Couverture du livre

Michel Zévaco

L'Hôtel Saint-Pol

Un texte du domaine public.

Une édition libre.

bibebook

www.bibebook.com

I – LA REINE

Dix heures du soir vont sonner…

Dans la vaporeuse atmosphère de la nuit d’été, en ce coin de Paris qui s’étend de la rue Saint-Antoine à la Seine, c’était une saisissante vision que celle de cette formidable enceinte crénelée sur laquelle pèse un vaste silence…

C’est une forteresse géante où dix mille hommes d’armes se peuvent loger, une forêt de tours, de beffrois, de flèches, de clochetons, une cité fantastique où les musiques des fêtes et les orgues de huit chapelles chantent tour à tour la gloire de Satan et celle de Dieu, tandis que le rugissement des lions, du fond des cages, répond au cri de veille des sentinelles, une véritable ville féodale enfin, où dans six jardins et quatorze cours s’espacent à l’aise le palais du roi, le palais de la reine, l’hôtel des Archevêques, le logis de Pont-Périn, l’hôtel de Saint-Maur, le palais de Beautreillis, somptueux édifices gothiques dominant de leurs campaniles vingt autres bâtiments épars dans l’enceinte.

Cet immense domaine porte un nom que partout on murmure parmi de mystérieux récits, d’exorbitantes légendes :

Cela s’appelle L’HOTEL SAINT POL.

Dix heures du soir vont sonner…

Au palais de la reine, tout se tait…

Au fond de la fastueuse chambre à coucher, en costume d’apparat, cotte-hardie lamée d’argent, voile de dentelle retombant du hennin, se tiennent les trois filles d’honneur, immobiles.

Devant un haut miroir d’acier, les poignets encerclés d’émeraudes, les mains scintillantes de bagues selon la mode qu’elle a importée, les yeux d’un bleu noir, la chevelure blond ardent, éblouissante dans l’éclat de ses dix-huit printemps, Isabeau de Bavière, la reine de France.

Elle écoute, elle attend, elle écoute encore, elle est nerveuse, impatiente, elle soupire – et, tout entière, elle tressaille lorsque sonnent dix heures… enfin ! Alors elle se retourne :

– Pour cette nuit, vous avez congé. Des escortes vous reconduiront au logis Passavant, Laurence ; – à l’hôtel de Coucy, Blanche ; – et vous, Colette, à l’hôtel de Saveuse. Allez.

En parlant ainsi, sa voix grelotte comme lorsqu’une rafale de folie ravage un cerveau. Et son masque d’étrange beauté se convulse sous l’effort de quelque terrible émotion.

Les demoiselles d’honneur s’inclinent en une lente révérence, et quand elles se redressent, l’une d’elles, cette fille, là près du lit, si belle, si pure, si touchante, Laurence d’Ambrun est devenue pâle comme la cire des flambeaux qui éclairent cette scène. Sûrement, c’est une âme en détresse. Il y a du désespoir dans l’attitude de cette jeune fille, et ses yeux reflètent quelque douleur sans remède… La reine pâlit à son tour. Et d’une voix altérée où vibre on ne sait quel menaçant soupçon :

– Vous avez la mort sur le visage, d’Ambrun !… Pourquoi ?… Répondez !…

– Un malaise, Majesté, répond Laurence avec effort. Si vous daignez le permettre, je resterai au palais.

– Rentrez chez vous ! gronde la reine. Rentrez et reposez-vous cette semaine, reprend-elle plus calme. Allez, ma chère. Demain, je vous enverrai mon guérisseur au logis Passavant.

Laurence bégaie un morne remerciement, et sort avec ses compagnes.

– Oh ! songe-t-elle, éperdue, elle nous renvoie ! C’est le comte de Nevers qu’elle attend ! Je le sais ! J’en suis sûre… le malheur est sur moi ! Le malheur et… le châtiment !… Seigneur, Seigneur, ne punissez que moi, et sauvez l’innocente !…

Elles traversent la salle de Mathebrune attenante à l’appartement privé : déserte ! – puis la salle de Théseus : déserte ! – puis la galerie monumentale à double colonnade : déserte ! On a fait le vide dans le palais de la reine !…

Et, tandis que Blanche de Coucy et Colette, de Saveuse, obéissant à l’ordre, descendent le majestueux escalier en granit d’Egypte, franchissent les cours et quittent l’Hôtel Saint-Pol, Laurence d’Ambrun demeure là, appuyée à une colonne de la galerie, les mains jointes, désespérée. Et d’un accent d’affolement, elle murmure :

– Il va venir !… C’est fini !… Adieu mon dernier espoir !… Il aime la reine !…

Quelques minutes, Isabeau a écouté les bruits qui s’éloignent, s’étouffent, s’éteignent. Alors, sûre de la solitude, elle s’élance ; de son pas onduleux et souple, elle parcourt le même chemin que les filles d’honneur ; mais, au bord du vaste et superbe escalier qui descend droit au vestibule, elle s’arrête comme au bord d’un lac d’ombre.

Et soudain paraît celui qu’elle attend !

C’est un jeune homme de vingt-cinq ans, d’une âpre beauté, d’une élégance rude, largement découplé, le front violent, la lèvre dédaigneuse, l’œil cruel chargé de défiance. Il monte jusqu’à Isabeau, met un genou sur les dalles et murmure :

– Jean sans Peur, comte de la marche de Nevers, attend les ordres de sa reine !

– Relevez-vous ! commande Isabeau.

Et, quand il a obéi, elle hésite, elle tremble, sa gorge s’oppresse, son sein se soulève, ses lèvres brûlent, et, tout à coup :

– Pourquoi, depuis huit jours que vous êtes à Paris, aux lices, à la chasse, aux fêtes données en votre honneur, partout, est-ce moi, toujours moi que vous regardez ?

La parole brève, Nevers répond :

– Pourquoi aux fêtes et partout et toujours, est-ce vous, vous seule qui prenez ma pensée, mon regard et mon âme ?

Jean sans Peur, avidement, la contemple, l’étudie. Son regard, aux lueurs d’acier, brille d’une ruse effrayante. Et celui-là, aussi, est en pleine jeunesse ! Et si le délire de la reine est un de ces phénomènes qui bouleversent toute psychologie, sa passion, à lui, est plus hideuse, car c’est l’amour de soi poussé à la frénésie, car c’est l’ambition brûlante, dévorante ! Lui ! Lui ! Il n’y a que lui ! Il brisera, détruira, broiera tout sur son chemin !…

– Madame, murmure-t-il, ah ! madame, vous ne me condamnez donc pas ?…

– Vous condamner ! moi !

Le cri a fait explosion sur les lèvres de la reine, le cri qui la livre comme une ribaude du Champ-Flory, le cri qui proclame la déchéance de son honneur de femme, de sa dignité d’épouse. Et ces paroles sont les premières qu’elle échange seule à seul avec cet homme ! Et il y a huit jours que, pour la première fois, elle a vu Jean sans Peur, absent de Paris depuis trois ans ! Et c’est leur premier rendez-vous !…

Ebloui, balbutiant des serments informes, il a ouvert les bras, et s’avance… mais alors Isabeau se dérobe !

Elle le couvre d’un regard sérieux jusqu’à la menace, et gronde :

– Je vous veux pour moi, pour moi seule, tout entier, force et pensée, esprit, âme et corps. Prenez garde, Nevers ! Prenez garde avant de répondre à la question suprême ! Jurez que vous n’avez dans votre vie aucune attache d’amour.

– Aucune ! répond Jean sans Peur.

– S’il y en avait une, jurez de la trancher… entendez-moi ! Ce n’est pas seulement une rupture que j’exige : entre vous et moi, je ne veux rien de « vivant »… rien !…

Nevers lève la main et jure !

Dans les lointains de la galerie passe une plainte… si ténue qu’ils ne l’entendent pas. Et c’est Laurence d’Ambrun qui râle :

– Adieu ! Adieu à l’espérance !…

Isabeau se rapproche de Jean sans Peur. Sans doute, ce qui lui reste à dire est effroyable : dans un souffle, elle commence :

– Les attaches d’amour ne sont pas les seules… Ma cousine Marguerite de Hainaut est votre épouse… Votre cousin Charles sixième est mon époux…

Elle s’arrête… elle n’achève pas… Une longue minute, penchés l’un sur l’autre, les yeux dans les yeux, blêmes figures de crime, ils s’interrogent, ils se répondent par leurs regards… et c’est fini… ils se redressent… ils se sont entendus parler dans le silence, ils se sont compris !… Alors, elle achève, d’une voix lente et grave :

– Maintenant, Jean sans Peur, vous pouvez répondre. Prenez garde !…

Et Nevers, sans hésiter :

– Par le ciel, par cette nuit d’où je veux dater ma vie, par cette âme que je vous donne, je jure que je vous aime !

Dans cette seconde, tous deux s’immobilisent, pétrifiés… Là, dans la galerie même, derrière une colonne, il y a eu quelque chose comme un cri étouffé… Il semble que, là-bas, un pas se traîne… Isabeau s’éveille de sa stupeur… Audacieuse et flamboyante, elle bondit… et elle entrevoit une forme indécise qui s’enfonce dans le couloir réservé aux filles d’honneur…

Alors elle s’arrête. Un sourire crispe ses lèvres : elle a reconnu cette forme…

De son allure silencieuse et rapide, elle revient sur Jean sans Peur, l’entraîne jusque dans sa chambre à coucher, et là :

– Nous avons été guettés : nous sommes perdus, si vous ne tuez l’espionne.

– Je suis prêt ! gronde Jean sans Peur en montrant son poignard.

– Pas dans le palais. Le cadavre nous accuserait. Ni au poignard. Le sang reste !

– Où et comme vous voudrez !

Froidement, en quelques rapides et indistinctes paroles, le meurtre a été décidé.

« Trône et sceptre ! songe Nevers. La gloire ! La puissance ! Et qui sait ? L’empire de Charlemagne restauré ! Le monde sous mon talon !… Et quant à cette fille qui, depuis huit jours, me supplie du regard, qui prétend se prévaloir de ce caprice d’antan… malheur à elle, si elle se trouve sur ma route ! »

Isabeau, d’un signe, ordonne à Jean sans Peur de l’attendre, et elle se glisse, empressée, funèbre, dans l’obscurité de la galerie, entre dans le couloir, choisit d’un seul coup d’œil, entre dix autres, une porte devant laquelle elle s’arrête. Brusquement, d’un mouvement furieux, elle l’ouvre toute grande…

C’est la porte de la chambre où loge Laurence d’Ambrun…

Il nous faut ici conter son histoire. Elle sera brève. Elle pourrait tenir en ces trois mots : « c’était une orpheline ».

Sa naissance avait tué sa mère. Et elle atteignait sa quinzième année lorsque, en février 1387, mourut son père, le baron d’Ambrun, l’un des plus vigoureux partisans du duc de Berry dans sa lutte contre Philippe duc de Bourgogne, dont Jean sans Peur était le fils aîné. En partant pour l’éternel voyage, d’Ambrun confia Laurence à la veuve de son ami et compagnon d’armes, Tancrède, chevalier de Passavant[1].

La veuve, Alice de Passavant, recueillit la demoiselle d’Ambrun et lui fit place en son hôtel de la rue Saint-Martin. Mais, au commencement de 1389, cette noble femme, rongée par le chagrin, s’en fut elle-même rejoindre son bien-aimé Tancrède… Elle laissait un fils dont on venait de célébrer le sixième anniversaire.

Cet enfant se nommait Hardy, et nul autre nom n’eût pu lui convenir.

Les deux orphelins, donc, Laurence d’Ambrun et Hardy de Passavant, se tinrent lieu de toute famille : ils furent frère et sœur, elle a l’âge des premiers émois du cœur, lui grandissant de façon plus qu’étrange, en force physique et courage d’âme.

Tout à coup, à la fin de cette même année 1389, Laurence devint inquiète, agitée, quitta souvent seule le logis, parut souvent les yeux rouges, et pâlit de jour en jour.

Un soir, elle embrassa Hardy en sanglotant. Puis elle sortit… et ne revint plus !… Ce qui s’était passé, à quel vertige avait succombé la pauvre fille sans mère, sans guide, sans expérience de la vie, on va le savoir.

Hardy pleura longtemps sa sœur. Puis, l’équitation, l’escrime, la natation, la manœuvre de la lance, de l’arbalète occupèrent sa vie.

Le temps s’écoula.

Hardy accomplit sa dixième année.

Un jour d’hiver, aussi subitement qu’elle était partie, Laurence reparut au logis, mais combien triste et maigrie, pauvre oiseau blessé qui regagnait péniblement l’ancien nid !… Elle était vêtue de noir. Elle portait dans ses bras une petite fille fraîche, rose et souriante. Pour elle-même, et non pour Hardy qui n’entendit pas, elle murmura :

– Seule, je fusse morte plutôt que de souiller ce cher foyer de ma présence. Mais cet ange, mon Dieu ! Ah ! toute la honte pour moi plutôt que la misère pour elle !…

Et, arrêtant d’un geste timide les effusions de Hardy, elle demanda en tremblant s’il y avait encore place pour elle au logis Passavant. Pour toute réponse, le petit chevalier assembla ses gens et leur ordonna d’obéir à Laurence comme à lui-même. La gouvernante ayant assuré qu’elle n’obéirait pas fut chassée incontinent. Le gouverneur voulut hasarder une observation. Mais Hardy tira sa dague et le menaça de la lui passer aussitôt tout au travers du corps. La maison trembla, et le chevalier, ayant fait sortir ses gens sans avoir rien compris à leurs mines indignées, essuya les larmes de la pauvre fille.

Puis il jeta un regard curieux sur l’enfant qu’elle serrait sur son sein avec une sorte de passion farouche.

– C’est votre fille ? dit-il.

Laurence, avec une expression d’indicible émotion, leva les yeux au ciel, et, sans répondre, présenta la fillette à Hardy :

– Elle s’appelle Roselys, murmura-t-elle.

Hardy demeura les yeux écarquillés, béant d’admiration, et, enfin, joignant les mains :

– Qu’elle est belle ! soupira-t-il.

Une flamme d’orgueil et de joie fugitive éclaira le visage de Laurence.

Six mois passèrent, au bout desquels Laurence d’Ambrun était redevenue la belle jeune fille qu’elle avait été, mais avec on ne sait quelle profonde mélancolie qui la rendait plus touchante. Elle ne vivait que pour Roselys : avec une intense, une effrayante transfiguration de tous ses sentiments, Laurence s’absorbait en Roselys. Il n’y avait rien dans l’univers : il y avait Roselys !

Ce fut à ce moment que le hasard, cet anonyme endosseur de la Fatalité, mit la fille du baron d’Ambrun en présence de la duchesse de Berry – la même qui, au fameux bal où le costume du roi fut enflammé par une torche… maladroite, sauva Charles VI en l’enveloppant de son manteau. Par malheur, la duchesse n’avait pas oublié les services rendus à sa maison par le père, mort pauvre – et trop fier pour avouer sa détresse : elle s’inquiéta, questionna, fut sympathique, et promit un poste de fille d’honneur, en même temps qu’une généreuse dot de deux cents écus d’or à la rose, pour le trousseau. Laurence trembla : refuser ce titre que se disputaient les plus puissantes familles, c’était provoquer le scandale et l’enquête ; l’accepter, c’était courir au-devant d’une horrible catastrophe si jamais on découvrait que… Quinze jours après, elle recevait son brevet !

Bientôt, elle entrait en fonctions.

Le service – qu’elle partageait avec quinze autres demoiselles de haute noblesse – consistait à habiter près de la reine quinze jours chaque mois : une semaine de jour et une semaine de nuit.

Laurence d’Ambrun, donc, était demoiselle d’honneur depuis environ dix-huit mois et presque entièrement rassurée sur les dangers qu’elle avait redoutés. Roselys allait sur la fin de sa cinquième année, Hardy achevait ses douze ans, et il en paraissait tout près de quinze.

Un jour, rentrant de l’Hôtel Saint-Pol, Laurence trouva le logis en émoi ; dans l’après-midi, faisant leur quotidienne promenade, Roselys et Hardy s’étaient approchés du bord de l’eau. La berge était là, très élevée. Un faux pas précipita Roselys dans la Seine. La gouvernante appelait au secours lorsqu’elle aperçut Hardy qui s’était jeté à l’eau, saisissait l’enfant près de couler et la ramenait évanouie sur les bords. La digne matrone raconta par la suite que jamais elle n’avait vu figure plus terrible que celle de Hardy luttant pour sauver sa petite amie.

Voilà ce que, ce soir-là, apprit Laurence. Elle serra convulsivement dans ses bras Hardy de Passavant, et, dans un mouvement de terreur folle, murmura :

– Si elle était morte !…

– Si elle était morte, je serais mort…

Ceci fut dit d’une telle voix que Laurence tressaillit et jeta un regard profond sur le petit chevalier. Et alors, la vérité lui apparut : l’affection de Hardy pour Roselys avait grandi avec, une vigueur qui la stupéfia et la désespéra. C’était une passion, une de ces fleurs mystérieuses, charmantes et troublantes, que, sans le savoir, les enfants portent quelquefois dans leur cœur comme en une serre impénétrable, inconnue d’eux-mêmes. Laurence fut bouleversée : l’effrayant problème de l’avenir de Roselys pour la première fois, se dressa devant elle.

Oh ! c’est qu’elle évoquait l’avenir ! l’effroyable moment où cette enfantine affection s’affirmerait en amour, où Hardy voudrait tout connaître de la vie de Roselys, où il questionnerait, où il interrogerait Laurence !… Et où elle serait forcée d’avouer la lamentable vérité :

Roselys ?… Une fille sans nom !…

Fille sans nom !… Aujourd’hui, cela se pardonne, oui, peut-être… mais alors !…

Fille sans nom !… C’était, en ces siècles barbares, l’infamie que nul ne pardonnait ! C’était l’ignominie !

– Dans trois ans, dans deux ans, songeait Laurence, dans quelques mois, il sera trop tard. Il faut fuir… fuir avant que Hardy ne comprenne… ne demande… Seigneur, sanglotait-elle, « prenez ma vie ! ». Et en échange, « donnez un nom à cette innocente !… ».

Soudain, au mois de juin de l’an 1395, Laurence d’Ambrun se reprit à vivre.

Une joie fiévreuse éclata dans ses beaux yeux… Un bruit s’était répandu dans Paris… et en même temps une pensée d’espoir, sans doute, s’était levée dans l’âme de Laurence, et s’y fortifiait.

Un soir, une fanfare de trompettes passa au coin de la rue Saint-Martin et se perdit au loin vers l’Hôtel Saint-Pol. Laurence d’Ambrun jeta sur Roselys un regard brûlant, et son cœur, éperdûment, cria :

– Tu es sauvée ! Tu ne mourras pas de honte ! « Hardy ne te chassera pas ! » Car ton infamie de fille sans nom, JE VAIS LA RACHETER AU PRIX DE MA PAUVRE VIE INUTILE ET BRISEE !

Le dimanche, commença au palais sa semaine de nuit.

Le mercredi, toutes ses dispositions étaient prises, sans doute : dans la journée, elle habilla Roselys avec une coquetterie exquise, et l’emmena avec elle… « à l’Hôtel Saint-Pol ! ».

Nous ne dirons pas ses précautions pour l’introduire secrètement.

C’est le soir de ce mercredi que Jean sans Peur entra au palais de la reine ! Ce fut ce soir-là que, dans les profondeurs de la galerie silencieuse, un sanglot répondit au serment du comte de Nevers ! Ce fut ce soir-là, vers onze heures, que la reine Isabeau pénétra dans le couloir réservé aux chambres des filles d’honneur. C’est à cette heure-là que, d’un geste frénétique, elle ouvrit toute grande la porte de l’une de ces chambres… celle de Laurence d’Ambrun !…

q

II – LA MERE DE ROSELYS

Laurence, frissonnante et fébrile, avait réveillé Roselys, endormie dans un fauteuil où elle l’avait couchée presque entièrement vêtue, pour qu’elle fût prête le lendemain matin au moment voulu. En un tour de main, elle eut rajusté les vêtements de l’enfant. D’une voix morne, elle répétait : « Fuir ! Il faut fuir ! Cela a été horrible ! Allons ! Dépêchons ! Il faut fuir !… » A ce moment, et comme elle attachait le manteau de Roselys, le bruit de la porte s’ouvrant frappa son cerveau comme un fracas de tonnerre. Dans la même seconde, elle fut debout, face à la porte, les lèvres entre les dents jusqu’au sang pour ne pas crier, et, couvrant de son corps, cachant le fauteuil au fond duquel elle avait rejeté l’enfant…

Isabeau semblait calme. Ce fut distraitement qu’elle dit :

– Je vous avais ordonné de rentrer au logis Passavant…

– Ce malaise, Majesté, murmura Laurence, avec une volubilité confuse. C’est passé. Tout à fait. Majesté… je…

– Restez !…

Laurence s’immobilisa. Et, presque aussitôt, la reine ajouta :

– Qui est cette enfant ?… Cette enfant que vous cachez ?…

C’était l’attaque. Laurence vacilla. La reine se mit à rire, montrant une double rangée de petites dents aiguës.

– Une idée folle, ma chère… j’ai cru une seconde… j’ai cru que vous étiez la mère !

Laurence ne broncha pas. Dans sa tête, il n’y avait plus que des remous d’horreur.

– Mais riez donc ! Etait-ce fou ! Une demoiselle d’honneur fille-mère et introduisant l’enfant d’ignominie au foyer de la reine ! Voyez-vous la belle, la sage, la sévère d’Ambrun attachée au pilori des Halles pour crime d’infamie et de lèse majesté !…

Laurence grelotta. La reine marcha sur elle et, tout près, la voix changée :

– Vous ne dites rien ?… C’est votre fille, n’est-ce pas ?… Non ?… C’est non ?… Soit ! Comment s’appelle-t-elle ?

– Roselys, bégaya Laurence toute raide.

– Charmant. Mais Roselys qui ? Roselys quoi ? De quelle famille ? Parlez !…

– Je ne veux pas ! râla Laurence.

– Vous ne voulez pas ?… Non ?… Allons ! Vous avez introduit chez mois une bâtarde !

Laurence, péniblement, tourna la tête vers sa fille. Et il y avait une épouvantable tristesse sur son visage où coulaient des larmes lentes. Elle parvint à murmurer :

– Pitié, madame, pitié, oh ! pitié pour cette toute petite innocente… que je…

– Que vous avez recueillie, n’est-ce pas ? N’ayez pas peur… C’est cela ?… dites ?…

– Oui, Majesté, oui ! C’est cela ! cria Laurence en se raccrochant à l’espoir.

– Pauvre petite !… Recueillie, soigneusement cachée par vous au logis Passavant… pas de nom ?… dites !…

– Sans nom, oui ! répéta Laurence.

– Eh bien, dit tranquillement la reine, « il faut qu’elle ait un nom !… ».

Laurence, violemment, redressa la tête. Ses yeux furent deux abîmes de terreur. A ce moment, Isabeau lui asséna le coup décisif :

– Pour qu’elle ait un nom, il faut qu’elle soit réclamée, adoptée devant l’official…

Un gémissement de bête qu’on tue – et la reine acheva :

– Pour cela, il faut que trois jours durant, sous le porche de l’église cathédrale… l’enfant soit exposée !…

Il y eut alors le geste furieux de Laurence empoignant Roselys à pleins bras, et ce hurlement :

– MA FILLE !…

Et ce cri féroce :

– Ah ! je savais bien que je t’arracherais la vérité ! Je l’ai vu tout de suite que c’est ta fille ! Je l’ai su dès mon premier coup d’œil, comme je sais !… comme je devine le nom de son père ! Le nom de ton amant !… Ta pâleur, tes larmes, tes joies soudaines, tes mystères depuis huit jours qu’il est à Paris, tes regards même, rien ne m’a échappé !… C’est lui ! C’est lui ! Parle ! Avoue ! Crie que c’est lui ! Ou, de par Dieu, je réveille tout l’Hôtel Saint-Pol et je te fais fouetter nue dans la grande cour par les valets de chiens !…

Et Laurence, d’un accent à faire pleurer :

– C’est lui !…

– Jean sans Peur ?

– JEAN SANS PEUR !…

De nouveau, ce fut le silence. Toute droite, les bras croisés sur son sein soulevé par des spasmes, pareille à une impératrice des temps néroniens, Isabeau contempla Laurence écrasée à ses pieds.

Longtemps, elle demeura ainsi.

Par degrés, comme s’affaissent les houles de l’Océan, le visage d’Isabeau se calma :

– Pourquoi sous mon toit avez-vous amené la fille de Jean sans Peur ? demanda-t-elle, impassible.

Laurence avait en elle une pensée vivante encore : Sauver sa fille !

Alors, sans lever la tête, en quelques paroles, elle évoqua son malheur : comment « il » était venu et avait rôdé autour d’elle, et quelles promesses il avait faites… les quelques mois d’enivrement où elle avait cru au bonheur sur terre… l’irrésistible amour qui s’était emparé d’elle… puis, la naissance de Roselys – et l’abandon ! Et elle dit son incurable désespoir devant l’affreux avenir de sa fille méprisée, honnie, chassée par Hardy, montrée au doigt… Quand Laurence eut ainsi porté sa croix à toutes les étapes de son calvaire, Isabeau, froidement, répéta :

– Pourquoi au logis de la reine avez-vous introduit la fille de Jean sans Peur ?

– Pour la sauver ! cria la mère dans une explosion d’amour et de sanglots. Pour lui donner un nom ! Je savais que demain matin, à la première heure, « il » serait à l’Hôtel Saint-Pol… Je voulais le supplier… l’entraîner ici… je pensais que la vue de ma fille, si belle, si pure… sa fille ! sa fille, madame !… j’espérais qu’un mariage… fût-il secret ! donnerait à Roselys un nom… et droit de cité… droit de vie !… Hélas ! Ce que j’ai vu dans la galerie… c’est la mort de ma fille !…

Isabeau avait tressailli de stupeur. Laurence ne l’entendit pas murmurer :

– Un mariage ! Cette fille est folle… ou bien ignore-t-elle donc…

Oui ! Elle ignorait, la malheureuse ! Elle ignorait que, dès l’an 1385, la raison d’Etat avait donné à Jean sans Peur une épouse qui, d’ailleurs, ne quittait pas Dijon et tenait peu de place dans l’existence de son mari.

Isabeau songea à foudroyer Laurence d’un seul mot. A ce moment, comme si une dernière espérance eût palpité dans son cœur, la mère de Roselys leva ses bras tremblants et montra un visage éclairé par la plus pure clarté du dévouement maternel.

– Majesté, râla-t-elle, si vous vouliez… vous !… si ce miracle pouvait se faire… que vous preniez ma fille en pitié… si vous le vouliez… ce mariage…

– Elle est folle ! se dit tout haut la reine.

– Non, ma reine, non ! cria Laurence. Je vous comprends. Je sais l’abîme qui me sépare de l’héritier de la couronne de Bourgogne ! Je ne suis pas folle : Je ne songe pas à entrer dans sa vie, sur mon âme, je le jure, oh ! tenez… je jure sur ma fille… S’il lui donne un nom ! Eh bien ! Par les saints ! Par la Vierge ! Je jure que dans l’heure même qui suivra le mariage, je disparaîtrai, et Jean sans Peur sera libre !…

– Vous disparaîtrez !… Comment ?

Et avec l’inexprimable, l’auguste simplicité de son sacrifice, la mère répondit :

– JE ME TUERAI !…

Isabeau se sentit soudain misérable et toute petite, comme il arrive à l’homme placé devant quelque grandiose spectacle de la nature. La mère acheva :

– Je demande un nom pour ma fille. En échange, j’offre ma vie. Voilà. C’est tout. Décidez, Majesté !

Alors la jalousie, la rage, la terreur même d’une dénonciation jetèrent dans l’esprit d’Isabeau leurs poisons corrosifs. Et tout à coup son regard s’éclaira d’une lueur funeste. Depuis plus d’une heure, elle cherchait le moyen sûr de tuer Laurence en évitant le scandale d’un meurtre en plein palais. Et voilà que ce moyen, Laurence elle-même l’avait trouvé ! Un sourire glissa sur ses lèvres livides, pareil à ces lueurs des nuages porteurs de foudre. La reine, brusquement, se pencha sur Laurence :

– Vous m’avez vaincue, dit-elle. Vous avez fait naître la pitié en moi. Je vous pardonne. Je vous sauve, vous et votre enfant…

– Majesté ! Majesté ! Que dites-vous !…

– Eh bien ! oui, votre fille aura le nom auquel elle a droit ! Ce mariage, dès cette nuit, se fera, mais secret ! Et vous vivrez !

– Grâce ! délira l’infortunée. Ne vous jouez pas de moi !…

– Vous vivrez. Allez. Soyez forte. Retirez-vous au logis Passavant. Dans une heure, je vous y rejoins !

– Seigneur ! écoutez mon ardente prière ! Seigneur, protégez la reine ! Seigneur, bénissez la reine !…

Isabeau, déjà, était partie. La mère de Roselys demeura prosternée, à peine respirante, bien près de succomber sous le poids énorme de cette joie, Roselys entoura son cou de ses deux bras et murmura :

– Vite, allons retrouver Hardy qui nous défendra, lui !

– Oui, oui ! fit la mère toute pantelante.

Et, transfigurée, légère, enivrée, sa fille dans ses bras, elle s’élança…

Isabeau s’était arrêtée dans la salle de Mathebrune. Là, écumante, elle frappa d’un violent coup de marteau un large timbre, qui rendit un son lugubre et prolongé. A cet appel, le palais tressaille, son apparente solitude s’anime, des pas précipités secouent le silence de ses profondeurs, des flambeaux éclairent autour de la reine la robe de drap noir d’un prêtre, la robe de bure d’un secrétaire muni d’un écritoire à la ceinture, la robe d’acier du capitaine des gardes, d’autres encore. A chacun pris à part, Isabeau donne des instructions précises. Et chacun s’éloigne en hâte… Demeurée seule, la reine murmura, ou plutôt haleta :

– A lui, maintenant ! Malheur, malheur, s’il hésite ! Bois-Redon est là !…

Et rude, agressive, elle entra dans sa chambre, où Nevers attendait cette amante de dix-huit ans.

Que dit-elle ? Qu’exigea-t-elle ? Qu’imposa-t-elle ?… Jean sans Peur était l’homme de la force et de la cruauté froide. Jean sans Peur ne reculait ni devant le meurtre violent, ni devant le crime lâche. Mais lorsqu’il sortit et que, à son tour, il eut franchi l’enceinte de l’Hôtel Saint-Pol, il tremblait…

Lui parti, la reine s’enveloppa d’un manteau à capuche, et, dans la ruelle de son lit, ouvrit une petite porte secrète. Apparut une cellule carrée, où, sur l’unique siège, était assis un homme tout jeune, une façon de colosse à figure très douce. C’était le fameux Bois-Redon, futur capitaine du palais, futur… mais alors garde du corps, chien de la reine, prêt, sur un signe, à ramper, à mordre, à caresser, à éventrer…

– Bois-Redon tu vas marcher près de moi. Tu ne me quitteras pas de la longueur du bras. Tu n’entendras, tu ne verras rien de ce qui se dira ou se fera…

– Bon. Je serai muet, et sourd, et aveugle. Où va la reine ?

– Au logis Passavant, rue Saint-Martin ; mais d’abord dans la Cité, rue aux Fèves. (Bois-Redon pâlit un peu.) Maintenant, retiens ceci : qui que ce soit, manant ou prince, si je te dis : frappe…

Bois-Redon sourit. D’un geste redoutable, il assura sa dague, et, hors l’Hôtel Saint-Pol, se mit à marcher près de la reine, faisant craquer ses muscles puissants et sondant la nuit de son mufle tendu. Près des moulins Notre-Dame, ils descendirent sur la Berge. Bois-Redon détacha un esquif et, en quelques coups d’aviron, porta la reine dans la Cité. Evitant le Val d’Amour et ses bruyants cabarets nocturnes, ils s’arrêtèrent dans la rue aux Fèves devant une maison basse. Peut-être étaient-ils attendus : la porte s’ouvrit ; ils entrèrent… Bois-Redon fit un signe de croix.

L’homme qui avait ouvert à la reine lui fit traverser une première salle. Dans une seconde, il l’arrêta :

– Je suis prêt, dit-il. J’ai les trois « vivants », madame. M’apportez-vous le « mort » ?

– Les trois vivants ! balbutia la reine.

– Indispensables pour ce que vous m’avez commandé. Je les ai eus aujourd’hui, non sans peine… A vous de me fournir l’enfant mort – « de mort violente », n’oubliez pas !

– De mort violente, oui ! répéta Isabeau.

– Mais « sans effusion de sang », n’oubliez pas !… Hâtez-vous, madame. Les trois vivants attendent… Regardez…

Il tira un rideau. Bois-Redon ferma les yeux… Isabeau regarda :

Il y avait simplement trois escabeaux – des escabeaux cloués au plancher, impossibles à bouger. C’était simplement trois escabeaux en chêne. Mais chacun d’eux, supportait une effigie de la peur – trois vivantes effigies, secouées d’instant en instant de spasmes terriblement réguliers – trois représentations de ce qu’il peut y avoir d’anormal, de monstrueux, d’extra-humain dans la peur – les silhouettes convulsées de trois adolescents solidement bâillonnés, solidement attachés. Le premier paraissait quatorze ans, le deuxième quinze, le troisième seize.

La vision disparut : l’homme venait de pousser le rideau. La reine essuya la sueur froide qui perlait à son front. Elle raffermit ses nerfs, et elle dit :

– Saïtano, ce n’est pas pour « cela » que je suis venue ce soir.

L’homme de l’horreur parut étonné. Du regard, il interrogea la sombre visiteuse. Elle se pencha, murmura quelques mots. Celui qu’elle avait appelé Saïtano sourit, hocha la tête, ouvrit une armoire de fer, promena son doigt parmi les quantités de flacons d’une étagère, en choisit un et le tendit à la reine :

– Prenez, c’est la foudre.

Isabeau saisit le flacon, le cacha sous son manteau – et Saïtano l’escorta jusqu’à la rue, en répétant :…

– Au plus tôt l’enfant mort ! Ou je ne réponds pas des trois vivants…

La reine frissonna longuement, et enfin répondit :

– Eh bien ! cette nuit… oui, dès cette nuit, peut-être !

Et elle s’en alla, songe mortel qu’engloutit la nuit complice… elle s’en alla vers la maison où attendait la mère de Roselys… où habitait Hardy… un enfant !… et elle songeait « à ces trois vivants qui ATTENDAIENT l’enfant mort !… ».

Un silence d’angoisse pesait sur le logis Passavant.

Sur le coup d’une heure du matin, il y eut la brusque invasion du logis ; il y eut quelques cris, et tout fut fini : la petite garnison de dix mercenaires était prisonnière, les gens du service gardés à vue, les salles occupées.

Le capitaine des gardes attendait Isabeau près de la porte d’entrée. En peu de mots, il raconta l’exploit, et termina :

– Tout s’est passé en douceur, sauf pour le petit chevalier. Quel démon, madame ! A preuve Claude le Borgne, qui gît là quelque part, le ventre ouvert… quel enragé démon !…

– Le jeune Passavant n’est pas blessé ?

– Pas une égratignure ! fit le capitaine.

– Bien. Très bien !

Puis, ce rapide colloque :

– La chapelle ? – Eclairée, disposée. – Le scribe ? – Dans la chapelle, madame, avec ses écritoires et grimoires. – Le prêtre ? – A l’autel, tout prêt aux oremus. – Et elle ? – Au pied de l’autel, en prières. – Et… lui ? – Le comte de Nevers attend devant la porte de l’oratoire. – Bien ! Conduisez-moi. Ici, Bois-Redon ! et attention !

Le colosse à figure de poupée eut un mouvement d’épaules sous la cotte de mailles, et un mouvement de la main vers la poignée de sa dague. C’était éloquent. Cela suffit à Isabeau. Elle arriva devant l’oratoire, et vit Jean sans Peur figé. Le cœur de la reine battit à grands coups. Mais, refoulant donc cette émotion d’amour :

– Etes-vous prêt ? dit-elle. – Madame, c’est horrible !… – « Etes-vous prêt ? » – Madame, si cela se découvre, c’est pour moi la mort infamante… – ETES-VOUS PRET ?…

Et la reine, oui, cette femme qui adorait sûrement Jean sans Peur, du regard, cria à Bois-Redon : Attention !

Jean sans Peur saisit le sinistre coup d’œil et, cette fois, répondit : « Je suis prêt ! »

Ils entrèrent tous quatre dans l’oratoire.

La reine marcha tout droit à Laurence d’Ambrun agenouillée, la figure dans les mains, et la toucha à l’épaule. Laurence frissonna… Penchée comme le mauvais ange, Isabeau, dans un murmure :

– J’ai simulé une perquisition ; les gens de ce logis sont gardés et ne sauront rien…

– Oui, Majesté, oui… soyez rassurée, ma bonne, ma généreuse Majesté ! Plutôt m’arracher la langue… oh ! dire que, tout à l’heure, je vous ai haïe !… Dire que vous donnez un nom à ma fille !… Et que vous me laissez vivre !…

– Allons, calmez-vous, levez-vous…

Laurence d’Ambrun, secouée de sanglots, se met debout… et alors elle frémit ! Son sein palpite ! Pour un instant, Laurence est redevenue l’amante !… En foule, les souvenirs d’amour, de son premier, de son unique amour, se sont levés en elle… et son front s’empourpre : le regard de Laurence vient de tomber sur Jean sans Peur !…

La reine voit Laurence qui recule et se courbe devant Nevers, vaincue – et alors elle donne l’ordre au prêtre :

– Voici les actes, là, sur cette table… Voici les témoins : ce gentilhomme, mon scribe, mon capitaine, – et moi !… Voici les fiancés : noble demoiselle Laurence d’Ambrun ; très haut et puissant seigneur Jean de Bourgogne, comte de la marche de Nevers… Remplissez votre office, messire !

– Vous savez, murmure sourdement le prêtre, vous savez que ce sera un sacrilège !

– Et vous savez, vous, que, si vous ajoutez un mot, je vous fais jeter dans les fosses de la tour Huidelonne !

Le prêtre blêmit, soupire, et l’office commence ! L’office qui unit à Laurence d’Ambrun Jean sans Peur, l’époux de Marguerite de Hainaut !… Quinze minutes plus tard, tout est terminé ; il n’y a plus qu’à signer les actes déposés là-bas, à l’entrée de l’oratoire, sur la table… une petite table sur laquelle attend aussi une coupe… Pourquoi ? Pour qui cette coupe dont le métal scintille faiblement là-bas ?…

Le premier, d’une main agitée, le prêtre signe : et il s’en va.

Le capitaine trace une croix : et il s’en va.

Le scribe signe : et il s’en va.

Bois-Redon signe… et il reste, lui !

La reine, alors, dans un violent parafe, appose son nom sur l’acte de mariage, comme sur un acte de condamnation à mort. Et c’est le tour de Jean sans Peur. Il prend une plume, la dépose, la reprend, et enfin, le front ruisselant de sueur, lentement, il écrit… il signe… il a signé !

– A vous ! prononce la reine.

D’un geste d’emportement sublime, tandis que la rosée de ses larmes se répand plus tiède, plus précipitée, Laurence a saisi la plume… La reine s’est glissée vers la coupe de métal !… Laurence écrit, signe de son nom, signe de ses larmes… La reine emplit la coupe ! Elle l’emplit de ce que contient le flacon ! Elle l’emplit du poison de Saïtano !…

Enivrée, balbutiante, extasiée, Laurence d’Ambrun se redresse… et alors, soudain, l’horreur la saisit à la gorge, son cœur se brise, ses jambes fléchissent, elle comprend… elle a compris !… La reine, terrible, implacable, lui tend la coupe !… La mère s’écrase à genoux, se traîne, lève les mains, et, dans une déchirante clameur :

– Grâce ! Grâce ! Laissez-moi revoir ma fille une dernière fois !…

Et la reine, rudement, violemment :

– BUVEZ !

Laurence, d’un bond, se releva, recula, affolée, criant : – Je ne veux pas m’en aller sans revoir ma fille ! – Buvez ! répéta Isabeau en marchant sur elle. Laurence grelotta : – Laissez-moi revoir ma fille, et puis je veux bien mourir…

Ce mot, soudain, déchaîna en elle l’instinct de vivre. Elle hurla : « Non ! non, je ne veux pas mourir ! » Sa fille Roselys, le chevalier Hardy, le mariage, la promesse de disparaître, tout cela s’effondra ; elle ne fut plus qu’une pauvre chair pantelante au contact de la mort, condamné s’arc-boutant pour se refuser à l’échafaud, cerf pleurant devant la meute, agonisant qui s’accroche furieusement aux tentures du lit… formes diverses du même sentiment chez toute créature poussée au bord du néant.

q

III – LE POISON DE SAITANO

L’homme de la Cité qu’on appelait Saïtano, après avoir escorté la reine et Bois-Redon jusqu’à la rue, était rentré chez lui. Il avait couru jusqu’à l’armoire de fer et passé en revue ses flacons alignés.

– Très bien, murmura-t-il en refermant. Toute la question est de savoir si l’être quelconque à qui mon « poison » est destiné sera oui ou non frappé… Ce serait une décisive expérience… Sachons d’abord où va se passer la chose…

Il sortit de chez lui. Il avait remarqué la direction prise par ses deux visiteurs. Il se jeta sur leurs traces, se glissa à leur suite et arriva à temps pour les voir entrer dans un logis de noble structure : l’hôtel Passavant.

Alors, sous un auvent d’auberge, il alla s’adosser à la maison d’en face, et attendit – l’oreille tendue à ces cris funèbres qui jaillissaient de l’oratoire… les cris de Laurence d’Ambrun.

C’était affreux…

Elle ne voulait pas mourir ! Si jeune, si belle, si vivante, elle éprouvait ce qu’il y a d’horreur à regarder la mort face à face, en pleine connaissance de soi-même, en pleine force de vie ardente… Elle jeta autour d’elle des regards de feu, vit Jean sans Peur et il n’eut le temps ni de reculer ni de la repousser, déjà elle l’enlaçait :

– Je t’ai aimé, souviens-toi !

Il se débattit. Plus étroitement, elle s’attachait à lui et criait :

– Toi aussi, tu m’as aimée, souviens-toi !

D’une secousse, il se libéra de l’étreinte ; elle trébucha jusqu’au mur… Bois-Redon était là :

– Monsieur, supplia-t-elle, ah ! monsieur…

– Ceci ne me regarde pas, dit Bois-Redon.

Alors elle s’appuya au mur, baissa la tête et pleura : elle était vaincue ; ses yeux atones se fixèrent sur la coupe que lui tendait la reine. Elle la prit en disant :

– Oh ! que cela va me faire mal !…

– Non, dit la reine. Vous ne souffrirez pas.

Et elle répéta la parole de Saïtano :

– C’est la foudre !

Un instant après, Laurence tint la coupe entre ses doigts crispés. Et tout à coup elle, la porta à ses lèvres. Soutenue par cet espoir qu’elle allait être « foudroyée », elle la vida d’un trait, et puis la laissa tomber à ses pieds.

La minute qui suivit fut étrange. Figés, la reine, Bois-Redon et Nevers regardaient. Ils éprouvaient à son maximum d’intensité ce malaise nerveux des gens qui attendent la détonation de la mine alors que la mèche brûle. Et la détonation ne se produisait pas…

Quoi ? Qu’y avait-il ?

Laurence avait bu le poison – la foudre – la mort instantanée, et Laurence était debout ! Loin de se décomposer, son visage perdait sa teinte livide pour se colorer de rose, et dans ses yeux qui avaient contenu toute la terreur se levait une aube souriante !…

Elle vivait ! Non seulement elle se sentait vivre, mais c’était encore d’une vie plus ardente, plus généreuse, comme si ses veines eussent roulé les flots d’un sang plus jeune.

Bois-Redon demeurait hébété. La stupeur de Nevers touchait à l’effroi. La rage d’Isabeau était au paroxysme. Brusquement, la vérité fit irruption en eux ; Laurence n’était pas empoisonnée !…

Non. Elle ne l’était pas. Soit hasard, soit calcul en vue de quelque mystérieuse expérience, l’homme de la Cité, au lieu d’un liquide mortel, avait remis à la reine une bienfaisante liqueur – oui, bienfaisante à coup sûr, indiciblement bienfaisante, car Laurence, de seconde en seconde, sentait des forces inconnues se développer en elle et régénérer son être entier.

Elle tendit les mains à la reine et murmura :

– C’était une épreuve… Mon Dieu, mon Dieu… ce n’était qu’une épreuve !

Les regards de Nevers et d’Isabeau se heurtèrent : – Si elle vit, c’est pour moi la mort infamante, dit l’œil sanglant de Jean sans Peur. – Qu’attendez-vous, alors ? répondit le regard de la reine.

Et Laurence, d’un accent tout mouillé de reconnaissance éperdue, balbutiait :

– Soyez rassuré, monseigneur, vous aussi, ma reine ; vous me donnez la vie, mais…

Un soupir bref coupa sa parole – et elle s’affaissa le long du mur, derrière la table ; la figure contre les dalles… la foudre ! cette fois, c’était bien la foudre qui s’était abattue sur elle : le poignard de Nevers !

A ce moment, une femme vêtue de noir, impassible figure de bravo femelle, entra dans l’oratoire en disant : « Le scribe m’a avertie, madame, et me voici… » Sans doute elle avait un rôle à jouer. Et la reine la connaissait, car elle lui dit : – Tu sais ce que tu auras à faire, Gérande ? – Le scribe m’a tout dit. – Tu es prête ? – Toujours ! – C’est bien. Une litière attend au coin de la rue Saint-Martin. Elle est là pour toi.

Jean sans Peur s’était penché sur Laurence. Un dernier soubresaut la mit sur le dos. Elle porta la main à la blessure qui trouait le sein. D’un geste inconscient, elle agita cette main pleine de sang – et ne bougea plus. Nevers se redressa, recula, essuya la sueur de son visage ; et alors il vit que ses doigts étaient rouges : cette sueur, c’était le sang de la victime.

A son tour, Bois-Redon se pencha, examina la plaie d’un œil expert, posa sa main sur le cœur, attendit une minute, et enfin se releva en disant :

– Morte !

On pouvait se fier à lui. Il s’y connaissait.

La reine, de nouveau, se tourna vers la femme qu’elle appelait Gérande… une violente rumeur, tout à coup, éclata dans l’intérieur de la maison, un tumulte de pas précipités, des insultes, des voix qui criaient : – Arrête ! Arrête ! – La porte de l’oratoire battit avec fracas, et le chevalier Hardy de Passavant s’avança, les vêtements en désordre, la dague au poing. D’un geste impérieux, Isabeau arrêta sur le seuil les gens d’armes auxquels il venait d’échapper et qui le poursuivaient.

– Mort de tous les diables, cria de loin le capitaine des gardes. Claude Le Borgne et Lancelot Tête de Fer, ça en fait deux les tripes au vent ! Quel démoli ! Quelle griffe !

– Madame, gronda Jean sans Peur, c’est un témoin : il faut…

– Il ira loin ! fit Bois-Redon qui eut un sifflement d’admiration.

– Silence ! dit Isabeau à Nevers. – Il ira jusqu’à la Cité, souffla-t-elle à Bois-Redon. Jusqu’à la rue aux Fèves ! Jusque-là d’où nous sortons ! A toi, Bois-Redon !

Hardy trépignait, en proie à un accès de fureur blanche qui, deux minutes, étrangla sa voix. Enfin :

– Que faites-vous ici ? Qui êtes-vous ? Des truands ? Parlez, pillards de nuit ! Où est Roselys ? Qu’avez-vous fait de Roselys ? Par mon père, par le ciel, vous allez voir ! Hardy ! Hardy !-Passavant-le-Hardy !

La reine, déjà, avait donné à Bois-Redon des instructions complètes que termina ce mot réédité de Saïtano : – Surtout, sans effusion de sang, n’oublie pas !

D’un bond, Hardy fut à la table. Au choc, elle se renversa. Les trois actes de mariage voltigèrent çà et là. Frémissant, Jean sans Peur ramassa des parchemins…

– Hors d’ici, truands, hors d’ici ! criait Hardy.

Sa griffe de lionceau se leva… Au même moment, il fut entouré, enveloppé, repoussé hors de l’oratoire, dans la salle des pèlerins, de là dans la salle d’honneur, de là dans la cour, de là dans la rue…

Isabeau jeta un coup d’œil à la femme entrée tout à l’heure :

– Va, Gérande. Et dépêche !

Le bravo femelle, à rude poigne, s’éloigna. Quatre des gardes se détachèrent pour l’escorter. Bientôt, au fond du logis Passavant s’éleva la plainte terrifiée d’une voix de petite fille.

Et des appels :

– Hardy ! A moi, Hardy !…

C’était Roselys qu’on emportait…

Quelques secondes, la reine écouta ces cris d’enfant. Puis le silence plana. Elle se tourna vers Jean sans Peur et le vit qui, à la flamme d’une cire, brûlait des parchemins roulés en boule… les actes de mariage !

– C’est fini ! dit-il. Plus rien à craindre.

– Allons, dit la reine.

Escortés par le capitaine des gardes et ses hommes, dont deux allumèrent des torches, Isabeau et Nevers sortirent, évitant de regarder du côté de la flaque pourpre qui s’élargissait sur les dalles.

Sous son auvent, Saïtano guettait. Lorsqu’il vit paraître la reine, il s’avança. Son premier coup d’œil fut pour les mains du capitaine des gardes ; son deuxième pour celles de Jean sans Peur. Il les vit rouges, et il sourit.

– Madame, dit-il, une « erreur… » oh ! réparable, certes…

– Elle est réparée ! fit Isabeau, hautaine.

– Est-ce que la personne… a bu tout de même ? demanda-t-il avidement.

– Oui. Attention, reprit la reine avec rudesse. L’erreur, je vous la pardonne. Mais ce que vous avez promis…

– L’enfant mort, madame ! Donnez-moi l’enfant mort ! Le reste me regarde !

– On vous l’apporte ! dit sourdement la reine.

Elle s’éloigna, suivie de toute la bande, dans la lueur des torches, fatale, terrible – inconsciente peut-être.

– L’enfant qui vient de passer, poursuivi ! Je m’en doutais, songea Saïtano. Bien. J’ai quelques minutes…

Et il entra dans le logis, se dirigea au jugé vers la pièce dont, du dehors, il avait vu les baies teintées de lumière : l’oratoire. Il l’atteignit, s’y glissa, et tout de suite vit le cadavre. Rapide, silencieux, il courut s’agenouiller, souleva le corps, l’adossa au mur, posa sa main sur le cœur, comme avait fait Bois-Redon.

Alors un sourire d’inexprimable triomphe détendit ses lèvres. Il haleta :

– L’expérience est concluante. Voici une femme laissée pour morte. Le coup a atteint les sources de la vie. Elle devrait être morte. On a dû sûrement s’assurer qu’elle était morte… oui… mais elle a bu ! Elle a bu ma liqueur qui a arrêté la mort au seuil de cette blessure !… C’est donc bien vrai ! Je suis donc vraiment sur la trace de la grande découverte !… Et tout à l’heure, avec le sang de l’enfant mort mêlé au sang des trois vivants…

Il s’arrêta, flamboyant d’orgueil…

Puis, sans plus s’occuper de Laurence, morte ou vivante, d’un glissement de spectre, il se retira…

Elle demeura là, adossée au mur, comme Saïtano l’avait placée. Et son sein, d’un mouvement rythmique, se soulevait et s’abaissait. Le sang ne coulait plus de la blessure. Le cœur battait… ce cœur dont Bois-Redon avait constaté l’immobilité !…

La morte vivait…

Cependant, Hardy de Passavant bataillait dans la rue, reculait, revenait à la charge, attaquait, donnait un coup de griffe, reculait encore, refoulé par ces ombres qui le pressaient de toutes parts, refoulé vers la Seine, vers la Cité… vers le logis d’horreur où les trois vivants attachés sur des escabeaux « attendaient » l’enfant mort !… Il n’avait pas une blessure, pas une égratignure. Il se rendait compte qu’on le ménageait. Pourquoi ? Pourquoi ? Alors que lui en avait déjà blessé cinq ou six ! Que voulaient-ils ? A quoi cherchaient-ils à l’acculer ? Il s’affaiblissait. Il haletait. Des pensées d’épouvante l’assaillaient. Il avait la sensation qu’un danger pire que la mort le menaçait. Quoi ? Quel danger ?

– Plutôt mourir ! cria-t-il en se jetant une dernière fois sur les silencieux fantômes.

Plutôt que quoi ? Il ne savait pas. Mais il se rua pour mourir – pour échapper à la « chose inconnue », et dans le même moment, il s’affaissa, assommé par un coup sur le crâne.

q

IV – HARDY DE PASSAVANT

L’évanouissement de Hardy fut bref. Lorsqu’il revint au sentiment des choses, il se vit étendu sur un plancher rugueux qui se balançait mollement, et il entendit le froissement soyeux de l’eau déchirée à intervalles réguliers ; il ne fit qu’ouvrir et fermer les yeux ; la vision lui resta, très nette, de deux formes noires, assises côte à côte sur un banc, et d’une tête penchée sur lui… ce fut un éclair : il était dans une barque, poussée par deux rameurs, et quelqu’un veillait sur lui.

Pourquoi dans une barque ? Où le conduisait-on ?…

De nouveau, il rouvrit et ferma les yeux. Cette fois, toute son attention s’était concentrée sur cette tête penchée. Hardy frémit. Sur ce visage de colosse, en toutes lettres, il venait de lire la volonté de le tuer.

Mais pourquoi ne le tuait-on pas ?…

Le colosse, l’homme qui l’examinait, c’était Bois-Redon.

Et Bois-Redon songeait :

– Pourquoi sans effusion de sang ? D’un seul coup de dague, ce serait fait. Et puis, le corps à l’eau, ni vu ni connu. Au diable le Saïtano et ses œuvres de maléfice ! Mort violente sans effusion de sang !… Que faire ? Un nouveau coup sur la tête ? Lui serrer les doigts à la gorge ?…

Traduction claire mais longue d’une pensée confuse qui ne fut qu’une bouffée… à peine le temps d’atteindre le milieu du fleuve. Si Bois-Redon, à cet instant, avait regardé de près l’enfant, il eût eu une notion exacte des formes que prend l’horreur sur un visage humain. Mais Bois-Redon s’était redressé. Il venait de choisir. Un coup d’assommoir sur la tête, c’est plus vite fait. Avec une effroyable tranquillité, Bois-Redon retroussait la manche de son bras droit.

Hardy, sur cette figure de poupée, vit la bouffée de pensée mortelle ; il vit le hideux préparatif ; il se raidit ; toutes les forces vives de son esprit, de son imagination, de son corps, de ses nerfs, il les appela, les condensa, pour ainsi dire.

– Il faut que je le tue, ainsi ! grogna Bois-Redon.

Il leva son poing, – masse de boucher.

Dans ce moment, la barque oscilla comme une balance affolée : les rameurs eurent à peine le temps de crier : Ho ! ho ! Nous chavirons !… Bois-Redon eut à peine le temps de lever le bras… D’une ruée frénétique, Hardy soudain debout, ses forces décuplées, repoussait violemment le colosse ; il y eut un juron furieux ; puis le bruit mou d’un corps dans l’eau… Hardy venait de sauter.

L’instant d’après, parmi ces lueurs vagues qui jaillissent des sillons liquides, les gens de la barque le virent qui émergeait. L’un d’eux leva sa rame. Bois-Redon, à temps, arrêta le coup, et hurla :

– Sans effusion de sang, qu’on t’a dit, triple brute !…

Et lui aussi, sauta.

La barque, doucement, se mit à descendre le courant, entre la double haie de maisons qui baignaient leurs pieds dans le fleuve, se maintenant de conserve avec les deux nageurs, impassible spectatrice du drame. Mais Bois-Redon vociféra :

– Voulez-vous bien déguerpir, truandaille !

La barque fit demi-tour. Bois-Redon se coupait ainsi tout secours possible. Mais il lui avait été ordonné de n’être vu de personne en entrant dans la rue aux Fèves.

Hardy était bon nageur ; il plongea, puis revint à fleur d’eau, puis, d’un effort méthodique, se mit à descendre le fleuve bordé de maisons, sans quais, sans berges. Avec la rapidité du souvenir et de l’imagination, il se dit qu’il ne retrouverait de berges pour aborder que soit devant le château du Louvre, soit devant la tour de Nesle. Tout affaibli qu’il était par la lutte et le coup reçu sur la tête, il nageait avec vigueur.

Il entendit derrière lui un clapotement ; une seconde il tourna la tête et il vit…

Une énorme silhouette de ténèbre plaquée sur ténèbre se dressait sur lui…

Le colosse, d’un effort, se soulevait hors de l’eau pour se laisser retomber de tout son poids sur Hardy. Dans la nuit, il y eut un ricanement, un rauque : « Je te tiens !… » puis plus rien : Hardy éperdu avait plongé. Bois-Redon, entraîné par l’élan, disparut sous l’eau…

Là, il y eût alors de terribles remous…

Tout de suite, Hardy chercha à remonter à la surface et, à chaque tentative, il se heurtait à un bras prêt à le happer, à ce grand corps qui se débattait, à cet ennemi qui, frénétiquement, le cherchait… Hardy étouffait, il râlait, il était au bout de ses forces… Une seconde, ils furent corps contre corps… D’un dernier recul de tout son être, Hardy se libéra… revint à l’air et se laissa aller à la dérive. Il ne voyait plus l’ennemi. L’instinct seul le soutenait encore et le guidait… Non loin de lui, sur sa gauche, une ombre se dressait, gigantesque fantôme qui semblait s’intéresser à ce drame.

Hardy reconnut ce fantôme : c’était la tour de Nesle… Le souffle court, les yeux agrandis, il put donner le suprême effort, il sentit qu’il touchait et se traîna vers la berge… Il n’en pouvait plus et dans cet instant il entendit que derrière lui quelqu’un s’avançait, le suivait pas à pas, sortait de l’eau en même temps que lui… Tout à coup, dans le lourd silence, la grosse cloche du Louvre, derrière, tinta fortement, sonna une demie. Hardy fut secoué de la tête aux pieds d’un tressaillement tel que son impression très nette – sa dernière impression ! – fut que le battant de la grosse cloche venait de le frapper à la nuque. Dans la même seconde, son être entier parut se pétrifier ; il tomba tout d’une pièce et demeura sur le sable, sans mouvement, sans respiration, sans vie…

Bois-Redon s’arrêta, soufflant, grognant, se secouant. Il se mit à genoux sur le sable en grommelant on ne sait quoi contre la nécessité de tuer les gens sans verser le sang :

– Tiens ! fit-il brusquement, il est mort !…

La besogne était toute faite. Bois-Redon cessa de grogner. Longuement, minutieusement, la main, puis l’oreille sur le cœur, il examina Hardy.

– Mort de noyade, fit-il enfin. Et pas une égratignure. Tout va bien. Allons !

Il prit le cadavre dans ses bras et s’aperçut alors qu’il était d’une inconcevable raideur. Il eût été impossible de plier un bras ou une jambe de ce cadavre.

– Oh ! frissonna Bois-Redon, est-ce donc que déjà la mort accomplit son œuvre ?… déjà ?… si vite ?…

Mais ennuyé d’en avoir pensé si long en une seule fois, il secoua la tête et, jetant le corps sur son épaule comme une planche, se mit en route, entra dans la Cité, parcourut la rue aux Fèves, étroite, noire, sinistre, s’arrêta devant la maison bancale et bossue qui ne tenait debout qu’en employant ses deux voisines comme béquilles. Au coup de marteau, Saïtano parut. Bois-Redon entra dans la première salle encombrée d’herbes qui séchaient en paquets, pendus aux poutres et aux murs…

– Passez, dit Saïtano.

Bois-Redon fit un rapide signe de croix et entra dans la deuxième salle. Le rideau était ouvert. Les trois « vivants » étaient là, sur leurs escabeaux, les veines de leurs tempes enflées par l’épouvantable effort tenté pour crier, les yeux fous, les cheveux hérissés. Et ils virent !… ils virent passer Bois-Redon avec, sur l’épaule, ce cadavre raide comme une planche…

– Passez, dit Saïtano.

Bois-Redon, blême, entra dans une troisième salle. Elle était dallée. Elle n’avait pour tout meuble qu’une grande table de marbre légèrement inclinée, et dans un coin, un seau en bois, dans ce seau une grande éponge. Bois-Redon comprit et déposa sur la table de marbre le corps de Hardy.

– Aidez-moi, dit Saïtano.

Il commençait à dévisser les fortes vis qui maintenaient au plancher les pieds des escabeaux. Bois-Redon obéit en grelottant. Bientôt les trois escabeaux furent transportés dans la salle dallée, près de la table de marbre, et les yeux fous des trois « vivants » se fixèrent sur le « mort »…

Bois-Redon partit. Une fois dans la rue, il se mit à courir comme un insensé… il avait peur !

Saïtano demeura seul – en présence du mort et des trois vivants.

C’était un homme sans âge, d’une extravagante maigreur, non sans beauté dans ses attitudes, avec un visage d’un sérieux angoissant où, sur des yeux qui perçaient jusqu’à l’âme, des yeux incandescents, on ne voyait que le front majestueux et terrible. On l’avait vu à Palerme, à Naples, à Venise, à Florence, patries de stryges et de sorciers. Il venait de Rome, et son regard, qui avait sans doute interrogé les descendantes des sibylles, gardait le reflet du mystère que les siècles ont fait peser sur la Ville Eternelle.

Saïtano songea tout haut :

– Encore un effort, et j’y suis ! Ce que j’ai vu de cette femme au logis de la rue Saint-Martin me prouve que je suis dans la bonne voie…

Ses yeux se heurtèrent aux regards de malédiction et d’horreur des trois enchaînés.

– Passavant ? reprit-il. Hardy de Passavant ? Ce doit être du beau sang très pur… Silence, vous autres, silence !…

Il disait cela aux trois bâillonnés dont les regards hurlaient. Ils entendaient ! Ils écoutaient ces paroles qui tombaient brûlantes comme du plomb fondu dans leurs pauvres cervelles affolées et s’y gravaient à tout jamais…

– Ne criez pas ainsi, leur dit-il. Vous ne pouvez me faire ni pitié ni peur. J’ai un nom qui exclut tout sentiment humain. Je m’appelle Science. Or la science possède une logique implacable. Qu’est-ce que la science ? La conquête de la vie. La vie sans fin ! L’éternité !… Cela doit arriver. Dans dix mille ans peut-être. Mais pourquoi pas aujourd’hui ? Il s’en faut d’un rien. Vie éternelle ! Quel rêve ! quel rêve !… Cette reine stupide s’imagine que je cherche le moyen de satisfaire ses pauvres, ses basses passions, et de supprimer le fou de l’Hôtel Saint-Pol !… Sacrifier ; cela ces trois vies humaines… ce serait horrible ! Les sacrifier pour dompter la mort et me faire l’égal de Dieu, c’est autre chose ! Taisez-vous ! Que sont vos trois vies, cent, mille, un millions de vies, si j’arrive à résoudre le grand problème !

Leurs têtes vacillaient. Ils étaient aux limites de la terreur. La folie flambait dans leurs yeux immenses remplis de plaintes et d’imprécations.

– Je vais, dit Saïtano d’une voix étrange et tremblante, je vais mêler votre sang vivants goutte à goutte, au sang de ce mort, Assez !… Allons !… Au travail !… Commençons par ouvrir le cœur de l’enfant mort !…

Il mit à nu la poitrine de Hardy, et posa un flambeau près de sa tête.

De l’armoire de fer, il sortit trois flacons pareils à celui qu’il avait donné à la reine, et il les plaça sur la table de marbre. Puis, dans une boîte, il saisit un outil d’acier très mince, très affilé. Un instant, il considéra cette peau blanche, fine, délicate…

Et tout à coup, il appuya la pointe du scalpel sur la poitrine.

q

V – REVES ET REALITES

Nous devons prendre ce chapitre de son début même, c’est-à-dire du moment où Hardy de Passavant sortait de l’eau. A ce moment, ses nerfs étaient exaspérés. Les quelques heures qui venaient de s’écouler n’avaient été pour lui qu’une succession d’émotions violentes.

Un enfant de douze ans ! Bien qu’il eût la vaillance d’un homme et la force d’un adolescent de quinze ans, Hardy n’avait encore achevé que son douzième anniversaire. Un enfant, donc. Oui. Mais de quelle époque !

Hardy, donc, d’émotion en émotion, de lutte en lutte, parvenu à la suprême surexcitation nerveuse, s’abattit tout d’une pièce, tout raide, sur le rivage, à l’instant même où, derrière lui, dans le vaste silence, retentissait la cloche de la grosse tour du Louvre.

Sa dernière sensation fut que le battant de la cloche l’avait frappé à la nuque.

Comme Bois-Redon s’en assura, Hardy n’était plus qu’un cadavre, semblable à tous les cadavres, sauf cet inconcevable et trop rapide raidissement du corps. Le cœur ne battait pas. La peau était livide ; les yeux révulsés. Hardy était mort…

Les morts ont-ils une pensée ?…

Hardy était mort.

Et Hardy pensait.

C’était affreux, du reste.

Les pensées se produisirent en lui par afflux non successifs, mais simultanés ; elles accouraient des divers horizons de la conception, se heurtaient et retombaient avec fracas ; il n’y avait plus de fil, conducteur ; la logique se disloquait ; l’ordre inévitable qui règne même sur le monde idéal des fous était aboli ; c’étaient des coups de pensée comme il y a des coups de tonnerre ; c’étaient, dans la chambre noire de ce cerveau, des portes ou des fenêtres qui s’ouvraient du dehors et se refermaient en claquant par une volonté qui n’était pas la sienne.

Cette destruction totale de direction créa en lui d’intraduisibles horreurs. L’horreur le pénétra par tous les pores. Il ne respirait pas. Mais il avait conscience d’être plongé dans une atmosphère d’horreur. La notion d’espace n’existait plus, car il se sentait seulement tomber sans fin dans il ne savait quoi. Détruite aussi la notion de temps, car il n’y avait dans cette chute aucun point de repère. Donc ces poutres maîtresses qui étayent la charpente du monde idéal, et qui nous rassurent, nous font à chaque seconde constater que nous « sommes », s’étaient écroulées ; il vivait en rien ; le sens de « rien » se fortifiait en lui ; sur ces insaisissables pensées qui l’effleuraient de leurs ailes cotonneuses, il y avait une affirmation persistante qui les dominait, qui crépitait, roulait comme un lointain et ininterrompu grondement de tambour :

– Mort ! Mort ! Je suis mort ! Je suis dans la mort !…

Tel fut l’état où se trouva soudain placé Hardy.

Il était mort. Et il pensait.

Autour de lui, cependant, les choses continuaient d’être. Avec ces choses ambiantes, peu à peu, il reprit contact. Nous disons peu à peu. Cela n’implique pas une longue durée de temps. Ce peu à peu fut peut-être franchi en quelques minutes. Mais du moment où, par le toucher, l’ouïe, la vue, il eut repris contact avec le monde naturel, il put épeler au hasard, dans l’ordre où elles se présentaient d’elles-mêmes, des sensations fantastiques, hors d’humanité, mais déjà revêtues de formes ayant quelque apparence de précision. Il épelait :

– Tout est vertige. Une chose m’emporte[2]. Quelle chose ? Où me porte-t-elle ? Dieu ! Dieu ! C’est la mort qui m’emporte dans le vertige, et ce balancement sera éternel. Oh ! si la chose pouvait seulement ne plus me balancer !… Dieu ! Dieu ! Voici l’homme rouge qui va me guider dans le vertige éternel ! A moi ! A moi !…[3]

Hardy crut pousser une forte clameur, mais ses lèvres ne laissèrent passer aucun son. Tout à coup, il eut la sensation que la chose cessait de le balancer ; l’homme rouge, le guide de la mort désignait son cercueil, et on le plaçait dans ce cercueil dur et froid, un lit de pierre [4]…

Puis, l’unique sensation qui absorba toute sa curiosité fut celle d’un brasier effrayant allumé près de ses yeux[5]. Il se cria qu’il était damné. Il voulut ne plus voir la flamme, et l’effort vain qu’il fit pour fermer les yeux fut effroyable. Il sentit haleter et se débattre en une lutte terrible non pas son corps qui demeurait rigide, mais sa pensée affolée par la souveraine injustice de sa damnation. Il se sentit crier, hurler d’épouvante. Il eut l’odieuse impression que l’homme rouge l’avait enchaîné sur le lit de pierre, muscle à muscle, fibre par fibre ; il éprouva cette atroce et indescriptible certitude qu’il se débattait contre l’impossible, que, dans les siècles des siècles, il se débattrait ainsi…

Brusquement, l’impression qu’il était damné, de vague et diffuse, se fit inexprimablement précise et se corrobora de détails : L’homme rouge était un démon armé d’une griffe aiguë[6] ; le démon se penchait sur lui, et de sa griffe, allait se mettre à labourer sa poitrine…

Enchaîné sur un lit de pierre, livré à un démon chargé de lui fouiller le cœur avec sa griffe luisante, voilà donc la forme qu’avait prise alors la pensée de Hardy – pensée de plus en plus coordonnée, de plus en plus possible à formuler. Mais en même temps que se précisaient les images de son rêve de mort, l’effroi atteignait au paroxysme. La lutte contre les chaînes devint furieuse. Il y eut l’incomparable effort d’une conscience essayant de se libérer. Et tout à coup, il comprit que du fond de son être, à son appel désespéré, accouraient toutes les forces de vie… et, avec une soudaineté de coup de foudre, il éprouva qu’il s’était délié !…

Et, à cette seconde, à la poitrine, il ressentit une souffrance rapide… la griffe ! c’était la griffe du démon qui entrait dans sa chair !… D’un dernier effort délirant, il acheva « de se délier », et un cri terrible retentit dans la salle…

A l’instant même où la pointe du scalpel commença à pénétrer, strida le cri du cadavre, – et Saïtano, reculant d’un pas, frappé de stupeur, demeura immobile, l’outil en l’air. Une goutte de sang vermeil mettait sur la poitrine blanche la note d’un beau rubis tremblotant.

Effaré, il regardait cela…

Les trois vivants regardaient aussi…

– Qui a crié ?…

D’un œil soupçonneux, il inspecta les trois. Mais les bâillons solides n’avaient pas bougé. Saïtano ramena son regard sur le cadavre, et précipitamment recula encore d’un pas en disant :

– Par le Christ, c’est lui qui… oh ! le voici qui me regarde !

Le cadavre le regardait, oui. Et presque aussitôt, il se souleva, tendit vers lui une main crispée comme pour conjurer une apparition… il se levait… il descendait de la table de marbre !…

– Vivant ! gronda Saïtano, avec désespoir.

– Vivant ! répéta Hardy, avec doute.

Quelques secondes, ils demeurèrent face à face, en silence, pétrifiés. Si la soudaine souffrance du coup de scalpel avait suffi pour arracher Hardy à l’état où, dans la mort, il avait vécu de si effrayantes minutes, son esprit désemparé flottait encore entre le rêve et la réalité. Brusquement, comme un déclic, les forces d’âme et de corps s’éveillèrent. Sur la table, il aperçut la boîte à outils du savant. Il y plongea la main et saisit une lame forte et large comme un poignard. Saïtano ne parut pas avoir remarqué ce geste. Ses yeux demeuraient rivés sur la mince blessure qu’avait faite le scalpel et d’où le sang coulait, traçant une légère ligne serpentine. Il n’éprouvait nul effroi de cette résurrection, étant habitué à jouer avec les morts ; il ne se demandait même pas comment son scalpel avait touché un vivant, croyant s’attaquer à un cadavre. Mais il regardait ce sang qui coulait et frissonnait de rage : sa tentative avortait. Quelle tentative ?… Il n’était plus le savant implacable, mais sans haine ; il était un avare ruiné devant celui qui l’a dépouillé, il était le chercheur d’impossible qui, avec fureur, avec haine, contemple l’obstacle imprévu.

Hardy et Saïtano n’avaient pas bougé de leurs places et se fixaient, les yeux dans les yeux. Les trois enchaînés, livides, regardaient, et leurs yeux tournés vers Hardy contenaient maintenant une frénétique espérance.

Soudain, Hardy les vit. Il tressaillit. Son premier mouvement fut de s’écarter, de fuir l’exorbitante vision. Puis, presque aussitôt, dans cette généreuse nature, le courage et la pitié l’emportèrent. Il « vit » ces appels forcenés, cet espoir qui les tordait… Et il cria :

– Oui ! oui, je vais vous délivrer !…

Saïtano saisit un poignard à sa ceinture, bondit, et hurla :

– Que vous m’échappiez, vous, c’est déjà terrible pour moi ! mais quant à ces trois-là, par l’enfer, si tu y touches…

Hardy ne comprit pas, n’entendit pas, peut-être. Il jeta son cri de guerre :

– Hardy ! Hardy ! Passavant-le-Hardy !…

Dans le même instant, il trancha les liens du condamné qui se trouvait le plus près de lui. Le poignard de Saïtano s’abattit dans le vide : Hardy s’était jeté à plat sur les dalles, et déjà, sous la table, il allait aux deux autres condamnés ; quand il se redressa, ils étaient libérés : manœuvre admirable, certes, par sa promptitude. Mais n’était-il pas plus admirable encore qu’en un tel moment l’enfant songeât à la sûreté de ces inconnus ?…

Saïtano fut hébété par la prestesse, l’agilité, la décision de cet adversaire imprévu.

Sombre comme un archange d’enfer, inexorable comme la science, il considérait les trois délivrés qui, massés dans un angle de la salle, frottaient énergiquement leurs poignets et leurs chevilles tuméfiés. Débâillonnés, ils ne songeaient pas à crier. Leurs yeux seuls avaient gémi, imploré, jeté des imprécations. Maintenant, ils se taisaient, et leurs mâchoires convulsivement serrées n’eussent pu laisser passer aucun son.

– Ceux-là ne diront rien, songea Saïtano. La terreur a aboli chez eux la mémoire. Demain, ils seront incapables de retrouver cette rue, ce logis pour me dénoncer. Il y a même quelque chance pour qu’ils ne reviennent pas de la peur et qu’elle les tue sous quelques jours. Oui, ceux-là se tairont !…

Mais alors, son regard farouche s’arrêtait sur Hardy qui, campé devant les trois, son couteau à la main, semblait les protéger encore et défier Saïtano.

– Celui-ci parlera ! Celui-ci a l’intrépidité d’âme qui terrasse la terreur. La reine ne me « reconnaîtra » pas. Son intérêt, même, est de hâter mon supplice. Damnation ! Que cet enfant dise mes travaux, dénonce mon scalpel, et je serai pendu, à moins que l’ignorante populace de la Cité n’allume un feu de joie pour y brûler un sorcier !… Le sorcier !… Ah !

Ah !… Jean de Folleville[7] est un chien de chasse qui devient enragé quand on lui montre un sorcier… Il faut que l’enfant se taise !… Si j’attaque, il y aura bataille, clameurs, vociférations… le voisinage me tient à l’œil… non, non, il faut ici user de ruse, les séparer, et j’attaquerai le petit chevalier tout seul…

– Maudit, que voulais-tu faire de nous ? cria à ce moment Hardy.

– Maudit ! Maudit ! Maudit ! hurlèrent les trois.

On eût dit que la voix de Hardy leur avait rendu la parole.

– Allez ! dit Saïtano, vous êtes libres…

– Libres ? firent-ils ; haletants.

– Venez !…

Ils le suivirent clopin-clopant, tassés l’un sur l’autre, roulant des yeux énormes, suant encore de la peur, et faisant des grimaces de douleur à chaque pas ; ils avaient été admirablement garrottés. Hardy fermait la marche.

Saïtano déverrouilla la porte de la rue.

A peine fut-elle ouverte, il y eut dans la Cité le bruit de la course affolée des trois délivrés qui fuyaient ; oubliant de jeter un seul merci à leur sauveur, emportés par la rafale d’épouvante, ils fuyaient comme s’ils eussent cherché le bout du monde pour s’y cacher…

Saïtano sourit. C’est cela qu’il attendait. Hardy prononça :

– Adieu, maudit ! Et prie ton Satan qu’il me fasse oublier ton repaire !

Et à son tour il s’en alla, mais avec la tranquillité qu’il crut convenable pour sa dignité.

Le chercheur d’impossible, le scrutateur de cadavres, Saïtano, se mit en route derrière lui, le suivant dans l’ombre, à quelques pas, guettant l’occasion pour s’élancer et l’abattre.

Hardy, lorsqu’il se crut seul, s’arrêta et s’appuya à un mur, à un angle du carrefour que formaient la rue de la Draperie, la rue des Marmousets et la rue de la Juiverie. Il tremblait de la tête aux pieds. C’était le choc en retour, la réaction. Ses vêtements étaient trempés. Il avait froid. Il se sentit seul dans ces ténèbres, seul dans la vie, sans père, sans mère, sans parents, sans amis – et il pleura.

