Stépan Stépanovitch de nous rester encore pour trois ans. – Même sans cuisine ni cuisinier ? – Au diable le cuisinier ! J’ai mon dîner prêt chez moi. – Eh bien ! messieurs, dit Hamâzof, il n’y a qu’à élire Mélékichéntsof. – Non ! – Pourquoi ? Songez que Podgrouzdëf nous fait manger… – Au ballottage, nous mettrons à droite pour Podgrouzdëf, dirent trois ou quatre personnes à la fois ; il est digne de sa charge et fait honneur à notre district. – Qui ça ? Podgrouzdëf, dit en entrant Mourzâkine ; eh ! un maréchal est toujours bon et digne. Ecoutez, je ne vous cacherai pas qu’on veut m’élire juge, moi qui vous parle ; vous entendez, juge. Voilà ce qu’on peut appeler une charge considérable et sacrée ; je crains d’avoir à juger un noble ; je l’acquitterai, parole d’honneur, je l’acquitterai ; ce sera me mettre la corde au cou, mais tout noble sera acquitté. Au nom de Dieu, ne nous ballottez ni moi ni Zajmoûrine, et si Zajmoûrine ne peut se faire à l’idée de n’être pas ballotté, eh bien, mettez pour lui à gauche, à gauche, je vous en prie. – Vous défendez bien la cause de votre ami et compagnon de service. – C’est pour son bien, et puis sa femme m’a parlé. On dit que sa charge actuelle lui a déjà tout à fait dérangé les nerfs, et pour la femme vous concevez… Quant à moi d’abord, je vous dirai sincèrement que, s’il plaît à la noblesse de m’élire juge, bon ; je n’ose pas refuser, je me soumettrai ; disposez de moi enfin. » Là-dessus ce confrère de Zajmoûrine en édilité et en candidature salua et sortit d’un pas rapide. Il y avait aussi réunion chez Zajmoûrine, mais de gens de bien moins haute qualité. Quelques-uns buvaient de l’eau-de-vie et grignotaient des butter-broot ou tartines fourrées. Barantsof, auditeur, jouait avec trois fondés de pouvoirs, une préférence à un quart de kopeïka, en se servant d’un très vieux jeu de cartes. Zajmoûrine, Bourdàkine et lui avaient arrêté ce logement en commun. Dans la cour de cette maison, dans une remise fort délabrée, avait été remisé l’ex-cornette de hussards prince Smyrskï, à qui Barantsof avait procuré une commission de fondé de pouvoir pour les élections, et qu’il avait amené avec lui gratis. Le prince entrait continuellement dans les chambres pour avoir occasion de se restaurer ; continuellement il se querellait avec Barantsof son patron temporaire, et à chaque querelle il rentrait dans sa remise ; là il restait à murmurer et maugréer jusqu’aux heures du dîner ou du souper, temps où son cœur droit éprouvait le besoin de se réconcilier avec l’auditeur. « Tikhon Séménovitch ! dit avec enthousiasme le prince à l’assesseur, c’est pour toi que je suis venu à la ville… Et il tiraillait en disant cela ses énormes moustaches grises. – Et c’est moi qui ai eu la gloire d’amener le prince, dit d’un air sérieux Barantsof en donnant les cartes. – Comme ami, tu auras mon suffrage, je suis venu pour toi, pour toi je mettrai ma boule à droite, dis seulement, dis ce que tu veux dire. – Passe », dit l’assesseur à ses partenaires, et il sortit. « Le cher ami peut bien compter sur des boules noires ; à gauche, à gauche, dit le prince ; j’en rassemblerai une poignée et j’en fourrerai pour moi et mes voisins, il peut bien y compter. » Barantsof rentra. « Je veux qu’on sache bien, reprit le prince, en essayant de ne rien perdre du verre de punch qu’il tenait des deux mains, que nous sommes, Barantsof et moi, une vraie paire d’amis. » Il but, claqua de la langue, frappa du pied et alla mettre son verre sur la fenêtre ; puis il s’assit sur une pauvre chaise qu’il tourmenta indignement, ainsi que les parois intérieures de ses narines… et il sifflait un air qu’il rendait comme à dessein méconnaissable. « Il faut le ménager un peu jusqu’après le ballottage, dit Zajmoûrine ; car il peut causer plus d’un désagrément. – Oui ! on peut l’en empêcher, n’est-ce pas ? un pareil homme… – Où diantre a-t-il pris cet habit ? Ce n’est pas à lui ; voyez ces deux gros plis qui partent des aisselles. – Barantsof lui a prêté cet habit pour le temps des élections. – Parlez bas :… Hier on lui a dit un mot sur son habit : « C’est, a-t-il crié, mon habit ! personne ne le portera après moi ; je ne le quitte plus ; hier, en me couchant, je n’ai pas permis à mes gens de me l’ôter ; j’ai eu la fantaisie, moi, de dormir en habit. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire là-dessus ? » Voilà ce qu’il leur a dit avec une grande violence. – Qu’est-ce que vous marmottez donc là entre vous, hein ? Il me semble que vous daubez sur moi. Faites-moi donner du punch et la boite au tabac, ici, à discrétion, sinon, gare les noires… et par file à droite en avant… – Finis, prince, tes plaisanteries sont d’une bêtise amère. – Amères et bêtes, n’est-ce pas ? Avec les gens d’esprit, j’ai la plaisanterie légère et douce, mais ma foi, avec, vous, c’est et ça doit être amèrement bête ; c’est suivant le milieu, voyez-vous. Vous aurez tous du noir et à gauche, et ma raison, c’est que, étant prince, je déteste les démagogues[148]. A demain le serment ; il n’y a plus à reculer ; je dois faire les choses selon la conscience. Tu veux servir, tu te portes candidat à une magistrature et tu appartiens à un parti, tu te mets à la tête d’une coterie… Et pourquoi désires-tu une charge ?… pour battre monnaie. Ah ! nous savons ; je vais vous atteler des corneilles, moi ! – Drôle d’idée que vous avez de le piquer, messieurs, dit quelqu’un d’un coin de la chambre. – Ah ! c’est vrai, tu es là, toi, mon petit lapin. Voyons, qu’est-ce qu’il te faudrait bien à toi ? Tu viens de te marier, hein ; et à qui, imbé… ! Tu veux être auditeur. (le prince alla chuchoter à l’oreille de son petit lapin). Tu le veux, eh bien, parle, parle donc ! Tu sais que j’ai passablement de relations, je suis aristo, archi-aristo, tout nu que je puis être ; j’ai mes entrées parfaitement libres chez le gouverneur et chez le maréchal du gouvernement. J’ai où trouver des appuis. Que Barantsof ou un autre me fasse cadeau d’un habit de noblesse, supposons, avec la broderie d’or pur qui convient à mon rang, quel est le général qui aura un plus grand air que moi ? Barantsof fait état de moi, et nous logeons ici ensemble, mais ce n’est pas toujours le cas ; j’ai un appartement à moi, à moi seul au reste ; je paye ma foi bien sept roubles pour l’occuper pendant les élections. Barantzof me nourrit ; parbleu, il faut bien que cela soit ; à quoi servirait le bétail ? Moi, dans la route et ici, je n’ai été et ne serai pas une heure à jeun. (Tout bas.) Il veut, figure-toi, être auditeur ou conseiller. – Encore candidat ! Mais il y a déjà dix-huit ans qu’il ne sort pas des charges. – Qu’il tienne en poche bien large ouverte ; je lui ferai provision de noires. Seulement, toi, ne dis rien… tu comprends, ts, ts… Tiens, il faut que je t’embrasse. Sais-tu que ta femme est bien ? moi, la dernière fois, je ne lui ai pas dit ce que je veux. Ouh, ouhh, … Je ne sais ce que cet animal de Barantzof nous fait manger, mais j’ai le cœur tout barbouillé. » Là-dessus le prince sortit et traversa la cour pour gagner la porte de sa remise. Il était vraiment temps pour le repos des autres gentilshommes, qui, au reste, se retirèrent moins d’un quart d’heure après. Zajmoûrine se coucha, mais il laissa une chandelle allumée près du lit préparé pour Bourdàkine, son confrère et ami que vous savez, qui, au grand étonnement de Procope Pétrovitch, n’était pas encore rentré. A deux heures après minuit on frappa à coups redoublés sur la porte cochère. Dès les premiers coups, Zajmoûrine, réveillé, s’était mis sur son séant. Les trois domestiques qu’ils avaient amenés dormaient tout habillés sur le plancher de l’antichambre. Zajmoûrine les réveilla et les envoya à la porte cochère, dont ils ouvrirent le guichet, et, une minute après, entra comme une bombe le bon Bourdàkine, pâle, défait, les cheveux ébouriffés et un seul manteau pour vêtement. « Où étiez-vous donc ? lui demanda Zajmoûrine avec intérêt et inquiétude à la fois. – Oh ! ne m’en parlez pas ; je viens d’un lieu où l’on ne me rattrapera jamais. C’était la première fois de ma vie ; ce sera bien la dernière. Hé ! de l’eau fraîche ! Je ne puis, jusqu’à ce moment, revenir de ma frayeur. – Dites donc ce que vous avez. – Ne me questionnez pas. – Mais vos bottes, vos habits, votre casquette ? – Le ciel soit loué ! je suis, moi, sain et sauf ; au diable mes effets. Hé ! petit, vite de la glace, de la glace, et frotte-moi tout le dos, tout le dos. – Cà, moi je me lève et je vais faire ma déclaration à la police d’ici. – Non, rien ! au nom de Dieu, ne bougez pas ! Une enquête encore, ce serait joli ! J’ai été à une école de danse : que ma femme sache que j’ai mis le pied dans un pareil établissement, et jamais elle ne me laissera venir aux élections. Alors, adieu les belles espérances ! – Que diantre alliez-vous donc faire, vous, dans une école de danse ? – Eh ! l’occasion. – Quelle occasion, voyons, contez-moi tout ? » dit avec une impatiente anxiété le futur juge en se couvrant de sa robe de chambre et de son bonnet de velours. Et il s’assit à côté du lit de son pauvre collègue, qu’il regardait avec intérêt en lui pressant la main, car, après tout, comme concurrent, il n’était plus à craindre, cet excellent ami. « J’étais chez le maréchal où l’on me pressait de me porter candidat à une des charges de juge ; je ne voulais pas, je repoussais les offres ; ils continuaient de m’offrir leurs voix ; moi, je sentais que j’allais faiblir. Bah ! me dis-je, j’irai chez Chramikine pour causer d’autres choses. J’arrive, je le trouve ; il me dit : « Bravo ! Allons à l’école de danse ! » – Et vous êtes allés ? – Et nous sommes allés. Comme il dispose de deux voix, on n’a pas grand-chose à lui refuser en temps d’élections. Le diable sait à quelle école il m’a mené là. Grand éclairage, musique. Cela me rappelait ma noce. Le cœur, dès l’antichambre, me battait toutefois bien autrement. Je remarquai deux yeux noirs… Oh ! oh ! oï ! ahi ! ahi ! ahi ! doucement ! lah ! lah ! » Les domestiques frottaient de glace le dos très maltraité du candidat à la charge de juge…Après la glace, il se fit appliquer des serviettes chauffées ; on lui passa une chemise blanche et fraîche, et il s’endormit. Zajmoûrine ayant parfaitement deviné de quelle école revenait son collègue, le laissa s’endormir d’un profond sommeil qui, tout bienfaisant qu’il était, faisait beaucoup péricliter sa candidature, car le malheureux en avait bien pour plusieurs jours à garder la chambre. Pavel Ivanovitch Tchitchikof, au rebours des autres, ne s’agita point, n’étourdit, n’importuna, ne visita personne, et se mit au lit en vrai campagnard, bien avant onze heures. Le lendemain matin, 15 septembre, il chaussa ses pantoufles, se lava à très grande eau, s’essuya la figure, le cou, la poitrine et les bras ! il mit sa robe de chambre à la tatare, et, à sa grande satisfaction, il vit, à travers la porte laissée entr’ouverte par le valet de chambre, le solide visage du tailleur qui tenait sous son bras, avec précaution, un léger fardeau enveloppé d’un grand foulard des Indes. « C’est prêt ? dit Tchitchikof. – Parfaitement prêt, répond le tailleur en prenant son creux et retirant les épingles. – Après cela, m’ira-t-il bien ? – Il doit aller bien, » répond l’artiste. Tchitchikof s’habilla des pieds à la tête, et à la fin se fit passer son uniforme, et, se plaçant devant une glace, il exécuta divers mouvements du corps et des bras ; après quoi il dit que peut-être l’habit était un peu étroit aux aisselles. Le tailleur prétendit que l’emmanchure ne laissait rien à désirer. « Fort bien, dit Tchitchikof, mais vois donc, si je fais comme ça, comme ça, cela me gêne sous les bras. – L’assemblée des électeurs n’est pas un étang dangereux, et vous n’irez pas peut-être nager là comme s’il y allait de la vie à gagner le bord ; vous vous tiendrez gravement assis comme tous les nobles de votre âge. – Sans doute, sans doute », dit Tchitchikof un peu honteux d’avoir pris devant cet homme des airs de naufragé. Mais il ne put s’empêcher de se coiffer de son chapeau à cornes, et de dire en se mirant toujours : « J’ai, ma foi, l’air d’un général avec cet uniforme ; ne trouves-tu pas, mon cher ? – Vous êtes, comme cela, un vrai général. – Tu trouves ? Et la figure, hein ? – Tout à fait la figure qui convient à un général, et même pas un simple général. – Comment ! un simple ? Est-ce qu’il y a plusieurs sortes de généraux. – En fait de généraux, il y a les Américains, monsieur. – Quelle folie ! où as-tu pris que nous ayons des généraux américains ? – On les appelle ainsi. – Qui est-ce qu’on appelle ainsi ? – Eh mais, la grandesse, la haute noblesse, les nobles seigneurs propriétaires de beaux domaines. – Tu mens ; allons, tu es, je le vois, un grand hâbleur. – Je dis ce que je sais, voilà tout. – Voilà le prix du ton travail. Est-ce que tu as coupé et cousu toi-même, ajouta-t-il en dessinant son torse devant la glace. – Moi-même, monsieur. – Cet argent-ci est-ce pour toi ? – Non, c’est pour le bourgeois ; si vous donnez quelque chose pour moi, vous me ferez bien plaisir. – Tiens, va avec cela prendre le thé à ma santé. » Et il lui donna un tselkove[149]. Après le départ du tailleur, il prit devant le miroir différentes poses, salua en avant, en arrière et obliquement, ceignit son épée de gentilhomme, mit ses gants, et comme il faisait très beau, il se rendit pédestrement à la maison des assemblées de la noblesse. Il y avait une demi-heure que tintait la cloche de l’appel aux élections ; les nobles arrivaient de minute en minute plus nombreux ; devant la porte étaient les gendarmes mis à la disposition de la police urbaine représentée par cinq ou six agents très affairés. L’hôtel de la noblesse était plein de bruit, d’allées et de venues, de mouvement inaccoutumé. Les gens de connaissance se rencontraient, se livraient à l’intempérance nationale du baiser et de l’embrassade, ce qui n’excluait pas poignée de main à l’anglaise. Tchitchikof vit, non sans surprise, dans la grande salle une foule de gens qui saluaient non pas seulement leurs connaissances, mais les personnes mêmes inconnues et qu’ils voyaient pour la première fois. Leur regard était doux et respectueux, pour ne pas dire obséquieux ; leur chevelure était lisse et leur menton parfaitement rasé de frais. Ces messieurs étaient les candidats aux magistratures du gouvernement[150] qui ne sont point inférieures à celles des présidents de chambres ou cours de justice. Le maréchal de la noblesse du gouvernement, en uniforme de gentilhomme de la chambre de Sa Majesté Impériale, fit son entrée en saluant poliment de tous les côtés ; il s’arrêta au milieu de la foule et causa amicalement avec les nobles de sa connaissance. Les maréchaux des districts se mirent en devoir de lui présenter les nobles de leurs districts. Le représentant de toute cette noblesse ne cessait de saluer, et il donnait même la main à quelques-uns au moment où ils passaient. Tchitchikof n’avait point compté sur un honneur si insigne, en sorte que, par la distraction que lui causa la surprise, il pressa assez fort cette main que lui tendit sans penser le maréchal. Son amour-propre flatté se fit voir aussitôt dans sa démarche, dans le port de sa tête et dans toute l’économie de sa personne ; il comprenait tout ce qu’il venait de gagner aux yeux de tous ses voisins de campagne ; son district le regarda quelques minutes, et quelques-uns lui trouvèrent une physionomie de diplomate. « Dites-moi un peu, dit un noble à un autre, pourquoi M. le maréchal a échangé une poignée de main avec Tchitchikof. – Une distraction, le hasard, voilà tout. – Non pas, non pas ; après lui avoir tendu la main, il a relevé ses gros sourcils, et j’ai remarqué qu’en regardant comme quelqu’un qu’on est aise de trouver à son poste, il a fait un ah… a… a… significatif. – Bah ! c’est comme ça. – Comme ça n’explique rien. – Est-ce que je sais, moi, ce que vous me demandez là ? Je cherche là-haut dans les tribunes. – Vous avez là des connaissances, des parents, n’est-ce pas, qui vous regardent ? – De nouvelles débarquées, pour sûr, ce sont de nouvelles débarquées ! Nous n’avons jamais rien d’approchant ici, même à l’époque de la foire… Voyez, voyez ! – Vous devriez rougir. Le bel objet d’enthousiasme ! Sommes-nous ici pour de telles folies ? Et penser que vous avez pour femme une beauté… – Qu’est-ce que ça fait ! une beauté, soit. Mais admirer le canon n’empêche pas de voir aussi la licorne et la couleuvrine ; je veux admirer un peu de près cette… – Allons, le voilà parti. Quelle idée ! Mais je ne souffrirai pas cela, et je vais là-haut pour la ramener ici. – Aprepian-Maximych ! où allez-vous donc ? – Le gouverneur… chh… chh… chh… messieurs, chht ! La noblesse entoura la grande table comme d’une quadruple muraille de cinquante pieds d’épaisseur. Le gouverneur était un homme grand et beau ; il salua l’assemblée, et, sans s’asseoir, il prononça comme président un discours bref et plein de sens par lequel il annonça l’ouverture de la session. Avant tout, il pria toute l’assistance de le suivre à l’église, pour y prêter le serment d’agir avec impartialité dans les suffrages et de ne porter aux magistratures que des hommes vraiment dignes de les exercer. C’est dans la grande rue que se trouvait l’église ; cette partie centrale de la ville avait ce jour-là l’aspect le plus animé ; on y voyait les uniformes des troupes de toutes armes, les habits d’ordonnance de tous les employés civils et des voitures de toutes les époques, remplies d’électeurs et d’éligibles, se rendant à l’église entre les deux haies épaisses et bariolées que formait de part et d’autre la population, dont une partie garnissait toutes les fenêtres jusqu’aux lucarnes des greniers. L’église était assez grande pour sa destination, même en temps extraordinaire, mais ici la foule des curieux la faisait sembler extrêmement petite. Après la cérémonie du serment, messieurs les assermentés se dispersèrent par toute la ville, les uns pour rentrer chez eux, les autres pour courir en vingt maisons faire des visites, et la plupart s’assurer un couvert à une bonne table, sauf à la prendre d’assaut, s’il ne s’offrait pas de lui-même. Cette journée fut pour plusieurs un jour de bon espoir. Beaucoup, qui n’avaient pas déjeuné et avaient fort mal dîné, trouvèrent à l’improviste un souper copieux et splendide, et la certitude d’un excellent dîner pour les jours suivants. Le lendemain la séance fut ouverte par la lecture d’une liste, rédigée dans l’ordre alphabétique, des nobles de tout le gouvernement qui s’étaient trouvés ou se trouvaient sous jugement ; après la proclamation de chaque nota, il sera décidé séance tenante, par voie de scrutin, si on leur reconnaîtrait, oui ou non, le droit de prendre part aux élections. Tchitchikof assista à cette lecture émouvante ; il ne tenait plus à sa place ; son impatience était si forte que, plusieurs fois, il se glissa près du secrétaire de la noblesse, et regarda par-dessus son épaule la liste qu’il lisait ; et, saisissant un moment d’interruption, il demanda tout bas au secrétaire s’il arriverait bientôt à la lettre T. Le secrétaire lui répondit poliment qu’il allait à l’instant même lire les noms ayant pour initiale la lettre T. A cette nouvelle, Pavel Ivanovitch retourna soucieux à son fauteuil et dit à son voisin, qu’une dent cariée le faisait horriblement souffrir, qu’il avait en vain espéré que le mal cesserait, qu’il voyait la nécessité de se la faire arracher, et qu’en tout cas, il ne pouvait rester au milieu de tous ces courants d’air. Il sortit. Arrivé à l’auberge, il s’étendit sur son lit en attendant qu’on lui apportât une marinade d’esturgeon qu’il avait commandée dès le matin pour quatre heures. Une demi-heure au plus s’écoula après la sortie de Tchitchikof, lorsque la lettre T fut attaquée. On nomma d’abord un sous-lieutenant A. P. Tchouvirine, mis en jugement comme accusé de s’être emparé avec voies de fait de la vache du bourgeois Krovopatkine. Le tribunal avait acquitté Tchouvirine. « Qu’il vote ! » s’écrièrent une foule de voix. G. P. Tchernef, secrétaire de collège, a été accusé de faire du tort à la ferme des eaux-de-vie et d’avoir cruellement battu le préposé. Acquitté quant au premier point, il fut, sur le second, condamné à des dommages intérêts en réparation d’honneur au profit du battu et à trois jours d’arrêts sous la tente. « Qu’il vote ! » cria-t-on, comme pour le précédent. Ivan Borissovitch Tchirnazof, conseiller titulaire, accusé d’avoir sur les terres de la couronne… « De la couronne ! exclure ! exclure ! » crièrent cent voix à la fois avec l’accent de la colère. Ivan Stépanitch Tsélikof, assesseur de collège, mis sous jugement pour avoir, au milieu de la place, fait feu d’un fusil chargé ? « Tsélikof a fait feu d’un fusil chargé ? dit vivement un gentilhomme à chevelure frisée menue ; positivement chargé ? – Sans doute que son fusil était chargé. – Si l’arme n’est pas chargée, il n’y a pas de coup de feu possible. – Les ê pe e tits i ga a a arçons brûlent qué é é elquefois u u une amorce, pour jouer. Au o o o reste, merci de l’é é é expli i i cation ; Je ne e e e sa a a avais pas. » (Rire presque général.) « Pourquoi le secrétaire n’a-t-il pas fini sa phrase ! (dit d’un air tout effarouché un monsieur aux regards de plomb, la tête tondue très ras) ; est-ce que Tsélikof a tué quelqu’un avec son fusil chargé ? – On vous prie de vous taire ! – Qui donc donne et ôte la parole ici ? Je demande si Tsélikof a tué ou blessé quelqu’un. » Le bruit augmentait de minute en minute. « Messieurs, messieurs, silence, je vous prie, dit avec douceur le maréchal du gouvernement. – Je sais cela, moi ; j’étais présent. « Il a blessé… » répondit très gravement un gros monsieur qui avait sur la joue droite un bouquet de poils vraiment extraordinaire en force et en longueur. « Par cette détonation… voulut continuer le secrétaire. – Ecoutez, Petre Fédorovitch, écoutez-donc ! on explique le coup de feu de Tsélikof. – Quoi ! comment ! On n’entend rien du tout. – Allons, ça va recommencer, puisque tout l’orchestre accorde ses instruments. – Secrétaire, parlez plus haut et allez votre train. Ahi, ahi, de nouveau sur mon maudit cor ! qui passe donc là ?… Ahi, ahi, est-il grossier celui-là ! il ne demande pas pardon. « Par cette détonation, dit le secrétaire en le prenant plus haut de toute une octave, il effraya mortellement une dame qui passait. Cette dame est la femme du commissaire de police du quartier, Schoukine ; par suite de sa frayeur, cette dame, en arrivant chez elle… – Ah ! si elle en est morte, qu’importe qu’elle ait été atteinte ou non par la décharge ? – Au nom de Dieu, messieurs, écoutez, n’interrompez pas. » « En arrivant chez elle, elle fut mise au lit et accoucha de deux enfants qui ont été reconnus être du sexe mâle… (Grand éclat de rire.) – Fort bien, mais la mère ? « La mère et les enfants sont dans le meilleur état de santé. » Par suite de l’enquête qui fut ordonnée, Tsélikof a été déchargé de toute responsabilité. « Qu’il vote ! s’écria-t-on de tous les côtés. – Ce serait fort de priver celui-là de sa qualité d’électeur ; il a mis la science sur la voie d’un nouveau moyen de précipiter l’action de la nature dans les cas difficiles. – Ce que vous dites là est très vrai. A propos, et votre jument ? – Je l’ai vendue à un maquignon. Mais vous ne savez pas l’aventure ? – Non, je ne sais pas ; mais permettez-moi d’ab… – Messieurs, pour l’amour de Dieu, écoutez. Il n’y a pas moyen d’entendre un seul mot. – Larlou Kouzmitch, voyez, voyez ; qui est dans celui qui, là-bas, est assis sur le tout dernier banc, là, là, dans l’encoignure ; il y a au-dessus de sa tête une lampe… Ah ! vous voyez à présent… Hein ! quelle figure ! Voilà qui serait digne du crayon de Gavarni. – Taisez-vous donc : on lit…, on lit… » « Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, conseiller d’Etat, accusation de faux en matière de testament. – Ah ! pour un gentilhomme, ceci est assez mal porté. Exclure ! exclure ! – Hé ! k k k quoi ? co co co oment ? du f f f faux en pierrerie et di i i iamants ? – Bien tombé… On vous dit : pour faux en matière d’héritage. – Ha ha ! J’en en entends ; divers tri i i potages… Aux é é élections ? Mais qu’ê ê est-ce que les tri ibunaux avaient à voir là ? – Ah çà, vous me laisserez bien prendre ma prise ? Ils me serrent si fort que je ne puis pas atteindre ma tabatière. On ne vient ici qu’une fois tous les six ans, et c’est pour être mis dans un étau à chaque pas. Moi, je vais filer. – Que ne file-t-il donc plus vite, au lieu de bavarder, ce gros-là ; il prend à lui seul trois places, et près de lui ce n’est pas tenable. Il lui faut encore ses coudées franches pour priser, excusez ! – En finirez-vous, là-bas ? Laissez donc écouter ! – Eh bien, qu’est-ce que vous venez faire par ici, vous autres, ouf ! ouf ! Oh, c’est par trop fort ! – Cht, cht, cht, cht ! Silence, je vous prie. « Accusé d’avoir perpétré un faux en matière de testament, et d’avoir acheté à différents propriétaires nobles de domaines habités, des paysans-serfs, âmes mortes avec la terre qu’ils occupaient. – Il a été, après enquête et jugement, complètement acquitté comme non coupable. » – Quoi ? quoi ? Des âmes mortes ? – On l’avait accusé d’avoir acheté des âmes mortes, des absurdités, enfin, voilà, quoi ! – Co… co… o… o… ment ? Il a acheté le testament d’une femme morte ? – Ah, mon cher monsieur, tu es bien assommant ! que diantre, débouche donc tes oreilles ! Je te réponds pour la dernière fois : il a acheté des milliers d’âmes mortes. – Ne dit-on pas mortes ? Ah Jésus mon Dieu ! pas moyen d’entendre ; c’est une Babel ! – Quelles histoires ! je vais sortir ! le secrétaire lit une chose ; ici on parle d’une autre. – Mais pas du tout… C’est bien cela ; il s’est adjugé un grand héritage et il a acheté d’anciens cimetières. – Impossible. Vous avez compris comme cela, je le veux bien. – Répétez l’article ! répétez, répétez ! cria une grande partie de la noble assemblée. – Et venez près de nous, ici, ici, voilà, c’est bien, c’est le centre de la salle… – Ce n’est pas vrai, plus à droite, à droite, voilà le vrai centre, ici donc, plus près de nous ! » Le secrétaire se plaça au centre même ; il toussa et se mit à lire : « Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, conseiller d’Etat, accusation de faux en matière de testament, et accusé d’avoir acheté à divers propriétaires nobles leurs âmes mortes… » A ce mot il se fit dans la salle un bruit et une confusion épouvantables. La plupart des électeurs se levèrent. « Voilà du nouveau ! – Crime sur crime ! – Quelle apparence ! Allons donc ! – C’est un faiseur d’affaires, un homme à projets, un spéculateur, voilà ! – Oh, cette idée, je vous demande ; cette idée de déterrer les morts ! – En voulait-il pas faire du charbon animalisé ? – Est-ce que l’enquête ne dit pas ce qu’il voulait faire de ces os et de ces cadavres ? – Je crois qu’on peut avec les tombes faire du salpêtre ; après ça, les ossements donnent une cendre que l’industrie utilisera pour sûr ; moi je… – En voilà un qui dit des horreurs. C’est un cas, un cas, un tel cas, voyez, que je ne me serais jamais figuré ; non, un pareil cas jamais. Que je raconte cela à ma femme, elle dira que je mens. – Pourquoi le dire ? pourquoi se faire gronder ? A quoi bon chercher les querelles ? ne viennent-elles pas d’elles-mêmes sans cela ? Moi, je ne dirai pas un mot à ma femme de cette abominable affaire. – Moi, je dirai tout à la mienne ; sans cela elle l’apprendrait d’un autre, et en voilà un bon sujet à querelles ! – Pour quoi faire, pour quoi faire, pourquoi achète-t-il des âmes mortes ?» Le haut-maréchal jusqu’ici avait pris patience, mais, sentant qu’il fallait en finir de cet article, il s’arma de la sonnette et tinta jusqu’à ce que le silence le plus complet se fût établi, et alors, il dit à l’assemblée : « Messieurs, il paraît que, sur la question de savoir si le droit d’élire de ce gentilhomme est ou n’est pas reconnu par l’assemblée, il y a scission. Ne vous convient-il pas, en cette occasion, de recourir au scrutin de ballottage ? – Très bien. – C’est le cas ou jamais. – Le ballottage, le ballottage ! » Les boules furent apportées, et on procéda au scrutin. « Ah ! que je voudrais voir ce monsieur Tchitchikof, sa figure, son extérieur, ses manières. – Pour sûr la mine d’un crochet de chicane et d’un vaurien achevé, d’un croque-mort tout au moins. – Nullement, tout le monde disait hier que c’est un homme encore jeune, grassouillet, frais, bonne tenue et bon ton. – On dit qu’il a servi dans les gardes impériales. – Tchitchikof ? Vraiment ? Cà, dites donc, Trofime Pétrovitch, puisqu’il est de votre district, vous devez le connaître, vous ? – Non pas ; dans notre district, nous n’avons personne de ce nom-là. – Il a été agent d’affaires au contentieux, en Sibérie. – Il faut savoir de quel district il est ; à qui donc s’informer ? – Il nous est arrivé ici droit de Kamtchadka, à cheval sur un renne. – Finissez. Ha ! – Moi, je vous dis que le cas est fort grave. – Tchetchelkof, Tcheltchelkof ! ! Grand Dieu, voyez quels noms de gentilshommes il se rencontre maintenant dans le monde ! Nous ne sommes ici qu’un seul gouvernement, pas même une province entière, et vous voyez quels noms il nous faut apprendre à épeler. Ainsi, le commerce d’âmes mortes mène à la noblesse, bravissimo ! Elle est si grande, notre bonne mère la Russie ! naturellement elle contient toutes sortes de gens, on y exerce toutes sortes d’industries et de commerces… – Oncle, eh ! oncle, écoutez… On dit qu’il y a des Kalmoucks… Des Kalmoucks, hein ! Est-ce vrai qu’il y a des Kalmoucks ? – Oui ; laisse-moi tranquille. Ho ho ! Tchetchelkof, gentil garçon… – A qui en avez-vous donc avec votre Tchetchelkof ? Quel Tchetchelkof ? On vous a lu vingt fois bien clairement Tchétchanine, et pas du tout Tchetchelkof ; j’enrage quand j’entends défigurer les noms propres. – Attrape !