Et comme il pleurait ainsi à chaudes larmes amères, un nom qu’il prononça tout bas, dans la candeur de son âme pure, fut comme une lueur illuminant la nuit où il se débattait : Roselys…

Et Roselys !… Qu’avaient-ils fait de Roselys ?…

D’un coin d’ombre épaisse le guettait Saïtano… Sans doute il crut le moment favorable. Assurant son poignard dans sa main, il marcha à l’enfant… A ce moment, il y eut un bruit d’armures entrechoquées, des lueurs de torches éclairèrent le carrefour, et une voix cria :

– Holà ! Halte ! Ici !…

Saïtano, froid et calme, maître de lui, obtempéra à l’ordre et, de la rue des Marmousets, vit déboucher une forte patrouille qui venait de faire une rafle dans le Val d’Amour.

– Que fais-tu dehors à pareille heure ? interrogea rudement la voix.

Saïtano jeta un coup d’œil sur Hardy arrêté à dix pas de là et songea : Il faut qu’il se taise !… Un éclair, soudain, brilla dans ses yeux, pour s’éteindre aussitôt. Il allongea la main, et du bout du doigt toucha la poitrine du chef de patrouille.

– Mort de Satan ! grogna l’homme d’armes en se reculant. Est-ce là répondre ? Que veut dire ce suppôt du diable ? Parleras-tu ?

– Vous portez la croix de Saint-André, fit Saïtano.

– Oui bien ! Et après ?

– C’est l’insigne de la maison de Bourgogne, reprit Saïtano.

– Bourgogne est mon maître !…

– Et Nevers est fils de Bourgogne, continua Saïtano.

– Ca, truand fieffé, te moques-tu ?…

– Non. Si vous voulez rendre service au noble comte de Nevers, conduisez-lui cet enfant… Si vous voulez être pendu, laissez-le s’en aller.

Le chef de la patrouille fit un signe. En un clin d’œil, Hardy fut entouré, saisi malgré sa résistance, placé entre deux soldats qui le tenaient chacun par un bras.

– Je vais faire ce que tu dis, grogna l’homme d’armes. Mais, nombril du pape ! si tu m’as trompé… en route ! A l’hôtel de Bourgogne ! Et toi, suis-nous.

– Je vous suis, dit Saïtano. Mais si vous voulez m’en croire, ce n’est pas à l’hôtel de Bourgogne qu’il faut chercher Mgr de Nevers.

– Et où, damné ruffian ?

– A l’Hôtel Saint-Pol !

On se mit en route. Saïtano, encadré par deux des gens d’armes, marchait en méditant : l’enfant se taira, Jean sans Peur le fera taire… Hardy s’avançait au milieu de la troupe avec cette sorte de bonne volonté du désespéré qui a reconnu inutile sa lutte contre le destin.

On s’arrêta devant un pont-levis.

Hardy leva les yeux, vit deux grosses tours massives, gardiennes immuables d’une porte hérissée de pointes de fer ; il reconnut l’une des entrées de l’Hôtel Saint-Pol, et se rappelant alors tout ce qu’il avait entendu murmurer lorsqu’on prononçait ce nom, il frissonna… Pourquoi, ah ! pourquoi le conduisait-on à l’Hôtel Saint-Pol ?… Le chef de patrouille appela, se nomma, cria un mot de passe, et bientôt toute la troupe s’engouffra sous une voûte dont une torche éclairait faiblement les profondeurs. Hardy eut l’impression d’entrer dans une tombe, et que jamais plus ne se rouvrirait pour lui l’énorme porte qui venait de se fermer en grinçant. Alors il sentit tomber sur ses épaules le froid de la peur, il voulut résister, se débattre… Il fut violemment entraîné.

q

VI – ENTREE EN SCENE D’IMPERIA

Jean sans Peur avait escorté la reine Isabeau jusqu’à l’Hôtel Saint-Pol et traversé avec elle cours et jardins, jusqu’à son palais. Dans la grande galerie à double colonnade, elle marchait devant lui, onduleuse et souple, et de sa capuche retombée sur les épaules émergeait la masse d’or de ses cheveux. Comme elle allait atteindre sa chambre à coucher, elle se retourna tout à coup, ses yeux resplendissants jetaient les effluves qui d’un fauve font une bête soumise… Nevers frémit.

– Donc, fit-elle, il n’y a « presque » plus rien de vivant entre nous. Laurence d’Ambrun est morte. Et quant à sa fille… votre fille !… Gérande s’en est chargée…

– Plus rien, dit Jean sans Peur. Rien. Je le jure. Laissez-moi donc, maintenant, vous parler de mon cœur. Vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir… Je croyais vous aimer… Lorsque je vous ai vue dans cette galerie, lorsque je vous ai entendue, j’ai cru vous comprendre, j’ai cru que d’un coup d’aile vous m’aviez porté aux sommets de la passion. Je me mentais, reine ! C’est depuis l’oratoire seulement que j’ai senti la frénésie de l’amour se glisser dans mes veines. C’est en vous voyant étincelante et terrible que je me suis mis à vous adorer comme on adore l’éclair que Dieu met à ses nuées… et maintenant…

Il râlait. Les paroles de flamme n’étaient sur ses lèvres sèches que des lambeaux informes à peine balbutiés, mais dont Isabeau rétablissait le sens. Elle se mit devant une porte latérale et s’y appuya.

– Vous êtes tel que je vous voulais. Quand vous serez duc de Bourgogne…

Un affreux tressaut le secoua. Mais, paisible, jouant avec ses bracelets, elle poursuivit :

– Quand votre père sera mort, quand votre femme Marguerite de Hainaut sera morte, quand mon mari Charles sixième sera mort…

Elle suspendit cette effroyable énumération d’hécatombe. Et lui, livide, buvait ses paroles, pantelait sous la flamme de son regard. Et elle acheva :

– Alors nous unirons le duché de Bourgogne au royaume de France, et avec nos armées nous rétablirons l’empire d’Occident…

Alors, en même temps que l’amour, l’ambition forcenée se réveilla chez Nevers. Empereur ! Maître du monde chrétien !

Et dans cet instant Isabeau se révéla tout entière. L’œil en dessous, le sourire aux lèvres, elle acheva :

– Alors, Nevers, alors je serai à vous !…

– Alors ?… interrogea Jean sans Peur avec un rire sinistre.

– Alors seulement ! dit-elle.

– Tout de suite, gronda Nevers d’une voix rauque de folie passionnée. Tu es à moi !… Je te prends !…

Ses deux mains violentes, frénétiques, s’abattirent sur les épaules d’Isabeau. Elle n’eut aucun mouvement de résistance. Seulement, d’un geste rapide, elle ouvrit la porte à laquelle elle s’appuyait, et appela doucement :

– Impéria !… Ma belle Impéria !…

Dans une chambre faiblement éclairée, Nevers, pétrifié d’épouvante, vit le fauve élégant et terrible qui, sur un tapis, étira d’abord ses pattes de devant, puis sa longue échine robuste et souple, puis se ramassa pour bondir, la gueule ouverte, les griffes au vent… Impéria !… la tigresse favorite d’Isabeau de Bavière !…

Le magnifique félin, brusquement, se détendit, et d’un seul bond vint tomber aux pieds d’Isabeau. Jean sans Peur tira sa dague… Il était livide. Mais il se criait : « Si je faiblis, si je recule d’un pas, elle va me tuer de son mépris d’abord, et me livrer ensuite à ce fauve… »

Isabeau, un instant, le considéra en dessous, et elle sourit.

Près d’elle la tigresse attendait, le mufle levé vers Jean sans Peur, et son souffle chaud, jetait dans l’air une légère buée grise.

– Tu vois ? dit Isabeau avec une étrange douceur. C’est un ami. Allons, fais-lui une caresse…

Alors, la tigresse la regarda quelques secondes – et elle s’aplatit… elle rampa… gronda… s’approcha de Jean sans Peur et, lentement, d’un mouvement de souplesse exquise et effroyable, se frotta à lui…

– Bien… très bien, ma belle Impéria… vous êtes vraiment belle et je vous aime !

Isabeau, rapidement, se baissa, et sur le mufle tiède du grand fauve mit un baiser violent. Puis elle se redressa et prononça :

– Allez, maintenant, allez, ma jolie Impéria…

Un instant après, la porte était refermée, la vision avait disparu, et Jean sans Peur, les oreilles bourdonnantes, le cœur à la gorge, vaincu, dompté, se courbait devant Isabeau plus encore sans doute pour cacher sa terreur que pour faire acte d’obéissance. Et Isabeau alors, d’une voix rude :

– Un appartement vous a été préparé au palais de Beautreillis. Pour cette nuit, Nevers, vous êtes l’hôte de Charles Sixième et d’Isabeau. Allez… allez, vous aussi. Demain matin, vous me donnerez votre réponse. Si vous m’avez comprise, si vous êtes digne de moi, si vous êtes l’empereur que rêve l’impératrice Isabeau, demain vous partez pour Dijon. Le jour où j’apprendrai la mort de Marguerite de Hainaut, Charles VI tombera… Allez, Nevers, songez à ce qu’il y a d’amour, de grandeur et de majesté dans la femme qui vous a appelé pour vous dire : « Je t’aime !… »

Ce dernier mot, elle le prononça avec une si suave douceur que Jean sans Peur sentit son cœur se remettre à battre avec violence. Mais quand il se redressa la reine avait disparu…

Alors un long soupir, où s’exhalaient la peur, l’amour et l’ambition, gonfla sa poitrine, et il sortit du palais de la reine ; mais ses jambes tremblaient et sa main s’accrochait convulsivement à la poignée de sa dague.

Parvenu au palais de Beautreillis, qui était situé dans, la partie méridionale de l’Hôtel Saint-Pol, il put se demander si la reine avait voulu lui montrer le faste de son hospitalité ou bien lui faire comprendre que pour cette nuit-là du moins il était son prisonnier : le palais de Beautreillis était rempli de gardes harnachés de pesantes armures qui firent la haie sur son passage, tandis que six valets porteurs de flambeaux marchaient devant lui pour l’éclairer.

Jean sans Peur s’arrêta dans la grande salle des armes et, renvoyant l’escorte, se laissa tomber dans un de ces vastes et profonds fauteuils du temps, aux dossiers tout fouillés par la prodigieuse imagination de l’art gothique.

Les gardes se retirèrent, – mais s’arrêtèrent dans la salle voisine.

Le front dans la main, Jean sans Peur méditait :

– Le duc de Bourgogne… mon père ! – Marguerite de Hainaut… ma femme ! – Charles sixième… mon cousin !

C’est autour de ces trois noms qu’évolua sa méditation… c’est sur des rêves rouges qu’il échafaudait le rêve radieux de la passion qu’il portait maintenant dans sa chair… et le rêve resplendissant au fond duquel étincelait la couronne de l’Empire de Charlemagne restauré !… Cela dura longtemps sans doute, jusqu’à l’heure où un page entra, s’arrêta devant lui, et annonça :

– Monseigneur, un homme est là qui prétend venir d’un logis de la rue Saint-Martin…

Jean sans Peur tressaillit violemment. La rue Saint-Martin ! Le logis Passavant ! La morte de l’oratoire, la pauvre et douce amante d’antan sacrifiée, bafouée, assassinée !… Et la fille ! Sa fille !… Il avait oublié tout cela… Fini, écrasé, tué, ce songe du passé !…

Non, tout n’était pas fini de ce côté-là…

Les yeux haineux, la parole mauvaise, l’esprit assiégé de vagues terreurs et de pensées de meurtre, il ordonna qu’on introduisît l’homme qui venait de la rue Saint-Martin…

Saïtano parut…

– Comment t’appelles-tu ? Qui es-tu ? Que veux-tu ? demanda Jean sans Peur.

– Mon nom ? dit Saïtano. Il importe peu, monseigneur. Qui je suis ? Demandez à Sa Majesté la reine quel est l’homme à qui, par six fois déjà, elle a fait l’honneur de l’aller voir en la Cité. Ce que je veux ? Vous prévenir qu’il reste un témoin de l’affaire du logis Passavant…

– De quoi te mêles-tu ! gronda Nevers.

– De votre réputation, monseigneur, dit froidement Saïtano. Il y a les actes, monseigneur…

Nevers frissonna. Sa dague, au même instant, fut hors du fourreau.

– Vous ne pouvez pas me tuer, dit Saïtano en étendant le bras. Vous atteindriez la reine !…

– Drôle ! grinça Nevers.

Saïtano se redressa et frémit. Ses yeux eurent un éclair flamboyant… la haine était née dans son âme obscure. Un mot ! Nevers avait dit un mot de trop ! Un mot que Saïtano ne devait jamais pardonner. Devant ce regard de mort, Jean sans Peur recula. Puis, à voix basse :

– Parle ! Dépêche !

Saïtano se redressa, et à haute voix prononça :

– Il y a eu de votre fait ou de par votre complicité, il y a eu, monseigneur, infamie, félonie et forfaiture…

Nevers devint pourpre.

– Misérable manant, tu oses insulter ton seigneur !

En même temps, avant que Saïtano eût pu faire un geste, la main de Nevers se leva. Dans la même seconde, cette main s’abattit sur le visage de Saïtano…

L’homme de la Cité, livide, n’eut pas un mot, pas un geste. Mais aux mille plis de son front couvert de sueur, on eût pu voir ce qu’il souffrait. Et si Nevers avait pu lire dans son cœur, il l’eût poignardé.

– Parle, maintenant, reprit Jean sans Peur.

– Monseigneur, dit froidement Saïtano, les actes de mariage ont été détruits. Vous savez que vous n’avez rien à craindre de ceux qui ont signé avec vous. La fiancée est morte. Les témoins se tairont. C’est votre affaire. Mais je vous dis : il y a un « témoin » qui parlera, lui !…

– Un témoin ! fit Nevers. Qui cela ?…

– Celui que messire Amaury de Bois-Redon devait réduire au silence. L’enfant, monseigneur : le chevalier Hardy de Passavant…

– Il a échappé à Bois-Redon ?…

– Et à la mort ! dit Saïtano.

Rudement, talonnant le parquet de chêne, le comte de Nevers fit quelques pas, gronda un furieux juron, puis, revenant sur Saïtano :

– Cet enfant… il faut, coûte que coûte, le retrouver.

– Monseigneur, l’enfant est là, dit Saïtano. Celui-là parlera. Tôt ou tard, fût-ce dans vingt ans, vous le verrez se dresser devant vous et crier : « J’ai vu !… » Cela ne me regarde pas, monseigneur. C’est vous seul que cela regarde. Moi, je vous l’amène. Il est là. A vous de le faire taire… Un dernier mot : seuls, les morts ne parlent pas, monseigneur !

Nevers détacha son escarcelle et la posa sur une table devant Saïtano. Elle était gonflée d’or. Saïtano la repoussa du bout du doigt et murmura :

– Plus tard, monseigneur, plus tard j’aurai ma récompense. Adieu, monseigneur… à vous revoir !

Il sortit sans hâte, laissant Nevers étonné, subjugué, en proie à ce sourd malaise que provoque le contact des êtres inexplicables, et se disant :

– Celui-là est mon ennemi mortel. Pourquoi ?…

Quelques instants plus tard, le chevalier Hardy de Passavant était devant Jean sans Peur. Et ce fut étrange. Nevers était immobile, la main à la garde du poignard, les yeux fixés sur Hardy. Nevers voulait frapper. Il savait qu’il finirait par frapper. Il fallait que ce fût vite fait. Et il ne frappait pas… Hardy, la gorge serrée d’angoisse, le cœur battant, surveillait cette silhouette à demi perdue dans l’obscurité. Reconnaissait-il l’homme de l’oratoire ?… Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il reconnaissait un ennemi mortel. Ils ne se disaient rien…

Tout à coup, Nevers se mit en marche, soufflant de ce souffle fort et rauque des fauves qu’un obstacle contrarie.

Hardy le regardait venir. Soudain, d’un geste nerveux, il étendit la main vers Nevers, et cria :

– Vous avez du sang au visage ! Vous avez tué ! Qui avez-vous tué ?…

Nevers recula en pâlissant. Il avait encore au visage le sang de Laurence. D’un geste machinal, il essuya son front. Et il recula. Il était arrivé à l’extrémité de la salle, près d’une porte. Hardy, demeuré à sa place, le voyait se perdre dans les ombres accumulées là-bas… Tout à coup, il ne le vit plus !…

Nevers avait franchi la porte…

Nevers avait trouvé le moyen de tuer l’enfant sans le frapper…

– On dit, songea-t-il, que les cachots de la tour Huidelonne sont mortels. De quoi meurent les prisonniers d’Etat qu’on y enferme ? On dit qu’un homme robuste peut à peine y vivre un an… Combien de mois… combien de jours y vivra un enfant ?…

Demeuré seul, Hardy respira, comme on peut respirer quand on vient de voir la mort.

– Il faut fuir ! murmura-t-il.

Il ouvrit la porte par laquelle il était entré ; elle donnait sur une salle – et, là, douze hommes d’armes veillaient. Il referma doucement et courut à la porte par où Nevers était sorti : fermée, verrouillée ! Il bondit à une fenêtre, l’ouvrit, calcula au jugé qu’une trentaine de pieds le séparaient du sol et se mit à tirer sur les rideaux de soie brochée qui ornaient l’embrasure ; les rideaux vinrent en bas et il commença à les déchirer par bandes pour s’en faire une corde…

Comme il achevait ce travail, il tourna la tête, obéissant à cette impression d’inquiétude du prisonnier qui s’évade, et il demeura frappé de stupeur : les hommes d’armes étaient là qui le regardaient faire en silence et souriaient. Hardy poussa un cri et s’élança à la fenêtre pour sauter : des bras vigoureux le happèrent, l’empoignèrent, et, violemment repoussé, il alla tomber dans un fauteuil où il se tint immobile, farouche et fier, fermant les yeux pour ne pas laisser voir sa terreur.

Deux hommes entrèrent, deux colosses à barbe et chevelure incultes, coiffés de bonnets rouges à bandes bleues, vêtus de justaucorps lie de vin, de hauts-de-chausse rouges, chaussés de bottes montantes ; ils portaient à la ceinture un large et long couteau à lame nue, du côté gauche, et un trousseau du côté droit : c’était le costume des geôliers de l’Hôtel Saint-Pol.

Sans dire un mot, ils saisirent Hardy chacun par un bras… Ils traversèrent une cour, puis une autre… Le silence et les ténèbres pesaient de leur double poids sur ce désert mystérieux qu’était l’Hôtel Saint-Pol à cette heure de la nuit…

Hardy, de ses yeux agrandis, regardait droit devant lui, au loin… Soudain, il se raidit, ses forces réveillées brusquement, et il jeta un grand cri :

– A moi ! A moi !…

Là… dans cette vaste cour qu’ils traversaient, une ombre venait d’apparaître… un secours possible, un homme qui aurait pitié, peut-être ! Dix pas encore, et il le vit distinctement : il était vêtu de velours noir, il était affreusement maigre, il marchait d’un pas incertain, tantôt trop lent, tantôt précipité, il grognait des choses indistinctes, il avait des sanglots étranges et des éclats de rire à faire frissonner, et ses yeux, dans la nuit, ses yeux immenses jetaient des lueurs d’éclairs…

– A moi ! A moi ! cria Hardy !… Qui que vous soyez, venez à moi !…

L’être fantastique, apparition de cauchemar dans les ténèbres, s’arrêta et, d’un accent rauque, tremblant, pareil à une plainte ironique et tragique :

– Halte ! Qui va là ? Qui m’appelle ?…

– Le roi ! murmura l’un des geôliers.

– Le roi fou ! gronda l’autre.

L’apparition, noire silhouette disloquée, ricanante et gémissante –, le fou, donc, se pencha et dit :

– Qu’est ceci ?

– Prisonnier d’Etat, sire ! dirent les geôliers.

– A moi ! A moi ! répéta Hardy. Monsieur, êtes-vous gentilhomme ? Ecoutez-moi ? Secourez-moi ! Oh ! Il s’en va !… A moi ! A moi !…

Les deux colosses un instant arrêtés l’entraînaient de nouveau. Le fou, brusquement, sous l’impulsion d’une nouvelle idée, s’était écarté, fantôme qui se perdait déjà au loin dans le gouffre des ténèbres… Il s’en allait à la poursuite de son rêve. Hardy entendit encore un ricanement funèbre, puis une sorte de hululement prolongé – puis ce fut le silence.

Les geôliers marchaient d’un bon pas. Ils arrivèrent à une sorte de terrain vague, au bout duquel, isolée, triste, pensive, se dressait la tour Huidelonne[8].

La Huidelonne – reste, sans doute, de quelque château disparu – était à peu près en ruines. Deux étages, pourtant, étaient encore logeables, – jadis salles d’armes ou salles de fête, maintenant repaires de geôliers.

Hardy, tout à coup, ne vit plus que les étoiles au-dessus de sa tête : il était dans la tour.

Il fut soulevé par les deux poignes… il eut vaguement la sensation qu’on le descendait vers il ne savait quelles profondeurs ; tout à coup il se sentit lâché, et tomba sur les genoux, sur un sol fangeux ; en même temps retentit le bruit sonore d’une porte qui se ferme, il perçut des bruits rapides et mous de bêtes mises en déroute, il respira avec difficulté un air méphitique, il eut l’affreuse impression d’un silence de mort dans des ténèbres de tombe, et il s’affaissa évanoui, en murmurant : « Adieu, Roselys, pauvre petite Roselys !… »

q

VII – DESTINEES PARALLELES

Avec regret nous quittons un moment Hardy de Passavant ; mais en esquissant en quelques traits brefs la destinée de Roselys d’Ambrun, nous restons dans un plan parallèle à la destinée de ce jeune héros auquel on nous permettra de payer le tribut de notre admiration ; en succombant à la faiblesse, il dit : « Pauvre petite Roselys !… » Charmant instinct de protection. Il eût pu, vraiment, se plaindre soi-même : il plaignit Roselys.

Que devenait-elle ? En peu de mots, voici :

Cette femme nommée Gérande qui était apparue dans l’oratoire du logis Passavant avait reçu du scribe de la reine des instructions détaillées.

Elle monta dans la litière que la reine avait fait aposter au coin de la rue Saint-Martin et fit asseoir près d’elle Roselys. A la porte Saint-Denis, les quatre gardes qui l’escortaient furent remplacés par huit cavaliers de la maison de Bourgogne qui attendaient là depuis deux heures.

Le scribe avait dit à Gérande : – Il faut que la petite fille disparaisse au loin et si bien que l’idée de revenir à Paris lui soit impossible. Le mieux, c’est qu’elle devienne l’enfant de quelque manant qui devra ignorer d’où elle vient et qui elle est.

Les moyens étaient laissés à la disposition de Gérande.

La litière prit la route du nord, passa par Dammartin, et vers midi, atteignit Villers-Cotterets, ville alors bien plus importante que de nos jours.

A une centaine de toises de la ville, escorte et litière s’arrêtèrent.

Dans un champ d’avoine, une femme travaillait, près de là.

Elle vit arriver cette litière escortée par huit cavaliers portant sur la poitrine la croix rouge de Saint-André. Elle en vit descendre Gérande qui, à pied, se dirigea vers la ville traînant par la main une petite fille pauvrement vêtue : cela excita sa curiosité, et, par un sentier de traverse, en toute hâte, elle gagna l’entrée de Villers-Cotterets, pour voir ce qui allait se passer.

Roselys ne pleurait pas – ne pleurait plus. En passant, cette petite notation : le moment vraiment terrible pour elle fut celui où, dans la litière, Gérande la dépouilla de son élégante et riche parure pour la transformer en une fille de manants. Brutalement saisie et enlevée de sa chambre, Roselys avait eu peur, crié, appelé Hardy à son secours. Lorsqu’on la jeta dans la litière, elle sanglota à l’idée qu’on la séparait de sa mère et du compagnon de son enfance. Lorsqu’elle vit qu’on sortait de Paris et que huit hommes d’armes, la lance au poing, trottaient à ses côtés, la terreur la fit grelotter. Mais jusque-là, somme toute, sa petite âme avait tenu bon. Elle ne comprit l’étendue de son malheur que lorsque Gérande, silencieuse, l’œil froid, la bouche serrée, le front têtu, les mains dures, l’habilla de vêtements propres mais grossiers. Alors elle cessa d’implorer et de sangloter, et elle se tint immobile, raidie, dans un coin de la litière. Puis, peu à peu, d’étranges pensées se levèrent en elle et se mirent à travailler, à tisser les toiles du délire avec leur irrésistible puissance d’activité. Elle imagina qu’elle était à des centaines de lieues de sa mère, et que des années, un temps inappréciable, s’étaient écoulés…

Alors si Gérande n’avait pas été l’incarnation de l’« insensibilité », si elle se fût penchée sur la petite Roselys, même sans pitié, elle eût pu se demander pourquoi ses mains se glaçaient tandis que son visage s’empourprait, et pourquoi ses yeux agrandis par l’épouvante semblaient si égarés et troubles.

Lorsqu’on mit pied à terre, Roselys marcha de bonne volonté sans se rendre compte qu’elle marchait ; mais elle tremblait sous l’ardent soleil de juin, et ses dents claquaient.

Gérande, sans demander son chemin à personne, se dirigea sur le clocher, et entra au presbytère.

– Messire, dit-elle, je suis de Nanteuil et je vais à Soissons pour y retrouver mon mari. En partant, j’ai emmené avec moi cette fille, dont la mère est morte voici huit jours, et dont je ne puis me charger plus longtemps, vu que la marche la met sur ses fins et que je suis pressée d’arriver.

Le prêtre jeta les yeux sur Roselys, et dit :

– Cette enfant est malade de quelque mauvaise fièvre.

– C’est justement pour cela…

– Comment s’appelle-t-elle ?

– C’est une fille sans nom, dit Gérande.

Le prêtre était vieux, bon chrétien, bon homme, secourable, et déjà se disposait à s’attendrir. Mais à ces mots : « fille sans nom », il se leva, fit un grand signe de croix et, dans la simplicité de ses croyances :

– Rien d’étonnant, alors, qu’elle ait cette mauvaise fièvre. Il faudra l’exorciser. Ne pourriez-vous pas la conduire plus loin, jusqu’au premier bourg ?… Une fille sans nom !

– Impossible ! messire. Elle ne peut plus marcher.

Le bon vieux hésita, marmotta une courte prière, puis, comme c’était son devoir et son office :

– Eh bien, je vais donc la faire crier et exposer sous le porche de l’église. Si Dieu a pitié d’elle et que quelque bonne âme la veuille adopter, je la baptiserai, l’exorciserai et ferai l’acte d’adoption. Allez, ma digne femme, et que le Seigneur vous garde des larrons qui infestent la forêt !

Gérande s’inclina sous la bénédiction du vieillard ; puis, munie de ce viatique, s’en alla sans jeter un coup d’œil à Roselys. Bientôt, elle eut rejoint la litière, et, avec l’escorte, reprit le chemin de Paris.

Roselys fut conduite sous le porche de l’église et y demeura, sous la surveillance du bedeau, homme d’une grande piété qui eût cru manquer à son devoir en ne l’accablant pas d’injures.

Roselys ne comprenait pas, n’entendait pas, sans doute ; elle grelottait, voilà tout ; et le bedeau put, tout à son aise, décharger sa conscience.

Roselys fut criée.

C’est-à-dire que, par la ville, le crieur public fit savoir à tous qu’une enfant sans nom dont la mère était morte se trouvait exposée sous la garde de Dieu à l’entrée de sa maison, afin que chacun la pût venir examiner et voir s’il lui conviendrait de la prendre.

Alors, comme dans un rêve, Roselys vit se former devant elle un grand demi-cercle de petites filles et de garçons ébouriffés, barbouillés, sales, rouges, bouffis, qui lui tiraient la langue, lui faisaient les cornes, la dévisageaient de leurs yeux luisants de méchanceté, avançaient pour la pincer, se sauvaient à toutes jambes dès qu’elle faisait un mouvement, riaient aux éclats, huaient, se bousculaient, criaient : Comment t’appelles-tu, fille de… ? C’était l’avant-garde de la vertu. Le gros du bataillon ne tarda pas à surgir. Elles arrivaient de tous les coins du pays, maudissant l’immoralité du siècle, s’affirmant les unes aux autres que la mère inconnue aurait dû être tirée à quatre chevaux, qu’elle s’était dépêchée de mourir, la gueuse, pour aller retrouver Satan qui, sans le moindre doute, était le père : qu’heureusement la fille serait exorcisée en bonne et due forme. Elles étaient toutes là, les enragées vertueuses, la Joubarbe, la Bicorneau, la Jambes-Tortes, la Tommache, la Nez-Rouge, la Siroude, la Boncœur, et d’autres, elles s’approchaient, tâtaient l’enfant, la retournaient, la soupesaient, ricanaient, prenaient des mines dégoûtées – aucune n’en voulait !

– Ca n’a ni bras ni jambes, sifflait la Boncœur.

– Ca doit manger comme quatre et ne rien faire, sifflait la Tommache.

– Ca a dû être habitué par la mère à fainéanter, sifflait la Nez-Rouge.

– Ca vous a la peau fine et des doigts en fuseau, sifflait la Bicorneau.

Toutes les vipères sifflaient et se pâmaient d’aise à s’entendre siffler les unes les autres. L’enfant râlait, s’affaiblissait, devenait pourpre et livide coup sur coup, respirait à peine ; tout à coup, elle s’affaissa, les yeux éteints ; il y eut une huée.

Une femme, alors, s’avança, et dit : « Je l’adopte !… »

C’était la paysanne qui avait vu, de son champs, arriver la litière de Gérande, qui avait longuement ruminé et avait fini par se dire : « C’est peut-être la fortune. Qui sait ?… »

A ce moment, au loin, sur la route, il y eut le sourd roulement d’une pesante troupe de cavalerie au trot ; cela se rapprocha rapidement ; les maisons dégorgèrent d’une foule qui agita les bras et poussa de grands cris : « Orléans ! Orléans ! Vive Orléans !… » Et dans un nuage de poussière, sous la magnificence du soleil, parmi des éclairs de lances, des chocs d’armures, apparut une brillante cavalcade…

D’abord six trompettes, puis un peloton d’hommes d’armes couverts d’acier, puis un gros de gentilshommes caracolant et faisant flotter au vent leurs manteaux de soie, puis encore un peloton fulgurant d’acier. Au milieu de cette imposante escorte, une litière traînée par quatre chevaux blancs et enveloppée de rideaux de pourpre aux armes de Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI.

Dans cette litière, sur le devant, trois dames d’honneur.

Sur les coussins du fond, une femme au noble et doux visage, vêtue avec une élégante somptuosité : c’était Valentine de Milan, duchesse d’Orléans, qui s’en revenait de visiter le château que son mari achevait de faire construire à Pierrefonds.

Elle avait la réputation d’une sainte ; elle l’était, si par sainteté on entend l’exquise noblesse d’une haute intelligence planant au-dessus des basses ambitions, l’adorable bonté d’un cœur qui ne connut jamais la haine.

Valentine vit cette enfant sous le porche de l’église, entourée par la nichée de vipères, et elle comprit.

– Une enfant exposée, murmura-t-elle… pauvre petite !…

Déjà la cavalcade était passée comme une nuée rouge que pousse le vent… Cent pas plus loin, tout s’arrêta brusquement : Valentine avait jeté un ordre. Elle descendit seule, commanda à la litière d’attendre où elle se trouvait, et à toute l’escorte de se porter en avant de Villers-Cotterets, et comme on était habitué à ces attitudes qui ne tenaient nul compte de l’étiquette, on ne s’étonna pas.

La duchesse d’Orléans s’avança entre une double haie de gens découverts et inclinés, elle arriva jusqu’à l’église, et son premier mouvement fut de se baisser, de prendre dans ses bras la petite Roselys et de la relever en disant :

– Mais cette enfant se meurt ! Pourquoi ne la secourt-on pas ?…

– C’est une fille sans nom, dit le bedeau.

– Sait-on qui elle est ? d’où elle vient ? demanda Valentine.

– Moi, je sais tout ! dit la paysanne du champ d’avoine. Moi, Guillaumette, j’ai tout vu, et j’adopte l’enfant. Je l’ai dit. Je ne m’en dédis pas. Qu’on fasse l’acte.

Le cercle des commères s’était élargi. Elles regardaient d’un air pincé. L’une à l’autre, elles semblaient se dire : Il paraît que Mme la duchesse est une pas grand’chose. Derrière elles, une foule avide. Les notables accourus. Tout ce monde se taisait. Valentine tira deux pièces d’or de son aumônière et les offrit à Guillaumette qui rougit de plaisir. La duchesse considérait l’enfant, admirait son merveilleux profil de grâce, sa chevelure soyeuse, toute sa personne si délicate sous le grossier costume.

– Et qu’avez-vous vu, dites-moi ?

– Mais une belle litière et des gens d’armes qui se sont arrêtés hors la ville. Et les gens d’armes portaient des lances, avec une belle croix rouge de Saint-André tout au travers de la cuirasse…

Valentine tressaillit…

– La croix de Bourgogne ! murmura-t-elle.

– Et la femme est descendue, traînant l’enfant, continua Guillaumette. Moi, je les ai suivies, et me voilà. J’adopte la petite. Elle est à moi. Qu’on dresse l’acte.

Cette fois, la duchesse d’Orléans détacha son aumônière et la tendit, contenant et contenu, à Guillaumette.

– Cédez-moi vos droits, voulez-vous ? dit-elle en souriant.

Guillaumette serrait frénétiquement l’aumônière dans ses doigts crispés, toute pâle cette fois, car elle se rendait compte que si le contenu était d’importance, le contenant à lui seul était une fortune, soie d’or parsemée de perles et de diamants. Elle bégayait des choses confuses.

Déjà Valentine de Milan ne s’occupait plus d’elle… Et cette foule qui entourait le porche de l’église vit alors une chose qui la fit frissonner comme un grand et noble spectacle. Elle vit la duchesse d’Orléans, la femme du premier personnage du royaume en ce temps où le roi ne comptait pas, prendre doucement dans ses bras la fillette à l’humble costume, et vers sa litière armoriée aux armes les plus illustres de France, elle se mit en marche, souriante, portant, enveloppée dans un pan de son manteau de velours, la fille exposée, la fille sans nom…

Valentine déposa Roselys évanouie sur les coussins, fit fermer hermétiquement les rideaux de la litière, et comme ses dames d’honneur la regardaient, stupéfaites, avec son doux sourire, elle leur dit :

– Pas un mot à personne au monde de ce que je fais aujourd’hui…

– Madame la duchesse veut cacher ses bonnes œuvres, fit l’une des dames.

– Non, ma bonne Châtillon : il s’agit de cette jolie enfant dont la vie serait sûrement en péril si on savait que c’est moi qui la prends.

– Et pourquoi, madame ? demanda la duchesse de Châtillon très intéressée.

Et Valentine de Milan répondit :

– Bourgogne ou Nevers… l’un ou l’autre, je ne sais lequel des deux, je le saurai. Mais pour l’un ou pour l’autre, cette enfant sans nom portera un nom terrible, elle s’appellera le Remords… la Vengeance peut-être.

q

VIII – MARGUERITE DE HAINAUT

Lorsque les deux geôliers de la tour Huidelonne eurent emmené Hardy de Passavant, Jean de Bourgogne, comte de Nevers, sûr d’avoir assuré à jamais sa tranquillité en supprimant le témoin, passa le reste de la nuit dans cette grande salle du palais de Beautreillis où, jusqu’au grand jour, il continua sa méditation.

Le jour vint. L’Hôtel Saint-Pol s’éveille, s’anime, commence à vivre sa vie bruyante, s’emplit de hauts seigneurs allant du palais de la reine, où ils faisaient leur cour à Isabeau de Bavière, au palais du roi, non pour y saluer Charles VI, mais pour apporter leur contingent de force à l’un des trois régents qui se disputent âprement le pouvoir : les uns sont au duc d’Orléans, frère de Sa Majesté ; les autres appartiennent à Philippe de Bourgogne ou au duc de Berry, oncles du roi. On se regarde de travers, on se menace des yeux, on mâche des insultes, et déjà s’esquisse la grande lutte qui va ensanglanter Paris. Quant au duc de Bourbon, troisième oncle de Charles VI, il vit à l’écart, en tête-à-tête avec ses estampes, ses médailles, ses manuscrits, enfermé en sa hautaine probité d’où son dédain d’artiste et de lettré contemple ces pauvres ambitions ruées à la conquête d’un peu d’or ou de puissance.

Au palais de la reine, la grande galerie, la salle de Theseus, la salle de Mathebrune regorgent d’élégants et d’élégantes. Là, ce sont des œillades, des sourires, des déclarations murmurées en termes tels que, pour les traduire, il nous faudrait en appeler au latin.

Soudain, dans la galerie, un reflux. On s’écarte, on s’incline, on fait place à celui pour qui, depuis huit jours qu’il est à Paris, la reine n’a eu que des sourires, l’homme que, sûrement, elle a distingué entre tous… le fils du duc de Bourgogne, le jeune comte de Nevers.

Pâle de sa terrible nuit, pâle de ses résolutions, Jean sans Peur s’avance à travers les groupes, laissant derrière lui un long sillage d’admiration et d’envie. La reine le voit venir et lui tend la main. Il met un genou sur les tapis pour baiser cette main, et, en s’inclinant, dans un souffle, il prononce :

– J’accepte !…

– Eh bien, partez ! murmura la reine, et songez à ce qui vous attend au retour !…

Jean sans Peur se relève. C’est fait. Charles VI est condamné. Condamné Philippe de Bourgogne. Condamnée Marguerite de Hainaut.

Le jour même, après un entretien avec son père, Jean sans Peur, à la grande joie de quelques-uns, à l’étonnement de tous, quitta Paris. Les uns soutinrent que la reine l’avait subitement disgracié. D’autres affirmèrent que les bourgeois de Dijon profitaient de l’absence de leur duc et du comte de Nevers pour se mutiner et refuser l’impôt, comme avaient fait ceux de Paris treize ans avant, au temps des Maillotins.

Quant à la reine, interrogée par ses favoris sur ce qu’elle pense de ce départ précipité qui ressemble à de l’ingratitude, elle s’est contentée de répondre d’un accent étrange :

– Tenez-vous en repos et soyez sûrs que vous reverrez Nevers à la cour de France…

Jean sans Peur, donc, escorté de soixante gentilshommes bien armés et de leurs suites, prit la route de Dijon et la parcourut à marches forcées. Mais, si vite qu’il allât, un autre allait plus vite. Celui-là voyageait seul, sans escorte.

A cinq ou six reprises, soit à l’aube, à l’heure indécise où le contour des objets ne se dessine pas encore, soit au crépuscule lorsque l’ombre du soir jette le même manteau sur les êtres qui passent, sur les arbres qui s’agitent et sur les rochers solitaires assis au bord du chemin, Nevers crut voir au loin devant lui un haut cavalier au maigre profil trottant sur un grand cheval décharné…

Mais à chaque fois, quand il regardait avec plus d’attention, il s’apercevait que ce qu’il avait pris pour la maigre silhouette d’un cavalier n’était qu’une illusion créée par quelque accident de terrain, par un buisson, par quelques grosses pierres entassées…

Il arriva à Dijon. Les cloches sonnèrent. Les échevins lui lurent un discours. Et il se rendit au palais ducal où il y eut grand banquet pour fêter son retour. Sa femme, Marguerite de Hainaut, ne parut pas à ce banquet. Le soir venu, Jean sans Peur se retira dans sa chambre où il s’entretint joyeusement avec plusieurs de ses gentilshommes, causant chasses et guerres. Vers onze heures, il se trouva seul, et retomba alors dans sa méditation. Il murmurait :

– Je suis ici pour tuer Marguerite. Comment ?…

A ce moment, la porte de sa chambre s’ouvrit, et une femme parut. Elle était grande, brune, forte, avec une bouche sévère et des yeux fiers. Nevers se redressa tout d’une pièce, le cœur à la gorge : c’était Marguerite de Hainaut ! Elle s’avança jusqu’à son mari, lui mit une main sur l’épaule, et, d’une voix qui lui fit chanceler comme un souffle de tempête fait trembler les feuilles, elle prononça nettement :

– Eh bien ! Jean de Bourgogne, puisque vous êtes venu ici pour tuer votre femme, tuez-la !…

Quelques secondes, Jean sans Peur et Marguerite de Hainaut demeurèrent silencieux, visage contre visage, l’homme livide et frissonnant de ce qu’il venait d’entendre, la femme souverainement calme, dédaigneuse et triste.

– Que signifie ? bégaya enfin Nevers. Quelles effroyables paroles venez-vous de prononcer ?

Marguerite, toute droite, reprit alors :

– Comment comptez-vous me tuer ? Par le fer ? Par le poison ? Emploierez-vous successivement l’un et l’autre comme pour Laurence d’Ambrun votre amante ?…

Un soupir terrible gonfla la poitrine de Jean sans Peur. Son regard se fixa sur Marguerite, et soudain, les afflux de meurtre battirent à ses tempes. Il dégaina. Sans un mot, il abattit sa main gauche sur la nuque de sa femme, et leva la main droite. Le poignard traça dans l’air une vague lueur grasse. Marguerite ne fit pas un mouvement. De sa même voix intrépide, elle prononça :

– Hâtez-vous, tuez avant que le duc de Bourgogne, déjà prévenu de ma mort, n’ait le temps de me venger !

Le poignard ne retomba pas.

Jean sans Peur recula. Il râlait : « Le duc déjà prévenu !… » Il comprit qu’il était dans la main puissante de la fatalité, qu’un inextricable filet avait été tendu autour de lui… Il recula dans le vertige de l’épouvante, et murmura :

– Je suis perdu !

– Asseyez-vous, monseigneur, dit Marguerite de Hainaut. Nous avons à nous examiner, à nous expliquer, à nous comprendre peut-être. Ce sera vite fait. En ce moment même, un homme à moi, sûr, fidèle, impavide, incorruptible, attend quelque part dans Dijon. Si je ne meurs pas, il reste. Si je suis tuée, il part à franc étrier porter au duc de Bourgogne une dépêche de moi…

Nevers écoutait, hagard. Parfois, d’un geste machinal, il s’essuyait le front.

– Dans cette dépêche, continua Marguerite, j’explique à votre noble père que je meurs assassinée par vous, que vous devez ensuite le tuer lui-même. Que pendant ce temps, ma royale cousine Isabeau doit mettre à mort le roi de France. Que sur ce triple meurtre vous avez tous deux, elle et vous, bâti vos rêves d’amour et de grandeur.

Rendons en passant cette justice à Jean sans Peur : il dédaigna de nier. Et comment l’eût-il pu ? En réalité, la stupeur l’écrasait. Il eut le vertige. Il répéta :

– Je suis perdu…

– Donc, dit Marguerite, vous devez me tuer, vous devez aussi devenir parricide. Ambitieux sans valeur, amant sans courage, c’est aux crimes les plus lâches que vous demandez la satisfaction de votre double appétit. Tuez votre père d’abord, et alors, j’ameute, moi, la noblesse de Bourgogne et de France, je vous fais couper le poignet droit, arracher la langue, et tirer ensuite vos membres à quatre chevaux. Ou bien, c’est moi que vous tuez la première. Et le duc de Bourgogne prévenu accourt ici, vous arrête de ses propres mains et vous livre au bourreau. Seigneur de Nevers, vous avez mal combiné votre forfait : il fallait nous tuer tous deux, votre père et moi, ensemble, dans la même minute…

– Je suis perdu, répéta pour la troisième fois Jean sans Peur.

– Vous êtes sauvé, dit Marguerite.

Il leva péniblement les yeux, la vit sans colère, et joignit ses mains homicides dans un geste de silencieuse, ardente et tragique supplication. Elle secoua la tête.

– Regardez-moi, dit-elle non sans une sorte d’amère douceur. Regardez-moi bien, Nevers. Moins belle peut-être que ma cousine de France, demandez-vous si pourtant je suis tellement disgraciée de la nature que je ne puisse être aimée, moi aussi !

Elle était belle à ce moment. D’une autre beauté qu’Isabeau de Bavière, mais plus noble aussi.

– Oui, oui, balbutia Jean sans Peur, vous êtes digne d’être aimée… je ne vous ai jamais vue ainsi… je vous vois pour la première fois…

Il était sincère.

– Vous êtes sauvé, reprit Marguerite. Supposez-moi morte. Supposez Bourgogne mort. Et mort aussi le roi de France. Quel fonds pouvez-vous faire sur une fille folle de son corps qui, quand elle sera lasse de vous, empereur ou roi, vous poignardera elle-même dans cette couche royale où elle appellera quelque valet d’écurie pour vous remplacer ! Même si cela n’était pas, songez aux ennemis mortels de votre maison. Pensez-vous qu’Orléans et Berry vous eussent, sans combat, livré la couronne ? Pensez-vous qu’ils n’eussent pas découvert le crime, et ne vous eussent pas déclaré hors la loi, hors l’humanité, jetant l’horreur sur deux pays et levant contre vous le monde entier depuis le plus haut seigneur jusqu’au dernier manant ?… Jean de Nevers, vous êtes jeune. Vous pouvez vous refaire une existence glorieuse. Je vous y aiderai. Le voulez-vous ? Voulez-vous que soit effacé ce rêve de sang ? Voulez-vous que je sois pour vous le guide fidèle, l’épouse enfin dont la gloire est faite toute de la gloire de son mari ?…

Nevers se leva. Il était sombre.

– Ainsi, dit-il, vous me pardonnez, Marguerite ? Pouvant m’anéantir, vous tâchez à me relever et me tendez la main ?

– Je ne pardonne pas, j’efface, dit-elle. Si c’est un crime que de sauver le mari que Dieu m’a donné, puisse ce crime retomber sur moi-même !

– Marguerite ! haleta Jean sans Peur.

– Ambition ! murmura-t-elle. Vous voulez de l’honneur, de la puissance. Le chemin que je vous montre vous y conduira sûrement. Ecoutez…

– Parlez ! oh ! parlez-moi encore ! Sauvez-moi ! Dites-moi ce qu’il faut faire !…

– Eh bien, vous parliez de pardon. Oui. Il faut un pardon. Mais c’est à Dieu qu’il faut le demander. Une croisade se prépare[9], Jean de Bourgogne, si vous le voulez, je me fais forte d’obtenir pour vous le commandement suprême des armées chrétiennes. C’est là, Nevers, c’est dans les plaines où le Christ a souffert, c’est autour de son tombeau que s’acquiert la gloire qui peut ensuite permettre à une ambition de tout espérer, de tout oser ! Celui qui revient vainqueur des fabuleuses contrées orientales est plus que roi. Et alors… si par la volonté de Dieu et non celle des hommes, un trône se trouve vacant… alors, si le roi de France affaibli, usé, tué par le mal qui le ronge… ah ! comprenez donc enfin qu’il faut à l’ambition les voies larges du triomphe à ciel ouvert et non les chemins tortueux du crime dans les ténèbres !…

C’était d’une profonde et belle politique. Jean sans Peur, étonné, transporté, s’inclina avec un religieux respect devant la femme qu’il était venu assassiner, et murmura :

– Duc, prince ou roi, je m’unis à vous pour la vie, et vous bénis de m’avoir sauvé de moi-même. Demandez, obtenez pour moi le commandement de la croisade : je suis prêt à partir !

Ce fut chez Jean sans Peur une minute de sincérité sous un coup de terreur. On verra plus tard ce que devint cette sincérité. Ce qu’il faut dire dès maintenant, c’est que, pendant deux mois, Marguerite de Hainaut le tint dans sa main… A regret, peut-être, le comte de Nevers accepta toutes les conditions qu’elle lui imposa, et, en fin de compte, accepta le commandement de la croisade contre le sultan Bajazet.

Le lendemain soir de l’épisode que nous venons de conter, un cavalier sortit de Dijon. Il montait un grand cheval qui, malgré sa maigreur, semblait plein de feu. Lui-même, tout en hauteur, était si maigre que sous son manteau noir on l’eût pris pour la Mort chevauchant dans la nuit. Si Nevers l’avait su, sans doute il eût reconnu ce cavalier fantôme qu’à diverses reprises il avait cru voir devant lui en venant à Dijon…

Au bout de deux mois, disons-nous, Jean sans Peur partit pour aller achever les préparatifs de la croisade… Nous le retrouverons bientôt.

q

IX – LAURENCE ET ROSELYS

Le jour même où le comte de Nevers quitta Dijon, une autre scène se passait à Paris au logis Passavant.

C’était un matin. Laurence d’Ambrun souleva ses paupières alourdies. Des yeux, lentement, elle fit le tour de la chambre, et l’un après l’autre, elle reconnut les objets qui faisaient partie de son existence, et elle se dit : Je suis dans ma chambre… Alors le souvenir des habitudes journalières se leva en elle, confus et lointain ; ce n’étaient encore que des gestes reproduits par un miroir terni ; cela s’affirma bientôt, et elle se dit : Il faut que je m’habille pour aller à l’Hôtel Saint-Pol… Alors commença l’évocation plus profonde des sentiments qui composaient la vie de son âme ; ils sortirent des limbes, vaguant au hasard dans son esprit, puis s’agrégèrent comme des molécules de par la mystérieuse loi d’attraction, et, jetant un coup d’œil nonchalant sur le petit lit de Roselys placé vis-à-vis du sien, elle dit : Elle n’est pas éveillée encore, sans quoi la petite folle serait déjà ici à me piétiner, à me damner…

Elle se souleva pour apercevoir sa fille et retomba aussitôt ; un cri de souffrance aiguë lui échappa ; elle porta la main au point où s’était produite cette souffrance et constata qu’elle avait la poitrine enveloppée de bandages… Dans le même instant, la mémoire fit irruption, comme les eaux d’une écluse qu’on ouvre… Le coup de poignard, l’horrible scène, la coupe empoisonnée, toute la terrible vision s’érigea… Elle cria :

– Roselys ! Roselys !…

Une porte s’ouvrit. Un homme s’avança vivement jusqu’au lit, se pencha et murmura :

– Elle est revenue…

– Roselys ! Roselys ! appela Laurence affolée.

– Allons, tenez-vous en repos…

– Ma fille !… O Monsieur, par grâce, qu’en ont-ils fait ?… Oh ! vous êtes de leurs amis… Vous avez une figure qui fait peur, des yeux qui brûlent… Qui êtes-vous ? qui êtes-vous ?

– Je suis, répondit l’homme, celui qui a fourni à la reine le flacon qui devait vous empoisonner…

Laurence eut un cri d’effroi et un geste d’instinctive défense :

– Je l’ai vu à votre figure de maudit que vous devez être l’un des démons de service d’Isabeau !

– La liqueur de mon flacon vous a-t-elle donc empoisonnée ?…

– Non… c’est vrai… balbutia Laurence. Vous ne voulez donc pas ma mort ?…

– Le comte de Nevers vous a frappée d’un coup de poignard – bien appliqué, je vous jure.

Laurence cacha son visage dans ses mains.

– Et pourtant vous vivez ! continua Saïtano. C’est moi qui vous ai sauvée.

– Vous ?… Pourquoi ?…

– Moi. Les domestiques de ce logis ont fui du premier au dernier. C’est moi qui vous ai ramassée morte dans l’oratoire, c’est moi qui ai amené ici une femme qui vous a veillée. Je venais tous les jours vous voir, et tous les jours, entre la mort et moi, il y avait une rude bataille. Je suis le vainqueur.

– Pourquoi ? Pourquoi ? s’écria Laurence.

– Parce que vous aviez bu, entendez-vous ? Parce que je voulais voir de quoi « mon poison » était capable, comprenez-vous ? Je ne vous eusse pas cédée pour tous les trésors cachés dans la grosse tour du Louvre.

Laurence ne comprit pas. Saïtano murmurait :

– Revenue ! Ressuscitée ! Elle est telle qu’avant le coup de poignard qui l’a tuée !…

Laurence joignit les mains, et, d’un accent d’exaltation, supplia :

– Puisque vous m’avez sauvée de la mort, achevez votre œuvre. Donnez-moi assez de force pour que je puisse me lever, courir à l’Hôtel Saint-Pol…

– Et réclamer votre fille à la reine ?

– Oui, oui !…

– Ecoutez-moi, dit Saïtano. La reine ignore où se trouve votre enfant. Le sût-elle que ce n’est pas à elle qu’il faudrait la réclamer. Si vous voulez vivre… vivre pour votre fille…

– Oui ! oui ! vivre pour elle !…

– Eh bien, faites en sorte que jamais Isabeau n’apprenne que vous êtes vivante. Si elle sait que vous avez échappé à la mort, vous êtes perdue, si loin, si bien que vous vous cachiez, elle vous atteindra, prenez garde !…

– Ma fille ! râla Laurence.

Saïtano, sans répondre, versa dans un gobelet à demi plein d’eau, quelques gouttes d’une liqueur incolore, et le tendit à Laurence en disant :

– Buvez… ayez confiance…

Laurence regarda Saïtano, et sans doute la première impression de terreur que lui avait causée cet homme s’était effacée, car elle prit le gobelet et but lentement…

– Bien, dit Saïtano. Maintenant, dormez en paix…

Les yeux de Laurence, doucement, se fermèrent. Un bien-être envahit sa poitrine, et la douleur qui s’était éveillée à la blessure disparut. Ses pensées même semblèrent s’abolir dans une sorte d’extase. Elle n’avait plus peur. Elle souriait… Alors Saïtano reprit :

– Vous reverrez votre fille, je, vous le promets. Où ? Quand ? Je ne le sais pas. Car j’ignore ce qu’ils en ont fait. Elle est vivante, c’est tout ce que je puis vous assurer. Ce que je puis aussi vous promettre, c’est que nous la chercherons ensemble.

– Je vous crois, dit faiblement Laurence.

Et presque subitement elle s’endormit. Saïtano, penché sur elle, l’examinait avec une avide curiosité. Et qui fût entré à ce moment dans cette chambre, qui eût pu s’approcher du savant terrible, implacable, inexorable dès qu’il s’agissait de sa mystérieuse recherche, l’eût entendu murmurer :

– Mémoire, bonté, méchanceté, courage, pensée, amour maternel, éléments que je veux pouvoir créer ou abolir ou modifier à ma guise, il me manquait un être passif qui m’appartînt et sur qui je puisse tenter mes expériences : ce sera cette femme !

La journée s’écoula.

Le soir vint… la nuit, peu à peu, tomba sur Paris.

Vers onze heures, une litière s’arrêta devant le logis Passavant. Deux hommes pénétrèrent dans le logis. Guidés et aidés par Saïtano, avec précaution, ils soulevèrent le matelas sur lequel reposait Laurence.

C’est ainsi qu’elle fut transportée dans la litière qui prit aussitôt le chemin de la Cité…

Une heure plus tard, Laurence d’Ambrun, toujours endormie, continuait son rêve dans un lit pareil au sien, dans une chambre rigoureusement copiée sur sa chambre de l’hôtel Passavant.

Seulement, cette chambre était située dans le logis de la Cité… le logis de Saïtano… le logis de l’horreur.

Laurence d’Ambrun était vivante… et Roselys n’avait plus de mère.

Roselys avait pourtant presque une mère : la duchesse d’Orléans avait disputé l’enfant à la fièvre cérébrale, combattu la mort et triomphé au bout d’un mois. La convalescence dura un autre mois. Son bienfait, comme il arrive souvent, avait fini par passionner Valentine : elle s’attacha à la jolie créature, se mit à l’aimer. Elle avait vaguement reconstitué le drame ; mais son enquête ne put lui en donner les vrais éléments ; elle ignora le nom des personnages du drame et sut seulement à n’en pas douter qu’il fallait de toute nécessité soustraire l’enfant aux gens de Bourgogne – le père et le fils.

Quant à Roselys elle-même, elle ne put fournir aucun renseignement : la fièvre provoquée par un paroxysme de terreur avait aboli la mémoire, mais non l’intelligence. C’était un esprit qui repartait dans une vie nouvelle, voilà tout.

Lors donc que l’enfant fut revenue à la santé, la duchesse d’Orléans, chercha un lieu sûr qui lui servit de retraite sans péril.

Il y avait au sud de la porte Saint-Germain et de la porte d’Enfer (appelée alors porte Gibard) une pittoresque et agréable vallée nommée le Val Gérard, du nom d’un digne abbé qui y avait fondé une sorte d’hospice pour religieux. Val Gérard est devenu de nos jours Vaugirard, par corruption ou euphonie. Au delà du monastère, on trouvait quelques enclos. L’un d’eux, fortifié contre les Ecorcheurs, possédait une maison carrée flanquée de tours et protégée par un fossé : il s’appelait l’enclos de Champdivers.

Le maître de ce logis, Honoré de Champdivers, était un homme d’une cinquantaine d’années qui avait longtemps appartenu à la maison d’Orléans ; à la suite d’une blessure qui l’empêchait de porter l’armure, il s’était retiré là pour y chasser au faucon pendant le jour et raconter le soir à ses gens assemblés sous le manteau de la cheminée ses campagnes de Languedoc et d’Espagne.

C’est à Honoré de Champdivers que Valentine de Milan résolut de confier la petite fille sans nom, recueillie mourante sous le porche de l’église de Villers-Cotterets. Un soir, comme la nuit tombait sur la vaste et calme campagne et qu’au loin la cloche fêlée de Val Gérard égrenait ses notes mélancoliques dans le silence, la duchesse, conduisant Roselys par la main, entra dans la maison révolutionnée par un tel honneur. Le vieux Champdivers pleura de joie et porta lui-même le flambeau jusqu’à la grande salle. Les serviteurs ayant été écartés, et Valentine s’étant assise dans le plus beau fauteuil, elle désigna Roselys à Honoré :

– Cette enfant, dit-elle de cet accent de sensibilité si remarquable chez elle, n’a plus ni père ni mère. En la recueillant, je me suis par le fait même engagée à veiller sur son bonheur. A l’hôtel d’Orléans elle serait menacée. Ici elle sera en sûreté… j’ai songé à vous la confier.

Champdivers fit une grimace qui avait la prétention d’être un sourire d’enthousiasme.

– Comment s’appelle-t-elle ?

– Je l’ai nommée Odette. Elle s’appellera donc Odette, sans plus. Ou plutôt, dès que j’aurai fait faire les actes d’adoption, mon brave fidèle, elle se nommera Odette de Champdivers.

– Ah ! ah ! fit en écarquillant les yeux l’ancien guerrier de Transtamare.

Il grogna en lui-même force jurons et devint cramoisi. Somme toute, il ne laissait pas d’être flatté de la possibilité de passer pour père. Il n’avait jamais eu le temps d’aimer qu’entre deux boute-selle, ce vieux-là, et, bien qu’il pestât et enrageât, l’aventure le ragaillardissait.

– Va donc pour Odette. Joli nom, par la Croix-Dieu ! Et quant aux dangers, cornes du diable, qu’« ils » y viennent !

– Je le sais, dit la duchesse d’Orléans. J’ai cherché parmi tant de gentilshommes de notre maison. Et je n’ai trouvé que vous en qui je puisse mettre toute ma confiance : au clos Champdivers habitent la loyauté, la bravoure et l’honneur.

La duchesse d’Orléans tendit sa main sur laquelle ce vieux soudard s’inclina avec la grâce altière des chevaliers de ce temps. Puis elle serra Roselys dans ses bras, et d’un accent presque maternel, murmura :

– Vous n’avez pas de mère, petite Odette de Champdivers, mais autant qu’il sera en mon pouvoir, vous ne vous en apercevrez pas.

Et elle partit en promettant de revenir, souvent – promesse qu’elle tînt comme toutes celles qu’elle faisait.

L’enfant fut confiée à dame Margentine, gouvernante du logis. Quant au vieux soldat, il déclara qu’il était prêt à défendre la jolie fille envers et contre tous, mais que là devait se borner son rôle.

– Il est trop tard, dit-il, pour que j’apprenne le métier de père.

Des jours, des semaines s’écoulèrent. Après l’ébranlement cérébral, Roselys, replacée dans le milieu familier à son enfance, eût sans aucun doute repris tout naturellement les mêmes habitudes d’esprit. Placée dans un décor inconnu, elle s’y adapta. Mêlée à des gens qu’elle ignorait, elle crut peu à peu les avoir connus. Les tentatives de la mémoire essayant d’évoquer les ombres, du passé avortaient l’une après l’autre parce qu’elle se trouvait en présence de réalités nouvelles. Un jour, elle dit à dame Margentine :

– Mais… il me semble que… je ne m’appelle pas Odette.

La digne gouvernante voulut interroger l’enfant. Mais cette impression s’était déjà évanouie. Lorsque Roselys, au bout d’un an, eut repris toute sa lucidité d’esprit, il se trouva que sa pensée entièrement renouvelée ne lui présentait plus du passé que des sensations affaiblies, tandis que le présent la sollicitait avec force.

Vers l’âge de huit ans, elle était persuadée qu’elle était née au clos Champdivers et y avait toujours vécu. Elle était bien Odette de Champdivers ! Elle s’était constitué une famille. Avec ce besoin inné chez les enfants, elle se créa un nid familial dont elle fut le charme et la grâce. Elle appela dame Margentine « sa bonne nourrice ». La duchesse d’Orléans devint « sa belle marraine ». Quant à Honoré de Champdivers, par un beau matin de printemps, elle le nomma « grand-père ».

Il y eut dès lors une passion dans l’âme du soudard. Il aima, il adora l’enfant. Lorsqu’elle eut douze ans, il entreprit son éducation en lui apprenant l’équitation, l’art de panser les blessures, et en lui racontant ses batailles. Odette écouta ces beaux récits avec plaisir, ce qui fanatisa Champdivers.

C’est tout ce que nous avons pu savoir touchant l’enfance de cet indéchiffrable personnage que l’Histoire appelle Odette de Champdivers. Cette enfance fut heureuse. Lorsqu’elle eut franchi sa seizième année, elle était un type de pure beauté idéale, avec ses cheveux blonds en bandeaux comme on en voit aux vierges de Raphaël, l’incomparable délicatesse de son teint, la suave poésie de ses yeux bleus rêveurs, la tendresse de son sourire et la noblesse de ses attitudes ; elle aimait les fleurs ; elle était l’amie des bêtes ; sa voix, disent les vieux chroniqueurs, était émouvante…

Telle était Odette de Champdivers, ou Roselys d’Ambrun, comme il plaira au lecteur, au milieu de l’an 1407.

Un jour du mois de juillet de cette année-là, vers midi, devant le clos, tout à coup éclatèrent des cris stridents, une clameur de bête égorgée, une sorte de hululement si farouche, si loin de toute expression humaine que le vieux Champdivers en pâlit. Il sortit précipitamment : devant sa porte, une troupe de seigneurs étaient arrêtés. « Vite, lui cria l’un d’eux, faites préparer une chambre !… » Au milieu de ces gentilshommes, rudement maintenu par deux athlétiques valets dont la poitrine s’ornait de l’écusson à trois fleurs de lis d’or, un être se débattait, se tordait, convulsif, les cheveux hérissés, la bouche écumante, hurlant à la mort…

– Le roi chez moi ! murmura Champdivers tremblant, le roi de France !…

q

X – LE ROI FOU

C’était Charles, roi, sixième du nom. Il avait alors trente-huit ans. Sa folie durait depuis 1392, c’est-à-dire depuis quinze ans : tout le monde sait comment elle se produisit soudainement dans la forêt du Mans alors que Charles, pour venger Olivier de Clisson, cherchait à gagner la Bretagne où s’était réfugié Pierre de Craon, le meurtrier du connétable.

Disons tout de suite que cette folie procédait par accès imprévus, se déchaînant avec une rapidité terrible ; que ces accès étaient assez rares ; qu’entre chacun d’eux, le roi vivait quelquefois dans un état de demi-démence inoffensive, et d’autres fois recouvrait toute sa raison.

Ce jour-là, Charles VI accompagné de son oncle le duc de Berry et de toute sa cour était parti à la chasse en parfaite santé et joyeuse humeur. Au retour, et comme on se dirigeait vers la porte Gibard, tout à coup, le roi tressaillit violemment. Aussitôt il devint livide et se mit à grelotter. Une sueur glacée inonda son front. Et ceux qui le regardaient virent qu’une terreur étrange convulsait ses traits, – la terreur de ce qui n’est invisible, ni humain, ni terrestre. Il tendit le poing et bégaya : A moi ! A moi ! Les voici !…

Le duc de Berry fit un signe à deux valets qui, toujours, escortaient le roi hors de l’Hôtel Saint-Pol, en prévision d’un accès, et avaient leur besogne toute tracée. Ils s’approchèrent aussitôt et saisirent les rênes du cheval que montait Charles VI.

– Traîtres ! cria le dément. Vous voulez me livrer !

Alors on entendit sa clameur furieuse.

Toute la troupe mit pied à terre devant le clos Champdivers. L’accès dépassait tout ce qu’on avait pu voir et entendre depuis quinze ans. Ce fut lamentable. Des gens d’armes se signaient. D’autres tremblaient.

– Entrons ici, dit le duc de Berry. Nous ne pouvons traverser Paris en cet état. Nous attendrons que la vision de Sa Majesté soit finie.

La vision !… Le duc avait prononcé ce mot avec une froide et sinistre ironie.

Le visionnaire donc, écumant sous la griffe de l’invisible fut entraîné, dans le castel, et les deux valets le poussèrent dans une salle, tandis que Champdivers s’empressait à ses devoirs d’hospitalité envers l’illustre compagnie qui s’arrangeait pour attendre la fin de la vision.

L’attente allait être longue, les accès duraient généralement trois ou quatre heures, avec des abattements subits, de soudaines reprises de fureur.

On entendait les hurlements du fou.

Tout à coup, et à peine les nobles hôtes de Champdivers s’étaient-ils installés, on n’entendit plus rien.

Le duc de Berry tressaillit dans tout son être, se leva tout d’une pièce, et dit :

– Oh !… Est-ce qu’il est mort ?…

Sans le vouloir, il venait de laisser s’échapper le secret de l’espoir funèbre qui gîtait au fond de sa pensée.

Il attendit une minute encore, tout pâle. Puis il courut à la porte de la salle où on avait enfermé le roi. Tous le suivirent. Tous entrèrent derrière lui. Et tous s’arrêtèrent stupéfaits, ravis, émerveillés de l’apparition.

Une jeune fille était là, si gracieuse et si belle qu’on l’eût prise pour quelque fée bienfaisante. Et le roi, le fou, le visionnaire, en arrêt devant elle, la contemplait avec une religieuse admiration. Lentement, comme attiré, le roi se rapprochait d’Odette, il lui prenait la main, et bégayait :

– Défendez-moi, protégez-moi… ah ! regardez-moi encore… Vos yeux me calment, vos yeux rafraîchissent l’affreuse brûlure de mon front, vos yeux versent dans ma poitrine un baume qui cicatrise les blessures de ce pauvre cœur si meurtri. Qui êtes-vous ? Pourquoi un seul de vos regards apaise-t-il mes terreurs ? Etes-vous une vierge que m’envoie Notre-Dame la Vierge ? Etes-vous un ange descendu de là-haut pour protéger celui que tout abandonne et trahit.

Odette ne semblait ni effrayée, ni embarrassée. Elle souriait, elle laissait sa main dans la main du roi, son pur regard continuait à lui verser les fluides consolateurs, et apaisants jaillis de son âme immaculée.

Le fou ne criait plus. Sûrement, il avait cessé de souffrir, et l’apaisement se faisait en lui avec une magique rapidité. Odette, à pas lents, se mit en marche. Le roi, tenant toujours sa main, reculait. Elle le conduisit ainsi jusqu’à un vaste fauteuil où il se laissa tomber…

Odette le regardait…

Alors, sous ce regard, on vit les paupières du roi fou se fermer doucement. Alors elle parla, murmura plutôt quelques mots, d’une voix très douce :

– Reposez-vous, pauvre roi ; dormez, sire, dormez en paix ; ici, vous êtes en sûreté…

Mollement, la tête de Charles VI se renversa sur le dossier du fauteuil… et il s’endormit, la main dans la main de l’ange penché sur lui.

Longtemps, Odette demeura ainsi. Quand elle fut sûre du sommeil du roi, doucement, elle dégagea sa main. Alors elle se retourna, vit tous ces visages effarés, parut étonnée de cette nombreuse et magnifique réunion d’inconnus, et apercevant parmi eux le vieux Champdivers, plus stupéfait, plus admiratif, plus ravi à lui seul que tous les autres ensemble, courut à lui et lui dit :

– Ah ! comme ce malheureux sire a grand besoin de pitié !…

Alors il n’y eut qu’un cri parmi les seigneurs présents :

– Il faut que cette jeune fille vienne habiter l’Hôtel Saint-Pol. C’est elle qui guérira le roi !

– C’est vrai, dit à contre-cœur le duc de Berry. Il faut que le roi guérisse.

Champdivers pâlit. Il s’agissait en somme de lui arracher l’âme. Odette partie, il ne lui restait qu’à mourir seul, triste, désespéré, près de ce foyer désert où elle avait apporté tant de joie.

– Jeune fille, répondez, reprit le duc de q

XI – PRISONNIER D’ETAT

En cette année 1407, Jean sans Peur habitait Paris. Entre la reine et lui, il n’y avait eu aucune explication. Des années s’étaient écoulées… Seulement, le regard d’Isabeau, lorsqu’il se fixait sur lui, était étrange.

D’ailleurs, en ce temps-là, Jean sans Peur était un puissant personnage qu’il fallait ménager. Son père, Philippe, était mort trois ans auparavant, en 1404. De ce fait, Jean sans Peur, alors âgé de trente-six ans, était duc de Bourgogne, comte de la Franche-Comté, seigneur de Brabant, de Limbourg, de Hollande, comte de Nevers, duc de Hainaut, l’un des plus redoutables souverains de l’Europe. Tout tremblait devant lui, non seulement dans ses Etats, mais en France, mais à Paris, mais à l’Hôtel Saint-Pol… tout ! – excepté Isabeau de Bavière. Il était le seul rival possible pour le duc d’Orléans qui, à peu près seul, gouvernait le royaume ; il y avait donc haine à mort entre Orléans et Bourgogne.

Quant à la petite algarade de sa jeunesse, – l’amante poignardée par lui, les actes de mariage secret brûlés, sa fille emportée pour être exposée, – l’avait-il oubliée ?… Nous verrons bien.

En tout cas, il n’avait pas oublié le « témoin… », l’enfant qui, suivant la parole de l’homme de la Cité, pouvait se dresser devant lui en disant : J’étais là ! J’ai vu…

Le jour où il avait pour la première fois remis les pieds à l’Hôtel Saint-Pol, son premier soin avait été de faire venir le geôlier de la tour Huidelonne. Et seul à seul, les portes fermées :

– L’enfant ? demanda-t-il.

– L’enfant ? dit le geôlier. Quel enfant ?… Ah, oui… excusez, monseigneur, il y a si longtemps… j’y suis maintenant.

– Eh bien ? dit Jean Sans Peur à voix basse.

– Eh bien, il est mort !

C’était une brute, ce geôlier. Un colosse dont la raison d’être était d’être colossal. On ne lui demandait pas de comprendre, ni d’entendre, ni de sentir quoi que ce soit. Son intelligence ? Une larve qui, péniblement, rampait, évoluait, parmi trois ou quatre idées d’anthropoïde : la faim, la soif, le froid, le chaud, en un mot la nécessité de son bien-être. En dehors de ces besoins, il avait une passion : l’épée. Il n’avait droit qu’au couteau, – et il aimait l’épée. Son suprême bonheur était de trouver un partenaire qui consentit à s’escrimer avec lui à la rapière – mouchetée ou non.

Or cette brute s’avisa de comprendre ce que voulait le redoutable seigneur. Il comprit que lorsqu’on lui avait livré l’« enfant », c’est qu’on avait voulu le faire tuer par la Huidelonne. Il comprit que son devoir, à lui, eût été d’aider la tour dans son assassinat.

Hardy de Passavant vivait.

La Huidelonne ne l’avait pas tué.

Et lui, geôlier, n’avait pas fait ce que la tour eût du faire.

Il comprit donc qu’en somme il y allait de sa tête. Et tranquillement, il répondit : L’enfant est mort. D’ailleurs il n’y avait plus d’« enfant ». Nul n’eut reconnu Hardy dans ce jeune homme qui habitait l’un des cachots. Et puis, nul ne descendait jamais aux souterrains de la Huidelonne.

Jean sans Peur donna une bourse au geôlier, et, pleinement rassuré dès lors, raya le « témoin » de sa mémoire. C’était bien fini… Hardy de Passavant n’existait plus.

Il existait !

Jeté dans ce cachot à l’âge d’homme, il eût succombé sans doute. Enfant, il s’adapta, s’obstina à vivre, grandit en s’accoutumant au poison de cet air qu’il apprit à respirer ; le cachot fit son éducation. Peut-être, maintenant, ne concevait-il pas d’autre existence.

Un jour, il y avait des années de cela, dans le temps où, furieux, désespéré, sanglotant, il ne pouvait croire à son malheur et refusait de se laisser retrancher de la vie, en ce temps donc, il avait une fois supplié le geôlier, les mains jointes, à genoux, de lui dire pour combien de temps il était enfermé… six mois ? un an même ?… tout ! mais savoir quand il sortirait ! quand il reviendrait à la lumière du jour ! quand il reverrait Roselys ! Le geôlier lui avait répondu :

– On ne sort de la Huidelonne que les pieds devant, et pour aller à la Seine.

Hardy avait compris qu’il était condamné à mourir là. Il eut alors une période de fureur pendant laquelle le geôlier n’osa plus entrer dans le cachot, et lui passa ses rations de pain et d’eau par une sorte de judas pratiqué dans la porte, comme on fait aux fauves à travers les barreaux de la cage.

A la longue, cette fureur et ce désespoir se transformèrent en une sorte de résignation entremêlée de crises de larmes pendant lesquelles il appelait Roselys. Le geôlier recommença à entrer dans le cachot. Puis cette résignation elle-même fit place à une indifférence terrible. Puis l’instinct d’activité se réveilla peu à peu. Il fit alors des marches de plusieurs lieues dans cet espace restreint. Il s’exerça à tirer sur les anneaux de fer scellés au mur, comme pour les arracher. Il se développait. Il grandissait. Les années passaient, et les anciennes impressions de son enfance fuyaient au fond des temps. En outre, au bout de quelques années, le geôlier se prit pour lui d’une sorte d’affection rudimentaire, qui se traduisit par l’offre de quelques séances d’escrime. On eût pu voir alors ce singulier spectacle du geôlier et du prisonnier ferraillant pendant des heures à la lueur d’un falot, dans ce cachot.

En ces occasions, le geôlier reconnaissant offrait à Hardy un gobelet de vin. Hardy acceptait avec joie la séance d’escrime qui lui détendait les nerfs, mais il lui refusait le vin, peut-être par une sorte de dignité qui survivait en lui.

Il s’était accoutumé à étudier tous les bruits du dehors, si faibles qu’ils fussent. Cela lui servait à mesurer le temps. En l’an 1407, le prisonnier était un jeune homme de taille élancée, pâle et les yeux brillants, la moustache bien dessinée, les cheveux retombant sur les épaules, gardant sous les lambeaux de vêtements que lui jetait le geôlier une sorte d’élégance instinctive. Sa figure était douce, et, chose étrange, elle semblait même parfois ironique et moqueuse.

A cette époque, sa vie passée était à peu près morte. Les détails en étaient confus. Laurence d’Ambrun, son logis de la rue Saint-Martin, ses équipées, ses batailles dans la rue, ce n’étaient plus que des images très effacées, prêtes à disparaître.

Le nom de Roselys ne revenait plus sur ses lèvres. Ce n’était plus qu’avec effort que, parfois, il arrivait à se retracer l’image de sa petite amie, et, naturellement, il la revoyait alors à l’âge de cinq ans, fillette à la grâce exquise. Mais son cœur ne battait plus comme jadis à cette évocation.

Puis ces vagues impressions finirent par s’évanouir.

Pour Passavant, il n’y eut plus au monde que son cachot et son geôlier.

Il avait d’ailleurs à peine idée de l’endroit où pouvait se trouver ce cachot. Il avait oublié qu’il existât un Hôtel Saint-Pol et une tour Huidelonne…

En cette année 1407, un soir, au moment où la porte s’ouvrait pour donner passage au geôlier, le prisonnier perçut des bouffées de bruits inaccoutumés, et demanda :

– Que se passe-t-il chez les vivants ?

Le geôlier raconta qu’une grande fête se préparait, et que, ce serait aussi beau que pour l’entrée d’Isabeau à Paris. Puis il ajouta :

– C’est pour la nouvelle venue…

– Une nouvelle reine ? interrogea le prisonnier.

– Non. Une guérisseuse. Il y a un mois qu’elle est ici, et, par ma foi, elle est presque reine. On l’appelle Odette de Champdivers…

L’incident n’avait aucun intérêt pour le prisonnier. Il l’oublia aussitôt. Et deux mois, à partir de ce jour, s’écoulèrent. Passavant avait alors vingt-quatre ans. Son plaisir, sa distraction unique était de s’escrimer contre le geôlier qui, parfois, descendait deux épées et disait : Allons, ma revanche !

Chose extrêmement digne de remarque : le prisonnier était devenu plus fort que le geôlier qui cependant était un terrible ferrailleur ; il eût pu en somme le tuer : pas une fois cette pensée ne vint à Hardy.