… Oh ! l’oncle, voilà comme il est ; fait-il un pas, il chope, dit-il un mot, il hoque. – Et, comme tant d’autres, il croit parler juste. – Le vrai nom, c’est Tchitchikof ; M. Tchitchikof est ici même, ici, dans cette salle. Il a bonne figure, et en général l’expression de sa physionomie est une de ces expressions qui inspirent, ou du moins, et certes, avec la juste réputation dont… – Très bien ! très bien ! Vacili Loukitch… Oh dame celui-là, quand il se met à deviser, et surtout à analyser, il n’y a vraiment plus qu’à se taire et à se mordre la lèvre d’en bas avec les dents d’en haut, ou au rebours. – Admettre, admettre ! il faut admettre M. Tchitchikof ! Il a acheté, puisqu’il a acheté, c’est qu’il a payé. Si au lien d’acheter, il avait dérobé, enlevé, volé, oh ! alors, il faudrait l’exclure de partout et lui faire son procès. – Sans doute, et alors, nous demanderions qu’il fût dépouillé de tout titre de noblesse. – Oncle, dites, oncle, quand on vous aura fait députat, quartier-maître civil, local, pour le logement militaire des troupes de passage, vous me mènerez voir Leoubof, hein ? – Il choisit bien le temps et le lieu pour parler de sa Leoubof ! – Eh mais, oncle, dans tout notre district, il n’y en a pas une qui vaille Leoubof, n’est-ce pas, voyons, convenez, oncle… – C’est vrai, bon, mais à présent tais-toi. – Ah ! vous reconnaissez que c’est vrai ? Elle est bien gentille, hein ? – Oui, oui, c’est bon ; va-t-en un peu là-bas, voir si j’y suis. – Savez-vous, oncle, que moi, auprès d’elle, je ne suis qu’un pauvre imbécile ? – Un imbécile, certainement. Laisse-moi, au nom de Dieu, laisse-moi ; tes farces commencent à m’excéder, parole d’honneur. – Quoi ? l’honneur ! Ah ma foi, voilà l’oncle qui radote ! – Comment, tu oses, pendard ! tu dis… – Je dis, oncle, que vous êtes ma petite âme, mon petit cœur, mon chouchou. Tenez, je n’y résiste plus, il faut que je t’embrasse. » Le gentil neveu s’élança au cou de son oncle ; celui-ci se débattait et se fâchait tout rouge, et on faisait cercle autour de cet épanchement de famille. Dans ce cercle pénétra un troisième personnage, qui devint aussitôt le plus marquant. C’était un petit vieillard tout ridé, en ancien uniforme de marin, au collet brodé, fort avarié. Il avait tout le visage inondé de sueur, et ses cheveux gris se collaient sur ses tempes. Ce vieux loup de mer était livré à une très grande agitation. Il avait déjà fouillé tous les recoins de la salle ; il gagnait le centre, et ses yeux plongeaient dans toutes les directions. En pénétrant dans le cercle dont nous avons parlé, il dit d’un air tout préoccupé, mais sérieux : – Messieurs, de grâce, auriez-vous l’extrême obligeance de me dire à quel prix Tchitchikof a payé l’âme morte ; je veux dire, prix moyen ? – Sept roubles et soixante-quinze kopéïki en assignats, répondit gravement un gros monsieur qui tenait à trois doigts au-dessous de son nez, une tabatière d’argent ouverte, et prisait avec délices et méthode. – Du sexe mâle ou de l’autre ? – L’un dans l’autre ; mâle ou femelle. » Le marin s’épanouit ; puis il prit un air de mystère en ajoutant : « Est-ce qu’il n’achète que des majeurs, ou s’il prend aussi les enfants ? – Je vous dis ce qu’il a fait ; il a acheté des âmes ; vous devez savoir ce qu’on appelle des âmes[151]. – Ah ! bien… un mot seulement ? Auriez-vous la bonté de me montrer ce M. Tchitchikof en personne, ou dites seulement où il se trouve actuellement, dans quelle partie de la salle. – Tenez, regardez bien là, plus loin, plus loin, contre la colonne, à l’angle de la galerie, cet homme grand, très maigre, très laid, longs cheveux blanchâtres, ébouriffés, et des lunettes d’écaille. C’est une figure très facile à remarquer. » Le marin bondit comme un chevreau ; puis il courut d’une course violente et si désordonnée, qu’il mit sur leur séant par terre, deux lourds gentilshommes, renversa trois fauteuils, enjamba plusieurs banquettes, et arriva enfin à son mal peigné en lunettes d’écaille. Il le saisit convulsivement par le bras et l’entraîna dans un coin désert. Le marin parla, fit force courbettes, et accompagna de mouvements saccadés des bras, des sourcils et de la tête, chacune de ses paroles. Le blondin souriait d’un air méprisant, regardait de haut, des pieds à la tête, l’éloquent marin, allongeait la lèvre inférieure et haussait ses maigres épaules. « Sérieusement, quoi, vous ne seriez pas Tchitchikof ? – Cà, faites moi donc le plaisir de me dire ce que vous voulez de moi. Je n’ai point l’honneur de vous connaître… pardon… (L’inconnu voulait s’éloigner.) – Non, vous ne m’échapperez pas ainsi, noble et généreux Tchitchikof, vous m’achèterez mes 140 âmes de l’un et de l’autre sexe, mortes du choléra ; vous me dédommagerez un peu du moins de cette perte cruelle. Faites qu’un vieux marin, ses fils et petits-fils, aient à bénir éternellement votre nom. – Vous plaira-t-il de me laisser en repos ! Où diantre prenez-vous toutes les choses ridicules que vous me dites là ? – Chacun cherche son avantage ; c’est tout naturel. Je respecte tellement et tiens pour si légitime le commerce que vous avez entrepris, que je suis prêt à rabattre 25 kopéïki du prix que vous donnez de chaque âme morte, uniquement pour jouir du bonheur de concourir ainsi, selon mes facultés, à la prospérité de vos opérations. – Je vous prie encore une fois de vous taire et de ne me pas forcer à vous dire des duretés. – De la part d’un homme sage tel que vous, je n’ai pas à attendre la moindre parole grossière, certainement. Faisons notre marché ici, de vous à moi, et pour l’acte et la somme, j’irai les prendre chez vous. – Ah çà, vous voulez donc… ? – Ne vous inquiétez pas de cela ; je n’aurai pas de peine à trouver votre demeure, et fut-elle au fond des mers, je trouverai. Eh bien, mon honorable Pàvel… » Ce petit colloque privé fut interrompu net par le silence qui tout à coup se fit dans toute la salle. Le secrétaire proclama le résultat du scrutin : « D’après le scrutin qui vient d’avoir lieu au sujet du conseiller d’état Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, il a été trouvé pour le maintien de son droit de vote 499 contre 87. M. Tchitchikof est admis comme membre de l’assemblée à la majorité de 412 voix. » – Je vous félicite ! dit le marin. – Que le diable vous confonde ! » dit le monsieur aux besicles. La lecture du reste de la liste fut reprise et terminée en une demi-heure. On soumit ensuite aux délibérations de l’assemblée quelques propositions. Il y en eut qui furent pour tous les districts une occasion de grand tapage, au point que du dehors on entendait distinctement les voix les plus puissantes qui s’élevaient dans l’intérieur. « Sans doute, criait avec une certaine cantilène bizarre un grand brun, les gens bornés, ceux qui n’ont sur la nationalité que des idées mesquines et plates, ne comprenant point ce que c’est que la vraie philanthropie, idéalisent tant qu’ils peuvent la popularité vulgaire. Mais ceux qui nous comprennent avoueront que des idées individuelles d’une pareille nature présupposent une mûre et grave contemplation subjective de tous les points esthétiques de la création, points dont la connaissance peut seule donner ce que nous appelons les points de vue actuels, contemporains et non arriérés et absurdes. – Monsieur a raison ; il y a de la logique dans ce qu’il a dit là. – Il a ma foi parlé spirituellement comme ton dictionnaire de Tatischef. – Au fait, qu’est-ce qu’il a dit ? – Il a dit ! Il a donné son opinion, voilà. – Quelle est donc son opinion ? – Il l’a dite, son opinion ; vous n’aviez qu’à écouter. – Il n’a rien dit du tout. – Vous parleriez comme lui, vous, n’est-ce pas ? Allez donc ; je suis sûr que vous n’êtes pas en état de vous expliquer. – Quand je parle, chacun du moins me comprend. – Eh bien, Sava Pétrovitch parle pour les personnes qui ayant fait de grandes études, ont l’intelligence pleine des besoins moraux et de la pensée de notre temps. – Grand bien leur fasse !… Mais qu’avez-vous fait hier à la préférence ? Ces messieurs se mirent à parler de leurs exploits de cartes de la veille, jusqu’à ce qu’une de leurs connaissances communes vint leur demander de quoi il s’agissait, et qui était le membre qui donnait son opinion. « Au bureau, là-bas ? pardon, je n’y étais plus ; mais non, ce n’est pas une opinion qui était donnée ; on faisait je ne sais quelle proposition. Hé ! Pàvel Dinitritch, voulez-vous expliquer à monsieur ce que le secrétaire vient de lire ; moi je n’ai pas le temps, pardon, je rentre chez moi. – Votre Noblesse fait horriblement de bruit, dites donc ? – Tous ont l’estomac vide ; ils crient pour tromper un moment leur appétit ; mais il serait temps de lever la séance. – Nous signerons le protocole sans bruit, sans conteste. – D’autant mieux que ceux qui rédigent sont plus malins que nous. – Qui vais-je inviter à venir dîner avec moi ? C’est si ennuyeux de manger seul, dit un monsieur à nez épaté. – Demeurez-vous loin ? dit au nez court un jeune monsieur à nez long. – Non, tout près d’ici. – Je vous félicite, vous en satisferez d’autant plus tôt votre appétit. – Quant à la satisfaction de mon appétit, je ne regarde pas à la distance. Demeurez-vous loin ? – Non, pas très loin, répond le jeune électeur. – Eh bien ! dit le gentilhomme au nez court, allons ensemble ou chez vous ou chez moi ; cela m’est indifférent. – Allons. Moi je suis accommodant en ces sortes de choses. – Ce que j’aime dans les jeunes gens, c’est ce charmant sans façon qu’ils ont la plupart. On voit tout de suite qu’on a affaire à un homme bien né, à un jeune homme qui a été militaire un temps. Je ne le connais pas, il ne me connaît pas davantage, je suppose, je lui dis : « Je vais dîner » ; il me répond : « Allons dîner » ; et voilà que nous allons dîner de compagnie. N’est-ce pas, frère, dis ? – Certainement. Tu comptes sur moi, je compte sur lui ; la confiance est ce qu’il y a de plus simple et de meilleur au monde. » On voit que nos deux amis, dont l’un avait bien le double de l’âge de l’autre, en sont venus bien vite aux tu et aux toi. C’était tantôt le nez court, tantôt le nez long qui semblait mener son camarade ; ils firent ainsi à peu près le tour de la ville. Leurs logements, paraît-il, étaient éloignés du centre, ou ils s’étaient trompés de rue ; ils n’arrivaient toujours pas. Le nez court dit à l’aquilin qu’il voyait être las et ennuyé : « Conviens que tu n’avais pas l’intention de dîner chez toi, et que tu as aujourd’hui, dès le matin, donné campo à ton cuisinier ! – Bien touché ! ce que tu viens de dire est l’exacte vérité ! – Eh bien, ni moi non plus je n’ai donné aucun ordre à mes gens, et ma cuisine est froide. Séparons-nous. – Au revoir. Diable emporte le vieux filou. – Adieu… Voyez-vous ce petit gredin. » Le jeune gentilhomme resta tout un quart d’heure indécis ; il se disait : « Au régiment, il y a passablement de jeunes pique-assiettes, il doit bien y en avoir même ici. Ce vieux camard m’a vraiment fait courir sans conscience ; il faut manger pourtant. Bah ! je vais aller chez notre juge ; il a sûrement dîné, lui ; c’est égal, il ne me laissera pas sortir sans me proposer au moins du thé, sinon quelque chose de plus solide. » Cependant la séance de l’assemblée n’était pas encore close ; tous ceux qui avaient su s’arranger de manière à se lester l’estomac d’un déjeuner, sans qu’on remarquât leur absence, tenaient bon ; à chaque proposition, beaucoup encore criaient, déclamaient pro et contra, à tort et à travers. Quelques-uns, contre tout à-propos, s’avisaient de demander le scrutin… mais tous finirent par sentir l’aiguillon de la faim et furent charmés d’entendre M. le gouverneur ajourner à la fin des élections les délibérations à suivre sur les sept ou huit propositions qu’il restait encore à soumettre à l’assemblée. Au fond, la véritable résolution finale, c’est qu’on laisserait pleine liberté sur tout cela à M. le secrétaire, qui, d’avance, probablement, connaissait l’opinion de M. le maréchal du gouvernement, et qui lui-même, plus que personne, devait avoir grand besoin de se reposer après une semblable corvée. Il y a cela de bon qu’en ces jours d’assemblées électorales, on a la faculté, sinon toujours d’obtenir des satisfactions d’amour-propre, du moins de bien faire bombance et d’avoir des distractions à ses soucis ordinaires. Il se rencontre bien peu de gentilshommes qui ne finissent par signer, sans faire aucune réserve, tout ce que le secrétaire de la noblesse leur présente, tout ce qu’il rédige et se propose de rédiger sur plusieurs feuilles de papier, ne voulant ni mettre d’entraves à sa plume agile, ni même lui gâter l’appétit par des subtilités taquines. Notre héros se sentit, dès le soir même, infiniment mieux qu’à la séance. Il est à supposer qu’une triple portion de marinade et une bouteille de Chateau-la-Rose très vieux, qu’il absorba pour tromper l’ennui de quelques heures de solitude, eurent en outre un effet salutaire sur son nerf maxillaire, ce qui le dispensa de poser dans le fauteuil d’aucun dentiste. Il prit son chapeau rond et un long surtout ouaté à la Palmerston, et se mit à longer quelques rues, une jolie canne de poivrier d’Inde à la main. Toutes les maisons de la ville, tous les logements bons et mauvais, les moindres chambres, les moindres pavillons de jardins étaient occupés et encombrés ; les auberges et les restaurants étincelaient de lumière ; leurs portes étaient comme assaillies de voitures publiques et privées de toute capacité, de toute forme et de tout nom. Dans quelques salles détonaient intrépidement et impunément les prétendus accords d’orchestres ambulants, artistes forains, bohème inévitable, impitoyable et recherchée. La noblesse prodiguait son or en déjeuners et dîners excessivement dispendieux où l’on ne voulait connaître de vins, excepté quelques clos privilégiés pour diversion, que ceux de la Champagne, d’eau, que la fameuse eau de Zelsters naturelle. En buvant et mangeant à outrance, en prononçant des toasts d’une grande originalité, il parlait, comme versées de l’abondance du cœur, quantité de promesses de mettre des boules noires à celui-ci, à celui-là et à dix autres ; mais à un tel, à tel autre et surtout, surtout à l’amphitryon du jour, des boules blanches. Vaines paroles oubliées aussitôt que dites ! Le lendemain les boules étaient déposées selon l’entraînement ou le caprice du moment, selon l’influence des relations ou selon le degré de force des partis qu’on voyait se dessiner plus vivement à l’approche du moment décisif. « Feu un tel, disait un monsieur à un autre, au coin d’une rue, a donné à un tiers le suffrage qu’il m’avait promis le matin même encore ; il ne lui plaisait pas que j’eusse cette modeste charge ; Dieu l’a puni de sa fourbe ; il est mort cinq mois après sa trahison. – Il est sûr, répond l’autre, que sans sa volonté de Dieu il ne tombe pas un cheveu de notre tête, mais vous, quoi ? aujourd’hui vous voulez être juge… que ferez-vous dans ces fonctions ? – Moi, je ferai d’abord ce qu’a négligé bien à tort mon prédécesseur ; préliminairement à mon installation, je sanctifierai la salle d’audience, et ce n’est qu’après avoir fait bénir toutes les parties du local que je me montrerai, et soyez sûr que j’en ferai à ma tête et rien qu’à ma tête. – A votre tête… hum ! oui, si Ivan Fédorovitch le souffre. – Ivan Fédorovitch n’a aucune chance d’être nommé maréchal. – Le ciel vous entende ! Mais entrons donc au café ; le serein[152] tombe, j’ai le frisson. – Vous êtes bien bon d’appeler cela un café ; c’est une taverne, pour ne pas dire une caverne. Il y a là P.-P., B.-B., M.-S., P.M., K.-L., et vingt autres braillards qui se gorgent de vin de Champagne, tandis que trois joueuses de harpes très décolletées leur jouent et leur chantent Dieu sait quelles égrillardises ; et ces misérables, tous gens mariés, sont là qui dévorent des yeux ces drôlesses… et figurez-vous qu’ils n’ont pas eu honte de m’inviter ! – Et vous ! – J’ai regardé pour voir ce qui se passait là, et vite j’ai fait un plongeon. Croirez-vous que, par suite de cette orgie en permanence, beaucoup, dès ce soir, ont dû repartir d’ici pour leurs villages. Ils avaient apporté de quoi vivre un bon mois et plus ; en trois jours ils ont été à sec, et aujourd’hui ils disaient que des circonstances imprévues les rappelaient vite, vite, au manoir. – Ah ! Pàvel Ivanovitch, bonsoir, dit Bourdàkine à Tchitchikof. Vous étiez aujourd’hui à l’assemblée ? continua-t-il en regardant fixement Tchitchikof. – Oui, j’y ai passé deux heures ; j’y avais apporté un mal de dents que les courants d’air ont augmenté au point j’ai dû regagner mon auberge. – Moi, malgré un gros rhume, je suis allé aussi à l’assemblée, mais plus tard, de sorte que je ne vous y ai pas rencontré. Figurez-vous qu’on y a fait mention de vos affaires, de vos procès… des bêtises enfin. – Qu’est-ce que c’était donc ? dit Tchitchikof, feignant d’ignorer que rien dans cette circonstance avait pu se dire à son désavantage. – Il a été fait mention des procès que vous avez eus, et, quoiqu’on ait bien dit que vous avez été acquitté, on riait, on jasait, on déblatérait. En définitive, la noblesse ne vous veut aucun mal. Moi, pour vous soutenir, j’allais dans la salle, d’un district à l’autre, parlant, insistant, flattant, priant, promettant… et j’ai, ma foi, réussi à souhait ; votre droit électoral a été reconnu par la majorité des voix. – Eh bien, je ne me suis douté de rien de tout cela. – Ecoutez, entre nous, portez-vous hardiment candidat à la charge de maréchal. Votre district est, en ce moment, parfaitement disposé, croyez-moi, vous serez nommé. – Je n’aspire point à ces fonctions, qui ne sont pas exemptes de tracas et de… de déplacements… » dit-il tout haut ; mais tout bas il pensait : « Ce serait bien flatteur pourtant. » « Non ? Eh bien, Pàvel Ivanovitch, c’est très sage ; ne vous mettez pas en avant ; vous êtes et resterez un homme d’esprit remarquable, non seulement dans votre district mais dans tous les trois gouvernements de la province. Voyez Zajmoûrine, que lui manque-t-il ? les fièvres peut-être ; car enfin il est riche, intelligent, expert en économie rurale… Mais, non, le voilà qui grille d’impatience d’être maréchal ; on l’avertit qu’il n’aura que des boules noires ; il n’écoute rien, il a bon espoir ; savez-vous pourquoi ? Voilà son calcul, oh ! c’est un malin ! Les journées de demain et d’après-demain seront employées à la solution d’une foule de questions ; le troisième jour est un dimanche ; pour ce jour-là on attend l’arrivée de gentilshommes de trois districts. Dans ces trois mêmes journées beaucoup ici auront dépensé tout ce qu’ils ont apporté d’argent, aux cartes, en boissons, en ripailles et en orgies, et alors ils se souviendront que Zajmoûrine a une poche fortement matelassée de billets de crédit[153] : celui-ci leur prêtera au six sur bonnes lettres de change garanties par les plus solvables ; et encore fera t-il jurer sur l’honneur aux emprunteurs de lui mettre des boules blanches. Cà, je vous le demande, avec un groin comme le sien, aspirer au maréchalat de la noblesse ! – Il me fait l’effet d’un galant homme, et je ne vois pas pourquoi il en serait à acheter des voix ? – Eh bien, si Zajmoûrine est ballotté comme juge, faites-moi le plaisir de lui flanquer une boule noire, et s’il se fait ballotter en vue du maréchalat, moi je m’abstiendrai tout à fait. Seulement, je vous en prie instamment, mettez, pour tout le monde, excepté pour Mélékitchéntsof, à gauche, à gauche, toujours à gauche. Quant à moi, le désir général m’a obligé de me porter candidat à la charge de juge ; ce sont des fonctions graves. Juger ses semblables quand je sais qu’au jugement dernier j’aurai, moi, à rendre compte de mes arrêts, c’est terrible, et pourtant je m’y résous et je veux être un magistrat exemplaire, croyez-le bien. – Faites cela, ce sera bien méritoire. Mais votre Mélékitchéntsof, quel homme est-ce ? – Un millionnaire ! voilà, voilà qui il faut élire, voilà qui sera un maréchal accompli ! savez-vous, il a promis de donner un grand dîner où il égalera tout le monde de laitage de Hollande. Aussi pour cela seul on a résolu de le porter au maréchalat du district. Je connais le fromage de Hollande et j’en suis grand amateur, ma femme l’aime beaucoup et ma fille aînée aussi, mais le laitage, le vrai lait de Hollande, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants n’en avons jamais goûté. Eh bien Mélékitchéntsof en a apporté des Pays-Bas un tonneau, un grand tonneau, et, figurez-vous, dans sa voiture ! – C’est bien de Victor Apollonovitch que vous parlez ? dit un monsieur à voix grêle qui venait de s’arrêter derrière Bourdàkine. – Eh oui, de Mélékitchéntsof, sans doute. – Mais qu’est-ce que c’est que ce lait dont vous parlez ? – Du lait, quoi ! du lait, mais du lait de Hollande. – Ce n’est nullement du lait ; on vous a induit en erreur ; ce n’est pas du lait, mais du petit lait ; du petit lait non pas de Hollande, mais ce qu’on appelle le petit lait d’Amsterdam. J’en ai goûté. – N’en croyez rien, Pàvel Ivanovitch ! il ment. Eh bien, voyons, si vous en avez goûté, reprit le capitan de police, dites-nous quel en est le goût, et quel effet il a sur l’estomac. – La belle question ! Le petit lait qu’a apporté Victor Apollonovitch est acide et amer, salé et douceâtre en même temps. – Je m’en étais douté, ahi ! ahi ! Ahi ! les farceurs ! ils lui ont fait avaler de l’eau de mer ! de l’eau, de l’eau, je vous dis ; c’était saumâtre… voilà. Il faut vous dire que Mélékitchéntsof a amené avec lui de l’Occident tout un monde d’hommes, d’oiseaux, de poissons et d’objets divers : entre autres choses, il lui a plu d’apporter, pour régaler les élèves pauvres d’un gymnase auquel il s’intéresse, de toutes petites huîtres qu’on appelle, je crois, des moules… Oh, que c’est beau d’être riche ! Ces coquillages, pour rester frais, ont dû baigner dans de l’eau de mer, et c’est de cette eau que les gens du prince, à sa demande, probablement, lui auront fait goûter. Monsieur vient d’avaler, avec grande curiosité, une grande jatte d’eau de mer, cuiller à cuiller. Voilà comme il connaît le lait de Hollande. Allez donc, mon cher. – Allez donc vous-même. Est-ce que la douane laisserait passer de l’eau de mer ! – Et pourquoi pas : c’est pour mon usage ; le médecin m’a prescrit l’eau de mer pour boisson ; je ne peux pas boire autre chose… La douane laisse passer, elle doit laisser passer. – C’est peut-être comme vous le dites, soit. Mais, parlons affaires sérieuses ; avez-vous su qu’ils veulent, à l’assemblée, me ballotter comme assesseur du tribunal de district. Voilà qui m’est désagréable, oh ! mais désagréable ! Je les ai priés, suppliés, non ; ils ne m’écoutent pas. Ils me feront nommer, les malheureux ! Qu’au moins vous… » poursuivait le buveur d’eau de mer, qui tout à coup tira le capitan de police un peu à l’écart pour lui dire : « Et qui est ce monsieur qui est là avec vous ? – C’est Pavel Ivanovitch Tchitchikof ; il dispose de deux voix et en tient deux autres encore en réserve. – Veuillez permettre, monsieur, dit à Tchitchikof, d’un ton mielleux, le candidat à la charge d’assesseur, que je me recommande à vous ; je suis le secrétaire de gouvernement Tchêrine[154] : mes terres sont de votre district ; je suis voisin de M. Bourdàkine. » Et il marchait à côté de Tchitchikof. « Très flatté, monsieur… répondit Tchitchikof, tout en continuant de marcher devant lui. – Je n’ai pas eu, jusqu’à ce jour, la hardiesse de me présenter à vous, excusez-moi de vous accoster ainsi avec une prière : quand on me ballottera, je m’appelle Tchêrine ; quand on me ballottera, mettez à gauche, je vous en prie, à gauche. Sans doute, je serais tout à fait, en toute occasion, aux ordres de la noblesse, je n’aurais d’autre ambition que de complaire à tout gentilhomme des nôtres, mais, c’est égal, vous m’obligerez, et beaucoup, si vous mettez à gauche. – Si les autres qui vous connaissent vous jugent digne de la place d’assesseur, je ne voterai pas pour vous autrement que la noblesse du district ; je mettrai à droite si l’on met à droite. – Comme il vous plaira ; mais recevez l’hommage de mon respectueux dévouement. » Après avoir dit ces mots, le solliciteur courut solliciter ailleurs ; Tchitchikof regarda à droite, à gauche, il ne le vit plus. « Qu’est-ce que c’est que ce Tchêrine, votre voisin de terre ? – Un passé-maître… à la préférence… Oh là, il ne craint aucun grec, quel qu’il puisse être. – Alors, il est un peu… – Je vous garantis qu’il est très fort… Mettez-lui une boule noire, bien noire, et à Kostliâkine aussi une noire. – Quel est ce Kostliâkine ? – Un propriétaire, rien de plus. Je voulais marier à sa fille un frère de ma femme, un joli garçon qui venait d’être promu lieutenant, et à qui déjà on promettait une compagnie. Kostliâkine a eu l’effronterie de répondre à la demande du jeune homme : « Commence par avoir la compagnie, et alors, viens me faire ta proposition. » Conçoit-on un animal pareil, qui refuse de s’allier avec moi ! A Wyrkine aussi mettez à gauche. Quant à Erebnikof, prenez garde, c’est un furet, défiez-vous, mettez, mettez à gauche. A Krâpline, il faudrait bien aussi une bonne boule noire ; au reste pour lui, faites comme vous voudrez. Attendez, j’ai encore deux amis : Ivan Telkine et Pierre Telkine, deux cousins à l’un desquels je vous conseille beaucoup de mettre à gauche. – Comment saurai-je auquel il faut être contraire ? – Je vous ferai signe, je lèverai l’épaule droite, voyez, comme ça ; vous alors, faites hm…, hm…, et mettez à gauche. – Pourquoi pas à droite ? Vous levez l’épaule droite, c’est donc à droite qu’il faut mettre. – Eh non, je lève l’épaule droite justement pour qu’on ne devine pas que nous nous entendons. – J’aurai bien du mal ; vous m’avez nommé coup sur coup sept ou huit personnes. Non, vrai, je crains de ne pouvoir vous être agréable. – Est-ce que vous voudriez me rendre service ? – Je le désire beaucoup. – Eh bien, écoutez, chaque fois que vous recevrez vos boules de la main du maréchal, remettez-les-moi, je les déposerai d’après votre désir, ainsi que l’exigent le serment, la conscience et l’honneur. Vous voulez mettre à gauche, fermez un œil ou froncez le sourcil, mais de l’œil droit, entendons-nous bien, et le tour sera fait. – Bien, nous verrons. – Bonne nuit, Pàvel Ivanovitch. – Adieu. » « Qu’est-ce qu’ils ont donc tous ? pensait Tchitchikof en rentrant dans sa chambre d’auberge, pourquoi est-ce qu’ils s’agitent ainsi ? A chaque pas vous ne voyez que mensonge, fraude et hypocrisie. Les élections, comme privilège donné à la noblesse, sont utiles à beaucoup d’égards, mais on voit dans la pratique, dans l’exercice de ce droit chez nous une foule de circonstances qui mettent à nu un peu trop de perfidie et de malignité. Je n’ambitionne aucune charge, certainement, aucune ; je ne suis venu que pour me distraire de mes occupations de propriétaire, et je ne trouve ici que des objets attristants. Au lieu de rester ici plus longtemps, je ferais beaucoup mieux d’aller m’occuper un peu plus du bien-être de mes paysans, de l’éducation de ma jeune famille et de tant de choses qui peuvent m’être positivement utiles et servir aux miens après moi. Il faut enfin être sincère, c’est toujours cette maudite ambition, ou plutôt cette mesquine vanité qui m’oppresse le cœur après s’y être insinuée comme un serpent ; il est trop vrai, je voudrais être nommé maréchal de la noblesse de notre district. Il se trouve que c’est justement le but des désirs de tous les nobles, et que de là naissent tous ces partis, toutes ces intrigues. A chaque minute, quoi que je dise et fasse, il semble que quelqu’un me pousse et me crie aux oreilles : « Pose ta candidature, essaye, essaye, peut-être réussiras-tu ? » Il y a tel malheureux qui a sapé lui-même toute sa fortune afin de réunir chez lui la noblesse ; il se ruine, lui et tous les siens, par des dépenses extravagantes, il ne se rebute pas, et toujours il veut être nommé maréchal, malgré les affronts et les déconvenues. Il y a cette année bien des aspirants pour si peu de charges à répartir. Ne devrais-je pas remettre ma candidature aux élections suivantes ? Mais non ; trois ans, ce sont trois siècles ! Serai-je valide, serai-je même vivant, dans trois ans ? Je voudrais pouvoir servir comme maréchal, huit, neuf mois, un an au plus, puis je donnerais péremptoirement ma démission ; de cette manière, ce serait bien ; oh, que j’aurais de plaisir à signer, de mon écriture si nette et si ferme, sur des lettres de noblesse ou sur une circulaire adressée à tous mes nobles électeurs ! » Tchitchikof se préoccupa tellement de cette dernière idée que, sans penser, il mit devant lui une feuille de papier, saisit une plume et écrivit d’un jet, d’un trait magistral ininterrompu : « Le maréchal de la noblesse, Tchitchikof. » Après quoi il regarda autour de lui, puis il tordit en spirale le papier, le brûla à la lumière de sa chandelle et pensa, en ôtant ses habits : « Misérable créature que l’homme ! Après tant de tempêtes, je suis entré dans un havre de salut, mais mon cœur et mon imagination m’y ont suivi, et, faute d’agitations réelles venant du dehors, je me crée, par la fantaisie, des sujets d’irritation et de fausses espérances qui ne me permettent point de goûter les douceurs du repos. » Il s’écoula trois jours, et les bruyantes élections des districts furent ouvertes. Ce jour-là, dès le lever du soleil, les rues furent sillonnées par les allées et venues de toutes sortes d’équipages, remplis, la plupart outre mesure, de membres de la noblesse du pays, en grand babil d’ordonnance. Ils allaient, quelques-uns modestement à pied, les uns chez les autres, et, quand ils se rencontraient entre gens à peu près sûrs les uns des autres, ils descendaient de voiture ou s’arrêtaient et s’embrassaient ; on en voyait se saluer de distances fabuleuses. Les plus flatteuses espérances se dessinaient sur ces figures posées dans de hauts faux-cols blancs, très empesés. » Ce mouvement éveilla Tchitchikof longtemps avant l’heure ordinaire de son lever ; il courut à sa fenêtre et s’amusa à regarder une énorme britchka qui, attelée de deux chevaux à longs poils mal étrillés, traînait avec peine cinq gros gentilshommes en grand costume. « Des généraux, ma foi, tous généraux aujourd’hui ?… C’est une véritable invasion de généraux, » dit-il ; puis s’étant lui-même paré de son grand habit de gala, il étudia deux ou trois poses nobles devant sa glace, et les bras croisés sur la poitrine, la tête haute mais légèrement inclinée de côté, il dit avec une grande assurance et assez haut : « Les autres, je ne sais ; qu’on nous voie et qu’on juge. Il y a sans doute, dans cette foule bigarrée, des gens d’esprit civilisés, riches, beaux de leur personne, mais moi… moi seul peut-être, je réalise ici l’idée du général… américain. » Et des larmes de tendresse égoïste et de vague inquiétude baignèrent les joues vermeilles de notre héros ; il se dit alors : « Seigneur Dieu, que se passe-t-il donc en moi ? et pourquoi ces larmes ? C’est ma maudite ambition qui pleure, sachant ne pouvoir être satisfaite. Cette ambition, c’est un ver né avec mon cœur, qui se sature de mon sang, vit de moi, en moi, et ne mourra qu’avec moi ; la maudire, c’est me maudire moi-même. » Tchitchikof monta en voiture et se rendit à l’assemblée. Dans le trajet, il fut regardé, car il n’était pas de ceux qui n’ont jamais une pensée sur le front ; il fut remarqué par le populaire surtout parce qu’il distançait, non pas seulement les piétons, mais toutes les autres voitures. La moitié de la rue et les trois quarts de la grande place étaient encombrées d’équipages. Les gendarmes avaient une peine infinie à calmer l’exaltation des automédons, tatars ou mongols, qui, du haut de leur siège, mènent encore, comme cochers du moins, le patriciat russe, où il figure tant de leurs anciens princes, – et dominent de tout leur corps le reste de la population : le vulgus, le pêle-mêle des nobles, des artisans, des commis, des bourgeois et des rustres. « Hé, toi, là, le gros barbu ! à gauche, à gauche, et ne quitte plus la file. Eh bien ? est-ce que tu ne m’entends pas ? disait un de ces dompteurs du désordre, de ces Saint-Georges en uniforme bleu de ciel, vulgairement appelés gendarmes ou dragons bleus. – Nous savons ce que nous savons, répliquait le fils de Mamaï interpellé[155] : nous avons mené à Moscou et à Pétersbourg, et tu ne nous feras pas grand’peur, camarade. – Allons, allons, pas de raisonnement, à moins que tu n’aies le goût des coups de plat de sabre. – Essaye voir ! Mon maître, qui est là-dedans, est déjà aux trois quarts élu maréchal, et toi, manant éperonné, tu viens devant nous trancher du grand maître de police. Toi, quel oiseau es-tu ? Nous autres, nous avons notre couvert mis chez le gouverneur ; mon maître lui dira… Finis, écoute, laisse-moi ; finiras-tu, enragé ? Je vais quitter le siège et chevaux et voitures ; comment oses-tu frapper… (se retournant vers son maître) Monsieur ! Hé ! Monsieur ?