Depuis quelque temps, la résignation commençait à lui peser. Il y avait en lui une sève d’activité qui voulait déborder. Il avait beau briser son corps par la marche, l’exercice des anneaux et l’escrime, quand il tombait épuisé sur les dalles, il se disait qu’il ne s’était pas assez fatigué. Alors il se mettait à compter les pulsations du sang à ses tempes, ou bien, pendant des heures, il écoutait un grondement sourd et continu qu’il connaissait bien et qui, en quelque sorte, lui tenait compagnie. Jamais il n’avait su ce que signifiait ce grondement. Un jour, soit curiosité réelle, soit simple besoin de parler, il demanda au geôlier ce qu’on entendait là, par delà les murailles.

– C’est la grosse conduite d’eau qui alimente les fossés, dit le geôlier. Vous avez de la chance. Les infiltrations ne viennent pas chez vous comme dans le cachot au-dessous.

– Ainsi, dit Passavant, je n’aurais qu’à percer ce mur, et ce cachot serait inondé ?

– Mon Dieu, oui… Oh ! oh ! ajouta tout à coup le geôlier en considérant son prisonnier, est-ce que vous auriez l’idée de vous noyer ?

– Moi ? Oh ! non, je tiens trop à vivre…

– C’est que vous iriez droit au diable. Vous eussiez fait cela jadis quand vous êtes arrivé ici, vous auriez été peut-être pardonné dans l’autre monde. Maintenant, c’est autre chose. Car maintenant, vous êtes un homme.

Ce mot produisit sur Passavant un étrange effet. Il frémit. Il bégaya :

– « Un homme !… »

– Sans doute. Vous êtes dans la douzième année de votre séjour ici. Vous devez avoir vingt-quatre au vingt-cinq ans. Vous êtes un homme… tenez, alignons-nous, cela nous amusera, donnez-moi ma revanche.

Passavant, ce jour-là, refusa.

Il demeura immobile à la même place et répétant parfois à voix basse : « Maintenant, je suis un homme. » Ce mot, d’un coup, lui montra la profondeur de son malheur.

La terrible parole du geôlier fut pour lui l’heure qui sonne.

Cette heure sonnait son entrée dans un nouveau cycle de vie.

Passavant résolut de mourir, et dès lors, il y eut en lui une détente de cette morne désespérance qui était le fond même de ses sensations et de ses sentiments. Il lui vint d’abord une sorte d’orgueil à se dire qu’il en finirait quand il voudrait. Puis la pensée d’échapper au cachot par la mort lui procura un apaisement qui rafraîchit son cœur ; et, chose étrange, ce fut alors seulement qu’il se demanda avec fermeté « pourquoi » on l’avait supprimé de la vie, et « qui » l’avait fait jeter dans cette fosse.

Il ignorait Jean sans Peur.

Il n’avait nullement reconnu la reine dans la scène de l’oratoire.

Il songea vaguement à l’homme de la Cité. Il finit par se dire que sans doute c’était lui qui, pour des motifs inconnus, l’avait rayé de la liste des vivants. Il n’attacha d’ailleurs qu’une faible importance à cette recherche : curiosité de mourant. Et quelques jours plus tard il se mit à l’œuvre. Il n’avait d’autre arme qu’un outil de fer ébréché oublié un jour qu’on lui avait fait une réparation aux dalles. La mort par l’eau lui parut la plus facile. Avec son outil, il n’arriverait qu’à se blesser.

Il attaqua la pierre à un pied du sol et reconnut avec joie qu’elle était friable.

Au tout de huit jours de travail, il comprit qu’il touchait au but.

Le geôlier ne vit rien de cette tentative ; le prisonnier cacha facilement sous la paille qui lui servait de couche la poussière de pierre qu’il extrayait ; quant à l’orifice, toutes les fois qu’il entendait descendre, il le cachait en s’asseyant, le dos au mur.

Enfin, le soir vint où, au grondement distinct de l’eau, il jugea qu’il n’en était plus séparé que par quelques pouces de pierre. Il se remit à creuser.

Au bout de dix minutes, tout à coup, il sentit le vide…

L’eau allait venir !…

Malgré tout son désir de mort, Passavant frissonna, et fermant les yeux, demeura à genoux devant ce funèbre goulot qui allait lui verser la mort… Dans le même instant, il éprouva cette sensation bizarre, impossible, que déjà il sentait la fraîcheur de l’eau sur son corps, jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son front ! Que déjà il suffoquait !… Il ouvrit les yeux et ne vit pas une goutte d’eau autour de lui…

Il allongea le bras dans le boyau qu’il avait percé ; sa main atteignit la conduite d’eau : c’était du fer, des cylindres de fer, et le misérable outil ne pouvait rien contre une pareille carapace.

Passavant, condamné à vivre – du moins jusqu’à ce qu’il eût trouvé un autre mode de suicide – poussa un gémissement. Ce délai que lui imposait la mort lui parut une affreuse calamité.

Accroupi dans son angle habituel, de ses yeux luisants, il contempla cette porte par où, si souvent, dans les ténèbres, lui était apparue la stature colossale du geôlier pareil à l’un des titans silencieux penchés sur quelque anfractuosité de l’Etna. Il sentit que sa raison vacillait.

Alors, les larmes jaillirent de ses yeux, et son désespoir se mit à hurler. A genoux, il se traîna vers la porte. Sa prière ardente, d’un étrange rythme coupée de sanglots, s’éleva dans le silence : les mains jointes, le prisonnier parlait à la porte maudite et la suppliait… Ah ! de toutes ses forces, il la suppliait d’avoir pitié, de s’ouvrir pour lui, vivant ou mort…

Tout à coup la porte s’ouvrit !

Une éclatante lumière l’éblouit. Dans cette lumière, une jeune fille, un être d’ineffable beauté, un ange sans doute, se pencha sur lui. Cette jeune fille aux yeux pleins de larmes, à la voix suave, tremblante de compassion, oui, cet ange murmura :

– Ne pleurez plus, car voici la fin de votre malheur !

q

XII – L’ANGE DE L’HOTEL SAINT-POL

Une vingtaine de jours avant cette soirée où le prisonnier de la tour Huidelonne avait entendu ces lointains bruits de fête dont le geôlier lui avait donné l’explication.

Il y a huit jours que Roselys, fille de Laurence d’Ambrun et de Jean sans Peur, habite l’Hôtel Saint-Pol où le roi Charles VI lui a donné comme résidence toute l’aile droite de son propre palais.

Sa chambre à coucher est au premier étage.

Pour y arriver, il faut d’abord passer par l’appartement d’Honoré de Champdivers, c’est-à-dire deux pièces transformées en arsenal : masses d’armes, lances, rapières, dagues, haches de combat ; le vieux compagnon de Bertrand Du Guesclin, le guerrier de Transtamare contemple ces panoplies d’un air peu rassurant pour tout agresseur éventuel. Franchi ce camp retranché où il laisserait sans doute quelques plumes, ledit agresseur, avant d’atteindre la chambre d’Odette de Champdivers, aurait encore à traverser la région où s’est installée dame Margentine, autre pays ennemi, plus redoutable peut-être, hérissé qu’il serait de tous les obstacles et de tous les traquenards de la ruse féminine.

La chambre d’Odette, centre de son domaine familier, est entourée de diverses salles : un petit oratoire, un salon de repos, une salle des pages et suivantes, un très beau salon pour recevoir les intimes, une salle à manger meublée avec tout la magnificence de l’art gothique, aïeul et procréateur de tous nos arts d’ornement.

Mais tout cela, c’est l’appartement privé.

Le roi a voulu qu’Odette de Champdivers fût traitée sur le même pied qu’une princesse du sang. Elle a donc ses salles de fête, sa galerie de réception, sa salle d’armes où veillent nuit et jour douze archers royaux, ses écuries, ses suivantes, ses pages, son ménestrel, son aumônier, – toute une maison que Margentine et Honoré dirigent et commandent.

Elle est plus que princesse.

Tout l’Hôtel Saint-Pol répète le mot de Charles VI :

Elle est la petite reine.

Et telle est la pureté de cette figure, si candides, si francs, si loyaux sont les yeux, que nul dans cette cour prompte à chuchoter le scandale n’a eu un instant la pensée de détourner ce mot de son sens de gratitude et de respect. Disons tout de suite Odette a conquis les âmes de cette ville féodale. Elle est plus que princesse. Elle est plus que la petite reine…

Elle est l’ange de l’Hôtel Saint-Pol.

C’est un matin. Les fenêtres ouvertes donnent sur le jardin du roi tout en fleurs et laissent entrer ensemble le soleil et les parfums dans le salon particulier. Deux suivantes d’honneur. Deux pages, quelques gentilshommes. Le roi, heureux, attendri, respirant à pleins poumons. Et Odette, qui semblait connaître au tréfonds le métier de princesse, qui ne s’embarrasse de rien, sourit à tous, sourit à tout ce luxe qui ne l’étonne pas, qu’elle accepte sans éclat de joie, sans effarouchement, sans affectation de modestie, comme un naturel hommage.

Entre un homme tout vêtu de velours noir, tout saluant, tout en courbettes, suivi d’un valet qui porte un sac sur chacun de ses bras… C’est le trésorier royal.

– Madame, dit-il, Sa Majesté le Roi a fixé à vingt mille écus votre pension sur son trésor, et je me suis fait une gloire d’en apporter moi-même le premier quartier.

– Merci, monsieur, dit Odette. Merci, mon bon sire, ajouta-t-elle en se tournant vers Charles VI tout radieux. Mais c’est trop, vraiment. Grand-père, notez que nous emploierons le tiers de cette somme aux hospices de femmes, le tiers à mes aumônes personnelles, et il faudra bien qu’avec le dernier tiers nous vivions à l’aise.

Le trésorier est sorti. Aussitôt, il est remplacé par trois bourgeois de mine inquiète et jaune, serrant de grands écrins sous leurs bras. Ils plient le genou, puis, se relevant, ouvrent leurs écrins.

Ce sont les joailliers de Sa Majesté, tous trois établis sur le pont Notre-Dame.

– Oh ! les jolies choses ! s’écrie Odette en battant des mains. Comme tout cela brille, étincelle ! Jésus, est-ce là des pierres du soleil, ou bien est-ce des étoiles prises au ciel ?

– Ce sont joyaux pour vos mains, vos bras et votre col, dit le roi qui exulte. Ce sont parures qu’il faut que vous mettiez, car telle est la mode en notre cour… depuis que nous avons épousé Mme Isabeau, ajouta-t-il en s’assombrissant.

Mais la joie naïve d’Odette a vite fait de le dérider.

– Il faut donc choisir, dit-elle, choisir parmi ces belles choses ? Jamais je ne saurai…

– Vous n’avez pas à choisir, Odette : tout est à vous.

Et le roi frotte ses mains pâles et maigres. Les joailliers remettent les bijoux dans les écrins qu’ils laissent ouverts sur la table, et se retirent à reculons, tout courbés. Soudain la jeune fille s’attriste, une larme vient perler à ses paupières, plus brillante et plus pure que ces diamants qu’on vient de lui donner.

– Odette ! Odette ! Qu’avez-vous ?…

– Ah ! cher sire, je songe que ces pierres blanches ressemblent bien aux pleurs qu’il a fallu verser pour tant d’argent qu’elles représentent, et que ces rubis rouges sont tout pareils à des gouttes de sang…

Le roi, un instant, demeure pensif. Il soupire. Il se trouble. Et enfin il murmure :

– C’est étrange, Odette. Vous me dites ce que disaient mes Marmousets[10] avant qu’on ne les eût chassés. Patience. Ils reviendront peut-être ! En attendant, prenez, prenez sans crainte, et pour me rendre heureux.

Elle courut au roi et, ignorante de toute étiquette, lui tendit les deux mains.

– Vous êtes ma fille bien aimée, murmura le roi Charles VI. Jamais je ne ferai assez pour vous. Lors même que je m’appauvrirais pour vous enrichir, je serais encore votre débiteur. Ne vous étonnez pas, mon enfant. Vous n’avez pas vu ce palais avant votre venue : il était vide, c’était le logis d’un pestiféré. Et le roi, Odette, vous ne l’avez pas vu tel qu’il était : pauvre être honteux qui ne trouvait pas de coins assez sombres pour y cacher sa misère, que les valets dédaignaient de saluer quand d’aventure il se hasardait au plein jour au lieu de confier à la nuit ses terreurs comme il en avait l’habitude, dans les cours désertes. Aujourd’hui le roi est réveillé. Le roi est roi ! Dans son palais accourent les courtisans. Tout vibre. Tout respire. Tout est joie autour de moi. Cette résurrection, je vous la dois. Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Je l’ignore. Ce que je sais seulement, c’est que voici le neuvième jour que je vous ai rencontrée, ange de Dieu. Et depuis, plus de guérisseurs autour de moi pour m’épouvanter de leurs prédictions sinistres. Plus de moines cherchant en vain à m’exorciser. Des jours heureux, des nuits paisibles, un sommeil que rien ne trouble. Jamais, depuis quinze longues, quinze effroyables années, je n’ai eu un repos aussi durable, aussi sûr. Et qu’a-t-il fallu pour cela ? Un regard de vos yeux, un peu de la pitié de votre cœur… Odette, quoi que l’avenir nous réserve à tous deux, pour ces quelques jours de bonheur, de toute mon âme, je vous bénis…

Ce fut le soir de ce même jour qu’Odette fut présentée à la Cour.

Dans l’immense galerie des Preux, qui était en quelque sorte la salle d’honneur du palais du roi, vers neuf heures du soir, attendait la foule bariolée des courtisans.

– Le roi ! cria tout à coup un huissier. Place au roi !…

Charles VI entra, donnant la main à Odette de Champdivers. Un silence effrayant s’abattit sur l’immense foule. Tous les yeux se fixèrent sur la nouvelle venue. Puis un long murmure s’éleva. C’était l’admiration qui parlait.

Pâle, glaciale, Isabeau vit venir à elle celle que déjà, sans la connaître, elle appelait la rivale. Odette de Champdivers s’inclina en une gracieuse révérence. Le roi prononça :

– Aimez-la, madame, pour l’amour de moi.

Tout le monde vit que la reine détournait la tête sans répondre. Odette pâlit. Sous le regard aigu de la reine, elle frissonna.

– Oh ! songea Isabeau, je suis perdue si cette fille reste à l’Hôtel Saint-Pol !…

Et lorsque le roi s’éloigna, elle se tourna vers son capitaine, Amaury de Bois-Redon, à qui elle fit signe d’approcher… Ceci était redoutable : On a vu Bois-Redon à l’œuvre !

Déjà, le roi marchait à Jean sans Peur, duc de Bourgogne…

Frémissant, les yeux hagards, les dents serrées, frappé en coup de foudre par une passion furieuse, Jean sans Peur, depuis l’entrée d’Odette, fixait sur elle un ardent regard de feu.

Et lorsque, conduite par le roi, Odette de Champdivers… Roselys !… sa fille !… Odette s’arrêta devant lui, en lui-même il cria :

– Par le ciel ! Il faut que cette fille soit à moi !

En même temps, Jean sans Peur esquissait une de ces salutations brèves et rudes dont il avait le secret. Déjà, le roi passait, et se dirigeait vers le duc de Berry. Celui-ci s’inclina en parfait courtisan. Car si le duc de Bourgogne ressuscitait l’astuce, la force et l’audace de l’un de ces anciens maires du palais qui se saisirent violemment de la couronne, Berry évoquait la froide politique, l’énergie sans gestes, l’élégant scepticisme de quelque Périclès du temps où Athènes était à qui savait la prendre en la caressant.

– Sire, dit-il, je suis bien heureux d’avoir eu, le premier, la pensée de faire venir ici cette noble demoiselle qui guérira Votre Majesté…

Le roi remercia, passa, et Berry, entre ses dents, murmura :

– Oui, elle te guérira… si elle vit ! Et elle vivra… si je n’y mets bon ordre !

Charles VI et Odette s’arrêtèrent devant Louis d’Orléans, frère du roi ; c’était un élégant seigneur, alors âgé de trente-cinq ans. Il aimait le jeu, le vin, les belles, comme dans la chanson. Il ne méritait pas d’avoir près de lui, dans sa vie, un être de haute et sereine beauté d’âme tel que Valentine de Milan. Coureur de rues en masque, aimant à se colleter avec le guet, connaissant toutes les bonnes tavernes de Paris, toujours prodigue, toujours à court d’argent, il ne manquait pourtant ni de cœur, ni d’esprit et il était brave. Il eut un mot qui alla au cœur d’Odette :

– La duchesse d’Orléans est depuis quinze jours à Pierrefonds, dit-il, sans quoi, elle eût ce soir disputé à Votre Majesté l’honneur de donner la main à cette belle demoiselle.

– Et je me fusse laissé vaincre, mon frère, car la duchesse est la seule femme de la Cour à qui je voudrais confier cette noble enfant…

Quant à Odette, elle se garda bien de dire un mot qui pût laisser deviner qu’elle connaissait, aimait et admirait Valentine, « sa belle marraine ». La présentation continua.

Et cependant, depuis quelques moments, trois personnages de cette assemblée, lentement, évoluaient l’un vers l’autre, presque sans le vouloir, magnétiquement attirés par des passions diverses qui se concentraient sur la même tête : Odette de Champdivers. Tandis qu’on admirait l’aisance naturelle, la grâce modeste, et les nobles attitudes de la « petite reine », Jean sans Peur et Berry – deux rivaux, deux ennemis mortels – s’étaient rejoints. Et tous deux, peu à peu, sans se le dire, c’est vers Isabeau de Bavière qu’ils se dirigèrent.

Lorsqu’ils furent ensemble, ils comprirent qu’ils devaient faire trêve à leurs haines. Isabeau, en voyant venir Jean sans Peur, éteignit l’éclat sauvage de ses yeux et sourit…

– Elle a oublié ! songea le duc de Bourgogne.

– Tu y viens ! rugissait Isabeau dans son cœur. O ma vengeance ! Tu as attendu pendant des années, mais je crois que ta patience n’en sera que mieux récompensée !

– La reine va être folle de jalousie, se disait Berry. Jean de Bourgogne va être fou d’amour. Il faut que de ces deux passions écrasent la petite Champdivers…

C’était un formidable trio de bêtes féroces.

A ce moment, celle qu’il s’agissait de dévorer traversait la salle dans toute sa longueur pour se retirer. Une double haie profonde se forma pour la regarder encore. Elle passa, sans fierté ni modestie, souriante et si jolie, si vraiment exquise, qu’au moment où elle franchit la porte il y eut un sourd murmure qui se gonfla et presque aussitôt éclata un grand cri de :

– Noël à la petite reine !

A cette explosion d’admiration répondit un strident éclat de rire qui glaça de terreur cette multitude charmée par la grâce de la « guérisseuse du roi ». Tous se tournèrent vers la vaste estrade surélevée d’une marche et couverte de tapis, sur laquelle Isabeau de Bavière avait pris place.

On la vit debout, une main appuyée à son fauteuil, drapée d’une robe de lin d’une éclatante blancheur, la gorge et les bras nus, rutilante de pierreries qui jetaient leurs feux à chacun de ses mouvements, admirable statue taillée en plein marbre et si étrangement belle, d’une beauté tragique, d’un si puissant contraste de beauté avec celle d’Odette, avec des flammes à ses yeux d’où se dégageaient de magnétiques effluves, oui, si belle et si menaçante que, cette fois, l’admiration prit sa forme la plus poignante, qu’un silence terrible tomba sur la salle, et que d’un même mouvement, on vit toutes les têtes s’incliner très bas…

Un instant, sur cette foule à demi prosternée qui semblait l’adorer, l’idole promena ses regards étincelants et superbes qui disaient :

– C’est moi qu’on doit admirer et aimer ! Est-ce que je ne suis pas la plus belle et la plus puissante ! Malheur à qui me trahit ! Malheur à qui se détourne de la reine, pour porter ses hommages à l’intrigante !…

Puis, satisfaite sans doute d’avoir d’un geste et d’un regard dompté son peuple, elle reprit sa place à son fauteuil, distribuant les sourires prometteurs, enfiévrant tous ces hommes qui évoluaient autour d’elle.

Et, au moment où s’étant incliné devant la souveraine triomphatrice, le peuple de l’Hôtel Saint-Pol redressait la tête, il frissonna tout entier en voyant que, pour la première fois, le duc de Bourgogne et de duc de Berry se trouvaient réunis, échangeant d’amicales paroles aux côtés d’Isabeau de Bavière !…

Louis d’Orléans, frère du roi, vit ce redoutable conciliabule…

Et il sentit qu’il avait froid dans les veines, et sur sa nuque passa un léger souffle glacé…

Peut-être l’avant-coureur de la mort !

Telle fut cette soirée de la présentation où, chose qui n’était pas arrivée depuis des années, la Cour se tint au palais du roi, et à la suite de laquelle Odette de Champdivers, officiellement, devint l’un des personnages du drame historique qui se jouait sur la vaste scène de l’Hôtel Saint-Pol.

Cet Hôtel Saint-Pol, cette ville qui avait ses rues, ses carrefours, ses places, elle la parcourut, l’étudia, la connut bientôt dans ses tours et détours. Escortée de Charles VI et d’Honoré de Champdivers, elle prit plaisir à admirer la belle ordonnance des palais disséminés dans les jardins d’où ils émergeaient comme des îlots de pierre d’un océan de verdure.

Seulement, ils évitaient les jardins et les palais de la reine.

Et sur ce point, Odette ne faisait aucune observation, car elle se sentait haïe d’Isabeau.

Mais ils évitaient aussi le terrain vague au fond duquel se dressait la tour Huidelonne ; et, sur ce point, plus le roi cherchait à la détourner d’y aller, plus la curiosité d’Odette s’éveillait.

– Sire, disait-elle, qu’y a-t-il dans cette tour semblable à un fantôme ?

– Des prisonniers, répondait le roi.

– Des prisonniers ! frissonnait Odette. Et qu’ont-ils fait ?

– « Je ne sais pas », répondit Charles d’une voix sombre.

C’était un mot terrible. Charles VI ne se doutait pas qu’il faisait là le procès de la monarchie. Odette n’en pensait pas si long. Mais la Huidelonne hanta ses rêves.

Un soir de lune, Odette prit une grande résolution : elle se décida à aborder la Huidelonne, à l’interroger, à lui demander : « Que me veux-tu, fantôme de pierre ?… » Honoré de Champdivers revêtit donc sa casaque de cuir, passa un bon poignard à sa ceinture, et tous deux, par les vagues sentiers que le pas des geôliers avaient tracés à travers les mauvaises herbes, s’en furent jusqu’au pied de la tour Huidelonne et s’arrêtèrent devant la porte de fer.

Odette tremblait. Tous deux écoutaient le silence…

Et soudain, dans, ce silence qui enveloppait la tour, une voix monta ce fut une plainte lointaine qui venait des entrailles du sol ; cela dura quelques secondes, puis tout se tut encore.

– Oh ! murmura Odette, c’est le sanglot d’un mort qui cherche à soulever la pierre tombale…

Champdivers, effrayé de la voir grelotter, l’entraîna rapidement. Mais maintenant elle savait le secret de la Huidelonne. Il y avait là quelqu’un d’enterré, quelqu’un qui voulait revivre et appelait au secours… Elle eut des songes fantastiques, et il lui sembla que des choses, des êtres vus dans une vie antérieure, il y avait bien longtemps de cela, commençaient à s’évoquer dans ses rêves. Parfois, elle se prenait le front à deux mains et songeait : Cette voix, cet appel déchirant du mort qui veut vivre, où l’ai-je entendue ? Quand ? Pourquoi fait-elle tressaillir mon cœur ?

Un matin du mois d’octobre, elle osa, seule, s’aventurer dans les ronces ; elle vit au pied de la tour, devant le trou noir de la porte ouverte, une cariatide énorme, un bas-relief sculpté là, dans son immobilité immuable, elle ne savait quoi de colossal, un être appuyé sur une masse, un couteau à la ceinture, et tout à coup elle vit que le bas-relief esquissait un mouvement, que la cariatide la regardait, cela vivait… c’était le geôlier. Eperdue, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle courut à lui, et lui mettant une pièce d’or dans la main, haleta :

– Je veux savoir qui pleure, qui crie, qui se lamente toutes les nuits dans ces souterrains…

– C’est le prisonnier, dit le geôlier, si ébloui de cette apparition qu’il en laissa tomber l’écu brillant.

– Le prisonnier ! fit-elle impérieuse, quel prisonnier ?

– Prisonnier d’Etat.

– Depuis combien de temps est-il dans cette tombe ? Dites ! Dites vite !…

– Ah !… douze ans… oui, douze ans.

– Le malheureux !… Il a donc vieilli sous ces pierres ! Il est vieux ? Dites !…

– Vieux ? Non pas. Il doit avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans…

Odette s’enfuit, épouvantée. Vingt-cinq ans d’âge ! Et douze ans de cachot ! L’inconnu, « le mort qui voulait revivre » était donc dans cette tombe depuis l’âge de douze ou treize ans !… Prisonnier d’Etat ! Qu’est-ce qu’un enfant de douze ans avait bien pu faire contre l’Etat !

Alors son rêve prit une figure. A cet inconnu muré, scellé sous les pierres de la Huidelonne, elle donna un corps, un visage, elle lui parla, et elle l’entendait lui dire : Venez à moi, sauvez-moi, je me meurs !

Il paraît qu’Odette de Champdivers eut alors avec Charles VI des entretiens secrets qui inquiétèrent la Cour. Elle demandait. Quoi ? On ne savait. – Ma couronne, peut-être, disait Isabeau. Le roi, pendant huit jours, refusa. Mais le neuvième, lorsque la nuit fut noire, il s’enveloppa d’un manteau, et escorta Odette jusqu’à la tour. Honoré réveilla le geôlier qui vit avec étonnement ces deux hommes et reconnut avec une confuse admiration religieuse l’apparition d’ange qu’il avait eue devant la porte, un matin. L’homme au manteau tendit au geôlier un parchemin scellé du sceau royal : « Ordre de laisser visiter le prisonnier ».

Il s’inclina. Tous descendirent. Ils s’arrêtèrent devant la porte du cachot. Le geôlier tenait un falot. Honoré de Champdivers alluma une forte cire qu’il avait apportée ; à tout hasard, il avait sa dague à la main. Le roi était sombre.

– Ecoutez ! Ecoutez ! murmura Odette. Ah ! cette plainte funèbre me déchire le cœur. Ecoutez ! Oh ! écoutez la prière et les sanglots de celui qui meurt là !… Ouvrez ! Ouvre, geôlier, ouvre, je le veux !…

Le geôlier obéit. La porte fut ouverte. Et Odette frissonnante, bouleversée de pitié, vit ce jeune homme à genoux sur les dalles, les mains levées vers elle, les yeux hagards. Champdivers gronda un juron. Le roi tressaillit. Le geôlier, immobile et muet, assistait à cette scène sans la comprendre. Odette se pencha sur le prisonnier et, d’une voix faible, prononça les paroles d’espoir et de vie qui jaillissaient de son cœur.

Le prisonnier s’était relevé. Avec une douloureuse stupeur, il regardait ces gens descendus dans son enfer, mais ses yeux s’attachèrent sur Odette, il parut vouloir parler, et sans doute il ne trouva pas la parole qu’il fallait dire, car d’un geste lent, doux et ardent, il serra avec force ses mains amaigries, il les joignit en une prière muette plus terrible que ses sanglots de tout à l’heure…

Odette se tourna vers Charles VI.

– Il faut le délivrer, dit-elle.

– Impossible, mon enfant. Un prisonnier d’Etat !… Il y a le conseil. Que suis-je ?… Si peu encore. Attendez que je reprenne l’autorité… Je vous promets…

– Ah ! interrompit Odette avec exaltation, vous n’êtes donc pas l’homme bon que je croyais ! Vous n’avez donc pas de cœur ! Vous n’êtes donc pas ému de tant de désespoir !

– Odette ! Que dites-vous !…

– Prisonnier d’Etat à douze ans !… Il a vingt-quatre ans, et il y en a douze qu’il est dans cette tombe ! A qui ferez-vous croire qu’un enfant de cet âge a pu commettre un crime d’Etat !…

– Odette, vous ne savez pas…

– Non, je ne sais pas, et ne veux pas savoir ! Je ne sais qu’une chose, c’est que vous avez souffert, et que vous devez comprendre la souffrance des autres. Attendre ! Mon Dieu, attendre !… Quoi ? Qu’il soit mort ?…

Le roi, de plus en plus assombri, considérait le prisonnier qui, peu à peu, revenait au sentiment des choses.

Ses yeux, maintenant, disaient la belle intelligence de cet esprit, et son attitude fière traduisait tout ce qu’il y avait en lui d’indomptable et de brave. Il fit un pas. Il s’inclina devant Odette.

– Madame, dit-il, tout à l’heure je voulais mourir. Je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi vous daignez vous intéresser au malheureux que je suis. Mais maintenant que je vous ai vue… quoi qu’il advienne… ah ! maintenant que vos yeux se sont portés sur moi… je le sens, je n’aurai plus le courage de me tuer… car maintenant, vous avez mis de la lumière là où il n’y avait que des ténèbres, vous avez fait fleurir l’espérance dans ce cœur qui maudissait la vie…

– Vous vivrez ! dit-elle fébrilement. Je vous le jure, moi ! Vous, vivrez et serez libre ! – Il faut le délivrer, reprit-elle en revenant à Charles VI. Ou je croirai que vous êtes ingrat, impie ! Et alors je croirai aussi que si Dieu vous a envoyé la démence, c’est que vous la méritiez ! Et alors, oh ! je le jure ! je croirai aussi que je ne dois pas m’opposer au châtiment décrété là-haut… et je quitterai l’Hôtel Saint-Pol !

– Odette ! Odette ! Ne m’abandonnez pas ! cria Charles VI. Demain, je…

– Tout de suite ! dit Odette.

– Eh bien… hésita le roi.

– Ah ! mon cher seigneur, cria-t-elle, je vois que vos yeux réprouvent l’iniquité. Je vois que vous condamnez ce crime commis contre un enfant ! Laissez donc… ah ! laissez parler votre cœur !

– Eh bien, dit Charles VI, il est libre ! Venez, monsieur…

Passavant eut un faible gémissement. Son cœur bondit. Son regard étincela.

– Libre ! frémit-il. Libre !… Moi !…

– Pas encore ! dit une voix rude, rauque et calme.

Le geôlier, le colosse, appuyé d’une main sur sa masse, l’autre à la garde de son couteau, s’était placé sur le seuil du cachot. Il était une porte vivante.

– Vous avez, dit-il, un ordre pour visiter le prisonnier, non pour le délivrer. Dehors ! Hors de la tour ! Ou j’appelle les gardes du roi !… Qui a donc donné l’ordre de mettre en liberté cet homme ?

Charles VI laissa retomber son manteau, et prononça :

– Ordre du roi !

Le geôlier, tomba à genoux et se courba jusqu’à toucher les dalles de son front.

– Le roi ! bégaya-t-il. J’ai osé crier : « Dehors ! » au roi !… Je suis un homme mort !…

– Le roi ! répéta Hardy de Passavant – non qu’il reconnût Charles VI, mais il avait entendu le geôlier.

Charles VI, un instant, considéra le geôlier prosterné. Puis :

– Relève-toi, dit-il. Le prisonnier est libre. Mais nul ne doit le savoir. Si on te demande ce qu’il est devenu… tu répondras…

Le roi chercha ce qu’aurait à répondre cet homme. Mais le geôlier avait déjà trouvé, lui :

– Majesté, dit-il, je répondrai ce que j’ai répondu un jour à quelqu’un qui-me demandait en effet ce qu’était devenu l’enfant…

– Et qu’as-tu répondu ?…

– Qu’il était mort !

Le prisonnier fut secoué d’un frisson. Il fit deux pas rapides, saisit le bras du geôlier, et d’un accent qui fit frémir le roi et Champdivers :

– Et qu’a dit cet homme quand il sut que j’étais mort ?

– Il a dit que c’était bien et m’a donné une bourse.

– Ah ! gronda Passavant. Et comment s’appelait ce quelqu’un qui s’intéressait tant à ma mort ?

Le geôlier haussa les épaules en signe d’ignorance. Peut-être ne mentait-il pas. Le prisonnier le lâcha. Odette, alors, fit ce qu’avait fait Jean sans Peur le jour où il avait interrogé le geôlier : elle lui donna sa bourse qui contenait une douzaine de pièces d’or.

Alors, elle tendit la main au prisonnier et lui dit doucement :

– Venez… Votre malheur est fini…

Il prit en tremblant cette main fine qu’on lui offrait et se laissa conduire. Ce fut ainsi qu’elle le mena en haut de l’escalier et le fit sortir de la tour Huidelonne. Là, il demeura quelques minutes, haletant, grisé par la vue du ciel splendide où les étoiles mystérieuses voguaient à travers l’infini, grisé par cette impression délicieuse, presque douloureuse de cet air pur qui envahissait ses poumons… Et comme, à ce moment, elle voulait retirer sa main, dans cette seconde de vertige qui le faisait vaciller, il se retint à cette main… et elle la lui laissa…

A travers la petite lande inculte, puis à travers les jardins embaumés, ils s’avancèrent ainsi. Derrière eux venaient le roi Charles VI pensif, étonné de la joie profonde que lui causait l’acte qu’il avait accompli, et Honoré de Champdivers tout ébahi, qui se disait : « Comme elle mène le roi ! Sang du Christ, c’est pourtant le roi de France qui obéit à ma petite Odette, comme j’eusse obéi à messire Bertrand !… »

Ils allaient ainsi, dans la nuit, parmi les derniers parfums d’automne, sous la caresse des étoiles, et ils ne savaient pas que tous deux ensemble dégageaient le charme puissant de la jeunesse et de la beauté…

C’était un merveilleux couple fait pour l’amour.

C’était Roselys… c’était Hardy…

Quand ils approchèrent du palais, le roi arrêta d’un geste leur petite troupe, et dit :

– Pourquoi étiez-vous détenu à la tour Huidelonne ?

– Je ne le sais pas, dit Hardy.

– Jurez-moi, monsieur, jurez-moi que vous ne le saviez pas ?

– Je le jure, dit Hardy.

– Et il y a douze ans que vous étiez dans ce cachot ?

– Douze ans, oui.

Charles VI, méditatif, se tut encore. Peut-être songeait-il que dans les geôles de Paris il y avait bien d’autres prisonniers qui ne savaient pas, ne sauraient jamais la cause de leur malheur. Il soupira et dit :

– Vous êtes libre. Vous quitterez l’Hôtel Saint-Pol dès tout à l’heure. Adieu, monsieur. Si par hasard, autour de vous, vous entendez maudire le roi Charles VI, racontez seulement ce qui vient de se passer et nous serons quittes.

Passavant s’inclina avec une grâce altière et dit :

– Je vous le promets, sire. Mais je vous promets aussi que pour cela je ne me tiendrai pas quitte envers vous. Adieu, sire. Que Dieu garde votre Majesté !…

Le roi fit un dernier geste de la main et rentra au palais. Honoré de Champdivers et Odette, accompagnés du prisonnier, gagnèrent l’aile de ce même palais qui était leur résidence. Odette rentra dans ses appartements après avoir dit quelques mots à Honoré. Il sembla au prisonnier qu’il retombait subitement dans la nuit de son cachot.

Quelques heures se passèrent, pendant lesquelles Honoré de Champdivers exécuta sans doute à la lettre les instructions que lui avait données Odette, car vers six heures du matin, lorsqu’elle entra dans ce salon où nous l’avons vue recevoir trésorier et joailliers, elle vit un gentilhomme qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Il était vêtu d’un costume de velours chamois, le justaucorps serré à la taille, les manches ouvertes selon la mode. Ainsi transformé, malgré sa maigreur, malgré la pâleur mate de son visage, c’était un cavalier de haute mine.

Odette l’examina quelques secondes.

Puis, sans rien dire, elle alla à une panoplie, et parmi vingt rapières, choisit la plus forte, la plus flexible, une vraie lame royale venue des fabriques d’Espagne. Et elle la tendit au jeune homme.

Le chevalier de Passavant prit l’épée, la contempla un instant, puis il s’inclina très bas, et doucement baisa la poignée de fer ouvragé.

Ce fut son remerciement.

Le cœur d’Odette battit un peu plus vite.

On remarquera qu’elle ne lui demanda pas son nom : soit qu’elle n’attachât pas d’importance au détail, soit par une sorte de délicatesse, car en ce temps, l’hôte était un être sacré qu’il ne fallait pas interroger. Ce nom, même, l’eût-elle entendu, que, selon toute probabilité, il n’eût éveillé en elle aucun souvenir.

Ces deux êtres d’élite, donc, comprirent qu’ils n’avaient rien à se dire ; Odette se disait que toute allusion à ce qui venait de se passer pouvait contenir un reproche ; Hardy se disait que toute parole de remerciement serait banale et vide de sens.

Le jour venait. Sur les vitraux, se glissaient les longues coulées des lumières d’aube.

– Il faut partir, dit Champdivers. Dans un quart d’heure, les cours seront pleines de valets.

Ils se mirent en route vers cette partie de l’enceinte qui longeait la Seine. Il y avait là une porte bâtarde non gardée, dont le vieux soudard s’était procuré la clef – peut-être chez le roi lui-même. Odette vint jusque-là, prit la clef des mains d’Honoré, et ouvrit elle-même la porte. Une longue minute Odette de Champdivers et le prisonnier, Roselys et Hardy demeurèrent l’un devant l’autre, sans un mot, les yeux dans les yeux… Enfin, elle baissa les paupières, et, d’une voix qui tremblait un peu, elle dit :

– Allez… et que Dieu vous conduise !…

Alors, le chevalier de Passavant murmura :

– Dites-moi votre nom, afin qu’aux heures d’orage, si j’oublie d’invoquer le nom de ce Dieu qui m’a oublié, je puisse invoquer le vôtre…

Elle répondit dans un souffle :

– Odette !…

Quand elle leva les yeux, elle vit Champdivers qui refermait la porte. Le prisonnier avait disparu. Elle s’en alla, pensive, lentement, comme à regret. Quant à lui, plus d’une heure, il demeura près de cette porte, le cœur battant. Lorsqu’il regarda autour de lui, il vit la Seine joyeuse, les berges animées par les cris des mariniers, et là-haut, le soleil qui montait dans le ciel pur. Il jeta un dernier coup d’œil sur les sombres murs d’enceinte de l’Hôtel Saint-Pol, et, frémissant, ébloui, en lui-même, il cria :

– Vivre ! Vivre ma vie ! Vivre… et aimer !

Alors, se secouant comme un jeune faucon après la tempête, le chevalier de Passavant fit son entrée dans Paris.

– Comme c’est joli, la vie !… Mais qui diable a eu cette pensée biscornue de m’enfourner pour douze ans dans ce taudis sans lumière ? Bah ! N’y pensons plus !

Et il n’y pensait plus !… Il voulait vivre, s’enivrer de vie, et c’est tout. – J’ai soif ! disait-il. Et il entrait dans la première auberge, faisant sonner ses éperons, frappant sur la table du pommeau de l’épée, comme s’il n’eût fait que cela depuis des années, fouillant l’escarcelle que lui avait remplie Champdivers, vidant son gobelet de cervoise ou d’hypocras. Et il allait plus loin. – J’ai faim ! Et il abordait dans la rue quelque marchande d’oublies, lui jetait un petit écu, s’en allait, riant et croquant ses pâtisseries.

Le chevalier de Passavant, d’un pied leste, l’œil joyeux, le nez au vent, la main à la garde de la rapière, se faufilait au travers de la foule.

Mais tout à coup son cœur se mit à palpiter… il venait d’entrer dans la rue Saint-Martin !

Quelques instants plus tard, il était devant le logis Passavant.

Accoté à ce mur auquel, dans la nuit terrible, douze ans avant, s’était appuyé Saïtano, Passavant contempla la demeure où avait vécu son père, était morte sa mère, où s’était écoulée son enfance.

Sa gorge se serra. Il sentit ses paupières se gonfler. Mais les larmes qui l’auraient soulagé ne vinrent pas.

– Tiens, fit-il, je ne puis plus pleurer ?…

Le logis était délabré. Nul n’en avait pris soin. Un manteau de poussières couvrait les verrières de l’oratoire. Des ardoises manquaient au toit. De petits arbustes poussaient aux fentes du mur d’enceinte.

– Entrons chez moi, dit Passavant.

Et, au grand ébahissement des gens de l’auberge d’en face, il escalada le mur. Par une fenêtre du rez-de-chaussée dont il brisa les vitraux, il pénétra dans l’intérieur, et tout de suite monta à la salle où, jadis, il se tenait d’habitude, salle de jeu où traînaient encore des poupards, et sur une table, des livres enluminés.

Les souvenirs assoupis s’éveillèrent d’un seul coup. Des images effacées reprirent toute leur fraîcheur comme s’il les eût soudain exposées au grand jour. Tout le passé, vivant et vibrant, se dressa devant lui. Et d’une voix d’angoisse éclatante quand même, à grands cris, comme s’il eût été sûr qu’elle allait accourir ainsi qu’autrefois, il appela :

– Roselys ! Roselys !…

q

XIII – L’HOMME DE LA CITE

Ce même jour, vers dix heures du soir, sous des rafales de pluie, dans la lueur livide des éclairs qui, en lettres de feu, sur le livre noir du ciel, écrivaient des choses mystérieuses, une barque, prise au même endroit que, douze ans auparavant, traversa la Seine. Comme douze ans avant, la reine Isabeau de Bavière et Amaury de Bois-Redon prirent pied dans la cité.

Ils eussent pu passer par le pont Notre-Dame.

Mais il eût fallu pour cela parlementer avec le poste d’archers du guet, et se faire reconnaître.

C’étaient donc les mêmes personnages. Seulement Bois-Redon avait monté en grade : il était maintenant capitaine du palais de la reine, c’est-à-dire une importante figure militaire de l’Hôtel Saint-Pol.

Ils arrivèrent à la maison de la rue aux Fèves et, bientôt, furent introduits.

Tout changeait. Bois-Redon était devenu un géant. La beauté de la reine plus forte, plus sombre peut-être, avait atteint à sa perfection. Nevers était duc de Bourgogne. Hardy était un jeune homme. Roselys, devenue Odette de Champdivers, une jeune fille. Tout, donc, se modifiait en pénétrant plus avant dans la vie. Saïtano seul était resté Saïtano ; ni plus vieux, ni plus maigre, il était le Saïtano d’autrefois, toujours avec son regard de feu, ses doigts longs, sa houppelande d’un rouge fané parsemée de suspectes taches noirâtres qu’on pouvait prendre pour des taches de sang.

– Belle nuit, dit-il, pour venir chez le sorcier. C’est par des nuits pareilles que je poursuis avec plus d’ardeur mon inlassable recherche. Les esprits de ceux qui ne sont plus aiment alors à tourbillonner dans l’espace. Les génies qui président à la science des hommes accourent alors. Et de les sentir autour de moi, dans l’atmosphère embrasée, cela m’aide et m’excite. Mais pour vous, madame, je renonce volontiers à cette nuit d’études.

– Ainsi, dit Isabeau, vous n’avez pas perdu l’espoir de trouver la liqueur de longue vie ?

– Je la trouverai, madame. Je recommencerai l’expérience qu’avec tant de peine j’avais préparée et qui a si misérablement avorté… l’enfant mort était vivant, madame !

– Oui, je sais, vous m’avez dit cela.

– Que me faut-il ? s’écria Saïtano en frappant sur un manuscrit déposé sur une table. C’est écrit là ! Ce livre, madame, je l’ai volé à l’homme qui passe pour le plus grand génie de la science… comme si je n’étais pas un savant, moi ! Je l’ai pris à celui qui, peut-être, a trouvé, lui !…

– Qui cela ? fit curieusement la reine.

– Nicolas Flamel ! dit Saïtano en frissonnant de jalousie. Eh bien, dans ce livre écrit tout entier de la main de Nicolas Flamel, je vois qu’il me faut le sang de trois enfants vivants et un enfant mort de mort violente sans effusion de sang. C’est difficile, madame. En ces temps, les mères surveillent leurs enfants… Depuis douze ans, madame, vous m’avez cent fois promis de m’aider…

– Oui, dit la reine pensive. Ce serait en effet une royauté splendide, plus étonnante que toutes les royautés de l’univers. Et ne serait-il pas maître du monde, celui qui aurait l’éternité devant lui !

– Il serait Dieu ! dit Saïtano.

– Saïtano, reprit Isabeau, ce qui est promis est promis. Tout ce qu’il faut faire pour la recherche du Grand-Œuvre, je le ferai. Reine à l’Hôtel Saint-Pol, je ne suis ici que ton élève. Mais pour la réussite même de la grande expérience, il faut que je puisse étendre sur toi ma protection occulte, comme je l’ai déjà fait, saisir au besoin et condamner le prévôt qui te soupçonnerait, comme je l’ai déjà fait, arrêter et jeter dans une fosse l’official qui commencerait à instruire ton procès, comme je l’ai déjà fait. Et pour cela, Saïtano, il faut que je garde le pouvoir. Or, mon pouvoir est menacé…

Comme il avait fait jadis, Saïtano sourit, se leva, alla à l’armoire de fer, en sortit un flacon et le tendit à la reine en disant : Ceci vous attendait…

Et comme Isabeau le regardait, étonnée :

– Votre pouvoir, madame, est menacé parce qu’une jeune fille habite l’Hôtel Saint-Pol…

Isabeau frémit. Un frisson de haine la secoua.

– C’est vrai, dit-elle d’une voix sourde. Alors… ce poison… est pour elle ?…

– Ce serait enfantin, madame. Nous tuerons Odette de Champdivers quand son heure sera venue. Nous tuerons le roi de France quand son heure sera venue, c’est-à-dire quand votre veuvage n’aura rien à redouter ni du duc d’Orléans, ni du duc de Berry, ni… du duc de Bourgogne !…

Et Saïtano pâlit à son tour ! La haine flamboya dans ses yeux. Il porta la main à sa joue, éclata de rire, et continua :

– Chacun aura son tour ! Allez, madame, soyez sans peur, soyez sans pitié, car les hommes n’aiment que ce qui est redoutable ; la race, voyez-vous est accoutumée au fouet !

– A quoi, alors est destinée cette liqueur ?

– A combattre l’influence d’Odette de Champdivers, à rendre au roi Charles VI cette précieuse démence qui faisait de vous le monarque le plus puissant du monde chrétien. Allez, madame. Pour le moment, mieux vaut pour vous un mari fou qu’un mari mort… Allez, et laissez-moi à mes études.

– Oh ! dit Isabeau, tu as raison ! Charles mort, c’est un nouveau roi sur le trône, et moi chassée, arrêtée peut-être ! Charles redevenu dément, c’est toute ma puissance retrouvée !

Saïtano sourit, prit un flambeau, et escorta jusqu’à la porte de la rue la reine et Bois-Redon. Un coup de vent éteignit le flambeau. Un instant, Saïtano regarda s’éloigner ses visiteurs. Il les vit, à la lueur d’un éclair, tourner le coin de la rue aux Fèves. Un coup de tonnerre ébranla la maison. Dans le même instant, comme Saïtano rentrait, une main rude repoussa la porte qu’il voulait fermer et l’ouvrit toute grande… Un jeune homme apparut, vêtu de velours gris sous son manteau ruisselant de pluie, repoussa dans l’intérieur Saïtano stupéfait, ferma la porte, s’inclina, et dit :

– Bonsoir maître. L’enfant mort vous salue !…

Saïtano recula de deux pas, et darda son regard aigu sur le chevalier de Passavant. Il n’avait pas besoin de le reconnaître : Ces mots « l’enfant mort vous salue » étaient une présentation suffisante. Saïtano fit bonne contenance.

– Vous venez avec le tonnerre, dit-il goguenard.

– Et comme le tonnerre, fit Passavant avec simplicité.

– Que voulez-vous ?

Sans répondre, Passavant entra dans la deuxième salle, prit un autre flambeau resté allumé sur la table, et pénétra dans la troisième salle. Il s’arrêta, devant la table de marbre. Sombre, agité de sentiments où la peur tenait sa place, Saïtano l’avait suivi. Passavant tira sa rapière et, de la lame flexible, fouetta la table.

– Ce fut ici, dit-il en frémissant.

Saïtano, au geste de cet ennemi qui mettait flamberge au vent, s’était ramassé pour une lutte suprême. Sa stupeur effarée s’évanouit. Que Jean sans Peur eût laissé vivre « le témoin », il remit à plus tard de se l’expliquer. Sans dire un mot, il saisit dans un coin une forte épée, et, laissant tomber son manteau, apparut ce qu’il était : admirablement campé dans sa maigre stature, tout en nerfs, l’œil froid, la main souple. Passavant se mit à rire. Si brave que fût Saïtano, ce rire fit pointer la sueur à la racine de ses cheveux.

– Où sont « les trois vivants ? » demanda Passavant.

– Je ne les ai jamais revus, dit froidement Saïtano.

– Oui, ils eurent assez peur, les pauvres diables, et sans doute l’envie de venir rôder par ici leur a passé pour toujours. Moi aussi j’ai eu peur. J’ai bien souvent eu froid dans le dos en songeant à cette seconde où je vis s’abattre sur ma poitrine votre main armée de la petite griffe d’acier. Mais je reviens tout de même. Me reconnaissez-vous ?

– Je vous reconnais à vos paroles.

– Oui. Le visage a changé. Savez-vous ce que je suis venu faire ici ?

– Vous venger, sans doute. Mais on ne me tue pas aussi facilement que vous l’avez cru.

En même temps Saïtano se rua l’épée haute et porta un coup furieux en criant : Meurs donc puisque tu étais destiné à mourir ici !… Le coup ne toucha pas, l’épée érafla le manteau ; sans se donner la peine de se mettre en garde, Passavant saisit cette épée à pleine main, l’arracha à son adversaire, la brisa sur son genou et en jeta les tronçons. Cela dura le temps d’un éclair. Dans le même instant, il se plaça d’un bond devant la porte et coupa toute retraite. Désarmé, vaincu dès le premier contact, sûr d’être tué, Saïtano se croisa les bras, jeta un farouche regard à Passavant et attendit.

Le jeune homme n’était pas venu chercher un duel dans l’antre de Saïtano. Mais cette brusque attaque modifia ses idées. Il sourit, et dit :

– Je ne suis pas fâché que vous m’ayez prouvé que j’ai bon pied, bon œil, bonne parade. Mais savez-vous, maître, que vous êtes une vipère qu’il faut écraser ? Ma foi, puisque je vous tiens là, je vais simplement et proprement vous tuer.

– Faites ! dit Saïtano. Vous pouvez me tuer. Vous avez une arme et je n’en ai pas. Mais vous n’arriverez pas à me faire peur.

– Nous allons voir.

Passavant jeta les yeux autour de lui. Le seau y était toujours, et la grosse éponge, sinistres ustensiles en tel lieu. Sur une tablette, la boîte à outils. Dans un coin, un paquet de cordes. Le jeune homme saisit ces q

XIV – LE MARI DE LA DUCHESSE D’ORLEANS

Le chevalier de Passavant ne témoigna aucun étonnement. Il lui sembla tout naturel qu’une femme de cœur, fût-ce une reine, eût été intéressée par le malheur d’une si aimable, si jolie, si gracieuse petite fille, et se fût rapidement attachée à elle. Il ne dit donc rien. Mais en lui-même, il bénit la reine et se jura que si jamais elle avait besoin de la vie et du sang d’un homme, cette vie serait la sienne, ce sang il le répandrait avec joie pour celle qui avait consolé les derniers jours de Roselys.

Il salua Saïtano d’un léger signe de tête, rejeta sur ses épaules son manteau séché, et sortit sans que, de son côté, le sorcier eût dit un mot d’adieu.

Saïtano verrouilla sa porte, et, en se retournant, vit une femme grande, sèche, grisonnante de cheveux, l’œil étrangement froid, qui le regardait.

– Eh bien, Gérande, il faut donc que toujours tu écoutes aux portes ? dit le sorcier. Tu as vu, hein ? Tu as entendu ? Qu’en dis-tu ?

– Je dis, répondit Gérande, que vous avez eu tort de laisser partir ce jeune homme.

– Par le sacré Grimoire, on voit bien que tu n’as pas éprouvé la force de son poignet ! Mais je le retrouverai, Gérande, il ne perdra rien pour attendre. Et d’ici là, comme de grandes choses se préparent, comme la reine va avoir besoin de dévouements aveugles, tu vois, j’ai fait de ce jeune homme un serviteur fidèle jusqu’à la mort, tu peux me croire.

– C’est égal, reprit Gérande, vous avez eu tort de le laisser aller.

Et cette fois, cette femme prononça ces paroles d’un accent de si froide et prophétique menace que le savant, l’homme que rien n’ébranlait, se sentit troublé au fond de l’être comme on l’est quelquefois, au milieu de la nuit, par le soudain hululement des oiseaux de mauvais augure. Mais bientôt, secouant la tête :

– Pauvretés que tout cela ! Et que m’importe même le sort du royaume de France, de tous les royaumes, le sort du monde ! Allons travailler. Je suis sur le point de trouver, Gérande !… Le Grand-Œuvre ! Comprends-tu ? Viens, Gérande, montons voir Laurence d’Ambrun…

– La mère de la petite Roselys, dit Gérande avec son calme sinistre.

Et tous deux s’engagèrent dans un escalier de bois qui montait en tournant jusqu’à l’unique étage de la vieille maison de la Cité.

Cependant, le chevalier de Passavant s’était éloigné de cette maison où il était peut-être venu chercher un peu d’espoir et où il n’avait trouvé qu’une douleur. Absorbé qu’il était par ce qu’il venait d’apprendre, il vagua au hasard dans la Cité, sans se soucier de savoir où le conduiraient ses pas, et se disant qu’il serait toujours temps de frapper à une porte d’auberge.

Il s’éveilla tout à coup de ses songeries couleur de deuil et de tristesse, et, avec étonnement, se vit au milieu d’une foule, parmi des lumières qui éclairaient une rue étroite, véritable boyau où trois chevaux n’eussent pu passer de front. Ces lumières venaient des devantures de plusieurs cabarets qui, malgré les ordonnances, malgré le guet, demeuraient ouverts la nuit jusqu’à une heure assez avancée. Cette foule de gens, qui allaient, venaient, se croisaient, ricanaient, échangeaient de terribles plaisanteries, était composée en majeure partie de gens d’armes en casaque de buffle, et de gentilshommes soigneusement masqués.

Au milieu de ces gens évoluaient, seules, ou par groupes de deux ou trois, des jeunes femmes, presque toutes vraiment jolies, fardées avec un art sûr, quelques-unes l’air las et indolent, d’autres rieuses, beaucoup richement vêtues de soie et de fourrures, toutes portant les mêmes insignes qui leur étaient imposés par l’ordonnance de 1367 : le collet renversé, les q

XV – PREMIER GRONDEMENT D’ORAGE

Après le départ des trois estafiers lancés aux trousses de Passavant, le duc de Bourgogne, quelques minutes, arpenta de son pas rude et sonore la grande salle, jetant un regard furtif sur les visages balafrés de ses quatre fidèles, grondant des mots sans suite. Tout à coup il frappa violemment du talon.

– Attention ! se dirent les quatre. Il y vient !

– Ocquetonville, dit Jean sans Peur d’une voix blanche, prenez le commandement de nos archers et faites occuper toutes les rues conduisant à l’hôtel. Allez, mort-dieu ! Qu’attendez-vous !

C’était le coup de tonnerre, la guerre déclarée au duc d’Orléans seul gouverneur, seul ayant droit de poster des hommes, de guerre dans les rues.

Ocquetonville sortit en courant. Dans le fond de la salle, une tenture se souleva. Une femme parut, qui s’arrêta là pour écouter.

– Scas, continuait Jean sans Peur, combien avons-nous de cavaliers ?

– Cinq cents, monseigneur.

– Fais-les monter à cheval, harnachés en guerre !

Scas partit. La femme tressaillit et pâlit.

– Courteheuse, gronda Jean sans Peur, combien avons-nous d’hommes arrivés à Melun ?

– Trois mille, monseigneur.

– Montez à cheval, courez à Melun à franc étrier, et amenez-les !

Courteheuse, à son tour, s’élança. La femme laissa retomber la tenture à laquelle elle s’appuyait et fit deux pas dans la salle.

– Guines, poursuivit Jean sans Peur, combien d’hommes arrivés à Fontainebleau ?

– Trois mille, monseigneur.

– Courez à Fontainebleau ventre à terre et amenez-les d’une seule traite !

Guines partit. La femme allait s’avancer sur le duc de Bourgogne. Mais à ce moment même la grande porte de la salle s’ouvrit à double battant, et un huissier, d’une voix solennelle, cria :

– Héraut royal !…

– Bon ! bon ! grogna le duc, qu’il entre. Et qu’on sache ce que nous veut le fou !

La femme recula jusqu’à la tenture derrière laquelle elle se dissimula. En même temps, l’envoyé de Charles VI faisait son entrée, précédé de deux pages, et suivi de quatre arbalétriers de la compagnie de l’Hôtel Saint-Pol. Le héraut s’inclina profondément devant le duc de Bourgogne.

– J’attends ! dit celui-ci d’un ton rude et bref.

– Monseigneur, dit le héraut, le roi mon maître vous fait savoir qu’un grand conseil sera assemblé en la chambre de son palais dans l’Hôtel Saint-Pol, auquel conseil prendront part messieurs les princes, monseigneur le dauphin, les prélats, le recteur et les docteurs de l’Université. Ce conseil se tiendra demain à neuf heures du matin, et Sa Majesté le roi vous en avise afin que vous preniez toutes dispositions pour vous y trouver. Sur ce, daigne monseigneur me permettre de me retirer, car j’ai la même sommation à présenter au sire duc de Berry, et il y a loin jusqu’à son château de Wincestre[11].

– Allez, allez, je ne vous retiens pas. Un mot seulement. Quel est le sujet de ce conseil ?

– On y discutera, dit le héraut, sur les impôts…

– Ah !… fit Jean sans Peur goguenard.

– Sur le luxe effronté des dames de la Cour, dénoncé par messire Jacques Le Grand, augustin, en son dernier sermon.

– Ah ! Ah !…

– Et on s’y entendra sur les moyens de remédier à la misère du peuple[12].

– La misère du peuple ! fit Jean sans Peur en ouvrant des yeux stupéfaits.

Mais déjà le héraut s’était incliné et, avec son escorte, franchissait la grande porte dont l’huissier refermait les battants. Jean sans Peur reprit sa promenade furieuse, tantôt éclatant de rire et criant « la misère du peuple ! » tantôt proférant des menaces contre le duc d’Orléans.

A ce moment, celle qui venait d’assister à cette double scène s’avança lentement, et toucha le duc au bras. Jean sans Peur se retourna en jurant, et vit devant lui la haute silhouette, la figure pâle et sévère de sa femme Marguerite de Hainaut. Elle n’avait rien perdu de cette hautaine fierté que nous avons signalée quand nous l’avons vue à Dijon. Mais sa tristesse s’était accentuée. Les cheveux étaient devenus gris bien avant l’âge… Le rêve de Marguerite ne s’était jamais accompli : jamais elle n’avait conquis l’âme de son mari, jamais elle n’était devenue la compagne des pensées, de l’esprit et du cœur.

Elle menait une existence effacée. Pourtant, parfois, lorsque le duc courait quelque danger terrible, elle intervenait pour le sauver.

– Vous ! Madame, s’écria Jean sans Peur. Eh bien, vous avez entendu ? Il s’agit de remédier à la misère du peuple ! Voilà qui doit vous être agréable, je pense ?

– Irez-vous à ce conseil ? demanda Marguerite. Ou plutôt comment irez-vous ?…

– Je vous entends, gronda le féodal. Mais par la Croix-Dieu, cette fois, vous n’empêcherez pas ce qui doit être ! J’irai, continua Jean sans Peur dont les éclats de voix emplirent alors la salle. J’irai, par Notre-Dame ! Mais j’irai à la tête de cinq cents cavaliers et de six mille hommes de guerre ! On verra qui doit trembler ! On verra qui, d’Orléans ou de Bourgogne, est maître de Paris !…

Et dans un accès de fureur, livrant le fond de sa pensée, il cria :

– Après-demain soir, Madame, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, couchera dans le palais des rois à Hôtel Saint-Pol !…

La duchesse Marguerite baissa la tête, devint très pâle, et murmura :

– Je sais que tôt ou tard la guerre doit éclater entre Orléans et vous. J’espérais pouvoir encore éviter au roi, à Valentine de Milan, à Paris et à vous-même bien des angoisses et des malheurs. Mais les ordres que vous avez donnés tout à l’heure et l’état d’esprit où je vous vois ne me laissent plus d’autre ressource que la prière et l’espoir en Dieu. Je me retire. Adieu, monseigneur.

– Oui, oui. Allez, madame. Allez prier pour votre amie Valentine et son noble époux. Allez !

– Je vais prier pour vous, dit Marguerite avec dignité. Je prierai pour que votre vie soit conservée. Je prierai aussi pour que vous ne fassiez rien qui vous mette en fâcheuse posture devant l’Histoire.

Lentement, Marguerite de Hainaut s’éloigna, et disparut derrière la tenture.

– L’Histoire ! gronda alors Jean sans Peur. Qui est-ce, l’Histoire ? Quelques misérables scribes comme ce Froissard ou ce Juvénal des Ursins. Qu’importe ce qu’on peut dire de moi quand je serai mort ! Il faut vivre. La vie, c’est la puissance. Et la puissance est à qui la prend, au plus fort !… Etre roi ! Tourment de ma vie ! Rêves splendides qu’Isabeau eût réalisés si je n’avais pas été faible… si je n’avais tremblé une minute… si un félon n’avait prévenu Marguerite !… Ah ! le découvrir celui-là, et lui arracher le cœur !…

Il promena autour de lui son regard chargé de soupçons. Douze ans s’étaient passés depuis le temps où il avait pris en courant la route de Dijon pour tuer sa femme, afin qu’entre Isabeau et lui, il n’y eût rien de vivant ! Douze ans, c’est long. Et c’est court. Cela tient dans un petit coin de mémoire. Pendant ces douze années, jamais Jean sans Peur n’avait oublié ce cavalier haut et maigre, fantastique silhouette qu’il avait entrevue devant lui…

– Si Marguerite n’avait pas été prévenue, reprit-il, ce serait fait depuis longtemps. Je serais roi, empereur. Je serais l’homme le plus puissant de la terre. J’aurais d’innombrables armées, des millions de sujets ; j’établirais ma cour soit à Paris, soit à Dijon, soit à Liège, soit à Aix-la-Chapelle ; je m’élancerais pour dompter l’Italie, l’Espagne ; je serais Dieu sur la terre… Isabeau m’avait ouvert cette éblouissante vision d’avenir !

Il s’était arrêté. Immobile, le menton dans la main, l’œil sombre, il évoquait les grandeurs de la domination absolue, ses tempes battaient, son cœur frappait dans sa poitrine de grands coups violents.

– Isabeau ! murmura-t-il. Comme elle doit me haïr !… Comme je sens sous ses sourires qu’elle voudrait me déchirer, me lacérer, me brûler à petit feu !… Insensé d’avoir faibli une minute. Il fallait… Ah ! qu’elle a raison, cette Isabeau !…

Plus bas, tout bas, dans un murmure d’affreux regret, il prononça :

– Elle m’aimait !… Elle m’aime encore !… C’est de l’amour que couvre sa haine !… Je le sens, je le devine, tout me le crie ! Si j’allais me jeter à ses pieds, si je trouvais un cri de passion pour la convaincre, elle reviendrait à moi, car je suis l’homme de la force, et seul, je puis la comprendre, seul je puis l’aider dans son magnifique rêve de domination… Enfer ! Comme elle est belle ! Et pourquoi ne puis-je l’aimer, moi ?…

Il y eut comme un sanglot dans sa gorge. Le rude féodal s’attendrissait. Un sentiment que peut-être il n’avait jamais connu, même quand il jurait un éternel amour à Laurence d’Ambrun, même quand d’un magnétique regard Isabeau exaltait sa passion, un sentiment d’irrésistible douceur le pénétrait jusqu’aux moelles… et il sanglotait :

– Pourquoi je ne puis aimer Isabeau qui me ferait roi !… Pourquoi !… Insensé ! Fou plus fou que le dément de l’Hôtel Saint-Pol… C’est que j’aime, moi ! C’est que j’aime à en perdre la raison cette jeune fille pour qui je donnerais mon duché, mes espérances, cette couronne de fer de Charlemagne que je rêve de poser sur ma tête… Odette !… Odette !… pourquoi n’êtes-vous pas ici pour voir pleurer Jean sans Peur !…

C’était vrai. Ecroulé dans un de ces énormes fauteuils gothiques, les deux coudes sur un coin de table, la tête dans les deux mains, le féodal pleurait.

Son cœur battait comme jamais il n’avait battu… pour Odette de Champdivers…

Pour Roselys… sa propre fille.

Quelques minutes, le duc de Bourgogne demeura ainsi prostré. Cette faiblesse dura peu. Il se releva, se remit en marche, talonnant le parquet, secouant la tête. Il y avait des lueurs rouges dans ses yeux. Il redevenait l’homme de la force. Dans un mauvais rire, il acheva :

– Cette fille sera à moi ! Je l’ai dit. Je le veux. Cela sera !… Dès que je serai roi, tout m’appartiendra, elle comme le reste. Etre roi ! Voilà la clef de toute la situation. Eh bien, je puis encore persuader à Isabeau… je puis lui dire, lui prouver… la convaincre… je puis faire d’elle l’instrument de ma puissance, que je briserai quand il me sera inutile… Oui, mais pour convaincre Isabeau de mon amour, il faut qu’elle voie en moi la force que je suis, la seule capable d’assurer sa puissance, à elle ! Et pour cela, il faut que je frappe de terreur Paris, l’Hôtel Saint-Pol, le roi fou et sa cour de pâles imposteurs ! Et pour cela, il faut que tout d’abord tombe sous mes coups le rival heureux, adulé, celui qui déjà se croit maître du royaume, Louis d’Orléans !… Holà ! mes pages ! mes armes !…

Déjà, aux cris du maître, les valets se précipitaient. Et tandis qu’on préparait l’armure d’acier dont on allait le couvrir de pied en cap, Jean sans Peur, éclatant de rire :

– Remédier à la misère du peuple !… Oui, oui, nous allons y remédier !…

Tout à coup, le rire se figea sur ses lèvres. Une flamme d’astuce inexprimable brilla dans ses yeux. Il avait tressailli.

– Oh ! oh ! fit-il entre les dents. D’où me vient cette pensée ? Du ciel ou de l’enfer ? Peu importe, elle est la bienvenue !… Puisqu’il s’agit de conquérir Paris, puisqu’on parle de la misère du peuple, eh bien, pourquoi ne serais-je pas le premier à en parler au peuple ? Pourquoi ne ferais-je pas de tous les bourgeois et manants une armée de fanatiques prête à mourir pour moi ? Et pourquoi ne deviendrais-je pas ainsi le roi de Paris avant d’être le roi de France ?

Les valets empressés autour de lui achevèrent de l’habiller : cuirasse étincelante, épaulières, plastron, gorgerin, brassards, gants, jambards, genouillères, le tout surmonté du casque à la bourguignonne avec son timbre et sa crête. Quand ils eurent fini, il apparut tout entier vêtu d’acier, on lui passa une lourde épée ceinte autour des reins et, lourdement, il descendit. Devant un perron, assez élevé pour qu’il pût facilement se mettre en selle, on amena son cheval bardé lui-même de plaques de fer.

Jean sans Peur leva sa visière.

Il se tourna vers les cinq cents cavaliers que Guillaume de Scas avait rassemblés dans la cour de l’hôtel de Bourgogne.

– Nous allons parcourir l’Université, la Cité, la Ville, cria Jean sans Peur, et montrer aux Parisiens qu’ils ont des amis capables de les défendre.

Il y eut un mouvement de stupeur. Ce langage était nouveau. Mais sans se donner la peine d’expliquer sa véritable pensée à ses gentilshommes, le duc de Bourgogne continua :

– La misère du peuple est grande. Il faut y remédier au plus tôt ! Cette misère, on sait assez d’où elle vient ! L’homme qui régente le royaume est insatiable. Il n’y aura jamais assez d’argent pour payer les débordements de Louis d’Orléans !

Cette fois, tout le monde comprit. Un long frisson passa sur cette assemblée d’hommes d’armes comme un vent qui secouerait des feuilles d’acier.

– Ce n’est pas tout. Orléans ne se contente pas d’être le maître insolent, le pillard avide qui lève impôts sur impôts. Voici qu’il insulte Bourgogne ! Quatre des nôtres, des vôtres, frappés par un homme à sa solde, en sa présence, avec son appui, ont dû se soumettre devant lui, et la croix de Saint-André est déshonorée si nous ne la vengeons !

A ces mots, il y eut l’explosion des cris de fureur, des menaces, des jurons forcenés ; pendant quelques minutes, on n’entendit que le hurlement des voix ne parlant que de ventres ouverts, de cœurs arrachés, d’oreilles en capilotade, jurant les saints et les diables, en appelant au pape et à Belzébuth, vociférant par les griffes, par les ongles, par le sang, par la tête, par le nombril, et finalement toute cette rumeur se condensa en une même clameur :

– Bataille ! Bataille !

Jean sans Peur, alors, marcha vers le pont-levis. Toute la masse équestre s’ébranla. Quelques minutes plus tard, les cinq cents guerriers bourguignons commençaient à parcourir Paris.

Tel fut le début de la guerre des Armagnacs et des Bourguignons. Lorsque Paris fut à feu et à sang, on eût bien étonné le chevalier de Passavant en lui disant qu’il avait été sinon la cause, du moins le premier prétexte de l’énorme tuerie qui fait toutes rouges les pages de l’histoire de ces temps.

q

XVI – LA FILLE DE JEAN SANS PEUR

La rue Saint-Martin et la rue Saint-Denis étaient les deux grandes artères populaires et commerçantes de Paris. Ce fut naturellement dans ces voies où se concentrait l’activité que Jean sans Peur voulut tout d’abord se montrer. Dès son entrée dans la rue Saint-Martin, il ôta son casque et le donna à porter à l’un de ses pages, afin que tout le monde pût le voir. Il marchait à plus de vingt pas en avant de ses cavaliers pour bien montrer la confiance qu’il avait dans le peuple de Paris. Derrière lui, à trois pas, un de ses guerriers portait la bannière de Bourgogne. Il allait ainsi, pesant et brillant, tout en acier, et sa tête nue qui émergeait de l’armure prenait un caractère de grandeur sauvage. Il criait :

– Il y a trop de misère dans le peuple. Il faut remédier à la misère du peuple !

A la vue de la bannière de Bourgogne en samit (sorte de taffetas) portant les deux fleurs de lis, à la vue de la croix rouge de Saint-André plaquée sur les cuirasses, les portes s’étaient fermées d’abord, les passant avaient pris la fuite, il y avait eu dans la rue les cris d’effroi des femmes, les malédictions sourdes des hommes, la rumeur d’une ville prise d’assaut qui voit entrer l’ennemi. Puis, quelques fenêtres s’étaient ouvertes curieusement. On avait écouté avec stupeur, avec méfiance. On avait vu les statues d’acier faire des signes amicaux. Puis, quelques enfants s’étaient hasardés, pareils à ces souris de la fable qui font quatre pas, rentrent, sortent encore. Puis, des bourgeois étaient sortis de leur logis en criant :

– Vous êtes donc avec nous, monseigneur ?

– Oui, oui, par Notre-Dame ! Assez de luxe effronté ! Assez d’or et de pierreries sur les robes ! Assez d’impôts suçant la moelle et le sang du peuple !

Bientôt, des groupes se formèrent, qui commencèrent à suivre. Bientôt, les bourgeois furent mille, dix mille. Bientôt ce fut une foule énorme, enthousiaste, entourant, précédant, serrant de près les cavaliers de Bourgogne, confondue avec eux, hommes femmes, enfants, bras dessus bras dessous, un vaste fleuve humain qui coulait en grondant avec des flux et reflux de ses flots agités, une cohue délirante, tandis que le tocsin se mettait à sonner, et que retentissaient les cris : « Aux armes ! Aux armes ! » Et de cette multitude immense, bientôt monta une formidable clameur :

– Noël ! Noël ! La misère du peuple est finie ! Bourgogne ! Vive Bourgogne !…

Lorsque Jean sans Peur rentra à l’hôtel de Bourgogne, Paris était à lui.

Un mot : les bourgeois ne furent pas dupes de cette soudaine affection. Mais vraiment la misère était grande, les impôts insupportables ; tout semblait bon qui pouvait adoucir l’une en allégeant les autres. Intelligente, fine, brave, capable de bien mourir, cette bourgeoisie à qui, alors, le cri de liberté ne faisait pas peur, accepta l’aide du duc de Bourgogne, haï pour son orgueil, redouté pour sa force, dans l’espoir de renverser Louis d’Orléans.

Le frère du roi n’était ni détesté, ni méprisé, ni craint. Mais on lui voyait jeter l’argent à pleines mains, et il endossait toutes les colères. De plus, régent du royaume, le roi ne comptant pas et le duc de Berry se tenant habilement dans les coulisses de la scène monarchique, le duc d’Orléans était la représentation vivante de ce principe d’autorité infiniment plus contesté qu’on ne pourrait le croire, et alors violemment battu en brèche par cette courageuse et forte bourgeoisie qui depuis… mais revenons à notre histoire.

En un seul jour, donc, fut établie la popularité de Jean sans Peur.

Les mariniers de la Seine, les bouchers, les tailleurs de pierre et d’autres corporations envoyèrent des délégations à l’hôtel de Bourgogne et assurèrent le duc que le peuple était prêt à tendre les chaînes, à transformer chaque rue en forteresse qu’il faudrait prendre d’assaut.

Jean sans Peur fut épouvanté. Il put mesurer la profondeur de cet abîme de haine qui s’était creusé entre la noblesse et le peuple. Sans doute, il savait quels prodiges avaient accomplis les Jacques, les Tuchins, les Maillotins. Mais en écoutant Jean Caboche, le chef de cette délégation, il se demanda déjà comment il pourrait faire rentrer en leurs gîtes ces loups qu’il déchaînait…

Mais sa haine contre le duc d’Orléans fut plus forte que ses terreurs secrètes. Jean sans Peur serra des mains populaires, choqua son gobelet contre celui de Caboche, promit, jura tout ce qu’on voulut, mais exigea de garder la direction effective de la révolte qui se dessinait avec une si étonnante rapidité. La délégation se retira en promettant de ne rien entreprendre que sur l’expresse indication du duc, reconnu chef du parti populaire.

Le lendemain, nouvelle promenade des cinq cents cavaliers, nouvelles acclamations. Cette fois, Jean sans Peur ne revêtit pas son armure. Il parut vêtu d’isambrun (drap fin) sous un manteau de pers (drap bleu).

Sur les trois heures du soir, arrivèrent les six mille hommes d’armes de Courteheuse et de Guines. Ils furent logés chez les bourgeois, tout autour de l’Hôtel Saint-Pol et principalement dans la rue Saint-Antoine. Il n’y eut pas de maison qui ne tînt à l’honneur d’héberger et festoyer quelques-uns de ces soudards qui ne comprirent rien à l’enthousiasme dont ils étaient l’objet.

Or, cet enthousiasme des Parisiens était à son comble, lorsque, vers le soir, une nouvelle courut dans les foules avec une inconcevable rapidité de transmission.

La nouvelle atteignit bientôt le duc.

Elle lui inspira une sorte d’épouvante.

La reine avait pris la fuite.

La reine s’était réfugiée au château de Beauté, sur la Marne, et se tenait prête à gagner de là la frontière d’Allemagne !

Le plan de Jean sans Peur vacillait sur sa base, puisque c’est sur la reine qu’il bâtissait son avenir de puissance, puisque c’est pour montrer sa force à la reine qu’il soulevait Paris – plus vite, d’ailleurs, qu’il n’eût voulu. La reine partie, que lui restait-il ? Il devenait chef de parti, chef de rebelles, et il n’avait plus pour lui que les chances trompeuses d’une guerre civile.

Quant au duc de Berry, fidèle à son système de louvoyer, il s’était tout simplement retranché dans son château de Wincestre, appellation que l’euphonie populaire a transformée en Bicêtre.

Il faut bien ici que nous rappelions au lecteur que tous ces personnages étaient parents, – parents intimes ! Le duc d’Orléans était frère du roi. Le duc de Berry était oncle paternel du roi et de Louis d’Orléans. Jean sans Peur, petit-fils du roi Jean le Bon, était cousin germain de Charles VI et de Louis.

Quelle famille !… Quel sang !… Des haines dévorantes, des guerres furieuses de frères ennemis, des délires d’ambition armaient les uns contre les autres tous ces membres de la postérité de Jean le Bon !

Louis d’Orléans, stupéfait de l’aspect qu’avait pris soudain Paris, admira que Jean sans Peur eût eu cette idée de se déclarer publiquement pour les bourgeois et le peuple.

Ceci ne vient pas de cette brute sanguinaire qui ne sait que lever et abattre le bras. Il y a du Berry là-dessous. Voilà ce qu’il pensa. Mais il fit fermer toutes les portes de l’Hôtel Saint-Pol, plaça aux machicoulis des chaudrons pleins d’huile qu’on devait faire bouillir au bon moment, bourra les tours d’arbalétriers, disposa des archers tout le long des créneaux du mur d’enceinte, et enfin, dans la cour des joutes passa en revue un gros de quatre mille hommes d’armes à qui furent distribuées des masses de fer hérissées de pointes et des haches de guerre, sans compter les piques, les lances, les hallebardes.