… Là, c’est bon, je ferai ce que tu voudras : par où veux-tu que je rentre à présent dans la file ? Finiras-tu de me tarabuster ? Vois comme tu as arrangé mon tchekmenn qui est à mon maître… Hum ! on bat, on maltraite les gens ! » Plusieurs gendarmes eurent de petits apartés de ce genre sur plusieurs points ; les autres établissaient, maintenaient et dirigeaient la file jusqu’aux auvents, d’où jusqu’au lieu marqué pour le stationnement général. Ce corps d’élite est vraiment admirable dans ces opérations et dans ces collisions, où l’orgueil des maîtres s’empare des domestiques ; prompts à le centupler pour s’en faire honneur les uns aux yeux des autres. Dominer à tous les degrés, c’est la passion universelle. A peine Podgrouzdëf fut-il dans la salle, que le ballottage commença. Les premiers mots qu’il prononça ayant été pour proclamer son désistement définitif de la charge et de toute candidature, on ballotta tour à tour trois candidats qui s’étaient en quelque sorte présentés eux-mêmes et qui furent écartés par les boules noires. Une foule compacte s’avança pour faire ballotter Mélékitchéntsof, mais l’immense majorité, mécontente, remarqua que, pour le district qu’avait représenté Podgrouzdëf, il n’y avait pas à opposer à Mélékitchéntsof, un seul gentilhomme qui eût pour lui quelques chances. Tchitchikof se tenait modestement adossé à une colonne, et le ver rongeur de l’ambition lui faisait de cruelles morsures. Tout restait suspendu depuis quelques minutes faute de ce concurrent à opposer au riche candidat, Déjà, Mélékitchéntsof jetait de tous côtés des regards protecteurs et triomphants à ses suffragants, et une tendre œillade au siège curule du maréchalat. Notre héros pensait : « Oh ! mille fois mieux eussé-je fait de reprendre le cours interrompu depuis dix ans de mes visites à la parenté de Bétrichef, que de venir ici, me soumettre à cette torture. J’ai beaucoup souffert dans ma vie, mais j’ai pourtant joui de quelques jours heureux. Ceci est ma plus rude épreuve. Ne ferais-je pas bien d’aller poser moi-même carrément ma candidature ?… Grand Dieu ! quoi, pas une bouche ne viendra s’ouvrir devant moi et me dire seulement : « Ne vous plairait-il pas !… Qu’on me parle après cela de mon grand air de général d’Amérique ; je me suis laissé prendre à une raillerie de tailleur ! Voyez si un seul viendra. O âmes mortes ! âmes mortes ! vous m’avez enrichi sans m’élever, et c’est vous à présent qui achevez de m’abaisser et de me perdre ! » Tchitchikof délirait ; il était vraiment au désespoir, quand tout à coup trois gentilshommes de son district allèrent à lui et lui proposèrent de se porter candidat. Notre héros ne put d’abord répondre, tant il était saisi ; puis il hésitait, et ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’il put dire, arec quelque résolution, ces honnêtes et pathétiques paroles : « La providence divine en m’envoyant par votre organe un honneur inattendu, semble vouloir me rendre facile l’oubli de toutes les injustices que j’ai souffertes dans le pèlerinage de la vie. Messieurs, vous ne pouvez ignorer que mon existence a trop longtemps ressemblé par là à la situation d’un vaisseau battu par les tempêtes ; vous voulez me mettre au gouvernail du vaisseau de vos intérêts, vous faites peut-être trop de cas du peu de sagesse que peut m’avoir donnée l’expérience ; je vois ici une occasion de dévouement, je ne balance plus, ordonnez de moi. » Là-dessus il versa quelques larmes, et pétrit des deux mains son chapeau à cornes ; puis, évidemment très agité, il passa dans un salon attenant à la grande salle. Il fut aussitôt procédé au ballottage des candidats, et cette opération dura peu de temps. Aussitôt le ballottage terminé, il s’éleva de toutes les parties de la salle un grand cri général qui laissait distinctement entendre ces mots : « Nous vous félicitons ! ! ! » « C’en est fait, pensa Tchitchikof en essuyant son front tout moite de l’effet du saisissement ; les honneurs sont venus à moi, et mon cœur est soulagé d’un poids immense. » Et sa démarche, quand il rentra dans la salle, montrait quel vif sentiment il avait en ce moment de sa dignité personnelle. « Messieurs, dit-il à toute cette foule qui le regardait passer, je vous remercie cordialement d’une élection qui ne peut que me flatter à tous les points de vue. Mais j’ai plusieurs raisons pour vous prier, pour vous adjurer de m’exempter de cette noble charge, au moins pour trois ans, afin que je puisse jeter de plus profondes racines dans une contrée dont le suffrage me sera toujours si précieux. » Pàvel Ivanovitch, après avoir parlé ainsi, inclina légèrement la tête vers l’épaule gauche, rapprocha ses deux mains de sa poitrine, et il attendit l’effet. Un prince Chighirine, homme de très haute taille, connu pour ses grands coups d’assommoir, et qui se trouvait à dix pas de Tchitchikof, dit alors d’une fort belle voix de baryton : « M. Tchitchikof a tort de s’inquiéter ainsi ; messieurs, ayez donc la charité d’expliquer à M. Tchitchikof qu’il est élu troisième ou quatrième candidat, et qu’il est, non pas seulement pour trois ans, mais pour quinze ou dix-huit peut-être, dispensé de la charge dont il s’agit. » Le prince Chighirine n’était pas un concurrent, il ne pouvait pas, il ne voulait pas être maréchal ; mais il ne pouvait souffrir qu’on voulût l’être sans être prince ou, du moins, triple millionnaire. Mélékitchéntsof chercha vainement et fit chercher Tchitchikof, qu’il voulait engager à dîner, et régaler d’un plat de laites de harengs de Hollande qu’on ne pouvait trouver qu’à sa table. Tchitchikof avait disparu de la salle ; trois heures après, il prenait le thé dans une maison de relais, à vingt et une verstes de la ville, et il écoutait l’ouverture de Lodoïska exécutée par une tabatière à musique, laquelle faisait depuis vingt-cinq ans les délices de l’inspecteur de cette station de poste. Notre héros envia beaucoup cette modération d’un homme simple et bon, qui, pour se rendre heureux, n’avait qu’à fouiller dans sa poche et pousser un tout petit bouton de cuivre. « Et moi, pensa-t il, que me manque-t-il pour être heureux ? Rien de ce qu’un homme peut raisonnablement désirer. Maudite vanité, que veux-tu donc de moi ? Mais la leçon que je viens de recevoir doit à la fin m’apprendre à contenir l’élan de mes aspirations ambitieuses. » Tel est l’ordre de pensées dans lequel il était en se remettant en route et en rentrant au sein de sa nombreuse famille. Il était marié depuis douze ans, et avait onze enfants, qui, heureusement pour eux, ont toujours été les enfants les plus heureux et les plus libres du monde, et nous n’en dirons pas autant des quatorze cents familles de serfs dont il était maître et seigneur, et pour qui on ne peut affirmer qu’il ait toujours eu des entrailles de père. Les seuls envers qu’il ait été constamment porté à l’indulgence passive, ce furent Séliphane et Pétrouchka. Ils moururent peu de temps après la grande déconvenue des élections de la noblesse, peut-être par suite du chagrin profond que leur causa la préférence, plus apparente que réelle, accordée par Tchitchikof au cocher et au valet de chambre qui avaient suivi leur maître à la ville. Il avait, comme seigneur, certains principes dont il ne se départait point ; méprisant les délations et les délateurs, il ne punissait jamais que les fautes dont lui-même était témoin ou dont il avait personnellement à souffrir ; mais alors il punissait rigoureusement sans beaucoup délibérer sur le degré de gravité du délit. Un fourbe, un voleur, un ivrogne, un libertin n’avaient qu’à éviter de jamais se trouver sur sa route pour être à ses yeux parfaitement innocents, quelque détestable que put être leur réputation ; mais qu’un de ses paysans lui ait fait un mensonge, qu’un autre ait passé près de lui sortant de son bois une charge de broutilles sur le dos ; qu’un troisième, en lui répondant, ait fait devant lui un hoquet alcoolique, qu’il en ait aperçu un quatrième courtisant d’une manière lascive quelque villageoise, peut-être sa fiancée, mais n’importe, tous quatre étaient impitoyablement condamnés à passer par les verges. Il laissa à fort peu de paysans les moyens de parvenir à l’aisance. Cependant quelques-uns, malgré les mille obstacles inhérents à leur condition de serfs, devinrent positivement riches et sollicitèrent de lui leur manumission moyennant finance. Il refusa constamment sans donner la raison de son refus et il ne consentit même jamais à ce que leurs filles épousassent des affranchis. Avoir des sujets, les maintenir fermement sous sa domination, augmenter le plus possible le budget des recettes de son gouvernement propre et privé, telle était désormais sa seule ambition. Les points de vue d’équité, d’amélioration sociale, de morale universelle, de propagation des lumières, d’émancipation intellectuelle, le touchaient infiniment peu. Ils ne faisaient même que l’attrister comme étant, si ces billevesées venaient à prendre faveur dans le public, d’un assez mauvais présage pour sa postérité qu’il croyait bien avoir créée à son image et ressemblance. Il était abonné à quelques journaux, gazettes et publications illustrées, parce que toutes ces feuilles se rencontraient dans les salons de réception de ses voisins, mais il ne chercha jamais à se rendre compte par elles, des besoins, de l’esprit général, du courant des idées, des aspirations de la nouvelle époque. De tout le contenu habituel du Journal des Débats, par exemple, il ne souffrait qu’on parlât en sa présence que de la rubrique : Cour d’assises, et à tout coup il disait : « A quoi bon des tribunaux ouverts au public ? Pourquoi donner ce nom de public au populaire ? Et à quoi bon publier encore dans les gazelles toutes ces horreurs qu’on entend dans les tribunaux ? » Et plus souvent encore, il s’écriait : « Vous voyez, vous voyez quelles abominations il se passe journellement dans les pays de l’Occident ! et il y a des fous qui voudraient européaniser la Russie ! quand, au contraire, c’est bien à l’Europe pour son salut, de se russifier comme elle pourra, sinon je lui prédis qu’elle périra prochainement dans l’impénitence finale. » Le devoir le plus considérable qu’il remplit à l’égard de ses cinq fils aînés, ce fut d’aller successivement les accompagner à Moscou et à Saint-Pétersbourg, pour installer les uns dans le service public : armée, finances, justice, marine, intérieur ; les autres, plus jeunes, dans différentes maisons d’éducation. Cela fait, il recevait et décachetait leurs lettres, en parcourait le commencement et la fin, les jetait ensuite sur la table, et laissait à sa femme le soin d’y répondre. Il revoyait ses fils, tour à tour, avec quelque plaisir, quand ils venaient en congé, et il les renvoyait avant l’échéance du congé beaucoup plus pourvus d’argent que de bénédictions senties. De leur part, ceux-ci retournaient sans regret, l’un à son régiment, l’autre près du général dont il était aide de camp, le troisième à sa chancellerie, le quatrième à son vaisseau, les autres à leurs écoles. Quant à ses filles, il ne comprenait pas qu’il leur eût fallu autre chose que des rubans et des leçons de danse d’abord, et dans la suite autre chose qu’une dot et un trousseau. Le district eut du malheur dans la personne de ses maréchaux ; dans moins de deux années, il en perdit trois : Mélékitchéntsof mourut d’indigestion ; le comte Noûline d’une chute de cheval, et Kostliâkine, d’une rougeole rentrée, d’autres disent du choléra ; de sorte que Tchitchikof dut être au comble de ses vœux. Il se vit appelé aux honneurs de l’intérim du maréchalat, et il fut considéré comme un digne représentant de la noblesse locale, excepté par les hobereaux impatients de toute supériorité, et qu’à l’exemple du prince Chighirine, leur chef de file, on n’a jamais pu trouver contents de rien ni de personne. Un intérim, c’est ce qu’il voulait ; moins d’un an après, il fut confirmé pour trois ans, et il se laissa faire. Les plus assidus à sa table et à ses fêtes, nous ne les désignerons pas, on les devine. Les mécontents ? – Justement, et Chighirine en tête, toujours. Le riche Mélékitchéntsof, en mourant, avait institué Tchitchikof son exécuteur testamentaire et co-tuteur de ses deux fils mineurs. Tout cela lui pesa fort peu et lui valut de grands avantages, grâce à sa manière large de comprendre et d’exercer ses devoirs ; il y avait chez lui excessivement peu du citoyen, et, en revanche, beaucoup du grand seigneur, fils de ses œuvres, du grand seigneur de province de l’ancien modèle, s’entend. Sa femme prit une habitude qu’il ne remarqua point, et qui passait généralement pour un tic : elle soupirait sans fin ni cesse ; chaque soupir précédé d’un léger bâillement était suivi d’un sourire de contenance, et chaque sourire, de grandes ombres fugitives qui passaient sur son front comme des nuages d’automne. Dans le secret de son cœur, elle gémissait de toutes ces nouveautés successives qui la condamnaient au personnage de grande dame, et la forçaient de déléguer à des suivantes la tenue du compte de ménage, la surveillance de l’office, des buffets et des caves, et le soin de confectionner manu propria toutes sortes de ratafias et conserves, dont il se faisait désormais une consommation inouïe dans la maison. De son côté, notre héros ayant le cœur bien autrement haut que sa fortune, n’était nullement satisfait. Avec ses cheveux d’un blanc d’albâtre, son maintien droit et calme, ses joues fleuries, son nez aristocratiquement fin et transparent, et son regard fluide, avec la manière noble et généreuse dont il faisait les honneurs de chez lui, les jours de gala et de grandes fêtes, il pensait que la noblesse du pays ne lui rendait pas justice exactement dans la proportion de ses mérites, et qu’aux élections qui eurent lieu onze mois après son exaltation, on aurait dû, au lieu de le confirmer pour la triennalité suivante, maréchal de son district, l’élire maréchal de gouvernement. Cette promotion méritée n’aurait pas eu pour effet unique de ramener triomphant au chef-lieu, mais de lui ouvrir à Pétersbourg les portes du palais des Tsars, et d’attacher peut-être à son uniforme de maréchal, certaine clef d’or qui rend accessibles les charges de maître et de grand maître des cérémonies… Tchitchikof cependant garda sa pensée et, trop fier pour bouder comme un sot, il se recueillit comme un sage. Seulement ses regards se portaient sans cesse sur les murs, les parquets et les plafonds des principales pièces de son manoir, et il trouvait tout cela bien nu, bien mesquin, bien pauvre, comparé aux merveilles qu’il avait entrevues au Kremle de Moscou et au palais d’hiver de la nouvelle capitale. Avec tant de grandes qualités, notre héros assurément nous dispense de rien dissimuler ; il avait l’âme élevée et l’esprit vif, pénétrant et juste ; mais son cœur, souvent si fort, n’était pas exempt de quelques faiblesses. Il craignait tout contact avec les étrangers, à cause premièrement de leur manie de juger un pays qui ne veut pas leur être connu ; deuxièmement de leur détestable amour des nouveautés, sous le nom de progrès ; troisièmement de leur stupide principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi. Ce seul mot de citoyens, appliqué à la roture, à des paysans et même à la classe des artisans et des marchands, lui paraissait d’une absurdité révoltante. La loi, selon lui, est une machine dressée et maniée par les nobles, et qui fonctionne pour les nobles, ayant à leur tête le tsar qui, à son éternel honneur, est le premier gentilhomme de l’empire ; l’égalité n’est qu’un vieux fantôme évoqué par les mal intentionnés du fond des ruines des fabuleuses républiques de Pskof et de Novgorod, à l’instigation des philosophes d’Allemagne qui déjà ont asphyxié la Pologne dans les vapeurs de leur sagesse politique. Aussi Tchitchikof avait-il à l’égard des étrangers d’Europe des sentiments et des procédés tout à fait chinois ; il manquait consciencieusement à tous ses engagements envers l’Anglais, le Français, le Suisse, l’Allemand et l’Italien, uniquement pour bien faire sentir à ces gens-là, qu’un traité, un engagement formel pris à leur égard, n’était pas un contrat qui pût lier le Russe. S’il cédait enfin, ce n’était que sur les instances de ses pairs de noblesse, et encore s’acquittait-il à sa manière, et en faisant bien sentir qu’il agissait par respect de lui-même et non en vertu de prétendu engagement qui n’était et ne pouvait être qu’une fiction. S’il recherchait leur savon de Paris, leur eau de Cologne, leur toile de Hollande, leurs couteaux et rasoirs de Sheffield, leurs truffes du Périgord, leurs pâtés de Strasbourg, leurs vins de Champagne, leurs draps de Sedan et leurs tapis d’Aubusson, il aimait bien mieux tenir ces objets des Juifs de Pologne que des Français, des Italiens, des Anglais et des Allemands. Il aurait volontiers employé des Juifs de Russie Blanche pour enseigner à ses fils les langues et les littératures de ces quatre nationalités. Il aurait aimé un opéra italien tout composé de chanteurs d’Ukraine, un théâtre français, d’acteurs natifs de Simbirsck et de Tobolsk ; un théâtre allemand de Kalmouks et de Kirghiz-Kaïssaks. Un des traits les plus caractéristiques de la haute personnalité de notre héros était le patriotisme, le patriotisme grand-russien le plus exclusif. Il admettait parfaitement l’imitation comme simple marque de l’aptitude universelle de la nature moscovite ; il n’admettait pas l’imitation du génie étranger, il repoussait jusqu’à l’ombre d’une association, affiliation quelconque. Introduire un Français, un Anglais, un Suisse, un Belge dans les conseils du gouvernement, eût été à ses yeux la même énormité que d’appeler un renard, un loup, une hyène, un requin à la direction d’une volière, d’une bergerie, d’une ménagerie ou d’un grand lac national, tel que le Ladoga, ou l’Onega, ou l’Iemen. Un Juif, à la bonne heure, car avec celui-là, s’il ne marchait pas droit, on n’hésiterait pas à le diriger sans bruit vers ces vastes contrées orientales de l’empire où le besoin de bras se fait de plus en plus sentir pour l’exploitation des mines que recèle la grande chaîne de la frontière chinoise, là où l’Occident n’a absolument rien à voir. Politique, diplomatie, administration intérieure, justice, hommes, choses, défauts, préjugés, vices, abus nombreux, variés, universels, il acceptait, il protégeait, il adorait tout, tout ce qui était en Russie, tout ce qui était russe, parce que c’était russe, parce que cela existait au profit de la noblesse dans son pays, parce que, à travers tout cela, le Russe habile, en dirigeant bien la barque de ses convoitises, pouvait, même sans talents particuliers, sans génie, sans services illustres, arriver à la noblesse, à la fortune, aux honneurs, et rêver même les plus grandes dignités ; et que les vices, les torts, les crimes, les anomalies et les fréquentes contradictions d’un état de choses où tout le monde croit au mal et personne à la loi, avaient à ses yeux leurs bons côtés pour les ambitieux, et, en tout cas, le droit de prescription. Que trente millions de familles, serfs et bourgeois, restassent immolées aux jouissances douteuses, à l’existence de luxe barbare et de fantaisies insensées souvent sauvages, de trois cent mille satrapes, appuyés sur un million de hobereaux corrompus et flanqués de trois ou quatre mille nababs juifs, grecs ou mongols, il n’y voyait pas d’inconvénient pour la patrie. Tels étaient les textes les plus ordinaires de sa conversation les jours d’expansion, au dessert de ses banquets les plus splendides ; et il est à remarquer que, chez lui, tous les jours qui séparaient ces heures de vie à la Potëmkin étaient des jours de mort, c’est-à-dire d’affaissement, voués à un silence de trappiste et à la plus stricte économie. Tchitchikof, au bon temps de ses expéditions, avait rêvé fortune, jolie femme, élégante retraite, somptueux équipage, nombreuse progéniture, défrichements, bon aménagement des bois, prospérité agricole, bonheur de ses vassaux ; tout, sauf le bonheur des vassaux, sauf ce dernier point qui, au fait, n’avait été mis en compte que comme les pièces de dessert toujours intactes des dîners de Vauxhall sur les grandes lignes de chemin de fer. Tout lui avait réussi à souhait et avait même de beaucoup dépassé son attente ; mais si on lui eût demandé jusqu’à quel point sa femme et ses cinq fils aînés partageaient l’ordre habituel des pensées de sa vieillesse, il eût été, nous en convenons, fort embarrassé de le dire, car, s’il avait quelques moments d’épanchement avec la noblesse convoquée à ses festins et à ses fêtes, il n’en avait jamais dans le cercle de son heureuse famille : « Ma famille, aurait-il pu dire, doit m’aimer et m’honorer parce que je suis son chef, comme j’aime ma patrie, comme j’aime et honore le tsar, parce qu’il est mon chef et mon maître. L’empereur et moi, nous ne nous demandons pas plus compte de nos opinions que de notre affection mutuelle, nous ne nous connaissons même pas. Il en est de même de mes fils à moi : ils ont l’honneur d’être mes fils ; je ne les laisse manquer de rien, comme c’est mon devoir de père et de gentilhomme ; après cela, quelle nécessité que nous nous connaissions ? » Il y a gros à parier qu’à l’heure qu’il est, Tchitchikof n’est plus de ce bas monde ; nous supposons qu’il aura suivi, matériellement parlant, dans la tombe, son illustre poète, son Homère, le bon et pieux Nicolas Gogol. Nous pourrions consulter, sur ce point historique, son ingénieux secrétaire, M. Vastchénko Zakhartchénko ; mais, à quoi bon ? Qui sait ce que sont devenus à la fin de leur vie, Ninus, Romulus, Bélisaire, la mère du pieux Enée et le prince André Kourbski, prince d’Iaroslaf, du sang de Rurik ? Cependant notre devoir d’impartial historien exige que nous rapportions, sur ce triste sujet, ce qui nous en est revenu, sans pourtant rien garantir et sans y attacher plus d’importance que ne méritent les conjectures d’un public idolâtre, qui s’en fait aujourd’hui un objet de distraction. Plusieurs soutiennent qu’il vit encore, et que, toute octogénaire et caduque que soit cette noble personnification de la vieille Russie, elle semble se porter encore à merveille. Ils racontent à mots couverts, à l’oreille de qui veut l’entendre, que Tchitchikof est, dans sa province, le chef secret, l’âme vivante de la vénérable faction qu’on appelle le parti des immobiles, qui plaident gravement, mais à outrance, dans leurs conciliabules, pour que l’on n’aille pas, sous le spécieux prétexte de réparation à faire à une classe tenue pendant plusieurs siècles en interdit, et de progrès éclectique en civilisation humanitaire, sociale et chrétienne, démolir imprudemment toutes les parties à la fois de l’édifice d’un gouvernement national, lequel peut avoir ses défauts, mais qui a pour lui la sanction du temps. Selon ce parti, il ne faut faire, ni laisser faire aucune de ces révolutions maudites qui violentent le passé, bouleversent l’avenir et le livrent aux aventures. Tchitchikof, il faut lui rendre cette justice, comme fils, comme neveu, comme écolier, comme paroissien, comme scribe, comme employé, comme greffier, comme douanier, comme associé des fils d’Israël, comme intendant de seigneur, comme gentilhomme voyageur, comme spéculateur, comme prisonnier en deux circonstances, comme amoureux – s’il l’a jamais été, même en imagination ; – comme administré et justiciable, comme propriétaire terrien et possesseur de serfs, comme électeur de magistrats, comme éligible raillé, comme élu par nécessité, n’a jamais proféré un mot de récrimination contre aucun homme ni contre aucune partie de l’ordre légal ou extra-légal établi dans son pays. Douanes, finances, église, organisation de l’armée, de la marine, de la justice, des prisons, traitement des fonctionnaires et commis, instruction publique, police, servage des masses, simonie générale, il n’a jamais rien contrôlé ; il a tout accepté, tout approuvé par son silence et par sa soumission. Et pourtant, le lecteur l’a vu, notre héros a horriblement souffert jusqu’à l’ère de son mariage ; ce qui ne l’a pas empêché de devenir maître d’une fortune considérable, homme d’ordre et maréchal de la noblesse de son district, et de jouir, dans sa verte vieillesse, de l’estime et de la considération générales. Tourner tous les obstacles et se servir en tout temps et partout du mal même pour son plus grand bien, là, croyons-nous, est le secret de toute sa politique particulière, qui aura le mérite, aux yeux de bien des gens, d’être éminemment pratique. Hélas ! les générations se suivent comme les jours, et, comme les jours, ne se ressemblent pas. Toute la jeune famille de Tchitchikof, surtout depuis l’époque injustement oubliée de l’oukaz relatif aux laboureurs libres contractants, est très notoirement acquise à toutes les grandes réformes, si libéralement préparées par un gouvernement tutélaire et vraiment paternel ; et leur mère, dans le secret de l’intimité, reconnaît volontiers avec ses enfants, cette simple vérité morale, que de monstrueux abus, pour être anciens et tenaces, n’en sont pas plus respectables. Si l’on veut bien nous pardonner notre partialité pour l’idée réformatrice qui brille aux yeux de la génération moderne, nous proclamerons, en retour, que Tchitchikof était un des héros les plus parfaits, un prototype de la génération qui a fait son temps, et semble devoir disparaître prochainement. Nous irons jusqu’à soutenir que notre héros n’est point mort, qu’il n’est pas possible qu’il meure ainsi sans faire amende honorable, qu’il n’est pas, d’ailleurs, de ces hommes qui meurent tout entiers et qui tombent tout d’une pièce dans les abîmes de l’oubli. Nous proclamerons qu’il est, qu’il doit être immortel ; eh ! sans cela, à quoi servirait donc la poésie ? à quoi servirait l’histoire ? Nous dirons qu’il est devenu l’objet d’un culte mystérieux, et qu’il a un autel dans le cœur de tout Russe partisan plus ou moins avoué de la Russie liberticide d’Ioann le Terrible, du destructeur de Pskof et de Novgorod la Grande. Nous dirons tout cela, mais nous ne permettrons pas à notre admiration pour les exploits du père de nous aveugler sur les vertus si différentes des fils, qui comprennent et proclament à l’envi que le bien général doit faire taire tous les intérêts privés, et que le bonheur, que l’honneur d’un peuple entier, ne peut être le fruit que du sacrifice. Le Russe, non seulement est foncièrement chrétien catholique, mais il a même tous les instincts du génie de l’initiation. Quelle apparence donc qu’il s’accommodât plus longtemps d’un esclavage mal déguisé au centre de son pays et d’un système semi-païen qui est la seule cause de son malaise physique et moral, d’un système qui est un obstacle à la marche féconde de l’humanité en progrès !
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[1] Le mot et la chose sont passés dans nos usages, l’un et l’autre un peu altérés sous le nom de briska.
[2] Toula (au sud de Moscou), ville connue par son immense manufacture d’armes, où il se fabrique des tabatières fort estimées pour la perfection de leurs charnières et leur damasquinage, et de la bimbeloterie de métal qui se débite dans tous les bazars et à toutes les foires.
[3] Locution qui revient à tout propos et sous toutes les formes dans le langage habituel.
[4] Deux roubles en assignations, c'est-à-dire à peu près deux francs, manière de compter qu'il faut distinguer une fois pour toute du rouble argent ; celui-ci a quatre fois la valeur du rouble assignation.
[5] Qui n'en font qu'un, les Russes comblant le rez-de-chaussée comme un étage.
[6] Le samovar est la bouilloire à thé des Russes.
[7] La double syllabe tchitchik, radical du nom du voyageur, qui fait onomatopée, est empruntée au verbe tchiknoutt ou tchikatt, éternuer.
[8] Mezzanine, sorte d'attique imitée des bastides de la Provence, d'où le mot est originaire.
[9] Fibres d'arbustes, dont on tresse une forte étoffe.
[10] L'étoile est la plaque portée avec le grand cordon de l'ordre.
[11] Perron couvert, partie en saillie des maisons russes.
[12] Le Lombard est un grand établissement de banque dirigé par un haut conseil de tutelle de tous les Instituts d'orphelins et d'orphelines, et de sourds-muets, placés sous les auspices de sa Majesté l'impératrice régnante ; on y place son argent à 4 pour 100, et l'on y engage ses biens meubles et immeubles ; on y peut hypothéquer jusqu'à dix mille âmes. Au-dessus de ce chiffre on s'adresse à la banque d'emprunt. Une des plus considérables sources de revenus du Lombard consiste dans le monopole des cartes à jouer, et il n'en saurait être de plus sûr ni de plus productif que celui-là en Russie.
[13] Rang civil qui correspond au grade de colonel de la ligne.
[14] La seconde écorce très fine du tilleul ou du bouleau.
[15] C'est-à-dire faire paroli au jeu.
[16] Jusqu'au jour suivant.
[17] Le Fils de la Patrie était alors rédigé par MM. Gretch et Boulgarine. les fondateurs de cette publication et de l’Abeille du Nord ; l'un paraissait sous forme de cahiers, l'autre de simple feuille. Tous deux contenaient souvent des articles très libéraux relativement à l'époque, surtout avant 1825.
[18] Hybride, formation de deux mots appartenant à deux idiomes distincts comme choléra-morbus, hippocampe, lapis-lazuli, chloroforme.
[19] Armiak, sorte de très long surtout qui a une taille et point de collet ; on en fait en camelot, en nankin gris et en drap léger. Les cochers, quand ils mènent, ceignent d'une ceinture la taille de leur armiak, qui la plupart du temps reste ouvert et ballant.
[20] Un tselkove est un rouble d’argent (4 francs) ; tselkove rappelle l'idée d'intégralité, d'unité pleine ; rouble appelle l’idée de couper au couperet, au couteau, à la hache ; n’importe ; l'origine de ce mot signifie part ou morceau, d'après l'usage très ancien de certaines parties du cuir de cheval et du taureau, imprimées en vigoureux reliefs, que les Grands Princes de Russie émettaient sous formes de feuilles qui se coupaient chez les particuliers comme en France on coupe le pain bénit. Probablement chaque rouble détaché pouvait se couper aussi en demi-roubles et en quarts de roubles, d'après de certaines raies.
[21] Voir la deuxième période de l'Essai d'une biographie de Gogol, pour des particularités assez bizarres sur une habitude d'un ami de l'auteur, habitude commune à Pouchkine, à Gogol lui-même et à beaucoup de Russes.
[22] Manière vague qu'emploient les Russes pour évaluer la distance.
[23] Ce Prométhée-là est un vrai Protée.
[24] En Russie, la femme ou la veuve d'un capitaine est une capitainesse, d'un officier, une officière, d'un conseiller d’Etat actuel, une conseillère, une Excellence pour la vie.
[25] Magistrat civil dont la juridiction ne peut avoir d'analogue exact en France. Dans les opérations du recensement, il va de domaine en domaine, et sa présence fait grande sensation dans tout son district.
[26] Environ dix-huit francs ; c'est presque un franc par âme.