Cela fait, il porta à Jean sans Peur un coup terrible : simplement, il envoya des émissaires à tous les personnages convoqués pour le fameux conseil où l’on devait remédier à la misère du peuple ; en raison de la santé du roi, le conseil était renvoyé au premier jour de novembre. D’ici-là, les portes de l’Hôtel Saint-Pol resteraient fermées.

En même temps, il fit annoncer sur toutes les places publiques que jusqu’à l’ouverture du conseil les commis de gamelle, collecteurs d’impôts aux halles et autres rongeurs détestés ne devaient pas se montrer. C’était en somme la suppression des impôts quotidiens qui consistaient à prélever une taxe sur toute vente qui se faisait aux Halles, et à forcer les Parisiens à prendre leur sel à l’entrepôt royal.

Jean sans Peur fut atterré. Il ne pouvait songer à donner l’assaut à l’Hôtel Saint-Pol. Il avait compté y entrer par surprise avec ses troupes et, profitant de la terreur, imposer ses volontés au roi de France… et peut-être… La ruse de Louis d’Orléans déjouait ce plan, et bientôt un autre sujet d’ennui et de colère se présenta encore pour lui. En effet, les Parisiens commençaient, au bout de quelques jours, à trouver que les choses traînaient en longueur.

Le cri relatif aux impôts avait apaisé pour le moment beaucoup de bourgeois. Beaucoup d’autres se disaient que le duc de Bourgogne trahissait leur cause. Le peuple des Halles et de la marine demeurait seul debout, sombre et résolu. Enfin, les Parisiens qui s’étaient disputés l’honneur d’héberger les gens d’armes de Bourgogne se lassèrent au bout de huit à dix jours. Ils trouvèrent ces hôtes insupportables, avides, goinfres, ivrognes… Jean sans Peur dut les faire sortir de Paris, et on établit pour eux un camp dans le Pré aux Clercs.

Tel était l’état des partis, qu’il nous a fallu présenter avec précision, faute de quoi, notre récit, à nous, se fût agité dans le vide et eût manqué de clarté.

Le 1er novembre arriva. On n’avait toujours pas de nouvelles du duc de Berry, retranché à Wincestre, et de la reine Isabeau de Bavière, disparue, disait-on, avec le dauphin.

Dans la nuit, Jean sans Peur fit rentrer dans Paris ses six mille Bourguignons (Suisses pour la plupart) et les disposa sans bruit dans les ruelles qui avoisinaient l’Hôtel Saint-Pol. Ses cinq cents chevaliers se tinrent dans la rue Saint-Antoine.

Lorsque l’heure du conseil arriva, il se présenta avec une faible escorte, au moment où le recteur et les docteurs de l’Université, tous en robe, passaient le pont-levis. Le duc entra derrière eux avec une douzaine de gentilshommes et, voyant que les deux tours de la porte étaient pleines d’archers, cria au capitaine qui commandait ce poste important :

– Vous faites bien d’être sur vos gardes, car les damnés Parisiens ont de mauvaises intentions. Au surplus, pour la défense du roi, je vais vous aider à garder la porte. Vive le roi !

A ce cri poussé d’une voix éclatante, les chevaliers rangés dans la rue Saint-Antoine accoururent en vociférant, eux, aussi : « Vive le roi ! » Et avant même que le capitaine eût vu de quoi il retournait, ils occupaient la voûte, le pont-levis et une partie de la cour. Là, face à Paris, ils avaient l’air de braver d’invincibles rebelles, et ils crièrent :

– Capitaine, disposez de nous pour la défense de l’Hôtel et du roi. Nous sommes à vos ordres !…

Le capitaine d’armes vit qu’il était joué. Les Bourguignons, maîtres de cette porte, étaient maîtres de l’Hôtel Saint-Pol, et déjà on voyait s’avancer l’avant-garde des six mille archers.

– Je suis perdu d’honneur ! cria ce brave.

Il entra dans la cour et, un instant plus tard, on entendit des gémissements. Des soldats pénétrèrent aussitôt dans la salle basse et virent le capitaine qui expirait : il s’était poignardé…

Dans la grande galerie du palais du roi, ce n’était que tumulte et confusion. Le recteur lisait de sa voix nasillarde un fort beau discours sur les misères du peuple et la magnanimité royale. Mais personne n’écoutait. Le roi, sombre et fatal, tout noir sur son trône, tremblait convulsivement. Le duc d’Orléans, pâle comme la mort, prêtait l’oreille aux bruits du dehors. Il voulut sortir, mais il se heurta à une barrière de Bourguignons qui lui dirent : « On ne passe pas !… » Ardent, les yeux sanglants, Jean sans Peur, frémissant d’impatience, attendait. Enfin, Ocquetonville entra dans la salle, courut à lui et lui dit quelques mots à voix basse… L’Hôtel Saint-Pol était occupé ! Tous les postes gardés ! La garnison, trahissant peut-être, se rendait sans coup férir.

– Enfin ! gronda Jean sans Peur.

– Je suis perdu ! dit tout haut Orléans.

Jean sans Peur se mit en marche… il s’avança vers le roi qui le vit venir comme le spectre de sa déchéance. Déjà le duc de Bourgogne levait la main…

A ce moment une porte placée derrière le trône s’ouvrit… Une jeune fille parut…

C’était Odette de Champdivers !

Vers le moment où s’ouvrait le conseil, Odette était dans son appartement privé lorsqu’elle avait vu tout à coup entrer un homme dont l’aspect la fit frissonner. Ses yeux étrangement lumineux lui causaient un insupportable malaise. Son sourire la glaçait. Il était maigre. Il s’avançait, courbé, en un glissement sinueux et silencieux, ouvrant et ramenant son manteau en salutations ironiques.

C’était l’homme qui avait remis à la reine une composition destinée à ramener Charles VI à l’état de démence. C’était l’homme de la Cité. C’était Saïtano…

Comment était-il entré à l’Hôtel Saint-Pol ? Et surtout, comment avait-il trompé la vigilance du brave Honoré de Champdivers ? Peut-être connaissait-il les tours, détours et portes secrètes du palais ?…

– Qui êtes-vous, monsieur ? demanda Odette.

– Un ami du roi ! répondit Saïtano.

Il eut un rire aigre et strident. Puis aussitôt, il ajouta :

– Pour être plus vrai, je suis un ennemi de l’ennemi du roi.

– Que voulez-vous ? reprit Odette.

– Je viens pour sauver le roi, ou plutôt je viens vous montrer comment vous devez le sauver. Ou mieux, je viens vous montrer comment vous devez empêcher le triomphe de l’ennemi du roi, qui est mon ennemi, à moi.

Odette, au même instant, reprit toute sa tranquillité d’âme. Elle ne songea plus qu’à ce roi que tant d’autres, peut-être, avaient sujet de haïr, mais qu’elle s’était mise, elle, à aimer d’une filiale affection.

– Vous avez un ennemi ? dit-elle en se rapprochant de Saïtano.

– L’ennemi du roi, dit-il.

– Que vous a-t-il fait, à vous ?

Saïtano eut ce même rire strident que tout à l’heure. Il considéra un instant Odette, puis :

– « A vous », je puis le dire. Oui. Quand j’y pense, il est juste que je vous dise cela, « à vous ». Je hais cet homme, écoutez… c’est la première fois depuis douze ans que je dis cela à haute voix… je le hais parce qu’il m’a appelé drôle, et que je ne suis pas un drôle, moi ; je suis la science. Je le hais parce qu’il m’a traité comme le plus vil des laquais, le plus misérable des manants à qui l’on peut tout faire.

– Que vous a-t-il fait ? répéta Odette frissonnante.

– Il m’a souffleté, dit Saïtano avec un calme terrible. Presque aussitôt, il grinça des dents et poussa un soupir.

Il continua :

– Ecoutez. Vous aimez le roi, n’est-ce pas ?

– Il a été bon, généreux pour moi. Il a sauvé… mais, se reprit-elle avec un soupir, je ne dois pas parler de ceci. Oui, j’aime le roi Charles. Il est tout disposé au bien. C’est moi qui lui ai conseillé de tâcher au plus tôt de remédier à la misère du peuple.

– Je m’en doutais, fit Saïtano.

– Vous me connaissez donc ? dit Odette étonnée.

– Depuis longtemps… très longtemps… Vous aussi je vous suis pas à pas dans la vie, car un jour, je puis avoir besoin de vous. Mais nous verrons cela plus tard…

Odette tressaillit.

– Allons, jeune fille, n’ayez pas peur et ne vous fâchez pas. Et continuons. Si vous aimez le roi, vous devez haïr celui qui veut tuer le roi.

Odette de Champdivers pâlit. Elle sentait que cet homme disait la vérité, que quelque danger mortel menaçait le roi…

– Je ne hais personne, dit-elle. Mais celui que vous dites, je sens que je le haïrai s’il veut faire du mal à celui qui non seulement m’a traitée comme sa fille, mais encore a délivré…

Elle s’arrêta encore. Une ardente rougeur monta à ses joues.

– Délivré qui ? fit vivement Saïtano. Voici la deuxième fois que vous dites…

– N’en parlons pas ! interrompit Odette d’un ton sans réplique. Dites-moi seulement le nom de l’homme qui est l’ennemi du roi…

– Qui veut le tuer, vous ai-je dit ! Qui va le tuer ! Qui est en train de le tuer ! C’est le duc Jean de Bourgogne, qu’on appelle Jean sans Peur. En ce moment, le roi et ses conseillers sont rassemblés dans la grande galerie, n’est-ce pas ? Le roi, le duc d’Orléans, les gentilshommes les plus fidèles de Charles sont là, n’est-ce pas ? Eh bien ! tout cela va être pris dans le même coup de filet. Dans une heure peut-être, le roi de France ne s’appellera plus Charles sixième. Vous doutez ? Vous vous dites que l’Hôtel Saint-Pol est bien défendu ? Que le roi a autour de lui des gens dévoués, sinon à sa personne, du moins à sa race et au principe qu’il représente ? Eh bien ! venez et regardez !

Avant qu’Odette eût pu faire un mouvement de retraite, il la saisit par la main. Odette poussa un léger cri : elle venait de ressentir à la paume une petite, toute petite souffrance, comme une piqûre. Mais déjà Saïtano l’entraînait à une fenêtre d’où se découvrait l’entrée principale de l’Hôtel Saint-Pol. Là, un gros de cavaliers était massé, maître de la porte qu’il gardait.

– Que voyez-vous ? dit Saïtano.

– La bannière de Bourgogne ! murmura Odette. Oh ! c’est donc vrai ?

– Venez, venez ! reprit Saïtano, – et il l’entraîna à une autre fenêtre qui donnait sur la grande cour d’honneur. – Que voyez-vous ?

– Oh ! des milliers d’hommes portant la croix de Saint-André !… Et là !… Les archers du roi désarmés, gardés à vue !… Oh ! courons, monsieur, monsieur… je devine en vous une puissance que je n’explique pas et qui peut-être vient de l’enfer. Au nom du Dieu vivant, je vous somme de mettre cette puissance au service du roi !

Saïtano éclata de rire, et dit :

– Vous seule pouvez le sauver !

– Comment ? Dites ? Comment ?…

– Etes-vous prête ?

– A tout !

– Eh bien, dit Saïtano, vous entrerez dans la salle du conseil. Vous ne regarderez personne, vous m’entendez ? Vous marcherez droit sur le duc de Bourgogne, vous lui sourirez…

– Je lui sourirai ! Moi ! A ce traître !

Saïtano écouta avidement ce cri d’Odette de Champdivers, et sourit :

– Il le faut, pour sauver le roi. Vous lui sourirez donc, et vous lui direz ce que pense votre cœur, c’est-à-dire simplement ceci : « Quiconque attente au roi ne sera jamais aimé de moi… »

Odette était l’innocence même. Mais elle comprit très bien ce qu’il y avait de louche, de tortueux, dans ces paroles en apparence très simples, et qu’elles semblaient une sorte d’engagement d’aimer celui qui n’attenterait pas au roi… Elle se sentit rougir de honte, et porta les deux mains à son cœur comme pour en comprimer les battements…

– Dans quelques minutes, dit Saïtano, Jean sans Peur fera entrer ses gentilshommes dans la salle du conseil. Et alors, c’est un tout autre conseil qui se tiendra. On décidera que le duc d’Orléans a pillé le trésor et on le mettra à mort. On décidera que les seigneurs fidèles à Charles sont félons et on les mettra à mort. On décidera que le royaume ne peut être laissé aux mains d’un fou, et Charles sera conduit dans quelque monastère où on lui coupera les cheveux – à moins qu’on ne le mette à mort lui aussi !

– Mon Dieu, mon Dieu, murmura Odette affolée, tout cela est-il possible ?

– Que fit donc Pépin d’Héristal ? ricana Saïtano. Songez-y. Charles est plus qu’un roi fainéant, c’est un roi fou. Jean de Bourgogne rêve de fonder une dynastie !

– Eh bien ! Allons ! Conduisez-moi !…

Et Saïtano, en effet, conduisit Odette par des chemins détournés, des corridors qu’il semblait très bien connaître, jusqu’à la petite porte par laquelle le roi lui-même était entré dans la galerie.

Odette de Champdivers entra sans hésiter.

Quelques minutes, Saïtano demeura là, écoutant, courbé, les yeux plissés, la figure convulsée, pareil à Méphistophélès méditant quelque chute d’ange…

– Va, murmura-t-il. Va, Odette de Champdivers… va, Roselys !… va sourire à Jean sans Peur… à ton père !… C’est toi qui me le livreras !

Jean sans Peur, à ce moment même, venait de voir Odette de Champdivers. Il la vit venir à lui. Et elle lui souriait… Il s’arrêta sur place, pétrifié, comme fasciné par ce sourire.

Sa main levée, prête à désigner Charles VI, à le saisir peut-être, retomba lentement.

L’ordre qu’il allait crier expira sur ses lèvres…

Odette s’était arrêtée devant lui, tout près. Et Odette souriait ! Et Odette murmurait :

– Messire duc, qu’allez-vous faire ? Quiconque attente au roi ne sera jamais aimé de moi…

– Que dites-vous ? Que dites-vous ? bégaya Jean sans Peur, la tête en feu.

Mais déjà Odette s’était retournée vers le roi et, lui montrant le duc de Bourgogne :

– Sire, dit-elle, voici un fidèle et loyal duc qui vous défendra, si besoin est.

– Sire, cria Jean sans Peur, c’est vérité pure, je suis tout à vous !

Ce cri lui échappa, pour ainsi dire. Enivré de ce qu’il avait cru entrevoir dans les paroles d’Odette, il oubliait fureur, vengeance, ambition, rêve de puissance, et contemplait Odette. Elle était montée sur l’estrade, s’était approchée du trône, et, doucement, elle appuyait sa main sur l’épaule du roi, sans souci des rites, de cour, des règles d’étiquette, du respect dû à la majesté royale. Et en même temps, elle laissa tomber son regard loyal, clair, lumineux, sur le duc de Bourgogne, et lui dit :

– Merci, monseigneur. Vous avez parlé en bon gentilhomme.

Le duc s’inclina très bas, tout frémissant, tout ébloui, – et en lui-même :

– Elle est à moi !…

Louis d’Orléans, assista à cette scène rapide, sans la comprendre. Il eut l’impression nette qu’il venait d’échapper à la mort. Pourquoi ? Comment un mot de cette jeune fille avait-il pu bouleverser Jean sans Peur tout prêt à agir ? C’est ce qu’il remit à plus tard de s’expliquer, – et c’est ce que le malheureux prince n’eut pas le temps d’éclaircir, comme on va voir.

Quant aux Bourguignons, ils se regardèrent d’abord avec stupeur. Plusieurs croyant à une feinte s’avancèrent vers l’estrade du trône ; Jean sans Peur se tourna vers eux et les foudroya du regard ; il y eut un recul effaré de la bande.

Et déjà le duc de Bourgogne disait quelques mots à voix basse à Ocquetonville qui sortit furieux, les yeux pleins de rage, et grognant force jurons : ces mots, c’était l’ordre formel de faire évacuer à l’instant même l’Hôtel Saint-Pol ! C’était fini. Le coup était manqué. L’occasion se représenterait-elle jamais, aussi favorable, en d’aussi faciles circonstances ?…

Au moment où Odette vint poser sa main sur son épaule, Charles VI tremblait. La sueur pointait à la racine de ses cheveux qui se hérissaient. Ses yeux devenaient hagards…

La crise se préparait !

Le poison de démence agissait !

Le poison que, la nuit de l’orage, Saïtano avait remis à la reine !

q

XVII – RECONCILIATION DE JEAN SANS PEUR ET DE LOUIS D’ORLEANS

Ce qu’il y eut de plus étonnant, ce fut la disparition de la reine. Pendant la période de quinze jours qui suivit, le roi, malgré les exorcismes des moines, malgré les efforts des guérisseurs, demeura en état de démence, et on lui cacha l’événement dont s’occupait tout l’Hôtel Saint-Pol.

Disons tout de suite qu’Odette de Champdivers, en proie elle-même à une fièvre violente, ne parut pas auprès du roi. Cette fièvre s’était déclarée le jour même où Saïtano avait pénétré dans son appartement et lui avait un instant touché la main.

En cette période, aussi, Louis d’Orléans renforça la garnison de l’Hôtel Saint-Pol. La leçon avait été cruelle. Il en profita. Trois ou quatre capitaines d’armes furent disgraciés. Une demi-compagnie de Suisses fut licenciée. Le capitaine qui s’était tué fut pendu en effigie pour avoir laissé surprendre la porte. Ensuite de quoi, le régent lui fit faire des funérailles magnifiques et accorda une pension à sa veuve parce qu’en se tuant, il avait donné la preuve de son désespoir et de sa fidélité.

Le duc d’Orléans s’occupa naturellement de savoir où était la reine, car les bruits les plus sinistres couraient non seulement dans l’Hôtel Saint-Pol, mais dans tout Paris. Sa première idée fut de visiter lui-même le palais de la reine. Mais il trouva les portes gardées, et, à toutes ses questions, à toutes ses injonctions, le capitaine de Bois-Redon se contenta de répondre :

– J’ai l’ordre de garder les portes jusqu’au retour de Sa Majesté. Faites-moi pendre, monseigneur, car moi vivant personne n’entrera.

– Pas même le frère du roi ? s’écria le duc d’Orléans.

– Pas même le roi ! répondit Bois-Redon.

Une tentative pareille faite au château de Beauté échoua de même. Il fut impossible de pénétrer dans le château, ou d’obtenir le moindre renseignement. Un moment, on put croire qu’Isabeau s’était réfugiée à Wincestre, où le duc de Berry s’était retranché. Mais dès que l’orage qui avait menacé l’Hôtel Saint-Pol se fut dissipé, dès que Paris eut repris sa tranquillité – en apparence tout au moins – le duc de Berry rentra, assura qu’il n’avait pas eu l’honneur d’héberger Sa Majesté ; puis, comme la santé du roi semblait péricliter de jour en jour, le duc de Berry ne s’occupa plus que d’intriguer et de se composer une cour de solides gentilshommes afin d’être prêt à tout événement.

Arrivons au 15 novembre, et entrons dans ce palais de la reine si bien gardé que nul – pas même le roi ! – n’y pouvait pénétrer.

C’est le soir. Le palais est muet. Il est désert. Le service des filles d’honneur a été suspendu. Les salles d’armes seules sont occupées par les gardes. Muette et déserte la galerie à double colonnade.

Franchissons la salle de Théseus et celle de Mathebrune. Laissant au fond la porte de la chambre à coucher, ouvrons cette autre porte à gauche, et nous voici dans une large pièce bien éclairée par la lumière des cires. Une table, dans un coin, deux fauteuils, un dressoir qui supporte des pâtisseries et des friandises, et une sorte de divan, c’est tout l’ameublement de cette pièce. Ce que nous appelons un divan n’est autre chose qu’un amas de magnifiques peaux de fauves, lions et tigres, superposées dans un vaste cadre de bois lisse.

Sur ce divan, Isabeau de Bavière, à demi couchée, la tête sur un de ses bras replié.

Elle laisse pendre son autre main et s’amuse à taquiner sa tigresse Impéria, allongée sur les tapis.

Puis la reine tombe dans une méditation farouche. Ce sont d’effrayantes pensées qui doivent alors évoluer dans cette adorable tête, car de ses paupières à demi fermées, c’est un regard d’acier qui jaillit, mince et dur. Et alors, elle murmure :

– Orléans ?… Berry ?… Bourgogne ?… Lequel doit tomber le premier ?…

Et elle répète, comme du fond d’un songe mortel :

– Orléans ?… Berry ?… Bourgogne ?… Tous trois, je les veux morts. Tous trois me gênent. J’ai cru un moment que ce Jean sans Peur était un homme… Folle que j’ai été !… Est-ce qu’il y a des hommes capables de comprendre et d’oser ?… Pauvre race !… Oh ! si j’en trouvais un ! un seul !… que ne ferais-je pas de lui ! Un seul homme vraiment sans peur, vraiment digne d’être aimé de moi ! Si je savais que cet homme existe, j’irais le chercher, le trouver aussi loin qu’il fût, et je lui dirais… mais non ! Seule ! Je dois être seule… Et puisque ces trois me gênent, supprimons-les. Le moyen ? C’est de les jeter l’un sur l’autre… Bourgogne va venir… Viendra-t-il ?…

Elle écouta un moment, caressa la tigresse d’une main distraite et reprit :

– Je jetterai Bourgogne sur Berry, ou sur Orléans. Puis je ferai se dévorer les deux survivants. Mais par lequel dois-je commencer ?

Ici, Impéria se roula sur le tapis et poussa un long bâillement. Isabeau se redressa, la contempla, demeura une minute pensive, puis éclatant de rire :

– L’idée me plaît ! Orléans ? Berry ? Bourgogne ? C’est toi qui choisiras, ma belle !…

Isabeau courut au dressoir et choisit trois pâtisseries qu’elle déposa sur le tapis en disant :

– Attention : voici monseigneur de Bourgogne ; voici monseigneur d’Orléans ; voici monseigneur de Berry. Lequel des trois allons-nous manger le premier, dites, gourmande ?

La tigresse tourna un moment autour des friandises, les flaira en connaisseuse, et tout à coup, délicatement, d’un tour de langue, en fit disparaître une dans sa gueule.

– Orléans ! cria Isabeau en battant des mains. C’est Orléans que nous mangerons le premier. Bravo, ma belle ! Je n’eusse pas mieux choisi ! Le frère du roi… peste !

A ce moment, on gratta légèrement à la porte. Elle courut ouvrir. Bois-Redon était là…

– Viendra-t-il ? demanda Isabeau haletante.

– Il vient, dit Bois-Redon. Le voici !

La reine ouvrit une autre porte solide qui donnait sur une autre salle vaste et nue : le logis d’Impéria. La tigresse, habituée, s’y jeta aussitôt d’un glissement onduleux. Au même instant, Isabeau se retourna et vit Jean sans Peur qui entrait. Elle lui désigna l’un des deux fauteuils. Et comme il s’inclinait en refus respectueux :

– Allons, dit-elle d’une voix sérieuse, ce n’est pas la reine qui vous a fait venir ici, c’est Isabeau. C’est cette femme, Jean de Bourgogne, qui vous reçut, il y a douze ans, une nuit de juin, au bord du vaste escalier de granit, c’est la même qui vous apparut alors comme une déesse, la même femme devant qui vous avez tremblé de passion, la même qui vous aimait, Jean sans Peur ! La même qui vous promit la couronne de Charlemagne ! La même à qui, vous, avant de partir pour Dijon, où vous deviez tuer votre femme Marguerite de Hainaut, vous avez dit : J’accepte !… Donc, ne vous mettez pas en peine d’une vaine étiquette, et asseyez-vous devant Isabeau de Bavière.

L’attaque était formidable.

– Asseyez-vous, ajouta-t-elle d’un ton bref, en prenant place elle-même dans l’un des fauteuils.

Et comme il hésitait.

– N’ayez aucune crainte. J’ai eu cent occasions de vous atteindre par le fer ou par le poison. Si j’avais voulu votre mort, il y a des années qu’on ne parlerait même plus de vous.

– Madame, si j’ai accepté de suivre votre capitaine, seul, sans escorte, sans dire à personne que je venais ici, n’est-ce pas la preuve de ma confiance ? Nul ne sait où vous êtes. Tandis qu’on vous croit bien loin, vous vivez secrètement dans votre palais. Nul ne sait que je suis venu. Si j’étais tué, qui donc saurait où est mon cadavre ? Pourtant, je suis venu. C’est que j’ai voulu me disculper, vous apprendre ce que vous ignorez, vous dire…

– Que lorsque vous êtes arrivé à Dijon, interrompit Isabeau, vous avez vu votre femme se dresser devant vous, prévenue déjà de ce que nous avions résolu : je le sais ; je l’ai su tout de suite.

Jean sans Peur demeura stupéfait. La reine ajouta :

– C’est ce qui fait que je vous ai pardonné, et… que vous êtes vivant. Ce que je n’ai pu vous pardonner, c’est de n’être pas venu à moi. Quand vous avez cru tout perdu, au lieu d’aller vous faire battre par Bajazet, il fallait regagner l’Hôtel Saint-Pol, et nous eussions ensemble combiné un autre plan de grandeur et de gloire. Je vous ai fait venir pour vous dire cela… Et autre chose encore.

Isabeau s’était levée.

– Madame, balbutia Jean sans Peur, ce fut, il est vrai, l’erreur de ma vie. Mille fois je l’ai regrettée amèrement, et ce soir, en vous voyant telle que dans mes rêves je vous ai si souvent appelée, mon regret devient du désespoir.

– J’avais encore ceci à vous dire, duc ! reprit Isabeau. Depuis votre retour à Paris, vous me fuyez. Pourquoi ? Suis-je donc de celles dont on a peur ? Passez en revue les plus belles de votre cour et de la cour de France. Nobles et bourgeoises, demoiselles et filles du peuple, cherchez ! Et regardez-moi.

– Vous m’affolez, murmura Jean sans Peur. Ne vous jouez pas de moi !…

– N’ai-je pas ma beauté ? continua la reine d’un accent de gravité qui, en effet, l’affolait. J’ai mon orgueil aussi. Et mon orgueil, c’est ma beauté. Je sais que nulle n’est plus belle que moi, je le sais, j’en suis fière, et je demande pourquoi Jean de Bourgogne s’écarte de moi…

Elle était haletante, et qui sait ? peut-être sincère !

Jean sans Peur se leva, lui aussi, et, la voix ardente, les lèvres brûlantes :

– Vous me demandez pourquoi je me suis écarté de vous ! Isabeau, j’ai souffert, j’ai pleuré ; oui, moi, j’ai pleuré…

Il le croyait !

Il était sous le coup de la passion qui crée des mirages, mêle songe, mensonge, vérité, détruit la perspective, abat les points de repère, précipite au chaos les sentiments de l’homme.

– Savez-vous pourquoi je vous ai fuie ? râla-t-il en joignant les mains. On dit…

Il s’arrêta, recula. Vraiment, la jalousie grondait en lui.

– Que dit-on, voyons ? sourit la reine.

Et il se fût damné pour ce sourire.

– Le duc d’Orléans… bégaya-t-il.

Elle éclata de rire, à demi renversée en arrière.

– On dit donc, reprit-elle, que le frère du roi a eu mes faveurs[13]. C’est juste, que n’a-t-on pas le droit de dire de la reine qui passe pour appeler dans la couche royale jusqu’à son capitaine des gardes, cette brute de Bois-Redon !

– Madame… frémit Jean sans Peur.

– Laissez donc, interrompit-elle avec un suprême dédain. Le duc d’Orléans, ce n’est pas assez. On dit aussi Hélion de Lignac. Vous le connaissez. Demandez-lui. On dit aussi le duc de Berry. Mais celui-là est discret, ne lui demandez rien. On dit aussi Savoisy, la Tremoïlle, Coucy, Châtillon, Puisieux, – et dans un éclat de rire terrible : on dit aussi Capeluche, oui, pourquoi pas ? Capeluche ! Entendez-vous ! l’exécuteur des hautes œuvres ! Capeluche que j’ai trouvé si beau le jour d’une exécution par la hache que je lui ai fait tout de suite savoir ! On dit…

– Grâce, madame ! rugit Jean sans Peur, la main à la poignée de sa dague.

– Voici ce qu’on ne dit pas, reprit tout à coup Isabeau d’un accent d’incomparable fierté. Voici ce que nul ne dira de la reine, pas même vous : c’est qu’Isabeau de Bavière n’a aimé qu’un homme dans sa vie, qu’à cet homme elle s’est offerte avec tout son cœur, que cet homme lâche et menteur a fui après s’être engagé à elle par serment, que dis-je ! par la chaîne d’une effrayante complicité, et que depuis ce temps, Isabeau veuve… entends-tu ! veuve ! Isabeau a tellement pris les hommes en horreur et détestation qu’elle préférerait choisir ses amants parmi les fauves des cages royales plutôt que de subir la honte d’appartenir à l’un de ces hommes, manant, bourgeois, bourreau, prince ou roi !…

Jean sans Peur tomba sur les genoux, baissa le front jusqu’à lui faire toucher le tapis, et cria :

– Ecrasez-moi !…

– Debout ! fit rudement Isabeau. Songez donc que si l’on nous voyait ainsi, on ajouterait votre nom à l’interminable liste ! Je ne veux pas, moi ! Capeluche, oui, soit ! Mais Jean sans Peur, ah ! non !…

Et comme il obéissait, comme il se relevait, livide, glacé, cinglé au sang par cette admirable apostrophe, brusquement, elle s’abattit dans ses bras et se prit à sangloter.

C’était le trait final. Trait de génie de la plus étonnante tragédienne qui ait paru sur la scène du monde. Et encore une fois, qui sait si par auto-suggestion elle n’était pas sincère à cette minute ? Quoi qu’il en soit, leur but, à tous deux, était atteint. Elle avait fait venir Jean sans Peur pour tenter de l’armer encore à son service, et Jean sans Peur se livrait pieds et poings – cœur et corps, force et pensée, comme elle avait jadis exigé. Quant à lui, il était venu dans le vague espoir qu’Isabeau pouvait être encore, peut-être, l’instrument de son ambition – et Isabeau, maintenant, lui disait :

– Cet homme qu’on dit que j’aime, je veux qu’il meure ! Je sens, je vois que vous ne croyez à aucun des autres, mais que celui-là…

– Orléans est mon ennemi mortel, dit Jean sans Peur d’une voix assombrie.

– Il est donc naturel que son nom vous ait frappé plus que celui des autres.

– Oui. Je le haïssais sans savoir pourquoi. Je croyais seulement détester en lui le rival de ma puissance, l’homme qui régit le royaume – je haïssais en lui…

– Mon amant ! Eh bien, je vous le livre.

– Oh ! fit avidement le duc de Bourgogne, si cela était ! S’il pouvait se faire que vous le haïssiez, vous aussi ! Par le Christ, je jure qu’alors…

Isabeau de Bavière sourit :

– Ne jurez rien. Je ne hais pas Louis d’Orléans. Mais vous le haïssez, vous. Et cela suffit. Il est votre ennemi. Donc, il devient le mien. « Entre vous et moi, rien de vivant !… » Vous soupçonnez Orléans. Eh bien, périsse Orléans ! Prenez garde ! je ne parle pas en vain. Vous me forcez à condamner cet homme. Je le condamne. C’est vous qui devez exécuter la sentence. Prenez garde ! Car si cette fois encore vous reculiez, si vous aviez peur encore, je croirais…

– Louis d’Orléans mourra ! gronda Jean sans Peur transporté.

– Oui, dit-elle lentement, que Louis d’Orléans tombe puisqu’il s’est mis en travers de votre chemin, puisque vous le haïssez… rien de vivant entre vous et moi ! Mais il ne faut pas que vous soyez soupçonné. Ni vous, ni aucun homme à vous ne doit être accusé… Me comprenez-vous ?

– J’entends, dit Jean sans Peur. Et tel est aussi mon avis. L’affaire sera promptement menée sans que ni moi ni aucun des miens n’y paraissions.

– Quelque bravo bien stylé, bien payé… oui : c’est le mieux. Et pour que Paris ne puisse vous soupçonner, pour que nul ne puisse même penser qu’Orléans est tombé sous les coups de Bourgogne…

Elle s’arrêta, médita plus profondément.

– Ceci sera plus difficile, dit Jean sans Peur attentif.

Ils échangeaient ainsi d’une voix basse et calme des paroles de crime. Ils s’étudiaient.

– Oui, c’est cela ! dit soudain Isabeau : une réconciliation publique, éclatante ; il faut que la mort suive de près cette réconciliation ; de si près que nul n’ait la pensée d’imaginer que Louis d’Orléans est tombé sous les coups de son nouvel ami.

Le duc de Bourgogne frissonna. Il se penchait, sur cette âme féminine et reculait devant l’abîme de ruse féroce qu’il entrevoyait. Il reculait simplement parce qu’il avait peur pour lui-même. Cependant, si le conseil d’Isabeau lui prouva qu’elle n’avait pas seulement l’énergie d’un chef de guerre, mais aussi toute l’astuce d’un espion, il convint que ce conseil était bon, – et il l’adopta. Isabeau continuait :

– Ce n’est pas tout. Il faut que Paris s’accoutume à vous considérer comme un sauveur. Vous avez récemment fort bien joué ce rôle. Vous devez vous y tenir. Or, Paris en ce moment est inquiet de mon absence et croit que je prépare quelque bon coup de traîtrise contre lui. Eh bien, vous serez l’homme qui sauve et rassure Paris, l’homme, qui ramène la reine à l’Hôtel Saint-Pol… Je vais me rendre secrètement au château de Beauté. Nous sommes à mardi. Venez vendredi matin à ma rencontre, jusqu’à Vincennes. Vous m’y trouverez avec une faible escorte, et me ramènerez dans Paris.

Isabeau, alors, de son regard mortellement sérieux, fixa Jean sans Peur.

– Vous le voyez, dit-elle, je m’abandonne à vous. Un homme se levait entre vous et moi : je le condamne à mort. Mais vous, de votre côté, prenez garde ! Si quelque nouvelle Laurence d’Ambrun…

Isabeau n’acheva pas. Un geste d’une sauvage énergie traduisit la menace. Et. Jean sans Peur frissonna : l’image d’Odette de Champdivers s’évoquait en lui, et il se criait :

– Mais je l’aime, moi ! Cette fille qu’elle condamne et qu’il va falloir que je tue, insensé, je l’aime ! Eh bien, périsse Odette, de Champdivers. Je m’arracherai le cœur, mais je serai Roi !

A la suite de ce traité d’alliance conclu entre Isabeau et Jean sans Peur, un double événement étonna Paris.

D’abord la réconciliation des ducs d’Orléans et de Bourgogne.

Et pour comprendre l’étonnement des bourgeois, il faut savoir que, dans la semaine qui venait de s’écouler, l’évêque de Liège, à marches forcées, avait amené trois mille hommes au duc de Bourgogne, que de Savoie et d’Autriche, il lui était venu huit mille mercenaires, ce qui portait à dix-sept mille combattants l’armée dont il disposait.

Ceci explique peut-être aussi l’attitude d’Isabeau – et aussi la facilité avec laquelle Louis d’Orléans accepta une réconciliation qui lui faisait horreur.

Bref, tous ces gens d’armes s’en retournèrent brusquement comme ils étaient venus, le camp du Pré-aux-Clercs fut levé ; en présence d’une immense assemblée, après une messe solennelle, le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans, sur l’autel de Notre-Dame, se jurèrent « bonne amour et fraternité ».

Le deuxième événement fut la rentrée de la reine Isabeau en son palais de l’Hôtel Saint-Pol.

Elle y fut ramenée un beau matin par Jean sans Peur, qui alla la chercher au château de Beauté. Les bourgeois, persuadés que le duc de Bourgogne avait habilement et généreusement évité à Paris les désastres d’une guerre civile, cessèrent dès lors de le tenir en suspicion et le considérèrent comme le chef naturel du parti populaire.

q

XVIII – LE RETOUR DU CHEVALIER DE PASSAVANT

Ce matin même où Jean sans Peur alla, non pas chercher la reine au château de Beauté-sur-Marne, comme on le crut dans Paris, mais simplement l’attendre près de Vincennes, comme elle le lui avait ordonné, ce matin-là, donc, le chevalier de Passavant s’approchait de la capitale.

Sa campagne d’un mois à travers les pays d’Ile-de-France, de Valois, de Picardie, de Normandie l’avait transformé ; il n’était plus ce maigre et pâle fantôme sorti de cette tombe qu’on appelait la Huidelonne ; l’air et la liberté avaient coloré son fin visage un peu narquois ; les omelettes picardes, les poulardes des auberges normandes, les vins d’Ile-de-France lui avaient rendu raisonnable apparence. Voici quelle était à cette époque la situation morale, du chevalier de Passavant :

Il avait, la veille, au gîte, à peu près vidé le fond de son escarcelle.

Il n’appartenait à personne.

Il n’avait ni parents, ni amis.

Il n’y avait en lui aucun sentiment générateur de tristesse.

N’ayant donc à redouter ni les voleurs ni la mélancolie, rien ne pesant ni à son cœur ni à sa bourse, libre, seul au monde, sans souci de l’avenir, l’âme ferme, l’esprit sain, le corps alerte, l’imagination vagabonde, trouvant le soleil admirable et la pluie charmante, émerveillé de vivre, émerveillé que la vie fût une si bonne chose, un bon cheval entre les jambes, une bonne rapière au flanc, le manteau et la plume au vent, sur la route du retour, en cette claire matinée, trottait le chevalier de Passavant.

Il passa la Marne au bac de Nogent, et bientôt, gaîment, salua Paris d’un sourire.

Gaîment ? Sans doute.

La nouvelle de la mort de Roselys lui avait porté un rude coup, c’est vrai. L’apparition d’Odette lui avait causé un éblouissement, c’est vrai. Mais l’espace et le temps effacent les images. Roselys était en lui, mais lointaine dans le recul des années, imprécise, à demi chimérique, un rêve d’enfance dont on sourit alors qu’on le chérit encore. Odette à peine entrevue était en lui, mais presque irréelle, improbable, si on peut dire. Roselys était un joli crépuscule de teinte inexistante. Odette était une aube incertaine, encore insaisissable.

Pour tout dire, s’il y avait des êtres au monde pour hanter la pensée du chevalier, c’était la reine Isabeau, l’ange qui, selon la version de Saïtano, avait recueilli la petite Roselys et adouci ses derniers moments ; c’était le roi Charles qui lui avait, à lui, ouvert la porte de la Huidelonne ; c’était le duc d’Orléans qui, dans la bagarre du Val d’Amour, l’avait généreusement tiré d’un très mauvais pas. A ces trois-là, il se promettait d’offrir, vienne l’occasion, tout ce qu’il possédait, c’est-à-dire sa vie ! Le plus beau chevalier du monde ne peut donner que ce qu’il a.

Tout en remontant d’un claquement de langue le trot de son cheval, Passavant songeait :

– Si je réclame les biens du chevalier mon père, je me dénoncerai moi-même aux honnêtes sacripants enragés à mes trousses ; merci ; assez de Huidelonne ; assez de geôlier, bien que ce brave m’ait enseigné plus d’un bon tour d’escrime. Donc, je suis sans sou ni maille, sans logis, sans parents, sans amis. Que ferai-je ? Eh bien, je m’enrôlerai au service de quelque puissant prince, et ce sera bien le diable si je n’arrive, à la pointe de l’épée, à m’assurer le gîte et la pitance.

Nous avons dit qu’il passa la Marne à Nogent, où il arriva vers les huit heures du matin. Ce ne fut pas sans avoir fait halte à l’auberge du Bac, sise au bord de la rivière, où on lui fit manger de la petite friture qui était la renommée du pays – car, en ce temps, on dînait à neuf heures du matin.

Il laissa son dernier écu aux mains de l’hôtesse qui, lorsqu’il se fut remis en selle, vint lui offrir poliment le coup de l’étrier. Par-dessus le marché, elle lui donna un bon conseil qui eut d’ailleurs le sort de tous les bons conseils, c’est-à-dire qu’il ne fut pas suivi.

– Seigneur cavalier, dit-elle, allez-vous donc à Paris ?

– A Paris, oui, ma belle hôtesse, fit joyeusement le chevalier.

– Eh bien, reprit-elle, ce serait dommage vraiment, qu’un jeune gentilhomme de si bonne mine tombât sous les coups des Ecorcheurs qui infestent ces forêts. Faites donc un détour, si vous m’en croyez, joignez Saint-Denis et rentrez par la porte Montmartre. De ce côté-là, les chemins sont plus sûrs.

Passavant remercia de la main et du sourire – et piqua tout droit sur ces forêts qu’on lui signalait comme si dangereuses : d’abord parce que c’était son plus court chemin ; ensuite parce qu’il ne croyait pas aux Ecorcheurs, et enfin parce que, si Ecorcheurs il y avait, il éprouvait comme un vague appétit de danger.

En ce temps, ces quelques bouquets d’arbres qu’on appelle forêt de Bondy, bois de Vincennes, bois de Saint-Maur, bois de Verrières et de Meudon, bois de Marly, forêt de Saint-Germain, ne formaient qu’une vaste futaie encerclant Paris d’une somptueuse ceinture de châtaigniers élégants, de hêtres séculaires, de bouleaux graciles et de chênes.

Passavant admirait les tours de Notre-Dame qu’il apercevait par une trouée de forêt. Parfois aussi, son regard allait curieusement chercher à un millier de pas devant lui, une sorte de monstre informe qui se traînait sur la route ravinée, une bête hérissée de dards, aux écailles de laquelle le soleil accrochait de soudaines lueurs, et qui dardait au ciel en mouvements spasmodiques une langue écarlate ; cela cahotait ; cela disparaissait tout à coup à quelque détour, pour reparaître et disparaître encore.

Un temps de galop rapprocha le chevalier de cette chose bizarre que façonnait son imagination, et il vit alors que les écailles luisantes étaient les armures de douze hommes d’armes en groupe, les dards des lances, et la langue du monstre une oriflamme. Ces gens entouraient et escortaient une riche litière tendue de magnifiques étoffes. Aussitôt, l’imagination du chevalier plaça dans cette noble litière une jeune et belle princesse, et cette image qu’il créa s’associa tout de suite à celles de ces Ecorcheurs dont l’hôtesse de Nogent avait voulu, le matin, lui faire peur. A ce moment, des cris retentirent :

– A l’aide ! criaient des voix. Au pillard ! Au feu ! Au truand !…

– Rendez-vous ! Bas les lances ! hurlèrent d’autres voix rudes.

– Oh ! fit le chevalier ébahi. Voici, ma foi, la litière attaquée. Voici bien les Ecorcheurs !

Dès le premier cri d’appel, il avait pris le galop de charge…

Presque au même instant, du côté opposé, c’est-à-dire du côté de Vincennes, sortait une forte troupe composée d’une centaine de cavaliers. Sans doute, elle avait vu, elle aussi, l’attaque de la litière. Et elle s’avançait d’un trot pesant qui résonnait sourdement sur le sol, en poussant son cri de ralliement :

– Bourgogne ! Bourgogne !…

Cet escadron, en tête duquel flottait en effet la bannière de Jean sans Peur, le chevalier de Passavant ne pouvait l’apercevoir. Dans cette demi-minute que dura son galop de charge, il eut la vision brève, notée en quelques images rapides, à peine esquissées, de la violente bagarre autour de la litière : trente ou quarante assaillants, hâves, déguenillés, déchirés, avec des figures terribles, des yeux de loups, des bouches tordues par l’insulte, surgissant de tous les fourrés, armés de piques, de poignards, de haches ; puis la manœuvre, l’essai de manœuvre des douze hommes d’escorte tentant de faire front en un seul bloc ; puis un enchevêtrement furieux de gestes éperdus où lances, haches, piques, jetèrent des éclairs ; un roulement de jurons, d’insultes, de plaintes, formant clameur ; puis, l’assaut triomphant des Ecorcheurs, huit des gens d’armes désarçonnés, étendus dans le sang, les quatre derniers en fuite, le tourbillon des assaillants rués sur la litière sans défense, et dans cette litière, une femme debout, pâle, frémissante, dédaigneuse… ce fut une succession d’images frappant coup sur coup en une vingtaine de secondes le regard du chevalier qui, penché sur l’encolure de son cheval, la rapière au poing, arrivait en tempête.

– A nous ! A nous ! Hourrah ! vociféra la clameur victorieuse des Ecorcheurs.

– Hardi ! Hardi ! Passavant le Hardi !…

La bande des Ecorcheurs eut soudain la sensation d’une trombe qui passait, d’une rafale qui s’abattait sur elle, de quelque chose d’irrésistible et de puissant qui faisait une trouée dans ses rangs. Cinq ou six furent renversés. Déjà la chose était passée…

– Hardi ! Passavant le Hardi !

Emporté par l’élan furieux, le chevalier ne put s’arrêter qu’à vingt pas au delà. Dans le même instant, il avait fait demi-tour, et la même manœuvre, il la recommençait en jetant son cri de guerre. Il revenait à la charge, fonçait droit sur la masse hurlante, un choc sonore se produisit, on entendit un hennissement éperdu, le cheval de Passavant s’abattit : cette fois, l’un des Ecorcheurs, solidement campé sur ses jambes, avait attendu la tempête ; un violent coup d’une barre de fer atteignit au front la malheureuse bête.

Passavant sauta et se trouva debout. L’Ecorcheur, renversé au choc, se releva et, tout deux, face à face un dixième de seconde, se mesurèrent du regard, puis se ruèrent l’un sur l’autre, tandis que le hurlement de la bande s’élevait :

– A mort ! A mort ! Ecorchons-le !

Il y avait quelqu’un qui regardait cette scène pareille à un rêve de cauchemar.

C’était la femme de la litière.

Debout, haletante, l’œil en feu, elle semblait aspirer le carnage. Elle regardait, oubliant peut-être qu’un seul coup d’une de ces armes qui voltigeaient autour d’elle pouvaient la tuer. Et ce regard tout plein d’éclairs ne quittait pas Passavant. Sans doute cette femme éprouvait à ce moment une de ces passions qui tombent à l’improviste sur un être comme la foudre. Elle comprimait son sein, et se murmurait :

– Le voici ! Voici celui que j’attendais ! Voici l’homme !…

Elle vit Passavant se retourner sur la bande des Ecorcheurs et tracer dans l’air, de sa rapière, un large demi-cercle. Elle le vit saisir à la gorge celui qui avait abattu son cheval et, d’une poussée terrible, l’acculer, le porter jusqu’à un arbre. Une deuxième fois, elle vit la rapière tracer son demi-cercle. Et deux ou trois hommes encore poussèrent un hurlement… Tout à coup, la bande se dissémina, disparut comme une apparition qui s’évanouit, et il n’y eut plus que les ébrouements de l’escadron de Bourgogne apparu soudain au détour de la route.

– Taïaut ! Taïaut ! cria une voix forte. Qu’on poursuive ces drôles !…

Les cavaliers, de tous côtés, s’élancèrent sous bois. Mais il paraît que les drôles en question connaissaient l’art des retraites subtiles : ils furent insaisissables, sauf celui qui était aux mains de Passavant. Le chevalier le tenait contre l’arbre. L’homme, vaincu, s’était croisé les bras et considérait son adversaire avec un farouche orgueil.

– Qui es-tu ? fit le chevalier quand il eut vu la fuite rapide des Ecorcheurs.

– Le chef. Sans l’arrivée des damnés suppôts de Bourgogne, vous eussiez passé un mauvais quart d’heure. La litière était à nous. De quoi vous mêlez-vous ? Allons, faites-moi pendre, et que cela finisse.

Déjà cinq ou six cavaliers de Bourgogne s’avançaient, et la voix forte ajouta :

– Qu’on prépare une bonne corde, et branchez-moi ce truand !

– Pour ce que tu viens de dire, fit Passavant, tu mériterais d’avoir ma rapière dans la gorge. Me prends-tu pour un pourvoyeur de bourreau ? Allons, détale !

Le prisonnier jeta un indéfinissable regard sur le jeune homme qui lui parlait ainsi. Il y avait surtout de la stupeur dans ce coup d’œil. Mais comme les cavaliers s’approchaient, il se secoua, éclata de rire, se jeta d’un bond dans un fourré voisin.

– Tenez-le ! Ne le lâchez pas ! crièrent à Passavant les cavaliers qui s’élançaient.

Mais déjà Passavant se retournait vers son cheval qui, péniblement, s’était remis debout. Quant au chef de la bande, il va sans dire qu’on ne put le trouver. Passavant s’était approché de la bête qui avait reçu la masse en plein front. Il se rassura en constatant que le cheval n’avait eu qu’un accès de vertige causé par le coup, et que déjà, il s’ébrouait.

– Bon ! fit joyeusement Passavant, ces coups-là tuent tout de suite, ou guérissent. Allons, mon brave, tu en reviendras.

Alors seulement, il leva les yeux sur la femme de la litière… Il tressaillit, pâlit un peu, s’inclina comme si un vent d’admiration l’eût courbé tout frémissant : il venait d’éprouver l’impression de beauté.

Jean sans Peur, à ce moment, prononça :

– Mort du Christ ! Voilà un brave ! Vous avez, jeune homme, vous avez sauvé la vie d’une illustre princesse. Demandez votre récompense, et ne craignez pas de trop demander.

– Certes ! dit la princesse d’une voix qui tremblait, mais non de peur.

Ces mots détruisirent le charme. Passavant se redressa :

– Ma foi, dit-il, j’ai vu qu’on attaquait une litière, et la main m’a démangé.

– Quelle charge ! interrompit le duc en jetant un regard d’admiration au chevalier. Je vous ai vu entrer dans la masse comme un coin de fer ! Quels coups ! Le poitrail du cheval, l’homme, l’épée, tout cela n’était qu’un tourbillon ! Ah ! madame, vous inspirez un rude courage à quiconque vous a vue !

– Mais, dit tranquillement le chevalier, je n’avais pas eu l’honneur de voir Mme la princesse. Je ne mérite guère la récompense qu’à ce titre vous m’offrez. Les Ecorcheurs eussent-ils attaqué une mendiante que je me fusse cru forcé de tirer l’épée. Et vous, monsieur ?

Le duc de Bourgogne n’eut pas l’air d’avoir entendu la question. Il étudiait Passavant. Il admirait cette fine silhouette souple, toute en nerfs. Sûr de sa force étonnante, sûr de son courage, il voyait aussi avec une secrète satisfaction que la physionomie du jeune homme semblait refléter plutôt une sorte de bonhomie naïve : un homme facile à acquérir.

– Si je ne me trompe, songea-t-il, c’est là une heureuse rencontre… pour moi. – Monsieur, reprit-il à haute voix, je suis le duc de Bourgogne. Et vous, comment vous nomme-t-on ?

– Chevalier de Passavant, monseigneur, dit le jeune homme en s’inclinant.

Jean sans Peur et la princesse de la litière tressaillirent légèrement. Ils échangèrent un coup d’œil qui, sans doute, évoqua un drame enseveli depuis des ans au fond de leurs consciences, car ils pâlirent.

– Passavant ? reprit le duc d’une voix altérée. Attendez donc. J’ai connu autrefois un chevalier de ce nom. On l’appelait Passavant le Brave. Seriez-vous de sa famille ?

« Cher ami, se dit le chevalier, c’est ici le moment de ne pas t’arrêter toi-même et te traîner à la tour Huidelonne. Diable, tu la connais trop. Un peu de variété ne nuit pas. Reste donc libre, cela te changera. » – Monseigneur, fit-il, j’ai fort entendu parler dans mon enfance du Passavant en question. C’était un brave, en effet.

– Et qui vous en a parlé ? dit le duc dont le regard se chargeait de soupçons.

– Mon propre père, fit le chevalier avec une si admirable tranquillité que cette fois Jean sans Peur commença à se rassurer. Passavant le Brave était le chef de la branche aînée, monseigneur. Je ne suis, moi, après mon père, que le chef de la branche cadette.

Le duc de Bourgogne et la princesse échangèrent un nouveau regard qui voulait dire :

– La tour Huidelonne a fait son office…

Ils respirèrent. Et d’ailleurs, il faut le dire, ils n’avaient gardé qu’un bien pâle souvenir de cet enfant jadis entrevu. Le nom de Passavant brusquement jeté dans leur souvenir en avait une seconde éclairé les bas fonds, comme ces torches qu’on jette dans un puits. La torche s’était éteinte. De nouveau les ténèbres envahissaient le puits…

– Mais, reprit la princesse, vous êtes gentilhomme, monsieur. Et ce nom de Passavant m’est inconnu, à moi qui connais toute la noblesse de Paris.

« Tiens-toi bien, cher ami !… » – Madame, c’est la première fois que je viens dans la grande capitale. J’ai passé mon adolescence en de lointains pays étrangers.

– Et vous y venez sans doute pour faire fortune ? dit la princesse avec son sourire le plus engageant. Si cela est, il ne tiendra qu’à vous de réaliser vos rêves les plus ambitieux.

Passavant salua.

– Je m’en charge, moi ! ajouta le duc de Bourgogne.

« Oh ! oh ! se dit le chevalier, je me suis laissé conter que la fortune n’a qu’un cheveu. Et voici qu’elle m’en présente au moins deux. L’un de ces cheveux s’appelle Bourgogne. L’autre… je ne sais pas encore. Auquel dois-je m’accrocher ? Ma foi, je déciderai cela à pile ou face. »

– Où logez-vous à Paris ? reprit Jean sans Peur. Où est votre hôtel ?

– Mon hôtel, monseigneur ? fit en riant le chevalier. Jusqu’ici je n’ai eu à moi que l’hôtel de la Belle-Etoile, noble hôtel, monseigneur, ce n’est pas moi qui en dirai du mal. Pour être bref, je n’ai pas de logis à Paris. Mais on m’a indiqué certaine auberge où je compte me gîter en attendant que cette fortune dont vous aviez la gracieuseté de me parler, madame, vienne m’y prendre par la main et me conduire à quelque demeure plus digne d’abriter l’héritier des Passavant.

– Par Notre-Dame, voilà qui est bien dit, s’écria Jean sans Peur. Dites-moi donc quelle est cette auberge où vous comptez prendre gîte, et vous aurez de mes nouvelles !

– C’est l’auberge de la « Truie Pendue », sise dans la rue Saint-Martin.

Pour la troisième fois, la princesse et le duc de Bourgogne se regardèrent en tressaillant. L’auberge de la « Truie Pendue » était située juste en face du logis Passavant. Mais, comme s’il eût deviné la vague inquiétude qui naissait chez eux, le chevalier ajouta :

– Je me suis d’autant mieux décidé pour cette auberge, outre ses qualités hospitalières, qu’on m’a assuré qu’elle se trouve à proximité de l’hôtel Passavant jadis habité par l’illustre chevalier dont vous me parliez. En me logeant près de la demeure qui a contenu tant de bravoure et de loyauté, je me figure que l’ombre de Passavant le Brave protégera mes efforts. Or, monseigneur, c’est déjà quelque chose que d’être protégé par une ombre !

– C’est bien, jeune homme, dit Jean sans Peur. Mais moi, c’est une autre protection que je vous offrirai. Par le temps qui court, les ombres sont peu redoutables…

– Qui sait ? murmura le chevalier, mais si bas que nul ne l’entendit.

Alors, la dame de la litière fit un signe.

L’escadron des Bourguignons se disposa en ordre de route. Jean sans Peur fit au chevalier un dernier geste plein de promesses et se plaça près de la litière.

– En avant ! cria-t-il.

– Monsieur, dit la princesse au moment où le véhicule allait s’ébranler, je veux vous remercier comme vous le méritez. Venez donc me trouver en mon logis dès demain à dix heures du soir.

– Qui aurai-je l’honneur de demander ? fit le chevalier ébloui.

– Vous direz votre nom aux gens de la porte et on vous conduira à moi.

– Et où devrai-je me rendre ?

– A l’Hôtel Saint-Pol…

Et la litière se mit en route. Le chevalier de Passavant demeurait sur place, pétrifié, écrasé par ce nom qu’on venait de lui jeter ! l’Hôtel Saint-Pol ! Un tressaillement l’avait agité de la tête aux pieds. Et il avait senti se glisser le long de son échine ce froid précurseur d’épouvante, ce même froid qu’autrefois il avait éprouvé lorsqu’on l’avait poussé dans son cachot…

Quand il se redressa, tout frémissant, tout pâle de ses pensées, il vit l’escadron qui disparaissait dans un grondement de feu et d’acier entrechoqués, entourant la litière de la dame inconnue.

– L’Hôtel Saint-Pol ! murmura-t-il. L’Hôtel Saint-Pol… la Tour Huidelonne… merci ! Je n’irai pas. Ce duc de Bourgogne, autant que j’en ai entendu parler, est un des plus puissants personnages du temps. Cette princesse qui habite l’Hôtel Saint-Pol ne peut être qu’une très haute dame de la cour, et puissante, elle aussi… Et elle est bien belle. D’où vient donc que leur aspect à tous deux m’a glacé et, comme la vue des reptiles a quelquefois fait faire un écart à mon cheval, me donne envie de reculer ?… Non, non, pas d’Hôtel Saint-Pol, plus de tour Huidelonne !

Tout à coup, et comme il prenait cette résolution, son cœur se mit à battre avec violence. Il baissa la tête. En lui, une image venait de se lever, si resplendissante de jeunesse et si gracieuse qu’il lui sembla que soudain le soleil venait de se lever.

Et c’était celle qui lui était apparue dans son cachot lorsque, désespéré de ne pouvoir même pas mourir, il avait senti la folie envahir son cerveau.

C’était Odette…

Le chevalier de Passavant redressa la tête, comme s’il eût défié d’invisibles ennemis.

– J’irai ! dit-il. Demain soir, à dix heures, je me présenterai à l’Hôtel Saint-Pol.

q

XIX – L’AUBERGE DE LA TRUIE PENDUE

Ce jour-là, vers midi, c’est-à-dire deux ou trois heures après le dîner, Thibaud Le Poingre, maître de l’auberge de la « Truie Pendue », passait en revue son auberge, son royaume, son armée, en vue de souper, et, de sa voix courte, éraillée, qui semblait rouler sur un petit rire en dedans comme un ruisseau sur des cailloux, donnait ses ordres :

– Allons, la Boulgreuse, qu’on me fasse reluire ces cuivres, ces brocs d’étain. Ventre-Joye-Saint-Denis ! ce sont nos armes à nous. Et ces gobelets, Agnès, quel écolier voudrait y boire ? Allons, Marion, et toi, jolie Pervenche, et toi, Lubin, gros balourd, et toi, Perrinet, grand escogriffe du diable qu’on me frotte ces tables et ces escabeaux, que tout flambe, luise, reluise, étincelle ; ah ! Ventre-Joye, vive la joie, mes enfants, quand tout sera prêt, nous viderons ensemble une bonne double pinte de mon hypocras. Tiens ! Pourquoi pas ? Nous ne sommes ni moines, ni écoliers, ni capitaine, mais nous avons un gosier et une panse tout comme ces bougres-là !

Et il fallait voir Perrinet, Lubin, Agnès, Pervenche, Boulgreuse, toute l’armée se ruer à la besogne. Aussi, merveilleuses étaient les salles et flambantes de propreté, leurs brocs d’étain alignés sur les tables aux pieds tors, leurs murs tapissés de vaisselles miroitantes.

Puis, Thibaud passait dans la cuisine, et là, sa face aux mille joyeusetés devenait grave. La cuisine, c’était le cabinet royal où se tenait en permanence un conseil composé de sa femme, experte aux sauceries, de deux cuisiniers, d’une marmitone et d’un marmiton. Là, Thibaud donnait ses ordres, goûtait, conseillait, approuvait ou désapprouvait d’un signe, réparait telle maladresse par une pincée d’épices, surveillait la parfaite cuisson d’un pâté d’anguilles, donnait le coup d’œil du général aux pâtisseries.

Ce jour-là, donc, vers midi, son inspection générale étant terminée, et les buveurs commençant à affluer – gentilshommes, écoliers, moines, hommes d’armes pêle-mêle – maître Thibaud Le Poingre se tenait sur le pas de sa porte accueillant d’un grand salut le gentilhomme hautain, d’un geste bénisseur le moine papelard, d’un va-t-en au diable l’écolier à bourse plate, trouvant pour chacun le mot et l’attitude qui convenait, changeant de figure et de physionomie avec la remarquable facilité d’un Protée, mais conservant quand même cette mine joyeuse qui était peut-être la cause première et à la fois la cause finale de sa fortune.

– Tiens, Jacquemin Gringonneur ! Ah ! ah ! eh bien, nous allons rire, pour le coup ! Il y avait longtemps ! Entrez, maître, entrez ! vous et vos cartes ! – Salut à messire Guillaume de Scas. Monseigneur de Guines et de Courteheuse, je suis votre humble valet – Ah ! seigneur d’Ocquetonville, quel honneur pour ma pauvre auberge, que vous n’avez pas honorée de votre présence depuis tout près de vingt-quatre heures ! Allons, bon ! Mes trois inséparables buveurs d’hydromel ! Bruscaille ! Bragaille ! Brancaillon ! Entrez, entrez, mes braves ! il y en a pour tous, et quand il n’y en a plus, il y en a encore. Ah ! nous allons rire, Ventre-Joye-Saint-Denis !…

Gringonneur, déjà, allongeait ses longues et maigres jambes sous une table, et nasillait :

– Un pot de cervoise, la Boulgreuse ! Et vite, ou Dieu me damne ! J’ai l’enfer dans le gosier, par la jupe à Juno ! car je sors de chez le trésorier royal !

A une autre table, s’installaient Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, et à la servante accourue, ils disaient simplement en chœur :

– De l’hydromel !

Cependant que d’Ocquetonville, Scas, Courteheuse et Guines entraient dans une salle particulière dont ils laissaient la porte ouverte et tiraient de leurs manteaux des dés et des cornets.

– De là, dit d’Ocquetonville, nous verrons arriver celui que nous devons amener à Mgr le duc… une perle, un paladin, un preux ! ricana-t-il en vidant rageusement son gobelet.

– D’ici, disait Bruscaille, nous ne pouvons manquer de voir, venir ce gentilhomme que nous a recommandé notre puissant maître Jean sans Peur. Attention ! Nous avons l’autre jour failli laisser nos oreilles entre ses mains quand il a fallu avouer que le fameux gaillard de la Cité était introuvable. Il s’agit cette fois de nous réhabiliter en suivant partout où il ira ce brave qui, paraît-il, manie l’épée comme Roland le preux.

– Comme Roland, c’est possible, dit Brancaillon, mais comme moi…

A ce moment même, maître Thibaud Le Poingre saluait des mille sourires de sa face rubiconde un jeune cavalier qui mettait pied à terre devant l’auberge de la « Truie Pendue » : le chevalier de Passavant !

Le chevalier avait bonne mine ; Thibaud Le Poingre prétendait reconnaître à un denier près l’état d’une bourse, rien qu’au sourire du possesseur de cette bourse. Il paraît donc que le sourire de Passavant lui inspira une confiance illimitée.

– Holà ! cria-t-il, holà, l’Eveillé, vite, à l’écurie le noble destrier de ce gentilhomme étranger que nous envoie le ciel !

– Là, là, doucement, fit le chevalier, tandis que le valet d’écurie s’emparait de son cheval. D’abord, je ne suis pas étranger pour vous, maître Le Poingre…

– Votre Seigneurie daigne me connaître ! s’écria Thibaud.

– J’ai logé un jour chez vous, voici un mois de cela. Mais n’y eussé-je logé qu’une heure, et douze ans se fussent-ils écoulés, vous avez une figure qu’on n’oublie pas.

– Ah ! monseigneur !…

– Vous êtes resté le même, sauf que vos cheveux ont blanchi.

– Depuis un mois ? fit Thibaud effaré.

– Non… depuis douze ans. Mais je m’entends. Ensuite, maître, ce n’est pas le ciel qui m’envoie à vous, mais bien plutôt le diable à la queue de qui je suis attaché…

– Ah ! ah !… Eh bien, soit, mon gentilhomme. Si vous tirez le diable par la queue, je suis sûr qu’un gaillard de votre trempe finira par la lui arracher. Et puis, vous avez une façon de parler qui m’a touché. Entrez donc, mon capitaine. Crédit est mort. Mais pour vous, Ventre-Joye, je le ressuscite !

Passavant n’avait pas attendu l’invitation. Il était déjà dans la salle, cherchant des yeux une bonne place pour y dîner d’abord, car il mourait de faim, et ensuite pour réfléchir à son aventure du bois de Vincennes. Comme il laissait ainsi errer son regard, tout à coup, il tressaillit et d’un geste rapide, assura sa rapière : ce regard, à travers une porte ouverte, venait de tomber sur les quatre séides du duc de Bourgogne : Ocquetonville, Scas, Courteheuse et Guines. Il reconnut tout de suite Ocquetonville.

– Mon homme du Val d’Amour, fit-il entre les dents. Oh ! oh ! mais il me semble qu’il me regarde fort. Allons, c’est ici la suite de l’algarade…

Ocquetonville, en effet, examinait le chevalier. Mais ni lui, ni ses compagnons ne reconnaissaient le rude escrimeur qui les avait tous marqués à la figure. Ils l’avaient à peine vu. Et son voyage l’avait transfiguré. Seulement, à la description que leur en avait faite Jean sans Peur, ils croyaient reconnaître celui vers qui ils étaient députés.

– Ma foi, continuait Passavant, ils ont la balafre, bien pâlie, c’est vrai… Mais je reconnais ma signature… Ils se lèvent… ils viennent à moi… diable !

Les quatre s’avançaient. Ils s’inclinèrent devant le chevalier qui rendit un bref salut.

– Monsieur, dit Ocquetonville, seriez-vous, d’aventure, le chevalier de Passavant ?

– Je le suis. Et vous, messieurs, qui êtes-vous ?

Les quatre saluèrent plus profondément que la première fois, et Ocquetonville reprit :

– Chevalier, ces gentilshommes qui ont l’honneur de vous saluer sont : M. le vicomte de Courteheuse, M. le baron de Scas, M. le comte de Guines, et votre serviteur, baron d’Ocquetonville.

A chaque désignation, il y eut de part et d’autre un salut exécuté selon les règles. Passavant se tenait sur ses gardes, l’œil au guet, la main prête.

– Et maintenant que nous nous connaissons un peu mieux, dit-il, que désirez-vous de moi, messieurs ? Pour quoi que ce soit, je me déclare à votre entière disposition.

– Monsieur, dit Ocquetonville, Mgr le duc de Bourgogne, notre maître, qui vous a rencontré ce matin dans la forêt, du côté de Vincennes, nous a informés que nous aurions le plaisir de vous rencontrer en cette auberge, et nous a engagés à solliciter la faveur de votre amitié. En conséquence, ces messieurs et moi, nous nous trouverions fort honorés si vous vouliez bien prendre place parmi nous à cette table.

Passavant sourit, et songea :

– Me faire abreuver par eux après les avoir étrillés, ce serait un peu cruel. – Messieurs, dit-il, tout l’honneur est pour vous et j’accepte votre invitation, mais j’y mets une condition.

– Et laquelle ? s’écrièrent les quatre jeunes gens.

– C’est que je payerai l’écot.

Etonnés, ils se consultaient encore du regard que déjà, il pénétrait dans la petite salle et indiquait à chacun sa place.

– Maître Le Poingre, dit-il à l’hôte accouru, ces gentilshommes sont mes hôtes. Faites-nous dîner comme des princes, si tant est que les princes aient le goût meilleur et l’estomac plus solide que nous.

Thibaud Le Poingre eut une hésitation bien naturelle après ce que le chevalier, avec sa naïve bonhomie, lui avait laissé entendre de l’état de sa bourse. Mais cette hésitation dura peu. En effet, Passavant s’approcha de lui, et, paisiblement, à l’oreille lui glissa ces mots :

– Mon cher hôte, je vous donne dix minutes pour préparer un dîner royal. A la onzième minute, si la table n’est pas servie, je vous préviens que je mets le feu à votre auberge, que je vous embroche et vous fais rôtir au brasier, ni plus ni moins que la truie de votre enseigne.

Thibaud Le Poingre regarda le chevalier dans les yeux, comme pour voir si la menace était sérieuse. Il paraît qu’elle l’était.

– Ventre-Joye ! murmura-t-il en courant à ses fourneaux. Quel enragé est-ce là ? Ouf ! Son regard m’a mis la petite mort à l’échine.

A ce moment, un nouveau personnage entrait dans l’auberge, et voyant le groupe formé par les gens de Bourgogne, s’avança, inclina sa haute taille, et dit :

– Est-ce que Monsieur ne serait pas M. le chevalier de Passavant ?

– Bois-Redon ! gronda Ocquetonville.

– Le chien de la reine ! murmura Courteheuse.

Bois-Redon échangea avec les Bourguignons un regard mortel, puis affectant d’ignorer leur présence, salua de nouveau le chevalier qui, tout ébahi, lui répondait :

– C’est moi, monsieur. Est-ce que vous venez aussi m’inviter à dîner ?

– Non, monsieur, dit Bois-Redon. Je viens de la part d’une noble dame qui eut affaire à vous, ce matin, non loin de Vincennes.

Passavant se sentit frémir.

– Oh ! s’écria Scas, et qui est cette dame dont le duc ne nous a pas parlé ?

– Chevalier, reprit Bois-Redon sans même donner signe qu’il eût entendu, cette noble dame m’a chargé de vous rappeler que vous devez demain à dix heures du soir vous présenter… où vous savez. C’est moi-même qui aurai l’honneur de vous attendre, et de vous conduire. Quelle réponse dois-je rapporter ?

Le chevalier de Passavant, d’une voix ferme, et cette fois sans hésitation, répondit :

– J’y serai, monsieur !

Et en même temps, il eut comme un frisson. Il comprit qu’il eût presque voulu reprendre cette parole. Mais il était trop tard. Bois-Redon s’inclinait devant lui et sortait.

En traversant la salle commune, le capitaine des gardes d’Isabeau fit un signe à Jacquemin Gringonneur, qui buvait en philosophe isolé.

Le peintre qui dessinait les cartes avec lesquelles le roi Charles aimait à jouer répondit par un autre signe.

Et Bois-Redon s’en alla.

q

XX – JACQUEMIN GRINGONNEUR

Nous décrirons d’un seul mot le repas offert par le chevalier : il fut royal. C’est-à-dire, surtout, que le nombre des plats y fut effrayant. Il va sans dire qu’au cours de ce repas, Guillaume de Scas chercha à griser le chevalier, mais ce fut lui qui dut s’avouer vaincu. Les louanges du duc de Bourgogne furent chantées à tour de rôle par chacun des quatre fidèles de Jean sans Peur, l’un vantant sa générosité, l’autre sa puissance, tant et si bien que Passavant finit par dire :

– Messieurs, je cherche un seigneur au service de qui je puisse engager mon épée qui s’ennuie fort. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas Jean de Bourgogne. Ainsi donc, messieurs, je vous assure que je l’irai voir en son hôtel. N’en parlons donc plus, et buvons.

– Parfaitement, dit Scas. Buvons. Et, quant au jour et à l’heure où vous pourrez vous entendre avec notre puissant maître, lui-même vous les dira.

– Et quand ?

– Demain soir.

– Et où ?

– A l’Hôtel Saint-Pol.

L’Hôtel Saint-Pol ! Ce nom revenait donc, fatidique et sombre, dans la destinée du chevalier de Passavant, qui s’était bien juré de s’écarter le plus possible de ce domaine où s’érigeait la tour Huidelonne ! Ce nom jeté ainsi par Guillaume de Scas vint l’assombrir comme une menace. Mais, secouant les idées funèbres qui montaient à son cerveau, il leva son gobelet, eut un rire de défi et dit :

– Messieurs, à l’Hôtel Saint-Pol !… C’est là que nous nous retrouverons tous !

– Oui, oui ! dirent les quatre d’une seule voix. A l’Hôtel Saint-Pol !

Ocquetonville et ses compagnons avaient ce qu’ils voulaient : une promesse ferme du chevalier de Passavant. Ils levèrent donc le siège, et, après forces serments d’éternelle amitié, se retirèrent. Ocquetonville, en traversant la grande salle, fit le même signe de recommandation qu’avait fait Bois-Redon. Seulement, au lieu d’aller à Jacquemin Gringonneur, ce signe s’adressa à Bruscaille, Bracaille et Brancaillon qui continuaient à boire de l’hydromel. Au geste impérieux d’Ocquetonville, Bruscaille répondit par un clignement des yeux qui voulait dire : Soyez tranquille !

Le chevalier de Passavant une fois seul appela Thibaud Le Poingre.

– Votre dîner était charmant, dit-il. Mais ce n’est pas tout. Il me faut maintenant une bonne chambre, car je ne vous cache pas mon intention de m’établir chez vous jusqu’à nouvel ordre.

Thibaud ne fit pas la grimace. Ou, s’il la fit, ce fut en dedans.

– Votre Seigneurie m’honore, dit-il. Oserai-je seulement lui demander ce qu’elle entend par ce terme un peu vague et peu usité dans le commerce : jusqu’à nouvel ordre ?

– C’est-à-dire jusqu’à ce que j’aie fait fortune, dit le chevalier de son ton narquois.

Thibaud avait de la finesse. A la réponse du chevalier, il prit une physionomie des plus larmoyantes et des plus désolées.

– Eh bien ? qu’avez-vous donc ? fit le chevalier.

– Je pleure, mon gentilhomme. Car si vous me dites que vous ne prenez vos quartiers chez moi que jusqu’au jour où vous aurez fait fortune, je suis sûr de bientôt perdre votre clientèle. Un homme comme vous, je m’en suis bien aperçu tantôt, ne peut manquer d’attirer sous peu les faveurs de la Fortune, et d’avance, je regrette votre départ de mon auberge.

– Allons, pas mal, fit le chevalier en riant. Mais je vous promets que, quand la fortune m’aura souri, je vous garderai ma clientèle et vous amènerai même des dîneurs capables d’apprécier votre talent.

Le Poingre parut goûter fort la perspective. Il essuya donc avec son tablier blanc les larmes de ses petits yeux qui, il faut le dire, pleuraient tout naturellement, et, reprenant sa figure la plus joyeuse :

– Ainsi donc, Votre Seigneurie désire une chambre ? Nous avons justement au deuxième étage…

– C’est-à-dire sous les toits, hein ?…

– Oh ! de merveilleux toits en bonne ardoise. Je disais donc que j’ai là un cabinet magnifique où Votre Seigneurie sera mieux logée…

– Que Job sur son fumier, maître Thibaud. Ecoutez. Ma Seigneurie sera logée au premier étage, sur la rue, dans la meilleure chambre. Faute de quoi, Ma Seigneurie est décidée à faire à votre ventre l’honneur de le perforer avec cette jolie rapière. Soyez homme d’esprit jusqu’au bout, monsieur Thibaud Le Poingre !

Comme tout à l’heure, Thibaud regarda le chevalier dans les yeux et dit :

– Eh bien ! oui, venez !

– Ventre-Joye ! dit Passavant.

Thibaud tressaillit d’aise et conduisit son hôte au premier où il lui ouvrit une chambre qui, pour ne pas être magnifique, n’en possédait pas moins un excellent lit, un bon fauteuil, et le reste à l’avenant. L’hôte se retira en fermant la porte, et presque aussitôt cette porte se rouvrit pour livrer passage à un grand diable dégingandé, haut sur pattes, tout en longueur, avec de longues jambes, un long buste, un long cou, comme le héron de La Fontaine. En sus de toutes ces longueurs, il avait une longue rapière qui battait ses mollets décharnés. Passavant, les yeux écarquillés, considérait ce visiteur qui s’inclina et dit d’une voix nasillarde :

– Est-ce bien à monsieur le chevalier de Passavant que j’ai l’honneur de faire ma très humble révérence ?

– Encore un qui me connaît ! se dit le chevalier. Peste ! mais tout le monde me connaît donc en cette auberge ? Je vous préviens que j’ai dîné deux fois aujourd’hui, dit-il.

– Ma foi, j’en suis fort aise, dit le visiteur en nasillant de plus belle.

– Je vous dis cela pour que vous ne preniez pas la peine de m’inviter.

– C’est donc bien à monsieur le chevalier de Passavant que…

– Vous avez l’honneur… Oui, oui et oui. Bon. Maintenant que vous l’avez, l’honneur, que me voulez-vous ?

– Je désirerais avoir aussi cet autre honneur de vous inviter…

– Non, vous dis-je !

– Vous inviter à goûter…

– Mais non, que diable !

– A goûter avec moi d’un certain vin des Iles que maître Le Poingre réserve pour moi – et pour le roi !

Et l’inconnu décrivit un tel accent circonflexe pour saluer que Passavant, désarmé, se mit à rire.

– Holà ! cria le visiteur. Holà ! Thibaud ! Montez-nous un peu de ce nectar comme vous en avez envoyé trois flacons à Sa Majesté le roi de France ! Mon gentilhomme, n’ayez pas peur. Je ne suis pas le roi. Donc je ne suis pas fou. On me nomme Jacquemin Gringonneur. Je suis peintre. Si je porte l’épée, c’est que le roi m’y a autorisé par lettres patentes. Je vous remercie de tout mon cœur de m’accepter en votre logis, tout inconnu que je vous suis. Et maintenant sachez que je viens de l’Hôtel Saint-Pol.

– Oh ! le spectre de la Tour Huidelonne ! songea Passavant assombri.

Thibaud, à ce moment, déposait sur la table deux gobelets, et un flacon qu’il venait d’apporter avec autant de respect qu’une relique sacrée.

– Maître Le Poingre, dit le chevalier, vous mettrez cela sur ma note.

Gringonneur commença un geste, mais n’insista pas.

Thibaud, pour la première fois de sa vie, eut une grimace presque douloureuse, et sortit en se disant : Je suis un homme ruiné.

Cependant Jacquemin Gringonneur et le chevalier de Passavant avaient pris place vis-à-vis l’un de l’autre, ayant entre eux le fameux nectar.

– Monsieur le chevalier, dit Gringonneur, tel que vous me voyez, je suis un ami du roi.

– Moi aussi, dit Passavant. Cela vous étonne ?

– Mais oui, par la jupe à Juno ! Je croyais être le seul et unique ami du Fou. Et c’est pourquoi beaucoup disent que je suis un peu fou moi-même. Est-ce que vous seriez…

– Fou ? dit froidement le chevalier. Je le serai si cela me plaît. En attendant, je suis l’ami du roi, et j’ai mes raisons pour cela. Après ?

– Par la jupe à Juno ! nasilla Gringonneur, vous avez une façon de parler qui me va droit au cœur. Ah ! vous êtes l’ami du roi ? Et vous avez un air de loyauté qui fait qu’on vous veut du bien ? Et vous avez dompté Thibaud Le Poingre ? Et vous avez humilié les quatre loups-cerviers de Bourgogne en les traitant royalement sans avoir une maille en votre escarcelle ? Eh bien, voilà qui change les choses !… Monsieur le chevalier, pardonnez-moi d’être venu avec de mauvaises intentions et de vous parler aussi librement que si le ciel, dispensateur des titres de naissance, m’avait fait votre égal.

Passavant examinait l’homme, de son air figue et raisin, naïvement curieux et goguenard.

– Maître Gringonneur, dit-il, je considère comme mon égal tout homme d’esprit et de courage, fut-il manant. Quant aux mauvaises intentions que vous dites avoir eues, j’attends que vous me les expliquiez pour savoir si je dois vous pardonner ou vous jeter par la fenêtre.

– Ne faites pas cela, par la jupe de Juno ! Je serais capable de briser l’enseigne de la Truie, et Thibaud ne vous le pardonnerait jamais. Comment le trouvez-vous ?

– Thibaud Le Poingre ?

– Non. Ce vin des Iles, ce nectar.

– Supportable, dit froidement Passavant.

Gringonneur s’inclina. Il trouva le mot définitif, c’est-à-dire achevant de peindre Passavant.

– Je vous disais que je viens de l’Hôtel Saint-Pol, reprit-il. J’y ai mes grandes et petites entrées. Certaine princesse avec laquelle vous vous êtes rencontré ce matin me fait l’honneur de parfois me consulter, bien qu’elle se méfie fort de moi. Vous avez vu messire de Bois-Redon… ce grand gaillard sans poil au menton, qu’elle vous a dépêché ? Eh bien, la princesse en question n’a qu’une confiance modérée dans l’intelligence de cet homme. Par contre, elle a une confiance illimitée en ses bras. Donc, la princesse, ne se fiant pas à la diplomatie de Bois-Redon, m’a dépêché à vous, avec mission de vous endoctriner. Elle veut vous avoir à son service. Et pour preuve de ses dispositions favorables, elle vous envoie ceci…

En même temps, Gringonneur tira de dessous son manteau une bourse de cuir gonflée à en éclater. Et de ce ton dévot qui prouvait une haute considération pour la bourse et pour celui à qui elle était destinée :

– C’est de l’or, dit-il.

– C’est bien, fit Passavant, allongez le bras derrière vous, là, sur ce bahut, mettez ça là.

– Ca ! cria Gringonneur ébahi.

– Eh oui, la bourse, l’or, les dispositions favorables, là, sur ce bahut… maintenant, j’attends toujours l’explication des mauvaises intentions que vous aviez. Vouliez-vous donc me daguer ?

– Non pas, par la jupe à Juno !

– M’assommer avec ce sac ?

– Elle espérait, elle, vous assommer du coup, vous ayant jugé pauvre. Mais il paraît qu’on ne vous assomme pas si facilement.

– Non, dit tranquillement le chevalier. Vouliez-vous donc m’empoisonner avec cette piquette que vous appelez du nectar ?

Gringonneur demeura un moment muet. Puis, saluant très bas :

– Tenez, monseigneur, je vous demande grâce. Je m’avoue vaincu. Je vous ai vu jeune sans un sol, et triple niais que je suis, je ne vous ai pas compris tout de suite. J’y suis ! Ma mauvaise intention, c’était de vous engager à prendre du service auprès de la princesse…

– Engagez, engagez, je n’y vois pas de mal. Au fait, comment s’appelle-t-elle ?

– Elle se réserve de vous le dire elle-même qui elle est, mon gentilhomme.

– Ah !… En sorte que, revenu à de meilleures intentions à mon égard, vous voulez donc m’engager…

– A la fuir, mon capitaine, à la fuir !

Gringonneur avait baissé la voix, et jetait autour de lui un regard de défiance.

– Oh ! oh ! fit Passavant. Et pourquoi la fuir ? Serait-ce une méchante femme ?

– Elle ?… Oh ! non, sur mon âme ! Non… mais… si vous entrez à son service…

– Eh bien ?…

– Eh bien, il vous faudra fréquenter à l’Hôtel Saint-Pol !…

La voix de Gringonneur baissa encore. Un frisson le secoua. Son regard posé sur le chevalier refléta une sorte de pitié. Passavant avait tressailli.

– L’Hôtel Saint-Pol ! murmura-t-il, pensif. Vous me détournez de l’Hôtel Saint-Pol… Ah ! oui, je comprends… A cause de la tour Huidelonne, n’est-ce pas ?

– La tour Huidelonne, frémit Gringonneur. Vous connaissez la Huidelonne ?

– J’en ai entendu parler, dit Passavant avec son sourire narquois.

Quelques instants, Jacquemin Gringonneur demeura silencieux et sombre. Longuement, il inspecta la salle. Il alla ouvrir la porte, jeta un coup d’œil dans l’escalier, puis, revenant s’asseoir, il vida son gobelet d’un trait. Alors, se penchant vers le chevalier, dans un murmure de terreur :

– Non, dit-il, ce n’est pas à cause de la Huidelonne que je vous engage à fuir l’Hôtel Saint-Pol, bien que la Huidelonne soit quelque chose de terrible. Seulement, à l’Hôtel Saint-Pol, vous allez sûrement, fatalement, vous heurter à quelqu’un dont le contact est mortel, dont l’amour empoisonne, dont la haine foudroie, dont le regard tue, dont le sourire brûle, dont la pensée dévorante jaillit en gerbes de flamme dont chacune va étreindre, embraser, consumer, anéantir un homme…

– Et cet être effrayant, c’est ?…

Dans un souffle, Gringonneur répondit :

– C’est Isabeau de Bavière, reine de France !

Le chevalier de Passavant, tout brave qu’il était, eut à la nuque le petit frisson, rapide et froid des peurs nerveuses. Pourtant, il ne connaissait rien de la réputation tragique d’Isabeau. Mais cet homme, ce joyeux Gringonneur avait eu, en prononçant ce nom, cette voix sourde où grelotte l’épouvante, qui, peut-être, va exploser en malédiction, ou peut-être finir en râle d’horreur.

Tout de suite, Passavant secoua cette impression, et dit, de son air tranquille :

– Maître Gringonneur, je vous assurais que je suis un ami du roi, et j’ai mes raisons pour cela, vous disais-je. Eh bien, sachez que je suis un ami de la reine, et que j’ai également de très bonnes raisons pour cela.

– Impossible ! dit Gringonneur. On ne peut être à la fois l’ami du roi et l’ami de la reine.

– Et pourquoi ? fit Passavant.

– Parce que si vous éprouvez quelque pitié pour le pauvre mouton bêlant, vous devez haïr la louve dévorante, la louve qui le guette, va fondre sur lui, demain, ou aujourd’hui, ou dans six mois, peu importe, mais qui a l’œil sur lui, et le dévorera.

Passavant se taisait. Un inexprimable malaise s’emparait de lui. Mais trop fier pour le laisser voir, il gardait ce visage paisible, curieux, de l’homme venu de très loin qui, pour la première fois, se promène à travers une société qu’il ignore et qu’il veut comprendre.

Gringonneur emplit son gobelet, et puis le vida d’une lampée.

– Avouez, mon gentilhomme, avouez que ce n’est pas de la piquette…

– C’est du nectar, dit Passavant du même ton qu’il avait eu pour dire : Ce vin est supportable.

– Tenez, mon gentilhomme, on voit que vous ne la connaissez pas, reprit soudain Gringonneur. Avez-vous entendu parler de Messaline ? Savez-vous l’effrayante histoire de Marguerite de Bourgogne ? Connaissez-vous la légende de ces épouses des rois barbares, qui buvaient le sang, le soir, au bivouac, dans le fond des forêts où campaient leurs hordes sauvages ? Eh bien, Isabeau de Bavière, c’est tout cela à la fois. Si elle vous aime, malheur à vous ! Si elle vous hait, malheur à vous ! Vous ne pouvez lui échapper que si vous lui êtes indifférent. Or… qui sait ? Vous êtes remarquable, mon capitaine. Elle vous remarquera. C’est sûr. Et dès ce moment, malheur à vous ! Interrogez bourgeois ou seigneur. Vous aurez la liste de ses amants. Et alors demandez ce que sont devenus ceux qui composent cette liste lugubre ! Vous parliez de la Huidelonne… Ce n’est rien. Elle a mieux. Défendue par sa tigresse Impéria, elle est inabordable. Elle a mieux : Une foule de jeunes gentilshommes sont amoureux fous. Quand elle voudra, elle en fera une armée de tigres. Elle a mieux encore que les griffes d’Impéria, la dague de son capitaine, les épées de ses gentilshommes : elle a l’insaisissable sorcier qui lui donne le pouvoir occulte, le poison, les maléfices, toutes les armes contre lesquelles rien ne prévaut, pas même le signe de la croix, le signe rédempteur et protecteur qui met en fuite tous les démons excepté Satan… Saïtano !

Passavant se dressa tout droit, tout d’une secousse, pâle et sombre.

– Qu’avez-vous ? Qu’avez-vous entendu ? fit Gringonneur en jetant autour de lui un regard de terreur.

– Rien, dit Passavant qui reprit sa place. Continuez.

– J’ai fini. Je voulais vous dire cela. Je vous l’ai dit. Maintenant, j’ai le cœur soulagé. N’allez jamais à l’Hôtel Saint-Pol. Je vous disais : Isabeau vous remarquera, et alors malheur à vous ! Qui sait, oh ! qui sait si elle ne vous a pas déjà remarqué ? Qui sait si la princesse que ce matin vous avez sauvée des Ecorcheurs ne lui a pas parlé de vous ? Qui sait si déjà elle ne vous attend pas ? Fuyez, mon gentilhomme, fuyez Paris ! Ou tout au moins n’entrez jamais à l’Hôtel Saint-Pol !

– Maître Gringonneur, dit Passavant, demain soir j’entrerai à l’Hôtel Saint-Pol.

Gringonneur leva ses deux bras immenses comme pour invoquer Jupiter, auquel il croyait pour le moins autant qu’au Dieu qu’on prêchait dans les églises, étant plus païen encore que sceptique.

– Vous me plaisez, continua Passavant d’un ton de roi parlant à son fou. C’est pourquoi je veux vous dire une histoire, une seule, et qui détruira toutes celles que vous m’avez si joliment contées. Ecoutez. Une petite fille, un ange, mon amie, ma petite sœur, si vous voulez, fut un jour exposée comme n’ayant pas de famille, pas de mère, pas de nom. La honte et les insultes lui donnèrent une fièvre dont elle mourut. Mais une femme s’était trouvée qui l’avait arrachée à la honte de l’exposition, qui l’adopta, l’emporta, la soigna comme sa fille et lui fit une mort si douce que la pauvre petite entra en souriant dans l’éternité. Cette femme, c’était la reine.

– La reine ! balbutia Gringonneur.

– Plus un mot sur elle ! dit rudement Passavant.

Jacquemin Gringonneur se leva, jeta son manteau sur ses épaules et fit son grand salut en accent circonflexe.

– Monseigneur, dit-il (et ce mot lui vint tout naturellement), je ne souffle plus mot sur celle dont nous parlions. Mais laissez-moi vous donner un dernier avis. Que voulez-vous, vous m’avez conquis, et je suis tout vôtre.

– Donnez, mon cher, donnez toujours. Un avis, cela se donne comme cela se reçoit, sans que cela tire à conséquence.

– Eh bien ! vous avez en bas, dans un angle de la grande salle, trois figures de sacripants…

– Que j’ai remarquées… Après ?

– Ces gens sont là pour vous guetter. Pourquoi ? Je l’ignore. Mais leurs intentions me semblent peu catholiques.

– Merci, maître Gringonneur. Allez, maintenant. Si je veux vous revoir, où vous retrouverai-je ?

– A l’Hôtel Saint-Pol, répondit Gringonneur.

Et le peintre des cartes du roi Charles descendit l’escalier.

– Toujours l’Hôtel Saint-Pol ! songea le chevalier… Tous m’y donnent rendez-vous. Tout m’y convie. Est-ce donc là que va se décider ma destinée ? Bonne ? Mauvaise ? Est-ce la vie qui m’appelle ? Est-ce la mort qui me fait signe ?… Eh ! je le verrai bien.

Passavant reprit sa sérénité, boucla sa rapière, assura sa dague à sa ceinture, soupesa un instant le sac que Gringonneur lui avait apporté, l’enfouit soigneusement au fond d’un coffre, non sans y avoir puisé pour garnir son escarcelle, et enfin descendit à son tour.

Il marcha tout droit aux espions qui le virent venir et se touchèrent du coude.

– Maître Thibaud, cria Passavant, que boivent donc ces braves ?

– De l’hydromel ! fit Le Poingre en fendant l’air de son ventre pour accourir.

Les trois ne disaient rien. Mais ils avaient des figures mauvaises, l’œil en dessous. Passavant ne les regardait même pas.

– Pour combien en ont-ils bu ? demanda-t-il.

– Ma foi, dit Thibaud avec un commencement d’inquiétude, ils sont en train de vider leur sixième pinte.

– Eh bien, maître, apportez-en une septième et vous mettrez tout cela sur ma note.

– Là ! qu’est-ce que je disais ! songea Thibaud en s’en allant, tout pâle à l’idée de la prochaine ruine dont il était menacé.

Bruscaille, Bragaille et Brancaillon se regardaient effarés. Thibaud apporta la septième pinte d’hydromel sur la table, et Passavant :

– Videz-moi cela, mes braves.

En même temps, il se dirigea vers la porte, vivement. Les trois se levèrent, prompts et souples, mais presque aussitôt se rassirent, les lèvres serrées, le front barré d’inquiétude ; ils ne comprenaient pas le gibier qu’on leur avait donné à chasser. Il avait des feintes inaccoutumées, sans doute…

– Tenons-nous bien, se dirent-ils du regard, où il va nous échapper !

Passavant, en effet, n’était pas sorti.

Simplement, il avait été attiré vers la porte par un spectacle qui, sans doute, l’intéressait : une pauvre femme en guenilles, hâve, maigre à faire pitié, tenant un enfant par la main, tendait silencieusement la main aux passants, et un mendiant la malmenait, l’injuriait, menaçait d’appeler le guet pour la faire déguerpir. Passavant, d’un signe, appelait la malheureuse. Il ouvrit son escarcelle et lui donna un écu d’or.

Maître Thibaud qui avait vu le geste, eut un sourire de joie. Ses inquiétudes n’étaient pas fondées ! Son hôte avait la bourse bien garnie ! On pouvait satisfaire à ses caprices…

Passavant revint vers la table des trois drôles.

– A vous autres, maintenant ! dit-il. Cette septième pinte est-elle vidée ? Oui ? Eh bien, allez-vous-en !

– Nous en aller ! fit Bragaille, quand on est si bien ici !

– Et quand nous n’en sommes qu’à la septième pinte ! ajouta Brancaillon.

– C’est bon ! dit tout à coup Bruscaille, on s’en va !

– Ah ! ah ! fit le chevalier, tu as compris, toi.

Passavant se dirigea vers le fond. Arrivé au milieu de la salle, il se tourna et eut un sourire aigu :

– Si vous tenez à vivre votre vie, faites en sorte de ne plus m’épier, mes braves. Allez ! Pour cette fois, je vous pardonne. Vous direz à Mgr le duc de Bourgogne que je vous ai défendu de me suivre. Allez !

Brancaillon, debout, serra ses poings énormes et ses yeux s’injectèrent. Bragaille tirait doucement sa dague. Bruscaille les contint d’un geste, fit deux pas vers le chevalier :

– Nous avons ordre de vous suivre, c’est vrai. Mais nous avons ordre aussi de ne pas toucher un cheveu de votre tête. Sans quoi, vous sauriez ce qu’il en coûte d’avoir pour ennemis Bruscaille, Bragaille et Brancaillon. Adieu, mon gentilhomme ! On s’en va. Mais on se retrouvera !

Le chevalier haussa les épaules.

Les trois sacripants sortirent dans un grand bruit de jurons et de ferraille. Un instant plus tard, Passavant les vit qui, massés dans un recoin de la rue, gesticulaient entre eux et continuaient leur faction.

– Pauvres diables ! murmura-t-il. J’aurais tout aussi bien fait de les laisser ici…

Mais tandis qu’il essayait de s’intéresser aux faits et gestes des trois braves, il entendait au fond de lui, pareil à un tintement de glas, le nom, toujours le même nom qui lui revenait, obstiné, monotone et effrayant : l’Hôtel Saint-Pol. Il songeait :

– Qui peut bien être cette princesse ? Et pourquoi ce Gringonneur m’a-t-il fait un tel portrait de la reine ? Allons, quoi qu’il en soit, l’Hôtel Saint-Pol, c’est la demeure du roi, c’est la cour de France. Il s’agit d’y faire bonne figure. Holà, maître Le Poingre, cria-t-il, faites-moi donc venir le meilleur fripier de la friperie. Puisque vous m’appelez monseigneur, je ne veux pas vous faire mentir et veux me déguiser en prince, car demain… demain, je vais porter ma note à l’Hôtel Saint-Pol !…

q

XXI – DES VISIONS

Il paraît que le fripier amené par maître Le Poingre était en effet capable d’habiller un prince. Le lendemain soir, à neuf heures, Passavant était prêt déjà. Bien qu’il eût, contre le goût du jour, choisi un costume de couleurs sobres il avait fort bonne mine et ne laissa pas que de s’admirer quelque peu.

Il se mit en route et à l’heure fixée se présenta à la grande porte de l’Hôtel Saint-Pol, où l’attendait Bois-Redon. En traversant cette voûte sombre et froide, le chevalier ne put se défendre d’un frisson. Il avait passé par là douze ans avant, entre deux lascars qui le tenaient par les bras, et Saïtano derrière lui ! Son cœur battit à grands coups lorsque Bois-Redon le prit par le bras, et sa gorge se serra.

– Quoi ? fit-il en se reculant. Quoi ?

– Rien, dit Bois-Redon étonné. Je vous donnais le bras… Geste amical.

– Amical… Ah ! oui, fit Passavant qui s’essuya le front.

Bois-Redon le conduisit à travers ce jardin où Charles V, père du roi régnant, avait fait planter de beaux arbres fruitiers. L’Hôtel Saint-Pol était un océan de ténèbres. De-ci, de-là, se mouvaient confusément, avec de vagues apparences indescriptibles, des ombres qui semblaient fuir.

– Des gardes, expliqua Bois-Redon. Ne faites pas attention.

Passavant eut un grognement d’approbation, mais chaque fois qu’il entrevit une de ces formes indistinctes, sa main, d’un mouvement tout nerveux, se crispa à la poignée de sa dague.

Brusquement, au détour d’une masse énorme et sombre, dans la lumière jaillie des fenêtres, apparut la façade du palais du roi. Presque aussitôt, le chevalier se vit montant un large escalier parmi des gens qui riaient, jacassaient, et, tout à coup, une porte franchie, il se vit englouti dans une foule qui évoluait lentement sous l’éclat des multitudes de cire. Il se retourna pour dire un mot à son guide, ou tout au moins le voir, enfin s’assurer qu’il n’était pas seul – mais Bois-Redon avait disparu.

La salle était immense. Des tapisseries, entre les demi-colonnes appliquées aux murs, tendaient les panneaux. Des fers forgés, chimères qui s’accrochaient aux murailles en des attitudes étranges, portaient les cires d’où s’échappaient avec la flamme de légères vapeurs odorantes. Et d’autres parfums s’épandaient dans l’atmosphère lourde. Une musique aux rythmes lents et languides venait, on ne savait d’où, et il semblait au chevalier que cela faisait des parfums harmonieux, ou des mélodies de parfums. Il y avait des fleurs un peu partout, probablement poussées à grands frais dans les serres de la reine. Dans les profondes embrasures des fenêtres, encadrées de brocarts miroitants, des tables supportaient en quantité de fines et délicates pâtisseries que des jolies femmes grignotaient du bout des dents, et des flacons de vins clairs, pétillants, dont elles versaient l’or mousseux dans l’or d’un ou deux gobelets qu’elles se repassaient, buvant au même, car en ce temps à la fois raffiné et barbare, on n’avait pas établi l’usage qu’il fallût un verre pour chaque buveur.

Une fièvre mettait d’ardentes rougeurs aux pommettes des joues du chevalier, et ses tempes battaient. Il sentait son cœur bondir dans sa poitrine. Il lui parut qu’on venait de le jeter soudain dans un monde inconnu qu’il n’eût jamais soupçonné. Les parfums l’étourdissaient. La musique le grisait.

Et cependant, par une sorte d’orgueil, il s’efforçait à ne point s’étonner, ou tout au moins à ne pas paraître étonné. Nul ne faisait attention à lui, et cela lui fut un indicible soulagement. Vers le haut de la salle, près d’une porte à double battant alors fermée, il y avait une estrade élevée d’une seule marche et tendue de velours bleu. Sur cette estrade, deux fauteuils vides.

Ce fut de ce côté qu’il se dirigea.

Avidement, il cherchait la princesse qui l’avait appelé à l’Hôtel Saint-Pol. Son regard fouillait les multitudes, avec l’angoisse de la voir, elle aussi, au bras de quelque gentilhomme. Pourquoi ? Etait-ce donc jalousie ? Quelque sentiment plus fort que sa volonté se levait donc peu à peu dans son cœur ou dans son esprit affolé ?

Il la cherchait, et ne la voyait pas…

Et à mesure que les minutes glissaient, plus ardente se faisait la musique, plus libres se faisaient les gestes, les voix montaient, les yeux dardaient de soudaines flammes.

Des rires violents fusaient, parmi de nerveux éclats de voix, et le bruissement léger de tout à l’heure devenait une rumeur, les parfums étaient plus âcres, et plus lourde l’atmosphère.

Cà et là, il vit s’échanger de rapides, de furtifs baisers, et nul ne s’étonnait. Nul ne prenait garde que toutes ces jolies femmes maintenant plus belles semblaient s’offrir aux regards avec des provocations impurement gracieuses.

Et lui aussi subissait le coup de folie de la merveilleuse fête nocturne. Lui aussi comprenait que son imagination s’exaltait. Il voulait lui aussi serrer dans ses bras une de ces tailles fines, murmurer des paroles qu’il ignorait, – et il cherchait la princesse.

Tout à coup, ce monde exorbitant qu’il ne connaissait pas s’immobilisa. Ce fut pour lui une sensation extravagante, presque douloureuse. Il vit cette foule se figer sur place comme un régiment de marionnettes dont les ressorts se fussent brisés soudain, tous ensemble. Il vit toutes les têtes se pencher, tous les sourires se fixer, toutes les attitudes diverses muées en une unique attitude de révérence…

La porte à double battant venait de s’ouvrir…

Un huissier, d’une voix qui résonna avec des sonorités d’airain, lança à toute volée :

– La reine ! Place à la reine !…

Isabeau ! Cette formidable Isabeau dont Gringonneur lui avait tracé l’effrayant portrait ! Le chevalier se retourna tout d’une pièce pour la voir, et il fut pétrifié…

La princesse du bois de Vincennes, c’était la reine !

Les pages et les demoiselles d’honneur déjà s’étaient rangés autour de l’estrade sur laquelle Isabeau, d’un pas rapide, était montée. Elle apparut là, un instant, plus belle, plus radieuse, plus évocatrice de volupté, plus hardie aussi qu’aucune de ces femmes dont quelques-unes étaient si belles. Et elle était aussi la plus somptueuse de costume. Un instant, donc, elle domina la foule à demi prosternée, pareille à quelque figuration d’une Vénus jetant sur le monde le regard despotique de l’amour. Mais presque aussitôt, de cette voix chaude, grave et suave qui faisait grelotter les cœurs :

– Hé quoi ! Faut-il que ma venue arrête les ébats de tant de nobles et beaux danseurs ? Oh ! je ne prétends être ici que l’une de ces heureuses demoiselles, et je ne demande que ma part de plaisir…

Un frémissement courut sur les multitudes, comme ces souffles des vents d’été qui rident la face de l’Océan, et il y eut comme un soupir immense d’adoration. Et dans le même instant, plus joyeuse, plus ardente, se refit la mêlée des couples et des groupes.

Le sourire d’Isabeau rayonna.

Et tout à coup, le chevalier de Passavant se sentit défaillir. Elle descendait de l’estrade. Elle venait à lui. Elle s’approchait, si belle, si gracieuse, et si majestueuse à la fois que dans son cœur il cria :

– Ah ! misérable imposteur ! Je te rentrerai tes insultes dans la gorge, maître Gringonneur !

Et elle disait :

– Je veux, ah ! je veux me mêler aussi à de si charmants ébats. Quoi ! Personne pour conduire une pauvre princesse ? (Cent mains frénétiques se tendaient, implorantes, vers elle.) Votre main, monsieur !

Il y eut un recul. Mille regards terribles s’appesantirent sur le chevalier de Passavant : c’était lui l’élu de la reine ! Sa main trembla lorsqu’elle y appuya la sienne. En un temps inappréciablement court, une sourde rumeur se propagea d’un bout à l’autre de la salle immense. Les questions à voix basses, les sarcasmes, les défis murmurés. « – Qui est-ce ? – Un inconnu ? – D’où sort-il ? Son nom ? – Le nouveau favori ? » Passavant, à l’instant, retrouva son sang-froid. Son regard répondit aux regards. Des yeux, il accepta les défis furieux.

Isabeau fit ainsi le tour de la salle. Jamais elle n’avait distribué autant de sourires, laissé tomber de plus gracieuses paroles sur chacun de ses adorateurs enivrés. Mais, pour la première fois, depuis bien longtemps, on la vit alors prendre place sur le fauteuil de l’estrade sans se mêler aux danses, aux entretiens libres, ah ! libres d’une effrayante et charmante liberté…

Passavant s’était arrêté à l’estrade.

La reine eut un coup d’œil. Cela suffit. Tout le monde s’écarta à respectueuse distance.

– Chevalier, dit alors Isabeau, vous savez maintenant quelle princesse vous avez sauvée. Je n’ai pu, hier, vous remercier comme il convenait. Vous avez risqué votre vie…

– Madame, dit Passavant enfiévré, ma vie vous appartient.

– Ah ! vous me dites ce qu’ils disent tous !

– Je le dis parce, que cela est. Un jour, il y a bien longtemps de cela, vous avez recueilli une petite fille exposée. Vous vous êtes penchée sur elle comme un ange. Vous avez fait une douce mort à l’enfant que rien ne pouvait sauver. Figurez-vous, madame, cette enfant, c’était ma sœur… Vous voyez, ma vie vous appartient.

Isabeau avait écouté avec une intense attention. Un trouble indicible la faisait palpiter, et nul n’eût pu dire si c’était la voix ou bien les paroles de Passavant qui la faisaient frémir.

– Qui vous a conté cela ? dit-elle.

– Un homme qui habite dans la Cité, vers le milieu de la rue aux Fèves.

Isabeau tressaillit. Le chevalier vit qu’elle pâlissait un peu. Lentement, elle étendit son bras pareil à un marbre et prononça :

– Celui-ci ?…

Passavant se retourna avec un frisson. A dix pas de lui, il vit un homme tout enveloppé de rouge, immobile, haute silhouette impressionnante, et qui le regardait. Il était là. Passavant ne l’avait pas vu depuis qu’il était dans cette salle. Mais il était là, au milieu d’un grand vide, et le chevalier vit que les femmes regardaient cet homme avec une terreur qu’elles cherchaient à peine à cacher.

– C’est lui ! dit-il.

Saïtano s’avança. Il portait un magnifique costume de velours noir. L’épée de cour était fixée à sa ceinture constellée d’émeraudes. Mais tout cela s’enveloppait dans les plis d’un manteau de soie rouge. Il s’avança donc jusqu’à la reine, s’inclina et dit :

– Le chevalier de Passavant a bonne et reconnaissante mémoire, madame. Il sait que vous avez tenté de sauver la petite fille. Il s’en souviendra…

– Oui, certes ! dit ardemment le chevalier.

– Il a bonne mémoire, continua Saïtano. Il se souvient qu’une nuit, il y a douze ans de cela, je l’ai tenu, mort, sur ma table de marbre.

La reine devint livide. Passavant eut la vague impression qu’il se jouait près de lui, et pour lui, il ne savait quel terrible drame. Saïtano acheva :

– Il se rappelle cela… et il m’a pardonné !

Saïtano s’inclina profondément puis se recula. Quand le chevalier tourna la tête vers lui il avait disparu. Alors il lui sembla qu’un malaise l’écœurait et que la mort, tout à coup, venait de le toucher au front. Il leva les yeux vers la reine et saisit dans son œil sombre une si lugubre expression de menace que, d’instinct, il se raidit, la main à la garde de la rapière, prêt à tout ! Isabeau, brusquement, d’une voix altérée, parla :

– Pourquoi avez-vous dit que vous n’étiez pas le fils de Passavant-le-Brave ? Pourquoi maintenant dites-vous que cette petite fille était votre sœur, alors que c’était l’enfant de Laurence d’Ambrun recueillie par votre mère et à qui vous donniez, vous l’hospitalité au logis Passavant ?

Cette voix secoua le chevalier. Une rafale de terreur passa sur lui. Mais se redressant, tête à l’orage qu’il devinait, la physionomie changée, hérissée de menace et de défi :

– Pourquoi, madame ? C’est que j’ai été saisi, enfant, sans savoir pourquoi, et jeté au fond de la tour Huidelonne où je suis resté douze ans ! C’est que j’ai eu peur, je l’avoue, de retomber sous la griffe de ceux qui n’ont pas craint de murer un enfant tout vif dans une tombe ! C’est que de cette tombe je suis parvenu à sortir par un miracle dont Dieu seul peut-être sait le secret et que je croirais presque commettre un sacrilège en me livrant de nouveau à ceux qui m’ont volé douze ans de ma vie ! Pardonnez-moi, Majesté ! Et tenez compte que, connaissant depuis si peu de temps l’existence, l’air, la lumière et le soleil, j’ai si grand désir d’en voir et d’en savoir un peu plus avant de mourir…

– Ces gens ! dit Isabeau haletante. Ces gens dont vous parlez, désignez-les-moi !

– Je ne les connais pas.

– Vous ne les connaissez pas ? gronda Isabeau.

– Non, Majesté, non. Sans quoi, je ne serais pas ici. Je serais à leur poursuite. Et si loin qu’ils aillent se cacher, je les trouverai, je vous jure ! Et quand je les aurai trouvés, c’est leur sang, goutte à goutte, qui paiera les heures de vie qu’ils m’ont prises ! Non, Majesté, je ne les connais pas !

Isabeau parut respirer. Les palpitations de son sein s’apaisèrent. Elle jeta sur le chevalier quelques regards furtifs, d’une indéfinissable expression. Peut-être se demandait-elle si elle ne devait pas le rejeter dans la Huidelonne ou le livrer au poignard de Bois-Redon. Mais sans doute, il y avait en elle un autre sentiment qui la dominait, un de ces sentiments qui se levaient et se développaient dans son ardente imagination, avec la rapidité des cyclones.

Elle reprit ce sourire d’enchantement qui lui donnait une irrésistible force de domination.

– Je regrette, dit-elle, de ne pas les connaître. Je les eussent punis, moi, et plus sévèrement que vous ne pourrez jamais le faire. Il est juste que je protège cette vie que vous avez exposée pour moi…

– Cette vie vous appartient, madame, répéta simplement le chevalier. Ah ! Majesté, continua-t-il d’un accent de frémissante émotion, vous dites qu’ils vous parlent tous ainsi… Mais moi, c’est avec mon cœur, avec mon cerveau, avec tout mon être, que je vous le dis. Pour ce que vous avez fait à Roselys, madame, je vous offre ma vie…

La reine tressaillit. Une flamme sombre éclaira une seconde ses yeux profonds, et elle murmura :

– Pour ce que j’ai fait à Roselys !…

De terribles pensées l’assaillirent. Si ce ne fut pas le remords, ce fut sans doute la terreur, et peut-être lui sembla-t-il que le destin lui donnait alors un avertissement. L’instant d’après, elle avait rejeté ces idées. Roselys était morte ; Saïtano le lui avait affirmé.

– Vous m’offrez votre vie, dit-elle. Je la prends. Etes-vous donc décidé à me défendre si je suis menacée, à placer entre le malheur et moi la vivante cuirasse de votre cœur fidèle ?

– Ordonnez, Majesté ! dit Passavant enivré.

Elle se pencha, baissa la voix, l’enveloppa des effluves de sa caresse.

– Etes-vous décidé à frapper mes ennemis ?… Dites ?… Ecoutez, il y a à Paris, que dis-je ? il y a à l’Hôtel Saint-Pol un être qui est la damnation de ma vie. Plus de repos pour moi. Je sens que cet être m’a condamnée à mort. Je sais que je tomberai sous ses coups. Par le fer ou par le poison, je serai atteinte. Le crime est là, dans la royale demeure, qui me guette. Voulez-vous me sauver ?…

– Je le veux ! dit ardemment le chevalier.

– C’est une femme, continua Isabeau d’une voix plus basse.

– Une femme !…

– Déjà, vous hésitez ! Parce que c’est une femme ! Parce que je ne puis l’atteindre ! Parce que celui qui osera toucher à cette femme, à cette fille hypocrite, scélérate, encourra la mort ! Vous reculez, et vous dites que votre vie est à moi !…

– Une femme, Majesté, bégaya le chevalier.

– Oh ! n’ayez pas peur, il y a des hommes autour d’elle, et il vous faudra tirer l’épée. Il y a surtout le vieux Champdivers, qui est un rude dragon, je vous en préviens, car il a déjà mis à mal trois de mes plus fidèles amis, un soudard, une lame vivante, un terrible pourfendeur de crânes. Tuez-moi celui-là… et ensuite, pour la fille, nous verrons !

– Epée contre épée, madame, s’il en est ainsi, je me fais votre chevalier. Cet homme, je le provoquerai et il mourra de ma main puisque vous me dites qu’il veut votre mort. Mais cette fille… ne puis-je la connaître ?

– Je vous la montrerai, dit-elle. « Odette est perdue », ajouta-t-elle en elle-même.

Elle tendit sa main au chevalier qui s’inclina et la baisa, et une secousse l’ébranla de la tête aux pieds lorsqu’il sentit que cette main s’appuyait violemment sur ses lèvres.

– Allez, dit-elle de sa voix enivrante. Tenez-vous prêt. Jour et nuit, attendez mon messager. Lorsqu’il viendra vous chercher, c’est que l’heure de combattre sera venue… l’heure de me sauver, ou de mourir. Quant à la fille, je vous la montrerai dès demain. Car demain, chevalier, je vous attends non pas ici dans le palais du roi, dans cette foule où je n’ai pas un seul ami véritable, mais dans mon palais à moi, et alors, seule à seul, je pourrai mieux me faire comprendre, et vous saurez qui est Isabeau de Bavière…

Sur un dernier geste d’Isabeau, le chevalier de Passavant se recula, et aussitôt l’espace vide fut comblé ; un remous porta aux pieds de la reine le flot d’ardente passion dont chaque goutte était un homme.

– Qui est-elle ? songeait Passavant.

Il se perdit parmi les tourbillons.

– Est-elle vraiment une strige affreuse ? songeait le chevalier. Tuer !… Moi !… Tuer une femme !… Et même épée contre épée, que m’a-t-il fait, ce Champdivers ?…

Son esprit s’exaltait ; des laves brûlantes coulaient dans ses veines ; la fièvre énorme qu’il respirait s’infiltrait en lui. Et maintenant, il n’était plus l’inconnu. De hauts seigneurs lui parlaient, espérant être vus de la reine tandis qu’ils souriaient au favori. Des invitations, de subtiles félicitations, de sourdes menaces dans un compliment. De très jolies femmes lui faisaient des mines très douces, le frôlaient au passage. Et lui, éperdu, se disait :

– Elle est la fée enivrante dont le regard a brûlé mon sang. Et si elle est menacée comme elle dit ? Elle a sauvé Roselys. Ne lui dois-je pas ma vie ? N’est-ce pas chose promise ?

Par dessus des épaules nues qui cherchaient à le heurter, il regarda au loin, vers l’estrade, et vit que, de nouveau, le vide s’était fait autour d’Isabeau. Un homme vêtu avec une royale magnificence lui parlait à voix basse. Le chevalier reconnut le duc de Bourgogne. Il eut au cœur la brûlure d’un fer chaud. Ils se chuchotaient des choses. Quoi ? Il eût donné deux ans de sa pauvre vie encore si courte pour le savoir. Il voyait le sourire de la reine et son regard de flamme. Sûrement, ils parlaient d’amour. Terribles amours, alors ! Car voici les paroles qu’ils échangeaient :

« La reine » – Demain, à la nuit, Louis d’Orléans sera chez moi. Je le renverrai à onze heures. Pour regagner son hôtel, il faudra qu’il passe par la rue Vieille-Barbette…

« Jean sans peur » – Demain, à onze heures, il y aura quelqu’un d’aposté rue Vieille-Barbette… Quelqu’un dont l’épée ne pardonne pas.

« La reine » – Il ne faut pas que ce soit un homme de votre maison.

« Jean sans peur » – Il n’est pas de ma maison. S’il est saisi, nul ne saura que c’est moi qui ai armé l’homme et nul ne saura que vous avez armé ma haine.

Voilà ce qu’ils disaient, parmi des sourires très doux et des regards d’amour qui faisaient frissonner le chevalier de Passavant. Les milliers de passions éparses dans l’atmosphère langoureuse et lourde provoquaient en lui la passion. Il souffrait de ces sourires d’Isabeau pour Jean de Bourgogne. La crise de jalousie se déchaîna en lui, sa tête s’égara, il marcha sur Isabeau.

Dans ce moment, comme tout à l’heure, la voix aux sonorités d’airain domina le tumulte :

– Le roi ! Le roi ! Place au roi !…

Mais cette fois, la multitude bruissante et chatoyante ne se figea pas dans l’attitude d’adoration. A peine le respect accordé à ce roi comme une aumône baissa-t-il d’un ton pendant quelques secondes la voix des ivresses éparses.

Charles VI entra précipitamment, courut à l’estrade, se laissa tomber dans son fauteuil, jeta un long regard sur la salle et, se renversant au dossier, éclata de rire.

Jean sans peur s’était reculé. Tout le monde put le voir se diriger, tout souriant, vers une partie de la salle formant une sorte de retrait, et où, joyeuse, animée, passionnée, mais plus délicate de pensée et de geste, plus noble d’attitude, se tenait à l’écart une petite assemblée devisant de choses légères et gracieuses. Le maître de ce petit monde à part, élégant, doucement sceptique, ne croyant même plus aux fortes passions qui grondaient autour de lui, c’était Louis d’Orléans. Le frère du roi tenait là sa cour. Tout le monde, disions-nous, vit donc le duc de Bourgogne marcher à Louis d’Orléans, et lui donner la main – geste d’amitié dont l’usage, semble-t-il, fut apporté alors par les Anglais, maîtres d’une partie du royaume. On les vit s’asseoir côte à côte, se parler à l’oreille, rire de ce qu’ils se disaient… La réconciliation était complète, sincère, loyale.

Quelqu’un regardait cela de loin, l’esprit perplexe, la physionomie masquée de joie.

C’était le duc de Berry. Il était évidemment radieux. Il n’avait que d’aimables paroles pour quiconque s’approchait de lui. D’un mot ambigu, il laissait tomber une promesse. Il distribua ainsi près de cinquante mille écus d’or, cent grades, emplois à la cour, abbayes, gouvernements. Effroyable était son anxiété, pendant qu’il cherchait à s’assurer des partisans sûrs et fidèles par les moyens qui, de tout temps, ont été employés – les seuls qui créent des amitiés là où l’air est trop empesté pour laisser fleurir l’amitié. Et tandis qu’il souriait, heureux, tranquille, sûr de sa puissance, il se disait avec effroi :

– Que se disent-ils ? Orléans et Bourgogne unis, c’est ma mort ! Que complotent-ils ?

Le duc de Berry se retourna, ne pouvant plus supporter le spectacle des gracieusetés dont s’accablaient le frère du roi et Jean de Bourgogne.

Il vit le roi tout seul sur son estrade, seul, affreusement seul, pitoyable marionnette que la couronne qu’il avait mise faisait plus sinistre.

– Eh bien ! gronda-t-il, contre Orléans et Bourgogne, unissons Valois et Berry !

Il se dirigea vers Charles VI.

Le roi était seul, comme l’avait vu le duc de Berry. En effet, Isabeau l’avait un instant examiné avec une perverse curiosité, sans que Charles eût paru la remarquer. Sans doute, elle entrevit on ne sait quoi de proche. Elle eut ce sourire terrible qui avait de si incroyables similitudes avec le retroussis de lèvres de sa tigresse Impéria. Elle se leva et l’infiniment gracieux dessin de sa révérence au roi s’érigea en lignes fuyantes. Le roi ne la vit pas. Elle descendit.

L’instant d’après elle était près de Passavant. Sa main délicate s’appuya au poing du chevalier soudain calmé. Elle reprit, comme un entretien que rien n’eût interrompu :

– Donc, votre vie est à moi…

– A vous, dit-il enivré.

– Votre pensée, votre force, tout. Sans discussion avec vous-même, bien ou mal, vous vous donnez à moi…

– Je me donne, prononça-t-il d’une voix faible. Sans discussion. Quoi que vous vouliez, vous, ce ne peut être que bien, même si cela me paraît mal, et je le veux…

Elle l’embrasa d’un regard. Il tressaillit à ce choc de flamme.

– Mon ennemie, vous la détruirez. L’Homme qui la garde et la fait invincible, ce dragon de la fée malfaisante, ce Champdivers, vous le tuerez. Et quant à elle, je vous ai dit que vous la verriez demain. Mais attendez. Peut-être allez-vous la voir tout à l’heure…

Ils se perdirent dans le tourbillon des groupes.

Le duc de Berry, donc, s’approcha du roi, du fantastique roi de France, tout seul, là-bas, sur l’estrade vide.

– Sire, dit le duc de Berry, cette couronne…

Le roi porta vivement la main à son front.

– Quoi ? fit-il.

– Ne vous semble-t-il pas qu’elle est déplacée au milieu de cette fête ? Ah ! sire, voyez en moi, qui seul ose vous parler à cœur ouvert, le sujet le plus dévoué. Cette couronne, sire, objet de tant de convoitises, je me suis institué son gardien fidèle. C’est pourquoi je parle à Votre Majesté et je lui dis : Sire, respectez la couronne de France, si vous voulez qu’elle apparaisse aux yeux du monde ce qu’elle est : l’insigne du pouvoir que Dieu a délégué à un homme…

– Quoi ? répéta Charles.

Le duc de Berry dissimula un geste de rage qui lui échappait.

« Je suis aussi insensé que lui ! songea-t-il. Chercher un tel appui contre cette formidable union de Bourgogne et d’Orléans probablement inspirée contre moi par la reine ! » – Sire, je voudrais vous parler seul à seul. Il se passe d’étranges choses à votre cour. Si Votre Majesté voulait regagner ses appartements, je m’empresserais de lui soumettre mes réflexions, résultante de mes veilles, de ma sollicitude.

Charles jeta un long regard sur la multitude, et murmura :

– Je crois que vous parliez de ma couronne, mon oncle. Elle est lourde à mon front…

– Déposez-la, sire !

Le mot à double entente, à double détente, échappa au duc de Berry.

– Lourde à mes pensées, continua le roi. O mes sombres pensées qui se dressent dans ma tête, pareilles à des fantômes ! Avez-vous vu des fantômes, duc ? Moi j’en ai vu. Ce sont des grimaces. Tout leur être n’est qu’une grimace de douleur. Leurs yeux sont vides. Leurs gestes ne sont que désolation. Je vous dis que je les ai vus. Et mes pensées sont toutes pareilles à eux.

– Calmez-vous, Sire. Rentrez. Je vous parlerai…

– Taisez-vous et allez-vous-en. Je veux être seul pour voir mes pensées.

Si peu roi que fut Charles, il était roi. Il avait dit : Je veux. Le duc de Berry s’inclina très bas, marmotta quelque chose encore où il était question de couronne, d’entretien particulier et de dévouement, et il s’enfonça dans le fourré des foules, l’âme pleine de terreur, de rage, de fureur.

Le roi songeait.

– Lourde… combien lourde ! Est-ce de l’or ? Est-ce du fer ? Qu’importe, c’est un métal sournois et lâche qui vous rafraîchit d’abord le front, pour se mettre ensuite à le serrer jusqu’à faire éclater la tête. Pourquoi une couronne, « à moi » et non à d’autres ? Quel mal ai-je fait pour être condamné à la couronne ?

Il se mit à trembler. Le frisson glacial de la crise courut le long de son échine. Il résistait pourtant, essayait encore de vaguement diriger sa pensée insurgée.

Et tout à coup, il fut debout, écumant, et hurla :

– Pourquoi une couronne à moi et non à vous ?

Ce fut un coup de tonnerre dominant le tumulte d’une bataille. Il y eut dans la salle immense, où l’orgie battait à tous les angles ses ailes de flamme, le silence morne et stupéfait de fous brusquement ramenés à la raison. Et la sensation fut inoubliable, sinistre, macabre, – la sensation que tous ces êtres raisonnables, hommes, femmes, princes, ducs, capitaines, c’étaient des fous, et que lui, le fou, c’était, dans cette assemblée de délire, le seul être raisonnable. La voix du fou, comme un grand courant d’air pur, balayait l’ivresse. Il reprit :

– Et pourquoi des couronnes ? Qui est le maître ? Est-ce moi ? Est-ce vous ? Personne n’est maître ! Je le sais et les fantômes de mes nuits me l’ont dit. Maîtres ! dit-il avec un rire strident. Maîtres de quoi ? De qui ? Et qui a décrété que quelqu’un serait maître ? Parlez, je veux savoir ! Vous vous taisez, Bourgogne ! Berry ! Orléans ! Vous tous qui voulez être les maîtres, vous ne pouvez dire pourquoi vous le seriez ! Par Notre-Dame et les saints, c’est à mourir de rire, avortons !…, Chiens rampants, vous prétendez vous imposer à l’admiration des hommes ! Vous aurez seulement leur haine, et si vous saviez en quel océan de mépris vous vous débattez, vous auriez pitié de vous-mêmes !

La voix du Roi-Fou tonnait.

Il ne savait ce qu’il disait. Les paroles jaillissaient de ses lèvres brûlantes, sans qu’il en comprît le sens, comme autrefois, dans le temple sacré du Delphicus, parlait l’oracle délirant.

La masse énorme des gentilshommes écoutait sans comprendre.

Mais la voix rauque, rude, puissante, leur secouait le cœur.

– Alors, avortons, il vous faut la puissance ? Vraiment ! C’est à mourir de rire, de voir vos mines confites quand vous parlez du pouvoir, de la puissance et de la nécessité de diriger les hommes, et de vos nobles ambitions, sacripants ! Alors, vraiment, vous éprouvez, vous dites que vous éprouvez le besoin de dominer, d’être vus de loin, et vous vous criez à vous-mêmes que c’est là une grande joie, une belle satisfaction ! Vous mentez, chiens ! Vous n’avez même pas cela dans le ventre. Si c’est cela que vous avez, pourquoi vous et non pas d’autres ? C’est donc la guerre d’homme à homme, au poignard, au poison, à la hache, à l’échafaud, à la corde, à la calomnie, à toutes armes ? Mais non, sacripants ! Ce qui vous mène, c’est l’orgie. Ce qui vous tourmente, mendiants de jouissances…

« Je vous dis que c’est à mourir de rire, voleurs, truands ! Je vois les peuples, troupeaux immenses cherchant où paître un peu de bonheur. Où est l’herbe du bonheur ? Cherchez-la, peuples stupides. Par pitié, par mépris, vous vous laissez voler un peu de puissance, un peu d’argent, et vous haussez les épaules devant vos maîtres… moi je fais mieux, je leur donne ma couronne !

D’un geste frénétique, il arracha la couronne de sa tête, la souleva très haut, dans ses deux mains. Son visage convulsé fit reculer la foule, et son rire glaça les plus braves. Il vociféra :

– Je n’en veux plus ! Qui la veut ! Ramasse, mon frère ! Ramasse, mon oncle ! Ramasse, mon cousin ! Ramassez, sacripants ! A plat ventre, mendiants de pouvoir ! C’est moi le peuple de France ! Tenez, prenez, mangez, buvez, gorgez-vous, pauvres mendiants de puissance ! Prenez ! Voici la couronne, je n’en veux pas !

Le Fou laissa tomber sur l’estrade le royal diadème et d’un rude coup de pied, l’envoya au loin devant lui. La couronne bondit, ricocha, roula. Les groupes affolés s’écartèrent en reflux violents et stupides, virent passer parmi eux ce bolide brillant qui était l’emblème du pouvoir, qui alla se heurter au pied d’une colonne de granit surmontée d’un satyre ricanant, et s’y brisa.

En même temps, Charles tombait à la renverse dans son fauteuil en râlant :

– Regardez mourir le peuple !…

Ses yeux se révulsèrent. Ses genoux s’entrechoquèrent. Il claqua des dents.

– Ils me tuent ! Ils m’égorgent ! Ils boivent mon sang ! Regardez-moi mourir !…

Il eut un grand cri déchirant, ses bras se tordirent ; du fauteuil, il tomba sur le tapis de l’estrade, et l’on n’entendit plus que ses grognements funèbres, on ne vit plus que ses gestes frénétiques simulant dans le vide une lutte effroyable contre les mendiants du pouvoir qu’évoquait sa vision… A ce moment parut Odette de Champdivers.

D’un coin lointain, Isabeau avait assisté à cette scène, froide, hautaine, impassible. Son sourire mortel semblait, de loin, activer le délire du roi, attiser le feu qui consumait le malheureux prince. Elle songeait :

– Peut-être est-ce la fin, la dernière crise ! Et alors…

Près d’elle, le chevalier de Passavant, tout bouleversé de pitié, considérait ardemment ce roi qui l’avait libéré de la Huidelonne, et son cœur tremblait.

A l’instant où Charles étendu sur l’estrade poussa ce grand cri funèbre, le chevalier eut un mouvement comme pour s’élancer… Il demeura sur place, ébloui soudain, haletant de cette inexprimable émotion qui étreint l’homme à la gorge en ces rares minutes où la vie physique se transpose tout entière en cette vie seconde que domine le sentiment. L’Ange lui apparut. L’Ange de l’Hôtel Saint-Pol ! Celle qui était descendue dans son enfer pour lui dire : « Ne pleurez plus, car voici la fin de votre malheur. » Autour de lui, un long murmure d’admiration attendrie : « La petite reine ! Voici la petite reine !… » Il regarda Isabeau, et la vit flamboyante. Il eut peur. Il voulut se reculer. La reine le saisit par le bras, et d’une voix sourde :

– Regardez ! La voici ; c’est mon ennemie mortelle. C’est elle qui, lentement, creuse ma tombe. C’est celle que vous devez détruire. Prenez garde ! Vous m’avez engagé votre vie !

Ces paroles frappèrent l’oreille du chevalier, mais il n’en comprit pas le sens. Ce ne fut que plus tard qu’il les « entendit ». A ce moment, toute sa vie était dans ses yeux…

Odette s’était agenouillée. Dans l’une de ses mains, elle prit une main du roi. Elle posa l’autre sur le front brûlant du Fou, et murmura :

– Cher sire, ne me voyez-vous pas ? Allons, un peu de courage. Relevez-vous et je vais vous conduire chez vous…

Et presque aussitôt l’incompréhensible miracle, une fois de plus, s’accomplissait. Sous la main d’Odette, le front du roi se rafraîchissait. En quelques instants, ces cris rauques qui jaillissaient de ses lèvres desséchées devinrent un faible murmure. Son corps, tordu par la souffrance, bientôt s’assouplit. Il ouvrit les yeux, parut étonné de se voir là, et se releva péniblement. Dans la vaste salle, nul ne bougeait. Un silence énorme pesait…

Le roi s’appuya au bras d’Odette.

– Emmenez-moi d’ici, murmura-t-il. Oh ! vite ! On meurt dans cette atmosphère de parfums et de poisons…

– Venez, dit-elle. Appuyez-vous. Je suis forte. Venez, mon cher sire…

– Place au roi ! cria la voix d’airain.

Odette s’avançait doucement, soutenant le roi de France. On les vit disparaître, couple impressionnant d’où montaient les larges et profondes émotions de la pitié souveraine…

Alors un soupir immense s’exhala de cette assemblée.

Alors il sembla au chevalier de Passavant qu’on venait, d’un seul coup, d’éteindre toutes les cires de la salle.

Il regarda autour de lui et ne vit plus Isabeau de Bavière.

Comment se retira-t-il de la cohue ? Comment se trouva-t-il hors de l’Hôtel Saint-Pol ? Il ne le sut jamais. Lorsqu’il se revit soudain dans sa chambre, assis sur le coffre, immobile, tout raide, le jour filtrait à travers les verrières dont les mailles de plomb, sur le plan de sa rêverie, prenaient la forme d’une toile d’araignée tendue par la reine autour d’Odette.

q

XXII – L’HOTEL DE BOURGOGNE

Cette rêverie se résumait en un thème autour duquel évoluait l’arabesque des questions, des difficultés, des hypothèses entrelacées : Il faut sauver Odette.

Il avait l’intuition très nette qu’elle ne consentirait pas à fuir l’Hôtel Saint-Pol et à abandonner le roi. Et là, dans cette vaste cité royale, guettait la reine. Quand il y songeait, quand il évoquait cette splendide image qui l’avait affolé, il se sentait une étrange horreur à comprendre qu’il la haïssait, – et c’était presque l’horreur d’un artiste obligé de détruire quelque beau chef-d’œuvre. Belle et hideuse, ces deux termes s’associaient en lui, et sa résolution de se dresser devant Isabeau en ennemi mortel s’aggravait d’instant en instant… Il faut sauver Odette, comme autrefois Roselys. Se jeter à l’eau, résolument, sans réflexion.

Et le formidable point d’interrogation s’érigeait.

Faible, isolé, comment et par où attaquer la reine, où tout au moins la paralyser ?

Prévenir ce Champdivers ; c’était urgent.

Et encore, se faire un allié de quelque puissant seigneur.

Lequel ?

Jean de Bourgogne !

Ceci, naturellement, se présenta à l’esprit de Passavant : Jean sans Peur, contre un dévouement absolu dont il avait peut-être besoin, était capable de sauver Odette.

– Monseigneur, voici mon épée, faites-en ce que vous voudrez, mais garantissez-moi vie sauve pour Odette. Je ne me donne pas. Je me vends. De mon sang, j’achète la sécurité de cette jeune fille. Le marché vous va-t-il ? Je suis à vous. Sinon, rien de fait.

Pendant ces débats qu’il eut avec lui-même, la journée coulait. Thibaud Le Poingre était monté plus riant que jamais. Le chevalier avait sorti le fameux sac du coffre et demandé sa note que Thibaud avait énergiquement refusé de rédiger. Puis le jeune homme avait fait un excellent dîner, dévoré avec cet implacable appétit de la jeunesse. Puis il s’était installé devant un de ces flacons de vin des Iles qu’au dire de Gringonneur Thibaud réservait pour le roi. C’est à peu près vers le moment où le flacon se trouva vide et où l’obscurité du soir commença à entrer dans la chambre que le chevalier de Passavant prit la résolution de « se vendre » à Jean sans Peur.

Le prix, c’était l’existence d’Odette assurée.

En somme le chevalier de Passavant trouvait tout naturel d’effacer sa personnalité et d’offrir sa vie. Cette manière de penser côtoyait le sublime. Mais on l’eût fort étonné en le lui apprenant.

Comme il concentrait ainsi toute son imagination sur le duc de Bourgogne, la porte s’ouvrit et Ocquetonville parut ; le chevalier fit monter un autre flacon ; les innombrables salamalecs alors en usage furent échangés ; chacun vida d’un trait son gobelet, et alors, Ocquetonville, les jambes allongées, le coude sur la table, l’épée en travers des genoux, d’une voix sourdement rageuse :

– On ne parle que de vous, chevalier : il paraît que vous avez produit un merveilleux effet à la cour, au bal de cette nuit, et que Sa Majesté la reine vous a remarqué.

– Moi aussi je l’ai remarquée, dit Passavant de son air glacé.

– Ah ! Ah ! fit Ocquetonville effaré. Excusez-moi, je ne suis pas habitué à ces façons de parler…

– Bah ! Vous vous habituerez. Au fait, baron.

– Le fait, c’est que Mgr le duc de Bourgogne… l’auriez-vous remarqué, lui aussi ?

– Ma foi, je vous avoue que justement je pensais à lui.

– Très bien. Monseigneur, donc, plus que jamais, souhaite vous voir à son service, et je viens vous dire…

– Ne dites rien, mon cher. Je sais. Tenez, achevons ce flacon, et en route.

– En route ?

– Ne venez-vous pas me chercher pour me conduire à Jean de Bourgogne ?

– Et vous êtes décidé à me suivre ? fit Ocquetonville.

– A vous précéder, baron ; je conviens au duc de Bourgogne ; le duc me convient ; je vais à lui, et lui dis : Touchez-là, Monseigneur. Je suis votre homme. Que faut-il de plus ?

Ocquetonville se leva. Il était pâle.

– S’il en est ainsi, dit-il, partons. Car Monseigneur…

– Est aussi pressé de m’avoir à son service que je le suis de lui offrir ma rapière… Je sais. Partons.

Ocquetonville frappa du talon, et cette haine qu’il contenait mal, haine de jalousie surtout, flamboya soudain sur son visage bouleversé.

– Partons, dit-il en grinçant des dents. Mais tout d’abord, un mot, s’il vous plaît.

– Cent, mon cher. Si vous voulez, nous allons nous rasseoir.

– Inutile, gronda Ocquetonville. J’ai simplement ceci à vous dire : vos avis me déplaisent. Il ne faut pas vous figurer, mon petit chevalier, que, parce que le duc et la reine se sont entichés de vous, nous allons, nous qui avons déjà rendu de signalés services, vous céder le pas soit à l’Hôtel Saint-Pol, soit à l’Hôtel de Bourgogne…

Le chevalier parut fort étonné. Il l’était sincèrement.

– Me céder le pas ? dit-il. Pourquoi faire ? Et qu’ai-je besoin que vous me cédiez quoi que ce soit ?

– Vous vous moquez de moi ! hurla Ocquetonville. Dès que vous en aurez fini avec monseigneur de Bourgogne, je vous prierai de me suivre derrière l’abbaye de Saint-Germain.

– Au diable ! Et pourquoi irons-nous sur le Pré-aux-Clercs, dites-moi ?

– Vous ne comprenez pas ? ricana le Bourguignon.

– Si fait ! Vous voulez m’éventrer ou me pourfendre. La peste si je sais pourquoi, mais enfin, vous le voulez, je n’y contredis pas. Mais pourquoi si loin ? Pourquoi pas ici, tout de suite ?

Ocquetonville, entre ses dents, jura tous les saints, d’abord, puis tous les diables. Le sang-froid, la naïveté, la candeur de son adversaire le mettaient hors de lui.

– Mais sans doute, continua Passavant. Nous sommes deux ici. Un seul sortira, voilà tout, et ira dire à Jean de Bourgogne que l’autre est retenu, malgré tous les regrets possibles.

– Insolent ferrailleur ! gronda le baron. Demain je te rentrerai tes sarcasmes dans la gorge. D’ici là, j’ai ordre de te respecter, profites-en !

Le sourire du chevalier de Passavant se fit terrible.

– Vous m’avez cherché querelle, dit-il froidement. Je jure que je n’avais contre vous aucune pensée mauvaise. Je vous ai accueilli. Vous êtes ici chez moi. Vous m’insultez. Puis, vous me dites que vous avez ordre de me respecter. Moi qui n’ai pas d’ordre de ce genre, qui n’en recevrai jamais, ou l’ayant reçu ne l’exécuterai pas, je vous dis : Flamberge au vent, ici, tout de suite !

En même temps, il dégaina, prit du champ et, la pointe de sa rapière sur le plancher, attendit que son ennemi fondit sur lui. Ocquetonville tira à demi son épée, puis, la renfonçant :

– Jusqu’à demain, je dois vous respecter ; la volonté qui me lie est plus forte que la vôtre et la mienne.

Passavant haussa les épaules et, du bout des dents :

– Demain, soit. A neuf heures du matin, sur le Pré-aux-Clercs.

Ocquetonville fit de la tête un signe affirmatif et tous deux sortirent. Ils se donnaient le bras et s’accablaient d’amabilités.

A l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur prenait ses dispositions pour recevoir le chevalier de Passavant. Il éprouvait une vague inquiétude à la pensée de révéler à cet inconnu qu’il s’agissait d’un meurtre. Et quel meurtre ! Il allait lui demander de tuer le frère du roi ! Ce Passavant était-il un de ces innombrables aventuriers qui, moyennant honnête rétribution, se portaient au détour de quelque ruelle sombre, y attendaient patiemment l’ennemi désigné à leurs coups et plantaient leur dague entre deux épaules sans trop faire crier la victime ? Oui. Ceci était probable. Mais enfin, si l’aventurier refusait ?…

En ce cas, le sort du chevalier devait se régler d’avance.

C’est pourquoi, en homme d’expérience et de prudence, Jean sans Peur prenait toutes les précautions voulues, et organisait le guet-apens final. Il s’y connaissait.

En cette vaste salle des armes. Jean sans Peur fit disposer un fauteuil près de la table. Sur la table, il plaça lui-même un sac d’or. Le sac contenait une fortune.

Courteheuse, Guines, Scas, intrigués, regardaient cela sans mot dire.

Le duc les conduisit dans une petite salle dont la porte était assez épaisse pour qu’ils ne pussent entendre ce qui allait se dire, à moins de crier très fort, ce qui n’était pas son intention.

– Vous ne bougez pas, ordonna-t-il. Mais si vous m’entendez crier : « Notre-Dame ! » alors vous sortirez de ce réduit.

– Très bien, dit Scas goguenard. Et alors, tous nous partageons le sac qui est sur la table ?

Jean sans Peur le regarda en face, et l’assomma de ce mot :

– Oui !

Puis il les ramena dans la grande, salle, et acheva là ses instructions. A l’extrémité de la salle (située au premier étage) s’ouvrait une étroite baie sans porte. Là commençait un escalier tournant qui descendait au rez-de-chaussée dans une salle que nous allons visiter. Les trois gentilshommes suivaient le maître, mais, malgré eux, leurs regards se tournaient vers le sac qui, là-bas, sur la table, leur semblait un soleil.

– Il faut tout prévoir, dit Jean sans Peur, même le cas où cet homme vous tiendrait tête à tous quatre…

– Tous trois, rectifia Courteheuse.

– Tous quatre : Ocquetonville sera avec vous. Donc, au cri de Notre-Dame, vous sortez, la dague à la main. Si l’homme vous tient tête, et que vous n’arriviez pas à l’abattre, vous le pousserez, l’acculerez, le forcerez à chercher refuge dans cet escalier. Le reste ne vous regarde pas.

Ce fut tout. Merveilleusement dressés, d’ordinaire, un mot leur suffisait pour connaître leur besogne. Cette fois-ci le maître faisait bonne mesure, ils avaient eu tout un discours.

Jean sans Peur descendit l’étroit escalier de pierre. Il aboutissait à une porte de fer au delà de laquelle on se trouvait dans une salle basse assez spacieuse, mais entièrement vide. Des murs de pierre, un plafond de pierre, et de la pierre dure sur le sol. Il y avait sur les dalles et sur les murs quelques éclaboussures brunâtres. Et le duc de Bourgogne eut un léger frisson quand il entra. Si les pierres parlaient, elles eussent peut-être expliqué ce frisson… si elles parlaient !… Mais celles-ci parlaient !… Ces éclaboussures, c’étaient sinon leur voix, du moins leur écriture. Elles disaient clairement : Prenez garde, vous qui entrez, ici on tue !

Bruscaille, Bragaille, Brancaillon, à l’entrée de Jean sans Peur, se figèrent en une immobilité de respect. Ils étaient là depuis une heure. Ils savaient ce qu’on allait leur demander.

– Ecoutez bien, drôles ; depuis quelque temps j’ai à me plaindre de vous ; d’abord, vous n’avez pu mettre la main sur l’homme que je vous avais désigné ; ensuite, vous avez cessé de surveiller, sans en avoir reçu l’ordre, le chevalier de l’auberge de la « Truie Pendue ». Cela ne peut durer ainsi, et je vais être forcé de vous renvoyer à la Cour des Miracles d’où je vous ai tirés.

Les trois s’entre-regardèrent d’un air de stupéfaction profonde.

– Ecoutez-moi, reprit le duc. Il y a là-haut, sur la table, un sac plein d’or, vous entendez ?

– Plein d’or ! s’écria Brancaillon, les yeux écarquillés.

– Dans ce sac, quand vous remonterez d’ici, vous aurez le droit de plonger chacun votre main et d’emporter chacun ce que tiendra cette main – si toutefois le sac y est encore. Ecoutez et tâchez de comprendre. Un homme va venir. Ce sac d’or lui est destiné.

– Mais alors… observa Brancaillon, candide.

Jean sans Peur reprit :

– Si l’homme prend le sac, il ne descendra pas ici, et alors vous n’avez rien à faire. Mais s’il ne prend pas le sac, alors, peut-être sera-t-il obligé de descendre jusqu’à vous… et…

– Et il ne remontera jamais, dit Bruscaille, la figure soudain terrible.

– Je m’en charge, dit Bragaille, aspirant le massacre.

– Je l’assomme ! rugit Brancaillon dont les yeux se firent sanglants.

Ce qu’il y avait en eux d’instincts de meurtre se déchaînait. Ils eussent tué pour rien. Mais le sac d’or ajoutait à leur frénésie.

– C’est bien, dit Jean sans Peur. Je vois que vous avez compris. Je veux que la chose se fasse doucement et qu’on n’entende aucun bruit ; quand ce sera fini, vous savez ce qui vous reste à faire ?

Ils protestèrent que toute nouvelle instruction eût fait injure à leur intelligence. Ils connaissaient leur métier, ventre-pape ! Un beau sac tout neuf devait engloutir le gaillard ; à ce sac on attacherait une bonne pierre, et le tout serait, sans esclandre, confié à la Seine qui ne trahissait pas les secrets de ce genre.

Jean sans Peur approuva d’un signe de tête amical et remonta satisfait, la conscience tranquille, car pour lui, comme pour beaucoup d’honnêtes gens, conscience et terreur avaient le même sens. Certain donc de se débarrasser promptement et sans risque du « bravo » à qui il allait demander d’assassiner le duc d’Orléans, au cas où ce bravo eût refusé, il attendit tranquillement l’arrivée du chevalier de Passavant.

q

XXIII – LE BRAVO

En entrant dans l’hôtel, Ocquetonville confia son compagnon à une sorte de valet chamarré qui devait le guider. Puis, s’inclinant, non sans quelque bonne grâce :

– Je pense, chevalier, que vous n’oublierez pas l’honneur que vous m’avez fait d’accepter un rendez-vous, sans façon…

– Comment donc, baron ! Il faudrait pour cela que j’en vienne à oublier les bons sentiments que vous avez pour moi, ce qui est tout à fait impossible. Demain matin, à neuf heures, sur le Pré-aux-Clercs, j’espère vous prouver que je n’oublie jamais les rendez-vous de ce genre.

Ocquetonville salua et disparut. Passavant suivit le valet qui le conduisit dans la vaste et imposante salle des armes. Là, le chevalier fut laissé seul.

L’impression qu’il éprouva fut étrange. Pour ainsi dire, le silence l’étouffa. L’obscurité se saisit de lui et en fit un être noyé dans ses vagues.

Il s’attendait à de la lumière, à du mouvement, à du bruit. Et l’hôtel semblait mort. Une seule cire placée sur la table jetait dans son immédiat voisinage un indécis nuage de lumière diffuse, et cette lueur lointaine ne servait qu’à donner un sens et un relief aux ténèbres hostilement massées aux angles.

Passavant s’approcha, de cette table, et vit le sac. Il était en grosse toile grise. Il était ventru, rebondi, et semblait avoir une pensée d’attente. Il avait dans le jeu de lumière et d’ombre vaguement l’apparence d’un énorme crapaud. Le chevalier vit donc ce sac et éprouva cet étonnement si voisin de l’inquiétude.

Pourquoi ce sac ?… Il lui donna une chiquenaude, et le sac répondit à la question par un léger tintement d’or.

Il continua de s’avancer lentement, inspectant les panoplies, s’enfonça dans la masse des ténèbres jusque vers un rideau de velours sombre, et tout à coup, il se trouva en présence d’un portrait adossé à la tenture. C’était un portrait de femme. Le visage était pâle et sévère. Les vêtements étaient noirs. Les yeux du portrait le fixaient, mais avec une telle intensité de vie que, sous une impulsion dont il ne fut pas maître, il recula d’un pas… Au même instant, le portrait allongea la main et le saisit au bras.

Passavant, de la tête aux pieds, éprouva une violente secousse.

– Madame… murmura-t-il d’une voix étranglée.

Vivement le portrait – la dame – porta un doigt à ses lèvres pour commander le silence. Elle jeta autour d’elle un long regard anxieux, puis, une minute longue comme une heure, étudia le visage du chevalier, puis elle se pencha, et à son oreille, dans un souffle, jeta ce seul mot :

– Fuyez !…

Presque aussitôt, elle parut se fondre dans la tenture ; et lorsque Passavant se remit de cette stupeur qui l’avait accablé, la dame… Marguerite de Hainaut, femme de Jean sans Peur, avait disparu.

Le chevalier revint vers le milieu de la salle, vers la faible lueur de cire. Ses tempes battaient. Il sentait sa gorge serrée. Une indéfinissable horreur, peu à peu, s’emparait de lui.

– Fuir ! Pourquoi ? Que doit-il donc m’arriver ? Pourquoi ce sac plein d’or sur cette table ? Pourquoi ce silence ? Et pourquoi me dit-on de fuir ?…

Il n’eut pas le temps de décider s’il devait ou non suivre ce conseil. Une porte s’ouvrit. La lumière inonda à flots la salle des armes. Deux valets entrèrent portant chacun deux flambeaux à quatre cires, et derrière eux, un homme qui, d’une voix joyeuse, cria :

– Ah ! voici ce brave ! Merci, chevalier, merci de vous être rendu à mon invitation.

Toutes ces impressions, qui venaient de frapper le chevalier comme autant de fantastiques images issues de la fièvre, s’évanouirent devant la figure loyale et riante de Jean sans Peur.

Les deux valets ayant déposé leurs flambeaux se retirèrent.

Le duc de Bourgogne prit place dans son fauteuil. Sa physionomie fut plus loyale que jamais.

– Soyez le bienvenu, mon brave chevalier…

– Et vous, monseigneur, soyez remercié…

Ces brèves paroles s’échangèrent d’une voix rapide. Chacun d’eux brûlait d’aborder la question qui lui tenaillait l’esprit. Chacun d’eux, à la hâte, étudiait l’autre.

– Donc, chevalier, Ocquetonville m’assure que vous voulez entrer à mon service ?

– C’est vrai, monseigneur, mais à une certaine condition.

– Ah ! Ah ! s’écria Jean sans Peur. « Ca y est ! » ajouta-t-il en lui-même, employant sans doute une expression plus relevée, mais que traduit fort bien la populaire locution.

Oui, « ça y était ! » Ce Passavant était un « bravo » avec lequel il s’agissait simplement de discuter le prix.

– La condition, dit rondement et loyalement le duc, la condition, je la connais, mon brave.

– Vous la connaissez, monseigneur ? s’écria Passavant qui, pâlit.

– Eh oui, fit gaiement Jean sans Peur en mettant la main sur le sac, je la connais ! Venons-en donc tout de suite au service que j’attends de vous.

Passavant essuya d’un revers de main quelques gouttes de sueur qui pointaient à ses tempes.

– Venons-y, monseigneur, dit-il machinalement.

Jean sans Peur, une minute, demeura silencieux. Ses traits se raidirent. Son visage perdit cette expression de bonne humeur, se contracta sous l’effort de la haine.

– Ecoutez, dit-il sourdement, il y a à Paris un homme qui est mon ennemi mortel et qui me tuera si je ne le tue. Cette nuit même, cet homme passera rue Barbette, devant le cabaret des Templiers. L’endroit est désert. L’homme sera seul ou à peu près. Pour des raisons dont je suis seul juge, avec Dieu qui est pour moi et m’absout, je tue cet homme. Je le tue de loin, sans qu’il sache d’où vient le coup qui le frappe. Est-ce qu’on sait d’où vient la foudre ?… La foudre, ce sera vous, mon brave, et nul ne doit savoir quelle main vous a lancé…

Cette foudre dont parlait le duc fût-elle tombée à ce moment à trois pas du chevalier, il n’eût pas été plus atterré. La voix du portrait de la tenture, la voix angoissée de la dame inconnue vint frapper son imagination : Fuyez !…

Ce qu’il éprouva fut étrange : ce fut de la honte, ce fut de la colère, ce fut de la stupeur… Quoi ! Il avait risqué sa vie pour sauver la reine – et la reine lui proposait d’assassiner une femme !… Le duc de Bourgogne l’avait vu à l’œuvre, et le duc, comme la reine, presque dans les mêmes termes, lui proposait un assassinat !

« Oh ! mais je fais donc figure de spadassin, de coupe-jarret ! Mais ces gens n’ont donc vu en moi qu’un tueur lâche, s’embusquant la nuit pour frapper par derrière ? »

– Ne réfléchissez pas, dit Jean sans Peur en se levant, et sa voix se fit rude, rauque, rocailleuse. Ne cherchez pas à sonder mes motifs. Ne vous avisez pas de savoir pourquoi j’ai condamné cet homme. J’arme votre main. Vous serez royalement payé. Vous ferez partie de ma maison. Je me charge de votre fortune. Voilà ce que vous devez vous dire. Quant au reste, croyez-moi, ne vous inquiétez pas du destin d’un être maudit, et n’essayez pas de monter jusqu’à Dieu pour lui arracher son secret, car vous seriez brisé comme ce verre !

Jean sans Peur prit un verre sur la table, le jeta à toute volée sur le tapis et l’écrasa sous son talon. Le chevalier, instantanément, reprit tout son sang-froid.

– Le nom de l’homme ? demanda-t-il froidement.

Jean sans Peur sourit : Il tenait le bravo. Il se pencha :

– Je vous ai dit que vous seriez « royalement » payé. En effet, il s’agit presque d’un roi. Avez-vous entendu parler de Louis d’Orléans ?…

Le chevalier se raidit pour réprimer tout tressaillement. Il ordonna à ses nerfs de s’immobiliser, à son visage de demeurer impassible.

– Oui, dit-il. J’ai entendu quelquefois parler du frère de Sa Majesté.

– Le connaissez-vous de vue ?

– Oui, dit le chevalier avec son froid sourire.

Jean sans Peur ne remarqua pas que le bravo supprimait les « monseigneur » dont il l’avait jusque-là gratifié. Il eut un geste de satisfaction :

– Puisque vous le connaissez, il n’y aura pas d’erreur possible. Louis sera accompagné de porteurs de torches, dont vous n’aurez pas à vous inquiéter… je m’en charge.

Il jeta un coup d’œil sur le sac, et ajouta :

– Venons-en maintenant à la condition.

– Un mot, d’abord. Une question, voulez-vous ?

– Faites, dit Jean sans Peur en fronçant les sourcils.

– Une curiosité me tourmente. Je voudrais savoir… tenez, je vais vous dire : Mme la reine m’a demandé de tuer deux personnes, un homme et une femme. Vous, maintenant, me demandez de tuer le frère du roi. Pourquoi ?… Oh ! entendez-moi, je ne veux pas savoir pourquoi la reine veut tuer, pourquoi vous voulez tuer ; cela ne me regarde pas. Mais, vraiment, j’ai cette curiosité de savoir pourquoi vous me choisissez, moi, pour cette besogne. Je vous jure que cela me tourmente. Qu’avez-vous vu sur mon visage, vous et la reine, ou dans mes gestes, qui vous ait fait penser de moi : Celui-ci est l’homme qui tue… Tenez, je donnerais ce sac d’or que vous me destinez pour le savoir. Dites. Puis-je savoir cela ?

A mesure que Passavant parlait, les soupçons de Jean sans Peur se dissipaient. Il mit sa main sur l’épaule du chevalier.

– Eh ! dit-il, c’est que nous vous avons vu à l’œuvre, L’homme qui tient tête à trente Ecorcheurs…

– Cinquante, rectifia froidement le chevalier.

– C’est pardieu vrai ! fit le duc en éclatant d’un rire sinistre. Eh bien, cet homme-là est capable…

– De pénétrer la nuit chez un vieux brave, et de l’occire en douceur ?

– Oui ! dit Jean sans Peur en riant de plus belle.

– D’attendre rue Barbette un gentilhomme qui passe, et de lui ouvrir le ventre d’un coup de dague ?

– C’est cela même ! Ah ! vous êtes un joyeux compagnon, vous !

– Oh ! vous ne savez pas encore jusqu’à quel point ! Ainsi, il n’y a pas d’autre motif ? Ainsi, parce que vous m’avez vu tirer l’épée près de Vincennes, vous vous êtes dit que j’étais l’homme qu’il fallait ? C’est bien pour cela ?

– Certes, par tous les diables ! Et il faut avouer que cette épée, vous la maniez proprement. C’est donc pour l’affaire des Ecorcheurs que j’ai mis en vous ma confiance.

– Eh bien, vous vous êtes trompé, dit Passavant.

Le mot cingla, siffla, sonna l’insulte et la bataille.

– Vous dites ?

– Je dis que vous vous êtes trompé, répéta Passavant.

En même temps son visage changea. Ses yeux étincelèrent. Il se hérissa. D’un geste imprévu de lui-même, peut-être, tant il fut prompt et rude, d’un geste large de sa main, il balaya la table, et le sac d’or s’en alla rouler au loin, s’ouvrit au choc, laissa dégager ses pièces d’un jaune mat, semblables à des yeux pervers, chargés de haine et d’infamie.

Jean sans Peur se ramassa, la main à la poignée de la dague.

Le chevalier marcha sur lui, le toucha à la poitrine du bout du doigt, et dit :

– Vous vous êtes trompé. Regardez-moi, et voyez la figure d’un chevalier. Je vous regarde, et je vois une face de sacripant. Vous m’avez insulté. Je vous pardonne. Seulement écoutez bien : Je vous défends…

– Tu me défends quelque chose ! Toi ! gronda Jean sans Peur, livide.

– Je vous défends de toucher un cheveu de la tête du seigneur d’Orléans. Renoncez au coup de traîtrise que vous méditez, et je me tairai : je vous en donne ma parole. Mais s’il arrivait malheur à ce gentilhomme, regardez-moi, oh ! regardez-moi bien, et vous aurez vu l’homme qui se dressera devant vous, qui vous attaquera par la ruse et par la force jusqu’à ce que vous succombiez… maintenant, je vous dis adieu.

Jean sans Peur eut un rire terrible, et marcha précipitamment jusqu’à la tenture. Là, il cria :

– Pas encore, s’il vous plaît, pas encore adieu ! On ne sort pas de l’hôtel de Bourgogne, « par Notre-Dame », quand on a de tels secrets à emporter !… Ah ! Notre-Dame !…

Au même instant, le duc de Bourgogne disparut derrière la tenture, et, par association d’idées, Passavant songea à la dame qui lui avait dit : « Fuyez !… »

– Fuir ! pensa-t-il. C’est bientôt dit. Mais du diable si… Ah ! ah ! bonsoir, messieurs !

En se retournant, il venait de voir apparaître les quatre molosses de Jean sans. Peur. Ils entraient tout tranquillement, en gens qui en ont vu d’autres. Et tout d’abord, leurs regards émerveillés se portèrent sur le sac éventré d’où sortaient les pièces d’or. Il était là comme une bête venimeuse, frappée à mort et perdant son sang empoisonné par la plaie béante. Ils étaient donc là, tous quatre, Scas, Guines, Courteheuse, Ocquetonville, s’avançant de front, avec des sourires mortels, des faces d’assassins sûrs de l’impunité, des gestes raidis – et tout de suite, Passavant vit qu’ils étaient là pour le tuer.

Il donna un grand coup de pied dans le sac, et, de sa voix calme qui mordait :

– Payez-vous, messieurs !

Ils tressaillirent et se regardèrent. Ocquetonville grinça des dents et dit :

– Monsieur a la langue bien pendue…

– La rapière aussi, dit le chevalier. Sire d’Ocquetonville, est-ce que vous ne m’avez pas donné rendez-vous pour demain matin derrière l’abbaye de Saint-Germain ?

Ocquetonville mit dans son attitude et son verbe tout ce qu’il put trouver en lui d’insolence :

– Il me plaît de changer l’heure et le lieu du rendez-vous. J’aime mieux ici que sur le Pré-aux-Clercs, ce soir que demain. Voilà !

– Oui, et puis ce soir, mon digne coupe-jarret « tu es quatre ! » Hein ? Avoue que tu as eu peur, Ocquetonville.

– Allons, messieurs, dit Guines en dégainant, je crois que nous perdons notre temps. Nous allons faire connaissance avec cette rapière que monsieur prétend si bien pendue.

– Tu te trompes, Guines ! dit le chevalier avec son terrible accent de douceur.

Guines feignit un étonnement exagéré. Il tourna la tête à droite et à gauche. Et il ricana :

– Ce bélître a dit, je crois, que je me trompe ?…

– Il l’a dit, affirma gravement le chevalier.

– Messieurs, messieurs, qu’est-ce à dire ? Voudrait-il insinuer qu’il a eu l’honneur de croiser sa broche de cuisine contre cette épée de gentilhomme ?…

– L’honneur ? Oui, dit le chevalier. Quatre honneurs, devons-nous dire. Car vous étiez quatre au Val d’Amour, où la broche vous a marqués comme des oisons. Ah ! Ce n’est pas moi qui l’ai dit ! Pour vous toucher au visage tous quatre, une épée, c’était de trop : une broche de cuisine suffisait. Je vous reconnais, drôles, je vous ai marqués pour le tournebroche.

Cette fois, l’étonnement ne fut pas feint. Tous quatre ouvrirent des yeux féroces. Du regard, ils dévorèrent Passavant qui, la main à la garde de la rapière, attendait, l’air paisible et naïf. Soudain, il y eut un rugissement de rage, de satisfaction, de haine, de joie furieuse… ils le reconnaissaient !

– Je me disais aussi ! vociféra Ocquetonville, où ai-je vu cette hure ?…

– Tripes du pape, hurla Scas, je savais bien que je connaissais cette couenne de porc !…

– Chargeons ! gronda Guines.

– En avant ! A mort ! Etripons-le, pendons-le et grillons-le ! rugit Courteheuse.

D’un bond, le chevalier fut derrière la table, la rapière au poing. Les quatre s’avancèrent sur une seule ligne hérissée de huit pointes qui luisaient vaguement : les quatre épées aux mains droites, les quatre dagues aux mains gauches, et cela faisait un formidable engin de meurtre… Tout à coup, ils se ruèrent.

– Attention à vos joues ! cria Passavant.

Sa rapière décrivit un éblouissant demi-cercle. Scas hurla. Seul il était touché.

– Sang du Christ ! – Nombril du diable ! – Couronne de la Vierge ! – Flamme d’enfer !

Les quatre clameurs fusèrent ensemble. Au même moment, la table fut renversée. Passavant porta un coup de pointe, et un coup de revers ; du premier, il piqua Ocquetonville à la gorge ; du second, il atteignit Courteheuse à l’épaule. Ils étaient sur lui, jurant, sacrant, écumant, bondissant ; il parait à droite, parait à gauche, se mettait d’un bond hors d’atteinte. Ils étaient haletants. La sueur dégouttait de leurs visages. Ils avaient ainsi arpenté les deux tiers de la salle. Trois déchirures au justaucorps de Passavant. De l’une d’elles perlaient des gouttes de sang. Ils rugirent :

– Il en tient ! Il en tient !

– Tu es mort ! dit Passavant qui se fendit à fond sur Ocquetonville.

Sa rapière se brisa net. Ocquetonville éclata de rire : Il portait cuirasse d’acier sous le satin !

– Il est à nous !…

– Pas encore !

Le sanglier acculé, à demi éventré, tenait encore tête aux chiens. Il secoua rudement la tête et saisit son tronçon de rapière. Le pommeau devint massue. Il frappait à tour de bras ; en même temps, près de lui, il vit une petite porte ouverte. Haletant, à bout d’haleine, il s’y glissa…

Les quatre voulurent s’élancer.

– Non ! dit une voix derrière eux.

Ils se retournèrent, et virent le duc de Bourgogne, sombre comme le génie du crime. Un moment, il demeura pensif, les contemplant tous les quatre, si épuisés, si déchirés, si écumants qu’on eût dit qu’ils venaient de combattre une armée. Lentement, il murmura :

– C’est dommage… c’était un brave…

Et il ferma à clef la porte du petit escalier où Passavant venait de s’engager… du petit escalier qui aboutissait à la salle basse où attendaient les trois tigres : Bruscaille, Bragaille et Brancaillon.

– Pas une minute à perdre, dit Jean sans Peur, de cette voix que l’émotion rend sèche, aux heures décisives où se joue l’existence d’un homme. Etes-vous encore solides ?

Ils se redressèrent, farouches, héroïques de dévouement forcené.

– Notre vie pour la vôtre, dit Guines pour lui et les autres. Que faut-il faire ?…

– Changer de vêtement, d’abord, et ne porter sur vous aucun insigne de Bourgogne. Puis, vous rendre tout d’une traite rue Barbette… écoutez… Louis d’Orléans va passer par là !…

Ils frémirent. Leurs narines reniflèrent l’odeur du sang. Jean sans Peur, la voix âpre, acheva :

– Venez, venez ! Je vais vous dire ce qu’il faut faire. Mais écoutez ceci : Louis d’Orléans vit en ce moment sa dernière heure. Il le faut. S’il en échappe, par le Dieu vivant, je vous jure que c’est ma mort.

Et d’un accent qui les électrisa :

– La mort de votre maître !

Franchie la petite porte ouverte comme un traquenard, le chevalier de Passavant se vit dans un étroit escalier tournant. Il descendit trois ou quatre marches, prenant ses dispositions pour organiser dans ce boyau sa dernière défense.

Tout à coup, il entendit la porte se fermer. Il fut dans le silence et les ténèbres, le cœur plein de défiance, l’esprit farouche. Pourquoi l’enfermait-on ?

Brusquement, il se heurta à quelque chose qu’il comprit être une porte de fer : il était arrivé à la dernière marche. Il recula vivement à l’attouchement du fer, et frissonna :

– La porte de la Huidelonne ! La porte du cachot ! La porte de la tombe !

Au même instant, cette porte s’ouvrit ! d’un coup d’œil il embrassa la salle basse qui, en effet, ne ressemblait pas mal à un cachot, et là-dedans, trois geôliers pour un : les trois estafiers qui l’attendaient. Tout aussitôt, il eut la sensation que ce n’étaient pas des geôliers, mais des assassins. Ils avaient la dague à la main. Le plus grand avait retroussé sa manche et balançait son énorme poing, masse de boucher. Passavant reconnut aussitôt ses trois espions de l’auberge.

– Entrez, dit Bruscaille aimable et sinistre, en faisant un signe de la main.

Bragaille répéta l’invite.

– Entrez donc, mon digne gentilhomme. N’ayez pas peur, la chose sera faite proprement ; vous ne vous en apercevrez même pas.

Mais déjà Brancaillon brûlait de placer son mot. Plus brutal, il grogna :

– Entrez, qu’on vous dit ! Faut-il qu’il soit têtu ! On lui dit d’entrer, il recule… C’est pourtant bien simple d’entrer. Il ne comprend pas.

– Du calme ! reprit Bruscaille conciliant. Il comprend très bien, au contraire.

– Alors ? fit Brancaillon. C’est moi qui ne comprends pas, peut-être ?

– C’est sûr ! dit Passavant railleur.

Brancaillon fut stupéfait. Bragaille et Bruscaille ôtèrent leurs bonnets et saluèrent. Si informes que fussent ces âmes obscures, les deux coupe-jarrets comprirent ce qu’il y avait de courage fantastique dans le mot de cet homme qui allait mourir et s’amusait aux dépens de l’un des bourreaux.

– Tu vois ? disent-ils. Ce gentilhomme te juge incapable de comprendre.

– Alors, gronda Brancaillon, il dit que je suis un imbécile ?

– Je ne le dis pas, se mit à rire Passavant, je le pense seulement.

– A la bonne heure ! grogna Brancaillon.

Bruscaille se tenait les côtes. Bragaille étouffait à force de rire. La scène touchait à l’horrible. Vraiment, cela dégageait de l’horreur, cet accès de gaieté folle. Passavant, attentif, en garde, les étudiait avec cette nerveuse et maladive curiosité qui vous saisit devant les phénomènes incompréhensibles. Il étudiait aussi la salle. Juste en face de lui, au fond, il y avait une autre porte. Fermée il est vrai. Et tandis qu’il surveillait les trois bourreaux, il se disait :

– Si je pouvais gagner d’un bond cette porte ! Si je pouvais l’ouvrir ! Où donne-t-elle ? Peu importe. Ce serait toujours quelques minutes de gagnées, la vie peut-être.

A ce moment Bruscaille et Bragaille, ayant essuyé les douces larmes de gaieté qui leur coulaient des yeux, se touchaient du coude :

– Dis donc, Bragaille, puisque le noble gentilhomme ne veut pas entrer…

– Oui. C’est nous qui irons à lui. Nous lui devons bien cet honneur…

Ils s’avancèrent. Ils avaient cette lenteur prudente et forte des machines auxquelles rien ne résiste et qui n’ont pas besoin de se hâter.

Passavant les vit tels qu’ils étaient : des êtres de mort, asservis à la nécessité de tuer, se délectant au sang versé et sûrs qu’ils accomplissaient un devoir.

Ils marchèrent, les nerfs tendus, les poings crispés, les traits convulsés… Tout à coup, le groupe se disloqua, fendu, éventré, Bruscaille et Bragaille roulant à gauche, Brancaillon ébranlé sur sa base granitique chancelait à droite, tous trois stupides, effarés de ce bolide qui venait de les heurter – et Passavant, par la trouée, se ruait sur la porte qu’il avait examinée.

Elle était fermée !…

Il s’y adossa, haussa les épaules, s’apprêta à bien mourir puisqu’il n’y avait plus moyen de vivre. Les trois assassins se remettaient de l’alerte, ils se retournèrent et virent la victime debout contre la porte du fond. Brancaillon le regardait avec admiration. Bruscaille frottait ses côtes, Bragaille cracha une dent. Quelques secondes, ils se turent. Et Brancaillon, alors, prononça :

– Je savais bien qu’il finirait par entrer.

– Allons ! dit Bruscaille d’un ton bref.

Brancaillon eut un mouvement de pitié.

– Dépêchez-vous, mon gentilhomme, de dire un bon « Pater ». Un homme qui a les poings que vous avez a le droit de mourir en bon chrétien.

Le chevalier se mit en garde et dit :

– Merci, bourreau. Je me contenterai de mourir en bon Passavant.

Et dans cette seconde où il vit dans l’air l’éclair des trois dagues levées, où lui apparurent les faces flamboyantes et convulsées des assassins rués sur lui, inconsciemment, peut-être, il poussa pour la dernière fois son cri de bataille :

– Hardi ! Passavant le Hardi !…

Au même instant, il fut pétrifié de stupeur. Ce qui se passait lui apparaissait comme un rêve, avec toutes ses invraisemblances. Les trois dagues levées sur lui ne s’abaissèrent pas ! A son cri, pareil à un talisman, les assassins reculèrent. Ils étaient livides. Ils claquaient des dents. Brusquement, ils exécutèrent la manœuvre. Dos à dos, ils formèrent un triangle dont chaque sommet était une pointe d’acier. Le front ruisselant, les yeux exorbités, ils attendirent. Passavant regardait cela sans comprendre, ayant vaguement la sensation qu’il vivait un cauchemar et qu’il allait se réveiller.

– As-tu entendu ? dit Bruscaille d’une voix haletante.

– Oui, fit Brancaillon dans un souffle de terreur. Il a dit « Passavant ! »

– Le nom du mort ! « de l’enfant mort ! » râla Bragaille.

Pendant quelques minutes, ils revécurent l’épouvante et l’horreur de jadis : l’ineffaçable empreinte de la terreur. Ils se revirent sur les tabourets, garrottés, bâillonnés. Le hideux, l’inoubliable rêve de leur adolescence, à jamais imprimé dans leurs cervelles, ils en subirent les phases diverses, les effroyables péripéties, jusqu’à la seconde de la délivrance, jusqu’à cet instant où l’enfant mort, étendu sur la table de marbre, se levait – autre cauchemar ! – et tranchait leurs cordes, et les délivrait, et les poussait dehors !

Avec l’abominable sensation, le nom du mort s’était gravé, taillé dans leurs mémoires comme dans un granit. Ce nom, pour la première fois, ils l’entendaient prononcer, avec la même intonation de bataille, la même voix frissonnante de vie, d’espoir, d’inconsciente gaieté… Lentement, l’impression se fondit, s’estompa.

Ils se retrouvèrent en ligne devant le chevalier effaré.

Ils tremblaient encore et s’essuyaient le front. Il eût pu, dans l’une quelconque de ces mains, prendre la dague, les égorger tous trois, ils n’eussent pas résisté. Brancaillon bredouilla :

– Etes-vous vraiment Passavant ? Passavant le Hardi ?

– Eh ! bélître, fit le chevalier, qui te permet d’en douter ?

Ils se turent. De lentes et lourdes pensées, quelques instants, évoluèrent en rampant au fond de leurs cerveaux. Et Brancaillon, timide :

– Vous n’êtes donc pas « mort ?… » Vous n’étiez donc pas « mort ? » En ce temps, vous étiez « mort ». Et vous voici « vivant ». Est-ce bien « vous ?… » Etes-vous bien « lui ? » Je ne…

– Tu ne comprends pas, hein ? dit le chevalier.

– Non, répondit simplement. Brancaillon.

– Moi non plus, dit Passavant. Je veux être écorché si je comprends. Pourquoi ne me tuez-vous pas ?

– On ne tue pas les morts, dit Bragaille, qui se signa.

De nouveau le silence pesa sur le groupe. Passavant frémissait. Il soupçonnait qu’il avait affaire à des fous.

Bruscaille s’avança de deux pas, après s’être, à voix basse concerté avec ses deux acolytes.

– Ecoutez, dit-il. Ceci est une incroyable aventure et il faut que nous sachions qui vous êtes.

– Encore ? Mais, par la Croix-Dieu, je suis Passavant, mes drôles !

– Oui, mais êtes-vous le mort ? Voilà ce qu’il faut savoir. L’histoire que je vais vous dire, jamais nul ne l’a sue. Entre nous, jamais nous ne la répétons, et pourtant elle est présente à nous en chaque instant de notre vie. Qui voudrait y croire ? Nous-mêmes, c’est à peine si nous y croyons, et pourtant nous portons en nos cœurs une épouvante qui ne finira qu’avec nos vies. C’est à cause de cette histoire que Brancaillon s’enivre tous les soirs, à l’heure où les ténèbres deviennent assez épaisses pour abriter des fantômes, et que Bragaille va tous les matins prier au maître-hôtel de Saint-Jacques de la Boucherie, et que moi qui vous parle j’ai les cheveux gris avant l’âge. C’était donc en nonante-cinq du siècle dernier, au mois de juin.

A cette date qui lui était ainsi jetée, Passavant redressa vivement la tête et examina curieusement les trois spadassins.

– Tous trois, nous fûmes saisis. Tous trois nous fûmes amenés quelque part dans la Cité. Nous étions insoucieux, jeunes, hardis, rieurs. Et le lendemain, nous étions à jamais inquiets, vieillis, tremblants et tristes ; c’est que nous avions dès lors une compagne, une rude compagne : la Peur. Tenez, elle est ici en ce moment avec nous. Elle s’est penchée sur nous quand nous étions enchaînés sur nos escabeaux. Elle nous est entrée dans la peau quand le maudit, se promenant dans son antre, nous disait de prendre patience, parce que le mort allait venir, et…

– Et le mort est venu ? interrompit Passavant. Il est venu sur les épaules d’un homme qui l’apporta tout ruisselant d’eau, tout raide, tout pareil à un cadavre ?

Les trois spadassins reculèrent.

Passavant était pâle. L’évocation de la scène de la Cité faisait trembler ses nerfs. Il continua :

– Et vous, vous regardiez comme on regarde sans doute dans la nuit de la tombe. Vous regardiez le mort sur la table de marbre, vous regardiez le sorcier qui approchait sa griffe d’acier ?

– Oui, oui ! grondèrent les estafiers livides.

– Et le mort s’est levé ! Il vous a délivrés, il vous a conduits à travers les trois salles jusqu’à la porte, jusque dans la rue aux Fèves – et vous vous êtes sauvés. Je vous reconnais. Vous êtes les trois vivants !

Ils se regardèrent un instant et tous trois dirent ensemble :

– C’est lui ! C’est notre sauveur !

Dans la même seconde, tous trois tombèrent à genoux et se découvrirent. La tête nue, ils se courbèrent devant le chevalier.

– Allons, debout ! dit Passavant, bouleversé d’émotion devant cette explosion de reconnaissance naïve et profondément sincère.

Ils obéirent, et brusquement ils éclatèrent de rire. Bruscaille disait :

– Jamais nous ne nous racontions l’histoire, mais nous parlions de vous, monseigneur.

– Tous les jours, fit Bragaille. Vous étiez présent parmi nous.

– Je leur disais que vous aviez dompté le sorcier ; ils ne voulaient pas le croire, dit Brancaillon.

– Vous ne voulez donc plus me tuer ? dit Passavant.

– Vous tuer ! se récrièrent-ils.

– Pourquoi faire ? dit Brancaillon.

– Cette porte donne sur une cour et de là sur la rue, vous la franchirez quand vous voudrez, dit Bragaille.

– Eh bien ! ouvrez-la-moi, car je vous cache pas, mes braves, que j’ai un rendez-vous pressé.

– Tout à l’heure ! fit Bruscaille. Vous tuer ! Pour qui nous prenez-vous ? Parce que nous avons plaisanté tout à l’heure, vous croyez…

– Silence ! gronda Bragaille, la main levée.

La porte du haut de l’escalier venait de s’ouvrir et de se refermer.

– C’est le duc, murmura Brancaillon en pâlissant.

Bruscaille se pencha à l’oreille de Passavant, et d’une voix précipitée :

– Il y a deux cents hommes d’armes dans l’hôtel ; dans cinq minutes nous les aurons sur le dos et nous serons exterminés tous les quatre. Voulez-vous avoir confiance ?

Passavant le regarda dans les yeux, et répondit :

– Oui !…

– Merci ! Je suis à vous pour la vie, à cette heure. Vite ! Entrez là-dedans !

Là-dedans ! C’était un sac ! Le sac dans lequel on devait mettre le cadavre pour le porter à la Seine. Bragaille avait déjà saisi l’intention de Bruscaille et présentait le sac tout ouvert.

Jean sans Peur descendait !…

Lentement, écoutant à chaque marche, il descendait… pour voir.

– C’est fini, murmura-t-il, je n’entends pas de bruit.

Il ouvrit la porte, – et tout de suite, son regard tomba sur une forme oblongue, allongée contre le mur du fond, et recouverte du sac solidement noué à l’ouverture. Malgré sa froide férocité, le duc de Bourgogne eut un frisson. Il demeura une minute sur le seuil, pensif, se disant peut-être que ce jeune homme si riche de vie et de générosité ne lui avait rien fait…

– Il possédait un secret qui tue ! se dit-il comme pour se répondre. – Est-ce fait ? demanda-t-il à haute voix, feignant de n’avoir pas aperçu le sac.

– Voyez, monseigneur, dit Bragaille en désignant du doigt la forme rigide.

Jean sans Peur hocha la tête. Puis, lentement, il regarda autour de lui, inspecta la salle, comme pour reconstituer la bataille. Soudain, il saisit Brancaillon par le bras, et :

– Quoi ! Pas une goutte de sang sur les dalles ? Que s’est-il passé ?

Brancaillon demeura hagard, la langue collée au palais, incapable de trouver un mot de réponse. Il était livide, la sueur lui coulait du visage à grosses gouttes. Bruscaille fit un pas en avant.

– Pas de sang à vos dagues ? répéta Jean sans Peur.

Bruscaille saisit le poignet de Brancaillon et le leva en disant :

– Regardez ce poing, monseigneur.

– Ah ! ah ! fit Jean sans Peur.

– Cela vaut mieux qu’un coup de dague…

Brancaillon, voyant le regard d’admiration de son maître, retrouva la parole et dit :

– Un jour, à la halle, j’ai abattu un bœuf d’un seul coup de ce poing.

– Comment cela s’est-il fait ? demanda Jean sans Peur à Bruscaille.

– Voilà, monseigneur, s’empressa de répondre Brancaillon plein d’orgueil. Vous connaissez Caboche ? Le boucher Caboche, monseigneur ? Eh bien ! ce bœuf…

– Tais-toi, interrompit Bruscaille. Ce n’est pas cela que Monseigneur veut savoir. Brancaillon s’est placé derrière la porte entr’ouverte. Nous deux, ici, la dague au poing. L’homme nous a vus et a marché sur nous. Alors le poing de Brancaillon s’est levé et s’est abattu, han ! d’un seul coup : c’était fini. Voilà.

Le duc de Bourgogne eut un geste de satisfaction. Il détourna les yeux du sac et s’en retourna lentement. Au moment de franchir la porte de fer, sans tourner la tête, d’une voix sourde :

– Portez-le où vous savez. Que tout soit fini dans une heure.

Brancaillon fit deux pas rapides vers le duc, et avec un large sourire :

– Avons-nous le droit de plonger la main dans le sac ?

– Quoi ? fit le duc qui tressaillit violemment à cette question macabre.

– Le sac ! reprit Brancaillon avec son sourire béat. Le sac d’or, là-haut…

Jean sans Peur respira.

– C’est chose promise, dit-il.

Et il monta l’escalier tournant. Quelques instants plus tard, Bruscaille s’élançait à son tour. Bientôt, il revenait armé d’une énorme clef. La porte du fond fut ouverte. Bragaille et Brancaillon saisirent le sac, l’un par les pieds, l’autre par les épaules. On longea un couloir au bout duquel on se trouva dans une petite cour. Là, il y avait une poterne. Un garde muni d’une lanterne l’ouvrit, éclaira un instant le groupe des nocturnes porteurs, et ricana :

– Bon voyage !…

q

XXIV – LA RUE BARBETTE

Jean sans Peur avait dit au chevalier de Passavant que Louis d’Orléans serait escorté de porteurs de torches dont il n’y avait pas à tenir compte. Il avait dit la vérité.

L’escorte du duc d’Orléans, armée ou non, ne comptait pas, comme on va le voir. Ce que cherchait Jean de Bourgogne, c’était l’homme capable de porter à Louis le coup mortel : l’homme qui tue, sans que nul puisse dire qu’il a été envoyé par Bourgogne ; l’homme qu’on peut au besoin accuser et faire condamner, de façon à établir la parfaite innocence de Bourgogne.

Passavant manqua donc tout à coup à Jean sans Peur, et peu s’en fallut que celui-ci ne renonçât alors à l’occasion que lui offrait la reine. Pendant quelques minutes, il fut affolé de rage et de terreur.

Ce fut pendant le combat de la grande salle qu’il se décida à employer des gens de sa maison. Ocquetonville, Courteheuse, Guines et Scas se trouvaient tout désignés pour la besogne. A tout risque, il fallait les employer ou renoncer au meurtre.

Ces quelques mots étaient nécessaires pour établir comment Jean sans Peur, qui était la prudence et la ruse incarnées, commit la faute énorme d’envoyer rue Barbette des gens qu’on pouvait reconnaître, malgré la précaution prise de changer de vêtement et de ne porter aucun insigne de Bourgogne.

Vers le milieu de la rue Barbette, où nous conduisons maintenant le lecteur, le cabaret des Templiers dressait au-dessus d’un perron aux marches déchaussées une façade lézardée, à demi ruinée.

C’était un logis peu fréquenté, mal famé d’ailleurs. L’hôte passait pour tirer le plus clair de ses revenus de mystérieuses accointances avec les truands de la rue des Francs-Bourgeois, toute proche.

A l’heure où Jean sans Peur exposait au chevalier de Passavant la petite entreprise qu’il méditait contre le duc d’Orléans, le cabaret était fermé depuis longtemps.

Nous devons dire qu’à cet endroit la rue Barbette, étroit boyau à la chaussée bourbeuse, s’élargissait selon un de ces caprices des rues d’alors, indépendantes et vagabondes. Six cavaliers eussent marché là de front. Un peu plus loin, la rue redevenait boyau.

C’est cette sorte de poche que Jean sans Peur avait adoptée. C’était le piège où Louis d’Orléans pouvait être isolé de son escorte – s’il en avait une. En tout cas, on pouvait y exécuter à l’aise la bonne manœuvre.

Dans le cabaret fermé, muet, sombre, une salle était vaguement éclairée par la lueur d’une torche plantée sur un support en fer. Cette torche jetait ses vagues reflets sur deux tables grossières. Autour de chaque table, neuf hommes. En tout, dix-huit, y compris le chef d’équipe.

Leur besogne était simple. A un coup qui devait être frappé sur la porte extérieure, ils devaient se jeter dans la rue comme des gens ivres et paralyser l’escorte du duc d’Orléans. Le reste ne les regardait pas… Si on ne frappait pas à la porte, c’est qu’on n’aurait pas besoin d’eux, et en ce cas ils devaient continuer à boire tout tranquillement, sans s’inquiéter des cris qu’ils pourraient entendre dans la rue.

C’étaient de banales figures de bêtes féroces. Le chef seul pouvait paraître intéressant. Il ignorait d’ailleurs pour qui on l’avait embauché et quel gentilhomme devait passer dans la rue.

Poursuivant notre chemin le long de la rue noyée de ténèbres, nous arrivons à la porte Barbette.

En avant de cette porte, à vingt pas avant d’y arriver, se dressait un logis d’assez belle apparence qui avait appartenu à Jean de Montaigu. Celui-ci, depuis quelques années, avait vendu cette maison. Le nom de l’acquéreur était ignoré ; on ne le sut que plus tard.

Nous n’avons aucune raison pour taire ce nom :

L’acquéreur s’appelait Isabeau de Bavière.

Dans son palais de l’Hôtel Saint-Pol, parfois, elle se sentait à l’étroit ; derrière chaque porte, elle soupçonnait une oreille ; dans les fentes des tentures, elle croyait toujours voir un œil qui la guettait. Au logis Montaigu, elle était chez elle. Là, il n’y avait plus de reine. Tantôt courtisane somptueuse, tantôt charmante hôtesse, elle y recevait secrètement ceux que ses passions ou sa politique faisaient ses amis d’un jour ou d’une nuit. Le logis transformé à prix d’or était devenu sous son inspiration une merveilleuse retraite où tout était combiné pour le plaisir – et pour le repos quand on était las de plaisir.

C’est dans cette maison que Louis d’Orléans pénétra ce soir-là vers neuf heures.

Cinq ou six de ses gentilshommes armés jusqu’aux dents l’escortèrent jusque-là, et cette cavalcade fut éclairée le long du chemin par quatre pages portant des torches.

Arrivé devant le logis, le duc garda seulement ses pages et renvoya ses gentilshommes.

– Monseigneur, dit Hélion de Lignac, nous reviendrons vous prendre pour vous ramener à l’hôtel d’Orléans. Vers quelle heure ?

– Bah ! Rentrez chez vous, messieurs. Qu’ai-je à craindre depuis que je suis réconcilié avec mon cousin de Bourgogne ? Rentrez, rentrez… car, sur ma parole, j’ignore à quelle heure je m’en irai.

– Les rues sont peu sûres, observa Lignac en insistant.

– Hé ! s’écria Colin de Puisieux, ne vois-tu pas que monseigneur attendra peut-être le grand jour pour s’en aller ?

Le duc d’Orléans éclata de rire et gaiement fit un signe de la main à ses gentilshommes qui tournèrent bride.

Louis d’Orléans entra donc dans la maison avec ses quatre pages qui furent aussitôt conduits dans une salle où les attendait une bonne table. Par une jolie suivante tout attifée de satin, le duc fut mené auprès de l’hôtesse.

– Mon cousin, dit froidement Isabeau, qui était assise dans un vaste fauteuil gothique, enveloppée dans le manteau royal de velours bleu fleurdelysé d’or, je vous ai fait venir pour vous dire que j’ai fort parlé de vous avec le roi. Il est nécessaire que vous sachiez ce qui s’est dit.

Le duc éprouva la violente déception d’un affamé qui voit fuir devant lui la table à laquelle on vient de le convier. Il attendait un mot d’amour. Il frémit en se disant qu’il allait être question de politique. A ce moment, Isabeau continua lentement :

– Le roi, en ce moment même, discute avec lui-même à votre sujet. S’il repousse les conseils que je lui ai donnés, il n’y aura rien de changé à votre situation à la cour de France. Mais s’il prend les résolutions que j’attends, il vous enverra chercher aussitôt…

– Où cela, madame ? Chez moi ? fit le duc emporté par un intérêt soudain.

– Non pas. Ici même. Il ne vous sait pas ici. Mais Bois-Redon sait, lui. Et cela suffit. Donc, si le roi vous demande, Bois-Redon accourra ici.

Sans savoir pourquoi, le duc d’Orléans se sentit froid au cœur. C’était pourtant des paroles bien simples. Bois-Redon devait venir le chercher si le roi demandait à le voir. Quoi de plus naturel ? Et il se sentit glacé. Pourquoi ? Pour rien. C’était le destin qui le prévenait… car ces simples paroles d’Isabeau, c’était sa condamnation à mort.

Presque aussitôt, cette étrange impression s’effaça.

Plus étroitement, Isabeau s’enveloppait dans les larges replis bleu sombre. Elle était aussi peu femme que possible. Elle était la reine.

– Puis-je savoir, reprit Orléans étonné, ce qui s’est dit entre mon frère et vous ?

– Duc, dit Isabeau avec la même lenteur, je vous ai fait venir pour vous le dire : le roi, fatigué, malade, obligé de s’avouer impuissant dans sa puissance, le roi veut se retirer.

Orléans ne comprit pas tout de suite. Mais son esprit se mit à bouillonner.

– Se retirer, continua Isabeau. Pour deux ans, cinq ans peut-être. Jusqu’à complète guérison. C’est-à-dire, ajouta-t-elle plus bas, se retirer pour toujours sans doute.

– Se retirer ! murmura le duc d’Orléans. Mais où ?

– Il n’y a qu’un lieu où ceux qui ont porté la couronne puissent entrer de plain-pied. C’est le couvent. Un roi, duc, c’est un homme. Mais cet homme est bien près de Dieu. De l’Hôtel Saint-Pol au couvent des Célestins, il n’y a qu’un pas.

Louis d’Orléans demeura écrasé, ébloui de ce qu’il entrevoyait. Isabeau l’acheva :

– Il faut un roi, dit-elle. Il faut que quelqu’un ramasse cette couronne que, d’un coup de pied, il a envoyée se briser contre une colonne. Duc, j’ai dit que ce quelqu’un ce serait vous… oh ! ne vous étonnez pas, ou du moins pas encore. Vous m’avez crue votre ennemie… Vous vous êtes trompé. Mais fussé-je votre adversaire dans la bataille autour du trône, j’en sais assez sur le compte de tous, même de Berry, même de Bourgogne, pour être certaine que vous seul saurez vous montrer magnanime pour la « veuve » de Charles VI. N’êtes-vous pas, d’ailleurs, tout désigné ? Le frère du roi de France n’est-il pas le premier personnage du royaume, et si le roi s’en va, qui donc peut, sans susciter une guerre civile, prendre dans ses mains ce sceptre à demi brisé, qui donc, sinon vous ?

Le duc écoutait avec enivrement ces paroles qui, d’avance, le sacraient roi de France.

– Et c’est vous, balbutia-t-il, qui avez… à mon frère…

– C’est moi qui vous ai désigné, dit simplement Isabeau. Le roi parti, je ne suis plus rien. J’ai regardé autour de moi. J’ai choisi celui en qui j’ai cru voir la générosité qui pardonne.

– Générosité ! s’écria ardemment le duc. Ah ! madame, ni générosité, ni pardon ! Reine vous êtes, reine vous resterez. C’est tout. Si mon frère cherche au pied des autels la paix qu’il n’a pas trouvée sur le trône, s’il me désigne pour lui garder intact le patrimoine de puissance qui est son bien tant qu’il est vivant, je vous jure que mon premier acte sera de vous proclamer régente…

– Générosité ! Générosité ! prononça la reine gravement. Vous êtes bien tel que je vous ai toujours jugé…

A ce moment, derrière la porte fermée, un murmure de voix, des bruits de pas étouffés. Le regard d’Isabeau étincela. Et soudain, Louis d’Orléans, pour la deuxième fois, éprouva un serrement de cœur atroce. Il eut la sensation vague qu’il se jouait autour de lui une hideuse comédie.

Les bruits s’éteignirent.

Le duc jeta autour de lui un long regard de soupçon.

– Madame, dit-il enfin avec précipitation, toute parole de reconnaissance en ce moment serait inutile… mes actes seuls, quand il en sera temps, vous prouveront cette reconnaissance.

– Oh ! songea Isabeau avec une fureur de rage et de désespoir, il va fuir !…

Bois-Redon n’arrivait pas !… Le guet-apens n’était pas prêt !… L’homme sur qui Jean sans Peur avait compté avait donc refusé !…

Dans ces quelques secondes, pendant lesquelles parla le duc d’Orléans, des pensées de drame se heurtèrent, dans l’esprit de la reine. Elle se vit poignardant elle-même le frère du roi, puisque Bourgogne en était incapable. Et, par contre-choc de fureur, ce fut surtout Jean sans Peur qu’elle couvrit de malédictions. Le duc d’Orléans disait :

– Permettez-moi donc de me retirer. Il sera plus séant que votre capitaine des gardes me trouve en mon hôtel… si mon frère me fait appeler. Je serai debout toute la nuit pour attendre…

En parlant ainsi, le duc reculait vers la porte. L’aiguë et terrible sensation qu’il était en danger de mort devenait d’une effroyable précision. A tel point qu’il porta soudain la main à sa dague. Il s’inclina profondément, et, d’un ton bref :

– Adieu, madame. Ce que j’ai dit se fera, je le jure.

Il se redressa et demeura figé sur place.

Dans son esprit, la terreur s’évanouit, pareille à un sinistre crépuscule, et à l’horizon opposé se leva l’astre rutilant de la passion qui le submergea de lumière.

– Quoi ? Que se passait-il ?

Un simple geste d’Isabeau. Elle avait ouvert le manteau royal. Et ce ne fut plus le palladium, synthèse de royauté. Ce fut la somptueuse enveloppe, l’écume d’azur d’où Vénus émerge en sa splendeur blanche et rose. Sous son manteau, elle apparut ce qu’elle était : un chef-d’œuvre de la chair palpitante, intensément vivante. Car elle n’avait pour voile que le manteau royal.

La voix sèche, rauque, les lèvres brûlantes, l’œil égaré, elle prononça :

– Vous ne me demandez même pas « pourquoi » c’est vous que j’ai choisi pour régner sur le royaume de France et sur moi !

Le duc d’Orléans fléchit les genoux. La tête lui tourna. Il tendit ses bras vers l’idole et râla :

– Puissances du ciel ! Serait-il donc vrai que vous m’aimez !…

– Ah ! rugit Isabeau au fond d’elle-même, te voilà donc, honnête sacripant ! Cette femme que tu convoites de toute ton âme, que tu veux de tout ton sang, c’est la femme de ton frère ! Hommes ! ô hommes ! Et vous hurlez votre vertu ! Et qu’est-ce que l’assassinat de ce voleur auprès du vol qu’il médite !…

Et elle ouvrit ses bras, fouettée peut-être par sa propre frénésie, cherchant peut-être dans le baiser de cet amant qu’elle allait tuer quelque fièvre inconnue encore d’elle dans sa longue et ardente recherche de l’impossible.

Les enivrantes minutes s’ajoutèrent l’une à l’autre dans le silence du temple.

L’heure coula sans que Louis d’Orléans la sentît couler. Les heures, peut-être…

Qui sait si à ce moment Isabeau n’était pas arrivée à se persuader à soi-même qu’elle aimait Louis d’Orléans ? Qui sait pourquoi son regard se troubla, pourquoi elle pâlit, pourquoi sa chair frissonna, à cette minute d’indicible horreur où la jolie suivante, ayant gratté à la porte et étant entrée, annonça l’arrivée de Bois-Redon ?

Sur ses lèvres, avec un dernier baiser, l’amant déposa son serment d’éternel amour.

Bois-Redon entra.

La reine, à l’instant, fut debout ; elle eut un mouvement nerveux vers son capitaine des gardes, et un autre vers l’amant. Ses lèvres tremblèrent… Elle ne dit rien. Bois-Redon prononça :

– Sa Majesté le roi veut voir à l’instant monseigneur le duc d’Orléans…

Louis sentit son cœur se gonfler d’une sincère gratitude pour cette splendide maîtresse qui lui donnait un trône. Il se tourna vers Bois-Redon. La reine saisit sa main et murmura :

– Restez…

Orléans pâlit ; pour la troisième fois, le destin l’avertit. Il eut froid dans ses veines. Isabeau fit un rude effort sur elle-même, étrangla sa pitié naissante, et avec un sourire effrayant :

– Restez encore un peu…

Le duc fut rassuré. « Encore un peu » corrigeait « restez ». Il secoua la tête :

– Capitaine, courez dire au roi que je me rends à ses ordres.

De nouveau seul avec Isabeau, il l’étreignit dans ses bras et, d’un accent affolé :

– Peut-être serai-je roi, bégaya-t-il. Mais vous, je jure que vous serez la reine du roi…

Et il s’élança.

Ses quatre pages, déjà, étaient prévenus. Ils étaient à cheval dans la rue ; chacun d’eux portait une torche. D’un rapide regard, le duc sonda les noires profondeurs de la rue ; tout était paisible.

– A l’Hôtel Saint-Pol ! dit-il en se mettant en selle.

La petite troupe s’avança au pas, le long de la rue Barbette. Les pages marchaient en avant. Le duc, à quelques pas derrière eux, les rênes flottantes, un vague sourire aux lèvres, songeait…

Brusquement, les pages poussèrent un cri de détresse, des ombres bondirent dans le brouillard…

– Holà, drôle ! cria le duc. Holà, truands ! Au large, au large !…

Pendant un temps d’une inappréciable rapidité, il eut dans les yeux la vision fantastique de ces ombres qui surgissent, de ces lueurs d’acier qui zébraient les ténèbres ; un de ses pages s’abattit, puis un autre. Tout à coup, il éprouva au flanc une violente douleur, il lui sembla que sa raison s’envolait, que tout lui manquait. Il s’abandonna, s’abattit, tomba de cheval en murmurant :

– Ah ! traîtres, vous m’avez tué !…

Un coup l’atteignit à l’épaule, un autre à la tête… Il eut encore la force de se soulever sur les deux mains et de haleter :

– Je suis le duc d’Orléans…

– Nous le savons ! répondit une voix sombre.

Le duc retomba, sur le dos, le visage tourné vers le ciel. Il eut cette dernière vision de Valentine, de l’épouse fidèle lui jetant un dernier regard de pardon, et cela s’enveloppa de l’éclair d’une hache qui se levait…

– Adieu… Valentine… pardon… oh !… pard…

Ce fut fini. La hache, à toute volée, l’atteignit au crâne. La cervelle jaillit, éclaboussa les marches disloquées du vieux perron des « Templiers de Notre-Dame ». Il y eut un tourbillon parmi la nuée des démons. Brusquement tout cela s’évanouit. Il n’y eut plus là que quatre hommes. L’un d’eux saisit le cadavre par les pieds et le traîna jusqu’à une torche qui brûlait encore sur la chaussée. Cet homme saisit cette torche, la leva, éclaira une seconde le visage livide, éclaboussé de sang, le crâne défoncé, et il dit :

– C’est bien. Allons-nous-en.

Ocquetonville, s’étant assuré que le duc d’Orléans était bien mort, éteignit la torche sous son pied. Alors, suivi de Scas, de Guines et de Courteheuse, il s’enfuit. Au fond des ténèbres, les quatre hommes damnés s’enfuirent, se glissèrent au long des murs, en se disant :

– Ce fut vite et bien fait. Jamais nul ne saura !

Là-bas, sur la chaussée bourbeuse de la rue Barbette, il y avait trois corps étendus : celui du duc d’Orléans, ceux de deux pages ; les deux autres s’étaient enfuis comme ils avaient pu, sauvant leur peau.

Les assassins étaient déjà loin. Ils s’arrêtèrent, ruisselants de sueur, et quelques minutes, leur groupe immobile haleta dans le silence. Enfin, Guillaume de Scas parla :

– Je suis sûr que Thibaud Le Poingre nous ouvrira.

– Et s’il ne veut pas ouvrir, dit Courteheuse, nous défoncerons sa porte.

– Il est sûr que je crève de soif, gronda Ocquetonville.

– Moi aussi, dit Guines.

Ils ne dirent pas un mot de l’affaire et se dirigèrent vers le cabaret de la « Truie Pendue ». Mais chacun d’eux songeait : Nul ne saura. Nul ne peut savoir.

Vers ce moment, dans la rue Barbette, il y eut un bruit de pas précipités. Une silhouette se dessina sur l’écran de la nuit. Quelqu’un venait d’arriver en tempête sur le champ de massacre.

Les trois corps étaient là sur la chaussée. L’inconnu heurta un de ces corps et trébucha. Le corps fit un mouvement. C’était l’un des pages laissés pour morts. Il jeta une faible plainte, se dressa péniblement et râla :

– A moi !… Ah ! je mourrai donc sans pouvoir désigner les meurtriers ! Personne ne viendra donc !

– Si ! dit l’inconnu. Je suis prêt à vous entendre, moi ! Le duc d’Orléans ?…

– Mort !

– Malheur ! Trop tard !… Le nom des meurtriers, au moins ?

– Puis-je me fier à vous ?

– Je suis quelqu’un qui doit la vie à Louis d’Orléans. Parlez.

– Qui êtes-vous ? insista le page.

L’inconnu s’était agenouillé après du mourant. Il rapprocha sa tête de la jeune tête livide, et dit :

– Je suis quelqu’un que Jean de Bourgogne a tué cette nuit. Vous pouvez parler…

q

XXV

Au moment où Bruscaille, Bragaille et Brancaillon emportaient le sac qui servait de linceul au chevalier de Passavant, et comme ils allaient franchir la poterne, une voix, derrière eux, leur cria d’arrêter. S’étant retournés, ils virent le capitaine des gardes de l’hôtel de Bourgogne, à qui Jean sans Peur, en remontant, avait dit quelques mots. Le capitaine fit déposer le sac dans une salle creusée dans l’épaisseur du mur et qui servait de corps de garde. Il y avait là une dizaine d’archers réunis autour d’un broc posé sur une table.

– Vous assurer ! s’écria Bruscaille. Et de quoi donc ?

– M’assurer que l’homme qui est dans ce sac est mort, dit le capitaine. C’est l’ordre.

– Monseigneur se méfie de nous ? fit Bragaille.

– Puisqu’on vous dit qu’il est mort ! grogna Brancaillon.

– C’est ce dont je dois m’assurer. Allons, ouvrez ce sac ! Eh ! mort du diable, croyez-vous que le gaillard sera fâché de mettre une dernière fois le nez à la fenêtre du monde ?

Le digne capitaine se mit à rire. Bruscaille et Bragaille échangèrent un regard désespéré. Brancaillon suait à grosses gouttes. Tous trois se disaient : Il est perdu !

– C’est à dégoûter d’être d’honnêtes gens, dit Bruscaille.

– Que voulez-vous dire, pendard ? grogna le capitaine dont les soupçons allaient « crescendo ».

– Je veux dire que monseigneur nous insulte. Je n’ouvrirai pas ce sac, non.

– Ni moi, dit Bragaille en se signant. Ce serait sacrilège.

– Ni moi, dit Brancaillon. D’abord la vue des morts me donne soif.

Le capitaine haussa les épaules. Il tira sa dague, se pencha, et trancha le nœud. Les trois estafiers, livides, fermèrent les yeux. Bruscaille soupira. Bragaille jura. Brancaillon pleura. Et frémissants, tout raides, ils attendirent le cri de fureur du capitaine, et le cri de détresse de Passavant.

– Allons, c’est bien, dit tranquillement le capitaine. Refermez et emportez : il est bien mort.

Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, stupides d’horreur, ouvrirent les yeux. Ils demeurèrent bouche béante, cheveux hérissés : le chevalier de Passavant était mort.

Son visage de cire, ses traits raidis, son regard révulsé, la rigidité du corps… oui, c’était un cadavre qu’ils avaient sous les yeux. La même pensée terrible leur vint : ils avaient étouffé leur sauveur ! Ils se mirent à trembler.

Ils soulevèrent le cadavre et l’emportèrent. Par les obscures ruelles qui enlaçaient l’hôtel de Bourgogne, ils se dirigèrent vers la Seine.

De temps à autre, ils s’arrêtaient, sous prétexte de fatigue. Alors ils déposaient délicatement le corps sur la chaussée, s’accroupissaient, demeuraient silencieux quelques minutes, puis l’un ou l’autre disait :

– Allons… Il est bien mort…

Ils atteignirent les bords de la Seine au-dessous du Louvre, presque en face la tour de Nesle, – en face de cette grève où Bois-Redon avait autrefois ramassé l’enfant mort pour le porter à Saïtano.

– Que devons-nous faire ? demanda Bruscaille.

– Puisqu’il est mort… fit Brancaillon.

– Oui, dit Bragaille. La Seine est une tombe comme une autre. Le pauvre bougre n’aura rien à nous reprocher. Nous allons chacun réciter trois pater. Et ça lui en fera neuf. Et puis…

C’était cet « et puis » qui les épouvantait. Ils frissonnaient à l’idée d’attacher une pierre au cou de ce corps, une autre à ses pieds, et de le jeter au fleuve.

Ils ne l’avaient que peu vu. Mais il y avait des années qu’ils pensaient à lui. Leur cœur était plein de lui. Que de fois ils avaient ardemment souhaité le voir et lui offrir leur vie !…

Ils l’avaient vu. Et c’était eux qui devaient le porter dans une barque jusqu’au milieu de la Seine, et là, le faire glisser dans l’eau. La sinistre ironie de l’aventure les hébétait. Une heure, des heures peut-être, ils rôdèrent sur la grève, Brancaillon cherchait des pavés et il ne les trouvait jamais assez lourds.

– Il ne faut pas que le pauvre bougre ait rien à nous reprocher, répétait-il après Bragaille.

Il fallut pourtant se décider. Les deux pavés durent se trouver. On les disposa l’un près de la tête, l’autre près des pieds : il n’y avait plus qu’à les attacher.

Alors Bragaille se mit à genoux. Les deux autres l’imitèrent. Ils étaient tous trois agenouillés dans le sable de la grève, sur une seule ligne, et devant eux, le corps tout raide. Les trois sacripants, naïvement, récitaient leur « Pater » avec de bizarres interversions de phrases, et des jurons de farouche désespoir.

Brancaillon disait : « Que votre règne arrive, par tous les pieds fourchus de l’Enfer !… » Les neuf « pater » ainsi commentés et allongés, si longs qu’ils fussent, trouvèrent leur fin, comme toute chose en ce monde.

Brancaillon, après un dernier juron, approcha, un pavé de la tête et prépara la corde. Bruscaille, avec un soupir, ligotait déjà les pieds.

Bragaille, pour faire bonne mesure, ajoutait un « ave » aux neuf « pater ».

A ce moment, le mort éternua.

Les trois vivants bondirent ; leur premier mouvement fut celui d’une fuite rapide et désordonnée, car c’est chose terrifiante, en y songeant, un mort qui éternue.

Au bout de vingt pas, ils s’arrêtèrent, se retournèrent, se prirent par la main comme pour se rendre plus forts contre toute nouvelle tentative d’éternuement d’outre-tombe, et, le cou tendu, les yeux hors de la tête, les mâchoires claquantes, ils regardèrent du côté où était la chose. Mais il y avait entre eux et le mort un mur de ténèbres.

De tout leur être tendu, ils écoutèrent…

Et soudain, il y eut une fuite plus rapide, plus désordonnée : Ils venaient d’entendre le bruit de l’étoffe qu’on déchire : le mort éventrait son linceul.

A cinquante pas plus loin, nouvel arrêt, et Brancaillon grelotta :

– Je ne comprends pas…

– Eh bien, c’est la même chose que dans le logis de la Cité. Le chevalier de Passavant est un mort qui ne meurt pas. Voilà.

Dame, lecteur, quelle explication meilleure eussiez-vous trouvée à la place de Bruscaille ? Toujours est-il que, sans le vouloir ni le savoir, il avait dit vrai : c’était le même phénomène. Ce sensitif exceptionnel qu’était le chevalier avait subi le contre-choc des émotions de la nuit. Et maintenant, il sortait de la mort.

Le sac ouvert par un coup de poignard, il se releva, éprouva quelques minutes de vertige, se raffermit sur ses jambes, et, regardant autour de lui, il se vit sur le bord de la Seine. Comme il avait l’esprit plus alerte que Brancaillon et même que Bruscaille, il comprit.

– Je viens de l’échapper belle ! murmura-t-il en frissonnant.

Pendant ce temps, Brancaillon et Bragaille s’incrustaient dans la tête l’étrange explication de Bruscaille : un mort qui ne meurt pas ! Le résultat de leurs pensées fut que Passavant était plus fort que la mort. Leur admiration devint frénétique.

A peu près rassurés, d’ailleurs, ils s’avancèrent tous les trois et virent Passavant debout, vivant, bien vivant. Il paraît qu’il n’avait pas le temps de s’étonner ou de demander ce qui s’était passé.

– Adieu, mes braves, dit-il, dès qu’il les eût reconnus. Nous nous reverrons.

Ils s’étaient inclinés en s’approchant. Quand ils se redressèrent, ils ne le virent plus. Ils rentrèrent donc tout ébaubis à l’hôtel de Bourgogne, et, conduits aussitôt devant Jean sans Peur :

– Monseigneur, dit Bruscaille, porte-parole attitré, votre capitaine a vu qu’IL était mort, n’est-ce pas, il l’a vu ?

– Oui. Et je tiens ce que j’ai promis. Le sac d’or est là.

– Donc, IL est mort… bien mort. Nous l’avons donc porté à la Seine, monseigneur. J’ai attaché la pierre des pieds, et la preuve, c’est qu’elle était lourde. Brancaillon a attaché la pierre de la tête.

– En sorte que l’homme est maintenant au fond du fleuve ? dit le duc d’une voix sombre.

– Au fond de la Seine, oui, mort, et bien mort. Si jamais il en revient…

– On ne revient pas de là où vous l’avez mis, trancha le duc. Prenez et allez-vous-en.

Chacun à son tour plongea sa main dans le sac éventré et la retira pleine d’or.

Passavant courait vers la rue Barbette, c’est-à-dire vers ce point de la ville où on devait meurtrir le duc d’Orléans. Ce ne fut pas sans se gratifier d’une libérale distribution d’invectives, pour s’être si malencontreusement évanoui dans son sac. Il se trompait d’ailleurs : ce n’est pas à un évanouissement qu’il devait de s’être attardé en la société de Bruscaille et Cie.

– Ce seigneur m’a sauvé la vie, grognait-il. Et moi, au moment où je puis m’acquitter d’une telle dette, je m’affaiblis, je m’endors… ah ! triple bélître, va ! Trop tard ! maintenant, j’arriverai trop tard !

Trop tard il arriva. Et lorsque son pied heurta le page, il comprit que tout était fini. Alors une fureur froide s’empara de lui. Il se maudit. Mais il maudit aussi les meurtriers, et, en premier, le duc de Bourgogne.

Agenouillé près du page blessé dont il soutenait la tête, il écouta, les dents serrées, le récit qui lui fut fait de la bagarre. Il comprit le plan du guet-apens : les estafiers, en masse, paralysant les pages ou les mettant en fuite, tandis que les assassins attaquaient le duc d’Orléans. Quels étaient ces assassins ?

– Je les ai reconnus tous les quatre, dit le page.

– Eh bien, nommez-les, si vous voulez que le malheureux prince soit vengé.

– D’abord, le sire d’Ocquetonville…

– Et puis ?

– Guillaume de Scas, le seigneur de Guines…

– Et puis Courteheuse, n’est-ce pas ? dit le chevalier.

– Oui, oui !… Ah ! vous les connaissez donc ?

– Je les connais. N’en parlons plus. Pensons à vous. Je vais vous transporter chez moi, je vous ferai soigner…

Passavant essaya de soulever le pauvre page. Mais celui-ci poussa un cri de souffrance.

– Attendons un peu, dit le chevalier. Prenez courage.

– Inutile, râla le blessé. Je suis atteint à fond. Je vais mourir. Mais vous, jurez-moi…

Passavant devina ce que le page voulait lui faire jurer mais le jeune homme n’eut pas le temps d’achever. Il expira dans une secousse.

Le chevalier s’assura que le page était mort. Puis il se releva. A tâtons, dans les ténèbres, il chercha alors le corps du duc d’Orléans, et, l’ayant trouvé, l’adossa au mur d’une maison, ainsi que les deux autres cadavres. Et il s’en alla.

Il vacillait. Il avait l’âme pleine d’horreur. N’eût-il eu pour le duc d’Orléans aucun motif de gratitude, que le guet-apens du duc de Bourgogne eût soulevé son cœur. Mais, de plus, le duc l’avait sauvé. Il se rendait compte maintenant que l’intervention de Louis d’Orléans dans l’algarade du Val-d’Amour n’avait pas été sans générosité, car cette intervention pouvait lui attirer la haine de Jean sans Peur.

A cette pensée, le chevalier s’arrêta et se frappa le front.

– Et qui sait, frémit-il, si Ocquetonville et ses acolytes n’ont pas raconté cette scène à leur maître ? Qui sait si l’insulte faite à ses quatre séides n’a pas précipité les résolutions de Jean de Bourgogne ? Je serais donc cause de l’assassinat de ce digne seigneur ?…

Il en pleurait de rage.

Machinalement, il s’était dirigé vers « la Truie Pendue », tantôt marchant à pas précipités, tantôt s’arrêtant court. Il se trouvait dans la rue Saint-Martin, à cent pas de l’auberge, et il n’y songeait guère.

Tout à coup, il se heurta à un groupe d’hommes qui menaient tapage, sans qu’il les eût entendus, absorbé qu’il était. Ces gens qu’il heurtait jurèrent tous les diables et le bousculèrent.

– Au diable l’ivrogne ! cria l’un des inconnus.

Passavant demeura pétrifié. Passavant se mordit la langue pour ne pas répondre…

– La peste soit du truand ! grommela un autre.

– Ce damné bélître nous laissera-t-il passer ?

– T’écartes-tu, ruffian d’enfer !

Et Passavant se tut ! Passavant se laissa bousculer ! Passavant se glissa le long des murs…

– L’ennemi est en fuite, dirent les quatre en éclatant de rire.

Ocquetonville, Courteheuse, Guines et Scas poursuivirent leur chemin en se donnant le bras. Ils sortaient du cabaret de Thibaud Le Poingre et avaient tout simplement noyé dans le vin ce qu’il pouvait y avoir en eux de remords, ou de terreur.

Les meurtriers n’étaient pas sans inquiétude. Il se fût agi de quelque bourgeois assommé et dépouillé au clair de lune qu’ils n’y eussent déjà plus songé. La victime eût été un seigneur même d’importance qu’ils se fussent dit : « Après tout, qu’on vienne demander des comptes à Jean sans Peur, et il répondra pour nous… » Mais celui qu’ils venaient de tuer s’appelait Louis Ier d’Orléans. C’était un fils de roi. C’était le frère de Charles sixième. Que le nom des meurtriers fût découvert et il y allait de la hache – même pour Jean sans Peur.

C’était là du remords, – du bon.

Le vin de Thibaud avait mis bon ordre à ce remords, ce qui prouve la supériorité du bon vin sur les sentiments importuns.

Arrivés devant la grand’porte de l’hôtel, ils jetèrent les hauts cris pour qu’on leur ouvrit.

Derrière eux, du fond des ténèbres, jaillit une voix qui les fit se retourner hagards et frissonnants. La voix criait :

– Ocquetonville !… Ocquetonville !…

– Entendez-vous ? fit Ocquetonville en claquant des dents.

– C’est « sa voix ! » grelotta Guines.

– La voix du mort ! râla Courteheuse.

– Réponds ! Mais réponds donc ! gronda Scas.

– Ocquetonville ! Ocquetonville ! répéta la voix, jaillie des abîmes de la nuit.

– Me voici ! dit Ocquetonville. Que veux-tu ?…

Il chancelait. Il était mourant de terreur.

– Ocquetonville, cria la voix, tu mourras de ma main. Scas ! Es-tu là ?…

– J’y suis ! dit Scas dont les cheveux se hérissèrent.

– Scas ! cria la voix, tu mourras de ma main. Guines, es-tu là ?…

– J’y suis ! bégaya q

XXVI – LA MEMOIRE ET LE CŒUR

L’aube éclairait la Cité d’une lumière semblable à de la tristesse diffuse pesant sur le dessin fantomal des maisons estompées de brouillard. L’antre du sorcier était silencieux. Saïtano, d’un pas furtif qu’il n’entendait pas lui-même, allait et venait dans la salle à la table de marbre.

Sur la joue du sorcier, la marque des doigts de sang s’était évanouie. Mais dans son cœur, le souvenir de l’injure demeurait sans doute ineffaçable, car sa figure tourmentée reflétait les joies violentes de la vengeance – car Saïtano était homme encore par certains côtés – et si haut qu’il se fût élevé dans les spéculations de l’impossible, il n’arrivait pas à oublier.

On l’eût entendu gronder : Tant que je n’aurai pas anéanti le souvenir de l’outrage, je demeure indigne de travailler au Grand Œuvre. Et pourtant je suis si près du but !… Gérande ! holà ! Gérande !

La brave femelle fit son apparition.

Saïtano, le ton bref, demanda :

– A-t-elle bu le philtre ?

– Oui.

– Que dit-elle ?

– Elle tremble. Lorsque vous avez relâché Hardy de Passavant, je vous ai crié malheur.

– Que fait-elle ? interrompit rudement Saïtano.

– Elle pleure. Et maintenant, vous voulez relâcher Laurence d’Ambrun… Malheur pire ! Vous êtes stupide, maître !

– Tais-toi, gueuse ! hurla Saïtano. Sache seulement que celle que je vais lâcher sur l’Hôtel Saint-Pol ne s’appelle pas Laurence d’Ambrun. Elle s’appelle Vengeance.

Jean sans Peur eût certes frémi s’il avait entendu ces paroles et mis à nu l’âme du sorcier. Gérande regarda Saïtano avec une sorte de curiosité effrayante. Une minute, ils demeurèrent silencieux, pareils à deux démons qui se demandent quel malheur ils vont déchaîner.

Puis Saïtano redevint rapidement l’homme d’apparence paisible qu’il était.

– C’est bon, dit-il. Range-moi ces flacons dans l’armoire.

Elle se mit silencieusement à l’ouvrage.

Déjà Saïtano montait un escalier de bois au haut duquel il ouvrit une porte solidement verrouillée. Il se trouva dans une pièce claire, gaie, ornée de beaux meubles, exacte copie de la chambre que Laurence d’Ambrun avait occupée au logis Passavant.

Une femme assise dans un fauteuil se leva d’un bond, se réfugia dans un angle et s’y blottit. Il eût été difficile d’assigner un âge à cette figure charmante de jeunesse, sous des cheveux blancs, couronne d’argent sur un front demeuré pur.

Elle était belle, mais d’une étrange beauté immobilisée, pétrifiée à quelque lointaine époque.

Impossible d’assurer qu’elle était folle. Mais ses attitudes raidies, ses étonnements furtifs, ses gestes indécis donnaient l’impression d’un être à qui manquait la conscience. D’un être, disons-nous. Mais c’est faux ! Car à quelques minutes d’intervalle, c’étaient des êtres différents qui palpitaient et vivaient en elle.

Saïtano marcha sur elle en disant :

– Pourquoi pleurez-vous, Laurence d’Ambrun ?

Elle le fixa, étonnée, et balbutia :

– Laurence d’Ambrun ?… Mais je suis Jehanne, de la rue Trop-va-qui-dure… cette femme vient de me le dire. C’est la vérité.

Saïtano la toucha au front et exécuta quelques pressions. La terreur se dissipa. Une expression d’espérance empourpra ce visage, comme une aurore empourpre un beau ciel.

– Laurence ! murmura-t-elle. Oui, c’est bien mon nom. Et vous dites que je vais revoir ma Roselys ?

– Bientôt. Je vous l’affirme, Laurence d’Ambrun. Vous allez la revoir bien belle, depuis plus de douze ans qu’elle vous manque, rappelez-vous…

– Douze ans ! soupira-t-elle. Oui, ce sont de longues et cruelles années passées loin de ma fille, dans cette chambre maudite !

– Vous mentez ! dit rudement Saïtano.

En même temps il plaqua la paume de sa main sur la nuque de Laurence et l’y appuya fortement. Elle jeta, deux ou trois cris déchirants. Il poursuivit :

– Vous savez bien que vous mentez ! Vous habitez au logis Passavant. Vous êtes demoiselle d’honneur de la reine. Et vous allez, être mariée… Vous êtes mariée.

Saïtano saisit une coupe vide et la tendit à Laurence en disant :

– Buvez !…

Laurence tomba à genoux. L’épouvante convulsa ses traits. Elle tordit ses bras.

– Prenez garde ! disait Saïtano. Je suis Isabeau de Bavière, et on ne trompe pas une reine ! Vous m’avez promis de disparaître en vous tuant… Tuez-vous ! Buvez le poison !

– Grâce ! râla Laurence. Grâce, Majesté ! Laissez-moi revoir une dernière fois ma fille !

Elle tendait les mains vers les personnages que sa mémoire surexcitée faisait revivre. Ils étaient tous là, Jean sans Peur, Bois-Redon, la reine. Elle les nommait, les appelait. Et ce n’était pas une hallucination. C’était une résurrection. C’était la reconstitution exacte d’une scène passée, réédifiée dans tous ses détails parce que la mémoire était portée à son maximum d’intensité.

Saïtano flamboyait d’orgueil, et murmurait :

– Se rappeler, c’est revivre. Le souvenir vulgaire n’éveille qu’une faible survie des événements morts. Mais le souvenir intense, la mémoire surchauffée ramène l’événement des plans lointains et les fait présents. Et cet être passe par les sensations mêmes où il a déjà passé. J’ai pétri au moyen de quelques élixirs cette matière blanche qui est le siège de la mémoire. Est-ce là aussi le siège de la vie ? Est-ce que vraiment je touche au Grand Œuvre ?

Pensif, le sorcier versa dans la coupe vide le contenu d’un flacon qu’il avait apporté. Il tendit la coupe en répétant : « Buvez ! » Et Laurence, avec la même terreur et les mêmes larmes que jadis, exécuta le même geste… elle vida la coupe.

D’un œil attentif, Saïtano suivait la nouvelle transformation qu’il attendait.

Rapidement, les traits de Laurence s’apaisèrent. Il n’y eut plus sur son visage qu’une sorte d’indifférence. Elle considéra Saïtano et dit avec fermeté :

– Gérande m’a tout dit. Je suis prête à me rendre à l’Hôtel Saint-Pol.

– Mystères de la mémoire ! murmura Saïtano d’un accent de triomphe. Je vous ai sondés, vous êtes encore mystères pour tous les hommes, excepté pour moi ! Mystère de la vie ! Je t’arracherai aussi ton masque, je saurai ce que tu caches dans tes voiles !… Merci, ma bonne Jehanne. Et, quand vous sortirez de l’hôtel Saint-Pol, où irez-vous ?…

Laurence parut étonnée de cette question.

– Ne le savez-vous pas ? dit-elle. Je m’en retournerai chez moi, dans la rue Trop-va-qui-dure où j’habite depuis douze ans. Vraiment, vous avez peu de mémoire !

– C’est vrai, dit Saïtano, pensif. Je ne puis avoir la mémoire que vous avez, vous !

Laurence reprit avec volubilité :

– Depuis deux heures que je suis ici, je vous ai dit tout ce que je sais. Laissez-moi donc rentrer chez moi. Et quant à cette fille, puisque vous le voulez ainsi, je lui dirai, à elle aussi, le nom de sa mère… le nom… attendez…

– Ah ! gronda Saïtano, vous voyez ! Vous oubliez le nom de la mère !…

– J’y suis ! fit-elle tout à coup : Laurence d’Ambrun est la mère d’Odette de Champdivers !

Elle baissa la tête. Une poignante expression d’incertitude douloureuse s’étendit sur ce visage de mère qui n’était plus mère, de femme à la personnalité abolie…

– Et le père ? Le père d’Odette ? dit rudement le sorcier.

– Le père ? Le père d’Odette de Champdivers, c’est Jean sans Peur, comte de Nevers !

– Vous voulez dire duc de Bourgogne ! rectifia Saïtano.

– C’est vrai, dit-elle. Il est devenu duc de Bourgogne, de par la mort de son père Philippe.

– C’est bien, dit Saïtano. Allez !… Allez à l’Hôtel Saint-Pol où vous êtes attendue !…

Laurence, paisible et indifférente, se revêtit d’un manteau et couvrit sa tête d’une capuche. Elle se dirigea vers la porte. Saïtano la guettait avec angoisse. Il l’arrêta au passage en la touchant au bras.

– Jehanne, dit-il, vous rappelez-vous ce que Gérande vous a promis de ma part, « hier », « chez vous », dans la rue Trop-va-qui-dure ?

– Hier ?… La rue Trop-va-qui-dure ? Je ne sais plus…

– Elle vous a promis dix écus d’or si vous consentiez à venir ici ce matin… Les voici.

Laurence prit les pièces d’or avec étonnement et sourit. Peut-être ces médailles de métal brillant n’avaient-elles plus pour elle leur ordinaire signification. Elle frissonna de froid, serra le manteau sur ses épaules, et avec une rapidité nerveuse :

– Allons, laissez-moi passer, puisqu’il faut que j’aille parler à Odette de Champdivers !

– Allez ! dit Saïtano avec cette même profonde émotion du créateur qui voit se mettre en marche l’être qu’il a créé de toutes pièces.

Laurence descendit cet escalier qu’elle connaissait depuis douze ans. Elle quitta cette chambre qu’elle habitait depuis douze ans. Et elle se disait :

– Il faut que je rentre à mon logis de la rue Trop-va-qui-dure… Je n’aurais pas dû venir ici…

Dehors, elle hésita. La lumière du jour l’éblouit. Pauvre âme dédoublée, elle se sentait sollicitée par des forces contraires. Etait-elle Jehanne ? Qu’était-ce que cette rue étroite ? Où allait-elle ? Que faisait-elle là ?

A deux pas, Saïtano l’étudiait avec une poignante curiosité.

Il s’approcha d’elle et lui souffla :

– A l’Hôtel Saint-Pol ! Et vite ! On vous attend !…

Elle se mit en marche. Saïtano la suivait pas à pas. Et Saïtano songeait :

– Maintenant « Jehanne » voit pour la première fois des paysages qui étaient familiers à « Laurence ». Les souvenirs de Laurence vont-ils s’adapter aux visions de Jehanne ?…

Et le phénomène s’accomplissait ! Peu à peu, Laurence marchait avec plus de décision, retrouvait aisément son chemin. Et enfin, toute hésitation vaincue, elle prenait la direction de l’Hôtel Saint-Pol. Les dessins de Paris lui redevenaient familiers… et elle n’était plus Laurence ! Elle était Jehanne, de la rue Trop-va-qui-dure…

Saïtano escorta sa création jusqu’à la porte du domaine royal. Avec un sourire d’orgueil triomphal, il vit Laurence traverser le pont-levis. Un instant plus tard, il entendit l’archer de garde crier :

– La visite attendue pour la demoiselle de Champdivers !…

Alors, lentement, il reprit le chemin de la Cité, roulant de lourdes pensées opaques au milieu desquelles parfois luisait l’éclair du génie.

Vers le même moment, Odette tournait et retournait dans ses doigts une feuille de parchemin qu’elle avait le matin même trouvée, tout ouverte sur sa table, et pâle, frémissante, relisait pour la centième fois les mots qu’on y avait tracés :

« Une pauvre fille de joie nommée Jehanne et habitant la rue Trop-va-qui-dure connaît le secret de votre naissance, que la dame d’Orléans n’a jamais pu vous dire. Elle sait sûrement le nom de votre père. Elle va venir vous voir. »

C’était tout.

La jeune fille tremblait. L’impatience la faisait grelotter. Et, saisie tout entière dans l’engrenage de ses pensées nouvelles, elle n’entendait pas les rumeurs qui passaient en rafales sur l’Hôtel Saint-Pol, les bruits d’armes, les appels, les pas précipités.

L’Hôtel Saint-Pol venait d’apprendre l’assassinat du duc d’Orléans !

Dame Margentine avait lu le billet. Honoré de Champdivers l’avait lu. Le vieux soldat et la gouvernante avaient échangé un long regard qui disait :

– Son père ? Qui est-ce ? N’est-elle pas notre fille, à nous ?

Et l’impatience les rongeait, eux aussi.

Sur les tapis allait et venait un grand chien de forte taille, élégant lévrier d’une souplesse terrible, la tête fine, les mâchoires puissantes comme une très jolie machine à broyer, les reins onduleux, avec des mouvements et des attitudes qui révélaient la force.

Il s’appelait « Major » ; un mot latin qui veut dire : plus grand – ou dans l’esprit de celui qui avait baptisé la bête : plus fort. Plus fort que quoi ? Plus fort que tout ! disait Jacquemin Gringonneur. Car c’était lui qui avait trouvé le nom après avoir longtemps hésité entre diverses appellations de héros grecs ou romains.

Soudain, Laurence parut, introduite par un valet.

Odette se dressa tout debout, inspecta la nouvelle venue d’un rapide coup d’œil, et les profondeurs de son âme furent troublées comme les fonds cachés de la mer se troublent et s’agitent au passage des grands monstres sous-marins.

Honoré de Champdivers et dame Margentine dévisagèrent la femme, avec défiance.

Le chien s’avança, tourna autour d’elle, l’interrogea, la sonda, et enfin, donna son avis en agitant doucement sa longue queue. Cela voulait dire : C’est une amie.

– Major l’a accueillie, murmura Margentine.

– Major nous dit qu’il n’y a rien à craindre, dit gravement Champdivers.

Laurence était immobile au milieu de la pièce, devant Odette. En cette minute, elles se regardèrent jusqu’à l’âme. Leurs cœurs battaient. Un mot, peut-être, eût suffi…

Presque en même temps, elles se détournèrent l’une de l’autre, avec le même soupir de regret pour le rêve une seconde évoqué, dissipé déjà. Odette fit un signe auquel le vieux soudard résista. Mais Margentine lui glissa à l’oreille : Major est là. Voyez-le !…

Le chien s’était couché entre Laurence et Odette. Il les regardait avec la même tendresse de ses grands yeux intelligents qui voyaient peut-être ce que ne voyaient pas les êtres humains assemblés là. Alors Honoré de Champdivers consentit à sortir avec Margentine…

La mère et la fille demeurèrent seules en présence.

Odette, sans mot dire, tendit à Laurence la feuille qu’elle avait trouvée. Laurence la considéra avec attention…

– Est-ce vrai ? palpita Odette.

– Quoi ? fit Laurence étonnée.

– Ce qu’il y a d’écrit là !…

Laurence rendit la feuille, et dit en soupirant :

– Je ne suis pas demoiselle, et je ne sais où j’aurais pu apprendre à lire. Je suis une pauvre fille du peuple, et le malheur des temps a fait de moi une pauvre femme. Ce que je suis devenue, je n’oserais vous offenser en vous le disant. Il vous suffira de savoir qu’on m’appelle Jehanne de la rue Trop-va-qui-dure[14]. J’habite là depuis ma plus lointaine jeunesse. Je ne me suis connu ni père, ni mère, ni enfant… c’est toute mon histoire.

Odette joignit les mains avec force, et murmura :

– Mais moi !… Dites !… que savez-vous de moi ?… Et comment le savez-vous ?…

– Je vais vous le dire, sans mentir d’un mot, aussi vrai que Dieu nous écoute !

– Je vous crois de tout mon cœur ! oh ! je vous crois. Pauvre femme, si vous saviez combien vous m’inspirez de compassion et de confiance ! Je ne sais quoi me dit que je dois me fier à vous… Parlez donc… et tout d’abord, dites-moi… ma mère ! L’avez-vous vue ? qui est-elle ? où est-elle ? je vous en prie…

Odette s’interrompit, suffoquée par l’afflux d’amour filial qui débordait de son cœur. Laurence baissait la tête. Et ce fut d’un indicible accent d’angoisse qu’elle murmura :

– Sa mère !… Si j’avais une fille, la rêverais-je plus pure, plus noble et plus belle ?… Qui est la mère de cette enfant ?… Pourquoi ai-je oublié ceci ?… L’ai-je su jamais ?… Que fais-je ici ?…

Son cœur sautait. Au fond de son être, des choses vibraient : des sons de voix enfantine, des reflets de regard d’ange, de soudaines, d’insaisissables visions d’un berceau. C’était dans cette âme la bataille acharnée des souvenirs artificiels imposés par Saïtano.

– Je ne la connais pas, dit Laurence d’Ambrun.

En même temps, il y eut des hurlements de douleur dans sa tête. Son cœur cria : Je la connais ! Je sais qui elle est ! Je vais le dire !… Et simplement elle se disait :

– C’est étrange… Hier, ce matin encore, je savais le nom de sa mère… Maintenant, je ne le sais plus !… Je n’ai pas connu votre mère, poursuivit-elle tout haut.

Odette, très pâle, avait eu le geste de déception amère qu’on peut avoir quand on s’éveille d’un beau rêve et qu’on se retrouve aux prises avec la rude réalité de la vie. L’inconnue pouvait parler maintenant. Elle écouterait, curieuse peut-être. Mais la grande joie attendue ne viendrait pas…

Pourtant… son père !

Oui ! Elle chercha à se raccrocher au rêve. Il lui importait de connaître son père. Et soudain la vérité de cet espoir nouveau jeta son éclair : par mon père, j’arriverai à la connaître… ma mère !

– Voici tout ce que je sais, reprenait Laurence. Une nuit… douze ans ont passé sur cette nuit, et cherchent à l’écraser sous leur poids, mais je me souviens. Toujours je me souviendrai !

– Dites ! dites ! palpita Odette.

– Cette nuit-là, un homme d’armes qui était mon… je ne sais comment vous dire…

– Votre ami peut-être ?

– C’est cela ! dit Laurence avec satisfaction. C’était un homme d’armes de la maison de Bourgogne.

– Bourgogne ! interrompit sourdement Odette.

– Oui. Il vint donc me chercher en me disant qu’il y avait beaucoup d’argent à gagner. Je le suivis. Il me conduisit… je n’ai pas le droit de dire où je fus conduite.

– Sans doute un serment fut exigé de vous ?

– Un serment… C’est bien cela, dit Laurence avec la même satisfaction. Mais je puis vous dire que c’était un riche hôtel. Là, on me confia une fillette de cinq ou six ans, on me paya largement, on me donna des instructions.

– Qui vous paya ? Qui vous donna des instructions ?

– Le père de la fillette… Et la fillette, c’était vous.

Odette, doucement, pleurait, les deux mains sur les yeux.

Laurence palpitait. Une affreuse angoisse la serrait à la gorge. Elle saisit les mains d’Odette, et, d’un accent farouche :

– Ne pleurez pas ! Vos larmes révoltent mon cœur. Je tuerais qui vous fait pleurer !

– C’est fini, dit Odette. Continuez.

Laurence parut écouter en elle-même et se débattre. Odette l’entendit murmurer :

– Pourtant, ce sont bien mes souvenirs !

Par degrés, Laurence se calma. Et tout à coup, comme si un nouveau jet de mémoire eût fusé :

– Si vous répétez un mot de ce que je vous dis, c’est ma mort.

– Je ne dirai rien !

– C’est la mort de votre mère !…

– Plutôt mourir, frémit Odette.

– Si votre père sait que vous le connaissez, malheur à votre mère !…

– Jamais ! Jamais il ne le saura !

– Bien, dit Laurence en passant ses mains sur son front. Ce sont maintenant des souvenirs moins pénibles qui montent le long de ma pauvre tête. Selon les ordres que je reçus, je vous pris donc dans mes bras, et vous mis dans une litière qu’escortaient les gens d’armes et qui sortit de Paris. Une fois loin de Paris, dans la litière même, je vous dépouillai de vos vêtements et vous habillai comme une fille de manante…

Odette jeta un cri.

Une aveuglante clarté, pour quelques secondes, illumina la nuit de ses souvenirs. La scène s’évoqua tout entière. Ce changement de costume qui l’avait si violemment impressionnée !… Si elle avait pu avoir un doute sur le récit de cette femme, ce doute se fut alors évanoui.

– Je vous fais horreur n’est-ce pas ? dit tristement Laurence.

– Non. Je sens, je devine que vous n’avez pas cru faire mal.

– J’ai cru faire bien, j’ai cru, je crois encore que si je ne vous avais pas emportée, si je n’avais exécuté les ordres, on vous eût tuée… oh ! pas votre père, ajouta Laurence.

– Pas mon père ! frissonna Odette. Il ne voulait pas me tuer, lui !…

– Il vous…

– Que voulez-vous dire ?…

– Oui. Il faut que je le dise. Il vous…

Laurence se débattait. Elle avait à dire quelque chose que « son souvenir » lui affirmait exact. Et elle ne voulait pas le dire. Cela lui semblait horrible de dire cela !

– Je vous en supplie, murmura Odette.

– Eh bien ! dit Laurence dans un violent effort, « il vous aimait ! »

Un rayon d’ineffable joie éclaira la physionomie d’Odette. Elle n’avait donc pas à accuser son père !… Ce père inconnu ne s’était donc sans doute séparé d’elle que pour la préserver de quelque danger !… Elle pouvait donc…

Elle pouvait AIMER SON PERE !

C’était le triomphe de Saïtano ! C’était la floraison satanique d’une pensée profonde et tortueuse… C’était l’aboutissement du guet-apens moral le plus extraordinaire…

Laurence continua, en racontant exactement, dans les moindres détails, l’arrivée de la litière, à Villers-Cotterets, l’entretien de Gérande et du prêtre, l’exposition de Roselys, la survenue de la duchesse d’Orléans qui prenait l’enfant, la soignait, allait enfin la confier à Honoré de Champdivers.

Seulement, dans ce récit, c’était elle-même qui agissait au lieu de Gérande.

La conviction fut inébranlable dans l’esprit d’Odette que cette femme disait la vérité. Mais alors, une question toute naturelle vint à ses lèvres :

– Comment m’appelais-je en ce temps ?

– Vous vous appeliez… vous étiez un ange ; il me semble que je vous vois, avec votre belle chevelure blonde, si fine qu’on l’eût prise pour un nuage d’or, et, votre sourire… Oh ! je le vois, votre sourire si frais, si pareil à une aurore du ciel, et vos bras autour… autour du cou de votre mère… Vous vous appeliez… oh ! mais je le sais pourtant !

Il y avait une sourde rage dans son accent. Son cœur meurtri sanglotait : Roselys ! Roselys !… Et elle finit par bégayer :

– Je ne dois pas vous le dire… Pas aujourd’hui, du moins !

Odette, avec de l’effroi, cette fois, avait suivi ce qu’elle pouvait deviner de cette lutte.

– Rassurez-vous, dit-elle. Vous ne direz aujourd’hui que ce que vous avez le droit de me dire. Le nom de mon père, continua-t-elle en hésitant, pouvez-vous ?…

– Oui, dit Laurence. Je le puis. Je le dois. Votre père s’appelait alors le comte de Nevers. Il s’appelle aujourd’hui Jean sans Peur duc de Bourgogne.

Odette, qui s’était penchée avidement pour recueillir le nom de son père, se cacha la figure dans les deux mains. Elle se sentit envahie par une terreur qu’elle se reprocha comme un crime filial. Jean sans Peur ! Le nom était maudit. Partout il provoquait des rumeurs de haine. Ce fut avec angoisse qu’elle murmura :

– Mon père s’appelle Jean sans Peur.

– Et s’il se doute que vous savez cela, dit Laurence d’une voix précipitée, votre mère…

En prononçant ce mot, elle se mit à haleter, une teinte livide se plaqua sur son visage, elle râla :

– Votre mère… ta mère, enfant, songe à ta mère !

Au même instant, elle hurla :

– Jean sans Peur ! Jean sans Peur !

Et elle se renversa sur le tapis, s’abattit sans connaissance.

Honoré de Champdivers et dame Margentine aux écoutes entrèrent précipitamment, relevèrent Laurence évanouie ; la gouvernante l’assit dans un fauteuil et lui donna les soins nécessaires, pendant que le vieux chevalier saisissait la main d’Odette toute blanche :

– Qu’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elle dit ?

– Je ne dois pas le révéler, trembla Odette.

– Pas même à ton grand-père ?

– Pas même à mon père ! répondit gravement Odette.

Champdivers jeta un mauvais regard à Laurence. Mais alors il vit le chien Major qui léchait les mains de l’inconnue évanouie, et son vieux cœur de soudard fut ému. Il murmura :

– Pauvre femme !…

– Oui, oui, pauvre femme ! dit Odette. Comme elle a dû souffrir ! Si je pouvais l’arracher à la triste vie qu’elle mène, la garder ici près de moi, la consoler, lui faire oublier… Si elle voulait…

– Oublier ! balbutia Laurence en ouvrant ses yeux hagards, qui me parle d’oublier ?…

Odette saisit les mains amaigries de sa mère et, avec une sorte d’ardeur :

– Si vous consentiez à demeurer ici, vous auriez bien vite oublié vos chagrins ; et puis, j’ai tant de choses encore à vous demander…

Il fut évident que l’inconnue acceptait avec bonheur. Son pâle visage s’empourpra. Il parut certain qu’elle allait accepter. Et pourtant, quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour dire avec résolution :

– Il m’est défendu d’oublier. Oh ! si je pouvais oublier que je suis Jehanne de la rue Trop-va-qui-dure !… Et me rappeler… me rappeler un nom que je ne sais plus, que je cherche en vain dans les décombres de ma mémoire ! Adieu ! Je dois regagner mon logis.

– Reviendrez-vous ? Ah ! promettez-moi ceci, au moins, puisque…

– Je ne sais, dit sèchement Laurence. Il faudra pour cela que je me souvienne.

– Prenez au moins ceci, murmura Odette en pleurant et en lui donnant une bourse.

Laurence prit la bourse, pleine d’or, et la baisa. Puis elle leva les deux mains dans un geste imprécis, bénédiction peut-être, ou inconsciente supplication. Sans plus rien dire, elle s’en alla. Sur un signe d’Odette, Honoré de Champdivers l’escorta jusqu’à la grand-porte de l’Hôtel Saint-Pol.

Comme Laurence allait s’engager sous la voûte, elle se trouva refoulée par une étincelante troupe de cavaliers qui entraient. Elle recula. Ils étaient une cinquantaine, armés en guerre, emmaillotés d’acier, et en avant de ce groupe terrible, la tête découverte selon l’habitude qu’il avait adoptée, venait Jean sans Peur…

Laurence leva les yeux sur le resplendissant seigneur.

Le duc de Bourgogne baissa les siens sur cette femme pauvrement vêtue que son cheval avait failli renverser d’un coup de poitrail.

Les deux regards se croisèrent.

D’une violente secousse, Jean sans Peur arrêta sa monture.

Il était affreusement pâle.

Et elle était livide.

Enfin, elle leva sa main agitée de tremblements convulsifs. Et elle bégaya :

– Son spectre !… Le spectre de celui que j’aimai !…

Comme le pont se trouvait libre, la troupe étant entrée, elle s’enfuit, poussée par l’horreur ; quelques instants, on entendit ses cris inarticulés, puis ce fut tout. Alors seulement, comme délivré d’un cauchemar, Jean sans Peur grelotta :

– Cette femme ! cette femme ! Qu’on l’arrête !

Mais il était trop tard. La femme fut introuvable. Laurence s’était jetée dans ce dédale de ruelles qui enveloppaient l’ancien hôtel des Tournelles. Bientôt elle s’arrêta haletante et regarda autour d’elle. Puis, sans demander son chemin, elle se mit en route vers la rue Trop-va-qui-dure.

Elle y parvint. Vers, le milieu de la rue, elle entra dans une maison basse dont la porte était entr’ouverte et qui se composait seulement d’un rez-de-chaussée. A l’intérieur, elle inspecta tout d’un coup d’œil satisfait, et murmura :

– Me voici enfin chez moi. Heureusement, on n’a rien changé pendant mon absence.

Jamais elle n’avait vu cette maison. Jamais elle n’avait pénétré dans cette chambre. Jamais elle ne s’était hasardée dans la rue infâme qui portait ce curieux sobriquet de Trop-va-qui-dure.

Jean sans Peur avait mis pied à terre. Ocquetonville et Guines qui se trouvaient près de lui l’entendirent murmurer :

– Un spectre ? Qui sait ? Que veut-il ? Pourquoi me cherche-t-il ?

Il secoua la tête, et, d’une voix étrange, demanda :

– Vous avez vu cette femme ?

– Oui, monseigneur, une mendiante qu’on a laissé entrer.

– Vous êtes sûr de l’avoir « vue ? »

– Sans doute ! dit Guines étonné.

Jean sans Peur regarda autour de lui d’un air de défi. Un nom à peine prononcé vint expirer sur ses lèvres. Mais ce nom retentit en lui avec fracas. Il tressaillit. De nouveau il se secoua, et se dirigea vers le palais de la reine.

Alors, cette terreur superstitieuse qui l’avait envahi se dissipa. Il oublia le spectre. Laurence d’Ambrun s’évanouit. Il ne vit plus que l’immense domaine, formidable et sombre synthèse du monde féodal. Et il se dit que lui, l’homme de la force, lui le Féodal, allait devenir le maître de ce domaine, maître de Paris, de la France, du monde ! L’orgueil le transfigura. Il se cria :

– L’obstacle est abattu. Orléans est mort ! Isabeau est à moi ! Berry ne compte pas. Un souffle détruira le roi Charles. Oui, oui, je sens que mon heure est venue, que rien, maintenant, ne se dresse entre mon rêve et moi, car Orléans est mort, et maintenant, je suis le plus proche héritier de la couronne de France…

A ce moment même, une troupe entra dans l’Hôtel Saint-Pol.

Jean sans Peur s’immobilisa, les nerfs tendus, les poings crispés…

Ces cavaliers qui entraient, et mettaient pied à terre à vingt pas des cavaliers bourguignons, il les reconnut : pêle-mêle, c’étaient les gentilshommes du duc d’Orléans et du comte d’Armagnac dont la fille était fiancée à Charles d’Orléans, le fils du mort. Tous portaient une écharpe noire. Quand ils eurent mis pied à terre, d’une seule voix qui tonna, roula, éveilla de longs échos lugubres, ils crièrent :

– Vengeance !… Vengeance !… Mort à l’assassin !…

Jean sans Peur haleta, se courba, recula jusque dans le vestibule où jadis, jeune, emporté par l’amour et l’ambition, il était venu à l’appel d’Isabeau de Bavière. Il grelotta :

– L’assassin !…

Presque aussitôt, il se redressa, flamboyant d’orgueil, et d’une voix rude, entre les dents :

– Le meurtrier ! Le vainqueur ! Le dompteur !

Mais, à nouveau, les inquiétudes, larves rapides, envahirent son cerveau surchauffé ; il se pencha pour mieux voir… Le groupe des partisans d’Orléans s’ouvrait : d’une litière descendit une femme en blanc et noir, portant les insignes du grand deuil, brisée, chancelante, pâle comme la douleur…

C’était Valentine, c’était la duchesse d’Orléans, c’était la veuve !…

Un homme lui offrit la main, et Jean sans Peur le reconnut aussitôt. Jean sans Peur grinça des dents, Jean sans Peur entrevit que la mort du duc d’Orléans ne lui livrait pas la puissance, et qu’en de rudes batailles, des flots de sang couleraient encore avant qu’il ne pût saisir la couronne.

Cet homme qui, donnant la main à Valentine, se dirigeait vers le palais du roi, c’était Bernard VII, comte d’Armagnac, seigneur du Fezensac et du Fesensaguet, du Pardiac, de la Gaure, de la Lomagne, du Charolais, un terrible guerrier, dur aux autres, dur à lui-même, réputé pour brave comme l’épée, implacable comme la dague de miséricorde qui achève le blessé…

De loin, le groupe des cavaliers bourguignons regardaient cela.

Les cavaliers d’Orléans et d’Armagnac se tournèrent vers eux.

Un silence effrayant pesa sur l’Hôtel Saint-Pol. Les regards qu’échangèrent les deux troupes se heurtèrent en des flamboiements de haine et de défi : La grande guerre civile des Bourguignons et des Armagnacs commençait.

Jean sans Peur s’élança vers le majestueux escalier qui conduisait à la grande galerie, à ce moment même, levant les yeux, il vit là-haut, au bord de l’escalier, Isabeau qui l’attendait, comme jadis.

Et comme jadis, le palais de la reine semblait vide.

Rapidement, Jean sans Peur fut près d’elle et, à voix basse, commença :

– Cette nuit, Louis d’Orléans…

– Je sais ! interrompit la reine. Bois-Redon a tout vu. Il a vu tomber Orléans. Il est venu me faire le récit de l’affaire. Jean de Bourgogne, vous voici donc sur le chemin qui mène au trône…

Elle parlait d’une voix grave. Jean sans Peur, d’un regard en dessous, l’étudia, – et il vit qu’elle l’admirait. Il sentit qu’elle était à lui !

Il en arrivait à oublier Odette de Champdivers, à oublier même cette ambition de tempête qui le poussait dans la vie, épave de crime, sur un océan rouge.

Brusquement, il ouvrit les bras et la saisit. Elle se laissa faire, s’abandonna, et peut-être en cette minute, l’amour se réveilla-t-il en elle, impérieux, sincère dans son impétuosité.

Quelques instants, ils demeurèrent enlacés, les lèvres unies. Dans la cour d’honneur, au loin, une rafale passa :

– Vengeance ! Vengeance !…

– Vous êtes roi ! murmura Isabeau vivante de passion.

– Vous serez l’Impératrice ! gronda Jean sans Peur.

– Vengeance ! mugit la rafale. Mort à l’assassin !…

Isabeau tressaillit. D’un effort de volonté, elle se reprit, s’arracha à la rude étreinte, et tout aussitôt sa pensée tortueuse se rejeta dans le drame que lentement, sûrement, elle échafaudait.

– Ce n’est pas fini, dit-elle froidement. Votre femme Marguerite…

Un geste terrible de Jean sans Peur l’arrêta : une condamnation à mort.

– Berry ! murmura-t-elle.

– La hache du bourreau ! gronda-t-il. Je sais qu’il complote contre le roi. C’est suffisant, je pense !

– Le roi ?…

– La maladie le tuera, dit-il. Nous aiderons le mal. J’ai fait venir deux guérisseurs…

– Nous ne pouvons rien contre le roi tant que l’intruse, la guérisseuse, la petite reine est près de lui !…

– Odette de Champdivers ! bégaya Jean sans Peur.

– Il faudrait faire disparaître cette fille. Je vais m’y employer dès aujourd’hui.

Et dans un éclat de rire où se déchaînait sa haine de femme :

– La petite reine !…

– La faire disparaître ? murmura Jean sans Peur.

– Oui, dit Isabeau. L’enlever, par exemple. Une fois en lieu sûr… Mais ne vous inquiétez pas de ceci. Je sais l’homme qui se chargera de cette besogne.

Elle songeait à Hardy de Passavant.

– Je m’en charge ! ajouta Jean sans Peur.

Et en un instant, il édifiait le plan nouveau : enlever Odette, la transporter à l’hôtel de Bourgogne ; là, il serait le maître ; là, Odette de Champdivers serait réduite à l’impuissance.

Et comment Isabeau saurait-elle qu’Odette devenait la maîtresse de Jean sans Peur ? Oui, oui, sa double passion serait ainsi victorieuse : de l’Hôtel de Bourgogne à l’Hôtel Saint-Pol, d’Odette à Isabeau ! L’une lui donnait l’amour pur qu’il rêvait… qu’il croyait rêver… l’autre lui donnait les violences de la passion – et l’empire du monde ! Il répéta :

– Je me charge de faire disparaître cette fille.

– Un fois en lieu sûr, dit Isabeau, nous verrons. Il est impossible de la tuer dans le palais du roi, mais ailleurs, ce même coup de poignard qui tua Laurence d’Ambrun…

Il pâlit. Le spectre !… Le spectre se levait. Il l’écarta d’un geste furieux. Ce n’était pas le moment de s’abandonner à la terreur. Isabeau acheva :

– J’ai l’homme sous la main. Je n’ai qu’un signe à faire. La guérisseuse disparaîtra. Il est nécessaire que ceci soit fait promptement.

– Sous trois jours ! affirma Jean sans Peur. Je m’en charge et veux m’en charger seul.

Il songeait à la promesse de Saïtano : sous trois jours, il verrait Odette soumise, aimante peut-être, et il frissonnait de sa morbide espérance que ravageait le doute.

– Avant trois jours, songea Isabeau, Passavant m’aura débarrassé d’Odette. Allez, reprit-elle. Il ne faut pas qu’on vous soupçonne. Maintenant, il faut défier la tempête d’Armagnac, Allez chez le roi. Soyez le premier à réclamer vengeance contre le meurtrier de Louis d’Orléans… Un mot encore… C’est Ocquetonville qui a porté le coup au duc. Ceci est une terrible faute. Pourquoi avoir employé vos gens ?

– Parce que, dit Jean sans Peur, l’homme sur qui je comptais s’est refusé. Au dernier moment, il était trop tard pour hésiter.

– Qui était cet homme ?

– Celui-là que vous avez rencontré près de Vincennes.

– Le chevalier de Passavant !

Isabeau avait jeté ce nom comme un cri. Son regard agrandi se fixa sur Jean sans Peur.

– Qu’en avez-vous fait ? demanda-t-elle d’une voix morne.

– Rassurez-vous, dit Jean sans Peur, il ne trahira pas mon secret. Il dort maintenant au fond de la Seine. Passavant n’est plus.

Isabeau ressentit au cœur une douleur aiguë. Elle allongea les griffes comme pour se jeter sur Jean sans Peur. Pourquoi ? Que se passait-il en elle ? Cette soudaine nouvelle de la mort de Passavant lui révélait-elle quelque sentiment encore enfoui sous l’amas des sentiments multiples qui se dressaient en elle ? Une sorte de rage, un instant, se déchaîna dans son esprit. Mais elle se contint, et éclata de rire.

– Savez-vous, dit-elle, qui est ce Passavant que vous avez tué ?

– Il nous l’a dit dans la forêt de Vincennes.

– Eh bien, il m’a dit, à moi, la vérité ; c’est cet enfant que vous avez fait enfermer dans la Huidelonne, le même qui vit votre mariage avec Laurence d’Ambrun, le même que le sorcier Saïtano vous amena au palais de Beautreillis…

Jean sans Peur fut agité d’un frisson. Mais Passavant était bien mort, maintenant. Bruscaille, Bragaille et Brancaillon avaient fait les choses en gens d’expérience. Une pierre au cou, une pierre aux pieds, Passavant « dormait au fond de la Seine ».

Jean sans Peur écarta ce souvenir inutile, réfréna la vaine inquiétude qui s’était levée en lui, et prit congé d’Isabeau. Une longue minute, les mains dans les mains, ils se contemplèrent avec une passion sauvage.

– Je ne peux rien sans lui, songeait-elle. Il est l’homme sur qui je dois m’appuyer… puisque Passavant n’est plus.

– Sans elle, je ne suis rien, se disait-il. Elle est l’étoile qui m’attire et éclaire la sombre route que je parcours.

Oui, ils se sentaient enchaînés l’un à l’autre. Oui, il y avait de la passion dans leurs deux cœurs. Oui, ils s’admiraient, comme des démons qui voient se refléter l’un sur l’autre l’effroyable beauté de leurs conceptions. Mais en même temps, chacun d’eux sentait couver la haine sous cet amour.

Pour lui, elle était celle qui voulait tuer Odette.

Pour elle, il était celui qui avait tué Passavant.

Un instant, chacun d’eux vit flamber dans les yeux de l’autre cette haine pareille au brasier qui tôt ou tard le dévorera. Et dans le même moment, ils furent dans les bras l’un de l’autre, s’étreignant avec une telle fureur de passion qu’on eût dit qu’ils voulaient s’étouffer.

Bientôt Jean sans Peur descendit le vaste escalier et, à travers les rumeurs de l’Hôtel Saint-Pol, marcha au palais du roi. Il atteignit rapidement le cabinet du roi Charles.

Il s’avança d’un pas assuré, s’arrêta près du comte d’Armagnac :

– Sire, dit-il, je viens d’apprendre l’abominable crime qui prive le royaume du plus brillant, du mieux doué de ses gentilshommes ; le roi, d’un frère bien-aimé ; et moi, d’un ami bien cher. Sire, il ne s’agit pas ici d’un meurtre vulgaire. C’est vous-même qu’on a voulu atteindre…

Charles écoutait avec attention. Des larmes coulaient sur ses joues amaigries. Il n’aimait pas son frère qu’il soupçonnait de comploter. Mais ce fou, dans ses moments de lucidité, n’était pas méchant homme. Sa douleur, pour être modérée, n’en était pas moins sincère.

– Sire, acheva le duc de Bourgogne, il faut trouver le criminel. Il faut qu’un châtiment terrible éternise dans la mémoire de vos peuples le souvenir du forfait et la punition. Je demande à être chargé de ce soin.

Charles VI allongea sa main tremblante et dit :

– Vous venez trop tard.

– Que veut dire Votre Majesté ?

– Demandez-le au comte d’Armagnac.

Et se tournant vers Valentine prostrée dans un fauteuil, il eut un geste de compassion sincère, alla lentement à elle, lui prit les deux mains, et d’une voix très douce, murmura :

– Venez, ma chère sœur. A peine capable, hélas, de mesurer moi-même l’étendue du malheur qui nous frappe, je ne sais pas trouver les paroles qui consoleraient votre deuil. Mais je sais quelqu’un, je sais un ange qui saura adoucir votre douleur.

Et comme Valentine secouait la tête :

– La voici ! ajouta soudain le roi avec une sorte de religieuse tendresse.

Valentine leva les yeux et vit Odette qui s’avançait, les yeux en pleurs. Odette venait d’apprendre le meurtre. Et son premier mot avait été : Seigneur, comme ma chère marraine va souffrir !… Dès qu’elle eût su que la duchesse d’Orléans était chez le roi, elle était accourue.

Elle entra, ne songeant qu’à consoler celle qui lui avait q

XXVII – L’ESCABEAU DE GRINGONNEUR

D’après le peu qu’avait entrevu Gringonneur dans l’antichambre d’Odette de Champdivers, le lecteur a pu reconstituer les décisions prises par le duc de Bourgogne. Précisons : Jean sans Peur avait un double intérêt à s’emparer d’Odette par ruse et violence. D’abord, intérêt d’ambition ; il lui était nécessaire de pouvoir dire à Isabeau : « Vos ordres sont exécutés ; il n’y a plus de petite reine à l’Hôtel Saint-Pol ; vous êtes l’unique et souveraine maîtresse. » Ensuite, intérêt passionnel.

La promesse de Saïtano se réalisait avec une rapidité qui l’épouvantait et lui donnait de la puissance du sorcier une idée extraordinaire ; l’attitude d’Odette était transformée ; Odette l’aimait ; il lui fallait profiter sur-le-champ de ce nouvel état d’âme qui, peut-être, ne durerait que quelques jours ou quelques heures.

La décision de Jean sans Peur fut prise à l’instant même où Odette lui jeta ce regard de tendresse inexplicable, incompréhensible.

La situation de Jean sans Peur et d’Odette était dramatique au premier chef. Le fait que l’un et l’autre ignoraient l’effroyable drame qu’ils se jouaient, la rendait plus poignante.

Jean sans Peur ne savait pas qu’Odette était sa fille. Odette ne savait pas que « son père » l’aimait d’un amour violent.

Quoi qu’il en soit, Jean sans Peur résolut d’agir.

Le plan fut simple : les quatre assassins du duc d’Orléans, tout échauffés de leur victoire, ayant encore le goût du sang à leurs mufles, ne demandaient qu’à se ruer sur quelque nouvelle proie. Dès que le comte d’Armagnac se fut éloigné, le maître les conduisit sur le champ de bataille et leur fit la démonstration du nouveau fait d’armes :

Honoré de Champdivers, proprement étranglé ou poignardé, au choix.

Répétition du même jeu en ce qui concernait dame Margentine.

Odette bâillonnée.

Le poste de l’Hôtel Saint-Pol gagné.

La jeune fille transportée à l’Hôtel de Bourgogne.

C’était facile. C’était là une de ces honorables expéditions sans gros risques, amusantes au fond, et puis il y avait de l’amour sous roche : les quatre furent enthousiasmés. Jean sans Peur fut certain que la nuit suivante, un peu après minuit, Odette de Champdivers serait noblement hébergée à l’Hôtel de Bourgogne.

Les quatre se préparèrent à agir.

Là-dessus, nous pouvons revenir à Jacquemin Gringonneur, qui continuait à réfléchir avec l’intrépidité d’un gosier que rien ne peut désaltérer. Il avait passé là sa journée, ruminant, songeant, frissonnant parfois de peur, et s’échauffant parfois à des colères terribles.

Ayant établi qu’en somme c’était Odette de Champdivers qui était menacée, il chercha un moyen de la sauver, sans s’exposer lui-même à quelque coup de dague. Ce moyen, il ne le trouvait pas.

Et il se remit à boire tout seul dans l’espoir de trouver enfin une bonne idée. Vers le sixième flacon il trouva enfin la bonne idée. Il l’étudia avec la conscience qu’il mettait à toutes choses, c’est-à-dire qu’il vida son septième flacon jusqu’à la dernière goutte.

Cette idée consistait à prévenir le chevalier de Passavant.

– Nestor lui-même, se disait Gringonneur, n’eût pas mieux trouvé. Ce jeune homme me paraît posséder la bravoure et la force d’Ajax. Il est généreux. Il cherche aventure. C’est lui qui sauvera la noble demoiselle et le vieux chevalier. Et que m’en aura-t-il coûté ? La peine de monter cet escalier et de frapper à la porte de ce brave. Allons !

Gringonneur se leva, et il faut dire que, pour le coup, il était résolu à agir. Tout à coup, il se rassit, pétrifié par la soudaine apparition de Scas, Guines, Ocquetonville et Courteheuse qui, à grand tapage, venaient d’entrer dans le cabaret. Jacquemin retomba sur son escabeau. Les quatre spadassins avisèrent une table voisine à laquelle deux hommes de mauvaise mine avaient pris place.

– Holà ! grogna Ocquetonville, qu’on déloge, manants, et qu’on nous cède la table !

Des deux hommes, l’un pâlit et porta la main au manche d’un poignard passé à sa ceinture. Mais l’autre lui saisit le bras, le força à se lever, jeta une pièce sur la table, et dit froidement :

– C’est juste, des manants comme nous doivent céder la place à vos seigneuries. Allons, camarade, assez bu pour ce soir. En route !

Si le chevalier de Passavant, à qui songeait Gringonneur, se fût trouvé là, il eût reconnu, dans l’homme qui venait de parler, l’Ecorcheur de la forêt de Vincennes, à qui il avait fait don à la fois de la vie et de la liberté.

Les deux hommes sortirent.

Dehors, il faisait nuit noire. La rue était déserte. A peine si de loin en loin les lumières de quelque taverne rayaient la chaussée d’une bande de pâle lumière.

Ils traversèrent la rue, et, avec l’agilité de bêtes nocturnes, escaladèrent le mur de clôture du logis Passavant. Nul ne les avait vus. Les eût-on vus que nul ne se fût avisé de leur demander compte de cette escalade.

Abandonné, ruiné, l’hôtel Passavant avait mauvaise réputation dans le quartier et passait pour être devenu un repaire de truands ou d’écorcheurs, ou de spectres, ou de sorciers, d’on ne savait quoi enfin qui sentait la corde, le soufre, le fagot…

Quant aux quatre spadassins, ils avaient à grands cris demandé du vin, et toute l’armée de Thibaud Le Poingre s’empressait à servir ces clients d’importance. Les quatre se mirent à boire coup sur coup : ils avaient besoin de s’exciter.

Le moment de l’attaque approchait : il était dix heures, on les attendait à onze à la grande porte de l’Hôtel Saint-Pol.

Ils demandaient donc au vin la générosité nécessaire pour octroyer à un vieillard et à une femme bonne mesure de coups de dague. Du moins, ils croyaient lui demander cela. En réalité, ils lui demandaient encore et surtout l’oubli…

L’oubli de la voix qui, du fond de la nuit, leur avait crié : Ocquetonville, Guines, Scas, Courteheuse, tu mourras de ma main !… C’était sa voix ! C’était la voix de Passavant !

Ils riaient aux éclats, mais leurs yeux ne riaient plus. Leurs yeux se disaient : C’était sa voix !… Ils parlaient haut, injuriaient les valets, pinçaient les servantes, mais leurs yeux chargés d’inquiétude et de soupçon étaient aux aguets…

– Par la jupe de Juno ! gronda Gringonneur en se levant, je crois qu’il est temps de monter chez le jeune lion de là-haut…

– Bah ! fit à ce moment Ocquetonville dans un éclat de rire strident, n’y pensons plus : Passavant est mort !…

Pour cette fois encore, Jacquemin Gringonneur se rassit. Il était très pâle… Sourdement, il se répéta :

– Passavant est mort !…

– Le pauvre diable boit de l’eau, reprit Courteheuse. Les truands ne l’ont-ils pas jeté à la Seine ?

– Après l’avoir dagué proprement, ajouta Guines.

– Puisque Passavant boit de l’eau, dit Scas, je veux boire sa part de vin ; j’ai soif, rien qu’à l’idée de le savoir au fin fond du fleuve.

Gringonneur passa une de ses mains sur son front. Il était dégrisé. Il se pencha vers la table voisine.

– Messeigneurs, dit-il en tremblant, ne dites-vous pas que le chevalier de Passavant est mort ?

– Mort et enterré, dit Guines. Oui, mon digne barbouilleur de cartes.

– Enterré ! grogna Scas, c’est faux. La vérité avant tout. Passavant est dans l’eau.

– Quoi ! fit avec effort Gringonneur, en êtes-vous bien sûrs, mes gentilshommes ?

– A telles enseignes, dit Ocquetonville avec un clignement des yeux, que nous avons vu ce pauvre chevalier tout percé de coups. Nous avons voulu le ranimer… mais il était trop tard.

– Trop tard, maître Gringonneur ! dit Guines.

– Et les mêmes truands qui l’avaient lardé l’ont jeté ensuite à la Seine, ajouta Courteheuse. C’est dommage, c’était un brave. A la santé de Passavant !… Buvez donc, messire Gringonneur !

Les quatre spadassins vidèrent leurs gobelets. Gringonneur, machinalement, les imita. La tête lui tournait, et, cette fois, ce n’était plus sous l’influence du vin. Il comprenait que, par sa faute, Odette de Champdivers était perdue. Le pauvre diable, en quelques instants, roula force projets dont le plus raisonnable était d’attendre que les estafiers fussent sortis, de courir à l’Hôtel Saint-Pol par un raccourci de ruelles où ils ne se hasarderaient pas sans doute, et de donner l’alarme.

– Onze heures bientôt ! fit tout à coup Courteheuse.

– Diable ! dit Guines, il est temps de rentrer à l’Hôtel de Bourgogne, si nous ne voulons coucher dehors.

– En route ! commanda Ocquetonville rudement.

Quelques instants plus tard, Gringonneur, vit qu’il était seul dans la salle. Thibaud le Poingre s’était retiré dans sa chambre. Seul, Perrinet restait pour fermer.

– Allons ! se dit Jacquemin en se soulevant.

Il était dit que, ce soir-là, une fatalité rivait Gringonneur à cet escabeau.

En effet, le bohème se rassit. Il claquait des dents. Il était blême. Ses cheveux se hérissaient. Son bras étendu désignait à Perrinet ébahi une vision, un spectre, une apparition qui l’épouvantait.

– Lui ! bégayait Gringonneur, oh ! c’est bien lui !…

– Sans doute, fit tranquillement le valet, c’est M. le chevalier de Passavant…

C’était Passavant, en effet. Il entra, s’approcha de Gringonneur, et, avec son mince sourire ironique :

– Vous buvez trop, maître Jacquemin. Si vous continuez, il ne restera plus rien pour moi, et je serai forcé d’aller gîter ailleurs, ce qui désobligera votre ami Thibaud.

– Quoi ! balbutia Gringonneur, vous n’êtes pas mort ?

– Et pourquoi serais-je mort ? dit Passavant.

– Quoi ! Des truands ne vous ont pas lardé de je ne sais combien de coups de dague ?

– Vous pouvez voir que je suis à peu près intact.

– Quoi ! Ces mêmes truands ne vous ont pas jeté dans le fleuve ainsi que le prétendaient les sires de Scas, de Courteheuse, de Guines et d’Ocquetonville ?

– Ah ! ah ! fit Passavant, c’est autre chose. Je suis mort et bien mort, maître Gringonneur. Je vous prie de ne pas oublier cela. Et vous m’y faites songer, il faut que j’en prévienne aussi l’honnête Thibaud, ce qui lui sera une occasion de me présenter sa note. Quant à toi, ajouta-t-il s’adressant à Perrinet, si tu t’avises jamais de dire que tu m’as vu vivant, je te coupe les oreilles, je les fais fricasser aux petits lards et je te force à les manger.

Perrinet disparut avec célérité.

– Bonsoir, maître Jacquemin, dit le chevalier en se dirigeant vers l’escalier. N’oubliez pas que je suis mort.

Gringonneur se dressa tout d’une pièce. Victoire, cette fois : il ne retomba pas sur le fatal escabeau ! Il courut à Passavant, le saisit par le bras, et avant que le chevalier eût eu le temps de réprimer cette familiarité :

– Savez-vous, mon gentilhomme, que je vous ai attendu toute la journée ! Savez-vous que les quatre chiens enragés dont je vous parlais, courent en ce moment à l’Hôtel Saint-Pol ! Savez-vous qu’ils doivent tuer Honoré de Champdivers ! Ah ! monsieur le chevalier, si vous avez pitié de ce malheureux vieillard, de la noble demoiselle qui…

Passavant saisit violemment Gringonneur au bras, et gronda :

– Quelle noble demoiselle ? Odette ?

– Mais oui…

– Et tu dis qu’elle est menacée ? Parle donc, sacripant !

– Oh ! oh ! fit Gringonneur. Si vous m’effrayez ainsi, avec votre terrible figure et vos yeux de démon, je ne pourrai plus parler… Elle est menacée, peut-être. Elle, ou le roi, je ne sais au juste. Ce qui est sûr, c’est que ce soir, en ce moment même, Ocquetonville, Guines, Scas et Courteheuse doivent entrer dans le palais du roi.

Passavant n’en entendit pas plus long. Il poussa Gringonneur devant lui et celui-ci, effaré, ahuri, se trouva dehors, toujours courant, toujours traîné par Passavant qui disait :

– Tu es un familier de l’Hôtel Saint-Pol ?

– Oui, par le diable, mais…

– Tu dois connaître le mot de passe ?

– Oui, par Jupiter, mais…

– Charge-toi de me faire entrer, ou je t’étripe !

– Je m’en charge, mais lâchez-moi ! vociféra Gringonneur.

Passavant, alors, consentit à lâcher le peintre des cartes de Sa Majesté. Les deux hommes, par des raccourcis, continuèrent leur course et débouchèrent dans la rue Saint-Antoine juste à point pour voir quatre ombres se glisser dans l’Hôtel Saint-Pol par la grande porte qui se referma.

– Ce sont eux ! souffla Gringonneur. Nous arrivons à temps !

– En avant ! fit le chevalier entre les dents.

Ils arrivèrent devant la porte. Sur les instances de Gringonneur, Passavant s’arrêta à quelque distance, et le bohème s’avança seul pour parlementer avec l’arbalétrier posté en sentinelle avancée.

Passavant, bouillant d’impatience, entendit que des paroles étaient échangées à voix basse. Puis il vit venir à lui Gringonneur.

– Nous entrons, n’est-ce pas ? haleta le chevalier.

– Non ! fit Gringonneur d’une voix sourde, le mot de passe vient d’être changé.

– Malédiction !

q

XXVIII – L’ATTAQUE

Jean sans Peur, dans la journée, avait pris ses précautions. Après son entrevue avec Armagnac, encore tout bouleversé de cet adorable sourire d’affection filiale qu’Odette lui avait adressé, il s’en fut trouver la reine.

– Cette nuit, dit-il, je vous débarrasse de la petite reine.

Isabeau écouta attentivement, approuva le plan et ne soupçonna pas que le duc de Bourgogne agissait dans un personnel intérêt d’amour.

Seulement, elle perfectionna l’attaque sur trois points.

« Il y a, songea-t-elle, trois secours possibles pour l’intrigante. D’abord les gardes que lui a donnés le fou, ensuite le chien, enfin, ce qui peut venir du dehors. »

Quant à Honoré de Champdivers, les estafiers bourguignons s’en chargeaient.

Pour tout secours – imprévu – qui pourrait arriver du dehors, une mesure suffit : elle ordonna qu’à partir de onze heures du soir, le mot de passe fût changé aux portes de l’Hôtel Saint-Pol, de façon que nul ne pût entrer. Exception fut faite pour les quatre spadassins.

En ce qui concerne Major, comme le chien avait l’habitude tous les jours vers le soir d’errer dans les cours, un valet fut chargé de s’en emparer.

Nous avons dit que c’était un chien de grand luxe par sa beauté impeccable. Il était un peu bête, comme tous les êtres de luxe. Il avait un faible pour certaine pâtisserie. Beau, bête, gourmand, c’étaient plus de qualités qu’il n’en fallait.

Le valet, vers six heures du soir, le rencontra rôdant dans la cour des pâtisseries. Il l’invita poliment à entrer dans le bâtiment où trois fours en pleine opération laissaient s’échapper de bonnes odeurs de galettes et de flans. Le chien n’hésita pas, suivit de bonne grâce cet introducteur qui lui semblait animé des meilleures intentions, et tout à coup le brave Major se trouva enfermé en compagnie de pâtisseries diverses dans une étroite pièce d’où ses hurlements ne le purent tirer. Simplement, il y eut une hécatombe de gâteaux.

Restait la salle des gardes. Ce fut l’affaire de Bois-Redon.

– Je vais mater ces chiens-là, songeait-il en balançant ses formidables épaules – comme j’eusse maté le Major, si on me l’eût donné à étrangler. Mais la reine ne voulait pas tuer le chien… Faiblesse de femme trop tendre.

Bois-Redon se trompait. Ce n’est pas par sensibilité que la reine avait épargné Major : Une fois le coup fait, une fois Odette disparue et le cadavre de Champdivers enlevé, le chien ramené dans les appartements de la jeune fille devait par sa seule présence témoigner que rien de tragique ne s’était passé : Odette aurait fui avec son grand-père, voilà tout.

Bois-Redon atteignit sans encombre la salle où douze piquiers étaient de garde pour veiller à la sûreté d’Odette.

– Bonsoir, camarades, dit-il en entrant, je m’ennuie ; je viens donc boire et jouer avec vous. Eh bien, quoi ? qu’avez-vous à me regarder comme des oies qui trouvent un morion sur leur fumier. Je viens boire et jouer, voilà.

Le fait est que les braves piquiers étaient ahuris de l’honneur, et inquiets !

Bois-Redon, c’était le capitaine de la reine. Et c’était aussi un redoutable compagnon.

Les gardes soupçonnèrent quelque traquenard, et que l’invite, si elle était acceptée, aboutirait à une mise au cachot ou à une distribution de coups de pied.

Cependant, lorsqu’ils virent le capitaine s’asseoir à la table et poser devant lui un jeu de cartes avec une poignée d’écus d’argent, ils se rapprochèrent timidement.

Bois-Redon saisit la cruche et emplit les gobelets. On but. Les soldats admirèrent. Leur vanité fut flattée. Et enfin leur enthousiasme éclata lorsque Bois-Redon s’écria :

– Jouons ! Je mets mes écus contre vos mailles !

– Quoi ! s’écria l’un des gardes.

– Oui, quand je perdrai, c’est un écu que je paierai. Quand vous perdrez, ce sera une maille.

La vue du tas d’argent fascina les pauvres diables. Ce ne fut pas de l’ardeur qu’ils mirent au jeu, ce fut de la frénésie.

Bois-Redon riait sous cape. La cruche vide, il en envoya chercher d’autres. Au bout d’une heure, les gardes étaient ivres.

Vers minuit, Bois-Redon, ayant perdu ses écus d’argent, vida sur la table un sac plein d’or, et cria :

– Jouons ! Et buvons, cornes du diable ! Et rions, ventre du pape !

On eût pu prendre d’assaut le palais du roi : Les douze ne se fussent pas dérangés. Ils n’eussent pas entendu le bruit de la bataille… ils ne n’entendaient plus eux-mêmes.

– Allons ! fit tout à coup Bois-Redon vers deux heures dû matin, ce doit être fini.

– Qu’est-ce qui est fini ? bredouilla un ivrogne.

– Fini de rire ! dit Bois-Redon.

Et il fit une rafle générale de l’argent et de l’or qui se trouvaient disséminés sur la table par petits tas devant chaque joueur. Puis, engouffrant le tout dans son escarcelle, il s’en alla, laissant les malheureux étourdis, hébétés du chagrin de voir finir si mal un si beau rêve doré : ils étaient plus pauvres que devant, car non seulement le capitaine avait raflé les pièces qu’il avait apportées, mais encore il emportait la menue monnaie.

Laisser toute cette fortune à ces manants comme le voulait la reine ! songeait-il en ricanant… Allons donc, la reine est trop faible pour les chiens. Mais moi j’ai maté ces drôles.

Telle fut l’agréable farce que le sire de Bois-Redon, cette nuit-là, joua aux braves piquiers du roi qui, tout compte fait, s’en trouvèrent fort honorés.

De tout ceci il résulta que Courteheuse, Guines, Scas et Ocquetonville purent opérer à l’aise et sans crainte d’être interrompus.

La besogne leur avait été mâchée. De plus, aux abords de l’Hôtel Saint-Pol, attendait à un coin de rue une litière munie d’une bonne escorte. Elle était là pour Odette.

Les quatre, donc, se glissèrent dans l’Hôtel Saint-Pol. Arrivés au palais, ils hésitèrent pourtant : ils risquaient de se heurter à quelque ronde qui eût donné l’éveil.

Comme ils se consultaient devant la grand’porte, une ombre se détacha du mur, s’avança jusqu’à eux – quelqu’un qui s’enveloppait dans les plis d’un manteau noir. Et ce quelqu’un leur dit simplement :

– Suivez-moi, je vais vous conduire.

Ils s’inclinèrent, frémissants, et d’un seul geste sortirent leurs dagues, comme si la seule présence de cet être leur eût soufflé les pensées de meurtre.

C’était la reine Isabeau de Bavière.

Elle marcha la première. Le long des grands couloirs, boyaux de ténèbres, ils la suivirent, serrés l’un contre l’autre, les dents serrées, l’œil dilaté. Isabeau, enfin, s’arrêta devant une porte et dit :

– C’est ici. Il faut entrer sans faire de bruit.

Ocquetonville introduisit son poignard dans la fente, et pesa. La lame se cassa tout net. Ocquetonville recula en grondant un juron.

– Silence ! dit la reine.

Avec le poignard brisé, Courteheuse essaya de travailler la serrure. Mais la serrure résista comme avait fait la porte. Courteheuse invectiva furieusement le pape, le diable et les saints.

Alors Guines et Scas appuyèrent leurs épaules au battant. Il y eut un craquement. La porte béa un peu. Courteheuse et Ocquetonville vinrent à la rescousse. Les muscles tendus, les veines des tempes gonflées, les quatre poussaient d’un lent effort continu.

– Qui va là ?… cria une voix rude, venue de l’intérieur.

– Silence ! dit la reine.

Les quatre continuèrent à pousser, sans un mot.

– Que veut-on ? dit la voix. Au large !

Les assassins commencèrent à grogner des insultes. Ils voulaient tuer. La porte, encore, craqua.

– Mort au diable ! gronda la voix, ne vous mettez pas tant en peine, je vais ouvrir !

– Ouvre ! rugirent les assassins.

Fous furieux, ils assénèrent des coups sur la porte. Et Champdivers leur cria :

– J’ouvre. Doucement, mes agneaux ! Dans un instant, vous trouverez que j’ai ouvert trop tôt !

Et brusquement, la porte s’ouvrit. Les quatre, emportés par l’élan, firent irruption dans la salle ; un instant éblouis par la lumière, presque aussitôt, ils virent le vieux Champdivers debout devant une deuxième porte, le poignard à la main gauche, l’épée à la main droite. Il criait :

– Comment ! Vous n’êtes que quatre ? A vous entendre, je croyais une armée. Ici, chiens ! Qu’avez-vous à aboyer ? Que voulez-vous ? Par Dieu ! je me suis vu devant dix ennemis à la fois, et c’étaient des hommes ! Ici, vous dis-je ! Nous allons rire !

Les quatre s’avançaient, l’épée au poing. Ils ne disaient plus rien. Devant la bête à égorger, ils éprouvaient la satisfaction de la meute à la minute de l’hallali.

Soudain, ils se déchaînèrent. Tous ensemble, rués, il y eut un tourbillon d’aciers entrechoqués, une bordée d’insultes et de jurons, les cris de la joie convulsive du meurtre, et l’effroyable rage de tuer les fit bondir. En un instant, le vieux soudard fut débusqué de son poste et obligé de reculer vers la porte qu’il avait ouverte lui-même, le pauvre fou de bravoure.

Les coups pleuvaient. Mais il se défendait bien. Il n’était pas touché encore. Sa large épée, brusquement, décrivit un demi-cercle, pareil, dans la demi-obscurité, à ces zébrures d’éclairs fauves qui déchirent le ciel. Les quatre reculèrent, haletants. Champdivers éclata de rire.

– Allons, dit-il joyeusement, le vieux de Transtamare et de messire Bertrand a plus d’un tour dans son sac. Par le ciel, mes louveteaux, vous êtes de mauvais drôles de venir interrompre mon sommeil pour si peu. A mon tour, ajouta-t-il d’une voix terrible. Vous ne sortirez pas d’ici vivants… Je vais vous montrer… ah !…

Il s’affaissa.

Dans le même instant, il s’allongea en se raidissant dans le spasme de l’agonie, et ses ongles labourèrent le plancher. Il tourna un regard désespéré vers la porte qui conduisait chez Odette…

Tout à coup, il eut un soupir, une mousse de sang rougit sa bouche, et il demeura immobile.

Les quatre, devant ce cadavre, demeurèrent un moment silencieux.

La reine, alors, d’un geste de dédain, laissa tomber son poignard – son poignard sanglant – le poignard qui venait de tuer Champdivers – le poignard dont, par derrière, d’un coup rude, violent, elle venait de frapper à la gorge celui qui défendait l’intrigante, la petite reine.

Puis, du doigt, elle leur désigna la porte par où on entrait chez Odette. Ensemble, ils marchèrent sur cette porte – et comme l’autre, soudain, elle s’ouvrit… une femme parut, un flambeau à la main, les yeux hagards, et balbutiant :

– Seigneur Honoré, que se passe-t-il ? Entendez-vous ce bruit ? Entendez-vous… oh !… à moi !…

Elle eut à peine le temps de crier, la pauvre dame Margentine ! Dix doigts de fer l’empoignèrent à la gorge. Elle se renversa. Ses yeux, un instant, demandèrent grâce. Puis ils se fermèrent.

Dame Margentine demeura inerte en travers de la porte…

Les quatre avaient des figures épouvantables. Ils se taisaient. Ils reniflaient l’odeur du sang. Ils regardaient autour d’eux, et leurs regards disaient :

– Qui faut-il encore tuer ?

– Assez ! dit la reine.

Ils s’immobilisèrent. Sombre, Isabeau de Bavière ne jetait pas un coup d’œil au cadavre de Champdivers, ni à celui de la gouvernante. Elle regardait là-bas, vers cette porte qui la séparait encore d’Odette, et il y avait dans ses yeux d’étranges lueurs rapides, insaisissables.

Un soupir gonfla sa poitrine.

Une minute, elle demeura ainsi, rêvant sans doute de choses intraduisibles. Puis, faisant signe aux spadassins de ne pas bouger, elle revint en arrière jusqu’au couloir.

L’instant d’après, elle reparut, suivie de sept ou huit hommes silencieux et rapides.

En un tour de main, les deux cadavres furent enlevés.

– Vous savez ce que vous avez à faire ? dit-elle aux quatre.

– Prendre la demoiselle de Champdivers, répondit Ocquetonville, et la conduire en la litière qui nous attend hors l’Hôtel Saint-Pol.

– Bien. Et où ira cette litière ?

– A l’hôtel de Bourgogne, madame.

Isabeau se tut, sa tête se pencha sur son sein. Un éclair jaillit entre ses lourdes paupières. Ils ne l’entendirent pas murmurer :

– Pourquoi à l’hôtel de Bourgogne ?

Quelques minutes, Isabeau médita. Ce que put être cette affreuse méditation en un tel moment, il faudrait le demander à l’âme de ces grands criminels dont les actes demeurent improbables tant ils semblent difficiles à comprendre. Qu’agita-t-elle ? Que résolut-elle ?

Lorsqu’elle redressa la tête, un sourire crispait ses lèvres un peu pâles, et elle dit :

– C’est bien. Vous allez prendre cette fille. Ne lui faites pas de mal.

– Nous avons reçu le même ordre de monseigneur de Bourgogne, dit Guines.

– Oui. Vous la prendrez donc. Seulement, vous ne la conduirez pas à l’hôtel de votre maître.

– Et où devrons-nous l’entraîner ?

– Chez moi ! dit la reine d’un ton qui les fit frissonner.

Elle s’avança, de ce même pas dont marchait sa tigresse. Traversée la salle où était tombé Honoré de Champdivers, traversée la chambre à coucher de dame Margentine, ils franchirent le petit salon intime où tous les soirs Odette jouait aux cartes avec le roi, et enfin, Isabeau s’arrêta devant une dernière porte en répétant :

– C’est là !

Les spadassins avaient rengainé poignards et épées. Ils s’approchèrent.

– Faites vite, dit la reine, enfoncez-moi cette porte.

– Inutile ! dit Courteheuse qui venait de mettre la main sur le loquet.

La porte d’Odette était ouverte !…

Doucement, Isabeau souleva le loquet elle-même. L’instant d’après, Odette lui apparut.

La jeune fille dormait.

Elle était assise dans son grand fauteuil, près de la table, et s’appuyait sur une feuille de parchemin.

Le sommeil l’avait surprise là, sans doute.

Isabeau entra dans la chambre, suivie des quatre estafiers.

Soit à cause du bruit des pas, soit par quelque avertissement des mystérieux agents de vie qui veillent quand nous dormons, Odette de Champdivers ouvrit les yeux. Au même instant, elle fut debout.

La reine s’arrêta à trois pas de la jeune fille.

La première impression d’Odette fut de la terreur. Elle pâlit. Son cœur se mit à battre avec force. Mais presque aussitôt, cette vaillance et cette fierté qui étaient en elle furent les plus fortes. S’inclinant donc avec respect devant cette femme qui était la reine de France :

– Soyez remerciée, madame, dit-elle avec fermeté, de l’insigne honneur que vous daignez me faire. (Un silence. La reine n’eut pas un mot.) Si Votre Majesté, continua doucement Odette, ne m’avait pas témoigné sa volonté de me tenir à l’écart, depuis longtemps déjà je serais venue au palais de la reine.

Un frisson d’orgueil violent secoua Isabeau qui, alors, laissa tomber ces mots :

– Vous ? Chez moi ? Et pourquoi ?

– J’ai tant de choses à vous dire, madame !

– Vous ? répéta Isabeau. Et que pouvez-vous avoir à dire, « vous », à l’épouse du roi Charles, voyons ?

L’intention d’insulte était flagrante. Mais l’insulte même s’émoussa sur cette cuirasse de fierté qui protégeait le cœur de la jeune fille.

– Madame, reprit Odette, c’est du roi que je voulais vous parler. Votre Majesté n’ignore pas comment et pourquoi je suis ici, pourquoi j’y reste, surtout. Il suffit que ma présence apaise les alarmes d’un malheureux prince que tout abandonne pour que j’oublie, moi, les regards mauvais qui m’ont accueillie. Si vous consentiez à m’entendre, madame, vous qui êtes l’épouse du roi, si vous me permettiez de vous dire tout ce que pense mon cœur, peut-être alors la mission qu’il a plu à Dieu de m’imposer près du roi de France se trouverait terminée, car je laisserais derrière moi, pour sauver Charles VI, celle-là même dans les regards de qui je lis en ce moment cette question : que faites-vous à l’Hôtel Saint-Pol ?

– Je crois, dit Isabeau avec un sourire terrible, je crois que cette fille cherche à insulter la reine !

– Non, Majesté ! cria Odette dans une sorte d’explosion. Cette fille se défend, et c’est tout. Cette fille est venue malgré elle à l’Hôtel Saint-Pol. Cette fille éprouve pour le roi une pitié qui a grandi de jour en jour. Cette pitié, madame, est telle que je reste, sachant que je risque plus que la mort : les pensées mauvaises de la reine !

Odette fit un pas en arrière, et il y eut dans son attitude une telle dignité, sur sa physionomie une si rayonnante fierté que la reine, pour la première fois, se sentit au cœur l’effrayante étreinte d’une jalousie vraie. Elle jeta un regard rapide autour d’elle, et domptant ses passions :

– Eh bien, soit, dit-elle, venez chez moi, et vous aurez la liberté de me parler à cœur ouvert.

Odette s’inclina :

– Pour quand Votre Majesté me donne-t-elle l’ordre de me rendre en son logis ?

– Tout de suite ! dit la reine.

– Quoi, madame, en pleine nuit ! Il faudrait donc, en ce cas, que je fusse accompagnée de dame Margentine et de mon grand-père… Et pourquoi ne sont-ils pas ici ? ajouta-t-elle soudain en levant les yeux sur les quatre gentilshommes de Bourgogne.

– Allons, dit la reine d’une voix calme, prenez-la, puisqu’elle ne veut pas venir de bonne volonté.

Ce fut à ce moment seulement qu’Odette comprit le danger. Elle comprit qu’elle allait mourir. Elle comprit que si la reine et ses acolytes étaient arrivés jusqu’à elle, c’est qu’ils l’avaient condamnée. Elle comprit aussi que…

Les quatre marchèrent sur elle. Scas portait une écharpe pour la bâillonner. Ocquetonville tenait des cordelettes. Odette recula vers la fenêtre. La reine éclata de rire, et cria :

– Elle pleure !…

C’était vrai. Odette pleurait. Des larmes amères débordaient de ses yeux. Elle murmurait :

– Si bon, si brave, si loyal ! Mort pour moi ! O mon pauvre vieux grand-père, ô ma pauvre Margentine, et c’est moi qui vous ai entraînés ici !

– Allons, la belle ! dit Courteheuse en levant la main sur elle.

Odette, d’un bond, fut à la fenêtre qu’elle ouvrit d’un mouvement rapide, et elle se tourna vers la reine.

– Madame, dit-elle vous m’obligez à me tuer. Je vous pardonne ma mort. Mais la mort de ces deux malheureux qui n’étaient coupables que de m’aimer, qui vous pardonnera ?

– Par le ciel, cria la reine, elle va sauter ! Je la veux vivante ! Prenez-la ! Mais prenez-la donc !

Scas, Ocquetonville, Courteheuse et Guines se ruèrent sur Odette…


*

* *


« Nous n’entrerons pas, le mot de passe a été changé ! » avait dit Jacquemin Gringonneur. Pendant quelques minutes, le pauvre chevalier de Passavant demeura atterré. Une colère blanche se déchaîna en lui. Mais il n’en laissa rien paraître, et le peintre de cartes se murmura à lui-même : Il me semble que ce digne chevalier se résigne assez convenablement.

– Le mot de passe changé ! murmura à ce moment le chevalier.

– Hélas ! oui, mon digne seigneur. Voilà bien de ses coups.

– De ses coups ? Parlez clairement, je vous prie, grogna Passavant.

– Eh oui, je veux parler d’Isabeau, de la grande, de la belle Isabeau, reine de France, princesse du traquenard, duchesse du guet-apens.

– Assez ! dit gravement le chevalier. Je vous ai déjà défendu de médire de la reine.

– Soit. Mais c’est elle qui a fait changer le mot, soyez-en sûr. Et ceci à seule fin de pouvoir tout à l’aise, et sans être dérangée, meurtrir la pauvre petite reine…

– Si elle fait cela… gronda le chevalier.

– Oui, que ferez-vous, vous, en ce cas ?

– Je… non ! Je ne puis rien contre elle. C’est elle qui a sauvé Roselys…

– Roselys ? dit Gringonneur.

– Allons, dit Passavant, venez !

– Je veux bien venir, mais où ?

– Je ne sais pas encore, dit Passavant qui se mit en marche.

– Serait-il devenu fou ? songea Gringonneur en le suivant.

Passavant n’était pas fou, mais il était désespéré, ce qui est un genre de folie plus douloureuse, en ce sens que le fou conserve la conscience.

Gringonneur suivait, très mortifié, il faut le dire, bien qu’il ne crût pas, au fond, à un danger menaçant pour Odette de Champdivers. Le roi seul, dans sa pensée, serait attaqué par les Bourguignons.

Il passait à ce moment près d’une niche au fond de laquelle un saint de bois levait sa dextre pour une bénédiction figée. A ses pieds, brûlait une veilleuse dans un verre épais.

Gringonneur se fouilla et exhiba une petite cire qu’il alluma à la veilleuse, puis un objet carré qui se dépliait sur un fond de carton muni d’une tige : c’était une lanterne en papier huilé comme en avaient les bourgeois qui se hasardaient la nuit dans les rues. Ces lanternes se repliaient de façon à occuper le moins de place possible dans une poche.

Jacquemin Gringonneur, sa lanterne à la main, se mit à courir pour rattraper le chevalier. Il fit ainsi le tour de l’Hôtel Saint-Pol jusqu’à la Seine qu’il remonta, et aperçut enfin celui qu’il cherchait près d’une petite porte basse.

C’était la porte par où Passavant avait quitté l’Hôtel Saint-Pol après avoir été délivré de la Huidelonne par Odette et Charles VI. L’instinct l’avait ramené là…

Cette porte n’était pas surveillée, d’habitude.

Mais il paraît que cette nuit-là, des précautions plus qu’ordinaires avaient été prises, car Gringonneur vit se profiler sur le haut de la muraille l’immobile silhouette d’un archer.

– Holà, cria Gringonneur en approchant, holà, seigneur chevalier, vous allez vous morfondre devant cette porte ! Si, du moins, vous consentiez à jouer aux cartes avec moi ?

Gringonneur s’évertuait à paraître joyeux et à consoler ainsi de son mieux ce jeune homme, qui lui avait inspiré une sympathie mêlée de crainte et d’admiration.

En parlant ainsi, Gringonneur s’assit en effet dans l’herbe, posa près de lui sa lanterne et tira de sa poche un jeu de cartes qu’il étala devant lui.

– Au large ! cria l’archer, d’en haut. Qui est cette lanterne ?

Gringonneur, à l’instant, fut debout.

– Heu ! Ne comprends-tu pas, fils de Mars ? Je cherche un homme pour jouer aux cartes.

Il y eut un instant de silence. On put voir l’archer se pencher, puis le brave fils de Mars et Bellone, d’une voix moins menaçante, reprit :

– Pour jouer aux cartes…

– Sans doute, par la jupe à Juno !

– Où sont-elles, les cartes ?

– Là, mort-diable, qu’as-tu dans les yeux ? La lanterne de Diogénès les éclaire en plein !

– Je vous reconnais, maintenant, dit tout à coup l’archer, vous êtes messire Gringonneur.

Passavant, qui, d’abord, n’avait prêté aucune attention à cette fantastique discussion, écoutait maintenant, les nerfs tendus, la tête en feu. En haut, l’archer se penchait. En bas, la haute silhouette dégingandée de Jacquemin gesticulait.

– « Ita ! » s’écria le peintre. Gringonneur, oui, par Jupiter et saint Antoine ! Peintre des cartes de Sa Majesté !

Gringonneur n’entendit pas le soupir que poussa l’archer. Mais Passavant l’entendit peut-être, car tout à coup il avança d’un pas sur le peintre et lui dit froidement :

– Je suis l’homme que vous cherchez.

– Quoi ? fit Gringonneur interloqué.

Passavant, d’un geste furieux, lui appuya les deux mains sur les épaules et gronda :

– Jouons, par la mort-diable ! Et tout de suite, ou je t’éventre !

Gringonneur se retrouva assis, tout stupéfait, et vit le chevalier qui s’installait devant lui. Entre eux, la lanterne ; près de la lanterne, les cartes.

Ce qui se passait à ce moment dans l’esprit du jeune homme était effrayant. Il ne savait nullement jouer, et abattait les cartes au hasard.

Gringonneur avait là-dessus commencé une observation, mais un regard terrible la lui avait rentrée dans la gorge. A ce moment seulement, Gringonneur commença à comprendre quelle poignante partie jouait le chevalier…

– Si cet archer résiste à la tentation, songeait Passavant, Odette mourra. Ainsi, la vie de celle qui m’a sauvé tient uniquement à l’amour plus ou moins fort qu’un soldat peut éprouver pour le jeu de cartes.

Il souriait. En somme, il découvrait la vie. Il s’étonnait que de si petites causes fussent dans l’existence des éléments d’une formidable importance. Il souriait donc, sceptique et désespéré, et s’apprenait à vivre.

Gringonneur jouait consciencieusement. Dès l’instant où il eut entrevu le but du chevalier, il se mit à parler à tort et à travers, annonçant les cartes, accusant des gains merveilleux, exécutant toute la mimique d’une partie passionnante. Ni l’un ni l’autre ne s’occupaient plus de l’archer, et c’était admirable.

Soudain, Passavant eut un léger tressaillement. Derrière lui, il venait d’entendre le grincement de la porte de fer qui s’entr’ouvrait ! Mais il ne broncha pas…

– Il est venu ! songea-t-il en raidissant ses muscles pour l’action suprême.

Oui, il était venu ! L’archer était là !… Du haut de son poste d’observation, le pauvre diable avait assisté à l’enragée partie que menait Gringonneur. Le supplice de Tantale !

Peu à peu, l’homme s’était redressé, avait longuement inspecté l’intérieur de l’Hôtel Saint-Pol. Pas de ronde. Personne en vue. Alors, tout simplement, il déposa son arme et descendit l’étroit escalier de pierre qui desservait le chemin de ronde près de chaque porte. En un instant, il eut ouvert. Là, il hésita encore. Une joyeuse exclamation de Gringonneur ne parvint pas à le décider.

Passavant, avec son esprit exaspéré, comprit ce qui se passait dans l’âme du soldat. Sans se retourner, tranquillement, il dit :

– J’ai perdu, maître Gringonneur. Recommençons !

Et il vida son escarcelle dans l’herbe. Les pièces d’or roulèrent et se heurtèrent.

– Je veux jouer aussi ! dit tout à coup une voix.

Passavant leva les yeux, et vit la tête de l’archer penchée sur eux, avide, ardente. Le chevalier se leva et dit :

– C’est bien, prenez ma place.

– Mais, balbutia alors le soldat, c’est que je n’ai pas beaucoup d’argent, moi…

– On te fera crédit, fit Gringonneur.

– Inutile, dit Passavant. Prenez ceci pour jouer.

Il désignait du doigt les pièces d’or qu’il avait tirées de son escarcelle. Le soldat le regarda, effaré. D’une voix effrayante de calme, Passavant, reprit :

– Allons, mon brave, prends cet or, et joue, crois-moi, joue sans t’inquiéter du reste.

– Ho ! gronda le soldat en voyant le chevalier faire un pas vers la porte, c’est une trahison ! A moi !

Il ne put en dire plus long. Passavant, le touchant à peine de la main gauche, lui présentait à la gorge la pointe de sa dague, et disait doucement :

– Un mot de plus et tu es mort. C’est chose affreuse que de tuer un inconnu qui ne m’a fait aucun mal, je le sais. Mais sache que si je n’entre pas à l’instant dans l’Hôtel, la vie de plusieurs personnes est en danger. Ainsi, mon ami, mets-toi donc à jouer, et je te jure sur mon âme qu’en me laissant entrer, tu n’auras commis aucune trahison…

– Promettez-moi, dit le soldat, que nul ne saura que vous êtes entré par cette porte. Car je serais pendu, et je n’ai que vingt-quatre ans.

– Sur ma vie, dit Passavant, nul ne le saura.

– Allez donc, et que Dieu vous garde, car à votre figure, à votre accent, je vois, je sens que c’est lui qui vous mène !

Passavant s’élança.

L’archer avait eu un beau mouvement. Une seconde, l’émotion qui se dégageait du chevalier s’était communiquée à lui, comme une flamme purifiante. Mais nous devons dire que, tout de suite, cette émotion fut remplacée par une autre moins noble assurément, mais plus intéressante pour lui. En effet, le digne fils de Mars et Bellone tomba en arrêt devant les fameuses pièces d’or venues en droite ligne du sac envoyé à Passavant par Isabeau de Bavière, et ici, le lecteur nous sera reconnaissant de résister à la tentation d’établir que l’or d’Isabeau allait peut-être contribuer à sauver la jeune fille que cette même Isabeau voulait tuer.

Passavant s’élança donc dans l’intérieur de l’Hôtel Saint-Pol et, pour trouver le logis d’Odette, il n’eut qu’à suivre en sens inverse le chemin que lui avait fait parcourir le vieux Champdivers.

Il arriva, haletant, sous les fenêtres.

Tout était calme, silencieux, et il éprouva instantanément cette impression que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Il respira à longs traits. Il se rappela que Gringonneur, de toute évidence, était ivre.

L’Hôtel Saint-Pol dormait profondément. Les fenêtres d’Odette, éclairées doucement, lui donnèrent la sensation du repos paisible.

Alors, les terreurs du jeune homme s’évanouirent. Sans trop savoir pourquoi, il se mit à rire doucement, et sans motif, il pensa à Roselys. La gracieuse figure de l’enfant qu’il avait aimée, perdue à jamais maintenant, morte depuis des années, cette figure souverainement jolie fut si vivante à ses yeux qu’il dut faire effort pour s’arracher à l’obsession.

Et tout à coup, par une saute de l’imagination, comme il y a des sautes de vent, il revit le duc d’Orléans – son sauveur – il le revit étendu dans la rue Barbette, le crâne fracassé, des pensées terribles l’assaillirent, et, presque à haute voix, il prononça :

– Ocquetonville, Scas, Courteheuse, Guines, vous mourrez de ma main !

Et ils étaient là, dans l’Hôtel Saint-Pol ! Pourquoi ? Qu’y faisaient-ils ? Puisque tout était paisible dans le logis royal, sans doute les Bourguignons étaient venus pour quelque service au palais de la reine. Passavant cessa de penser à eux, et son imagination le ramena à Odette de Champdivers…

Alors, tout à coup, il éprouva l’impérieux besoin de la revoir.

Une pensée soudaine traversait son cerveau :

Se hisser jusqu’à l’une de ces fenêtres… et là, peut-être, un instant, pourrait-il l’entrevoir. Passavant leva les yeux et fut désappointé : il y avait bien, à une certaine hauteur une sorte de large corniche ; une fois là, il eût pu aisément atteindre la fenêtre ; mais le diable, c’est que cette corniche elle-même était hors d’atteinte…

– A moins que je ne sois oiseau, dit à haute voix le chevalier, avec un rire nerveux.

– Ou à moins qu’on ne vous hisse jusque-là, dit quelqu’un près de lui.

Passavant sursauta. Au même instant, il eut la dague à la main ; à deux pas de lui, une silhouette colossale s’érigeait sur l’écran des ténèbres. Cela demeurait immobile.

– Qui êtes-vous ? gronda le chevalier.

– Je suis la Huidelonne, répondit la silhouette tranquillement.

Passavant écarquilla les yeux, s’approcha – et rengaina sa dague : il venait de reconnaître un ami. Oui, un ami ! Le geôlier de la Huidelonne !…

– Vous ne vous rappelez pas ? dit le colosse de sa voix rude où il essayait de mettre un peu de douceur.

– Tout, fit Passavant, je me rappelle tout. Ces années vivront toute ma vie, heure par heure, minute par minute.

– Alors, vous vous rappelez le jour où… c’était dans le dernier mois de captivité… j’avais descendu les deux épées démouchetées. Je dois vous dire une chose… Quelquefois, quand je venais ferrailler avec vous, je me disais : « Il est maintenant, aussi fort que moi. Il pourrait me tuer, et s’en aller… » Je me disais cela, mais je vais vous étonner… eh bien, cela doublait mon envie. Quand j’arrivais à croire que vous pouviez me tuer, je tremblais de plaisir à l’idée d’entendre le tic-tac des fers… comprenez-vous ?

Passavant eut un geste vague. Peut-être ne comprenait-il pas très bien. Il dit :

– Continuez, je vous prie.

– Bon. Eh bien, ce jour-là, donc, vous m’avez poussé dans un angle du cachot ; plus moyen de reculer, j’étais à vous ! j’ai vu la pointe de votre épée contre ma gorge, et je me suis dit : « Cette fois, il va me tuer. »

– Ah ! fit Passavant.

– Oui. J’ai vu cela dans vos yeux.

– Vous avez mal vu, trembla la voix de Passavant.

– J’ai vu cela, vous dis-je !… Et puis, lentement, doucement, vous avez baissé la pointe de votre épée, vous avez laissé le fer sur les dalles, vous vous êtes retiré dans l’angle opposé, et vous vous êtes mis à pleurer.

Passavant essuya d’un revers de main quelques gouttes de sueur qui pointaient à son front. Le geôlier de la Huidelonne reprit :

– Alors j’ai ramassé les deux fers, sans rien dire ; je suis sorti, et je vous ai enfermé ; mais plus d’une heure je vous ai écouté pleurer derrière la porte, et j’aurais donné une goutte de mon sang pour racheter chacune de vos larmes. Or, quand « elle » vous a délivré, ce fut à mon tour de pleurer…

– Elle ? murmura-t-il.

– Celle que vous vous voulez voir ! dit le geôlier. Savez-vous que depuis le jour où elle vous a délivré, il ne se passe pas de matin qu’elle ne vienne là-bas, dans ce repaire de la mort où je vis comme un loup, et où elle entre, comme un rayon d’aurore. On dit qu’elle est l’ange de l’Hôtel Saint-Pol. Elle est devenue aussi l’ange de la Huidelonne…

– Et que vient-elle faire ? balbutia Passavant.

– Parler de vous…

Le chevalier se sentit pâlir. Une sorte d’angoisse l’étreignit à la gorge, mais ce fût si doux qu’il eût voulu en mourir. Le geôlier continua :

– Elle a tout voulu savoir, et comment vous avez été jeté dans le cachot, comment vous viviez, ce que vous faisiez, disiez et pensiez. Voilà. Je parle… Elle écoute, les yeux dans mes yeux. Hier, elle m’a laissé cette bourse…

Le geôlier tira en effet de son escarcelle de cuir une bourse en soie qu’il garda un instant dans sa main, puis il la remit à sa place.

– Geôlier, dit Passavant d’une voix rauque, je vous achète cette bourse pour le prix que vous voudrez.

– Non, dit tranquillement l’homme de la Huidelonne. N’en parlons plus. Mais je dois aussi vous dire que tout à l’heure, je me trouvais sur le mur, près de la sentinelle. L’archer ne me voyait pas. Mais moi je vous ai vu. J’ai compris votre manœuvre du jeu de cartes. Si le soldat n’était pas descendu, je vous eusse ouvert la porte de fer, moi… Et vous êtes entré. Je vous ai vu arrêté sous ces fenêtres… ses fenêtres, et je sais ce que vous voulez.

Passavant étendit le bras dans la nuit, et dit :

– Je donnerais cinq ans de ma vie pour pouvoir me hisser jusqu’à cette corniche.

– Bon ! dit le geôlier. Tenez-vous bien. Raidissez-vous.

Le colosse, en même temps, se baissa, saisit le jeune homme par les deux chevilles, et, sans effort apparent, d’un mouvement uniforme, le souleva, l’enleva, le porta à bras tendus ; un spectateur qui se fût trouvé là pour admirer ce tour de force eût sans doute donné une part de cette admiration au chevalier – assez maître de ses nerfs pour faciliter la besogne en se raidissant, « en faisant la planche » selon le terme admis chez les gymnastes.

Passavant atteignit la corniche, et s’y tint debout.

Dans cette position, ses épaules arrivaient au rebord de la fenêtre, c’est-à-dire qu’il pouvait très bien voir ce qui se passait à l’intérieur.

A l’instant même, son regard s’agrandit, s’emplit d’épouvante.

Passavant voyait distinctement. Et ce qu’il voyait lui semblait affreux.

Gringonneur ne s’était pas trompé.

Isabeau de Bavière était là… il la reconnut au premier coup d’œil… et près d’elle, les quatre molosses de Bourgogne, Ocquetonville, Scas, Guines, Courteheuse !

Il voyait Odette appuyée d’une main à la table, pâle et résolue…

Il n’entendait pas ce qui se disait, mais il comprenait que la jeune fille se débattait contre Isabeau. Soudain il y eut un violent geste de la reine. Il y eut un cri qu’il entendit, et ces paroles :

– Prenez-la ! Prenez-la !

Odette se jeta vers la fenêtre.

Passavant, d’un effort de tout son être, poussa, les verres sautèrent, la fenêtre s’ouvrit ; le jeune homme, dans la même seconde, sauta à l’intérieur, et à ce moment même, reprit ce sang-froid excessif qu’on retrouve dans les minutes où il est question de vie ou de mort.

– Bonsoir, messieurs, dit-il de sa voix narquoise, j’ai trouvé les portes fermées, alors j’entre par la fenêtre. Veuillez m’excuser, madame…

Ces derniers mots s’adressaient à Isabeau.

Odette se tenait debout dans l’embrasure de la fenêtre ; son regard loyal se fixait sur le chevalier avec une expression d’infinie reconnaissance.

Isabeau, figée, contemplait le chevalier.

Ce fut étrange : son premier mouvement fut de la joie.

Jean sans Peur avait menti ou s’était trompé : Passavant vivait. Avec la prodigieuse rapidité de son imagination, déjà, elle échafaudait des plans où le chevalier jouait le grand rôle qu’elle réservait à l’homme attendu, l’homme capable de la comprendre, de l’aimer comme elle voulait être aimée. L’attitude d’Odette déchaîna la haine dans son cœur. Elle rugit :

– Ils s’aiment !…

Haletante, l’œil en feu, hérissée comme sa tigresse dans les moments de fureur, elle se tourna vers les quatre spadassins et hurla :

– Eh bien, prenez-les tous deux !

Passavant tira sa longue rapière et prononça doucement :

– Ne craignez rien, mademoiselle, aucun de ces sacripants ne vous touchera seulement du bout du doigt.

– Je n’ai plus peur, dit Odette.

– Prenez-les ! Mais prenez-les donc ! cria Isabeau. Lâches ! que faites-vous ?…

– Le mort ! râla Guines.

– C’est sa voix que nous avons entendue dans la nuit du meurtre ! grelotta Scas.

Ocquetonville et Courteheuse ne dirent rien. L’épouvante, chez ces deux-là, était au paroxysme. Isabeau, de ses yeux dilatés par la stupeur, les considérait. Il y eut quelques secondes de silence terrible, puis une sorte de gémissement. Et tout à coup, un bruit de pas précipités qui s’éloignaient : c’était Ocquetonville qui s’élançait, comme fou, bondissait à travers les appartements.

Presque aussitôt il fut rejoint par les trois autres. Dix minutes plus tard, ils couraient par les rues de Paris, haletants, l’épée à la main, jetant parfois un regard par-dessus l’épaule.

Jean sans Peur les attendait à l’hôtel de Bourgogne.

Il les vit entrer dans la salle des armes, échevelés, couverts de sueur, les vêtements en désordre.

– Où est-elle ? dit-il, les dents serrées.

– Passavant ! cria Courteheuse.

– Le mort ! gronda Ocquetonville.

– Où est-elle ? hurla Jean, sans Peur.

– Monseigneur, dit Guines, la Seine n’a pas gardé le cadavre !

– Malédiction ! rugit le duc de Bourgogne.

Il fallut une heure d’interrogations, de jurons, de menaces, de prières. Peu à peu, cependant, la terreur des quatre tomba. La scène fut retracée dans son entier.

Lorsque Jean sans Peur sut enfin avec exactitude ce qui s’était passé, il se dit que ses quatre molosses étaient des lâches, il se jura que Passavant serait cruellement puni, il s’affirma que Bruscaille, Bragaille et Brancaillon seraient pendus ; enfin il excita sa colère sur tous les détails de l’événement, et en même temps il comprenait qu’il n’osait pas envisager l’événement lui-même.

L’événement, s’était la présence d’Isabeau de Bavière dans l’appartement d’Odette.

L’événement, c’était qu’il comprenait enfin de quelle haine Isabeau enveloppait la jeune fille, et une fois de plus, l’abominable dilemme s’érigeait dans son esprit surchauffé :

Ou déclarer ouvertement son amour pour Odette et renoncer à toutes les ambitions de sa vie, – ou se rattacher à Isabeau et sacrifier Odette…

– C’est bien, dit-il en s’apaisant par degrés. A quatre, vous avez eu peur d’un homme !

– D’un spectre ! dit Guines.

– Vivant, vous dis-je ! A quatre, vous avez eu peur d’une seule épée… Vous n’êtes plus à moi.

Les quatre se regardèrent.

– Monseigneur, dit Ocquetonville, nous vous demandons de suspendre votre décision jusqu’à demain. Si nous avons eu affaire à un spectre, vous nous pardonnerez. Si au contraire, malgré toute vraisemblance, le sire de Passavant est encore au nombre des vivants, eh bien, par la Croix et les Plaies, ce sera demain son dernier jour.

– Vous l’attaqueriez ?

– Nous savons où le trouver ! crièrent les trois autres.

– Et d’ailleurs, ajouta Guines, c’est demain que se célèbrent les funérailles du duc d’Orléans. Il faut que nous soyons auprès de monseigneur, car les Armagnacs seront en nombre.

– Soit ! dit Jean sans Peur. Allez donc ; pour trois jours encore, vous êtes mes amis.

Les quatre sortirent, empressés. Il n’était pas question de dormir. A ce moment, ils eussent bravé même le spectre. Ne plus être au duc de Bourgogne… autant valait-il mourir tout de suite !

– Ce sont des braves ! murmura Jean, sans Peur quand il fut seul. Et qui sait, après tout, s’ils n’ont pas raison ? L’évêque de Dijon m’a affirmé que souvent les morts apparaissent aux vivants sous des formes telles qu’il est impossible de distinguer s’ils sont spectres. – Hum ! Nous verrons bien…

A son appel, le capitaine des gardes se montra. Le duc planta son regard dans les yeux du soldat.

– La vérité ! dit-il. Vous l’avez bien vu mort dans le sac ?

– Comme je vous vois vivant, monseigneur.

– C’est que Ocquetonville, Scas, Guines et Courteheuse sont des braves. Ils ont cent fois risqué leur vie. Or, ils soutiennent qu’ils l’ont revu.

– Ils l’ont revu ! bégaya le capitaine tout pâle.

– Cette nuit même !

Le capitaine des gardes, tout harnaché d’acier, fit un signe de croix, et le duc de Bourgogne écouta le bout de prière que, d’une voix fervente, il récita. Et quand la prière fut finie :

– Amen ! dit religieusement Jean sans Peur en se signant à son tour. Prenez douze hommes, ajouta-t-il, saisissez-vous de Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, ils attendront au cachot que j’aie décidé de leur sort.

q

XXIX – PASSIONS HEURTEES

Passavant et Odette, d’un même regard, fixaient Isabeau de Bavière. Clairement, ce double regard lui disait : Est-il bien possible qu’une grande reine condescende au guet-apens ? Est-il donc bien vrai que vous êtes venue ici avec quatre coupe-jarrets pour une aussi basse besogne ?

Isabeau, de son attitude, les dominait. Elle les examina un instant, et dit :

– Sire de Passavant, pourquoi devant votre reine gardez-vous l’épée à la main ?

C’était vraiment une reine qui parlait, sûre de sa force, de ses droits et privilèges. Cette voix, si calme, fit courir un frisson sur l’échine du jeune homme. Il eût préféré quelque terrible éclat.

Saluant donc d’un geste rapide, il rengaina le fer, mais il répondit :

– Pardonnez-moi, madame, mais je dois faire remarquer à Votre Majesté que les quatre hommes qui viennent de fuir avaient également l’épée au poing devant leur reine.

– Pour mon service, dit Isabeau. C’est bien. N’en parlons plus. Peu habitué à la cour, vous n’êtes pas initié aux règles de la politesse en usage. Je vous pardonne donc aisément vos manquements à l’étiquette, et même votre attitude en ce moment. Mais je veux savoir comment vous avez pu entrer ici. Répondez vite.

Passavant fut sincèrement étonné de la question.

– Mais, madame, dit le chevalier avec sa naïveté, vous avez pu voir comme ces messieurs que je suis entré par la fenêtre.

Isabeau se tourna vers Odette.

– Ainsi, dit-elle, il existe un homme qui a le droit d’entrer chez vous nuitamment et qui enfonce les fenêtres quand il trouve les portes fermées ?

Odette pâlit sous l’outrage, mais elle n’eut pas un mot ni un geste. Passavant, plus pâle que la jeune fille, fit deux pas rapides vers la reine, et, d’une voix qui tremblait :

– Majesté, dit-il, vous m’êtes sacrée. Non parce que vous êtes la reine, mais parce que jadis vous avez laissé tomber une larme de pitié sur une pauvre petite fille exposée à l’insulte, parce que vous avez recueilli cette enfant et que, ne pouvant la sauver, vous lui avez du moins fait une mort douce. Quand j’ai appris cela, madame, je vous ai bénie dans mon cœur, et j’ai juré que si vous me demandiez ma vie, je vous la donnerais. Je vous l’ai dit. Je suis prêt à tenir ma promesse. Demandez-moi donc mon sang goutte à goutte, Majesté, vous verrez comment un Passavant paie la dette de son cœur, mais ne me demandez pas d’écouter tranquillement des insultes comme celle que vous venez de proférer.

– Et pourquoi ? fit la reine avec un suprême dédain.

– Parce que je serais forcé de vous tuer, dit simplement Passavant.

Isabeau, quelques instants, baissa la tête. Un soupir gonfla son sein. Et elle songea :

– Elle est aimée, elle !

Ce fut chez la reine une rapide défaillance, une fugitive attaque de bonté, un insaisissable tribut payé à cet amour pur que jamais elle n’avait connu, que jamais elle ne connaîtrait.

– Sire de Passavant, dit-elle d’une voix basse et à demi suppliante, la reine veut vous parler. Voulez-vous, demain, venir en mon palais et m’écouter ?

Cette fois, Odette eut un mouvement. L’angoisse étreignit son cœur. Elle ne savait pas pourquoi. Presque aussitôt, et sans plus se rendre compte de ce qui se passait en elle, sa figure rayonna.

– Pardonnez-moi, répondait Passavant. Je suis tout prêt à écouter la reine et à exécuter ses ordres. Mais puisque c’est ici que j’ai l’honneur d’être reçu en audience par Votre Majesté, c’est ici même que je recevrai ses ordres.

Etre reçu en audience ! Le chevalier avait trouvé le mot tout naturellement. Ce n’était pas de l’ironie. Le mot cravacha Isabeau.

– Vous êtes en état de rébellion. Prenez garde ! Je puis vous faire saisir et rejeter dans les fosses de la Huidelonne, dont cette fois vous ne seriez tiré que par l’Ange de la mort. Vous me demandez mes ordres… les voici : vous allez à l’instant même sortir d’ici et aller vous remettre aux mains de mon capitaine des gardes. Demain, je verrai ce que je puis faire de vous. Allez !

– Restez ! dit une voix rauque.

Passavant, Odette, Isabeau, tous trois d’un même mouvement, se tournèrent vers la porte, et là ils virent un homme livide, tremblant, vêtu de noir, immobile.

Le roi Charles VI… le fou !

Isabeau frémit. Le chevalier s’inclina. Le roi s’avança lentement et reprit :

– Seul, je puis ici donner des ordres. Et les voici : Retirez-vous, madame. Retirez-vous en votre palais, et j’oublierai peut-être. J’oublierai que vous êtes venue chez moi escortée de gentilshommes armés. Dans quel but ? Je ne chercherai pas à le savoir. Allez, madame, et croyez-moi. Continuons à vivre loin l’un de l’autre. Je vous ai aimée autrefois. Vous savez ce qu’a été ce bonheur. Les nuits de l’Hôtel Saint-Pol ont vu s’échafauder lentement ma misère. Un roi peut devenir insensé, mais il n’a pas le droit de pleurer. Nul n’a entendu mes sanglots alors que mon cœur battait encore pour vous. Ces nuits sombres, ces nuits féroces, madame, ont étouffé les hurlements du fou qui accompagnaient de loin les musiques de vos fêtes. Nul ne sait que le roi de France pleure son honneur et son bonheur perdus. Mais, de par Notre-Dame, ne touchez pas à ceux qui me sont chers, ou ce sera terrible pour vous ! Chevalier, vous savez maintenant le secret de ma folie. Je le confie à votre honneur. Odette, pardonnez-moi d’avoir une fois devant vous étalé ma misère. Il y a des heures où je souffre trop. Ce que j’ai dit a soulagé mon cœur…

Charles VI respira longuement. Il étendit le bras et, très doucement, répéta :

– Allez, madame…

Isabeau, pantelante, écumante, d’une voix qu’à peine on entendit :

– Devant l’intrigante, devant la rebelle, vous chassez la reine !…

– Non, madame, je vous dis simplement : Allez !…

Et comme Isabeau demeurait sur place, pétrifiée, rudement, cette fois, il étendit encore le bras et, d’un accent sauvage :

– Allez ! C’est l’ordre du roi !…

Haletant et hagard, à demi penché, il demeura dans cette attitude, tandis que la reine s’en allait en reculant.

Quelques minutes plus tard, elle était dans sa chambre, rugissante, insensée.

Bois-Redon était là, colosse paisible, habitué sans doute à tous les orages, car sa figure poupine souriait, et d’un geste d’ignoble élégance, il frisait entre deux doigts sa toute petite moustache.

Au bout d’une heure peut-être, ou plus, Isabeau l’aperçut, courut à lui, le saisit dans ses bras nerveux, l’étreignit, folle de rage et d’impudeur, et elle sanglota :

– Venge-moi ! Venge-moi !…

Et comme Bois-Redon répétait l’étreinte, répondait plus farouche, plus violent, d’une brusque secousse elle le repoussa et elle hurla :

– Va-t-en ! Va-t-en ! Tu n’es pas l’homme ! Ni toi ! Ni Jean sans Peur !… Il y a au monde un homme…

Elle s’abattit en travers de son lit, sanglota éperdument :

– Et cet homme n’est pas à moi !

Tout à coup, elle se releva, pénétra, rapide comme la tempête, dans la salle réservée à la tigresse Impéria ; l’animal allongé, le mufle sur les pattes de devant, ne daigna pas lever la tête. Isabeau tomba à genoux, saisit cette tête dans ses deux bras, enfonça ses doigts dans la rude toison, et cria :

– C’est toi ! C’est toi qui me vengeras !…

Il y eut un long et sourd rugissement. Impéria répondait !…

Là-bas, dans le palais du roi, une autre scène se déroulait, comme un pendant de celle que nous venons de retracer. Après le départ d’Isabeau, Charles VI s’était laissé tomber dans un fauteuil.

– Savoisy m’a tout dit, fit-il en grelottant. Ils ont fait disparaître Champdivers et dame Margentine.

Odette poussa un cri d’espoir. Ils n’étaient donc pas morts ! On ne les avait donc pas tués ! Elle eut un mouvement pour s’élancer. Le roi la contint d’un geste.

– Soyez sûre, dit-il, que je saurai retrouver ces deux braves serviteurs qui vous seront rendus sous peu de jours.

– Mais s’il leur est arrivé malheur ! Oh ! sire, je vous en supplie, qu’on sache tout de suite ce qu’ils sont devenus !…

– Non, continuait le roi, croyez-moi, c’est à vous qu’on en voulait – et à moi ! ajouta-t-il, soudain secoué d’un de ces longs frissons précurseurs de crise.

– Sire, murmura Odette, oubliant ses craintes et ses douleurs devant ce qu’elle entrevoyait, rassurez-vous. Il n’y a plus rien à craindre en ce moment.

En peu de mots, simplement, Passavant raconta son entretien avec Gringonneur, et comment, sûr qu’un danger terrible menaçait ceux-là mêmes qui l’avaient délivré de la Huidelonne, il était accouru pour mettre sa rapière à leur service. Il omit l’incident, de la porte de fer et l’intervention du geôlier. Charles VI, d’ailleurs, écoutait à peine, passant et repassant la main sur son front brûlant et murmurant :

– C’est à moi qu’on en voulait !…

Tout à coup il se dressa tout debout, et hurla :

– A moi !…

Savoisy, qui l’avait en effet réveillé et accompagné jusqu’à l’antichambre, entra précipitamment.

– Mon capitaine ! ordonna le roi.

Quelques instants après, le capitaine du palais entrait, et Charles VI lui donnait ses ordres :

– Des gardes partout… Entendez-vous, monsieur ? Nuit et jour. Un poste à chaque porte du palais. Et qu’on tue sans pitié tout ce qui tentera d’approcher, ami ou ennemi. Allez !… C’est moi qu’ils veulent tuer ! ajouta-t-il en retombant dans son fauteuil.

– Sire ! Calmez-vous, apaisez-vous ! Les ordres que vous venez de donner…

– Et si on gagne mes gardes ! râla le roi. Si l’on subordonne mon capitaine ! Si le pain qu’on m’apporte est empoisonné ! Si l’eau que je vais boire contient la mort !… Je suis perdu !…

Un instant, ses yeux flamboyants, d’un insoutenable éclat s’arrêtèrent sur Passavant, et le chevalier vit que ce regard contenait tout le désespoir du soupçon.

– Sire, dit-il de son ton froid, je crois qu’à cette heure vous ne devez pas trembler…

– Oui, bégaya le roi, dont le soupçon s’évanouit au même instant, je devine en vous un être de bravoure et de loyauté. Mais demain, monsieur, demain, si mes gardes me trahissent, qui me défendra ?… Oh ! ajouta-t-il soudain en battant des mains, j’ai trouvé… Nous sommes sauvés !

Quelques minutes, il se promena à grands pas dans la pièce. Puis, avec une fiévreuse volubilité, il reprit :

– Demain, au point du jour, je quitterai l’Hôtel Saint-Pol. Je quitterai Paris. Vous viendrez avec moi, Odette. Monsieur, notre litière sera entourée d’une bonne escorte. Je vous en donne le commandement.

– Sire, dit Odette tremblante, à quoi bon cette fuite… Je vous en prie, attendez que…

– Silence ! interrompit le fou avec une majesté théâtrale. Quand le roi ordonne, il n’y a plus qu’à obéir. Donc, vous viendrez avec moi. Monsieur, vous prendrez le commandement de l’escorte. Vous vous trouverez devant la grand’porte de l’Hôtel Saint-Pol à huit heures du matin. Me le promettez-vous ?

– Oui. Sire. Et d’ailleurs, ajouta Passavant avec un sourire narquois, quand le roi commande, il ne peut être question de promesses, mais d’obéissance.

– Voilà qui est bien dit ! fit joyeusement Charles VI en frappant ses mains l’une contre l’autre. Mais ce n’est pas tout. Avec une escorte de cent hommes d’armes que vous commanderez, vous faites-vous fort de nous conduire sains et saufs au château de mon défunt frère ?

– Sans aucun doute, sire ! Et même avec une escorte moindre.

Il pensait : Et même à moi tout seul ! Mais il n’osa pas le dire.

– Bon ! reprit Charles avec le même rire joyeux. Nous partirons donc à huit heures, et marcherons tout droit sur le château de Pierrefonds. On m’a assuré qu’il est solide et tiendrait devant une armée. Je veux voir cela par moi-même. Là nous serons en sûreté… à moins, continua-t-il en s’assombrissant, à moins que notre cousine d’Orléans ne nous refuse l’hospitalité !

– Sire, dit Odette avec fermeté, comment pouvez-vous suspecter cette noble dame !

– C’est bien ! dit Charles en se remettant à grelotter. N’en parlons plus. Nous irons supplier la veuve de notre frère de nous garder en son manoir autant de temps qu’il le faudra. Allez, monsieur. Et n’oubliez pas que demain vous escortez la fortune et la vie du roi de France.

– A huit heures, sire, je serai devant la grand’porte de l’Hôtel Saint-Pol.

Passavant s’inclina devant le roi et Odette. L’orgueil et la joie gonflaient son cœur. Et déjà il calculait combien d’heures le séparaient encore du moment où il se mettrait à la tête de l’escorte. Passavant s’en alla. Et comme il était venu par la fenêtre, il trouva tout naturel de s’en aller par le même chemin. En un instant, il eut disparu aux yeux d’Odette et de Charles VI. De la corniche, il se laissa tomber à terre.

Une fois là ; il entendit soudain les hurlements du roi là-haut.

La crise se déchaînait.

Le lendemain matin, Charles VI, assommé par le mal, incapable d’un mouvement et d’une pensée, demeurait prostré dans sa chambre, et ce ne fut guère que deux jours après qu’il reprit à peu près conscience de lui-même : il avait alors complètement oublié son projet de voyage ou plutôt de fuite à Pierrefonds.


*

* *


Passavant se dirigea rapidement vers la porte basse par où il avait pénétré dans l’Hôtel Saint-Pol. Le geôlier de la Huidelonne avait disparu, Passavant le chercha un moment du regard pour le remercier de son aide, puis gagna la porte, et, l’ayant franchie, trouva Gringonneur et l’archer toujours acharnés à la même partie.

Le malheureux archer en était à défendre son dernier écu contre Gringonneur qui, naturellement, était de première force. Passavant, quelques minutes, les contempla en souriant.

L’archer, à ce moment, eut un juron de rage, et Gringonneur un éclat de rire triomphant : le dernier des écus laissés par le chevalier au soldat était perdu.

Jacquemin, déjà, ramassait joyeusement le gain qui était important.

– Maître Gringonneur, dit Passavant, prêtez-moi cette somme, voulez-vous ?

– Vous la prêter ? dit Gringonneur en serrant les écus dans ses mains.

– Allons, dépêchons.

Les belles pièces à l’effigie de Charles VI passèrent, non sans quelque résistance, des mains de Gringonneur dans celles de Passavant qui les remit à l’archer ébaubi de surprise et de joie.

– Vite, fit le chevalier, fermez la porte et allez reprendre votre faction. J’entends une ronde.

– Merci, mon prince ! cria le soldat, et il s’empressa d’obéir au conseil qu’on lui donnait.

Passavant et Gringonneur se mirent en route.

Ceci se passait vers le moment où Scas, Ocquetonville, Courteheuse et Guines tenaient conseil dans l’hôtel de Bourgogne à la suite de la scène qu’ils venaient d’avoir avec Jean sans Peur.

Le résultat de ce conseil fut qu’armés jusqu’aux dents et accompagnés d’une forte escorte d’hommes d’armes, ils sortirent de l’hôtel.

Passavant et Gringonneur atteignirent sans encombre la Truie Pendue, où à force de coups de poing sur la porte, ils finirent par éveiller la maison. Thibaud en personne se montra à la fenêtre et, ayant reconnu la voix de Passavant, assura qu’il descendait ouvrir lui-même.

Passavant entra suivi de Gringonneur, et tous deux montèrent aussitôt dans la chambre du chevalier.

– Maître, fit celui-ci, ouvrez ce coffre et tirez-en le bienheureux sac de Mme Isabeau. Si écornée que soit la somme, il doit en rester assez pour vous indemniser du cadeau que vous avez fait un peu malgré vous à ce brave archer.

Gringonneur versa le fond du sac sur la table et se mit à compter.

– Il s’en faut d’un demi-écu, dit-il. Mais je vous tiens quitte.

– Non pas, dit le chevalier, je vous redois un demi-écu payable au jour prochain où…

Passavant fut interrompu par l’entrée soudaine de cinq ou six hommes.

– Vivant ! rugit Ocquetonville qui marchait en tête.

D’un bond, Passavant s’était jeté jusqu’à la fenêtre, et déjà, il était en garde, présentant la pointe de son épée aux plus avancés des assaillants.

Ils étaient maintenant une dizaine dans la chambre. Un être échevelé se rua à la fenêtre, l’ouvrit en un clin d’œil, et disparut.

C’était Gringonneur.

On entendit un bruit terrible de ferraille : Gringonneur, en sautant, venait de se raccrocher à l’enseigne de la Truie Pendue et de la briser tout net. L’homme et l’enseigne arrivèrent ensemble sur la chaussée ; l’enseigne demeura là, tordue ; mais l’homme se releva, détala en une course rapide.

Mais déjà, Passavant voyait entrer de nouveaux assaillants. Tout en ferraillant de son mieux contre Ocquetonville et Courteheuse qui tenaient la tête, rapidement, il les compta. Rapidement, aussi, la pensée lui vint qu’il avait à peu près quinze chances d’être tué contre une de ne pas l’être. Or s’il était tué il ne serait pas à huit heures du matin devant l’Hôtel Saint-Pol pour escorter Odette à Pierrefonds !

– Ils sont trop pour ce soir, dit-il. Messieurs, je vous donne rendez-vous dans trois jours au lieu que vous voudrez, et m’engage à m’y présenter. Acceptez-vous ?

– A mort ! à mort ! rugirent les assaillants en se ruant.

– Attends-moi, Gringonneur ! cria Passavant en éclatant de rire.

Et au moment où deux ou trois des plus enragés lui portaient de furieux coups de pointe, à son tour, il enjamba la fenêtre, se suspendit un instant à l’appui et se laissa tomber.

– Tuez ! tuez ! hurlèrent les spadassins en se penchant dans le vide.

– Ah ! ah ! fit Passavant, il y en a autant dans la rue !

C’était vrai. En un clin d’œil, il fut entouré. A tout prix, il ne voulait être ni tué ni blessé. A droite et à gauche, il vit la route barrée. Mais droit devant lui, c’est-à-dire dans la direction du logis Passavant, il y avait une ouverture. Il fonça. La rue fut pleine de vociférations, de jurons, de cliquetis de fer qui, dans la nuit, s’entrechoquaient. Passavant bondit jusqu’à l’endroit du mur qu’il avait une fois déjà escaladé. Bientôt, il se trouva dans la cour de son hôtel, bientôt dans l’hôtel même, et enfin, dans la salle des armes où il respira en songeant :

– A tout prix être libre au jour pour que je puisse me trouver à huit heures devant la grande porte de l’Hôtel Saint-Pol.

Il s’aperçut alors qu’aucun des assaillants ne l’avait suivi dans le logis. Il attendit quelques minutes. Puis, du haut d’une fenêtre, il examina la rue, – et il pâlit.

Non seulement les attaquants ne s’en allaient pas, mais ils semblaient tout disposer pour un siège en règle. En attendant l’attaque, les deux portes du logis Passavant étaient gardées. Sous les fenêtres, il y avait des gens apostés. Guines s’était détaché au pas de course. Au bout d’une heure d’attente, Passavant vit qu’un sérieux renfort arrivait aux assaillants. Ils étaient maintenant une cinquantaine dans la rue.

– Je suis pris, dit-il. Et cependant, ajouta-t-il en frémissant, il faut qu’avant huit heures du matin je sois libre. Il le faut !

Une sorte d’accablement s’empara du jeune homme.

Longtemps, il demeura ainsi. A ces heures indécises qui viennent faiblement teinter les vitraux des fenêtres, il s’aperçut tout à coup que le jour allait poindre.

Ayant jeté un coup d’œil par l’une des fenêtres, aux premières clartés confuses de l’aube hivernale, il vit qu’un changement sérieux s’était fait dans le dispositif de l’ennemi.

Le gros des forces assaillantes avait pris position dans la cour. La grande porte était ouverte à double battant. Dans la rue se tenait une arrière-garde qui surveillait les fenêtres.

– Les Bourguignons ont maintenant la défiance des fenêtres, se dit Passavant. Mais aussi, cela m’apprendra à entrer et à sortir par les portes, comme tout le monde. Allons, l’heure est venue d’aller à mon rendez-vous. Si c’est un rendez-vous avec la mort…

Un geste interrompit le discours qu’il se tenait à lui-même.

Puis il dégaina sa longue rapière, assura sa dague dans la main gauche et descendit sans hâte. Il faisait maintenant assez jour pour qu’on pût voir distinctement. Il pouvait être près de sept heures. Passavant ouvrit la porte qui donnait sur la cour et, au même instant, il y eut une violente vocifération de : « Mort au truand !… » Mais nul ne bougea.

Passavant sourit et voulut s’avancer sur le perron et descendre dans la cour.

Dans ce moment, il recula, livide, les cheveux hérissés, frappé d’horreur. En effet, un autre cri venait de s’élever, poussé par les cinquante hommes d’armes qui occupaient la cour. Et c’était horrible. Ces gens, d’une seule voix, hurlèrent :

– Mort au meurtrier de Mgr d’Orléans !…

Dans la rue, des fenêtres s’ouvraient, et Passavant entendit distinctement que des bourgeois effarés se criaient entre eux :

– Il paraît que c’est le truand qui a assassiné le frère du roi !

– Les gens du prévôt vont le saisir…

Passavant sentit la tête lui tourner et ses jambes trembler. Il comprit la féroce invention des quatre spadassins, et qu’on voulait le tuer sous cette formidable accusation. La dague lui tomba de la main. Une sueur glacée inonda son front ; il murmura :

– Ceci est affreux…

A ce moment, un homme de la cour s’avança vers le perron. Passavant lui jeta un regard farouche et reconnut Ocquetonville.

– Sire de Passavant, dit celui-ci à haute voix, votre complice a avoué votre forfait. C’est vous qui avez meurtri notre bon duc Louis d’Orléans, frère de notre sire le roi. Nous devons vous amener au grand Châtelet afin que votre procès y soit instruit. Voulez-vous vous rendre et nous suivre de bonne volonté ? Peut-être vous en sera-t-il tenu compte…

– C’est horrible, bégaya Passavant.

– Pas d’inutile rébellion, reprit Ocquetonville. Nous devons vous prendre vivant. C’est vivant que nous vous remettrons à messire l’Official de Paris. Rendez donc votre épée.

Passavant lui jeta un regard sanglant. Et il vit alors que près d’Ocquetonville, sur le même rang, avaient pris place Guines, Scas et Courteheuse. Tous quatre, l’épée au poing, se tenaient serrés l’un contre l’autre, et derrière eux, il y avait la masse des gens d’armes. Mais tous quatre, devant cet homme qui les regardait du fond de l’ombre de l’antichambre, étaient pâles.

– Rendez-vous ! crièrent-ils ensemble.

Alors, une pensée de folie se dressa dans l’esprit de Passavant. Il se dit : Je vais mourir ici !… Et levant haut sa rapière au-dessus de sa tête, il s’avança sur le perron. Il cria :

– Ocquetonville ! Ocquetonville ! Tu mourras de ma main ! Scas ! Où es-tu ?…

– J’y suis ! dit Scas comme malgré lui, comme il avait répondu à la voix de la nuit funèbre.

– Scas ! Tu mourras de ma main ! Courteheuse, es-tu là ?

– J’y suis ! gronda Courteheuse.

– Courteheuse, tu mourras de ma main ! Guines, es-tu là ?

– J’y suis ! hurla Guines.

– Guines, tu mourras de ma main !

Il se mit à descendre les marches, sans hâte, hérissé, tout raide, et si flamboyant qu’il y eut un recul des quatre. En même temps, Passavant porta son premier coup, un coup droit, à fond, sur la poitrine de Guines. Il y eut un hurlement dans la cour. Guines vit venir le coup. Il voulut faire un mouvement pour le parer, et il sentit qu’il était comme paralysé par la terreur.

Guines s’affaissa, la poitrine traversée d’outre en outre.

– A toi, Courteheuse ! cria Passavant.

Il n’eut pas le temps de répéter ce coup droit qui avait duré un quart de seconde. La meute entière se ruait sur lui. Ocquetonville, Courteheuse et Scas disparurent dans le tourbillon.

Passavant ne les vit plus. Autour de lui, il n’y eut plus qu’une mêlée d’épées, de dagues, dont chacune voulait sa mort.

– Vivant ! vivant ! hurla Courteheuse.

– Prenez-le vivant ! répéta Scas dans le même hurlement.

Passavant, à reculons, commença à remonter les marches. D’amers regrets gonflèrent son cœur. Dans cette minute où il vit clairement qu’il allait mourir, il eut la sensation de ce qu’il y avait d’étrange dans cette vie si courte composée d’une enfance perdue dans les lointains, de douze ans de tombeau et de quelques jours d’existence réelle aboutissant à la catastrophe, à l’écroulement de ce qui, en si peu de temps, s’était échafaudé en son imagination. Il comprit qu’il regrettait surtout d’être séparé d’Odette.

– Vivant ! Vivant ! vociféra la bande.

– Mort ! dit Passavant avec un sourire livide.

Et il se rua sur les assaillants qui, à ce moment, avaient envahi le vestibule. Il se jeta sur eux avec la certitude qu’il allait être massacré. Il s’élança, la rapière haute pour, tout au moins, se faire une belle escorte dans la mort, et au même moment, il les vit reculer en désordre, lui-même fut saisi par deux bras vigoureux qui le jetèrent en arrière du champ de bagarre ; comme dans un rêve, il vit surgir autour de lui une quinzaine de figures terribles, des démons silencieux ; des êtres déguenillés qui bondissaient, frappaient à coups redoublés sans un mot, sans un cri. En une minute, le vestibule fut déblayé. Dans la cour, il y eut une vocifération de haine et de terreur :

– Les Ecorcheurs ! Les Ecorcheurs !…

– Les Ecorcheurs ! murmura Passavant hagard.

La porte du vestibule était fermée, solidement verrouillée. Dans la cour, hurlaient les Bourguignons. Passavant regarda autour de lui. Cinq ou six cadavres occupaient le carreau, en leurs attitudes tordues. Une douzaine d’hommes haletants l’entouraient. Ils avaient de ces visages maigres, de ces yeux luisants, de ces sourires de haine froide, de résolution farouche, comme en ont les gens à qui il importe peu de vivre ou de mourir. On les eût pris pour une bande de loups affamés, par les temps de grand froid au fond des bois couverts de neige.

– Qui êtes-vous ? demanda Passavant.

Un d’eux s’avança, hautain, sombre, tragique évocation de révolte. A la question du chevalier, il répondit par une autre :

– Me reconnaissez-vous ?…

Passavant le considéra un instant et secoua la tête. Alors l’homme reprit :

– Avez-vous entendu parler de Polifer ?

– Heu ! fit Passavant avec un sourire narquois, je suis depuis si peu de temps à Paris que minime est le nombre de personnages dont j’ai ouï parler, quel que soit leur célébrité.

Impassible, l’homme continua :

– Avez-vous entendu parler des Ecorcheurs ? On les déteste à l’égal des loups, car ils veulent la liberté, et les bourgeois de Paris n’aiment rien tant au monde que leur servitude. Les Ecorcheurs, mon gentilhomme, sont des gens qui pillent, tuent, s’embusquent au fond des bois pour attaquer à main armée le bourgeois riche ou le prince entouré de lances. C’est un métier maudit. Ils sont tenus en exécration. Mais quand on les prend et qu’on les branche haut et court, ils meurent heureux, car ils ont préféré les risques de la guerre aux ignominies de la soumission. Ils font la guerre. Ils tuent, ou sont tués. Indomptés, révoltés, nous sommes haïs du noble et du bourgeois. Dent pour dent, œil pour œil, haine pour haine, coup pour coup, nous leur faisons la guerre qu’ils nous font. Quant à moi, ma tête est mise à prix. Aussi, le jour où j’ai attaqué la reine Isabeau près de Vincennes, si, au lieu de me rendre libre, vous m’aviez livré, vous eussiez gagné deux cents nobles d’or.

– Ah ! Ah ! dit Passavant, je vous reconnais maintenant.

– Moi je vous ai reconnu tout de suite, heureusement. Ce logis est, dans Paris, le lieu de rendez-vous où nous venons nous communiquer notre mot d’ordre et où nous déposons nos richesses dans les caves. Je vous y offre l’hospitalité.

– Vous vous trompez, fit froidement le chevalier. C’est moi qui vous donne ici l’hospitalité. Cet hôtel est celui de mon père, Passavant le Brave ; j’y suis né, j’y suis chez moi, je suis le chevalier de Passavant.

L’Ecorcheur demeura pensif quelques instants pendant lesquels on entendit les cris venus de la cour.

– Je vous dois la vie et la liberté, reprit-il brusquement. Que puis-je faire pour vous ?

– Ne venez-vous pas de me sauver ? Nous sommes quittes.

– Soit, dit l’Ecorcheur. Vie pour vie, nous sommes quittes. Mais l’hospitalité que vous nous donnez depuis si longtemps, même sans le savoir, comment l’acquitterai-je ?

– Nos voies sont différentes, dit doucement le chevalier. Vous ne me devez rien… rien ! reprit-il avec plus de rudesse en voyant un geste de l’Ecorcheur. Maintenant, écoutez-moi, j’ai un marché à vous proposer. Voulez-vous m’aider à sortir d’ici, j’entends sans blessures car j’ai besoin de toute ma force ?

– Nous sommes à vous. Ordonnez.

– Non, dit Passavant, qui reprit son sourire. Rien pour rien. Vous avez votre devise, j’ai la mienne. C’est un marché que je vous propose. Consentez-vous ?

L’Ecorcheur jeta un regard sur Passavant qui, paisible et froid, attendait la réponse.

– Soit, fit-il encore. Contre notre aide, que me donnerez-vous donc ?

– Vous allez le savoir. Puisque mon logis est devenu votre entrepôt, ayez-moi de l’encre, une plume et une feuille de parchemin.

Sur un signe de Polifer, l’un des Ecorcheurs s’élança et, rapide comme l’un de ces démons de la légende qui s’enfoncent dans la terre, disparut dans l’escalier qui conduisait aux caves et par où toute la bande avait fait irruption.

Dehors, le silence s’était fait.

Sans doute les assiégeants se concertaient pour donner l’attaque. Bientôt l’homme reparut ; Passavant s’assit devant une table et, non sans s’y reprendre, car à peine s’il savait écrire, traça quelques lignes, puis tendit le parchemin au chef des Ecorcheurs qui le lut. Voici ce qu’avait écrit le chevalier :

« Moi, Hardy, chevalier de Passavant, ce vingt-cinquième jour de novembre de l’an 1407, étant sain de corps et d’esprit, mais sans doute près d’aller retrouver mes aïeux, je déclare donner en toute propriété à Polifer, chef d’Ecorcheurs, mon hôtel sis à Paris dans la rue Saint-Martin, afin qu’il en jouisse, lui et ses descendants. En foi de quoi, j’ai signé. » Polifer, ayant déchiffré l’écriture, jeta un long regard sur le chevalier insoucieux, puis il s’inclina, plia le parchemin, le fit disparaître, et dit :

– Je tiens le marché. Que faut-il faire ?

– Il faut, dit Passavant, qu’avant huit heures ce matin je me trouve devant la grand’porte de l’Hôtel Saint-Pol.

– Avant huit heures ?

– Je l’ai dit.

– Ecoutez ! fit l’Ecorcheur.

Une cloche sonnait au loin. C’était le carillon de Notre-Dame qui se mettait en branle.

– Une, compta Polifer tandis que Passavant pâlissait, deux, trois…

A mesure qu’il comptait, la figure de Passavant devenait plus terrible. Au huitième coup, il saisit sa rapière qu’il avait déposée sur la table, et cria d’une voix déchirante :

– Hardy ! Hardy ! Passavant le Hardy ! Ouvrez cette porte !

Les Ecorcheurs se regardèrent, sombres.

– Enfer ! rugit Passavant. Il paraît que vous avez peur, mes drôles !

– En avant ! hurla Polifer.

Violemment, la porte fut ouverte ; à la clameur des Ecorcheurs répondit la clameur des soldats assemblés dans la cour. Il y eut la ruée des démons déguenillés, un bondissement furieux du haut du perron, et presque aussitôt la mêlée, dague contre dague ; des flots de sang giclèrent ; des jurons formidables s’entrecroisèrent avec des lamentations stridentes ; il y eut des poitrines trouées, des gorges ouvertes, des crânes défoncés, et dans ce tourbillon d’êtres humains, de gestes éperdus, d’attitudes convulsées, de cris sauvages, le chevalier de Passavant, une minute, disparut comme un fétu de paille dans un remous d’Océan.

Cela dura peu. Les Bourguignons reculaient pas à pas. Les Ecorcheurs, par une manœuvre d’irrésistible force, fonçaient en bloc, frappaient tous ensemble, puis se reculaient, se ramassaient en bloc, fonçaient de nouveau.

Bientôt la cour fut déblayée. Bientôt toute la partie de la rue située entre le logis Passavant et l’auberge fut libre… Passavant s’élança, entra comme un bolide chez Thibaud Le Poingre et courut à l’écurie, où, en gestes frénétiques, il sella et brida son cheval.

Mais si peu qu’eût duré la bagarre, lorsqu’il reparut dans la rue, à cheval cette fois, près d’une demi-heure s’était écoulée depuis le moment où le carillon de Notre-Dame lui avait sonné l’heure du rendez-vous.

Dans la rue, on se battait encore. Passavant examina un instant le champ de bataille et vit Polifer qui, à lui seul, abattait une rude besogne. Il poussa son cheval contre l’Ecorcheur et lui dit :

– C’est bien. C’est fini. Retirez-vous.

– Vous le voulez ? haleta Polifer en portant un coup de masse à un Bourguignon.

– Oui, dit Passavant très froid ; rentrez chez vous.

Polifer fit entendre un coup de sifflet. En un instant, la bande des Ecorcheurs, ou du moins ce qui en restait, disparut dans la cour du logis et de là dans l’intérieur.

– Hardy ! Hardy ! Passavant le Hardy !

Le chevalier, d’un double coup de ses éperons, composés d’une seule tige d’acier pointu, enleva sa bête d’un bond furieux.

– Arrête ! Arrête ! vociférèrent les Bourguignons.

– Tuez-le ! Tuez-le ! crièrent Ocquetonville, Scas et Courteheuse sanglants.

– Arrête ! Arrête ! répétèrent les bourgeois de la rue en se précipitant chez eux.

Passavant, d’un galop de tempête, s’élança. Les clameurs continuaient encore que déjà il ne les entendait plus. Quelques minutes plus tard, il arrivait devant l’Hôtel Saint-Pol, et le même cri qui lui avait échappé dans la nuit vint gronder encore sur ses lèvres pâles :

– Malédiction !

Il n’y avait aucune escorte devant l’Hôtel Saint-Pol !

Sans aucun doute, le roi et Odette étaient partis !

Et qu’avait-elle dû penser de lui ?…

– Holà ! l’ami ! cria Passavant, le roi est-il donc parti avec son escorte ?

La sentinelle du pont-levis se mit à rire, considéra cet homme au visage terrible qui semblait insensé comme le roi et répondit :

– Parti ? Ah ! oui, parti !… Et qui sait où il arrivera ? Et quand il arrivera ?

Ce soldat croyait sûrement avoir dit une énorme farce, car il se mit à rire de tout son cœur. Au loin, dans la rue Saint-Antoine, Passavant entendit une rumeur. On criait :

– Arrête ! Arrête ! Au truand ! Au meurtrier !…

– Le meurtrier de Mgr d’Orléans !…

Passavant reprit sa course et se dirigea naturellement vers la porte Saint-Antoine qu’il franchit d’un temps de galop. Quand il fut loin dans la campagne, il s’arrêta, mit pied à terre, s’assit au revers d’un tertre et se dit :

– Je suis déshonoré.

Il eût beaucoup mieux fait de courir après l’escorte royale, de la rattraper coûte que coûte et d’expliquer son absence comme il pourrait. Mais ce sensitif nerveux et vibrant était accroché à cette idée qu’il était perdu d’honneur aux yeux d’Odette parce qu’il ne s’était pas trouvé au rendez-vous fixé par le roi.

– C’est sûr, se dit-il, il y avait danger. Un autre a pris ma place. Que dirais-je ? Et puis, me croirait-on ? Et même si on me croit : Vous venez trop tard, me répondrait le roi. J’ai pris pour chef d’escorte ce brave capitaine qui, lui, n’a été retenu par aucun obstacle. Adieu donc, sire de Passavant. Une autrefois, tâchez d’être libre à propos…

Cette impression fut si forte qu’il se leva et se mit à rire en répétant :

– Adieu, donc, sire de Passavant !

q

XXX – L’HOMME DE L’EPOUVANTE

Ce même jour eurent lieu les funérailles de Louis d’Orléans. Ce fut une pompe magnifique.

Jean sans Peur suivit le cortège, à la tête d’une troupe imposante d’hommes d’armes. De son côté, le comte d’Armagnac s’entoura d’une escorte tout aussi nombreuse et tout aussi bien armée.

Nous ne dirons rien de ces funérailles qui ne donnèrent lieu à aucun accident.

Ce jour, on cessa de faire perquisition dans les maisons de Paris où on supposait que le meurtrier aurait pu se réfugier. Les portes de Paris qu’on avait fermées furent ouvertes. Les chaînes de certaines rues qu’on avait tendues furent décrochées. Bref, le prévôt cessa de rechercher le meurtrier.

En effet, le meurtrier était connu. Comme une traînée de poudre qui s’enflamme, son nom courut de bouche en bouche parmi la foule immense qui assistait aux obsèques.

C’était le nom du sire de Passavant.

On disait que le meurtrier du duc d’Orléans avait pour complice une bande d’Ecorcheurs, qu’avec ses acolytes il avait soutenu une rude bataille contre les gens du duc de Bourgogne qui, courageusement, avaient voulu l’arrêter, et qu’enfin, sur le point d’être pris, le sire de Passavant s’était, avec ses Ecorcheurs, jeté dans la campagne de Paris où il se proposait de rançonner tout voyageur qui aurait le malheur de passer à sa portée.

Ces divers propos parvinrent naturellement au comte d’Armagnac qui demanda :

– Qu’est-ce que ce Passavant ?

– Selon toute apparence, un homme à Jean sans Peur, lui répondit le gentilhomme qui venait de lui rapporter tous ces bruits. On l’a vu à diverses reprises bras dessus bras dessous avec Ocquetonville, le sire de Scas, le comte de Guines et Courteheuse, enfin tous les enragés Bourguignons. On les a vus boire et manger ensemble en un cabaret de la rue Saint-Martin.

– Jean sans Peur espère échapper au châtiment qui lui est dû, fit le comte d’Armagnac d’une voix sombre. Il se trompe. Le véritable assassin, c’est lui. Ce misérable Passavant n’a été que le bras qui frappe. Il faudra bien que Jean sans Peur… En attendant, malheur à ce Passavant, s’il me tombe sous la main.

Aussitôt après les funérailles, le comte d’Armagnac prit la route du château de Pierrefonds où il voulait installer la veuve, Valentine de Milan, et lui donner une garnison suffisante pour la protéger contre toute attaque. Il se proposait ensuite de rentrer à Paris. Dans sa pensée, en effet, Jean sans Peur, après avoir fait assassiner le duc d’Orléans, tenterait aussi de se débarrasser de Valentine. Ce fût donc en toute hâte qu’il prit la route du Valois.

Jean sans Peur, de son côté, rentra à l’Hôtel de Bourgogne.

Le duc de Bourgogne était soucieux. A son aspect, les mille bruits sourds de cette élégante forteresse qu’était son hôtel s’éteignirent, et tout retomba dans un morne silence. Le duc, escorté de Scas, Ocquetonville et Courteheuse se rendit dans la salle des armes.

– Ainsi, dit-il, Guines est mort. C’était un brave compagnon. Que Dieu ait son âme !

– La poitrine traversée de part en part, à l’endroit du cœur, dit Scas d’une voix sombre. J’ai vu le coup. Ce Passavant est un rude manieur de fer.

– C’est le premier de nous, dit Courteheuse, le premier qui s’en va.

Ils se regardèrent un instant et Scas reprit :

– Il s’est vanté que nous mourrons de sa main.

– Oui ! dit alors Ocquetonville. Mais c’est lui qui mourra de la mienne.

– De la mienne ! grogna Scas.

– De la mienne ! gronda Courteheuse.

Jean sans Peur se leva et dit rudement :

– Ni de cette main, ni de celle-ci, ni de celle-là. Passavant appartient au bourreau.

Ils frémirent d’une joie profonde. La promesse du maître les rassurait. Ecrasé par l’accusation d’assassinat, Passavant serait plus sûrement tué que par eux. Car ils n’étaient pas sûrs, eux !

Il n’était plus question, d’ailleurs, d’être renvoyés par le maître. Ils n’en parlaient même pas. Ils sentaient bien que Jean sans Peur, contre Passavant plus encore que pour la conquête du trône et contre Armagnac, avait besoin d’eux. Massés dans un coin de la salle d’armes, ils considéraient le duc qui songeait, silencieux, tout raide, les yeux perdus dans le vague, et ils se disaient :

– Il pense à « lui ! »

C’était vrai, Jean sans Peur remontait au loin dans ses souvenirs, et il revoyait l’enfant tel que Saïtano le lui avait amené, tel qu’il l’avait livré aux geôliers de la Huidelonne.

C’était le témoin !

C’était celui qui avait vu le meurtre de Laurence !

Le duc, parfois, haussait les épaules. Finie, cette simple aventure du jeune âge. Morte, Laurence. Tout ce passé était passé, aboli… et à cette heure, cela se remettait à vivre ! Laurence morte, le mariage, la petite fille livrée à Gérande, le petit chevalier poussé vers l’antre de Saïtano, tout cela palpitait en lui, en confuses images dont chacune le faisait frissonner.

Soudain, il se leva, se mit à marcher à travers la salle. Il se secouait, comme pour jeter bas le fardeau de pensées fatigantes, dures à porter, et d’un effort de volonté, il ramena son imagination à Odette.

Le coup de la nuit avait avorté. Il recommencerait, voilà tout, et au plus tôt. Car Isabeau était là ! Il fallait arracher la jeune fille à la reine. Il fallait donc encourir la haine de celle qui lui promettait le trône…

C’était, dans ce cerveau, une effrayante mêlée de sentiments enchevêtrés, un tourbillon de passions qui se combattaient, se choquaient violemment. Passavant, Odette, la reine, la conquête du trône, Laurence, autant de pensées touffues, sombre forêt à travers laquelle il cherchait sa voie…

– Monseigneur, un homme est là qui demande à être reçu en audience, murmura une voix.

Jean sans Peur tressaillit et eut un rude geste de refus.

– Monseigneur, reprit l’huissier, cet homme dit s’appeler Saïtano.

Jean sans Peur frissonna. Il lui sembla que, de loin, le sorcier avait entendu sa pensée, que, franchissant d’un bond l’espace, il lui apportait la réponse. Mais cette impression s’effaça vite, et il ordonna de faire entrer Saïtano. Du même geste, il fit sortir Ocquetonville, Scas et Courteheuse. Le sorcier parut. D’un regard avide, tout d’instinct, le duc inspecta la joue, et murmura :

– La trace de la main sanglante n’y est pas.

– Elle y est, monseigneur, dit Saïtano comme s’il eut parfaitement entendu, seulement elle est invisible aujourd’hui parce que je suis dans un jour de joie.

– Et de quoi es-tu joyeux, voyons ? fit Jean sans Peur avec une sourde inquiétude.

– D’abord d’avoir si bien réussi à inspirer à la noble demoiselle de Champdivers une affection qui n’était pas dans son cœur ; ensuite de vous voir, par la mort de notre bien-aimé duc d’Orléans, rapproché de la haute situation que vous rêvez.

– De quoi te mêles-tu, sorcier ! gronda Jean sans Peur. Le duc mon cousin est mort…

– Assassiné par un sacripant du nom de Passavant, je sais cela, monseigneur, sans être sorcier. Tout Paris le sait. Tout Paris le dit. C’est bien la preuve que Passavant est le meurtrier.

Le duc regarda Saïtano de travers.

« Fâche-toi, mais fâche-toi donc ! » rugit le sorcier en lui-même.

– La main ! La main rouge ! bégaya Jean sans Peur, le doigt tendu.

Saïtano haussa les épaules. Il avait cette familiarité sinistre qu’on prête à Méphistofélès. La trace rouge apparaissait nettement sur sa joue. Mais presque aussi rapidement qu’elle s’était montrée, elle disparut. Saïtano se prit à sourire.

– Vous avez raison, monseigneur, je ne dois pas me mêler de connaître ce qu’il est défendu à tous de savoir. Et que m’importe, après tout, que Passavant soit ou non le meurtrier… Ce qui m’importe, c’est de tenir mes promesses, et je suis venu vous demander si vous êtes content de moi…

– Oui, dit Jean sans Peur pensif, ta puissance est indéniable, et elle effrayerait un autre que moi. Mais cette jeune fille…

Il hésita.

– Ne s’est pas laissée enlever par vos acolytes, monseigneur ?

– Oui, oui ; c’est bien cela, fit le duc d’une voix ardente. Et il faut qu’en cela encore, tu m’aides.

– Non, monseigneur.

– Tu refuses ! gronda le duc.

– Elle ne me suivra pas. Elle ne suivra pas vos gens. La force n’y fera rien, car elle a sa force, à elle, qui la rend capable de résister à la ruse et à la violence. D’autre part, monseigneur, vous devez savoir que l’Hôtel Saint-Pol est pour elle un séjour dangereux.

– Que faire, alors ?

– Allez la chercher vous-même. C’est vous seul qu’elle suivra. Dites-lui simplement : « Je sais qui tu es. » Et elle vous suivra.

Jean sans Peur, enivré, livide de sa passion exaltée, fit un pas, saisit Saïtano par le bras et gronda :

– Si cela est, par Notre-Dame et les saints !…

– Cela sera. Je ne me trompe jamais, monseigneur.

– Alors, demande-moi une fortune ! Demande ce que tu veux !

– Je vous ai dit que je puis faire plus d’or qu’il n’y en a dans vos coffres et ceux du roi.

Le duc de Bourgogne recula.

– C’est vrai, dit-il, je ne puis rien t’offrir.

– Rien ! dit Saïtano. Rien ? se reprit-il frappé d’une idée soudaine. Eh bien, oui ! monseigneur, vous pourriez… mais non… la reine elle-même n’a pas pu.

– Qu’est-ce ? Parle ! Plus que la reine, je puis peut-être te satisfaire.

– Monseigneur, souvent, pour les recherches que je fais depuis des ans, j’ai eu besoin de cadavres… qu’avez-vous ?

Jean sans Peur avait frissonné. Il s’était écarté du sorcier et avait tracé un rapide signe de croix. Il faut voir comme ils sont les rudes êtres de ce temps. Isabeau, déchaînée dans le vice et le crime, Isabeau, qui, de sa main, avait poignardé le vieux Champdivers, qui était prête à étrangler Odette, Isabeau avait refusé de s’associer à des maléfices de sorcellerie. Le meurtre, la guerre, la lutte sanglante ou sournoise, la bataille, la ruse, le guet-apens, tout ! mais pas d’accointances avec l’Enfer !

Jean sans Peur était en homme ce qu’Isabeau était en femme.

– Voilà que déjà vous reprenez votre parole ! dit Saïtano qui eut un rire aigre et méchant.

– Non, par tous les démons ! Parle sans crainte.

– Je vous disais donc que j’ai eu souvent besoin d’interroger la mort. Que faire ? Un pauvre sorcier comme moi, guetté par tout le voisinage, tenu à l’œil par le prévôt, est obligé à certaines précautions s’il veut vivre. Or, je veux « vivre ! » ajouta Saïtano d’une voix passionnée. J’ai donc à moi quelques braves compagnons qui risquent de temps en temps leur peau contre un peu d’or. Sur un signe de moi, ils s’en vont, par les nuits sombres, faire un tour à Montfaucon ou au gibet des Halles, ou aux Fourches de la Grève, décrochant l’un de ces fruits que fait pousser la justice prévôtale, et me l’apportent. Mais que de mal pour si peu de chose ! Oui, bien peu, car ces cadavres, monseigneur, ont été pendus depuis plusieurs heures, quelquefois depuis deux ou trois jours. C’est trop tard… C’est à peine s’ils me servent à me perfectionner dans l’étude du corps humain. Ce qu’il me faut, ce que je cherche, c’est deux ou trois morts où la vie palpite encore, des corps où le sang ne soit pas figé encore… alors je…

Saïtano s’arrêta brusquement. Il y eut entre ces deux hommes quelques minutes de silence lugubre, le sorcier oubliant jusqu’à sa soif de vengeance pour suivre la fulgurante chimère qui l’emportait, le duc se disant que pour conquérir Odette, s’il le fallait, il en viendrait à signer un pacte avec l’Enfer.

– Je puis, commença Jean sans Peur.

– Vous pouvez ! cria Saïtano.

– Je puis te donner des cadavres, acheva le duc de Bourgogne en se signant.

– Il m’en faut trois ! dit Saïtano d’une voix basse et rapide.

– Trois, soit. Trois hommes vont être pendus. Leur crime importe peu.

– Jeunes ? haleta le sorcier. Sains ? Vigoureux ?

– Oui. Jeunes, sains, vigoureux. Ils sont trois. Je les tiens. Ils dépendent de ma justice. Ils seront pendus dans l’arrière-cour de l’hôtel. Cette exécution peut se faire la nuit. Les cadavres peuvent être chez toi une demi-heure après.

– Une demi-heure, murmura Saïtano, un siècle… Vous dites, monseigneur, que vous tenez ces trois hommes ?

– Ils sont dans les cachots de l’hôtel.

– Puis-je les voir ?

– Venez, dit Jean sans Peur.

Pour mettre à son plan la scène qui va suivre, il nous faut remonter de quelques heures le cours du temps, et revenir au moment où le duc de Bourgogne donna l’ordre à son capitaine des gardes de se saisir de Bruscaille, Bragaille et Brancaillon. Les trois sacripants dormaient, la conscience paisible et le ronflement sonore, dans le dortoir qui leur était affecté, large pièce située dans les combles de l’hôtel de Bourgogne, lorsqu’ils furent rudement secoués dans leur lit par le capitaine qui criait : « Holà, holà, compaings, éveillez-vous, tripes du diable, car monseigneur veut vous voir à l’instant ! »

Persuadés qu’il s’agissait de quelque expédition, les dormeurs furent debout en un clin d’œil, s’habillèrent rapidement et voulurent saisir leurs dagues.

– Non, non, laissez cela, dit le brave capitaine. Pour ce que vous avez à faire, il n’en est nul besoin.

Bruscaille jeta un vif regard au capitaine. Ce regard rebondit sur la porte entrebâillée et il aperçut les douze ou quinze hommes d’armes qui attendaient, en cas de résistance.

– Ah ! ah ! j’ai compris, dit-il simplement.

– Mais, fit Brancaillon, si nous n’emportons pas nos dagues, avec quoi attaquerons-nous ?

Bragaille, qui avait compris, lui aussi, lui désigna les gens apostés, et dit :

– Ceux-ci nous prêteront ce qu’il faut.

– Ceux-ci ? dit Brancaillon en toisant les hommes du capitaine. Ils ont de bien petites dagues…

– Allons, allons, fit rondement le capitaine. Vous aurez tout le temps de vous expliquer en votre nouveau logis. Que diable, Brancaillon, soyez sage comme vos deux acolytes.

Bref, Brancaillon ahuri, Bragaille sombre et Bruscaille pâle de rage suivirent le capitaine qui les fit descendre jusqu’au rez-de-chaussée, de là dans les sous-sols où on longea un étroit couloir fort triste ; au bout du couloir s’ouvrit une porte, laquelle, un instant plus tard, se referma à grand bruit.

– Continuez votre somme ! cria le capitaine en s’en allant. Et si votre réveil est un peu gênant pour votre cou, demandez-vous pourquoi vos pierres n’étaient pas assez lourdes pour tenir au fond de l’eau l’homme que vous m’avez montré mort dans son sac.

– Que diable veut-il dire ? demanda Brancaillon encore tout effaré.

– Il veut dire que notre affaire est réglée, dit Bruscaille.

– Oui. C’est plus grave que je ne supposais, ajouta Bragaille, sans quoi on ne nous eût pas pris.

– Mais, fit Brancaillon, pourquoi nous met-on au cachot ?

– On te l’a dit, bélître ! Parce que les pierres n’étaient pas assez lourdes.

– Diable ! fit Brancaillon qui se gratta la tête, pourvu qu’on ne nous y laisse pas trois jours comme la dernière fois où nous fûmes punis par monseigneur !

– Trois jours ! s’écria Bruscaille en éclatant de rire. Non, non ! Demain matin, nous serons délivrés.

– Eh bien, je dors !

Et Brancaillon, sans plus s’inquiéter de ce qui lui arrivait, s’allongea sur les dalles. Une minute plus tard, il ronflait. Il faut rendre justice à ce brave, c’est que peu lui importait le lit, du moment qu’il pouvait s’étendre. Quant à Bruscaille et à Bragaille, s’ils avaient eu le moindre falot pour se regarder, ils se fussent vus fort pâles. Pour eux, en effet, il n’y avait pas de doute : le duc de Bourgogne avait acquis la preuve qu’ils l’avaient abominablement trompé en ce qui concernait le sire de Passavant, et, au point du jour, ils seraient proprement pendus dans l’arrière-cour de l’hôtel qui possédait un fort joli gibet qu’à maintes reprises ils avaient admiré.

Brusquement, ils eurent la sensation que le cachot s’emplissait de lumière. Vaguement, ils distinguèrent les hommes d’armes. Et en avant, deux hommes. L’un était le duc de Bourgogne et l’autre…

Il y eut un triple hurlement d’épouvante.

On vit les trois malheureux reculer d’un bond jusqu’à l’angle le plus obscur du cachot, s’y blottir, se serrer l’un contre l’autre, hagards, fous de peur.

– L’homme de la Cité ! râla Brancaillon.

– Le sorcier de la table de marbre ! rugit. Bruscaille.

– Non ! non ! vociféra Bragaille, nous ne sommes pas les trois vivants !

Saïtano avait tressailli. Il saisit la lanterne que portait l’un des hommes, fit un pas rapide, examina les trois pauvres diables et murmura :

– Est-ce que ce serait eux ? N’y a-t-il pas là une volonté du destin ? N’est-ce pas une preuve que l’expérience doit cette fois réussir ?

Il était aussi pâle qu’eux. Son cœur battait, mais d’une hideuse espérance. Il cria :

– Est-ce bien vous ?

– Horreur ! Horreur ! gémit Bruscaille.

– Voici le logis de l’Horreur ! grelotta Bragaille.

– Grâce ! supplia Brancaillon, ne nous remettez pas sur les escabeaux !

– Ce sont eux ! dit Saïtano avec une joie profonde et funèbre.

Jean sans Peur, Courteheuse, Scas, Ocquetonville, le capitaine, les gardes, tous ces gens avec un étonnement au fond duquel il y avait une sourde terreur considéraient ces trois hommes qui cent fois avaient joué avec la mort, et qui tremblaient convulsivement, aplatis contre le mur, les mains tendues comme pour écarter une affreuse apparition.

Saïtano les examinait curieusement. Enfin, il se tourna vers Jean sans Peur et lui dit :

– Allons-nous-en, monseigneur, sans quoi ces trois hommes vont mourir.

– Mourir ? Et de quoi ?

– De peur !

Bruscaille, Bragaille et Brancaillon se trouvèrent soudainement dans les ténèbres. La porte s’était refermée. L’atroce vision disparaissait.

Pendant quelques minutes on entendit alors leurs cris inarticulés, puis tout s’apaisa. Remonté dans la salle des armes, Saïtano, sa maigre figure illuminée par une flamme d’orgueil et d’espoir, considéra Jean sans Peur. Le duc eût été épouvanté s’il eût saisi la signification de ce regard qui disait : Ton tour viendra bientôt. Prends patience !

– Monseigneur, dit-il vous me donnez donc ces trois hommes ? Ils sont jeunes et sains. Pour ce que je dois tenter, ils conviennent admirablement. Ils conviennent mieux que d’autres.

– J’ai promis, dit le duc. Ce soir, vers dix heures, ces trois sacripants seront pendus, et…

– Non, monseigneur. Je vous les demande vivants… Oh ! ne craignez rien, ajouta le sorcier en voyant que Jean sans Peur fronçait le sourcil. Ils mourront tout aussi bien que par la pendaison.

– Soit ! fit alors le duc. Ce soir, à dix heures, ils seront chez vous. Mais si, une fois mes gens partis, ils se révoltent contre vous ? Si c’est vous qui êtes tué ?

Saïtano sourit, et, d’une voix étrange, répondit :

– Vous venez de les voir. Ils n’avaient guère envie de se révolter, n’est-ce pas ? Eh bien, chez moi, ils seront encore plus soumis.

– C’est vrai, murmura Jean sans Peur pensif, ils éprouvaient comme une invincible horreur. Qui êtes-vous ? D’où détenez-vous la puissance qui vous a permis d’inspirer à cette fille un sentiment contraire à son cœur, et à ces trois braves un sentiment de peur qu’ils n’ont jamais éprouvé ? Allez ! Peu m’importe après tout ! Seulement, sorcier, songe que si tu me trompes, si tu me trahis, j’irai te chercher jusque dans l’enfer.

– Vous n’aurez jamais besoin d’aller si loin pour me trouver. Vous connaissez mon logis monseigneur, et…

Il se redressa, sa voix vibra, et il acheva :

– Et je connais le vôtre. Adieu, monseigneur. Nous nous reverrons.

Saïtano eut un geste d’adieu que le duc n’eût peut-être pas toléré même d’un égal. Saïtano, dans la salle voisine, retrouva le capitaine des gardes, et lui donna de longues et minutieuses instructions qui se terminèrent par la remise d’un petit flacon empli d’une liqueur brune.

En bas, dans leur cachot, Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, peu à peu se remettaient de leur terreur. Deux ou trois heures se passèrent au bout desquelles, suffisamment rassurés, ils se mirent à parler à tort et à travers, avec volubilité, évitant seulement de dire un mot de ce qui s’était passé. Enfin, Bruscaille crut pouvoir aborder ce délicat sujet, et simplement prononça :

– Voulez-vous que je vous dise, compères ? Eh bien, nous avons eu une vision, voilà tout. Monseigneur ne songe nullement à nous livrer à… celui que vous savez : nous serons seulement pendus.

– C’est vrai ! dit Bragaille. Pendus, et voilà tout !

– C’est vrai ! ajouta Brancaillon avec un soupir de soulagement. Etions-nous bêtes !…

Et l’idée d’être seulement pendu lui parut si agréable qu’il se mit à rire de son rire de tonnerre. Il y eut un bruit de verrous. Les trois s’immobilisèrent, haletants. Au même instant, ils furent rassurés : on leur apportait à manger ! Et ce n’était pas le triste repas des prisonniers, c’est-à-dire le pain et l’eau… non : une oie farcie, un énorme pâté, et une aune de boudin grillé – délice de Brancaillon – et une douzaine de flacons en grès que Bruscaille reconnut aussitôt pour avoir été extraits du coin de cave où, parfois, il s’aventurait seul, la nuit.

Les trois braves furent stupéfaits.

– Ho ! fit Bruscaille, nous ne serons donc pas pendus aujourd’hui !

– Pendus ! fit le capitaine qui avait escorté les porteurs de victuailles. Et pourquoi seriez-vous pendus ! Monseigneur veut que vous soyez au cachot pendant huit jours parce que vous l’avez trompé, mais : « Capitaine, m’a-t-il dit, veillez à ce que mes trois braves ne dépérissent pas pendant leur captivité, car je vais avoir besoin d’eux ! » Aussi vous le voyez…

Le cligne capitaine se retira en leur laissant, pour surcroît de bonheur, deux grandes cires allumées, un cornet, des dés pour jouer.

– Je demande à rester trois mois au cachot, dit Brancaillon.

Ils attaquèrent. Le pâté disparut ; la malheureuse oie farcie fut réduite au plus piteux état ; le boudin subit des attaques furieuses, quant aux flacons, Bruscaille compta :

– Ils sont douze et nous sommes trois. Nous devons donc en occire quatre chacun. Deux maintenant, deux au dîner de tantôt.

– Et que ferons-nous, alors, du vin qu’on nous descendra au dîner ?

– Oui, fit Brancaillon, monseigneur m’envoie quatre flacons, je ne sais pas pourquoi j’en boirais deux seulement.

Bruscaille convint qu’il avait mal calculé. Il résulta de là qu’au bout de deux heures, les douze cruchons de grès gisaient inanimés d’un côté, et que les trois buveurs gisaient d’un autre côté, complètement ivres, et pris d’un besoin de sommeil irrésistible.

– C’est étrange, murmura Bragaille en passant une main sur son front, jamais le vin ne m’a produit un tel effet…

– Il me semble, disait de son côté Bruscaille, que généralement je ne m’endors pas avant le six ou septième flacon…

Ils laissèrent retomber leur tête comme assommés, et leurs yeux se fermèrent.

Quant à Brancaillon, il ronflait déjà depuis quelques minutes. Il s’était endormi sans tant de réflexion, bénissant au fond du cœur le généreux seigneur qui traitait ses prisonniers avec une telle prodigalité de nourriture et de flacons.

Brancaillon ronflait et rêvait. Ses rêves furent aussi merveilleux que la réalité. Il rêva que pendant son sommeil, il se sentait soulevé et transporté. Où ? Il ne savait. Mais l’impression fut si forte qu’il tenta de s’éveiller. Il renonça à soulever ses paupières lourdes comme du plomb.

La suite de son rêve le rassura d’ailleurs pleinement sur cet événement. En effet, c’est dans un fameux cabaret de la rue aux Oies qu’on le transportait. Les porteurs l’asseyaient devant une table sur laquelle s’alignaient les victuailles les plus variées. Il criait en riant qu’il n’avait plus faim. Mais on lui répondait qu’il était condamné à dévorer tout ce qu’il y avait sur la table, et afin qu’il n’eût aucune possibilité de s’en aller, on le liait solidement. Brancaillon ne trouvait la condamnation nullement désagréable et, toujours riant, se laissait attacher.

– Ne serrez pas si fort, que diable, je n’ai pas envie de m’en aller !

Toute cette vision persista. Du temps, sans doute, s’écoula. Brancaillon, dans son rêve, se remit à avoir quelque appétit.

– Ma foi, se dit-il, puisque je suis condamné à manger tout cela, si j’attaquais tout de suite ? Cette oie, par exemple, me semble dorée à point. Par tous les diables, elle est farcie de petites saucisses que j’aperçois d’ici dans les cavités profondes. Allons, ma mie, venez ici…

Il voulut saisir le grand plat dans lequel trônait le volatile.

Vains efforts. Il ne put faire un geste.

– Les bélîtres ! grommela Brancaillon, ils m’ont attaché les bras. Comment veulent-ils que j’exécute la sentence ? Il faut pourtant que j’y arrive… J’ai faim !

Et, cette fois, l’effort fut tel qu’il s’éveilla.

Pendant quelques minutes, la réalité lui parut être si bien la suite de son rêve qu’il ne put distinguer exactement l’une de l’autre.

En effet, comme dans son rêve, il était près d’une table qu’éclairait un flambeau à triple branche de cire. Comme dans son rêve, il était solidement ligoté, de façon à ne pouvoir absolument remuer que la tête.

Seulement, cette salle nue, froide, sinistre, n’évoquait en rien les gaietés d’une salle de cabaret. Cette table de marbre ne supportait aucune victuaille.

Peu à peu, Brancaillon prit connaissance des réalités terribles qui l’entouraient.

Alors, ses yeux s’agrandirent démesurément, ses cheveux se hérissèrent, une abondante suée glaça son front, il hésita quelques instants encore, car c’était trop horrible, puis brusquement le souvenir et l’épouvante firent ensemble irruption dans son esprit… Il reconnaissait l’escabeau où il était attaché, il reconnaissait, la table funèbre, il reconnaissait la salle maudite… l’antre du sorcier de la Cité – et un long hurlement s’échappa de ses lèvres convulsées.

A ce hurlement répondit celui de Bruscaille et de Bragaille qui venaient de s’éveiller à leur tour. Eux aussi reconnaissaient la salle où jadis ils avaient « attendu le mort ».

Une fois encore, ils étaient les « trois vivants ! »

Pendant une heure, la salle fut pleine de leurs clameurs. Quand l’un avait fini, l’autre commençait. Quelquefois, tous trois ensemble jetaient au vent du hasard et de l’espoir leur terrible cri de détresse. Espoir ? Mais quoi ? Que pouvaient-ils attendre ? Cette fois, sur la table, le mort n’y était pas. Le mort n’était pas là pour se réveiller et couper leurs liens. Il n’y avait personne. Il y avait quelqu’un : l’Horreur.

Peu à peu, Brancaillon se tut, puis Bragaille, puis Bruscaille.

Du temps s’écoula encore. A la longue, ils éprouvèrent une sorte de réaction. Si le courage ne leur revint pas, du moins il y eut quelque netteté dans leurs pensées affolées.

Brancaillon, le moins sensible des trois aux morbides phénomènes de la peur, grommela on en savait quoi. Sa voix incompréhensible mais connue ramena les deux autres du fond des lointains horizons de l’Horreur. Ils s’empressèrent à parler aussi, pour la joie de s’entendre, et forcèrent Brancaillon à répéter ce qu’il avait dit. Il répéta :

– Après tout, nous ne sommes plus des enfants.

– Nous sommes forts, dit Bruscaille.

– Nous sommes des hommes, dit Bragaille.

– Vous êtes, dit soudain une voix de gravité sinistre, une voix pareille à un glas fêlé, « vous êtes les trois vivants », voilà ce que vous êtes !

Ils se tassèrent sur leurs escabeaux. Ils eussent voulu s’enfoncer sous terre. Leurs yeux immenses demeurèrent fixés sur le même point. Et ils virent Saïtano.

Il était tel que jadis, ni changé, ni vieilli, et toujours avec son manteau rouge parsemé de taches suspectes.

Ils se mirent à grelotter, la bouche grande ouverte – et il s’avança sur eux. A peine si on les entendait souffler. Gravement, il les examina. Et il songeait :

– Des hommes, oui… Mais ce sont eux. Le hasard qui me les donne est-il bien du hasard ? N’y a-t-il pas ici une évidente volonté de puissances que je ne connais pas et qui sûrement veulent que le Grand Œuvre soit une chose accomplie ?… Des hommes ? Oui, et c’est peut-être encore un obstacle. Le document que j’ai volé à Nicolas Flamel dit : « des enfants… des êtres jeunes, au sang pur… »

Il cessa de les regarder, et se mit à marcher lentement. Profonde était sa méditation. Elle avoisinait les régions de la folie.

Saïtano sentait son esprit tourbillonner dans les vertigineux abîmes de l’inconnaissable. Et sa pensée audacieuse se plaisait à la terrible spéculation.

– Des enfants ! méditait Saïtano frémissant d’orgueil. Et pourquoi n’essaierais-je pas ? Pourquoi risquer l’expérience en de mauvaises conditions ? En deux ou trois jours, je puis faire que ces hommes soient des enfants. Oui, je le puis ! J’ai vu. J’ai la preuve ! J’ai vu Laurence d’Ambrun rajeunie de douze ans parce que j’avais exaspéré sa mémoire. Je puis porter la mémoire de ces trois hommes au maximum d’intensité. Je puis exaspérer en eux le souvenir. Je puis, en surchauffant le souvenir, les mettre exactement dans l’état où ils se trouvaient la nuit où Hardy de Passavant se dressa contre moi. Et qui me dit qu’alors, à ce moment où le souvenir parfait éveillera en eux des sensations identiques aux sensations de jadis, oui, qui me dit qu’alors ils n’auront pas un sang identique à leur sang d’autrefois ?…

Il s’arrêta, s’immobilisa, se perdit en une sombre rêverie qui dura deux ou trois heures. Quand il s’éveilla, il était flamboyant. Il s’approcha des trois vivants qui, croyant l’heure venue, se mirent à hurler ensemble.

– Taisez-vous, et écoutez-moi ! cria-t-il.

Ils obéirent. On n’entendit plus que leur grelottement. Saïtano reprit :

– Vous dites que vous êtes des hommes ? Vous avez bien fait de le dire, car j’étais sur le point de l’oublier. Mais prenez patience deux ou trois jours ; je vais faire de vous des enfants ![15]

q

[1] Il s’agit ici de celui que les chroniqueurs du temps ont appelé Passavant-le-Brave.

[2] Bois-Redon l’emporte sur son épaule.

[3] L’homme rouge : Bois-Redon est arrivé à la maison de la rue aux Fèves. Et Saïtano, qui ouvre, est couvert d’un manteau rouge qui lui sert dans ses opérations.

[4] Déposé sur la table de marbre.

[5] Le flambeau placé par Saïtano près de sa tête.

[6] Le scapel de Saïtano.

[7] Prévôt de Paris de 1388 à 1401.

[8] A ne pas confondre avec la porte du même nom qui se trouvait dans la rue St-Denis.

[9] La croisade de Nicopolis.

[10] Tous nos lecteurs savent que les Marmousets (Olivier de Clisson, Jean de Novian, Le Bègue de Vilaines, Bureau de La Rivière, etc., etc.) étaient ce parti de sages conseillers qui tenta de réduire les impôts, de soulager le peuple, et de réaliser des économies.

[11] Bicêtre. Alors château fort au duc de Berry.

[12] Historique.

[13] C’est vrai. Louis d’Orléans passait pour être l’amant de sa belle-sœur. Nous ne relevons ici ce détail historique que pour donner sa valeur à l’attitude d’Isabeau.

[14] Rue habitée par des filles galantes de la plus basse catégorie.

[15] L’épisode qui termine ce récit a pour titre :
JEAN SANS PEUR

q

œuvre du domaine public

Edité sous la licence Creatives Commons BY-SA


Cette œuvre est publiée sous la licence CC-BY-SA : vous pouvez donc légalement la copier, la redistribuer, l'envoyer à vos amis. Vous êtes d'ailleurs encouragé à le faire.

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

bibebook

www.bibebook.com