[27] Plus de 160 francs. C'est aussi le zacédàtel qui perçoit l'impôt de la capitation, et qui en délivre les quittances.
[28] A raison de 14 francs les trente-six livres pesant, à peu près 38 ou 39 centimes la livre. On sait qu'en Russie, dans le fond des provinces, l'argent, et surtout en assignations, est excessivement rare, et que les denrées, faute de bonnes voies de communication, se livrent au plus vil prix, quand on a le bonheur de les écouler.
[29] Les blines russes sont des beignets très délicats qu'on mange tout chauds, principalement dans toute la semaine du beurre ou du carnaval.
[30] C’est une certaine miche plate qu'on entr'ouvre à la cuisine, et où l'on introduit une couche de tranches d'œufs durs ; c’est un manger sain et rassasiant. Il paraît qu'il y a une certaine habileté à faire l'incision, ou à plier la pâte sur le lit d’œufs en tranches, et à dissimuler sur les bords le point de collusion du dessus et du dessous.
[31] Ces répétitions sont un trait de mœurs nationales admirablement saisi ; nous craignons bien que dans l'ouest de l'Europe on ne puisse apprécier la valeur d'un rabâchage dont on ne soupçonne pas tout le parfait naturel.
[32] Une pièce de deux liards grosse au moins comme un sou de France.
[33] Oukha, soupe aux poissons, bien autrement compliquée que la bouillabaisse provençale. Avec des poissons de choix, on obtient un bouillon exquis. L'Oukha est le nom de l’un des dix chefs-d'œuvre de Krylof le fabuliste, qui sera encore plus grand dans l'histoire de la langue russe que dans celle de la poésie.
[34] Si les estomacs dont parle le poète étaient chose vénale comme les vins des meilleurs clos de France, il est probable que les Anglais les auraient accaparés en Russie comme le reste, car depuis le XVe siècle jusqu’en 1853, ils avaient réellement le monopole de tout ce que la Russie produit de plus précieux.
[35] Ce nom vient de sabâka, chien. C'était un homme rude, une rude langue. C'est l’interlocuteur qui n'aborde guère les gens qu’en leur marchant sur les pieds. Nous le retrouverons au V° et au VI° chant.
[36] L'arkhalouk à petit collet droit, coupe perpendiculaire à agrafes sur la poitrine, taille bien prise, robe à plis, qui ne descend qu'aux genoux ; la coupe en varie peu. Tous ces costumes sont décrits dans notre édition des Mémoires d'un seigneur russe.
[37] Balyk, dos d’esturgeon sauré (séché à la fumée), objet de grande spéculation sur les bords du Volga.
[38] Aucun peuple au monde ne s'entend mieux que les Russes a à construire ces baraques foraines, ces cirques, ces théâtres improvisés, et à les faire disparaître en un tour de main.
[39] Le mordache est un dogue assez recherché en Russie ; on l'appelle presque toujours mordachka (terminaison amicale) parce qu'on le trouve mignon de caractère, malgré sa physionomie hargneuse.
[40] Se mettre à fondre les balles est à peu près synonyme de : dire des folies ébouriffantes. On raconte que, dans une ancienne maison de fous de Moscou, se trouvait un homme qui avait conspiré, et qui avait échappé à la prison et au supplice par le fait d'une aliénation mentale. Pendant près de cinquante ans qu'il vécut en cet état, il avait toujours l’air très fatigué, venant, à son compte, de fondre des balles en nombre fabuleux, ou très pressé d'aller à ses affaires, c'est-à-dire fondre des balles, et tous ses camarades de préau s'expliquaient très sérieusement en ce sens ses lassitudes ou sa marche précipitée. De là peut-être ce mot de fondre des balles pour déblatérer, gasconner à outrance.
[41] 10 000 roubles assignats certainement, c'est-à-dire plus de 10 000 fr.
[42] Nous disons en écume de mer, puisque le mot est reçu, de l'aveu même du poète philologue qui a chanté chez nous l'art de fumer.
[43] Vodka est le nom le plus général de l’eau-de-vie russe.
[44] Le broudastaïa est une espèce de chien de chasse d'une laideur accomplie qui n'a peut-être pas d'analogue hors de Russie.
[45] L’expression Tu auras un talamaque dont nous n’avons pas réussi à trouver la signification ou l’origine, est traduite, dans d’autres éditions, par Compte là-dessus. [Note des correcteurs.]
[46] Ce mot, qu'on a déjà vu, désigne un tuyau de pipe à l'orientale, souvent long de deux mètres.
[47] Le jeu russe est de douze pions de chaque côté, trois lignes de quatre chacune ; de là chaque pion poussé a une bien autre importance qu’au jeu polonais dont on fait usage en France.
[48] Boisson moins chère que le thé ; on la nomme sbitenne. Le thé est pour le menu peuple et pour une foule de grands établissements un objet trop dispendieux ; c'est le sbitenne qui en tient lieu.
[49] Le coramora est un grand cousin échassier, long et grêle ; il arrive d’entrer étourdîment dans une chambre et d’aller se poser isolément sur un mur où il garde une grande immobilité. Chacun peut s'en approcher, et il se laisse prendre bêtement par ses grandes pattes ; c’est à quoi on ne manque guère pour lui apprendre, dit le peuple, à se fâcher, à bourdonner et à faire rage quand on ne songe pas à lui nuire.
[50] Nom plaisamment donné aux ours en Russie, concurremment avec plusieurs autres noms appliqués selon l'âge, le sexe, le pelage, les mœurs de ces intéressants indigènes.
[51] Les merles mauvis sont très remarquables par leurs sourcils blancs et par l'éclat de leur voix.
[52] Kastcheï (voir OUCHAKOF, Mythol. slav.), dont Gogol fait koscheï, tout osseux, était une divinité slavonne mâle, aussi redoutable au beau sexe que Baba Iagha l’était aux jouvenceaux. Ces deux êtres fantastiques, grands ennemis entre eux, avaient des autels, et l’on y sacrifiait. Que de sacrifices l'homme ne fait-il pas à la peur ! Kastcheï était représenté comme un grand corps fort maigre, aux allures lubriques, enlevant les femmes et les filles qui se laissaient surprendre par lui in naturalibus n'importe en quel lieu, et les rendant bientôt à la prière des intéressés ; mais devenues à son contact lascives, fantasques et malades, comme l'était en général la pauvre âme humaine sur toute la terre avant le christianisme.
[53] Le copeck cuivre est le centime, la centième partie du rouble en assignats, qui répond au franc, à peu près. Le copeck argent vaut le quadruple du copeck cuivre.
[54] Pfou, pfou, pfou, imitation d'un crachement précipité ; on crache en parlant des morts, en pensant à la mort, en apercevant un moine, et dans toute occasion ou rencontre produisant une idée lugubre ; cela déconcerte le démon qui est toujours là à tourner, quand l'homme a des idées ou des paroles sinistres.
[55] La barbe ! pour dire : homme à la barbe blanche. Il en est souvent de même en France, où l’on dit : Hé ! la folie ! hé ! la jeunesse ! pour dire en apostrophe : Jeune homme ! monsieur le fou !
[56] Les tchines (rangs civils) sont les dix ou douze degrés que l'on monte par le moyen du service public. Un employé d'un esprit très vulgaire s'élève rapidement dans cette hiérarchie, plus en rapport avec l'ancienneté du service qu'avec l'importance des services rendus et la hauteur des fonctions remplies. Qu'il ait, après cela, un bel extérieur, de l'ambition naturelle ou suggérée, une femme et une place qui lui ait donné de la fortune, il peut aspirer à de très hautes charges en Russie, fût-il parti d'extrêmement bas. Ceci, comme toutes les choses de ce monde, a son bon et son très mauvais coté. Le plus souvent la fange reste fange sous les dorures et les constellations de l'habit.
[57] En poursuivant la lecture de ce livre, le lecteur verra une série de chants entièrement inédits, que l'auteur lui-même s'est follement acharné à vouloir détruire par le feu, puisque aussi bien, on le voit, il ne croyait pas pouvoir compter sur la hache.
[58] Laure, en russe lâvra, couvent de première catégorie, tel que les trois célèbres monastères d'Alexandre Nevskii, de Kief et de Troïsk.
[59] Une sibirka est une lévite très longue et très ample. Une télègue est un chariot villageois ; il en est de diverses formes, selon l'usage le plus fréquent des localités et selon la fortune et le goût des possesseurs.
[60] Khalatt, sorte de robes de chambre, que des Boukhares vont colporter dans toute la Russie, de village en village, jusqu’en Pologne.
[61] Le billet rouge d'il y a quinze à dix-huit ans était de dix roubles assignats, équivalant à peu près à dix francs. Aujourd’hui le billet rouge est de dix roubles argent, et représente quarante francs au change de 1844. Tout, marchandises, denrées comestibles et combustibles, gages des gens, salaire des ouvriers, loyers des maisons et matériaux de construction a doublé, triplé et quadruplé de prix, ce qui ne manque jamais d'arriver quand l'unité monétaire est haute.
[62] Bouilloire à thé, à foyer intérieur et à cheminée centrale, le tout affectant la forme des urnes antiques.
[63] Ce mot était presque illisible dans l’image scannée du site Gallica sur laquelle nous avons travaillé. Dans une autre édition, la traduction est : Mais aussitôt, la méfiance à l’égard de son hôte se glissa en lui. [Note des correcteurs.]
[64] Une loutchinnka est une grande allumette de bois résineux, que l'on pose presque horizontalement sur une tige de fer qui se bifurque vers le haut ; c'est l'éclairage habituel des chaumières ; il faut la remplacer de deux en deux minutes ; et il s'en détache toujours des parcelles demi-consumées, qui s'éteignent en touchant le plancher. Au reste, on a répondu à mes craintes d'incendie dans le Nord, en disant qu'il n'y avait pas un seul juif dans le village ; dans le Sud, qu'il n'y avait pas un seul chat noir dans tout le district, et pourtant ces deux villages ont brûlé l'année suivante.
[65] Cinq cents roubles en assignats, environ cent quarante roubles argent, ou un peu plus de cinq cent vingt francs.
[66] Tarabat : planchette sur laquelle frappent les veilleurs de nuit dans les campagnes. Il s'en fait en fer, en cuivre, en verre et en bois dur. Le tarabat avertit les voleurs que la propriété est bien gardée, et les maîtres, que les veilleurs sont à leur poste. (Voir nos Mémoires d’un seigneur russe sur ce mode d'appel originaire de l'Orient, et employé en guise de cloches à Jérusalem).
[67] En Russie on a une manière particulière de faire les lits : on jette un drap sur le matelas et on le rive dessous, comme partout ; mais on coud à grands points l'autre drap sous la couverture. Au reste le Russe est l'homme du monde le moins difficile pour le coucher.
[68] Les attelages de poste se distinguent par une cloche suspendue bruyante dans l’arc qui, fixé aux bouts du brancard du timonier, s’élève élégamment de deux pieds au-dessus de la crinière flottante de l’animal. On fond les cloches à Voldaï, localité célèbre pour cette fabrication.
[69] Koryto, l'auge, l'évier, le cuvier, la noue. Ne fais pas attention à l’évier, ou : ne méprise pas l'auge, ne dédaigne pas la gamelle.
[70] Probka, bondon, bouchon.
[71] Tselkove, écu dont la valeur est d'environ quatre francs ; c'est aujourd'hui le rouble d'argent, l'unité monétaire.
[72] Vânia, Jean Jeannot ; nous avons nous-même éprouvé que tout paysan russe répond volontiers à ce nom de Vânia, sous la forme d'un nom propre ; c'est bien le nom commun par excellence.
[73] Ouvriers de port des rives du Volga central.
[74] Monistes (monisto), ornement du cou et de la poitrine, sorte de collier des femmes du pays.
[75] Coule, énorme sac de til tressé, presque aussi large que long ; il contient deux tchetvertes, ou huit grands boisseaux.
[76] Les soureaks (souda soureaki), énormes barques à fond plat, ainsi que le sens même ici l'indique, sont construits de manière à pouvoir résister à la pression et au choc des glaçons flottants, dans les étranglements et dans les rapides du fleuve.
[77] Le zertsalo en un petit meuble doré tournant sur piédestal, triangulaire, et offrant sur ses trois faces, sous autant de glaces, les trois oukaz fondamentaux de la parfaite justice des tribunaux en Russie au nom de Pierre le Grand ; il y a un zertsalo dans la salle d'audience de chaque tribunal. Derrière le président, à la paroi, est appendu en outre le portrait en pied du souverain régnant, et dans un angle est placée, assez obscurément, sauf les samedis et la veille des grandes fêtes, une image sainte. L'usage de ces mêmes objets s'est répandu dans toutes les salles de réunion des conseils et des comités, de sorte qu'on ne peut manquer en tous ces lieux de rencontrer la plus admirable équité dans les décisions, la plus haute sagesse dans les jugements ; la loi, le prince et la religion président aux sentences.
[78] La sévrïougha est le barbeau ou le surmulet de Russie.
[79] Gorka, espèce de jeu qui tient de la bouillotte et du lansquenet ; comme on s'y échauffe facilement, les pertes peuvent se monter très haut, et de là lui vient son nom, dérivé de gora, montagne.
[80] Ryssak, détaleur, trotteur, cheval de trait choisi pour l'élégance et la vitesse de son trot.
[81] Personnages de romans à la mode de 1835 à 1845.
[82] Talons de bottes à l'écuyère, et simplement hauts talons de chaussure.
[83] Calèche.
[84] Mâloï, petit pris substantivement ; on apostrophe de ce mot, en Russie, tout domestique dont on ne sait pas le nom, ou qu'on croirait honorer trop en le nommant par son nom, même le plus court ou très abrégé. En France, au café ou à l'auberge, où l'on n'est qu'en passant, on apostrophe du nom de garçon l'homme qui vous sert, quel que soit son âge, et eût-il douze enfants, à la seule vue de la serviette ou du tablier qui vous fait reconnaître en lui un des serviteurs de ce lieu public où l'on n'a que faire des noms propres. Mais garçon est d'une application plus restreinte en français que petit en russe.
[85] Ancienne voiture de voyage des boïars de Pierre le Grand.
[86] Femme d'archiprêtre.
[87] Tëlogreïka, ou chauffe-corps, sorte de grande camisole ouatée, très chaude et sans manches.
[88] Pochôlll ! signifie : roule ! en route ! marche ! il signifie aussi va t’en ! et vaille que vaille, etc., etc. C'est un de ces mots qui, comme strahh ! avoss ! oujassno ! koudéee ! et vingt autres d'une vigueur et d'une étendue d'application incroyables. ne peuvent être compris que dans la pratique et dans le pays même.
[89] Le sens des mots russes est donné dans le texte : les autres sont des sobriquets. Quant au koulébeak, c'est un pâté au poisson et au jus, qu'un nombre infini de Russes font très habilement, même dans les plus pauvres ménages. Telle femme russe s'engage chez vous comme cuisinière, sans posséder les moindres éléments de son métier, qui au carnaval, vous prépare d'admirables beignets, et en toute saison , si vous l'ordonnez, des koulébeaks succulents, ressource qui n'est pas à dédaigner les jours maigres et pendant le grand carême.
[90] Rouble assignat, un franc.
[91] Le lecteur français pourrait ne pas se rendre compte de cette persistance de Gogol dans l'emploi répété de cette double qualification appliquée à un édile qui donnait sans cesse chez lui, sans bourse délier, des repas de Gargantua aux dépens de ses justiciables ; nous devons donc expliquer qu'en Russie les mots de père et de bienfaiteur sont prodigués par les faibles aux puissants en proportion du mal que ceux-là pourraient avoir à souffrir directement de ceux-ci. C'est justement cet état de choses qu'on a l'intention et l'espoir de changer aujourd’hui : le triste et honteux euphémisme de la bassesse, va bientôt disparaître avec la cause de l'abaissement inouï des masses, et les vieilles Furies, s'il en reste encore, seront, il faut l'espérer, appelées Furies et non plus Euménides.
[92] Assignats rouges de dix roubles (10 francs).
[93] Un feltiègre, de l'allemand feldjeger, courrier de cabinet. Les feltiègres russes sont assez souvent employés à accompagner côte à côte sur de hautes charrettes de poste des personnes, n'importe de quel rang, qui se sont conduites de manière à mériter qu'on leur assigne pour un temps plus ou moins long une résidence où ils auront tout loisir de réfléchir à ce qu'ils ont dit et fait d'irrégulier et d'injuste. Si l'on abusait naguère de cet usage en Russie, c'est que la presse n'avait pas encore la liberté dont elle jouit aujourd'hui.
[94] Textuellement : « L'homme russe est fort par l'esprit de derrière. »
[95] En Russie, il est défendu à l’Eglise de marier ensemble deux personnes qui ont été parrain et marraine d'un même enfant, ou compère et commère, même occasionnellement, au baptême d'un juif ; mais il s'est fait dans ces derniers temps un si grand nombre de mariages entre compères et commères qu'en 1857, on ne parlait à Pétersbourg et à Moscou que de la disposition où était le saint synode, de lever tout à fait l'interdiction.
[96] Ce mot était presque illisible dans l’image scannée du site Gallica sur laquelle nous avons travaillé. [Note des correcteurs.]
[97] Kalatche, espèce de pain levé et peu cuit, jaunet, en fleur de froment, d’une forme particulière. On en fait partout en Russie, mais nulle part d’aussi bons qu’à Moscou.
[98] Bouilloires souvent décrites à foyer central, avec cheminée au-dessus et robinet vers le pied, objet utile et premier ornement de toute chaumière après les saintes images du coin d’honneur. Mais la prière et l’eau bouillante sont les deux éléments essentiels de la vie champêtre en Russie : l’une, pour ramener les aspirations de l’esprit ; l’autre, la transpiration matérielle du corps.
[99] Gogol voyageait en Suisse et en Italie à l’époque où il écrivait ce onzième chant de son poème.
[100] Merlut ou merluche, mot qui n’appartient guère encore, comme touloupe, samavar, verate, archine, etc., etc., qu’au français de la Grande Russie, désigne des peaux d’agneau mort-né, de tout jeune mouton ou même parfois de bouc, préparées par un procédé particulier, et dont on fait de chaudes et durables doublures de robes de chambre chez les riches; en vieillissant et devenant fort laides, elles passent aux laquais, qui les cèdent aux employés pauvres et peu difficiles sur l’élégance du costume dans leur intérieur.
[101] C’est-à-dire par l’argent : une kopeïka, dont on fait improprement un kopeck en français, est le centime (la centième partie du rouble)
[102] En Russie, aucun mariage n’est célébré pendant le carême.
[103] C’est-à-dire des assignats de la Banque. Feu le prince Khovansky signa de sa main tout le papier-monnaie de l’empire pendant près d’un demi-siècle; aussi la célébrité dont jouissait ce nom dans le pays égalait celle du nom de Garat, qui a figuré si longtemps sur nos billets de banque.
[104] De vingt-cinq roubles.
[105] Le Lombard est un des plus considérables établissements de crédit en Russie.
[106] Eponge de rivière.
[107] Comme on dirait un gobe-mouche, un désœuvré, un oisif, qui bat l’eau pour faire des ronds, qui fume pour faire quelque chose et ne fait autre emploi de ses dix doigts que de soutenir le tuyau de sa pipe de l’air du monde le plus préoccupé.
[108] Probablement les charades en action, les bouts-rimés, la danse, l’escrime, la main chaude, pigeon vole, avec tout l’attirail des gages et des pénitences, tous les petits jeux, et peut-être même les petites représentations théâtrales. Voilà un bien grand abatis dans les importations des nobles Français de l’émigration, précepteurs et modèles pourtant alors de presque tous les Russes les plus marquants d’aujourd’hui. Gogol inclinait à l’utilitarisme.
[109] Divers ornements de tête des femmes russes.
[110] Kormiletz, celui de qui on reçoit la nourriture, à qui on doit sa subsistance.
[111] Mot tatar, désignant un solitaire, et signifiant à proprement parler : homme qui bâille à l’écart.
[112] On sait que, dans cet ouvrage, nous écrivons précisément l’histoire des exploits de Tchitchikof, et que cette histoire a la prétention d’être un poème; c’est qu’en tout cas, ce livre est plus vrai qu’aucun roman et d’un effet incomparablement plus grand que toute satire.
[113] Oulinnka, pour Ioulia, Julie, ou Ouliana, Julienne.
[114] Une foule de gens en Russie disent sympathique pour curieuse, comme ils disent restauration pour restaurant, approbation pour expérience ou épreuve, bagatelle pour chose riche et magnifique, comme les Allemands disent fidèle pour comique, et noble pour tenant grande maison.
[115] Subtile pour délicate de santé et mince de taille; toujours le même emploi des mots détournés de leur sens, tels que plus haut sympathique, etc., etc.
[116] Interprétation : Reçois-nous horripilés, poudreux et sordides; car rasés et habillés nous aurions partout bon accueil
[117] Voy. pour ce mode de chasse à l’affût la description qui en est faite dans les Mémoires d’un Seigneur russe, page 19 de notre dernière édition.
[118] Sivoukha, eau-de-vie de grain très commune.
[119] Drochka, banc monté sur quatre roues, matelassé en dessus, pourvu de paracrottes sur les deux côtés : c’est un équipage très léger et découvert, sur lequel on se tient à cheval, appuyé contre un dossier très bas. On sait qu’il date de l’époque de la domination tatare. Cet équipage, parfois dans les villes, se balance sur ses ressorts, et ce mouvement oscillatoire presque continu est cause qu’il s’appelle drochka ou drojchka, de drojatt, trembler.
[120] Nikolâchka, Alexâchka, selon l’habitude mignarde, qui est demeurée jusqu’à ce jour presque générale en Russie, d’accourcir et d’allonger tous les noms propres et la plupart des noms communs, de manière à toujours trahir indiscrètement l’idée qu’on se fait de la chose nommée. C’est un déluge de diminutifs, d’augmentatifs, de péjoratifs et de fréquentatifs, non seulement dans les substantifs, mais dans les adjectifs, dans les verbes et dans les adverbes, qui démontre tout d’abord à l’observateur que cette langue est la plus naïve de l’Europe, la plus jeune, la plus pittoresque, la plus poétique, la moins fatiguée, la moins épuisée, la moins philosophique, la plus fantasque, la moins saisissable pour tout étranger. C’est du vin qui fermente à rompre les cuves et les tonnes ; on ne le boit pas encore, et déjà il porte à la tête.
[121] Les rastigaï, petits pâtés en hachis de viande, aux œufs, au chou, au gruau, souvent avec des cartilages (visiga) d’esturgeon, et avec une bonne cuillerée de consommé versée dessus par une cheminée de pâte ménagée ad hoc au sommet.
[122] La prégustation ou prélibation spiritueuse et apéritive qui précède immédiatement les repas en Russie, et qui est d’un usage général chez tous les gens aisés de la classe noble, s’appelle la châle, mais le plus ordinairement on dit l’eau-de-vie. Il se trouve des gens de province, en France, qui prennent la goutte avant la soupe; il y a analogie.
[123] Gorodnitchii, le maire, le haut bailli local, le premier magistrat municipal du gorod (grad) ou ville.
[124] Chère dame… C’est une gentillesse de parler à un homme comme s’il était femme; dans une classe d’écoliers, dans une compagnie de soldats, dans le groupe des maçons ou charpentiers d’un entrepreneur, il y a toujours un Anna Mikhaïlovna, un Marpha Ivanovna, probablement à cause de la douceur du caractère et des traits plus délicats du visage de ceux qu’on apostrophe ainsi; quelquefois aussi à cause de la laideur exceptionnelle de ceux qui ont des traits de vieilles commères.
[125] Un kâter est une sorte de barque de transport à plusieurs bancs de rames.
[126] Ierche, petite perche de rivière d’une chair fine et délicate qui se pêche en Russie, et qui est fort rare dans les eaux de tous les autres pays.
[127] Abréviation des mots russes contractés, réduits à la seule articulation de la première lettre : Soudar, soudàrynia, sire, monsieur, madame, seigneur, selon la personne. Tel est le sens de ce léger sifflement familier aux domestiques.
[128] Les Russes crachent ainsi en une foule d’occasions, et surtout dans la colère ; c’est une manière antique de couper court à tout maléfice, et de conjurer les mystérieux assauts du diable, toujours présent là où il y a trouble et passion. Beaucoup de gens dans la province ont pris l’habitude sans adopter le préjugé, et crachent tout machinalement dans tous leurs accès de vivacité.
[129] Ce chant est celui auquel l’auteur donnait la préférence sur tous les autres, celui qu’il a le plus relu et le moins retouché, le seul auquel il accordât des regrets quand il brûlait son deuxième volume à Moscou, pour la seconde fois.
[130] Pralëtka, banc rembourré monté sur quatre roues, et sur lequel on se met à califourchon.
[131] Allusion à une fable très populaire du célèbre Jean Krylof, où un Jean Jeannot, une sorte de Jocrisse du nom de Trichka, rogne les parements de ses manches pour boucher les trous de ses coudes, puis rallonge ses manches aux dépens des basques supprimées; cela rappelle, dit en terminant le poète, le mal que se donnent quelques seigneurs russes en train de se ruiner et ne se soutenant plus que par des expédients pitoyables. En France, il y a le dicton : Déshabiller Paul pour habiller Pierre, qui rappelle le triste tracas que se donnent en tout pays les familles pauvres; en Russie, depuis Krylof, ce dicton êto trichkine haftan (c’est l’habit de Trichka) n’est pas moins usité, pas moins pittoresque que celui par lequel les Français se représentent le bon Gribouille se plongeant vite dans l’eau jusqu’aux oreilles pour se soustraire à la pluie.
[132] Nourrir les sangsues au Lombard. Sans doute ici Khlobouëf suppose qu’en faisant un sacrifice pour intéresser à sa demande les employés influents, il obtiendrait un prêt plus considérable.
[133] Le kvass est une boisson vulgaire, résultant d’un ferment de pain noir; cette boisson, qui est rafraîchissante et n’a rien de désagréable au goût quand elle est bien faite, est presque toujours manquée dans les ménages où, personne n’étant à son devoir, tout est négligé et laissé au hasard. De là vient la nécessité d’envoyer acheter tout dans les boutiques de la ville, auxquelles, au contraire, on devrait porter cent sortes de denrées, lait, beurre, œufs, miel, légumes, cire, plume, ratafias et conserves, pour peu qu’on se mêlât d’économie dans son domaine.
[134] Ebéniste et carrossier fameux.
[135] Ou Nijnii-Novgorod, sur le Volga, où se tient la plus grande foire de la Russie orientale. Voir le Bulletin du Nord, revue que publiait feu Lecointe de Laveau à Moscou, il y a trente ans (année 1828)
[136] Ce personnage déjà mis en scène devant jouer le rôle principal ici et dans le chant suivant, expliquons ce titre de général gouverneur, Ghénérâl Goubernator. Telle est la dénomination adoptée au collège des affaires étrangères qui est le régulateur des titres officiels dans l’empire pour les langues du dehors. Traduire par gouverneur général, ce serait ne se pas conformer aux termes reçus et consacrés. Le général gouverneur est la plus haute personnification du pouvoir dans les provinces; c’est toujours et forcément un militaire, et de grade au moins de général. La compétence supérieure de quelques-uns, surtout dans les pays conquis, s’étend à plusieurs gouvernements à la fois, par exemple aux trois provinces allemandes : Courlande, Livonie, Esthonie, à toute la Transcaucasie, et elle a existé longtemps pour la Sibérie entière, réunie sous la même direction.
[137] Dans les manuscrits qu’avait en main M. Trouchkovsky, et sur lesquels a été faite l’édition de Moscou de 1856, la seule existante, toute cette partie est fort abrégée, et à peine indiquée. Le caractère et les sentiments de Mouràzof, ainsi que son intervention dans tout ce qui va suivre, nous ont paru mériter quelques développements.
[138] M. Trouchkovsky, dans les manuscrits qu’il a eus à sa disposition en 1854 et 1855, a trouvé deux versions différentes de ce que l’on vient de lire dans ces deux dernières pages, et il les donne l’une après l’autre, ce qui généralement a paru assez oiseux au lecteur, qui ne peut guère manquer d’y voir une répétition sans intérêt. Notre version, qui ne s’éloigne point de celles de M. Trouchkovsky, a l’avantage d’être plus complète et toute d’une pièce, et nous avons dû songer à l’agrément du lecteur, qui cherche dans les Ames mortes un roman et non des scholies.
[139] La substance de ces trois pages se trouve dans la publication du grave et scrupuleux M. Trouchkovski, qui, certes, s’en est tenu à ce qu’il a trouvé dans les copies du manuscrit qui étaient dans ses mains. Ce texte que nous donnons ici, et qui est tout aussi bien de Gogol que le texte fourni par M. Trouchkovski, nous a paru plus complet et plus achevé. Il provient de l’un de ces nombreux manuscrits qui circulaient par milliers dans le public, et qui font encore que de temps en temps on voit apparaître dans les revues russes quelque fragment inédit de notre auteur.
[140] Ici l’honorable M. Trouchkovsky, dans son travail publié à Moscou dans l’automne 1855, dit entre parenthèses avec une naïveté d’érudit : « Il y a probablement ici une lacune, » comme s’il y avait eu lieu d’en douter. Malheureusement nous sommes pris au dépourvu comme lui ; nous allons seulement, comme simple essai de soudure sans prétention, et pour la commodité du lecteur, risquer quelques phrases hypothétiques, de manière à relier toute cette fin restée à l’état d’ébauche.
[141] Aux hommes, c’est-à-dire aux employés en général : c’est probablement une allusion à l’extrême exiguïté des traitements, qui ne permet ni à une famille d’employé, ni même à un employé célibataire de pourvoir aux premières nécessités de l’existence. Hâtons-nous de dire que c’est un état de choses qui va prendre fin avec tant d’autres abus monstrueux auxquels le souverain actuel est très occupé de porter remède.
[142] Allusion aux supplices sanglants qui ont cessé d’être en usage en Russie, excepté pour des cas très rares
[143] Nous répétons ici ce qui a été expliqué dans la note qui termine la partie de l’introduction mise en tête de ce volume : c’est qu’à partir des premières lignes du discours prononcé par le général-gouverneur, il n’existe plus rien de Gogol, rien du moins qu’il ait rédigé lui-même. Le chant qu’on va lire est, en très grande partie, comme il a été dit dans la même note, emprunté au volume publié à Kief, en 1857, par M. Vastchénko Zakhartchénko sous le titre de Continuation et achèvement des âmes mortes.
[144] Koulébeak, pâté national russe qui contient dans ses larges flancs de pâte levée, soit simplement des choux hachés tirés du tonneau de la conserve de l’hiver, et comme assaisonnement des jaunes d’œufs durs, soit un gruau mélangé d’oignon, ou bien encore des chairs de brochet perche, de lavaret ou de saumon, qu’assaisonnent des jaunes d’œufs mêlés de visigues ou cartilages d’esturgeon.
[145] Stépan Stépanovitch Podgrouzdëf, maréchal de la noblesse du district où était situé le domaine de Tchitchikof.
[146] Procope Pétrovitch Zajmoûrine, juge électif au correctionnel.
[147] Bourdàkine, Ispravnik ou Kapitane Ispravnik, juge correctionnel chef de la police d’un district.
[148] C’est un propos de fou, sans doute; mais il y a quinze ans, un mot pareil jeté à la face de quelqu’un ou de plusieurs hommes rassemblés n’était pas sans danger pour eux.
[149] Tselkove, c’est le rouble argent qui vaut 3 1/2 roubles assignations. et 3 fr.75 c. de France, à peu près.
[150] Gouvernement comme nous disons un département.
[151] La question de l’ex-officier de marine n’avait rien que de fort naturel. En Russie on ne compte comme âmes que les hommes, ce qui n’empêche pas les seigneurs de tirer un fort bon revenu aussi des femmes de leur domaine à qui ils délivrent un permis d’aller vivre d’industrie dans les villes, moyennant redevance. On en a vu payer plus que leur père, frère ou mari, plutôt que de retourner au village. Quant aux enfants, on ne leur fait payer aucune redevance jusqu’à ce qu’ils soient adultes, mais on n’en tire pas moins d’eux une quantité de petits services dont parfois les hommes faits seraient peu capables. Seulement, les enfants ne sont rien aux jeux du fisc, n’importe leur sexe
[152] Humidité fine, pénétrante, généralement peu abondante, qui tombe après le coucher du soleil, ordinairement pendant la saison chaude et sans qu'il y ait de nuages au ciel.
[153] Les billets de crédit circulèrent dans tout le pays concurremment avec les assignations de la banque.
[154] Secrétaire de gouvernement, rang civil infime.
[155] Fils de Mamaï, Tatar ou Mongol.
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Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath