Couverture du livre

Michel Zévaco

Le Fils de Pardaillan

Un texte du domaine public.

Une édition libre.

bibebook

www.bibebook.com

Partie 1

q

Chapitre 1

Nous sommes à Paris, Henri IV régnant sur la France pacifiée, par un matin de mai, clair, ensoleillé.

La fenêtre d’une petite maison bourgeoise de la rue de l’Arbre-Sec s’ouvre. Une jeune fille paraît au balcon. Les chauds rayons du soleil viennent poser comme une impalpable poussière d’or sur le nuage d’or de son opulente chevelure. Ses yeux plus bleus et plus purs que l’azur éclatant du ciel, sa taille élancée, ses formes d’une harmonie incomparable, une dignité ingénue dans ses attitudes, une franchise de regard admirable, un voile de mélancolie répandu sur ce front de neige, tout en elle force l’attention et la garde, tout en elle charme et captive.

Comme attirée par quelque force invincible, sa tête charmante se lève timidement, furtivement, vers la maison d’en face.

Là-haut, à la lucarne du grenier, apparaît un jeune cavalier. Et ce cavalier, les mains jointes, l’air extasié, fixe sur elle un regard profond, chargé d’une muette adoration.

La jeune fille rougit, pâlit… son chaste sein se soulève d’émoi… Elle demeure un instant les yeux posés sur ceux de l’inconnu, puis lentement, comme à regret, elle rentre chez elle et pousse le battant de la fenêtre.


*

* *


En bas, dans la rue, un pauvre hère, dans l’ombre protectrice d’un renfoncement, dresse vers la radieuse apparition une face d’ascète morne, ravagée, où luisent, au-dessous de sourcils broussailleux, deux yeux vitreux de visionnaire. Et à la vue de la gracieuse jeune fille, voici que ces yeux de fou s’animent, s’humanisent, prennent une expression de douceur et de tendresse mystique. Voici que cette sombre physionomie s’illumine d’une joie céleste. Et le pauvre hère, lui aussi, joint les deux mains dans un geste d’imploration et murmure :

– Qu’elle est belle !…

Comme il prononce ces mots, quelque chose d’informe, un tas, une énorme boule de graisse, déboule on ne sait d’où, roule avec une agilité surprenante et vient s’arrêter devant l’homme en adoration. Cela est couvert d’un froc cavalièrement relevé sur la hanche, surmonté d’une autre petite boule joviale outrageusement enluminée. Deux pattes de basset, courtes et cagneuses, servent de colonnes et deux pieds plats, immenses, sont les assises solides de ce monument de graisse. Et cela parle d’une voix de basse taille qui semble sourdre de profondeurs inconnues ; cela se prononce sans raillerie :

– Je vous y prends encore, frère Ravaillac !… Toujours plongé dans vos sombres visions, donc !

Brutalement arraché à son rêve, Ravaillac, Jean-François Ravaillac tressaille violemment. Ses traits reprennent leur expression absente, l’étincelle de vie allumée dans son œil s’éteint brusquement, et ramenant son regard à terre, sans contrariété apparente, sans surprise, sans plaisir, avec une morne indifférence, il dit doucement, poliment :

– Bonjour, frère Parfait Goulard.

A ce moment, la jeune fille ferme sa fenêtre sans avoir eu la curiosité de jeter un coup d’œil en bas. Ravaillac pousse un soupir et, sans affectation, s’éloigne dans la direction de la rue Saint-Honoré, proche, entraînant avec lui le frère Parfait Goulard, enchanté de la rencontre, et qui se prête complaisamment à la manœuvre.

Le moine cependant a guigné du coin de l’œil la jeune fille. Il a noté le soupir de celui qu’il a appelé frère Ravaillac. Mais il ne laisse rien paraître et sa bonne grosse face demeure parfaitement hilare.

En s’éloignant, ils croisent un personnage qui doit être quelque puissant seigneur, à en juger par sa mine hautaine et par la richesse du costume. Ce seigneur discute âprement avec une digne matrone qui a toute l’apparence d’une petite bourgeoise.

En passant près du moine, le brillant seigneur ébauche un geste furtif auquel le moine répond par un clignement d’yeux.

Ni la vénérable matrone ni Ravaillac ne remarquent cet échange de signaux mystérieux.

Le grand seigneur et la bourgeoise continuent leur chemin et viennent s’arrêter devant le perron de la petite maison de la jeune fille. Ils continuent à discuter avec animation et ni l’un ni l’autre ne font attention à une ombre blottie dans une encoignure, laquelle, bien qu’ils parlent à voix basse, ne perd pas un mot de leur entretien.

Le jeune cavalier était resté accoudé à sa lucarne.

Peut-être ressassait-il son bonheur. Peut-être attendait-il patiemment qu’une heureuse fortune lui permît d’apercevoir encore une fois un bout de ruban ou l’ombre de la bien-aimée se profiler sur les vitraux… Les amoureux, on le sait, sont insatiables. Celui-ci, tout à ses rêves, ne voyait rien en dehors du balcon où elle lui était apparue.

Sous ce balcon, cependant, leur discussion sans doute terminée, la matrone avait franchi les trois marches et mettait la clé dans la serrure.

Par hasard, les yeux de l’amoureux quittèrent un instant le bienheureux balcon et se portèrent dans la rue. Alors, un cri de colère lui échappa, à la vue du seigneur qui n’avait pas bougé :

– Encore ce ruffian maudit de Fouquet !…

Il se pencha à faire croire qu’il allait se précipiter tête première. Et il grinçait :

– Que fait-il là, devant sa porte ?… Qui appelle-t-il ainsi ?…

En effet, à ce moment, celui que notre amoureux venait de nommer Fouquet appelait la matrone qui se disposait à entrer dans la maison. Elle redescendit une marche et tendit la main. Geste d’adieu ?… Marché conclu ?… Arrhes données ?… C’est ce que l’amoureux n’aurait pu dire. Il lui sembla bien entrevoir une bourse… Mais le geste avait été si rapide, si subtil l’escamotage !… En tout cas, il connaissait la matrone, car en se retirant précipitamment de la fenêtre, il était blême et il bredouillait :

– Dame Colline Colle !… Ah ! par tous les démons de l’enfer, je veux savoir !… Malheur au damné Fouquet !…

Et il se rua en trombe dans l’escalier.

A cet instant précis, trois braves s’arrêtaient devant sa porte. Ils avaient des allures de tranche-montagne, avec des rapières formidables qui leur battaient les talons. A les voir, on devinait des diables à quatre, ne redoutant rien ni personne. Et cependant ils restaient indécis devant la porte, n’osant soulever le marteau.

– Eh vé ! dit l’un avec un accent provençal, vas-y toi, Gringaille… Tu es Parisien, tu parles bien…

– Voire ! répondit l’interpellé. Tu n’as pas non plus ta langue dans ta poche, toi, Escargasse… M’est avis cependant que Carcagne me paraît être celui de nous trois qui a le plus de chance de s’en tirer avec honneur… Il a des manières si avenantes, si polies !…

L’homme aux manières polies dit à son tour :

– Vous êtes encore de singuliers bélîtres de me vouloir exposer seul à la colère du chef… Savez-vous pas, mauvais garçons que vous êtes, qu’il nous a formellement interdit de nous présenter chez lui sans son assentiment ?… Pensez-vous que je me soucie de me faire jeter par la fenêtre uniquement pour préserver vos chiennes de carcasses ?…

– Il faut cependant lui faire savoir que le signor Concini désire le voir aujourd’hui même.

– Que la peste l’étrangle, celui-là ! Il avait bien besoin de nous charger d’une commission pareille !

– Vé ! allons-y ensemble.

– Au moins nous serons trois à recevoir l’averse.

– Ce sera moins dur.

Ayant ainsi tourné la difficulté, ils se prirent par le bras et allongèrent la main vers le marteau.

La porte s’ouvrit brusquement, quelque chose comme un ouragan fondit sur eux, les sépara brutalement, les envoya rouler à droite et à gauche. C’était l’amoureux, qui se mit à remonter la rue en courant.

– C’est le chef ! s’écria Escargasse. J’ai reconnu sa manière de nous dire bonjour.

Et il se tenait la mâchoire ébranlée par un maître coup de poing.

– Malheur ! gémit Gringaille en se relevant péniblement, je crois qu’il m’a défoncé une côte.

– Où court-il ainsi ? dit Carcagne qui n’avait reçu qu’une bourrade sans conséquence.

Chose curieuse, ils ne paraissaient ni étonnés ni mortifiés. Ils étaient dressés sans doute. Sans s’attarder plus longtemps, tous trois, ensemble :

– Suivons-le !…

Et ils se lancèrent à la poursuite de celui qu’ils appelaient « le chef » et qu’ils paraissaient tant redouter.

Celui-ci, trompé par une vague similitude de costume et de démarche, s’était lancé dans la direction de la Croix-du-Trahoir située au bout de la rue. Il allait droit devant lui, comme un furieux, bousculant et renversant tout ce qui lui faisait obstacle, sans se soucier des protestations et des malédictions soulevées sur son passage.

Il avait ainsi parcouru une cinquantaine de toises lorsqu’il heurta violemment un gentilhomme qui cheminait devant lui. Il continua d’avancer sans se retourner, sans un mot d’excuse. Mais, cette fois-ci, il était tombé sur quelqu’un qui n’était pas d’humeur à se laisser malmener :

– Holà !… Hé !… monsieur l’homme pressé ! s’écria le gentilhomme.

L’amoureux ne tourna pas la tête. Peut-être n’avait-il pas entendu.

Tout à coup, une poigne s’abattit sur son épaule. Sans se retourner, confiant en sa force, il se secoua comme un jeune sanglier, pensant faire lâcher prise au gêneur. Mais le gêneur ne céda pas. Au contraire, son étreinte se resserra, se fit plus puissante. Sous la poigne de fer qui le maîtrisait, l’amoureux fut contraint de s’arrêter. Il se retourna en grinçant.

Il se vit en présence d’un gentilhomme de haute mine qui pouvait avoir une soixantaine d’années, mais n’en paraissait pas cinquante. En tout cas, ce gentilhomme était doué d’une force prodigieuse, puisqu’il avait pu, d’une seule main, paralyser, sans effort apparent, la résistance de notre amoureux.

Face à face, les deux hommes se regardèrent dans les yeux un inappréciable instant.

La stupeur, la honte, l’admiration, la fureur, le désespoir, tous ces sentiments passèrent sur le visage expressif du jeune homme.

Le gentilhomme, très calme, sans colère, le regardait d’un air froid. Il faut croire que ce gentilhomme n’était pas le premier venu. Comme si cette jeune physionomie qu’il considérait avait été un livre ouvert dans lequel il lisait couramment, une expression de pitié adoucit son œil fixe jusque-là et, lâchant le bouillant amoureux, il lui dit avec une douceur qui n’excluait pas une certaine hauteur :

– Je vois, monsieur, que si je vous laisse aller, ma susceptibilité va être cause de quelque irréparable malheur.

« Il me convient d’oublier la brusquerie de vos manières. Allez, jeune homme, pour cette fois-ci le chevalier de Pardaillan oubliera votre incivilité. »

L’amoureux eut un sursaut violent, ses yeux s’injectèrent, sa main se crispa sur la poignée de sa rapière comme s’il eût voulu dégainer à l’instant même. Mais il n’acheva pas le geste et, secouant la tête, pour lui-même, il expliqua :

– Non !… Je n’ai pas un instant à perdre !…

Et se rapprochant du chevalier de Pardaillan jusqu’à le toucher, les yeux dans les yeux, il gronda :

– Vous voulez bien me pardonner !… Et moi qui ne suis pas chevalier, moi Jehan qu’on appelle le Brave, je ne vous pardonnerai jamais l’humiliation que vous venez de m’infliger… Je vous tuerai, monsieur !… Allez, profitez des quelques heures qui vous restent à vivre. Demain matin, à neuf heures, je vous attendrai derrière le mur des Chartreux… Et s’il vous convenait d’oublier le rendez-vous qu’il vous donne, sachez que Jehan le Brave saura vous retrouver, fussiez-vous au plus profond des enfers !

Et il repartit comme un fauve déchaîné.

Le chevalier de Pardaillan fit un mouvement en avant comme pour le saisir à nouveau. Puis il s’arrêta, haussa les épaules avec insouciance et s’éloigna paisiblement en sifflotant un air du temps de Charles IX.

q

Chapitre 2

Pendant que Jehan le Brave – à défaut de nom, laissons-lui ce fier prénom – pendant que l’impétueux amoureux, disons-nous, le cherchait du côté de la Croix-du-Trahoir, Fouquet était redescendu vers la rue Saint-Honoré.

Il passa sans s’arrêter auprès du moine Parfait Goulard, à qui il fit un signe imperceptible, et continua son chemin dans la direction du Louvre.

A peine était-il passé que le moine, poussant du coude son compagnon, lui glissa :

– Voyez-vous ce seigneur… là, devant nous… C’est Fouquet, marquis de La Varenne, entremetteur, Premier ministre des plaisirs de Sa Majesté !

Et le moine éclata d’un gros rire égrillard, tandis qu’une lueur fugitive s’allumait dans l’œil de Ravaillac. Tout à coup, le moine se frappa le front :

– Mais nous l’avons déjà croisé tout à l’heure !… Il était avec… attendez donc !… j’y suis !… avec dame Colline Colle, la propriétaire de cette petite maison devant laquelle je vous ai rencontré, précisément… Par saint Parfait, mon vénéré patron, je devine la manigance !… Dame Colline Colle a pour unique locataire une jeune fille… un ange de beauté, de candeur et de pureté… Je gage que le marquis a soudoyé l’honnête matrone… Eh ! eh !… ce soir peut-être, notre bon sire le roi passera par là…, et demain peut-être aurons-nous une nouvelle favorite !…

L’ombre qui avait écouté la conversation de Fouquet de La Varenne avec dame Colline Colle sortit de son trou lorsque le marquis se fut éloigné.

C’était un homme dans la force de l’âge. Les tempes grisonnantes, plutôt grand, sec, merveilleusement musclé, avec ces mouvements souples, aisés, que donne la pratique régulière de tous les exercices violents. Physionomie rude que n’adoucissait pas l’éclat de deux yeux de braise.

L’homme resta un moment méditatif, les yeux fixés sur la lucarne de Jehan le Brave, et lorsque le jeune homme passa comme une rafale, il le suivit longtemps d’un regard étrange, terrible, un sourire énigmatique aux lèvres, puis il se dirigea d’un pas assuré vers la rue Saint-Honoré et pénétra dans une maison de fort belle apparence…

Cette maison c’était le logis de Concini…

L’homme resta là une demi-heure environ puis ressortit et se dirigea à nouveau, en flâneur, vers la rue de l’Arbre-Sec. Il allait le nez au vent, sans but précis, en apparence du moins. Tout à coup, son œil se posa, avec cette même expression étrange que nous avons signalée, sur Jehan le Brave qui paraissait chercher quelqu’un, à en juger par l’attention avec laquelle il dévisageait les passants. L’homme s’approcha doucement et posa la main sur l’épaule du jeune homme qui se retourna tout d’une pièce. En reconnaissant à qui il avait affaire, il eut un geste de déception. Néanmoins sa physionomie s’adoucit d’un vague sourire, et il dit :

– Ah ! c’est toi, Saêtta !… J’avais espéré…

Saêtta, puisque tel était son nom, demanda :

– Que cherches-tu donc, et qu’avais-tu espéré, mon fils ?

A ces mots, prononcés avec une intonation bizarre, les traits mobiles et fins de Jehan le Brave se contractèrent. Il releva vivement, rudement :

– Pourquoi m’appelles-tu ton fils ?… Tu sais bien que je ne le veux pas !… Au surplus, tu n’es pas mon père !…

– C’est vrai, dit lentement Saêtta en l’étudiant avec une attention farouche, c’est vrai, je ne suis pas ton père…

« Cependant, quand je te ramassai – voici tantôt dix-huit ans – mourant de froid et de faim, sur le bord de la route où tu étais abandonné, tu avais deux ans à peine… Si je ne t’avais pris, emporté, soigné, veillé nuit et jour, car tu fus malade d’une mauvaise fièvre qui faillit t’emporter… si je n’avais fait cela, tu serais mort… Et depuis ce moment jusqu’au jour où je t’ai senti assez fort pour voler de tes propres ailes, qui donc a eu soin de toi, t’a nourri, élevé, qui donc a fait de toi l’homme sain, robuste, vigoureux que tu es devenu ? Moi, Saêtta !… Qui t’a mis au poing la rapière que voici et t’a appris le fin du fin de l’escrime, qui a fait de toi une des plus fines – si ce n’est la plus fine – lames du monde ? Moi !… Aujourd’hui tu es un brave sans pareil, fort comme Hercule lui-même, audacieux, entreprenant ; tu commandes à des hommes qui ne craignent ni Dieu ni diable et qui tremblent devant toi ; tu es le roi du pavé, la terreur et le désespoir du guet, l’admiration de la truanderie qui n’attend qu’un signe de toi pour te proclamer roi d’Argot… Qui a fait tout cela ?… Moi !… Mais je ne suis pas ton père… Tu ne me dois rien. »

Tout ceci avait été débité d’une voix âpre, mordante. Jehan avait laissé dire, sans chercher à interrompre, et pendant que Saêtta parlait, il tenait ses yeux fixés obstinément sur lui. On eût dit qu’il attendait anxieusement une parole qui ne tombait pas. Quand il vit que l’autre avait fini, il se secoua furieusement, comme pour jeter bas le fardeau de pensées obsédantes, et il gronda :

– C’est vrai !… Tout ce que tu dis là est vrai !… Mais il paraît que je suis un monstre… ou peut-être m’as-tu trop bien élevé, puisque…

– Achève, dit Saêtta, avec un sourire sinistre.

– Eh bien, oui, par l’enfer ! j’achèverai. Quand tu me regardes, comme tu le fais en ce moment, avec ce sourire satanique, quand tu me parles, de cet air narquois qui m’enrage, quand tu m’appelles ton fils, avec cette équivoque intonation, je sens, je devine que tu es mon plus mortel ennemi… que tout ce que tu as fait pour moi, tu l’as fait dans je ne sais quelle intention tortueuse… terrible, peut-être… et alors, je sens la haine me soulever, et j’ai des envies furieuses de te tuer !…

Avec un calme glacial, Saêtta dit :

– Qui t’arrête ?… Tu as ton épée, j’ai la mienne… Je fus ton maître, mais depuis longtemps tu m’as surpassé… Je ne pèserai pas lourd contre toi.

– Enfer ! rugit Jehan le Brave, c’est cela précisément qui m’arrête !… Je ne suis pas un assassin, moi !… C’est la seule chose que tu n’as pas réussi à faire de moi !…

Le sourire de Saêtta se fit plus aigu, plus équivoque, si possible. Et brusquement, changeant de physionomie, avec une bonhomie qui conservait malgré lui on ne sait quoi de louche :

– Tu es d’une nature trop impressionnable, dit-il, ce n’est pas ta faute… Tu es ainsi… Moi, je suis rude, violent, affligé d’un physique qui n’inspire pas la sympathie… Ce n’est pas ma faute… Je suis ainsi… Bravo, j’ai fait de toi un bravo… Pouvais-je prévoir que tu aurais un jour des délicatesses de gentilhomme ?… Je ne puis te parler un langage qui n’est pas le mien…

Et soudain, fixant sur lui un regard étrange, avec une émotion que trahissait le tremblement de la voix :

– Cependant, je me suis attaché à toi… Tu es… oui, tu es le seul lien qui me rattache à la vie… Je n’ai plus que toi… Et comme je ne veux pas te perdre, je m’efforcerai d’adoucir mes manières pour toi… Je ne peux pas mieux te dire.

L’effort qu’il venait de faire était évident, et cependant, celui à qui il parlait, celui pour qui cet effort était accompli, parut ressentir une sensation d’angoisse. Sur ce visage étincelant, où toutes les sensations se lisaient comme en un livre ouvert, une expression de malaise se répandit soudain. On voyait qu’il était touché et qu’il cherchait une bonne parole… Cette parole, il ne la trouvait pas. Pourquoi ?

Comme s’il eût compris, Saêtta ébaucha son énigmatique sourire et, changeant brusquement la conversation :

– Tu ne m’as pas dit ce que tu cherchais, ce que tu espérais ? Jehan se frappa le front :

– Qui je cherchais ? fit-il d’une voix ardente. Un insolent qui… Mais d’abord, tu connais ma force musculaire, n’est-ce pas ? Tu as cru, et moi-même je le croyais, que personne n’était de taille à me résister !… Eh bien, ici, dans cette rue, je me suis heurté à quelqu’un qui m’a saisi… et je n’ai pu me dégager de cette étreinte…

– Oh ! s’exclama Saêtta avec une véritable émotion, que dis-tu là ?… Je ne connais qu’une personne au monde qui soit de force…

– Tu connais quelqu’un qui est plus fort que moi ?

– Oui.

– Son nom ?…

– Le chevalier de Pardaillan.

– Tripes de Satan !… C’est lui !… C’est mon insolent.

– Oh oh ! fit Saêtta, et rien ne saurait traduire tout ce que contenaient de sous-entendus ces deux simples onomatopées. Tu connais Pardaillan ?… Tu l’as vu ?… C’est lui que tu cherches ?… pour te battre, pour le tuer, hein ?… Parle donc !

Et cette fois, son émotion était si violente, que Jehan en fut bouleversé.

– Je l’ai rencontré tout à l’heure, je te l’ai dit.

– Porco dio !… Cela devait arriver… Et tu vas te battre, nécessairement ?

– Oui.

– Quand ?

– Demain matin.

– Dieu soit loué !… Je t’ai rencontré à temps !

– Enfer !… M’expliqueras-tu ?…

– Rien que ceci : Pardaillan t’a saisi et tu n’as pu te dégager… Si tu croises le fer avec lui, il te tuera…

– Me tuer, moi ! Allons donc !

– Je te dis que Pardaillan est le seul homme au monde qui soit plus fort que toi… Mais je ne veux pas qu’il te tue, moi !… Non, per la Madona !… Demain matin, m’as-tu dit ?… Répète… C’est demain matin que tu dois te battre avec lui ?…

– Oui, fit Jehan, stupéfait.

– Bon !… Alors je suis tranquille, fit Saêtta, qui paraissait se calmer.

– Tu es tranquille ?… pourquoi ?… Que veux-tu dire ?…

– Simplement ceci : demain matin, Pardaillan ne pourra plus rien contre toi !

– Etrange ! murmura le jeune homme. Quelle émotion !… Jamais je n’ai vu Saêtta aussi ému… Mais alors ?… Il m’aime donc ?… Oui, sans doute… Sans quoi il ne tremblerait pas ainsi pour moi !… Je m’y perds… Serais-je décidément mauvais ?…

Et tout haut, d’un ton brusque, mais singulièrement radouci :

– As-tu besoin d’argent ?…

– Non !… c’est-à-dire… donne toujours, fit Saêtta, en empochant la bourse rebondie que le jeune homme glissait dans sa main.

Jehan s’éloignait, l’air rêveur.

Saêtta dardait sur son dos un regard terrible et grinçait :

– Demain matin !… Il sera trop tard !… Pardaillan ne pourra rien contre toi… parce que tu appartiendras au bourreau…

Il parut s’abîmer dans des réflexions profondes et il grommelait :

– Le laisser tuer par Pardaillan ?… Oui… à la rigueur… Mais j’ai mieux que cela… Va, fils de Fausta, fils de Pardaillan, va, cours à l’abîme que j’ai creusé sous tes pas !… L’heure de la vengeance a enfin sonné pour moi !

Et s’enveloppant dans son manteau, de son pas souple et cadencé, il se dirigea vers le Louvre.

q

Chapitre 3

La cour est dans le marasme. Le roi ne dort plus… Le roi ne mange plus… Le roi, si débordant de vie, ne traite plus les affaires de l’Etat avec ses ministres. Il fuit la société de ses intimes, il s’enferme des heures durant dans sa petite chambre à coucher du premier…

Le roi est malade : de qui est-il donc amoureux ?

Voilà ce que disent les courtisans ordinaires.

Voici maintenant ce que savent et gardent pour eux cinq ou six intimes de Sa Majesté :

Le roi a vu une jeune fille de seize ans à peine. Et il a éprouvé le coup de foudre.

Comme toujours, chez lui, ce nouvel amour a altéré son humeur et sa santé. D’autant plus profondément que, chose inouïe, et qui prouve combien cette fois-ci il est bien assassiné d’amour, lui, si entreprenant et si expéditif en pareille occurrence, devenu plus timide que le plus timide des jouvenceaux, il n’a pas osé « déclarer sa flamme ».

Et tous les soirs, sous des déguisements divers, le roi s’en va rue de l’Arbre-Sec soupirer sous le balcon de sa belle…

Les confidents du roi se sont empressés d’aller rôder autour du logis de celle qui peut devenir la grande favorite…

Tout ce qu’ils ont appris, c’est que la jeune fille est couramment désignée sous le nom de « demoiselle Bertille ». Demoiselle Bertille ne sort jamais, si ce n’est le dimanche, pour aller assister à la messe à la chapelle des Cinq-Plaies. Alors elle est accompagnée par sa propriétaire, respectable matrone qui répond au nom de dame Colline Colle. Quelques-uns cependant ont pu apercevoir demoiselle Bertille. Ceux-là sont revenus enthousiasmés de son idéale beauté.

L’après-midi de ce jour où se sont déroulés les différents incidents que nous venons de narrer, le roi était dans sa petite chambre. Il était assis sur sa chaise basse, et du bout des doigts il tambourinait machinalement sur l’étui de ces lunettes. De temps en temps, il poussait un soupir lamentable et gémissait :

– Que fait donc La Varenne ?

Et il reprenait le cours de ses pensées :

– Jamais femme ne m’a produit l’effet que me produit cette jeune fille !… Bertille !… Le joli nom, si clair, si frétillant !… Bertille !… Jarnidieu ! d’où vient donc que je suis troublé à ce point ? Est-ce la candeur, l’innocence de cette jeune fille ?… Je ne me reconnais plus !… Ce cuistre de La Varenne ne viendra donc pas !…

Brusquement Henri IV frappa ses deux cuisses et se leva en murmurant :

– J’ai beau chercher, je ne trouve pas… qui donc ce doux visage me rappelle-t-il ? Qui donc ?… Voyons, parmi les belles que j’ai eues autrefois, cherchons…

Il fit plusieurs fois le tour de la chambre, de ce pas accéléré qui faisait le désespoir du vieux Sully, obligé de le suivre quand il expédiait les affaires avec lui, et tout à coup :

– Ventre-saint-gris ! J’ai trouvé !… Saugis !…

L’air rêveur, il revint s’asseoir sur sa chaise et poursuivit :

– C’est à la demoiselle de Saugis que ressemble mon doux cœur de Bertille… Saugis !… Heu ! c’est bien loin cela !… Ma conduite ne fut peut-être pas très nette vis-à-vis de cette demoiselle… Dieu me pardonne, je crois que je l’ai quelque peu violentée… J’avais sans doute trop bien soupé ce jour-là !… Hé ! mais, j’y songe… C’est curieux comme les souvenirs se lèvent nombreux et précis quand on fouille sérieusement le passé. Cette pauvre Saugis, je crois bien qu’elle est morte en donnant le jour à un enfant qui aurait bien, oui, ma foi, seize ans… l’âge de Bertille !…

Pour la première fois, un soupçon vint l’effleurer, car il répéta :

– L’âge de Bertille !…

Il rejeta la pensée qui se faisait obscurément jour dans son cerveau :

– Etait-ce un garçon ou une fille ?… Du diable si je le sais… Je n’aurais jamais pensé à cela sans cette vague ressemblance… Est-elle si vague ?… Heu !…

Et pour se remonter soi-même :

– Par Dieu ! je suis content d’être sorti de ce souci… Me voilà plus tranquille… Je veux, pour les beaux yeux de Bertille, faire rechercher cet enfant de la pauvre Saugis et, garçon ou fille, je lui ferai un sort raisonnable. C’est dit, et je ne m’en dédirai pas… Après tout, c’est un enfant à moi… Mais que fait donc ce bélître de La Varenne ?…

Comme il se posait cette question pour la centième fois, La Varenne fut introduit. Le confident paraissait radieux et, tout de suite, avec cette familiarité qu’Henri IV encourageait dans son entourage et savait d’ailleurs royalement réprimer lorsqu’elle allait trop loin, il s’écria :

– Victoire ! Sire, victoire !

Le roi devint très pâle, porta la main à son cœur et chancela en murmurant :

– La Varenne, mon ami, ne me donne pas de fausse joie… je me sens défaillir.

Et, en effet, il paraissait sur le point de s’évanouir.

– Victoire, vous dis-je !… Ce soir, vous entrez dans la place ! Du coup, le roi fut debout et, radieux :

– Dis-tu vrai ?… Ah ! mon ami, tu me sauves !… Je me mourais… Ce rôle d’amoureux transi commençait à peser. Ce soir, dis-tu, qu’as-tu fait ?… Tu l’as vue ?… Tu lui as parlé ?… M’aime-t-elle un peu, au moins ?… Ne me cache rien, La Varenne… Ce soir, je la verrai, je lui parlerai, enfin !… Jarnidieu ! qu’il fait bon vivre et quel radieux jour que ce jour !… Parle. Raconte-moi tout… Mais parle donc !…, Il faut t’arracher les paroles du ventre !

– Eh, mordieu ! Vous ne me laissez pas placer un mot !… S’il faut vous dire les choses tout à trac : j’ai acheté la propriétaire, qui nous ouvrira la porte ce soir.

– Cette matrone qui paraissait incorruptible ? La Varenne haussa les épaules :

– Le tout était d’y mettre le prix, dit-il. Il m’en a coûté vingt mille livres, pas moins.

Et en même temps, il étudiait du coin de l’œil l’effet produit par l’énoncé de la somme.

Henri IV savait se montrer généreux en amour. Il n’en était plus de même quand il s’agissait de lâcher la forte somme à ceux qui servaient ses amours :

– Tu m’as demandé la place de contrôleur général des postes, dit-il. Tu l’as.

La Varenne se cassa en deux et, avec une grimace de jubilation, il supputait à part lui :

– Allons, j’ai fait un bon placement ! La place me remboursera au centuple les dix mille livres que j’ai dû donner à cette sorcière de Colline Colle, que le diable l’étrangle !

– Raconte-moi tout par le menu, fit joyeusement le roi, qui avait retrouvé toute sa vivacité.

Pendant que l’homme à tout faire du roi, l’ancien cuisinier créé marquis de La Varenne, expliquait à son maître comment il pourrait s’introduire subrepticement chez une innocente enfant qu’il s’agissait de déshonorer, il se passait dans une autre partie du Louvre une scène qui a sa place ici.

Une jeune femme était nonchalamment étendue sur une sorte de chaise longue appelée lit d’été. Une carnation de ce blanc laiteux particulier à certaines brunes, des cheveux naturellement ondulés et d’un beau noir, des traits réguliers, des lèvres pourpres, sensuelles, des yeux noirs mais froids, des formes imposantes, la splendeur d’une Junon en son plein épanouissement.

C’est Marie de Médicis, reine de France.

Sur un pliant de velours cramoisi, une autre jeune femme dont le corps est maigre et contrefait, le teint plombé, la bouche trop grande, une épaule plus haute que l’autre, une femme dont la laideur semble avoir été choisie pour servir de repoussoir à l’imposante beauté de l’autre. La seule supériorité de cette disgraciée de la nature résidait dans ses yeux : des yeux noirs, immenses, brillant d’un feu sombre, reflet d’une âme forte que consume une flamme dévorante.

C’était Léonora Doré, plus connue sous le nom de la Galigaï. Elle est dame d’atours de la reine… Elle est aussi la femme légitime du signor Concino Concini, qui n’est pas encore marquis, pas encore maréchal, pas encore Premier ministre, mais qu’elle « veut » voir devenir tout cela… et même plus, si possible… car il est dès maintenant – elle le sait – l’amant de la reine… Et c’est sur cet amour insensé qu’elle compte et qu’elle échafaude l’avenir.

Cette énigmatique créature n’a jamais eu qu’un sentiment réellement profond : son amour pour Concini ; qu’une seule et unique ambition : la grandeur de Concini. Peut-être espère-t-elle qu’en le hissant, par la seule puissance de son mâle génie, jusqu’à ces sommets accessibles à ceux-là seuls qui sont nés sur les marches d’un trône, peut-être espère-t-elle ainsi l’éblouir et faire jaillir en lui l’étincelle qui embrasera ce cœur jusque-là fermé pour elle – car il ne l’aime pas, il ne l’a jamais aimée – peut-être !…

Quoi qu’il en soit, elle a résolu de pousser Concini jusqu’à la toute-puissance, et c’est dans ce but qu’elle a jeté l’homme qu’elle adore dans les bras de la reine… la reine, qui peut le faire grand. C’est dans ce but qu’elle a écarté ou supprimé tous les obstacles. De ces obstacles, il n’en reste plus qu’un : le plus terrible, le plus puissant… le roi ! Et cet obstacle, Léonora a résolu de le supprimer comme tous les autres. Et ce qu’elle veut, de sa volonté implacablement tenace, c’est amener Marie de Médicis, caractère faible et indécis qu’elle pétrit lentement à sa guise, à accepter la complicité du meurtre de son royal époux. Ce qu’elle veut, c’est amener la reine qui ne « veut » pas se séparer de Concini, qui ne « peut » pas se passer de lui, à couvrir le régicide.

Ses yeux sombres, chargés d’effluves, se fixaient sur les yeux de la reine, qui clignotaient comme éblouis par l’insoutenable éclat de ce regard de feu, et, penchée sur le visage de sa maîtresse, pareille à quelque sombre génie du mal, elle parlait d’une voix basse, insinuante. Et ses paroles prudentes, mesurées, distillaient la mort !

– Pourquoi ces hésitations, ces scrupules ? (Elle hausse les épaules.) Laissez les scrupules à la masse du vulgaire, pour qui ils ont été inventés. N’attendez pas pour vous décider que votre perte soit consommée.

Et comme Marie de Médicis demeurait muette et songeuse, la tentatrice reprit, d’une voix qui se fit plus âpre, où perçait une ironie menaçante :

– Quand vous serez répudiée, honteusement chassée et que votre fils sera déclaré bâtard, pour la grande gloire du fils de Mme d’Entraigues[1] , alors, madame, vous verserez des larmes de sang, alors vous regretterez votre indigne faiblesse et de pas m’avoir laissé faire… Trop tard, madame, il sera trop tard !

La reine répondit par une question :

– Léonora, es-tu bien certaine qu’il ira ce soir rue de l’Arbre-Sec ?

– Tout à fait certaine, madame…

Un silence. Marie de Médicis semble méditer profondément. La Galigaï l’observe avec une imperceptible moue de dédain.

– Et… ce jeune homme dont tu m’as parlé, reprit enfin la reine, qui paraissait chercher ses mots, es-tu bien sûre de lui ?

Elle baissa davantage la voix, jeta un coup d’œil inquiet autour d’elle et acheva :

– Ne s’avisera-t-il pas de parler… après ?

– Sur la tête de Concini, madame, je réponds de lui, je réponds de tout. Ce jeune homme frappera sans trembler… Il ne parlera pas après, parce que c’est pour son propre compte qu’il agira.

– Il hait donc bien le roi ?

Léonora eut un insaisissable sourire : la reine paraissait accepter la complicité. Sans rien laisser paraître de ses sentiments, elle dit :

– Non !… Mais il est amoureux… et jaloux comme tous les amoureux. Or, la jalousie, madame, engendre facilement la haine.

– Pas pourtant jusqu’au point de se faire assassin.

– Si, madame, lorsqu’il s’agit d’une nature violente et passionnée comme celle de ce jeune homme. Ce matin même, pour l’avoir vu de sa fenêtre au moment où il soudoyait la propriétaire de la jeune fille en question, ce jeune homme s’est rué comme un fou à la recherche de M. de La Varenne. S’il avait pu le joindre, la carrière du marquis était terminée du coup… Mais vous vous trompez étrangement quand vous parlez d’assassinat… Ce jeune homme est un bravo, c’est vrai. Mais un bravo extraordinaire… comme on n’en vit jamais de pareil… Ne croyez pas qu’il ira traîtreusement poignarder… celui dont nous parlons. C’est en face qu’il l’attaquera. C’est en un combat loyal qu’il le tuera.

– Enfin, comment t’y prendras-tu pour l’amener à accomplir… ce geste ?…

– Je m’intéresse à lui, moi… C’est mon droit… D’ailleurs il est le fils d’adoption d’un de mes compatriotes… Pour lui témoigner cet intérêt, je glisse dans son oreille un renseignement… Est-ce ma faute, à moi, si ce renseignement déchaîne la haine en lui ? Et si la haine, chez lui, se traduit par des gestes qui tuent, en suis-je responsable ?…

Elle était effroyable de cynisme tranquille, et c’est ainsi qu’elle dut apparaître à Marie de Médicis, car elle murmura, vaguement épouvantée :

– Tu es terrible, sais-tu ?

Léonora sourit dédaigneusement et ne répondit pas. Poussée par la curiosité, peut-être avec le secret espoir de faire dévier cette conversation qui l’épouvantait, la reine s’informa :

– Qui est ce malheureux ?… Comment s’appelle-t-il ?

– On le connaît sous le nom de Jehan le Brave. Où est-il né ? Le nom de son père et de sa mère ?… Mystère. Saêtta, qui l’a élevé et l’aime comme son fils, pourrait peut-être répondre à ces questions. Mais il est muet sur ces points… Ce que je sais, pour l’avoir vu à l’œuvre, c’est que c’est une force… Malheureusement pour lui, il a des idées à lui… des idées qui ne sont pas celles de tout le monde… C’est un fou.

A ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit silencieusement et Caterina Salvagia, la femme de chambre de confiance de la reine, parut dans l’entrebâillement. Sans entrer plus avant, elle fit un signe à Léonora et se retira discrètement aussitôt.

Marie de Médicis, sans doute au courant, se redressa sur son lit d’été et s’écria joyeusement, une flamme subite aux yeux :

– C’est Concini !… Fais-le entrer, cara mia !…

Elle pensait que, du coup, la terrible conversation était terminée. Mais la Galigaï ne bougea pas. Et, avec une froideur effrayante, elle posa nettement la question :

– Madame, dois-je exciter la jalousie de Jehan le Brave ? Et la reine répéta le mot qu’elle avait eu déjà :

– Tu es terrible !…

La Galigaï attend, muette, impassible comme la fatalité.

La reine Marie de Médicis s’est redressée. Son regard s’emplit d’une lointaine épouvante. Ses lèvres tremblantes retiennent le mot terrible qui veut s’échapper et tomber… tomber comme une condamnation, car ce mot, c’est la mort du roi de France !

Enfin, elle gémit :

– Que veux-tu que je te dise ?… C’est terrible !… terrible !… Laisse-moi le temps de réfléchir… plus tard… attends… Tu peux bien attendre un peu, voyons !

Alors Léonora se leva et se courba dans une longue et savante révérence de cour. Elle exagéra la correction des attitudes imposées par l’étiquette et d’une voix tranchante qui contrastait avec cette humilité voulue :

– J’ai l’honneur de solliciter de Votre Majesté mon congé… et celui de Concino Concini, mon époux.

La reine pâlit affreusement. Elle bégaya :

– Tu veux me quitter ?

– S’il plaît à Votre Majesté, oui, dit Léonora glaciale. Demain matin nous quitterons la France.

Affolée par la pensée de perdre Concini, Marie cria :

– Mais je ne le veux pas !

– Votre Majesté daignera excuser mon insistance… Notre décision est irrévocable… Nos préparatifs de départ sont faits. Nous voulons nous retirer.

A ces mots, prononcés à dessein, la souveraine chez Marie de Médicis se réveille enfin et se révolte. Elle se redresse de toute sa hauteur, et laissant tomber un regard courroucé sur la confidente toujours courbée :

– Vous voulez ! répéta-t-elle en martelant chaque syllabe. Et moi, je ne veux pas !

– Madame…

– Assez !… Il ne me plaît pas d’accorder le congé que vous sollicitez… Allez !

Et comme la dame d’atours ébauchait un geste, elle reprit violemment :

– Allez-vous-en, dis-je, ou par la santa Maria, j’appelle et vous fais arrêter.

Léonora, comme écrasée, obéit, se retire à reculons. Et la reine, que cette feinte soumission apaise, se reproche déjà sa violence, soupire à la pensée qu’elle va être privée d’une visite de Concini.

Arrivée à la porte, la Galigaï se redressa et, respectueusement, sans bravade, mais d’une voix ferme :

– Votre Majesté, je pense, ne trouvera pas mauvais que j’aille de ce pas chez le roi.

Ces paroles jettent le trouble et l’effroi dans l’esprit de la reine, qui balbutie :

– Le roi !… Pour quoi faire ?…

– Le supplier de nous accorder ce congé que Votre Majesté nous fait l’insigne honneur de nous refuser.

A demi rassurée, Marie gronda :

– Tu… vous oseriez !… Malgré ma volonté !

– Pour mon Concini, oui, madame, j’oserai tout… même encourir la colère et la disgrâce de ma reine…

– Ingrate !… Tu n’es qu’une ingrate !…

C’était le prélude de la capitulation. L’effort que Marie de Médicis avait fait pour résister était aux trois quarts brisé. C’est que la pensée de perdre Concini l’affolait. C’est que l’amour de Concini était devenu toute sa vie.

Et Léonora, qui ne comptait que sur ce sentiment, le comprit bien, car elle dit plus doucement :

– Le roi accordera avec joie ce congé qui le débarrassera de nous… Vous le savez, madame.

Eh oui ! elle le savait. C’est pourquoi elle gémit :

– Mais enfin, pourquoi veux-tu t’en aller ?

– Eh ! madame, je vous vois disposée à tout pardonner au roi… à tout lui sacrifier… peut-être pousserez-vous l’abnégation jusqu’à vous effacer devant Mme de Verneuil… ou devant l’astre nouveau qui brillera demain sur la cour.

– Tu as peur que je t’abandonne ?

– Oui, dit nettement la Galigaï. Si j’étais seule, je vous dirais : disposez de ma vie, elle vous appartient. Mais il y a Concini, madame… C’est lui qu’on frappera… et je ne veux pas qu’on me le tue, moi !

– Moi vivante, on ne touchera pas à un cheveu de Concini !

– Le roi est le maître, madame.

– Ainsi… si tu te sentais en sûreté…

– Pas moi, madame… Concini.

– C’est ce que j’ai voulu dire… Tu ne parlerais plus de me quitter ?

– Eh, madame, vous savez bien que c’est la mort dans l’âme que nous vous quitterions… Concini surtout… Il vous est si dévoué, poveretto !

– Eh bien ?…

Une dernière hésitation suspendit la phrase.

– Eh bien ? interrogea Léonora, qui palpitait d’espoir.

La résolution de Marie de Médicis est prise : tout plutôt que perdre Concini.

– Eh bien, dit-elle d’une voix blanche, je crois, Léonora, que tu as raison… Il est temps de déchaîner la jalousie de ton protégé.

La reine venait de prononcer la condamnation de son époux, le roi Henri IV.

Léonora se courba pour dissimuler la joie puissante qui l’étreignait. En se relevant, elle dit simplement :

– Je vais vous envoyer Concini, madame.

Et elle sortit, froide, inexorable, emportant la mort dans les plis rigides de sa robe.

Cependant Marie de Médicis souriait à l’image évoquée de Concini. Et ses lèvres pourpres, entrouvertes, appelaient le baiser de l’amant qui allait venir, le baiser qui lui était dû… Car il était sa part à elle, sa part tacitement convenue dans le meurtre qui se préparait.

q

Chapitre 4

Henri IV avait décidé de se rendre à onze heures du soir rue de l’Arbre-Sec. Mais le Béarnais était un vif-argent. Dès neuf heures, bouillant d’impatience, ne tenant plus en place, il était parti, quittant le Louvre par une porte dérobée. Il avait, pour cette expédition, revêtu un de ces habits très simples et fort râpés, comme il les affectionnait, qui lui donnait l’apparence d’un pauvre gentilhomme et dont sa garde-robe était mieux fournie que d’habits neufs et luxueux. La Varenne l’accompagnait seul et devait le quitter à la porte de sa belle.

La maison de dame Colline Colle avait sa façade sur la rue de l’Arbre-Sec. Le derrière donnait sur une impasse appelée le cul-de-sac Courbâton. Il y avait là une porte basse renforcée de tentures épaisses. Sur le devant, la porte principale s’ornait d’un perron de trois marches. Les marches franchies, on se trouvait sur un palier d’où émergeaient deux piliers massifs qui supportaient le balcon en haut duquel nous avons entrevu, le matin même, la jeune fille chez laquelle le Vert Galant cherche à se glisser comme un larron. Les deux piliers, de chaque côté, et le balcon surplombant la porte formaient comme une voûte d’ombre opaque.

Devant la porte, La Varenne frappa dans ses mains deux coups rapprochés. Signal convenu avec la propriétaire. Et se penchant à l’oreille du roi, avec une familiarité obséquieuse et un rire cynique :

– Allez-y, Sire !… Enlevez la place… d’assaut.

Henri mit le pied sur la première marche et murmura :

– Jamais je ne fus aussi ému !

A ce moment une ombre surgit de derrière un des piliers, se campa au milieu, devant la porte, dominant ainsi le roi. En même temps une voix jeune et vibrante lança dans le silence de la nuit cet ordre bref :

– Holà !… Tirez au large.

La Varenne, qui déjà s’éloignait, revint précipitamment sur ses pas…

A cet instant précis, un cavalier s’avançait d’un pas insouciant. Entendant la voix impérieuse, apercevant ces deux ombres au bas d’un escalier, le cavalier s’arrêta à quelques pas du perron, s’immobilisa au milieu de la chaussée, curieux sans doute de ce qui allait se produire, et sans qu’aucun des acteurs de cette scène parût prêter attention à lui.

Cependant le roi avait reculé d’un pas. La Varenne, sur un signe qui recommandait la prudence, se campa au bas du perron, et d’un ton plein de morgue, il railla :

– Vous dites ?…

– Je dis, reprit la voix froide et tranchante, je dis que vous allez vous faire étriller selon vos mérites si vous ne déguerpissez à l’instant.

Il devenait difficile de parlementer avec un inconnu qui, du premier coup, le prenait sur ce ton. La Varenne l’essaya cependant et, d’une voix où commençait à percer l’impatience :

– Holà ! êtes-vous enragé ou fou ? monsieur… Comment, un paisible passant ne pourra pénétrer chez lui parce qu’il…

– Tu mens ! interrompit la voix qui se faisait plus âpre, plus mordante, tu ne demeures pas dans cette maison.

– Ah ! prenez garde, mon maître !… Vous insultez deux gentilshommes !…

– Tu mens encore !… Tu n’es pas gentilhomme ! tu es un marmiton… Retourne à tes marmites, mauvais gâte-sauce… Tu vas laisser brûler le rôti !

On ne pouvait faire une plus sanglante injure à La Varenne – dont la noblesse et le marquisat étaient de création récente encore – que de lui rappeler aussi brutalement la bassesse de son extraction. Livide de fureur, il hoqueta :

– Misérable !…

– Quant à ton compagnon, continua la voix dans un rire strident, il doit être gentilhomme, lui… puisqu’il cherche à s’introduire traîtreusement, la nuit, dans le logis d’une jeune fille sans défense pour y jeter la honte et le déshonneur !… Ah ! pardieu oui ! ce doit être un gentilhomme de haute et puissante gentilhommerie… puisqu’il ne recule pas devant une besogne vile… dont rougirait le dernier des truands !…

La Varenne ne manquait pas de cette bravoure à qui il faut le stimulant d’une galerie attentive pour la faire épanouir. Seul il eût déjà tiré au large comme l’avait ordonné Jehan le Brave – car on a deviné que c’était lui. Mais il y avait le roi. Impossible de se dérober. Puis le ton, écrasant d’impertinence, dont cet inconnu l’avait renvoyé à ses marmites, l’avait exaspéré jusqu’au délire, avait déchaîné en lui une haine implacable. Enfin sa bravoure était en tous points conforme à sa nature vile et tortueuse.

C’est ce qui fait que sournoisement il dégaina, et traîtreusement, à l’improviste, il porta un coup terrible de bas en haut en grinçant :

– Drôle !… Tu payeras cher ton insolence !

Jehan devina le coup plutôt qu’il ne le vit. Il ne fit pas un mouvement pour l’éviter. Seulement, d’un geste prompt comme l’éclair, il leva très haut le pied et le projeta violemment en avant.

Atteint en plein visage, La Varenne alla rouler sur la chaussée, où il demeura évanoui.

– Voilà ! « Drôle » est payé, dit froidement Jehan.

Le cavalier, qui avait assisté impassible à cette scène rapide, murmura :

– Le superbe lion !… Vrai Dieu ! voilà qui me change un peu de ce répugnant troupeau de loups et de chacals qu’on appelle des hommes. Je devine toute l’algarade. Mais à qui donc en a-t-il ?

A ce moment Jehan descendait les deux marches et s’approchait du roi.

– Monsieur, fit-il d’un ton rude, donnez-moi votre parole de ne jamais renouveler l’odieuse tentative de ce soir et je vous laisse aller… je vous fais grâce !

Effaré, stupide d’étonnement, troublé par l’imprévu, de l’aventure, le roi secoua la tête.

– Non !… Dégainez en ce cas, dégainez !

Et en disant ces mots, Jehan, d’un geste large, sans hâte inutile, tira son épée, fouetta l’air d’un coup sec, fit un pas vers le roi et avec un calme terrible :

– Je vais vous tuer, monsieur, dit-il. Au fait, ce sera plus sûr qu’une parole de gentilhomme, en quoi je n’ai aucune confiance.

Henri se ressaisissait. L’idée qu’il pouvait être en danger de mort ne lui venait pas encore. L’aventure n’était encore à ses yeux qu’un contretemps fâcheux. Certainement ce n’était qu’un malentendu, une méprise qui se dissiperait dès qu’il aurait fait entendre à ce forcené qu’il se trompait et s’attaquait à qui était assez puissant pour le briser. Il se redressa de toute sa hauteur et d’un ton dédaigneux où il entrait plus d’impatience que de colère :

– Prenez garde, jeune homme !… Savez-vous à qui vous parlez ?… Savez-vous que je puis d’un geste faire tomber votre tête ?…

Le cavalier aux écoutes sursauta :

– Cette voix !… On dirait !…, Oh ! diable !…

Jehan le Brave fit un pas de plus dans la direction du roi, le toisa de haut en bas, car il le dominait de toute sa tête, et :

– Je sais, dit-il glacial. Mais avant que vous n’ayez ébauché ce geste, moi je vous plonge le fer que voici dans la gorge !

Cette fois, Henri commença de soupçonner que ce n’était pas une méprise, que c’était à lui personnellement que ce furieux en voulait. Néanmoins, il ne se rendit pas, et plus dédaigneux, plus hautain :

– Assez ! fit-il. J’ai affaire dans cette maison. Va-t-en !… Il en est temps encore.

– Dégainez, monsieur !… Il en est temps encore.

– Pour la dernière fois, va-t-en !… Tu auras la vie sauve !

– Pour la dernière fois, dégainez !… ou, par le Dieu vivant, je vous charge !…

Henri jeta un coup d’œil sur l’homme qui osait lui parler ainsi. Il vit un visage flamboyant. Il lut dans ces yeux étincelants une implacable résolution.

La peur, ce sentiment sournois et déprimant, Henri IV y était accoutumé. Il l’éprouvait chaque fois qu’il lui fallait faire face à un péril personnel. Mais toujours, par un effort de volonté admirable, il parvenait à maîtriser cette révolte de la chair et alors il n’y avait pas de brave plus follement brave que ce peureux. Cette fois, il s’aperçut, la sueur de l’angoisse sur les tempes, que l’esprit ne parvenait pas à dompter la matière. Pourquoi ?

C’est qu’il avait en lui une terreur – que les événements devaient justifier – et qu’il ne put jamais parvenir à refouler : la terreur de l’assassinat.

Or, Henri venait de lire dans les yeux de cet inconnu qu’il se savait en présence du roi. C’est pourquoi il ne se nomma pas. Or, si cet inconnu, sachant qu’il parlait au roi, osait menacer ainsi, c’est qu’il était résolu à tuer. C’était clair. Dès lors, il n’y avait plus qu’une alternative : se laisser égorger bénévolement ou se défendre de son mieux. Ce fut à ce dernier parti qu’Henri, faisant appel à tout son sang-froid, se résigna.

Lentement il dégaina et tomba en garde. Les fers s’engagèrent.

Dès les premières passes, Henri reconnut l’incontestable supériorité de son adversaire. Il sentit le frisson de la mort le frôler à la nuque, et dans son esprit éperdu il clama :

« Oh ! on m’a dépêché un redoutable coupe-jarret !… C’est un assassinat prémédité… Je suis perdu ! »

Il eut autour de lui ce regard angoissé du noyé qui cherche à quoi il pourra se raccrocher et il aperçut alors le cavalier qui s’était insensiblement rapproché.

– Holà ! monsieur, cria le roi, êtes-vous complice ?

Ceci pouvait sous-entendre : si vous n’êtes pas complice, ne me laissez pas égorger.

C’est ce que traduisit sans doute l’inconnu, car il s’approcha vivement et juste à point pour détourner le bras de Jehan, au moment où il se fendait à fond dans un coup droit foudroyant qui eût infailliblement tué le roi.

– Malédiction ! gronda furieusement le jeune homme, tu vas payer !…

Et il se rua l’épée haute sur le malencontreux inconnu.

A ce moment, la porte du logis si vaillamment défendu s’ouvrit d’elle-même et sur le seuil apparut la demoiselle Bertille.

Et le bras levé de Jehan retomba mollement. Le geste de mort s’acheva par un geste d’imploration à l’adresse de la pure enfant et cette physionomie l’instant d’avant si terrible prit une expression de douceur extraordinaire, ces yeux noirs si étincelants se voilèrent, semblèrent demander grâce. De quoi ?… Peut-être de l’avoir défendue sans son assentiment.

Le roi passa la main sur son front où perlait la sueur et murmura :

– Ouf !… J’ai vu la mort !…

Quant à l’inconnu, il regardait tour à tour la jeune fille et le jeune homme et un mince sourire errait sur ses lèvres narquoises pendant qu’il songeait :

– Voilà donc le joli tendron pour qui ce maître fou a osé tenir tête au plus puissant monarque de la terre, l’obliger, lui pauvre hère, à mettre flamberge au vent, le réduire à implorer l’assistance d’un passant !… Morbleu ! il me plaît, ce jeune lion ! Et elle !… Ma foi, elle est assez belle pour justifier aussi insigne folie !… Mais, décidément, c’est une belle chose que l’amour !

En son déshabillé de laine blanche, le léger manteau d’or fin et duveteux de son opulente chevelure retombant en plis harmonieusement ondulés sur la frange de sa robe, adorable dans sa grâce virginale, Bertille s’avança lentement jusqu’au bord du perron doucement éclairé par les sept cires du flambeau d’argent que, sur le seuil, dame Colline Colle élevait au bout de son bras tremblant d’émotion.

Pendant le temps très court qu’elle mit à franchir les quelques pas qui la séparaient du bord du perron, la jeune fille tint constamment son regard lumineux, brillant d’une naïve admiration, fixé sur les yeux de Jehan. De ces trois hommes immobiles qu’elle dominait du haut des marches, il semblait qu’elle ne vît que lui. Et il faut croire que ce regard si candide, si pur, parlait un langage muet d’une éloquence singulièrement expressive, car le jeune homme qui n’avait pas tremblé en menaçant le roi, se sentit frissonner de la nuque aux talons, il sentit le sang affluer à son cœur qu’il comprima de sa main crispée, et il se courba dans une attitude de vénération qui était presque un agenouillement.

Il faut croire que le langage de ces yeux était singulièrement clair, car le roi pâlit lui aussi, et lui qui, peut-être, avait oublié son audacieux agresseur, il ramena sur lui un œil froid qui était une condamnation.

Quant à l’inconnu dont le geste opportun venait de sauver la vie au roi, il contemplait le couple si jeune, si gracieux, si idéalement assorti, dont toutes les attitudes trahissaient l’amour le plus chaste, le plus pur, avec une visible sympathie, et ses yeux se reportant sur le visage convulsé par la jalousie de Henri, une lueur de pitié brilla dans son œil railleur et il murmura :

– Pauvres enfants !…

Quand elle eut suffisamment remercié le jeune homme, car toute son attitude était à la fois un cantique d’amour et d’actions de grâces, Bertille se tourna vers le roi, s’inclina dans une révérence gracieuse que plus d’une grande dame eût admirée, et d’une voix harmonieuse, admirablement timbrée, douce comme un chant d’oiseau, elle dit, avec un ton de dignité déconcertant chez une aussi jeune et aussi ignorante enfant :

– Daigne Votre Majesté honorer de sa présence l’humble logis de noble demoiselle Bertille de Saugis.

La foudre tombant à grand fracas n’eût pas produit sur les deux principaux acteurs de cette scène l’effet que produisirent ces paroles.

D’un bond, le roi franchit les trois marches et fut sur la jeune fille qu’il dévorait d’un regard ardent. Il était livide et tout secoué d’un frisson qui n’échappa pas à l’œil perçant de l’inconnu qui contemplait cette scène d’un air intéressé.

Henri bégaya :

– Vous avez dit Saugis ?… Saugis ?…

– C’est mon nom, sire.

Henri passa la main sur son front ruisselant.

– J’ai connu, dit-il lentement, péniblement, dans le pays chartrain, une dame de Saugis… Blanche de Saugis.

– C’était ma mère.

« Miséricorde ! cria en lui-même Henri, bouleversé, c’est ma fille !… Et j’ai failli !… »

Instinctivement ses yeux se portèrent sur Jehan le Brave qui paraissait pétrifié et il ajouta :

« Dieu soit loué qui l’a placé sur ma route pour m’épargner le remords de cet épouvantable crime ! »

Voyant que le roi se taisait, Bertille, ignorante sans doute des règles de l’étiquette, demanda :

– Votre Majesté ne le savait-elle pas en venant ici ?

Il y avait une candeur si manifeste dans le ton dont fut posée cette question que le roi, rougissant malgré lui, se hâta de dire :

– Si fait, jarnidieu !… Mais je tenais à m’assurer… je voulais vous entendre confirmer…

Gravement, avec un accent touchant de mélancolie, la jeune fille dit :

– Il y a bien longtemps que je n’espérais plus l’honneur insigne que le roi veut bien me faire ce soir… N’importe, Votre Majesté est la bienvenue chez moi. Entrez, Sire.

Elle avait l’air d’une souveraine accordant une faveur à un de ses sujets, et le roi, lui, paraissait singulièrement gêné. Il fit un mouvement pour pénétrer dans la maison. Au moment d’entrer, il se rappela tout à coup cet inconnu qui venait de lui sauver la vie, et il se retourna dans l’intention de lui adresser quelques paroles de remerciement. Il n’en eut pas le temps. Un incident imprévu éclata brusquement comme un nouveau coup de tonnerre.

Lorsque Bertille parut sur le perron, nous avons vu que Jehan était tombé en extase. Cette extase se changea en stupeur douloureuse lorsqu’il entendit la jeune fille se nommer en invitant le roi à pénétrer chez elle. Peu à peu la stupeur tomba et fit place à la colère, laquelle s’exaspéra à son tour pour s’élever jusqu’à la fureur. La fureur froide, aveugle, qui ne raisonne pas, qui se hausse du premier coup aux pires actes de folie.

Un moment l’inconnu qui le surveillait du coin de l’œil put croire qu’il allait escalader le perron, sauter sur le roi, l’étrangler et, qui sait ? poignarder après la jeune fille.

Mais il changea d’idée sans doute. Ou plutôt il est probable qu’il ne raisonnait plus et agissait sous l’empire d’un accès de folie. D’un geste rageur, il rengaina violemment son épée qu’il avait toujours à la main, comme s’il eût voulu s’interdire à soi-même tout acte de violence, et croisant ses bras sur sa large poitrine, livide, les yeux exorbités, il éclata soudain d’un rire strident, terrible et en même temps il tonna :

– Entrez, sire !… Soyez le bienvenu chez noble demoiselle Bertille de Saugis qui n’espérait plus l’insigne honneur que vous voulez bien lui faire ce soir !… Entrez ! la chambre virginale s’ouvrira pour vous !… entrez, les courtines sont tirées ! entrez, la noble demoiselle est prête au sacrifice d’amour !…

Dès les premiers mots, Henri s’était retourné stupéfait, en songeant :

« Voyons jusqu’où il osera aller ! »

Bertille, pâle comme une morte, attachait sur l’exalté un regard chargé d’un douloureux reproche qui prit bientôt une expression de tendre pitié.

Le fou – car il était fou en ce moment, fou de rage jalouse – continua de sa voix de tonnerre :

– Ah ! par l’enfer, la farce est plaisante, et j’en ris de bon cœur !… Riez donc avec moi, noble demoiselle, et vous aussi, Majesté !… Riez de ce triste hère, de ce truand, de ce fou qui s’était imaginé défendre une pure, une innocente jeune fille et qui n’avait pas hésité, lui misérable inconnu, sans fortune et sans nom, à se dresser devant un roi, à l’arrêter, à le tenir à sa merci !… Riez, vous dis-je, riez de ce triple fou qui ne soupçonnait pas que la pure, l’innocente jeune fille n’attendait qu’un signe pour se laisser choir dans les bras du galant barbon… mais couronné !

Comme s’il n’avait rien entendu de ces sarcasmes violents, débités sur un ton de violence inouï. Henri se tourna vers l’inconnu, et avec ce sourire accueillant qu’il avait pour ses amis :

– Serviteur, Pardaillan, serviteur[2] , dit-il. Et tout aussitôt, très cordial :

– Puisqu’il est dit qu’à toutes nos rencontres – et il ne tient pas à moi qu’elles ne soient plus fréquentes…

– Votre Majesté sait que de loin comme de près…

– Je sais, Pardaillan, fit doucement Henri. Il n’empêche que vous me négligez trop, mon ami.

Pardaillan, puisque c’était lui, s’inclina sans répondre. Henri étouffa un soupir et poursuivit :

– Je disais donc : puisque à chacune de nos rencontres vous rendez service à moi ou à ma couronne sans qu’il me soit possible de vous prouver ma gratitude, puisqu’il vous plaît qu’il en soit ainsi, rendez-moi encore un service…

– Je suis à vos ordres, sire.

Henri se redressa, et très froid, en le désignant d’un coup d’œil dédaigneux :

– Gardez-moi ce jeune homme… Je l’avais, ma foi, oublié, mais il paraît qu’il tient à ce que je m’occupe de lui… Gardez-le moi donc… précieusement.

En entendant cet ordre, Jehan se redressa et fixa un œil étincelant sur l’homme que le roi paraissait honorer d’une estime particulière. Bertille, au contraire, lui jeta un regard implorant.

Sans paraître rien remarquer, le chevalier de Pardaillan répondit avec un flegme admirable :

– Vous le garder, sire ! C’est facile… Jehan eut un sourire de dédain.

Bertille crispa ses mains diaphanes avec une expression de désespoir qui eût touché tout autre qu’un amoureux jaloux.

– Mais, continua imperturbablement Pardaillan, je ne puis pourtant pas vous le garder jusqu’à l’heure du jugement dernier. Le roi me permettra-t-il de lui demander ce qu’il faudra en faire ?

– Tout simplement le conduire jusqu’au Louvre et le remettre aux mains de mon capitaine des gardes…

– Très simple, en effet… Et alors, qu’adviendra-t-il ?

– Ne vous occupez pas du reste, fit Henri avec autorité. C’est l’affaire du bourreau.

Jehan se raidit dans une attitude de défi. Bertille chancela et dut s’appuyer à un des piliers.

– Le bourreau ! peste ! oh diable ! reprit Pardaillan avec un air parfaitement indifférent. Pauvre jeune homme !

Henri IV connaissait sans doute de longue date ce singulier personnage, qui lui parlait avec une sorte de respect narquois, qui avait des allures désinvoltes, des attitudes telles qu’on pouvait se demander si ce n’était pas plutôt lui qui était le roi. Il connaissait sans doute ses manières, il avait appris sans doute à lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il s’écria, avec plus d’inquiétude que de colère :

– Enfin, Pardaillan, obéissez-vous ?…

– J’obéis, Sire, j’obéis ! Diantre ! résister aux ordres du roi ! Je saisis ce jeune homme, je le traîne au Louvre, au Châtelet, à la potence, à la rue, je l’écartèle moi-même.

Et tout à coup se frappant le front, comme quelqu’un qui se souvient brusquement :

– Jour de Dieu ! et moi qui oubliais !… Ah ! cuistre, bélître, faquin ! Je vieillis, Sire, voilà-t-il pas que je perds la mémoire ! Sire, vous me voyez affligé, désolé, navré, désespéré. Je ne puis faire ce que Votre Majesté me demande.

Bertille se sentit renaître, le rose reparut sur le lis de ses joues, ses doux yeux bleus se posèrent sur cet inconnu et se levèrent ensuite au ciel en une muette action de grâces.

Jehan, qui n’avait pas bronché, le considéra avec un étonnement manifeste.

– Pourquoi ? demanda sèchement le roi.

– Eh ! Sire, je viens de me souvenir, à l’instant, que monsieur m’a – précisément donné, pour demain matin, certain rendez-vous auquel un gentilhomme ne saurait se dérober à peine de se déshonorer.

– Eh bien ?…

– Comment, Sire, ne comprenez-vous pas que, devant me battre demain matin avec un monsieur, je ne puis l’arrêter ce soir ?… Voyons, Sire, ce jeune homme aurait le droit de croire que j’ai eu peur.

Et en disant ces mots avec un air de naïveté ingénue, ses yeux pétillants de malice se posaient tour à tour sur Jehan, chez qui l’étonnement commençait à faire place à de l’admiration, et sur Bertille qui, après avoir respiré un moment, retombait dans les transes.

– Monsieur de Pardaillan, fit le roi d’un air sévère, ne savez-vous pas que nous avons édicté des lois[3] très rigoureuses à seule fin de réprimer cette criminelle fureur de duels qui décime la fleur de notre gentilhommerie ?

De cet air figue et raisin qui paraissait inquiéter Henri, Pardaillan s’écria :

– Corbleu ! C’est vrai !… J’oubliais les édits contre le duel… Ah ! décidément la mémoire s’en va chez moi !… Les édits !… Peste ! je n’aurai garde de les oublier maintenant !

– Monsieur, fit Henri que la colère commençait à gagner, le souvenir des services que vous m’avez rendus vous couvre encore… Mais croyez-moi, n’abusez pas de ma patience !… Oui ou non, obéissez-vous ?

Pardaillan se redressa de toute sa hauteur. Sa physionomie se fit de glace et sèchement il laissa tomber :

– Non !

– Pour quelle raison ?… Peut-on le savoir ? dit le roi avec une ironie menaçante.

Toujours glacial, Pardaillan soutint avec une paisible assurance le regard foudroyant du roi et de sa même voix tranchante :

– Je n’y vois pas d’inconvénient… Puisque le roi ne le devine pas, je lui dirai que ne m’étant de ma vie fait pourvoyeur de bourreau, je ne commencerai pas à soixante ans à m’abaisser à semblable besogne.

– Vous osez !… gronda le roi.

Posément, Pardaillan franchit deux marches du perron, ce qui le mettait à la hauteur d’Henri IV, lequel était de taille plutôt petite. Et là, les yeux dans les yeux, avec un calme effrayant :

– Vous osez bien me menacer, vous !… Vous osez bien m’insulter en me proposant une besogne de sbire !…

Le roi frémit de colère. Il allait lancer quelque cinglante réplique. Il n’en eut pas le temps.

Jehan le Brave, qui jusque-là était demeuré immobile et muet, parut se réveiller tout à coup. Il s’avança à son tour et, sans regarder la jeune fille, brusquement, sur un ton de souveraine hauteur :

– Avant de vous fâcher avec ce brave et loyal gentilhomme, dit-il, il eût peut-être été bon de savoir si je consentirais à me laisser arrêter !

Et avec un orgueil prodigieux :

– Un roi seul me paraît digne d’arrêter Jehan le Brave. Allez donc, Sire, je ne veux pas retarder plus longtemps votre légitime impatience… Quand vous sortirez, vous me trouverez ici, à cette porte, prêt à vous suivre au Louvre.

A cette extraordinaire proposition, la jeune fille, de pâle qu’elle était, devint livide. Elle ferma ses beaux yeux comme pour se soustraire à la hideuse vision du supplice au-devant duquel le jaloux, dans son exaltation, se précipitait tête baissée.

Pardaillan lui jeta un regard de travers et murmura :

– Il n’aura pas pitié de la douleur de cette malheureuse enfant ! La peste soit des amoureux jaloux, qui ne savent rien voir !

Stupéfait, Henri s’écria :

– Vous m’attendrez ? Vous me suivrez au Louvre ?…

– Partout où il vous plaira de me conduire.

– Vous savez, mon maître, que c’est au-devant du bourreau que vous courez ?

– Il sera le bienvenu !

Ceci fut lancé avec une sorte de joie furieuse. En même temps, ses yeux étincelants, fixés sur les yeux de Bertille, semblaient lui dire :

– C’est vous qui me tuez ! Vous seule !…

Froidement, non sans admirer intérieurement la folle bravade, Henri dit :

– Je retiens votre parole, jeune homme. Jarnidieu ! je suis curieux de voir si vous irez jusqu’au bout.

Avec cette fierté orgueilleuse qui paraissait lui être particulière, Jehan affirma :

– Jehan le Brave tient toujours ce qu’il promet.

Henri le considéra attentivement une seconde, puis il eut un geste qui signifiait : Nous verrons ! Et il entra dans la maison.

Un moment Bertille fixa son œil pur, chargé d’une tendresse compatissante sur le jeune homme, aussi pâle qu’elle, raidi dans une attitude qu’il croyait outrageusement méprisante et qui n’était que l’expression la plus parfaite du désespoir poussé à ses extrêmes limites. Puis elle descendit lentement les trois marches et s’approcha. Et Jehan, qui n’eût pas reculé d’une semelle devant la mort même, recula devant elle.

Alors, dans un murmure infiniment doux :

– Pourquoi avez-vous offert au roi de l’attendre, alors qu’il vous était si facile de vous retirer si tranquillement ?

Il tressaillit, remué jusqu’au plus profond de son être par la douceur pénétrante de cette voix. Ce ne fut qu’un éclair. Tout de suite l’orgueil, qui, semblait être le fond de sa nature, reprit le dessus, et agressif, violent, hérissé, d’une voix rauque où grondaient des sanglots refoulés :

– Que vous importe ! De quel droit vous occupez-vous de moi ? Qu’y a-t-il de commun entre nous ? Savez-vous seulement qui je suis ?

Très simplement, ses yeux bleus, limpides comme l’azur de ce ciel d’été qui brillait au-dessus de leurs têtes, fixés sur ses yeux à lui, elle dit :

– Je ne vous connais pas, c’est vrai ! C’est la première fois que je vous parle, c’est vrai ! Vous ne me connaissez pas davantage, et pourtant vous n’avez pas hésité à tirer l’épée contre le roi de France, pour défendre la porte d’une inconnue.

Il râla :

– Je croyais !…

Il allait dire : « Je croyais à votre innocence, à votre pureté. Je ne savais pas que vous n’attendiez que l’occasion de vous vendre ! » Oui, voilà ce qu’il voulait dire, le malheureux ! Mais il y avait une si chaste dignité dans l’attitude de la jeune fille, il y avait une telle irradiation d’amour dans sa gorge, le blasphème ne fut pas proféré. Mais, furieux de ne pas oser, il grinça :

– Le roi vous attend, madame !

– Je sais… Et c’est pour vous que je fais attendre un roi… Et cependant vous voulez mourir !… Or, écoutez, ceci est un secret de honte qu’il faut pourtant que je vous fasse connaître, à vous… Le roi… Je ne l’ai vu qu’une fois, de loin… Je ne lui ai jamais parlé, je ne le connais pas, il ne s’est jamais occupé de moi… et pourtant c’est mon père !

Il n’y avait pas à se tromper à cet accent de sincérité. Jehan ne douta pas. Tout de suite, il fut convaincu. Comme si cet aveu, qui semblait coûter à la jeune fille, l’eût assommé, il tomba rudement à genoux, et joignant les mains, il implora :

– Pardon !… Oh ! pardon !

Elle laissa tomber sur le malheureux qui sanglotait à ses pieds un regard rempli de mansuétude, et sans faire un geste, très pâle, avec la même douceur, elle reprit :

– Vous, tuer mon père ! Vous !… Etait-ce possible ? Pouvais-je laisser faire cela ?…

Il râla, toujours prosterné :

– La malédiction est sur moi !… Ecrasez-moi…

Elle secoua doucement sa tête charmante, et se penchant sur lui, dans un souffle, elle acheva :

– Maintenant que vous connaissez le honteux secret de ma naissance, il me reste ceci à vous dire : moi aussi, j’ai cru… peut-être me suis-je trompée…

Elle était, maintenant toute rose, adorable en son pudique émoi. Et cette fois, l’orgueil et la jalousie furent balayés, emportés comme fétus par le souffle puissant de l’amour. Cette fois, il comprit à demi-mot et ivre de joie, après avoir failli devenir fou de rage et de douleur, il bégaya :

– Achevez !…

Et elle, l’innocente, qui ignorait ce qu’était l’amour, elle qui n’avait fait que suivre jusque-là les impulsions de son cœur, sans se demander si c’était l’amour qui la poussait, oubliant qu’elle ne le connaissait pas, que c’était la première fois qu’elle lui parlait, elle comprit que ce jeune inconnu, que depuis des semaines et des semaines elle guettait de loin à sa fenêtre, dont elle admirait la fière prestance, la démarche souple et assurée quand il passait en se redressant sous son balcon, elle comprit qu’il avait accaparé son cœur. Elle eut la soudaine, la foudroyante intuition que s’il mourait, elle n’avait plus qu’à mourir elle-même. Et très simplement, avec une superbe sincérité, une adorable franchise, ignorante de toute hypocrisie, elle dit ce qu’elle pensait :

– Je ne sais pas… Je ne peux pas vous dire… Mais je sens que si vous mourez maintenant… je mourrai aussi !

Et toute blanche, droite et le front redressé, jugeant qu’elle n’avait rien à ajouter, elle franchit les trois marches, rentra chez elle et ferma doucement la porte.

q

Chapitre 5

Puissances du ciel ! rugit l’amoureux, elle m’aime !… Est-ce possible ?… Ai-je bien entendu ?… Quoi, ce regard si pur s’est abaissé sur moi ?… Est-ce un rêve ou une réalité ?…

Une joie inouïe le soulevait, le transportait. Il se redressa flamboyant, la main sur la poignée de sa longue rapière, et ses yeux étincelants semblaient défier tout l’univers.

Alors, il s’aperçut que le chevalier de Pardaillan était encore là. Il ne s’aperçut pas que le chevalier le regardait sans le voir, un sourire de mélancolie sur les lèvres. Sans doute cette scène à laquelle il venait d’assister venait d’évoquer en lui des souvenirs à la fois terribles et très doux, car il paraissait violemment ému. Il ne se demanda pas pourquoi il était resté, ce qu’il attendait. Il oublia qu’il s’était pris de querelle avec cet inconnu le jour même, il oublia qu’il avait voulu le tuer l’instant d’avant et qu’il devait se battre avec lui le lendemain. Il ne comprit qu’une chose, c’est que cet homme avait tout vu, tout entendu. Ce n’était plus un inconnu, ce n’était plus un ennemi, c’était, momentanément du moins, un ami. C’était le témoin à qui il allait pouvoir parler d’elle. Et radieux, il s’écria :

– Vous avez entendu, n’est-ce pas ?… Je n’ai pas rêvé ? Elle a dit : « Si vous mourez, je mourrai aussi ! » Elle l’a bien dit, n’est-ce pas ?

Pardaillan tressaillit violemment, comme quelqu’un qu’on ramène brutalement à la réalité. Il laissa tomber sur le jeune homme un regard où ne se voyait plus cette expression narquoise qui lui était habituelle et très sérieusement :

– Heu !… Je crois, en effet, avoir entendu quelque chose dans ce goût !

– Elle l’a dit ! s’écria l’amoureux, ravi de l’attention qu’on paraissait lui prêter. Ah ! ventre-veau ! le monde est à moi maintenant !…

– Les trésors de Golconde, je veux les conquérir pour les déposer à ses pieds !… Je veux une couronne pour parer son front si noble !…

Pardaillan le contempla un instant avec une visible bienveillance. Et de fait, il eût été difficile de trouver cavalier plus accompli.

Il était de taille au-dessus de la moyenne, admirablement proportionné, souple, nerveux. Ses mouvements vifs, aisés. Merveilleusement musclé, il paraissait doué d’une force peu commune. Les traits fins, le teint d’une blancheur rare, les cheveux noirs, longs, naturellement bouclés, la lèvre fine, un peu dédaigneuse, surmontée d’une moustache relevée en croc. Mais la merveille de cette physionomie étincelante, qu’il était impossible de ne pas remarquer, c’était ses yeux : deux diamants noirs, immenses, le plus souvent fulgurants d’un insoutenable éclat, et parfois, comme en ce moment, d’une douceur étrange.

La jambe nerveuse, emprisonnée dans de longues bottes en cuir souple, fauve, montant jusqu’à mi-cuisse, le talon très haut, muni d’éperons énormes, frappant le sol d’un air conquérant. La large poitrine serrée dans un pourpoint de velours gris-bleu. Pas de collerette, mais un large col rabattu, laissant à nu et bien dégagé le cou puissant, d’une blancheur marmoréenne. Il est à présumer qu’il fut l’inventeur de cette mode qui devait faire fureur quelques années plus tard. Une large écharpe de soie blanche passée en bandoulière sur le pourpoint : blanche parce qu’il avait remarqué que le blanc était la couleur préférée de Bertille. Un large feutre orné d’une grande plume rouge placée crânement de côté, des gants à poignet montant jusqu’au coude, et enfin, au ceinturon éraillé, une rapière démesurément longue.

Tout cela quelque peu fatigué, élimé, voire même rapiécé par-ci, par-là, mais impeccablement propre, porté avec une aisance cavalière, une élégance naturelle remarquable et remarquée.

Tel apparut Jehan le Brave aux yeux de Pardaillan qui le détaillait de ce coup d’œil prompt et sûr de l’homme habitué à peser rapidement la valeur des choses et des gens. Et il faut croire que ce fin connaisseur n’avait trouvé aucun détail à relever, car il continuait de sourire avec une bienveillance marquée.

L’amoureux cependant continuait à laisser déborder sa joie et dans un éclat de rire plein, sonore :

– Son père !… C’était son père ! Croyez-vous ? Et moi, misérable truand de basse truanderie, quand je pense que j’ai osé proféré… Oh ! je devrais m’arracher cette langue de vipère et la donner aux chiens !

Et tout à coup, se rappelant :

– Et sans vous, monsieur, j’aurais tué son père ! Car je l’aurais tué, voyez-vous, ajouta-t-il avec cette orgueilleuse assurance qui lui était personnelle. Et maintenant tout serait dit, je n’aurais plus qu’à m’aller jeter tête baissée dans la Seine. Ah ! monsieur le chevalier, comment m’acquitter… Holà ! Hé ! Etes-vous enragé ! Ventre-veau !…

Voilà ce qui avait motivé ces exclamations.

Pardaillan avait sans doute des raisons à lui pour ne pas se retirer. Pardaillan savait que le meilleur moyen de se faire bien voir d’un amoureux, c’est encore de le laisser parler tout son saoul, sans l’interrompre. Pardaillan, ayant décidé de ne pas quitter encore Jehan le Brave, l’écoutait avec une patience inaltérable. Seulement, si Pardaillan voulait bien écouter, il ne voyait pas la nécessité de se fatiguer. C’est pourquoi il avait monté deux marches du perron et s’était assis tranquillement, le dos appuyé à un des deux piliers. Il en résultait que Pardaillan, accroupi dans l’ombre plus opaque du pilier, demeurait invisible dans la nuit, tandis que l’amoureux, debout devant lui, se détachait nettement dans le clair-obscur.

Or, tout en paraissant écouter attentivement, par suite d’une vieille habitude, Pardaillan, de son œil perçant, fouillait la nuit, dans toutes les directions.

C’est ainsi qu’il vit une ombre s’approcher sournoisement du jeune homme qui lui tournait le dos. Soudain l’ombre bondit. L’éclair blafard d’une lame large et acérée brilla dans la nuit. C’en était fait de notre amoureux et de ses rêves, si Pardaillan n’avait été là. Le geste mortel avait été si foudroyant qu’il devenait impossible d’avertir le jeune homme. Le chevalier n’hésita pas. Il saisit brusquement Jehan le Brave dans ses bras puissants, le souleva, le tira à lui.

L’assassin, emporté par son élan, alla frapper une marche sur laquelle son couteau se brisa net.

Dans son existence, périlleuse souvent, aventureuse toujours, Jehan avait appris depuis longtemps déjà à garder un inaltérable sang-froid devant les attaques les plus imprévues. C’est pourquoi, sans manifester ni surprise ni émotion, dès que Pardaillan le lâcha, il fit face à son agresseur et descendit les marches qu’il avait franchies malgré lui.

Avec une promptitude et une sûreté de coup d’œil admirables, il avait tout de suite remarqué, malgré la nuit, qu’il se trouvait en présence d’un gueux – quelque détrousseur de nuit malheureux, sans doute – lequel, stupide d’étonnement, ne songeait pas à fuir et tenait encore dans sa main crispée le manche du couteau dont la lame venait de se briser. Cela suffit à Jehan. Il dédaigna de dégainer. Avec un tel adversaire, les poings suffiraient, s’il y avait lieu.

Cependant, l’agresseur, en se trouvant face à face avec le jeune homme, d’une voix où grondait un désespoir poignant, clama :

– Ce n’est pas lui !…

A cette exclamation, Jehan sursauta. Pardaillan fut debout au même instant, et tous les deux, comme si la même idée leur venait en même temps, ils eurent un regard furtif vers le logis de Bertille… le logis où se trouvait le roi.

Ce fut rapide comme un éclair. Déjà Jehan se penchait sur l’homme pour tâcher de démêler à qui il avait affaire, et une double exclamation retentit en même temps :

– Ravaillac !…

– Monsieur le chevalier Jehan le Brave ! Et aussitôt Ravaillac ajouta :

– Malédiction sur moi, qui ai levé le bras sur le seul homme qui ait eu pitié de ma détresse !

– Or çà, maître. Ravaillac, dit froidement Jehan le Brave, tu voulais donc me meurtrir ?…

– Ne croyez pas que c’est à vous que j’en voulais ! dit vivement Ravaillac.

– Il n’en est pas moins vrai que sans ce digne gentilhomme j’étais bellement occis !…

Et avec ce ton de souveraine hauteur qui lui était naturel, et qui surprenait et déconcertait chez le pauvre hère qu’il paraissait être, Jehan ajouta :

– En tout autre moment je te ferais payer cher ce geste-là, mon brave Ravaillac ! Mais aujourd’hui, mon cœur déborde de joie… Aujourd’hui, je voudrais pouvoir presser l’humanité entière dans mes bras ! Ventre-veau ! je m’en voudrais de molester un pauvre diable comme toi !… Va, je te fais grâce !

Ravaillac hocha la tête d’un air farouche.

– Vous me pardonnez, c’est bien !… et cela ne me surprend pas de vous. Vous êtes la jeunesse, vous êtes la force, vous êtes la bravoure, vous êtes aussi la générosité… je le savais. Mais moi qui ne suis rien de tout cela, moi qui ne sais que pleurer et prier, je sais du moins garder le souvenir d’un bienfait et je ne me pardonnerai jamais !

– Bah ! puisque je te pardonne !… N’en parlons plus… Mais, au fait, à qui en avais-tu ? Tu as crié : « Ce n’est pas lui ! »

Ravaillac eut une imperceptible hésitation, et d’un air morne :

– Il y a deux jours que je n’ai pas mangé… deux jours que j’erre par les rues comme un chien perdu… Comprenez-vous ?

– Pauvre diable ! Oui, je comprends… Tu cherchais quelque bourse assez convenablement garnie pour t’assurer le gîte et la pitance pendant quelque temps… Mais cela ne m’explique pas le : « Ce n’est pas lui ! »

– Je suivais un seigneur dont la mise me paraissait annoncer la bourse dont vous parliez… j’ai dû le perdre de vue je ne sais comment… je ne m’en suis aperçu que lorsque je me suis vu devant vous… C’est pourquoi j’ai prononcé ces paroles.

– Ah ! fit simplement Jehan sans insister davantage. Mais sais-tu ; que pour un homme qui, comme toi, a des principes religieux outrés à tel point qu’il a voulu endosser le froc, sais-tu que tu n’y vas pas de main morte ! Passe encore de ravir la bourse, mais la vie par-dessus le marché… Voilà qui m’étonne de toi.

– La faim est mauvaise conseillère, dit humblement Ravaillac. !

– Soit !… En attendant, je ne veux pas qu’il soit dit que par ma faute tu seras resté un jour sans manger… Prends ces quelques écus… C’est tout ce que j’ai sur moi… Et si le malheur veut que tu sois encore réduit à errer par les rues, le ventre creux, viens me trouver… tu sais où je gîte. Que diable ! j’aurai toujours quelque menue monnaie à te donner… C’est bon ! c’est bon ! garde tes remerciements et file !…

Le chevalier de Pardaillan avait écouté sans chercher à intervenir. Quand il vit que Ravaillac s’était perdu dans la nuit, il se tourna vers le jeune homme et :

– Croyez-vous réellement que ce Ravaillac vous a dit la vérité ? fit-il.

– Je n’en crois pas un mot, répondit froidement Jehan.

– Diable !… Peut-être eût-il mieux valu s’assurer de sa personne.

– Pourquoi ?… Aujourd’hui, je me sens incapable de molester quelqu’un… Au surplus, je sais où retrouver le personnage si besoin est.

– N’en parlons plus, dit Pardaillan d’un air indifférent.

– Monsieur, dit gravement Jehan, vous venez de me sauver… Mais il paraît qu’il était écrit que le jeune homme ne parviendrait pas à exprimer sa gratitude. Une fois encore, Pardaillan l’arrêta au milieu de sa phrase. Seulement, cette fois, ce fut pour dire :

– Ne pensez-vous pas, monsieur, qu’il serait temps, pour vous, de vous éloigner… Plus rien, je crois, ne vous retient dans cette rue.

Et, en disant ces mots de son air le plus détaché, Pardaillan profitait de ce que la lune venait de se dégager de derrière les nuages qui la masquaient pour étudier l’effet produit par ses paroles.

– Mais, monsieur, fit Jehan d’un air légèrement étonné, n’avez-vous pas entendu que j’ai promis au roi de l’attendre ici ?

– Si fait bien, mordieu !… C’est même pour cela que je vous engage vivement à tirer au large.

– Fi donc ! monsieur… J’aurais l’air de fuir ! Moi !… De son air le plus naïf, Pardaillan reprit :

– Quand vous avez fait cette promesse au roi, vous vouliez mourir… vous ne saviez pas ce que vous savez maintenant…

– Assez, monsieur, dit Jehan avec hauteur. J’ai promis, je tiendrai ma promesse quoi qu’il en puisse résulter.

Et d’un ton radouci :

– Croyez bien qu’on ne me tue pas aussi facilement que vous paraissez le croire… Au surplus qu’ai-je promis ? De suivre le roi partout où il lui plaira de me conduire… Pas autre chose… Je m’en tiendrai à cette promesse.

Chose singulière, Pardaillan qui avait poussé le jeune homme à manquer à sa parole – probablement parce qu’il se sentait pris de sympathie pour lui – Pardaillan parut satisfait de voir qu’il s’obstinait.

– Mais vous-même, monsieur, reprit Jehan le Brave, croyez-vous que vous ne feriez pas mieux de vous éloigner ?

– Pourquoi donc ? fit Pardaillan de son air le plus ingénu.

– Mais il me semble qu’après ce que vous venez de lui dire, il serait prudent à vous d’éviter de vous trouver en présence du roi.

Pardaillan eut un imperceptible sourire.

– Bah ! fit-il d’un air détaché, le roi et moi, nous sommes de vieilles connaissances. Le roi sait bien qu’il n’a rien à gagner à m’avoir pour ennemi… Aussi, croyez-moi, il réfléchira avant de se fâcher pour de bon. Il y regardera à deux fois avant de prendre à mon égard des mesures violentes qui ne seraient pas de mon goût.

Jehan le Brave jeta un regard perçant sur cet homme qui osait parler ainsi du monarque le plus puissant de la chrétienté. Dans ces yeux railleurs, il ne vit nulle fanfaronnade. Sur cette physionomie étincelante, il vit une intrépide assurance, une superbe sérénité, le calme majestueux d’une force invincible, confiante en elle-même.

– Cependant, continuait Pardaillan de sa voix calme et mordante, j’ai été un peu vif, j’en conviens. Il se pourrait que le roi m’en voulût… C’est pourquoi j’ai résolu de l’attendre et de l’accompagner moi aussi jusqu’au Louvre.

– Pourquoi ?

– Pour voir ce qui arrivera, dit froidement Pardaillan.

Tout éberlué, malgré qu’il s’efforçât de n’en rien laisser paraître, Jehan songeait à part lui :

« Voici un singulier compagnon !… Brave ?… Oui, tudiable ! autant et plus que pas un… Je m’y connais un peu, je pense !… Fort ?… Plus que moi, et ce n’est pas peu dire… Et pourtant il doit être d’un âge où les forces commencent à s’affaiblir… Quel âge, au juste ?… Peut-être n’a-t-il pas encore cinquante ans, peut-être a-t-il passé la soixantaine. N’étaient ces cheveux et cette moustache grisonnants, par la sveltesse de la taille et le dégagé des allures, on ne lui donnerait pas quarante ans… qui est-ce au juste ?… Un prince, pour le moins, si j’en juge par cette haute mine et par le ton sur lequel il parlait au roi… Si je m’en rapporte à ce costume si simple, quelque peu fatigué même, le prince disparaît… à moins que ce ne soit un déguisement, car si le costume est modeste, celui qui le porte a si grand air que je ne sais plus… Ventre-veau ! que ne donnerais-je pour avoir ce laisser-aller impertinent, ce calme extravagant !… Mais voilà, moi, je suis un furieux… Au moindre mot, la colère m’étrangle… et alors je passe la parole à la dague ou à la rapière. »

Pendant que le jeune homme faisait ces réflexions, Pardaillan, sans s’occuper de lui, furetait partout comme s’il avait perdu quelque objet précieux.

– Que cherchez-vous ainsi ? demanda Jehan.

– Le roi n’avait-il pas un compagnon ? fit Pardaillan.

– La Varenne ?

– Ah ! c’était La Varenne !… Eh bien ! c’est lui que je cherche…

– Au fait, dit Jehan, il devrait être là, dans le ruisseau où il est allé rouler.

D’un geste, Pardaillan désigna la chaussée tout autour du perron. La Varenne avait disparu. C’est ce que Jehan le Brave dut reconnaître après avoir vainement exploré tous les coins d’ombre.

– Le drôle a pris la fuite, dit-il avec insouciance. Qu’il aille au diable !

– M’est avis, fit paisiblement Pardaillan, qu’il n’est pas allé bien loin. Le drôle, comme vous dites, a dû s’arrêter près d’ici, au Louvre… Vous allez le voir revenir à la tête d’une troupe chargée de vous arrêter, ou je me trompe fort.

– Vous croyez ?

– J’en suis sûr… Voyez plutôt !

Et en disant ces mots, Pardaillan montrait une troupe qui débouchait dans le bas de la rue, c’est-à-dire du côté où était situé le Louvre, et se dirigeait en courant droit à eux.

La Varenne, en effet, était revenu à lui au moment où Henri IV venait d’entrer chez Bertille de Saugis. Du premier coup d’œil, il reconnut la silhouette de l’homme qui l’avait si rudement frappé. Quant à Pardaillan, qu’il n’avait pas remarqué au moment de son algarade, il le prit pour un compagnon de celui qu’il qualifiait intérieurement de truand, de ribaud, de mauvais garçon et autres épithètes aussi flatteuses.

Il y avait du sbire et de l’espion chez cet honnête entremetteur. Il ne pouvait en être autrement, d’ailleurs. La Varenne se garda bien de bouger et se mit à écouter de toutes ses oreilles. Il étouffa un rugissement de joie lorsqu’il comprit que celui qu’il haïssait déjà outrageusement avait résolu d’attendre le roi, là, à cette porte. Pourquoi ? Pour le meurtrir évidemment, s’affirma-t-il.

Dès lors, sa résolution fut prise. S’échapper à la douce, courir au Louvre, heureusement très proche, et faire d’une pierre deux coups : se venger du misérable qui l’avait injurié et frappé et en même temps rendre un signalé service au roi. Ce qui n’était pas à dédaigner, si bien assise que fût sa faveur.

Mettant à profit l’obscurité et l’inattention des deux nocturnes causeurs, La Varenne parvint à s’éloigner en rampant sans avoir été remarqué. Lorsqu’il jugea qu’il se trouvait hors de vue, il se redressa d’un bond et courut d’une traite jusqu’au Louvre.

Le capitaine de service auquel il s’adressa était M. de Praslin. Dès les premiers mots du confident du roi, M. de Praslin comprit que le hasard lui fournissait peut-être l’occasion de rendre au souverain un de ces services qui assurent la fortune d’un courtisan. Il réunit à l’instant une douzaine de ses hommes, et guidé par La Varenne, il partit au pas de course. C’était sa troupe que Pardaillan venait de montrer à Jehan le Brave au moment où elle débouchait dans la rue de l’Arbre-Sec. Et il ajouta en l’observant du coin de l’œil :

– Voilà qui, je crois, va vous faire manquer à la parole que vous avez donnée à Sa Majesté.

– Pourquoi donc, monsieur ? fit Jehan avec un étonnement sincère.

– Mais, dit Pardaillan de son air le plus naïf, je suppose que vous n’allez pas rester ici. Résister me paraît difficile. Ils sont une dizaine, au moins.

Sèchement, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, le jeune homme dit :

– Vous supposez mal !… Fussent-ils mille, je ne bougerais pas davantage. Ils me tueront peut-être – encore n’est-ce pas sûr – mais je n’irai pas me déshonorer en manquant à ma parole.

– Pardon ! fit Pardaillan très paisible, je pensais que vous aviez des raisons de tenir à la vie. Il paraît que je me suis trompé. N’en parlons plus.

Jehan le Brave tressaillit et jeta un regard angoissé sur le logis de Bertille. Ce ne fut qu’un éclair. Sa physionomie reprit instantanément cette expression froidement résolue qu’elle avait l’instant d’avant. Et sur le même ton sec, presque agressif :

– Mais vous-même, monsieur, fit-il, je suppose que vous n’allez pas rester ici !… Vous n’avez rien promis à personne, vous… Vous pouvez vous retirer sans crainte de vous déshonorer.

A son tour, Pardaillan se fit glacial, et employant les mêmes expressions du jeune homme :

– Vous supposez mal !… Je me déshonorerais autrement que vous, en me retirant.

Un instant, Jehan le Brave eut l’intuition que ce singulier personnage ne restait que pour lui prêter main-forte. Son orgueil se révolta. Il fut sur le point de prononcer quelque parole irréparable. Mais un instinct de générosité qui sommeillait au fond de lui-même, sans qu’il s’en doutât, le sentiment vague, inconnu, naissant à peine, de la justice, de la beauté, de la délicatesse, lui firent comprendre que ce serait bien mal reconnaître la générosité de cet inconnu. Enfin, l’orgueil lui souffla qu’en répondant par une impertinence, il se rapetisserait devant cet homme dont il reconnaissait intérieurement la supériorité, et il sut se taire à temps.

Comme s’il avait compris ce qui se passait en lui, Pardaillan ajouta :

– D’ailleurs, moi aussi, j’ai promis à quelqu’un que j’estime au-dessus de tous les rois de la chrétienté.

– A qui donc ? fit Jehan, plus étonné du ton dont elles étaient prononcées que des paroles elles-mêmes.

– A moi-même, répondit Pardaillan avec une simplicité déconcertante.

Cependant le capitaine de Praslin et ses gardes approchaient des deux hommes immobiles au bas du perron.

– Les voici ! grinça La Varenne avec le rictus du fauve qui se délecte à la pensée de happer sa proie.

D’après ce que lui avait dit La Varenne, Praslin était persuadé qu’il avait affaire à deux coupe-jarrets. Il fut bien un peu surpris de voir qu’ils n’avaient pas tenté de fuir, mais il n’en chercha pas plus long, et de sa voix de commandement, rude et dédaigneuse, il commanda :

– Saisissez-moi ces deux drôles !

Comme s’ils n’avaient attendu que cet ordre, les deux hommes, immobiles jusque-là, ensemble, d’un même geste flamboyant, tirèrent deux longues rapières qui jetèrent dans la nuit des éclairs blafards. En même temps, une voix très calme, singulièrement hautaine, lança :

– Vous n’êtes pas poli, monsieur de Praslin !

Devant la soudaineté du geste, les gardes s’étaient arrêtés indécis. Leur hésitation fut d’ailleurs très courte. Ils tirèrent aussitôt l’épée du fourreau et ils allaient charger lorsque Praslin, étonné du ton de souveraine hauteur avec lequel cet inconnu venait de parler, étonné d’entendre prononcer son nom, les contint d’un geste, et d’un ton plus courtois :

– Qui êtes-vous, monsieur, vous qui me connaissez ?

– Je m’appelle le chevalier de Pardaillan.

– Monsieur de Pardaillan ! s’exclama Praslin d’une voix étouffée, l’ancien ambassadeur ?

– Lui-même, monsieur.

Praslin se tourna vers La Varenne et gronda à voix basse :

– Etes-vous fou, monsieur de La Varenne ?… Comment, vous me venez chercher au Louvre pour me lancer contre qui ? Contre un des plus fidèles de Sa Majesté. Vous me faites insulter l’homme que le roi estime le plus de toute la gentilhommerie ! Cordieu ! monsieur, je ne vous pardonnerai pas la gaffe que vous venez de me faire commettre… et le roi, je crois, ne vous le pardonnera pas davantage.

La Varenne frémit. Il avait sans doute entendu son maître parler de ce chevalier de Pardaillan et il ne doutait pas que le roi ne lui fît payer cher l’erreur qu’il venait de commettre. Mais c’était un esprit singulièrement astucieux et rusé. Il se remit vite et rendant vivacité pour vivacité, morgue pour morgue :

– Hé ! monsieur de Praslin, je ne vous ai point parlé de M. de Pardaillan, que je n’ai point l’honneur de connaître et qui, en tout cas, ne saurait être suspecté. Je vous ai parlé de son compagnon. Et pour celui-là, je vous réponds qu’il n’y a pas d’erreur possible.

q

Chapitre 6

Il avait eu soin d’élever la voix de manière que Pardaillan entendit les excuses détournées qu’il lui adressait.

– Au fait, murmura Praslin, ils sont deux !…

Il se tourna alors vers Pardaillan et se découvrant dans un geste galant :

– Veuillez m’excuser, monsieur de Pardaillan, mes paroles sont le fait d’un malentendu qui ne se fût pas produit si j’avais pu voir à qui j’avais l’honneur de parler.

– Monsieur de Praslin, fit Pardaillan en rendant courtoisement le salut, je l’ai bien compris ainsi et c’est à moi de m’excuser de la vivacité de ma réplique.

Et cérémonieusement, comme s’ils avaient été dans les antichambres du Louvre, les deux hommes se saluèrent pour marquer que l’incident était clos.

– Monsieur, dit alors Praslin, c’est à votre compagnon que j’en ai. Jehan le Brave allait répondre. Pardaillan lui coupa vivement la parole. En même temps un léger coup de coude lui disait : « Laissez-moi faire ! »

– Que lui voulez-vous donc, à mon compagnon ?

– Le prier de me suivre. Tout simplement.

– Impossible, monsieur, dit froidement Pardaillan.

– Ah !… Pourquoi ?…

– Parce que mon compagnon et moi nous attendons ici Sa Majesté… Service commandé, monsieur de Praslin. Vous qui êtes capitaine, vous devez connaître mieux que quiconque la valeur de ces mots.

– Diantre ! Je crois bien ! fit Praslin abasourdi. Et puis-je sans indiscrétion, savoir pourquoi vous attendez le roi ?

– Pour l’escorter jusqu’au Louvre.

Pardaillan parlait avec une imperturbable assurance. Le connaissant de réputation, Praslin n’avait aucune raison de douter de sa parole. Et au bout du compte, on remarquera que Pardaillan disait la vérité. Au fur et à mesure que se déroulait le dialogue que nous venons de transcrire, le capitaine perdait de son assurance et sa mauvaise humeur contre La Varenne allait en grandissant. Celui-ci le sentait. En outre, il comprenait que sa proie allait lui échapper. Son instinct malfaisant l’avertissait de quelque chose de louche que la présence du roi éclaircirait. Arrêter Pardaillan ? Il n’y pensait pas, et d’ailleurs il comprenait que Praslin refuserait d’agir contre un homme qui avait l’estime et la confiance du roi. Gagner du temps, amener Praslin et ses hommes à attendre la sortie du roi, voilà ce qu’il décida. Et prenant le capitaine à part :

– Faites attention, monsieur, lui dit-il à voix basse. Je ne suspecte pas M. de Pardaillan, qui est des amis à Sa Majesté, bien qu’on ne le voie jamais à la cour ; mais je vous donne ma parole que l’homme qui l’accompagne est bien celui qui a osé menacer le roi, celui qui m’a traîtreusement frappé et mis dans l’état que vous voyez. J’ajoute que cet homme me connaissait, puisqu’il m’a appelé par mon nom, en m’injuriant grossièrement. J’en conclus qu’il a reconnu mon compagnon et que c’est bien sciemment et méchamment qu’il a menacé le roi. Voyez quelle est votre responsabilité… Quant à moi, j’ai fait ce que mon devoir me commandait de faire. Quoi qu’il arrive, je suis couvert aux yeux de Sa Majesté.

– Diable ! diable ! murmura Praslin perplexe. Que faire ? Et en lui-même il ajoutait :

« La peste soit du ruffian qui m’a fourvoyé dans cette sotte aventure. »

– Il faut, dit vivement La Varenne, répondant à la question machinale du capitaine, il faut rester ici jusqu’à ce que le roi sorte.

– Cela est bel et bien, fit Praslin qui réfléchissait, mais j’ai entendu des personnages qui s’y connaissent un peu en loyauté et en bravoure, comme M. de Crillon, comme M. de Sully, comme M. de Sancy, sans compter le roi lui-même, j’ai entendu proclamer que le chevalier de Pardaillan était la loyauté et la bravoure mêmes. Je n’ai pas envie de me faire un ennemi de ce galant homme en lui faisant injure de le garder à vue comme un larron.

– Qu’à cela ne tienne. Retirez-vous ostensiblement. Seulement embusquez vos hommes dans le cul-de-sac Courbâton. De là, vous surveillerez la rue et pourrez intervenir s’il y a lieu.

Praslin lui jeta un coup d’œil de travers et, haussant les épaules, il s’approcha de Pardaillan.

– Monsieur de Pardaillan, dit-il, me donnez-vous votre parole que vous êtes ici sur l’ordre du roi et pour l’escorter ?

– Monsieur de Praslin, fit Pardaillan avec hauteur, puisque vous me connaissez, vous devez savoir que jamais je ne m’abaisse à mentir. J’ai eu l’honneur de vous dire que monsieur et moi attendons Sa Majesté pour l’escorter. Jusqu’au Louvre… Cela doit vous suffire, je pense.

– Il suffit, en effet, monsieur, dit Praslin en s’inclinant, je vous cède la place et vous exprime tous mes regrets du rôle ridicule qu’on vient de me faire jouer.

Et furieux, grommelant force injures à l’adresse de La Varenne, il se tourna vers ses hommes et commanda :

– En route pour le Louvre !… que nous aurions bien dû ne pas quitter.

A ce moment, venant de la rue Saint-Honoré, une troupe qui devait être nombreuse, à en juger par le bruit cadencé des pas, débouchait de la rue de l’Arbre-Sec. En même temps une autre troupe, précédée d’un homme à cheval, apparaissait dans le bas de la rue. Les deux troupes marchaient à la rencontre l’une de l’autre, en sorte que le groupe compact qui stationnait devant la maison de Bertille se trouvait pris entre ces deux forces, et que de Praslin et ses gardes, en se retirant, devaient forcément se heurter à la troupe guidée par le cavalier.

Pardaillan et Jehan le Brave avaient tout de suite aperçu les deux troupes. Ils se regardèrent une seconde. Ils souriaient tous les deux. Mais ce sourire devait être terrible, car ils s’admirèrent tous les deux intérieurement, un inappréciable instant. Et, d’un même mouvement, sans s’être concertés, mus par la même pensée, sans hâte, ils franchirent les trois marches et se postèrent sur le perron.

– Toutes les troupes de la garnison se sont donc donné rendez-vous ici ? remarqua Jehan avec un rire silencieux.

Pardaillan ne dit rien. Il paraissait réfléchir profondément et en réfléchissant, il laissait tomber sur le jeune homme, dont le visage étincelant semblait appeler la bataille, un regard chargé de compassion.

La Varenne, qui écumait de rage en voyant que Praslin, s’en rapportant à l’affirmation de Pardaillan, allait se retirer, La Varenne avait remarqué, lui aussi, la venue de ces deux troupes. Evidemment, ce ne pouvait être que des archers. Aussitôt, il résolut d’utiliser ces auxiliaires que le hasard semblait lui envoyer à point nommé. Dans cette intention, il se porta vivement au-devant du cavalier.

– Halte !… On ne passe pas ! lança une voix brève.

Docilement, La Varenne obéit à l’ordre. Mais il venait de reconnaître la voix, et débordant de joie haineuse, il rugit en lui-même :

– Le grand prévôt !… C’est le ciel qui me l’envoie !

Et à haute voix :

– Est-ce vous, monsieur de Neuvy ?

Avant que de répondre, le cavalier lança un ordre à voix basse, et aussitôt des torches furent allumées. Immédiatement, la troupe qui venait en sens inverse en fit autant. Et la rue se trouva éclairée par la lueur rougeâtre et fumeuse d’une demi-douzaine de torches que brandissaient des archers.

La Varenne put constater avec une intense satisfaction qu’il se trouvait bien en présence de messire de Bellangreville, seigneur de Neuvy, prévôt de l’hôtel du roi, grand prévôt de ferme, conduisant en personne un gros d’archers.

Le grand prévôt, de son côté, reconnut le confident du roi et, d’une voix étranglée par l’émotion :

– Le roi ? cria-t-il.

La Varenne comprit :

– Sain et sauf ! Dieu merci ! dit-il vivement.

– Jour de Dieu ! gronda Neuvy qui était livide, j’ai cru que j’arrivais trop tard !

Il aperçut alors le capitaine de Praslin et ses gardes :

– Ah ! vous étiez là, monsieur de Praslin ?… Il paraît que Sa Majesté avait été prévenue aussi… et c’est fort heureux, puisque malgré la plus grande diligence, j’arrive après la bataille.

Ses yeux se portèrent sur les deux statues sombres placées sur le perron. !

– Ah ! ah ! fit-il en souriant, ce sont les assassins ?… Je vais vous décharger de vos prisonniers, monsieur de Praslin, d’autant que, soit dit sans reproche, vous les gardez bien mal… Jour de Dieu ! ces sacripants devraient être au milieu de vos hommes et convenablement ficelés par de bonnes et solides cordes.

Le grand prévôt paraissait fort se réjouir de la maladresse de ce capitaine des gardes qui gardait si mal des prisonniers de cette importance.

Le capitaine, lui, ne comprenait rien aux paroles de Neuvy. En revanche, il comprenait très bien que quelque grave événement avait dû se produire, puisque le grand prévôt se donnait la peine de diriger lui-même une expédition. Et il se sentait pâlir à la pensée qu’il pouvait être rendu responsable.

– Voyons, voyons, fit de Praslin, de quelle bataille, de quels assassins, de quels prisonniers parlez-vous ?

– Mais, fit Neuvy interloqué, je parle des assassins du roi… ces deux scélérats que vous gardez si mal.

– On devait donc meurtrir le roi ?

– Ne le saviez-vous pas ?

– Je ne sais rien, cornes du diable !… Ceux-ci ne sont pas mes prisonniers et je ne les garde pas, ni bien ni mal… Quant à être des assassins, franchement ils n’en ont pas la figure.

Il y eut une explication.

Dans la soirée, vers neuf heures, on était venu aviser le grand prévôt qu’un spadassin, chef d’une bande de malandrins, avait résolu d’attenter à la vie du roi. Ce truand, ce chevalier de proie[4] , était un jeune homme qui se faisait appeler Jehan le Brave, que des rapports avaient déjà signalé à l’attention du grand prévôt. Le coup devait être fait à onze heures du soir, au moment où le roi se rendrait, accompagné seulement d’un ou deux intimes, chez une dame qui habitait rue de l’Arbre-Sec. Le grand prévôt s’était mis aussitôt à la tête d’une cinquantaine d’archers et il était parti sans perdre une minute. Mais de la rue Saint-Antoine, où se trouvait son hôtel, à, la rue de l’Arbre-Sec, la route était encore assez longue. Malgré tout, cependant, il arrivait une bonne demi-heure avant l’heure indiquée.

Ceci était l’explication de Neuvy.

La Varenne, qui triomphait, expliqua comme quoi le roi, dans son impatience, avait devancé l’heure fixée et était parti à neuf heures au lieu de onze. Il raconta l’agression de Jehan le Brave en l’amplifiant et en l’arrangeant à sa manière, bien entendu. Et comme preuve palpable et flagrante, il montra complaisamment son visage contusionné et son œil tuméfié.

Praslin raconta ce qui s’était passé entre Pardaillan et lui.

Ces explications étaient échangées à voix basse. Mais Pardaillan et Jehan le Brave avaient l’oreille fine. Ils purent saisir à peu près tout ce qui les concernait.

Pardaillan avait fixé son œil perçant sur son compagnon et il songeait :

– Ce jeune homme serait donc un redoutable chef de truands ?… C’est possible après tout. Il faut bien vivre… Et bien des grands seigneurs, à commencer par cet illustre cuisinier créé marquis de La Varenne, en continuant par cet honnête grand prévôt qui s’indigne si fort, en montant ainsi jusqu’au roi, tous – ou presque tous – ne vivent que de pillage et de rapine… Mais je crois que le sire de Neuvy exagère quelque peu… ou qu’il est mal informé. Il n’est pas besoin d’être grand physionomiste pour deviner qu’avec cette physionomie si fine, si étincelante, ces yeux si clairs, si loyaux, on ne peut pas être le lâche criminel dont parlent ces gens. Quant au prétendu attentat, je sais mieux que personne en quoi il consiste, puisque j’ai assisté à toute l’algarade. L’attentat – puisque attentat il y a – se réduit à avoir croisé le fer contre le roi… Je sais bien qu’on qualifie cela de crime de lèse-majesté !… Qu’est-ce que cela peut bien signifier, ce mot : lèse-majesté ?… Et pourquoi majesté ?…

« Ce jeune homme a défendu celle qu’il aime sans s’inquiéter de savoir si le larron d’honneur portait une couronne. Il me semble qu’il n’a fait que suivre la loi de la nature. Ainsi le père, l’époux, le frère, le fiancé qui livre sa fille, sa femme, sa sœur, sa fiancée à une Majesté sera couvert de titres, de richesses et, qui mieux est, sera honoré de tous, tandis que celui qui se refusera à cette honteuse complaisance sera honni, vilipendé, déchiré, meurtri !… Est-ce là la vraie justice ?… Moi aussi, il y a bien longtemps, hélas ! j’ai aimé une jeune fille, belle, pure, innocente, adorable, en tous points semblable à la jeune fille que ce jeune homme adore. Et je me souviens comme j’ai dû la défendre contre ces bêtes féroces titrées, maréchaux, ducs, princes et rois… Moi aussi, j’ai été couvert d’ignominie, pourchassé, traqué comme une bête malfaisante… Et si je ne suis pas mort cent fois déjà, c’est que, Dieu merci, j’avais, j’ai encore des griffes et des crocs de force à tenir tête à la meute enragée. Et pour défendre ma carcasse de pauvre hère hors la loi, j’ai dû en découdre plus d’un, et la meute était composée de princes, de ducs, de rois, de grands inquisiteurs, de papes… voire même de papesse !… et c’est, paraît-il, l’aberration, l’abomination, la désolation, la damnation, la fin des fins de tout ce qui est respectable et sacré !… »

Jehan le Brave de son côté se disait :

« Le grand prévôt a été avisé que je tuerais le roi, ce soir, à onze heures !… Et c’est moi qu’on a désigné, nommé par mon nom !… Qui pouvait savoir ?… Quand je me suis posté, sur le perron, j’ignorais à qui j’aurais affaire… Celui qui m’a dénoncé le savait, lui !… J’ai donc dans l’ombre un ennemi acharné à ma perte ?… Qui ?… Qui ?… Cherchons !… Nul au monde ne savait que je viendrais veiller ici, résolu à tuer quiconque essayerait d’entrer dans le logis par force ou par ruse… Nul, hormis la signora Léonora Galigaï !… Or, c’est la Galigaï qui m’a averti qu’un larron chercherait à s’introduire ce soir chez celle que j’aime… La Galigaï !… Elle savait donc, elle, que ce larron c’était le roi ?… Et c’est elle qui aurait fait avertir le grand prévôt !… Pourquoi ?… Le grand prévôt serait arrivé trop tard pour sauver le roi… oui, mais tudiable : il ne serait pas arrivé trop tard pour m’arrêter, moi !… Oh ! je devine !… J’entrevois un abîme d’infamies ! Ces machinations ténébreuses sont-elles possibles ?… Mais non, j’ai la fièvre, je suis fou !… Et pourtant !… Oh ! je saurai !… et alors, malheur à toi, Léonora ! malheur à toi, Concini ! si je ne me suis pas trompé ! »

Pendant que Pardaillan et Jehan le Brave songeaient de la sorte, ce qui, d’ailleurs, ne les empêchait pas d’avoir l’œil au guet, le grand prévôt, Praslin et La Varenne, après s’être expliqués, tenaient une sorte de conseil.

– Que comptez-vous faire ? demanda le capitaine, au fond enchanté d’être déchargé d’une opération scabreuse.

– Je vais arrêter ces deux hommes, dit le grand prévôt sans hésiter.

– A votre aise, fit Praslin. C’est une opération de police qui rentre dans vos attributions. Je n’ai donc pas à m’en mêler. Cependant, comme il paraît avéré que Sa Majesté est dans cette maison, comme il faudra bien qu’elle sorte tôt ou tard, enfin comme cette aventure ne me paraît pas très claire, je ne me retire pas. Je me mets à l’écart et j’attends le roi pour l’escorter ou le défendre s’il y a lieu… Ceci rentre dans mes attributions à moi.

Ayant dit, le capitaine rangea sa troupe, bien décidé à demeurer spectateur neutre de ce qui allait se passer.

Neuvy mit pied à terre aussitôt. Il s’avança jusqu’au bas du perron et, comme si Jehan le Brave n’eût pas existé pour lui, s’adressant à Pardaillan, qu’il salua très courtoisement, il dit, très poliment :

– Monsieur de Pardaillan, je me vois forcé, à mon très grand regret, de vous prier de me rendre votre épée… Ce n’est là, vous le comprenez bien, qu’une simple mesure de précaution toute provisoire.

– Monsieur de Neuvy, dit Pardaillan aussi poliment, j’ai le très grand regret de ne pouvoir accéder à votre demande.

– Vous refusez d’obéir, Monsieur ? fit Neuvy, stupéfait.

– Vous m’en voyez navré, désespéré !…, Mais vous comprenez, simple mesure de précaution.

Le grand prévôt s’était efforcé de ménager un personnage qui passait pour être en grande estime auprès du roi. Malgré que le ton narquois de ses réponses commençât de lui échauffer les oreilles, il eut la force de se contenir. Il fit une dernière tentative, et sur un ton plus froid :

– Oui ou non, êtes-vous fidèle et obéissant sujet de Sa Majesté ? fit-il.

– Cela dépend des moments, dit Pardaillan de son air le plus naïf. Brusquement, Neuvy changea d’attitude. Sa physionomie se fit rude et menaçante :

– Vos épées ! dit-il impérieux.

– Venez les prendre ! tonna Jehan le Brave exaspéré par l’attitude dédaigneuse que le grand prévôt affectait à son égard.

Neuvy mit le pied sur la première marche. Il était très froid, parfaitement maître de lui. Il était d’ailleurs bien persuadé qu’il n’aurait qu’à étendre le bras pour appréhender les deux rebelles. L’attitude de ces deux hommes lui apparaissait comme une bravade inutile, toute en paroles vaines. Quant à croire qu’ils seraient assez fous pour entrer en lutte, à eux deux, contre cinquante archers, il n’y pensa pas un instant. Pas davantage la pensée qu’il pouvait être menacé ne l’effleura. Il se sentait sous l’égide puissante de ses redoutables fonctions.

Neuvy mit donc le pied sur la première marche. Mais il n’alla pas plus loin. Il sentit la pointe d’une épée s’appuyer sur sa gorge et en même temps la voix de Jehan le Brave, effrayante à force de calme, prononça :

– Un pas de plus, monsieur, et vous êtes mort ! L’étonnement et non la crainte, arrêta net l’élan du grand prévôt.

Il se remit très vite, et comme il était brave, il voulut passer outre. Il sentit la pointe pénétrer dans sa chair pendant que la même voix tranchante ordonnait impérieusement :

– Reculez, monsieur, reculez ! ou, par le Christ, je vous tue !… Cette fois, le grand prévôt comprit que c’était sérieux. Il recula. Avec un calme admirable, il secoua d’une chiquenaude quelques gouttes de sang qui perlaient sur son pourpoint, et de sa voix rude :

– Faites-y bien attention, je commande au nom du roi !… Rendez-vous !

Il s’adressait à Pardaillan. Ce fut Jehan qui rugit :

– Non !

– Vous faites rébellion ?

– Oui !

De Neuvy haussa les épaules. Il se mit de côté et se tournant vers ses hommes, qui attendaient, impassibles :

– Saisissez-les ! dit-il froidement.

Quelques fenêtres s’étaient entrebâillées. Des têtes effarées apparaissaient de-ci, de-là. Et voici ce que virent ces curieux intrépides, à la lueur des torches fumeuses.

Les archers s’étaient élancés en groupe compact. Mais le perron n’était pas très large. Trois hommes seulement pouvaient passer de front. Encore, faute d’espace, étaient-ils loin d’avoir la liberté de mouvements désirable.

Les gens du grand prévôt n’avaient prêté aucune attention à cette disposition. Ils avaient le nombre pour eux, ils représentaient l’autorité, la victoire leur apparaissait certaine, facile. Ce fut en riant, en plaisantant, en se bousculant qu’ils s’élancèrent à l’assaut.

Mais lorsque les trois premiers furent montés sur la première marche, force fut aux autres de se placer derrière, où ils se mirent à pousser le premier rang en l’excitant par des imprécations variées et des plaisanteries énormes.

La rue, jusque-là calme et silencieuse, se remplit d’un vacarme assourdissant. De tous côtés, maintenant, les bourgeois paisibles, brusquement arrachés au sommeil, montraient des faces blêmes de terreur refoulée par la curiosité, à presque toutes les fenêtres environnantes.

Les deux rebelles, eux, ne riaient pas, ne plaisantaient pas, se tenaient raides, immobiles, muets. La pointe de la rapière large, démesurément longue, appuyée sur le bout de la botte, ils attendaient avec une froide intrépidité l’instant propice pour attaquer.

Et soudain les deux bras se détendirent. Il y eut, au-dessus du groupe grouillant des archers, un double tourbillon d’acier fulgurant. Les pointes plongèrent, se relevèrent, tourbillonnèrent à nouveau avec la rapidité de la foudre. Et des hurlements de douleur éclatèrent dans les rangs des assaillants.

Le même tourbillon vertigineux recommença, entremêlé de coups de pointe et de revers foudroyants. Et de nouveaux hurlements, suivis de plaintes et de râles, se firent entendre du côté des assaillants.

Cette fois, ce fut la débandade !

Pris de panique, les archers reculèrent précipitamment et, en bonds désordonnés, se mirent hors de l’atteinte du tourbillon mortel.

Un silence de stupeur plana sur les acteurs et les spectateurs de cette scène extraordinairement rapide.

Quelques secondes, en effet s’étaient écoulées à partir du moment où les archers s’étaient élancés jusqu’au moment où ils durent se replier en désordre, et le grand prévôt, écumant de rage et de stupeur, put constater que six de ses hommes étaient déjà hors de combat. Trois ou quatre autres avaient reçu des estafilades plus ou moins douloureuses.

Et les deux enragés, sans une égratignure, la pointe de l’épée de nouveau baissée, repliés sur eux-mêmes, dominaient toute la scène, encore une fois pétrifiés dans une pose d’attente qui était en même temps une attitude de défi.

Et ils étaient admirables tous les deux. Le vieux, extraordinairement calme, l’air indifférent, une lueur malicieuse dans les yeux, un sourire narquois aux lèvres. Le jeune, hérissé, étincelant, le regard fulgurant, la lèvre retroussée laissant à découvert ses dents blanches de jeune loup. Le vieux, désabusé, attendant avec un flegme imperturbable qu’on attaquât pour se défendre. Le jeune, bouillonnant d’ardeur réfrénée, ne se contraignant à la défensive que pour se modeler sur son compagnon, mais rongeant impatiemment son frein, aspirant de toutes ses forces à l’offensive. Et c’était bien cela qui le travaillait, car de sa voix vibrante il s’écria :

– Si nous chargions ces valets de bourreau ?…

Mais Pardaillan avait sans doute son idée. Peut-être se rendait-il mieux compte que son jeune compagnon de la gravité de leur situation. Peut-être avait-il simplement résolu de s’en tenir à cette vigoureuse défensive. Toujours est-il que, tout en admirant la bravade, il répondit par un haussement d’épaules dédaigneux.

Et Jehan le Brave, qui n’avait jamais su ce que c’était d’obéir dans le combat, accepta sans révolte de se plier à une volonté autre que la sienne.

C’est que si Pardaillan admirait l’ardeur de son jeune compagnon, celui-ci, plus vivement encore, admirait l’extraordinaire sang-froid de cet homme qui lui apparaissait comme le modèle le plus accompli sur lequel il pût se régler.

Tout à coup, au milieu du silence relatif qui s’était établi, retentit un cri de douleur horrible. C’était La Varenne qui venait de le pousser.

Que lui arrivait-il donc !… Ceci :

La Varenne n’avait pas douté un seul instant de l’issue de l’action. L’arrestation des deux hommes lui paraissait inévitable. Il n’en voulait pas à Pardaillan. Qu’on le tuât, qu’on l’arrêtât ou qu’il se tirât complètement d’affaire, peu lui importait. En revanche, il s’intéressait particulièrement à Jehan le Brave. Celui-là le couvait d’un regard féroce et il exultait à la pensée que l’insolent serait livré au bourreau.

Aussi, lorsque les archers s’étaient élancés, il n’avait pas manqué de le leur désigner en criant :

– Prenez-le vivant !… Celui-là appartient au bourreau !

Lorsqu’il vit la vigoureuse défense des deux assiégés, il comprit, la rage au cœur, que cette arrestation, qui lui paraissait assurée, pouvait ne pas se faire et qu’il ne tenait pas encore sa vengeance.

Il résolut aussitôt de venir en aide aux hommes du grand prévôt et d’essayer de faire lui-même la besogne que ces maladroits étaient en train de gâcher.

Furtivement, il se glissa vers un des côtés du perron. Son intention était, en utilisant le pilier pour se dissimuler, de se hisser sur le perron, derrière Jehan le Brave, et de le mettre hors de combat en le frappant aux jambes.

Il avait réussi à se faufiler derrière celui qu’il voulait frapper, sans avoir été aperçu. Pour accomplir son projet, il n’avait pas besoin de se hisser debout sur le perron. Il suffisait que son buste émergeât suffisamment pour qu’il pût atteindre aux jambes celui qu’il rêvait de livrer au bourreau.

Un instant, il put croire qu’il allait réussir. Déjà, il allongeait le bras pour frapper. Et Jehan ne paraissait pas se douter du danger qu’il courait. Mais, au moment où La Varenne, avec un rugissement de joie, frappait au jarret qu’il voulait trancher, sans se retourner, Jehan le Brave, qui le guignait du coin de l’œil sans en avoir l’air, d’un coup de revers foudroyant, le cravacha en plein visage.

Le rugissement de joie se changea en un hurlement de douleur, et La Varenne, la joue effroyablement zébrée, aveuglé par le sang, tomba à la renverse et ne se releva pas.

De Neuvy, cependant, avait retenu d’un geste ses hommes qui, furieux de la correction reçue, voulaient se ruer à un nouvel assaut. Le grand prévôt réfléchit. Il se trouvait en présence de deux adversaires qui n’étaient pas à dédaigner. Ils venaient de le prouver. Il fallait cependant que force restât aux agents de l’autorité. Il le fallait de toute nécessité. Néanmoins, il ne fallait pas non plus que cette double arrestation coûtât trop cher.

Que deux hommes eussent tenu en échec cinquante archers commandés par le grand prévôt lui-même ; qu’ils en eussent mis six hors de combat et blessé légèrement trois ou quatre autres, c’était énorme. Il était à présumer que le roi ne féliciterait pas le sire de Neuvy. Il était inadmissible que ces deux hommes fissent d’autres victimes. La situation du grand prévôt était en jeu.

Et voici quel fut le dispositif adopté par de Neuvy :

Il rangea ses hommes en un demi-cercle, sur deux rangs. Ces hommes devaient marcher droit au perron, l’assaillir en même temps de face et des deux côtés et cerner ainsi les deux rebelles. En outre, il ne s’agissait plus d’arrêter simplement. Morts ou vifs, les deux hommes devaient être saisis.

Sur le signal de leur chef, les archers s’ébranlèrent, enserrant les rebelles dans un cercle de fer.

Sur le perron, Pardaillan et Jehan le Brave virent la manœuvre. Ces deux hommes, qui ne se connaissaient pas, avaient d’étranges affinités. Tous deux possédaient la même sûreté de coup d’œil extraordinaire. Tous deux avaient la même promptitude de décision suivie de mise à exécution immédiate. Enfin, Jehan le Brave, plus jeune, plus ardent, plus violent, plus en dehors que Pardaillan, au moment de l’action, retrouvait instantanément un sang-froid presque égal à celui qu’il admirait si fort chez son compagnon.

De tout ceci il résulte que sans se concerter, sans se dire un mot, après un simple coup d’œil échangé, ils trouvèrent et adoptèrent la tactique convenable.

Ils se placèrent dos à dos, solidement campés au milieu du perron, de façon à faire face de tous les côtés à la fois. Et d’un même geste, ils recommencèrent la manœuvre : le tourbillon fantastique qui les couvrait.

D’ailleurs ils ne se faisaient aucune illusion : ils savaient qu’ils succomberaient fatalement sous le nombre. La résistance serait plus ou moins longue : c’est tout.

De nouveau les deux rapières étincelantes pointèrent dans le tas, tourbillonnèrent à droite, à gauche, partout à la fois. Les archers fourragèrent, piquèrent avec frénésie. Par là-dessus des exhortations, des menaces effroyables, des insultes extravagantes, des cris de douleur.

Mais cette fois, l’élan des assaillants était méthodique et combiné, ils ne cédèrent pas.

– Ils en tiennent ! Ils en tiennent ! crièrent quelques voix. C’était vrai, Pardaillan et Jehan le Brave étaient couverts de sang, déchirés, en lambeaux, depuis les pieds jusqu’à la ceinture. Mais les pourpoints, c’est-à-dire les poitrines, étaient encore intacts. Ce n’étaient là que simples égratignures sans conséquences. Les habits et les bottes étaient plus endommagés que la peau.

Mais tout à l’heure, dans un instant, les archers envahiraient le perron et alors, ils pourraient atteindre les poitrines.

Le cercle s’était rétréci. Lentement, progressivement, les assaillants, se poussant, se portant mutuellement, gagnaient du terrain, montaient les marches, enjambant les côtés.

C’était la fin. La résistance des deux enragés allait être brisée.

A ce moment, une voix impérieuse commanda :

– Bas les armes !… Tout le monde ! Les archers s’arrêtèrent net.

Le grand prévôt gronda une imprécation et se retourna furieusement du côté d’où était partie la voix. Il vit un homme qui s’avançait vivement dans le cercle de lumière.

– Le roi ! cria de Neuvy qui se découvrit aussitôt, tandis que ses hommes présentaient les armes.

Sur le perron, Pardaillan et Jehan le Brave, d’un même geste large, emphatique, saluèrent de l’épée, sans qu’il fût possible de savoir si ce salut s’adressait au roi ou aux vaincus. (Tout compte fait, ils pouvaient se considérer comme vainqueurs, puisqu’ils étaient libres, indemnes, ou à peu près, alors que nombre de leurs adversaires étaient encore étendus sur la chaussée.) Puis, avec une tranquillité qui tenait du prodige, ils rengainèrent ensemble, automatiquement, et se tinrent raides, talons joints, comme à la parade.

Mais ils se guignaient mutuellement du coin de l’œil et ils se souriaient gentiment tous les deux. On voyait que chacun était content de l’autre. Et ils avaient si fière allure tous les deux que le roi lui-même s’oublia un instant à les contempler avec une visible admiration.

Cependant, Pardaillan, du bout des lèvres, pour son seul compagnon, murmura :

– Il était temps, je crois !

Et en même temps, il observait Jehan sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui attend avec curiosité ce qu’on va lui répondre.

Franchement, très simplement, le jeune homme répondit entre haut et bas :

– Ma foi, oui !

q

Chapitre 7

Cérémonieusement, Bertille avait conduit le roi dans un petit cabinet, sorte d’oratoire très simple.

Cet oratoire était situé sur le derrière de la maison. L’unique fenêtre qui l’éclairait donnait sur le cul-de-sac Courbâton. C’est ce qui explique pourquoi le roi avait tant tardé à intervenir, avait même failli arriver trop tard pour arrêter les archers alors que, sur le devant, toute la rue était depuis longtemps réveillée et mise en émoi par le vacarme de l’arrestation mouvementée.

Henri se laissa choir dans un fauteuil et considéra un moment, d’un air rêveur, la jeune fille qui se tenait droite devant lui, dans une attitude très digne.

Après avoir rêvé un moment, il fit entendre un gros soupir et, doucement :

– Asseyez-vous, mon enfant, dit-il.

Docilement, sans un mot, la jeune fille prit place dans le fauteuil que lui désignait le roi, en face de lui.

Une fois encore, Henri la considéra attentivement en silence, soupira encore un coup et finalement :

– Vous êtes bien la fille de Blanche de Saugis ?

Doucement, sans provocation, sans aigreur, mais avec une singulière froideur, et comme si elle eût voulu d’un seul coup donner tous les renseignements qu’elle pressentait que le roi allait lui demander, la jeune fille répondit :

– Je suis bien la fille de Blanche de Saugis, morte de douleur et de honte en me donnant le jour, voici bientôt seize ans. Je suis bien une enfant naturelle… une bâtarde, comme disent les méchants, ma mère n’ayant pas eu d’époux légitime… Le petit domaine de ma mère est situé dans le pays chartrain, non loin de Nogent-le-Roi… Je suis bien celle que vous croyez et mon père est… celui que vous connaissez.

Ces paroles étaient prononcées avec une simplicité si digne, sur un ton de tristesse et de résignation si poignant que le roi, comme honteux, courba la tête.

Machinalement, avec une émotion qu’il ne parvenait pas à maîtriser, il murmura :

– Ma fille !…

Son émotion venait de ce qu’il pensait à son amour pour cette enfant qui se trouvait être sa fille. Sa honte et sa gêne venaient surtout de ce qu’il se rappelait dans quel but infâme il avait cherché à se faufiler chez elle.

En songeant qu’autrefois il s’était introduit de la même manière chez la mère, il avait abusé violemment d’elle comme il avait rêvé de le faire de sa fille, l’horreur que lui inspirait cette tentative hors nature réveillait en lui le remords d’une action honteuse depuis longtemps oubliée.

Car, rendons-lui cette justice, la découverte qu’il venait de faire avait déraciné l’amour en lui. Pour le moment, du moins, il ne voyait que sa fille. Et, très sincèrement, il se détestait d’avoir pu la souiller d’une pensée turpide.

Cette émotion dont elle ne pouvait comprendre le sens, on eût dit qu’elle surprenait et inquiétait la jeune fille.

Si le roi n’avait été si absorbé par ses souvenirs, il aurait été frappé de l’étrange expression de froideur de ces yeux ordinairement si doux, qui le dévisageaient avec angoisse. Il aurait remarqué le voile qui se répandit sur ce front si pur ; la crispation nerveuse de ces traits si fins et si délicats, le tressaillement douloureux qui la secoua toute lorsqu’elle l’entendit murmurer sourdement : « Ma fille ! »

Mais le roi ne remarqua rien. Il méditait toujours.

Après s’être consciencieusement morigéné, il s’avisa de songer que ce qu’il avait pris pour de l’amour, c’était tout simplement l’instinct paternel qui l’avertissait. Il se rappela fort à propos combien il avait été inquiété par cette ressemblance qu’il ne parvenait pas à fixer et il conclut en se disant :

– Mon cœur avait deviné que cette adorable enfant était ma fille. Et cela suffit pour ramener le calme dans son esprit désemparé. Restait la question de l’attentat commis autrefois. C’était si loin !…

Ce qui était moins excusable, c’était l’abandon de l’enfant. Mais cela se pouvait encore réparer. Déjà, avant de savoir ce qu’il avait appris si inopinément, il avait résolu de s’occuper de l’enfant de Blanche de Saugis. Maintenant qu’il était sous le charme puissant de cette radieuse jeunesse, de cette idéale beauté, il sentait naître en lui l’orgueil d’être le père de cette merveille. Et il se disait qu’il ferait pour elle, avec joie, cent fois plus que ce qu’il aurait fait par pur scrupule de conscience. A la dérobée, il admirait la gracieuse jeune fille et il se confirmait dans sa résolution de réparer royalement son long oubli et il se disait :

– Jarnidieu ! cette belle fille sera l’ornement de ma cour. Je la doterai magnifiquement, je la marierai à l’un de mes amis, elle ne me quittera plus, et s’il ne tient qu’à moi, elle sera heureuse. Pour être tardive, la réparation n’en sera pas moins complète. Je lui dois bien cela.

A évoquer un avenir qu’il voyait riant et paisible, à énumérer les bienfaits dont il se promettait de la couvrir, il s’attendrissait, et sous le coup de cet attendrissement, il lui tendit les bras, en répétant :

– Ma fille !

En la reconnaissant pour sa fille, en lui ouvrant ses bras, il croyait se montrer très affectueux. Il était persuadé qu’elle allait se jeter sur son sein, accepter avec joie et reconnaissance son étreinte, lui donner le nom de père.

Il n’en fut pas ainsi.

A son grand étonnement, Bertille ne bougea pas. Elle secoua doucement la tête et sur un ton d’inexprimable mélancolie, elle murmura :

– Je n’ai pas de père, hélas !… Je n’en aurai jamais.

Henri se mit à l’étudier attentivement, ce qu’il n’avait pas encore songé à faire, ébloui qu’il était par tant de grâce et d’exquise jeunesse.

Il fut frappé alors de l’extrême réserve de son attitude d’une suprême dignité. Elle fixait sur lui un regard profond, un peu triste, nullement impressionné ni par la majesté royale ni par l’autorité paternelle.

Et il comprit que cette jeune fille, dont le malheur avait mûri la raison, était un caractère énergiquement trempé qui ne se laisserait pas éblouir par le rang et la fortune entrevus, ni leurrer par des raisonnements captieux. Il comprit qu’il se trouvait en présence d’un juge sévère à qui il fallait rendre des comptes et non pas d’une enfant heureuse de trouver un père à qui le titre de roi que possédait ce père suffirait pour lui faire oublier tout un passé d’amertume et de tristesse.

Il avait espéré éviter des explications plutôt embarrassantes en provoquant des effusions. Il vit, non sans ennui, qu’il s’était trompé.

Mais au fond, comme il était juste, il se dit qu’elle était en droit, dans une certaine mesure, de lui garder rigueur de son abandon passé ; que, du fait de cet abandon, il n’avait aucune autorité sur elle, d’autant qu’il n’entrait pas dans son idée de la reconnaître officiellement, comme il avait fait de ses autres enfants naturels. Enfin, il s’avoua qu’il ne pouvait pas non plus faire intervenir son autorité royale, étant données les conditions particulièrement scabreuses dans lesquelles il s’était introduit auprès d’elle.

Il résolut donc de se résigner à l’inévitable explication, à se montrer patient et bienveillant, à s’efforcer de la conquérir par de bonnes paroles et de bons procédés, quitte à parler en maître si elle se montrait irréductible.

Pour lui montrer qu’il comprenait sa réserve et ce qui en était la cause, il dit sur un ton compatissant :

– Vous avez beaucoup souffert, mon enfant ?

Sans acrimonie, simplement, elle répondit :

– J’ai été très malheureuse, en effet, Sire.

– Par ma faute, je le sens. Il ne faudrait pas cependant me croire plus coupable que je ne le suis réellement. Plus tard, mon enfant, vous comprendrez que les princes ne vivent pas pour eux, mais pour les peuples dont ils ont la garde. Ils ne peuvent pas toujours suivre les impulsions de leur cœur.

Vivement, elle interrompit :

– Votre Majesté se trompe si elle croit que ma réponse sous-entend un blâme, si léger soit-il. Jamais il n’est entré dans ma pensée de demander la moindre explication au roi, en tout ce qui me concerne, encore moins de censurer sa conduite à mon égard. Le roi est le maître. Il n’a de comptes à rendre qu’à sa conscience. Je prie Votre Majesté de croire que je ne l’oublierai pas.

Ces paroles, auxquelles il était loin de s’attendre, surprirent agréablement le roi. Délivré de l’appréhension d’une explication pénible, il retrouva sur-le-champ sa bonne humeur. Quittant son fauteuil, il se mit à arpenter l’oratoire d’un pas vif et allongé et, tout en marchant, il s’écriait joyeusement :

– Jarnidieu ! Voilà qui est bien dit ! Je vois que vous êtes aussi sage que belle… et ce n’est pas peu dire. Aussi je ne veux pas être en reste de générosité avec vous. Je confesse que j’eus des torts… Ne dites pas non ! J’eus des torts graves que je dois et veux réparer. Le soin de votre avenir me regarde désormais. Je veux faire de vous la plus heureuse, la plus enviée des femmes. Assurez-vous que vous me trouverez toujours prêt à réaliser vos désirs, autant qu’il sera en mon pouvoir.

Gravement, elle répondit :

– S’il en est ainsi, j’oserai donc demander une grâce au roi. En échange de quoi je le tiendrai quitte de tout ce qu’il croit devoir me promettre.

– Parlez, et si ce que vous avez à me demander n’est pas impossible, foi de gentilhomme, c’est accordé, s’écria vivement le roi, charmé de la voir de si bonne composition.

Bertille parut réfléchir une seconde… Non qu’elle hésitât à formuler sa demande, mais parce qu’elle cherchait les termes dans lesquels elle la présenterait.

– Puis-je savoir, dit-elle, quelles sont les intentions du roi au sujet de ce jeune homme qui l’attend à ma porte ?

Henri était loin de s’attendre à une pareille demande. Il s’arrêta net devant la jeune fille et fixa sur elle un regard scrutateur en songeant à part lui :

– Voilà donc où le bât la blesse !

Bertille supporta cet examen sans manifester le moindre embarras. Dans son regard si candide, si franc et si pur, le roi ne lut pas d’autre sentiment que l’anxiété. Il eut un demi-sourire malicieux et, avec une brusquerie affectée :

– D’abord, fit-il, qui vous a dit qu’il a été assez fou pour m’attendre ?

Avec une assurance déconcertante, elle dit ingénument :

– Puisqu’il l’a promis !

– Au fait, dit Henri en l’observant, vous le connaissez sans doute mieux que moi et savez par conséquent si on peut se fier à sa parole ?

– Mais je ne le connais pas !… Je ne lui avais jamais adressé la parole avant ce soir !… Je ne sais son nom que parce qu’il s’est nommé à Votre Majesté devant moi, tout à l’heure !

Il n’y avait qu’à la regarder pour être convaincu qu’elle disait vrai.

Le roi ne douta pas un seul instant. Mais il avait son idée, et il poursuivit :

– Si vous ne le connaissez pas, comment pouvez-vous savoir ?

– Oh ! Sire, vous n’avez donc pas regardé son visage ?… Je ne suis qu’une petite fille ignorante, mais il me semble qu’avec une physionomie pareille on ne ment pas, on tient ce qu’on a promis.

– Soit, mettons qu’il en est ainsi que vous dites. Que vous importe ce que j’ai décidé à l’égard de ce jeune homme ? Pourquoi, surtout, vous intéressez-vous à lui ?

– C’est pour moi, pour me défendre, qu’il a osé braver la colère de Votre Majesté.

– Eh jarnidieu ! de quoi se mêle-t-il ?… Et d’abord, pourquoi et de quoi vous défendre ?… Vous n’étiez pas menacée que je sache !

– En êtes-vous bien sûr, Sire ?

Henri tressaillit. La voix si douce, si mélodieuse de la jeune fille, venait de prendre brusquement une intonation sévère qui résonna à son oreille comme une accusation directe. Il voulut la dévisager, mais dans ce regard si clair, obstinément fixé sur le sien, il lut une expression de reproche si significative que, pour dissimuler son trouble, il se hâta de reprendre sa marche à travers l’oratoire, en lui tournant le dos.

– Enfin, reprit-il après un silence, comment ce jeune homme s’est-il trouvé là à point nommé ?… Il passe donc ses nuits à veiller sur votre seuil ?… De quel droit ?…

– Je ne sais pas.

Et, en disant ces mots, pour la première fois, elle rougit. Henri, qui ne la perdait pas de vue, reprit :

– Vous ne savez pas ?… Eh bien, je le sais, moi, et je vais vous le dire : c’est qu’il vous aime.

Il pensait, par cette affirmation brutale, lancée d’une voix courroucée, la couvrir de confusion. Il croyait qu’elle allait rougir, baisser pudiquement les yeux, se récrier, jouer en un mot la comédie de convention en pareil cas. Il la voyait en tous points semblable aux jeunes filles de sa cour. Il dut reconnaître qu’il s’était étrangement trompé.

Très simplement, elle laissa éclater son ravissement. Elle joignit nerveusement ses mains blanches, leva ses yeux extasiés en une muette action de grâces, et dans un murmure très doux, pour elle-même :

– Oui, je me disais que tant de bonheur n’était pas fait pour moi. Mais, maintenant, je le sens, je le vois, il m’aime.

– Et vous aussi, vous l’aimez, avouez-le, cria le roi avec colère. Avec cette même franchise qui stupéfiait et déconcertait Henri, elle dit doucement :

– Pourquoi ne l’avouerais-je pas ?… Quand je le voyais passer si fier et si hardi sous ma fenêtre, quand son œil étincelant se posait sur moi très doux et m’enveloppait de sa caresse, j’étais heureuse sans savoir pourquoi. Je ne savais pas que c’était cela l’amour… je ne savais pas si je l’aimais et s’il m’aimait, lui !… Quand je l’ai vu se dresser menaçant devant vous et vous interdire l’approche de ma porte, j’ai été bien heureuse. Je vous ai reconnu tout de suite. Lui aussi, j’en suis sûre, vous avait reconnu… Et pourtant, il n’a pas hésité… La pointe de sa rapière a menacé votre poitrine… la poitrine du roi !

– Ah ! par la mordieu ! je vous conseille de ne pas me rappeler ce bel exploit ! gronda le roi.

Comme si elle n’avait pas entendu, elle reprit en s’exaltant à mesure :

– J’ai compris que s’il osait cette chose prodigieuse, c’est qu’il m’aimait… moi !… et j’ai été heureuse au-delà de tout. Et j’ai regardé, j’ai écouté passionnément, et j’ai vu qu’il allait vous tuer… Alors, sachant qui vous étiez pour moi, je me suis dit que je ne pouvais pas lui laisser répandre votre sang… et je suis intervenue à temps. Lui, il s’est mépris sur le sens de cette intervention. Je ne sais pas ce qu’il a cru, ce qu’il a pensé… mais j’ai deviné qu’il voulait mourir, que cette folle bravade de s’engager à vous accompagner au Louvre, c’était une manière de suicide… pour moi… à cause de moi… Et j’ai senti mon sang se glacer dans mes veines, et la lumière s’est faite en moi. J’ai compris que s’il mourait, je mourrais aussi, parce que, moi aussi, je l’aimais !

Elle n’avait pas parlé pour le roi. Elle avait pensé tout haut. Et maintenant qu’elle avait laissé déborder son cœur, se grisant, se berçant, se persuadant elle-même au son de sa propre voix, maintenant, elle poursuivait son rêve par la pensée, le teint animé, l’œil brillant, le corail de ses lèvres entrouvert par un sourire infiniment doux. Elle paraissait avoir complètement oublié la présence du roi qui, tout rêveur, la contemplait d’un œil émerveillé.

Et de fait elle était adorable dans sa pose chastement abandonnée qui eût inspiré un peintre de génie.

– Sornettes que tout cela, s’écria enfin Henri, chimères auxquelles il ne faut plus penser.

Bertille pâlit affreusement et fixant sur lui un regard anxieux, elle balbutia :

– Que veut dire le roi ?

– Je veux dire que les rêves, les projets en rapport avec votre situation présente de jeune fille pauvre et obscure ne concordent plus avec la situation brillante que sera la vôtre demain. Il vous faut dire adieu au passé misérable et avoir des ambitions conformes au rang élevé qui sera le vôtre.

Une fois encore cette fille, décidément déconcertante, qui paraissait n’avoir aucun sens des idées les plus respectables – puisque tout le monde les voyait ainsi – cette fille étrange, malade assurément, eut le don de stupéfier le roi.

En effet, au lieu de l’explosion de joie et de reconnaissance à laquelle il était raisonnablement en droit de s’attendre, Bertille montra un visage bouleversé par la douleur, et joignant les mains dans un geste d’imploration, vivement, ardemment, elle s’écria :

– Je supplie Votre Majesté de ne point s’occuper de moi. Le rang et la grandeur ne me tentent point. Je vous jure que je ferais fort triste figure à votre cour, Sire. Ma situation, qui vous paraît misérable, me paraît, à moi, très enviable et très fortunée. Ma médiocrité ne me pèse pas. Loin de là, elle m’est chère et précieuse. Je me trouve très heureuse comme je suis et ne demande qu’une grâce, c’est de demeurer toujours dans la même situation.

Ebahi, décontenancé, Henri songeait :

– Quelle diable de fille est-ce là ?… Je lui offre la fortune, une fortune qui éblouirait les plus riches et les plus puissants, et elle ne manifeste que terreur et désespoir.

Et tout haut, montrant le mobilier très modeste :

– Mais, c’est la misère, ici ! Je vous offre un hôtel à vous. Vous aurez une maison montée comme une princesse, une nuée de laquais, femmes de chambre, écuyers, pages, dames de service, gentilshommes… Cent mille livres de rentes perpétuelles, un titre, marquise, par exemple, en attendant que je vous marie à quelque prince que nous choisirons jeune, brave et beau. Songez à ce que je vous offre. Réfléchissez avant de dire non.

Avec une sorte de colère, elle s’écria :

– Je ne veux rien, ni titres, ni rentes, ni mari !… Je ne demande qu’une chose : demeurer comme je suis. Les joyaux de ma mère constituent une petite fortune. Mon domaine de Saugis me rapporte bon an mal an deux mille livres de rentes. Je suis riche, Sire. Je ne dépense même pas mes revenus et les pauvres ont une part supérieure à celle que je me réserve. Je n’ai pas besoin de réfléchir… il y a des années que j’ai réfléchi à ce que je ferais si l’éventualité actuelle se présentait. Je vous supplie humblement mais fermement de m’oublier, de me laisser telle que je suis. Ma gratitude envers vous sera infinie si vous m’accordez cette grâce.

– Jarnidieu ! c’est de la folie !… Et tout cela parce que vous avez rencontré un aventurier !…

La jeune fille se redressa. Son gracieux visage prit une expression de fermeté qui allait presque jusqu’à la dureté, et froidement :

– J’ai eu l’honneur de demander au roi ce qu’il compte faire à l’égard de ce jeune homme qu’il qualifie d’aventurier ?

Une lueur malicieuse passa dans l’œil rusé du Béarnais, qui, sans doute, avait déjà résolu la question dans son esprit.

– Savez-vous de quel crime il s’est rendu coupable ? dit-il négligemment, en observant sa fille.

Bertille pâlit légèrement, mais néanmoins répondit d’une voix ferme :

– Oui. On appelle cela crime de lèse-majesté !

– Eh bien, il subira la peine que comporte ce crime.

La jeune fille pâlit davantage encore. Mais sa voix garda la même fermeté et il sembla même au roi qu’il y avait comme une intention menaçante dans la manière dont elle dit :

– Ceci est bien irrévocable ? Rien ne pourra vous faire revenir sur cette résolution ?

– Rien ! dit froidement le roi. Et, en lui-même, il ajouta :

– Jarnidieu ! Je suis curieux de voir ce qu’elle va faire.

Maintenant, Bertille était livide. Mais, chose étrange, elle gardait malgré tout un calme extraordinaire. Elle se leva, et toute droite devant son père, le regardant droit dans les yeux, elle dit d’une voix qui n’implorait pas, une voix morne, lasse, brisée :

– Sire, c’est la fille de Blanche de Saugis qui vous demande grâce pour celui qu’elle aime. La fille de Blanche de Saugis, entendez-vous bien, Sire ?

Henri, devant cet air solennel, eut une imperceptible hésitation. Mais il avait résolu de pousser la jeune fille à bout, et glacial, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, il trancha :

– Blanche de Saugis elle-même surgirait de son tombeau pour implorer cette grâce que je dirais encore : Non !

Bertille secoua doucement la tête comme si elle eût voulu dire : c’est bien ! je m’y attendais ! Et tout haut :

– Dieu m’est témoin, Sire, que je voulais vous éviter la honte de fouiller le passé, la honte plus terrible encore d’élucider le présent…

– Que voulez-vous dire ? interrogea Henri, vaguement inquiet.

– Vous le saurez bientôt… Si j’étais seule en cause je me serais tue… vous le savez. Mais c’est celui que j’aime que vous menacez, vous !… Je parlerai donc. Et si ce que j’ai à dire vous écrase de honte, ne vous en prenez qu’à vous-même. C’est vous qui l’aurez voulu.

– Que de grands mots dans une si petite bouche, railla Henri qui commençait à regretter sa curiosité.

Dédaigneuse de l’interruption, Bertille commença :

– Voici seize ans de cela, un homme, parce qu’il avait titre de roi et parce qu’il avait sans doute trop bien dîné, par un soir de printemps, semblable à celui-ci, s’introduisait subrepticement chez une jeune fille innocente et pure. L’homme, vous le connaissez : c’est vous, Sire. La jeune fille, c’était ma mère… Remarquez que je raconte simplement les faits sans les commenter. A vous qui ne voulez pas faire grâce à un homme coupable d’avoir croisé sa rapière contre votre épée – comme si la rapière d’un loyal gentilhomme ne valait pas l’épée d’un roi, qui a fait ce que vous avez fait – à vous, dis-je, moi, la fille de la victime, victime moi-même, je fais grâce des commentaires et des qualificatifs que méritent l’homme et sa conduite.

– Grand merci, ma belle enfant. Continuez, vous m’intéressez. Toujours froide, Bertille reprit :

– L’homme abusa de sa force pour violenter la jeune fille. Ceci, je pense, est un crime autrement impardonnable que celui que vous ne voulez pas pardonner, monsieur.

A ce mot : monsieur, le roi eut un mouvement de révolte. Mais il se maîtrisa et se contenta de sourire dédaigneusement.

– Or, voici ce que vous ne saviez pas sans doute… ce qui ne vous eût d’ailleurs pas arrêté : Blanche de Saugis avait un fiancé qu’elle adorait.

Henri tressaillit. Jusque-là, il avait écouté d’un air qui s’efforçait de paraître détaché. Mais sans doute, comme elle venait de le faire remarquer, les détails que la jeune fille allait donner étaient inconnus de lui, car il commença de prêter une oreille attentive.

– Déshonorée, continua Bertille, ma mère n’osa pas révéler sa honte à celui qu’elle aimait : mais ne se jugeant plus digne de lui, elle reprit sa parole et congédia son fiancé sous un prétexte quelconque. Ce brave gentilhomme adorait ma mère. Il pressentit quelque fatal secret et fit tant et si bien qu’il arracha la vérité à celle qu’il n’avait pas cessé d’aimer. C’était un loyal et digne gentilhomme. Il offrit à ma mère de passer outre et de la prendre quand même pour épouse. L’offre honorait celui qui la faisait et celle à qui elle s’adressait. Malheureusement ma mère avait trop de fierté pour l’accepter. Alors ils résolurent de s’unir dans la mort. Tout était prêt pour le double suicide, lorsque Blanche de Saugis s’aperçut qu’elle allait être mère. Or, savez-vous ce qu’ils firent, monsieur ? Ils décidèrent d’attendre que l’enfant fût né pour mettre leur projet à exécution. Et ils firent comme ils avaient décidé. Le lendemain de ma naissance, ma mère et son fiancé burent la mort dans la même coupe… Si vous allez à Saugis, monsieur, vous verrez sur une même tombe une double croix. C’est là que reposent, unis dans la mort, ceux que le caprice d’un homme, parce qu’il était roi, parce qu’il était ivre, parce qu’il voulait se distraire et s’amuser, avait séparés dans la vie. Ceci, monsieur, n’est-ce pas un double assassinat ?

Le roi n’avait plus envie de railler. Un peu pâle, tête baissée, il avait écouté la révélation de ces détails qu’il ignorait avec le regret très vif de l’avoir provoquée.

Voyant qu’il se taisait, sa fille reprit sur un ton poignant :

– Dès le lendemain de ma naissance, je me trouvai donc sans père, ni mère. Et pourtant, dès que je fus en âge de comprendre, je sus que, moi aussi, j’avais un père. Seulement voilà, où était ce père ? Que faisait-il ? Comment s’appelait-il ? Je ne savais pas. La vieille servante qui remplaça ma mère dès que je sus balbutier m’apprit à prier pour ma mère qui était au ciel, d’abord, et ensuite pour que mon père se souvînt qu’il avait une fille et revint à elle. C’est par cette prière répétée chaque jour que je sus que j’avais un père. Je n’ai pas besoin de vous dire la multitude de questions que cette prière me fit poser à ma mère-nourrice. Mais, comme je ne recevais jamais de réponse satisfaisante, si ce n’est que, si mon père revenait à moi, je devrais lui pardonner, je finis par ne plus rien demander.

Bertille se tut un moment.

– A quoi bon évoquer ces choses douloureuses pour vous et pour moi ? fit doucement Henri.

– Il faut que vous sachiez !… C’est vous qui l’avez voulu. Il y a environ deux ans, ma nourrice me fit quitter Saugis et m’amena à Paris. A mes questions, elle répondit que mon père habitait cette grande ville, qu’ainsi je serais près de lui et que peut-être aurais-je l’occasion de le rencontrer, de me faire reconnaître, de l’apitoyer. Mais mon père ne se présenta jamais. Ma nourrice m’assurait cependant qu’elle l’avait avisé de ma présence près de lui.

– Je vous jure que je n’en ai jamais rien su, dit vivement le roi. La jeune fille le fouilla un instant du regard, comme si elle eût voulu pénétrer au plus profond de sa conscience.

– C’est possible, dit-elle froidement. Dans ce temps, ma bonne vieille nourrice, déjà bien vieille et bien cassée, mourut en me recommandant de prendre connaissance de parchemins renfermés dans un coffret qu’elle me remit. C’est dans ces papiers que j’appris toute l’histoire de ma naissance et de la mort de ma mère. Pour une jeune fille de quinze ans, ignorant tout de la vie, ce fut plutôt dur. Cependant, ma nourrice m’avait si bien mis dans l’esprit cette pensée de pardon, que je ne songeais pas à maudire celui qui était mon père. Je voulus connaître ce royal père. J’y réussis assez facilement. J’aurais pu, j’aurais peut-être dû retourner à Saugis, Je ne sais quel secret espoir m’incita à rester encore. Que mon père fût le roi, je vous assure que je n’en éprouvais nul orgueil, nulle joie. Simplement, je me disais qu’un roi ne pouvait avoir à se reprocher une aussi abominable action. Je ne doutais certes pas du récit de ma mère, mais je croyais, je voulais croire que mon père n’était pas aussi coupable qu’elle le pensait, qu’il y avait au fond de cette terrible aventure quelque effroyable méprise. Et je me disais que si mon père consentait à me donner une marque d’affection, si tardive et si minime qu’elle fût, je lui pardonnerais de grand cœur en mon nom et en celui de ma mère. Je ne demandais pas autre chose. L’idée ne me venait même pas que le roi pût me reconnaître pour sa fille. Je ne faisais nul rêve ambitieux. Embrasser mon père et disparaître, me faire oublier, retourner dans mes chers bois de Saugis, tel était le rêve que je faisais. Pas d’autre, je vous le jure.

– Eh ! jarnidieu, je vous crois sans peine !

– Mon père ne vint pas… il ne vint jamais. Je commençais à ne plus y penser.

– Pourtant, vous voyez que je suis venu quand même. Un peu tard, j’en conviens, mais enfin, ne dit-on pas qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire ?

– Mieux eût valu que vous ne fussiez jamais venu ! s’écria la jeune fille d’une voix sourde.

– Que dites-vous donc là ?

– Je dis, éclata Bertille sur un ton de foudroyant mépris, je dis que vous avez essayé de vous introduire chez moi comme il y a seize ans, vous vous êtes introduit chez ma mère. Je dis que si je ne vous avais révélé mon nom, vous essayiez de renouveler sur la fille, votre fille, le lâche attentat que vous avez commis naguère sur la mère !

– Vous perdez l’esprit, je crois ! balbutia Henri.

Bertille s’approcha de lui jusqu’à le toucher et, en le regardant bien en face :

– Voulez-vous me dire ce que signifiait ce signal, ces deux coups frappés dans les mains que j’ai entendus de ma fenêtre, où je prenais le frais, invisible dans l’ombre ? Pourquoi la porte que dame Colline Colle, si peureuse, verrouille et cadenasse elle-même avec tant de soin chaque soir, pourquoi cette porte était-elle ouverte ?… Combien vous en a-t-il coûté pour obtenir de cette misérable qu’elle vous ouvre ainsi le logis ?…

Effaré, le roi dut reculer devant l’insoutenable éclat du regard de sa fille.

– Oui, je le vois, vous vous demandez comment une jeune fille de mon âge peut avoir deviné de telles infamies. Vous oubliez que le douloureux récit de ma mère m’a révélé bien des choses qu’une enfant de mon âge devrait ignorer. Et c’est là un crime de plus à votre actif. Vous voyez, monsieur, que j’avais le droit d’exiger beaucoup de vous. J’ai imploré cependant. Quoi ? Peu de chose, en vérité : l’oubli d’une parole, d’un geste. Et vous avez refusé. Eh bien, soit, achevez l’œuvre commencée, mon père, après la mère, assassinez la fille ! Le prétexte est tout trouvé, Sire. Comme lui, j’ai insulté à la majesté royale. Ensemble, envoyez-nous au supplice. Je suis prête. Ainsi, grâce à vous, la mère et la fille n’auront pu s’unir que dans la mort à l’homme de leur choix !

Elle se redressait fièrement, une flamme aux yeux. Et le roi, qui se remettait, songeait, en l’admirant :

– Voilà donc où elle voulait en venir : mourir avec l’homme de son choix, comme elle dit. Un amour pareil, et pour un homme dont elle ne savait pas le nom voici une heure à peine. C’est incroyable. Et pourtant cela est. Après tout, de quoi vais-je me mêler ? Pourquoi ne pas la laisser arranger sa vie à sa guise ? Qui sait si au fond il ne vaut pas mieux qu’il en soit ainsi ? N’allais-je pas me créer bénévolement une foule d’ennuis en la présentant à la cour ?… Tout compte fait, cette enfant a raison et il vaut mieux, puisque aussi bien c’est ce qu’elle désire, la laisser dans l’ombre… Mais quelle vivacité, ventre-saint-gris !… et quels coups de boutoir !… je reconnais bien mon sang !

Il allait répondre enfin, rassurer la jeune fille, lorsqu’il lui sembla entendre comme un bruit lointain de lutte. Il prêta l’oreille.

Bertille avait entendu elle aussi. Sans se soucier du roi, elle s’élança, courut au balcon, entrebâilla le volet et jeta un coup d’œil dans la rue.

Pâle comme la mort, mais droite et ferme, elle se dirigea vers la porte d’un pas assuré.

– Où allez-vous ? cria le roi, qui l’avait suivie.

– Mourir avec lui, puisque vos gens le veulent tuer !

– Eh jarnidieu ! Je ne veux pas sa mort !… Ne l’avez-vous donc pas compris ?

Et sur un ton de souveraine autorité :

– Ne bougez pas, madame ! Il ne me convient pas d’oublier plus longtemps que moi seul ai le droit de commander partout !

A son tour, il alla voir ce qui se passait dans la rue et jugea la situation d’un coup d’œil prompt et sûr.

– Bon ! murmura-t-il en rabattant le volet, ils tiendront bien deux ou trois minutes. J’arriverai à temps.

Et se tournant vers Bertille, qui attendait avec une angoisse visible :

– Mon enfant, dit-il avec douceur, je vous pardonne ce que vous m’avez dit et d’avoir cherché à m’insulter, moi, votre père et votre roi. Taisez-vous. Laissez-moi achever. Je n’ai pas l’intention de vous contraindre en quoi que ce soit. Vous déciderez vous-même sur votre sort et je vous laisserai entièrement libre. Dans quelques jours, je reviendrai vous voir. Rassurez-vous, je viendrai cette fois en plein jour et accompagné de telle sorte que ni vous ni personne ne puisse suspecter mes intentions… Maintenant, faites-moi sortir. Il en est temps.

– Venez vite, Sire, venez vite, pour Dieu ! s’écria Bertille en s’élançant.

– Un instant, fit Henri en l’arrêtant. Il ne faut pas que tout ce monde me voie sortir de chez vous à cette heure. Je suis votre père, mais il n’y a que moi qui le sais.

– Ah ! que m’importe ! Ne perdons pas de temps !

– Il m’importe beaucoup, à moi. Faites comme je dis et ne craignez rien… J’arriverai à temps. N’avez-vous pas une sortie sur le derrière de ce logis !

– Par le cul-de-sac Courbâton… Venez, Sire, venez.

Une minute plus tard, le roi, après avoir contourné l’impasse de ce pas allongé qui lui était habituel, était arrivé à temps pour arrêter l’assaut de ses archers, comme on l’a vu.

q

Chapitre 8

Le roi vint se placer au bas du perron, au centre du cercle de lumière formé par les torches des archers roides, comme à la parade, et d’un air mécontent demanda :

– Eh bien, que se passe-t-il donc, Neuvy ?

Le grand prévôt était assez embarrassé. Il commençait à craindre d’avoir fait un pas de clerc. Le roi n’aimait guère qu’on vînt le déranger et l’importuner – même sous prétexte de veiller sur sa personne – lorsqu’il s’en allait en équipée galante. Son air renfrogné ne disait rien de bon au grand prévôt. Heureusement, il se souvint à propos que les rapports de ses subordonnés, notamment du chevalier du guet, lui avaient signalé Jehan le Brave comme un redoutable chef de truands. Il résolut donc de passer momentanément sous silence l’attentat qu’on lui avait dénoncé et de justifier sa présence par une opération de police ordinaire et fortuite. Désignant le jeune homme, il répondit :

– Il se passe, sire, que j’ai voulu arrêter cet homme et qu’il a fait rébellion… Ainsi que Votre Majesté a pu le voir.

Le sourcil froncé, Henri se tourna vers Jehan et gronda :

– Jarnidieu, monsieur, répondez à cela.

Jehan s’avança jusqu’à l’extrême bord du perron, s’inclina avec une grâce altière et avec une assurance déconcertante :

– Cet homme ne sait ce qu’il dit. Je prétends que c’est lui qui a fait rébellion aux ordres du roi et non moi.

Le ton de suprême impertinence avec lequel il avait dit : cet homme, le geste dédaigneux avec lequel il le désignait, firent pâlir de fureur le grand prévôt.

Il allait lancer quelque cinglante riposte. Le roi le retint d’un geste et :

– Qu’est-ce à dire ? Expliquez-vous, jeune homme.

– C’est très simple, fit Jehan de sa voix mordante, le roi m’avait donné l’ordre de l’attendre ici, à cette porte, pour de là le reconduire jusqu’au Louvre… ou ailleurs.

– Hum ! murmura le roi entre haut et bas, je crois bien que ce n’est pas moi qui ai donné cet ordre !

Si bas qu’il eût parlé, Jehan, qui avait l’oreille très fine, l’entendit.

– C’est vrai, dit-il. Mais le roi a approuvé, donc c’est comme s’il avait donné l’ordre. Cet homme est arrivé. Sans rime ni raison, de sa propre autorité, il a voulu me faire saisir par ses sbires. Il a voulu m’arracher de ce lieu où j’avais ordre d’attendre le roi. M. de Pardaillan, ici présent, a pris la peine de lui expliquer ce qu’il en était. Il n’a rien voulu entendre. Il s’est obstiné à vouloir m’empêcher d’exécuter l’ordre du roi. Ce faisant, il s’est mis en révolte ouverte contre l’autorité du roi qu’il a le devoir de respecter plus que quiconque et de ce fait il devrait être pendu haut et court.

– Sire ! s’écria de Neuvy, qui étranglait de fureur, permettez-vous…

– Silence, monsieur ! interrompit Henri. Et réprimant un sourire :

– Jarnidieu ! voilà une explication à laquelle j’étais loin de m’attendre.

Et se tournant vers Pardaillan qui attendait d’un air très détaché :

– Et vous, monsieur, reprit-il, aviez-vous aussi l’ordre de m’attendre céans ? Est-ce pour exécuter cet ordre que vous avez tiré l’épée contre les hommes de police ?

– Sans doute, Sire.

– Voici qui est particulier, par exemple !

– Comment ! s’écria Pardaillan d’un air étonné. Votre Majesté n’a cependant pas oublié qu’elle m’a ordonné de garder ce jeune homme. De le garder précieusement, a-t-elle même ajouté.

– Eh bien ?

– Eh bien ! je le gardais, fit Pardaillan avec un flegme admirable. Cette fois, le roi sourit franchement, et se tournant vers le grand prévôt qui écumait, il lui dit gravement :

– Ces deux gentilshommes disent vrai. Ils étaient ici par mon ordre.

– Sire ! balbutia de Neuvy.

– Allez, Neuvy, fit doucement Henri, vous êtes un bon serviteur, je ne l’oublie pas.

Remonté par cette bonne parole, le grand prévôt se hâta de dire :

– J’ai l’honneur de solliciter de Votre Majesté une audience particulière et très urgente.

– Demain, Neuvy, demain. Allez !

– Sire, dit vivement Neuvy en baissant la voix, il s’agit de ce jeune homme… qui n’est pas un gentilhomme comme Votre Majesté lui fait le grand honneur de le dire.

Henri eut une imperceptible hésitation. Instinctivement, son regard alla chercher le volet clos derrière lequel il devinait Bertille aux écoutes et avec un commencement d’impatience, il répéta :

– Demain, vous dis-je. Allez.

Il n’y avait plus qu’à obéir. La rage au cœur, le grand prévôt dut s’incliner. Il rassembla ses hommes et, après avoir jeté un regard chargé de menaces sur Jehan qui souriait dédaigneusement, il s’éloigna lentement, comme à regret.

Henri se tourna alors vers le capitaine de Praslin qui attendait, impassible.

– Comment se fait-il que vous ayez quitté le Louvre, où vous étiez de garde ? fit-il.

– Sire, c’est M. de La Varenne qui est venu me chercher et m’a raconté je ne sais quelle histoire d’attaque nocturne dirigée contre la personne du roi.

Le roi se souvint alors de son confident.

– Au fait, dit-il avec la plus parfaite indifférence, où est-il donc, La Varenne ?

Une voix lamentable gémit à son côté.

– Ici, Sire !

Et Henri, à la lueur blafarde d’une torche laissée par le grand prévôt, put voir l’estafilade sanglante qui barrait la joue de son confident. Henri IV n’aimait guère son confident et ne l’estimait pas du tout. C’était un instrument nécessaire à un tempérament passionné comme le sien. Il s’en servait, sans scrupule ni ménagement, il le récompensait magnifiquement. C’était tout. Lorsque, il n’y avait guère que quelques années de cela, il avait voulu lui donner des lettres de noblesse, le Parlement, chargé d’enregistrer ces lettres, se permit des remontrances respectueuses au sujet de cet anoblissement. Le roi répondit que « cela ne pouvait tirer à conséquence ». Le Parlement s’inclina. Le nouveau marquis étala fièrement ses armoiries, que le roi lui avait fait l’insigne honneur de composer lui-même. Or, ces armoiries consistaient en un chien avec un collier semé de fleurs de lis. Il n’y avait vraiment pas de quoi en être fier.

Henri ne fut donc nullement ému à la vue de la déshonorante balafre. Seulement, il crut devoir prendre un air de compassion plutôt féroce et s’exclama :

– Oh ! diable ! mon pauvre La Varenne, mais c’est un coup de cravache que tu as reçu là !

– Un coup de revers, Sire, grinça La Varenne, blême de confusion plus que de douleur.

– Cravache ou revers, le coup est bien mal placé. Te voilà défiguré, pour quelque temps tout au moins. Celui qui t’a si mal accommodé n’a pas la main légère.

La Varenne remarqua que le roi ne demandait pas d’où venait le coup.

Preuve qu’il savait, mais qu’il voulait, pour le moment, paraître ignorer. Il se garda bien de nommer le coupable, seulement son œil indemne se fixa menaçant, chargé d’une haine implacable sur Jehan le Brave, qui le considérait avec un sourire narquois, et il gronda :

– Soyez tranquille, Sire ; je vous réponds qu’un jour ou l’autre je rencontrerai celui qui m’a fait cela, et je vous jure que, moi aussi, j’aurai la main lourde. Tellement lourde qu’il ne s’en relèvera pas.

Jehan se tourna vers Pardaillan et avec un calme souverainement méprisant, il dit :

– Le drôle se vante !…

– Va te faire soigner, La Varenne, fit Henri de son air faussement apitoyé. Va trouver mon médecin Héroard et dis-lui que je lui ordonne de te rendre promptement présentable.

Et s’adressant aussitôt à Praslin, il ordonna :

– Retournez au Louvre, Praslin.

Praslin était soldat, dressé à la discipline militaire. Cependant, il eut une seconde d’hésitation, et respectueusement il remarqua :

– Et le roi !…

– Allez sans crainte, mon ami. Ces deux braves gentilshommes veulent bien m’escorter.

– En ce cas, je m’en vais tranquillement, Sire… A eux deux, ils valent toute une compagnie.

– Dites qu’ils valent une armée, Praslin, dites-le et vous serez encore au-dessous de la vérité, jarnidieu de jarnidieu !

Praslin s’inclina devant le roi, salua profondément les deux hommes qui avaient accepté sans sourciller le compliment fabuleux tombé des lèvres royales, et commanda :

– En route, vous autres !

Le roi attendit en silence que le bruit cadencé des pas se fût perdu dans le lointain. Les fenêtres des bourgeois effarés par le bruit s’étaient refermées les unes après les autres ; la rue, éclairée faiblement par les pâles rayons de la lune, avait repris son aspect paisible et silencieux.

– A notre tour, en route ! commanda gaiement Henri. Jarnidieu ! Je veux profiter de l’escorte vraiment royale que ma bonne fortune me donne ce soir pour faire un tour dans ma bonne ville.

– Sire, dit gravement Pardaillan, Votre Majesté sait que nous sommes tout à ses ordres, mon compagnon et moi.

– Hum ! remarqua malicieusement le roi, à la condition toutefois que ces ordres vous conviennent !

Pardaillan profita de l’obscurité pour laisser épanouir un sourire sur ses lèvres.

– Vous êtes de rudes compagnons, savez-vous bien, jarnidieu ! insista le roi.

Et tout à coup, avec un air de désolation comique :

– Jarnidieu ! jarnidieu ! encore, toujours ce jurement sur mes lèvres. Misère de moi ! je ne parviendrai donc pas à me corriger ? Si mon digne confesseur, le docte père Coton, m’entendait, quel sermon il m’infligerait !

– Eh ! Sire, en quoi le père Coton peut-il être si scandalisé ? Jarnidieu n’est pas, que je sache, un si abominable blasphème.

– Voilà ce qui vous trompe. Pardaillan, dit gravement Henri. Coton prétend que jarnidieu signifie : je renie Dieu. Vous comprenez la gravité d’un tel juron dans ma bouche.

– Votre Majesté ne peut pas se contraindre et refouler ce jarnidieu damnable ? fit Jehan qui s’était tu jusque-là.

Etourdiment, le roi s’écria :

– Affaire d’habitude… Coton ne veut pas le comprendre et il m’assomme de sermons à ce sujet.

– Il est cependant facile d’arranger les choses.

– Comment ?

– Pardieu ! Sire, puisque votre confesseur prétend que jarnidieu signifie : je renie Dieu ; puisque vous prétendez que Coton vous assomme, reniez-le, dites : jarnicoton ! Vous vous soulagerez à votre aise, et vous vous vengerez du même coup de votre confesseur qui ne pourra plus rien dire.

Le roi éclata de rire.

– Par ma foi, vous êtes un joyeux compagnon, jeune homme !… Jarnicoton me plaît ! J’adopte jarnicoton et suis impatient de voir la mine que fera le digne père jésuite !

Henri avait pris le bras de Pardaillan. C’était encore une de ses habitudes : il fallait toujours, en marchant, qu’il s’appuyât ainsi sur quelqu’un. Il entraînait doucement ses deux compagnons dans la direction du Louvre. Il paraissait admirablement à son aise et tout joyeux de sa promenade nocturne.

Pas une fois il ne fit allusion à l’équipée du jeune homme qui marchait à sa gauche. Pas davantage il ne rappela le refus d’obéissance de Pardaillan et les paroles violentes qui avaient accompagné ce refus. Enfin, il ne souffla mot de la lutte soutenue contre les archers. On eût dit que tout cela était effacé de sa mémoire, n’avait jamais existé. Constamment il maintint la conversation sur ce ton de liberté familière qu’il affectionnait, riant de tout, plaisantant sur tout, mais ne faisant rien deviner de ses intentions et n’abordant que des sujets futiles ou insignifiants.

Lorsqu’ils furent arrivés au bas de la rue, le roi, sans y prendre garde, fit demi-tour et reprit en sens inverse le chemin qu’ils venaient de parcourir. Ils repassèrent devant la maison de Bertille et se dirigèrent, toujours riant et plaisantant, parlant haut, vers la rue Saint-Honoré.

Au beau milieu de la rue de l’Arbre-Sec se dressait la fontaine du Trahoir, construite sous le règne de François Ier, il y avait près d’un siècle. Ainsi placée, au milieu de la chaussée, dans une voie assez étroite, on comprend que cette fontaine gênait la circulation. Les habitants faisaient entendre des plaintes fréquentes à ce sujet, mais l’administration, qui de tout temps a toujours été la même, jugea opportun de les faire attendre environ un siècle encore avant de se décider à la transporter à l’angle des rues Saint-Honoré et de l’Arbre-Sec, ou elle subsiste encore, rebâtie sur de nouveaux plans, bien entendu.

Autour de cette fontaine, ombres tapies dans l’ombre, ils étaient trois qui, silencieux, la dague au poing, ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir, guettaient l’approche des trois promeneurs nocturnes. Ces trois-là étaient Escargasse, Gringaille et Carcagne, les trois braves que nous avons entrevus le matin même à la porte du logis de Jehan le Brave.

Le roi, nous l’avons dit, s’appuyait sur le bras de Pardaillan, qu’il avait à sa droite, Jehan le Brave se tenait à sa gauche. En approchant de la fontaine, le groupe appuya à droite, en sorte que le jeune homme se trouva dans la nécessité de frôler le monument.

Le roi et Pardaillan passèrent sans rien remarquer et sans que les trois malandrins aux aguets eussent bougé.

Jehan le Brave laissa passer ses deux compagnons, s’arrêta, posa son pied sur le bord de la fontaine et feignit d’arranger son éperon. En même temps, du bout des lèvres, dans un souffle, il laissa tomber quelques paroles brèves, recueillies par les oreilles attentives des trois braves. Et tout aussitôt, l’air indifférent, il s’éloigna, rejoignit Henri IV et Pardaillan, qui ne parurent pas avoir remarqué cet arrêt bref, et tous trois, tournant à gauche, s’engagèrent dans la rue Saint-Honoré.

Dès qu’il se fut éloigné, les trois braves sortirent de leur coin. Ils avaient des mines piteuses et déconfites et ils étaient pâles comme s’ils venaient d’échapper à un grand danger.

– Eh bé ! murmura le provençal Escargasse, nous l’avons échappé belle !

– Un peu plus et nous attaquions le chef, expliqua Carcagne.

– Quelle grêle de coups se serait abattue sur nos crânes et nos échines ! confessa sans fausse honte le Parisien Gringaille.

– Tais-toi, Gringaille, rien que d’y penser je me sens tout meurtri !

– Mais aussi, comment s’imaginer que c’était lui !

– Je me tuais de vous dire que j’avais reconnu sa voix !

– Lui, il nous a vus et reconnus sans nous avoir entendus !

– Et pourtant nous étions bien cachés !

– Cornedieu ! il y voit la nuit comme un chat !

Ils étaient navrés d’avoir manqué une bonne aubaine et cependant ils exultaient. Ils roulaient des yeux terribles et se donnaient d’énormes bourrades. C’était leur manière d’exprimer leur joie d’avoir rencontré celui qu’ils appelaient « le chef » et pour lequel ils professaient une amitié et une admiration qui n’avaient d’égale que la crainte qu’il leur inspirait.

– Eh zou ! reprit Escargasse, décampons vivement ! Vous avez entendu l’ordre : le suivre de loin, sans attirer l’attention des deux autres, ne pas le perdre de vue et nous tenir prêts à intervenir à son signal. Ouvrons l’œil.

– M’est avis qu’il va falloir en découdre !

– Oui, mais l’expédition sera fructueuse. Il ne se met pas en train pour une affaire de piètre importance.

Tout en parlant, ils s’étaient déjà élancés, rasant les murailles, avec des allures souples de félins, sans que le moindre bruit trahît leur présence, et ils suivaient, l’œil au guet, l’oreille tendue, la main à la garde de la rapière, invisibles dans la nuit et ne perdant pas un mouvement des trois promeneurs.

Le roi avait tourné encore une fois à gauche et s’était engagé dans la rue de l’Echelle qui aboutissait aux Tuileries, sur les derrières du Louvre. L’évêque de Paris avait son échelle dans cette rue, et c’est probablement de cet instrument de supplice qu’elle tirait son nom.

Henri s’arrêta devant l’échelle et très naturellement, comme un simple guide qui renseigne le visiteur, il dit :

– En l’an 1344, Henri de Malestroit fut hissé, dûment enchaîné, sur une échelle semblable à celle-ci. On lui jeta de la boue, des pierres aussi. A la troisième exposition, il mourut.

Le roi prit un temps, et négligemment ajouta :

– Henri de Malestroit était coupable de crime de rébellion envers le roi.

Ses deux compagnons tressaillirent. L’allusion trop transparente était grosse de menaces.

Tranquillement, avec un air pour le moins aussi détaché, Pardaillan dit :

– Aujourd’hui, heureusement, on n’emploie plus guère ce supplice barbare et révoltant.

– Même pour les scélérats coupables du crime de lèse-majesté, ajouta Jehan.

– C’est vrai !… On les roue, dit froidement le roi qui se remit en marche.

Les trois braves s’étaient arrêtés aussi et surveillaient de loin.

– Que diable font-ils donc devant l’échelle ? fit Escargasse. Non sans mélancolie, Gringaille observa :

– Comment d’honnêtes chrétiens peuvent-ils s’attarder ainsi devant ces inventions d’enfer qu’on appelle : gibets, estrapades, échelles, piloris !… Qu’y trouvent-ils donc de si attrayant ? Pour moi, les mauvais bougres qui viennent bayer devant ces machines devraient tous être condamnés à y passer quelques heures. Vous verriez si après ce temps ils ne sentiraient pas la colique les saisir au ventre à la simple vue d’une de ces choses.

– C’est vrai, opina Carcagne. Pour moi, je confesse humblement que depuis le séjour forcé que je fis à l’une de ces machines – un pilori, je crois – je ne peux plus en voir sans éprouver une furieuse envie de détaler du côté opposé !

Et les deux autres, ensemble :

– C’est comme moi !

Et ils reprirent leur poursuite en gens habitués à ces sortes d’expéditions, profitant habilement des moindres accidents de terrain, se maintenant toujours assez près pour ne pas perdre de vue ceux qu’ils pistaient, sans leur avoir donné l’éveil.

Tout à coup, Carcagne s’écria d’une voix étouffée :

– Cornes d’enfer ! Et le seigneur Concini qui nous attend !

– Outre ! je l’avais oublié !

– Il attendra, fit péremptoirement Gringaille. Notre vrai chef n’est pas le Concini !

– C’est notre Jehan, zou ! le brave des braves, le fort des forts ! Le Concini sera encore bien aise de nous prendre quand nous arriverons.

– Je ne dis pas non, Escargasse… Cependant le Concini a du bon… C’est lui qui nous donne la pâtée… Tout en obéissant à notre maître, on pourrait le ménager.

– C’est très juste ce que tu dis là, Carcagne. Aussi on lui donnera une explication satisfaisante, au Concini.

– Attention, ils s’arrêtent !

– A la porte du Louvre ! Oh !…

– Est-ce qu’il va nous faire entrer ?…

– Ouvrons l’œil, mes pigeons, c’est le bon moment !… Henri IV, en effet, venait de s’arrêter devant une porte dérobée du palais. Un instant, il contempla d’un œil malicieux ses deux gardes du corps occasionnels qui d’ailleurs attendaient impassibles, figés dans une attitude militaire que le roi apprécia à sa valeur.

Brusquement Henri introduisit la clé dans la serrure et poussa la porte qu’il laissa un moment grande ouverte comme s’il avait voulu leur montrer qu’il n’y avait là ni gardes ni gentilshommes prêts à intervenir et, très aimablement :

– Messieurs, dit-il, je vous remercie d’avoir bien voulu m’accompagner jusque-là.

Puis se tournant vers Pardaillan, avec une gravité soudaine :

– Je vous dois beaucoup, mon ami ; je veux ne me souvenir que de cela. Le reste est effacé de ma mémoire.

Pardaillan s’inclina en réprimant un sourire, et de sa voix mordante :

– Puisque Votre Majesté prêche d’exemple, je ferai comme elle, moi aussi, j’efface, Sire !

– Tête de fer ! songea le roi. ! Mais il se garda bien de relever la réplique du chevalier, et, comme s’il n’avait pas entendu, il s’adressa à Jehan :

– Quant à vous, jeune homme, je ne vous connais pas. Mais j’ai promis de pardonner. Passe donc pour cette fois-ci. Mais croyez-moi, suivez mon conseil, allez faire un tour en province… l’air de Paris ne vous vaut rien.

Très pâle, se contraignant visiblement pour paraître calme, le jeune homme s’inclina à son tour et se redressant comme s’il n’avait pas compris l’ordre qu’on lui donnait :

– Je remercie humblement le roi de son conseil… Mais c’est précisément à Paris que j’ai affaire pour l’instant.

Henri fronça légèrement le sourcil et sèchement :

– Soit, dit-il. En ce cas, faites en sorte que je n’entende jamais parler de vous.

Et adressant un geste amical à Pardaillan, il entra vivement et repoussa la porte sans laisser au jeune homme le temps de placer une réponse.

q

Chapitre 9

Dès que la porte se fut fermée sur le roi, Pardaillan et Jehan, si braves qu’ils fussent, ne purent réprimer un soupir de soulagement.

– Avouez, dit Pardaillan, que vous avez cru que nous allions être arrêtés.

– Oui, monsieur, dit franchement le jeune homme. Et vous ?

– Moi, je pensais bien que non… Cependant j’avoue que j’étais moins tranquille depuis notre passage devant l’échelle et après la réflexion du roi… Cette réflexion aurait dû me rassurer au contraire : c’était sa petite vengeance.

– Vous croyez ?

– Savez-vous comment le roi s’est vengé de M. de Mayenne, qui lui donna tant de tracas et fut autrement rebelle que nous ?

– Non, monsieur. Mais j’espère que vous me ferez l’honneur de me l’apprendre.

– Eh bien, voici. Vous savez que le duc est affligé d’un embonpoint démesuré. De plus, il était déjà goutteux à l’époque où il fut contraint de traiter sa soumission. Le roi le reçut dans la grande galerie, qu’il s’amusa à arpenter de ce pas rapide que vous lui connaissez. Naturellement, M. de Mayenne suivait, courait pour se maintenir à son côté, agitait sa bedaine princière, peinait, suait, soufflait. Au bout d’un quart d’heure de cet exercice, le duc était rendu, rompu, fourbu. Le roi vit que s’il prolongeait encore le jeu, le duc tomberait foudroyé par la congestion. Il s’arrêta donc et lui dit tout souriant : « Allez, mon cousin, et tenez pour assuré que je ne vous ferai pas d’autre mal que celui que je viens de vous faire. »

– Le duc s’en est tiré à bon compte.

– Oui, fit Pardaillan, d’un air rêveur, j’en ai connu qui, à la place du Béarnais, n’eussent pas été d’aussi bonne composition. A mon sens, ce pays se passerait fort bien de trône et de roi, peut-être même n’en irait-il que mieux. C’est une idée un peu folle que j’ai ramassée le long des routes, où je chemine depuis quarante ans et plus. Il paraît cependant que ce n’est pas l’idée de tout le monde et qu’il faut absolument à la masse un maître, à qui elle obéisse. Soit ! je veux bien, moi ; maître pour maître, autant vaut Henri de Navarre qu’un autre. Du moins, celui-là est un brave homme, et, ma foi, je ne saurais en dire autant des rois, ses prédécesseurs, que j’ai connus. C’est un peu pour cela que j’ai fait pour lui ce que je n’aurais pas fait pour d’autres.

Jehan le Brave écoutait avec une attention soutenue, et de temps en temps, il approuvait d’un signe de tête. Pardaillan demeura un moment rêveur, puis s’arrachant à ses pensées :

– Qu’eussiez-vous fait, voyons, si le roi avait voulu nous faire saisir ? dit-il, en fixant son œil clair sur son jeune compagnon.

Sans répondre, Jehan leva la main et commanda d’une voix forte :

– Ici, vous autres !

A cet appel, Gringaille, Escargasse et Carcagne surgirent de l’ombre. Ils vinrent se camper devant leur chef, et, la tête haute, le poing sur le pommeau de la rapière, talons joints, ils demeurèrent raides, impassibles. Seulement leurs yeux fixés sur les yeux du chef exprimaient une admiration profonde, un attachement sans bornes.

– Eh bien ? interrogea Jehan, après avoir laissé à Pardaillan le temps de les examiner.

Le chevalier traduisit son impression par un léger sifflement. Il faut croire que la réponse était suffisamment claire, car les trois braves se rengorgèrent. Leur jeune chef, après les avoir caressés un instant du regard, leur fit signe qu’ils pouvaient quitter leur attitude de parade et d’une voix grave :

– Le roi m’est sacré, maintenant… vous savez pourquoi. Et, avec une intonation rude, mordante, il ajouta :

– Mais si je m’interdis de rien entreprendre contre lui, il ne s’ensuit pas que je me laisserai égorger sans me défendre. Non, ventre-veau !… Si l’on avait tenté de m’arrêter, avec l’aide de ceux-ci j’aurais chargé !… Je vous réponds qu’on ne nous aurait pas eus vivants.

– Oui, fit Pardaillan en hochant la tête, j’avais deviné votre intention, dès le moment où ces hommes se sont lancés sur notre piste. Et je confesse qu’à votre place j’eusse fait comme vous.

Et se tournant vers les trois braves qui écoutaient sans trop comprendre, il ajouta en les fixant :

– Savez-vous qui était le compagnon qui nous a quittés pour entrer au Louvre et contre lequel vous auriez dû charger ?… Non… Eh bien, c’était le roi. A présent que vous le savez, obéiriez-vous, sans hésitation, à votre chef ?

Jehan devina dans quelle intention le chevalier posait cette question. Il croisa ses bras sur sa large poitrine, fit un pas en arrière et attendit la réponse en souriant avec confiance.

Les trois se regardèrent effarés. Non de la question, mais d’apprendre que leur chef se promenait familièrement avec le roi. Cependant, comme il fallait répondre, ils se concertèrent du coin de l’œil et Gringaille prit la parole :

– Il y a quelques années, je fus arrêté. Ma mère et ma petite sœur étaient à ce moment malades d’une mauvaise fièvre. Il faut vous dire que, bien que je ne sois qu’un homme de sac et de corde, j’adore ma mère et ma sœur dont j’étais le soutien. Mon arrestation tombait bien mal et je me mangeais les sangs de me voir en prison quand elles avaient tant besoin de moi. Le mal était contagieux et personne ne voulait approcher les deux malades. Je pensais bien les trouver mortes toutes les deux à ma sortie de prison. Eh bien, monsieur, ce que personne ne voulait faire, messire Jehan le fit, lui. Il soigna les deux malades, mieux que je n’aurais pu le faire. Et je vous réponds qu’elles n’ont manqué de rien. La pauvre veille mourut… Il la fit enterrer chrétiennement de ses deniers. Mais ma sœur fut sauvée. A telles enseignes qu’elle est aujourd’hui la plus jolie fille qui se puisse voir. Si bien qu’on ne l’appelle pas autrement que Perrette la jolie… Nous pourrions vous citer dix traits du même genre… C’est pour vous dire, monsieur, que si Jehan l’ordonnait, nous chargerions Dieu lui-même… et sans hésiter.

– Animal ! bougonna Jehan furieux, qu’avais-tu besoin d’assommer M. le chevalier avec tes sottes histoires !

– Ne le grondez pas, intervint doucement Pardaillan : il a très bien parlé, à sa manière. En tout cas, ce qu’il a dit m’a intéressé et m’a pleinement convaincu… Et maintenant, puis-je vous demander, sans être indiscret, ce que vous comptez faire ?

Jehan le Brave hésita et froidement résolu :

– Avec l’aide de ces braves, je compte foncer tête baissée dans la mêlée. Je me frayerai mon chemin coûte que coûte… Il faut que je monte haut… je monterai ou je me briserai les reins en route.

– Je crains, dit froidement Pardaillan, que ce ne soit plutôt ceci qui vous attende.

Jehan eut un éclat de rire strident qui trahissait le désarroi de son esprit, et avec exaltation :

– Qu’importe !… N’avez-vous pas entendu ce qu’elle m’a dit ?… Fille de roi, monsieur, elle est fille de roi !… Cornes de Dieu ! puisque j’ai été assez fou pour porter mes yeux si haut, il me faut monter, jusqu’à ce que je sois à son niveau !… Ainsi ferai-je, ou j’y laisserai ma peau !

Pardaillan le considéra un instant de son œil perçant et murmura doucement :

– Pauvre enfant !

Et tout haut, avec un sourire indéfinissable :

– Fille de roi ou de manant, c’est tout un, dès l’instant que l’amour entre en jeu. Souvenez-vous de ce que je vous dis là et peut-être vous arrêterez-vous avant d’accomplir l’irréparable. Sur ce, mon compagnon, voici que la nuit vient de sonner… je ne serais pas fâché d’aller prendre un peu de repos.

– Pardieu ! monsieur, dit vivement Jehan, je ne vous quitterai qu’à la porte de votre logis !

Et se reprenant, il ajouta avec une sorte de timidité charmante qui contrastait singulièrement avec sa fougue habituelle :

– Si toutefois vous voulez bien me le permettre.

– Ce sera pour moi un grand plaisir, fit poliment Pardaillan. Je demeure rue Saint-Denis.

Et se tournant vers les trois braves, il leur fit un geste amical en disant :

– Bonne nuit, mes braves.

– Vous entendez ? appuya Jehan. Allez à vos affaires. Je n’ai plus besoin de vous pour le moment. Bonsoir.

Et sans plus s’occuper des trois braves qui paraissaient hésiter et se concertaient entre eux, il se plaça à côté de Pardaillan et tous deux s’éloignèrent paisiblement.

Si courte qu’eût été la discussion entre les trois, Jehan avait tiré au large lorsqu’ils se furent mis d’accord. Ce que voyant, ils se lancèrent au pas de course sur ses traces en appelant :

– Holà ! messire Jehan… holà !

Le jeune homme se retourna en fronçant le sourcil et gronda :

– Cà, qu’avez-vous à mugir comme veaux qu’on égorge ?

Les trois s’arrêtèrent, indécis. Ce qu’ils avaient à dire les effrayait ou les embarrassait sans doute, car ils se bourraient mutuellement de coups de coude, mais aucun ne parlait. Impatienté, Jehan, qui les connaissait à fond, s’écria :

– Etes-vous devenus muets, maintenant ? Avez-vous juré de me rendre enragé ?… Allons, toi, Escargasse, qui as toujours des démangeaisons au bout de la langue, parle.

– Eh vé ! chef, au sujet du signor Concini.

– Au diable, le Concini, et toi avec, imbécile !… A demain… et il leur tourna brusquement le dos.

– Demain, il sera trop tard, chef, lâcha Escargasse. L’expédition est pour tout à l’heure.

– Bon ! cria Jehan de loin. Je n’en suis pas, moi, de l’expédition. Vous me raconterez cela demain.

q

Chapitre 10

Outre !

– Cornedieu !

– Tripes du pape !

Les trois jurons fusèrent en même temps et n’en firent qu’un. Les braves, cloués sur place par la fuite précipitée de leur chef, exhalaient ainsi leur dépit, leur regret, leur inquiétude. Car il y avait de tout cela dans leurs mines soucieuses.

Escargasse se secoua le premier et, levant ses grands bras au ciel, comme pour prendre les étoiles à témoin, il prononça énergiquement :

– Arrive qu’arrive, nous avons fait ce que nous avons pu et nous n’avons rien à nous reprocher !

Les autres approuvèrent en hochant gravement la tête. Mais il était visible qu’ils avaient un reste d’inquiétude.

– Zou ! filons, décida brusquement Escargasse. Depuis le temps qu’il nous espère, le seigneur Concini doit se demander si nous ne l’avons pas abandonné.

Et ils partirent de leur pas souple et rapide, rasant les maisons, par habitude sans doute. Et tout en marchant, l’œil au guet, l’oreille attentive, ils se communiquaient leurs impressions à voix basse.

– J’ai dans l’idée que messire Jehan regrettera d’avoir refusé de nous entendre !

– Bah ! tu vois toujours les choses en noir, toi Gringaille.

– Vé, il a raison le petit Carcagne ! Voyons, Gringaille, réfléchis un peu, que diable ! Il me semble que les donzelles ne manquent pas dans la rue de l’Arbre-Sec. Pour ma part j’en ai remarqué plus d’une qui, si elle voulait !…

– Je sais, Escargasse.

– Alors, tripes du pape ! pourquoi serait-ce sur la donzelle de notre Jehan que le seigneur Concini aurait jeté les yeux ? Pourquoi celle-là précisément et non une autre ? Outre ! ce serait un hasard tellement extraordinaire que, pour ma part, je ne peux y croire.

– C’est bien ce que je me dis aussi !… N’importe, je serais plus tranquille si on avait pu l’avertir.

– Puisqu’il n’a pas voulu nous écouter !…

– Au diable, après tout !… Nous verrons bien !…

– Avez-vous entendu notre Jehan ? Une fille de roi, qu’il a dit.

– Tête et ventre ! nous l’avons bien entendu ! Nous ne sommes pas plus sourds que toi.

– Peste ! il n’a pas peur de porter ses visées trop haut, notre Jehan !

– Que veux-tu insinuer par là, ribaud, mauvais garçon, bélître ?

– Je veux…

– Une fille de roi, ce n’est pas trop pour messire Jehan ! Le premier qui ose prétendre le contraire, je l’étripe, je lui arrache le cœur et le donne à manger aux pourceaux !

L’inévitable querelle allait éclater sans rime ni raison. Heureusement, ils revenaient dans la rue de l’Arbre-Sec, qu’ils avaient ordre de surveiller. Ce n’était plus le moment de plaisanter ni surtout de faire du tapage, et ils avaient cette honnêteté professionnelle qui consiste à accomplir consciencieusement la besogne payée.

En conséquence, les choses n’allèrent pas plus loin. Instantanément, ils se turent et furent tout à leur affaire.

Rapidement, glissant comme des ombres, ils explorèrent la rue d’un œil expert. Ils visitèrent de même le cul-de-sac Courbâton et s’arrêtèrent un bref instant devant la maison de Bertille.

L’impasse comme la rue avaient repris leur aspect paisible accoutumé. Tout paraissait tranquille, profondément endormi. Ils filèrent vers la rue Saint-Honoré et pénétrèrent dans la maison de Concini. Ils furent immédiatement introduits dans un cabinet de dimensions moyennes luxueusement meublé, et ils se trouvèrent en présence d’un homme, jeune, lequel, pour tromper son impatience, arpentait la pièce d’un pas nerveux.


*

* *


En sortant du petit retrait de la reine, Léonora Galigaï trouva son époux Concino Concini, qui attendait qu’on l’introduisît près de Marie de Médicis.

Concini était de taille moyenne, bien proportionnée. Il avait l’allure souple, dégagée, féline. Le front haut, les pommettes saillantes, la lèvre pourpre sous la moustache noire retroussée. Comme sa femme, ce qu’il avait de plus remarquable, c’était ses yeux : des yeux de braise, tour à tour fulgurants et doux, d’une douceur enveloppante, câline. La physionomie, extraordinairement mobile, prenait instantanément le masque qui lui convenait. L’orgueil éclatait dans sa manière de porter haut la tête, dans ses attitudes, dans ses gestes. Sous son costume d’une richesse inouïe, il était magnifique, réellement beau, d’une élégance suprême.

En le voyant, les yeux de Léonora prirent une expression de tendresse ardente et pendant tout le temps qu’il mit à traverser la vaste antichambre, elle le couva d’un long regard, toute vibrante de passion.

Lui, avait à peine jeté sur elle un regard distrait, et il s’approchait tortillant sa moustache d’un air préoccupé, dissimulant à peine une froide indifférence sous une politesse de parade.

Il s’inclina galamment devant elle, comme il eût fait devant une étrangère et, à voix basse :

– Léonora, dit-il, le jeune homme est arrivé au logis. Suivant la recommandation que vous m’avez faite, j’ai évité de me rencontrer avec lui et c’est moi qu’il attend…

Le sein de Léonora se souleva imperceptiblement, une rapide titillation des paupières, un soupir à peine ébauché trahirent seuls son émotion. Sa voix demeura très calme pour répondre :

– J’avais des raisons sérieuses pour qu’il en fût ainsi, Concino mio.

– Dites-moi, comptez-vous me le garder longtemps ce bravo ? J’avais justement besoin de lui aujourd’hui, moi.

Avec une froideur sinistre, accentuée par un sourire acéré, en appuyant ses paroles par un coup d’œil significatif, elle dit :

– Je crains fort que vous ne soyez obligé de vous passer désormais de ses services. Si vous ne le voyez pas demain, il est à présumer que vous ne le reverrez jamais plus ! Vous serez débarrassé de ce bravo dont l’insolent orgueil vous pesait, je le sais !

La physionomie de Concini s’éclaira d’une sombre satisfaction, et avec un sourire qui découvrit des dents blanches qu’on eût dit prêtes à mordre :

– Diavolo ! fit-il, en baissant un peu plus la voix, quelle mission délicate lui avez-vous donc confiée, ma mère ?

Léonora eut un furtif coup d’œil vers la porte du retrait, et du bout des lèvres, dans un murmure imperceptible :

– Elle s’est enfin décidée !… L’événement aura lieu ce soir !…

Concini devint très pâle. Machinalement, il passa sa main sur son front, où il sentait perler des gouttes glacées, et il jeta autour de lui un regard angoissé.

Ils étaient seuls dans l’antichambre. Caterina Salvagia, qui était dévouée corps et âme à sa maîtresse, Marie de Médicis, en vue précisément de ce rendez-vous de la reine et de son amant, veillait avec la vigilance d’un dragon à ce que nul n’approchât de la pièce qui précédait le retrait.

Léonora le savait. Mais elle savait aussi, par pratique personnelle, quel vaste réseau d’espionnage s’étendait sur le palais. Vivement, elle gronda :

– Tiens-toi, Concinetto !… Souris !… On nous observe peut-être. Déjà Concini s’était ressaisi, Il souriait, il prenait un air badin, comme s’il ne s’entretenait que de futilités, et cependant il murmurait :

– Et c’est ce Jehan le Brave qui est chargé ?…

– Oui !… Et c’est en prévision de cet événement que je vous ai conseillé la patience quand, lassé des airs tranchants de cet aventurier, vous avez voulu vous séparer de lui.

– Je comprends !… Et vous ne craignez pas ?…

– Je ne crains rien !… Mes mesures sont bien prises, croyez-le. Concini eut un geste qui signifiait qu’il s’en rapportait à elle. Léonora parut faire un effort pénible et enfin, douloureusement, comme à regret, d’une voix sèche, comme si les mots lui avaient écorché la langue en sortant :

– On vous attend !… Allez !… Faites en sorte de l’étourdir. Qu’elle ne revienne pas sur sa décision… qu’elle l’oublie, si c’est possible.

– Soyez tranquille ! Je m’en charge !

Il avait dit cela sans fatuité, avec une naïve assurance. Et pourtant il y avait dans l’intonation comme une sorte de lassitude, d’ennui. On eût dit que cet entretien, que la reine attendait avec une impatience amoureuse, lui apparaissait, à lui, comme une corvée assommante.

Léonora le connaissait trop bien pour ne pas percevoir ces nuances, à peine perceptibles. Il semble que cette lassitude eût dû apaiser la jalousie qui la déchirait. Chose étrange, au contraire, elle l’inquiéta. Elle ne fit aucune observation cependant. Mais, tout en paraissant approuver doucement de la tête, elle le fouillait jusqu’à l’âme de son regard chaud et pénétrant. Elle dit simplement :

– Je couche au Louvre, ce soir. Je suis de service.

Une lueur de contentement passa comme un éclair dans la prunelle sombre de Concini. Elle la saisit au passage comme elle avait saisi l’intonation. Et cette fois encore, elle dissimula son impression avec une puissance de volonté remarquable. Très calme, elle continua :

– Peut-être serait-il bon que vous fussiez comme moi. Vous comprenez ?

– Je ne suis pas de cet avis, fit-il vivement. Je pense, au contraire, qu’il est préférable qu’on sache que j’ai passé cette nuit chez moi… Et je m’arrangerai pour qu’on le sache.

Elle réfléchit une seconde, le sourcil froncé, et :

– Peut-être, en effet, avez-vous raison.

Concini laissa échapper un soupir de satisfaction.

Elle pensa :

– Il est content d’avoir sa nuit libre ! Va, Concino, va !… Cours à ton rendez-vous galant !… Je saurai bien où tu es allé !…

Et tout haut :

– En tout cas, abstenez-vous de sortir ce soir…

Elle suspendit la phrase. Concini ne broncha pas. Elle acheva :

– Ou tout au moins, attendez jusqu’à… onze heures et demie, minuit… Oui, je pense que tout sera fini à minuit.

Et s’oubliant elle-même, avec une sollicitude inquiète qui eût touché tout autre que l’époux indifférent :

– Je crois avoir tout calculé, tout prévu… mais qui sait ce qu’un hasard malencontreux peut faire surgir ?… Que nul ne puisse dire qu’il t’a vu par les rues de la ville entre… neuf heures et minuit. Crois-moi, Concinetto, reste chez toi… durant ces trois heures… Nous jouons nos têtes, Concino… Ne l’oublie pas !

Avec une docilité et une douceur inaccoutumées, il assura :

– Je ne bougerai pas du logis, de toute la nuit… je te le promets, Léonora.

Elle tressaillit. Elle sentit une bouffée de sang aviver le rouge qui fardait ses joues. En elle-même, elle songea, désespérée :

– Il ira… Il ira, mais pas avant minuit… J’ai le temps !… Et d’une voix qui tremblait un peu, elle dit doucement :

– Va, Concino… Ne la fais pas attendre plus longtemps.

Cette fois, une ride imperceptible passa comme une ombre fugitive sur le front de Concini. Sa main, qui caressait sa moustache d’un geste machinal, retomba mollement ; une légère contraction de la bouche marqua sa contrariété. Ce fut d’ailleurs extrêmement rapide, insaisissable… pour tout autre que la femme jalouse qui l’épiait ardemment. Comédien consommé, il prit à l’instant le masque de la passion. Et pirouettant sur ses talons avec une grâce juvénile, après un geste d’adieu à sa compagne, il s’éloigna en fredonnant une chanson d’amour d’un air conquérant, le teint animé, l’œil noyé de langueur, vif, léger, merveilleusement jeune et débordant d’impatience amoureuse.

Léonora le suivit d’un long regard chargé de passion – bien sincère, celle-là, – et, maintenant qu’il n’était plus là pour le voir, elle montrait un visage ravagé par la douleur et les affres de la jalousie.

Quand la porte du petit retrait se fut fermée sur Concini, elle parut se réveiller. Elle secoua la tête d’un air sombre et reprenant, elle aussi, son masque d’indifférence, elle partit d’un pas ferme. Mais, sous son calme apparent, elle sanglotait dans son esprit révolté :

– Concino est amoureux !… Et je ne m’en étais pas aperçue !… Je n’ai rien vu, rien remarqué !… Ai-je donc été aveugle ? Se peut-il qu’il m’ait jouée à ce point, moi ?… Mais non, je m’affole… je le connais bien, voyons !… Ceci, c’est certain, est tout récent !… Caprice ou passion ? Qui peut savoir avec une nature ardente comme la sienne. En tout cas, caprice ou passion, ceci peut être mortel… ceci est à enrayer coûte que coûte. N’est-ce pas une malédiction que Concino aille s’amouracher sottement à l’heure précisément où Maria va se trouver libre, à l’heure où, régente, elle sera la maîtresse absolue de ce magnifique royaume !… à l’heure, par conséquent, où nous avons besoin d’être entièrement à elle, pour la diriger dans des voies… propices à nos intérêts !… Et elle ? Qui est-ce ?… Qui ?… Pas une femme de la cour assurément, j’aurais déjà éventé l’intrigue ! Alors, qui ?… Oh ! celle-là, malheur ! malheur à elle !… Cristo santo ! il m’en coûte déjà trop de supporter Maria, je n’en tolérerai pas une autre !… Ce soir, Concinetto mio, va la voir, va !… Demain je saurai qui elle est, comment elle s’appelle, où elle demeure… et alors, nous réglerons nos comptes !

Laissons la Galigaï s’acheminer vers son logis et lancer Jehan le Brave sur Henri IV. On a vu, d’autre part, que si elle avait admirablement réussi à surexciter la fureur jalouse du jeune homme, elle avait lamentablement échoué dans la partie la plus essentielle du plan machiavélique qu’elle avait conçu : le meurtre du roi ! Il est vrai qu’il n’avait tenu qu’à un geste accompli à temps par le chevalier de Pardaillan. Mais il n’en faut pas plus pour renverser les combinaisons les mieux échafaudées.

Laissons-la prendre ses dispositions pour découvrir la passion récente de son époux, laissons-la machiner des plans de vengeance atroce contre cette rivale inconnue, qui surgissait malencontreusement à une heure si critique, et revenons à Concini.

Il comprenait très bien combien la situation était tragique et que le moindre faux pas de sa part entraînerait inévitablement la mort dans les plus effroyables tortures.

Il comprenait que tant que l’irréparable, c’est-à-dire la mort du roi, ne serait pas accompli, tant que cet irréparable ne serait pas officiellement liquidé par l’arrestation, le jugement, la condamnation et l’exécution du meurtrier, c’est-à-dire celui qui avait assumé la terrible responsabilité du geste visible, sa tête, à lui Concini qui avait armé le bras du meurtrier, ne tiendrait qu’à un fil.

Il comprenait enfin qu’il était tout entier dans la main de cette femme, auprès de qui il allait jouer la comédie de la passion, qu’il allait enlacer de ses bras robustes et que, selon qu’il aurait réussi à la convaincre ou non, elle pouvait d’un mot, d’un geste, à son gré, l’élever jusqu’aux plus inaccessibles sommets ou le précipiter au fond de l’abîme béant devant lui.

Oui, fortune, honneurs, gloire, puissance et la vie même, tout cela dépendait de l’attitude qu’il aurait durant l’heure qui s’ouvrait. Une seconde de distraction et il était perdu.

Assez audacieux pour avoir osé engager la partie, il avait trop de souplesse et d’astuce pour ne pas chercher à la diriger à son avantage, trop d’ambition pour, la gagnant en trichant effrontément, ne pas s’efforcer d’en tirer tout le profit possible.

Il joua son rôle en comédien génial. Il n’eut pas une défaillance, pas un oubli. Il fut tour à tour tendre et fougueux, violent et timide, mélancolique et enjoué, avec un tact admirable.

Il eut même ce bonheur extravagant d’être servi par l’impatience et l’énervement qui le rongeaient. Il eut, en effet, quelques accès, pendant lesquels on eût pu assez justement croire qu’il cherchait à étouffer, à déchirer cette femme que, tout en balbutiant des mots d’amour, il maudissait au fond de son cœur, en l’envoyant à tous les diables. Et ces manifestations d’une rage impuissante, elle les prit pour les emportements furieux d’une passion poussée jusqu’au délire.

Le tête-à-tête amoureux dura un peu plus d’une heure. Une heure qui lui parut, à lui, longue comme une éternité, à elle, brève comme une minute de rêve, d’inoubliables délices. Il la laissa brisée, meurtrie, mais heureuse, charmée, conquise.

Et délivré de l’abominable contrainte, joyeux de se sentir libre de ses actes et de ses pensées, il s’en fut droit à son logis de la rue Saint-Honoré. Il jouait de bonheur : Léonora était retournée au Louvre ; il avait les coudées franches. Il fit appeler nos trois braves, et s’enfermant avec eux dans son cabinet, il leur donna des instructions minutieuses et précises.

Que voulait-il au juste ? Voici :

Henri IV, dans ses aventures galantes, ne savait pas se passer de confidents. En dehors de La Varenne, homme à tout faire qui ne comptait pas, il avait une demi-douzaine d’intimes à qui il fallait absolument qu’il racontât ses espoirs et ses déceptions, ses joies et ses tristesses. Naturellement, chacun de ces intimes avait de son côté quelques intimes à qui il confiait, sous le sceau du secret, tout ce qu’un intérêt direct ne lui commandait pas de tenir secret. Autour de ce noyau, déjà assez considérable, gravitait la foule des intrigants qui se faufilaient, cherchant à surprendre un renseignement utile. Ajoutez la multitude des espions, hommes et femmes, qui, pour le compte des uns et des autres, épiaient, écoutaient, voyaient, devinaient et rapportaient tout, ou à peu près. Brochant sur le tout, et dans des circonstances graves, les ministres eux-mêmes entraient en branle et discutaient aussi gravement que s’il s’était agi des affaires de l’Etat.

Lorsque le roi s’était épris de Bertille, l’inévitable s’était produit. C’est-à-dire qu’il avait raconté sa passion naissante à ses intimes.

Ceux-ci s’étaient précipités rue de l’Arbre-Sec, dans l’espoir d’entrer en contact avec la belle et de faire leur cour à celle qui pouvait devenir une favorite, dispensatrice de charges et de faveurs. Nous avons dit qu’ils en avaient été pour leurs frais. Ils avaient pu entrevoir la demoiselle Bertille, comme on l’appelait, mais non l’aborder. Quelques-uns cependant s’étaient enthousiasmés de cette beauté.

Concini n’était pas des privilégiés qui jouissaient de la confiance royale. Par contre, il était de ceux qui disposaient d’un service de renseignements parfaitement et aussi complètement renseigné que les mieux renseignés des premiers confidents.

Il fit ce qu’avaient fait les autres : il s’en alla rôder rue de l’Arbre-Sec. Il vit Bertille à sa fenêtre, et ce fut le coup de foudre. Tout de suite, il la désira fougueusement et se jura qu’elle serait à lui, quoi qu’il pût en résulter.

Sur ces entrefaites, Léonora était venue lui dire que, le soir même, le roi serait tué. Le roi mort, son règne, à lui Concini, commençait, sous le couvert de Marie de Médicis. Dès lors, il n’avait plus à se gêner. Et comme il était excessif en tout, comme sa passion nouvelle était probablement sensuelle et brutale, il résolut d’enlever la jeune fille le soir même.

Il envoya Escargasse, Carcagne et Gringaille rue de l’Arbre-Sec, avec ordre de préparer l’enlèvement et de surveiller la maison qu’il leur indiquait. Il n’oubliait pas que le roi devait être occis devant la maison, et il tenait à être renseigné au plus tôt sur ce qui se serait passé. C’est ce qui fait qu’il déclara à ses séides que l’enlèvement ne pouvait être tenté que passé minuit, mais que de dix heures à minuit, il ne fallait pas perdre la maison de vue un seul instant. Cette heure passée, ils devaient venir lui rendre compte au logis, où il les attendrait.

Il savait qu’il pouvait compter sur leur adresse. Il ne doutait pas qu’ils lui rapporteraient jusqu’aux plus petits détails de cette mémorable soirée dont ils ignoraient les dessous tragiques. Quant à lui, d’après ce qu’ils diraient, il verrait s’il devait donner suite à son projet d’enlèvement ou s’abstenir.

q

Chapitre 11

Il était près d’une heure du matin lorsque les trois braves furent introduits dans le cabinet de Concini.

Il y avait plus d’une heure que celui-ci ne vivait plus, dévoré par l’angoisse et l’incertitude.

Les trois compères naturellement étaient à mille lieues de soupçonner les raisons capitales qu’il avait d’être inquiet. Pour eux, il s’agissait d’un enlèvement, chose très banale, en somme. Cet enlèvement, ils l’avaient préparé consciencieusement ; ils pensaient que c’était l’essentiel et croyaient avoir accompli scrupuleusement leur mission.

Mais comme ils connaissaient le caractère violent de leur maître, ils s’étaient rapidement concertés et avaient décidé de passer la parole à Escargasse, dont ils connaissaient bien la faconde et la fertile imagination, les deux autres se contentant d’appuyer énergiquement tout ce que dirait le Provençal.

Il convient de dire ici qu’ils étaient arrivés aux environs du logis de Bertille au moment où le capitaine de Praslin s’expliquait avec Pardaillan et La Varenne.

De loin ils avaient reconnu tout de suite l’uniforme des gardes. Ils avaient immédiatement compris qu’il ne serait pas délicat d’écouter une conversation qui ne les regardait pas et ils s’étaient empressés de mettre discrètement le plus grand espace possible entre ces uniformes et eux. Ils avaient bien entendu un ou deux noms, surpris quelques paroles par-ci par-là, mais ils se promettaient de les oublier.

Nouvelle alerte. Les archers étaient apparus derrière eux. Obéissant au même sentiment de discrétion honorable, ils s’étaient terrés comme ils avaient pu. A la lueur des torches, ils avaient vu la rue envahie par les sergents, ils avaient reconnu le grand prévôt lui-même sur son cheval. A cette vue, ils avaient senti leur discrétion s’enfler encore, déborder de tous côtés, ils avaient compris qu’ils étaient trop exposés… à commettre le péché de curiosité et ils avaient filé, comme des flèches, jusqu’à la Croix-du-Trahoir.

En sorte que, des graves événements que leur patron Concini avait un intérêt capital à connaître à fond, ils ne savaient rien, si ce n’est quelques mots vagues surpris involontairement, des rumeurs assourdies par la distance et, leur avait-il semblé, comme un bruit de lutte. Et Concini les avait envoyés dans l’espoir d’être renseigné par eux.

La petite rue redevenue obscure, déserte, silencieuse, endormie, ils étaient sortis de leur trou et s’étaient approchés de la maison qu’ils devaient surveiller.

Nouvelle déconvenue. Trois ombres déambulaient en bavardant aussi paisiblement que si le soleil, là-haut, avait brillé dans tout son éclat, à la place de la lune qui, précisément en ce moment, cachait sa face bouffie sous le masque d’un nuage. C’était une outrecuidance impardonnable.

En outre, ces trois ombres passaient et repassaient devant cette maison qu’ils devaient surveiller. Est-ce que ces trois ombres, par hasard, avaient l’intention d’effectuer la même surveillance qu’eux ? Ceci était une prétention intolérable. D’autant que la présence de ces indiscrets pouvait gêner l’expédition projetée par le seigneur Concini.

Ces trois ombres ne portaient pas le costume des gardes, ni celui des archers. Elles avaient tournure de gentilshommes. De plus, ces gentilshommes étaient en nombre égal au leur… chacun son homme. Ils avaient résolu de tomber à l’improviste sur les trois bavards nocturnes et de leur infliger une solide correction à seule fin de leur apprendre à ne pas troubler le sommeil des honnêtes bourgeois endormis.

En agissant ainsi, ils rentraient dans leur mission, passablement négligée jusque-là. Ils rendaient service à leur maître qui saurait la reconnaître par quelque largesse… ils l’espéraient du moins. Sans compter que les trois bavards avaient toute l’apparence de gens dont la bourse est convenablement garnie et qu’ils n’iraient pas, après les avoir mis à mal, faire la sottise de laisser sur eux bijoux et argent et autres bagatelles susceptibles d’exciter la cupidité de messieurs les tire-laine, détrousseurs de nuit et autres gens de sac et de corde.

On a vu que l’intervention de Jehan le Brave avait réduit à néant cet honnête projet.

En les voyant entrer, Concini avait poussé un soupir de soulagement. Enfin, il allait savoir ! Il arrêta net sa promenade et vint se placer debout devant une grande table encombrée de paperasses, qui lui servait de bureau.

Les trois braves vinrent s’arrêter au bord de la table, devant lui, et ensemble ils se courbèrent dans une pose de respect outré, quelque peu ironique.

Concini les fouilla de son œil fulgurant, comme s’il avait voulu déchiffrer tout de suite sur leurs physionomies rusées les nouvelles qu’ils apportaient. Et la voix rude, l’air courroucé :

– Ah ! ça ! drôles, gronda-t-il, savez-vous que voilà une heure, bientôt, que je me morfonds à vous attendre !

– Ah ! péchère, monseigneur, fit Escargasse, hypocritement apitoyé, nous nous en sommes fait du mauvais sang, allez ! C’est bien ce que nous disions : ce pauvre monseigneur qui se morfond à nous attendre !… Pas vrai, Gringaille, que nous nous le sommes dit ?… Mais voilà, il n’y avait pas moyen de passer… Nous avons bien cru un moment que nous ne pourrions jamais arriver jusqu’à vous.

De ce flux de paroles inutiles, Concini n’avait retenu que ces mots : il n’y avait pas moyen de passer. En les entendant, il n’avait pu réprimer un léger tressaillement. Et dans son esprit délirant de joie, il rugit :

– C’est fait ! En effet, si ses hommes n’avaient pu passer, c’est qu’un événement considérable s’était produit. Et quel autre événement que celui préparé par Léonora ? Mais le roi était-il mort ou simplement blessé ? Il fallait maintenant arracher adroitement la vérité à ces brutes sans leur laisser soupçonner qu’il savait d’avance sinon le détail du moins le principal de ce qu’ils étaient censés lui apprendre. Pour un comédien de sa force, ce n’était là qu’un jeu.

D’un air las, il tira un fauteuil à lui, se laissa tomber nonchalamment, croisa la jambe, prit un petit poignard qui traînait sur la table, se mit à jouer machinalement avec et d’un air d’indifférence admirablement joué, d’une voix qui se fit sèche, tranchante :

– Notez bien ceci : dès maintenant vous ne faites plus partie de ma maison… si les explications que vous allez me donner ne me satisfont pas. Et maintenant, j’écoute. Que vous est-il donc arrivé de si extraordinaire ?

La menace leur produisit l’effet d’un coup de trique sur la nuque. Ils plièrent les épaules et se regardèrent consternés. Au demeurant, la place était bonne, la besogne pas pénible, le maître généreux, c’était une place de cocagne comme ils n’en retrouveraient jamais. Escargasse, qui avait assumé la responsabilité des explications à fournir, se raidit et :

– Extraordinaire ! monseigneur, vous avez dit le mot. Ce qui nous a retenus est extraordinaire ; mieux, monseigneur, effrayant, terrible, épouvantable… On en parlera longtemps à la ville et à la cour.

Avez-vous remarqué, lecteur, que le menteur qui improvise une fable a absolument besoin d’être aidé pour venir à bout d’étayer son mensonge d’une manière plausible ? Ecoutez-le froidement, sans un mot, sans la plus petite interruption, il pataugera lamentablement. Il n’arrivera pas à persuader le plus naïf, le plus crédule des auditeurs.

Si, au contraire, vous discutez avec lui, si vous vous animez, si vous parlez, si vous posez des questions, vous lui tendez la perche secourable qui va le tirer d’embarras, les mots que vous prononcerez vont faire jaillir spontanément les idées de son cerveau. Une sorte d’instinct spécial lui fera deviner dans quel sens il doit s’orienter pour vous convaincre et c’est vous même qui lui aurez, sans le savoir, indiqué la bonne voie.

Nous ne voulons pas dire qu’Escargasse connaissait la particularité que nous signalons. Il subissait son influence sans s’en rendre compte. Concini ayant prononcé le mot : « extraordinaire », il l’avait ramassé et il l’amplifiait de son mieux. Mais on remarquera qu’il ne donnait aucune explication. Il étourdissait son interlocuteur par un débordement de mots sans signification. Et cependant, il le guignait du coin de l’œil, il tâchait de lire dans ses yeux, il espérait, il appelait de tous ses vœux l’interruption qui lui permettrait de souffler d’abord, qui lui indiquerait ensuite dans quelle direction Concini lui-même voulait le voir s’engager pour être persuadé. Et Concini lui tendit la perche en disant d’un air sceptique :

– Oh ! pour émouvoir la ville et la cour au point que vous dites, il faudrait… une catastrophe effroyable. Et quant à vous, pour vous empêcher de passer alors que vous savez que j’attends et qu’il y va de votre place, je ne vois guère… ma foi oui, qu’un nombre suffisant d’archers ou de sergents à boulaies[5] .

Concini avait daigné sourire en faisant cette plaisanterie. Les trois renchérirent en riant bruyamment et Escargasse, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, flagorna bassement :

– Vé ! il n’y a pas de charme à faire un rapport à monseigneur… il devine tout.

Mais ces mots : catastrophe, archers, sergents, avaient déclenché le ressort de l’imagination. Maintenant il tenait le canevas de son histoire et quant aux détails, ils lui viendraient naturellement en parlant. Il se hâta de conter :

– Au vrai, monseigneur, la rue a été envahie par une centaine d’archers avec monsieur de Neuvy à leur tête. Nous nous sommes trouvés pris au milieu avec impossibilité de passer, attendu que les archers barraient le passage du côté du Trahoir, d’autres le barraient du côté de la Seine, et qu’ils étaient si nombreux, en rangs si pressés, que je vous jure qu’une anguille n’aurait pu glisser entre eux. Sans compter qu’il y avait encore les gardes et M. de Praslin, et M. de La Varenne, et d’autres encore. Tout ce monde paraissait affolé, menait grand bruit, avec force trouble et confusion, si bien qu’on eût pu se croire revenu aux grands jours de la Ligue. Ce que nous avions de mieux à faire, ne pouvant nous faufiler à la douce, était de nous tenir cois, d’éviter d’être découverts, parce que le moins qui eût pu nous arriver était d’être immédiatement saisis et jetés dans quelque cachot d’où nous ne serions pas sortis vivants. Vous voyez que, si nous vous avons fait attendre, il n’y a vraiment pas de notre faute.

Dans ce récit, débité avec une grande volubilité, ponctué par une avalanche de gestes frénétiques, il avait utilisé la vérité en l’arrangeant à sa manière, pour les besoins de sa cause. Son unique préoccupation était de prouver que ce malheureux retard, pour lequel on les menaçait de les chasser, ne provenait pas de leur fait. Naïvement, il se figurait que c’était la seule chose qui intéressait Concini. Il espérait l’avoir convaincu et en avoir fini avec cette histoire.

Malheureusement, il se trompait. Concini n’y pensait même plus, à ce retard. Sous son apparente indifférence, il avait écouté avec une attention passionnée. Ce déploiement de forces, extraordinaire à pareille heure, qu’on lui signalait, lui paraissait la preuve certaine que l’attentat avait été commis… ou éventé. C’est ce qu’il fallait savoir en arrachant les détails par des questions détournées. Il accentua son air d’incrédulité pour dire :

– Quel conte me fais-tu là, coquin ? Une centaine d’archers, dis-tu ? Neuvy, Praslin et ses soldats !… Il y a donc eu émeute… bataille ?

– S’il y a eu bataille !… Vé, dites, vous autres !… Monseigneur qui demande s’il y a eu bataille !… Mais, Monseigneur, nous avons vu emporter des… blessés (il allait dire des morts). Même que nous en avons compté… Combien en avons-nous compté, Gringaille ? Dis-le, va… n’aie pas peur.

A tout hasard, Gringaille, laconiquement, lança :

– Six !

– Vous l’entendez, monseigneur ? triompha Escargasse. Six blessés, qu’il a comptés, Gringaille.

Concini réfléchissait :

« Puisqu’il y a des blessés, il y a eu lutte… Donc le coup a été tenté. Je vois à peu près comment les choses ont dû se passer : le roi était accompagné, puisque ce drôle a cité La Varenne, Jehan le Brave a dû frapper et les autres lui sont tombés dessus. Mais c’est un rude sanglier, et il en a décousu plus d’un… Pour ce qui est des archers et des gardes, je pense que c’est Léonora qui s’est arrangée de manière à les faire intervenir… trop tard. Mais le roi a-t-il été frappé ?… Est-il mort ?… est-il blessé ?… ou s’en est-il tiré comme les autres fois ? »

Les trois braves respectaient sa méditation et ils se communiquaient leurs impressions par des clins d’yeux expressifs. L’importance exorbitante que leur maître paraissait attacher à un malheureux retard de rien les enrageait et les impatientait. Mais ils avaient mis dans leur tête qu’ils le « rouleraient », et, l’amour-propre s’en mêlant, ils tenaient bon. Ce n’était pas toutefois sans envoyer intérieurement le Concini à tous les diables.

Celui-ci cependant haussait les épaules d’un air de dédaigneuse pitié et reprenait :

– Je crois, mes braves, que la peur d’être arrêtés vous a troublé la vue et que vous exagérez l’importance des événements. S’il y avait eu émeute, j’en serais informé, que diable ! Je crois que votre soi-disant bataille se réduit, plus simplement, à quelque bagarre, comme on en voit souvent… Peut-être quelque tentative de meurtre… quelque assassinat, que sais-je ?

Sans s’en apercevoir, il avait baissé la voix. Escargasse, qui craignait de s’être trop avancé, fit instinctivement de même pour répondre d’un air évasif :

– Heu ! vous savez, meurtre, bataille, assassinat, tout cela se tient… c’est tout un ou à peu près.

Il était quelque peu ahuri et cruellement embarrassé, le pauvre diable. Et pour dissimuler ses impressions, il se donnait des airs entendus, vaguement mystérieux et inquiets. Naturellement, ses deux compères modelaient leur physionomie sur la sienne. Si bien que Concini se disait :

« Les drôles en savent beaucoup plus qu’ils ne veulent dire. Peut-être craignent-ils d’être compromis. Corbacco ! il faut pourtant que je sache ! »

Et tout haut :

– Alors, c’est bien d’un assassinat qu’il s’agit ?… Et la victime ?… Voyons, parle sans crainte. La victime est-elle morte ou simplement blessée ?

– Je ne peux pas vous dire au juste, monseigneur. Vous comprenez, dans des algarades de ce genre, de pauvres diables comme nous, entourés de soldats et d’archers, ont tout à perdre et rien à gagner. Nous nous sommes tapis prudemment pour qu’on ne nous vît pas, ce qui fait que nous-mêmes nous voyions très mal. D’autant que tout le monde allait, courait, criait, se démenait, que c’était merveille. Cependant…

– Cependant ? haleta Concini.

– Je crois avoir entendu des gens crier : « Quel malheur ! C’est un irréparable malheur ! »

« Il est mort ! hurla Concini dans son esprit. Ah ! maintenant je suis le maître !… Enfin !… »

Cependant, pas un muscle de son visage ne bougea. Il souriait toujours d’un sourire un peu railleur, il jouait toujours distraitement avec le petit poignard. Et du même air indifférent :

– Peccato !… dit-il. Mais j’y songe, pour soulever une telle émotion, il faut que le malheureux qui a été ainsi meurtri soit un personnage… un grand personnage même… Qui diable est-ce ?… Vous ne l’avez pas vu un peu, si peu que ce soit ?… Je vous demande cela parce que je réfléchis qu’après tout c’est peut-être un de mes amis.

Et il fixait sur eux un œil scrutateur.

Escargasse, excédé et d’ailleurs aux abois, songeait :

« Que la fièvre te mange, ruffian d’Italie !… Un nom !… Crois-tu que je vais te donner un nom ? Et demain tu t’apercevras que j’ai menti et tu me chasseras… sans compter que tu serais bien capable… Eh vé ! quelle idée !… Outre ! je vais lui dire que c’est le roi qui a été meurtri !… On prétend qu’il est au mieux avec son épouse, madame la reine, ça lui fera plaisir au Concini. Seulement, minute, espère un peu, je vais lui arranger cela à une de ces sauces que le diable lui-même ne pourrait démêler de quels ingrédients elle se compose. »

Et prenant une mine lugubre, jetant autour de lui des regards inquiets, avec un tremblement dans la voix, toutes les apparences d’une douleur profonde et sincère :

– Monseigneur, dit-il, nous ne pouvions pas très bien voir… je vous l’ai dit. Cependant je pense comme vous : c’était un grand… un illustre personnage. Quelqu’un placé haut, très haut… plus haut encore…

– Bon ! songea Concini, on ne peut pas être plus clair. Je pensais bien que les drôles en savaient plus qu’ils n’en disaient.

Et tout haut, prenant lui aussi une mine de circonstance :

– Peste !… Qui te fait supposer ?

– Pour les raisons que vous avez données vous-même, d’abord. Ensuite parce que pour loger au Louvre il faut être, je pense, un grand personnage.

– La victime logeait donc au Louvre ?

– Il faut croire, puisque on a donné l’ordre d’y transporter le corps. Ce n’est pas tout. Quelqu’un a dit sur un ton qui nous a fait passer le frisson de la petite mort dans le dos : « Silence sur tout ceci. Celui qui ne saura pas garder sa langue court le risque d’être roué vif ». Vous comprenez que pour nous décider à parler, il a fallu l’insistance de monseigneur. La perspective d’être roués vifs ne nous sourit guère.

– Soyez tranquilles, assura Concini, nul ne saura. Et d’ailleurs, je vous couvre.

En lui-même, il songeait :

« Allons, le doute n’est plus possible. Il s’agit bien du roi dont on veut garder la mort secrète jusqu’à ce qu’on ait pris les mesures que comporte la situation. Maria elle-même ignore encore l’événement à l’heure actuelle. Sans quoi elle m’eût envoyé chercher. Demain matin, sans doute, on lui apprendra la triste nouvelle avec tous les ménagements d’usage. Je serai là. Jusque-là, je puis disposer de mon temps et de ma personne à mon gré. »

Escargasse, de son côté, se disait :

« Cherche maintenant quel est le personnage qu’on a transporté cette nuit au Louvre. Si tu trouves, c’est qu’il existe réellement, et alors, outre ! je serai bien étonné. Si tu ne trouves pas, c’est qu’apparemment, nul ne se soucie d’être roué vif. Et à présent, j’espère que c’en est fini de cet interrogatoire assommant. »

Escargasse se trompait, il n’en avait pas encore fini. Brusquement, Concini s’exclama :

– Et lui ?

– Qui, lui ? sursauta Escargasse.

– Eh mais !… l’assassin !

– L’assassin ? s’étrangla Escargasse. Oh ! diable ! l’assassin !… où avais-je la tête ?… L’assassin, pauvre bougre, son compte est bon, à celui-là !

– Ne l’a-t-on pas arrêté ? s’inquiéta Concini.

– Je comprends !… Arrêté, enchaîné, enfermé, promptement, sûrement, proprement, je vous en réponds.

Concini se rasséréna. Mais, alors, il s’étonna : au fait, l’assassin, ils le connaissaient bien, puisqu’il était leur chef direct ! D’où venait l’indifférence qu’ils manifestaient à son égard ? Ne l’avaient-ils pas vu et reconnu ? Ou bien, jaloux, se réjouissaient-ils de son sort ? La question n’avait pas grande importance. Il était curieux de l’élucider pourtant, attendu qu’il est utile de connaître le caractère et les sentiments de ceux qu’on emploie.

– Vous l’avez vu, l’assassin ? demanda-t-il en les fixant attentivement.

– Vaguement, pendant qu’on l’emportait… Dans l’état où on l’avait mis, il eût été bien empêché de marcher.

– Ah ! fit Concini avec une satisfaction féroce, on l’a quelque peu maltraité ?

– Maltraité ! péchère !… C’est-à-dire qu’on l’a déchiré, assommé, roué de coups… Ce n’était plus une créature humaine, c’était une loque sanglante.

Cette fois, Concini était fixé. Il ne posa plus de questions. Il demeura un moment silencieux, tourmentant d’un geste machinal le manche du mignon petit poignard avec lequel il n’avait cessé de jouer, réfléchissant profondément, sans que son visage impassible décelât la nature de ses réflexions.

q

Chapitre 12

Concini sortit enfin de sa longue méditation. Un vaste soupir qu’il n’eut pas la force de refouler fut la seule manifestation par quoi se révéla la joie puissante qui l’étreignait. Il fixa un instant ses hommes, qui attendaient son bon plaisir, raides comme à la parade, et il ébaucha un sourire. Dans un geste de souveraine nonchalance, il allongea le bras, prit dans un tiroir une poignée de pièces d’or et la laissa tomber sur la table, en une cascade rutilante, devant les trois braves éblouis, béats d’admiration. En même temps, il disait :

– Allons, j’ai été un peu rude avec vous. Voici pour vous faire oublier cette rudesse.

Concini était habituellement généreux. Cette fois, il se montrait plus que généreux. Il y avait bien cent pistoles, pour le moins, étalées sur la table. Elles n’y demeurèrent pas longtemps. Trois griffes, larges et velues, s’abattirent sur le tas, le fractionnèrent en parts égales et le firent disparaître en un clin d’œil, en même temps que les gorges émettaient des grognements sourds : remerciements inarticulés, témoignages de jubilation intense.

– Et maintenant, fit Concini, lorsqu’il vit que l’opération était terminée, parlons un peu de notre affaire.

– L’expédition tient toujours ?

– Plus que jamais !… A moins que la rue ne soit encore gardée.

– La voie est libre, monseigneur. Tout est redevenu calme, silencieux, comme s’il n’y avait pas eu la moindre échauffourée.

– Nous sommes prêts.

– Allons !

Concini se leva brusquement. Il prit une bourse gonflée de pièces d’or et la mit dans sa poche, un masque de velours noir qu’il attacha à sa ceinture, à côté de la dague, s’enveloppa soigneusement dans les plis d’un vaste manteau sombre et sortit d’un pas décidé, sans ajouter une parole.

Les trois le suivirent.

Dans la rue, après avoir jeté à droite et à gauche un coup d’œil perçant, il se dirigea résolument vers la rue de l’Arbre-Sec, suivi, à trois pas, par ses hommes.

Ils n’avaient pas fait vingt pas qu’une ombre, se détachant d’une encoignure, se mit à les suivre de loin.

Ils arrivèrent devant le logis de Bertille, sans avoir rencontré âme qui vive. Les trois braves rejoignirent leur maître devant le perron, et remarquant alors ce qui leur avait échappé lors de leur passage rapide, ils le montrèrent triomphalement à Concini en laissant tomber à voix basse :

– Du sang ! C’étaient, en effet, les traces de la lutte soutenue par Jehan le Brave et Pardaillan contre les archers de Neuvy. Les trois compères s’empressaient d’attirer l’attention de Concini sur ces traces, preuve évidente de leur bonne foi, au cas où il aurait gardé quelques doutes sur la véracité de leur rapport.

Mais Concini n’avait pas de raison de douter. Il considéra un instant, d’un air rêveur, les flaques sanglantes, les éclaboussures qui souillaient les marches blanches, le sol foulé par le piétinement d’une troupe nombreuse, et avec un geste d’insouciance, il passa et entra dans le cul-de-sac Courbâton.

Au fond de l’impasse, contre le mur, se profilait une masse d’ombre plus compacte que l’ombre environnante. Un homme se détacha et s’approchant :

– Monseigneur, dit-il en se courbant, la litière est là.

Concini eut un geste impérieux. L’homme, qui avait sans doute reçu des instructions préalables, se courba davantage et fila rapidement, sans se retourner. Dans la rue de l’Arbre-Sec, cet homme croisa l’espion qui s’était attaché aux pas de Concini et qui, présentement, contemplait à son tour, et avec une singulière attention, les traces de la lutte. Sans s’arrêter, l’homme laissa tomber en passant quelques brèves paroles et il continua son chemin jusqu’à la rue Saint-Honoré, et là, tournant à droite, il entra dans la maison de Concini.

Quant à l’espion, il jeta un coup d’œil railleur sur le balcon de Bertille, et dressant vers la lucarne de Jehan le Brave une face convulsée par la haine, il grinça dans la nuit :

– Adieu les rêves d’amour, ma gente tourterelle !… Votre tourtereau, à l’heure qu’il est, se débat vainement dans le filet que je lui ai tendu… Vous pourrez le revoir… sur la place de Grève… le jour prochain où le bourreau tenaillera sa poitrine pantelante et où quatre chevaux trapus déchireront ses membres robustes pour les disperser aux quatre coins de la ville.

Il s’éloigna d’un pas souple et silencieux, et tout en marchant il grognait :

– Moi, je n’aurai garde de manquer un aussi agréable spectacle… Pauvre de moi ! Il y a des années, de longues années que je vis dans l’attente de cet heureux moment !…

Il était arrivé à l’angle du cul-de-sac. Il jeta un coup d’œil perçant dans la nuit profonde et murmura :

– La joie qui m’inonde ne doit pas me faire oublier la mission de confiance dont la signora Léonora m’a honoré. Perdio ! Voici un trou qui semble avoir été creusé tout exprès pour moi !… La chance favorise Concini : voici que le ciel s’est couvert, il fait noir comme dans un enfer !… Baste ! je n’ai pas besoin de voir. Attendons patiemment, il faudra bien qu’il passe devant moi, puisque la litière est là !…

Il se tapit de son mieux dans le trou qu’il avait découvert et, pareil à quelque monstrueuse araignée guettant sa proie, les yeux fixés sur l’impasse, il reprit sa rêverie :

– Mon rêve eût été de voir la mère, l’illustrissime princesse Fausta Borgia, assister au supplice de son fils !… Ma suprême joie, que j’aurais payée de mon sang donné goutte à goutte, eût été de pouvoir lui crier : « Regarde, princesse Fausta, regarde bien !… Ce Jehan le Brave que le bourreau supplicie… c’est ton fils !… Et c’est moi, moi Saêtta, qui ai fait de lui un voleur, un bravo, un misérable assassin !… Moi qui l’ai conduit, poussé, hissé jusque sur l’échafaud où tu le vois ! »

Il eut un rire silencieux, terrible. Il devait être effroyablement hideux à voir. Il reprit :

– L’heure de la vengeance aura été lente à venir, mais enfin, la voici !… Et toi, Fausta, tu ne perdras rien pour attendre… Je fouillerai l’Italie, l’Espagne, la France, j’irai jusqu’au fond des enfers s’il le faut… mais je te retrouverai… pour te communiquer l’heureuse nouvelle… Le ciel… ou l’enfer… me doit bien cette joie, à défaut de l’autre !

Cependant Concini et ses hommes n’étaient pas restés inactifs.

Il y avait, à droite de la porte et à environ dix à douze pieds du sol, une petite fenêtre, actuellement close par d’épais volets de bois. A gauche, et beaucoup moins élevée, il y avait une ouverture en forme d’œil de bœuf. Comme la fenêtre, cette petite ouverture était hermétiquement bouchée par un volet.

Ce fut sous cet œil-de-bœuf que les trois braves allèrent se placer. Carcagne, le plus fort, prêta l’appui de ses épaules. Gringaille, le plus adroit, monta dessus. Au bout de cinq minutes de travail, le volet, peut-être vermoulu, peut-être préparé déjà, était arraché.

Deux barreaux en forme de croix, cimentés dans la pierre, barraient le passage. Gringaille les saisit à pleines mains. On entendit un bruit sec… Les barreaux, brisés en quatre morceaux, tombèrent sur le sol.

Gringaille sauta à terre et expliqua en riant :

– Le propriétaire de cette bicoque me fait l’effet d’être un fieffé ladre… ces barreaux, qui paraissaient si solides, c’était du bois peint en imitation de fer. Seulement, voilà, il n’a pas remarqué ce que j’ai remarqué, moi, du premier coup d’œil, à savoir que l’un de ces barreaux était légèrement fendu, ce qui pouvait paraître anormal pour un honnête barreau de fer. Maintenant, si monseigneur veut passer, la porte est grande ouverte.

Deux minutes plus tard, ils étaient tous les quatre dans la place. A travers les trous du masque qu’il avait placé sur son visage, et à la lueur d’une cire apportée à cette intention, Concini, d’un coup d’œil rapide, étudia les lieux.

Ils étaient dans une cuisine assez grande, où tout était rangé dans un ordre parfait, où tout était reluisant, brillant, d’une propreté méticuleuse.

Deux portes : une à droite, en plein bois, l’autre devant eux, vitrée, celle-là. Ce fut vers cette porte vitrée qu’ils allèrent. Elle fut vite ouverte. Ils pénétrèrent dans une chambre à coucher.

Dans le grand lit clos, dans l’entrebâillement des courtines écartées d’une main tremblante, une tête effarée apparut, les yeux arrondis par l’effroi, la bouche ouverte, prête à crier à l’aide. C’était la respectable propriétaire du lieu, dame Colline Colle.

Avant qu’elle eût proféré un son, Concini, d’un bond, fut sur elle, écarta tout à fait les rideaux et gronda :

– Si tu cries, si tu résistes, ce poignard dans ta gorge… Si tu te tais, si tu obéis, cette bourse pour toi. Choisis.

En voyant cet homme masqué se ruer sur elle, en voyant la lame acérée menacer sa gorge plate et osseuse, en entendant cette voix, qui dut lui paraître terrible, proférer des paroles menaçantes, la matrone crut sa dernière heure venue. Elle ferma instinctivement les yeux et se renversa sur les oreillers, évanouie à moitié, en gémissant d’une voix expirante :

– Grâce !…

Mais il faut croire que le mot « bourse » avait un pouvoir magique tout particulier pour elle, car, en l’entendant, elle entrouvrit un œil. Elle vit l’objet et son apparence considérablement pansue : à travers les mailles de soie, elle vit les lueurs jaunes du métal précieux ; elle entendit le son divin des pièces heurtées ; tout cela en un temps qui ne dura pas la centième partie d’une seconde.

Concini n’avait pas encore prononcé la dernière syllabe du mot : choisis, que la bourse glissait de ses doigts, s’en allait pour ainsi dire d’elle-même, attirée par quelque puissant aimant, s’envolait, se volatilisait, sans qu’il fût possible de dire comment elle était partie, où elle s’était cachée.

L’escamotage avait été si discret, si adroit et si rapide, qu’il paraissait fantastique. Concini en demeura suffoqué l’espace d’une seconde et les trois braves, qui se croyaient passés maîtres en escamotage de ce genre, traduisirent par un long sifflement leur stupeur et leur admiration.

La matrone, cependant, son geste accompli, avait refermé les yeux, tout à fait évanouie cette fois… du moins en apparence. Concini, énervé, gronda :

– Peste soit de la carogne qui s’évanouit à présent !

– Bah ! railla Gringaille sceptique, piquez-la un peu de la pointe du poignard… Vous verrez que la vieille mégère n’est pas aussi complètement pâmée qu’elle voudrait nous le faire croire.

Effectivement, dame Colline Colle, à ces mots, se redressa brusquement et, foudroyant Gringaille d’un regard étincelant de colère, elle glapit :

– Insolent !… Passe encore pour mégère !… mais vieille !… sachez que je suis point si vieille qu’on ne me recherche encore… Et s’il me convenait de quitter l’état de veuve, Dieu merci ! je ne serais point embarrassée pour… Mais suffit ! je m’entends !… Ce sont là des affaires où vous n’avez pas à fourrer votre vilain nez de grand pendard que vous êtes.

– Outre ! admira Escargasse, quel sifflet !…

Concini avait écouté sans rien dire. Il trouvait que la matrone montrait un sang-froid, une lucidité remarquables en l’occurrence et, de plus, cherchait à le dévisager, lui particulièrement, avec une insistance gênante.

De fait, c’était une rusée matoise qui avait tout de suite compris de quoi il retournait. Ce n’était pas à elle qu’on en voulait. C’était à la demoiselle, couchée là-haut. Tant qu’elle ne ferait pas de bruit et ne chercherait pas à ameuter la rue par ses clameurs, elle n’aurait rien à redouter. Un vague instinct lui faisait deviner que ces envahisseurs nocturnes craignaient par-dessus tout le bruit et qu’ils avaient besoin d’elle. Dès lors, elle pouvait en prendre à son aise et si elle pouvait arracher quelques pièces d’or de plus, qui sait ? peut-être une autre bourse pareille à celle si lestement agrippée, ce serait tout profit.

Pour échapper à ces regards investigateurs, singulièrement pénétrants, Concini fit signe à ses hommes de mener l’affaire et se mit à l’écart, regrettant d’avoir parlé, à cause de son accent.

Carcagne, qui était l’homme grave, pondéré, de la troupe, et qui avait des manières avenantes et polies, intervint :

– Respectable dame, fit-il en s’inclinant avec toute la grâce dont il était capable, levez-vous incontinent… Et faites vivement, s’il vous plaît, attendu que nous n’avons pas de temps à perdre et que, de notre naturel, nous ne sommes pas très patients.

On ne pouvait pas, comme on voit, s’exprimer avec plus de douceur et d’aménité.

Mais il paraît que, décidément, dame Colline Colle était d’un caractère bien revêche. Loin de se montrer touchée, elle s’écria de sa voix la plus aigre, en prenant les airs de la pudibonderie la plus effarouchée :

– Me lever devant vous ! Vous me tuerez plutôt !… N’avez-vous pas honte de me demander pareille indécence ? Me prenez-vous pour une créature éhontée comme vous ? Garçons ! Ribauds ! Gaudisseurs ! Pillards !… Jour de Dieu ! Je vous montrerai qu’une honnête femme comme moi sait le respect qu’elle doit aux règles de la pudeur et de la civilité… Tournez-vous, au moins, et me promettez de ne pas regarder !…

– Quel sifflet ! quel sifflet ! s’exclamait Escargasse, béat d’admiration.

– Eh ! cornedieu ! sacra Gringaille, tirez le rideau et n’en parlons plus. Nous ne tenons pas à admirer vos charmes !

Oui, décidément, dame Colline Colle avait bien mauvais caractère. L’honnête proposition de Gringaille, qui aurait dû apaiser sa pudeur effarouchée, l’exaspéra au contraire. Et de son ton le plus acerbe, le plus agressif, feignant de ne pas remarquer que, dans la frénésie de ses gestes, elle mettait à découvert, et sans pudeur aucune, ces charmes que le respect des règles de la civilité interdisait à une honnête femme comme elle de montrer, elle cria :

– Et quand vous les verriez !… Croyez-vous que vous en perdriez la vue ? malhonnête ! balourd !… J’en connais qui ont vainement imploré, et à deux genoux encore, la faveur que vous dédaignez, homme de rien ! dévergondé ! Turc ! Maure !… Dieu merci, on est une honnête femme, et chacun sait…

Il ne fut pas possible d’apprendre ce que chacun savait, parce que Carcagne interrompit intempestivement :

– Allons, honnête dame, tirez le rideau, qu’on vous a dit, et dépêchez… sans quoi je me verrai contraint d’aller vous aider.

Stupeur ! L’honnête femme coula sur la large carrure du brave Carcagne ébahi un coup d’œil expressif. Un large sourire découvrit sa bouche encore ornée de quelques dents qui, par leur beauté, ne faisaient pas regretter celles qui étaient tombées. Puis elle baissa la tête, elle baissa les yeux, elle soupira, tandis que sa main sèche et ridée, abîmée par les durs travaux du ménage, s’étalait sur la blancheur du drap qu’elle caressait doucement, d’un geste machinal, et que son sein se soulevait précipitamment, comme sous l’empire d’une émotion violente. C’était grotesque et lamentable. Et pendant que Gringaille, impatient, tirait brusquement le rideau, elle marmonna en minaudant :

– A la bonne heure ! celui-là, au moins, sait les égards qui sont dus à une faible femme.

– Vé ! pouffa Escargasse, il a fait la conquête de la pudique dame !… Heureux pendard !

Carcagne n’y entendit pas malice. Il se rengorgea, retroussa sa moustache d’un air conquérant. Il avait toutes les bravoures. Peut-être cela tenait-il à ce qu’il avait failli être moine… ou quelque chose d’approchant. Pendant que la matrone s’habillait, les trois, pour ne pas perdre de temps, lui expliquaient ce qu’ils attendaient d’elle. Elle n’abusa pas trop de leur patience d’ailleurs, et apparut bientôt, ayant passé vivement un vieux jupon, jeté une méchante casaque sur ses épaules, et tout de suite, en donnant les marques du plus violent chagrin, elle gémit :

– Vous n’allez pas l’emmener, j’imagine, cette pauvre demoiselle ?

Mais, malgré son émotion, elle coulait en dessous des regards enflammés sur Carcagne et, d’une main experte, elle obligeait à rentrer sous le bonnet quelques mèches folles qui s’obstinaient à montrer le bout de leur nez.

– Si, nous allons l’emmener !… je comprends ! Et tout de suite encore.

– Ah ! vous n’aurez pas ce cœur, larmoya la matrone.

Et cette fois, c’est sur Concini, muet et immobile dans la pénombre, qu’elle louchait.

– Si vous l’emmenez, cette demoiselle du bon Dieu, que deviendrai-je, moi ?… C’est ma ruine, mes bons seigneurs, ma mort !… Je n’avais qu’elle, moi, comment voulez-vous que je vive, si vous m’enlevez ma loca…

Un bruit de pièces d’or roulant en cascade sur le plancher de chêne, proprement ciré, interrompit brusquement les lamentations, coupa radicalement l’émotion de la vieille. C’était Concini qui, pour couper court, sans mot dire, vidait son escarcelle d’un geste dédaigneux.

– Ah !… monsieur, reprocha Gringaille, c’est trop, beaucoup trop. Cette vieille sorcière était déjà payée au centuple de ce qu’elle vaut !

Concini eut un geste d’indifférence appuyé d’un autre geste qui signifiait : Dépêchons ! dépêchons !

– Zou ! ragea Escargasse, montez vivement… et à la douce, hé, autrement !…

Malgré le ton quelque peu menaçant de l’invite, la matrone eut un geste comme pour se ruer vers l’or. Gringaille la saisit brutalement par le bras et, d’une voix qui n’admettait pas la réplique :

– Marche, vieille chienne ! et marche droit… Sans quoi, ce n’est pas de l’or que je te donnerai, moi, c’est de la dague que je donnerai dans ton ventre !…

Cette fois, dame Colline Colle comprit que les choses menaçaient de se gâter pour elle et, malgré que le sourire de Carcagne la rassurât un peu, elle jugea plus prudent d’obéir.

Elle monta au premier, suivie par les trois braves qui retenaient leur souffle. Elle s’arrêta à la porte de la chambre de Bertille et elle gratta doucement en gémissant :

– Demoiselle Bertille ?… demoiselle Bertille ?… ouvrez, je vous prie. Bertille dormait profondément et sans doute rêvait-elle de choses très douces, car une expression de bonheur irradiait son gracieux visage, un sourire enchanteur découvrait ses petites dents blanches, pareilles à des perles rares dans un minuscule écrin de velours pourpre.

A l’appel de la matrone, elle se dressa sur sa couche et, à moitié endormie encore, nullement effrayée d’ailleurs, elle demanda de sa voix harmonieuse :

– Est-ce vous qui gémissez, dame Colline Colle ?

– Oui, demoiselle ! Ouvrez-moi, je vous en prie… Je suis malade…’bien malade.

Le premier mouvement de la jeune fille fut de sauter à bas du lit et de se vêtir à la hâte de cette ample robe de laine blanche qu’elle portait au moment où elle s’était dressée entre le roi et Jehan. D’autant plus inquiète que la matrone, poursuivant la tactique improvisée, de l’autre côté de la porte, ne cessait pas de geindre et de se lamenter. Et tout en s’habillant, elle cria :

– Patientez un moment, je viens !

Effectivement elle se mit en marche vers la porte. Mais elle s’arrêta presque aussitôt, le front barré par un pli soucieux. Et en elle-même, elle songea :

– Cette femme est rapace et avare… Je l’aurais quittée depuis longtemps si… (Elle rougit, pensant à Jehan.) Pour une poignée d’or elle a voulu me livrer au roi… pour un peu d’or, elle recommencera au profit d’un autre… Qui me dit que ce n’est pas un piège ?

Cette pensée qui traversa son cerveau fit que, au lieu d’ouvrir comme elle avait failli le faire inconsidérément, elle interrogea :

– Etes-vous donc réellement si malade ?

Et elle écouta attentivement, s’efforçant de démêler la vérité dans les intonations.

Malheureusement, elle avait affaire à une comédienne de premier ordre qui poursuivit ses gémissements avec un naturel merveilleusement joué et qui répondit, sans que rien trahît la dissimulation dans sa voix :

– Il me semble que je vais mourir !… Ouvrez, pour l’amour de Dieu !… Vous défiez-vous donc de moi ?

Oui, elle se défiait, et elle n’avait pas tort. Mais c’était une nature généreuse et sous son apparence frêle et délicate, elle cachait un caractère énergiquement trempé. Elle alla droit à un coffre et y prit un petit poignard qu’elle cacha dans son sein, d’un air résolu. Ceci fait, elle revint à la porte.

Comme si une sorte de prescience l’avait avertie du danger qu’elle courait, elle ne put se décider à ouvrir. Elle parlementa, et, répondant à la question de sa propriétaire :

– C’est que, dit-elle sans acrimonie, vous avez ouvert la porte du logis à des étrangers… cette nuit même.

– C’était le roi, demoiselle !… Peut-on résister aux ordres du roi ?… Ah ! que je souffre !…

C’était le roi ! Argument péremptoire, à l’époque surtout. Bertille était trop de son temps pour ne pas admettre comme valable l’excuse de la misérable matrone. Pourtant elle se raidit encore contre la pitié qui l’envahissait :

– Qui me dit que ce n’est pas encore une trahison ?… Sais-je si vous n’avez pas encore introduit quelque malfaiteur ?

– Je suis seule, demoiselle ! Tout a fait seule, je vous le jure sur ce que j’ai de plus sacré !… Et je souffre !… Seigneur Jésus ! me laisserez-vous donc mourir comme un pauvre chien sans me prêter l’assistance qui se doit entre chrétiens ?

Cette fois la jeune fille se sentit vaincue par le ton lamentable de l’hypocrite créature. Peut-être eut-elle le tort de se fier à l’arme qu’elle avait glissée dans son sein. Quoi qu’il en soit, elle dit :

– A Dieu ne plaise, dame Colline Colle ! J’ouvre… Mais s’il m’arrive malheur de votre fait, vous en répondrez devant le souverain juge.

Et bravement, très calme, la main droite crispée sur le manche du poignard, elle tira le verrou, ouvrit la porte toute grande en disant d’une voix où perçait une pointe d’inquiétude :

– Que vous arri…

Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Deux bras robustes la saisirent à plein corps. Elle voulait crier, elle poussa effectivement un long cri. Mais ce cri fut étouffé sous les plis d’un vaste manteau brusquement jeté sur sa tête. Elle voulut résister, utiliser l’arme qu’elle serrait dans sa main crispée. Elle se sentit vivement enroulée dans le manteau, des liens doux – des écharpes sans doute – immobilisèrent ses bras et ses jambes pendant que des poignes vigoureuses la maintenaient, la soulevaient, l’emportaient d’ailleurs avec précaution.

Elle ne s’évanouit pas. Elle ne perdit pas son sang-froid. Elle s’abandonna passivement, comprenant que toute tentative de délivrance serait vaine, réservant prudemment ses forces pour une occasion meilleure, serrant convulsivement le poignard qu’elle avait eu la chance de conserver, avec l’unique crainte de le perdre.

L’un la tenant par les pieds, l’autre par les épaules, le troisième fermant la marche, ils descendirent doucement au rez-de-chaussée, éclairés par la mégère qui tenait à gagner consciencieusement l’or de Concini.

Elle les conduisit jusqu’à la porte basse de l’impasse, et avant d’ouvrir, elle les avertit avec sollicitude :

– Prenez garde !… Il y a quatre marches à descendre !… Là !… Doucement !…

Ce qui, d’ailleurs, n’empêcha pas l’un des trois, avant de sortir, de lui dire, sur un ton qui lui fit passer le frisson de la malemort :

– A présent que tout est fini, si tu ne veux pas avoir la langue coupée, vieille sorcière, tâche de te taire. Si tu ne veux avoir les yeux arrachés, le ventre crevé à coups de dague, tâche d’oublier ceci et nos visages de façon à ne jamais les reconnaître.

Terrifiée, elle bégaya en se signant :

– J’oublierai… je me tairai… je le jure, monseigneur !…

Sa terreur était réelle et profonde. Pourquoi maintenant seulement alors que, jusque-là, elle s’était montrée si vaillante ? Parce que le malandrin avait expliqué la chose en disant : « A présent que tout est fini », ce qui sous-entendait qu’on n’avait plus besoin d’elle. N’ayant plus besoin d’elle, elle se disait, en frémissant, que l’idée pouvait venir que le plus sûr moyen de s’assurer de sa discrétion était encore de l’égorger purement et simplement sur le seuil de sa porte. Maintenant, c’était sa précieuse carcasse qui était directement menacée. Sa belle assurance avait fait place à la plus intense terreur.

Et pourtant, malgré tout, dans l’ombre, elle chercha la main de Carcagne et la serra furtivement. Elle trouva moyen d’approcher ses lèvres de son oreille et de lui glisser dans un souffle :

– Revenez me voir ! Je ne suis pas si farouche qu’il y paraît ! Ayant épuisé tout son courage, avec une hâte fiévreuse, qui n’excluait pas la prudence, elle verrouilla et cadenassa la porte avec plus de soin que jamais, et ne respira que lorsque, cette opération délicate terminée, elle se jugea en parfaite sûreté. Alors, sans perdre une seconde, elle se rua dans sa cuisine. Elle trouva, à tâtons, un grand escabeau, qu’elle posa sans bruit sous l’œil-de-bœuf. Elle grimpa dessus avec une agilité surprenante, et là, dissimulée dans l’ombre, elle regarda et écouta de toute la puissance de ses petits yeux rusés démesurément ouverts, de ses larges oreilles, avidement tendues.

Bertille fut doucement étendue sur les coussins moelleux de la litière. Elle essaya de se soulever, mais paralysée par ses liens, elle ne put y parvenir. Alors, d’une voix étrangement calme, elle proféra :

– Ne peut-on me délivrer de cette cagoule qui m’étouffe ? Faible et assourdie par l’épaisseur de l’étoffe, la voix parvint cependant jusqu’à Concini qui se tenait debout contre la portière. Cette voix, c’était la première fois qu’il l’entendait. Elle lui produisit l’effet d’une musique d’une douceur pénétrante qui le remua jusqu’au fond de l’âme.

Oubliant que la jeune fille ne pouvait le voir, il se découvrit dans un geste un peu théâtral, empreint de cette grâce élégante qui caractérisait ses gestes et ses attitudes, et il dit avec empressement :

– Madame, si vous daignez promettre de ne pas appeler à l’aide, de ne pas bouger…

– Je n’appellerai pas, je ne bougerai pas, assura la jeune fille.

– S’il en est ainsi, madame, croyez que je suis très heureux d’accéder à vos désirs qui sont des ordres pour moi.

Et Concini lui-même, secoué d’un long frisson au contact de ce corps désiré qui l’affolait, arracha les écharpes qui l’immobilisaient, le manteau qui lui dérobait la vue de ces traits d’une pureté idéale, qu’il avait hâte de contempler.

Bertille n’eut pas un mot, pas un geste de remerciement à l’adresse de celui qui venait de lui rendre la liberté de ses mouvements. Elle ne daigna même pas l’honorer d’un regard. Il semblait qu’elle ne l’eût même pas aperçu.

Avec un calme stupéfiant, que Concini admira intérieurement, elle se redressa sans hâte et s’assit, commodément. Elle aspira longuement une bouffée d’air frais, rajusta son corsage, rejeta derrière l’oreille quelques mèches de cheveux qui la gênaient, arrangea, de quelques menus gestes vifs et gracieux, les plis de sa robe chiffonnée et croisa fortement ses mains sur son sein. Geste en apparence très naturel, mais qui lui permettait d’avoir constamment sous la main l’arme sur laquelle reposait son salut.

Et Concini la vit ainsi toute blanche, enveloppée dans les plis harmonieux du prestigieux manteau d’or qu’était son opulente chevelure. Il vit la resplendissante beauté, l’éclatante fraîcheur, le velouté de la chair douce et parfumée, l’harmonie impeccable des lignes, la grâce juvénile des attitudes empreintes d’une souveraine dignité, et, émerveillé, ébloui, il ferma les yeux sous le masque et porta la main à son cœur comme pour en comprimer les tumultueux battements.

Les trois sacripants eux-mêmes, sous le charme de cette radieuse apparition, traduisirent leur impression par leur habituel sifflement, indice de la plus extrême admiration. Et, par un revirement dont ils étaient sincèrement ébahis, ils commencèrent d’éprouver une étrange sensation de malaise à la pensée de la besogne qu’ils accomplissaient. Et dans leur cœur racorni, l’aube d’un sentiment inconnu, qui ressemblait presque à de la pitié, se levait en faveur de cette enfant qui leur apparaissait belle et pure et immaculée, autant et plus que ces représentations en images de madame la Vierge, qu’ils admiraient de confiance quand, par hasard, ils s’égaraient dans une église, ce qui leur arrivait quelquefois.

Cependant, si Concini avait connu la jeune fille, il aurait été frappé de sa pâleur. Ses yeux bleus, si doux, brillaient d’un éclat fiévreux qui lui aurait donné fort à penser. Mais Concini ne la connaissait pas. Il fut dupe de son calme apparent.

Sans regarder le ravisseur qui se tenait debout et découvert devant elle, dans une attitude respectueuse, comme perdue dans un rêve, de sa voix harmonieuse, elle dit :

– Vous vous exprimez comme un gentilhomme que vous n’êtes pas…

– Madame ! gronda Concini en pâlissant. Imperturbable, elle continua :

– … parce que un gentilhomme, digne de ce nom, ne s’abaisse pas à faire violence à une jeune fille… Mes désirs sont des ordres pour vous, avez-vous dit ? Soit !… Je désire donc retourner paisiblement chez moi. Laissez-moi aller et j’oublierai…

– Madame, interrompit Concini d’une voix désespérée, vous me demandez précisément la seule chose que je ne puisse vous accorder… pour le moment du moins.

Avec un air de dédain écrasant qui exaspéra Concini, de sa voix paisible, presque indifférente, elle insista :

– Je disais bien : vous n’êtes pas un gentilhomme, cela se voit, du reste… Vous êtes le plus fort, faites de moi ce que vous voudrez… Je ne m’abaisserai certes pas à discuter plus longtemps avec vous.

Emporté par la passion qui grondait en lui, Concini éclata d’une voix basse, ardente :

– De grâce, madame, écoutez-moi… Vous ne savez pas quelle passion furieuse, sauvage, est entrée en moi, dès l’instant où je vous ai aperçue pour la première fois… vous ne savez pas que depuis cet instant, je passe des nuits sans sommeil, à balbutier votre nom si cher et si doux !… Oui, je sais, j’ai usé de ruse et de violence envers vous, vous l’avez dit : je me suis avili à une besogne déshonorante pour un gentilhomme. Mais je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez… Il le fallait, madame : une menace était suspendue sur votre tête et je n’avais que ce moyen pour vous sauver… Le mépris dont vous m’accablez est aussi injuste qu’il m’est intolérable… Je vous le jure, madame, jamais passion ne fut aussi profonde, aussi sincère, aussi respectueuse que celle que vous m’avez inspirée !

Jusque-là, Bertille avait gardé une attitude pétrifiée. On n’aurait su dire si elle écoutait seulement. Voyant qu’il faisait une pause avec un air de souveraine dignité, elle prononça :

– Un mot, un seul : Suis-je libre, oui ou non ?

– Eh bien ! haleta Concini, tenez, madame, oui, vous êtes libre !… Allez, retournez paisiblement chez vous !…

Malgré l’empire prodigieux dont elle avait fait preuve jusque-là, la jeune fille ne put retenir un mouvement de joie. Un peu de sang reparut sur ses joues si pâles, et d’un geste impulsif, sa main s’appuya sur la portière, comme si elle eût voulu user à l’instant de cette liberté rendue.

Mais déjà Concini reprenait, la brûlant de son souffle enflammé :

– En échange, je ne vous demande qu’une chose, oh ! si peu : laissez tomber sur moi un regard moins sévère. Dites un mot… un seul mot d’espoir !… un mot, madame, est-ce trop exiger de vous ?

La main crispée sur l’appui de la portière retomba mollement, et, du bout des lèvres, elle laissa tomber :

– Après la félonie et la violence, le marchandage et l’injure !… Laquais !

Et tournant le dos d’un geste las, elle s’accota, ferma les yeux et parut s’assoupir.

Le favori eut un geste de rage et de menace. Le mot l’avait cinglé comme un coup de cravache en plein visage. Une horrible imprécation jaillit de sa gorge contractée et remettant son chapeau qu’il enfonça d’un coup de poing furieux, il gronda :

– Laquais ! soit… J’agirai donc en laquais !…

Et profitant de ce que la jeune fille lui tournait le dos, saisissant les deux écharpes qu’il avait posées sur la portière, d’un geste prompt il les lui jeta sur la tête et la bâillonna de nouveau avant qu’elle eût esquissé un geste de défense. Il paraît qu’il ne se fiait plus à la parole qu’elle avait donnée de ne pas appeler.

Soulagé par cette violence, il ordonna d’un ton rude :

– En route, vous autres !… Où vous savez.

La litière s’ébranla, escortée par les trois braves, la rapière au poing, suivie de Concini qui, les lèvres retroussées par un rictus terrible, marmonnait en la couvant des yeux :

– Laquais !… Ce mot dont tu viens de me souffleter, la belle, te fera verser des larmes de sang !…

q

Chapitre 13

La petite troupe prit la direction de la Seine.

Saêtta, sorti de son trou, se faufilait derrière elle.

A ce moment, du côté opposé, un cavalier s’avançait d’un pas allongé, martelant le sol d’un talon ferme et sonore. C’était Jehan le Brave qui regagnait son logis.

Il s’arrêta sous le balcon de Bertille, et poussé par son inquiète sollicitude, il étudia les environs d’un coup d’œil rapide.

Il vit au loin le groupe formé par la litière et son escorte, et il se détourna avec indifférence pour revenir aux alentours immédiats du logis de celle qu’il aimait.

Il ne vit rien d’anormal. Tout lui parut calme, paisible, honnêtement endormi. Il demeura un moment à rêver, les yeux fixés sur le balcon, et poussant un gros soupir, il ouvrit sa porte. Bien qu’il fût parfaitement sûr que nul œil indiscret ne pût le voir, il jeta un dernier regard méfiant autour de lui et envoya du bout des doigts un baiser furtif dans lequel il mit tout son cœur.

Après quoi, honteux comme un larron pris sur le fait, rougissant comme un jouvenceau, il gravit quatre à quatre les marches raides de l’étroit escalier aboutissant à sa mansarde.

Pendant ce temps, Concini avait continué sa marche. Coupant la place des Trois-Maries, qu’on venait d’agrandir pour dégager les abords du Pont-Neuf, nouvellement livré à la circulation, il traversa ce pont. Tournant à gauche, il s’engagea sur le quai des Augustins, puis, par les rues de la Huchette et de la Bûcherie, tournant encore une fois à gauche, il pénétra dans une voie étroite et peu fréquentée, où ne se voyaient que de rares maisons, qu’on appelait la rue des Rats et qui aboutissait à la berge du fleuve.

Si on nous demande pourquoi ce nom qui, à première vue, donne à supposer que la rue tirait son nom des rats dont elle était infestée, nous dirons qu’à l’origine elle s’appelait rue d’Aras. Il est probable que d’Aras, par corruption, on avait fait des Rats. Au surplus, on s’aventurerait peut-être un peu trop si, de l’explication que nous donnons pour ce qu’elle vaut, on inférait que la rue était préservée de la présence de ces incommodes rongeurs.

Concini vint heurter d’une manière convenue à la porte de la maison située à l’angle de la rue et du quai. La porte s’ouvrit aussitôt.

Si la maison avait un extérieur morne et rébarbatif, elle changeait complètement de physionomie à l’intérieur. C’était un merveilleux nid d’amour, le plus coquet, le plus élégant qu’on pût rêver.

Bertille fut déposée, délivrée de son bâillon, dans une chambre meublée avec tous les raffinements du luxe le plus effréné, et dont la pièce principale était un lit large, profond, monumental, et qui sur son estrade de chêne, proprement ciré, drapé de dentelles d’un inestimable prix, se dressait comme l’autel du sacrifice dans ce temple consacré à Vénus.

Sur un signe du maître, les trois braves se retirèrent discrètement. Mais faute d’instructions précises, ils demeurèrent dans la maison, attendant les ordres.

Concini, en demeurant tête à tête avec Bertille, n’avait nullement l’intention d’employer la force brutale pour la réduire. Non pas que la violence le fît hésiter, mais parce que l’amour-propre aidant, il s’exagérait un peu la puissance de son charme et de sa fascination, réels dans une certaine mesure. Il se disait que jeune, beau, élégant, riche comme il était, il serait vraiment surprenant que là où une reine avait succombé, une petite fille ignorante, pauvre, obscure aurait la force de résister. Il avait donc résolu d’employer la douceur pour obtenir de plein gré ce qu’il pourrait toujours exiger de force le cas échéant.

Il avait un peu présumé de ses forces. Il avait compté sans la violence de sa passion où il entrait plus de désir sensuel que d’amour véritable.

En voyant la jeune fille qui se tenait debout, très pâle, mais résolue, toujours figée dans une attitude de souverain mépris, surveillant ses moindres gestes avec une méfiance, un dégoût non dissimulés qui à eux seuls constituaient la plus sanglante des injures, en la voyant plus jolie, plus excitante dans son pudique émoi, il sentit son sang bouillonner dans les veines. Et, oubliant qu’il n’était venu que pour préparer les voies en laissant tomber des offres et des promesses susceptibles d’éblouir, il arracha d’un geste violent manteau, chapeau, masque et apparut haletant, défiguré par la luxure, effrayant. Et les bras tremblants, tendus vers elle, la voix grelottante :

– Ecoute, jeune fille, dit-il, tu ne sais pas qui je suis… je puis faire de toi la femme le plus fortunée, la plus enviée de ce royaume… Je suis riche… je suis puissant… Fortune, honneurs, puissance, je mets tout cela à tes pieds… Tu seras couverte des bijoux les plus rares et les plus précieux. Tu logeras dans une maison à toi, auprès de laquelle les plus luxueux palais paraîtront des taudis. Tu mangeras les mets les plus renommés dans des plats d’or dont le plus petit vaudra une fortune… Tu connaîtras les splendeurs de la cour, où tu brilleras comme une reine… Tout cela, je te l’offre pour un regard !… dis, veux-tu ?…

La main crispée sur le manche du poignard, ses yeux clairs et lumineux fixés sur ses yeux à lui, troublés et injectés de sang, d’une voix qu’elle parvint à rendre assurée par un effort prodigieux :

– Toute ma vie dans le plus misérable des taudis, couverte de haillons, du pain sec mendié sur le porche des églises, la misère la plus affreuse, la mort même, plutôt que la honte que vous m’offrez !

– Je te fais donc horreur ?…

En disant ces mots, il avait fait deux pas en avant.

Elle crut qu’il allait se ruer sur elle. Elle leva le bras et prononça :

– Un pas de plus… et vous êtes mort ! Il s’arrêta net.

Elle crut l’avoir effrayé et sourit dédaigneusement.

C’était l’étonnement et non la crainte qui l’avait cloué sur place. Il sourit à son tour et, se ressaisissant, le courtisan reparut. Il s’inclina avec grâce et complimenta sans ironie apparente :

– Peste ! à vous voir si frêle et si délicate, qui donc eût deviné que vous cachiez l’âme guerrière d’une Bradamante ?… Au surplus, cet air intrépide vous sied tout à fait. Vous êtes ainsi mille fois plus adorable… plus désirable… oui, je dis bien, désirable au possible !…

La pièce où ils se trouvaient était vaste. Rehaussée de deux larges marches, entourée de sa balustrade de chêne, ses quatre colonnes torses se dressant légères et supportant le dais de bois finement travaillé, portant au centre son écusson soutenu par deux amours ailés et d’où retombaient les lourds rideaux de brocard maintenus écartés par quatre amours espiègles et joufflus, l’estrade du lit se dressait au centre et contre le mur de fond. Elle occupait à elle seule un bon tiers de la pièce en longueur et en largeur. Entre les extrémités de l’estrade et les murs de côté, il y avait donc un espace, égal en longueur, qui tenait toute la largeur de la pièce.

A droite, c’est-à-dire à la tête du lit : la porte d’entrée à double battant, masquée par une épaisse portière de velours. Face à la porte, une fenêtre dont les rideaux étaient hermétiquement clos.

A gauche, c’est-à-dire au pied du lit : une petite porte dérobée : en face, une autre fenêtre. Entre cette fenêtre et le lit, une haute cheminée.

C’est dans cet espace que se tenait Bertille, debout, entre la cheminée et l’estrade.

Un peu partout : bahuts, tables, fauteuils, lit d’été, étagères surchargées de bibelots rares. Profusion de tableaux licencieux, bronzes, marbres, objets d’art. Sur la première marche de l’estrade, à la tête et au pied, deux énormes torchères.

Concini, comme s’il voulait la rassurer sur ses intentions, alla se placer du côté opposé et se mit à fouler le parquet d’un pas nerveux, allant de la porte à la fenêtre et inversement, sans prononcer une parole, lui jetant à la dérobée des regards où luisait une lueur inquiétante. Il avait décidé de lui laisser quelques jours de réflexion, après quoi, si elle continuait à se montrer intraitable, il agirait. Il avait décidé sincèrement ; dix fois il avait ouvert la bouche pour le lui déclarer et toujours il avait reculé.

Pourquoi ? C’est que, comme il l’avait dit en insistant, la jeune fille lui paraissait désirable au possible et que son désir, un instant assoupi, se réveillait plus impérieux, plus violent qu’il n’avait jamais été. Et puis, il y avait autre chose : il était jaloux. Il se disait, avec une inconsciente fatuité, que, pour que cette jeune fille lui eût résisté, à lui Concini, le seigneur le plus élégant de la cour de France, pour qu’elle eût rejeté les offres brillantes qu’il lui avait faites, pour qu’elle l’eût menacé enfin de le poignarder, il fallait que son cœur fût pris ailleurs.

A cette pensée, il se surprenait à, grincer des dents, à mâchonner d’horribles menaces à l’adresse de ce rival inconnu. Bientôt l’obsession fut si forte, qu’il laissa éclater sa pensée inquiète.

– Enfin, s’écria-t-il brusquement en se rapprochant d’elle, vous réfléchirez aux propositions que je vous ai faites… Il n’est pas possible que je vous inspire une horreur insurmontable… Ou bien, alors, c’est que vous en aimez un autre !…

L’insistance avec laquelle il la fixait, l’expression de son regard, le ton, l’attitude, tout était menaçant chez lui. Cette menace révolta la jeune fille :

– Et quand cela serait ? lança-t-elle en se redressant. Il grinça :

– Ah ! prenez garde !

– A quoi ?… Je suis en votre pouvoir et je ne tremble pas.

– Votre amant !… Je puis le broyer !

– Allons donc ! Vous vous vantez ! S’il apparaissait, vous fuiriez lâchement ! Vous ne sauriez où vous terrer !

– Quelque misérable truand !… C’est ce qui convient à une fille telle que toi !

– Le plus digne, le plus loyal, le plus chevaleresque des gentilshommes, dont la rude main se serait déjà appesantie sur cette face de pleutre !

Ces paroles délirantes, furieuses, d’une part, suprêmement dédaigneuses de l’autre, se succédaient, se choquaient rapides comme des battements de fer dans un duel à mort.

– Je veux lui manger le cœur !… le brûler de ma main à petit feu !…

– Le rôle de bourreau doit, en effet, vous convenir à merveille !

– Je veux le voir à mes genoux, criant grâce et merci ! Malheur sur toi ! Malheur sur lui !…

– Il ne vous craint pas… Il ne craint personne au monde… Il est toute la vaillance, toute la bravoure… Ce n’est pas sans raison qu’on l’appelle le Brave !

Concini bondit :

– Tu dis ? bégaya-t-il, répète !… Tu dis qu’il s’appelle le Brave ?… Jehan le Brave, n’est-ce pas ?…

Elle se sentit mordue au cœur par un affreux pressentiment. Néanmoins, elle répondit fièrement :

– Jehan le Brave, oui. C’est son nom.

Concini partit d’un éclat de rire terrible qui la fit frissonner :

– Ah ! par Dieu ! l’aventure est plaisante. (Et il pouffait.) La maîtresse de Jehan le Brave !… Voici qui est merveilleux, par exemple !… Or çà, la belle, ce gentilhomme accompli, ce parfait modèle de chevalerie, savez-vous ce qu’il est ? Un truand !… un détrousseur de grandes routes !… un assassin à gages !… Voilà ce qu’il est, ce superbe héros !

Sans hésitation, elle cingla :

– Vous mentez !…

Il sacra, piqué au vif :

– Sangue della madonna !…

Il se remit aussitôt et, dans un sourire railleur, avec une impudence, cynique si elle n’eût été inconsciente :

– Voyons, j’en parle en connaissance de cause… puisqu’il est à mon service !…

– En ce cas, il ne serait que le serviteur obéissant aux ordres de son maître. L’infamie de la besogne retombe sur vous, qui la commandez et la payez. Le véritable assassin, c’est vous et non lui !… Mais, même cela, je ne l’admets pas. Vous mentez, vous dis-je !

Cette inébranlable confiance exaspéra Concini. Le démenti outrageant que, par deux fois, elle lui avait jeté à la face n’avait aucune importance à ses yeux, mais son instinct lui disait que le moyen le plus sûr d’humilier profondément la hautaine jeune fille, de la frapper douloureusement, était de la convaincre de l’indignité de son amant. C’est ce moyen qu’il cherchait, puisqu’elle refusait de le croire. Et, soudain, il se frappa le front. Il avait trouvé. Il grommela, assez haut pour qu’elle entendît :

– Pardieu ! la parole d’un gentilhomme n’a pas de valeur pour la maîtresse d’un truand… Ce qu’il faut, c’est le témoignage de sacripants de la même espèce que son amant. Soit.

Et saisissant un petit sifflet suspendu à son cou, il en tira trois appels stridents.

Au bout de quelques minutes, Carcagne, Escargasse et Gringaille firent leur entrée et se tinrent raides sur une ligne, à deux pas de la porte.

Sans se retourner, sans les regarder, il interrogea de sa voix brève, rude :

– Comment s’appelle votre chef ? Ebahis, les trois se regardèrent, hésitants.

– Monseigneur, fit l’un, nous ne…

– Pas de phrases ! interrompit violemment Concini. Un nom, c’est tout ce que je vous demande. Comment s’appelle votre chef ? Répondez !

– Jehan le Brave.

– Bien. Que fait-il à mon service ?

– Outre… Il fait… Il fait la même besogne que nous, qué !

Concini avait constamment tenu ses yeux fixés sur Bertille. Il fit un geste qui commandait aux trois braves de se retirer, et sans se retourner, sûr d’être obéi, il fit deux pas dans la direction de la jeune fille, croisa ses bras sur sa poitrine, et :

– Eh bien ! Vous avez entendu ? Vous avez reconnu ces trois sacripants ? Ce sont ceux-là mêmes qui vous ont saisie et amenée ici. Voilà leur besogne. Ceci, je pense, me dispense de plus amples explications. Etes-vous convaincue, maintenant ?

Avec un entêtement farouche, elle dit : « Non ! » Seulement, elle était devenue un peu plus pâle.

– Tu ne crois pas ? écuma Concini. Et si tu vois…

– Je dirai que mes yeux ont mal vu… Je ne croirai pas davantage, interrompit-elle avec la même obstination.

– Si tu vois, continua implacablement Concini, ton Jehan le Brave traîné sur une claie jusqu’à la place de Grève, si tu vois le bourreau tenailler sa poitrine, arroser les plaies saignantes de plomb fondu et d’huile bouillante, si tu vois ses membres tirés à quatre chevaux, si tu vois la foule indignée se ruer sur ces restes informes, les déchirer à petits morceaux et les donner en pâture aux pourceaux, si tu vois cela, croiras-tu ?…

Elle ferma les yeux, comme pour se soustraire à l’horrible vision. Mais, vaillante jusqu’au bout, elle les rouvrit aussitôt et nargua :

– Je sais que, par des manœuvres viles, on peut faire condamner un innocent. Je vois que vous êtes capable de toutes les infamies pour arriver à vos fins. Mais je sais aussi que Jehan le Brave n’est pas de ceux qui se laissent prendre.

– Eh bien ! rugit triomphalement Concini, c’est ce qui te trompe !… On peut si bien l’arrêter, qu’il est maintenant sous les verrous… Dans quelques jours, il subira le supplice infligé aux rég…, aux scélérats de son acabit.

Le désir féroce qu’il avait de lui porter ce coup qui devait l’assommer, pensait il, lui avait fait oublier la prudence qui conseillait impérieusement de ne pas paraître savoir ce que tout le monde ignorait encore à l’heure présente. Il avait même failli prononcer le mot régicide. Il regrettait déjà son imprudence. Mais il n’y avait plus à y revenir.

Le coup, d’ailleurs, avait porté au-delà de ce qu’il avait espéré. Bertille, de pâle qu’elle était, devint livide. Elle chancela. Elle dut s’appuyer à un meuble qui se trouvait là pour ne pas tomber. Elle pensa que le roi, après avoir paru pardonner magnanimement, s’était ravisé.

Concini, qui la dévorait des yeux avec une joie funeste, ne put pas jouir de son triomphe comme il l’aurait voulu. Il fut distrait par une série de grognements inarticulés, suivie d’une grêle de jurons à faire frémir un corps de garde. Etonné, furieux, désappointé, il se retourna tout d’une pièce et reconnut ses trois estafiers qui, présentement, montraient des figures pour le moins aussi bouleversées que la sienne. Dans son saisissement, il ne sut que bégayer :

– Que faites-vous ici, drôles ?

Ce qu’ils faisaient ?… Ils avaient entendu parler de leur Jehan dans des conditions qui les avaient intrigués, ils avaient voulu savoir de quoi il retournait et ils avaient trouvé tout simple de rester, se disant qu’ils pourraient toujours se défiler à la douce, en jurant qu’ils n’avaient pas vu le geste qui leur ordonnait de se retirer. Et voilà qu’ils apprenaient brutalement que leur Jehan, qu’ils avaient quitté libre et insouciant il n’y avait pas deux heures, était maintenant arrêté, menacé d’être écartelé. Qui disait cela ? Concini : un homme bien placé pour savoir certaines choses avant tout le monde. Ah ! s’ils avaient su deux heures plus tôt ! Ils ne l’auraient pas quitté et alors on ne l’aurait pas eu. Leur douleur était réelle, profonde, et ils la manifestaient à leur manière : par des jurons variés.

Concini s’était remis. Il s’avança menaçant sur eux, grondant furieusement :

– Que venez-vous m’espionner ici ?… Je vous chasse !… Allez, hors d’ici, chiens ! dehors, vous dis-je !

Les trois se redressèrent, se consultèrent du coin de l’œil et, au lieu de sortir comme il leur ordonnait, ils se dirigèrent vers leur maître avec des figures qui l’eussent fait frémir s’il n’avait été absorbé par ses pensées. Une seconde de plus, c’en était fait de Concini, qui n’eût jamais été marquis ni Premier ministre. Mais, à ce moment précis, Concini, changeant d’idée, s’écria :

– Ou plutôt, non, restez… Voyons, toi, Escargasse, parle, répète à cette femme qui ne croit sur parole que les gens de votre espèce, répète-lui ce que tu m’as dit dans mon cabinet. Seulement, sois bref.

Les trois respirèrent, soulagés. Ils eurent des sourires entendus et des clins d’yeux malicieux. Ils comprenaient la méprise. Dès l’instant qu’il s’agissait de l’arrestation qu’ils avaient signalée et qui n’avait jamais existé que dans leur imagination, ils pouvaient être rassurés sur le sort de leur chef. Ils reprirent instantanément leur attitude de respect outré et Escargasse déclara :

– Monseigneur, nous vous avons signalé qu’un meurtre abominable a été commis et que nous avons vu arrêter le meurtrier, qu’on a quelque peu malmené, selon la coutume.

Concini se retourna vers Bertille pour juger de l’effet de ces paroles. Alors, sur son dos, avec des mines hilares, les trois, d’un commun accord, se livrèrent à une pantomime effrénée. Des bras agités frénétiquement, de la tête, des yeux, des lèvres qui remuaient sans laisser échapper un son, ils disaient, ils criaient de façon très claire, qui ne permettait aucune fausse interprétation :

– Ce n’est pas vrai !… N’en croyez rien !

Et Bertille, à qui s’adressait cette expressive mimique, les crut sans savoir pourquoi. Si bien que Concini, qui s’attendait à la voir enfin abattue et meurtrie, fut stupéfait de la trouver droite, aussi fière et aussi résolue.

Il se retourna brusquement, comme s’il avait eu l’intuition d’une trahison de ses hommes, et il les vit raides, impassibles. Il les considéra un instant, le sourcil froncé, réfléchissant, et d’une voix radoucie :

– Pourquoi n’êtes-vous pas sortis quand je vous ai fait signe ? demanda-t-il.

– Monseigneur, nous n’avons pas remarqué.

Concini les fouilla d’un regard perçant. Ils prirent leur mine la plus ingénue. Sans insister, Concini dit :

– Je n’aime pas les distractions dans le service. Passe pour cette fois, mais n’y revenez plus. Maintenant descendez au rez-de-chaussée et ne montez que si j’appelle. Allez !

Ils sortirent. Derrière eux, Concini ouvrit la porte toute grande et écouta. Ils descendirent l’escalier bruyamment. Concini ferma la porte et donna un double tour de clé en murmurant :

– Demain, je réglerai leur compte à ces sacripants… Je n’ai plus confiance en eux.

Il jeta un coup d’œil sur Bertille qui n’avait pas fait un mouvement, et, sans lui dire un mot, il reprit sa marche dans le rectangle qu’il avait adopté, loin d’elle. Et tout en marchant, il jetait des regards furtifs sur elle. Cette promenade dura un quart d’heure. Il ne pensait plus à s’en aller. Il ne pensait plus à lui accorder un délai. Son désir l’avait repris plus tenace, plus impérieux. Il murmura, comme pour s’excuser à ses propres yeux :

– La maîtresse d’un truand ! J’aurais bien tort de me gêner ! Il se rapprocha d’elle, résolu à en finir :

– Avez-vous réfléchi aux propositions que je vous ai faites ? dit-il, ramenant brusquement la conversation à son point de départ.

– Vous m’avez fait des propositions ?… vous ?…

Il pâlit, ses poings se crispèrent. Il hocha la tête comme pour dire : nous réglerons toutes ces impertinences. Et tout haut, s’efforçant de paraître calme :

– Soit. Je vais donc me répéter. Je vous offre une somme de cent mille écus, une maison montée sur un pied princier, un titre : marquise, duchesse si vous voulez. J’ajoute autant de bijoux que vous en pourrez désirer. Attendez… ne vous fâchez pas, j’achève. En échange, je ne vous demande rien que ceci : autorisez-moi à vous visiter, à vous faire ma cour si mieux vous aimez… le reste viendra tout seul. Dites un mot, un seul : Oui ! et je sors à l’instant et vous ne me reverrez qu’en plein jour, libre, sans contrainte, sans appréhension. Répondez, dois-je me retirer ?

Et tout en parlant, il se rapprochait sournoisement de plus en plus. Elle avait dû déjà faire deux pas en arrière. Elle s’aperçut que si elle le laissait faire, elle serait bientôt acculée au mur. Elle serra nerveusement le manche du poignard et l’avertit :

– Ne bougez pas ! restez où vous êtes ! Il obéit, docile en apparence, et il insista :

– Répondez-moi.

– Vous m’avez demandé si vous me faisiez horreur. Je vous réponds : c’est plus que de l’horreur que j’éprouve pour vous. C’est du mépris et du dégoût. Je préfère la mort à votre contact répugnant.

– Eh bien, tu seras à moi quand même ! rugit Concini.

Il y avait déjà un moment qu’il préparait son coup. Il bondit brusquement.

Elle leva le bras et l’abattit dans un geste foudroyant. Mais il la surveillait ; il avait prévu le geste. Il rejeta vivement le torse de côté. Le petit poing armé fut happé au passage par ses deux poignes tendues.

Ce ne fut pas long. Ce bras blanc, ferme, potelé, ce faible bras de femme, il le tordit, le pétrit. Elle eut un cri déchirant : le poignard, échappant à ses doigts meurtris, venait de tomber sur le parquet.

Avec un éclat de rire sauvage, il le repoussa d’un coup de pied violent et la saisit à pleins bras. Il ricanait toujours. Dans l’état de surexcitation où il se trouvait, joint à l’animation de la lutte, le masque de l’homme civilisé tombait sans qu’il en eût cure, les mauvais instincts de la brute reprenaient le dessus. Et oubliant de surveiller sa prononciation, il grognait entre deux éclats de rire, dans un baragouin moitié français, moitié italien :

– Ah ! poveretta, tou croyais me faire ricouler !… Tou ne me connais pas… Te voglio ! te voglio ! et porco dio ! tou seras à moi !…

Elle se raidit, la tête rejetée en arrière, pour éviter l’odieux baiser. Et de ses petits poings fermés, elle frappait comme elle pouvait, au hasard.

Lui, il resserrait son étreinte, il la poussait vers l’estrade et il ricanait :

– Frappe… mords… égratigne… Tes coups sont des caresses pour moi !

Pourtant, à force de se tordre, de se débattre, elle finit par lui glisser des mains, elle réussit à se dégager. Elle n’avait plus qu’une pensée lucide : gagner du temps, ne fût-ce qu’une minute… atteindre la porte. Et puis ? Est-ce qu’elle savait !… Un miracle pouvait se produire. Ces trois hommes qui avaient pitié d’elle, tout à l’heure, interviendraient peut-être… Le plafond pouvait s’écrouler et l’écraser… le plancher s’effondrer et l’engloutir… Elle ne savait plus, tant son affolement était grand.

Dans sa lutte, elle s’était laissé acculer contre la petite porte. Si cette porte s’ouvrait, c’était peut-être le salut. Elle essaya de l’ouvrir. Elle était fermée à clé, et la clé n’était pas sur la serrure. Alors tenter de gagner la grande porte ?… Mais il fallait contourner l’estrade et son lit monstrueux. Quel chemin à franchir ! Et le fauve était là qui guettait, qui la harcelait et barrait la route. Elle fit un appel désespéré au sang-froid et tenta l’aventure. Et dans cet espace d’angle réduit, ce fut la fuite raisonnée, méthodique. Elle, renversant tout ce qui se trouvait à portée de sa main, accumulant les obstacles, les yeux dilatés, hagards, obstinément fixés sur le but à atteindre, les forces décuplées par le désespoir. Et comprenant que s’il la saisissait à nouveau, si elle tombait, si elle s’évanouissait, elle était perdue, elle agissait avec une hâte prudente, attentive à tout, ménageant ses forces. Et cependant, sans interruption, elle poussait de longs cris de détresse.

– A moi !… A l’aide !…

Lui, exalté jusqu’à la folie furieuse, la violence de son désir exaspéré par cette résistance acharnée, il la serrait de près, ne lui laissait pas gagner un pouce de terrain. Il enjambait ou écartait à coups de pied les obstacles et il la poussait avec acharnement, cherchant à l’acculer contre l’estrade. Et, défiguré, hideux, il grognait d’une voix qui n’avait plus rien d’humain :

– Je t’aurai !… Tu seras à moi !…

Elle sentait ses forces s’épuiser ; elle n’en pouvait plus ; elle était à bout de souffle, ses cris se changeaient en râles.

Il comprit qu’elle faiblissait. Il redoubla d’efforts, précipita ses attaques. Enfin, ses deux griffes s’abattirent sur ses épaules et la maintinrent. Il la tenait à nouveau. Il eut le grognement joyeux du fauve qui s’apprête à déchirer sa proie :

– Je te tiens !… Tu es à moi !…

Haletante, ruisselante de sueur, déchirée, meurtrie, échevelée, l’esprit chaviré, n’ayant plus une pensée lucide, l’instinct de la conservation, seul, lui fit tenter un suprême effort. Effort vain. Il la tenait bien, cette fois-ci. Alors, un nom monta de son cœur à ses lèvres et jaillit irrésistible, spontané, dans un dernier appel déchirant :

– Jehan ! A moi, Jehan !…

Délire ? Hallucination ? Il lui sembla qu’une voix lointaine, assourdie, tonnait dans le silence de la nuit : « Me voici ! »

Hélas ! ce n’était qu’une illusion. Le miracle espéré ne se produisit pas. Nul sauveur n’apparut. Et le monstre, dont elle sentait le souffle rauque lui brûler le visage, le monstre raillait :

– Appelle !… Nul ne t’entendra !… Nul ne viendra à ton secours !… Rien ne peut t’arracher à mon étreinte.

Illusion heureuse, toutefois, car dans son cerveau prêt à sombrer dans la folie, une détente se produisit. L’aube d’une espérance, si incertaine qu’elle fût, lui donna des forces nouvelles. Avec la raison, un peu de sang-froid lui revint. Et elle se raidit, se tordit, griffant, mordant, frappant des genoux, s’acharnant inutilement à s’arracher aux serres puissantes qui la tenaient solidement. Et le même appel, plus douloureux, plus désespéré, jaillit encore une fois de ses lèvres décolorées :

– Jehan ! A moi, Jehan !

Concini réunit toutes ses forces. Son étreinte se fit irrésistible, indénouable, et il réussit enfin à la soulever, à l’arracher de terre. Alors, il se mit en marche vers le lit, pareil à quelque monstre fabuleux dont la gueule béante semblait s’ouvrir démesurément, prête à broyer la proie. Il y allait lentement, parce qu’il était entravé par ses soubresauts incessants, aveuglé par les coups qu’elle ne cessait de faire pleuvoir sur sa tête, au hasard, mais il y allait sûrement, sans dévier d’une ligne, avec l’inébranlable conviction que, ainsi qu’il l’avait dit, nulle puissance humaine ne pouvait la lui arracher. Et en marchant, pour répondre à ses appels interrompus, il hurlait de toute la puissance de ses poumons :

– Ton Jehan ?… Il est au Châtelet… au Châtelet, je te dis, enchaîné dans quelque bon cachot d’où il ne sortira que pour être traîné à l’échafaud !

Comme il prononçait ces paroles, une voix jeune claironna derrière lui :

– Tu te trompes, Concini !… Jehan n’est pas au Châtelet. Il est ici !

Au même instant, Concini reçut au bas des reins un coup d’une force impétueuse : c’était la botte de Jehan qui entrait en collision avec le derrière du favori de la reine. ; Le coup avait été si violent, si magistralement asséné, que Concini serait allé s’étaler sur le parquet avec son précieux fardeau si une poigne vigoureuse ne l’avait saisi à l’épaule et maintenu à temps. L’attaque avait été si soudaine, si imprévue, le choc si rude, si douloureux que le ravisseur, étourdi, suffoqué, ne put retenir un cri de douleur atroce. Mais, en même temps, il ouvrit les bras, lâcha sa victime qui courut se réfugier derrière son sauveur.

Il n’en avait pas encore fini. Avant qu’il fût remis, Jehan le retourna d’un geste prompt et brutal et sa main levée s’abattit à toute volée sur la joue du misérable, qui alla rouler sur le parquet, où il demeura évanoui.

q

Chapitre 14

Jehan se tourna vers la jeune fille et, avec une voix d’une infinie douceur :

– Ne craignez rien, dit-il.

Elle leva sur lui un regard brillant qui traduisait franchement, loyalement sa reconnaissance, son admiration, son amour innocent. Avec une simplicité touchante qui disait sa confiance absolue, elle murmura :

– Je n’ai plus peur, maintenant.

Et, terrassée par l’émotion, brisée par la fatigue, elle ferma ses beaux yeux et s’évanouit. Forte et vaillante dans la lutte, elle payait maintenant son tribut à la nature.

Il n’eut que le temps d’étendre le bras et de la recevoir. Il râla :

– Morte ?…

Et avec un regard sanglant à l’adresse de Concini, toujours inerte sur le parquet, il gronda :

– Oh ! malheur à toi !…

Mais déjà elle se remettait, se dégageait doucement, et elle lui souriait d’un sourire énivrant. Et lui, pâle comme la mort, tremblant, la gorge étreinte par une indicible émotion, dans un souffle qui ressemblait à un sanglot, il gémit :

– Oh ! que j’ai eu peur !…

Et c’était merveilleux, admirable. Ce lion qui ignorait la peur. Ce diable à quatre qui avait soutenu sans sourciller l’assaut de cinquante archers. Ce téméraire qui avait résolument tenu tête au souverain le plus puissant de l’Europe, qui avait poussé la bravade jusqu’à l’accompagner à la porte de son Louvre. Cet intrépide qui avait osé pénétrer dans l’antre de Concini – plus redoutable que le roi, à sa manière –, lui arracher sa proie et lui infliger la correction manuelle la plus déshonorante.

Ce pourfendeur, ce tranche-montagne, tremblant comme une faible femme, avouant naïvement qu’il avait eu peur… parce qu’une enfant venait de se pâmer devant lui.

Quelle déclaration d’amour eût pu être plus éloquente, plus douce et plus pénétrante que la déclaration d’amour contenue dans ces trois mots tombés de la bouche d’un tel homme : « J’ai eu peur » ? Et comme elle le comprit bien !

Instantanément, ses traits tirés retrouvèrent leur animation ; ses joues livides, leur teinte rose d’une idéale délicatesse ; ses yeux mornes, fiévreux, leur éclat brillant ; ses lèvres crispées, leur sourire si doux : tout, dans cette physionomie si loyale et si expressive, disait ingénument son ravissement, son orgueil, son attendrissement. Toute son attitude était un chant d’allégresse et d’actions de grâces.

Ils s’étaient parlé ce soir-là pour la première fois, et toutes leurs paroles, même les plus étrangères au sentiment, proclamaient hautement, noblement, leur amour. Et tous leurs gestes, même inconscients, étaient des preuves manifestes de cet amour.

Jeunes, beaux, débordants de vie, ils étaient adorables… et ils l’ignoraient. Mais, ce qu’ils savaient, par exemple, sans se l’être dit, sans que le mot fatidique eût été prononcé, ce qu’ils savaient, de toutes les forces de leur être, c’est qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre, à tout jamais, sans arrière-pensée de reprise.

A quoi bon parler quand les yeux et le sourire ont un langage d’une poésie et d’une douceur que les plus douces, les plus poétiques paroles ne sauraient égaler ? Aussi ne parlaient-ils pas.

Ils étaient debout tous les deux, face à face, séparés par une chaise renversée que le hasard avait jetée là. Et ils s’étreignaient tendrement du regard ; ils se souriaient doucement, ils s’admiraient naïvement.

Jehan se croyait au paradis. Il eût voulu que cet instant de suprême bonheur, si chaste et, à la fois, si doux et si violent qu’il en était comme oppressé, durât toute une éternité. Il oubliait le lieu infâme où ils se trouvaient, et qu’il était pauvre et sans nom… et qu’elle était fille de roi… Il oubliait toute la terre…

Il fut tiré de son enchantement par un bruit de verrous violemment poussés.

Il se retourna vivement, Concini avait disparu, et c’était lui, évidemment, qui poussait ces verrous dans l’antichambre.

Instinctivement, elle se rapprocha de lui et, les yeux agrandis par l’effroi, désignant la porte dérobée par où il était entré et qui était encore ouverte, elle murmura :

– Fuyons !

Il eut un sourire plein de confiance, la rassura d’un geste et, très doucement :

– Vous n’avez rien à redouter tant que je suis près de vous. Pendant qu’ils prolongeaient leur muette extase, Concini était revenu à lui.

Tout d’abord, il avait cru s’éveiller de quelque affreux cauchemar. Mais la sensation de brûlure intolérable qu’il éprouvait à la joue, mais la douleur lancinante qui le piquait au bas des reins, vinrent attester hautement qu’il n’était pas le jouet d’une illusion, mais la victime d’une réalité brutale autant que pénible.

Ses yeux, striés de sang, se portèrent sur le couple, et ses lèvres se retroussèrent dans un rictus terrible, et sa main se crispa sur le manche de sa dague. Il secoua furieusement la tête et réfléchit :

– Non !… Ceci est trop doux, trop prompt. Je veux une vengeance raffinée, effroyable… une agonie lente, interminable, dans des tortures inouïes… je veux des supplices sans nom… que j’inventerai tout exprès pour lui !… Sortons d’ici d’abord !…

Sortir comme il l’avait décidé, pousser doucement les verrous, ce fut très facile… les deux amoureux étaient si absorbés !

Cette petite porte par où Jehan était entré et qu’il avait laissée ouverte, donnait sur un cabinet de toilette. Ce cabinet communiquait avec l’antichambre par une autre porte, lourde, massive, celle-là.

D’un bond, Concini fut sur cette porte, la ferma d’un coup de pied lancé à toute volée, s’abattit dessus et poussa les deux forts verrous dont elle était munie. Cette fois, il n’avait plus besoin d’agir silencieusement.

C’était ce bruit qui avait arraché les deux jeunes gens à leur contemplation.

Les verrous poussés, Concini se mit à rire, d’un rire frénétique, en grinçant :

– Je les tiens !

Au moment où il allait se retourner, deux mains rudes s’abattirent sur chacun de ses deux bras et les immobilisèrent. En même temps, deux autres mains, avec une dextérité remarquable, lui enlevaient sa dague et son épée et les jetaient à l’autre extrémité de l’antichambre.

Un cri jaillit des lèvres de Concini. Non qu’il eût peur, mais parce qu’il comprenait que sa vengeance allait lui échapper et cette vengeance, il l’eût volontiers payée d’une fortune, d’une pinte de son sang.

Les mains lâchèrent dès qu’il fut désarmé. Il se retourna alors, pareil au fauve qui se sent pris dans le filet ; il écumait, il grinçait.

Escargasse, Gringaille et Carcagne, le jarret droit tendu, le dos arrondi, le chapeau balayant le parquet, la bouche fendue en un large sourire exécutaient en son honneur une de ces fantastiques révérences dont ils avaient le secret et qu’ils croyaient sincèrement irrésistibles.

– Péchère ! Monsignor fait donc son service lui-même ? s’apitoya Escargasse.

– Pourquoi diable n’a-t-il pas appelé ces deux grands coquins de laquais que nous avons si proprement ficelés ? fit Carcagne.

– Peut-être a-t-il perdu son sifflet, insinua Gringaille. Ivre de fureur, blême de sa déconvenue, Concini rugit :

– Vous osez !… misérables drôles, savez-vous bien que…

– Ah ! s’il vous plaît, signor Concini, interrompit rudement Gringaille, pas de gros mots, hé !… je vous le conseille.

– Nous sommes bons bougres, mais tripes du pape ! on a droit à quelques égards, tout de même !

– C’est vrai, aussi… Nous ne sommes pas des chiens ! Concini les vit hérissés, l’œil farouche, les crocs sortis, prêts à déchirer et à mordre. Il entrevit alors que sa situation était plus critique qu’il ne l’avait pensé. Néanmoins il ne se rendit pas. Il se redressa de toute sa hauteur et d’un air suprêmement dédaigneux, il gronda :

– Faites attention à vos paroles !… Faites attention surtout à ce que vous allez faire ! Je vous retrouverai… à moins que vous ne m’assassiniez.

– Vous assassiner ?… Fi donc !… Ce sont là manières de grand seigneur… comme vous, signor Concini… et qui ne sauraient être employées par de pauvres diables comme nous !

Concini ne sourcilla pas. Comme s’il n’avait pas saisi l’outrageante allusion, il reprit froidement :

– Alors, que voulez-vous ?… Comment, vous me trahissez, moi !… moi qui vous fais vivre, moi qui vous couvre de ma protection, moi qui puis vous enrichir, vous me trahissez, et pour qui ?… Pour une fille que vous ne connaissez pas… pour un aventurier, sans sou ni maille, que le bourreau guette, qui vous fera crever de faim, de froid, de misère, jusqu’au jour où il vous traînera à sa suite sur l’échafaud qui l’attend !…

– Etes-vous devenus subitement déments ?…

Il ne les quittait pas des yeux. Il les vit ébranlés, hésitants. Il continua d’une voix qui se fit plus insinuante, plus persuasive :

– Allons, Cristo santo ! revenez au sens de la réalité !… Tenez, j’ai pitié de vous… Je veux bien oublier que vous avez cherché à m’insulter. J’oublie que vous m’avez menacé et je vous dis : Voulez-vous être à moi, pendant une heure seulement ?… Une heure d’obéissance passive, absolue, une heure de fidélité, ce n’est pas beaucoup… je m’en contente cependant et en échange je vous donne une fortune qui vous mettra à l’abri du besoin le reste de vos jours !…

– Outre !

– Tripes du pape !

– Cornes de Dieu !

Les trois jurons n’en firent qu’un. Immédiatement après, un des trois demanda :

– Combien ?

Une lueur de triomphe passa dans l’œil de Concini, il pensa :

« Il faut que je les assomme… et ils sont à moi. » :

Et les regardant droit dans les yeux, il énonça froidement :

– Cent mille livres à vous partager.

Et en lui-même :

– Oui, chiens maudits, servez-moi pendant une heure, et après… trois bonnes cordes toutes neuves, trois potences… voilà les cent mille livres que je vous destine !

Les trois avaient chancelé. Ce chiffre, fabuleux pour eux, leur avait produit l’effet d’un coup de matraque sur le crâne.

– Trente-trois mille trois cent trente-trois livres, six sols et huit deniers chacun !

Le compte avait été vite établi, comme on voit.

– De quoi vivre dans la bombance jusqu’à la fin de ses jours !

– A ce prix-là, j’étriperais mon propre père… si je l’avais jamais connu !

Concini rugit en lui-même : « Ils sont à moi ! » Et tout haut :

– Est-ce dit ?

Ils parurent se consulter du regard, pour la forme sans doute, car déjà leur attitude s’était modifiée et ils avaient repris ces allures courbées, ces démonstrations de respect exorbitant qui leur étaient habituelles. Concini frémissait d’impatience, non d’incertitude, parce qu’il voyait bien qu’ils étaient décidés. Enfin ils adhérèrent résolument.

– C’est marché conclu, monseigneur !

– Pendant une heure, nous vous appartenons.

– Quoi que vous nous commandiez, nous l’exécuterons.

A force de volonté, Concini était parvenu à rester impassible. Mais en lui-même, il exultait. Une joie puissante, furieuse, comme il en avait rarement ressenti de pareille, l’étreignait. Il crut que tout était dit, et dans sa hâte d’en finir, il voulut expliquer à l’instant même ce qu’il attendait d’eux.

Mais les trois compères avaient probablement, eux aussi, leur idée de derrière la tête, qu’ils poursuivaient avec autant de ténacité que Concini en mettait à suivre la sienne. Gringaille l’interrompit, respectueusement d’ailleurs :

– Un instant, monseigneur, dit-il, avec une gravité soudaine qui éclairait cette physionomie rusée d’un jour insoupçonné. Vous nous avez demandé pourquoi nous étions avec… celui qui attend derrière cette porte, contre vous. Je vais vous le dire. Vous êtes, pour nous, l’homme qui paye et à qui on ne doit plus rien lorsque la besogne payée est honnêtement accomplie. Tandis que lui, il était un ami. Nous autres truands, gens de sac et de corde, nous avons des idées particulières. Par exemple, pour nous, un ami est un être sacré. On n’est jamais quitte envers un ami. Sa bourse quand elle est garnie, son pain, son bras, son sang, tout se donne, et sans compter, à un ami. Le trahir est chose vile, infâme, qu’aucun de nous ne voudrait accomplir sans se croire damné, déshonoré à ses propres yeux, digne des plus affreux supplices. Ne froncez pas les sourcils, ne vous impatientez pas. Ce que j’en dis, c’est pour vous expliquer. Donc, monseigneur, cette vilenie, cette infamie, nous allons l’accomplir… c’est promis, mais… c’est dur… très dur !… Pour nous décider, il n’a pas fallu moins que l’appât de cette somme énorme que vous nous promettez. Or, jusqu’ici, je vous ferai remarquer que nous ne tenons encore qu’une promesse… Nous ne doutons pas de votre parole, mais enfin, je vous le dis tout net, c’est insuffisant pour nous décider à agir. C’est pour vous dire que si vous voulez que le marché tienne, il faut donner des arrhes.

Au même instant, trois griffes se tendirent avidement vers Concini.

Celui-ci ne doutait pas de la bonne foi des trois sacripants. S’il avait eu des doutes, le discours habile de Gringaille les eut complètement dissipés. La demande ne le surprit ni le choqua. Elle était dans les usages. Elle lui parut toute naturelle. Il se fouilla vivement. Un geste de déception lui échappa et il sacra, réellement désolé :

– Porco Dio ! j’ai tout donné à cette vieille sorcière… Je n’ai plus rien sur moi.

Conciliants, ils firent preuve de bonne volonté. Gringaille, qui avait soulevé le lièvre, déclara le premier, rondement :

– Qu’à cela ne tienne ! Je me contenterai pour ma part de cette superbe chaîne d’or que vous avez au cou. Et toi, Escargasse ?

– Moi, je vois là certaine agrafe qui ferait assez bien mon affaire. Et toi, Carcagne ?

– Moi, je serais curieux de savoir si cette bague qui brille au petit doigt de monseigneur fera autant d’effet au doigt de certaine petite main de ma connaissance.

Au fur et à mesure qu’ils désignaient l’objet de leur choix, Concini, sans hésiter, arrachait le bijou et le leur jetait. Cet âpre marchandage, cette façon de curée à peine voilée ne le révoltait pas. Elle le rassurait de plus en plus. Elle était une preuve manifeste de la loyauté de leurs intentions.

Il avait eu un moment de rage folle, de désespoir intense, lorsqu’il avait constaté qu’il n’avait pas une maille sur lui. Il les connaissait trop bien pour ne pas être assuré que, sans les arrhes réclamées, il n’obtiendrait rien d’eux. Pour assurer sa vengeance prête à lui échapper, il se serait donc humilié, lui, Concini, il se serait abaissé jusqu’à supplier presque ces trois ruffians maudits qui l’avaient bafoué, insulté, maltraité ?… Et cela en pure perte ! C’était à vous rendre enragé.

Il s’estimait donc très heureux d’en être quitte à si bon compte… car pour les cent mille livres promises, nous savons comment il avait décidé de les payer.

Concini, on a pu le remarquer, et c’est ce qui prouvait sa grande souplesse d’esprit, ce qui faisait sa force, Concini savait imposer, momentanément, silence à sa haine. S’il avait intérêt à s’attacher celui qui l’avait insulté, il n’hésitait pas à le faire. C’est ainsi qu’il avait gardé à son service Jehan le Brave qu’il haïssait déjà parce que le jeune homme l’avait, en maintes circonstances, profondément humilié. C’est ainsi qu’il avait cherché à s’attacher ces trois hommes dont il se méfiait et qui venaient de le violenter.

Mais le souvenir des humiliations qu’il avait dû ravaler le faisait écumer. Son esprit travaillait. Et le résultat de ce travail était que son plan primitif de se faire livrer Jehan réduit à l’impuissance s’était profondément modifié. En leur jetant au fur et à mesure le bijou convoité, il songeait à part lui :

« Prenez, chiens rampants, prenez ces os à ronger !… Que je réussisse seulement à vous faire passer de l’autre côté de cette porte, et alors, moi, je pousse les verrous. Quel magnifique coup de filet !… les tenir tous les quatre à ma merci !… Alors, j’envoie un de ces laquais qu’ils prétendent avoir garrottés chercher du renfort. Dans une heure, je puis avoir ici cinquante hommes résolus. C’est plus qu’il n’en faut pour saisir les truands. Moi, je reste ici, je les garde, je les surveille, sans qu’ils puissent soupçonner ma présence. Les fenêtres, heureusement, sont munies de solides barreaux. Rien à tenter de ce côté. Restent les portes. J’admets qu’à eux quatre ils réussissent à les enfoncer. Il leur faudra bien une couple d’heures pour cela. C’est plus qu’il ne m’en faut. S’ils ne passent pas par le vestibule, mes hommes les cueillent. S’ils passent par le vestibule – et ils seront bien obligés d’y passer – alors, je les tiens sans l’aide de personne ! »

Voilà ce que songeait Concini, sans que rien sur son visage trahît la nature de ses pensées.

Carcagne, Escargasse et Gringaille n’avaient pas cette prudente réserve. Les sacripants estimaient qu’ils avaient fait une bonne affaire. Ils jubilaient et ne voyaient pas la nécessité de dissimuler cette jubilation. Quand ils eurent fait disparaître au plus profond de poches mystérieuses les bijoux qu’ils venaient d’arracher si adroitement à Concini, ils reprirent le sérieux qui convient à des gens qui vont s’atteler à une rude besogne et ils écoutèrent sans broncher les instructions de leur maître.

– Surtout, fit Concini en achevant, n’allez pas me le détériorer !… Sa peau m’est précieuse, voyez-vous.

– Je comprends !…

– Une peau que l’on paye cent mille livres !

– On ne saurait dire qu’elle ne vous est pas chère. Les trois éclatèrent de rire et Concini daigna sourire.

– Il me le faut vivant !… Vivant, m’entendez-vous ? insista-t-il.

– Cela va de soi !

– C’était tout indiqué !

– La besogne n’en sera que plus facile !

C’était Gringaille qui avait prononcé cette dernière phrase. Elle eut le don d’éveiller le soupçon dans l’esprit de Concini, prompt à se méfier.

– Pourquoi plus facile ? fit-il en le regardant fixement. J’aurais cru le contraire.

Gringaille haussa irrévérencieusement les épaules et, avec un dédain à peine voilé :

– On voit bien que vous êtes gentilhomme, monseigneur, dit-il.

– Le pôvre, il ne sait pas organiser une petite trahison de rien du tout.

– Il aurait besoin de nos leçons.

Ils avaient des trognes hilares, une rondeur de manières, une bonhomie qui eussent endormi les défiances les plus robustes : Concini ne les soupçonnait pas, en ce moment du moins. Mais il avait hâte de les voir franchir le seuil de cette porte et de les tenir tous sous clé. Ce fut donc avec une certaine impatience qu’il dit :

– Parlez plus clairement… et soyez brefs. Gringaille expliqua :

– Tous trois, ici présents, nous sommes de bons amis à vous, des amis en qui vous avez toute confiance…

– Simple supposition, eh ! Gringaille !… Tu ne voudrais pas être un ami de monseigneur ?

L’interruption venait d’Escargasse. La phrase pouvait paraître louche. Elle fit froncer le sourcil à Concini. Mais Escargasse avait un air naïf, respectueux, qui éloignait le soupçon. Puis, quoi ? on ne pouvait pas exiger de ce truand les phrases alambiquées d’un mignon de cour ! D’ailleurs, Gringaille continuait déjà :

– Supposition, comme de juste. Nous venons vous visiter. Nous déposons nos dagues et nos épées… sur ce meuble (effectivement ils déposaient leurs armes) à seule fin d’endormir vos soupçons, au cas où vous en auriez. Ceci fait, Escargasse et moi nous venons à vous la main loyalement tendue.

– Et nous vous disons ; « Adieu, eh ! cher ami ! » Autrement, comment va ? fit Escargasse.

– Naturellement, reprit Gringaille, vous nous donnez une main à chacun… comme ceci, justement. (Concini n’avait pas donné sa main. Il avait eu un mouvement de recul, au contraire.) Nous la prenons et… nous vous tenons.

– Alors, moi, Carcagne, je vous serre dextrement les poignets avec cette solide cordelette.

Et Carcagne, en effet, enroulait prestement une ficelle autour des poignets de Concini, qui se débattait, vociférait, écumait, sans aucun succès d’ailleurs. A partir de ce moment, la démonstration continua, ponctuée par des gestes bien réels, hélas ! Et les trois débridés, riant, pouffant, se bourrant, s’envoyaient malicieusement la réplique sans demeurer inactifs pour cela.

– Parfait, Carcagne !

– Ne vous démenez donc pas ainsi…

– C’est pour vous faire voir comment nous nous y prendrons.

– Ensuite, nous passons aux bras…

– Eh là, doucement ! Ne ruez donc pas ainsi, que diable !

– Puisqu’on vous dit que c’est pour vous faire voir.

– Est-il obstiné !…

– Ensuite nous passons aux jambes… Là, maintenant vous ne pouvez plus ruer !… Ensuite nous vous roulons dans ce manteau que nous attachons solidement pour plus de sûreté.

– Vé ! il crie, il crie comme un cochon qu’on égorge.

– Alors, nous vous mettons ce mignon bâillon.

– Là ! au moins on s’entend un peu maintenant.

– Ensuite nous vous enlevons délicatement (ils auraient dû dire : rudement). Nous ouvrons cette porte (ils l’ouvraient, pénétraient dans la chambre en se bousculant, tiraillant dans tous les sens le malheureux Concini réduit à l’impuissance, riant à gorge déployée, heureux comme des écoliers qui viennent de jouer un méchant tour, et Gringaille continuant seul) : Nous vous déposons doucement sur ce lit (ils le jetaient brutalement) et nous disons (ils s’alignaient devant Jehan) :

– Messire Jehan, voici congrûment roulé et ficelé, tel un énorme saucisson, le signor Concini… lequel avait une furieuse envie de nous tenir enfermés ici avec vous… Ce qu’il n’aurait pas manqué de faire… si nous n’étions de plus rusés renards que lui !

q

Chapitre 15

Jehan le Brave, depuis la disparition de Concini, n’avait pas cherché à reconquérir sa liberté. Il était resté à côté de la jeune fille, sans faire un geste, sans dire une parole, lui souriant doucement. Il se doutait probablement de ce qui attendait Concini.

Bertille, de son côté, le voyant si calme, si dédaigneusement indifférent, n’avait pas ajouté une parole, s’était tenue droite et ferme à son côté, se fiant entièrement à lui.

Jehan ne s’était même pas donné la peine d’approcher de la grande porte. Il savait que Concini avait dû la fermer. Il avait attendu sans bouger, confiant dans l’exécution d’ordres qu’il avait peut-être donnés lui-même. Seulement, maintenant qu’il était revenu au sens de la réalité, il trouvait que l’exécution de ses ordres se faisait un peu attendre. Il lui tardait de voir la jeune fille hors de ce lieu impur.

Lorsqu’il entendit tirer les verrous, avant même que la porte s’ouvrît, sûr de ce qui allait arriver, il se tourna vers Bertille, enleva son manteau et l’enveloppa toute, avec ces gestes tendres, doux, attentifs et pourtant vifs et légers, des mères emmaillotant les tout-petits. Expliquant doucement :

– Les nuits sont encore fraîches.

Et elle le laissait faire, souriant avec le même confiant abandon que ces petits anges aux mains maternelles.

Lorsque les trois pénétrèrent dans la chambre, elle était déjà enveloppée des pieds à la tête.

Gringaille ayant terminé son explication, Jehan remercia d’un signe de tête accompagné d’un sourire – il leur faisait bonne mesure, paraît-il, car les trois se mirent à glousser et à se bourrer de coups de coude – et il dit :

– Partons !

Avant de sortir cependant, il ne put résister à la tentation de jeter un coup d’œil sur Concini, immobile sur le lit. Et Bertille, qui surprit ce coup d’œil au passage, sentit un frisson la frôler à la nuque.

Jehan avait hâte d’arracher Bertille de ce lieu de débauche. Il lui semblait que l’air même qu’on y respirait était susceptible de souiller l’immaculée pureté de la jeune fille. Sans s’occuper de ses compagnons, il l’entraîna et ne s’arrêta que lorsqu’il fut dans la rue, sous la voûte d’un ciel resplendissant d’étoiles.

Pendant ce temps, Gringaille, Escargasse et Carcagne reprenaient leur dague et leur épée et ne quittaient chaque pièce qu’après l’avoir fermée à double tour et poussé tous les verrous.

Lorsqu’ils apparurent sur le seuil de la porte extérieure, Jehan demanda :

– Les deux laquais ? les filles de service ?

– Soigneusement ficelés et enfermés… comme le Concini. Soyez sans crainte, ils ne s’échapperont pas…

– Bien. Ferme la porte et donne-moi la clé… Merci.

Alors, il se tourna vers la jeune fille, et de cette voix extraordinairement douce qu’il trouvait pour elle et qui contrastait si violemment avec son accent rude, habituel :

– Vous ne pouvez pas retourner chez vous… Vous n’y seriez pas en sûreté.

Son gracieux visage eut une expression d’effroi. De la tête, elle dit vivement : Non !

– Où désirez-vous que j’aie l’honneur de vous conduire ?

Il pensait qu’elle allait répondre : au Louvre. Il n’en fut pas ainsi.

– Je ne sais pas, dit-elle naïvement. Je ne connais personne à qui me confier dans cette grande ville.

S’il fut étonné de la réponse, il n’en laissa rien paraître. Il n’était pas besoin d’être doué d’une grande perspicacité pour deviner que sa naissance cachait un mystère. Si elle ne demandait pas à être conduite près de son père, c’est apparemment que la chose était impossible. Pour quelle raison ? Il n’avait pas à le rechercher. C’était ainsi et voilà tout. Ce qu’il voyait de bien clair, dans cette aventure, c’est que cette fille de roi n’avait, pour le moment du moins, d’autre défenseur que lui, pauvre diable d’aventurier, d’autre appui que celui qu’il voudrait bien lui accorder. Il se sentit transporté d’orgueil, une joie puissante le souleva, et en même temps, un inexprimable attendrissement l’envahit.

Il demeura un moment à réfléchir, cherchant où il pourrait bien la conduire. Enfin, il crut avoir trouvé. Sa voix, si tendre, si douce, se fit plus douce et plus tendre, son attitude, si profondément respectueuse, se fit plus respectueuse encore. Et ce fut avec une sorte de timidité charmante qu’il dit :

– Si vous le voulez bien, je vous conduirai auprès d’une personne qui, elle, je l’espère, vous trouvera un gîte sûr. Mais je suis forcé de vous faire passer par… une hôtellerie… Excusez-moi, la personne sur qui je compte demeure là.

Ses grands yeux lumineux fixés sur les siens, elle exprima son entière confiance par ce seul mot :

– Allons.

Il se courba profondément. D’un geste, il appela près de lui les trois compagnons qui se tenaient à l’écart et, à voix basse, il donna ses ordres :

– Vous deux, Escargasse et Gringaille, marchez devant. Par le quai de Gloriette, le pont Saint-Michel et le pont au Change, nous allons rue Saint-Denis, à l’auberge du Grand-Passe-Partout. Toi, Carcagne, derrière. Si quelqu’un approche… Tuez d’abord… on s’expliquera ensuite. Attendez. Avez-vous de l’argent sur vous ?… D’un même geste, les trois après s’être fouillés, tendirent leurs mains, pleines de pièces d’or. Jehan rafla tout ce que contenait la main la plus proche de lui. Et comme les deux autres pattes se tendaient vers lui avec insistance :

– Non ! fit-il doucement. J’ai plus qu’il ne me faut pour le moment. Allez maintenant.

Le favorisé – c’est-à-dire celui qui avait donné tout ce qu’il avait sur lui – s’éloigna en se dandinant, en faisant entendre en sourdine un bruit à peu près pareil à celui d’une poulie rouillée, bruit qui avait la prétention d’être un rire. Les deux autres réempochèrent leurs pistoles avec un soupir et s’éloignèrent tristement, en tournant le dos. C’étaient ces mêmes hommes qui, quelques instants plus tôt, s’étaient acharnés à dépouiller le riche et puissant seigneur Concini. Lecteur, ne soyez pas trop sévère pour eux. Jehan se tourna vers la jeune fille et, se courbant :

– Je suis à vos ordres, mademoiselle, dit-il.

Jusqu’à la rue Saint-Denis, absorbés par leurs pensées, ils firent le trajet côte à côte, sans échanger une parole.

Il était près de trois heures du matin lorsque Jehan frappa d’une manière convenue, à la porte de l’auberge. Au bout de quelques minutes, une fenêtre s’entrouvrit ; une tête de femme apparut et s’informa :

– Que voulez-vous ?

– Voir monsieur le chevalier… Affaire urgente.

– Je descends…

Quelques instants plus tard, une jeune femme, à moitié endormie encore, les introduisit, d’un air plutôt maussade, dans un petit cabinet, dont la porte vitrée donnait sur la grande salle.

Jehan prit, sans compter, une poignée de pistoles et la mit dans la main de la servante, qui retrouva incontinent son sourire le plus empressé et plongea dans sa plus gracieuse révérence.

– Ma fille, dit-il, mettez-moi un fagot dans cette cheminée et faites-nous une bonne flambée.

Et pendant que la servante, qui semblait avoir des ailes, s’activait, il expliquait doucement à Bertille :

– Je vais vous quitter… quelques minutes seulement. Reposez-vous un peu et ne craignez rien. Ces trois-là veilleront sur vous pendant ma courte absence.

– Je ne crains plus rien, dit-elle avec calme.

Jehan, après s’être incliné, passa dans la grande salle avec Escargasse, Carcagne et Gringaille.

– Vous autres, dit-il, ne bougez pas d’ici et que nul, hormis la fille de service que vous avez vue, n’approche de cette porte. C’est compris ?

Trois grognements furent la réponse brève et éloquente qu’ils donnèrent. Mais ils avaient des faces longues, piteuses ; ils roulaient des yeux tout blancs, poussaient des soupirs qui ressemblaient assez à des beuglements de jeune veau réclamant le tétin de la génisse maternelle. Et ils tiraient des langues longues, longues… crachotaient péniblement, trépignaient comme si des milliers de fourmis s’étaient acharnées à leur piquer les mollets.

Cette mimique désordonnée avait, paraît-il, sa signification que Jehan comprit du premier coup, car il fronça le sourcil.

« Pauvres diables ! pensa-t-il, on ne peut cependant pas leur demander l’impossible. » (Et tout haut.) Eh bien, soit ! ivrognes, sacs à vin !… Mais je ne vous permets qu’une bouteille à chacun !

Les trognes s’épanouirent. Ils étendirent les mains en un geste solennel, comme pour dire : C’est juré !

– Et surtout, ajouta le jeune homme, veillez à vos paroles, hein !… C’est que je vous connais. Vous n’êtes pas qu’ivrognes fieffés, vous êtes encore débauchés et licencieux. N’oubliez pas que de ce cabinet on peut vous entendre. Si j’apprends que l’un de vous s’est permis la moindre inconvenance, je l’étripe.

Et sans s’occuper de leurs protestations, s’adressant à la servante :

– Veuillez me conduire, mon enfant, dit-il poliment.

A ce moment, une lumière parut au haut de l’escalier intérieur et une voix qu’il reconnut aussitôt prononça :

– Montez, montez… je vous attends.

– Ma fille, reprit Jehan, faites-moi le plaisir d’entrer dans ce cabinet et d’y tenir compagnie à la noble demoiselle qui s’y trouve, jusqu’à mon retour.

Et il gravit les marches quatre à quatre et pénétra dans la chambre du chevalier de Pardaillan, qui le précédait, sa lampe à la main.

Le chevalier, sommairement vêtu, approcha un fauteuil, prit une bouteille poudreuse et deux verres, et les remplit à ras bord. Et en même temps, il expliquait :

– J’ai entendu l’appel particulier que je vous avais indiqué. Et comme vous êtes le seul à le connaître jusqu’à maintenant, j’ai compris que c’était vous qui frappiez, et je me suis levé aussitôt, pensant qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Pendant que j’achève de me vêtir, racontez-moi ce qui vous amène et en quoi je puis vous être utile.

Ayant dit, Pardaillan choqua son verre contre celui de son hôte, le vida d’un trait comme l’exigeait la politesse, et se mit paisiblement à sa toilette, sans hâte apparente, mais avec une célérité remarquable.

Cependant Jehan ne parlait pas. La simplicité de ces manières, la cordialité de cet accueil, l’empressement à se mettre à sa disposition, la promptitude insouciante à s’équiper avant même qu’il eût dit de quoi il s’agissait, tout cela l’étonnait et le bouleversait d’émotion.

Pardaillan qui, tout en s’habillant, ne le perdait pas de vue, remarqua cette émotion et doucement :

– Voyons, dit-il, est-ce si difficile, si délicat ce que vous avez à dire ? Jehan s’approcha et lui prit la main qu’il garda entre les deux siennes et d’une voix qui tremblait :

– Quand je pense que j’ai été assez misérable pour vous injurier, quand je pense que ce poing a osé se lever menaçant sur vous !… Je mériterais qu’on m’arrachât cette langue maudite, qu’on tranchât ce poignet scélérat !

– Ah bah ! s’exclama Pardaillan, en prenant son air le plus ébahi. Et c’est pour me dire cela que vous venez me tirer du lit à trois heures du matin ?… Corbleu ! mon jeune ami, savez-vous bien que je suis homme à ne vous pardonner jamais un crime pareil !… car c’est un crime que d’empêcher de dormir quelqu’un qui enrage de sommeil !

Jehan ne put s’empêcher de rire du ton sur lequel elles avaient été prononcées, plus que des paroles elles-mêmes.

– Allons, dit Pardaillan sérieusement, videz votre sac et me dites en quoi je puis être utile à celle que vous aimez.

– Comment, vous savez ?… s’exclama Jehan stupéfait. Pardaillan haussa les épaules :

– Croyez-vous qu’il est besoin d’une dose de pénétration extraordinaire pour le deviner ? fit-il de son air narquois. Etes-vous homme à venir me réveiller au milieu de la nuit pour votre service personnel ?… Non, n’est-ce pas ?… Alors ?…

– C’est encore une leçon que vous me donnez là !… Ah ! monsieur, si j’avais eu un maître tel que vous !… Mais vous avez raison. Je perds un temps précieux.

Et le jeune homme fit un récit bref de la manière dont il avait délivré celle qu’il aimait et de l’embarras dans lequel il se trouvait, ajoutant pour terminer, avec un accent de mélancolie poignante :

– Je ne connais que truands et ribaudes… Que voulez-vous, je ne sais si j’y suis né, mais, en tout cas, j’ai grandi et vécu dans ce milieu, et mon propre père lui-même… Bref, je ne pouvais, sans rougir, conduire cette enfant si pure chez les personnes de ma connaissance… Encore moins pouvais-je la conduire chez moi. Alors, je me suis souvenu des offres obligeantes que vous me fîtes, au moment où je vous quittais à la porte de cette hôtellerie. J’ai pensé qu’un homme tel que vous, monsieur, trouverait facilement, dans ses hautes relations, une retraite honorable où celle que j’aime, en attendant qu’elle ait pris une décision, serait à l’abri de toute tentative criminelle, où nul ne pourrait l’approcher… pas plus moi que d’autres.

– En sorte que, fit Pardaillan qui avait écouté attentivement, en sorte que vous vous interdisez volontairement de voir celle que vous aimez ?

– Oui, monsieur. C’est pénible, mais il me semble qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi… A moins qu’elle n’ait besoin de moi, à moins qu’elle ne me fasse appeler.

Et avec une inquiétude qui trahissait l’extraordinaire confiance que lui inspirait cet homme qu’il ne connaissait pas la vieille, et aussi l’importance qu’il attachait à ses avis :

– Ne pensez-vous pas comme moi, monsieur ?

– Si, mon enfant, dit Pardaillan avec douceur, je pense tout à fait comme vous.

Et en lui-même il ajoutait : « Allons, je l’avais bien jugé. C’est une belle nature. Un roué n’eût pas manqué de mettre à profit une aussi favorable occasion ; lui n’y a même pas pensé. »

Il ceignit son épée et dit simplement :

– Venez.

Dès qu’elle les vit entrer dans le cabinet, Bertille se leva. Elle reconnut immédiatement en Pardaillan ce cavalier aperçu sur son perron en une circonstance inoubliable. C’était un inconnu dont elle ignorait même le nom. (Le roi l’avait bien nommé à diverses reprises devant elle, mais elle était si émue, si agitée qu’elle n’y avait pas pris garde). Lorsqu’elle le reconnut, ses yeux brillèrent de plaisir. Elle fit vivement deux pas à sa rencontre et, spontanément, comme poussée par une force irrésistible, elle s’inclina devant lui et lui tendit chastement le front, dans un geste adorable en sa grâce juvénile. Et elle murmura dans un souffle harmonieux :

– Du fond du cœur, monsieur, soyez remercié !… Soyez béni, vous qui, suivant si noblement les traces des paladins de l’antique chevalerie, trop oubliés, hélas ! allez, mettant au service du faible contre le fort l’appui de votre vaillante épée.

Dans sa longue carrière, Pardaillan avait reçu quelques compliments tombés de la bouche de personnages autrement considérables et plus compétents que cette toute jeune fille. Et il n’en avait pas été autrement touché. Mais cet hommage naïf et le geste filial qui l’accompagnait l’émurent doucement. Et pour cacher cette émotion, il se pencha, effleura du bout des lèvres les fins cheveux d’or et, avec un sourire narquois, il gouailla :

– Peste ! ma chère enfant, comme vous y allez !… Si, pour être proclamé digne de l’antique chevalerie, il suffisait d’accorder l’hospitalité à une jeune fille momentanément sans abri, le royaume de France serait uniquement composé de paladins. Il n’est personne, je le crois, du moins, qui refuserait une chose si simple.

Elle secoua doucement la tête en manière de protestation et, gravement :

– Tout le monde n’aurait pas cette générosité, j’en suis sûre. Mais, puisque vous me l’affirmez, je veux bien l’admettre. Cependant, monsieur, quelle que soit votre modestie, oseriez-vous soutenir aussi que tout le monde, comme vous l’avez fait, oserait résister aux ordres du roi avec cet air de souveraine hauteur que vous aviez ?… En sorte que le roi me paraissait bien petit près de vous. Tout le monde, comme vous l’avez fait encore, risquerait-il froidement l’échafaud en se mettant délibérément en état de rébellion armée ? Et pourquoi ? Pour prêter main-forte à un inconnu… simplement parce qu’il vous a paru que cet inconnu avait le bon droit pour lui. Vous le voyez, monsieur, vous n’osez pas soutenir cela. Moi, monsieur, je sens que, seul au monde, vous êtes capable de cette surhumaine magnanimité. Et c’est pourquoi je vous le dis, ma reconnaissance immuable, mon admiration sans bornes, mon respect attendri vont à vous, plus pour ce que vous avez fait là que pour ce que vous consentez à faire pour la pauvre fille que je suis.

Tandis qu’elle parlait doucement, de cette voix suave qui ressemblait à un chant d’oiseau, Jehan était en extase et les trois béaient d’admiration. Jamais ils n’avaient entendu voix si pénétrante. Peut-être n’avaient-ils pas très bien compris ce qu’elle disait – dame, elle exprimait des sentiments qui leur étaient totalement inconnus – mais le charme de la voix, joint à la beauté quasi irréelle de la jeune fille, leur faisait, de confiance, trouver admirable tout ce qu’elle disait.

Quant à Pardaillan, malgré l’âge, il était demeuré ce qu’il avait été toute sa vie : un homme de sentiment. Il ne pouvait pas ne pas être touché par des louanges qui avaient, à défaut d’autre, le mérite de la sincérité absolue. Il ne pouvait pas ne pas subir le charme ensorceleur qui émanait de toute la personne de Bertille. Mais il était demeuré aussi l’incorrigible gamin, toujours prêt à se moquer de lui-même. C’est ce qui fait qu’il prit son air figue et raisin et qu’il répondit, sans qu’il fût possible de savoir s’il plaisantait ou parlait sérieusement :

– Soit ! Me voilà, une fois de plus, sacré paladin, preux, modèle de chevalerie… N’en parlons plus. Venons plutôt à votre affaire.

Et s’adressant particulièrement à Jehan, il continua :

– Je vais, si vous le voulez bien, partir seul devant. J’ai de bonnes jambes, j’arriverai un bon quart d’heure avant vous. Ce qui me permettra de réveiller mes amis et de leur expliquer ce que j’attends d’eux. De cette manière, cette enfant, qui doit tomber de fatigue, n’aura pas à attendre pour prendre le repos dont elle a besoin.

– Quel homme vous êtes !… Vous pensez à tout, fit Jehan attendri.

– Pendant ce temps, reprit Pardaillan en haussant les épaules, vous vous acheminerez doucement vers la rue du Four. Non loin de l’ancien hôtel de la reine qu’on appelle maintenant l’hôtel de Soissons, se trouve la maison de M. le duc d’Andilly, où nous allons. Elle est facilement reconnaissable en ce que vous verrez, un peu partout, sculptées dans la pierre ou ciselées dans le bronze, des têtes de taureaux.

– Je connais cette maison, dit Jehan. On l’appelle la maison des Taureaux et aussi le logis de l’Espagnol.

– C’est cela même. A tout à l’heure… Bonjour, mes braves !…

Pardaillan s’inclina avec une grâce altière devant la jeune fille, eut un geste amical à l’adresse de Jehan, un léger signe de tête pour les trois braves, glorieux et touchés de cette politesse à laquelle ils n’étaient pas accoutumés, et s’éloigna d’un pas rapide.

Jehan eût pu se dispenser d’emmener ses hommes avec lui… Dieu merci ! il était de taille à défendre seul celle qu’il aimait. Mais, par une délicatesse dont elle le remercia d’un sourire, il ne voulut pas paraître rechercher un tête-à-tête avec elle. En conséquence, il commanda :

– En route !… Vous savez où nous allons.

q

Chapitre 16

Jusqu’à la rue du Four, ils firent le trajet sans avoir rencontré âme qui vive.

Dans la rue du Four, un moine jaillit, pour ainsi dire, de terre, devant eux. Rencontre sans aucune importance : le moine passa sans prêter aucune attention à eux.

Cependant Jehan, paraît-il, connaissait ce moine, car, en l’apercevant, il rabattit vivement son chapeau sur ses yeux et porta la main au bas de son visage pour le dissimuler autant que possible. (On se souvient peut-être qu’il avait enveloppé la jeune fille dans son propre manteau).

Bertille connaissait aussi le moine, car elle s’enveloppa la tête dans les plis du manteau. Geste tout machinal de part et d’autre, car le passant était inoffensif et sans importance.

Enfin, Escargasse, Gringaille et Carcagne le connaissaient, car ils plaisantèrent entre eux.

– Vé ! cet ivrogne de Parfait Goulard a quitté son couvent de bien bonne heure, il me semble.

– M’est avis que le bon paillard rentre seulement à sa capucinière.

– Heureusement qu’il ne nous a pas reconnus. Nous n’aurions plus pu nous débarrasser du damné goinfre.

– Oui, pour l’instant, messire Jehan a d’autres chiens à peigner que de régaler frère Parfait Goulard.

– Si seulement la rencontre s’était produite dix minutes plus tard, nous l’aurions emmené souper avec nous. Le « boute tout cuire »[6] n’eût pas demandé mieux et il nous aurait divertis de ses truculentes histoires.

C’était, en effet, frère Parfait Goulard, ce même moine que nous avons entrevu un instant au commencement de ce récit. Ce moine était alors célèbre. Sa célébrité ne venait pas de sa science, ni de son éloquence, ni de l’austérité de ses mœurs, ni de rien d’honorable. Sa célébrité venait uniquement de sa goinfrerie prodigieuse même à une époque où l’on se livrait à des ripailles pantagruéliques dont on ne saurait se faire une idée aujourd’hui. Il n’était pas que goinfre, il était ivrogne et paillard à l’avenant. Il était, en outre, jovial, bon vivant, vantard, menteur, amusant, bouffon. C’était, en effet, le bouffon de la ville.

Depuis le roi, qui avait voulu qu’on le lui présentât, en passant par les plus grands seigneurs et les plus grandes dames, prélats, prêtres, bourgeois et bourgeoises, manants, truands et ribaudes, tout le monde connaissait Parfait Goulard. Partout, dans les plus somptueux hôtels comme dans les masures, dans les couvents comme dans tous les cabarets, même les plus infects, dans les maisons bourgeoises comme dans les étuves et autres lieux de débauche, partout Parfait Goulard était reçu et, généralement, bien reçu.

Ce n’est pas tout… Frère Parfait Goulard, dont l’ignorance égalait la goinfrerie, ce qui n’est pas peu dire, frère Parfait Goulard confessait. Et il avait une clientèle comme n’en avaient certes pas les confesseurs les plus réputés. Pourquoi ? C’est qu’il était l’indulgence même. Le crime le plus abominable, le forfait le plus exécrable, le péché le plus monstrueux trouvaient toujours une excuse à ses yeux et il vous donnait l’absolution. Nous disons qu’il l’a donnait et ne la vendait point comme faisaient encore presque tous ses confrères. C’était à considérer. Aussi, tout ce qu’il y avait de malfaiteurs à la cour des miracles… et ailleurs, tout ce qui avait quelque chose de délicat sur la conscience, tout ce qui, enfin, regardait à délier les cordons de la bourse, allait, ouvertement ou mystérieusement, à ce confesseur idéal.

Tel était le personnage que Jehan venait de croiser. On voit qu’à part l’appréhension qu’il avait eue d’être reconnu, harponné et importuné par lui, il n’avait rien à craindre de cette rencontre ; le moine-bouffon n’était guère à redouter.

Cependant la petite troupe s’était arrêtée devant une maison de belle apparence. Au-dessus de la porte d’entrée, une énorme tête de taureau, sculptée dans le granit, semblait vouloir interdire l’accès du logis. Un peu partout, on voyait quantité de têtes, avec des expressions différentes, toutes représentant le même animal. Le marteau de la porte que Jehan saisit représentait lui-même une tête de taureau suspendue par les cornes.

Avant de laisser retomber le marteau, Jehan se tourna vers ses hommes et leur dit :

– C’est bien. Vous pouvez rentrer vous coucher, vous devez en avoir besoin. Allez… et merci.

Les trois se regardèrent, étonnés et attendris. Comme l’amour vous change un homme !… Voici maintenant que leur Jehan leur parlait avec une douceur qui leur remuait les tripes, voici qu’il s’inquiétait d’eux, voici qu’il les remerciait. Outre !…

Mais ils ne bougèrent pas.

– Allons, fit Jehan qui les connaissait, parlez… Que voulez-vous ?

– Eh bien, c’est pour dire à cette noble demoiselle… enfin, bref, si elle avait prononcé votre nom, comme elle l’a fait trop tard, on ne l’aurait jamais conduite chez le Concini.

– Je le sais, fit doucement Jehan.

– Oui, mais nous voudrions qu’elle le sût aussi, elle !

– Et aussi que nous n’aurions pas laissé faire le Concini. Si vous n’étiez intervenu à temps, nous allions lui régler son compte.

– On n’est pas aussi mauvais diables qu’on le paraît et on ne voudrait pas que la demoiselle crût… suffit… on se comprend.

Oui, ils se comprenaient. Par malheur, ce qu’ils éprouvaient était si nouveau pour eux, qu’ils ne savaient comment l’exprimer, en sorte qu’ils couraient le risque de ne pas être compris, eux qui se comprenaient si bien. Heureusement, Bertille devina ce qu’ils ne savaient pas dire. Elle leur tendit sa main fine dans un geste d’abandon en leur disant avec douceur :

– Je ne veux me souvenir que d’une chose : c’est que vous avez eu pitié de ma détresse quand mon bourreau essayait de me broyer le cœur… Tout le reste est effacé de ma mémoire.

Ils se courbèrent, effleurèrent – à peine – du bout des lèvres, l’extrémité des ongles roses, et redressés, radieux, exultants :

– Eh ! zou !… Vive la pitchounette !… Le premier qui se permet de la regarder, je lui mange le cœur !… On se ferait étriper joyeusement pour elle !

Ils filèrent, heureux comme au retour d’une expédition fructueuse, et s’en furent tout droit jusqu’à certain cabaret borgne de leur connaissance qu’ils se firent ouvrir. Là, ils s’installèrent commodément devant une table plantureusement garnie de victuailles variées, flanquées d’un nombre respectable de bouteilles, et joyeux, insouciants, tapageurs, ils attaquèrent bravement les provisions, l’appétit doublement aiguisé par la besogne abattue et par l’émotion, inconnue jusqu’à ce jour, qu’ils venaient d’éprouver.

Pendant ce temps, les deux jeunes gens étaient introduits auprès du duc et de la duchesse d’Andilly, qui prirent la peine de venir les recevoir jusque sur le perron de leur hôtel.

Le duc était un homme d’une quarantaine d’années. Figure comme voilée de mélancolie, mais franche, ouverte. Œil noir, très doux, droit, clair. Sourire accueillant, manières affables. Grand seigneur jusqu’au bout des ongles.

La duchesse avait dépassé la trentaine. Elle était merveilleusement jolie, avec son teint éblouissant, relevé par la masse sombre de ses cheveux retombant en mèches folles sur le front et sa raie jetée cavalièrement sur le côté. Ce visage gracieux était éclairé par deux grands yeux mutins, animé par un sourire doux et malicieux à la fois qui découvrait une rangée de dents petites, nacrées, bien plantées, de véritables perles. L’ensemble de sa personne avait un cachet original, piquant, qui contrastait agréablement avec la beauté blonde de Bertille.

Le duc et la duchesse s’exprimaient en un français très correct, avec un léger accent étranger qui était un charme de plus ajouté à la duchesse. Ils étaient Espagnols, en effet.

L’ameublement somptueux du salon où ils se trouvaient trahissait leur origine étrangère. On y pouvait voir quantité de meubles d’essences rares, incrustés d’ivoire, finement travaillés, découpés et ajourés de précieuses dentelles, sièges bas, profonds, moelleux, objets d’art aux formes bizarres. L’art français et l’art arabe s’y trouvaient confondus en un désordre apparent des plus agréables à l’œil.

Les deux jeunes gens furent accueillis comme s’ils avaient été des princes du sang. Il faut croire que la recommandation du chevalier de Pardaillan avait, aux yeux du duc, une inappréciable valeur. Peut-être le duc et la duchesse avaient-ils de grandes obligations au chevalier, car jamais réception ne fut plus cordiale dans sa simplicité toute familiale, jamais hôtes ne furent plus accueillants, plus délicatement attentionnés, plus rayonnants. On eût juré que dans cette affaire, ils étaient les obligés.

Jehan était profondément touché par cet accueil qu’il n’espérait pas aussi chaleureux. Les manières si simples et si avenantes de ce grand seigneur l’avaient mis tout de suite à son aise. Il n’éprouvait nulle gêne, nulle timidité. Dans ce milieu aristocratique, il lui semblait être chez lui ; devant ces grands personnages, il lui semblait être en présence de ses égaux. Il évoluait et parlait avec une aisance, un tact que Pardaillan, qui l’observait du coin de l’œil, constatait avec un sourire de satisfaction et en pensant à des choses que lui seul savait.

La duchesse, de son côté, s’était avancée à la rencontre de Bertille et, comme la jeune fille s’inclinait gracieusement en prononçant des paroles de gratitude, elle l’avait vivement relevée et, l’attirant à elle, l’avait embrassée avec effusion et l’avait entraînée dans la chambre qu’elle lui destinait, laissant ouverte la porte qui donnait sur le salon.

Par cette porte ouverte, Jehan, qui, sans en avoir l’air, suivait des yeux tous les mouvements des deux jeunes femmes qui, déjà, babillaient familièrement comme deux amies, aperçut une collation délicate préparée sur une petite table.

Ici se produisit un double incident que nous devons signaler dans tous ses détails.

La duchesse avait insisté pour que la jeune fille prît un peu de nourriture avant de se coucher. Bertille, qui se sentait invinciblement attirée vers cette gracieuse jeune femme, avait, de crainte de la froisser, consenti à accepter un verre de lait. La duchesse, joyeuse comme une enfant, s’était empressée de remplir la coupe de cristal de ses blanches mains et la lui avait présentée elle-même en disant avec son sourire enfantin :

– Je veux, aujourd’hui, être votre femme de chambre. C’est moi qui vous déshabillerai et vous borderai dans le grand lit tout blanc qui vous attend.

Et comme Bertille, confuse et rougissante, esquissait un geste de protestation :

– Si, si, insista la duchesse avec une gravité soudaine. C’est le moins que je puisse faire pour celui qui vous a amenée ici… Et puis pour vous aussi. Je pourrais être votre mère… Je me figurerai que vous êtes l’enfant qu’il a plu au ciel de nous refuser.

Bertille, suffoquée d’émotion, prit la main douce et parfumée de cette jeune femme qui se disait elle-même d’âge à être sa mère, et la porta respectueusement à ses lèvres en murmurant :

– Comment m’acquitter jamais ?… Comment vous remercier ?…

– Mais c’est moi qui vous dois des remerciements, ma belle enfant, s’écria vivement la duchesse avec une émotion intense. Vous ne savez pas que vous nous avez apporté une des plus grandes joies de notre existence ! Vous ne savez pas que cette joie que nous vous devons, notre grand ami nous l’a fait attendre vingt ans !

Bertille leva sur elle l’interrogation muette de ses yeux clairs.

– Ah ! je vous expliquerai… plus tard vous saurez. Pour le moment, si vous croyez me devoir quelque chose, prouvez-le-moi, en m’aimant… comme je vous aime déjà.

Jehan n’avait pas perdu un mot de ces paroles. Il avait, de plus, remarqué que l’affection, évidemment profonde, que le duc et la duchesse portaient au chevalier Pardaillan, se nuançait d’une déférence manifeste. Ceci devait d’autant plus le frapper que M. d’Andilly était, à n’en pas douter, un grand seigneur, de haute naissance, riche assurément, à n’en juger que par cet hôtel somptueux et le nombreux personnel domestique qui assurait le service.

Tandis que Pardaillan, avec son titre modeste de chevalier, avec son habit quelque peu fatigué, Pardaillan logeait à l’auberge, n’avait pas de laquais, pas d’équipages, et à coup sûr pas de fortune.

De ce qu’il observait et entendait, il résultait que l’espèce de vénération qu’il commençait d’éprouver pour ce personnage, encore énigmatique pour lui, ne faisait que s’accentuer. Et comme, suivant les idées de son temps, il n’était pas possible que ces marques de déférence, de respect, d’admiration qui auréolaient toute la personne de Pardaillan s’adressassent à un pauvre aventurier, comme il en était un lui-même, il en revenait à sa première idée, à savoir que le chevalier était pour le moins un prince déguisé.

Or comme, lui aussi, il adressait quelques paroles de gratitude à son hôte, il arriva que celui-ci, avec non moins de gravité émue, lui fît à peu près la même réponse que sa femme avait faite à Bertille :

– Vous ne me devez rien. C’est moi, au contraire, qui suis votre obligé.

Et comme le jeune homme esquissait un geste de protestation :

– Monsieur, reprit le duc, je dois la vie à M. le chevalier… c’est quelque chose, j’imagine. Il y a mieux : je lui dois la vie[7] et l’honneur de la femme bien-aimée qui est devenue la compagne de ma vie. Ce n’est pas tout : mon titre, ma fortune, c’est à lui que je les dois. Vingt années d’un bonheur calme et paisible, sans un nuage, voilà son œuvre.

« Mais ce que vous ne pouvez deviner, c’est au prix de quelles tortures, dépassant en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir, ces vingt ans de bonheur dont j’ai joui, moi, il les a payés, lui !… Un jour je vous ferai le récit de la lutte titanesque entreprise par cet homme, seul, sans fortune, sans appui, sans autres ressources que la force de son bras, son indomptable énergie, sa loyauté, son intelligence et son cœur magnanime, contre la ruse, l’astuce, la haine, la félonie, la férocité personnifiées par la princesse Fausta, le roi d’Espagne et son Inquisition. Je vous dirai comment il est sorti vainqueur de cette lutte inégale, où tout autre que lui eût été infailliblement broyé, et vous croirez entendre le récit passionnant de quelque fabuleuse épopée. »

Le duc se tut un instant, pendant lequel il parut remonter dans des souvenirs terribles, douloureux, car vingt ans après, il en frissonnait encore.

Jehan en profita pour couler un regard d’ardente admiration sur le chevalier qui paraissait somnoler sans se soucier le moins du monde de ce qu’on disait autour de lui… Il est vrai qu’on parlait de lui.

Le duc reprit :

– Durant ces vingt années, il ne s’est pas écoulé un jour que je n’aie demandé à Dieu de m’accorder cette suprême joie d’être utile à mon tour, au moins une fois dans ma vie, à l’homme généreux à qui nous devons tout… Jamais le chevalier ne nous a demandé le plus insignifiant service. Pardaillan entrouvrit un œil et dit avec flegme :

– Parce que l’occasion ne s’est pas présentée. Mais vous voyez, don César, que, le cas échéant, j’ai tout de suite pensé à vous.

– Est-ce que c’est un service, cela ? bougonna le duc, ou don César, comme l’appelait Pardaillan.

Et se tournant vers Jehan, il ajouta :

– Enfin, si peu que ce soit, c’est une satisfaction qui nous rend tout joyeux, comme vous voyez. Et comme c’est à vous que nous la devons, je me considère comme votre obligé. Enfin, puisque notre ami s’intéresse à vous, au point de faire en votre faveur ce qu’il n’a jamais voulu faire pour lui-même, je serai heureux de faire pour vous ce que je ne puis faire pour lui. C’est vous dire que vous pouvez compter sur moi, en tout et pour tout, comme sur un ami sûr et dévoué.

– Et moi, j’ajoute, fit la duchesse qui venait de reparaître au salon, que je vous prie de considérer cette maison comme la vôtre et de vous souvenir que vous y serez toujours reçu comme un parent très cher. Et avec un sourire malicieux, l’excellente jeune femme ajouta : « Ne craignez pas d’être importun en venant nous voir tous les jours. »

Jehan le Brave éprouvait une émotion comme de sa vie il n’en avait éprouvé de pareille. Ce qui le bouleversait surtout, c’était la pensée que cet homme étrange, qu’il ne connaissait pas la veille, avait consenti, sans hésiter, à faire pour lui ce qu’il n’avait jamais voulu faire pour lui-même, selon les propres expressions de don César.

Les yeux humides de larmes refoulées, il s’inclina avec une grâce altière, qui rappelait un peu la manière de Pardaillan, déposa un baiser ardent et respectueux sur la main fine de la jeune femme et d’une voix que l’émotion faisait trembler :

– Bénie sera l’heure où il me sera donné de verser mon sang pour vous et les vôtres, madame, dit-il très doucement.

Et se tournant vers Pardaillan :

– Quant à vous, monsieur, je ne sais…

Mais Pardaillan commençait à trouver qu’on s’attendrissait trop. Il interrompit pour dire d’un air très sérieux.

– Quant à moi, je sais que la duchesse oublie de vous avertir qu’elle doit demain se rendre, avec le duc, à sa terre d’Andilly. Rassurez-vous, d’ailleurs, la jeune fille que vous leur avez confiée ne courra aucun danger en leur absence. Elle sera bien gardée d’abord ; ensuite tout le monde ignore le lieu de sa retraite. Vous voyez (et ici il prit un air goguenard), vous voyez que ce petit voyage, décidé avant notre visite, ne souffre aucun inconvénient… si ce n’est qu’en l’absence de la duchesse, vous ne pourrez venir présenter vos hommages… à la jeune personne qui est là, dans cette pièce. Aussi, je vous engage vivement à lui faire vos adieux séance tenante, car vous en avez pour deux jours… et deux jours, pour un amoureux, c’est long, terriblement long.

Pour couper court à l’embarras visible du jeune homme, la duchesse s’écria :

– Pourquoi ne venez-vous pas à Andilly avec nous, chevalier ? Vous en profiterez pour visiter vos terres.

– De quelles terres parlez-vous donc, duchesse ? fit Pardaillan d’un air ébahi.

– Mais… de votre terre de Margency !

– Ma chère Giralda, vous oubliez que Margency n’est plus à moi… puisque je l’ai donné.

– Donné ! intervint don César, dites plutôt que vous laissez dévaster à plaisir ce superbe domaine par tous les miséreux de la contrée qui s’y installent comme chez eux et y vivent grassement.

Pardaillan eut un sourire énigmatique.

– Bon, fit-il, s’ils y vivent, c’est qu’ils le travaillent… donc ils ne le dévastent pas comme vous dites. Et quant au château lui-même, je suis sûr qu’ils le respectent et que nul n’y a pénétré.

Une étrange émotion s’était emparée de lui en prononçant ces paroles et en lui-même, il sanglotait, les yeux fermés :

« C’est là qu’est morte ma Loïse !… celle que je pleure encore, après quarante ans !… Non, nul ne profanera de sa présence les vastes salles aux parquets autrefois luisants, aujourd’hui recouverts d’un épais tapis de poussière, et que son petit pied foula jadis… Non, je ne rentrerai pas dans cette maison où tout viendrait me rappeler qu’elle n’est plus, celle que j’ai tant aimée… alors que je la sens et la veux toujours vivante dans mon cœur !… »

Sans remarquer cette émotion qui s’était traduite à sa manière accoutumée, c’est-à-dire par une extrême froideur de ses traits soudain pétrifiés, don César s’écria :

– Il ne manquerait plus que cela !… Et dire, monsieur (il s’adressait à Jehan), que j’ai acheté Andilly parce qu’il touche à Margency !… J’avais fait ce rêve de nous retirer sur nos terres et d’y vivre, côte à côte, comme deux frères, la bonne et saine vie du gentilhomme campagnard. Il aurait eu là un intérieur et une famille au sein de laquelle il eût trouvé les soins dévoués et les attentions qu’exige la vieillesse… Car enfin, vous avez beau être bâti en pur acier, l’âge, tôt ou tard, vous courbera sous sa main pesante… Eh bien ! non, je n’ai jamais pu décider cet homme singulier à nous suivre… Au reste, vous le voyez, alors qu’il sait très bien qu’ici il est chez lui, que tout lui appartient, choses et gens, il préfère descendre à l’auberge, comme…

– Cher ami, interrompit paisiblement Pardaillan, si vous m’aviez fait connaître vos intentions avant d’acheter Andilly, je vous aurais dit de n’en rien faire. Ce n’est vraiment pas ma faute si vous ne m’en avez parlé que lorsque la chose était déjà faite. Quant à l’auberge où je descends comme un vieux routier que je suis (c’est ce que vous alliez dire, je crois) et que je resterai, je l’espère, jusqu’à mon dernier souffle, n’en dites pas trop de mal… L’auberge a du bon, don César, lorsqu’on la trouve au bout de la longue étape sous la pluie battante, ou la caresse trop ardente du soleil… Et si l’hôtelière est avenante, la cuisine délectable, la cave bien garnie, vive Dieu ! c’est le paradis !… surtout si on le compare à cette auberge, que j’ai rencontrée plus souvent qu’à mon tour, et qu’on appelle la Belle Etoile.

Jehan écoutait ces choses avec une stupeur qui allait croissant. Et, de plus en plus, il se posait la question : qu’était-ce donc que cet homme qui affrontait les pires supplices, bravait et battait la princesse Fausta (dont Saêtta lui avait quelquefois parlé), le roi d’Espagne et l’Inquisition (monstre fabuleux toujours altéré de sang), pour conquérir un titre et une fortune à un ami ? Cet homme qui exposait sa vie avec une folle insouciance, se mettait délibérément en état de rébellion, résistait audacieusement aux ordres d’un roi, pour venir en aide à un inconnu ? Cet homme, enfin, qui, possédant un domaine où il eût pu vivre en grand seigneur, l’abandonnait aux miséreux et s’en allait loger à l’auberge, et semblait s’enorgueillir d’être demeuré un routier ? Quel cœur de demi-dieu battait donc sous cette large poitrine d’homme ? Quelle surhumaine bonté se dissimulait sous ce masque railleur ?… Etait-ce un homme seulement ? N’était-ce pas plutôt quelque envoyé du ciel ?… Dieu lui-même peut-être ?…

Il fut tiré de ses réflexions par la voix grondante de Pardaillan qui disait avec une brusquerie affectée :

– Comment ! vous êtes encore là, vous ?… La duchesse ne vous a-t-elle pas dit qu’on désirait vous remercier, là, dans cette chambre ?… Si !… Alors, qu’attendez-vous, morbleu ! Ah ! le plaisant cavalier servant, qui se permet de faire attendre une femme ! Fi ! (Et avec indignation.) Par Pilate ! Tout s’en va… même la politesse. De mon temps… Allons bon, Dieu me damne, il va se pâmer !… Ouais ! cette enfant douce et timide serait-elle, par hasard, plus redoutable que les archers du grand prévôt ?… C’est que je ne vous ai pas vu trembler quand vous leur teniez tête… et maintenant… Allez donc, corbleu !… On ne vous mangera pas, que diable !

Et Pardaillan, moitié riant, moitié attendri, tout en bougonnant, le poussait doucement dans la chambre, fermait tranquillement la porte sur eux, et s’adressant au duc et à la duchesse, qui avaient contemplé cette scène en souriant, il leur dit en riant, de son rire clair :

– Jamais il n’aurait osé entrer, si je ne m’en étais mêlé !… Ah ! les amoureux, les amoureux !… Celui-là, que vous venez de voir, à demi pâmé, tel un coquebin, je l’ai vu, moi, il y a quelques heures à peine, se dresser devant le roi, pareil à un lion déchaîné… et il s’en est fallu de peu qu’il ne le tuât raide.

– Tuer le roi !… Est-ce possible ?

– D’un joli coup droit, foudroyant, que j’ai admiré, moi qui m’y connais un peu, et qui eût changé les destinées de ce pays, si je n’avais détourné le coup.

Don César et sa femme se regardèrent en souriant de la désinvolture avec laquelle Pardaillan glissait sur son intervention. Sans relever cette omission volontaire, d’Andilly demanda, très intéressé :

– Pourquoi ?… J’imagine qu’il ne savait pas à qui il s’attaquait ?

– Il le savait parfaitement. Pourquoi ? Parce que le roi cherchait à s’introduire, la nuit, chez la jeune fille que vous avez momentanément recueillie. La réputation de vert-galant du Béarnais lui a fait croire à des intentions qui n’existaient pas et il a foncé tête baissée. Mettez-vous à sa place, mon cher, n’en eussiez-vous pas fait autant ?

« Bah ! fit Pardaillan, en levant les épaules avec insouciance. Je me souviens qu’un soir[8] , pareil à celui-ci, je me suis dressé pareillement, l’épée à la main, pour interdire l’approche du logis de celle que j’aimais… Il est vrai que, moi, je n’ai eu affaire qu’au frère du roi… Mais ce frère de roi est devenu roi lui-même… Ceci se passait il y a trente-sept ans et plus. Henri III est mort depuis… et moi, je suis toujours debout. Vous voyez bien ? »

Don César hocha soucieusement la tête.

– Laissons cela, fit Pardaillan d’un air détaché, et parlons de choses sérieuses. Vous comprenez bien que je sais quels animaux bizarres et biscornus sont les amoureux !… C’est pour vous dire que ces deux-là en ont au moins pour deux heures. Et notez bien, s’il vous plaît, qu’ils ne diront pas un mot du seul sujet qui les intéresse… Ils sont bien trop naïfs tous les deux !… Vraiment, ne les trouvez-vous pas adorables ?

– Vous avez dit le mot.

– Il est impossible de rêver couple plus harmonieusement assorti.

– Je suis bien aise que vous pensiez comme moi, ma chère Giralda… et je veux être étripé si je sais pourquoi… Ce que je sais bien, en revanche, c’est que je ne vais pas perdre mon temps à attendre qu’ils aient fini de… ne rien se dire. Non, par Pilate ! J’enrage de sommeil, moi ! Je ne suis plus d’âge à me passer de repos, moi. Je ne suis plus d’âge à tournebouler des yeux devant une jolie fille… Il me faut mon lit… et je retourne me coucher à l’instant. Voici que le jour se lève, il est grand temps.

– Pourquoi ne coucheriez-vous pas ici ? demanda presque timidement celle que Pardaillan appelait familièrement Giralda.

Pardaillan lui jeta un coup d’œil affectueux, et moitié rieur, moitié renfrogné :

– Je vous gênerais inutilement, petite Giralda, fit-il. Je suis un vieux maniaque, voyez-vous, et le mieux est encore de me laisser à mes petites habitudes. Mais, dites-moi, pendant votre courte absence, cette enfant sera-t-elle vraiment en sûreté ici ? J’ai des raisons de croire qu’on va la rechercher.

– Comment soupçonner qu’elle s’est réfugiée ici ? Nos gens auront ordre de faire bonne garde autour de sa personne, assura don César, et à moins qu’elle ne s’en aille volontairement…

– Si vous êtes inquiet, nous pouvons remettre ce voyage, offrit la Giralda.

Pardaillan eut une seconde d’hésitation. Et se décidant brusquement :

– Non ! dit-il. Il est probable, en effet, qu’on ne la cherchera pas ici… D’ailleurs, en votre absence, je viendrai de temps en temps m’assurer par moi-même que rien ne la menace.

– A propos, fit brusquement la duchesse, vous savez qu’elle m’a demandé votre nom ?

– Eh bien ?

– Je lui ai dit que vous étiez le comte de Margency.

– Quelle idée ! fit Pardaillan, en levant le sourcil. Je n’ai pas à faire mystère de mon nom à cette enfant.

– Puisque vous ne lui aviez pas dit vous-même, j’ai pensé que ce n’était pas à moi de le lui faire connaître… Je réparerai ma maladresse à mon retour d’Andilly.

– Bah ! ne vous tracassez pas pour si peu. Ceci n’a aucune importance.

Là-dessus, Pardaillan prit congé de ses amis et s’en fut tout droit à son auberge du Grand-Passe-Partout.

Une fois dans sa chambre, Pardaillan, qui enrageait de sommeil et qui n’était plus d’âge à se passer de repos – c’est lui-même qui l’avait dit – Pardaillan tira son fauteuil près de la fenêtre, plaça une petite table à portée de sa main, une bouteille pleine et un verre vide qu’il eut soin de remplir incontinent sur la table, et il resta là longtemps à rêver, en vidant son verre à petites gorgées.

Lorsque la bouteille fut aussi parfaitement vide que le verre, Pardaillan sortit de sa longue rêverie. Il s’aperçut alors qu’il faisait grand jour et que la rue avait repris son animation accoutumée.

Il se leva en grommelant, jeta un coup d’œil de regret sur le lit défait et alla se plonger la figure dans un bassin rempli d’eau fraîche. Il accomplissait ces gestes d’une manière toute machinale, l’esprit évidemment ailleurs. Et tout à coup, il se secoua comme pour jeter une pensée importune et il pensa tout haut :

– Après tout, qu’importe !… Je m’intéresse à ce garçon parce qu’il est réellement intéressant… Voilà tout !…

Ayant ainsi écarté de son esprit l’idée qui l’avait préoccupé si longuement et si vivement, rafraîchi par ses ablutions, il sortit et s’en alla tout doucement, en flâneur, jusqu’à la rue du Four, inspecter les environs de la maison des Taureaux.

N’ayant rien remarqué d’anormal, il s’éloigna en sifflotant un air du temps de Charles IX.

q

Chapitre 17

En voyant entrer Jehan dans sa chambre, Bertille s’était levée.

Il s’approcha d’elle et ne s’arrêta que lorsqu’il se vit devant la petite table, chargée de sa collation délicate, qui se dressait comme un obstacle entre elle et lui.

Il n’aurait pu dire comment ses jambes vacillantes l’avaient porté jusque-là. Il se sentit oppressé d’angoisse, le cœur frissonnant, le cerveau vide, comme ivre. Il n’osait pas la regarder et cependant il la voyait très bien. Il eût voulu parler. Il sentait qu’aucun son ne sortirait de sa gorge contractée.

Elle était aussi émue que lui. Seulement, vierge de pureté, sa candeur ignorante lui donnait une force que l’homme ne pouvait avoir. Et ce fut elle qui parla la première, d’une voix qui tremblait à peine.

– Sans vous, j’étais perdue !

Elle le regardait de ses grands yeux clairs, et de ses doigts fuselés, elle lissait, d’un geste machinal, la nappe immaculée de la petite table.

Elle ne s’apercevait pas qu’elle oubliait de le remercier. Peut-être avait-elle l’intention de le faire tout à l’heure. Peut-être croyait-elle l’avoir déjà fait. Elle ne savait pas trop.

Quant à lui, il pensait bien à cela, je vous assure ! Il ne voyait que son attitude si gracieuse. Il lisait dans ses yeux si doux, qui lui parlaient longuement, éloquemment. Il se grisait de la musique enivrante de sa voix.

Elle reprit, peut-être sans savoir ce qu’elle disait :

– Comment êtes-vous arrivé si à propos ?

Ceci les ramenait à la réalité. Dès lors, il retrouva son aisance. Il se mit à rire doucement, et expliqua :

– C’est bien simple ! Figurez-vous que, comme je rentrais chez moi, j’ai vu la litière qui s’éloignait, et je n’ai pas pressenti l’affreuse réalité. J’étais rentré chez moi, bien tranquille. Tout à coup, voilà que je me souviens que j’avais oublié de…

Il s’arrêta court, très embarrassé. Il rougit et baissa la tête de l’air honteux d’un coupable acculé à un aveu pénible.

Son cœur lui fit deviner ce qu’il n’osait avouer, et ce fut encore elle qui parla, avec la superbe assurance que lui donnait son ignorance :

– Vous aviez oublié de vérifier si aucun danger ne me menaçait ? Il fit piteusement : Oui ! de la tête et il leva timidement les yeux sur elle. Il vit qu’elle souriait et il se mit à rire de son rire le plus clair, et elle rit avec lui.

C’étaient deux enfants, deux vrais enfants.

Rassuré, il reprit :

– J’avais oublié de visiter l’impasse… Je redescends mes escaliers plus vite que je ne les avais montés et je me précipite… Qu’est-ce que je trouve ? Un volet arraché, des barreaux brisés par terre… Mon sang ne fait qu’un tour. Je ne réfléchis pas. Je saute jusqu’à ce trou noir que le volet abattu démasquait. Je sens un obstacle… une planche, je ne sais quoi. J’abats l’obstacle d’un coup de poing et j’entre… Une femme – la propriétaire – était étalée à plat ventre sur le parquet. Que faisait-elle là ? Que cherchait-elle ? Je ne sais pas. Je n’ai pas regardé. Elle me voit… Je devais avoir une figure terrible qui dut lui faire croire que sa dernière heure était venue… Jamais je n’ai vu visage humain exprimer tant d’épouvante. Je saute dessus, je l’empoigne à la gorge, je la secoue et je lui crie dans la figure :

« – Où est-elle ?

« La gueuse !… Elle a compris tout de suite. Mais je l’étranglais sans m’en apercevoir. Je desserre mon étreinte ; elle râle :

« – Partie !… Enlevée !… Je n’y suis pour rien !… Grâce !…

« On s’explique, à la hâte. Je lui arrache les mots, syllabe par syllabe… Au signalement, je reconnais mes hommes. La litière ?… Je l’avais vue s’en aller dans la direction de la Seine. J’étais fixé. Je savais qui avait fait le coup et où l’on vous conduisait. Je lâche la vieille, je repasse par le trou et je m’élance. J’arrive. Je martèle la porte à coups de pied, à coups de poing. Je crie, j’appelle… Heureusement, mes hommes se tenaient sur le qui-vive. Ils m’entendent, reconnaissent ma voix. Ils m’ouvrent. Une indication qu’ils me donnent, un ordre que je lance en bondissant… Il était temps !… Vous voyez que c’est très simple. »

Elle répéta machinalement :

– C’est très simple !…

Et les yeux perdus dans le vague, comme si elle avait considéré des choses visibles pour elle seule, doucement, à mi-voix, se parlant à elle-même :

– J’ai vu l’algarade avec les deux inconnus qui voulaient pénétrer chez moi. J’ai vu le duel avec le roi. J’ai vu la bataille avec les archers, alors que je tremblais que le roi n’arrivât trop tard. J’ai vu le misérable s’écrouler, assommé par un soufflet… un seul soufflet lancé par cette main de fer !…

Elle joignit ses petites mains et, extasiée, les traits illuminés par une joie enfantine, à laquelle se mêlait un naïf orgueil, elle acheva sa pensée :

– Pour moi !… Tout cela pour moi !…

Alors, ses yeux se portèrent sur lui qui, à demi courbé, palpitait, exalté d’une telle joie qu’il lui semblait que son cœur allait éclater dans sa poitrine. Et elle tendit vers lui ses jolies mains jointes en un geste de supplication :

– Prenez garde, dit-elle d’une voix ardente. Il faut veiller sur vous. Et avec une exaltation soudaine :

– Pourquoi ces archers, ces gardes sont-ils arrivés si fort à propos ? Quelqu’un les avait donc prévenus ?

Une ombre passa sur le front de Jehan. Si fugitive qu’elle fût, elle la vit, ou son cœur la devina.

– Ah ! vous aussi, vous avez fait cette remarque ? dit-elle vivement. Il avoua sans détours :

– Oui, et je me doute qui a fait le coup.

– C’est lui ! C’est le misérable qui m’a enlevée. N’en doutez pas. Cet homme vous haïssait déjà mortellement. Et maintenant !… Mais il savait donc, lui, que vous deviez vous heurter au roi ? Qui sait si ce n’est pas lui qui vous a prévenu, poussé, armé, à votre insu ? Qui sait si ce n’est pas lui – ou les siens – qui avaient imaginé ce moyen de se défaire du roi ?

Il tressaillit. Ces paroles, qu’une sorte de divination lui dictait, correspondaient trop bien avec ses propres observations et ses réflexions pour qu’il n’en fût pas frappé. Elle reprit avec plus d’exaltation :

– Savez-vous qu’il vous croyait arrêté ?…

– Oui. Je l’ai entendu vous dire que j’étais enchaîné au Châtelet.

– Mais vous ne l’avez pas entendu me dire que l’échafaud se dresserait prochainement pour vous. Vous ne l’avez pas entendu parler des supplices qui vous seraient infligés !… Et tenez… oui, j’en jurerais… il s’est trahi sans le vouloir quand il a dit que vous subiriez le supplice des rég… C’est régicides qu’il a voulu dire. Il savait, vous dis-je !… Oh ! veillez, veillez bien sur vous !

De la voir si agitée, si inquiète – et pour lui, à cause de lui –, une joie tumultueuse et infiniment douce le pénétrait, le grisait toute une éternité. Et il la rassura. Il veillerait sur lui-même. Elle pouvait être tranquille.

Mais il disait cela du bout des dents. C’était le lion qui se détourne dédaigneusement à la vue d’un adversaire trop faible pour lui. Elle comprît qu’il continuerait comme devant à négliger toute précaution. Elle hocha douloureusement la tête, ses traits si fins se crispèrent. Et tout à coup, elle se rasséréna. Elle avait une inspiration. Elle le regarda bien en face et dit d’une voix plaintive :

– Si vous ne veillez pas sur vous et s’il vous arrive malheur, que deviendrai-je, moi ? Qui me défendra ?

Il pâlit affreusement, toute sa joie tombée du coup. C’est qu’elle avait trouvé, d’instinct, l’argument puissant, irrésistible. Il dit, mais cette fois avec une conviction qui ne permettait aucun doute sur sa sincérité :

– Eh bien, oui, je veillerai sur moi, je vous le jure !… Parce que, en effet, vous avez raison, s’il m’arrivait malheur, vous n’auriez personne pour vous défendre.

Cette fois, elle fut rassurée. Il ferait pour elle ce qu’il aurait dédaigné de faire pour lui-même. Elle revint à Concini :

– Cet homme est redoutable… croyez-en mon cœur qui me le dit. Et peut-être n’est-il pas seul acharné à votre perte.

Il tressaillit de nouveau. Une fois de plus, elle l’étonnait en devinant des choses qu’elle ne pouvait savoir. Elle continua :

– Il faut vous garder de toutes les manières. On ne se contentera pas de chercher à vous meurtrir, on essayera de vous salir.

– Comment cela ? fit-il étonné.

– Ce misérable ose prétendre que vous accomplissiez à son service une besogne horrible.

Très calme, il s’informa :

– Quelle besogne ?… Ne serait-ce pas qu’il me reproche d’être un assassin à gages ?

– Oui, dit-elle nettement.

Il se redressa, l’œil flamboyant, et lança :

– Il en a menti par la gorge, le ruffian !

S’il s’en était tenu là, tout eût été dit. Mais il crut devoir expliquer.

– J’aborde l’homme qu’on m’a désigné en face, loyalement, au grand jour. Et je le provoque. Un contre un, épée contre épée, la poitrine largement offerte aux coups. Parfois, seul contre plusieurs. Je joue ma peau. De quelque côté que frappe la mort, le combat est loyal. Il n’y a rien à dire.

Elle s’était dressée toute droite, très pâle. Elle ferma les yeux et gémit :

– Horrible !… Affreux !…

Il la vit si défaite qu’il en fut bouleversé. Cependant il ne comprenait pas encore. Il bégaya :

– Quoi ?… Qu’est-ce qui est horrible, affreux ? La tête basse, comme une coupable, elle précisa :

– La besogne que vous accomplissez.

Ce fut comme un coup de massue qui lui tombait brusquement sur le crâne. Il chancela. Il lui sembla que tout croulait en lui et autour de lui.

Comme elle le regardait à ce moment, elle vit le ravage effrayant causé par une parole tombée de sa bouche. Elle sentit son cœur fondre de compassion et elle expliqua doucement :

– Frapper pour sa défense personnelle, c’est bien… C’est la loi naturelle qui veut que chacun sauve sa propre existence menacée. Mais… frapper pour un peu d’or !… c’est cela qui est affreux… On ne vous l’a donc jamais dit ?

Frissonnant, stupide, anéanti, il répondit : non, machinalement, de la tête. Quand il vit qu’elle se taisait, il tomba brusquement à genoux, et, d’une voix rauque :

– Voilà, dit-il, avant de me dire que je vous fais horreur… avant de me chasser de votre présence… écoutez-moi… il faut que je vous explique… ou du moins que je tâche…

Un râle déchira sa gorge. Il baissa la tête, pareil au condamné qui tend le cou à la hache. Et de le voir ainsi désespéré, prêt à sombrer dans la folie, par sa faute, elle se maudit et, dans un élan de tout son être, elle cria :

– Ne m’expliquez rien !… Ce que j’ai dit ne vous concerne pas, vous, le plus brave, le plus fier, le plus loyal des chevaliers !

Il n’entendit pas. Ou plutôt il n’entendit que les premiers mots, et avec un sanglot déchirant, il râla :

– Si vous refusez… je croirai que je vous inspire une insurmontable horreur… Si c’est cela, dites-le. Je vous jure qu’au sortir de cette maison, je me plonge ce fer dans le cœur.

Elle eut un petit cri d’oiseau blessé. La menace la galvanisa. D’un bond, elle fut sur lui, jusqu’à le toucher, et d’une voix très triste, extraordinairement douce, des larmes coulant lentement sur ses joues livides :

– Pourquoi me dites-vous ces choses affreuses ?… Ne voyez-vous pas que vous me meurtrissez le cœur ?…

Il leva la tête et la vit. Ses yeux s’ouvrirent démesurément. Il crut qu’il devenait tout à fait fou. Il bégaya :

– Quoi ! vous pleurez !… Vous ne me chassez pas ?… Je ne vous fais pas horreur ?…

Du bout du doigt, elle le toucha légèrement au front et dit :

– Ne vous rappelez-vous pas ce que je vous ai dit sur le perron de mon logis : Si vous mourez, je meurs !

– Puissances du ciel !… Mais vous m’ai…

Ce qu’il n’osait pas dire, lui, elle l’osa, elle. Et très simplement :

– Je vous aime.

– Vous m’aimez !… C’est vrai ?… Cette chose impossible, irréalisable, est vraie ?… Je ne rêve pas ?…

D’une voix plus assurée, elle répéta :

– Je vous aime.

Il demeurait écrasé de bonheur, toujours à genoux, tassé sur lui-même, la regardant avec des yeux fous. Et il répétait :

– C’est impossible !… c’est impossible !… Elle !… Moi, un truand !…

– Ah ! fit-elle dans un élan douloureux, ne répétez jamais ce mot détestable !… Vous, un truand ?… Allons donc !… Le plus noble, le meilleur des gentilshommes.

Il ne pouvait pas croire encore. Il hoquetait :

– Je suis fou !… c’est sûr, je suis fou !…

Alors, elle se pencha, lui prit les mains, et avec cette force mystérieuse de la douceur qui fascine, elle le souleva, lui tendit le front et dit doucement :

– Embrassez votre fiancée !

q

Chapitre 18

Comment Jehan le Brave sortit de cette chambre, où il venait d’éprouver les émotions les plus douces et les plus violentes qu’il soit donné à un homme de supporter ; comment il prit congé du duc et de la duchesse d’Andilly ; comment il quitta l’hospitalière maison, il ne le sut jamais.

Ce que nous pouvons dire, c’est que lorsque la massive porte cochère se fut refermée sur lui, il se laissa tomber lourdement sur une des deux bornes qui la flanquaient, mit la tête dans ses mains et resta longtemps immobile, secoué de tremblements convulsifs qu’on eût aisément pu prendre pour des sanglots.

Enfin il dressa la tête, jeta autour de lui ce regard effaré de l’homme qui se demande où il est, se leva et partit d’un pas rapide, léger, comme s’il eût été porté par des ailes invisibles.

Alors, de derrière une autre borne où il se tenait vautré, un énorme paquet se redressa mollement, péniblement, s’accota de son mieux et resta là un moment immobile. Et cela prit les apparences d’un homme revêtu d’un froc. C’était cet ivrogne de Parfait Goulard qui, avec cette raideur grave de l’homme ivre qui semble n’avoir qu’une préoccupation : ne pas perdre son centre de gravité, avait passé sans paraître reconnaître le petit groupe escortant Bertille, et qui, à la suite d’il ne savait quels inconscients détours, était revenu échouer contre cette borne. Simple hasard, évidemment.

Le moine resta une minute solidement assis sur son vaste derrière, les jambes écartées. Bien calé de dos et de flanc par le mur et par la borne, il se sentait à l’aise et bien d’aplomb. Il mâchonnait avec la grimace d’un arrière-goût d’amertume dans la bouche, il faisait claquer la langue à petits coups secs et la passait sur ses lèvres : la mimique expressive des lendemains de libations trop copieuses. De son index, il tortillait le bout de son nez et ses petits yeux plissés, perdus dans leur bourrelet de graisse, avaient cette expression vague du ruminant à l’attache : il réfléchissait. Et ce devait être grave. En effet, de cette voix profonde qui était la sienne, il dit, tout haut, comme pour mieux se pénétrer d’une fâcheuse nécessité :

– Il faut se lever !

Opération délicate, difficile, s’il en fut. Il la tenta bravement.

Il saisit la borne à pleins bras et s’arc-bouta. Quelques savantes contorsions et sa position se trouva changée : il était maintenant sur le ventre. Il souffla un peu… Encore un effort et il fut à genoux, tenant toujours sa borne étroitement enlacée. Alors il se mit à rire : il n’avait pas à se plaindre, ça marchait ! Un autre effort et il fut debout. Vite, de crainte d’accident, il appuya le dos contre le mur de la maison, les jambes calées par la borne qu’il lâcha. Il eut un rire large, caverneux, et trombona victorieusement :

– Ca y est !…

Il se reposa un instant sur ses lauriers. Il redevint grave et traduisit sa nouvelle préoccupation, toujours à pleine voix :

– Il faut partir !… Attention !… Une !… deux !…

Et il partit… Il y eut quelques oscillations inquiétantes, un peu de roulis, quelques mouvements de tangage un peu brusques, qui faillirent lui être funestes, mais au bout du compte, il s’en tira sans accident. Maintenant, il roulait à sa manière accoutumée.

Rue Saint-Honoré, il s’arrêta, hésitant s’il tournerait à droite ou à gauche. Il se décida pour la droite et repartit en marmonnant des paroles confuses.

Il arriva au couvent des capucins. Il était environ cinq heures du matin, c’est-à-dire qu’il faisait grand jour, que quelques boutiques commençaient à s’ouvrir, des passants se montraient et des marchands ambulants faisaient entendre leurs cris divers.

Lorsqu’il était ivre, ce qui lui arrivait fréquemment, Parfait Goulard n’avait de considération pour rien, ni pour personne. Le scandale qu’il causait le laissait indifférent. C’était cette manière de faire, unique dans le monde religieux, qui lui avait valu sa popularité. Il aurait cherché à l’exagérer plutôt qu’à l’atténuer. Couvert, sans doute, par de puissantes et mystérieuses protections, il se savait assuré de l’impunité. Il en usait et en abusait.

Fidèle à ses principes, il se mit à heurter à tour de bras le marteau de la porte, à faire un vacarme épouvantable, à peu près comme il faisait à la porte d’une auberge qui refusait de s’ouvrir. Et en même temps, il criait à tue-tête :

– Ouvrez au pauvre frère Parfait Goulard qui étrangle de soif, qui tombe d’inanition.

Et immédiatement après, il se mit à beugler de sa voix tonitruante un cantique qu’il avait composé spécialement pour ces circonstances :

– Dixit dominus domino meo, portant aperi Perfecto Gulardo.

Et le frère portier, qui ne connaissait que trop le cantique en question, pour abréger le scandale, courait, volait, ouvrait la porte, poussait précipitamment le braillard dans la cour intérieure. Là, à l’abri des hautes murailles, il pourrait beugler tout à son aise, on ne l’entendrait plus du dehors, et ce serait un amusement pour les moines qui, depuis longtemps, ne songeaient plus à s’indigner de ces manières.

Oui mais dans la cour précisément, Parfait Goulard se tut. Il se planta devant les cinq ou six moines que ses mugissements avaient attirés et il se mit à rire d’un rire large, béat, son énorme bedaine toute secouée, très content de lui.

Gagnés par la contagion, les capucins se mirent à rire aussi, sans savoir pourquoi. Et de tous côtés, par les couloirs, sous les voûtes, d’autres capucins accouraient, répétant entre eux, avec des mines hilares : c’est frère Goulard !… Parfait Goulard !… Et un cercle d’une trentaine de capucins, riant à gorges déployées, entoura le moine-bouffon qui n’avait encore rien dit.

Brusquement, Parfait Goulard s’arrêta de rire et dit gravement :

– J’ai soif !

Et il crachota péniblement pour montrer qu’il n’avait plus de salive dans la bouche. Et les éclats de rire redoublèrent autour de lui… D’autant qu’il avait ponctué ces deux mots par une grêle de gestes désordonnés, d’un comique irrésistible.

Mais comme personne ne faisait mine de le conduire au réfectoire, il répéta :

– J’ai soif ! et ajouta : j’ai faim !

Et comme il avait remarqué que ses gestes avaient particulièrement amusé les religieux, il eut soin de les renouveler en les amplifiant. Et les éclats de rire redoublèrent.

Alors un des capucins s’approcha et lui dit :

– M’est avis, mon frère, que vous avez plutôt besoin d’un lit.

Avec l’obstination de l’ivresse, Goulard répondit :

– J’ai soif… j’ai faim… je dormirai après.

Le capucin qui venait de parler jouissait, paraît-il, d’une certaine autorité, car il dit quelques paroles à voix basse, et les moines, non sans grommeler, avec des mines désappointées, s’éloignèrent lentement, à regret. Alors, il prit l’ivrogne par le bras et l’entraîna doucement en disant :

– Venez, vous aurez à boire et à manger.

Le capucin conduisit l’ivrogne, qui se laissait faire complaisamment. En montant les marches d’un escalier de pierre, le moine trébucha, se raccrocha à son guide, et dans ce mouvement, sa main esquissa un signe bizarre dans l’air.

Une lueur d’étonnement passa dans l’œil du capucin, et tout en soutenant l’ivrogne, il demanda à voix basse, avec une nuance de respect qu’il n’avait pas eue jusque-là :

– Où désirez-vous que je vous conduise ?

Un mot à peine perceptible tomba de la bouche de Goulard et les deux moines, l’un soutenant l’autre, reprirent leur marche. Le capucin ouvrit la porte d’une cellule, fit entrer l’ivrogne et poussa la porte derrière lui.

Alors, frère Parfait Goulard lâcha le bras du capucin après lequel il se cramponnait. Et il se tint seul, droit et ferme, la tête haute, méconnaissable.

Le nouveau Parfait Goulard qui, dans la pénombre de cette cellule mal éclairée, apparaissait aux yeux stupéfaits du capucin, avait une mine sérieuse, remarquablement intelligente, qui ne rappelait en rien le masque béat du ruminant stupide qu’il avait encore l’instant d’avant. Ses lèvres, fendues par un large sourire, pincées maintenant, son front, sillonné par les petites rides de son rire perpétuel, barré par un pli profond, qui marquait la réflexion, ses yeux pétillants, à demi fermés, grand ouverts, fixes, froids, durs.

Il se redressa devant le capucin et esquissa quelques nouveaux signes dans l’air. Et le capucin se courba dans une attitude de profond respect et murmura :

– Vos ordres, mon père !

Et sur un ton d’irrésistible autorité, Goulard ordonna :

– J’ai besoin de repos. Vous veillerez à ce que nul indiscret n’approche cette porte. Vous viendrez me réveiller vous-même à trois heures. Vous aurez oublié alors et vous oublierez jusqu’à nouvel ordre, que je suis votre supérieur. Je serai redevenu pour vous, comme pour tout le monde, frère Parfait Goulard. Vous avez compris ?

– Vos ordres seront ponctuellement exécutés, mon père, fit humblement le capucin.

– C’est bon, allez, mon fils.

Le capucin parti, le moine qui prétendait avoir besoin de repos, au lieu de se coucher, resta un long moment l’oreille tendue. Quand il jugea que le capucin devait être loin, il s’approcha de la cloison et frappa quatre coups, irrégulièrement espacés. Et il écouta. Quatre coups pareils répondirent de l’autre côté de la cloison.

Sans même jeter un coup d’œil à l’étroite couchette, Goulard entrouvrit doucement la porte, coula un regard investigateur dans le couloir désert, se glissa hors de la cellule et entra dans une chambre assez spacieuse et confortablement meublée.

Deux moines s’y trouvaient déjà.

De ces deux religieux, l’un était un vieillard à figure ascétique, empreinte d’une grande douceur. Dans le fauteuil où il était assis, il se tenait le torse droit, dans une attitude de force et de souveraine majesté.

L’autre, qui se tenait respectueusement debout, le dos tourné à la porte, était petit, maigre, la barbe courte, parsemée de fils d’argent, le front vaste, sillonné de rides précoces, l’œil froid, dominateur. Cet homme, qui portait le costume des capucins, n’avait peut-être pas dépassé la trentaine. Il paraissait avoir plus de quarante ans.

En apercevant ce capucin qu’il ne s’attendait pas à trouver là, sans doute, Parfait Goulard reprit instantanément son masque de joyeux ivrogne. Et le vieillard qui vit, lui, ce rapide changement de physionomie eut un imperceptible sourire.

Le capucin, à la vue du nouveau venu, eut un léger froncement de sourcils et il le toisa avec une moue de mépris qu’il ne se donna pas la peine de dissimuler. Et son œil froid se porta du vieillard à Goulard avec une nuance d’étonnement, comme s’il eût cherché un rapport qui pouvait exister entre ce majestueux personnage et ce vil bouffon.

Cependant, Parfait Goulard, de la façon la plus grotesque du monde, s’était courbé devant le vieux moine, presque jusqu’à l’agenouillement. Ceci fait, il attendit qu’on l’interrogeât. Mais en dessous, sur le capucin qui ne paraissait pas le moins du monde disposé à quitter la place, il coulait des coups d’œil significatifs.

Pour la deuxième fois, l’ombre d’un sourire effleura les lèvres minces du vieillard et d’une voix très douce, avec un léger accent italien, il dit :

– Vous pouvez déposer votre masque, mon fils, il est inutile de vous fatiguer plus longtemps. Le père Joseph du Tremblay n’est pas des nôtres. Il assistera cependant à cet entretien. Cette marque d’estime et de confiance que je ne donnerais à personne, je la dois à sa haute intelligence.

Avec une satisfaction visible, Parfait Goulard reprit cet air sérieux qui le changeait si complètement. Et au père Joseph stupéfait, le vieillard expliqua :

– Cet humble moine que vous considériez d’un air méprisant est l’agent dont je vous ai parlé.

Celui qui devait être connu plus tard sous le nom de l’Eminence Grise, et qui pour l’instant n’était encore que le sous-prieur du couvent des capucins, s’inclina profondément devant le moine Parfait Goulard qui reçut l’hommage sans sourciller.

– Pardonnez-moi, mon père, dit le père Joseph, j’ai été dupe, comme tout le monde… moi !… Moi qui, me croyant destiné à diriger d’autres hommes, ai appris à les connaître et à les juger. Je me suis cru capable de lire sur une physionomie comme dans un livre et j’ai été la dupe de votre admirable comédie… je n’ai pas deviné !… Je vois que je ne sais rien encore… je ne suis qu’un enfant. C’est une rude leçon que vous donnez à mon orgueil… elle ne sera pas perdue.

De sa voix très calme et très douce, le vieillard approuva :

– Enfant, oui, vous êtes un enfant !… Non parce que vous vous êtes laissé prendre à une comédie… mais parce que vous hésitez à venir à nous… parce que vous doutez de la force et de la puissance de la compagnie de Jésus !

Il considéra fixement son interlocuteur et il hochait doucement la tête, comme s’il répondait à une voix intérieure. Il désigna de la main Parfait Goulard qui se tenait immobile dans une attitude de profond respect, et il reprit :

– Le père Goulard est un chef respecté de notre ordre. Voyez, cependant : depuis des années, il accomplit avec une incomparable adresse, sans une plainte, sans une défaillance, une besogne qui fait de lui la risée de tout un pays, et qui lui vaut le mépris de tout ce qui porte un habit religieux… Je ne parle pas des autres. Pourquoi ? Parce qu’il en a reçu l’ordre. Et l’ordre lui a été donné pour le bien de la société et pour la plus grande gloire de Dieu. Le père Goulard, par son intelligence et son savoir, pouvait aspirer à devenir un prince de l’Eglise, une des gloires du monde religieux. Il le savait et peut-être était-ce là son ambition. Sur un ordre, sans discuter, sans hésiter, il a fait le sacrifice de son ambition légitime. Il a éteint son intelligence – en apparence –, il a dissimulé sa science. Si bien qu’aujourd’hui on dit : stupide comme Goulard, ignorant comme Goulard. C’était l’ordre. Il a obéi. Ce qu’il a fait, lui, chef, le dernier des soldats du Christ n’eût pas hésité davantage à le faire… Seulement, lui seul, peut-être, était capable de tenir ce rôle avec la perfection voulue.

Le vieillard laissa tomber sur le moine impassible un regard où luisait une vague lueur d’attendrissement. Ce fut d’ailleurs rapide comme un éclair. Il reprit aussitôt cet air de calme souverain qui paraissait lui être habituel. Il redressa encore son buste, releva la tête et continua :

– Moi-même, Claude Acquaviva, chef suprême, général de l’ordre, un des continuateurs du très saint et très vénéré Loyola, que suis-je ici ?… Le père Claudio, humble, pauvre et bien obscur moine italien, inconnu de tous, hospitalisé charitablement dans ce couvent sur votre recommandation. Père Claudio, à qui on n’accorde que de la déférence due à son grand âge et qui s’en contente, qui se contenterait même de moins… parce que les intérêts de son ordre exigent qu’il en soit ainsi.

Acquaviva se leva. Et il apparut grand, un peu maigre, droit, malgré ses soixante-sept ans sonnés et, fixant son œil doux sur le père Joseph, qui écoutait avec un vif intérêt :

– Je vous le demande, père Joseph, connaissez-vous un ordre religieux dont les chefs seraient capables de donner à la communauté de semblables preuves de dévouement et d’abnégation ?… Non ! Il n’y en a pas un seul. Partout, vous verrez l’intérêt personnel, les ambitions individuelles primer l’intérêt et les ambitions de l’ordre. Aussi quel résultat est le leur ? Néant. De l’or, oui, quelques titres, par-ci par-là… niaiseries, futilités.

Il se promena lentement dans la chambre, de long en large, la tête penchée, l’air rêveur, et pensa à voix haute :

– Oui, cet esprit de sacrifice, cette discipline de fer, qu’on ne voit nulle part, c’est ce qui fait notre force !… Partout ailleurs, les intelligences cherchent à se produire, à briller, à s’éclipser mutuellement. Chacune de ces intelligences est une volonté et chaque volonté tend, uniquement, à la satisfaction d’un but personnel… Chez nous, il n’en est pas ainsi. Des milliers et des milliers d’intelligences et de volontés se fondent en une seule et unique intelligence, une seule volonté : celle du général. Les corps, les cerveaux et les consciences, lui seul, il dirige tout, il anime tout de son souffle. Par la seule exécution de ses ordres, une intelligence médiocre apparaîtra au grand jour comme une intelligence supérieure et brillera d’un vif éclat. Une haute et belle intelligence, au contraire, demeurera insoupçonnée, s’il a jugé utile qu’il en soit ainsi. Mais, dans l’ombre comme sous l’éclatant soleil, ces deux intelligences n’évolueront que sous l’impulsion du chef suprême et par conséquent ne viseront et n’atteindront que le but qu’il aura visé pour la plus grande gloire de Dieu. Et c’est pourquoi notre société, traquée, persécutée, honnie, bannie, demeure immuablement debout, se redresse plus grande et plus forte à l’instant précis où l’on croit l’avoir abattue. Il s’arrêta devant le père Joseph et le fouillant d’un regard acéré :

– Vous qui êtes un cerveau puissant, vous qui – vous avez eu le courage de le dire et je vous en loue – êtes un dominateur, un conducteur d’hommes, vous qui sentez gronder en vous des ambitions démesurées, vous qui rêvez de vous griser de la jouissance que donne le pouvoir, que faites-vous ici, chez les capucins ? Qu’espérez-vous ?

Il prit un temps et continua d’une voix qui se fit âpre :

– Vous serez prieur de ce couvent, général de votre ordre qui est riche, je le sais. Et après ?… Vous voudrez la pourpre : vous serez cardinal… Vous vous mêlerez des affaires de l’Etat. Vous serez Premier ministre… vous serez tout-puissant, tout se courbera devant vous. Voilà ce que vous rêvez ?… Ce n’est pas le pouvoir lui-même, c’est sa pompe, son éclat, son prestige qui vous fascinent.

Il le considéra avec une moue un peu dédaigneuse, et de sa voix redevenue douce :

– Enfant !… Ecoutez. Je suis un pauvre moine, un faible vieillard courbé sur la tombe où le moindre souffle peut me précipiter ; je ne compte pas, je n’existe pas, je ne suis rien… Mais je suis général de la société de Jésus !…

Il se redressa de toute la hauteur de sa taille, ses traits prirent une expression d’indicible majesté, son regard, habituellement doux, se fit dur, impérieux, et sans élever la voix :

– Et alors : l’Espagne m’appartient, l’Italie m’appartient, le pape tremble devant moi, la France est à moi… oui, je vous entends et vous répondrai tout à l’heure. Et avec plus de force il répéta : la France est à moi. J’étends la main sur l’Empire : bientôt il sera à moi… de même l’Angleterre. Je passe les océans. L’Afrique, les Amériques, les Indes sont sillonnées par mes soldats. Elles seront à moi. L’univers entier sera à moi ! moi, général de l’armée de Jésus !…

Il avait étendu les bras dans un geste large, d’emprise forte et puissante, comme s’il eût voulu saisir réellement et presser sur sa maigre poitrine cet univers qu’il proclamait sien. Et ce grand vieillard, d’apparence douce et inoffensive, apparut alors grandi, terrible, formidable.

Il reprit, et sa voix se fit alors dure, tranchante comme une hache :

– Je réponds à votre geste. La France ne m’appartient pas encore, avez-vous voulu dire ? Le roi Henri, vainqueur de la Ligue, conquérant et pacificateur, m’a chassé de ce pays : il l’a cru, tout le monde l’a cru ! Erreur profonde, mon fils ! On a chassé du royaume de France cent, deux cents religieux, officiellement reconnus comme appartenant à notre société. Et l’on a dit, on a crié bien haut : « Nous voilà débarrassés d’eux ! » Il eut un petit rire sinistre.

– Mais on a laissé les milliers d’affiliés inconnus de tous, insoupçonnés. Et ceux-là ont travaillé dans l’ombre. Oui, vous êtes étonné – il eut un haussement d’épaules. Des affiliés, j’en ai dans ce couvent, que vous ne soupçonnez pas, j’en ai dans tous les couvents de France, j’en ai dans la rue, dans le palais et dans la chaumière, j’en ai au Louvre même, qu’on ne connaîtra jamais, à moins que je n’en décide autrement. Vous-même, si vous venez à nous, vous resterez pour tous un capucin. Je puis donc dire que je n’ai jamais quitté ce pays. J’y suis revenu officiellement et j’ai fait renverser les monuments qui stigmatisaient notre ordre. Le roi résiste cependant, et bien qu’il ait peur. Le roi me gêne ! Je l’ai condamné : il sera exécuté ! Ses jours sont comptés. Il est mort !

Il y eut un silence pesant, tragique.

– Son successeur sera à moi… parce qu’on pétrira son esprit en conséquence. C’est pourquoi je peux dire d’ores et déjà : la France m’appartient. Etes-vous convaincu ?

Il fit une pause comme s’il eût voulu donner le temps à ses paroles de pénétrer dans l’esprit de son interlocuteur, et il continua :

– Vous qui rêvez de la jouissance que donne la pompe du pouvoir, songez à la jouissance prodigieuse, ineffablement douce et violente de celui qui peut dire, comme je dis : « Grands conquérants, grands ministres, grands monarques, devant qui des millions d’êtres humains se courbent et dont les noms retentiront glorieusement dans l’Histoire jusqu’à la fin des siècles, c’est moi, vieillard anonyme, dont nul ne connaîtra le nom dans cinquante ans, c’est moi qui les anime, les guide, les dirige à mon gré !… » Ces puissants et illustres personnages sont des pantins dont je tire les ficelles dans la solitude de mon modeste et lointain cabinet, et une simple pression de mon doigt suffit à les agiter dans le sens qui me convient… Et il en est ainsi parce que je suis le successeur de Loyola.

Il se tint un instant immobile, les mains croisées dans les larges manches du froc. Ses deux auditeurs, courbés, haletaient. Lui, il était très calme, froid, avec cette immuable expression de douceur répandue sur son visage.

– Dites-moi un peu ce que vaut la jouissance que vous rêvez comparée à celle dont je vous parle ?… Voilà cependant ce que je vous offre. Voilà ce que vous pouvez être si vous venez à nous… Ne me répondez pas. Taisez-vous. Ecoutez, regardez, observez, réfléchissez… Et quand je quitterai ce pays, si vous n’êtes pas des nôtres, si vous n’êtes pas mon successeur désigné, c’est que je me serai trompé sur votre compte, c’est que vous ne serez pas l’homme que j’ai cru.

Il revint s’asseoir dans le fauteuil, et s’adressant à Parfait Goulard :

– Parlez, mon fils. Où en sommes-nous avec ce Ravaillac ?

– Je le travaille sans trêve, monseigneur. Sans un hasard malencontreux, l’événement serait accompli à cette heure.

L’œil d’Acquaviva eut une lueur rapide.

– Comment cela ? fit-il d’une voix calme.

– Lorsque Ravaillac, dont j’avais exaspéré la jalousie, est arrivé devant la maison de la jeune fille, il a vu un homme sur le perron. Il a cru que c’était le roi. Il a frappé. Ce n’était pas le roi. L’homme doit la vie à un brusque mouvement qu’il a fait à l’instant précis où le bras s’abattait sur lui. La lame du couteau s’est brisée sur une marche.

– Qui est cet homme ?

– Jehan le Brave.

– Le fils de Fausta !… Comment se trouvait-il là ?… Et le roi ? N’est-il donc pas venu ?…

– Jehan est amoureux de la jeune fille. Ceci explique sa présence sous ce balcon. Je ne saurais dire si le roi est venu ou non. Mes instructions étant de me tenir le plus loin possible du lieu où l’événement devait se produire, j’étais à ce moment rue Saint-Antoine, dans une taverne où l’on m’a vu me griser indignement. Quant à Ravaillac, que j’ai rejoint plus tard, je ne le crois pas mieux renseigné que moi.

Acquaviva réfléchissait profondément.

– Il y a quelque chose d’obscur, fit-il en redressant sa tête pâle. Sans doute trouverai-je des éclaircissements dans les rapports qui vont me parvenir. Ce Ravaillac reste-t-il toujours dans les mêmes intentions ?

– Je réponds de lui, dit Goulard avec un sourire livide.

– Bien. Suggérez-lui de se confesser à un jésuite notoire… Au père d’Aubigny, par exemple.

– C’est facile.

– D’Aubigny recevra des instructions à ce sujet. Quant à vous, il faudra redoubler d’adresse et de persuasion… Je vous avertis que les conseils de d’Aubigny contrarieront vos suggestions. Comprenez-vous ?

– Oui, monseigneur. Vous voulez, au cas où des soupçons se produiraient, pouvoir prouver que les jésuites se sont efforcés de détourner ce malheureux de sa criminelle folie. Quant à frère Parfait Goulard, il n’est pas jésuite, lui. Et, au surplus, cent témoins dignes de foi attesteront qu’il a toujours conseillé au meurtrier de retourner dans son pays et d’y vivre dans le calme et le repos.

Acquaviva approuva d’un signe de tête, et :

– Ce n’est pas là tout ce que vous aviez à me dire, je présume.

– En effet, monseigneur, il y a autre chose. Le fils de Fausta s’est rencontré avec son père, M. le chevalier de Pardaillan, cette nuit même, chez le duc d’Andilly.

La manière dont Acquaviva dressa la tête au nom de Pardaillan, la vivacité avec laquelle il demanda des explications attestèrent l’importance qu’il attachait à cette nouvelle.

– En êtes-vous bien sûr ?… Comment le savez-vous ?… Dites ce que vous avez appris sans omettre aucun détail, dit-il.

– Le hasard, monseigneur, expliqua Parfait Goulard. Je venais de ramener chez lui Ravaillac, qui m’avait donné beaucoup d’inquiétude, à cause que, pris d’un subit accès de découragement et de sombre désespoir, il parlait de s’aller jeter dans la rivière du haut du Pont-Neuf.

– Pourquoi ce désespoir ? s’informa Acquaviva avec intérêt.

– C’est une nature exceptionnellement impressionnable. Il paraît qu’il s’est pris d’une grande amitié pour Jehan le Brave, et il se reprochait comme un crime d’avoir failli tuer son ami, qu’il avait pris pour le roi.

– La cause de cette amitié ?

– Je n’ai pu la connaître, monseigneur. Il m’a vaguement parlé de services… Sorti de ses hallucinations, il ne dit que ce qu’il veut bien dire.

Acquaviva griffonna quelques lignes sur ses tablettes, et le poinçon levé :

– Vous êtes sûr, dit-il, qu’il ne donnera pas suite à ce malencontreux projet de suicide ?

– Je crois avoir réussi à le dissuader.

– Mais vous n’en êtes pas sûr, fit Acquaviva.

Il ajouta quelques nouveaux signes à la suite des précédents et expliqua :

– Je le ferai tancer vertement par son confesseur. Revenons à MM. de Pardaillan père et fils.

– Donc, monseigneur, reprit Goulard, en quittant notre homme, j’ai rencontré un groupe escortant une jeune femme. J’ai immédiatement reconnu Jehan et trois sacripants qui lui sont dévoués corps et âme.

– Et la jeune femme ?

– Il m’a été impossible d’apercevoir ses traits… J’ai passé sans avoir l’air de remarquer le groupe… et je suis revenu sur mes pas. Jehan et la jeune femme étaient entrés chez M. d’Andilly. Je me suis mis en observation. J’ai vu sortir M. de Pardaillan et, plus tard, Jehan. La jeune femme est donc restée chez le duc.

– Puisqu’ils ne sont pas sortis ensemble, il est à présumer que le père n’a pas reconnu son fils.

Parfait Goulard hocha la tête d’un air soucieux :

– Il y a eu un incident qui… m’intrigue. Le voici : Jehan est resté un long moment à sangloter sur le seuil de la porte du duc. Or, monseigneur, ce jeune homme est doué d’un tempérament de fer… On voit qu’il a de qui tenir et – sous ce rapport, du moins – il est bien le digne fils de Pardaillan et de Fausta. Pour faire pleurer un homme de cette trempe, il faut une douleur surhumaine… ou une joie prodigieuse.

– Ne m’avez-vous pas dit qu’il est amoureux de la jeune fille de la rue de l’Arbre-Sec ?

– En effet, monseigneur.

– Eh bien, il faut savoir… Et d’abord, quels sont les sentiments de la jeune fille à l’égard du jeune homme ?

– Oh ! elle l’adore… sans le savoir peut-être.

– Eh bien, je disais ; il faut savoir si cette jeune fille est toujours rue de l’Arbre-Sec. Si elle n’y est plus, c’est elle que vous avez vue avec le jeune homme.

– J’irai aujourd’hui même voir la propriétaire Colline Colle. Par elle, je saurai.

Acquaviva paraissait méditer profondément. Il dévoila sa pensée.

– Si c’est elle, j’explique les larmes du fils de Fausta de la manière la plus simple : les deux jeunes gens se sont déclaré mutuellement leur amour. Certaines natures insensibles à la douleur ne peuvent supporter une joie violente sans en être bouleversées. Ce jeune homme doit être de ces natures-là.

Il réfléchit encore un instant.

– Au surplus, dit-il, j’ai peut-être eu tort de dédaigner cette enfant jusqu’à ce jour. Elle entre en contact avec des personnes que le plus puissant intérêt nous commande de surveiller étroitement. Il devient nécessaire de la connaître à fond. En conséquence, vous enquêterez minutieusement sur son compte. Il faut savoir qui elle est, comment elle s’appelle – Bertille, ce n’est pas un nom, cela – d’où elle vient, ce qu’elle est, ce qu’était sa famille. Ne négligez aucun détail, si futile qu’il paraisse.

– Par la même Colline Colle, j’apprendrai, je le pense, tout ce qu’il nous importe de savoir.

– Bien. Vous m’aviserez dès que vous aurez obtenu un résultat. Faites diligence. Peut-être avons-nous trop tardé à nous occuper de cette enfant.

Goulard s’inclina en signe d’obéissance.

Acquaviva se leva et se mit à arpenter la chambre à pas lents, la tête penchée d’un air soucieux. Il s’arrêta devant Goulard, et, doucement, il dit :

– Nous approchons du but, mon fils. Ce but opiniâtrement poursuivi depuis près de vingt ans !… Encore un effort, et les millions de Fausta, ces millions que tant de personnes convoitent, seront à nous. Encore un effort, et vous serez délivré de ce rôle qui vous pèse, je le sais.

Et comme Goulard esquissait un geste de protestation :

– Ne vous en défendez pas, fit-il avec douceur, c’est assez naturel. Notre ordre vous devra beaucoup, mon fils. Cette somme énorme de dix millions, qui va nous permettre d’accomplir en quelques mois des choses qui eussent nécessité de longues années de patients et laborieux efforts, c’est à vous que nous la devrons en grande partie. C’est vous qui, voici bientôt deux mois, et alors que je commençais à craindre qu’il ne fût mort, avez découvert que ce Jehan était le fils de Fausta.

– Pur hasard, monseigneur, et je n’y ai pas grand mérite.

– Oui, mais ce n’est pas le hasard qui vous a donné cette idée, à laquelle je n’avais pas songé, de vous faire le confesseur très indulgent de tous les malandrins de France. C’est cependant grâce à cette idée que vous avez pu, en confessant ce Saêtta, connaître la vérité. Et aujourd’hui encore, alors que depuis six semaines je le fais vainement chercher partout, c’est vous qui découvrez M. de Pardaillan. Le hasard, vous le savez comme moi, ne favorise que ceux qui savent l’aider.

Il reprit sa lente promenade et en marchant il expliquait sa pensée :

– A dater d’aujourd’hui, Pardaillan et son fils seront soumis à une surveillance de tous les instants. Pas un geste de ces deux hommes ne sera ignoré de moi… C’est, malheureusement, tout ce que l’on peut faire avec eux… ou du moins le père, lui, est ainsi. Il échappe à toute inquisition morale… il n’est pas de ceux qu’un prêtre peut confesser.

– Le fils tient du père sous ce rapport, assura Goulard.

– Je le regrette !… Heureusement, les gestes extérieurs permettent de pénétrer la pensée d’un homme. Mais, maintenant, nous entrons en lutte directe avec Pardaillan. Ceci est grave, très grave… Tout ce que nous avons fait jusqu’à ce jour n’est rien à côté du peu qui nous reste à faire… très peu, en vérité, et ce peu devient d’une difficulté quasi insurmontable, parce que nous nous heurtons à Pardaillan.

Il demeura un moment songeur, le front courbé. Puis il redressa la tête, son œil doux prit une expression terrible et, d’une voix froide, tranchante :

– Nous en viendrons à bout, cependant. Il le faut pour la plus grande gloire de Jésus.

Il reprit son aspect calme et doux, comme s’il n’y eût plus à revenir sur une décision de lui. Il revint s’asseoir dans son fauteuil et expliqua :

– Il est impossible que Pardaillan ne connaisse pas l’existence du trésor de Fausta. Je dirai mieux : en dehors de Fausta et de Myrthis, morte, Pardaillan est le seul être humain qui, à l’heure actuelle, sache l’endroit exact où est enfoui ce merveilleux trésor. L’abbesse de Montmartre, sur les terres de qui il a été caché, ignore comme tout le monde en quel endroit de son abbaye il peut se trouver. Le père Coton, qui la dirige, assure qu’elle en est à se demander si ce fameux trésor existe réellement.

– Pourtant, monseigneur, remarqua Goulard, Mme l’abbesse, lorsqu’elle a succédé à Claudine de Beauvilliers, a signé une déclaration par laquelle elle reconnaît que ce trésor est la propriété de la princesse Fausta et s’engage à le livrer à la personne qui, en même temps qu’elle indiquera la cachette, montrera à l’abbesse la bague de fer de Fausta.

– En échange de quoi on lui remettra la somme de deux cent mille livres. Mais depuis vingt ans qu’elle attend, elle en est arrivée à désespérer. Pardaillan sait, lui. Il sait depuis qu’il est revenu d’Espagne, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans… Et jamais cet homme, qui est pauvre, n’a eu l’idée d’aller puiser dans ce monceau d’or et de pierreries qui lui appartient bien un peu, puisqu’il appartient à son fils. Longtemps, j’ai espéré qu’il succomberait à la tentation… alors, il m’eût dévoilé la cachette. Car, depuis ce temps, je fais surveiller l’abbaye. J’ai été déçu. Cet homme est l’honneur et la loyauté incarnés.

Acquaviva demeura un moment songeur, admirant peut-être la force d’âme de cet homme qui avait su résister à la fascination de l’or.

– Aujourd’hui, reprit-il, les choses sont bien changées. Tôt ou tard – et s’il tarde trop, je l’aiderai – Pardaillan apprendra que ce Jehan le Brave est son fils, le fils de Fausta. Le jeune homme mène une existence qui ne pourra pas ne pas choquer les sentiments chevaleresques de son père qui, d’ailleurs, ne me paraît pas avoir la fibre paternelle développée à l’excès. Qu’il le reconnaisse, lui ouvre ses bras, ou se détourne de lui, peu m’importe. Ce qui importe, c’est que, fût-il mille fois plus indigne, le jour où Pardaillan saura que Jehan le Brave, truand et brave, est le fils de Fausta, Pardaillan se croira obligé de le conduire au trésor et de lui dire : « Prends ! Ceci est à toi, qui t’est donné par ta mère. » Quitte à lui tourner le dos après.

– Ce jour-là, ajouta Acquaviva avec force, nous serons là, nous !… Et avec cette douceur qui semblait être la dominante de sa physionomie :

– Allez vous reposer, mon fils, vous devez en avoir besoin. Allez. Cinq minutes plus tard, étendu sur l’étroite couchette de la cellule où il était revenu sans bruit, frère Parfait Goulard dormait de ce sommeil profond qui, dit-on, est l’apanage du juste.

q

Chapitre 19

Il nous faut revenir à dame Colline Colle, que nous avons laissée juchée sur un escabeau, épiant ce seigneur masqué qui venait de lui enlever sa locataire. Les faits et gestes de la matrone ont une importance capitale pour la suite de ce récit.

Lorsqu’elle vit la litière s’éloigner, Colline Colle descendit de son escabeau. Elle avait entendu à peu près tout l’entretien de Concini avec sa prisonnière. Elle n’y avait pas trouvé ce qu’elle avait espéré, car sa figure exprimait le désappointement.

– Quel dommage que je ne sois qu’une faible femme ! dit-elle. J’aurais suivi la litière et je saurais où retrouver ma locataire.

Elle se mit en quête de planches et boucha la fenêtre tant bien que mal. Tout en s’activant, son esprit travaillait.

– C’est sûrement un étranger – elle pensait à Concini. Un Italien, peut-être, ou un Espagnol. A moins que ce ne soit un Allemand ? Non, j’ai entendu parler des Suisses. Ils n’ont pas cet accent-là. Là ! vaille que vaille, cela tiendra bien jusqu’au jour.

Elle entra dans sa chambre, poussa soigneusement la porte, par habitude sans doute, car, avec ses vitres brisées, il était on ne peut plus facile d’entrer. Elle vit les pièces d’or que Concini avait laissé tomber sur le parquet. Ses petits yeux eurent une lueur fauve. Elle joignit les mains, comme lorsqu’elle s’approchait de la sainte table, et d’un air extasié :

– Que c’est joli !… Comme cela brille !… Et cela réchauffe !… On dirait des petits morceaux de soleil !

Brusquement, elle s’affala sur le parquet, saisit les pièces à poignées et les fit tinter dans sa main.

– Et quelle douce musique !… Les anges du paradis doivent avoir des voix pareilles !… Cent… cinq cents… mille livres !… Et il y en a encore !… Doux Jésus ! deux mille livres !…

Elle courut à son lit, versa les pièces en cascade sur le drap et vida la bourse qu’elle avait si prestement arrachée à Concini. Elle contempla le tas d’or d’un air dévot, gagnée par un inexprimable attendrissement. Et tout à coup :

– Il doit y en avoir encore qui ont roulé par là, sous les meubles !

Elle revint s’étaler sur le plancher, fouillant, cherchant, bouleversant tout, avec de petits cris de joie lorsqu’elle trouvait une pièce. Et toujours elle pensait à Bertille :

– Le roi voudra savoir ce qu’elle est devenue. Je vais revoir le seigneur de La Varenne… lui dire où elle est… ou tout au moins le nom du ravisseur… C’est peut-être encore dix mille livres qu’il me donnera pour ce renseignement !…, Oui, mais, comment savoir ?… Si ce bon jeune homme Carcagne revenait me voir… il sait lui… Je me chargerais bien de le faire parler… Sainte Brigitte, ma patronne, faites qu’il revienne et je vous promets un cierge !…

C’est à ce moment que Jehan avait fondu sur elle. Nous l’avons entendu conter lui-même ce qui s’était passé. Nous n’y reviendrons pas.

Après le départ de Jehan, la mégère resta un moment accroupie, tremblant de tous ses membres, frottant machinalement sa gorge un peu trop violemment comprimée par la rude poigne du jeune homme. Quand le calme lui fut un peu revenu, elle se redressa péniblement et, pour la deuxième fois, elle boucha de son mieux l’inquiétante brèche et, la peur primant l’avarice, elle décida :

– Demain, je ferai sceller des barreaux en vrai fer et ferai mettre un double volet bien solide.

Ne se sentant pas en sûreté, elle ramassa précipitamment le tas d’or et alla le cacher au fond d’un bahut. Ceci fait, elle se mit encore à songer.

– Savoir qui a enlevé Bertille, c’est bien… Savoir qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle veut, pénétrer le mystère de sa naissance qu’elle cache avec tant de soin… qui sait ce que cela pourrait rapporter ?… C’est facile… Je sais où elle cache la cassette qui contient ses papiers… et sa fortune… peut-être !… Ouf, mais fouiller dans les papiers de cette jeune fille, n’est-ce pas un péché ? Elle médita sur ce cas de conscience et se rassura en se disant :

– Ce n’est pas la curiosité qui me pousse. C’est le désir de servir le roi en le renseignant… moyennant une honnête récompense. Or, mon confesseur, le père Parfait Goulard, quand je lui demandai si je pouvais, sans pécher, écouter les propositions du sire de La Varenne, me l’a dit en propres termes : « Le roi est le représentant de Dieu sur la terre. Servir le roi, c’est donc servir Dieu. De plus, ce n’est pas l’action elle-même, mais l’intention qui compte aux yeux du souverain juge. » Donc, je ne commets aucun péché.

Ayant mis sa conscience en repos, elle monta au premier. Elle prit le flambeau qui était resté allumé, un trousseau de clés qui se trouvait à côté et pénétra dans ce petit cabinet oratoire où Bertille avait reçu Henri IV. Elle s’en fut droit à un petit meuble d’ébène.

D’une main que l’impatience rendait maladroite, elle ouvrit et saisit une cassette qu’elle découvrit au fond d’un tiroir. Elle revint dans la chambre, poussa une table contre la fenêtre et d’un geste brusque elle retourna la cassette et en vida le contenu sur la table.

Elle eut un geste d’amère déception. Il n’y avait pas d’argent. Rien que des papiers. Et un méchant étui de métal blanc qui ne valait certes pas quatre sols.

Elle s’en saisit et l’agita. Elle entendit le bruit d’un objet qui ballottait à l’intérieur. Vite, elle l’ouvrit et le vida, Il contenait un papier roulé et une petite bague en fer qui valait encore moins que l’étui. Elle la remit dédaigneusement en place et déplia le papier. Il était écrit en une langue étrangère. Voyant qu’elle ne parvenait pas à comprendre un seul mot, elle le remit avec la bague, reboucha l’étui, et sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle le glissa dans la poche de son jupon.

Déçue sur ce premier point, elle revint aux papiers. Elle prit le plus gros rouleau. Il était écrit en français, celui-là. Elle lut avec une profonde attention, lentement, péniblement, car elle n’était pas très savante. Mais enfin, elle parvint à lire d’un bout à l’autre et à comprendre très bien.

C’était le récit de la tragique aventure de Blanche de Saugis, écrit en vue de l’enfant, encore à naître. Cette histoire la passionna, et quand elle eut terminé, elle se mit à réfléchir profondément.

– Ainsi la demoiselle Bertille s’appelle de Saugis !… Elle est dame châtelaine dans le pays chartrain… Elle est la fille du roi !… Le roi le savait-il ?… Peut-être oui, peut-être non… Ce qui est certain, c’est qu’il a eu la mère d’une manière… peu galante. C’est un secret important, cela !… Avec un secret pareil, on peut gagner une fortune… on peut aussi y gagner une bonne corde et une potence… Ouais !… Il faut réfléchir longuement avant de s’embarquer dans une affaire pareille… Le mieux, je crois, est de ne plus y songer !… Cependant, puisque Bertille est sa fille, m’est avis que le roi sera content qu’on lui dise ce qu’elle est devenue… Ceci rapportera moins, c’est évident, mais du moins, je n’y risque pas la hart ou la prison jusqu’à la fin de mes jours.

Elle remit le rouleau dans la cassette et se mit à parcourir les papiers au hasard.

Encore des papiers en langue étrangère. Puis un autre, en français, qui lui fit ouvrir des yeux énormes et lui donna des palpitations de cœur, terribles.

Les cires étaient fondues, elle n’y voyait plus. Elle chercha des yeux si elle ne trouverait pas quelque nouveau luminaire et elle s’aperçut alors que le jour filtrait à travers les joints de la fenêtre. Elle se leva, l’ouvrit toute grande et le jour pénétra à flots. Elle revint s’asseoir, prit le papier d’une main tremblante et le relut attentivement.

C’était une lettre datée de 1592, adressée à la mère de Bertille, et voici, textuellement copié, le passage qui avait tant ému la mégère :

« Je vous ai, chère aimée, souvent entretenue de ce galant homme qui s’appelle le chevalier de Pardaillan.

Vous savez qu’il fut mon ennemi, qu’il me blessa…[9] et me soigna comme un frère, après.

Vous savez, d’autre part, l’attachement profond et respectueux que j’ai toujours eu pour ma très gracieuse souveraine, la princesse Fausta.

Fausta, vaincue par Pardaillan, nous a licenciés et s’en est allée vers le pays du soleil et de l’amour : la radieuse Italie. Mais la souveraine n’a pas voulu s’éloigner sans récompenser royalement ceux qui l’avaient fidèlement servie. C’est grâce à ses libéralités que j’ai pu acheter la terre de Vaubrun, voisine de Saugis, et où je devais avoir l’ineffable bonheur de vous rencontrer… et de vous aimer.

Mon dévouement pour celle qui fut ma bienfaitrice est absolu. Mon dévouement pour celui qui, après avoir été un ennemi généreux et magnanime, est devenu un ami cher, est profond, réel.

Et voici qu’une occasion se présente peut-être de témoigner à l’un et à l’autre la reconnaissance dont son cœur est rempli.

Ces papiers que je vous envoie parce que je ne les juge pas en sûreté chez moi, ont une inestimable valeur, en ce qu’ils révèlent la mystérieuse cachette où ma souveraine a enfoui un trésor fabuleux.

Voici, à la fois, et l’histoire de ce trésor et comment ces papiers viennent de m’être confiés. Dépôt sacré fait à mon honneur.

Ma bien-aimée souveraine n’est plus. Elle a été assassinée. Ce trésor qu’elle avait caché pour son usage personnel, elle l’a légué à l’enfant qu’elle a eu de Pardaillan. Myrthis, la fidèle suivante de Fausta, avait accepté de remplacer la mère, morte, hélas ! en pleine jeunesse, au moment peut-être où elle allait triompher. Et cet enfant vient de lui être enlevé !

Myrthis connaissait mon inébranlable dévouement à la souveraine. Elle est venue me trouver à Vaubrun. Elle m’a révélé la naissance de l’enfant et l’existence du trésor que j’ignorais. Elle m’a remis ces papiers, qui permettront à celui à qui il appartient de le retrouver. Elle m’a fait connaître enfin que l’irréductible ennemi de Fausta et ses successeurs convoitent la possession de ce trésor et cherchent à s’en emparer.

Myrthis avait pour sa maîtresse un attachement qui touchait au fanatisme. Elle avait voulu la suivre dans la mort. Mais l’enfant était venu au monde, et pour lui, elle consentit à vivre. La douce et dévouée créature avait reporté sur l’enfant l’adoration qu’elle avait pour la mère… et cet enfant, on vient de le lui voler. Myrthis n’a pas voulu survivre à ce coup. Elle s’est empoisonnée ; elle est morte chez moi, et je viens de la faire inhumer chrétiennement.

C’est un irréparable malheur. Si la pauvre fille, dans son désespoir violent, avait mis moins de hâte à exécuter son funeste projet, peut-être aurait-elle eu la joie de revoir bientôt cet enfant, que je lui eusse ramené, moi, car je soupçonne qui a fait le coup.

J’ai rencontré a Paris, voici quelque temps, un Florentin, manière de spadassin, bravo, homme à tout faire – hormis le bien – connu sous le nom de Saêtta. Ce Saêtta croit avoir à se plaindre de la souveraine, et je le sais assez misérable pour chercher à se venger de la mère sur l’enfant. Il se peut que je me trompe, et pourtant rien ne m’ôtera de l’idée qu’en surveillant le bravo, on aurait retrouvé l’enfant. Malheureusement, Myrthis, après de longues et minutieuses recherches demeurées sans résultat, avait absorbé le poison avant de venir chez moi.

L’enfant disparu, la mère et Myrthis mortes, j’estime que ces papiers reviennent de droit au père : M. le chevalier de Pardaillan, qui saura, lui, je vous en réponds, défendre le bien de son fils contre toute entreprise, d’où qu’elle vienne. C’est donc à lui que je les remettrai, dès que je l’aurai trouvé.

Maintenant que vous connaissez la valeur de ces papiers, je suis sûr que vous saurez les garder avec un soin vigilant. D’autant que si le malheur voulait qu’ils fussent égarés ou dérobés, je me croirais déshonoré, et je ne suis pas homme à survivre à mon déshonneur. »

Suivaient des détails intimes, sans valeur pour la matrone, parce qu’ils n’avaient pas trait au trésor. La lettre se terminait par ces mots :

« J’espère, malgré tout, à force de soins, de dévouement et d’amour, fléchir cette soudaine et inexplicable rigueur qui vous a fait brusquement renoncer à une union dans laquelle j’avais mis toutes mes espérances et sans laquelle l’existence me serait un insupportable fardeau. Je demeure donc votre fiancé très respectueux, très aimant et… très malheureux. »

Luigi CAPPELLO,

comte de Vaubrun.

Cette lecture faite à diverses reprises, comme si elle avait voulu graver profondément dans sa mémoire des détails qui avaient enflammé sa cupidité, dame Colline Colle, une flamme aux yeux, les pommettes en feu, se mit à méditer :

– Un trésor !… Un trésor fabuleux, dit la lettre !… Quelle somme cela peut-il représenter ?… Cent mille écus ?… Un million ?… davantage peut-être ?… Si je pouvais… si je trouvais les bienheureuses indications, tout cela pourrait être à moi !…

Ses traits se contractèrent, son nez s’allongea et avec un affreux déchirement :

– Sotte que je suis !… La lettre remonte à dix-sept ans !… le trésor doit être loin maintenant !

Mais elle ne pouvait se résigner à accepter une hypothèse que la raison lui disait être la plus vraisemblable. Ses instincts cupides déchaînés s’y refusaient absolument. Et les facultés tendues, son imagination travaillait sans relâche.

– Voire ! murmura-t-elle, ce comte de Vaubrun, contrarié dans son amour, avait pour lors d’autres soucis en tête que de rechercher son ami !… Les deux fiancés se sont tués sans avoir eu le temps de songer à ce Pardaillan et son trésor !… J’en jurerais ! Voyons, voyons, cherchons !…

Un à un, elle reprit tous les papiers. Il y en avait : mémoires, actes, titres, parchemins, lettres du fiancé, dispositions testamentaires… Mais nulle part, pas le plus petit mot, pas la plus petite indication sur le trésor et sa mystérieuse cachette.

Restaient quelques feuillets indéchiffrables pour elle, parce qu’ils étaient écrits en une langue qu’elle ne connaissait pas. Elle les mit de côté et médita.

– La lettre est formelle pourtant !… Je ne vois que trois hypothèses : premièrement, les papiers ont été égarés ou remis à leur destinataire… Alors, il n’y a plus rien à faire. Secondement, ils sont cachés ailleurs… Alors, je fouillerai partout ici, je visiterai coffres, bahuts, tiroirs, tout, tout !… Et s’ils sont ici, je les trouverai. Troisièmement enfin, les indications sont là… dans ces papiers que je ne comprends pas… Alors je suis obligée de chercher quelqu’un qui me les traduise… Alors, je suis volée !… celui-là ne sera pas si sot que de me dire bénévolement la vérité. Il gardera les indications pour lui et s’en ira chercher le trésor… et c’est moi qui, stupidement, lui aurai tout donné. Ouais !…

Elle réfléchit encore profondément, tirant avec frénésie le bout de son nez, comme pour en faire jaillir la bonne inspiration, et trouva :

– Il n’y a qu’un prêtre, et sous le sceau de la confession, qui pourra me dire ce qu’il y a dans ces papiers – si tant est qu’il y ait quelque chose – et oubliera ensuite. Oui mais, voilà, un confesseur voudra savoir d’où je tiens ces papiers et s’ils sont vraiment à moi… Heu !… Mentir en confession… je risque la damnation éternelle !… et je ne veux pas être damnée… Alors ?… Sotte !… je m’adresserai au bon père Parfait Goulard ! Le saint homme est si indulgent… et puis il est un peu simple… je n’aurai pas besoin de mentir avec lui… il me suffira de justifier d’une bonne intention… puisque c’est l’intention qui fait le péché.

Elle se mit à ranger les papiers dans la cassette, laissant de côté ceux qu’elle avait résolu de montrer au moine, si complètement absorbée qu’elle en oubliait le monde entier, perdait la notion de tout.

A ce moment, une main passant brusquement au-dessus de son épaule lui arracha les papiers en même temps qu’une voix qui retentit à ses oreilles comme la trompette du jugement dernier, grondait furieusement.

– Ah ! misérable sorcière ! chienne maudite ! il ne te suffit pas d’avoir trahi et vendu celle sur qui tu aurais dû veiller, il faut que tu viennes encore la voler !…

Terrassée par l’épouvante, les yeux exorbités, à moitié pâmée, Colline Colle gémit d’une voix étranglée :

– Jésus ! sainte Vierge ! le jeune homme de tout à l’heure… Je suis morte !

C’était, en effet, Jehan le Brave qui, passant dans la rue, s’était étonné de voir la fenêtre grande ouverte, et qui, ayant l’intuition de ce qui se passait, s’était précipité dans l’impasse, avait renversé les planches, laborieusement remises en place par la vieille, avait monté l’escalier, ouvert la porte, sans qu’elle eût rien entendu tant sa préoccupation était grande, tant cette espérance d’un trésor fabuleux à soustraire, l’avait affolée.

Jehan leva le poing sur la tête de la matrone. Elle ferma les yeux, rentra le cou dans les épaules et, croyant faire entendre un cri de détresse, n’eut que la force de pousser un râle étouffé.

Le poing ne s’abattit pas. Par un effort de volonté prodigieux, le jeune homme était parvenu à se maîtriser.

– Debout, chienne, ordonna-t-il d’une voix rude, et remercie le ciel que j’aie pu me souvenir à temps que tu es femme.

Elle ne se fit pas répéter l’ordre. Elle fut immédiatement debout, tout son sang-froid revenu avec l’assurance qu’elle ne courait aucun danger, et attendit.

Lui, il avait ramassé tous les papiers et les empilait au hasard dans la cassette. Ceci fait, il fut à la fenêtre et la ferma. Avisant le trousseau de clés resté sur la table, il s’en empara et le mit dans la cassette avec les papiers. Il commanda impérieusement :

– Hors d’ici !… Attends-moi sur le palier.

Docilement, comprenant que sa vie dépendait de son obéissance, elle sortit et attendit sur le palier. Jehan prit la cassette et chercha des yeux où il pourrait la mettre.

– Non ! fit-il en secouant la tête, il vaut mieux que je l’emporte… ce sera plus prudent.

Et il rejoignit Colline Colle. D’un coup d’œil circulaire, il inspecta les lieux. Il vit que pour entrer dans l’appartement de la jeune fille il n’y avait pas d’autre porte que celle devant laquelle il se trouvait. La clé était sur la porte. Il ferma à double tour et la mit dans sa poche.

– L’autre clé, fit-il d’un ton bref.

Elle feignit de ne pas comprendre et de son air le plus ingénu :

– Quelle clé ?…

– Tu dois avoir une autre clé… donne-la.

– Je vous jure…

Il lui mit la main au cou et :

– La clé, répéta-t-il froidement, ou je serre !

C’est qu’il serrait déjà, le brigand ! Quel démon déchaîné était-ce là ?… Le mieux était de ne pas chercher à ruser avec lui, filer doux, obéir passivement, sa vie ne tenait qu’à un fil. Elle le comprenait bien. Elle suffoqua :

– Venez !…

Il la lâcha. Elle aspira une bouffée d’air et piteusement :

– Elle est en bas.

– Descends.

Elle obéit aussi précipitamment que ses jambes flageolantes le lui permettaient, et en descendant l’escalier, elle se lamentait intérieurement, avec force signes de croix :

– Jésus ! c’est le diable en personne !… Vierge sainte, venez à mon secours !

Chez elle, définitivement domptée, elle chercha en hâte la double clé réclamée d’aussi irrésistible manière et la tendit d’une main tremblante, n’ayant plus qu’un seul souci : le voir filer au plus tôt. Il s’en saisit et sur un ton qui la fit frissonner :

– Si tu essayes de t’introduire à nouveau chez la demoiselle, je le saurai… Alors, écoute : je te crève les yeux pour que tu ne cherches plus à voir ce que tu ne dois pas voir…

Elle ferma les yeux de toutes ses forces et songea avec terreur aux trois brigands de l’homme masqué qui lui avaient fait la même promesse, ou à peu près.

– Et je t’arrache la langue, continua Jehan d’un air terrible, pour que tu ne puisses raconter à personne ce que tu as surpris. Tu m’entends ?…

Blême, se soutenant à peine, claquant des dents, en proie à une terreur folle, elle n’eut que la force d’esquisser un signe de tête affirmatif.

– Bon !… Ouvre-moi la porte de la rue.

Ah ! Jésus, Dieu ! elle ne demandait pas mieux… elle ne demandait même que cela… le voir loin, aussi loin que possible, au plus profond des enfers !… Elle retrouva incontinent les forces nécessaires et se rua sur la porte qu’elle ouvrit toute grande. Avant de franchir le seuil, il lança, en guise d’adieu :

– Je reviendrai bientôt mettre un solide cadenas là-haut… De cette façon, je serai plus tranquille. D’ici là, retiens bien ce que je t’ai promis.

Il sortit enfin.

Alors, elle se jeta sur la porte à corps perdu, la poussa, tira les verrous, tourna la clé dans la serrure, avec une hâte maladroite, comme si tous les démons d’enfer eussent menacé d’entrer et en se barricadant, elle souhaitait :

– Puisses-tu te rompre le cou en descendant les marches !… Puisse le diable, ton patron, t’étrangler de ses doigts crochus… Puissé-je ne jamais te revoir que pendu par le col, la langue pendante jusque sur la poitrine.

Ayant déchargé sa bile, la réaction se produisant, elle se trouva sans forces et se traîna péniblement jusqu’à sa chambre. Elle se laissa tomber sur une chaise et resta là un bon moment, hébétée, la tête vide de pensées.

Enfin elle se remit, le calme lui revint peu à peu et avec lui, son esprit de ruse et d’astuce reprit le dessus. Elle se mit à rire d’un rire silencieux et fouilla dans sa poche. Elle en sortit l’étui qu’elle y avait mis par distraction et un de ces fameux feuillets qu’elle n’était pas capable de comprendre. Et en riant, elle marmonnait :

– C’est jeune, c’est fort, c’est violent… Mais moi, je suis rusée… et adroite. Et pendant qu’il fermait la fenêtre, j’ai pu soustraire ce pauvre petit morceau de papier… C’en est un !… un de ceux qui contiennent les fameuses indications !… peut-être.

Elle contempla le papier et :

– Ce doit être du latin… je reconnais des mots comme j’en vois dans mon missel.

Mais, cette fois-ci, instruite par l’expérience, elle comprit qu’il n’était pas prudent de s’oublier dans la contemplation de ce papier. D’autant qu’elle n’y comprenait rien.

Vite, elle alla le glisser dans la cachette où elle avait enfermé son or. Alors, elle s’aperçut qu’elle avait toujours l’étui. Elle ouvrit le premier tiroir qui se trouva sous sa main, au hasard, et jeta dédaigneusement l’étui dedans. Ceci fait, elle poussa le tiroir qui ne fermait pas à clé.

Elle s’habilla en un tour de main et s’en fut tout droit chez le ferronnier et le menuisier qu’elle ramena séance tenante chez elle. La frayeur était telle qu’elle accepta sans marchander le prix qu’on lui demandait à la condition qu’on vînt à l’instant faire le travail.

Quant à Jehan le Brave, lorsqu’il fut dehors, il jeta un coup d’œil à sa lucarne, se demandant s’il monterait chez lui déposer la cassette. Mais la rue commençait à s’animer : il jugea qu’il était grand temps de s’occuper de Concini.

Il avait repris son manteau avant de sortir de chez le duc d’Andilly, Il glissa la cassette dessous et la mit sous son bras gauche. Et il partit d’un pas rapide.

En marchant, il réfléchissait.

Quand il était parti de la rue des Rats, laissant Concini solidement garrotté, son intention était de revenir, de se battre avec lui et de le tuer. Concini vivant était un danger permanent pour Bertille et il était bien résolu à ne pas lui faire grâce.

Mais depuis, il avait eu avec la jeune fille cet entretien où il avait pensé tour à tour mourir de honte, de désespoir et de joie. Et maintenant, il ne savait plus ce qu’il allait faire.

Lorsqu’il s’arrêta devant la petite maison de la rue des Rats, il n’avait pas encore pris une décision et il était furieux contre lui-même.

Violemment, il ouvrit la porte. D’un pas rude, il traversa le vestibule, monta l’escalier et pénétra dans la chambre.

Concini n’était plus sur le lit où on l’avait déposé assez rudement. Il était par terre et même assez loin du lit. Mais s’il n’avait plus son bâillon, que les trois bravi avaient eu la charité de lui enlever avant de se retirer, il était, par contre, tout aussi convenablement ficelé. A côté de lui, se trouvait le poignard qu’il avait arraché à sa victime.

Jehan comprit que le prisonnier avait dû apercevoir l’arme et qu’il avait cherché, sans y parvenir, à s’en servir pour trancher les liens qui l’enserraient.

Sans rien dire, il se baissa, ramassa le poignard et serrant nerveusement le manche dans son poing crispé, il considéra le favori d’un air rêveur, sans le voir peut-être.

Concini, qui le vit se dresser ainsi devant lui, le poignard au poing, Concini se crut perdu. Il ne manquait pas de bravoure. Pas un muscle de son visage ne bougea. Il redressa orgueilleusement la tête, regarda le jeune homme en face et brava :

– Frappe !… J’avais bien dit que tu étais un assassin !… Jehan ne répondit pas. Il n’avait pas entendu. A la vue de son ennemi ligoté, gisant à terre, à sa merci, un violent débat venait de s’élever dans cette âme fruste. Deux voix également fortes et puissantes se faisaient entendre dans sa conscience : celle de l’ancien Jehan, le Jehan qu’il était encore, il n’y avait pas deux heures, criait très haut qu’il fallait frapper sans pitié. Celle du nouveau Jehan criait, non moins haut, qu’il fallait se montrer généreux, magnanime, s’il voulait être digne de la noble enfant qui avait éclairé son âme. Et il n’entendait que ces deux voix.

Le débat fut violent, tragique, mais il fut bref.

Jehan se pencha le poignard levé sur Concini qui ne cilla pas et cracha son mépris dans ces mots :

– Frappe donc !… Allons, que crains-tu ? Ne suis-je pas réduit à l’impuissance ?

Le poignard s’abattit et trancha les liens qui enserraient les jambes. Puis ce furent les bras qui furent délivrés.

Et Concini, qui n’avait pas tremblé devant le poignard levé, Concini pâlit, hébété de surprise, ne sachant ce que cela voulait dire, se demandant avec angoisse quel supplice lui était réservé.

Alors, Jehan parla, d’une voix blanche, comme lointaine.

– Va ! pour l’amour d’elle, je te fais grâce, Concini !

D’un bond, Concini fut debout. Il ne savait s’il rêvait ou s’il était éveillé. De sa vie, il n’avait éprouvé étonnement pareil. Il se ressaisit vite d’ailleurs, et ricana :

– Tu me fais grâce ! Dis plutôt que tu as peur ! Mais moi, je ne te fais pas grâce, tu sais ! Je te retrouverai, et alors malheur à toi !

Cette fois, Jehan l’entendit. Il haussa dédaigneusement les épaules, et sa voix se fit rude pour dire :

– Je te conseille de ne jamais te retrouver sur mon passage, Concini ; je te le conseille, si tu tiens à ta peau !

Il n’ajouta pas un mot de plus. Mais le ton sur lequel il avait parlé fit passer un frisson sur l’échine de Concini qui, cependant, demeurait superbe, un sourire de mépris aux lèvres.

Jehan se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourna et dit :

– Tu trouveras en bas tes serviteurs, que mes hommes ont ligotés. Tu les détacheras, si tu veux.

Il regardait Concini en disant ses mots. Il fut tout étonné de voir que le visage de celui-ci exprimait un sentiment de pitié. Il l’entendit même murmurer :

– Pauvres diables !… J’y vais tout de suite.

Sans plus s’en occuper, Jehan sortit. En lui-même, il se disait :

« Les quelques heures qu’il vient de passer ficelé comme un saucisson l’ont rendu plus sensible au malheur des autres. »

C’était peut-être vrai, car Concini sortit sur ses talons. Il arriva sur le palier au moment où Jehan s’engageait dans l’escalier. Il s’arrêta là, comme s’il avait voulu lui laisser le temps de gagner la sortie.

Puis, soudain, il appuya sa main sur le mur…

Une petite porte invisible démasqua un petit réduit, guère plus grand qu’un placard, Concini y entra d’un bond, et sans se donner le temps de refermer la porte, il saisit un bouton de métal à pleine main et tira fortement à lui. Nul bruit perceptible ne trahit la manœuvre qu’il venait d’exécuter.

Il sortit la tête hors du trou et écouta. Et ses yeux, à ce moment, brillaient d’un éclat sauvage.

Au même instant, il entendit un cri, suivi du bruit d’une chute. D’un coup de poing il repoussa le bouton qu’il n’avait pas lâché et gronda dans une explosion de haine satisfaite :

– C’est fait !…

Il écouta encore une seconde et n’entendit plus rien. Il ferma la porte secrète et descendit l’escalier à son tour. Sur la dernière marche, il tâta le sol du bout du pied, avant de la quitter, comme pour s’assurer de sa solidité. Le sol résista. Alors il pénétra dans le vestibule.

Il s’en fut droit à un énorme coffre qui paraissait scellé dans le mur. Il pressa sur un bouton et le coffre se déplaça, découvrant un trou grillagé d’environ un pied de long. Il ne se donna pas la peine de regarder, sachant que ses yeux ne parviendraient pas à percer les ténèbres opaques qui régnaient sous le trou. Mais il écouta. Et il entendit distinctement la voix de Jehan le Brave qui hurlait en italien, comme s’il avait voulu se faire mieux comprendre de l’Italien Concini, à qui elles s’adressaient, les menaces les plus terribles, les injures les plus sanglantes.

Concini se redressa, un sourire livide aux lèvres. Il remit le coffre en place. Et alors, il n’entendit plus rien. Et il dit tout haut, comme s’il avait voulu être entendu de sa victime et en réponse à ses menaces :

– Bon !… en attendant, crève là-dedans !

Et tranquillement, posément, il se mit à la recherche de ses serviteurs qu’il découvrit dans la cuisine où ils étaient enfermés. Il en détacha un à qui il commanda de délier les autres et se dirigea d’un pas rapide vers son logis de la rue Saint-Honoré, dans l’espoir d’y arriver avant que Léonora Galigaï ne fût rentrée elle-même du Louvre, où elle avait passé la nuit.

q

Chapitre 20

Saêtta suivit la litière qui emportait Bertille prisonnière de Concini jusqu’à ce qu’il le vît entrer avec son escorte dans la maison de la rue des Rats, Il s’approcha, reconnut les lieux et murmura :

– Maison isolée, à l’angle du quai !… Bon ! on retrouvera cela les yeux fermés.

Et il s’éloigna d’un pas allongé, frappant le sol d’un talon ferme et vigoureux, ne cherchant plus à se dissimuler et ne redoutant rien, ni personne… Et il songeait avec un ricanement :

– Ce pauvre Concini n’a vraiment pas de chance !… Voilà son nouveau nid d’amour éventé une fois de plus. Oui, mais la signora Léonora sera contente… contente ? heu !… enfin elle paye bien la signora… cela me suffit !

Rentré chez lui, il se jeta tout habillé sur son grabat et mâchonna :

– Je ne dormirai pas, c’est certain… mais que faire jusqu’à demain ?… Demain !… Que je voudrais donc être à demain, pour savoir si vraiment le fils de Fausta est pris !… (Il gronda furieusement.) Et pourquoi ne le serait-il pas ?… Le grand prévôt a tenu compte de mon avis… il est accouru à l’endroit que je lui avais indiqué… J’en suis sûr… J’ai vu le sol foulé comme si une troupe nombreuse avait piétiné là… J’ai vu le sang… Il y a eu lutte, c’est certain !… A l’heure actuelle, le fils de Fausta est solidement enchaîné dans l’un quelconque de ces mignons cachots, comme il y en a au Châtelet ou à la Conciergerie !… Eh ! Eh !… le fils de Fausta !… régicide ?… écartelé !… tenaillé !…

Dans l’ombre, il eut un éclat de rire terrible. Mais son inquiétude le reprit et :

– N’importe ! Je voudrais être à demain pour savoir ! C’est un rude athlète que le petit Jehan ! (Avec une sorte d’orgueil sauvage.) C’est mon élève !… Et jamais élève, je puis dire, ne fut formé avec tant de soins vigilants !… Il est de force à s’en tirer, le fils de Fausta et de Pardaillan !…

A ce nom de Pardaillan, brusquement rapproché de son fils Jehan, il eut un frisson. Il demeura plongé dans une sombre rêverie, et répéta :

– Le fils de Pardaillan !… Pardaillan !… C’est vrai que Fausta me fait toujours oublier qu’il est le père, lui ! Tant qu’il a été loin de Paris, je n’ai pas pensé à lui. Maintenant que je le sais revenu, maintenant que je sais qu’il s’est rencontré avec son fils, malgré moi, je songe : Pardaillan est le père, et Pardaillan ne m’a rien fait, lui. Au contraire, je lui dois l’inoubliable joie d’avoir vu Fausta, qu’il a toujours combattue, toujours vaincue, humiliée, ruinée par lui, dans toutes ses entreprises. Oui, mais est-ce pour moi qu’il a agi ainsi ? Non. Alors ?… Alors, au diable le Pardaillan ! Vais-je renoncer à ma vengeance pour lui ? Autant vaudrait me couper la gorge à l’instant. D’ailleurs, il est trop tard, maintenant. Puis, quoi ?… Est-ce qu’il s’en soucie de son fils ? Saura-t-il jamais, seulement ?… Alors ?… Alors, dormons !… Mais il eut beau se tourner et se retourner, le sommeil ne voulut pas venir. Rageusement, il se leva, ceignit sa longue rapière et sortit en grondant :

– L’impatience me dévore… L’air frais de la nuit et le mouvement me calmeront.

Il s’en fut tout droit rue de l’Arbre-Sec et s’arrêta devant le logis de Bertille. Il avait déjà, et très minutieusement, étudié le perron et ses abords. N’importe, il recommença ses investigations, comme s’il avait voulu arracher aux choses le récit des événements dont elles avaient été les témoins muets.

Ses observations premières se trouvèrent corroborées.

Plus tranquille, il s’éloigna et, au hasard, sans but précis, sans se rendre compte, peut-être, des endroits par où il passait, il errait par les rues désertes, durant des heures. Au matin, exténué, il se décida à retourner chez lui y prendre une heure ou deux de repos avant de se rendre près de la Galigaï.

Comme il arrivait à la Croix-du-Trahoir, il reçut un choc terrible au cœur : il venait de reconnaître Jehan qui sortait de la rue du Four. Il n’eut que le temps de se jeter dans un renfoncement.

Le jeune homme passa sans le voir. Il paraissait d’ailleurs trop profondément absorbé pour prêter la moindre attention à ce qui se passait autour de lui.

Il était déjà loin que Saêtta, secoué d’un tremblement convulsif, tant le coup avait été rude pour lui, le suivait encore d’un sombre regard chargé de haine et bégayait, pris d’un accès de fureur :

– Libre !… O Dio ladro !… Dio porco !… Un traquenard que j’avais si bien préparé !… Il s’en est tiré… il est libre… et il rentre chez lui !… Tout est à refaire !

Désespéré, farouche, il reprit, tout pensif, le chemin de son logis. Chez lui, il se laissa choir lourdement sur un siège, mit la tête dans ses mains et resta longtemps à rêver, combinant de nouveaux plans de vengeance.

Vers huit heures, il se rendit rue Saint-Honoré et fut immédiatement introduit auprès de Léonora Galigaï.

– Signora Léonora, fit-il avec une familiarité narquoise et obséquieuse, si vous voulez prendre la pie au nid, vous n’avez qu’à vous rendre rue des Rats, une maison isolée, à l’angle de la rue et du quai.

Sans doute Saêtta avait toute la confiance de Léonora. Peut-être d’anciennes et mystérieuses complicités unissaient l’homme à tout faire à la grande dame. Toujours est-il qu’elle ne prit pas la peine de dissimuler avec lui et qu’elle lui laissa voir un visage décomposé par l’affreux déchirement que lui causait l’annonce de la nouvelle trahison de son époux. Et cependant la nouvelle était prévue par elle.

– Ainsi, dit-elle dans un sanglot, c’est vrai ?… Je ne m’étais pas trompée ?… Concini a une nouvelle maîtresse ?…

Saêtta haussa les épaules d’un air détaché :

– Eh ! per bacco ! signora, peut-on empêcher le papillon de voleter de fleur en fleur ?… Le signor Concini est un vrai papillon… vous le savez bien !

– Oui, dit Léonora avec une sombre amertume, il aime toutes les femmes… toutes… excepté moi !

– Il en est las et les abandonne plus vite encore qu’il ne s’en est épris. Et c’est toujours à vous qu’il revient. A tout prendre, vous avez encore la meilleure part.

Léonora ne parut pas avoir entendu : elle songeait. Elle étouffa un soupir et se redressant, le visage impassible, la voix très calme :

– Donne-moi des détails, fit-elle. Le nom d’abord. Comment s’appelle la maîtresse de mon mari ?

– Signora, dit flegmatiquement Saêtta, laissez-moi vous dire que vous vous méprenez. La jeune personne dont il s’agit n’est pas la maîtresse de monseigneur Concini. Et je pense que si elle le devient jamais, c’est que votre illustre époux, pour la réduire, aura employé la violence, comme il a dû l’employer déjà pour s’en emparer.

Léonora ne témoigna ni surprise ni indignation.

– C’est donc une vertu si farouche ? demanda-t-elle avec une pointe de scepticisme.

– Heu !… Je ne crois pas beaucoup à la vertu des filles, dit Saêtta avec un cynisme tranquille. Mais, pour tout dire, je crois que celle-là a le cœur pris ailleurs.

– Ah !… Raconte. Je verrai.

Saêtta lui fit le récit très détaillé de l’enlèvement de Bertille, et répéta, mot pour mot, ce qu’il avait entendu de la discussion de Concini avec sa prisonnière.

Léonora l’écouta très attentivement, sans rien laisser paraître de ses impressions. Quand il eut fini :

– La résistance opposée par cette jeune fille me prouve que tu avais vu juste : elle doit être éprise de ton fils, comme tu me l’as dit.

Elle ferma les yeux et s’abîma dans une profonde rêverie, sans qu’il fût possible à Saêtta, qui l’épiait avec une curiosité narquoise, de lire la moindre indication sur son visage figé dans une immobilité de marbre. Puis, sa résolution prise, sans doute, elle rouvrit les yeux et très froide :

– Sais-tu ce qui s’est passé cette nuit, entre le roi et ton fils ? dit-elle. Une lueur s’alluma dans l’œil de Saêtta. Enfin, elle abordait le sujet qui lui tenait tant à cœur ! Avec cette familiarité insolente et obséquieuse à laquelle, probablement, elle était accoutumée depuis longtemps car elle ne paraissait pas y prêter la moindre attention, il gronda :

– Je n’en ai pas la plus petite idée. Et j’attends, au contraire, impatiemment, que vous me fassiez connaître ce qu’il en est.

– Eh bien ! fit Léonora avec cette même froideur sinistre, le roi est rentré au Louvre vers le milieu de la nuit. Il était en parfaite santé – elle insistait sur ces deux mots – et paraissait même d’assez bonne humeur, m’a-t-on dit.

– Je n’y comprends plus rien ! grinça Saêtta.

– Cependant, continua Léonora impassible, il s’est passé quelque chose d’anormal. M. de Praslin et ses gardes, mandés en hâte par M. de La Varenne, sont sortis précipitamment du palais, vers les dix heures du soir. On dit aussi qu’il y a eu une bagarre sérieuse rue de l’Arbre-Sec. On parle de blessés, parmi lesquels La Varenne. Enfin, on assure que le grand prévôt se trouvait sur les lieux avec une cinquantaine d’archers.

Léonora prit un temps et, fixant sur Saêtta des yeux étincelants :

– Que mes plans aient été dérangés, cela se peut expliquer, à la rigueur, par ce fait que le roi est sorti deux heures avant l’heure qu’il avait fixée lui-même… Mais, qu’est venu faire là, si inopinément, M. de Neuvy ?… Saêtta, Saêtta, pourrais-tu me dire qui est allé si malencontreusement informer le grand prévôt ?

Saêtta haussa les épaules, et s’en s’émouvoir, le plus paisiblement du monde :

– Eh ! corbacco, signora, dit-il, ne m’assassinez pas du regard, ainsi que vous le faites !… Vous savez bien que vous êtes le seul être au monde que je ne trahirais pas !… C’est moi qui ai avisé le sire de Neuvy.

– Pourquoi ? gronda Léonora.

– Parce que, dit Saêtta, toujours imperturbable, si vous aviez vos projets, j’avais les miens auxquels je tenais pour le moins autant que vous tenez aux vôtres. Mais, et vous devez bien le savoir, corpo di Cristo ! mes plans personnels ne pouvaient en rien contrarier les vôtres… sans quoi, je vous en eusse avertie.

Léonora le fixa longuement d’un regard aigu. Il soutint l’examen avec assurance. Peu à peu, l’expression de courroux répandue sur le visage de la Galigaï s’effaça. Ses traits reprirent leur impassibilité. Elle murmura :

– C’est vrai, je t’ai soupçonné. J’ai oublié un instant que tu ne peux pas ne pas m’être fidèle. N’en parlons plus.

Et d’une voix où vibrait une sourde rancœur :

– Il n’en est pas moins vrai que, grâce à toi sans doute, mes projets sont renversés.

– Signora, dit gravement Saêtta, vos projets sont non pas renversés comme vous dites mais simplement remis. Tenez pour assuré que je ne suis pour rien dans ce contretemps. Je ne suis pas un enfant, que diable ! et mes précautions étaient prises pour que M. de Neuvy arrivât trop tard pour vous gêner. Ce n’est donc pas lui, comme vous paraissez le croire, qui nous a fait échouer. Non, croyez-moi, il s’est passé quelque chose d’imprévu dont ni vous ni moi ne sommes responsables… Et je le saurai aujourd’hui même.

Léonora réfléchissait. Saêtta, à n’en pas douter, était sincère. Il faut croire, d’ailleurs, qu’elle avait des raisons particulières de ne pas douter de lui, puisqu’elle-même prétendait qu’il ne pouvait pas ne pas lui être fidèle.

– C’est aussi mon avis, dit froidement Saêtta, parce que je commence à croire que seul je ne parviendrai pas à atteindre le but que je poursuis depuis plus de vingt ans.

La Galigaï approuva gravement de la tête et :

– Le nom de ses parents, d’abord, dit-elle.

– Il est le fils de la princesse Fausta.

Léonora ne put réprimer un mouvement de surprise et, avec une sorte de crainte superstitieuse, surprenante chez une femme d’un caractère aussi énergique, avec aussi une sorte de vénération, elle s’exclama :

– La petite-fille de la signora Lucrezia !… La rivale de Sixte Quint !… La papesse !…

On eût dit que ces marques de respect et de sourde terreur que la femme de Concini ne prenait pas la peine de cacher indisposaient Saêtta, car il interrompit brusquement et, avec une soudaine irritation dans la voix :

– Celle-là même, oui ! Eh ! corbacco ! signora. Il n’y a jamais eu qu’une Fausta !

D’un air rêveur et sur un ton qui trahissait une secrète et admirative approbation, Léonora murmura :

– Je comprends maintenant l’immense orgueil de ce gueux !… Bon chien chasse de race !…

Et avec un intérêt passionné que le seul nom de Fausta avait suffi à déchaîner en elle :

– Et le père ?… Qui est-ce ?… Pour le moins un prince souverain… un roi, peut-être !

– Le père, dit Saêtta d’un air railleur, est un modeste gentilhomme, sans feu ni lieu… qui fut la pierre d’achoppement contre laquelle Fausta vit se briser, une à une, toutes ses entreprises.

– Pardaillan ! s’écria Léonora en frappant dans ses mains d’un air émerveillé.

– Vous l’avez nommé, dit Saêtta en s’inclinant.

Léonora demeura un moment songeuse, une vague expression d’attendrissement répandue sur son visage, qu’elle ne songeait pas à dissimuler, soit que la surprise eût été trop forte, soit qu’elle eût jugé inutile de masquer ses impressions.

« Et Saêtta, qui ne la quittait pas des yeux, fronça les sourcils et saisi à la gorge par une inexprimable angoisse, il se demanda :

« Est-ce qu’elle va se faire l’alliée du fils par respect et admiration pour la mère ? »

Il se ressaisit bien vite, ses traits reprirent leur expression rude, un peu narquoise, habituelle et, avec un demi-sourire :

« Je ne l’entends pas ainsi, moi !… Minute, je vais souffler sur ce bel enthousiasme, et d’un souffle si puissant qu’il sera emporté comme fétu par la tourmente. »

A ce moment, Léonora redressait la tête et, fixant sur le bravo son œil de feu, curieusement elle dit :

– Raconte-moi, Saêtta, ce que t’a fait la signora Fausta… Ce doit être quelque sombre et terrible histoire que je suis curieuse de connaître.

Paroles très simples. Il sembla pourtant à Saêtta qu’il y avait comme une imperceptible ironie dans le ton dont elles furent prononcées. Peut-être sa défiance mise en éveil lui faisait-elle entrevoir des intentions qui n’existaient pas. Quoi qu’il en soit, il ne laissa rien paraître de ses impressions. Il secoua doucement la tête, et sans que rien dans ses intonations trahît sa secrète pensée, avec un naturel parfait, il dit :

– Ce n’est pas une histoire sombre et terrible, comme vous le dites. C’est une histoire bien banale, bien vulgaire, comme il en doit exister plus d’une dans la vie de l’illustrissime Fausta… comme il en existe de semblables dans l’existence de tous ceux qui détiennent la puissance souveraine.

– N’importe, insista doucement Léonora, terrible ou banale, je désire… j’ai besoin de connaître cette histoire.

– Je le sais, signora. Aussi vous la ferai-je connaître, dit Saêtta avec le même naturel. Mais, voyez-vous, cette histoire très banale fut aussi, pour moi, très douloureuse – et avec un grincement de fureur, il insista d’une voix qui devint rauque – très douloureuse… atrocement douloureuse… Cependant, je me rends compte que telle qu’elle est, elle peut maintenant vous laisser très indifférente. Aussi, je vous demande la permission de vous faire, avant, quelques petites révélations ; quand je vous aurai dit ce que j’ai à vous dire, je pourrai vous conter cette histoire. Je crois – il eut un petit sourire énigmatique –, oui, je crois qu’alors elle vous intéressera, vous serez dans de bonnes conditions pour me comprendre et m’approuver.

Sa curiosité vivement surexcitée, elle acquiesça doucement :

– Comme tu voudras, Saêtta. Parle donc, je t’écoute.

Saêtta jeta un coup d’œil furtif autour de lui pour s’assurer qu’il ne pouvait être entendu et, baissant la voix, il lâcha à brûle-pourpoint :

– Puisque vous connaissez l’histoire de Fausta, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de son trésor.

Une flamme passa dans l’œil noir de Léonora. Ce ne fut qu’un éclair. Saêtta le surprit et il eut un mince sourire de satisfaction. Léonora commençait à entrevoir que l’entretien serait plus intéressant encore qu’elle n’avait pensé. Elle prit un air détaché pour dire :

– Ce fameux trésor qui, chuchote-t-on, est enfoui dans l’abbaye de Montmartre ?… Depuis vingt ans qu’on en parle, je crois, quant à moi, qu’il doit être loin… si tant est qu’il ait jamais existé.

Avec une gravité impressionnante, Saêtta dit :

– Erreur, madame !… Le trésor existe et nul n’y a touché, j’en réponds.

Et, la regardant droit dans les yeux, avec un ricanement singulier :

– Eh ! eh ! signora, dix millions !… C’est un joli denier, cela !… Dix millions !…[10] . Figurez-vous une somme pareille tombant dans les coffres d’une personne ayant une haute intelligence et de vastes ambitions !… A quoi ne pourrait-elle prétendre ?… Jusqu’où ne pourrait-elle monter ?

Un peu de sang monta aux joues de Léonora, ses yeux clignotèrent comme s’ils eussent été éblouis par le ruissellement de l’or, et d’un air rêveur, machinalement, elle répéta :

– Dix millions !…

Saêtta, son énigmatique sourire aux lèvres, ne la quittait pas des yeux. Et voyant l’effet produit par l’énoncé de cette somme énorme, brusquement, brutalement, il cassa l’aile aux rêves prêts à s’envoler de ce cerveau qu’il venait de surexciter, en disant d’un air négligent :

– Cette somme fabuleuse, elle appartient pourtant à Jehan le Brave… au fils de Fausta !

Léonora tressaillit comme si un coup violent l’avait frappée à la nuque. Elle pâlit, ses lèvres se pincèrent, son œil noir, étincelant, se fit brusquement dur, d’une froideur mortelle. Et elle gronda sur un ton menaçant :

– Dix millions à ce truand ?… à ce détrousseur de grands chemins !… Allons donc !… tu es fou, je pense, mon pauvre Saêtta !… Une bonne corde, toute neuve, bien graissée… voilà ce qui l’attend… et qu’il s’estime heureux encore si on lui fait grâce des supplices que ses crimes ont mérités.

Saêtta ricana intérieurement :

« Et voilà la tempête qui emporte comme fétus les enthousiasmes, les velléités de générosité de la signora Léonora !… Je l’avais bien dit. » Et tout haut, il railla :

– Eh ! signora, comme vous vous énervez !… Se peut-il que l’appât de l’or vous bouleverse à ce point ?…

Ces paroles, et plus encore le ton sur lequel elles étaient dites, firent l’effet d’une douche. Léonora comprit que Saêtta n’était plus l’homme à gages, le confident, le complice devant qui elle pouvait parler à cœur et visage découverts. Elle comprit qu’elle se trouvait en présence d’un homme qui avait un marché à proposer et qui partant pouvait devenir un adversaire, sinon un ennemi. Elle se reprit instantanément. Ses traits redevinrent hermétiques, et d’une voix calme, avec un haussement d’épaules dédaigneux :

– Si tu crois que l’or me tente et m’éblouit !… dit-elle.

– Pardieu ! fit insolemment Saêtta, l’or n’a de valeur, pour vous, que parce qu’il est un instrument, un levier puissant auquel rien ne résiste… Je le sais.

Et pendant que la Galigaï approuvait de la tête, Saêtta se ramassait comme le lutteur qui s’apprête à porter un irrésistible coup. Baissant la voix davantage, brusquement, il frappa :

– Eh bien ! signora, ce trésor fabuleux qui permettra à son possesseur de réaliser ses ambitions les plus chimériques, ce trésor… je vous l’apporte… je vous le donne !

Et il la guignait du coin de l’œil pour juger de l’effet. Mais la Galigaï se gardait. Et lorsqu’elle se gardait, elle devenait impénétrable. Elle ne sourcilla pas et, froidement, elle demanda :

– Tu sais donc où il est caché, ce fameux trésor ?

– Non ! dit nettement Saêtta. Et avec assurance, il ajouta :

– Mais je le saurai.

– Eh bien ! mais… pourquoi ne pas le garder pour toi ? dit-elle d’un air naïf.

– Je vous entends, signora, dit paisiblement Saêtta. Ce trésor qui vous tente, vous, déjà riche et puissante, ce trésor qui en tente d’autres plus riches et plus puissants que vous encore, vous vous étonnez qu’il ne m’éblouisse pas, moi, pauvre gueux, moi qui, pour cent mille fois moins, suis prêt à trouer une poitrine humaine.

Il se leva brusquement et la domina de sa haute taille. Son œil froid étincela d’un insoutenable éclat : ses traits rudes prirent une expression sauvage, effrayante. Ses lèvres se retroussèrent dans un rictus formidable. Et il lui apparut terrible, effroyable. Sombre et fantastique personnification de la haine la plus féroce s’étalant dans toute sa hideur. Et d’une voix rauque, pareille au grondement du fauve déchaîné dont il avait toute l’apparence :

– C’est que j’ai oublié de vous dire que je demande quelque chose en échange de ce trésor !… Et ce que je demande, voyez-vous, m’est si précieux, que dix trésors, cent trésors pareils, je les donnerais sans hésiter… et ma vie par-dessus le marché !

Il est probable que Léonora était fixée, dès cet instant, sur le prix que réclamait le bravo. Elle n’en laissa rien paraître cependant, et ce fut de sa même voix calme, presque douce, qu’elle dit :

– Que demandes-tu donc de si précieux ?

– Peu de choses… Une tête !… dit Saêtta d’une voix qui résonna comme un coup de hache.

– Et cette tête, dit Léonora avec le même calme effroyable, c’est celle de Jehan le Brave, n’est-ce pas ?

– Vous l’avez dit, madame, dit rudement Saêtta.

Et tout aussitôt, pris d’une inquiétude atroce, à en juger par la teinte livide qui couvrit son visage, il précisa d’une voix que l’angoisse faisait hoqueter.

– Entendons-nous, madame… Vous pensez bien que s’il ne s’agissait que de tuer Jehan… je n’aurais besoin de personne !

– C’est précisément la réflexion que je me faisais. Saêtta grinça dans un éclat de rire frénétique :

– Non, pardieu !… Ce serait trop simple et trop facile !… Ce que je veux (et il mâchait les syllabes avec une fureur qui confinait à la folie), ce que je veux, c’est que cette tête roule sur l’échafaud… décollée par la main du bourreau !… Voilà ce que je veux !…

Avec une douceur plus sinistre et plus terrible peut-être que la violence de Saêtta, elle dit :

– Explique-toi… Je crois que nous pourrons facilement nous entendre.

Par un effort puissant, Saêtta parvint à se maîtriser.

– Je crois, dit-il d’une voix qu’un reste d’émotion faisait trembler encore un peu, je crois le moment venu de vous dire ce que m’a fait l’illustrissime princesse Fausta… Cette histoire très banale vous intéressera maintenant.

Soit que la Galigaï connût à fond le caractère de l’homme à tout faire qui agissait vis-à-vis d’elle avec un aussi extraordinaire sans-gêne, soit qu’elle comprît que dans l’état d’exaltation violente où il était, le mieux était de le laisser agir à sa guise, soit pour toute autre raison enfin, elle ne se choqua ni s’étonna et avec la même inaltérable douceur :

– Je t’écoute, dit-elle.

Saêtta, la tête penchée, l’œil perdu dans une sombre méditation, se mit à marcher de ce pas souple et rude qui lui était particulier. Et avec son œil injecté de sang, sa moustache hérissée, le mufle proéminent, comme s’il s’apprêtait à mordre, il rappelait ces grands félins aux heures de nostalgie, lorsque, regrettant la liberté et les vastes espaces sous le soleil brûlant des tropiques, ils tournent et retournent en grondant sourdement dans l’étroite et sombre cage où l’homme implacable les tient enfermés.

Et sans doute eut-il vaguement conscience de l’incorrection de ses attitudes, car il murmura :

– Excusez-moi, signora ; je vous l’ai dit, les souvenirs que j’évoque pour vous sont terriblement douloureux pour moi.

Léonora eut un signe de tête indulgent qu’il ne vit pas.

Enfin, il poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement de bête qu’on égorge, et se campant devant la Galigaï, d’une voix sèche :

– Signora, dit-il, depuis des années que vous me connaissez, vous m’avez toujours vu pareil à un tigre déchaîné… que diriez-vous si je vous apprenais qu’il y a longtemps, bien longtemps, dans cette poitrine de fauve, un cœur d’homme a battu ?

Et sans attendre la réponse, il reprit :

– Si incroyable que cela puisse vous paraître, c’est ainsi pourtant… Mon Dieu, je ne vous dirai pas que j’étais un agneau… Mon métier était de tuer pour vivre. C’est un terrible métier, je le sais !… Mais, puisqu’on ne m’en avait pas appris d’autre… et qu’il faut vivre !… Donc, métier à part, que j’exerçais le plus honnêtement que je pouvais, c’était là une époque de ma vie où je ne songeais ni à la haine, ni à la vengeance… vu que je n’avais que de l’amour au cœur… et que j’étais heureux.

Il se tut un instant, comme si le souvenir de son bonheur passé l’eût écrasé.

– J’avais dix-sept ans. On disait que j’étais beau. Brave, certes, je l’étais, et fort, et connaissant déjà le fin du fin de l’escrime, italienne, française, espagnole… Margarita avait quatorze ans. C’était la plus mignonne, la plus jolie, la plus gracieuse des filles de Florence qui en comptait cependant de fameusement jolies… J’en devins amoureux fou !… Et voyez ma chance : elle aussi elle m’aimait. Mais la Margarita était aussi sage et vertueuse qu’elle était belle… et ce n’est pas peu dire. Moi, j’étais un honnête garçon. C’est vous dire que les choses ne traînèrent pas et qu’un bon mariage, chrétiennement célébré, nous unit à tout jamais.

Il poussa un rauque soupir et, en manière d’excuse :

– Je vous ai avertie, signora, dit-il, c’est une histoire très banale, comme vous voyez.

– Continue, dit doucement Léonora.

– Ce fut une année de félicités sans pareilles. Je ne vivais que pour Margarita, que j’adorais, comme je n’ai certes jamais adoré la Madone Sainte. Elle, de son côté, ne voyait que moi. Nul n’existait en dehors de moi. Et au bout d’un an – une éternité de bonheur – Margarita mit au monde un ange blond et rose, beau comme on n’en voit pas d’aussi beaux dans les tableaux de nos églises… Alors, signora, notre pauvre logis fut tout illuminé, ce fut comme un vrai paradis… Car, en plus de notre amour qui allait en augmentant – ce qui eût pu nous paraître impossible –, nous avions le doux regard, si bleu, si pur de notre petite Paolina qui éclairait notre intérieur comme un éclatant rayon de soleil. Nous avions son rire si frais, si innocent, qui était comme un chant d’oiseau si doux, si mélodieux, que la mère et moi nous étions pâmés, si bien que nous riions et pleurions tour à tour, sans savoir pourquoi… C’est bête ce que je vous dis-là, n’est-ce pas, signora ?…

– Non, dit gravement Léonora. Tu oublies, Saêtta, que je suis mère.

– C’est vrai, dit vivement Saêtta, pardonnez-moi, signora. C’est vrai que vous êtes mère… Je puis parler sans crainte… je serai compris.

– Oui, dit Léonora avec la même gravité.

– Tout de suite, reprit Saêtta, Margarita et moi nous nous mîmes à adorer l’enfant. A tel point, signora, qu’il me vint des idées auxquelles je n’avais jamais songé, ni Margarita non plus… Pour l’enfant, je m’avisai de trouver que le métier que je faisais était hideux. Je l’abandonnai. J’étais un vrai maître en fait d’armes. J’ouvris une académie. L’innocente créature, il faut croire, nous avait apporté la chance avec le bonheur. Mon académie prit. Je gagnais ma vie presque aussi bien qu’avec mon ancien métier. Avec le temps, ma réputation, qui commençait à se faire, s’agrandissant, je pouvais espérer trouver sinon la fortune, du moins l’aisance pour nos vieux jours, et amasser en plus une somme rondelette à donner en dot à notre Paolina quand elle serait en âge d’être mariée à son tour.

Il se laissa tomber lourdement sur un siège et souffla fortement.

– Repose-toi un peu, fit Léonora avec douceur. Il secoua la tête d’un air farouche.

– Ma Paolina allait atteindre ses quatorze ans. Elle était plus belle encore que sa mère. Nous en étions fous, et orgueilleux donc !… Quand elles sortaient ensemble, la mère, avec ces vingt-huit ans, paraissait la sœur de sa fille. Et on les admirait, on les respectait aussi, parce qu’elles étaient irréprochables… et parce que j’étais là, moi, et qu’on me redoutait. Toutes les deux, on les eût prises, l’une pour une fleur épanouie sous la caresse du soleil, l’autre pour un frais bouton prêt à s’épanouir à son tour… Moi, j’allais sur mes trente-deux ans. Mes affaires prospéraient. J’avais inventé un coup foudroyant qui faisait fureur. Je l’avais appelé la Foudre, en italien la Saêtta. En le démontrant, je ne manquais jamais de m’écrier : Ecco la Saêtta ! » Et le nom m’était resté. Et j’étais quasi célèbre sous ce nom-là. Tout me souriait. Entre ma femme et ma fille également belles, également adorées, quatorze années d’un bonheur surhumain s’étaient écoulées qui m’avaient paru brèves comme des journées de soleil… Cela ne pouvait pas durer.

Il se tut un instant, refoulant péniblement les sanglots qui l’étouffaient. Quand il se sentit plus calme, il reprit :

– Nous étions presque riches et, avec la fortune, l’ambition m’était venue… pour l’enfant, bien entendu. Un jour, jour de malheur, jour de malédiction, la princesse Fausta vit Paolina. L’enfant lui plut. Elle nous la demanda, assurant qu’elle ferait sa fortune et la marierait à quelque noble seigneur de son entourage. Pensez un peu, quelle aubaine inespérée pour nous !… Notre petite Paolina suivante d’une souveraine !… J’étais fou d’orgueil… la mère aussi d’ailleurs… La souveraine se montrait conciliante. En dehors de son service, nous pourrions voir l’enfant tant qu’il nous plairait, soit que nous allassions au palais, soit qu’elle vînt à la maison… Bref, nous fîmes cette impardonnable folie d’accepter. Pendant près d’un an, nous n’eûmes rien à regretter. La petite se déclarait heureuse. La souveraine était très sévère, très exigeante, paraît-il, mais, au demeurant, se montrait bonne et généreuse. Je la comblais de bénédictions… Fou ! triple fou !…

Il demeura un moment haletant, essuyant d’un revers de main machinal la sueur qui perlait à son front. Il fit un effort violent et continua d’une voix rauque :

– Un jour, nous arrivons au palais, Margarita et moi, pour voir la petite. Nous aimions à la voir dans son costume magnifique, au milieu de ces splendeurs… Nous étions aveugles, fous, fous à lier, je vous dis. Donc, nous arrivons. Bon. Qu’est-ce que nous voyons dans la cour d’honneur ?… Devinez un peu, signora.

– Je ne sais pas. Quelque tête sans doute.

– L’échafaud, signora, un bel échafaud, tout dressé… avec le bourreau qui, appuyé sur sa hache, attendait patiemment au pied de l’échelle raide. Et tout autour, les gentilshommes, pages, écuyers, dames d’atours, suivantes, servantes, hommes d’armes, tous et toutes. Et la souveraine, debout, impassible, à son balcon. Nous cherchons la petite des yeux. Nous ne la voyons pas. Je ne suis pas très tendre, signora, néanmoins, je poussais un rude soupir de soulagement. Je pensais que ce n’était pas là un spectacle à montrer à mon enfant et dans la candeur de mon âme, je remerciai la souveraine qui avait épargné le hideux spectacle d’une exécution capitale à ma Paolina si délicate, si pure.

Et Saêtta eut un éclat de rire de dément.

– Ah ! la bonté et la générosité de la souveraine !… Vous allez voir, signora, que je lui devais bien les remerciements que je lui adressais dans mon cœur… Savez-vous ce qui arriva ?

Et comme Léonora ébauchait un geste évasif :

– Ne cherchez pas, dit-il avec violence, vous ne trouveriez pas. Voici ce qui arriva : un homme, tout de noir vêtu, monta sur l’échafaud et, à voix haute, il lut un grimoire où je ne compris pas grand-chose, si ce n’est qu’il y était question d’une méchante et pernicieuse trahison, déjà magnanimement pardonnée une fois et plus méchamment renouvelée. Il y était question aussi d’exemple salutaire à donner et d’une tête à trancher devant toute la maison assemblée… Et tout à coup, comme un effroyable coup de tonnerre, Paolina, le nom de notre enfant, retentit sur nos têtes égarées !… C’était la condamnation à mort de notre enfant que nous venions d’entendre !… Cet échafaud ! c’était pour elle qu’il était dressé !… Ce bourreau ! elle qu’il attendait ?… Cette hache ? sur son cou si blanc qu’elle allait s’abattre !… elle, la chair de notre chair, notre sang, notre cœur, notre tout !… La fatalité implacable et aveugle nous avait amenés là, à point nommé, horreur !… épouvante !… folie !… pour que nous fussions témoins de l’exécution de l’infâme sentence !

– Horrible ! murmura Léonora émue.

– Vous entendez d’ici le double hurlement qui jaillit de nos poitrines oppressées… Je voulus m’élancer… Je fus saisi, maintenu, réduit à l’impuissance, malgré ma résistance désespérée… Alors, je me mis à genoux sur la terre, je criai, j’implorai, je menaçai, je pleurai… Et la mère, la douloureuse mère, fit comme moi… Elle se roula à terre, s’arracha les cheveux, se meurtrit le visage, et elle parlait, elle disait je ne sais quoi… des choses qui eussent attendri les pierres sans doute, car autour de nous on sanglotait, on criait grâce, merci… La souveraine demeura inflexible. Alors, je demandai, puisqu’il fallait du sang à la strige, qu’elle prît ma tête en échange de celle de mon enfant. Elle refusa.

« – Qu’on leur donne le corps pour qu’ils le fassent enterrer chrétiennement. C’est tout ce que je peux faire pour eux !

« Voilà ce que dit la généreuse, la magnanime, la noble, la sainte Fausta. »

Saêtta, les yeux exorbités, écumant encore au souvenir de l’épouvantable vision évoquée, se tut un moment, pendant lequel Léonora l’entendit râler, secoué de longs frissons. Et deux noms, comme une plainte déchirante, revenaient constamment à ses lèvres :

– Margarita !… Paolina !…

Peu à peu, le bravo se calma. Il redressa la tête. Sa physionomie reprit sa rude expression accoutumée. Seulement, il était très pâle et une lueur sinistre brillait dans ses yeux froids.

– Comment je sortis de là, emportant le corps de ma fille morte, et de ma femme évanouie ? Je ne sais pas… Ce que je sais, c’est que huit jours plus tard, Margarita, terrassée par la fièvre, Margarita qui n’avait pas cessé de délirer depuis l’effroyable minute où elle avait vu la tête de son enfant rouler sous la hache du bourreau, Margarita dormait de son dernier sommeil auprès de sa fille où je l’avais fait inhumer… J’étais seul au monde désormais.

– Comment as-tu pu résister ?…

– Signora, j’avais quelque chose de mieux à faire que de mourir.

– Oui, murmura Léonora, la vengeance !

Saêtta approuva doucement de la tête et reprenant son récit :

– Je désertai mon académie. Je perdis mes clients. Il fallut fermer. C’était la ruine. Je ne m’en souciais guère… Je guettais Fausta !… Pendant trois ans, je la guettai ainsi. J’avais dépensé tout ce que je possédais. Je dus reprendre mon ancien métier de bravo pour vivre. Cela m’était bien égal, maintenant. Un jour, c’était en l’an 1590, à Rome, j’appris que Fausta, condamnée à mort par la justice de Sixte Quint, allait porter sa tête sur l’échafaud. Ce n’était pas ce que j’avais espéré, ce n’était pas ce que j’attendais depuis trois ans. Mais enfin, il faut savoir se contenter de ce qu’on a. Je n’ai pas besoin de vous dire que je fus au premier rang devant l’échafaud, sur la place del Popolo… Je voulais voir, vous pensez… Fausta ne vint pas… Graciée, Fausta, libre !… J’eus une crise de désespoir qui faillit m’emporter… Mais j’eus une belle revanche : quelques jours plus tard, je faillis crever de joie… J’apprenais que Fausta avait un fils… Ce fils venait d’être emporté vers Paris par une des suivantes de Fausta : Myrthis… Je lâchai Fausta : elle ne m’intéressait plus. Et je me mis à la poursuite de Myrthis et du petit. Je les rattrapai en route. Vous comprenez, signora, si Fausta ne m’intéressait plus, c’est que j’avais entrevu quelle plus belle et plus complète vengeance, par son fils, j’allais pouvoir tirer d’elle.

Léonora, d’un signe de tête, manifesta qu’elle avait bien compris. Le bravo lui apparaissait sous un jour inconnu jusque-là et elle l’étudiait passionnément.

Saêtta s’était complètement repris. Sa haine s’était retrempée, pour ainsi dire, et avait repris de nouvelles forces à ce rappel de souvenirs douloureux qui avaient réveillé en lui des sentiments humains qu’il croyait sans doute à jamais étouffés.

Il était redevenu, dans toute l’acception du mot, l’homme de la vengeance. Une joie funeste luisait dans ses yeux froids et durs. Un sourire terrible retroussait sa moustache hérissée. Le souvenir de la mise à exécution de ses projets de vengeance le faisait se délecter âprement, avec une force d’autant plus impétueuse encore, qu’il avait palpité, sangloté, souffert au souvenir de son bonheur écroulé.

Il reprit, avec de sourds grondements dans la voix :

– Je passai deux ans à guetter Myrthis et le petit. Elle le gardait bien, c’est une justice à lui rendre. Mais la haine, voyez-vous, est autrement forte, tenace, vigilante et adroite aussi que l’amour ou l’amitié. Au bout de deux ans, ma patience fut enfin récompensée. Une occasion propice, une distraction de Myrthis… il n’en fallut pas plus : le fils de Fausta était entre mes mains.

Il eut un éclat de rire strident. Sans doute, il se revoyait emportant l’innocente victime qu’il avait choisie et condamnée. Il continua, et cette fois, si froide était la voix, si implacable l’expression haineuse, si féroce le sourire que, toute cuirassée qu’elle fût, Léonora se sentit frissonner :

– Vous comprenez ?… Dès que j’appris que Fausta avait un enfant, la bonne idée jaillit de mon cerveau. Et je me dis : Fausta a tué mon enfant, je tuerai le sien. Je le tuerai comme elle a tué ma fille, c’est-à-dire que c’est sur un échafaud et de la main du bourreau que mourra le fils de Fausta comme est morte ma fille Paolina.

Il se renversa sur le dossier de son siège et, les yeux mi-clos, d’un air rêveur :

– Le rêve serait d’amener Fausta à assister à l’exécution comme j’ai assisté, moi, à celle de mon enfant !… Mais diable !… Où est Fausta ?… Et puis… Bah ! Il faut savoir se contenter de ce qu’on a. Je la trouverai… plus tard… je lui porterai la bonne nouvelle.

Il se secoua comme pour jeter bas des pensées importunes et, fixant Léonora :

– Ce fils de Fausta, signora, je l’ai élevé avec presque autant d’amour que ma Paolina (et avec un sourire amer), pas tout à fait de la même manière, cependant. J’en ai eu des soucis ! j’ai passé par bien des transes !… Croiriez-vous que j’ai passé des nuits et des nuits à le veiller, comme une mère, alors qu’étant petit, il fut pris d’une mauvaise fièvre qui faillit l’emporter ?… Croiriez-vous que j’ai fait brûler des cierges pour obtenir du Ciel son rétablissement ?… Dieu me devait cette joie. Il l’a compris, allez, et il me l’a donnée… Aujourd’hui, le fils de Fausta a vingt ans… C’est un rude compagnon, bâti à chaux et à sable, ne redoutant rien ni personne… C’est aussi un rude sacripant !…

Ici, une expression de contrariété se répandit sur son visage, et, sur le ton du regret :

– Pas aussi accompli que je l’eusse souhaité… et c’est ce qui me navre. Mais c’est en cela surtout que j’ai eu le plus de mal… Tout enfant, déjà, je ne sais quel instinct le faisait se révolter contre les idées que je m’efforçais de lui inculquer. Vous disiez tout à l’heure : « Bon chien chasse de race. » C’est très vrai, signora. Mais celui-là, je crois, tiendrait plutôt de son père… sous certains rapports, du moins. Enfin, que voulez-vous, j’ai fait du mieux que j’ai pu, et ce n’est pas ma faute si je n’ai pas mieux réussi. Tel qu’il est cependant : voleur, assassin à gages, rebelle à toute autorité autre que la sienne, ne connaissant d’autre loi que son caprice, en lutte ouverte avec le guet, il est mûr pour le gibet, le bourreau peut le cueillir… et j’avais espéré que cette nuit ce serait chose faite.

– Et c’est pour cela que tu avais prévenu le grand prévôt ?

– Oui, signora !…

– Ce qui a été manqué cette nuit peut se recommencer, dit Léonora en le regardant en face.

Saêtta secoua la tête et :

– Non, signora, dit-il. Jehan n’est pas de ceux qui se laissent prendre deux fois de suite au même piège. Il est même extraordinaire que nous ayons pu l’amener là une fois… encore avons-nous échoué à la dernière minute.

Léonora ne put réprimer un geste de contrariété.

– Oui, dit froidement Saêtta, ce qui vous chiffonne, c’est le roi. Patience, signora, ce n’est là que partie remise. Si j’étais aussi sûr de réussir ma vengeance que vous pouvez être sûre, vous, d’être débarrassée du roi, avant peu…

– Que veux-tu dire ? fit vivement Léonora. As-tu appris quelque chose ?

– Non, rien, signora… Seulement, si j’en crois ce que j’entends chuchoter de différents côtés, les jours du roi sont comptés. Il est condamné. Par qui ?… Pourquoi ?… Comment ?… C’est ce que nul ne sait ou du moins ne dit. Mais la conviction de chacun est qu’Henri de Navarre n’a pas longtemps à vivre.

– C’est vrai, dit Léonora avec un calme effrayant. C’est ce que tout le monde chuchote à la cour… Le roi lui-même, à tout propos, parle de sa mort prochaine.

– Vous voyez bien !… Quoi qu’il en soit, je vous ai aidée dans cette affaire et suis encore prêt à vous aider le cas échéant. Et tenez, j’y songe, n’avez-vous pas entendu dire qu’un astrologue a prédit que le roi mourrait à la première grande cérémonie qu’il donnerait ?

– Crois-tu donc réellement à ces histoires d’astrologues et de magiciens ? demanda Léonora avec un dédain trop accentué pour n’être pas un peu affecté.

– Si j’y crois, Cristo santo !… Vous n’y croyez donc pas, vous, signora ? s’écria Saêtta sincèrement surpris.

– Pas trop, je l’avoue.

– Vous avez tort, signora, dit gravement Saêtta. Le roi y croit, lui. A telles enseignes que, dit-on, c’est pour cela qu’il a toujours refusé de consentir à la cérémonie du sacre de la reine Maria, son épouse. Il est convaincu qu’il n’y survivra pas.

Léonora écoutait avec un intérêt qui constituait le plus flagrant démenti au scepticisme qu’elle avait cru devoir afficher. Et en même temps, elle réfléchissait.

– Où veux-tu en venir ? fit-elle.

– A ceci, signora, c’est que lorsqu’on veut faire aboutir certaines entreprises capitales, il est bon de mettre tous les atouts dans son jeu.

– Eh bien ?

– Eh bien, vous qui possédez toute la confiance de la reine, vous devriez la pousser à obtenir du roi qu’elle soit sacrée. Il est impossible de trouver une plus grande cérémonie, je suppose. Ce sera la réalisation de la première partie de la prédiction… Une chance de plus dans votre jeu, signora. Vous aurez les astres et les esprits avec vous et pour vous. Et quant à la deuxième partie de la prédiction, avec un peu d’adresse et d’audace, on peut aider le destin, que diable !

Léonora rêvait. Peut-être les paroles du bravo concordaient-elles avec des réflexions qu’elle avait déjà faites.

– Peut-être as-tu raison, dit-elle enfin. Mais le roi n’est pas facile à décider… Quand il ne veut pas… il ne veut pas.

– Bah !… dit Saêtta en souriant, on dit que ce que femme veut, le diable le veut. A plus forte raison le roi qui n’est pas le diable. Mais, pour en revenir à Jehan, le voir condamner comme régicide, c’était superbe !… Jamais je n’aurais osé espérer pareil raffinement de vengeance… songez un peu aux supplices qui l’attendaient !… (Et avec un affreux soupir.) Quel malheur que la chose n’ait pas réussi !… Jamais je ne trouverai quelque chose d’aussi beau, d’aussi complet !…

Léonora le regarda. Il paraissait vraiment désespéré. Elle demeura impassible. Que lui importait le sort de Jehan ? Curieusement, elle s’informa :

– Et maintenant que vas-tu faire ?

Il la regarda d’un air étonné et, avec une résolution farouche :

– Mais… toujours la même chose, dit-il. Le pousser au-devant du bourreau. (Et avec un haussement d’épaules.) Que voulez-vous, signora, c’est une idée que j’ai bien ancrée là. (Il se touchait le front.) Rien ne m’en fera démordre. Je l’ai sauvé de la mort quand il était petit. Aujourd’hui qu’il est homme et de taille à se défendre, je vous jure, si je le voyais dans quelque périlleuse situation, je n’hésiterais pas à risquer ma peau pour le tirer d’affaire… Si quelqu’un menaçait son existence, je tuerais celui-là de ma propre main et sans miséricorde.

Et sur un ton terrible qui n’admettait pas de réplique :

– Jehan doit périr sur l’échafaud… C’est là qu’il périra. Jehan doit mourir de la main du bourreau. Et, moi vivant, nulle autre main ne lui portera le coup mortel. Moi vivant, nul ne pourra le soustraire au sort que je lui ai fixé !

Il y avait comme une sourde menace dans l’intonation de ces paroles. Léonora n’y prêta pas garde, ou la dédaigna.

– C’est ce que j’ai voulu dire, fit-elle tranquillement. Comment comptes-tu le livrer au bourreau ?

Saêtta eut un sourire livide.

– Voici mon nouveau projet, dit-il. Je vais mettre Jehan sur la piste du trésor de sa mère… ou, pour mieux dire, de son trésor, car sa mère le lui a légué. Bien entendu, il ignorera la vérité. Pour lui, il s’agira d’une somme à soustraire… d’un vol, pour appeler les choses par leur nom. Ceci sera dur à obtenir de lui, car il a ses idées… mais c’est mon affaire, c’est à moi de le décider. Lorsqu’il le sera, ce trésor que nul n’a pu trouver, il le découvrira, lui, je vous en réponds. Alors…

– Alors ?

– Vous interviendrez, vous, signora. Comment ? C’est votre affaire. (Il eut un sourire narquois.) Moi, je m’en rapporte à vous. Je suis sûr de ce qu’il aura trouvé, lui, vous saurez vous arranger pour le faire entrer dans vos coffres… Seulement, maintenant que vous savez quel est le but que je poursuis (sa voix se fit rude), je compte sur vous pour le faire délicatement cueillir au bon moment. Pris en flagrante tentative de vol, son compte sera bon… Qu’il soit condamné comme régicide ou comme voleur, pourvu qu’il soit condamné, c’est tout ce que je demande, moi.

Léonora réfléchissait profondément :

– Pourquoi, dit-elle au bout d’un instant, pourquoi ne pas le faire arrêter dès maintenant ? Ce serait plus simple, il me semble.

– Vous n’avez donc pas compris, signora ? Je ne veux pas qu’on l’envoie pourrir dans un cachot, moi !… Je veux une condamnation en bonne et due forme… avec une belle exécution publique !

– Ne sais-tu pas, dit Léonora avec un sourire livide, qu’on peut toujours s’arranger ?

– Non, par le diable ! Je veux que la condamnation soit méritée !… Je veux que le populaire qui se pressera sur le passage du condamné puisse justement lui reprocher son crime !… Et puis (il eut un sourire goguenard) vous oubliez le trésor, signora ! Le précieux, le merveilleux, le prodigieux trésor !… Si vous faites coffrer Jehan tout de suite, qui donc, je vous le demande, ira vous le dénicher, ce mignon trésor ?

– C’est juste ! fit Léonora convaincue. Alors, pour arriver au résultat que tu désires, c’est-à-dire à la condamnation de Jehan, je suis obligée de faire intervenir la reine et de lui donner, à mon tour, ce trésor.

– Ceci vous regarde, dit froidement Saêtta. Et en lui-même il songeait :

– Beau sacrifice, ma foi… Comme si je ne savais pas que ces millions ne feront que passer dans les coffres de la reine pour tomber immédiatement dans les tiens !

Léonora reprit très sérieusement :

– Oui, je ne vois que ce moyen de te satisfaire. Je l’emploierai donc. Tu vois, Saêtta, que l’or ne m’éblouit pas autant que tu le pensais.

Saêtta s’inclina profondément en signe d’admiration. En réalité, il dissimulait un sourire railleur. Et en se redressant, il dit d’un air pénétré :

– Vous êtes tout le désintéressement et toute la générosité aussi, signora.

Léonora prit une bourse convenablement garnie et la tendit au bravo, qui la fit disparaître prestement, en disant :

– Quand ton fils sera décidé à chercher ce trésor, tu m’aviseras… Je crois… oui, je suis sûre que tu auras la joie de voir s’accomplir ta vengeance, telle que tu l’as rêvée. Va, Saêtta, va.

Saêtta s’inclina avec cette élégance cavalière, un peu narquoise, qui lui était personnelle et sortit sans ajouter une parole.

Quant à Léonora, elle appuya le coude sur une petite table, placée à son côté, laissa tomber sa tête dans la main, et les yeux perdus dans le vague, impénétrable, elle demeura seule, rêvant, combinant des choses qu’elle seule savait.

q

Chapitre 21

Dame Colline Colle n’avait jamais été jolie, ce dont elle gardait une sourde rancune à tout l’univers. On pourrait aussi bien dire qu’elle n’avait jamais été jeune. Elle n’avait pas quarante-cinq ans et elle paraissait dix ans de plus. Il semble qu’il en avait toujours été ainsi.

Hypocrisie : tel est le mot synthétique capable d’exprimer sa véritable personnalité. Hypocrisie inconsciente, cela va de soi, et vous l’eussiez fort étonnée et indignée en lui reprochant ce vice. Il n’en est pas moins vrai que son existence était une perpétuelle comédie qu’elle jouait à Dieu et au diable, à tous et à elle-même.

Elle était sincèrement et naïvement croyante. Sa conception de la religion se bornait à ceci : terreur intense du diable et de ses suppôts, crainte permanente du péché mortel qui pouvait l’envoyer griller, durant des éternités, au plus profond des enfers. Il va sans dire que le confesseur jouait dans sa vie un rôle prépondérant.

Colline Colle avait passé la matinée à surveiller la réparation des dégâts causés par la violente intrusion de ceux qu’elle appelait : le seigneur masqué et ses trois acolytes.

Après avoir expédié à la hâte un frugal repas, elle vint s’installer près de la fenêtre qui donnait sur la rue. Là, tout en ayant l’air de s’activer à de menus travaux de couture, elle pouvait guetter le passage du moine. Et, en même temps qu’elle surveillait la rue, elle dressait ses batteries en vue de la lutte qu’elle allait soutenir avec son confesseur. Car, pour elle, une confession était un véritable duel dont elle devait sortir triomphante, c’est-à-dire absoute.

Cependant, l’après-midi s’avançait et le moine ne paraissait pas. La matrone s’inquiéta. Allait-elle être obligée de se mettre à sa recherche ? Précisément parce qu’elle attachait une grande importance à cet entretien, elle tenait à ne pas paraître l’avoir cherché. Et puis, que de temps perdu ! Et l’impatience la rongeait. Et le chiffon de papier qu’elle froissait dans la poche de son tablier était là, pour stimuler encore cette impatience.

Enfin, passé trois heures et demie, le moine parut dans la rue. Et justement, comme par hasard, il s’arrêta devant sa maison. Elle s’empressa de lui faire signe et courut ouvrir la porte qu’elle verrouilla soigneusement derrière lui, dès qu’il fut entré.

Le moine était très complaisant. Colline Colle le savait. Elle constata avec satisfaction qu’il ne s’était pas fait répéter l’invitation. Vivement, en lui prodiguant les marques de respect, elle lui avança un fauteuil dans lequel il se laissa tomber lourdement. Et, tout de suite, avec son gros rire qui secouait son énorme bedaine, avec ce sans-façon qui le caractérisait, il s’écria de sa voix basse profonde :

– Justement, quand vous m’avez appelé, ma digne dame, j’étais en train de me demander si je ne trouverais pas quelque âme charitable qui m’offrirait un rafraîchissement. Il fait une soif intense… et si vous avez encore de ce petit saumurais dont vous me fîtes goûter certain jour…

Déjà Colline Colle volait, apportait une bouteille poussiéreuse et un verre qu’elle remplissait à ras bord.

Mais le moine était galant. Il jura qu’il ne tremperait pas ses lèvres dans ce nectar si son hôtesse ne choquait son verre contre le sien. La matrone se fit tirer l’oreille, comme de juste. Mais enfin, sur l’insistance du digne père, et pour ne pas le désobliger, elle consentit à apporter un deuxième verre que le moine remplit jusqu’au bord, sans écouter ses protestations. En même temps, comme elle connaissait la légendaire goinfrerie de Parfait Goulard, elle avait apporté une moitié de flan qui lui restait de la veille et qu’elle avait confectionné pour demoiselle Bertille, plus quelques menues pâtisseries que le père se mit à dévorer sans désemparer.

Tout ceci était comme la mise en scène de l’assaut que les deux adversaires allaient se livrer.

Chacun d’eux, on le sait, avait son but qu’il cherchait à atteindre sans le laisser deviner à l’autre. Tous les deux, au fond, étaient enchantés de ce que leur rencontre paraissait être le produit d’un hasard fortuit.

Colline Colle, par son empressement à satisfaire sa gourmandise, espérait se concilier les bonnes grâces et l’indulgence du confesseur.

Parfait Goulard ne se doutait pas que la matrone avait un service à lui demander. Mais il la connaissait bien. Et il se disait que quelques verres de vin mousseux et pétillant aideraient puissamment à lui délier la langue.

Il avait pour principe de laisser parler les gens et ne leur posait de questions que lorsqu’il lui était absolument impossible de faire autrement. Il se garda donc bien de faire allusion à Bertille et se mit à parler de choses et d’autres, attendant que la matrone vint d’elle-même au sujet qui l’intéressait.

Colline Colle, elle, n’avait pas la même patience, ni la même diplomatie. Elle avait hâte de connaître la valeur de ce morceau de papier qui lui brûlait la cuisse, à ce qu’il lui semblait. Elle prit donc son air le plus contraint et le plus mystérieux et attaqua :

– Mon père, je suis bien aise du hasard qui vous a amené devant ma maison. Il s’est passé chez moi des choses graves, sur lesquelles je suis désireuse de vous consulter.

Parfait Goulard ne sourcilla pas. Et avec sa bonhomie :

– Parlez, ma chère dame, dit-il. Je mets mes faibles lumières à votre service.

– C’est que, fit la matrone, plus mystérieuse que jamais, il s’agit de choses graves, sur lesquelles il est indispensable que le secret le plus absolu soit gardé.

De plus en plus conciliant, le moine proposa lui-même :

– Désirez-vous que je vous entende sous le sceau de la confession ?

– Ce serait préférable, en effet, dit Colline Colle avec empressement. Parfait Goulard se redressa dans son fauteuil. Il prit l’air grave et digne qui convenait, croisa les mains sur sa bedaine et, avec toute l’onction désirable :

– Qu’il soit fait ainsi que vous le désirez. Parlez, mon enfant, je vous écoute.

On se doute bien que Colline Colle connaissait à fond tous les rites particuliers à chaque acte religieux. Elle n’avait aucun motif de se défier du religieux. Mais elle tenait à bien établir qu’il s’agissait d’une bonne confession, bien en règle, capable, par conséquent, de fermer à tout jamais les lèvres du prêtre sur ce sujet. Et la confession ne lui eût pas paru valable si elle n’avait été accomplie dans les formes prescrites.

En conséquence, si grande que fût son impatience d’aborder le sujet qui lui tenait à cœur, elle sut se résigner à patienter encore quelques minutes. Humblement, ainsi qu’il convient à une pénitente, elle se mit à genoux sur un carreau, à côté du moine, prit une mine de circonstance, se signa, joignit les mains avec ferveur et entama le Confiteor.

Elle n’oublia aucun détail et le prêtre lui donna la réplique avec la gravité voulue. Quand tout fut terminé et bien en règle, elle commença :

– Il faut d’abord que je vous dise qu’il est arrivé un grand malheur à ma jeune locataire. Vous savez, cette jeune fille à laquelle le roi s’intéressait ?… Oui !… Eh bien, on l’a enlevée la nuit dernière.

Elle fit le récit de l’enlèvement de Bertille. A part certains petits détails qu’elle passa sous silence et d’autres qu’elle modifia légèrement de façon à se poser en victime elle-même ; à part qu’elle négligea de dire qu’elle avait écouté l’entretien du ravisseur avec sa victime, ce récit était exact.

Fidèle à son système, Parfait Goulard la laissa parler sans l’interrompre, approuvant par-ci par-là d’un mot bref, le plus souvent par des hochements de tête. Quand il vit qu’elle avait fini, il essaya à son tour, par quelques questions insidieuses, de percer la personnalité du ravisseur masqué.

Mais ceci rentrait dans la catégorie des choses que la matrone avait intérêt à garder pour elle. Parfait Goulard n’en put rien tirer. Il se persuada qu’elle n’en savait pas plus qu’elle ne disait et n’insista pas.

Alors elle entama la partie la plus importante de sa confession :

– Quand les malandrins furent partis, je restai longtemps à me remettre de mon émotion. Le coup était rude pour une faible femme comme moi. Quand je fus tout à fait remise, je songeai que tout était resté sens dessus dessous chez ma locataire. Vous savez que je suis bonne ménagère. Je montai, dans l’intention de mettre un peu d’ordre. Et tout à coup je pensai que je pourrais peut-être trouver des papiers susceptibles de mettre sur la trace de l’homme masqué. C’était une indiscrétion assurément, mais le salut de la pauvre jeune fille en dépendait peut-être. Puis, qui sait, je pouvais peut-être trouver des indications très utiles pour le roi, qui s’intéressait si vivement à elle qu’il était venu la voir vers les neuf heures du soir… (Et de son air le plus ingénu.) C’était peut-être mal, cela, mon père ?

– Non, mon enfant, dit gravement Parfait Goulard, puisque ce que vous en faisiez était dans une bonne intention. Mais vous dites que le roi est venu le soir ?

– Oui, mon père. A telles enseignes qu’il est bien resté une heure enfermé seul avec elle.

Parfait Goulard ne dit rien, mais il eut un sourire égrillard. Colline Colle vit le sourire et :

– Non, dit-elle avec un cynisme inconscient, ce n’est pas ce que vous pensez !… Cette jeune fille à qui on ne connaissait pas d’autre nom que celui de Bertille, savez-vous qui elle est, mon père ?… La propre fille du roi !… Qui l’eût dit !…

– Que m’apprenez-vous là ! s’écria le moine d’un air incrédule. Colline Colle vit qu’il doutait. Pour le convaincre, elle n’hésita pas à révéler dans tous ses détails le contenu du mémoire de Blanche de Saugis. Elle n’avait aucun intérêt direct à garder le secret qu’elle avait surpris. En revanche, elle trouvait une magnifique occasion de faire marcher sa langue. Elle n’eut garde de la laisser passer.

Parfait Goulard, lui, tout en conservant la contenance digne et réservée du confesseur, écoutait de ses vastes oreilles grandes ouvertes. Il commençait à se dire qu’il n’aurait pas perdu son temps en confessant la mégère.

Quand elle eut épuisé ce sujet passionnant, elle aborda la partie la plus épineuse, celle qui l’intéressait le plus, celle pour laquelle avait été préparée cette parodie de confession. Elle aborda enfin la question du trésor.

– Ce n’est pas tout, dit-elle. Parmi ces papiers, j’ai trouvé une lettre signée de ce comte de Vaubrun, vous savez, le fiancé de la dame de Saugis. Dans cette lettre, le comte de Vaubrun annonce l’envoi de documents précieux… Ces documents, paraît-il, font connaître l’endroit exact où est enfoui un fabuleux trésor appartenant à une souveraine qu’il appelle… Fausta.

Si maître de lui qu’il fût, le moine bondit. Il était si loin de s’attendre à une révélation de cette importance ! Il se reprit immédiatement du reste et, se rasseyant :

– Vous dites ?… fit-il d’une voix qui tremblait un peu. Répétez.

Colline Colle, si futée, si matoise, se méprit sur le sens de cette émotion. Elle crut à de la surprise provoquée par ce nom de Fausta et complaisamment, elle expliqua :

– Oui, c’est un nom bizarre, que je n’avais jamais entendu prononcer. Cependant je suis bien sûre que c’est ce nom-là : Fausta… Je l’ai bien retenu, allez.

Parfait Goulard s’était complètement ressaisi. Il réfléchissait maintenant. Est-ce que le hasard allait le mettre enfin sur la trace du trésor tant cherché ?… Il se morigénait aussi parce qu’il avait failli se trahir. Mais à présent, il entrevoyait quelle attitude il convenait de prendre. Son visage se fit soudain sévère, sa voix devint froide, le ton impérieux, et il dit :

– Continuez. Vous dites qu’il était question de documents faisant connaître l’emplacement d’un soi-disant trésor, n’est-ce pas ?

– Oui, mon père, fit la matrone vaguement inquiète de ce changement de manières.

– Et n’y avait-il pas d’autres noms ? fit le moine de plus en plus sévère, rappelez-vous bien.

– Si fait ?… Un autre nom aussi bizarre : Myr… this… Oui, c’est bien cela, Myrthis. Et puis un nom plus chrétien, celui-là : Pardaillan… Ah ! et puis aussi encore un nom bizarre, diabolique… attendez… Sa… Saêtta ?… Mais qu’avez-vous donc mon père ?… Vous m’effrayez.

De fait, l’attitude énigmatique du moine commençait à l’inquiéter sérieusement. Ce fut bien pis lorsqu’elle l’entendit lui dire, et de quel ton, grand Dieu :

– Prenez garde, mon enfant, c’est très grave ce que vous me révélez là !…

Parfait Goulard se redressa. Son visage, jusque-là doux et indulgent, exprimait une sourde terreur qui fit passer le frisson de la petite mort sur l’échine de la mégère. Et d’une voix imposante qui parut terrible à son oreille déjà terrifiée :

– Prenez garde, répéta-t-il. C’est à Dieu que vous parlez… Dieu qui sonde les cœurs et sait lire les plus secrètes pensées. Répondez-moi donc comme vous répondriez à Dieu… Ces documents, vous les avez pris… n’est-ce pas ?

– Hélas ! gémit la matrone dont les dents s’entrechoquaient, j’en ai pris un pauvre petit… que je voulais vous demander de me traduire, vu qu’il est écrit en latin, je crois.

– Bien, dit le moine dont la figure se fit plus lugubre, le ton plus menaçant. Je vous adjure de me dire exactement ce qu’il y avait dans cette lettre… Et songez, malheureuse, qu’il y va de votre salut… le plus petit mensonge, la moindre réticence… et vous allez tout droit rôtir au plus profond des enfers !…

Du coup, Colline Colle s’écroula. Ce coup imprévu l’assommait. Quoi ?… Qu’y avait-il ?… Qu’avait-elle dit ?…, Pourquoi cette horrible menace de l’enfer ?… Elle ne savait pas. Ce qu’elle savait bien, par exemple, c’est qu’elle ne se sentait plus une goutte de sang dans les veines… c’est qu’elle s’étranglait, qu’elle suffoquait.

Le moine comprit que, s’il ne la rassurait pas un peu, il n’en tirerait rien.

– Allons, dit-il plus doucement, vous n’avez peut-être péché que par ignorance. S’il en est ainsi, vous n’êtes pas indigne de pardon. Mais il faut que je sache, et pour savoir, il faut que vous me disiez tout. Parlez donc, mon enfant !… Allons, du courage !… Dieu est miséricordieux, vous le savez.

Réconfortée, la matrone put parler. Et je vous réponds qu’elle ne cherchait pas à ruser maintenant. Elle voyait l’enfer béant devant elle, prêt à l’engloutir, et cette vision affreuse suffisait à éloigner toute velléité de mensonge.

– Donc, mon père, dit-elle d’une voix tremblante, la lettre de ce comte de…

– Ne prononcez pas ce nom ! interrompit le moine d’une voix tonnante.

La matrone sursauta et considéra Parfait Goulard d’un œil effaré.

– Continuez, fit celui-ci rudement.

– La lettre donc, reprit-elle en avalant péniblement sa salive, annonçait l’envoi de documents relatifs à un trésor. Ces documents, je vous l’ai dit, étaient précieux en ce qu’ils dévoilaient l’endroit où est enfoui le trésor. Quant au trésor lui-même, il appartenait à cette souveraine…

– Ne prononcez pas ce nom ! interrompit encore le moine d’une voix si terrible que Colline Colle gémit :

– Doux Jésus, c’est fini, je suis damnée !…

– Continuez.

– Cette souveraine léguait ce fameux trésor à son fils… un fils qu’elle avait eu d’un seigneur… faut-il dire le nom, mon père ?

– Non, malheureuse ! tonitrua Goulard.

Encore un coup, Colline Colle courba l’échine, se frappa la poitrine à coups de poing énergiques, en marmottant des mea culpa ! Et elle reprit :

– Cet enfant avait été emmené en France par une suivante de cette souveraine. Cette suivante – ah ! je ne dis pas le nom, cette fois-ci !…

– Vous faites bien, mon enfant, continuez. La suivante avait donc emmené l’enfant en France. Pour l’élever sans doute ?

– Oui, mon père. Et cet enfant lui fut volé par un sacripant que le comte croyait deviner. Un nommé…

– Ne prononcez pas ce nom, vous dis-je ! Vous voulez donc être damnée ?

– Jésus, mon Dieu ! sainte Vierge ! sainte Brigitte, ma patronne ! ayez pitié de moi, pauvre pécheresse !

– L’enfant lui fut donc volé. Que fit alors cette suivante ?

– Elle se tua de désespoir, mon père.

– Qu’elle aille à tous les diables d’enfer ! lança le moine à toute volée. Ne savait-elle pas, cette chienne enragée, que notre sainte mère l’Eglise interdit le suicide ?

– Je n’y suis pour rien ! gémit Colline Colle dont la raison commençait à chanceler.

– Je le sais, répondit Goulard, et c’est fort heureux pour vous. Sans quoi vous seriez damnée comme elle. Donc elle se tua, cette diablesse. Et que fit-elle avant de se tuer ?

– Elle porta à ce comte dont je ne dois pas dire le nom les papiers relatifs au trésor.

– Pourquoi à ce comte ? demanda Goulard qui suivait la vérité à travers toutes ces interruptions destinées à affoler la matrone.

– Parce que ce comte était un ancien serviteur de la souveraine et qu’il était, de plus, un ami du père de l’enfant.

– Bon, je comprends ! Le comte devait garder les papiers pour les remettre au père de l’enfant… Mais le comte s’est tué volontairement – et qu’il aille à tous les diables, lui aussi ! – en sorte que les papiers sont restés chez sa fiancée, laquelle les a légués à sa fille, où vous les avez vus… Est-ce bien tout ?

– C’est tout, mon père ! Je le jure par les plaies du Christ.

– Je vous crois… Mais ce que vous ne savez pas, vous, et que je sais, moi, parce que j’ai étudié des livres sacrés qu’il n’est pas donné aux profanes de feuilleter, ce que je devine par les noms maudits que vous avez eu la fatale imprudence de prononcer, c’est que tout ceci est un conte diabolique… Diabolique, entendez-vous, malheureuse ?… Ah ! j’ai bien peur que vous ne soyez irrémissiblement damnée !

– Pourquoi ? Qu’ai-je donc fait de si abominable ? larmoya Colline Colle.

– Ce que vous avez fait, malheureuse ?… Montrez-moi d’abord ce papier… Il est possible après tout, que je me trompe.

Colline Colle, qui était toujours à genoux, s’accroupit sur les talons, se fouilla précipitamment, prit le malencontreux papier, cause de sa damnation peut-être, et le tendit du bout des doigts en donnant de bonne foi et de confiance des signes de terreur et de répulsion manifestes.

Parfait Goulard le prit du bout des doigts, lui aussi, et n’y jeta qu’un coup d’œil. Aussitôt, comme si ce bout de papier avait été un tison ardent, il le laissa tomber en poussant un grand cri. D’un mouvement brusque et violent, il envoya rouler le fauteuil derrière lui, et d’un bond il s’éloigna du papier fatal, comme s’il s’était trouvé soudain en présence de quelque reptile venimeux. En même temps il beuglait, avec des gestes d’exorciste :

– Vade retro, Satanas !… Vade retro !…

Colline Colle s’était écroulée la face contre terre. Elle n’avait plus une idée nette dans la tête. Elle ne songeait pas à s’éloigner du diabolique papier. Elle n’en aurait pas eu la force, du reste. La terreur dominait tout autre sentiment chez elle et la paralysait. Elle se frappait énergiquement la poitrine et aux Vade retro ! du moine, elle répondait par des :

– Mea culpa !… Mea maxima culpa !

– Ah ! je l’avais bien deviné ! tonitrua Parfait Goulard. Savez-vous ce que c’est, malheureuse, cette souveraine ? Savez-vous ce qu’est sa suivante ?… Deux diablesses !… Entendez-vous ? deux diablesses !

– Grâce ! implora la matrone sans savoir ce qu’elle disait.

– Savez-vous ce qu’est ce sacripant qui a soi-disant enlevé l’enfant ?… Un démon !… Un démon de l’enfer !

– Pitié ! râla Colline Colle.

– Savez-vous ce qu’étaient ce comte et son ami, ce soi-disant père de l’enfant ?… Deux damnés !… qui avaient vendu leur âme à ces deux diablesses ! continua Goulard implacable.

– Jésus, mon doux Seigneur, pitié, miséricorde, hoqueta la vieille, éperdue.

– Savez-vous enfin, termina le moine d’une voix qui grondait, savez-vous ce que c’est que ce papier ?… Le pacte infernal signé par les deux damnés avec Satan !…

Cette fois, Colline Colle ne bougea plus et ne dit plus rien. Elle était évanouie.

« Ouais ! songea Parfait Goulard en la contemplant d’un air dépité, aurais-je été trop loin ? »

Et haussant les épaules d’un air détaché :

« Bon ! la leçon lui profitera. Je suis bien sûr, maintenant, qu’elle ne sera pas tentée de raconter cette histoire à d’autres. »

Et posément, sans hâte aucune, froidement, il s’en fut chercher un des verres à moitié plein de vin et le jeta au visage de la matrone qui ouvrit un œil.

– Allons, dit-il avec douceur, debout, mon enfant, je vois bien que vous n’avez péché que par ignorance.

Dès l’instant qu’on lui faisait espérer qu’il était possible de la tirer des gouffres de l’enfer entrevu, Colline Colle retrouva des forces et se releva comme on le lui commandait. Mais ses jambes vacillaient et ses yeux imploraient encore grâce.

– Vite, dit le moine, donnez-moi de l’eau bénite, que je purifie ces lieux.

La matrone se rua dans sa chambre et apporta le bénitier qu’elle avait à la tête de son lit.

Le moine trempa ses doigts dans l’eau et à grand signe de croix, en marmottant des prières, il aspergea la vieille qui s’était mise dévotement à genoux, la pièce dans tous les sens, et le fameux papier.

Quand ce fut fait, un soupçon traversa l’esprit du moine et, fixant sur elle des yeux étincelants :

– Faites attention, dit-il, d’une voix qui ranima ses transes, si vous avez un autre pacte pareil et que vous le gardiez, maintenant surtout que vous savez…

– Sur le salut de mon âme, interrompit Colline Colle avec une sincérité qu’il n’était pas possible de suspecter, je jure que je n’en ai pas pris d’autres !…

– Je vous crois… De même que j’espère, pour vous, que vous n’avez pas lu les autres papiers semblables à celui-ci.

– Comment aurais-je pu les lire ?… puisqu’ils sont écrits dans une langue que je ne connais pas.

– C’est juste ! dit gravement Goulard.

Rassurée encore une fois, Colline Colle guigna du coin de l’œil le papier. Elle n’oubliait pas que ce maudit papier avait failli causer sa damnation et elle se demandait avec terreur s’il allait rester là. Aussi, prenant son courage à deux mains, elle demanda timidement :

– Mon père !… Et ce papier de l’enfer ?…

– Il faut le brûler, dit péremptoirement le moine.

Colline Colle eut un recul épouvanté et, joignant les mains, elle insinua :

– Ne vous semble-t-il pas qu’un prêtre seul peut, sans danger pour son salut, risquer une opération si délicate ?

– Soit, condescendit généreusement le moine, je le brûlerai donc moi-même. Et pour plus de sûreté, je ferai la chose dans une église, avec toute la pompe usitée en pareil cas.

La matrone se confondit en actions de grâces. Après quoi, toujours sous l’empire de sa terreur, elle sollicita humblement l’absolution.

– Je vous la donne volontiers, fit Parfait Goulard, très digne. Cependant, il est de mon devoir de vous avertir : si vous vous avisez de fouiller encore dans les papiers de votre locataire, vous serez damnée sans rémission. Rien ne pourra vous sauver, maintenant surtout que vous savez ce que vous êtes exposée à trouver dans ces papiers.

La vieille protesta de ses bonnes intentions avec d’autant plus de force qu’elle savait que la cassette avait été emportée par Jehan le Brave. Petit détail qu’elle avait omis de signaler, parce qu’il n’avait rien à voir avec sa confession. Il convient même de dire qu’à présent qu’elle savait ce que valaient ces papiers qu’elle avait tant regretté de ne pouvoir lire, elle était bien aise de les savoir loin de son toit.

Cependant, le moine qui avait son idée, lui aussi, continuait avec force :

– Pareillement vous serez damnée si vous prononcez les noms de ces diablesses et de ces démons.

Et sur un ton qui la fit frémir :

– Savez-vous pas, malheureuse imprudente, qu’en prononçant leurs noms, vous risquez de les voir surgir devant vous ?… Et s’ils vous saisissent et vous veulent entraîner avec eux, croyez-vous que vous serez de force à leur résister ?… Si vous tenez à votre salut, le mieux est d’oublier cette histoire qui sent le fagot.

– J’oublierai, mon père, je vous jure ! affirma sincèrement Colline Colle qui admettait très bien tout ce que lui disait là le moine.

Mais l’absolution qu’il lui donnait ainsi ne lui inspirait pas confiance. Elle voulait une absolution dans toutes les règles, de même qu’elle avait accompli scrupuleusement toutes les formules préliminaires à la confession. Elle le voulait d’autant plus qu’elle avait été plus effrayée et qu’elle s’était vue plus près de sa perte. En conséquence, elle insista.

Parfait Goulard se garda bien de la contrarier pour si peu et lui donna une absolution en bonne et due forme. Après quoi, il se hâta de sortir pour aller brûler le pacte d’enfer qu’il ne tenait pas, on le conçoit, à garder trop longtemps sur lui.

Quant à Colline Colle, elle fut longue à se remettre de la terrible secousse qu’elle venait d’éprouver. Mais comme elle avait son absolution bien en règle, elle se rassura peu à peu. D’autre part, comme elle ne voulait pas courir le risque d’être damnée à nouveau, elle raya de sa pensée cette histoire de trésor qui avait failli causer sa perte.

Enfin, comme c’était une femme de tête, en même temps qu’elle renonçait à une affaire devenue impossible, elle s’empressait de revenir à une autre qui pouvait, si elle était bien conduite, rapporter un honnête profit, sans compromettre son salut. C’est-à-dire qu’elle se mit à ressasser dans sa tête comment elle pourrait, par l’intermédiaire de Carcagne (qu’elle appelait le bon jeune homme) découvrir Concini (le seigneur masqué). Après quoi, il lui serait facile, elle l’espérait du moins, d’arracher une bonne somme à La Varenne, en lui dévoilant le nom du ravisseur de Bertille, avec lequel il irait s’arranger.

Mais comme le succès de cette affaire reposait uniquement sur Carcagne, dont elle ignorait le nom, il était clair qu’elle ne pourrait la mener à bien que si elle découvrait d’abord Carcagne. Il était non moins clair qu’elle ne trouverait pas celui-ci… à moins qu’il ne vînt la voir, comme elle l’avait engagé à le faire.

Le résultat de ces réflexions fut qu’elle alla se camper debout, tête inclinée et mains jointes, devant une statue de la Vierge placée sur sa cheminée, et là, avec ferveur et conviction, elle prononça à haute voix l’oraison suivante :

– Vierge sainte et bonne, faites que ce bon jeune homme vienne me voir et que par lui je retrouve le seigneur qui a enlevé ma locataire !… Vous êtes trop raisonnable et trop juste, madame la Vierge, pour ne pas comprendre que j’ai bien droit à ce petit dédommagement, en compensation du trésor que je viens de perdre !

q

Chapitre 22

Dès qu’il se fut éloigné de la maison de dame Colline Colle, le premier soin de Parfait Goulard fut de lire ce document qu’il venait d’arracher à sa crédulité et sur lequel il n’avait fait que jeter un coup d’œil.

Le document était écrit en latin. Ceci n’était pas pour le gêner. On sait que son ignorance était affectée.

Il faut croire que les indications qu’il contenait avaient une valeur réelle, car en le lisant les petits yeux du moine pétillaient de joie.

Sa lecture achevée, il s’en fut droit au couvent des capucins, et, quelques instants plus tard, il pénétrait dans cette même chambre où nous l’avons déjà vu se faufiler dans la matinée de ce jour.

Claude Acquaviva s’y trouvait encore en tête-à-tête avec le père Joseph qui paraissait décidément être son disciple préféré. En voyant entrer l’agent secret, le capucin interrogea discrètement des yeux Acquaviva qui lui fit signe de demeurer.

– Eh bien ! mon fils, dit le vieillard avec cette douceur dont il se départissait rarement, avez-vous déjà mené à bien la mission que je vous avais confiée ce matin ?

– Oui, monseigneur. Et les heureuses nouvelles que j’apporte ont une importance capitale… Sans quoi, je n’eusse pas commis l’imprudence de me présenter ici deux fois dans la même journée, au risque d’éveiller la curiosité des dignes pères capucins.

Acquaviva approuva de la tête et dit simplement :

– Parlez, mon fils.

Parfait Goulard, avec une concision remarquable, sans omettre un détail, rapporta fidèlement tout ce qu’il avait appris concernant Bertille de Saugis.

Quand il eut terminé, Acquaviva demeura un moment songeur :

– Ainsi, fit-il au bout d’un instant, cette enfant est la fille du roi !… Il parut hésiter une seconde et trancha d’un ton bref :

– Peu importe, après tout. Elle devient gênante, il faut qu’elle disparaisse momentanément.

– Nous savons où la trouver, fit remarquer Goulard, je reste convaincu que c’est elle que Jehan le Brave conduisait ce matin chez le duc d’Andilly. J’ajoute, monseigneur, que la nécessité de faire disparaître – au moins pendant quelque temps – cette jeune fille vous apparaîtra plus impérieuse encore, quand j’aurai achevé mon rapport.

– Ah ! fit Acquaviva avec une ombre de sourire, je me disais bien que ce n’étaient pas là toutes les nouvelles que vous m’apportiez.

– En effet, monseigneur, dit très simplement Parfait Goulard, je vous apporte en outre ceci.

Et il tendit le chiffon de papier que la matrone Colline Colle, après l’avoir volé à sa locataire, s’était laissé si facilement arracher par le moine.

Acquaviva prit le papier et le lut attentivement. Une lueur qui passa comme un éclair dans un œil doux fut le seul signe apparent par quoi se manifesta son émotion.

Très calme, il se tourna vers le père Joseph, témoin muet et impassible de cette scène, et lui tendit le papier en disant :

– J’ai décidé que je n’aurai rien de caché pour vous tant que j’habiterai sous ce toit. Que vous veniez ou non à nous, j’entends reconnaître par une confiance absolue le signalé service que vous me rendez en me permettant de vivre ici, insoupçonné de tous. Tenez, lisez, mon fils. Et voyez s’il est permis de douter que la Providence soit avec nous. Lisez tout haut.

Le père Joseph prit le document et traduisit à haute voix comme on le lui demandait :

« CAPELLA DE SANCTO MARTYRIO

(Située à l’est et au-dessous du gibet des Dames)

« Creuser au bas de la clôture, du côté de Paris. On découvrira une voûte sous laquelle il existe un escalier de trente-sept marches, aboutissant à une cave dans laquelle se dresse un autel. Sur la pierre de cet autel sont gravés douze traits figurant douze marches. Creuser sous la douzième de ces marches, surmontée d’une croix grecque. On mettra à jour un gros bouton de fer. Frapper fortement sur ce bouton. Une ouverture démasquera une fosse. Creuser dans cette fosse jusqu’à ce qu’on trouve une dalle. Sous la dalle, il y a un cercueil. Le trésor est dans le cercueil. »

Quand il eut terminé cette lecture qu’il avait faite lentement, en martelant chaque syllabe, comme s’il avait voulu les faire bien pénétrer dans l’esprit de ses auditeurs, le père Joseph rendit le papier en disant froidement :

– Reste à savoir si ces indications très précises concernent le trésor de la princesse Fausta.

Acquaviva plia soigneusement le papier et, s’adressant à Parfait Goulard :

– Où avez-vous trouvé ce papier ? fit-il.

– Monseigneur, ce papier, contenant des indications que nous cherchions vainement depuis vingt ans, se trouvait entre les mains de cette jeune fille, cette Bertille de Saugis.

– Ah !… je comprends pourquoi vous insistez sur l’utilité de sa disparition.

Le moine s’inclina silencieusement.

– Racontez, dit laconiquement Acquaviva.

Parfait Goulard fit alors le récit de la partie de la confession de Colline Colle ayant trait à la lettre que le comte de Vaubrun avait adressée autrefois à sa fiancée, Blanche de Saugis.

Quand il eut terminé, Acquaviva résuma ses impressions.

– Voici, dit-il, qui est de nature à modifier mes plans. Maintenant que nous savons où prendre le trésor, nous avons intérêt à ce que le sire de Pardaillan ne reconnaisse pas son fils. Cette jeune fille connaît cette histoire dans ses moindres détails. Et la voici en contact avec le père et le fils. Que le hasard réunisse ces trois personnages, que le nom de Saêtta soit prononcé, et il n’en faut pas plus pour que le secret de la naissance de Jehan le Brave soit percé à jour. Il ne faut pas que cela soit. Il faut que la jeune fille disparaisse. Il faut que le jeune homme disparaisse… et qu’on ne le revoie plus jamais. Ecoutez.

Et Acquaviva parla longtemps, donnant ses ordres, attentivement écoutés par ses deux auditeurs.


*

* *


Le soir de ce même jour.

Un cabinet de vastes dimensions, largement éclairé par deux hautes fenêtres. Profusion de meubles précieux, objets d’art, tableaux, tapisseries de haute lice. Cabinet de quelque amateur fastueux et éclairé ?… Cependant, si l’on s’en rapporte à cette bibliothèque qui occupe, à elle seule, tout un panneau, avec ses rayons bourrés jusqu’au plafond de volumes aux reliures d’art, si l’on s’en rapporte à cette immense table de travail surchargée de livres et de paperasses, on serait plutôt tenté de croire que ceci est le retrait de quelque savant. Oui, mais il y a aux murs ces admirables panoplies : armures complètes, merveilleuses collections d’épées signées des plus grands armuriers de Milan et de Tolède, dagues, poignards, pistolets, mousquets, tout un arsenal complet. Ceci est le logis d’un homme de guerre. Cherchez, vous ne trouverez pas un objet religieux : pas le plus petit crucifix, le plus petit bénitier, pas le moindre Christ, la moindre Vierge.

Mais qu’il soit artiste, savant ou militaire, le maître de ce logis est sûrement un grand seigneur.

Le voici. Peut-être par lui arriverons-nous à deviner sa situation sociale.

C’est un tout jeune homme. Guère plus de vingt ans. Un teint pâle, une petite moustache cavalièrement retroussée, un soupçon de barbiche taillée en pointe, un regard froid, singulièrement pénétrant, dur, impérieux. Il se promène de long en large, les mains croisées derrière le dos, le front vaste, redressé. Il y a du félin dans cette démarche souple, ondoyante. Dans cette manière de porter haut la tête, il y a de l’orgueil : l’orgueil immense d’un puissant dominateur. Il porte avec une aisance cavalière, une incomparable élégance, un somptueux costume violet : soie, velours et dentelles d’une inestimable valeur. Suivant une mode toute récente et qui commence à faire fureur, il porte, dans ce salon, des bottes « en cuir mou, tourné à l’envers », avec des éperons d’or qui résonnent sur le parquet luisant. Au côté, une épée. Non pas une épée de parade, mais une bonne et solide lame.

Beau, assurément, mais avec on ne sait quoi d’inquiétant dans la physionomie qui inspire la crainte plutôt que la sympathie.

Il s’appelle : Armand du Plessis de Richelieu. Depuis environ dix-huit mois, il est évêque de Luçon. C’est-à-dire qu’il a un peu plus de vingt-trois ans.

Un serviteur vient prononcer quelques paroles. Une lueur s’allume dans l’œil de Richelieu, aussitôt éteinte. Vivement, avec une sorte de joie qu’il ne prend pas la peine de dissimuler, il ordonne :

– Faites entrer.

Et il compose aussitôt son visage et son attitude. C’est un moine, un capucin qui entre et s’incline profondément, humblement, devant l’évêque, en murmurant :

– Monseigneur !…

Ce moine, c’est l’ancien soldat François le Clerc du Tremblay qui, voici quelque vingt ans, se signala par sa bravoure au siège d’Amiens qu’il défendit vaillamment contre les Impériaux. C’est l’ancien courtisan qui, sous le nom de baron de Maffliers, passa comme un météore pour aller s’enterrer vivant dans un couvent d’Orléans. Maintenant, le fier et élégant baron s’appelle le père Joseph. Il est provincial de son ordre en Touraine, il est le coadjuteur du prieur des Capucins à Paris… en attendant qu’il devienne prieur à son tour et général de son ordre.

Tant que le valet qui avait introduit le père Joseph fut présent dans le cabinet, l’attitude des deux hommes ne varia pas : humble et courbée chez le moine ; affable, mais quelque peu hautaine chez le jeune prélat, de tous points l’attitude qui convenait à un supérieur recevant un subordonné.

Dès que la porte se fut fermée, les deux attitudes changèrent.

On eût vainement cherché dans Richelieu les airs impérieux, dominateurs, qu’il avait l’instant d’avant quand il se promenait solitaire dans son cabinet. Sa physionomie s’était faite douce, joyeuse, loyale, franchement jeune. Ses manières se firent enveloppantes, insinuantes, avec une nuance de déférence visible. Malgré tout cependant, le félin perçait. Ses gestes caressaient et sous la caresse on sentait la griffe prête à sortir et à déchirer. Ses lèvres souriaient et ses dents blanches donnaient l’impression de crocs puissants, capables de broyer la proie.

Le moine, lui, n’avait plus cette allure humble et courbée qu’il avait prise devant un témoin. Il s’était redressé. Il ne cherchait pas à dominer. Non. Mais ce n’était plus l’inférieur devant le supérieur. C’était un égal devant son égal. Un gentilhomme en visite chez un autre gentilhomme. Dans ses manières, dans le ton de ses paroles, il y avait un peu de cette assurance bienveillante que donne la supériorité de l’âge et de l’expérience acquise, ou, si l’on préfère, un peu de l’autorité du maître devant son élève.

Et, à considérer l’attitude de Richelieu, oui, c’est cette impression qui eût dominé : un maître et un élève.

Lorsque les formules de politesse alors en rigueur eurent été épuisées, lorsque le capucin se fut assis dans le fauteuil que le jeune prélat lui avait avancé de ses mains aristocratiques :

– Je suppose, dit le père Joseph, que nulle oreille indiscrète ne peut nous entendre ?

– Attendez, fit Richelieu.

Il ouvrit la porte de son cabinet et alla pousser le verrou de la pièce qui le précédait. Il revint s’asseoir en disant :

– Maintenant, nul ne pourra approcher de ce cabinet.

Le père Joseph opina doucement de la tête et fixant son œil gris sur le visage souriant de l’évêque :

– Vous savez, dit-il à brûle-pourpoint, que le roi n’en a pas pour longtemps à vivre.

Le sourire se figea sur les lèvres de Richelieu.

– Oui, fit-il, d’une voix sourde, c’est un bruit qui court… Et le roi ne fait rien pour l’arrêter. Au contraire. Il semble que lui-même soit, plus que quiconque, persuadé de sa fin prochaine. Il est cependant plein de force et de vigueur et je ne comprends pas…

– Il est condamné, interrompit le moine d’une voix tranchante. Nulle puissance humaine ne peut le sauver !

Richelieu frissonna. Le moine vit ce frisson et il eut un imperceptible sourire de dédain.

– Donc, fit-il d’une voix très calme, avant longtemps, mettons d’ici quelques mois, si vous voulez, Marie de Médicis sera régente du royaume. Ceux qui sont autour d’elle en ce moment, ceux qui entreront à son service avant que ne sonne pour elle l’heure de la toute-puissance, ceux-là, s’ils sont adroits et intelligents, seront les mieux placés pour bénéficier des faveurs qu’elle pourra répandre autour d’elle. Avez-vous songé, par exemple, à la situation magnifique qui attend cet intrigant italien qui s’appelle Concini ? Avez-vous remarqué qu’on tourne déjà autour de lui comme autour du futur dispensateur de grades et d’emplois ?

Richelieu eut un geste évasif. Il attendait que le moine dévoilât sa pensée.

– Comment se fait-il, Richelieu, reprit lentement le père Joseph, comment se fait-il que vous n’ayez pas déjà cherché à vous attacher à la fortune de la reine-mère ?

Un nouveau frisson secoua le jeune évêque. Le moine disait la reine-mère comme si le roi eût été déjà mort. Il se maîtrisa cependant et, avec une sourde rancœur :

– Eh ! dit-il, je ne songe qu’à cela !… Mais je suis encore trop petit personnage pour aborder la reine !… Et si jeune !… Pensez donc que je n’ai pas vingt-cinq ans !…

Il se vieillissait sciemment et cela amena un mince sourire sur les lèvres du moine. L’évêque reprit avec un haussement d’épaules furieux :

– Comme s’il était indispensable d’être vieux pour avoir dans le cerveau de hautaines pensées et sentir gronder en soi de vastes ambitions !…

Il se calma brusquement et acheva d’un ton découragé :

– Concini ?… Oui, par lui, je pourrais arriver à la reine. Mais il faudrait que je fusse à même de lui rendre quelque signalé service… et jusqu’ici l’occasion ne s’est pas présentée.

– Dites-moi, fit paisiblement le moine, quel poste ambitionneriez-vous, pour le moment, près de la reine ?

Une lueur passa dans l’œil de Richelieu :

– Ah ! fit-il d’une voix ardente, si j’étais seulement… aumônier de la reine !… Je me chargerais bien de faire venir le reste, tout seul !

Le père Joseph se pencha sur lui et le regardant droit dans les yeux :

– Richelieu, dit-il avec assurance, je vous apporte le poste que vous convoitez.

Richelieu le considéra longuement sans rien dire. Et brusquement, résolument :

– Que faut-il faire ? dit-il.

q

Chapitre 23

Le lendemain matin, vers dix heures et demie, Mgr l’évêque de Luçon se présentait rue Saint-Honoré, au logis de Concini, juste comme celui-ci venait de sortir pour se rendre au Louvre.

L’évêque parut fort contrarié : l’affaire dont il avait à entretenir le seigneur Concini était d’importance et ne souffrait aucune remise. Il demanda à présenter ses hommages à madame.

Richelieu n’était pas des amis de Concini. Néanmoins, ils s’étaient rencontrés à la cour. Le jeune prélat, qui déjà cherchait à se concilier les bonnes grâces de quelque puissant protecteur qui l’aiderait à franchir les premiers échelons de cette échelle raide qui s’appelle la faveur de cour, le jeune prélat avait déjà jeté les yeux sur Concini et sur Léonora Galigaï.

Il avait trouvé que Concini ne pouvait pas être ce protecteur. Il n’avait pas la puissance nécessaire. Mais, avec une sûreté de coup d’œil qui faisait honneur à sa pénétration, il avait découvert que dans le ménage Concini, Léonora était la force à redouter et à ménager, parce qu’elle était le cerveau qui conçoit et dirige, tandis que Concini n’était que le bras qui exécute.

Concini lui était donc apparu comme une quantité négligeable, mais, soit prudence extrême, soit qu’il eût été guidé par une sorte de prescience, il avait résolu de ménager les favoris de la reine et, sans se déclarer ouvertement pour eux, d’éviter soigneusement de rien faire ou dire qui pût leur laisser croire qu’il était contre eux.

Ceci était extrêmement difficile, périlleux même.

La cour était comme un terrain miné où le moindre faux pas pouvait actionner la bombe qui faisait tout sauter et pulvérisait d’abord et avant tout le maladroit qui avait mis le pied dessus. On évoluait constamment au milieu d’un réseau très serré d’intrigues de toutes sortes, de toutes natures, et souvent des plus futiles. Toutes ces intrigues se mêlaient, s’enchevêtraient, se confondaient, se contrariaient, se combattaient, mouraient et renaissaient sans cesse, comme l’oiseau fabuleux de la mythologie. Et la lutte, pour être sournoise et toujours dissimulée sous le sourire et le masque de la politesse la plus raffinée, n’en était pas moins acharnée, mortelle.

Dans ce milieu, il devenait impossible de demeurer neutre – à moins de se retirer. Fatalement, il arrivait un moment où l’on se trouvait pris dans une maille quelconque du filet. Il fallait se dégager : donc prendre parti. Et dès l’instant qu’on était pour celui-ci, on était contre celui-là.

Richelieu avait entrepris de réaliser cette chose irréparable en apparence. Et il y avait réussi. Il convient de dire qu’il avait eu l’intelligence de négliger Concini pour ne s’occuper que de Léonora. On ne peut cependant pas reprocher à un courtisan – surtout quand ce courtisan se double d’un prélat très jeune, très riche, beau cavalier et grand seigneur – on ne peut pas l’empêcher de se montrer galant et empressé auprès des dames. Et lorsque galanterie et empressement savent, avec un tact parfait, se maintenir dans une juste mesure, susceptible de ne compromettre ni la dame ni le cavalier, tout est pour le mieux.

De cette tactique habile, adroitement exécutée, il était résulté ceci :

Au moment où, par suite des rumeurs qui couraient de la fin prochaine du roi[11] , la situation de Concini se précisait et s’annonçait des plus brillantes, tel un général passant la revue de ses troupes avant de livrer la suprême bataille, Léonora avait fait le dénombrement de ses forces, c’est-à-dire qu’elle avait dressé une liste de ceux sur lesquels elle croyait pouvoir compter, et, en regard, ceux qui étaient des ennemis déclarés. Et ils étaient nombreux, ceux-là.

Et quand elle était arrivée à Richelieu, elle avait pu se dire, assez justement : « Celui-là n’est pas à moi. Mais il le sera, si je le veux, quand je le voudrai. »

Richelieu arrivait donc au bon moment. Et il est à présumer que ce n’était pas un simple hasard qui l’avait fait se présenter à l’instant précis où Concini était absent de chez lui. Il est probable qu’il avait préféré traiter avec Léonora.

En conséquence, l’évêque fut immédiatement introduit auprès de la Galigaï. Il portait ce même costume violet que nous lui avons vu la veille. Il avait fort grand air et, sa jeunesse aidant, il produisit une bonne impression sur Léonora qui l’étudiait de ce coup d’œil prompt et sûr de la femme à qui rien n’échappe, quand il s’agit de toilette surtout.

Richelieu se rendit compte de l’effet qu’il produisait. Ses manières, déjà enveloppantes, se firent plus insinuantes, plus câlines, en même temps qu’il s’efforçait de donner à son visage une expression d’ingénuité en rapport avec sa jeunesse.

Lorsque les longs préliminaires exigés par l’étiquette eurent été accomplis, l’évêque attaqua le sujet qui l’amenait.

– Madame, fit-il d’une voix douce, si j’ai sollicité de vous la faveur d’un entretien particulier, c’est que ce que j’ai à dire, à révéler, pour mieux dire, intéresse particulièrement Sa Majesté la reine.

– Monsieur l’évêque, dit gracieusement Léonora, si je ne craignais de paraître ne pas apprécier comme il convient le régal d’une conversation avec un homme de votre valeur, je vous dirais : « Pourquoi vous adresser à moi, si ce que vous avez à révéler intéresse particulièrement la reine ? »

Richelieu s’inclina en signe de remerciement et avec un sourire vaguement mélancolique, mais d’ailleurs sans amertume :

– C’est que, dit-il, cette valeur que votre indulgente bonté veut bien me reconnaître n’apparaît pas aussi flagrante à tout le monde. La reine, madame, est du nombre de ceux qui ne voient en moi qu’un jeune homme… insignifiant.

Il poussa un soupir et avec une gravité qui contrastait singulièrement avec l’éclatante jeunesse de son visage, en fixant sur elle l’éclat d’acier de sa prunelle dilatée :

– A Dieu ne plaise, madame, que j’ose élever la voix contre ma souveraine. Je suis et resterai vis-à-vis d’elle le sujet le plus humble, le plus soumis et le plus dévoué. Je dis profondément dévoué et la démarche que je fais auprès de vous est une preuve éclatante de ce dévouement. Cependant, madame, à vous qui êtes une des plus belles et des plus hautes intelligences que je connaisse, je dis ceci : je ne sais si – comme vous le disiez – je suis ce que l’on est convenu d’appeler un homme de valeur. Mais ce que je sais, et que j’ose vous dire à vous, c’est que je me sens là et là (il portait le doigt à son front et à son cœur) des pensées et des sentiments qui ne sont pas les pensées et les sentiments de tout le monde. Et je souffre de me voir méconnu, dédaigné, tenu à l’écart, parce que j’ai le malheur de n’avoir que vingt-cinq ans.

Léonora écoutait avec une attention soutenue. Elle se demandait où le jeune prélat voulait en venir. Et, en attendant qu’il s’expliquât, elle se tenait sur ses gardes.

Richelieu comprit cette réserve. Il en avait du reste assez dit pour laisser deviner ses ambitions et que sa démarche, si elle était une preuve de dévouement, comme il le disait, n’était cependant pas complètement désintéressée. Insister davantage eût été une manière de marchandage qui répugnait à sa nature de grand seigneur.

Il reprit donc son air souriant, et d’un air détaché :

– Mais, dit-il en riant, vous allez trouver que pour un homme d’Eglise, je ne prêche guère d’exemple en commettant aussi délibérément le péché d’orgueil. Excusez-moi donc, madame. Ce que j’en ai dit était pour vous faire comprendre que, ne pouvant m’adresser directement à la reine, je suis venu droit à vous, connaissant votre constante fidélité et votre inébranlable attachement à Sa Majesté.

– Mais, fit Léonora toujours sur la défensive, il n’y a pas que nous… Dieu merci ! les dévouements aussi sincères que les nôtres ne manquent pas autour de notre gracieuse souveraine.

– C’est vrai, madame, dit gravement Richelieu, d’autres sont peut-être aussi dévoués que vous… mais de ceux-là, il n’en est aucun que j’estime autant que vous.

D’un geste et d’un signe de tête, Léonora manifesta qu’elle s’avouait vaincue.

– Soit donc, fit-elle en riant. Je vous écoute, monsieur. Richelieu se recueillit un instant, et :

– Avez-vous entendu parler de certain trésor enfoui, voici vingt ans et plus, par une princesse étrangère, une Italienne précisément, la princesse Fausta ?

Au mot de trésor, Léonora avait dressé l’oreille. Mais elle ne broncha pas. Elle souriait en écoutant Richelieu ; elle se mit à rire franchement.

– Comment, vous, monsieur de Luçon, vous prêtez créance à de pareilles sornettes ? dit-elle.

– Madame, dit vivement Richelieu, avec une irrésistible assurance, ce trésor existe réellement !… J’en ai la preuve.

– Oh ! condescendit Léonora, mettons qu’il ait existé !… Il doit être loin maintenant.

– Non, madame, dit Richelieu avec la même assurance. Le trésor existe toujours. Il est toujours à la même place où il a été enfoui par sa propriétaire.

– Soit encore. Mais… allez donc chercher un trésor enfoui quelque part… par là… on ne sait où… dans Paris ou ses environs. C’est on ne peut plus simple, comme vous voyez.

– Madame, je sais où est caché ce trésor.

Cette fois, Léonora ne chercha pas à ironiser. Elle fut étonnée et le laissa voir.

– Vous, monsieur ? s’écria-t-elle.

– Moi, madame, dit tranquillement Richelieu. Je possède les indications les plus nettes, les plus précises, grâce auxquelles la découverte de ce trésor ne sera qu’une question de travaux plus ou moins longs, plus ou moins coûteux, mais au bout desquels on le trouvera indubitablement, parce qu’il est là où on le cherchera et non ailleurs. Et ce sont ces indications que je vous apporte, à seule fin que vous les remettiez à la reine.

En disant ces mots, Richelieu sortit de sa poche un papier plié en quatre et le tendit à Léonora, qui le prit d’une main machinale, tant la surprise la suffoquait.

Mais les manifestations extérieures n’étaient jamais d’une longue durée chez elle. Elle se ressaisit aussitôt et, dépliant posément le papier, elle le lut attentivement d’un bout à l’autre.

Ce papier, c’était une copie, traduite en français, de celui que le père Joseph avait lu à haute voix devant Acquaviva et Parfait Goulard. C’était une copie scrupuleusement exacte, à laquelle on n’avait apporté aucune modification, aucune omission.

En lisant, Léonora réfléchissait. Que signifiait ceci ? D’où l’évêque tenait-il ce papier ? Pourquoi le livrait-il à elle, précisément, et non à une autre ? Elle ne croyait guère au désintéressement. Quel prix exorbitant ce jeune homme, qui s’annonçait comme un lutteur qui n’était pas à dédaigner, allait-il exiger d’une divulgation de cette importance ? Autant de questions qu’il fallait élucider.

– En effet, dit-elle froidement, ces indications sont on ne peut plus précises. Puis-je savoir d’où vous vient ce papier ?

– Eh ! madame, fit négligemment Richelieu, qu’importe !… Les indications sont nettes, précises, je vous les donne… N’est-ce pas l’essentiel pour vous ?

– Bien, bien !… Mais au fait, j’y songe, ce trésor ne nous appartient pas. De quel droit irions-nous nous en emparer ? Ne serait-ce pas comme une manière de… larcin ?

Et en disant ces mots, elle le regardait en face.

– Madame, dit l’évêque avec une souveraine dignité, je pourrais vous dire que je suis prêtre et ne saurais par conséquent conseiller une méchante action. Je préfère vous dire que je suis gentilhomme… incapable par conséquent d’une vilenie. Non, madame, ce trésor appartient maintenant au roi, par droit de prise. Il y a vingt ans et plus que ce trésor est sur les terres du roi. La princesse Fausta est morte… ou tout au moins disparue, et d’ailleurs, fabuleusement riche, elle ne se soucie guère de ces millions qu’elle a abandonnés, j’en ai l’assurance. Celui à qui elle les a donnés, son fils – disparu, enlevé, volé, perdu, peu importe, dès le berceau – celui-là n’existe plus. Donc, cet or revient de droit au roi. Et moi-même, qui dévoile l’endroit précis où il est caché, je serais en droit de réclamer ma part. Ceci, madame, est légal.

Et avec un dédain superbe :

– J’espère toutefois que vous me ferez la grâce de croire que je ne chercherai pas à revendiquer mes droits. Quand on s’appelle Richelieu, madame, on donne. On ne vend pas.

Léonora approuvait doucement de la tête.

– Loin de moi la pensée de vous offenser, dit-elle. Ce serait bien mal reconnaître votre générosité. Mais, monsieur, puisque selon vous – et cela doit être, puisque vous le dites – ces millions appartiennent au roi, pourquoi n’avoir pas porté ce document à M. de Rosny, qui cherche de l’argent partout et toujours ?

Richelieu, à son tour, la regarda bien en face et, d’une voix basse, mais très ferme :

– Ces millions, madame, m’appartiennent aussi un peu. Il ne tenait qu’à moi de déchirer ce papier. Personne ne les aurait eus. Le roi est le roi – j’ajouterai même que c’est un grand roi. Je suis prêt à donner mon sang jusqu’à la dernière goutte pour son service. Mes forces, ma fortune, le peu d’intelligence que le ciel m’a départi, tout cela est à lui. C’est mon devoir de fidèle sujet. Je dis : mon devoir, madame.

Il prit un léger temps et sa voix se fit plus dure, son visage plus sévère.

– Mais si le roi est un grand roi, il est aussi un époux. Or, madame, la vérité nous oblige à dire que c’est un bien mauvais époux. Et vous devez le savoir mieux que personne, vous, madame, vous qui êtes la confidente et l’amie de notre malheureuse reine (ici la voix se fit émue, attendrie), vous qui êtes témoin des humiliations imméritées qu’on lui inflige quotidiennement… Votre cœur n’est-il pas déchiré de compassion et de douleur à la vue du perpétuel martyre qu’on inflige à notre sainte et douloureuse souveraine ? N’est-ce pas une honte que, dans ce pays, la reine, qui devrait être l’objet de la vénération et de l’adoration de tous, soit réduite à se priver de tout pour que les maîtresses du roi puissent jeter l’or à pleines mains ? Dites, madame, n’est-ce pas une abomination que la reine soit systématiquement écartée des affaires, alors que les maîtresses du roi assistent aux conseils et se mêlent de discuter des affaires de l’Etat ?

Richelieu se tut un instant, comme si l’indignation l’avait étouffé. Puis, il reprit d’une voix attristée :

– Pour moi, mon cœur se déchire à la vue d’un si douloureux spectacle. Et c’est pourquoi je dis je ferai pour le roi ce que mon devoir de gentilhomme et de fidèle sujet m’ordonne de faire. Mais rien ne pourra empêcher que mes sympathies, très respectueuses, que mon dévouement absolu n’aillent à la reine délaissée, humiliée et martyrisée.

– Monsieur de Luçon, dit gravement Léonora, soyez assuré que la reine connaîtra votre dévouement et les sentiments qui vous honorent.

Comme s’il n’avait pas entendu, Richelieu continua :

– C’est pourquoi, pouvant disposer à mon gré de ce papier, je l’ai porté non au roi, mais à la reine, pour que ma souveraine ait, à défaut du bonheur qu’il n’est pas en ma puissance de lui donner, au moins le réconfort de la fortune. Maintenant, s’il vous convient de refuser en son nom cette fortune, dites-le, madame, et je vous jure qu’ici même, devant vous, je brûle ce papier… Personne autre que la reine ne bénéficiera de cette fortune. J’en ai décidé ainsi.

– Non pas, monsieur… Peste, comme vous y allez ! Je ne puis, quant à moi, refuser ce que vous donnez avec une aussi souveraine générosité. Ce papier, je le remettrai moi-même à Sa Majesté. Je lui ferai connaître de qui je le tiens et je lui répéterai les nobles paroles que vous venez de me faire entendre. Il est nécessaire que la reine connaisse les serviteurs au dévouement inébranlable sur lequel elle peut s’appuyer. Soyez, assuré, monsieur l’évêque, que je ferai tout ce qu’il faudra pour dessiller les yeux de Sa Majesté de telle sorte qu’elle voie en vous désormais l’homme de valeur que vous êtes réellement et non pas le jeune homme insignifiant dont vous parliez tout à l’heure. Et avec un sourire entendu :

– Quant à ce papier, la reine décidera si elle doit l’accepter ou le refuser. Mais je ne crois pas trop m’avancer cependant en disant qu’il y a tout lieu de supposer qu’elle acceptera.

Richelieu était mécontent. Il s’était attendu à des transports de joie, à une explosion de reconnaissance se traduisant par des offres fermes et précises. Il se heurtait à une femme plus forte encore qu’il n’avait cru et qui semblait lui faire une grâce en daignant accepter une somme prodigieuse. Et, en fait, de promesses, il n’obtenait que des paroles très vagues. Ce n’était pas ce qu’il avait escompté.

Si maître de lui qu’il fût, malgré lui, il laissa percer une certaine froideur en disant :

– J’espère que Sa Majesté daignera accepter. En tout cas, je crois, d’ores et déjà, devoir vous donner quelques conseils au sujet des dix millions (il insistait sur le chiffre comme pour bien faire ressortir la valeur considérable du cadeau qu’il faisait) qu’il s’agit de retrouver.

– Je vous écoute, monsieur, dit Léonora, qui se mit moralement sur la défensive.

En effet, en elle-même, elle se disait :

– Attention ! C’est maintenant qu’il va sortir ses prétentions… S’il n’est pas trop exigeant, on pourra s’arranger… La somme en vaut la peine.

– Vous m’avez fait l’honneur de me demander où je me suis procuré ce papier, et je vous ai répondu que peu importait. Je vais vous le dire maintenant, madame, parce qu’il est nécessaire que vous le sachiez. Ce papier appartenait à une jeune fille qui se nomme Bertille de Saugis.

Léonora tressaillit. Elle murmura :

– Bertille !… Je connais ce nom-là. Mais Saugis ! Qui est cette Bertille de Saugis.

– Bertille, madame, dit Richelieu en souriant, est le prénom de cette jeune fille qui habitait rue de l’Arbre-Sec et dont on s’est fort occupé à la cour, parce que le roi en était épris. Saugis est son nom de famille que nul ne connaissait et que je connais, moi.

– Ah ! hurla Léonora dans sa pensée, celle que Concini aime ! Celle qu’il a enlevée ! Celle qu’il tient enfermée dans sa petite maison de la rue des Rats !… Oh ! est-ce que l’évêque va me donner le moyen de me venger ?… Ah ! s’il en est ainsi, Richelieu, demande ce que tu voudras, ta fortune est faite !

Et tout haut, avec un calme qui eût fait l’admiration de Richelieu s’il avait pu soupçonner la tempête qui venait de se déchaîner dans cet esprit soulevé par la jalousie :

– J’y suis maintenant. Vous disiez donc ?

– Je disais, madame, que cette jeune fille possédait le papier que je vous ai remis. Je crois – je n’en suis pas sûr, notez bien – je crois que cette jeune fille possède des copies de ce document. En tout cas, ce dont je suis sûr, c’est qu’elle connaît aussi bien que nous toutes les indications qui y sont contenues. Peut-être même en sait-elle encore plus long que je ne pense. Par elle-même, cette jeune fille ne serait guère à redouter. Par malheur, elle s’est éprise d’une espèce de truand, homme de sac et de corde, fort résolu. Il est à craindre qu’elle ne lui dévoile la cachette et que celui-ci, à la tête d’une armée de truands comme lui, ne cherche à s’emparer du trésor.

– Bien, fit vivement Léonora, il faut la mettre dans l’impossibilité de se rencontrer avec ce truand et par conséquent de lui dévoiler la cachette… Je m’en charge, ajouta-t-elle avec une satisfaction féroce.

– C’est cela et ce n’est pas cela, fit tranquillement Richelieu. Je n’ai pas l’habitude de faire les choses à demi. La jeune fille n’est pas à redouter pour le moment parce que je l’ai fait mettre en lieu sûr.

– Vous dites ? s’écria Léonora qui se dressa stupéfaite.

– Je dis, madame, fit Richelieu, assez surpris de cette soudaine émotion, je dis que grâce à mes soins, la jeune fille a été enlevée et que je la mets bien au défi de retrouver son amoureux maintenant.

Et sur un geste de Léonora qu’il interpréta mal :

– Oh ! rassurez-vous, madame, elle n’est pas morte. (Et avec un sourire sinistre.) Mais c’est à peu près tout comme… Peut-être même vaudrait-il mieux pour elle qu’elle fût morte, en effet.

– Voyons, voyons, dit Léonora, avec une agitation grandissante, c’est bien de la jeune fille qui demeurait rue de l’Arbre-Sec que vous parlez ? Celle dont le roi est épris ?…

– Celle-là même, madame, dit Richelieu qui ne comprenait rien à cette singulière agitation.

– Et vous dites que vous l’avez fait mettre en lieu sûr ?

– Je le dis parce que cela est.

– Mais c’est impossible, voyons !…

– Madame, dit Richelieu avec une assurance qui déconcerta la Galigaï, la jeune fille en question, la demoiselle Bertille de Saugis, pour l’appeler par son nom, a été conduite, hier matin, par son amant, le truand dont je vous parlais tout à l’heure et qui s’appelle, lui, Jehan le Brave, Bertille de Saugis, dis-je, a été conduite, hier matin, chez le duc d’Andilly. A l’heure qu’il est, elle est cloîtrée, par mes soins, chez les dames de Montmartre. Et si bien cloîtrée que, croyez-moi, je n’exagère pas quand je dis qu’on peut la considérer comme morte.

Au fur et à mesure qu’il parlait, Léonora réfléchissait : « Oui, c’est net, c’est précis. Pourquoi mentirait-il ? Il ne sait pas. Il ne peut pas savoir. Il faut donc admettre que Jehan a découvert l’enlèvement de sa bien-aimée par Concini, qu’il est allé la lui arracher et l’a conduite chez le duc d’Andilly, un ami, un parent peut-être de la jeune fille. Ah ! Povero Concinetto ! »

Et tout haut :

– Et vous avez fait cela, vous ?… C’est merveilleux, admirable !… Vous ne savez pas quel immense service vous nous rendez et que vous avez droit à toute notre reconnaissance. Richelieu, je vous le dis, demandez ce que vous voudrez. Quoi que ce soit, tenez-le pour accordé.

Richelieu ne comprenait pas. Mais ce qu’il comprenait fort bien, par exemple, c’est que Léonora était très sincère et qu’il venait de s’en faire une alliée qui ne manquerait pas à sa parole. Il pressentit bien qu’il y avait quelque chose de louche, de ténébreux, de terrible peut-être, dans le service que Léonora prétendait qu’il venait de lui rendre. Mais quoi ? Il ne savait pas au juste, et au surplus peu lui importait. L’essentiel était qu’il avait atteint son but.

Il s’inclina donc profondément, plus pour dissimuler sa joie qu’en signe de gratitude.

– Mais, fit tout à coup Léonora, puisque cette jeune fille est enfermée dans un cloître – car elle est bien enfermée, n’est-ce pas ? vous l’avez bien dit ? – oui, puisqu’elle est hors d’état de nuire, que craignez-vous donc ?

– Il faut tout prévoir. Ce Jehan le Brave est, paraît-il, un homme redoutable. S’il parvenait à découvrir la retraite de la jeune fille, à la délivrer…

– Bien… alors, il faudrait intervenir, se débarrasser d’elle et de lui. C’est bien cela que vous voulez dire ?

– Cela même, madame. Et n’oubliez pas que si la jeune fille est en notre pouvoir, le jeune homme, lui, est libre… et qu’il est à redouter. Je vous ai avertie. Gardez-vous bien, madame, vous aurez affaire à forte partie. Tant que ce loup affamé sera sur votre piste, la réussite de votre entreprise sera compromise. Croyez-moi, frappez ! Frappez sans pitié !

– Soyez tranquille, dit Léonora avec une froideur terrible, ni lui ni la jeune fille, si elle s’échappe, ne seront des obstacles à redouter. J’en fais mon affaire. Mais parlons de vous, monsieur de Luçon. Vous venez de rendre à Sa Majesté un service inoubliable. Ce service ne saurait demeurer sans récompense. Parlez, que désirez-vous ?

– Madame, dit Richelieu d’une voix tremblante d’espoir, mon désir ardent serait d’être aumônier de la reine.

– Que cela ! fit Léonora sincèrement étonnée.

– Je ne suis pas si ambitieux que je le parais, fit l’évêque avec un sourire énigmatique, et je m’estimerai très heureux d’obtenir ce poste.

Et en lui-même, il ajoutait :

– Très heureux, pour le moment… en attendant mieux.

– Soit, dit gracieusement Léonora. Demain, en remettant ce papier à la reine, je demanderai et ferai signer votre nomination. Dès maintenant, vous êtes aumônier de la reine.

Richelieu se courba sur la main de Léonora Galigaï et y déposa un ardent baiser par quoi se traduisait sa reconnaissance.

q

Chapitre 24

Jehan le Brave avait quitté Concini sans méfiance aucune. Il avait très bien remarqué que le favori le suivait d’assez près. Mais pas un instant la pensée ne lui vint qu’il pouvait méditer quelque lâche trahison. Il avait pensé qu’il se hâtait d’aller délivrer ses serviteurs.

Lorsqu’il sentit le plancher manquer sous ses pieds, il étendit instinctivement les bras et la surprise lui arracha un cri. Il tomba rudement, sans se faire de mal, du reste.

Une seconde, il demeura étourdi et, se redressant d’un bond, il rugit :

– O vigliacco !… Ti mangero il fegato !… Ti mangero le trippe !… Scendi qui, vigliacco[12]  !

Jehan le Brave, élevé par le Florentin Saêtta, parlait l’italien aussi couramment que le français. Et comme, avec Concini qui était Florentin, lui aussi, il employait plus souvent l’italien que le français, cette langue lui était venue naturellement à la bouche.

Il se rendit vite compte que l’écho seul lui renvoyait ses menaces et ses imprécations. Il se tut. Il était plongé dans l’obscurité la plus complète. Dans sa chute, la cassette qu’il tenait sous le bras lui avait échappé.

Ce fut de cela qu’il s’inquiéta tout d’abord. A tâtons, il se mit à chercher et trouva assez facilement. Elle s’était ouverte. Les papiers avaient glissé en tas, à côté. Les clés aussi. Il remit le tout en place, et de crainte que quelque feuillet n’eût roulé plus loin, il continua ses recherches. Mais il ne trouva plus rien.

Tranquille sur ce point, il plia son manteau, le posa à terre, contre le mur, et mit la cassette dessus.

Alors, il songea à lui-même et s’occupa de savoir où il était.

Il constata d’abord l’absence complète de meubles. Pas-le moindre siège, même pas une botte de paille sur quoi il pût s’étendre. Il chercha les accessoires obligés de tout cachot : la cruche d’eau, la miche de pain. Il n’y avait rien. Rien que les quatre murs sur lesquels suintait l’humidité produite par le voisinage de la Seine.

Il mesura le cachot et compta cinq petits pas dans le sens de la longueur, quatre dans le sens de la largeur. C’était plutôt petit. Et pas la plus mince ouverture susceptible d’apporter un peu de lumière dans cette sorte de tombe. Le noir compact, à couper au couteau. Un air lourd, une odeur de moisi qui raclait la gorge.

Une porte !…

Il s’attarda longuement à l’étudier : épaisse, trapue, cuirassée de fer, hérissée de gros clous. Pas de serrure. Sans doute les solides verrous qui, extérieurement, la maintenaient hermétiquement close, avaient été jugés suffisants.

Il eut un petit sifflement d’admiration qu’il ponctua par ces mots :

– Ouvrage bien conditionné !

N’importe ! il se colleta avec, du pied, du poing, des épaules. Il s’épuisa, se meurtrit sans réussir à l’ébranler. Il essaya de la violenter avec sa dague. La lame se cassa avec un bruit sec. Dommage ! elle lui avait bien coûté deux bonnes pistoles.

Il l’abandonna… momentanément.

Toute la nuit, il avait été sur pied et les émotions et les aventures ne lui avaient pas manqué. Il était fatigué et il commençait à avoir faim et soif.

Il s’assit sur son manteau. Il était extraordinairement calme et il s’en étonnait lui-même. Il ne se sentait plus le même et il s’en effarait naïvement. Il se disait que vingt-quatre heures plus tôt, il n’aurait pas supporté sa mésaventure avec le même sang-froid. La fureur l’aurait transporté. Il aurait hurlé, martelé la porte à coups furieux, il n’aurait pas tenu en place. Et d’un air rêveur, il murmura :

– En aurais-je été plus avancé ? Non, certes… Mais comme on change, tout de même !… et si vite !…

Il ne se rendait pas compte qu’il subissait l’influence du contact de Pardaillan, son père, avec qui il avait passé presque toute cette nuit. Et il était encore sous le coup de la scène à la fois douce et terrible qu’il avait eue quelques heures plus tôt avec celle qu’il était autorisé à considérer comme sa fiancée.

Doué d’une faculté d’assimilation prodigieuse, il essayait, à son insu, de faire siennes quelques-unes des qualités de son père, qui l’avaient vivement frappé et dont il avait peut-être l’embryon en lui.

Le calme extraordinaire de Pardaillan, cet imperturbable sang-froid, qui ne l’abandonnait jamais, la simplicité de ses manières, la sobriété de ses gestes, la logique serrée de son raisonnement, qui lui permet de n’accomplir que les actes essentiels, par conséquent utiles, voilà ce qui l’a le plus frappé, voilà ce qu’il a le plus admiré. Voilà quelles sont les qualités qu’il a enviées, qu’il a résolu d’adopter et qu’il est en train de s’assimiler, sans s’en rendre compte.

D’autre part, à la suite de l’entretien qu’il avait eu le matin même avec Bertille, il avait eu l’intuition que s’il voulait se montrer digne d’elle, l’ancien homme qu’il avait été jusque-là, devait faire place à un nouvel homme, qui serait à peu près l’opposé de ce qu’avait été l’ancien.

Ce qui n’avait été qu’une intuition s’était précisé davantage, et il en était résulté qu’il avait fait grâce à Concini, ce qu’il n’eût certes pas fait la veille. Maintenant, il comprenait ce qu’il n’avait que senti d’abord. Bientôt il le raisonnerait.

Cette faculté d’assimilation jointe à une inébranlable volonté de changer ses manières et son genre d’existence portaient déjà leur fruit. Il s’en étonnait parce que sa résolution très ferme avait été prise sans qu’il en eût nettement conscience.

Il convient d’ajouter que cette tranquillité d’esprit, qui ressemblait presque à de l’indifférence et qui pouvait à bon droit l’étonner en une circonstance aussi critique, avait une autre cause insoupçonnée de lui. Depuis l’instant où Bertille lui était apparue sur son perron, jusqu’au moment où il l’avait quittée chez le duc d’Andilly, il vivait transporté au-delà de la réalité.

L’amour de Bertille lui était apparu comme une insaisissable chimère, comme un bonheur irréalisable, auquel il n’atteindrait jamais. Et pourtant, la jeune fille avait fait mieux que d’avouer son amour : elle l’avait hautement proclamé. D’elle-même, spontanément, volontairement, elle s’était fiancée à lui.

Un tel bonheur, fabuleux, inouï, pouvait-il être renversé, brisé dès sa naissance de par le geste louche de Concini ? Allons donc ! Cet amour lui apparaissait comme un palladium qui le faisait invincible. Si désespérée que lui parût sa situation, il était clair, évident, fatal, qu’il devait s’en tirer.

Donc, Jehan, assis au milieu de son cachot, ayant gardé tout son sang-froid, se mit à réfléchir :

« Que va faire de moi Concini ?… Va-t-il me dépêcher quelques braves chargés de m’occire à la douce ?… Non, il sait que je suis armé et que je ne suis pas d’humeur à me laisser égorger bénévolement, tel un mouton à l’abattoir. Et puis, je le connais un peu, le Concini, il voudra une vengeance raffinée, terrible… Un coup de dague, peuh ! qu’est-ce que cela ?… Est-ce suffisant pour effacer le soufflet que cette main a appliqué sur sa face de pleutre ?… Non. Il voudra quelque chose de bien tortueux, sombre, hideux. »

Il se mit à rire silencieusement, du bout des lèvres. Il reprit :

« Il est probable qu’il va me laisser crever ici de faim et de soif. Ceci est un genre de mort assez hideux pour le tenter. Mais voilà, j’ai mon épée et ce mignon petit poignard avec lequel elle a tenté de se défendre. Je reste donc maître de mon sort. A la dernière extrémité, je pourrai toujours en finir d’un coup de poignard. »

La mâchoire posée dans la paume de la main, le coude appuyé sur les genoux ramenés contre la poitrine, le sourcil froncé, il demeura un moment l’esprit tendu. Et il traduisit sa pensée par ces mots murmurés :

– Concini voudra jouir de son triomphe… Il ne pourra pas résister au plaisir de venir m’insulter un peu. Ou je le connais bien mal. (Il eut un sourire railleur.) Il viendra j’en jurerais !… Alors, je le tiens ! Il faudra bien qu’il m’ouvre lui-même cette porte.

Il eut un frisson et s’inquiéta.

– Mais si je ne réussis pas à l’effrayer ?… Je suis perdu. Il réfléchit encore un peu et :

– Bah ! il est lâche… il aura peur, c’est certain. L’essentiel est qu’il ne me fasse pas trop attendre. En attendant, je meurs de faim, j’étrangle de soif… mais il ne faut pas songer à satisfaire ces deux besoins… Ce cuistre de Concini n’a pas l’hospitalité très large. Un jour, je l’espère, je lui rendrai la monnaie de ses procédés… délicats. Or çà, puisque je ne peux pas boire et manger… dormons. J’ai toujours entendu dire : « Qui dort dîne. » Pardieu, l’occasion est bonne de voir si le proverbe est vrai. Le lit n’est pas précisément moelleux, mais bah !… il paraît que la paille, cette année, est hors de prix, puisque ce pauvre Concini ne peut même pas m’offrir une botte sur laquelle étendre mes membres fatigués.

Ayant décidé, il s’enroula dans le manteau et s’étendit dans un angle sur les dalles humides. Cinq minutes plus tard, il dormait de ce sommeil robuste qu’on a à vingt ans.

q

Chapitre 25

Concini était rentré chez lui, bien avant Léonora. Il avait pu dormir une heure ou deux, et ce repos, si bref qu’il eût été, avait suffi cependant pour effacer toute trace de fatigue.

Toute la journée, il s’était tenu sur le qui-vive. Il s’attendait à chaque instant à entendre Léonora Galigaï lui dire qu’elle savait tout. Non, sa femme ne lui dit rien. Il l’observa attentivement. Elle paraissait très calme, très naturelle. Evidemment, elle ne savait rien. Il se rassura.

Il pensa à Jehan le Brave et, dans la solitude de son cabinet, il eut un rire féroce, en songeant :

– Je voudrais bien voir quelle figure il fait, ce brave des braves !

Puis il se mit à chercher quel supplice il pourrait bien lui infliger. De temps en temps, il passait la main sur sa joue et courait se regarder dans un miroir. Alors, il grinçait des dents, il écumait et il grondait : – Non, cela ne se voit pas !… Mais je sais, moi, je me souviens, je me souviendrai jusqu’à ce que je sois vengé !

Il pensait au formidable soufflet qui s’était abattu sur sa joue.

A force de penser à son rival, il finit par éprouver l’impérieux besoin de le voir, de se repaître de sa vengeance. La journée passa ainsi.

Le lendemain matin, il décida :

– Tant pis, il faut que je le voie ! Je puis bien me donner cette satisfaction, que diable ! En rentrant du Louvre, j’irai !

Sitôt après dîner, c’est-à-dire vers midi, il prétexta une affaire importante et sortit.

Il se méfiait de sa femme, aussi il n’alla pas directement à la rue des Rats. Il fit un long détour, et de temps en temps, il se retournait brusquement pour voir s’il n’était pas suivi. Il ne remarqua rien d’anormal, et certain d’avoir dépisté l’espion, au cas où il en aurait eu un attaché à ses pas, il allongea le pas, en se répétant, pour la millième fois, qu’il fallait qu’il vît la figure que faisait Jehan le Brave.

Ce n’était là qu’un prétexte qu’il se donnait à lui-même.

La vérité est qu’il ne pensait qu’à Bertille. C’est qu’il était déchiré par les affres de la jalousie. La pensée qu’il était repoussé, méprisé, lui, Concini, le gentilhomme le plus élégant qui fût à la cour du roi Henri, pour un misérable aventurier sans sou ni maille, un truand, un bravo, cette pensée, en même temps qu’elle le déconcertait, le faisait écumer.

Il était persuadé que Bertille était la maîtresse de Jehan, et cette certitude ne faisait qu’exaspérer son désir. Plus que jamais, il la voulait. Il la lui fallait coûte que coûte.

Mais, où prendre la jeune fille maintenant ? Où le misérable truand l’avait-il cachée ? Savoir, oh ! savoir où la trouver ! La reprendre, et cette fois, il jurait bien qu’elle n’échapperait pas à son étreinte.

Or, puisque Jehan savait où se trouvait la jeune fille, le plus simple était d’aller le lui demander. Naïveté, direz-vous, lecteur ?… Mais Concini était un violent et un passionné. Mais son désir morbide se haussait jusqu’à la passion la plus violente. Et le propre de la passion est de ne pas raisonner.

Donc, sans se l’avouer nettement, ce que Concini venait chercher rue des Rats, c’était d’abord et avant tout, le secret de la retraite de la femme qu’il convoitait. Il ne savait pas trop comment il s’y prendrait pour l’arracher, ce secret, mais par la ruse, par promesses ou menaces, il espérait réussir.

Eh, parbleu ! il offrirait la liberté et la fortune à Jehan ! Il ne serait pas si sot que de refuser, que diable ! Et quand il aurait obtenu ce qu’il voulait, il saurait bien se défaire du bravo.

Jehan le Brave avait dormi profondément, il ne savait combien d’heures. Quand il se réveilla, pour tuer le temps et tromper son estomac qui commençait à hurler la faim, il revint à la porte et, méthodiquement, patiemment, il essaya encore une fois de la forcer. Il dut s’avouer qu’il n’y avait rien à espérer de ce côté et il y renonça.

Il était toujours aussi calme. La cassette, appartenant à Bertille, lui apparaissait comme un trésor précieux dont il avait la garde. Elle le préoccupait plus que sa propre sécurité. Comme s’il avait craint qu’on ne vînt la lui voler, il la cachait soigneusement sous son manteau.

Il se mit à arpenter le faible espace, autant pour tuer le temps que pour se donner un peu de mouvement, et en marchant il réfléchissait :

– En somme, j’ai dormi combien de temps ?… Mettons dix heures… Hum ! c’est beaucoup. Donc, il n’y a pas encore un jour plein que je suis ici… Joli traquenard que m’a tendu là le Concini, et dans lequel j’ai donné sottement comme un étourneau. C’est bien fait pour moi ! On n’est pas aussi niais que je l’ai été ! Que diable ! quand on a affaire à un Concini, on se défie, ventre de veau !… La leçon ne sera pas perdue… j’ai bonne mémoire. (Et avec un sourire narquois.) A la condition pourtant que je sorte d’ici… ce qui me paraît plutôt problématique… Bon, ne désespérons pas encore. Concini viendra, j’en suis sûr. Seulement, il voudra me laisser déprimer un peu avant. Il viendra demain, peut-être après-demain… Patientons jusque-là.

Et avec une lueur malicieuse dans l’œil :

– Pourvu que je réussisse à l’effrayer suffisamment, et tout ira bien.

Et les heures s’écoulèrent ainsi, lentes, longues, monotones, énervantes. Concini ne paraissait toujours pas. Et maintenant, le calme de Jehan faisait place à l’impatience, et la colère commençait à se déchaîner en lui. Et la faim et la soif se faisaient plus cruellement sentir.

Comme il commençait à se dire, non sans angoisse, que Concini ne viendrait pas, il perçut au plafond comme un léger crissement. Il eut un coup d’œil vers la cassette. Elle était bien cachée sous le manteau, posé dans un angle du cachot. Une flamme joyeuse aux yeux, il regarda le plafond.

Un mince filet de lumière tombait par un petit trou masqué par un grillage. Et, penché sur ce grillage, il devina, plutôt qu’il ne le vit, Concini. Et il rugit dans sa pensée :

– Il est venu !… Je suis sauvé !…

Il se raidit, son visage se fit impassible, et les yeux fixés sur le trou grillagé, d’une voix railleuse :

– Hé ! Concini, que fais-tu là-haut ? Pourquoi n’entres-tu pas ici ? (Il se mit à rire.) Ah ! oui, j’ai mon épée ! Cela t’inspire crainte et respect. Tu es prudent, Concini, on le sait du reste. Tu n’es brave que lorsque tu t’attaques à une femme faible et sans défense. Encore faut-il que tu sois rassuré par la présence de nombreux serviteurs et que tu sentes l’appui de quelques braves à ta solde.

Concini se taisait. Peut-être n’avait-il pas entendu. Il cherchait comment il poserait cette question très simple : « Où as-tu conduit la jeune fille ? »

Jehan reprit, et sa voix se fit plus mordante, son expression plus dédaigneuse :

– Que ne m’as-tu informé de ton désir de me visiter ? Je t’aurais donné ma parole de ne pas me servir de cette épée, qui t’inspire une si salutaire frayeur. Est-ce qu’il est besoin d’une épée, avec un baladin de ta sorte ? Le poing et la botte suffisent.

Cette fois, Concini entendit. A cette allusion à la correction que Jehan lui avait infligée, il écuma :

– Chien enragé !… Misérable pourceau ! Je veux…

– Eh là ! Concini, interrompit Jehan dans un éclat de rire sarcastique, ne donne donc pas tes noms aux autres !… La peur te trouble la raison. Cà, qu’es-tu venu faire ici ?… As-tu espéré me trouver pâle et tremblant ? Es-tu venu te repaître de ton œuvre ?… Parle ! N’aie pas peur… tu sais bien que je ne peux pas t’atteindre là où tu es.

Ces paroles ramenèrent Concini à l’objet de sa visite. Il refoula la rage qui l’étranglait et raffermissant sa voix :

– Ecoute, dit-il, tu vas crever ici… de faim et de soif.

De sa voix railleuse, en frappant du poing sur le pommeau de son épée, Jehan dit :

– Si je veux.

Concini eut un sourire livide :

– Je te comprends. Mais, moi, je lance une petite boule à tes pieds. Elle éclate sans bruit. Ce n’est rien… Mais tu tombes profondément endormi. Alors, on te désarme… Et tu es obligé de mourir de la mort que je t’ai choisie.

Il prit un temps et, en se délectant, il reprit d’une voix doucereuse :

– C’est une mort horrible que la mort par la faim et la soif !… C’est un supplice effroyable. Et quelle agonie !… Une agonie lente, interminable, atroce, qui dure des jours et des jours… quelquefois des semaines. Ainsi, toi qui es jeune et vigoureux, Dieu merci ! tu peux en avoir pour vingt jours, un mois, davantage peut-être !… Pense un peu à ce que tu souffriras. On devient fou enragé… on prétend qu’il y en a qui se sont dévoré eux-mêmes une partie des bras !… C’est épouvantable !… Voilà ce qui t’attend, Jehan le Brave. Mais je suis bon garçon, sois tranquille, je ne t’abandonnerai pas… Je viendrai te voir, de temps en temps… me rendre compte, constater à quel degré tu en es… Qu’en dis-tu ?… Crois-tu que ton soufflet et ton coup de pied seront bien payés ?…

Il s’était animé. Il écumait, il grinçait. Jehan, qui ne le voyait que confusément, eut l’impression qu’il devait être hideux en ce moment. Mais il avait son idée de derrière la tête, comme Concini avait la sienne, et tant qu’il ne l’aurait pas mise à exécution, il n’y avait pas lieu de désespérer. Et il se raidit.

Concini, voyant qu’il se taisait, crut l’avoir terrifié. Il se dit que le moment était venu de risquer la question qui lui tenait tant à cœur et il se hâta de reprendre, d’une voix que l’espoir rendait haletante :

– Eh bien, écoute, Jehan. Si tu veux, tu sors d’ici libre. Si tu veux, je descends moi-même t’ouvrir cette porte et je te conduis dehors. Et je te fais riche… Je te donne cinquante mille livres !… La liberté et la fortune, voilà ce que je t’offre… si tu consens à répondre à la question que je veux te poser.

– Oui, je t’ouvre la porte, oui, je te conduis dehors, oui, je te donne de l’or. Et quand tu auras répondu… un bon coup de dague entre les deux épaules… par-dessus le marché et pour te faire bonne mesure.

La proposition cependant était si imprévue qu’elle stupéfia Jehan. Il songea :

– Que peut-il avoir à me demander de si important pour qu’il renonce à sa vengeance ?

Et tout haut, de son air railleur :

– Quand j’aurai répondu à ta question, tu oublieras bien un peu de venir m’ouvrir cette porte, hein ?

Concini ne songea pas à se froisser du doute injurieux que contenait cette question. L’espoir pénétra dans son esprit, et vivement, avec plus d’assurance :

– Non ! dit-il. Tu ne répondras que lorsque tu seras libre et que je t’aurai versé la somme convenue.

Jehan ne s’étonna pas de la confiance que lui témoignait le favori. Il la trouva toute naturelle, de même que Concini avait paru trouver naturel qu’il se défiât de lui.

– Bon, dit-il. (Et cette fois il ne raillait pas.) Qui te dit qu’une fois libre, je n’empocherai pas ton or et te tirerai ma révérence sans répondre à cette fameuse question ?

– Tu me donneras ta parole avant de sortir. J’ai confiance en toi, moi.

Notez bien, lecteur, que Concini ne mentait pas. Il avait réellement pleine confiance en la parole de l’homme qu’il haïssait. Notez aussi que Jehan, menacé d’une mort hideuse, eut pu promettre et ne pas tenir compte ensuite d’une promesse extorquée par la menace. Nous croyons ne pas trop nous avancer en disant que pas un de vous, lecteurs, n’aurait le triste courage de le lui reprocher. Eh bien, ce jeune homme, qui jusqu’à ce jour avait vécu de rapines, se fût cru déshonoré en manquant à sa parole. Cette idée ne l’effleura même pas.

Très intrigué, il se contenta de demander avec une vague méfiance :

– Voyons la question, d’abord.

Concini tressaillit de joie, et dans son esprit cria :

– Il parlera !…

En effet, comment admettre qu’un homme serait assez fou pour se condamner lui-même à une mort horrible, alors que d’un mot il pouvait acheter la vie, la liberté et la fortune ?

Penché sur son grillage, l’œil enflammé, haletant, convulsé, d’une voix basse, ardente, Concini demanda :

– Dis-moi seulement où tu as conduit cette jeune fille ?

Si son attention passionnée n’avait pas été exclusivement portée sur cette réponse qu’il attendait anxieusement, Concini eût peut-être entendu comme un sanglot étouffé qui venait d’éclater près de lui.

Mais la vie de Concini était uniquement concentrée au-delà de ce trou sur lequel il se penchait. Rien n’existait en dehors de cela. Il n’entendit donc rien.

Rien que l’éclat de rire sonore qui jaillit soudain de ces lèvres auxquelles il était pour ainsi dire suspendu, rien que la voix de Jehan qui disait plus railleuse que jamais :

– Que je te dise où elle est ?… Seulement ?… Concini haleta :

– Oui, cela seulement !… Et tu es libre, et je te fais riche !… Réponds.

Jehan songeait, pris d’une subite colère contre lui-même :

– Je suis un incorrigible niais !… Voici plus d’un quart d’heure que je perds à écouter les incongruités de Concini. Je devrais pourtant savoir que c’est un cuistre, un pleutre incapable d’apprécier un sentiment noble ou délicat. Et s’il se retire avant que j’aie pu lui servir la petite histoire que j’ai préparée expressément pour lui, je serai perdu… et par ma faute. Allons, il est temps.

Et il se redressa de toute sa hauteur. Sa physionomie se fit dure, froidement résolue. Sa voix se fit brève, tranchante. A le voir et à l’entendre, on n’eût jamais soupçonné l’angoisse qui, malgré lui, l’étreignait à la gorge.

– Concini, dit-il, toi qui as des espions partout, qui te renseignent sur tout, tu dois savoir ceci : le roi, la nuit dernière, a refusé l’escorte que lui proposait M. de Praslin, il a refusé celle de M. de Neuvy pour accepter celle de deux inconnus avec qui il s’en est allé promener paisiblement…

Oui, Concini savait cela. Praslin ou La Varenne, peut-être tous les deux, n’avaient pas su tenir leur langue. On parlait à mots couverts de l’aventure. On s’inquiétait de connaître le nom de ces deux inconnus (les noms n’avaient pas été divulgués) honorés de la confiance royale et qui pouvaient devenir des personnages à ménager.

Concini savait tout cela. Il dressa l’oreille. Mais, comme il ne devinait pas encore en quoi cette histoire pouvait l’intéresser, comme l’impatience et la crainte d’une déconvenue le tenaillaient, il gronda furieusement :

– Misérable !… Que m’importent le roi et ces deux inconnus !… C’est d’elle que je te parle !… Elle que je veux retrouver, dussé-je…

Paisiblement, Jehan interrompit :

– Je suis l’un de ces deux inconnus.

Concini entendit. Il fut étonné et en même temps une vague inquiétude commença de sourdre en lui. Mais il était trop bon comédien pour laisser voir ses impressions. Et d’ailleurs, il n’avait pas renoncé à arracher la réponse qu’il désirait. De furieuse qu’elle était, sa voix se fit implorante :

– Veux-tu me répondre ?

Jehan, lui, n’avait qu’une crainte : celle que Concini se retirât avant qu’il eût pu amorcer suffisamment son histoire pour exciter son attention.

Il abrégea donc son récit pour arriver le plus vite possible au point qu’il savait devoir intéresser le Florentin.

– Le roi a voulu savoir pourquoi je l’avais provoqué et avais failli le tuer – car tu ne sais peut-être pas cela, Concini : j’ai croisé le fer contre le roi.

Concini se tut. L’inquiétude croissait en lui, sans qu’il eût pu dire pourquoi. Mais Bertille, qui jusque-là avait été son unique préoccupation, commença à passer au deuxième plan.

Jehan comprit qu’il commençait à produire l’effet qu’il avait espéré. Il pensa, avec un sourire :

– Allons, je crois que j’ai des chances de m’en tirer. Le tout est de frapper rudement l’imagination de Concini.

Et tout haut :

– J’ai dit au roi que j’avais été averti que quelqu’un cherchait à s’introduire traîtreusement chez celle que j’aime.

Concini s’agita. La sueur de l’angoisse perlait à son front. Maintenant, il écoutait avec une attention passionnée. Jehan reprit froidement :

– Le roi voulut savoir qui m’avait donné ce charitable avis. Je fis respectueusement observer que je ne me sentais pas le tempérament d’un délateur… Le roi est un grand cœur. Il comprit mon scrupule et n’insista pas.

Concini respira. La menace qu’il sentait sous les paroles de Jehan semblait s’écarter. Il retrouva son assurance et, avec elle, son arrogance. Et il gronda :

– Crois-tu que je suis venu ici pour entendre ces sornettes ?

– Attends. Tu vas voir que la chose devient intéressante pour toi. Le roi, donc, apprécia si bien ma délicatesse, qu’il voulut bien m’honorer de sa bienveillance.

– Toi ?… ricana Concini de nouveau inquiet.

– Moi-même, dit froidement Jehan. A telle enseigne qu’il a bien voulu m’accorder une audience particulière pour demain. Audience que je dois partager avec cet inconnu qui, avec moi, servit d’escorte au roi en cette nuit mémorable. Retiens bien ce détail, Concini, il est très important… pour toi.

– Bon, grinça Concini, que me fait à moi, cette histoire d’audience avec ce compagnon inconnu ?… Quant à toi, le roi, quand il te connaîtra, pensera que la seule personne qui puisse raisonnablement s’intéresser à toi, c’est le bourreau.

Jehan dédaigna de répondre. Il continua d’une voix étrangement calme :

– Or, Concini, je te connais capable de toutes les trahisons, de toutes les perfidies. Je me doutais bien que tu chercherais à m’attirer dans quelque traquenard. Et j’ai pris mes petites précautions. Ici, la voix se fit plus rude, menaçante :

– Ce que je n’ai pas dit au roi, je l’ai dit à ce compagnon. Il sait que c’est Léonora, ta femme, qui m’a excité et lancé sur le roi dans l’espoir que je le tuerais… Ce qui devait faire de toi le maître de ce royaume, grâce à… la protection de Marie de Médicis. Il sait que la douce, la loyale Léonora a fait avertir le grand prévôt à seule fin que je fusse délicatement cueilli après l’attentat… Il sait tout, te dis-je, tout !… Je t’avais bien dit que mon histoire finirait par t’intéresser.

Et il se mit à rire doucement. Mais, lui aussi, autant et peut-être plus que Concini, il était bouleversé par la crainte et l’angoisse, et à part lui, il se disait :

– Si je n’arrive pas à le convaincre, si je ne parviens pas à l’affoler, je suis perdu.

Et juste au même instant, Concini, assommé par cette révélation inattendue, rugissait dans son esprit bouleversé :

– Je suis perdu !… Oh ! le démon d’enfer !… Jehan reprit d’un air indifférent :

– Comprends-tu ce qui va se passer ?… Mon compagnon sait que, pour rien au monde, je ne voudrais manquer à cette audience d’où sortira ma fortune. Mon compagnon est prévenu. Ne me voyant pas, il comprendra. Alors, il dira ceci au roi : « Sire, ce jeune homme qui vous a assailli l’autre nuit vous a été dépêché par le seigneur Concini et sa noble épouse qui voulaient bellement vous faire assassiner. C’est tellement vrai que, pour le châtier d’avoir manqué son coup, Concini l’a fait poignarder ou jeter dans quelque cul de basse-fosse. Il en est ainsi, Sire, sans quoi ce jeune homme serait ici. » Voilà ce que dira mon compagnon. Et le roi le croira, n’en doute pas.

Ivre de terreur, Concini bégaya :

– Tu as fait cela ?… Tu as osé ?…

– Ecoute donc, gouailla Jehan, je t’ai dit que je te connais. Je me suis gardé… Et bien m’en a pris.

– Mais, c’est faux ! hurla Concini, tu mens !… Le roi ne croira jamais !…

– Le roi croira, dit Jehan de sa voix implacable… J’ai des témoins… des preuves.

– Quelles preuves ? bégaya Concini dont les dents s’entrechoquaient de terreur.

– Celles que tu as fournies toi-même, dit Jehan avec autorité. Comme tous les poltrons, tu es bavard et vantard. Qu’avais-tu besoin d’aller dire que j’étais arrêté, enfermé au Châtelet, accusé du crime de régicide ?… Et quand as-tu dit cela ?… Au moment où je me promenais paisiblement avec le roi. Tu l’as dit, Concini, et si tu veux nier, Gringaille, Escargasse et Carcagne, que j’ai prévenus, et devant qui tu l’as dit, viendront attester. La jeune fille le dira aussi. Parce que c’est la vérité. Crois-tu que mes précautions ont été bien prises ?

Concini, atterré, ne trouva rien à dire.

Jehan insista de sa voix railleuse :

– Tu seras arrêté, Concini. La douce Léonora le sera aussi. La reine elle-même, votre chère… protectrice, ne pourra rien pour vous. Trop heureuse si elle n’est pas compromise dans l’aventure.

– Nous nierons ! Nous dirons que tu as menti sciemment et méchamment, hurla Concini qui retrouvait sa voix.

– Tu oublies, dit froidement Jehan, que nous serons six à t’accuser. Puis, quoi ? Et la question que tu oublies aussi, car tu perds la mémoire décidément. La question, elle a son utilité… Et tu n’as pas idée comme elle sait délier les langues les plus rebelles quand elle est bien appliquée.

Concini frémit. Il entrevoyait déjà le chevalet de torture. Il se sentit perdu. Il râla dans son esprit :

« Que ne me suis-je arraché la langue plutôt que d’aller me vanter stupidement devant cette fille et ces trois bravi !… Car je l’ai dit, sang du Christ ! j’ai été assez insensé pour le dire !… Que maudite soit l’heure où je t’ai vue et où je me suis épris de toi, Bertille de malheur !… »

Jehan le Brave, en dessous du grillage, se raidissait de toutes ses forces pour paraître calme et impassible. Mais, dans l’effort qu’il faisait, de grosses gouttes coulaient de son front et tombaient lentement à terre. Cette histoire que, sur des données réelles, il avait inventée de toutes pièces, allait-elle produire l’effet qu’il avait escompté ? Telle était la question qu’il se posait sans trêve.

Il sentait bien que, là-haut, Concini était en proie à l’épouvante. Mais cette épouvante irait-elle jusqu’à l’amener à lui rendre la liberté ? Tel était le point d’interrogation redoutable. Il ne voulut pas le laisser se ressaisir, et d’une voix qui parut effroyablement calme au Florentin livide de terreur, il reprit :

– Figure-toi que tu seras attaché sur le chevalet. On enfoncera les coins. Généralement, tu sais, on n’en supporte guère plus de cinq ou six. Tu sentiras tes os éclater, se briser, s’émietter. Tu sentiras ta chair meurtrie panteler. Alors, pour faire arrêter l’abominable supplice, tu avoueras. Alors, c’est la condamnation à mort. Mais avant, Concini, on te tranchera le poignet, tu seras tenaillé avec des tenailles rougies à blanc et, dans les plaies, le bourreau coulera de l’huile bouillante, du plomb fondu et après…

– Assez, assez ! hoqueta Concini, fou d’épouvante. Que veux-tu enfin ?

Jehan étouffa un rugissement de joie puissante. Concini était dompté. Il respira fortement, comme si sa poitrine était allégée de l’énorme poids qui l’oppressait. Et de son air le plus ingénu :

– Moi ?… je ne veux rien. Je ne demande rien. Je t’ai averti simplement de ce qui t’arrivera si je ne suis pas libre demain. Le reste te regarde. Si je meurs, je mourrai vengé, et cela me suffit. Bonsoir, Concini.

Concini ouvrait la bouche pour crier : « Je vais te rendre la liberté ! » A ce moment, une main douce et impérieuse en même temps s’abattit sur son bras. Il se redressa à demi, hagard, hérissé, le poing crispé sur le manche de la dague, et il se trouva face à face avec Léonora.

Elle était accroupie à côté de lui et le regardait de ses magnifiques yeux noirs chargés de tendresse où luisait cependant un peu de pitié dédaigneuse.

– Toi ! gronda Concini effaré. Tu étais là ?… Comment savais-tu ?… Comment es-tu entrée ici ?… Comment as-tu pu ?…

Dédaignant de répondre à ses questions, elle interrompit dans un souffle :

– J’ai tout entendu !… Que vas-tu faire ? Concini d’une voix aussi basse, gronda furieusement :

– Tu as tout entendu et tu demandes ce que je vais faire ?… Que veux-tu que je fasse, si ce n’est lui ouvrir la porte et le conduire dehors ?… Il nous tient, le misérable !…

– Il ne faut pas faire cela, dit Léonora sur un ton d’irrésistible autorité.

– Tu es folle !… Tu n’as donc pas compris ?

– Fais ce que je te dis, crois-moi. Refuse, dit Léonora plus impérieuse.

Concini la regarda jusqu’au fond de l’âme. Il la connaissait suffisamment pour savoir qu’elle devait avoir son idée. Il hésita cependant.

– Tu nous perds !

Plus froide, plus résolue, plus autoritaire, elle assura :

– Je nous sauve, au contraire ! Fais ce que je te dis. Concini avait confiance en la force de ce sombre génie. Il s’inclina, mais il rageait.

– Soit, dit-il. Mais s’il…

– Les boules, interrompit Léonora. Deux !…

Concini fit signe qu’il avait compris. Et en même temps qu’il prenait dans sa poche deux petites boules, guère plus grosses que des pilules, il se pencha sur le grillage, et d’une voix devenue calme à force de volonté, à son tour, il railla :

– Alors, tu as cru bénévolement que tu allais m’effrayer avec cette histoire à dormir debout ?… Pauvre petit !…

Jehan chancela :

– Je suis perdu ! songea-t-il. Il s’est passé quelque chose que je ne peux deviner, là-haut. Concini avait peur. Il allait céder, je l’ai vu… J’en suis sûr !… Et maintenant !…

– Ton compagnon, reprit Concini, ira trouver le roi et lui dira ce qu’il voudra. Peu m’importe. Moi, je suis innocent et je saurai le prouver s’il le faut. La preuve en est que je ne te rendrai pas la liberté, comme tu as été assez stupide pour l’espérer, parce qu’il m’a plu de te le laisser croire que tu m’avais effrayé. Tu vas crever ici comme je te l’ai dit, d’une mort lente, épouvantable : la mort lente par la faim et la soif.

Et il laissa tomber les deux pilules et regarda.

Jehan ne les vit pas tomber, ces deux boules brunes, qui passèrent invisibles dans la demi-obscurité de son cachot. Il ne les entendit pas exploser, car elles se brisèrent sans bruit. Le coup que lui portait Concini l’écrasait. Après avoir espéré un moment, il se vit irrémissiblement perdu.

D’ailleurs, il n’eut pas le temps de réfléchir. Il se sentit soudain pris à la gorge par une insupportable odeur. Il étendit machinalement les bras et tomba à la renverse, foudroyé comme une masse.

q

Chapitre 26

Concini vit tomber Jehan. Il se redressa lentement et remit en place le coffre qui masquait le trou. Il ne savait pas encore s’il devait se réjouir ou se désoler de la condamnation qu’il venait de prononcer. Il ne savait pas encore si la perte de son ennemi n’entraînerait pas la sienne.

Il entraîna Léonora dans un petit cabinet, et la voix dure, le ton menaçant :

– Pourquoi m’as-tu empêché de le délivrer ? fit-il. Crois-tu donc que c’est une histoire inventée à plaisir qu’il m’a contée là ?

Léonora était aussi calme que son époux se montrait agité. A cette question, elle répondit d’un air rêveur :

– Peut-être !… Je connais Jehan mieux que toi. C’est une espèce de fou qui a des idées particulières. Je croirais assez volontiers qu’il a menti…

– Si j’en étais sûr, grinça Concini.

– Nécessairement, dit froidement Léonora. Et moi non plus je ne suis pas sûre… Je crois qu’il est incapable de tant de précautions aussi longuement et soigneusement préparées. Je crois qu’il a dit la vérité, quand il a dit qu’il n’avait pas un tempérament de délateur… Ce bravo, ce détrousseur de grands chemins, se mêle d’avoir des délicatesses comme n’en ont pas tous les gentilshommes. Je crois, mais je ne suis pas sûre. Par conséquent, je tiens son histoire pour réelle et véridique. Je commettrais une faute grave si je ne la jugeais pas ainsi.

– Alors, j’en reviens à ma question, dit Concini avec impatience. Si tu crois qu’il a dit vrai, pourquoi m’avoir empêché de le délivrer ? Explique-toi une bonne fois, sang Dieu !

Léonora haussa dédaigneusement les épaules :

– Comment n’as-tu pas compris que le délivrer sous le coup d’une menace – car c’est une belle et bonne menace qu’il te faisait – c’était nous livrer à tout jamais à sa merci ?

– Parbleu ! si tu crois que je ne l’ai pas compris. Mais quoi ?… Ne devons-nous pas parer au plus pressé et sauver nos têtes d’abord ?

Léonora le considéra attentivement et :

– Demain, dans huit jours, dans un an, tant que le roi vivra, ce bravo serait venu nous menacer. Il aurait pu nous extorquer autant d’or qu’il aurait voulu. Tu lui en aurais donné, Concino ?

Concini se promenait rageusement et avec colère, il avoua :

– Que faire à cela ?… Je lui aurais donné tout ce qu’il aurait voulu… Je tiens à ma tête, moi !

Léonora sourit dédaigneusement. Et en l’étudiant plus curieusement :

– Et tu aurais renoncé à le frapper… Puisque la menace qu’il t’a faite aujourd’hui, il pourrait la renouveler tant que le roi sera vivant.

Concini se mordit les poings avec fureur, il grommela des imprécations affreuses. Mais il ne répondit pas. Ce qui revenait à dire qu’il acquiesçait.

– Et pourtant, tu le hais bien ? dit lentement Léonora.

– Si je le hais ! explosa Concini, c’est-à-dire que pour pouvoir le faire mourir à ma guise, lentement, à petit feu, je donnerais dix ans de ma vie !

Encore une fois, Léonora leva les épaules avec dédain. Et d’une voix terrible, à force de froideur :

– Moi, dit-elle, si je haïssais mortellement quelqu’un, ce n’est pas dix ans de ma vie que je donnerais pour l’atteindre. C’est ma vie tout entière, et sans hésitation aucune.

Et comme Concini se taisait, elle reprit avec un calme sinistre :

– Donc tu hais mortellement Jehan et tu n’oses pas le condamner parce que tu as peur pour ta peau. Moi, je ne le hais pas… Mais il s’est dressé devant moi la menace à la bouche, mais il a fait avorter des plans que j’avais lentement élaborés, longuement préparés, mais il est un obstacle vivant à des projets que j’ai conçus. Je ne le hais pas… et je le condamne et il périra, je te le jure.

Concini, frissonnant, la considéra un moment avec une admiration sincère. Au bout d’un instant d’un silence lourd, menaçant, il mâchonna :

– Tu le condamnes ! Eh ! per la madonna ! ce n’est pas moi qui chercherais à le sauver. Mais… en attendant, s’il n’est pas libre demain, son compagnon avisera le roi… C’en est fait de nous.

– Il sera libre demain, dit paisiblement Léonora, et par conséquent son compagnon n’avisera pas le roi.

Concini allait et venait, impatient et nerveux, comme un fauve en cage. Il s’arrêta brusquement devant elle, leva les bras et les laissa retomber d’un air dépité en disant :

– Je ne comprends plus ! Léonora eut un sourire aigu.

– Concino, dit-elle, combien de temps le narcotique produira-t-il son effet ?

– Une heure environ.

– Nous avons le temps. Tu vas envoyer dans son cachot faire désarmer Jehan. Il faut, tu m’entends, il faut que lorsqu’il sortira d’ici, il soit bien persuadé que tu as voulu réaliser toutes les menaces que tu lui as faites. Il faut, quand on le délivrera ce soir, qu’il soit bien convaincu que tu n’es pour rien dans sa délivrance et que s’il n’avait tenu qu’à toi, il serait mort. Comprends-tu ?

– Non ! fit rudement Concini.

– C’est cependant bien simple, expliqua Léonora. Que faut-il pour arrêter les divulgations du compagnon de Jehan ? Que celui-ci soit libre demain et qu’il puisse se rendre à son audience, si tant est que cette audience existe, ce dont je doute. Donc, ce soir, un ami de Jehan se chargera de le délivrer. A ce sujet, tu me donneras les indications nécessaires pour arriver jusqu’à son cachot.

– Tout cela me paraît bien compliqué. Il était si simple de lui ouvrir la porte tout de suite.

– Oui, mais l’essentiel pour nous est que Jehan se rende bien compte que ses menaces n’ont fait aucun effet sur nous… Crois-moi, Concino, c’est un garçon intelligent, il comprendra et se le tiendra pour dit. Jamais plus il ne s’avisera d’employer un moyen qui lui a si peu réussi.

– Tandis qu’autrement nous l’aurions eu constamment sur nous, sans oser nous en défaire ! Je comprends, maintenant, s’écria joyeusement Concini, tu es forte, sais-tu ?

– Je le sais, dit froidement Léonora. Jehan sera donc libre ce soir. Ceci me regarde. Et quant au reste, j’en fais mon affaire aussi. Tu peux me croire, Concino, le bravo ne jouira pas longtemps de sa liberté, avant qu’il soit longtemps, il ne pourra plus menacer personne. Je t’en réponds.

Elle était très calme, presque souriante, mais ses paroles avaient été prononcées avec une si implacable résolution que Concini se sentit secoué d’une joie furieuse.

– Comment peut-on parvenir à ce cachot ? demanda Léonora.

– Très simple : il n’y a qu’à descendre à la cave. La première porte qu’on trouve à main gauche. Elle est toujours fermée à clé et cette clé, je la cache soigneusement. Cette porte ouverte, on en trouve plusieurs autres, dans un petit couloir. Mais celles-là ne sont fermées qu’au verrou.

– Eh bien ! dit Léonora, qui avait écouté attentivement, il faut placer cette clé de façon à ce qu’on la puisse trouver aisément ce soir.

– On peut l’accrocher à la porte de la cave, proposa Concini.

– C’est le plus simple, en effet.

– Je vais la chercher, dit joyeusement Concini, et en même temps, je vais désarmer le brave des braves.

Et heureux de savoir qu’il pourrait, plus tard, poursuivre sa vengeance sans avoir rien à redouter pour sa précieuse carcasse, il s’élança, désinvolte et léger, comme s’il allait à un rendez-vous d’amour.

Quand il fut sorti, une expression de douleur atroce se répandit sur les traits de Léonora, jusque-là demeurés calmes et impassibles. Une flamme de colère et de rage haineuse luisait au fond de ses prunelles sombres, qui détaillaient une à une les splendeurs entassées dans ce petit cabinet, et un soupir qui ressemblait à un sanglot déchira sa gorge.

L’absence de Concini dura à peine cinq minutes. Il était parti joyeux et léger, il revint sombre et préoccupé, ramassé comme pour la lutte, une lueur mauvaise au fond des yeux.

C’est que jusque-là, il avait eu affaire à l’associée avec laquelle il fallait se concerter en vue de parer à un danger qui les menaçait. Maintenant le conseil était terminé, les résolutions prises, le danger écarté, l’affaire liquidée.

Maintenant, il allait se trouver aux prises avec l’épouse trahie une fois de plus, l’épouse jalouse et furieuse, qui, une fois de plus aussi, le prenait en flagrant délit de trahison. Et il prévoyait que l’explication serait orageuse.

Maintenant qu’il était sûr de pouvoir se venger de Jehan, maintenant qu’il était délivré de la menace d’une dénonciation qui pouvait entraîner la mort dans les tortures, maintenant, enfin, qu’il se sentait l’esprit libre de toute préoccupation, il s’était remis à penser à Bertille.

La scène, qu’il savait inévitable, l’horripilait pour lui-même, ce qui n’était que secondaire. Mais elle l’inquiétait pour la jeune fille, qui serait seule menacée, il ne le savait que trop bien.

Léonora, en effet, se montrait impitoyable pour les amours de son époux. A part Marie de Médicis qu’elle feignait d’ignorer, elle ne tolérait aucune infidélité. Trompée, elle l’était sans cesse. Mais sans cesse aussi, elle découvrait la nouvelle trahison. Sans cesse, elle connaissait le nom de la nouvelle maîtresse de son mari et elle frappait sans pitié. En sorte qu’on pouvait dire justement que le baiser de Concini distillait la mort.

Et Concini le savait mieux que personne, lui qui avait vu tomber une à une ses maîtresses, les plus tendrement chéries, toutes frappées par un mal mystérieux et soudain.

Une fois encore, la terrible jalouse avait découvert le nid d’amour de l’infidèle. Une fois encore, elle venait l’y relancer. Un hasard fortuit, un péril commun surgissant inopinément avait retardé l’explication. Elle n’en serait que plus violente, plus terrible peut-être à en juger par le calme affecté par Léonora, plus effrayant, pour Concini qui la connaissait bien, que la plus effroyable colère.

Mais de ce que l’épouse avait découvert le nid, il ne s’ensuivait pas forcément qu’elle avait éventé l’oiseau, c’est-à-dire Bertille. Sinon Concini en serait quitte pour chercher un autre abri. Mais si oui ?… Cette pensée le faisait frémir d’angoisse et il tremblait pour celle qu’il aimait.

Peut-être eût-il moins tremblé s’il l’avait possédée. Peut-être même eût-il été enchanté. Il ne se piquait pas de constance dans ses amours. Mais, précisément, il ne l’avait pas eue. Et tous ces obstacles qui semblaient se dresser comme à plaisir entre lui et celle qu’il convoitait ne faisaient qu’exaspérer son désir. Et ce qui n’eût été peut-être qu’un caprice devenait une passion violente, furieuse.

C’est pourquoi, en revenant près de sa femme, Concini avait cet air sombre, agressif que nous avons signalé.

– C’est fait, dit-il en rentrant.

Léonora approuva d’un signe de tête et, ainsi qu’il l’avait prévu, elle commença gravement :

– Assieds-toi, Concini, j’ai à te parler sérieusement.

C’était l’exorde redouté. Concini l’observa à la dérobée. Elle paraissait très calme, un peu grave. Mais elle n’était jamais plus menaçante que lorsqu’elle se montrait ainsi calme en apparence.

Concini se tint prêt à tout. Il obéit cependant et se jeta rageusement dans un fauteuil, en face d’elle. Mais le coup d’œil qu’il lui jeta eût fait pâlir toute autre que la Galigaï.

Cependant Léonora, toujours très calme, reprenait posément :

– Il serait temps, Concino, de pousser Maria à exiger du roi la cérémonie de son sacre toujours retardé.

Concini fut stupéfait. Il s’attendait à une scène de ménage et elle lui parlait politique. Il se garda bien d’ailleurs de laisser voir son étonnement. Mais, plus que jamais, il se tint sur la défensive. Et posément, comme elle :

– Pourquoi ? fit-il. Crains-tu donc que, le roi venant à disparaître, on ne fasse état de ce sacre différé jusqu’à ce jour pour disputer la régence à la reine ?

– C’est une raison qui a sa valeur et qui mérite qu’on l’étudie sérieusement, dit-elle. Tous les prétextes sont bons pour des agitateurs. Et celui-là en vaut bien un autre. D’autant que le roi, dit-on, a pris des dispositions testamentaires qui réduisent à sa plus simple expression l’autorité laissée à la régente. De là à dire que le roi l’a jugée indigne, il n’y a qu’un pas. On aura tôt fait de le franchir et on ne manquera pas de faire valoir comme argument que le roi s’est toujours refusé à faire sacrer la reine, précisément à cause de cette indignité.

– Mais c’est faux ! s’écria Concini, soudain rembruni. Tout le monde sait, à la cour du moins, que le roi se dérobe uniquement parce qu’il a la terreur d’une grande cérémonie. On lui a prédit qu’il n’y survivrait pas.

Léonora eut un sourire livide et :

– Précisément parce qu’on sait que c’est faux, on le soutiendra avec plus d’énergie. Voyons, c’est élémentaire, cela.

– C’est vrai, corbacque ! c’est vrai !

– Donc, reprit Léonora en baissant la voix, quand il n’y aurait que cette raison, elle est assez importante pour qu’on la prenne en considération. Mais c’est pour une autre raison, plus grave, à mes yeux, que je crois le moment venu de redoubler d’efforts pour arracher au roi ce sacre et ce couronnement différés depuis dix ans.

– Pour quelle raison ?

– Parce que, dit Léonora d’une voix plus basse encore, un astrologue[13] a prédit que le roi n’atteindrait pas sa cinquante-huitième année et mourrait dans un carrosse, à la suite d’une grande cérémonie. Tu entends, Concini : dans un carrosse, à la suite d’une grande cérémonie.

L’époque était tout à la superstition. Le roi, qui pouvait passer pour un sceptique, n’échappait pas à cette contagion. Par suite de la prédiction dont parle la Galigaï, ce n’était jamais sans une secrète appréhension qu’il montait dans un carrosse. Et, depuis dix ans, il reculait sans cesse le sacre de la reine qui, du reste, le harcelait sans trêve à ce sujet.

Concini et sa femme, en leur qualité d’Italiens, étaient plus crédules que quiconque. Ils avaient une foi aveugle dans l’astrologie. Dans ces conditions, on comprendra que les paroles de la Galigaï excitèrent au plus haut point l’intérêt de Concini.

– Eh bien ? demanda-t-il anxieusement.

– Eh bien ! dit Léonora d’un air rêveur, on ne peut pas contrarier le destin. Je réfléchis que si nous avons échoué dans toutes nos tentatives contre le roi, c’est que nous avons négligé de tenir compte de la prédiction qui est formelle.

– Peut-être, dit Concini très sincèrement.

– Le roi, poursuivit Léonora, va sur ses cinquante-sept ans. Il frise la limite fixée par l’horoscope : premier point. Le sacre de la reine me paraît être la cérémonie désignée. Il est impossible de rêver cérémonie plus grandiose : deuxième point. Le carrosse se trouvera bien aussi… et alors nous aurons, réunies, toutes les conditions prescrites… Concino, si nous ne voulons pas voir crouler tous nos projets, il est temps d’en finir une bonne fois avec le roi… C’est pourquoi je dis : il faut, coûte que coûte, que la reine Maria obtienne cette grande cérémonie du sacre. Il nous faut l’exciter sans trêve pour que, de son côté, elle harcèle le roi.

Concini avait écouté attentivement et, comme à elle, la nécessité de ne pas contrarier le Destin lui apparut impérieuse. Ce fut donc sur un ton très convaincu et avec énergie qu’il dit :

– Tu as raison, il est temps d’en finir. Dès demain, j’entreprendrai la reine. Toi, de ton côté, ne laisse passer aucune occasion de l’exciter.

– Sois tranquille, dit-elle avec un mince sourire. Et elle ajouta :

– Ce n’est pas tout. Une autre affaire très importante.

L’incompréhensible indifférence de la Galigaï augmentait l’inquiétude de Concini qui tremblait sous son masque d’impassibilité. Certainement, elle dissimulait une arrière-pensée, elle méditait un coup.

Quoi ?… Il ne savait pas. Mais il sentait que d’un instant à l’autre, elle frapperait et que le coup qu’elle porterait serait terrible, mortel peut-être.

Aussi la suivait-il dans ses tours et détours avec la même prudente attention du duelliste qui ne veut pas perdre une seconde le contact de la lame de son adversaire, sachant que cette seconde de faiblesse ou d’inattention peut lui être fatale.

Léonora, elle, soit qu’elle n’eût aucune arrière-pensée, soit qu’elle suivît un plan nettement tracé, poursuivit de son air paisible :

– J’ai reçu, ce matin, la visite de M. de Luçon.

– Pourquoi ne me l’as-tu pas dit à dîner ? s’étonna Concini.

– C’est que tu paraissais pressé. Tu avais affaire en ville, avais-tu dit.

Il n’y avait aucune ironie dans ses paroles. Et elle le regardait toujours de ses grands yeux tendres, passionnément dévoués. Et elle souriait doucement.

– Que voulait-il, ce petit intrigant ? fit-il d’un air dédaigneux.

– Il venait demander la place d’aumônier de la reine.

– Pas plus ! s’esclaffa Concini. J’espère que tu l’as engagé à attendre quelques années… de longues années ?

Et sérieusement :

– Je n’aime pas beaucoup ce jeune prêtre. Il a des allures qui m’inquiètent.

– Il nous a rendu service, ce matin, et je lui ai promis de faire signer sa nomination dès demain, dit tranquillement Léonora.

Concini la regarda d’un air étonné et :

– Diavolo ! Il faut donc que ce service soit bien important.

– Il a acheté sa nomination, tout simplement.

– Tu m’en diras tant, sourit Concini. Et cynique, il ajouta :

– Combien ?

– Dix millions, laissa tomber négligemment Léonora. Concini bondit, effaré :

– Dix millions !… Je le savais riche… mais tout de même, pas à ce point. Dix millions !… C’est fabuleux !…

– Rassure-toi, Concino, expliqua Léonora, ces dix millions ne sortent pas de sa poche.

– Je me disais aussi !…

– L’évêque nous a apporté le fameux trésor de la princesse Fausta dont tu as entendu parler.

– Il existe donc réellement, ce fameux trésor ? haleta Concini, dont les yeux brillaient de convoitise.

– Tout ce qu’il y a de plus réellement. Et voici un papier que m’a donné Richelieu qui indique exactement où on pourra le trouver.

Et elle tendit le petit feuillet à Concini qui le dévora des yeux. Quand elle vit qu’il avait terminé la lecture, elle demanda :

– Crois-tu que Richelieu se soit montré trop exigeant en demandant le poste d’aumônier de la reine en échange de ces précieuses indications ?

– Non, cornes du diable ! s’écria joyeusement Concini. Je trouve même qu’il s’est montré très modéré. Aussi, dès demain, je demanderai sa nomination… Après tout, Richelieu n’est peut-être pas aussi mauvais diable que je me le figure.

– Il va sans dire, ajouta Léonora avec un sourire qui en disait long, que ces renseignements et ces millions, Richelieu ne les donne pas à nous, mais à la reine.

Concini répondit par un sourire pareil et un geste qui signifiait clairement que la reine ou eux, c’était tout comme.

La joie que lui causait l’annonce inattendue de cette fortune colossale lui faisait oublier momentanément ses inquiétudes au sujet de Bertille et que Léonora n’avait pas dit son dernier mot. Ebloui, il répéta machinalement, comme s’il avait peine à y croire :

– Dix millions !…

Léonora eut un sourire indéfinissable et se penchant sur lui, l’enveloppant des effluves de sa pensée :

– Je te comprends, Concino, tu te dis qu’avec une fortune pareille, même si le roi ne disparaît pas, tu peux réaliser tes plus folles ambitions. L’or est le plus puissant des leviers quand il est placé dans des mains qui savent le distribuer avec à-propos.

– Eh cara mia ! avec une somme pareille, j’achète… le roi lui-même, si je veux !

Léonora se pencha davantage et le brûlant de la flamme de son regard, d’une voix basse, sourde :

– Vous avez raison, dit-elle.

Jusque-là, elle l’avait tutoyé. Maintenant, elle lui disait vous. Il n’y avait rien d’extraordinaire à cela. Vingt fois par jour, il leur arrivait de quitter le ton familier pour le ton cérémonieux et ils n’y faisaient pas attention ni l’un ni l’autre.

Pourquoi ce brusque changement rendit-il Concini à ses inquiétudes ? Il n’aurait su le dire, mais il eut l’intuition foudroyante que le moment approchait où elle frapperait et que tout ce qu’elle avait dit jusqu’à ce moment n’était que pour amener ce qu’elle allait dire maintenant.

Elle continuait imperturbablement, d’une voix où grondait comme une sourde menace :

– Croyez-vous donc que ces millions qu’on nous donne, nous n’allons avoir que la peine de les prendre et tout sera dit ?… S’il en est ainsi, vous vous trompez singulièrement. Ces millions nous seront âprement disputés. Il faudra les conquérir de haute lutte… Et la lutte sera dure, acharnée, mortelle.

Concini se redressa, une flamme sous le sourcil :

– Tant mieux ! Bataille !… Je ne demande que cela, moi !… Quoique, à vrai dire, je ne voie pas trop…

– Concini, dit froidement Léonora, pour retrouver le trésor, il va falloir faire des fouilles importantes. Ces travaux ne pourront s’effectuer sans éveiller l’attention de tous ceux qui savent que le trésor est à Montmartre… Et ils sont nombreux.

– Que faire à cela ?

– Rien. Je le sais. Il n’en est pas moins vrai que nous aurons, dès ce moment, à lutter contre le roi.

– Corpo di bacco ! grommela Concini rembruni.

– Le roi n’est rien ! dit Léonora d’une voix tranchante. Nous aurons, et ceci est déjà plus grave, à lutter contre une nuée de prêtres qui convoitent ce trésor depuis qu’ils ont appris son existence, c’est-à-dire depuis plus de vingt ans. Et cela n’est rien !

– Diavolo, diavolo ! murmura Concini de plus en plus rembruni.

– Nous aurons contre nous Jehan le Brave. Ne souriez pas dédaigneusement, Concino… Ce jeune homme sera plus redoutable pour nous que le roi et les prêtres réunis. Vous le comprendrez quand je vous aurais expliqué pourquoi. Jehan le Brave, comme le roi, comme les prêtres, ce n’est rien. Cependant vous devez comprendre que ceci est un motif de plus pour qu’il disparaisse. Vous devez comprendre enfin pourquoi, moi qui n’ai pas de haine contre lui, je l’ai condamné.

– Et moi, grinça Concini, en plus des raisons que vous me donnez, j’ai des raisons à moi, que je garde pour moi, qui font que ma haine ne désarmera jamais !… Aussi je vous réponds que ce truand ne périra que de ma main… et dans quels tourments ! Tous les tourments d’enfer ne sont rien en comparaison. Et quant à ces dangers que vous me signalez, je ne pense pas que vous ayez dans l’idée de m’amener à renoncer à ces millions ?

– Pourquoi pas ? dit froidement Léonora en le regardant en face. Si l’entreprise vous paraît au-dessus de vos forces…

Concini eut un éclat de rire :

– Oh ! chère amie, il ne fallait pas me parler de ce trésor auquel je ne pensais pas, moi.

Et avec une indomptable énergie, il ajouta :

– Ce trésor nous a été donné par Richelieu ; je surmonterai ou supprimerai les obstacles, quels qu’ils soient, mais je vous jure que nul autre que moi ne le possédera !

Léonora le considéra avec une indéfinissable satisfaction. Et elle approuvait doucement de la tête. Elle reprit :

– Je pensais bien que le danger n’était pas fait pour vous faire reculer. Mais si nous voulons mener à bien cette affaire, il est indispensable de considérer en face les obstacles que nous aurons à surmonter. Je continue. Nous aurons contre nous un homme qui, à lui seul, est plus à redouter encore que tous ceux que je viens de vous nommer. Parce que cet homme, en plus de la force et du génie d’intrigue qui lui ont permis, dans sa longue existence, de surmonter toutes les embûches et finalement de terrasser des forces formidables qui eussent pulvérisé tout autre que lui, cet homme, dis-je, aura pour lui la force du droit.

– Qui est-ce ? gronda Concini, le poing crispé sur le manche de sa dague, l’œil sanglant, le mufle menaçant.

– Je vous dirai son nom, Concino. Pour l’instant, sachez que cet homme est le propre père de celui à qui appartient ces millions que nous convoitons. Et qu’il défendra furieusement le bien de son fils.

– J’ai entendu dire, fit Concini à voix basse, que la princesse Fausta a donné ses millions à son fils ?

Léonora fit signe que oui de la tête.

– Ce fils de Fausta n’est donc pas mort, comme on le croyait ? Même signe de la tête de Léonora. Négatif cette fois.

– Qui est-ce ?

Léonora pointa l’index vers le parquet et murmura un nom que Concini devina plus qu’il ne l’entendit.

– Oh ! fit-il avec stupeur. Je comprends maintenant !… Et dans une explosion furieuse :

– Eh bien, le fils de Fausta est mort !… et tout ce qui se dressera entre cette fortune et moi aura le même sort.

Léonora le considéra avec cette même expression d’indéfinissable satisfaction qu’elle avait eue déjà. Concini reprit avec une froideur menaçante :

– Sont-ce là tous les dangers que nous devons écarter ?

– Non, dit nettement Léonora.

Et avec une gravité qui impressionna fortement Concini, elle ajouta :

– J’ai gardé pour la fin le dernier de tous, le plus terrible, le plus menaçant, celui auprès de qui tous les autres ne sont rien.

– Je vous écoute.

Léonora se pencha davantage sur lui et d’une voix basse, grondante :

– Il est une personne qui peut, si elle veut, réduire à néant tout ce que nous pourrons tenter dans cette affaire. C’est la personne chez qui a été pris le papier que vous venez de lire.

– Comment cela ?

– Cette personne possède d’autres pièces plus importantes encore. Cette personne peut remettre ces pièces à celui à qui elles reviennent de droit, c’est-à-dire à celui à qui appartient le trésor. Comprenez-vous ?

– Je comprends, mâchonna rageusement Concini. Celui-là, muni de ces pièces, n’a qu’à se présenter ouvertement, et nulle puissance au monde ne peut l’empêcher de reprendre son bien. Mais moi, je veux ma place en haut de l’échelle. Tout en haut… au-dessus de toutes les têtes. Avec une fortune pareille on grimpe les échelons quatre à quatre. On trouve les dévouements qui vous facilitent l’ascension. Le tout est de savoir y mettre le prix. La personne dont vous parlez est condamnée… elle est morte comme celui à qui elle pourrait remettre ces fameuses pièces.

Léonora eut un sourire livide et tranquillement :

– Ils ne sont pas encore morts ni l’un ni l’autre, malheureusement, dit-elle. Vous condamnez, Concino, c’est fort bien, et je n’attendais pas moins de vous. Mais peut-être serez-vous moins résolu quand vous saurez qui vous condamnez et qui, par conséquent, vous devrez frapper.

Concini tressaillit. Il pâlit. Il comprit que cette fois, le moment était venu où elle allait livrer enfin sa secrète pensée. Il balbutia :

– Pourquoi hésiterais-je ? Je connais donc cette personne ? Elle me touche donc de près ?

Avec un naturel parfait, mais avec une lenteur qui parut effroyable à Concini, elle expliqua :

– Je ne sais si vous la connaissez, mais je sais que la personne à supprimer est une femme… une jeune fille… presque une enfant.

En disant ces mots, elle le regardait droit dans les yeux.

Concini sentit ses cheveux se hérisser. Le froid de l’épouvante le toucha à la nuque. Il se raidit cependant. Il continua de sourire. Seulement, il se hâta de battre en retraite, c’est-à-dire que l’expression de froide résolution qu’il avait eue jusque-là fit place instantanément à une expression de répugnance admirablement jouée, et avec une moue significative, il dit du bout des dents :

– Une jeune fille !… Presque une enfant !… Oh ! diable ! J’avoue que…

– Tu vois bien que tu recules, maintenant, dit Léonora. Concini, qui l’écoutait passionnément, ne perçut aucune nuance de dépit ou de contrariété dans son intonation. Elle constatait un fait simplement, presque avec indifférence. Il se dit, à part lui : « Peut-être n’est-ce pas d’elle qu’il s’agit ». Et tout haut, laissant percer l’angoisse qui le poignait :

– Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix qui semblait implorer grâce.

– Une demoiselle de Saugis, fit Léonora, du même air indifférent. Concini respira et passa une main machinalement sur son front moite.

Déjà Léonora continuait :

– J’avais bien pensé que vous auriez des scrupules. Et pourtant cette jeune fille est l’obstacle le plus redoutable qui se dresse devant nous. Tant qu’elle vivra, nous serons en péril, même si nous réussissons à enlever le trésor. Car ses redoutables documents à la main, elle pourra encore s’adresser au roi, qui nous fera rendre gorge. Heureux encore s’il ne profite pas d’une aussi belle occasion pour se débarrasser de nous radicalement, c’est-à-dire en nous envoyant à l’échafaud.

Concini réfléchissait. Du moment qu’il ne s’agissait pas d’elle, il devenait inutile de jouer plus longtemps la comédie de la générosité.

Il avait repris sa physionomie dure, féroce. Il jeta un coup d’œil inquiet autour de lui. Et pourtant, il savait que personne ne pouvait l’épier. Il baissa la voix pour parler. Et pourtant, il savait que nul, en dehors de Léonora, ne pouvait l’entendre, et il gronda d’une voix rauque, qui n’avait plus rien d’humain :

– Au diable les scrupules, après tout !… Puisque cette jeune fille est gênante, tant pis pour elle, je la supprimerai.

Et un geste violent compléta sa pensée.

Léonora laissa peser sur lui un regard étrange, et avec un sourire terrible :

– Eh bien, rassurez-vous, Concino, la jeune fille n’est plus à redouter…

– Alors, s’étonna Concini, pourquoi m’avoir…

– Je craignais, interrompit Léonora avec un calme effroyable, que vous ne fussiez effrayé par la nécessité de frapper une femme.

Et avec un sourire sinistre :

– Dieu merci ! je vois que vous savez admettre les plus fâcheuses extrémités.

Concini haussa les épaules et :

– Alors, tu l’as…

Et une fois encore, le geste traduisit la pensée qu’il n’osait exprimer. Plus brave que lui, elle osa et, sinistre et glaciale :

– Non, je ne l’ai pas fait tuer… A quoi bon ? Elle est murée vivante dans une tombe d’où personne au monde ne pourra la tirer… Et peut-être vaudrait-il mieux qu’elle fût morte.

Concini eut un geste d’indifférence. Maintenant qu’il était persuadé qu’il ne s’agissait pas de Bertille, peu lui importait le sort de la jeune fille inconnue séquestrée à tout jamais. Maintenant, il ne demandait plus qu’une chose : c’est que Léonora s’en allât. Evidemment, elle ne soupçonnait pas Bertille, mais tant qu’elle resterait là, la scène était à redouter.

Comme si elle avait deviné son impatience, elle se leva, et doucement, tranquillement, avec un regard chargé de tendresse :

– Alors, tu m’approuves, dis ?

Et brusquement, elle lui jeta les deux bras autour du cou, le serra dans une étreinte passionnée, et l’implorant du regard, elle répéta avec une étrange insistance :

– Dis-le, mon Concinetto, que tu m’approuves… quoi qu’il en puisse résulter.

Et avec une sorte d’impatience, il murmura :

– Sans doute… Tu as bien fait.

Une lueur de triomphe irradia son visage. Elle le lâcha.

– Il faut, dit-elle avec ce calme qui déconcertait Concini, il faut nous retirer maintenant. Ah ! j’allais oublier : donne congé à tes gens, au moins jusqu’à demain. Il est indispensable que celui qui viendra délivrer ton prisonnier ne soit gêné par personne. De même, il n’est pas mauvais que Jehan se rende compte par ses yeux que tu l’avais bien réellement abandonné ici et qu’il y devait mourir de la mort que tu lui avais choisie.

Sans ajouter un mot, elle fit un au revoir de la tête et, lentement, elle se dirigea vers la sortie, accompagnée de Concini, qui se demandait ce que signifiait cette mansuétude extraordinaire et si elle n’allait pas, avant de sortir, lui asséner le coup fatal, impossible à parer, retardé jusque-là.

Elle franchit enfin le seuil. Il respira, enfin délivré de l’affreux cauchemar. Déjà il poussait allègrement le battant de la porte. Elle se retourna, et, très doucement :

– Il est nécessaire que tu saches exactement qui est cette jeune fille. J’ai oublié de te renseigner : elle est plus connue sous le nom de demoiselle Bertille. C’est celle-là même qui habitait rue de l’Arbre-Sec et dont le roi et toute la Cour se sont occupés un moment.

Concini demeura foudroyé, muet, livide, ivre d’horreur. Et sans le battant de la porte auquel il s’accrochait désespérément, il serait tombé à la renverse.

Léonora l’enveloppa une dernière fois d’un regard où il y avait comme un peu de pitié, un sourire livide passa sur ses lèvres et doucement, sans bruit, à petits pas, elle se glissa dans la rue sombre et déserte, se faufila dans la rue de la Bûcherie, s’évapora comme une ombre.

q

Chapitre 27

De retour dans son logis de la rue Saint-Honoré, Léonora fit appeler Saêtta qui s’empressa d’accourir.

– Eh bien, fit-elle d’un air négligent, as-tu appris ce que ton fils a fait cette nuit ?

– Signora, dit Saêtta avec sa familiarité accoutumée, je ne sais rien. Vous me voyez même assez inquiet. Jehan demeure introuvable. Je ne sais ce qu’il est devenu.

– Je le sais, moi.

L’ancien maître d’armes ne dit rien, mais ses yeux parlèrent éloquemment.

– Ton fils, dit paisiblement Léonora, est tombé aux mains de Concini qui veut le faire périr de faim et de soif.

– Eh ! eh ! ricana Saêtta, c’est un assez joli supplice, j’en conviens. Mais j’ai trouvé mieux, moi. (Et sa voix se fit rude, menaçante). Et je ne veux pas qu’on me le tue. Vous savez, signora, que je réserve précieusement Jehan pour le bourreau… J’y tiens, moi !

– Je le sais, Saêtta. Aussi, tu vois, je t’avertis. D’un ton pénétré, le bravo assura :

– Je sais, signora, que je peux compter sur votre loyauté. Je vous étais déjà acquis. Mais, maintenant, vous pouvez disposer de moi comme d’un esclave. Je suis à vous corps et âme, car je devine que, pour moi, vous trahissez votre époux.

– Oui, dit gravement Léonora, je le trahis pour toi. Tu connais Concini. Si jamais il apprend que je t’ai aidé à lui arracher sa proie, je suis morte. Il ne me fera pas grâce. Ainsi donc, qu’il ignore toujours. Que ton fils lui-même ignore – ce sera plus sûr.

– Je m’arracherai la langue plutôt que de divulguer à qui que ce soit que c’est de vous que je tiens les renseignements que vous allez me donner, je le devine, s’écria Saêtta avec un accent de sincérité qui ne souffrait pas de doute.

– Bien, Saêtta, je compte sur ta discrétion, dit Léonora sans insister davantage.

Et elle ajouta :

– Ton fils est enfermé dans un caveau de la maison de la rue des Rats. Derrière la porte de la cave, tu trouveras une clé suspendue à un clou. Cette clé ouvre la première porte à main gauche. Derrière cette porte se trouve un petit couloir sur lequel donnent d’autres portes qui ne sont fermées qu’au verrou. Tu chercheras, Saêtta, et tu trouveras facilement.

– Ah ! signora, s’écria Saêtta, avec gratitude, je n’oublierai jamais le service que vous me rendez.

Et avec une exaltation soudaine :

– M’arracher une vengeance que j’attends depuis vingt ans ! Autant vaudrait m’arracher le cœur tout de suite, voyons ! J’y cours.

– Attends, Saêtta, commanda impérieusement Léonora. Concini s’y trouve en ce moment.

Et comme le bravo esquissait un geste d’indifférence, sur un ton de reproche, elle dit doucement :

– Tu oublies déjà que je risque ma vie pour toi ?

Le Florentin se frappa le front avec colère et gronda sincèrement navré :

– C’est vrai, triple brute que je suis ! Pardonnez-moi, signora, et dites-moi ce qu’il faut faire.

– Attendre patiemment que Concini soit rentré ici. Sois tranquille, mes précautions sont bien prises pour que tu puisses mener à bien ta tâche. Concini parti, tu trouveras la maison déserte. Donc, tu pourras opérer sans hâte et en toute tranquillité d’esprit. N’oublie pas – ceci est une précaution nécessaire pour ma sécurité – n’oublie pas de remettre toutes choses en état, c’est-à-dire refermer toutes les portes que tu auras ouvertes, pousser les verrous, pendre la clé à sa place. Il est nécessaire que Concini croie à la trahison d’un domestique. Comprends-tu ?

– Parfaitement, signora, et vous pouvez compter sur moi. Je suivrai toutes vos recommandations à la lettre.

– Voici la clé de la maison. Ne va pas, par trop de hâte, compromettre le succès de ton entreprise. Tu as le temps. La maison sera déserte jusqu’à demain. Encore faut-il que tu laisses aux serviteurs le temps de se retirer. Ce que j’en dis, moi, c’est pour toi. Tu comprends que, personnellement, il m’est indifférent que Jehan meure là où il est ou sur un échafaud comme tu le désires.

– Je comprends, signora, et je saurai patienter le temps nécessaire.

– Va, Saêtta, va ! dit Léonora avec la même douceur.

Saêtta alla se poster sur le Pont-Neuf, pensant avec raison que Concini passerait par là. Perdu dans la foule, il allait bayant aux corneilles, comme un bon badaud. En réalité, il avait l’œil au guet et dévisageait chaque passant. De temps en temps, il exhalait sa mauvaise humeur par des réflexions peu amènes à l’adresse de Concini, qui s’était avisé de contrarier sa vengeance.

Enfin, vers quatre heures, il vit passer celui qu’il guettait patiemment. Son premier mouvement fut de se précipiter vers la rive gauche. Mais c’était un garçon honnête, à sa manière. Il n’avait aucun motif de suspecter la bonne foi de Léonora. Il croyait qu’elle avait voulu lui être agréable, et il lui était sincèrement très reconnaissant de ce qu’elle venait de faire pour lui. En conséquence, il réfléchit :

– Minute. N’allons pas, par trop de précipitation, compromettre la signora. J’ai le temps, puisque la maison restera déserte toute la nuit. Et quant à Jehan, une heure ou deux de plus ne sont pas pour l’incommoder outre mesure. Attendons jusqu’à six heures.

En conséquence de cette décision, et pour échapper à la tentation, il revint sur ses pas et alla s’attabler devant une bouteille de vieux vin, dans un cabaret avoisinant l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.

A six heures, la bouteille se trouva vide. Il se leva et partit. Il poussa même la conscience jusqu’à ne pas allonger le pas, malgré qu’il sentît l’impatience le gagner de plus en plus.

Ce ne fut pas sans une certaine angoisse qu’il introduisit la clé dans la serrure. Non qu’il eût peur. Nous savons qu’il était brave. Non qu’il craignît d’échouer dans sa tentative. Il était résolu à exterminer tout ce qui tenterait de s’opposer à l’évasion de Jehan.

Mais tout simplement parce qu’il avait foi en la loyauté de Léonora.

Il comprenait fort bien qu’elle n’avait nullement exagéré en disant qu’elle risquait sa vie en trahissant son époux pour lui, Saêtta. Il était fermement résolu à arracher Jehan aux griffes de Concini. Cependant, pour rien au monde, il n’eût voulu compromettre celle qui s’était faite spontanément son alliée dans cette affaire. Il avait son point d’honneur à lui, si extraordinaire que cela puisse paraître. Et c’est pourquoi il tremblait en introduisant la clé dans la serrure.

Il fut tout de suite rassuré d’ailleurs. La maison paraissait vide d’habitants. Il s’en fut tout droit à la cave. La clé était sur la porte. Il n’eut qu’à pousser. Derrière, pendue à un clou, il vit la clé du caveau. Léonora avait dit rigoureusement vrai, elle tenait parole. Du reste, il n’en avait pas douté un seul instant.

Sûr de son affaire maintenant, il agissait sans hâte, posément, méthodiquement. Il s’en fut dans la cuisine, y prit une lanterne et l’alluma. Sa lanterne à la main, il descendit l’escalier de pierre en spirale.

Il trouva à main gauche la porte signalée et l’ouvrit. Il se trouva dans un étroit couloir. Quatre portes massives, munies de doubles verrous énormes, donnaient sur ce couloir. Il eut un sourire de satisfaction et grommela :

– Je suis content de l’aventure. Il commençait à se défier de moi, ce brave Jehan. J’espère qu’après celle-là, il ne pourra plus douter de mon amitié paternelle !

Il ouvrit la première porte qui se présenta à lui. Les verrous rouillés grincèrent bruyamment. Le caveau dans lequel il projeta sa lanterne était vide.

– Bon ! murmura-t-il, ce n’est pas dans celui-ci. Allons en face.

Alors, il s’étonna : les verrous avaient fait un bruit d’enfer. Comment se faisait-il que Jehan, qui devait les avoir entendus, ne donnait pas signe de vie ? Il réfléchit :

– Pardieu ! il doit croire qu’on vient l’occire à la douce, et, naturellement, il n’a garde de bouger. Seulement, moi, en lui ouvrant la porte, je risque fort de recevoir quelque mauvais coup qui m’enverra tout droit voir si l’autre monde est, comme on le prétend, meilleur que celui-ci. Corpo di Cristo ! Je ne veux pas mourir avant lui, moi !

Pour éviter ce mauvais coup qu’il appréhendait, il se mit à crier de toutes ses forces :

– Eh ! Jehan, mon fils !… C’est moi !… Saêtta !… Où es-tu ? Et il ouvrit le deuxième caveau. Personne.

Avec une vague inquiétude, il se hâta d’ouvrir les deux autres caveaux en appelant toujours à pleine voix. Les quatre caveaux étaient vides.

– Voyons, voyons, gronda Saêtta effaré, je ne me trompe pas ?… C’est bien ici ?

Il visita minutieusement le couloir. Il n’y avait pas d’autres portes que ces quatre portes, pas d’autre caveaux que ces quatre caveaux, pas un recoin où un homme pût se dissimuler. Il dut se rendre à l’évidence. Jehan n’était pas là.

Il se remit à visiter les quatre caveaux un à un, comme s’il avait été permis de conserver le moindre doute. C’étaient quatre caveaux identiques, qui ne variaient que par les dimensions plus ou moins exiguës. Nus, vides, tous les quatre, sans un meuble, sans un accessoire.

Dans un de ces caveaux, un petit carré blanc, sur les dalles brunes, attira son attention. Il projeta la lumière dessus. C’était un morceau de papier. Il le ramassa et se mit à le lire machinalement, sans y attacher autrement d’importance, en murmurant seulement :

– Tiens ! c’est de l’italien !

Au fur et à mesure qu’il lisait, l’intérêt que lui causait cette lecture allait croissant. Sa main tremblait, ses yeux brillaient d’une joie extraordinaire. Quand il eut terminé, il s’écria :

– Ah ! par exemple, je veux que le diable m’enfourche si je m’attendais à faire pareille trouvaille ici !

Il faut croire que cette trouvaille avait une importance considérable à ses yeux, car il oublia Jehan et resta plongé dans une longue rêverie.

Enfin il plia soigneusement le papier en quatre et le glissa dans son pourpoint avec un sourire de satisfaction intense.

Ceci fait, il se remit à chercher Jehan. Il visita la maison de fond en comble et dut reconnaître l’inutilité de ses recherches.

Jehan n’était certainement pas dans la maison. Sans quoi il l’eût découvert. Sans oublier la recommandation de Léonora, il eut grand soin de ne laisser aucune trace de son passage, remit la lanterne et la clé à leurs places respectives et quitta les lieux, très déçu, sombre et préoccupé.

Lorsqu’il se fut engagé dans la rue de la Bûcherie, une ombre se détacha d’un coin sombre où elle se tenait blottie, en face de la petite maison, et se mit à le suivre de loin.

q

Chapitre 28

Concini, en reconduisant sa femme, avait laissé la porte du petit cabinet entrouverte. En effet, il avait déposé son manteau et son épée sur une chaise et il lui fallait nécessairement revenir les y prendre.

Dès qu’il fut hors de ce cabinet, où, sûr que nulle oreille indiscrète ne pouvait l’entendre, il venait de s’entretenir librement de choses terribles, un homme sortit de derrière une lourde portière de velours broché.

Avec un calme parfait, une aisance merveilleuse, comme s’il avait été chez lui, cet homme ferma à double tour la porte masquée par la portière et mit la clé dans sa poche.

Il jeta un coup d’œil sur la chaise qui supportait l’épée et le manteau du maître de la maison, il vit la porte entrebâillée et il murmura en souriant :

– Il va revenir ici. C’est parfait.

Il s’en fut jeter un coup d’œil par l’entrebâillement et vit Concini comme pétrifié, cramponné au battant de la porte extérieure. Et il s’en revint paisiblement au milieu du cabinet.

La porte s’ouvrait à l’intérieur. L’homme se plaça à côté, de façon à être masqué par le battant lorsque Concini reviendrait. Il s’aperçut alors que l’épée et le manteau se trouvaient à sa droite, masqués comme lui par le battant de la porte et que, par conséquent, il pouvait empêcher qu’on ne saisît l’arme.

Il eut une moue de répugnance et murmura :

– Je ne veux pas que ce sacripant me prenne pour un assassin comme lui.

Il s’empara de l’épée et la mit du côté opposé, sur un meuble, bien en évidence, de façon à ce qu’elle frappât l’œil de Concini, dès son entrée dans le cabinet. Et il revint se placer derrière le battant de la porte.

Cet homme qui agissait ainsi, avec une telle assurance, c’était le chevalier de Pardaillan. Comment se trouvait-il là ? C’est ce qu’il nous faut expliquer. Et pour ce faire, il nous faut revenir aux trois compagnons de Jehan.

Carcagne, Escargasse et Gringaille, après avoir quitté leur chef devant la maison aux Taureaux, avaient poursuivi leur route dans la direction de Saint-Eustache.

Nous savons qu’ils avaient la bourse bien garnie, grâce à la libéralité de Concini. Riches, ils eurent faim et soif, deux besoins qu’ils étaient à même de satisfaire, malgré l’heure indue et les ordonnances de police.

En conséquence, au bout de la rue du Four, ils s’engagèrent dans la rue Coquillière, tournèrent à gauche, dans la rue de Grenelle, et vinrent aboutir rue Saint-Honoré, à côté de l’église. Il y avait là un pilori. Surmontant leur répugnance, ils passèrent vivement devant, et en quelques enjambées, ils gagnèrent la rue Champ-Fleuri, laquelle allait de la rue Saint-Honoré à la rue de Beauvais, derrière les jardins du Louvre.

La rue Champ-Fleuri était une rue hospitalière où tous leurs appétits eurent de quoi se satisfaire.

L’après-midi de ce même jour, ils se trouvèrent dans la rue, la bouche pâteuse, les jambes molles, délestés d’un nombre respectable de pistoles, mais contents d’eux.

Après le tour qu’ils lui avaient joué la veille, ils jugèrent prudent de ne pas se présenter chez Concini. Ils se doutaient bien de l’accueil qui leur serait fait. N’ayant plus de maître, plus d’occupation régulière, ils se trouvèrent quelque peu désemparés.

Ne sachant que faire de leur corps, ils vinrent échouer dans un cabaret de la rue Tirechappe, laquelle était parallèle à la rue de l’Arbre-Sec. L’instinct les ramenait près du logis de leur chef, Jehan.

Naturellement, ce fut de lui qu’ils parlèrent. Et de la donzelle – comme ils disaient – qui était fille du roi. Et de ce digne gentilhomme (Pardaillan) qu’ils étaient allés réveiller au milieu de la nuit. Ils retracèrent en un mot toutes les péripéties de cette nuit qui avait été si bien remplie.

– En attendant, fit remarquer Carcagne qui était pratique, nous voici sans emploi. Il va nous falloir assurer notre pitance au petit bonheur. Je prévois que les beaux jours sont passés.

– Bah ! et notre Jehan, est-ce qu’il n’est pas là pour un coup ?

– Vé, il épousera sa donzelle, qui doit être riche comme… une fille de roi, outre ! Et il nous prendra à son service.

Cette perspective calma les perspectives de Carcagne.

– Je pense, dit soudain Gringaille en éclatant de rire, je pense à la tête du Concini lorsque messire Jehan est revenu le détacher.

Tu crois donc qu’il est retourné là-bas ?

– Alors, Carcagne, tu te figures que Jehan n’avait pas à s’expliquer un peu avec le Concini ?

– Ce pauvre Carcagne, fit Escargasse d’un air apitoyé, il est presque aussi simple que Parfait Goulard !

– Est-ce que je sais moi ? bougonna Carcagne, vexé d’être comparé à frère Parfait Goulard, dont la bêtise et l’ignorance étaient proverbiales, comme on sait.

– Tu peux être sûr, reprit sérieusement Gringaille, que Jehan est retourné là-bas, dès qu’il est sorti de la maison des Taureaux, et que, par un de ces coups droits foudroyants dont il a le secret, il a démontré péremptoirement au Concini qu’il avait eu grand tort de toucher à sa donzelle.

– En sorte que, appuya Escargasse, le Concini doit être, à l’heure actuelle, bellement trépassé pour avoir avalé quelques pouces d’acier. Ce qui est un aliment difficile à digérer.

– Que Satan ait son âme ! dit Gringaille avec onction. Et les deux autres, non moins pénétrés :

– Amen !

Et ils éclatèrent de rire.

Ils s’en furent au hasard, le nez au vent. Ils n’avaient pas fait cinquante pas qu’ils aperçurent qui ? Celui dont ils venaient de prononcer l’oraison funèbre, Concini, en chair et en os, bien portant, toujours fringant et galant cavalier. Ils eurent juste le temps de se dissimuler. Concini passa sans les voir.

Ils se regardèrent sans mot dire. Ils étaient un peu pâles et la même pensée se lisait dans leurs yeux. Gringaille assujettit son ceinturon dans un geste qui présageait la bataille et dit simplement :

– Allons !

Il n’eut pas besoin de donner de plus amples explications. Ils avaient compris. Moins d’une minute plus tard, ils étaient devant le logis de Jehan.

Gringaille, seul, grimpa les escaliers quatre à quatre.

Il redescendit presque aussitôt, la mine déconfite.

– Eh bien ? firent anxieusement les deux autres ensemble.

– La porte n’était pas fermée à clé, le lit pas défait. Donc, il n’est pas rentré chez lui.

Ils se regardèrent consternés. Gringaille réfléchissait en tortillant son nez.

– Peut-être n’est-il pas allé rue des Rats, insinua Carcagne.

– Le Concini se serait donc détaché tout seul ! fit Gringaille en haussant les épaules.

– Pas moins, le Concini n’est pas de force à se mesurer avec notre Jehan, dit Escargasse. Et pourtant nous venons de le voir passer.

– Je n’admettrai pas que Concini ait touché Jehan, dit gravement Carcagne. Messire Jehan n’en ferait qu’une bouchée, du Concini.

– Vous êtes deux imbéciles ! formula Gringaille sans ménagement, mais avec énergie. Ne comprenez-vous pas, bélîtres ! ânes bâtés ! que si le Concini est vivant et libre, c’est qu’il a pris notre Jehan par quelque coup de traîtrise ? La maison, comme le maître, ne me dit rien qui vaille.

Il y eut comme une sorte de conseil de guerre, bref. En suite de quoi ils allèrent se poster devant la maison de la rue des Rats. Ils y restèrent le reste du jour sans réussir à pénétrer dans la place. La nuit vint. Ils connaissaient la maison. Ils savaient par conséquent qu’il n’y avait pas à espérer de l’escalader. Mais ils se disaient que si Jehan n’était pas mort déjà, Concini viendrait certainement pour s’en débarrasser à la douce. Et ils voulaient être là. Ils ne savaient pas au juste ce qu’ils voulaient faire. Leur idée fixe était d’entrer dans la maison.

Ils passèrent la nuit devant la maison, se relayant à tour de rôle, et pendant que l’un d’eux veillait, les deux autres dormaient enroulés dans leurs manteaux. Une nuit passée à la belle étoile n’était pas pour les gêner, heureusement. Ils étaient habitués à la dure et par chance le temps était beau.

Le lendemain matin, Gringaille qui avait pris la direction de l’affaire, envoya, avec des instructions précises, Escargasse devant le logis de la rue Saint-Honoré et Carcagne sur le Pont-Neuf. Lui-même, il resta rue des Rats.

Et les heures s’écoulèrent, lentes et énervantes, sans lasser leur patience.

Tout à coup, Gringaille se frappa le front avec colère et il s’invectiva violemment et copieusement :

– Ah ! cuistre ! bélître ! triple brute ! que la fièvre maligne me mange ! Que la quartaine m’étrangle !… Comment n’ai-je pas pensé à cela plus tôt ?

Et il s’élança comme une flèche, courut tout d’une traite jusqu’à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout rue Saint-Denis. Il allait tout bonnement chercher Pardaillan, dont il ne savait même pas le nom. Jehan, dans l’embarras, s’était adressé à lui, et il s’était empressé de lui rendre service. Pour avoir tant de complaisance, il fallait qu’il fût un ami dévoué. En conséquence, Gringaille, se trouvant à son tour dans l’embarras, trouvait très naturel de s’adresser à l’ami de son chef.

Il eut la chance de trouver Pardaillan dans la salle commune, attablé dans un coin, près de la fenêtre, d’où il pouvait se distraire du mouvement de la rue, occupé à découper une volaille fort appétissante.

Gringaille était essoufflé. Il était très ému. De plus, la haute mine de Pardaillan lui en imposait fortement ; il se sentait très gêné et il commençait à se dire qu’il avait agi un peu étourdiment en venant déranger cet homme de mise si simple, mais qui sentait son grand seigneur d’une lieue.

Mais il était trop tard maintenant. Il rassembla tout son courage et s’approcha de la table, balayant le sol avec les plumes de son chapeau, multipliant les révérences et bredouillant d’une voix étranglée :

– Excusez, mon gentilhomme, la liberté grande que je prends. Mais il s’agit d’une affaire grave… très grave.

Pardaillan fixa son œil clair sur le truand. Il vit son trouble et son émotion. Il vit même le coup d’œil furtif que le pauvre diable, à jeun depuis la veille et affamé, n’avait pu se retenir de jeter sur l’appétissante volaille. Et Pardaillan sourit doucement et, de son air le plus bienveillant :

– C’est bien à moi que vous en avez, mon brave ? dit-il.

– Oui, monseigneur, fit Gringaille en se cassant en deux.

– Bien, fit paisiblement Pardaillan.

Et avisant l’hôtesse, accorte, grassouillette et plaisante personne de trente-cinq ans environ, qui paraissait le soigner avec une sollicitude toute particulière :

– Dame Nicole, dit-il, veuillez, je vous prie, mettre un couvert de plus.

Et, se tournant vers Gringaille ébahi :

– Asseyez-vous là, mon brave, et partagez cette volaille avec moi… puisqu’aussi bien elle vous tire l’œil.

Le visage fin et rusé du Parisien, à cette invitation imprévue, passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le plaisir, l’orgueil, le dépit, l’envie et le regret se lurent tour à tour sur cette physionomie expressive. Il se courba encore une fois, se redressa, regarda loyalement en face Pardaillan, loyalement aussi, avec un accent de mélancolie qui ne manquait pas de dignité :

– Vous oubliez, monseigneur, que je ne suis qu’un pauvre gueux… truand. C’est trop d’honneur que vous me faites. Et je ne me serais jamais permis de vous aborder si…

– Asseyez-vous là, interrompit Pardaillan, très doucement. Mangez à votre faim, ne me monseigneurisez pas et dites-moi en quoi je puis être utile à votre chef. Car je suppose que c’est de lui que vous voulez me parler.

Dame Nicole, puisque tel était le nom de la patronne du Grand-Passe-Partout, avait obéi à l’ordre de Pardaillan avec une célérité qui dénotait la grande considération qu’elle avait pour ce client.

Gringaille ne se fit pas prier davantage. Il s’assit en face de Pardaillan et attaqua bravement la demi-volaille que ce gentilhomme si peu fier venait de glisser dans son assiette et, sans perdre une bouchée, en entonnant consciencieusement les rasades qu’on ne lui marchandait pas, il fit part de ses craintes au sujet de Jehan. Il dit naïvement son embarras et celui de ses compagnons. Enfin, mis à son aise par les manières si simples et si affables de son hôte, il osa lui demander le secours de sa force et de son intelligence, à seule fin de tirer son chef du traquenard où il devinait que Concini l’avait fait tomber.

En même temps que le récit, Gringaille finit la moitié de la volaille et même une large tranche de pâté qui lui avait succédé.

Sans pousser plus avant son dîner, Pardaillan se leva et dit simplement :

– Partons !

– Cornedieu ! murmura Gringaille avec admiration, voilà un homme !

Ils arrivèrent rue des Rats. Le premier soin de Pardaillan fut, naturellement, d’étudier la maison. Il se rendit vite compte qu’il ne fallait pas espérer entrer là dedans par la force. La ruse et l’adresse seuls permettraient de franchir ce seuil soigneusement clos.

Il se mit à réfléchir, assez soucieux.

A ce moment, ils virent arriver Carcagne tout essoufflé et qui s’arrêta tout interloqué quand il vit Pardaillan. Gringaille le rassura en quelques mots. Alors, Carcagne renseigna :

– Il vient. La Galigaï le suit sans qu’il s’en doute… et Escargasse les suit tous les deux.

Une lueur joyeuse passa dans l’œil clair de Pardaillan. Il entraîna ses deux compagnons dans une encoignure et il expliqua :

– Puisque Concini vient ici, c’est que votre chef n’est pas mort, comme je l’ai craint un moment. Il s’agit donc d’entrer là-dedans assez à temps pour empêcher Concini de commettre le meurtre qu’il n’a pu commettre encore. Je m’en charge. Mme Concini, qui suit son époux, sans que celui-ci s’en doute, m’ouvrira la porte. Le reste me regarde.

Ils ne connaissaient pas Pardaillan. Cependant son assurance était telle, si puissante était l’espèce de fascination que cet homme extraordinaire exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, qu’ils ne doutèrent pas un instant de ses paroles. Et la frénésie avec laquelle Gringaille se frottait les mains indiquait combien il se félicitait de la bonne idée qu’il avait eue de recourir à lui.

Pardaillan, très calme, leur donna des ordres brefs, très clairs, écoutés avec un respect religieux. Et tous trois, dissimulés dans l’ombre, ils attendirent.

Enfin, Concini parut. Ils le laissèrent entrer sans bouger.

Lorsqu’il fut entré, Pardaillan alla se blottir dans un renfoncement qu’il avait remarqué à deux pas de la porte.

Léonora parut à son tour. Elle s’arrêta devant la porte et attendit, sans un appel, sans un geste, figée dans une immobilité de pierre.

Au bout d’un instant, la porte s’entrebâilla silencieusement. Une femme d’un certain âge se glissa dehors et prononça quelques paroles à voix basse.

Pas si basses cependant que Pardaillan ne les entendît. En sorte qu’au lieu de s’élancer, il se rencogna davantage, avec un sourire de satisfaction.

Léonora répondit quelques mots, tendit une bourse qui disparut en un clin d’œil, entra et ferma la porte sans bruit. La femme demeura un instant immobile sur le seuil, puis elle s’éloigna d’un pas nonchalant.

Pardaillan sortit de son coin et la rattrapa en quelques enjambées.

– Ma belle enfant, fit-il de son air le plus gracieux et le plus ingénu, j’ai absolument besoin de parler à M. Concini, votre maître. Auriez-vous l’extrême obligeance de m’ouvrir la porte de cette maison d’où je viens de vous voir sortir ?

La « belle enfant » frisait la cinquantaine. C’était une virago, taillée en hercule femelle, qui paraissait douée d’une force peu commune et qui devait accomplir dans la petite maison quelque sinistre et terrible besogne : geôlière et bourreau, probablement.

A la demande de Pardaillan, une expression de méfiance inquiète se répandit sur son visage. Néanmoins, sensible à la politesse de ce galant chevalier, elle répondit en minaudant :

– Hélas ! mon gentilhomme, je ne peux pas vous ouvrir, n’ayant pas la clé. Et quant à frapper à la porte, avant deux bonnes heures d’ici, je n’aurais garde de le faire, attendu que monseigneur a donné l’ordre de ne le point déranger et qu’il me chasserait si je lui désobéissais.

Pardaillan tendit deux pièces d’or et, de son air le plus naïf, avec son inaltérable politesse :

– Mais, ma belle enfant, je ne vous demande pas de frapper à la porte. Je vous demande de me l’ouvrir, simplement.

Une lueur inquiétante passa dans l’œil de la virago. Mais la vue des deux pièces d’or réfréna ses velléités de violence. Elle s’en empara, les fit disparaître vivement, plongea dans sa plus gracieuse révérence et d’un air navré, sur un ton où perçait malgré elle une pointe d’ironie :

– Que le ciel vous bénisse, mon gentilhomme. Je suis vraiment désespérée de ne pouvoir satisfaire un aussi généreux seigneur. Mais, je vous l’ai dit : je n’ai pas la clé.

Et sur un ton où grondait une sourde menace, elle ajouta :

– N’insistez donc pas… et veuillez me laisser passer, je vous prie. Sans s’émouvoir, Pardaillan insinua avec douceur, mais en la fixant avec insistance :

– Bah ! et cette clé que vous avez fait fabriquer tout exprès pour le service particulier de Mme Concini et pour mieux trahir votre maître ?… Cette clé peut bien m’ouvrir la porte à moi aussi.

La virago avait pâli. Mais elle connaissait sa force redoutable et un homme, deux hommes même n’étaient pas pour l’effrayer. Elle jeta un coup d’œil furtif autour d’elle. La rue était déserte, l’endroit écarté.

Menaçante, elle avança résolument sur Pardaillan qui lui barrait la route. Celui-ci ne bougea pas. Il étendit vivement le bras et la saisit au poignet. Il souriait toujours de l’air le plus aimable. Son geste n’était pas un geste de violence. Il l’avait prise par le poignet comme il lui aurait pincé le menton.

Et cependant les traits de la virago se contractèrent. Ce fut d’abord une expression de stupeur intense, puis une expression de douleur suivie d’un sourd gémissement. Pardaillan s’informa avec sollicitude :

– Vous ai-je fait mal, ma belle ? Pourtant, c’est à peine si j’ai serré. Mais il ne lâchait pas prise pour cela. Et tout à coup, très froid :

– Ecoute, dit-il, je n’ai pas de temps à perdre. Si tu ne m’ouvres pas, je te traîne jusqu’à cette porte, je frappe et je te livre à ton maître en lui apprenant que tu le trahis.

– Jésus Dieu !… Mais c’est le diable en personne !

– La clé ! commanda impérieusement Pardaillan.

Et comme elle n’obéissait pas, il avança vers la porte, la traînant, comme il avait dit, sans effort apparent, et malgré qu’elle résistât bravement.

Cependant il l’avait amenée jusque devant la porte. Il allongea la main vers le marteau. Elle comprit qu’elle n’était pas de force à lutter contre ce singulier personnage. Elle se résigna. Elle sortit enfin la clé, la laissa tomber à terre et voulu s’enfuir, prise d’une terrible panique.

– Minute, la belle, fit Pardaillan d’un air narquois, ramasse la clé et ouvre toi-même… et sans bruit, comme tu sais si bien le faire, as-tu dit.

La mégère baissa la tête, honteuse. Elle se voyait devinée. Elle avait pensé se débarrasser de cet énergumène en abandonnant une clé quelconque. Elle dut reconnaître que l’homme n’était pas que plus fort qu’elle. Il était encore plus malin. Il n’y avait pas moyen de résister ni de ruser avec lui.

Vaincue, elle se résigna. Et tirant une autre clé, elle ouvrit sans bruit, comme on le lui avait ordonné. Alors, Pardaillan la lâcha et elle détala en faisant force signes de croix, comme si tous les démons d’enfer eussent été à ses trousses, en geignant :

– C’est le diable ! Pour sûr, c’est le diable !

q

Chapitre 29

Pardaillan entra et mit la clé dans sa poche.

Il se trouvait dans un large couloir qui précédait le vestibule. A sa gauche, une porte entrouverte, à sa droite une autre porte, fermée. Au fond du couloir, deux portières dont une rabattue et l’autre relevée par une embrasse.

Il écouta et entendit, assez distinctement pour la reconnaître, quoique lointaine et assourdie, la voix de Jehan. Il murmura :

– Il est vivant ! C’est parfait. Je n’ai pas à craindre d’être surpris par la valetaille, puisque « la belle enfant » l’a dit à la Galigaï, « monseigneur » a enfermé tout le monde à l’office. Voyons un peu à nous reconnaître ici.

Il poussa la porte entrouverte et entra. Tout de suite, il vit le manteau et l’épée de Concini. Il sourit. Il vit la portière. Il la souleva. Une porte, la clé sur la serrure. Il ouvrit. Le battant donnait dans l’intérieur de la pièce qui suivait. Il eut un second sourire de satisfaction, jeta un coup d’œil circulaire dans cette seconde pièce, et, satisfait sans doute, il laissa tomber la portière en laissant la porte ouverte derrière. Il songea, avec un sourire railleur :

– La retraite est assurée. Allons écouter un peu ce que peut bien dire Concini à son prisonnier.

Il revint dans le couloir, se plaça contre la portière rabattue, écarta un petit coin et là, invisible, il put voir et entendre.

Concini était accroupi à terre, penché sur un trou, le dos tourné à la portière. Il croyait avoir bien pris ses précautions pour que nul ne vînt le surprendre. Il n’avait aucune inquiétude à ce sujet. Et sa conversation avec Jehan l’absorbait si complètement qu’il ne s’aperçut pas que Léonora venait de s’accroupir à côté de lui, si près qu’elle le touchait presque. Elle aussi, comme Concini, elle tournait le dos à la portière, et comme Concini encore, elle était bien tranquille et à mille lieues de soupçonner qu’un indiscret les épiait.

Pardaillan écouta donc. Lorsqu’il entendit Jehan raconter cette histoire d’audience royale et de compagnon prêt à révéler au roi le complot de Concini, il eut un demi-sourire et murmura.

– Pas mal imaginé. Ma foi, si le Concini le relâche, et c’est probable, je me serai donné bien du mal inutilement. Enfin, attendons, tout n’est pas dit encore.

Lorsqu’il vit Léonora intervenir, il comprit que les affaires de Jehan se gâtaient et il ne regretta plus la peine qu’il s’était donnée. Enfin, lorsqu’il entendit Concini dire qu’il se souciait fort peu des révélations dont on le menaçait, il se dit que le moment était venu de battre en retraite. Et il alla se poster derrière la tenture, tenant le battant de la porte d’une main, prêt à le pousser à la moindre alerte.

Là, il entendit à peu près toute la conversation des deux époux. Nous disons : à peu près. En effet, il y eut des moments où le geste remplaça la parole et d’autres où les mots furent prononcés à voix si basse que, malgré qu’il eût l’ouïe extrêmement fine, il ne parvint pas à les saisir.

Cependant, Concini se remettait un peu du coup que sa femme lui avait asséné avant de le quitter. Il repoussa la porte et d’un pas chancelant, il revint dans le cabinet, où il se laissa tomber dans un fauteuil en étouffant un sanglot.

Aussitôt, il bondit, effaré.

Pardaillan fermait la porte à double tour et mettait tranquillement la clé dans sa poche. Ceci fait, son sourire le plus gracieux aux lèvres, Pardaillan saluait avec une aisance un peu dédaigneuse.

La stupeur laissa Concini muet. Ses yeux effarés regardaient tour à tour cet intrus et faisaient le tour du cabinet, comme s’il eût cherché à se rendre compte par où il avait pénétré. Dans cette sorte d’inspection rapide, il vit son épée à côté de lui et il se rappela très bien ne pas l’avoir laissée là. Machinalement, ses yeux se portèrent sur la chaise où se trouvait encore son manteau.

Pardaillan vit cette pantomime et, avec un flegme déconcertant, il expliqua :

– C’est moi, monsieur, qui ai placé votre épée là, à seule fin de vous rassurer sur mes intentions.

Concini saisit l’épée et l’accrocha vivement au pendant d’épée. En même temps, il retrouva la parole. Il s’avança menaçant et gronda :

– Qui êtes-vous ?… Que faites-vous ici ?… Savez-vous que je pourrais vous tuer comme un chien ?…

– Pour ce qui est de ceci, soyez assuré que je ne vous laisserai pas faire sans me défendre un peu… Et, soit dit sans me vanter, j’ai la main plutôt lourde. Ce que je fais ici, je vais vous l’expliquer dans un instant. Qui je suis : le compagnon de ce Jehan le Brave que vous voulez laisser mourir de faim et de soif… Vous savez, ce compagnon qui doit se rendre à certaine audience et raconter au roi comment vous avez voulu le faire assassiner rue de l’Arbre-Sec ?

– Ah ! rugit Concini avec une joie furieuse, c’est toi le compagnon ?… Attends !…

Et portant son petit sifflet d’argent à ses lèvres, il fit entendre le signal qui appelait toute la valetaille à la rescousse, oubliant qu’il n’avait pas encore eu le temps de remplacer les trois bravi.

Pardaillan le laissa faire. Seulement, lui, sans hâte aucune, il s’en fut à la fenêtre et l’ouvrit d’un geste brusque, sans perdre de vue Concini. Et il appela :

– Gringaille !

– Monseigneur !

– Entrez ici et gardez-moi à l’office les domestiques de M. Concini. Gardez-les-moi de telle sorte que nul ne vienne me déranger.

En même temps qu’il parlait, Pardaillan jetait à travers les épais barreaux qui défendaient la fenêtre, la clé que la virago lui avait remise.

Pendant ce temps, les domestiques de Concini, trouvant la porte du cabinet fermée à clé, appelaient leur maître. Concini s’était rué sur la porte masquée par la tenture, pensant sortir par là. Et une énorme imprécation fusa de ses lèvres convulsées en constatant qu’elle était fermée.

Pardaillan referma la fenêtre et attendit très calme, ne paraissant pas s’occuper de Concini, mais en réalité ne perdant pas un de ses mouvements.

On entendit le bruit de la porte qui se refermait violemment, un bruit de lutte, des jurons, une galopade effrénée dans le couloir ponctuée de cris perçants poussés par des voix féminines, puis le silence le plus complet.

Concini, livide, hébété, se demandait s’il rêvait ou s’il ne devenait pas fou. Quoi ? Il trouvait un étranger chez lui, cet étranger possédait une clé de son domicile et y faisait entrer des truands qui rossaient ses gens. Lui-même était enfermé à double tour, prisonnier chez lui de cet homme qu’il ne connaissait pas. On conviendra qu’il y avait, en effet, de quoi l’effarer.

A ce moment, on frappa à la porte du cabinet. Pardaillan, avec ce calme qui stupéfiait et exaspérait Concini, alla ouvrir. Escargasse et Gringaille firent deux pas et saluèrent militairement Pardaillan. Et ils virent Concini qui, acculé dans un angle de son cabinet, grinçait des dents.

Escargasse lui adressa un sourire amical, puis il lui dit bonjour par des petits mouvements de tête accompagnés de clins d’œil engageants et des petits gestes protecteurs de la main et enfin il lâcha :

– Eh vé ! le signor Concini !… Et autrement, comment va depuis que nous vous avons laissé proprement ficelé ?…

Gringaille le rappela à l’ordre d’un coup de coude à défoncer une côte et, voyant que Pardaillan ne se décidait pas à l’interroger, il prit sur lui de parler sans y être autorisé.

– Monseigneur, dit-il en s’inclinant respectueusement, c’est pour vous dire que les valets du signor Concini n’étant que deux, Carcagne suffit pour les garder avec les filles de chambre qui sont à moitié pâmées de terreur. Ce qui fait que nous venons prendre vos ordres.

Pardaillan approuva d’un léger signe de tête et avec douceur :

– Vous, mon brave (il s’adressait à Gringaille), poussez-moi les verrous de la porte extérieure, placez-vous devant et ne laissez entrer ou sortir personne. Vous (à Escargasse), allez trouver vôtre camarade et gardez les gens de monsieur. Que nul n’approche de ce cabinet. Attendez.

Et se tournant vers Concini, très poliment :

– Monsieur, dit-il, je ne veux pas vous laisser croire que ces braves sont ici pour vous menacer. J’aime assez faire mes affaires moi-même et je ne suis pas si vieux que j’aie besoin d’une aide quelconque, lorsque je n’ai qu’un homme devant moi. Je vous engage ma parole que quoi qu’il advienne, ces trois braves n’interviendront pas.

Et se tournant vers Gringaille et Escargasse :

– Vous avez compris ? Quoi que vous entendiez, vous ne bougerez pas.

– Bien, monseigneur ! dirent les deux braves en chœur.

– Maintenant, si les choses se passent comme je l’espère, monsieur et moi nous sortirons d’ici ensemble et d’accord, et tout cela sera pour le mieux. Sinon c’est que monsieur m’aura tué.

Gringaille et Escargasse montrèrent les crocs en roulant des yeux terribles. Pardaillan sourit et :

– Non, mes braves, dit-il. En ce cas, vous vous en irez sans toucher à monsieur. Vous m’entendez ?… Sans le toucher et en le laissant absolument libre et maître chez lui. Jurez qu’il en sera ainsi.

Les deux braves se regardèrent hésitants.

– Jurez, répéta Pardaillan avec une irrésistible autorité. A regret, Escargasse et Gringaille dirent :

– C’est juré, monseigneur.

– C’est bien. Allez.

Pardaillan poussa la porte sur eux et s’adressant à Concini :

– J’espère, monsieur, dit-il d’un air froid, que vous ne me ferez pas l’injure de douter de ma parole et qu’après les ordres que je viens de donner devant vous, vous êtes pleinement rassuré sur la loyauté de mes intentions.

– Oui, grinça Concini, puisqu’il en est ainsi, meurs ! chien enragé ! Et le Florentin, qui avait dégainé sournoisement, se rua en portant un coup foudroyant.

Mais Pardaillan, avec son air confiant et indifférent, ne le perdait pas de vue. Il vit venir le coup et l’esquiva d’un bond de côté. Au même instant, il avait l’épée à la main et recevait le choc de Concini.

La passe d’armes fut violente mais brève. Il y eut quelques froissements de fer rapides et l’épée sauta des mains de Concini.

En ferraillant, il avait tiré la dague. Il était brave. Quand il se vit désarmé, il rugit :

– O demonio d’inferno !

Et tête baissée, il fonça la dague levée sur Pardaillan, qui baissait courtoisement la pointe de son épée.

Pardaillan vit venir le coup de dague comme il avait vu venir le coup d’épée : sans surprise. Il saisit le poignet de Concini au vol et le serra d’une poigne vigoureuse. Il posa son épée qui le gênait et joignit les deux mains autour du poignet de Concini. Ce ne fut pas long. La dague échappa aux doigts meurtris qui ne pouvaient plus la tenir ; un hurlement de douleur jaillit des lèvres contractées.

Pardaillan repoussa la dague d’un coup de pied, saisit Concini à la ceinture, le souleva comme une plume au-dessus de sa tête, le balança un inappréciable instant comme s’il eût voulu prendre l’élan capable de le broyer à coup sûr, et il reposa sur ses pieds, doucement, Concini, stupide, qui avait bien cru à sa dernière heure.

Pardaillan ramassa son épée, la mit au fourreau, et d’une voix qui ne paraissait même pas essoufflée par le rude effort qu’il venait de fournir :

– Monsieur, dit-il avec calme, vous voyez que, de toutes les manières, je suis plus fort que vous. Il ne tenait qu’à moi de vous tuer au lieu de vous désarmer. Je pouvais vous briser la tête contre ce mur. Et je ne l’ai pas fait. Croyez-moi, le mieux que vous ayez à faire est de vous tenir tranquille.

– Mais enfin, écuma Concini, c’est inconcevable. Vous envahissez mon domicile, vous écoutez aux portes, vous commandez, vous menacez !… Que voulez-vous à la fin ?

– Une chose très simple : que vous m’écoutiez.

– Soit, consentit Concini, qu’avez-vous à me dire ?

Avec son flegme exaspérant, Pardaillan dit :

– Prenez la peine de vous asseoir.

D’un signe de tête furieux, Concini refusa et il mâchonna en se mordant le poing de rage :

– Chez moi !… Chez moi !…

Pardaillan eut un sourire narquois, et poussant un fauteuil qu’il plaça de façon à empêcher Concini d’aller ramasser la dague ou l’épée qu’il avait repoussées à l’autre extrémité du cabinet, il s’assit en disant :

A votre aise, monsieur. Mais moi, qui ne suis plus aussi jeune et aussi fringant que vous, souffrez que je m’assoie.

Concini comprit qu’il était dans la main de cet énigmatique personnage et qu’il lui fallait en passer par toutes les lubies qu’il lui plairait d’avoir. Il se jeta rageusement dans un fauteuil et s’accota en prenant un air ennuyé, le plus impertinent du monde.

– Monsieur, commença posément Pardaillan, vous avez voulu faire tuer le roi et n’avez pas réussi. Ici même, je vous ai entendu parler de je ne sais quelle sotte prédiction de charlatan, et avec votre estimable épouse, vous avez pris vos dispositions pour réussir ce que vous avez manqué jusqu’à ce jour. Tuer le roi est devenu une idée fixe chez vous, paraît-il. Soit. Ceci vous regarde tous les deux, le roi et vous. Et ce n’est pas moi qui irai vous dénoncer, comme on vous en a menacé. Je vous le dis et vous pouvez me croire sur parole. Je ne me donne jamais la peine de mentir. Donc vous pouvez être rassuré sur ce point.

Sous son air indifférent et ennuyé, Concini écoutait, on peut le croire, avec un intérêt des plus vifs. Chose étrange, il ne douta pas de la parole de cet extraordinaire inconnu. Sa figure étincelante de loyauté et les quelques gestes qu’il venait d’accomplir avait suffi pour lui faire comprendre qu’il ne se trouvait pas devant le premier venu et que ce que celui-là promettait, il le tiendrait.

Il se sentit soulagé d’une énorme inquiétude. Il respira plus à l’aise déjà. Et quant à cette espèce d’indifférence que l’inconnu paraissait manifester à l’égard du roi, il en conclut naturellement que ce devait être un ennemi du Béarnais. Par conséquent un homme qui pouvait, à la rigueur, devenir un allié.

Déjà Pardaillan continuait :

– Cependant je dois vous avertir loyalement que, dans ce que vous entreprendrez contre le roi, vous me trouverez contre vous.

– Pourquoi ? lâcha Concini involontairement.

– Parce que, dit Pardaillan glacial, vous voulez tuer le roi pour piller le royaume à votre guise. Et il ne me plaît pas que mon pays tombe entre les pattes crochues d’un coquin tel que vous.

– Monsieur !… grinça Concini.

– Quoi ? fit Pardaillan d’un air naïf. Coquin vous paraît-il un peu faible sans doute ? Que voulez-vous, je n’ai pas voulu vous accabler d’un seul coup. Ce point étant liquidé, passons à un autre.

Concini eut une moue impertinente pour indiquer combien cette conversation l’assommait. Pardaillan continua sans s’émouvoir.

– Mme Concini vous a remis certain papier contenant des indications précises au sujet d’un certain trésor appartenant à une certaine princesse Fausta.

– Eh bien ? railla Concini.

– Eh bien, monsieur, je désire voir ce papier. Concini éclata de rire.

– Ah ! per Bacco ! l’aventure est plaisante !… Monsieur est un larron qui vient simplement réclamer sa part ! Tudieu ! quand je pense que j’ai failli être dupe de vos grands airs, monsieur l’honnête homme, c’est à crever de rire !

Pardaillan ne se fâcha pas. Il paraissait approuver doucement de la tête. Il reprit paisiblement :

– Remarquez que je ne demande pas que vous me donniez ce papier. Je demande à le voir, à le lire simplement.

– Simplement est merveilleux ! s’esclaffa Concini. Vous avez bonne mémoire, paraît-il, monsieur ; une seule lecture de ces précieuses indications vous suffira. Et vous espérez ensuite arriver bon premier, hein ?

Pardaillan se leva et sa figure était telle que Concini fut à l’instant debout et repoussa son fauteuil pour se donner de l’espace. Pardaillan allongea le bras et posa son index à deux pouces de la poitrine de Concini, et d’une voix terrible à force de calme :

– Vous m’avez demandé qui j’étais et je vous ai dit que j’étais le compagnon de ce jeune homme que vous avez lâchement et traîtreusement enfermé dans un tombeau. Je vous l’ai dit parce que c’était vrai. Maintenant je vous dis : je suis cet homme qui a vaincu des puissances qui eussent pulvérisé tout autre que lui – je répète ce que votre épouse, ici même, a dit tout à l’heure. Je suis le père du fils de la princesse Fausta. Le père de celui à qui appartiennent ces millions… de celui que vous avez décidé froidement d’assassiner pour le dépouiller plus à l’aise. Ces millions que vous voulez voler, mon devoir est de les défendre envers et contre tous, puisqu’ils appartiennent à mon fils. Mon droit est de rentrer en possession de ce papier volé qui appartient à mon fils… Allons, drôle, donne ce papier.

Cette révélation inattendue abasourdit Concini. Il ne douta pas un instant de la parole de Pardaillan. Il se raidit quand même et tenta une résistance :

– Et si je refuse ? fit-il d’un air de défi.

Pardaillan tira sa longue rapière, en plaça la pointe sur la gorge de Concini qui se redressa, et de cette voix blanche qu’il avait dans ses moments de violente colère :

– Le papier, dit-il, ou ta dernière heure est venue.

Concini lut sa condamnation dans les yeux de Pardaillan. D’un geste instinctif, il porta la main à son pourpoint, mais en même temps, de la tête, furieusement, il fit : non !

Froidement, Pardaillan poussa la pointe. Concini, vaincu, sortit la main de son pourpoint et tendit le papier qu’elle venait d’y prendre. Il était temps. Une larme rouge perla à l’endroit où s’était appuyée la pointe de la rapière, glissa lentement sur le cou, tomba sur le col de dentelle, sur lequel elle fit une tache rouge, pareille à une petite fraise, que Concini, livide de honte, regarda machinalement.

Pardaillan rengaina. Il s’assit commodément et se mit à lire attentivement, aussi dédaigneux de Concini que s’il n’avait pas été là. Quand il eut achevé sa lecture, il avait au coin de l’œil cette lueur malicieuse qui dénotait qu’il s’apprêtait à jouer un bon tour de sa façon.

– Monsieur, dit-il avec un air figue et raisin, je vous ai demandé de me faire voir ce papier. Je l’ai vu. Je vous le rends. Le voici.

Pour le coup, Concini faillit tomber à la renverse. Que signifiait cette plaisanterie ? Qu’était-ce que cet homme et que voulait-il au bout du compte ?

– Monsieur, reprit Pardaillan avec cette physionomie et cette intonation bizarres qui faisaient qu’il était impossible de savoir s’il parlait sérieusement ou s’il raillait, en m’introduisant chez vous, à votre insu, je n’avais qu’un but : délivrer ce jeune homme que vous séquestrez et auquel je m’intéresse. J’aurais pu, avec l’aide des trois compagnons que vous avez vus, et même tout seul, j’aurais pu délivrer malgré vous ce jeune homme. Mais je ne suis pas un homme de violence, moi. Ce que je vous dis là vous étonne à cause de mon geste de tout à l’heure.

Mais ceci n’a été qu’un moment d’oubli que je regrette déjà parce que, je vous le répète, je ne suis pas un violent. La preuve en est que pouvant délivrer, monsieur, Jehan le Brave malgré vous, je préfère acheter sa liberté. Et, en conséquence, je vous propose un petit marché. Concini était complètement désemparé. Les manières de cet homme extravagant le déroutaient. Il ne savait plus que penser. Il ne savait même plus s’il devait le redouter ou si, malgré ses menaces et ses voies de fait, il ne devait pas se féliciter de la rencontre. Il ne répondit donc pas et attendit que Pardaillan dévoilât complètement sa pensée. Celui-ci, prenant son silence pour une approbation, continua :

– Je vous demande donc la liberté de Jehan le Brave… En échange de quoi je vous autorise à prendre et garder pour vous tout ce que vous trouverez à l’endroit indiqué sur ce papier que je viens de vous rendre.

Concini sursauta :

– Quoi, monsieur, s’écria-t-il, vous voulez… Mais ce trésor appartient à votre fils !

– Sans doute, monsieur, fit Pardaillan de ce même air qui eût donné à réfléchir à Concini s’il l’avait connu. Je vous entends. Vous vous dites que je n’ai pas le droit de faire perdre dix millions à mon fils. Mais remarquez que ce fils, je ne le connais pas et je ne sais si je le connaîtrai jamais. En revanche, je connais Jehan le Brave, et je vous l’ai dit, je m’intéresse à lui.

Plus éberlué que jamais, vaguement méfiant, Concini murmura :

– Pourtant dix millions, diable ! c’est une somme qu’on n’abandonne pas avec pareille désinvolture.

Et en disant ces mots pour lui-même, assez haut cependant pour être entendu, il scrutait attentivement la physionomie de son interlocuteur.

Pardaillan paraissait très sérieux. Concini eut beau l’étudier, il ne vit en lui aucune pensée de raillerie ou de supercherie. Le personnage avait plutôt l’air naïf et, en rapprochant cet air de naïveté des gestes accomplis, des paroles prononcées, le Florentin en venait à se persuader qu’il se trouvait en présence, sinon d’un fou, du moins de quelque esprit passablement détraqué.

Ce que Concini ne vit pas, par exemple, ce fut, au coin de l’œil, cette jubilation de l’homme qui s’amuse follement. Ce qu’il ne perçut pas ce fut l’ironie dans ces paroles prononcées avec un naturel parfait.

– Ces scrupules vous honorent. Mais soyez rassuré, le trésor que je lui donnerai, moi, est tel que ce que je vous abandonne n’est rien en comparaison. En conséquence, quittez tout souci à ce sujet.

– Vous êtes donc bien riche ? s’écria Concini avec déjà une involontaire nuance de respect.

– Je me trouve fabuleusement riche, répondit assez énigmatiquement Pardaillan.

Et il ajouta :

– Acceptez-vous, oui ou non, monsieur ?

Ce qui arrivait à Concini le submergeait d’étonnement. S’être vu sous le coup d’une dénonciation qui pouvait l’envoyer droit à l’échafaud. Avoir été insulté, menacé, violenté. S’être vu à deux doigts de la mort. Avoir été bafoué, raillé, dépouillé. Tout cela pour, finalement, se trouver sain et sauf, remis en possession du précieux papier et enfin aboutir à cette offre extraordinaire de lui abandonner le trésor en échange de la liberté de Jehan.

C’était fantastique, inouï, incroyable. L’abandon du trésor, en soi, le laissait indifférent. Cela ne l’eût nullement empêché de chercher à s’approprier un bien qui ne lui appartenait pas. Mais que de difficultés à surmonter, que d’obstacles à supprimer. Grâce à ce don volontaire tout s’aplanissait, tous les obstacles disparaissaient. Et quelle force pour lui de pouvoir dire aux compétiteurs qui ne manqueraient pas de surgir : ce que je veux prendre m’appartient puisqu’il m’a été donné en toute propriété.

Et quant à Jehan le Brave, n’avait-il pas résolu avec sa femme de lui rendre – momentanément – sa liberté. Peu importait qui lui ouvrirait la porte. Cette liberté provisoire, le pacte même conclu avec cet étrange personnage ne pouvaient rien changer à sa résolution d’une vengeance ultérieure. Et pour le personnage lui-même, s’il oubliait pour l’instant ses injures et ses violences, il n’était pas homme à effacer si facilement. Tôt ou tard, il le repincerait. Mais pour l’instant, les intérêts en cause étaient assez considérables pour qu’il parût avoir oublié les étranges procédés de l’homme.

A la question de Pardaillan, il répondit donc avec enthousiasme :

– Oui, corpo di Bacco ! mille fois oui !… Et je veux ouvrir moi-même au prisonnier la porte de son cachot.

– Non pas, dit vivement Pardaillan. Laissons les choses telles que vous les aviez combinées avec Mme Concini. Mettez la fameuse clé derrière la porte, renvoyez vos gens, allez-vous-en vous-même et me laissez maître du logis jusqu’à demain.

Et comme Concini ne cachait pas sa surprise, il ajouta d’un air indifférent :

– Ce que j’en dis est à cause que vous paraissiez tenir vivement à ne pas avoir l’air de céder à la menace.

Avec une joie qui n’était pas feinte, Concini s’écria :

– Ah ! pardieu ! monsieur, on n’est pas plus galant. J’avoue qu’en effet, il m’eût été pénible d’ouvrir moi-même à mon prisonnier. Mais puisque vous voulez bien accepter les choses telles que je les avais arrangées, tout est pour le mieux. Je vous abandonne la maison jusqu’à demain… Je vous la donne même, et de grand cœur, si vous la désirez.

Pardaillan vit qu’il était sincère. Et gravement :

– Non, monsieur, dit-il, car alors vous en seriez de votre poche. Et plongeant ses yeux clairs dans les yeux de Concini, il ajouta :

– Maintenant que nous sommes d’accord, je veux vous donner un bon conseil : n’entreprenez rien contre Jehan le Brave et la demoiselle Bertille de Saugis. Je m’intéresse à ces deux jeunes gens, moi, ce qui revient à dire que vous me trouveriez sur votre route, monsieur Concini. Votre femme, qui me connaît bien, paraît-il, vous dira que, je ne sais comment, sans que j’y sois pour rien, par suite de je ne sais quelle inconcevable malchance, ceux qui se sont heurtés à moi s’en sont toujours assez mal trouvés.

Il est probable que Pardaillan ne comptait pas que ses paroles changeraient quoi que ce fût aux résolutions de Concini. Il l’avertissait par un excès de loyauté, sans plus. Il savait que le Florentin, s’il était homme à louvoyer et même à reculer sous le coup d’une menace immédiate, comme il venait de le faire, était assez tenace, assez vindicatif, pour ne tenir aucun compte d’une menace lointaine. Il avait assez confiance en sa force, en son astuce, pour se dire qu’ayant du temps devant lui, il saurait parer à toute fâcheuse éventualité.

Les paroles de Pardaillan n’eurent donc d’autre résultat que de le mettre sur ses gardes. Le ton sur lequel elles furent prononcées fit bien passer un petit frisson désagréable sur sa nuque, mais ce ne fut qu’un éclair. Ces paroles, si grosses de menaces pour qui connaissait bien Pardaillan, le ramenèrent en outre à des soucis qu’il avait momentanément écartés de son esprit. Elles lui rappelèrent les humiliations cuisantes que cet homme venait de lui faire subir et que la joie, la stupeur que lui avaient causées l’abandon de ce trésor convoité lui avaient fait oublier un instant.

La haine inconsciente que dès le premier instant il avait éprouvée contre Pardaillan, éclata soudain, furieuse. Et le coup d’œil mortel qu’il lui jeta eût fait pâlir tout autre que le chevalier qui le vit fort bien, mais haussa dédaigneusement les épaules. Déjà, dans l’esprit de Concini, naissait cette pensée :

– Ah ! tu m’as insulté, tu m’as frappé, tu m’as humilié et tu me menaces encore !… Ah ! tu es le père de Jehan le Brave, et tu l’ignores !… Corpo di Cristo ! si je ne trouve pas dans ce fait la plus belle, la plus effroyable des vengeances, je veux y perdre mon nom. Et quant à Bertille ?… Elle sera à moi !… Elle est dans une tombe, a dit Léonora. Soit. Je l’arracherai à la tombe… je verrai… je chercherai… et je trouverai.

Cependant, Pardaillan avait repris son air de hautaine courtoisie et il ajoutait :

– Si vous voulez bien donner vos ordres et me laisser maître du logis – ainsi que nous en avons convenu – vous m’obligerez fort.

Concini, et c’est ce qui faisait sa force, savait plier pour se redresser plus fort et plus menaçant. Il comprit que son intérêt était d’exécuter ponctuellement et loyalement le marché intervenu entre Pardaillan et lui. Il ne voulait pas que le moindre manquement de sa part pût servir de prétexte à son ennemi pour reprendre sa parole.

Il n’oubliait pas le trésor – son trésor, comme il se disait joyeusement ; si riche que se prétendît cet inconnu, il lui semblait que dix millions représentaient une somme qu’on ne pouvait abandonner sans en éprouver quelque déchirement. Il en concluait naturellement qu’on chercherait à lui fausser parole. Et c’est ce qu’il voulait éviter à tout prix.

Pardaillan et Jehan étaient condamnés dans son esprit. Que lui importaient les vingt-quatre heures de trêve qu’il leur accordait ? Il ne pardonnait pas. Il n’oubliait pas. La trêve écoulée, il retrouverait sa liberté et reprendrait la lutte plus acharnée que jamais, fermement résolu à supprimer ces deux obstacles.

Mais pour l’instant, il se trouvait encore au pouvoir de son ennemi. Il s’agissait de faire bonne figure. Et puisqu’il avait, sous le coup de l’éblouissement, oublié un instant sa mésaventure, le plus simple était de continuer. Ce fut donc avec un sourire contraint qu’il répondit à la demande de Pardaillan.

– Venez avec moi, monsieur.

Ils quittèrent le cabinet ensemble, et pendant que Pardaillan expliquait aux trois braves réunis qu’il s’était, comme il l’espérait, mis d’accord avec Concini, celui-ci, de son côté, donnait ses ordres à ses serviteurs et les congédiait jusqu’au lendemain.

Moins d’un quart d’heure après, Pardaillan se trouvait seul avec Carcagne, Escargasse et Gringaille, maîtres absolus de la place.

Ils se hâtèrent, comme bien on pense, d’aller tirer Jehan de son cachot. Mais le jeune homme, sous l’empire du narcotique, dormait encore. Il fallut attendre qu’il se réveillât. Ils avaient le temps d’ailleurs.

Lorsque le fils de Pardaillan ouvrit les yeux, son premier soin fut de chercher sa cassette. Il la vit avec son manteau et son épée. Il y eut une explication brève, des remerciements, si bien qu’il était un peu plus de cinq heures quand ils quittèrent la petite maison de la rue des Rats.

Click on this text to enter edit mode

q

Chapitre 30

L’hôtellerie du Grand-Passe-Partout était située rue Saint-Denis, à l’angle de la rue de la Ferronnerie, entre les Saints-Innocents et l’église Sainte-Opportune.

Le quartier était des plus animés, l’auberge, bien achalandée, passait pour une des meilleures. Son enseigne, chef-d’œuvre de ferronnerie portait, au milieu de l’écusson, peinte en un jaune vif et rutilant, une énorme pièce d’or : c’était le Grand-Passe-Partout. Nos pères affectionnaient ces sortes de jeux de mots.

Ce fut là, dans ce petit cabinet où deux jours avant Bertille avait été conduite, ce fut là que Pardaillan conduisit son fils et ses compagnons, à l’exception d’Escargasse qui était resté dissimulé devant la maison de la rue des Rats, avec mission de surveiller l’arrivée de cet ami de Jehan que Léonora enverrait pour le délivrer.

C’était une idée de Pardaillan qui avait pensé qu’il pouvait être utile au jeune homme de connaître le nom de cet ami possesseur de la confiance de la Galigaï. Disons tout de suite que l’ombre qui s’était mise à suivre Saêtta n’était autre qu’Escargasse qui, connaissant très bien Saêtta, n’avait pas eu de peine à le reconnaître, mais qui voulait savoir où allait le bravo.

Pardaillan avait commandé à Dame Nicole, l’accorte patronne de céans, un de ces menus formidables, comme il savait les composer. Il savait que Jehan était à jeun depuis deux jours et qu’il aurait bientôt besoin de toutes ses forces.

Pendant que le dîner se préparait, Jehan avait demandé à Pardaillan, comme un service très important, de vouloir bien se charger de la cassette, précieuse à ses yeux, parce qu’elle contenait les papiers de famille de sa fiancée. Et il n’avait pas manqué de dire à qui appartenait cette cassette et comment elle se trouvait entre ses mains.

Pardaillan avait pris la cassette et, sur un ton étrange :

– Ainsi, dit-il, ces papiers appartiennent à la demoiselle de Saugis ?

– Oui, monsieur.

Pardaillan demeura rêveur. Inquiet, Jehan s’informa :

– Est-ce que cela vous ennuie, monsieur, de garder ces papiers ? Pardaillan tressaillit, comme s’il revenait de loin, et :

– Pas du tout, mon enfant, dit-il avec douceur. Je vais ranger précieusement le dépôt que vous me confiez et à mon retour, c’est-à-dire dans deux minutes, nous nous mettrons à table.

Rassuré sur une chose à laquelle il attachait grande importance, Jehan dit en riant d’un rire clair et sonore :

– Faites vite, monsieur, s’il vous plaît. Je meurs de faim. J’étrangle de soif… malgré les deux grands verres d’eau que j’ai bus.

Pardaillan ne prit même pas les deux minutes qu’il avait demandées. On se mit à table et, en attendant l’omelette, on attaqua les hors-d’œuvre.

Pendant le repas, Pardaillan expliqua comment il était intervenu dans la délivrance de Jehan.

– C’est extrêmement simple, dit-il d’un air détaché. J’ai eu une explication, le fer à la main, avec le Concini. Je lui ai prouvé qu’il n’était pas de force en le désarmant. Il a voulu s’entêter – c’est incroyable comme ces Italiens sont tenaces – je crois que je lui ai quelque peu froissé les côtes en le serrant de trop près. Il a compris qu’il lui fallait filer doux. En sorte que, lorsque je lui ai demandé de quitter la place et de me laisser maître chez lui une couple d’heures, il ne s’est pas trop fait tirer l’oreille. Et voilà.

On remarquera que Pardaillan ne disait pas un mot de l’entretien qu’il avait surpris entre les deux époux Concini.

Pardaillan avait des idées à lui, qui n’étaient pas les idées de tout le monde. Il avait surpris un entretien. De ce qu’il avait entendu, il faisait son profit, et c’était d’autant plus naturel qu’il se trouvait lui-même clairement désigné et directement menacé. Mais, quant à répéter quoi que ce fût, à qui que ce fût, de ce qu’il avait entendu, il se fût cru déshonoré à ses propres yeux en le faisant.

D’autre part, il n’entrait pas dans ses habitudes de se vanter de ce qu’il avait fait. De tout ceci, il résultait que, fait par lui, le récit de l’entretien qu’il avait eu avec Concini, entretien qui avait été assez mouvementé comme on l’a vu, se trouvait réduit à sa plus simple expression.

Quant à dire que ses auditeurs le crurent sur parole et admirent que Concini avait cédé aussi facilement et aussi simplement que le prétendait Pardaillan, ceci c’est une autre affaire. Il n’y eut guère que Carcagne qui accepta de confiance les choses comme on les lui donnait. Jehan ni Gringaille ne furent dupes. Et Jehan traduisit sa pensée en disant avec un hochement de tête :

– Je crois, monsieur, que les choses n’ont pas dû se passer aussi simplement que vous voulez bien le dire. Quoi qu’il en soit, c’est encore un service que vous me rendez, et non des moindres, puisque vous me sauvez la vie. Mais je n’en suis plus à les compter maintenant et…

– Aussi ne comptez pas, interrompit rondement Pardaillan, et goûtez un peu de ce flan mordoré. Dame Nicole qui les fabrique de ses blanches mains les réussit assez bien.

Pourtant, sans en avoir l’air, Pardaillan activait le dîner.

Bien qu’il n’en eût pas parlé, il n’oubliait pas, lui, la partie de la conversation de la Galigaï et Concini, ayant trait à Bertille de Saugis. La Galigaï avait été on ne peut plus affirmative. Selon elle, la jeune fille, à l’heure qu’il était, était enfermée dans une tombe et mieux eût valu qu’elle fût morte.

Or, Pardaillan sans en rien dire, s’était rendu, dans la matinée, à la maison des Taureaux. A ce moment on lui avait assuré que la jeune fille était dans sa chambre. Il ne s’était pas présenté devant elle, mais il n’avait pas de raison de suspecter les serviteurs de son ami le duc d’Andilly.

Il s’était contenté de recommander de redoubler de vigilance pendant l’absence des maîtres de la maison. Lui-même, il n’avait pas négligé d’explorer les environs de la maison, et n’ayant rien remarqué d’anormal, il s’était éloigné tranquille.

Maintenant, il avait hâte de savoir à quoi s’en tenir. Au fond, il n’avait guère d’espoir. Il avait jugé la Galigaï. Elle ne lui avait pas paru femme à se vanter à la légère. Ce qu’elle affirmait si positivement devait être vrai. S’il n’avait pas entraîné plus tôt le jeune homme rue du Four, c’est qu’il avait vu qu’il avait besoin de refaire ses forces épuisées.

Grâce aux vins généreux qui n’avaient pas été épargnés, grâce à l’engloutissement d’une innombrable quantité de victuailles, Jehan était maintenant remis. En conséquence, laissant Gringaille et Carcagne, inutiles, digérer en paix le mirifique destin qu’il leur avait offert, Pardaillan entraîna Jehan, qui, comme bien on pense, ne se fit pas prier.

En route, Pardaillan, qui avait des délicatesses de femme, prépara habilement, sans lui rien dire de précis, son jeune compagnon à la déconvenue qu’il redoutait.

A l’hôtel du duc d’Andilly, ils apprirent que Bertille était sortie dans la matinée. Et comme Pardaillan regardait d’une façon significative le majordome qui lui donnait des renseignements, le brave homme se hâta d’ajouter :

– Monseigneur et vous-même, monsieur le chevalier, vous nous aviez ordonné de veiller sur cette demoiselle. Vous ne nous aviez pas dit cependant de la garder prisonnière ici, malgré elle.

– Est-ce à dire que la jeune fille s’en est allée de son plein gré ?

– Oui, monsieur le chevalier. Et si nous ne nous sommes pas inquiétés, c’est que, à l’observation très respectueuse que je me suis permis de faire, elle-même m’a répondu qu’elle avait besoin de s’absenter. Un devoir impérieux – ce sont ses propres expressions – l’y contraignait. Au surplus, son absence ne durerait que quelques heures et nous n’avions pas à nous inquiéter. N’ayant pas d’instructions à ce sujet, j’ai cru devoir m’incliner devant une volonté aussi nettement exprimée.

Laissons Pardaillan et Jehan interroger les gens du duc dont la bonne foi ne pouvait être mise en doute et expliquons ce qui s’était passé.

Ce matin-là, à peu près vers le moment où l’évêque de Luçon se rendait chez Concini, une vieille femme s’était présentée à la maison des Taureaux et avait demandé à parler à la demoiselle de Saugis.

Le majordome, à qui elle s’adressait, avait répondu qu’il ne connaissait pas la demoiselle dont on lui parlait et, un peu brusquement, il avait voulu éconduire la vieille, tenace.

La fatalité avait voulu que Bertille, de sa chambre, entendît ce nom de Saugis que la vieille criait à tue-tête comme si elle avait escompté ce qui allait se produire. Son nom de Saugis – elle le croyait, du moins – n’était connu que de cinq personnes : le roi, Jehan, Pardaillan (qu’elle ne connaissait encore que sous le nom de comte de Margency), enfin le duc et la duchesse d’Andilly.

Or, de ces cinq personnes, pas une, à l’heure actuelle, ne se trouvait à l’hôtel. Bertille pensa, forcément, que la vieille femme lui était envoyée par une de ces cinq personnes. Le roi la croyait sans doute encore à son logis de la rue de l’Arbre-Sec. Ce n’était évidemment pas lui qui envoyait. D’ailleurs, le roi eût envoyé un gentilhomme, un de ses officiers. Ce n’étaient pas non plus le duc et la duchesse, partis la veille à Andilly, et qui devaient rentrer le lendemain. Donc, ce ne pouvait être que Jehan ou le comte de Margency.

Naturellement, elle pensa de préférence que la messagère lui était envoyée par Jehan. Et aussitôt une inquiétude se leva en elle. Précisément, la vieille, dans la pièce à côté, s’écriait sur un ton revêche, mais avec une conviction impressionnante :

– Si vous ne me laissez pas approcher la noble dame, il arrivera un grand malheur dont vous serez responsable.

Et, sur un ton larmoyant, elle ajoutait :

– Mon bon monsieur, regardez-moi. Dites, que pouvez-vous redouter d’une pauvre vieille comme moi, déjà courbée sur la tombe ?

Ces paroles redoublèrent l’inquiétude de Bertille. Elle n’hésita pas. Elle ouvrit la porte de sa chambre et fit entrer la vieille femme. Le majordome avait fait son devoir. Il n’était plus responsable du reste. D’ailleurs, la vieille avait dit vrai : aucune violence n’était à redouter de la part d’une femme courbée, cassée, ne se tenant debout qu’à l’aide du bâton sur lequel elle s’appuyait des deux mains. Il se retira donc discrètement, sans inquiétude. Après tout, ainsi qu’il devait le faire remarquer plus tard, on ne lui avait pas dit de traiter la jeune fille en prisonnière.

La vieille entra donc dans la chambre de Bertille qui la détailla d’un coup d’œil rapide. C’était une très vieille femme, toute petite, très grosse, portant un costume de paysanne, usé, rapiécé, mais d’une propreté méticuleuse. Physionomie bonasse, souriante, plutôt engageante. Une personne plus expérimentée que la jeune fille eût peut-être démêlé sous les sourcils de la vieille une expression astucieuse qui l’eût mise en garde.

Mais Bertille ne s’arrêta qu’aux dehors qui n’avaient rien d’inquiétant.

– Qui vous envoie, brave femme ? demanda-t-elle vivement.

– Un gentilhomme à qui il vient d’arriver un accident qui met ses jours en danger, répondit la vieille.

– Jehan le Brave ?… s’écria Bertille angoissée et soudain très pâle.

– On ne m’a point dit ce nom-là, fit la vieille en secouant la tête. On m’a dit le chevalier de Par… de Par… devant… d’avant… daillan… Pardaillan, c’est cela.

Bertille tressaillit. Rassurée sur le sort de Jehan, ce nom de Pardaillan, auquel elle était bien loin de s’attendre, prononcé brusquement devant elle, l’intriguait au plus haut point.

– C’est M. de Pardaillan qui vous envoie ? fit-elle très étonnée. Mais je ne le connais pas.

– Oh ! que si ! fit la vieille avec assurance. C’est le même gentilhomme qui vous a conduite ici la nuit dernière. Il me l’a dit, du moins.

– Mais, s’écria Bertille stupéfaite, ce n’est pas M. de Pardaillan qui m’a conduite ici ! C’est le comte de Margency.

– C’est cela même, s’écria joyeusement la vieille en tapotant le parquet du bout de sa canne. Ce chevalier de Pardaillan est comte de Margency. Il me l’a dit. Mais, voyez-vous, ma belle dame, ma mémoire se perd au milieu de tous ces noms.

Un vague soupçon effleura la jeune fille. Elle frappa vivement sur un timbre. Une accorte soubrette parut :

– Dites-moi, demanda Bertille négligemment, est-ce que vous connaissez M. le chevalier de Pardaillan dans la maison ?

– Sans doute, fit la soubrette. C’est lui qui a conduit madame ici.

– Ainsi, le comte de Margency ?…

– C’est M. de Pardaillan, fit la soubrette en souriant. C’est une idée à lui. Il préfère ce nom-là à l’autre, paraît-il.

Bertille remercia et congédia la soubrette d’un sourire.

– Ainsi, fit-elle avec agitation, c’est ce brave gentilhomme qui vous envoie ? Et vous dites qu’il est blessé ? Grièvement peut-être ?… Dites-moi vite. Renseignez-moi.

Mais c’était au tour de la vieille de se montrer méfiante et circonspecte :

– Voire ! fit-elle. Je dois, avant, m’assurer que vous êtes bien la personne que ce brave gentilhomme cherche. Il paraît qu’il n’en est pas sûr. Je dois donc vous poser deux questions… Excusez-moi, ma belle dame, j’agis comme on m’a recommandé de faire.

– Voyons les deux questions, consentit Bertille.

– Etes-vous bien la fille d’une dame qui fut fiancé autrefois à un comte de… Ah ! maudite mémoire qui s’en va !… le comte de Vau… Vau… Vaubrun ! J’y suis !

– C’est moi-même, fit Bertille sans hésiter.

– N’avez-vous point certains papiers qui concernent ce chevalier de Pardaillan et son fils ?

– Quels papiers ? fit Bertille de nouveau sur la réserve.

– Ah ! dame, je ne sais pas, moi. On ne me l’a point dit. On m’a dit : « Des papiers qui me concernent, moi et mon fils. » Je répète…

– En effet, j’ai des papiers qui intéressent M. de Pardaillan et son fils.

– Alors, fit la vieille avec satisfaction, vous êtes bien celle que je cherche et je vais vous dire ce qu’il en est. Je vous répète, à ma manière, ce que ce digne gentilhomme m’a chargée de vous répéter. Donc, il paraît que ce gentilhomme était un ami de ce comte qui fut fiancé de votre mère. C’est bien. Ce digne gentilhomme s’était promis de vous interroger au sujet de ces papiers. Mais voilà que, il n’y a guère plus d’une heure, il fait une chute de cheval et se fracture le crâne ! C’est bien. Non, je veux dire : c’est un malheur !

Il convient de faire remarquer que Bertille n’avait plus aucun motif de suspecter la messagère. Tout ce qu’on lui disait concordait trop bien avec la réalité pour qu’elle pût avoir un soupçon.

Il est à présumer qu’elle avait eu en mains d’autres papiers qu’elle avait détruits et qui lui donnaient des instructions qu’elle seule connaissait. Toujours est-il que, n’ayant parlé à âme qui vive de ses papiers, elle avait tout lieu de croire que nul ne connaissait leur existence. Hormis peut-être celui à qui ils étaient destinés. Et ceci n’était qu’une supposition.

Brusquement, elle apprenait que sa supposition était juste. Ce n’était pas fait pour la surprendre. Pourquoi, puisqu’il savait, le chevalier ne s’était-il pas présenté plus tôt ? La réponse était toute faite : parce qu’elle avait caché son nom de famille. Dès qu’elle révélait son nom, le chevalier s’empressait de se faire connaître. Ceci lui paraissait très naturel et lui donnait à supposer qu’elle avait été recherchée.

Aussi se reprochait-elle maintenant d’avoir gardé si longtemps l’incognito. Elle aurait dû faire chercher elle-même le sire de Pardaillan. Mais, puisque jeune fille inexpérimentée, orpheline et sans appui, elle n’avait pu procéder à des recherches, du moins aurait-elle dû ne pas entraver celles du chevalier en cachant son nom. Car elle ne doutait pas que Pardaillan l’eût cherchée.

Ce que Bertille avait résolu de faire pour un inconnu, elle devait le faire à plus forte raison, avec plus d’empressement et de joie, sachant que cet inconnu et le comte de Margency n’étaient qu’une seule et même personne.

Elle était de ces natures généreuses à l’excès qui s’exagèrent les services qu’on leur rend et diminuent à plaisir ceux qu’elles rendent. Pardaillan, lui aussi, était de ces natures-là. Quoi qu’il en soit, elle avait été profondément touchée par la simplicité et la bonne grâce avec lesquelles le comte de Margency lui avait rendu service.

Il n’avait pas rendu service qu’à elle. Elle voyait encore sa mine hautaine, lorsqu’il refusait d’obéir au roi qui lui ordonnait d’arrêter celui qu’elle aimait. Elle le voyait étincelant d’audace et de bravoure, risquant avec insouciance sa vie pour défendre la vie et la liberté de Jehan. Les services rendus à une personne qui vous est chère vous sont autrement précieux que ceux qu’on rend à vous-même.

Elle s’était aussitôt prise d’une affection respectueuse et reconnaissante pour cet homme qui lui était apparu comme un preux, un paladin des temps héroïques. Les propos enthousiastes de l’excellente et tant jolie duchesse d’Andilly n’avaient fait qu’aviver cette affection naissante.

Quant à penser que quelque larron avait profité de son absence pour fracturer ses secrets de famille, cette idée, malheureusement ne lui vint pas.

Elle apprenait tout d’un coup que Pardaillan et le comte de Margency, pour qui elle eût volontiers donné sa vie, n’étaient qu’une seule et même personne. Elle apprenait en même temps que celui qu’elle considérait comme un bienfaiteur, victime d’un accident, était blessé, peut-être mortellement. Sa douleur fut violente, très sincère. Elle devina instantanément que Pardaillan désirait la voir et, oubliant qu’elle était menacée, elle fut prête à tout et s’écria vivement :

– Il veut me voir, n’est-ce pas ?

– Oui, ma bonne dame, si toutefois vous voulez bien suivre la mère Marie-Ange, qui est mon nom, pour vous servir.

– Oh ! tout de suite, et de grand cœur !

Et sans hésiter, sans perdre une seconde, elle s’en fut chercher dans une armoire des vêtements que la duchesse avait mis à sa disposition, une cape brune qu’elle jeta à la hâte sur ses épaules, sans remarquer l’inquiétante satisfaction que montrait la mère Marie-Ange, puisque tel était son nom.

– Venez vite, dit-elle.

– Une seconde, ma bonne dame. Le gentilhomme vous recommande le secret le plus absolu. C’est toujours rapport aux papiers. Il paraît qu’il y a des mauvais garçons qui ne seraient point fâchés de fourrer leur vilain nez dedans.

Cette recommandation, il faut croire, répondait bien à des choses que Bertille savait, car elle parut la trouver toute naturelle et acquiesça d’un signe de tête.

Cependant, elle ne voulut pas quitter l’hospitalière maison sans prévenir et elle fit appeler le majordome qui, la voyant prête à sortir, s’écria tout ému :

– Madame sort ?… Madame sait mieux que personne qu’elle est menacée puisque monseigneur nous a tant recommandé de veiller sur elle.

– Mon ami, dit Bertille avec douceur, il faut que je sorte. Il s’agit pour moi d’un devoir impérieux à remplir et je ne saurais hésiter… quand même il devrait m’arriver malheur. Mais, se hâta-t-elle d’ajouter, rassurez-vous, je ne cours aucun danger, et je serai de retour avant la nuit, très certainement.

Ceci était dit avec une grande douceur, mais sur un ton très ferme. Le majordome, en serviteur bien stylé n’osa pas se permettre d’insister et s’inclina. Sa surprise fut telle, le départ de la jeune fille si précipité, qu’il ne songea pas à lui offrir une escorte. Lorsqu’il y pensa, la jeune fille était déjà loin et il eut beau la chercher dans les environs de la rue du Four, il ne la vit plus.

Cependant, la vieille Marie-Ange, qui paraissait fort ingambe malgré son grand âge et son embonpoint, avait entraîné la jeune fille dans la rue Montmartre, grouillante de monde à cette heure de la matinée, et elles se perdirent dans la foule.

La hâte de Bertille n’excluait pas une certaine prudence et, à tout hasard, elle avait rabattu sur son visage le capuchon de la cape. Dans la rue, elle demanda :

– Où me conduisez-vous, brave femme ?

– Au village de Montmartre, ma belle dame.

Bertille n’éleva aucune objection. C’était loin, mais c’eût été plus loin qu’elle n’eût pas reculé davantage. Dès les premiers pas, elles croisèrent le moine Parfait Goulard, ivre, à son ordinaire. Avec cette effronterie insolente qui le caractérisait, il chercha à dévisager la femme qui paraissait vouloir dérober ses traits aux passants.

La mère Marie-Ange avait, paraît-il, des principes sévères. Elle leva hardiment son bâton et lâcha une bordée d’invectives et d’imprécations au religieux sans vergogne qui déshonorait son habit. Elle avait bon bec, la vieille, et elle le montrait. Le moine passa sans insister, en riant de son gros rire égrillard. Cette vigoureuse défense eût rassuré la jeune fille, si elle avait eu des soupçons, mais elle n’en avait pas.

Un peu avant d’arriver à la porte Montmartre, comme elles passaient devant l’église Sainte-Marie-l’égyptienne, devant laquelle Marie-Ange ne manqua pas de se signer dévotement, un mouvement brusque de la jeune fille rabattit le capuchon sur ses épaules. L’espace d’une seconde son joli visage fut à découvert.

Un homme hâve, roux de poil, aux yeux vagues de visionnaire, sortait de l’église, à cet instant précis. Il demeura comme pétrifié sous le porche, les yeux ardemment fixés sur la radieuse apparition. Et une expression de joie extatique illumina ce visage ravagé de damné qui semblait porter l’enfer en lui.

Les deux femmes passèrent la porte et s’engagèrent dans le faubourg.

L’homme se mit à les suivre de loin, dévorant des yeux la fine et gracieuse silhouette de la jeune fille qui se détachait, au loin, sur la route blanche.

Tout en haut du faubourg, elles franchirent le petit pont de pierre qui enjambait le grand égout. Cet égout, bordé de saules, tout comme la jolie rivière de Bièvre qui serpentait mollement à l’autre extrémité de la ville, coulait à ciel ouvert, hors des murs, depuis la porte du Temple jusqu’à la rivière, au-dessous de Chaillot[14] .

Le pont franchi, elles prirent à gauche, contournèrent l’enclos de la Grange-Batelière, ayant au centre les ruines de sa chapelle détruite pendant les luttes de la Ligue, et vinrent aboutir à un carrefour où se dressait l’inévitable croix avec son soubassement pyramidal à plusieurs degrés.

Devant cette croix aboutissait un chemin assez raide qui, passant devant la chapelle du Martyr, longeait le mur d’enceinte de l’abbaye, enjambait une sorte de petite place où se dressait le gibet des Dames, passait devant la chapelle Saint-Pierre et dégringolait de l’autre côté de la montagne.

Ce fut ce chemin que prit Marie-Ange. Elle s’arrêta devant l’entrée de l’abbaye. Bertille avait probablement des raisons de se méfier des religieux, qu’ils fussent mâles ou femelles. Pour la première fois, un soupçon l’effleura. Elle s’arrêta et demanda :

– Vous me conduisez donc à l’abbaye ?

– Sans doute. C’est là que vous attend le gentilhomme.

– Chez les religieuses ? s’écria Bertille avec un mouvement de recul. Sans se démonter, avec un calme parfait, Marie-Ange expliqua :

– Chez les religieuses, oui ou non. Oui, parce que je suis au service des Dames. J’ai mon logis là-haut. Non, parce que je suis maîtresse chez moi. Et c’est chez moi que le gentilhomme blessé a été transporté.

L’explication satisfit la jeune fille. Elle suivit la vieille et franchit le seuil de l’abbaye.

La jolie Claudine de Beauvilliers n’était plus abbesse de Montmartre. Elle présidait aux destinées de l’abbaye du Pont-aux-Dames. Depuis onze ans, les dames de Montmartre étaient placées sous l’autorité de Marie de Beauvilliers. Certains chroniqueurs prétendent qu’elle était la sœur de Claudine. Nous n’oserions pas le certifier.

Marie de Beauvilliers n’avait pas encore vingt-quatre ans lorsqu’elle fut nommée abbesse de cet étrange couvent qui ressemblait à une de ces innombrables maisons de débauche qui pullulaient à l’époque dans Paris, plutôt qu’à une retraite monastique. Jusque-là, elle s’était montrée la digne sœur de ces fantastiques religieuses et sa conduite avait été de tout point à la hauteur de la réputation spéciale de la maison.

Lorsqu’elle se vit abbesse, elle se sentit brusquement touchée de la grâce. Celle qui avait donné l’exemple du dévergondage le plus effréné devint, du jour au lendemain, un modèle d’austérité et de vertu. C’était son droit, pensèrent les religieuses placées sous sa toute récente autorité. Evidemment. Seulement la nouvelle convertie entendit user de cette autorité pour que tout le monde, autour d’elle, fît comme elle et rentrât dans le droit chemin.

Ceci ne fit plus l’affaire des religieuses habituées depuis de longues années à une indépendance d’allures, une licence de mœurs qui, si elles étaient incompatibles avec leur état, ne leur en étaient pas moins devenues très chères. Il y eut des révoltes terribles au cours desquelles la nouvelle abbesse faillit plusieurs fois être assassinée. Les brebis s’étaient changées en tigresses.

Mais la jeune abbesse qui, jusqu’à ce jour, s’était montrée uniquement préoccupée de mille frivolités et d’intrigues galantes, se révéla tout à coup femme de tête, douée d’une indomptable énergie, d’une volonté de fer, et autoritaire en diable. Elle déjoua tous les complots, mata la révolte, brisa toutes les résistances. Les religieuses indisciplinées venaient de trouver en cette jeune femme, grande dame, fort jolie, de manières douces et enveloppantes, un maître impérieux devant lequel tout dut plier. Et celles qui voulurent tenter une dernière et désespérée résistance, apprirent à leurs dépens que cette main blanche, fine et parfumée, cachait une poigne robuste qui ne lâchait plus ce qu’elle avait saisi.

Il fallut se soumettre et revenir à la règle trop longtemps foulée aux pieds. A l’heure où Bertille venait d’y pénétrer, le couvent était rentré dans l’ordre, redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cessé d’être. Maintenant, l’abbesse, en pleine force, puisqu’elle n’avait pas encore trente-cinq ans, régnait sur la communauté en despote absolu et nulle n’eût été assez osée pour lui tenir tête.

Il convient de dire qu’en même temps qu’elle s’occupait du salut des âmes en les forçant à rentrer dans le devoir, Marie de Beauvilliers s’occupait aussi des corps et assurait le bien-être matériel de la communauté avec non moins d’activité et d’intelligente initiative. Elle poursuivait même ce but avec tant d’opiniâtreté, elle se montrait si peu scrupuleuse sur les moyens à employer qu’on eût pu supposer que la grandeur et la prospérité de la maison étaient son seul objectif et que tout le reste n’avait été accompli que dans cette vue. On ne se serait peut-être pas trompé.

Ce qui est certain, c’est que l’abbaye était bien changée depuis que, dans un de nos précédents ouvrages, nous y avons conduit nos lecteurs. Les jours de misère étaient si loin maintenant que jusqu’au souvenir en était effacé. L’abondance régnait dans la maison. Une belle enceinte clôturait le couvent, et on y eût vainement cherché la plus petite brèche par où pénétrer clandestinement. Les murs étaient hauts et bien solides. Les jardins étaient admirablement entretenus. Jardins d’agrément aux épais ombrages, vergers complantés d’une infinité d’arbres fruitiers, potagers, vignes, tout était travaillé avec soin, maintenu en pleine exploitation. Il en était de même des moulins.

Les granges, les celliers, les greniers et les caves regorgeaient de provisions.

Les vaches laitières, les moutons et les porcs, s’entassaient dans les étables et les porcheries. Des nuées de pigeons s’abattaient autour des colombiers. Des centaines et des centaines de volailles de toutes sortes encombraient les basses-cours.

Encore quelques années d’effort et l’abbaye aurait retrouvé le lustre et la splendeur d’antan. Et ceci était l’œuvre de la jeune abbesse, Marie de Beauvilliers, qui avait su se concilier de puissants protecteurs en tête desquels figurait le père Coton, jésuite notoire, confesseur de S. M. Henri IV.

Tout en haut de la butte, ou de la montagne, comme on disait alors, aux alentours de la chapelle Saint-Pierre, se trouvaient les communs, dont une partie dans l’enceinte même et l’autre partie hors de l’enceinte.

Ce qui était à l’intérieur était occupé par des religieuses converses. Plus quelques laïques, femmes non mariées, pauvres paysannes à la dévotion naïve et sincère que la vie du cloître attirait invinciblement et qui, ne pouvant endosser l’habit, se trouvaient néanmoins heureuses et honorées d’être en contact permanent avec les Dames, et vivant la vie commune, de se donner l’illusion de se croire religieuses elles-mêmes. Honneur qu’elles payaient du reste par l’accomplissement des plus basses besognes.

Ce qui était à l’extérieur était occupé par des ménages de paysans au service de l’abbaye.

Ce fut vers les communs que la mère Marie-Ange conduisit Bertille. Au milieu d’un petit jardin entouré d’une haie, se dressait un petit pavillon, d’apparence engageante, enfoui qu’il était au milieu des fleurs et de la verdure. Un perron de trois marches précédait la porte. Marie-Ange l’ouvrit toute grande et s’effaça pour laisser passer la jeune fille, qui entra sans défiance.

La vieille tira vivement la porte à elle. La clé était sur la serrure. Elle donna deux tours, mit la clé dans sa poche et s’en fut tranquillement. En entendant la porte se fermer, Bertille comprit qu’elle était tombée dans un traquenard. Elle se jeta à corps perdu sur cette porte. Trop tard. La clé grinçait dans la serrure. Elle vit une fenêtre. Elle y courut et l’ouvrit. Elle était garnie d’épais barreaux. Elle cria, appela de toutes ses forces. Nul ne répondit à ses appels. C’était une fille de tête. Elle comprit qu’au milieu de cette enceinte, elle ne pouvait être entendue que par des religieuses, lesquelles ayant des instructions en conséquence, se garderaient bien de lui répondre. Et elle se tut.

L’homme avait suivi les deux femmes jusqu’à l’entrée de l’abbaye. Longtemps il resta devant la porte, espérant voir reparaître celle qu’il avait suivie. La nuit vint et la jeune fille ne sortit pas. L’homme se décida à rentrer dans Paris. En s’éloignant, il grommelait :

– Puisqu’elle ne sort pas, c’est que, sans doute, elle a cherché un refuge dans ce couvent. C’est une brave et honnête fille, elle s’est sentie menacée : elle se met hors d’atteinte. Elle a bien fait !… (Il soupira.) Je ne la verrai plus ! Qu’importe, après tout !… L’essentiel est qu’elle échappe à la poursuite du loup couronné !… C’est Jehan le Brave qui va être malheureux !… Bah ! il fera comme moi, il se résignera.

Il marchait à grandes enjambées. La nuit tombait lentement. On voyait au bas de la montagne, là-bas, aux maisons de la ville, les fenêtres s’éclairer une à une, semblable à des yeux lumineux ouverts sur la nuit.

Il était revenu au carrefour. La croix, dans l’ombre croissante, dressa devant lui ses longs bras de fer, comme pour lui barrer le passage.

Une force mystérieuse l’arrêta. Il leva les yeux et la contempla un moment d’un air illuminé. Puis ses traits prirent une expression de désespoir farouche, un sanglot déchira ses lèvres et brusquement, lourdement, il tomba sur les genoux. Il se frappa la poitrine à grands coups qui résonnaient sourdement. On eût dit qu’il voulait se briser le cœur. Et il râla :

– Jean-François ! Jean-François ! pourquoi te réjouis-tu du malheur de l’homme qui a eu pitié de toi ?… De l’homme qui t’a tendu une main secourable, qui t’a nourri quand tu mourais de faim, qui t’a parlé doucement et t’a réconforté !… Pourquoi te réjouis-tu, Ravaillac ?… C’est parce que tu sais que celui-là est aimé… et toi, tu ne le seras jamais !… Tu te disais, tu te criais bien haut : « Tu ne peux être aimé, Jean-François, tu sais bien que tes jours sont comptés… le bourreau a déjà la main sur toi. » Hypocrisie ! Ravaillac, hypocrisie !… Au fond, tu espérais que ce miracle s’accomplirait : que tu serais aimé d’elle, toi, le damné, le maudit !… Tu disais : « Lui seul est digne d’être aimé, parce qu’il est bon, brave et généreux. Devant lui, je puis, je dois m’effacer… puisque je suis condamné, moi ! » Hypocrisie !… Ravaillac, tu es un hypocrite, un fourbe, un menteur comme l’autre, l’hérétique, le loup couronné !… Tu es jaloux, Jean-François, jaloux de ton bienfaiteur, ton cœur déborde de fiel… Et tu oses t’ériger en justicier !…

Il se meurtrit le front sur la pierre et implora :

– Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de moi !… Inspirez-moi ! Secourez-moi !… Chassez le démon qui me tourmente.

Il demeura longtemps prosterné, priant de toute son âme, sanglotant, hurlant sa peine et sa folie. Peu à peu, le calme descendit en lui, il se redressa, partit d’un pas chancelant, se perdit dans les ténèbres, ombre tragique que la fatalité conduisait par la main.

q

Chapitre 31

En sortant de la petite maison de Concini, Saêtta se demanda ce qu’il allait faire.

– Voilà, se disait-il en marchant, Jehan, par suite de circonstances heureuses que j’ignore, a-t-il réussi à s’échapper ? Ou bien, suis-je arrivé trop tard : Concini l’ayant frappé et s’étant débarrassé du cadavre ? Toute la question est là. Libre, Jehan rentrera chez lui. Donc, je dois aller l’attendre là. Et si Concini m’a ravi ma vengeance… (il grinça des dents), je crois que la signora pourra préparer ses vêtements de veuve.

Sa résolution prise, il quitta son allure indécise et s’achemina vers le logis de Jehan, chez lequel il monta délibérément.

Escargasse ne l’avait pas perdu de vue. Quand il le vit s’engouffrer dans l’allée, il jugea sa mission terminée. Il prit ses jambes à son cou et fila vivement vers l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout.

Jehan avait négligé de fermer sa porte à clé. Saêtta entra après avoir frappé deux coups rudes, restés sans réponse.

Le mobilier, qu’il connaissait, était des plus rudimentaires. Il se composait d’une table, de deux chaises, d’un coffre qui servait en même temps de buffet, d’une étroite couchette et – la pièce la plus somptueuse – d’un grand fauteuil en assez bon état.

Dans la cheminée, relativement petite, quelques ustensiles de cuisine : une poêle, un gril, un coquemar[15] , attestaient que le maître de céans ne dédaignait pas, le cas échéant, de préparer lui-même ses repas. Ce qu’il faisait, en effet, les jours où sa bourse trop plate lui interdisait d’aller au cabaret.

Il se vantait même, non sans orgueil, de n’avoir pas son pareil pour faire sauter une omelette. Ce qui, malgré son apparente simplicité, n’est pas une opération aussi facile à réussir que bien des gens se l’imaginent.

Saêtta avait faim. Il fouilla le coffre-buffet. Il n’y trouva pas le moindre croûton à se mettre sous la dent. Mais il y avait quelques flacons qui lui parurent d’apparence assez vénérable. Il en prit un, s’installa dans le fauteuil et attendit patiemment en vidant son gobelet à petits coups.

La nuit était venue et il avait négligé d’allumer la lampe. Il se trouvait mieux dans l’obscurité pour rêver à son aise. Neuf heures venaient de sonner à Saint-Germain-l’Auxerrois, proche, lorsqu’il entendit résonner dans l’escalier un pas qu’il reconnut aussitôt. Un sourire éclaira sa rude physionomie, et, tout joyeux, il s’écria :

– C’est lui !

Impatient, il courut sur le palier, et penché dans le noir, il demanda :

– C’est toi, mon fils ?

– Oui, fit une voix brève. C’était Jehan, en effet.

Le coup qu’il avait reçu en apprenant la disparition de Bertille, qu’il croyait si bien en sûreté, l’avait tout d’abord atterré. Mais il était de ces natures énergiques que le malheur semble stimuler au lieu de les abattre. D’ailleurs, c’était un combatif, la lutte était son élément. Et dans la lutte, il ne perdait jamais le sang-froid.

Pardaillan, qui l’observait à la dérobée, le vit soudain très maître de soi. Seulement, la teinte livide qui s’était répandue sur son visage persistait. Ses magnifiques yeux noirs brillaient d’un éclat fiévreux. Les narines demeuraient pincées.

De l’interrogatoire serré que Pardaillan et Jehan firent subir au majordome, ils ne purent tirer rien de plus que ceci : Bertille était partie avec une vieille paysanne avec laquelle elle avait eu un entretien secret.

Qui était cette vieille ? Qu’avait-elle dit à la jeune fille ? Où l’avait-elle conduite ? Autant de questions qui demeuraient encore à l’état de mystère.

Pardaillan, qui avait entendu la Galigaï se vanter d’avoir fait enlever la jeune fille, se disait que cette vieille paysanne devait être une émissaire de la femme de Concini. Il n’en savait pas plus long et, comme Jehan, il cherchait.

Il ignorait que Léonora avait menti en prenant à son compte une action que l’évêque de Luçon prétendait, de son côté, avoir fait accomplir. Mais Richelieu, dans cette affaire, n’avait fait que suivre les indications du père Joseph. Il avait donc menti, lui aussi.

Enfin, si on se rappelle que frère Parfait Goulard, comme par hasard, s’était, dès leurs premiers pas dans la rue, trouvé sur le chemin de Bertille et de Marie-Ange, on n’aura pas de peine à comprendre d’où venait le coup.

Tout ceci était un peu trop compliqué pour que Pardaillan pût le démêler en quelques minutes. Nous devons dire qu’il se demanda un moment s’il ne ferait pas bien de répéter ce qu’il avait entendu concernant Bertille. Mais il réfléchit que cela pouvait l’entraîner plus loin qu’il ne voulait et il y renonça.

D’ailleurs, il était bien résolu à éclaircir l’affaire. Par sympathie pour les deux jeunes gens, d’abord. Ensuite, parce qu’il n’oubliait pas que la jeune fille était persécutée uniquement à cause des papiers qu’on savait en sa possession. Or, comme ces papiers lui étaient destinés et l’intéressaient tout particulièrement, avec sa logique spéciale, il en concluait qu’il était la cause indirecte de cette persécution. Par conséquent, il se devait à lui-même de réparer le mal, en dehors de toute considération de sympathie.

Parce que Bertille avait déclaré qu’elle serait de retour avant la nuit, Jehan ne voulait pas quitter l’hôtel du duc d’Andilly tant que la nuit ne fût pas tombée. Pardaillan pensait bien qu’elle ne rentrerait pas. Mais il ne dit rien et attendit patiemment avec lui.

Jehan dut se rendre à l’évidence. Ils partirent. Dans la rue, il marcha silencieusement, les dents serrées, à côté de Pardaillan, préoccupé lui-même. En sorte que lorsqu’ils arrivèrent à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout, ils n’avaient pas échangé quatre paroles.

A l’auberge, ils retrouvèrent Escargasse, Gringaille et Carcagne qui les attendaient sans impatience, attendu qu’ils pouvaient tuer le temps en vidant force flacons et en jouant aux dés. Ce qu’ils faisaient très consciencieusement.

– Eh bien, demanda Jehan, l’homme est-il venu ? Qui est-ce ? Escargasse, à qui s’adressait la question, répondit avec un gros rire, et comme s’il pensait qu’on lui avait bien inutilement infligé une fastidieuse corvée :

– S’il est venu ? Je comprends ! Qui c’était ? Votre père… pas moins !

A ces derniers mots, Jehan fronça imperceptiblement le sourcil et regarda le Provençal de travers. Il ne lui fit aucune observation cependant et se contenta de demander :

– Où est-il allé ?

– Chez vous, fit Escargasse.

Et naïvement, sans en chercher plus long, il ajouta :

– Il est inquiet, cet homme… C’est facile à comprendre.

Jehan tressaillit et demeura un moment les yeux dans le vague. Il se secoua comme pour chasser des pensées importunes et, se tournant vers Pardaillan, il l’interrogea du regard.

Le chevalier avait entendu. Lui aussi, il avait tressailli à la première réponse d’Escargasse. Et il avait saisi au passage le coup d’œil de Jehan, de même qu’il avait surpris son tressaillement. Et il avait observé sa courte rêverie. A la question muette du jeune homme, il répondit par une question, comme si un doute s’était levé dans son esprit :

– Ainsi, c’était votre père ?

– Il paraît, répondit Jehan avec un haussement d’épaules rageur.

– En ce cas, dit gravement Pardaillan, mes soupçons étaient mal fondés. Et je regrette sincèrement de vous en avoir fait part.

– Mais enfin, insista Jehan, qu’aviez-vous supposé ? Ne pouvez-vous me le dire ?

– A quoi bon ? fit Pardaillan, subitement froid. Il est évident que je me suis trompé… puisqu’il s’agit de monsieur votre père.

Jehan fut sur le point de crier : « Ce n’est pas mon père ! » Il se tut. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire. Il prit la main de Pardaillan, la serra dans les siennes et, d’un ton pénétré :

– Vous m’excuserez, monsieur, de ne pas vous remercier comme je le devrais… Mais, vous le voyez, je n’ai pas bien la tête à moi.

Pardaillan le considéra longuement ; il se sentit ému de compassion et il hocha doucement la tête comme pour dire : « Je le vois bien. »

En effet, Jehan paraissait calme. Il s’efforçait même de sourire. Mais sa pâleur persistait plus effrayante et il y avait de l’égarement au fond de ses prunelles dilatées. L’effort qu’il faisait pour ne pas crier son désespoir et refouler ses sanglots devait être formidable et l’écrasait. Pardaillan le comprit. Ce qu’il fallait à ce jeune homme, c’était la solitude, où il pourrait du moins se décharger de l’abominable contrainte.

Il chercha un prétexte plausible de le renvoyer chez lui et crut l’avoir trouvé. Il dit, avec douceur :

– Allez, mon enfant, il ne faut pas faire attendre votre père, qui s’inquiète… on vous l’a dit. Et n’oubliez pas que vous me trouverez prêt à vous aider dans vos recherches.

Jehan n’entendit que la première phrase. Il eut un éclat de rire strident, qui retentit douloureusement à l’oreille du chevalier. Les trois braves, comprenant qu’il se passait quelque chose d’anormal, dressèrent l’oreille et se levèrent sans bruit, prêts à obéir sur un signe. Avec une sorte de rage concentrée, Jehan gronda :

– C’est vrai, ventre de veau ! mon père m’attend ! Un bon fils ne doit pas laisser son père dans l’inquiétude.

Et il partit d’un pas rude, violent, furieux, laissant Pardaillan plus rêveur que jamais. Les trois braves, un peu pâles, effarés, pliant instinctivement les épaules, le suivirent de loin, comme des chiens qui craignent la raclée, et ils se disaient :

– Le temps est à l’orage !… Gare à la peau de l’imprudent qui heurtera messire Jehan !

Dès qu’il fut entré dans sa mansarde, Jehan battit le briquet et alluma la lampe. Après quoi, il se campa devant Saêtta et le regarda fixement, sans dire mot.

Saêtta ne parut pas remarquer ce qu’il y avait de menaçant dans cette attitude. Il était ému et ne songeait pas à cacher cette émotion. Il paraissait rayonnant, du reste. Manifestement, il était heureux. Jehan ne put en douter. Il lui sembla même démêler au fond de ces yeux de braise une expression de rude tendresse qu’il n’y avait peut-être jamais vue. Il en fut tout déconcerté, tout étourdi. Evidemment, il ne s’attendait pas à cela.

Le résultat fut qu’il modifia son attitude.

Saêtta ne remarqua pas ce changement. Il prit la main du jeune homme et la serra vigoureusement.

C’était la deuxième ou troisième fois de sa vie qu’il accomplissait un geste pareil. La surprise de Jehan s’accrut. Mais l’incompréhensible accès de colère qu’il avait eu en apprenant que l’homme soupçonné par Pardaillan n’était autre que Saêtta qui l’attendait chez lui, cet accès était tombé. Maintenant, il était maître de lui et, comme il avait son idée de derrière la tête, il ne laissait rien voir de ses sentiments intimes.

Saêtta le conduisit jusqu’au fauteuil et, avec une douceur que Jehan ne lui connaissait pas :

– Assieds-toi, mon fils… Tu dois être fatigué. Je te vois bien pâle. Enfin, te voilà, sain et sauf, c’est l’essentiel et je suis content… bien content.

Ceci était prodigieux. Jamais Saêtta n’en avait fait ni dit autant. L’étonnement de Jehan se haussait jusqu’à la stupeur.

Pourtant, ces marques d’amitié anormales ne le touchaient pas. Au contraire, elles faisaient se lever en lui une vague inquiétude. Et il faut croire qu’il était bien changé, car, au lieu de s’indigner de cette insensibilité, comme il n’eût pas manqué de le faire quelques jours plus tôt, elle lui parut naturelle. Au lieu de s’abandonner avec sa franchise ordinaire, il se tint sur la réserve. Mieux : sur ses gardes, comme s’il eût été devant un ennemi.

Ceci nécessite quelques explications que nous donnerons le plus brièvement possible.

Du peu de mots que Pardaillan avait dits en chargeant Escargasse de veiller devant la maison de Concini, Jehan avait compris ceci : « L’homme qui viendra ici, envoyé par la Galigaï, cet homme qui se dit mon ami, est un ennemi dont je dois me défier et que je dois surveiller. »

Brusquement, il avait appris que cet homme, c’était Saêtta. Quelques jours plus tôt – c’est-à-dire avant son entretien avec Bertille, cet entretien auquel se rattachait le changement rapide et radical qui s’opérait en lui – il se serait dit qu’il y avait là quelque malentendu. D’autant que Pardaillan, en qui il avait une confiance aveugle, s’était empressé de battre en retraite et s’était presque excusé, lorsqu’il avait appris que cet homme était le propre père de Jehan.

Depuis longtemps, il avait de vagues soupçons sur le compte de Saêtta. On se souvient peut-être que, dès les commencements de ce récit, il l’avait déclaré très nettement. Depuis son entretien avec Bertille, il avait réfléchi. Le bandeau qu’il avait sur les yeux était tombé et il avait regardé les choses et les êtres en les voyant nettement tels qu’ils étaient. De lui-même, cette manière d’enquête morale à laquelle il se livrait avait remonté à ses proches, et Saêtta était un des premiers qu’il avait eus à juger.

Il s’était montré impitoyable pour lui-même. Il se montra sévère, mais juste, envers l’homme qui l’avait élevé. Et de déduction en déduction, il en était arrivé à se poser cette question grosse de conséquences : « Pourquoi Saêtta s’est-il acharné à faire de moi le misérable que j’ai été sans m’en douter durant des années ? »

Le soupçon, comme on voit, s’était changé en certitude. Le mobile seul lui échappait. Et c’est ce mobile qu’il avait résolu de connaître.

Là-dessus était venue l’affaire de sa délivrance. Pardaillan, brave et loyal gentilhomme, avait reculé avec horreur à la pensée d’accuser un père de comploter contre son fils. Il l’avait très bien compris et n’avait pas insisté. Mais lui, qui savait ce que valait Saêtta et qu’il n’était pas son père, lui avait été vivement frappé de ce fait venant s’ajouter à tant d’autres.

Et il était parti résolu à avoir une explication violente, mais décisive. L’attitude de Saêtta l’avait déconcerté. Il s’était dit : « Ce n’est pas une comédie qu’il joue là. Quel but tortueux poursuit-il donc ? Il faut que je sache à tout prix. Mais ce n’est pas de la violence qu’il faut ici, ni de la franchise : c’est de la ruse. Soit, je ruserai donc. »

Et son attitude s’était modifiée. Et maintenant il se préparait à cet entretien qu’il sentait inévitable comme il se serait préparé pour une lutte d’où il lui fallait sortir vainqueur coûte que coûte.

Saêtta, à mille lieues de soupçonner la tempête déchaînée sous ce front pâle, mais calme en apparence, Saêtta, en un récit fantaisiste, préparé d’avance, raconta comment il était allé rue des Rats dans l’intention de l’arracher aux griffes de Concini. Le récit qu’il fit était invraisemblable. Jehan eut l’air de l’accepter pour véridique et remercia comme il convenait.

Quand les explications eurent été fournies de part et d’autre, Saêtta entreprit de décider Jehan à s’emparer du trésor de Fausta. Il n’indiquait que vaguement l’endroit où on le trouverait : dans les environs de la chapelle du Martyr. Il n’était venu que dans cette intention.

Quels arguments convaincants il trouva ? Peu importe. Disons seulement que lorsqu’il quitta la mansarde, il emportait la conviction que Jehan était fermement résolu à s’approprier le trésor. Quand il se trouva enfin seul, Jehan réfléchit :

– Voilà où il voulait en venir ! A me proposer un vol. Il y a longtemps qu’il cherche à faire de moi un voleur !… Pourquoi cette obstination ? Pourquoi ?

Et, avec un sourire qui eût inquiété l’ancien maître d’armes, s’il l’avait pu voir, il ajouta :

– Eh bien, soit ! Je me ferai voleur… puisque je n’ai que ce moyen de percer le but secret poursuivi avec tant d’opiniâtreté par Saêtta.

Cependant, cette lutte qu’il venait de soutenir avait été un grand bien pour lui en ce sens qu’elle lui avait fait oublier momentanément Bertille et l’avait arraché au morne désespoir dans lequel il s’enlisait, en réveillant en lui l’homme d’action.

Maintenant sa pensée revenait à sa fiancée. Mais ce n’était plus pour s’abandonner au découragement, c’était pour s’exciter à la lutte. Il allait et venait dans la petite mansarde, comme un fauve dans sa cage, ne semblant pas se souvenir qu’il venait de passer deux journées d’angoisses mortelles, enseveli dans une sorte de tombe. Deux journées qui eussent brisé de fatigue le tempérament le plus robuste. Il finit pas se dire :

– Je fouillerai Paris maison par maison et il faudra bien que je la retrouve… Et si je ne la trouve pas ?… si elle est morte ?… C’est bien simple : comme la vie ne m’est plus rien sans elle, j’en finirai d’un bon coup de dague. Mais encore faut-il que j’aie épuisé toutes les recherches. Dès demain, j’entre en campagne. J’aurai besoin de toutes mes forces. Donc, il faut que je me repose. Couchons-nous et dormons… c’est nécessaire.

Et il fit comme il avait décidé : il se coucha. Et, soit que la fatigue l’eût terrassé enfin, soit effet de sa volonté, quelques instants plus tard il dormait profondément.

Il faut convenir qu’il n’avait vraiment pas volé les quelques heures de repos qu’il s’accordait.

q

Chapitre 32

Après le départ de Jehan, Pardaillan monta dans sa chambre, où il s’enferma à double tour. Il prit le coffret qui lui avait été confié et le posa sur sa table. Et il resta un long moment rêveur, les yeux fixés sur le coffret, sans le toucher.

Il s’éloigna de la table et se mit à marcher de long en large, réfléchissant profondément. Et chaque fois qu’il passait devant le coffret, il lui jetait un coup d’œil. Mais il ne le touchait toujours pas.

Il paraissait tourner et retourner dans son esprit une question qui l’embarrassait.

Brusquement, il se décida. Il traîna le fauteuil devant la table, se laissa tomber dedans, et, avec un haussement d’épaules, il bougonna :

– Au diable les scrupules !… Ces papiers m’appartiennent… ils me sont destinés, tout au moins. Si la demoiselle de Saugis savait que je suis Pardaillan, elle me les remettrait. Cela ne fait pas de doute. Donc, je ne fais rien de mal… j’use de mon droit strictement.

Ayant tranché ce point qui l’avait laissé si longtemps indécis et hésitant, il prit le coffret d’une main ferme et en vida le contenu sur la table.

Il prit un à un les papiers et les parcourut très superficiellement, cherchant son nom. Il trouva, en tout et pour tout, deux feuillets qu’il mit de côté. Il remit tous les autres dans le coffret qu’il ferma à clef et il alla cacher le tout au fond d’un bahut dont il mit la clé dans sa poche.

Ceci fait, il revint s’asseoir devant la table et prit les deux feuillets. Le premier de ces feuillets était la lettre du comte de Vaubrun dont nous avons cité les passages essentiels au moment où l’indiscrète Colline Colle la lisait.

Pardaillan lut et relut cette lettre avec la plus grande attention. Puis, il la posa sur le bord de la table et réfléchit :

– Qu’est-ce que c’est que ce Luigi Cappello, comte de Vaubrun, qui fut au service de Mme Fausta et se dit mon ami ?… Du diable si je me souviens !

Il parut remonter dans des souvenirs lointains et tout à coup il s’écria :

– Eh ! pardieu, j’y suis : Luigi Capello, comte toscan ! C’est le messager que Fausta envoyait au général Alexandre Farnèse, pour lui porter l’ordre d’envahir le royaume à la tête de son armée. C’est celui que j’arrêtai et blessai, sur la route de Gravelines. Oh ! diable, ceci ne date pas d’aujourd’hui !

Il fouilla encore une fois sa mémoire, et il eut un sourire de satisfaction.

– Voilà les souvenirs qui reviennent, murmura-t-il. Après l’avoir blessé, après lui avoir enlevé la lettre de Fausta, que je déchirai devant lui, je l’ai soigné de mon mieux, et il en fut très touché. Si touché que, lorsqu’il fut complètement rétabli, il vint me remercier, m’assura qu’il se considérait comme mon obligé et que je pouvais faire état de lui, comme d’un ami dévoué.

Il eut un de ces indéfinissables sourires, et :

– Mon obligé : hum !… C’était un peu excessif. Car enfin, si je ne l’avais pas blessé, je n’aurais pas eu le mérite de le soigner ensuite. Mon ami : cette lettre me prouve qu’il l’était réellement devenu. C’était un brave, c’était aussi un galant homme et un homme de cœur.

Content d’avoir élucidé ce détail qui l’intriguait, il passa à un autre.

– Saêtta !… Qu’est-ce que ce Saêtta ?… Voyons : lorsque je suivais à la piste (voici de longues années de cela) Maurevert qui s’était réfugié en Italie, je me souviens d’un maître d’armes de Florence, qui avait inventé un certain coup qu’il appelait modestement « la saêtta » : la foudre !… Peuh !… un coup d’écolier que j’ai compris dès la première fois que je lui ai vu exécuter. Cependant, soyons juste, ce maître d’armes était un escrimeur passable. Le Saêtta dont il est question dans cette lettre serait-il mon maître d’armes florentin ?… Pourquoi pas ?… La lettre dit : un spadassin, un bravo, un homme à tout faire. Qu’est-ce que cela prouve ? Par suite de circonstances que j’ignore, le maître d’armes peut bien être devenu un homme à tout faire.

Il réfléchit un moment, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, les yeux au plafond. Et il reprit :

– Il n’y a rien d’impossible à cela. Ce Saêtta pourrait donc me renseigner. C’est à voir. Dans tous les cas, je tiens, grâce à cette lettre, ce qui m’a toujours manqué jusqu’à ce jour : un indice, un bout de ce fil. Pardieu ! J’irai jusqu’au bout de ce fil, et il faudra bien qu’il aboutisse à quelque chose… ou j’y perdrai mon nom. Il me faut donc trouver ce Saêtta… s’il n’est pas mort. C’est possible aussi, cela. S’il est vivant, je le trouverai et alors, il faudra bien qu’il me dise ce qu’est devenu mon fils… s’il le sait.

Il répéta machinalement, perdu dans une rêverie profonde :

– Mon fils !… C’est curieux, ce mot ne m’a jamais produit l’effet qu’il me produit en ce moment. Pourquoi ?…

Il eut l’air de chercher et bougonna :

– C’est ce jeune homme qui me tourneboule la cervelle !… Il m’est cependant arrivé plus d’une fois dans mon existence de me prendre d’irrésistible et soudaine amitié pour des gens que je connaissais à peine. Pourquoi ce qui m’a paru très naturel pour d’autres me paraît-il extraordinaire et me déconcerte-t-il à ce point pour ce jeune homme ?

Il réfléchit encore, les sourcils froncés, l’esprit tendu, et :

– C’est que ce jeune homme me ressemble étonnamment… au moral, s’entend. Quand je l’entends parler et que je le vois agir, je me revois tel que j’étais au temps lointain de mes vingt ans. C’est cela qui me frappe et me remue les tripes, quoi que j’en dise. Cela et pas autre chose… Si bien que j’en suis arrivé à me demander pourquoi il ne serait pas mon…

Il repoussa brusquement son fauteuil et se mit à marcher avec agitation :

– Il ne faut pas y songer, finit-il par se dire. Puisque ce jeune homme a un père… il ne peut pas être mon fils. C’est clair… Et pourtant !…

Il revint à la table et, debout, il mit la main sur le second feuillet, il ne le prit pas et il dit :

– Je suis resté vingt ans sans me soucier autrement de cet enfant. Je me disais : « Le fils de Fausta !… Heu !… pour peu qu’il ressemble à sa mère, il ne pourra guère s’entendre avec son père. Peut-être vaut-il mieux que nous ne nous connaissions jamais, lui et moi. » Et voici que maintenant que je connais ce Jehan… Il s’arrêta et remarqua :

– Autre coïncidence curieuse : il s’appelle Jean… comme moi… Il réfléchit encore un moment et brusquement il jeta bas les pensées qui l’obsédaient et conclut :

– Pendant dix-sept ans, j’ai poursuivi inlassablement le sire de Maurevert pour le tuer. Au bout de ce temps, je l’ai pris et… je lui ai fait grâce. Et ce n’est vraiment pas ma faute si la peur l’a foudroyé. Pendant vingt ans, je me suis désintéressé – ou à peu près – de mon fils. Qui me dit que je ne vais pas le retrouver maintenant et me mettre à raffoler de lui comme mon pauvre père raffolait de moi ?… Tout est possible et tout vient à point à qui sait attendre. Attendons.

Il reprit sa place dans le fauteuil et dit :

– Voyons ce papier.

C’était le deuxième feuillet. Un de ces feuillets qui avaient tant intrigué dame Colline Colle, parce qu’ils étaient écrits en une langue qu’elle ne connaissait pas et qui lui paraissait être du latin.

Le feuillet qu’elle avait remis à Parfait Goulard était effectivement écrit en latin. Celui que tenait Pardaillan en ce moment, était écrit en espagnol. Pardaillan, qui avait visité à diverses reprises l’Italie et l’Espagne, parlait l’italien et l’espagnol aussi bien que le français.

Il se mit donc à lire attentivement et murmura :

– Voici qui est bizarre !… Le papier que Concini possède et qu’il m’a fait lire – un peu malgré lui – est la traduction littérale de celui-ci. Les indications sont identiques à celles-ci. Pourtant, cornes du diable ! Je sais bien que ces indications sont fausses ! Je sais bien que les millions ne sont pas enfouis là !… Alors ?… Alors, c’est qu’il doit y avoir une manière spéciale de lire ceci. Quelque chose, je ne sais pas quoi, une manière de clé… Cherchons.

Et il chercha longuement, minutieusement, patiemment. Il lut et relut le papier, le tourna et le retourna dans tous les sens, l’étudia de très près, de loin, l’exposa à la lumière pour voir si par transparence, il ne découvrirait pas quelques lignes intercalées. Il le chauffa au-dessus de la lampe, le plongea dans l’eau, espérant ainsi faire apparaître des caractères écrits avec une encre spéciale. Il ne trouva rien.

De guerre lasse, il plia les deux papiers et alla les mettre à part dans le bahut où il avait déjà caché la cassette, en se disant :

– Je reprendrai ces recherches… et il faudra bien que je trouve. Et il se mit à marcher doucement dans sa chambre, en sifflotant un vieil air qu’il affectionnait. Il paraissait préoccupé et il traduisit cette préoccupation en disant d’un air grognon :

– De quoi vais-je encore me mêler là ?… Jusqu’à mon dernier souffle, je serai donc toujours le même animal, enragé à fourrer son nez où il n’a que faire ?… Cà, n’ai-je pas assez de mes propres soucis ?…

Il a fallu que j’allasse me mêler des affaires de ce Jehan, que je ne connais pas… puis de cette jeune fille, que je ne connais pas davantage… Et maintenant, me voici piqué de la tarentule de m’aller jeter entre le Béarnais et le Concini… Cà, que me font, à moi, ces histoires ? Le roi n’est-il pas de taille à se défendre ?…

Il tapa du pied avec colère et bougonna :

– Je ne peux pourtant pas assister impassible à l’assassinat de ce pauvre Sire !… Je deviendrais complice, moi ! Et puis, au vrai, je m’ennuyais… Toutes ces histoires me distrairont un peu… C’est toujours cela. Et puis ce me sera un exercice salutaire… Je me rouillais, Dieu me damne ! Je crois que j’étais en train d’engraisser !

Là-dessus, Pardaillan se coucha et ne tarda pas à s’endormir.

q

Chapitre 33

Le lendemain matin, Pardaillan s’en fut en flânant à l’Arsenal, tout en haut de la rue Saint-Antoine. Il s’était dit en se levant :

– Il y a, me semble-t-il, bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de m’entretenir avec M. de Sully. Je crois bien que je lui dois une visite. Je ne veux cependant pas passer pour un ours et un malappris. Allons faire visite à M. de Sully.

Dans l’antichambre, encombrée comme de juste, il heurta un gentilhomme et il s’excusa d’un mot poli. Le gentilhomme répondit par un mot aussi poli. Incident très banal, qui n’eut pas d’autre suite.

Seulement, Pardaillan profita de la minute pendant laquelle il dut attendre le retour du laquais qui était allé porter son nom pour étudier à la dérobée l’homme qu’il avait heurté sans le vouloir.

Ce gentilhomme n’avait cependant rien d’extraordinaire. Le costume qu’il portait avec une certaine élégance était irréprochable. Riche assurément par la qualité de l’étoffe, mais d’une simplicité qui faisait honneur au goût de son propriétaire.

Le gentilhomme, nullement emprunté, allait et venait dans la cohue. Sa démarche était souple et aisée, son attitude pleine d’assurance.

Pardaillan, après avoir, d’un coup d’œil, détaillé le costume, avait dévisagé l’homme. Et un mince sourire avait effleuré ses lèvres. Puis le sourire s’était fondu et il avait eu cette expression particulière de l’homme qui cherche à se souvenir. En effet, il se disait :

– Où diable ai-je vu ces yeux ?… Et cette allure, cette démarche ?… Malgré le costume, malgré son assurance – trop d’assurance, mordieu ! – ce n’est pas un gentilhomme. Et cet accent ?… C’est un Italien, certainement… Où diable ai-je vu cet homme ?… Où ?… Quand ?…

Il fut tiré de ses réflexions par le laquais qui venait le chercher. Il le suivit et oublia l’homme qui l’avait intrigué une minute.

La cinquantaine. Front vaste, dégarni de cheveux. Barbe abondante, grisonnante, très soignée. Sourcils épais, œil perçant. Physionomie rude, manières brusques : tel était Maximilien de Béthune, baron de Rosny, duc de Sully, ministre et ami de S. M. Henri IV.

Il vint au-devant du chevalier, comme on va au-devant d’un ami : la main tendue, un sourire cordial aux lèvres. La visite le surprenait. Mais il n’avait garde de le montrer. Elle lui était agréable. Et ceci, il le laissait voir.

Il fit un signe au laquais qui se hâta d’avancer pour le visiteur un fauteuil près de celui de son maître, contre la grande table de travail, encombrée de paperasses, et il ordonna :

– Quand je frapperai, vous appellerez M. Guido Lupini. Le laquais s’inclina silencieusement et sortit.

Les deux hommes s’assirent face à face. Lorsque l’échange de politesses, de rigueur, fut terminé, Sully fixa ses yeux perçants sur les yeux clairs de Pardaillan et, avec une imperceptible pointe d’inquiétude :

– Avec vous, monsieur de Pardaillan, il faut renverser les formules ordinaires. Aussi je ne vous demande pas à quoi je puis vous être utile, mais je vous dis : Quel nouveau service venez-vous me rendre ?

Pardaillan prit son air le plus naïf et :

– Je ne viens vous rendre aucun service, monsieur de Sully. C’est vous, au contraire, qui allez me rendre service.

– Aurais-je cette bonne fortune de pouvoir vous être utile ? fit Sully d’un air sceptique.

Et gravement, avec une évidente sincérité, il ajouta :

– S’il en est vraiment ainsi, parlez, monsieur. Vous savez que je vous suis tout acquis.

Pardaillan remercia d’un sourire, et avec son même air ingénu :

– Figurez-vous donc, fit-il, qu’à force de vivre à l’écart, comme un ours que je suis, j’ai fini par m’apercevoir que je ne sais plus rien de ce qui se passe. Parole d’honneur, monsieur, je suis aussi ignorant des nouvelles de la cour de France que peut l’être un sujet du sultan de Turquie. J’en suis honteux. Alors, je me suis dit : « Allons voir M. de Sully, qui est bien placé pour savoir, lui. Il me renseignera. »

Si le ministre fut surpris, il n’en laissa rien voir. Il connaissait Pardaillan et savait qu’il n’était pas homme à venir lui faire perdre un temps précieux en bavardages futiles. Cette vague inquiétude qui l’avait étreint ne fit que s’accentuer.

Mais comme il savait aussi que Pardaillan ne dévoilerait sa pensée que lorsqu’il jugerait le moment venu, il se garda bien de le contrarier et demanda :

– Que désirez-vous savoir ?

– Tout, mordieu ! tout ce qui se passe, s’écria Pardaillan qui, tout aussitôt, précisa. Parlez-moi du roi… de la reine… du sacre de Sa Majesté… Au fait, à quand ce fameux sacre ?…

Sully, dont le front s’était rembruni, expliqua comme quoi le roi se faisait tirer l’oreille, malgré que la reine l’obsédât à ce sujet.

Pendant que le ministre parlait, Pardaillan s’était accoudé à la table. Cette table, nous l’avons dit, était surchargée de paperasses. Ses yeux tombèrent involontairement sur un feuillet presque complètement recouvert par un dossier, que son geste machinal avait poussé dessus.

Trois mots et une signature attirèrent son attention : « Trésor, dix millions, Guido Lupini. »

Pardaillan, tout en prêtant une oreille attentive aux propos de Sully, fit cette réflexion que ce Guido Lupini était précisément la personne qui serait introduite quand il s’en irait. Et malgré lui, sans qu’il pût dire pourquoi, le souvenir de ce personnage qui l’avait intrigué un moment lui revint à l’esprit. Il se figura que ce personnage devait être le signataire de cette lettre, demande d’audience assurément, dont il ne voyait qu’un petit bout émergeant de la liasse qui la recouvrait.

Pardaillan avait des intuitions déconcertantes dont il savait tirer un parti immédiat. Ces trois mots : trésor, dix millions, pouvaient se rapporter à mille et un sujets divers, Ce nom : Guido Lupini pouvait être aussi bien celui de n’importe laquelle des personnes qui attendaient dans l’antichambre du ministre.

Mais le personnage qu’il avait heurté avait éveillé en lui des souvenirs qu’il n’était pas parvenu à préciser. Mais il avait reconnu en lui un accent italien et malgré les apparences il s’était dit : celui-là n’est pas un gentilhomme. Enfin ces mots : trésor, dix millions, il les entendait encore revenant sur les lèvres de Concini et de sa femme – des Italiens aussi. Il les voyait dans les papiers qu’il avait parcourus ou étudiés la veille.

– Tout cela se mélangea instantanément dans son esprit et il en sortit cette réflexion qui passa comme un éclair dans son cerveau échauffé :

« Je gage que ce Lupini n’est autre que l’homme que j’ai heurté et dont je ne parviens pas à fixer la ressemblance. Je gage que ces dix millions sont les millions de mon fils. »

Et tout aussitôt, cette autre réflexion obligée, complétant la première :

« Il faut que je sache ce que ce Lupini veut dire à M. de Sully. »

Et ces réflexions n’étaient pas encore achevées dans sa tête que déjà il étudiait le cabinet dans lequel il se trouvait, cherchant quoi ?… Il n’en savait encore rien. Cherchant, voilà tout.

Tout ceci, qui a nécessité une longue explication, passa en lui avec la rapidité de la foudre. Et cependant, il continuait de converser paisiblement avec Sully sans que celui-ci pût soupçonner ce qui se passait en lui.

– La reine, dit-il, en réponse à la réflexion du ministre, la reine insistera de nouveau et plus que jamais.

– Qui vous le fait supposer ? Vous savez quelque chose ? demanda Sully en le fixant.

– Je ne sais rien, fit ingénument Pardaillan. C’est une supposition que je fais.

Et d’un air détaché :

– N’y a-t-il pas certaine prédiction, fâcheuse pour le roi, qui court au sujet de ce sacre de la reine ?

– Oui, dit Sully en haussant les épaules. Et le roi s’en inquiète plus qu’il ne convient, à mon sens. Entre nous, je puis bien vous le dire, c’est cette prédiction qui est cause de la résistance que le roi oppose au désir de la reine.

Pardaillan, à son tour, le fixa avec insistance et, devenu brusquement grave :

– Il a grandement raison. Sully tressaillit.

– Vous croyez donc à ces sortes de prédictions ? fit-il sans chercher à cacher son inquiétude.

– En général, je suis assez sceptique. Mais pour ce qui est de cette prédiction-là, oui, j’y crois. J’y crois fermement.

Et Pardaillan insista particulièrement sur ces derniers mots, qu’il soulignait encore d’un coup d’œil des plus expressifs.

Sully pâlit légèrement. Il rapprocha vivement son fauteuil en baissant la voix.

– Pour Dieu, parlez, monsieur. Vous savez quelque chose.

– Morbleu, monsieur, je me tue à vous dire que je ne sais rien… Si ce n’est que le roi, à la suite d’une grande cérémonie – le sacre de la reine, par exemple – doit être assassiné dans un carrosse… C’est la prédiction qui le dit, notez bien, ce n’est pas moi.

Cette fois, Sully comprit. De pâle qu’il était, il devint livide. Et la voix étranglée :

– Et vous croyez que la reine…

– Pour Dieu, mon cher monsieur de Sully, interrompit Pardaillan, ne me faites pas dire ce qui n’est pas dans ma pensée… La reine est femme : coquette et tenace. Elle voit dans cette cérémonie une occasion de briller dans ses atours royaux. Elle la réclame à cor et à cri, sans trop se soucier des conséquences qu’elle peut avoir. Au surplus elle ignore, sans aucun doute, que la cérémonie de son sacre est précisément celle visée par la prédiction.

Sully se leva brusquement. Pardaillan le saisit par le bras, et :

– Où allez-vous, monsieur ? fit-il très calme.

– Chez le roi ! Lui dire…

– Jolie idée ! fit Pardaillan en levant les épaules. Eh ! morbleu ! si j’avais voulu mettre ce souci dans la tête du roi, je ne serais pas venu vous trouver !…

– C’est juste ! C’est juste ! balbutia Sully, qui se laissa tomber lourdement dans son fauteuil.

– Au surplus, monsieur, continua Pardaillan avec son calme inaltérable, à quoi vous sert-il de vous effarer ainsi ? Il n’y a pas péril en la demeure. Puisque je vous dis que le roi ne sera meurtri qu’après la cérémonie, il est clair que, jusque-là, il peut dormir sur ses deux oreilles.

– Vous avez encore raison, monsieur, dit Sully, qui se ressaisissait. Mais cette fois-ci, vous le dites bien, le roi doit être meurtri.

– L’ai-je dit ? fit Pardaillan, qui reprit son air naïf. C’est de la prédiction que je voulais parler.

Sully n’insista pas. Il connaissait Pardaillan et il savait qu’il n’en tirerait que ce qu’il voudrait bien dire. Au reste, il se tenait pour dûment averti.

– Pardieu ! dit-il, je vais conseiller au roi de refuser formellement et catégoriquement.

Et en disant ces mots, il consultait de l’œil Pardaillan, comme pour lui demander son avis.

– Mauvais moyen, dit nettement celui-ci.

– Pourquoi ?

– Parce que si le sacre de la reine est refusé, on peut chercher une autre cérémonie, à laquelle nous n’aurons pas songé, toujours pour rester dans les termes de la prédiction.

– Que faut-il faire, selon vous ?

– Accorder, accorder aimablement et fixer une date ferme. De sorte que nul ne puisse douter des bonnes intentions du roi. Nous voici à la mi-mai, le roi pourrait prendre date pour la mi-septembre. Ceci fait quatre bons mois. Ce n’est pas trop pour préparer convenablement une cérémonie de cette importance… Et cela fait toujours quatre mois pendant lesquels notre Sire sera à l’abri de toute tentative criminelle.

– Oui, mais ensuite ? fit Sully rêveur.

– Ensuite, vous trouverez des prétextes plausibles pour renvoyer la chose au printemps.

– Et alors ?

– Ah ! mon cher monsieur, vous m’en demandez trop. Mortdiable ! Vous gagnez près d’une année. C’est énorme, cela. En un an, il se passe tant de choses ! Tant de gens meurent ou disparaissent… ou changent d’idée. La fameuse prédiction ne sera peut-être plus à redouter.

Et comme s’il avait dit tout ce qu’il avait à dire, Pardaillan se leva pour prendre congé.

Sully lui prit les deux mains, et les serrant à les briser, il dit d’une voix émue :

– Je savais bien que vous étiez venu pour me rendre service. Quand on vous voit apparaître on peut être assuré qu’un danger grave plane sur la maison et que vous arrivez pour l’écarter.

– Bah ! fit Pardaillan en souriant ; vous exagérez quelque peu. Vous voilà prévenu ; vous avez devant vous quelques mois de tranquillité. C’est beaucoup. Vous saurez mettre le temps à profit, je n’en doute pas.

Il disait ces mots d’un air très dégagé, mais la poignée de main dont il les accompagnait avait une signification autrement éloquente que Sully comprit très bien.

– Comment vous remercier, jamais ? fit-il d’un air pénétré. Vous donnez toujours et on ne peut rien vous donner.

– Bon, fit Pardaillan en riant de son rire clair, un jour je demanderai à mon tour… et peut-être trouverez-vous que je demande trop.

Ce qu’il y avait peut-être d’un peu amer dans ces dernières paroles fut atténué par le ton et le sourire.

– Ne le croyez pas, dit Sully très sincèrement.

Et il se leva pour reconduire Pardaillan ; en même temps, d’un geste machinal, il allongea la main vers un marteau d’ébène placé sur la table et frappa sur un timbre. Ce qui voulait dire qu’il fallait faire entrer le solliciteur dont il avait préalablement donné le nom.

Pardaillan fit deux pas vers la porte et tout à coup, il s’arrêta, et se frappant le front :

– J’ai trouvé ! s’écria-t-il.

– Quoi donc ? dit Sully étonné.

– Mon cher monsieur de Sully, dit Pardaillan avec cet air figue et raisin qui déconcertait ceux avec qui il était aux prises, vous m’avez demandé comment vous pourriez me remercier, je vous dis que j’ai trouvé.

– Vrai ? s’écria joyeusement Sully. Vous avez quelque chose à me demander ?

– Oui, quelque chose de très important… pour moi. Et froidement :

– Vous ne sauriez combien il m’est pénible de traverser ces antichambres encombrées – je vous l’ai dit, je suis un ours – ne pourriez-vous pas me faire passer par un chemin où je n’aurais pas à fendre une foule de solliciteurs ?

– C’est là ce que vous vouliez demander ? fit Sully, ébahi.

– Eh ! monsieur, bougonna Pardaillan, ce n’est rien pour vous. C’est beaucoup pour moi. J’ai des idées bizarres parfois.

– Il m’est très facile de vous satisfaire, sourit Sully. Venez, monsieur de Pardaillan.

– Non pas, je vous ai assez fait perdre votre temps. Dites-moi simplement par où je dois passer et reprenez votre travail.

Sully n’insista pas. Il désigna de la main une lourde tenture et expliqua :

– Passez par là. C’est le chemin de mes appartements. Au bout du couloir, à main droite, vous trouverez l’escalier qui aboutit à une cour de l’Arsenal.

Et en souriant :

– Vous pouvez être sûr que vous ne rencontrerez personne par là.

– Bon, songea Pardaillan, c’est ce que je demande.

Il fit un geste d’adieu à Sully qui, sans méfiance aucune, revenait s’asseoir devant sa table, il souleva la portière et disparut.

Il poussa la porte sans la fermer et il resta là, l’oreille dans l’entrebâillement, en songeant :

– Mortdiable ! il faut que je sache de quel trésor ce Guido Lupini veut entretenir le ministre.

Cependant le solliciteur était introduit. Dès les premiers mots qu’il prononça, Pardaillan reconnut qu’il ne s’était pas trompé. C’était bien l’homme qui l’avait intrigué, qu’il croyait connaître sans parvenir à préciser où et quand il l’avait connu.

Cet homme, c’était Saêtta.

Si l’on s’étonne de voir Saêtta dans ce magnifique costume qui lui donnait si bien l’air d’un gentilhomme que Pardaillan, au premier abord, l’avait pris pour tel, nous dirons que depuis longtemps déjà, Jehan le Brave pourvoyait à tous ses besoins. Les petits profits qu’il tirait de certaines besognes louches lui restaient donc intégralement. Il les employait à l’exécution de ses projets de vengeance.

C’est ainsi que si Jehan le Brave n’avait en tout et pour tout que l’unique costume qui lui servait hiver comme été, Saêtta, pour l’accomplissement de sa vengeance, avait tout ce qu’il lui fallait.

Si Jehan, toujours large et la main grande ouverte, n’avait jamais une obole devant lui, Saêtta possédait en réserve, et prudemment cachées, une cinquantaine de pistoles. Ce n’était pas énorme. Pour lui, c’était beaucoup.

q

Partie 2

q

Chapitre 1

Saêtta s’arrêta devant la table du ministre et s’inclina profondément, mais sans servilité, avec une sorte de fierté narquoise.

Sully fixa sur lui son œil scrutateur. Ce coup d’œil lui suffit pour juger le personnage. Sans aménité, brusquement, sèchement, il dit :

– C’est vous qui prétendez apporter au Trésor une somme de dix millions ?

Nullement intimidé, Saêtta rectifia froidement :

– J’apporte en effet dix millions au Trésor, monseigneur. Sully le fixa le quart d’une seconde et, avec la même brusquerie :

– Soit. Où sont ces millions ? Parlez. Et surtout soyez bref : je n’ai pas de temps à perdre.

L’accueil eût démonté un solliciteur ordinaire. Il eût écrasé un courtisan. Mais Saêtta ne se considérait pas comme un solliciteur, et il n’était pas courtisan. Il ne fut pas démonté : il fut piqué. Et se redressant, du tac au tac, il répliqua :

– Je sais que votre temps est précieux, monseigneur. Je ne vous demande que dix minutes en échange de quoi je vous donne dix millions… Un million par minute… C’est assez bien payé, même pour un ministre.

La réponse était plutôt impertinente. Sully fronça le sourcil et allongea la main vers le marteau pour appeler et faire jeter dehors l’insolent.

Mais cet homme remarquable, qui rendit d’éminents services à son roi, avait un faible, comme tous les hommes, qu’ils soient illustres ou obscurs. Le faible de Sully était l’intérêt. L’intérêt frisant de près la rapacité.

Il réfléchit que s’il faisait jeter dehors l’homme avant qu’il eût parlé, il courait le risque de perdre dix millions. La somme méritait d’être prise en considération, sinon l’homme qui lui paraissait négligeable.

Il n’acheva pas le geste. Et, avec un air de souverain mépris :

– Je vous engage à peser vos paroles… J’imagine que vous ne manquerez pas de réclamer une part de ces millions. En sorte qu’au bout du compte, c’est encore moi qui payerai et non vous.

Sully pensait bien avoir maté le singulier visiteur. Mais Saêtta avait conscience de l’importance de la divulgation qu’il allait faire et de la force qu’elle lui donnait. Peut-être éprouvait-il une sourde rancune contre tout ce qui était grand et haut placé, et n’était-il pas fâché d’humilier à son tour un de ces grands personnages qui l’écrasaient de leur dédain.

Quoi qu’il en soit, il ne lâcha pas pied et rétorqua flegmatiquement :

– Vous imaginez mal, monseigneur. Je ne réclame rien, je ne demande rien. Au contraire, j’entends vous rendre, en sus des millions, un service en vous donnant un avis dont vous reconnaîtrez la valeur. Vous voyez que c’est bien moi qui paye… et de toutes les manières.

Cette fois, Sully fut étonné. L’homme n’était pas le premier venu, décidément. Evidemment, il manquait d’éducation. Il l’avait jugé tout de suite sur ce point. Mais s’il disait vrai, il faisait preuve d’un désintéressement peu commun. En outre, pour lui parler sur ce ton, il fallait qu’il fût vraiment brave. Allait-il, par une sotte susceptibilité, risquer de faire perdre à l’Etat une somme énorme ? Non, ma foi. Il fallait savoir d’abord. Il serait temps de châtier l’homme après, s’il s’était vanté. Il refoula donc sa mauvaise humeur et adoucissant ses manières :

– S’il en est ainsi, parlez. Je vous écoute.

– Monseigneur, dit Saêtta à brûle-pourpoint, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler du trésor de la princesse Fausta ?

Sully dressa l’oreille et devint très attentif sous son apparente impassibilité. Mais, se tenant sur la réserve :

– Je sais, dit-il. Je sais aussi que nul ne sait où est caché ce trésor… Si toutefois il existe réellement.

– Il existe, monseigneur, affirma péremptoirement Saêtta. Il existe, je sais où il est caché, moi, et c’est ce que je viens vous apprendre.

Une lueur s’alluma sous les sourcils broussailleux du ministre. Mais toujours sur la réserve :

– Comment savez-vous cela, vous ?

– Peu importe, monseigneur. Je le sais, c’est l’essentiel pour vous. Il fouilla dans son pourpoint, en tira un papier plié en quatre, qu’il tendit au ministre, en disant :

– Ce papier, monseigneur, contient des indications complètes et exactes sur l’emplacement où sont enfouis les millions. Vous n’aurez que la peine de les faire prendre là.

Le papier que Saêtta tendait au ministre était celui qu’il avait trouvé dans le cachot de Jehan, rue des Rats. Dans sa chute, la cassette avait échappé et s’était ouverte. Les papiers s’étaient éparpillés. Il les avait ramassés à tâtons, mais dans l’obscurité, celui-là lui avait échappé. De même qu’il avait échappé à Pardaillan et à Gringaille, qui n’avaient fait qu’entrer et sortir.

Sully prit le papier et jeta un coup d’œil dessus. Il eut un geste de désappointement. Saêtta vit ce geste et l’expression qui l’accompagnait.

– Si vous le désirez, monseigneur, dit-il, je vais vous traduire ce papier écrit en italien. Comme mon nom l’indique, je suis Italien moi-même. Vous pourrez faire vérifier, pour plus de sûreté, ma traduction. Mais je vous réponds qu’elle sera exacte.

Sans mot dire, Sully lui tendit le papier. Saêtta traduisit à haute voix. Et ce qu’il dit était la répétition exacte de ce que le père Joseph avait traduit du latin, Pardaillan de l’espagnol.

Sa lecture achevée, Saêtta rendit le papier à Sully, qui dit :

– C’est on ne peut plus précis. Et il parut réfléchir.

Nous avons dit qu’il était très intéressé. Ce papier, il n’eût pas hésité à le payer un million, davantage même – il faut savoir faire la part du feu. Saêtta avait dit qu’il le donnait sans rien exiger en échange. Précisément parce qu’il était intéressé, ceci paraissait trop beau à Sully. Il redoutait que l’homme ne se ravisât.

Cependant, s’il était intéressé, il était aussi loyal. La loyauté l’obligeait à reconnaître que ce Lupini lui rendait un grand service. Il fallait le dire. Il fallait même remercier. Et il craignait que l’autre n’en profitât pour réclamer sa part. Il se résigna toutefois, et :

– C’est un réel service que vous rendez à l’Etat, monsieur (il disait monsieur cette fois), en donnant ce papier sans demander aucune récompense. Car vous l’avez dit, monsieur. Ce dont je ne saurais trop vous louer.

Notez maintenant que Saêtta était pauvre et qu’il savait très bien que, s’il le voulait, il pouvait se faire payer le prix qu’il voudrait. Cependant, Saêtta mettait une sorte d’orgueil, qui n’était pas sans grandeur, à ne rien demander. Il devina la crainte inavouée du ministre, et, avec un sourire railleur, il le rassura :

– Je l’ai dit et je le répète, monseigneur, je ne demande rien.

– Désintéressement qui vous honore grandement, monsieur, fit Sully rassuré.

– Maintenant, monseigneur, voici l’avis que je vous ai promis. Ce trésor vous sera âprement disputé. Vous ne le tenez pas encore et il pourrait fort bien vous passer sous le nez, dit Saêtta avec une assurance impressionnante.

– Oh ! oh ! fit Sully en se redressant, qui donc serait assez osé pour disputer au roi de France son bien… chez lui ?… Est-ce le pape ?… Est-ce Philippe d’Espagne ?… Les temps sont passés où les souverains étrangers pouvaient impunément se mêler des affaires du royaume.

– Il s’agit de quelqu’un autrement redoutable que le pape ou le roi d’Espagne.

– Cà, monsieur, vous êtes fou ?… De qui s’agit-il, voyons ? Saêtta s’inclina d’un air narquois et, paisiblement :

– Il s’agit d’un truand, monseigneur. D’un simple petit truand. Sully sourit dédaigneusement :

– Ceci regarde M. le chevalier du guet, dit-il. N’en parlons plus !

– Monseigneur, vous ne me connaissez pas. Sous ce costume, qui ferait envie à plus d’un riche seigneur, je n’ai pas trop mauvaise mine. Je le sais. Cependant, du premier coup d’œil, vous avez reconnu que je ne suis qu’un pauvre diable, sans naissance, et vous m’avez traité en conséquence, et vous vous êtes demandé un moment si vous ne deviez pas me faire bâtonner. J’ai admiré la promptitude et la sûreté de votre coup d’œil. Mais vous m’avez froissé… et je vous l’ai fait sentir à ma manière.

Saêtta s’était redressé dans une attitude de force et d’audace. Ses yeux étincelants plongeaient dans les yeux du ministre. Le ton de ses paroles, dans sa rudesse même, était empreint d’une dignité sauvage.

Sully était quelque peu effaré. Mais maintenant cet énigmatique personnage l’intriguait et l’intéressait, malgré qu’il en eût. Il voulut savoir à quoi il tendait, et sans se fâcher il demanda :

– Où voulez-vous en venir ?

– A ceci, dit froidement Saêtta : vous prouver que je ne suis pas un imbécile et que je ne me laisse pas intimider facilement.

Sully le regarda un instant et, malgré lui, il hocha la tête d’un air approbateur.

– Je vois que vous me rendez justice, reprit Saêtta. Eh bien, monseigneur, moi qui ne suis pas un sot, moi que rien n’effraye, je vous dis ceci : « Prenez garde, monseigneur ! Si vous le laissez faire, ce truand que vous dédaignez se jouera de vous, diplomate consommé, et tout ministre puissant que vous êtes, vous ne pèserez pas lourd dans sa main. Il rossera votre chevalier du guet et ses sergents ; il rossera le grand prévôt et ses archers ; il battra vos soldats, si vous les envoyez contre lui… Et finalement, à votre nez et à votre barbe, il vous soufflera ce fameux trésor et vous n’y verrez que du feu. »

– C’est donc un diable à quatre ? fit Sully impressionné. Quelque redoutable chef de bande ?

– C’est un homme qui ne recule devant rien, dit Saêtta en haussant les épaules. Et si vous ne prenez pas vos précautions, quand vous allongerez la main pour saisir le trésor, vous trouverez le coffre peut-être, mais les millions seront envolés.

Sully allongea la main et prit une feuille de papier.

– Bon, bon, dit-il tranquillement, je retiens l’avertissement. Il a sa valeur, s’il en est comme vous dites. Comment s’appelle ce brave extraordinaire ?

– Jehan le Brave, dit froidement Saêtta. Sully inscrivit le nom sur la feuille et :

– Où peut-on le trouver ? fit-il encore.

– Il loge rue de l’Arbre-Sec, presque en face le cul-de-sac Courbâton.

Sully inscrivit l’adresse à côté du nom et, d’une voix rude, il dit :

– Dès cet instant, ces millions appartiennent au roi. Celui qui s’aviserait d’y porter la main serait impitoyablement livré au bourreau, ce Jehan le Brave plus que quiconque. Qu’il aille rôder du côté de l’abbaye de Montmartre, et je vous réponds que ses exploits seront à jamais terminés. Ce soir, il sera arrêté et je l’interrogerai moi-même.

Saêtta s’inclina pour dissimuler sa joie et, en lui-même, il rugit : « Cette fois, je crois que c’en est fait du fils de Fausta !… Quant à la signora Léonora, qu’elle se débrouille avec M. de Sully. Tant pis pour elle… Je ne veux pas, moi, que le Concini me ravisse une vengeance que j’attends depuis vingt ans !… Ce qu’il a déjà failli faire. » Et tout haut, d’un air indifférent :

– Ceci, c’est votre affaire, monseigneur.

Sully le regarda fixement un instant et, froidement :

– Est-ce tout ce que vous aviez à me communiquer ? dit-il en allongeant la main vers le marteau.

– C’est tout, monseigneur, dit Saêtta qui s’inclina une dernière fois et sortit de ce pas souple et dégagé qui était le sien.

Sully, le marteau à la main, le regarda s’éloigner d’un air rêveur et il murmura :

– M’est avis que ce drôle hait de haine mortelle l’homme qu’il vient de me dénoncer !

Il réfléchit un instant, sa physionomie eut une expression de dégoût et il ajouta :

– Peut-être est-ce quelque truand jaloux des exploits d’un confrère… Pourtant, ce Jehan le Brave est-il vraiment aussi redoutable ?

Il réfléchit encore et décida :

– Redoutable ou non, mon devoir est de prendre mes précautions. Ainsi ferai-je aujourd’hui même.

Cette résolution prise, Sully laissa tomber le marteau sur le timbre et reprit la suite de ses audiences.

Pardaillan n’avait pas perdu un mot de cet entretien. Quand il jugea qu’il touchait à sa fin, c’est-à-dire quand il eut entendu Sully dire qu’il interrogerait lui-même Jehan, il se retira doucement. Il sortit vivement et alla se poster à l’angle du quai des Célestins, à côté de la porte.

Entre le mur d’enceinte de l’Arsenal et la Seine, il y avait, sur la berge plantée d’arbres, une longue et étroite bande de terre. C’était un « palmail », ce qui était une sorte de jeu de balle. Des joueurs y exerçaient leur adresse en ce moment.

Pardaillan attendit là, très attentif, en apparence, à la partie qui se jouait. En réalité, il guignait la porte de l’Arsenal. Il n’attendit pas longtemps, du reste.

Saêtta sortit et tourna à droite dans la rue du Petit-Musc allant à la rue Saint-Antoine. Aussitôt, Pardaillan lâcha la partie de balle qui ne l’intéressait plus et se mit à le suivre.

Il n’avait pas encore pris de décision à son sujet, et en attendant, il voulait savoir où logeait cet homme, pour être sûr de le retrouver. En marchant, Pardaillan réfléchissait.

– Eh ! mais, pour peu que cela continue, tout ce qui a un nom et une situation dans Paris va se ruer à la chapelle du Martyr, dans l’espoir de s’emparer du prestigieux trésor. Mordieu ! la curée commence : voici déjà Concini qui va se trouver aux prises avec le roi !… Seulement, là, les chasseurs vont se déchirer entre eux… pour, finalement, aboutir tous à la même déception. Je m’ennuyais. Voilà un spectacle que je ne manquerai pas de suivre… J’ai idée qu’il ne sera pas dépourvu ni d’intérêt ni d’imprévu. Ce me sera une distraction.

Il ne perdait pas de vue Saêtta, tout en monologuant de la sorte. A un moment donné, il allongea le pas et parut vouloir l’accoster… Peut-être avait-il songé à l’obliger à s’expliquer séance tenante. Il dut se raviser, car il ralentit brusquement le pas et le laissa continuer paisiblement son chemin. Et il reprit le cours de ses réflexions.

– Tout de même, voici la deuxième personne que j’entends accuser catégoriquement Jehan le Brave de songer à s’approprier ces millions !… Est-ce que décidément ce jeune homme ?…

Il haussa les épaules et acheva :

– Je deviens stupide et mauvais, ma parole !… Est-ce qu’il n’est pas clair que tout ceci n’est qu’une abominable machination ? En attendant, le voilà bien loti, ce garçon ! Heureusement, il est taillé à se défendre de toutes les manières. Et puis, je l’aiderai bien un peu, que diable !

Et avec un sourire narquois :

– Je cherchais de la distraction. En voici. La comédie d’un côté, le drame de l’autre. Je n’ai qu’à choisir.

Saêtta demeurait rue de la Petite-Truanderie. En face de sa maison, il y avait un puits, qu’on appelait le Puits-d’Amour, et sur lequel on a écrit pas mal de légendes. La maison était donc facile à reconnaître. Elle se trouvait, en outre, à deux pas de la rue Saint-Denis, où demeurait Pardaillan.

Le Florentin rentra chez lui, sans se douter le moins du monde qu’il avait été suivi. Pardaillan attendit le temps nécessaire pour s’assurer qu’il demeurait bien là, et, tranquille, il s’en fut au Grand-Passe-Partout.

Jehan, qu’il espérait y rencontrer, ne s’y trouvait pas. Il alla à son logis, rue de l’Arbre-Sec, et, la porte n’étant pas fermée à clé, il entra délibérément. Jehan n’était pas chez lui.

Pardaillan jeta un coup d’œil sur le pauvre mobilier. Les ustensiles de cuisine retinrent un moment son attention. Et il sourit doucement. Puis, il hocha la tête, soupira, et tout pensif, il s’en fut à la lucarne et jeta un coup d’œil sur la maison de Bertille.

Et il s’oublia là un long moment, un sourire mélancolique aux lèvres. Evoquant sans doute un passé, combien lointain, et toujours si proche dans son cœur… Se revoyant lui-même, à vingt ans, perché sur une lucarne pareille, épiant patiemment, des heures durant, la maison d’en face… Emportant de la joie et du soleil plein le cœur et l’esprit lorsqu’une radieuse apparition, auréolée de fins cheveux d’or, s’était montrée une seconde à lui… Sombre, perdu dans le noir et la ténèbre, si la fenêtre d’en face était demeurée obstinément close !…

Le son prolongé du bronze égrenant lentement les onze coups au clocher de Saint-Germain-l’Auxerrois, vint l’arracher au pays des songes et le ramena à la réalité.

Il pensa tout haut :

– Sully n’agira que cet après-midi. J’ai au moins une couple d’heures devant moi. C’est plus qu’il ne m’en faut.

Il retourna à son auberge et se fit servir un copieux repas. Pendant qu’on dressait son couvert, il passa dans sa chambre, traça rapidement trois ou quatre lignes d’une écriture ferme et allongée, cacheta, scella et redescendit se mettre à table, sa lettre à la main.

– Dame Nicole, dit négligemment Pardaillan à l’avenante hôtesse qui le servait de ses blanches mains, il est possible que je ne rentre pas coucher ce soir. (Dame Nicole prit un air pincé. Pardaillan parut ne pas s’en apercevoir et continua imperturbablement.) Demain matin, à la première heure, vous m’entendez bien, à la première heure, vous entrerez vous-même dans ma chambre. Si vous ne m’y trouvez pas, vous irez, séance tenante, à l’Arsenal. Vous demanderez M. de Sully, de ma part, n’oubliez pas cela, dame Nicole : de ma part. On vous introduira près du ministre et vous lui remettrez la lettre que voici. Après quoi, vous pourrez revenir paisiblement chez vous.

Dame Nicole prit la lettre que le chevalier lui tendait.

Elle était sans doute bien dressée, car elle ne se permit aucune question. Seulement, son air pincé avait fait place à l’inquiétude. Pardaillan le vit, et, pour la rassurer, il ajouta avec un air froid qui lui fit passer un frisson sur la nuque :

– Si vous faites comme j’ai dit, vous me verrez revenir dans la journée en bonne santé… Si vous perdez cette lettre, si vous ne la remettez pas vous-même entre les mains du ministre lui-même, eh bien ! dame Nicole, regardez-moi bien… car c’est la dernière fois que vous me voyez.

Du coup, dame Nicole verdit et tomba lourdement sur une chaise qui se trouvait là à point nommé pour la recevoir, sans quoi, elle se fût étalée par terre. L’émotion lui avait coupé le souffle en même temps que les jambes.

– Ma chère amie, fit doucement Pardaillan, faites comme j’ai dit et tout ira bien, vous verrez.

Et, certain qu’elle obéirait, il se mit à dévorer en homme qui ne sait pas où et quand il pourra dîner.

Dame Nicole, cependant, avait filé, avec cette agilité spéciale que donne la terreur, jusqu’à sa chambre. Là, elle avait prudemment enfoui sous une pile de linge la précieuse lettre dont dépendait le salut de M. le chevalier. Après quoi, elle était revenue le servir avec une sollicitude touchante, des attentions délicates, qui dénotaient sa grande inquiétude.

Son repas achevé, Pardaillan eut un bon sourire pour dame Nicole, avec un regard qui signifiait : n’oubliez pas ! Et il s’en alla tranquillement, longtemps suivi des yeux par son hôtesse, qui avait voulu l’accompagner jusque sur le perron.

Vers deux heures de l’après-midi de ce même jour, une troupe d’une dizaine de soldats, commandés par un officier, escortant une litière, sortit de l’Arsenal, où le ministre Sully logeait en qualité de grand-maître de l’artillerie.

La troupe vint s’arrêter rue de l’Arbre-Sec, en face du logis de Jehan. L’officier fit ranger la litière, avec six hommes, dans le cul-de-sac, et lui-même, avec quatre hommes, entra dans la maison et monta jusqu’à la mansarde.

Selon son habitude, Jehan n’avait pas fermé sa porte à clé. Les soldats entrèrent doucement. Un homme, étendu sur une étroite couchette, roulé dans son manteau, dormait profondément. C’était Jehan le Brave évidemment.

En un clin d’œil, il fut saisi, solidement attaché, enlevé et porté dans la litière. Aussitôt les soldats entourèrent le véhicule et s’en retournèrent à l’Arsenal.

L’arrestation avait été si rapidement et si heureusement exécutée qu’elle passa inaperçue.

Le prisonnier fut enfermé à double tour dans un cachot. Par excès de précaution, on négligea de le débarrasser des liens qui l’enserraient. On le déposa sur une sorte de lit de camp, sur lequel, incapable de faire un mouvement, il fut contraint de demeurer dans la position où on l’avait placé.

On le laissa là jusqu’à six heures et demie. On avait ramené sur sa tête un pan du manteau, en sorte qu’on ne voyait pas sa figure. De plus, cela constituait un bel et bon bâillon sous lequel il devait étouffer quelque peu. Mais, de tout temps, un prisonnier a été considéré comme un animal malfaisant envers qui on ne saurait se montrer trop dur ni trop féroce.

Donc, vers six heures et demie, quatre solides gaillards entrèrent dans le cachot de Jehan le Brave. Ils le chargèrent sur leurs robustes épaules et, ouste ! ils l’enlevèrent, le portèrent il ne savait où, puisqu’il ne pouvait pas voir. On le déposa sur un siège et on dégagea sa tête, sans le détacher, toutefois. Ceci fait, les quatre hommes se placèrent derrière lui, attendant les ordres.

Lorsque le visage du prisonnier parut à la lumière, un homme qui se tenait assis devant une grande table de travail, se dressa tout effaré et s’écria :

– M. de Pardaillan !

C’était le ministre Sully. Pardaillan, car c’était bien lui, se trouvait, en prisonnier, dans ce même cabinet où il avait été reçu, dans la matinée, en visiteur de marque.

Il ne parut pas autrement étonné. On eût pu croire qu’il savait d’avance où il se trouvait. Il paraissait parfaitement calme et même quelque peu narquois.

Mais Sully, sous le coup de la stupeur que lui causait l’imprévu de cette rencontre, n’eut pas le loisir de faire ces remarques. Du reste, au même instant, Pardaillan grondait d’un air courroucé :

– Cà, monsieur, que signifie cette sotte plaisanterie ?… Vos hommes sont-ils fous ou enragés ?…

Jusque-là, Sully avait considéré le chevalier comme s’il ne pouvait en croire ses yeux. Le son de sa voix le rappela à lui. Il se précipita et commanda rudement :

– Drôles, qu’attendez-vous pour délier M. le chevalier ?… Ne voyez-vous pas qu’il y a erreur ?

Les hommes se hâtèrent de trancher les liens qui meurtrissaient le chevalier et s’esquivèrent sur un geste impérieux du ministre consterné, qui s’excusait de son mieux.

Pardaillan acceptait les excuses d’un air détaché en frictionnant ses membres endoloris. Mais il avait une lueur malicieuse au coin de l’œil.

– Mais enfin, s’écria Sully furieux, comment cette inconcevable méprise a-t-elle pu se produire ?

– Eh ! monsieur, bougonna Pardaillan, je veux que la peste m’étrangle si j’y comprends quelque chose !

– Il faut pourtant que je sache comment la chose s’est produite, insista Sully. Vous ne pensez pas que je vais laisser une pareille violence impunie ?

– Pourquoi pas ? fit Pardaillan, indulgent. Me voici hors d’affaire. C’est l’essentiel. La punition que vous infligerez à un pauvre diable ne changera rien à ce qui a été.

– Vous êtes généreux, comme toujours. Mais moi, j’ai besoin de savoir comment mes ordres sont exécutés.

– Puisque vous y tenez, voici tout ce que je puis vous dire, n’en sachant pas plus long : pendant que j’attendais, chez lui, le retour d’un ami absent, je me suis assoupi : vous savez, à mon âge… Pendant mon sommeil, j’ai été saisi, ficelé, emporté, avant que j’aie eu le temps de me reconnaître et sans que j’aie pu seulement faire ouf… Si vous pouvez tirer quelque chose du peu que je vous dis, vous m’obligerez en me le faisant connaître.

– Comment se nomme cet ami ?

– Jehan le Brave, dit Pardaillan, qui prit son air le plus naïf.

– Jehan le Brave, sursauta Sully. Ah ! je comprends alors ce qui s’est passé !

– Vous êtes plus perspicace que moi, fit Pardaillan, sans qu’il fût possible de savoir s’il raillait ou parlait sérieusement.

– Et vous dites que ce Jehan est votre ami ? reprit Sully qui paraissait au comble de l’étonnement.

– Je le dis parce que cela est, affirma énergiquement Pardaillan. Sully se tut un instant pendant lequel il parut hésiter sur ce qu’il allait faire ou dire. Brusquement il se décida :

– J’avais donné l’ordre d’arrêter ce Jehan le Brave qui est de vos amis, paraît-il. L’officier chargé de l’arrestation, vous trouvant là, installé comme chez vous, vous a pris pour l’homme dont il devait s’assurer.

– Bon, bon, je comprends maintenant, s’écria Pardaillan de son air le plus candide.

Et il ajouta :

– Pourquoi diable cette arrestation ? Quel crime ce garçon, qui est mon ami, a-t-il commis ?

– Chevalier, dit Sully, en le regardant en face, cet homme m’a été signalé comme un truand redoutable, complotant contre le roi.

Pardaillan éclata de rire.

– On vous a mal renseigné, duc, fit-il. Je sais mieux que personne que Jehan le Brave ne complote pas contre le roi. Je vous l’affirme. D’ailleurs, le pauvre garçon a bien d’autres soucis en tête. Figurez-vous qu’il est féru d’amour pour une jolie fille à laquelle je m’intéresse tout particulièrement. Mais féru à ce point qu’il en est outré ! Or, cette jeune fille a disparu. Et il est bien trop occupé à la rechercher pour perdre son temps à comploter.

Et soudain, très froid, plongeant ses yeux étincelants dans les yeux de Sully :

– Quant à dire que c’est un truand…

– Il ne serait pas votre ami s’il en était ainsi, interrompit spontanément Sully. C’est bien ce que je pense aussi… A moins… A moins qu’il n’y ait deux Jehan le Brave !… C’est possible, après tout… Au fait, où demeure le vôtre ?

– Rue de l’Arbre-Sec, en face le cul-de-sac Courbâton, fit Pardaillan en le guignant du coin de l’œil.

– C’est le même ! s’exclama Sully. Et, dépité :

– Je n’y comprends plus rien.

– Voyons, s’informa Pardaillan avec un naturel parfait. Moi, je suis sûr de mon fait. Jehan le Brave ne complote pas. Il n’est pas un misérable. Je l’affirme et je ne peux pas être suspecté.

Et comme Sully approuvait spontanément et vigoureusement du geste, il reprit :

– Bien, bien ! Mais vous, êtes-vous sûr de ceux qui vous ont renseigné ?

– Non, déclara loyalement Sully. On me l’a dénoncé ce matin, ici… J’avoue que je ne connais pas le dénonciateur.

Pardaillan le regarda d’une manière significative et, hochant la tête :

– Et il ne vous en a pas fallu davantage pour ordonner une arrestation ? Diable ! Savez-vous que cette manière expéditive n’est guère rassurante pour les honnêtes gens ?

– Je vous comprends, dit gravement Sully. Mais l’affaire dont il s’agit est d’une gravité exceptionnelle. Remarquez, d’ailleurs, qu’il ne s’agissait pas d’une arrestation. J’allais interroger l’homme moi-même. Et j’aurais décidé d’après ses réponses.

– Bon, fit Pardaillan d’un air méprisant, il n’en est pas moins vrai que l’anonyme qui est venu ici dénoncer ce brave garçon me fait l’effet d’être un lâche coquin qui poursuit je ne sais quelle basse vengeance… dont vous avez failli vous faire le complice.

– Ma foi, confessa Sully, je crois que vous avez raison. Et quant à ce garçon, je ne l’inquiéterai pas, puisque vous répondez de lui. Cependant…

– Cependant ? fit Pardaillan déjà hérissé.

– Qu’il évite, dit froidement Sully, qu’il évite d’aller rôder du côté de l’abbaye de Montmartre. Les parages de l’abbaye, d’ici peu, seront dangereux, peut-être mortels, pour quiconque je ne connaîtrai pas personnellement. A tout hasard, dites-le de ma part à ce Jehan le Brave.

Pardaillan s’inclina d’un air railleur, sans qu’on pût savoir s’il prenait bonne note de l’avertissement, ou s’il le dédaignait.

Pardaillan prit cordialement congé de Sully et s’en fut droit au Grand-Passe-Partout où il arriva comme la demie de sept heures venait de sonner.

Dame Nicole, qui le vit entrer, ne se livra pas à de bruyantes manifestations de joie. Seulement, sa figure soucieuse s’éclaira d’un bon sourire, et l’empressement qu’elle mit à dresser le couvert elle-même témoignait hautement que sa joie, pour être discrète, n’en était pas moins vive.

– Dame Nicole, fit paisiblement Pardaillan, vous me rendrez, s’il vous plaît, la lettre que je vous ai confiée. Elle devient inutile, puisque me voici de retour.

La lettre apportée, il la déchira en quatre et alla en jeter les morceaux dans le feu. Sur ces entrefaites, Jehan survint.

– Ma foi, dit joyeusement Pardaillan, vous arrivez à point pour m’éviter de retourner chez vous, d’abord. Ensuite, pour partager mon repas… Ne dites pas non… Vous n’avez pas dîné, je le vois à votre mine.

– J’avoue que je n’y ai pas pensé, fit le jeune homme non sans découragement.

– Quand je vous le disais !… Mettez-vous là, et me rendez raison. Morbleu ! je déteste manger seul. Nous causerons en même temps.

Les deux hommes s’attablèrent. Pardaillan remarqua avec satisfaction que Jehan faisait honneur au repas, bien qu’il fût amoureux, inquiet, triste et abattu. Ce qui, on en conviendra, était trois fois plus qu’il n’en fallait pour couper l’appétit à un homme ordinaire.

Le jeune homme fit le récit des recherches auxquelles il s’était livré toute la journée. Si long que fût ce récit, le résultat pouvait en être résumé en un seul mot : rien. Il n’avait pas découvert le plus petit indice qui pût le mettre sur la trace de Bertille.

Pardaillan l’avait écouté avec son inaltérable patience. Il n’eut garde de lui révéler qu’il s’était complaisamment laissé arrêter pour lui. Il ne parla pas davantage de la dénonciation de Saêtta – pour lui : Guido Lupini – et de la manière dont il l’avait réduite à néant – au moins pour un temps – en opposant sa parole à celle du dénonciateur.

Lorsque Jehan le Brave se leva pour prendre congé, il le retint doucement en disant :

– Je vous offre l’hospitalité… Je réfléchis que vous ne pouvez pas retournez chez vous.

– Pourquoi donc, monsieur ? s’étonna Jehan.

– Parce que vous n’y êtes pas en sûreté. Et prévenant les questions :

– N’oubliez pas que vous n’en avez pas fini avec Concini. Il vous hait de haine mortelle et ne renonce pas à vous atteindre, soyez-en bien persuadé. Or, il sait que vous habitez là… Il est assez puissant pour vous faire arrêter.

Jehan haussa dédaigneusement les épaules et, pour toute réponse, frappa rudement sur la poignée de sa rapière.

– Sans doute, fit négligemment Pardaillan, vous êtes brave et ne redoutez rien. Mais Concini ne vous attaquera pas loyalement, eh pardieu ! vous devez le savoir, j’imagine ! Vous serez pris à l’improviste et par derrière. Si vous êtes arrêté ou blessé… que deviendra la demoiselle de Saugis ?

– Pardieu ! monsieur, vous avez toujours raison ! s’écria Jehan qui avait pâli.

Pardaillan eut un imperceptible sourire et :

– Alors, c’est dit ? Vous acceptez l’hospitalité que je vous offre.

– Je vous remercie, monsieur, et de tout mon cœur, fit Jehan d’un ton pénétré. Je sais où aller, ne vous inquiétez pas.

Pardaillan comprit à quel sentiment de fierté il obéissait en refusant l’hospitalité qui lui était offerte. Et comme lui-même eût agi de même, il n’insista pas et il recommanda :

– Si vous voulez me croire, vous ferez en sorte que nul ne connaisse votre nouveau domicile. Pas même…

Il allait dire : pas même votre père. Il s’arrêta interdit. Mais maintenant que les soupçons de Jehan se précisaient de plus en plus, maintenant qu’il était décidé à pénétrer coûte que coûte la pensée secrète de Saêtta, il se tenait sur ses gardes, à l’affût du moindre incident susceptible de le lancer sur une piste. Il devina ce que le chevalier avait voulu dire et acheva lui-même :

– Pas même mon père, soyez tranquille, monsieur.

Il dit cela d’un air très naturel, sans paraître attacher la moindre importance à cette extraordinaire recommandation.

Déjà Pardaillan se morigénait, regrettant les paroles imprudentes qui lui étaient échappées malgré lui. Mais il était trop tard.

Jehan, d’ailleurs, n’insista pas. Il s’éloigna, après un geste d’adieu amical, de ce pas rapide qui lui était particulier. Pardaillan le rappela :

– A propos, dit-il, connaissez-vous quelqu’un demeurant dans la maison qui fait l’angle de la rue de la Petite-Truanderie, en face du Puits-d’Amour ?

– La maison en face du Puits-d’Amour, fit Jehan en observant attentivement Pardaillan, je ne connais qu’une personne qui demeure là.

– Qui est-ce ? fit Pardaillan d’un air indifférent. Jehan prit un temps et le regardant droit dans les yeux :

– C’est mon père ! dit-il.

Si maître de lui qu’il fût, Pardaillan ne put réprimer un sursaut. Jehan eut un indéfinissable sourire et s’éloigna sans ajouter une parole, laissant Pardaillan stupéfait sur le perron, jusqu’où il l’avait reconduit.

q

Chapitre 2

Nous prions le lecteur de vouloir bien nous suivre dans le petit cabinet du roi. Ce petit cabinet touchait à cette petite chambre à coucher où nous l’avons déjà entrevu. Dans l’appartement royal, ces deux pièces formaient comme un retrait intime où il n’admettait que ses amis les plus anciens, les plus éprouvés.

Henri IV s’y trouvait en tête à tête avec Sully et ceci se passait le lendemain matin de ce jour où le ministre avait reçu la visite de Pardaillan et, ensuite, des mains de Saêtta, le papier, écrit en italien, qui donnait les indications sur le trésor.

Sully avait d’abord essayé de faire accepter l’idée suggérée par Pardaillan, qui était, si on s’en souvient, de paraître céder au désir de la reine et de fixer une date ferme pour la cérémonie du couronnement. Mais le roi n’était pas homme à se contenter de vagues explications. Sully, acculé, dut se résigner à le mettre au courant de l’avertissement déguisé donné par Pardaillan.

Dès les premiers mots, Henri avait pâli et s’était laissé tomber dans le fauteuil. La peur de l’assassinat, nous l’avons dit, était son chancre rongeur. Lorsque le ministre eut terminé ses explications, il tapa avec colère sur ses deux cuisses, et se levant, il s’exclama :

– Pardieu ! mon ami, ils me tueront, c’est certain !… Je ne sortirai pas vivant de cette ville !

– Ils ne vous tueront pas, Sire, si vous suivez le conseil qui vous est donné.

– Et après ?… Quand j’aurai gagné jusqu’au printemps prochain, en serai-je plus avancé ?

– Eh ! Sire, je vous dirai comme M. de Pardaillan : vous aurez gagné près d’un an. C’est beaucoup, il me semble… D’ici là, et avec de l’argent, nous serons prêts pour la mise à exécution de votre grand projet[16] . Au printemps, Sire, vous entrez en campagne et vous échappez au poignard des assassins. Et comme l’issue de la campagne n’est pas douteuse, vous revenez vainqueur d’Allemagne, si grand, auréolé d’un tel prestige de gloire que nul n’osera plus rien tenter contre vous.

Henri IV, selon son habitude, s’était mis à arpenter le cabinet à grands pas. Et tout en écoutant son ministre, il réfléchissait. Il comprit qu’à la proposition qui lui était faite, il n’avait rien à perdre. Il était l’homme des décisions promptes :

– Eh bien, soit ! dit-il. Aussi bien, je ne vois pas d’autre moyen d’en sortir. Mais pour avancer mes projets de quelques mois, vous l’avez dit, il faut de l’argent. En trouverez-vous ?

– Je trouverai ce qu’il faudra, assura Sully, et même plus qu’il ne faudra. Votre Majesté veut-elle jeter un coup d’œil sur ce papier ?…

En disant ces mots, Sully tendait à Henri le papier que lui avait donné Saêtta. Henri IV était plus instruit que la plupart de ses gentilshommes. Il parlait couramment l’espagnol et l’italien. Il put donc lire le papier qu’on lui tendait sans être obligé de recourir à un traducteur, comme Sully avait été obligé de le faire.

– Qu’est-ce que ce trésor ? fit-il en rendant le papier, après l’avoir lu. Et en quoi ceci nous intéresse-t-il ?

– Ce trésor se monte à dix millions, Sire.

– Peste ! la somme est respectable !

Sully raconta en quelques mots ce qu’il savait de l’histoire du trésor de Fausta et il termina en disant :

– A défaut d’autres, ces dix millions nous seront d’un réel secours pour activer nos préparatifs militaires.

– Mais, fit observer le roi, ces millions ne nous appartiennent pas.

– Pardon, Sire, dit froidement Sully, depuis plus de vingt ans ces millions sont enfouis chez vous, sans que le propriétaire ait donné signe de vie. Ni vous ni vos prédécesseurs n’avez pris, que je sache, aucun engagement à ce sujet. Ce qui se trouve sur les terres du roi, appartient au roi. Nous avons des juristes pour le démontrer.

Henri IV, comme Sully, quoique pas de la même manière, était intéressé. Ce chiffre de dix millions, qui, ne l’oublions pas, avait une valeur beaucoup plus considérable que de nos jours, n’avait pas été sans l’impressionner. Il n’insista pas davantage.

Sully obtint donc licence d’agir comme il l’entendrait pour faire entrer dans les coffres du roi les millions de Jehan le Brave. Et comme, lorsqu’il avait pris une décision, le Béarnais aimait aller droit au but, il résolut de liquider à l’instant même l’affaire du sacre et fit appeler la reine.

– Madame, dit-il rondement, lorsque la reine, assez inquiète, se fut assise, vous m’avez fait demander un entretien. J’imagine que c’est pour me parler encore de la cérémonie de votre couronnement.

C’était vrai. Marie de Médicis, obéissant aux suggestions de Concini, avait fait demander l’entretien dont le roi parlait. Elle crut que le roi allait refuser, comme toujours. Elle le crut d’autant plus que Sully assistait à la conversation. Aussitôt, elle se fit agressive :

– En effet, Sire, je désire vous entretenir à ce sujet. Mais je vois qu’il en sera de cette fois-ci comme des précédentes. La reine ne peut rien obtenir du roi. Elle est moins bien partagée que…

Henri vit venir la scène conjugale et qu’elle allait lui jeter à la tête ses maîtresses. Il interrompit à propos :

– Eh bien, madame, vous vous trompez. Il me plaît d’accorder aujourd’hui ce que j’ai refusé jusqu’à ce jour.

– Quoi ! balbutia Marie de Médicis toute saisie, vous consentez ?

– Je viens de prendre avec mon cousin Sully, des décisions très graves. Il est possible – ce n’est pas sûr, remarquez bien – il est possible que j’entre en campagne au printemps prochain. Pendant l’absence du roi, vous serez régente du royaume, madame. Et j’ai réfléchi qu’il est nécessaire d’assurer votre autorité autant qu’il est en mon pouvoir. Malgré les grandes dépenses que nécessitera cette cérémonie, elle a une utilité qui prime tout. C’est pourquoi j’y consens et je fais mieux : d’ores et déjà j’en fixe la date au vingt septembre.

Marie de Médicis ignorait quelle était la véritable intention des Concini en la poussant à réclamer son couronnement. Chez elle, c’était la femme, plus que la souveraine, qui désirait cette fastueuse cérémonie où elle devait tenir le principal rôle. Ce fut la femme qui, laissant momentanément l’étiquette de côté, bondit sur le roi, lui prit les deux mains et s’écria, sincèrement émue, toute radieuse :

– Vous êtes bon, Henri !… Vous me faites bien heureuse !…

– Oui, ma mie, répliqua le roi avec une pointe de mélancolie, je suis bon… Peut-être le reconnaîtrez-vous tout à fait… quand je ne serai plus là.

Déjà la nature sèche, profondément égoïste, de Marie de Médicis reprenait le dessus.

– Puisque le roi paraît si bien disposé à mon égard, dit-elle, j’en profiterai pour lui faire une autre demande.

– Qu’est-ce ? fit Henri sur la réserve.

– Sire, j’ai besoin d’argent.

– Encore ? s’écria Henri d’un air maussade.

– Sire, c’est peu de chose. Vingt mille livres seulement !

– En vérité ! madame, railla le roi mécontent. Vous trouvez que vingt mille livres ce n’est rien ?… Eh ! jarnicoton ! pensez-vous que nous allons pressurer nos peuples à seules fins que vous puissiez engraisser ces affamés de Concini, à qui vous donnez tout votre argent ?… Car c’est dans leurs coffres que passent toutes les sommes que nous vous donnons, je le sais. C’est pour les enrichir que vous vous dépouillez et voulez nous dépouiller. Ventre-saint-gris ! madame, je suis bon, mais non point bête !

– Dieu merci, riposta la reine avec aigreur, vous n’êtes pas si ménager de vos deniers quand il s’agit de satisfaire les caprices de vos maîtresses !

– Je suis le maître, s’écria Henri en tapant du pied avec colère. Je fais ce que je veux !

– Soit, fit Marie en faisant une révérence ironique. Je dirai à Mme l’abbesse de Montmartre que la reine de France n’est pas assez riche pour rendre à sa maison et à Dieu le service qu’elle est venue implorer. Je lui dirai de s’adresser à Mme de Verneuil, à qui le roi, qui est le maître, ne refusera pas ce qu’il refuse à la reine.

Et furieuse, ayant oublié déjà la grande satisfaction que le roi venait de lui accorder, elle se dirigea vers la porte.

Mais à ces mots, « l’abbesse de Montmartre », le roi avait échangé un rapide coup d’œil avec Sully. Et ils s’étaient entendus.

– Un instant, madame ! s’écria Henri radouci. Je refuse les fonds que vous demandez s’ils doivent servir à vos insatiables Italiens. Mais s’il s’agit d’une œuvre pieuse et charitable, c’est une autre affaire. Je ne veux pas qu’il soit dit que des filles de Dieu ont fait en vain appel à la générosité de la reine. Expliquez-vous donc, je vous prie.

La reine comprit qu’elle allait avoir gain de cause. Peu lui importaient les restrictions quelque peu humiliantes du roi. L’essentiel, pour elle, était d’obtenir ce qu’elle voulait.

Elle retrouva donc incontinent son sourire et ne se doutant pas qu’Henri possédait un papier en tout pareil à celui que Léonora lui avait montré, elle se trahit sans le vouloir et le savoir.

– Sachez donc, Sire, que Mme de Montmartre vient d’apprendre que, sous la chapelle du Martyr, doit exister une cave où se dresse un autel de pierre, qui n’est autre que celui sur lequel saint Denis célébrait, dans les temps reculés, l’office divin. L’abbesse voudrait faire faire des fouilles, remettre au jour ce lieu vénéré, en faire pour les fidèles un lieu de pèlerinage, qui rendrait à son abbaye tout son prestige d’antan. Mais elle est pauvre et c’est pourquoi elle s’est adressée à la reine, sous la protection de laquelle elle est venue tout d’abord se placer. Les vingt mille livres que je demande sont destinées à ces travaux. C’est une œuvre pieuse, comme vous voyez, et qui ne manquera pas d’attirer sur la maison de France les bénédictions du Seigneur.

Henri consulta Sully du regard. Celui-ci s’approcha de lui et lui dit quelques paroles à voix basse. Marie de Médicis suivit l’aparté d’un œil inquiet. C’était Sully, en effet qui était le grand trésorier du roi. C’était lui qui remettait à la reine, comme aux maîtresses du souverain, les fonds qu’il leur allouait. C’était sur lui qu’il se déchargeait et grâce à lui qu’il pouvait paraître accorder des sommes que le ministre refusait impitoyablement.

Le Béarnais roublard avait trouvé ce stratagème pour mettre un frein à la rapacité des nombreuses maîtresses qu’il entretenait.

Marie de Médicis fut vite rassurée, car le roi, redevenu aimable, lui dit :

– A Dieu ne plaise, ma mie, que je vous empêche de participer à une œuvre aussi édifiante et qui ne peut, en effet, qu’attirer sur nous les bénédictions du ciel. M. de Sully vous remettra donc la somme que vous demandez. Seulement, j’y mets une petite condition.

– Laquelle, Sire ?

– Cette œuvre me paraît si vénérable que je veux faire plus et mieux que donner mon obole. Je me réserve de faire surveiller et, au besoin, diriger les travaux qui vont être entrepris. Dites-le, je vous prie, de ma part, à Mme de Montmartre.

Marie de Médicis ne pouvait soupçonner qu’Henri IV avait une arrière-pensée. Elle le crut de bonne foi. Trop heureuse d’en être quitte à si bon compte, elle se hâta de dire :

– Le roi est le maître ! Partout et toujours.

Elle sortit et courut porter la bonne nouvelle à Léonora et à Concini qui la poussaient.

Ni Concini ni sa femme ne se doutèrent qu’ils allaient se trouver aux prises avec le roi et Acquaviva et que ni l’un ni l’autre de ces redoutables compétiteurs ne les laisserait s’approprier le trésor convoité, le trésor qu’ils croyaient déjà tenir.

q

Chapitre 3

Ce même jour, à l’heure du dîner, Jehan le Brave avait emmené Carcagne, Escargasse et Gringaille au cabaret. Il voulait leur offrir un dîner qui, dans son esprit, était un dîner d’adieu.

Malgré les manières rudes qu’il affectait à leur égard, l’affection qu’il leur portait était réelle. Ce n’était pas sans un secret déchirement qu’il s’était résigné à se séparer d’eux.

Les trois ignoraient l’intention de leur chef. En conséquence, ils se livrèrent à la bombance et à la joie, sans contrainte et sans arrière-pensée. Jehan, pour ne pas les attrister, s’efforça de se montrer gai et insouciant.

Lorsque, le repas terminé, ils se trouvèrent dans la rue, les trois braves étaient fortement éméchés. Jehan, qui s’était montré plus sobre, avait tout son sang-froid. Avec une émotion qu’il ne parvint pas à maîtriser, il leur dit alors :

– Mes braves compagnons, nous ne pouvons plus vivre ensemble de notre vie d’autrefois. Il faut nous séparer. Tirez à droite, moi je vais à gauche… et que Dieu vous garde !

Et il voulut s’éloigner. Mais les trois, comme s’il n’avait rien dit, demandèrent :

– Les ordres, chef ?

Ils n’avaient pas compris. Cependant leur gaieté était tombée. Ils pressentaient que quelque chose de grave et de douloureux allait se décider. Jehan ne voulut pas les quitter sur un malentendu. Il dit avec douceur :

– Je n’ai plus d’ordres à vous donner. Je ne suis plus votre chef. Comprenez-vous ?… C’est fini entre nous. Il faut nous dire adieu et pour toujours.

Ils se regardèrent effarés. Ils étaient livides. Leur commencement d’ivresse était tombé d’un coup. Et brusquement, ils éclatèrent en accents douloureux :

– Alors, vous nous chassez ?

– Qu’est-ce que nous avons fait ?

– Que voulez-vous que nous fassions sans vous ?

– – Je ne vous chasse pas, reprit Jehan avec la même douceur. Je n’ai rien à vous reprocher… Mais il faut nous séparer quand même.

Maintenant, ils comprenaient. Après la douleur, ce fut l’indignation et, pour la première fois, la révolte :

– Pourquoi nous séparer ? Cornes de Dieu ! rugit Gringaille. Quand on condamne les gens, on leur dit au moins pourquoi !

– C’est vrai ! appuyèrent les deux autres, pourquoi ?

– Parce qu’avec le nouveau genre d’existence que j’ai résolu d’adopter, si vous restiez avec moi, vous risqueriez fort de crever de faim.

Ils se regardèrent, ébahis. De nouveau, ils ne comprenaient plus. L’un après l’autre, ils demandèrent :

– Pourquoi crèverions-nous de faim ?

– N’avons-nous pas toujours ceci ?

Ils frappaient sur la poignée de la rapière.

– Et ne trouverons-nous pas toujours de ceux-là ?

Il montrait un bourgeois et faisait le geste de dévaliser.

– Justement, dit vivement Jehan, c’est ceci que je ne veux plus faire. Ceci s’appelle : voler.

– Voler !…

L’exclamation jaillit des trois bouches en même temps. Maintenant l’inquiétude se lisait sur leurs visages et ils avaient des airs de dire : « Il est malade ! »

Et Jehan qui les comprit, s’écria avec violence :

– Oui, vous ne comprenez pas !… Comme vous, j’ai longtemps cru qu’il était juste et légitime de prélever sur le riche la part du pauvre. Je sais que j’ai été un voleur !… oui, un voleur, moi !… Et je sens le rouge de la honte me monter au front à cette pensée… et, plutôt que de recommencer, j’aimerais mieux me couper le poignet et le jeter aux chiens !…

C’était sérieux, hélas ! Ils le comprirent cette fois. Et ils s’effarèrent. Ce diable d’homme avait toujours des idées bizarres, auxquelles ils ne comprenaient rien.

Ils se consultèrent du coin de l’œil. Ils se virent d’accord. Puisque c’était son idée, ils feraient ce qu’il voudrait. Ils se feraient honnêtes, ils se changeraient en petits saints, ils claqueraient du bec avec lui. Enfin, il commandait : ils obéiraient. C’était très simple. Et ils le dirent simplement.

Jehan fut touché de leur insistance et de leur soumission. Mais il se faisait un scrupule de leur imposer sa misère.

Sans lui, les pauvres diables, dénués de scrupules, se tireraient toujours d’affaire. Il le leur fit remarquer loyalement.

– Bon ! dit Gringaille avec insouciance, mourir de ceci ou de cela, il faut y passer quand même !…

Et avec une gravité soudaine :

– Quant à moi, si vous persistez à nous chasser, je vous donne ma parole que je vais de ce pas me jeter du haut du Pont-Neuf, la tête la première.

– Et moi, de même ! firent les deux autres d’une même voix. Jehan s’était déclaré vaincu.

Il avait été convenu qu’ils continueraient comme par le passé à venir prendre ses ordres tous les jours. Ils étaient à lui corps et âme, plus que jamais. Et en attendant qu’il eût fait fortune – ce qui ne pouvait tarder – ils assureraient eux-mêmes leur pitance. Honnêtement, bien entendu. C’était juré.

D’ailleurs, pour l’instant, ils étaient riches des libéralités de Concini. Bien nippés, bien équipés, un logis confortable, de l’or et des bijoux en poche. C’était plus qu’il n’en fallait pour attendre la fortune.

Jehan ne se séparait d’eux que parce qu’il lui était impossible de les entretenir. Rassuré sur leur sort, il s’en alla bien tranquille, content, au fond, qu’il n’y eût rien de changé, bien résolu à les prendre à sa charge dès qu’il le pourrait.

Escargasse, Gringaille et Carcagne demeurèrent dans la rue, le regardant s’éloigner d’un œil mélancolique. Quand ils ne le virent plus, ils se regardèrent avec des mines graves. C’est que la situation leur paraissait telle. D’un commun accord, ils se dirigèrent vers leur logis ; ils éprouvaient le besoin de se concerter.

En route, ils réfléchirent que la discussion donne soif. Ils achetèrent une petite cruche qui ne contenait guère plus de six pintes de certain petit clairet des environs de Paris. C’était un vin qui avait un petit goût de pierre à fusil et vous râpait la langue, pour lequel ils avaient un faible prononcé. La petite quantité de liquide qu’ils emportaient prouvait bien qu’ils étaient résolus à discuter sérieusement.

L’un d’eux fit remarquer, très judicieusement, que boire sans manger est souverainement mauvais pour l’estomac. Les autres furent de cet avis. En conséquence, ils complétèrent leurs emplettes. Carcagne prit une oie qui lui parut agréablement juteuse. Escargasse jeta son dévolu sur certain quartier de porc piqué d’ail, de mine fort appétissante. Gringaille s’empara d’un joli jambonneau auquel il adjoignit un saucisson convenablement fumé.

Ils s’aperçurent alors que, pour un en-cas, c’était un peu trop. Pour un souper, au contraire, c’était un peu maigre. Ils n’hésitèrent pas : ils ajoutèrent un respectable pâté de bécasse, plus quelques tranches de venaison. Bien entendu, ils n’oublièrent pas une demi-douzaine de chapelets de pain tendre, bien croustillant et doré.

Pour compléter le tout, ils ajoutèrent trois flacons de vouvray, le vin préféré de messire Jehan. Naturellement, pour accompagner dignement le vouvray, il fallut ajouter un petit flan, plus quelques menues pâtisseries sans conséquence.

Chargés comme des baudets, ils se hâtèrent vers leur logis. Ils habitaient rue du Bout-du-Monde. Cette rue touchait aux remparts et allait depuis la porte Montmartre, jusqu’à la rue Montorgueil. Comme de juste, ils logeaient sous les combles.

Ce logis, qu’ils disaient des plus confortables, était un misérable taudis. Le mobilier se composait d’un grand coffre qu’ils laissaient au milieu de la pièce parce qu’ainsi il leur servait de table. Il y avait un banc en bois de pin et deux escabeaux dont l’un était amputé d’une jambe.

Dans un coin, trois paillasses étaient posées côte à côte, à terre. Elles étaient munies de couvertures, mais les draps brillaient par leur absence. Il y avait une grande cheminée. Elle était bien étonnée quand, par hasard, on y faisait du feu.

Enfin, et ceci c’était la merveille, il y avait deux lucarnes qui donnaient sur les derrières. Ce qui fait que, du haut de leur perchoir, ils découvraient des vergers, les remparts gazonnés et les fossés, le long desquels s’étendaient des jardins, des guinguettes, des jeux. Un peu plus loin, ils voyaient la Villeneuve-sur-Gravois[17] , dont une partie (celle qui avoisinait la porte Saint-Denis) était alors couverte des ruines occasionnées par l’artillerie du roi, lorsqu’il assiégeait sa bonne ville. Puis des marais, des vergers, des champs, des moulins, dont les ailes tournaient joyeusement. La campagne enfin, et la campagne présentement fleurie et embaumée. Tout un merveilleux panorama des environs du Paris d’alors dont, si fruste que fût leur nature, ils ne pouvaient pas ne pas sentir la beauté.

Chez eux, ils étalèrent leurs provisions sur le coffre-table. Il n’y avait guère plus de deux heures qu’ils avaient dîné. Mais ils venaient de subir une des plus rudes émotions de leur vie. Et on sait que les émotions ont le don de creuser. Il leur semblait que leur estomac était creusé à un tel point que jamais ils ne parviendraient à combler le trou. Ils s’installèrent et attaquèrent les victuailles, comme s’ils eussent été à jeun depuis la veille. En même temps, ils tinrent conseil.

De leurs observations réunies, ils tirèrent cette conclusion que Jehan devait être bien malade. Carcagne, qui avait failli se faire moine et qui avait de l’instruction, alla même jusqu’à dire qu’il le croyait possédé de quelque méchant démon qui s’acharnait à le persécuter. A son avis, quelques bonnes messes, dites à propos, suffiraient à expulser le démon. Ceci leur parut tellement évident, à tous trois, que, séance tenante, ils prélevèrent les fonds nécessaires aux messes.

– Et quant à nous, n’avons-nous pas toujours été d’honnêtes garçons, tripes du pape ?

– A preuve : quelqu’un s’est-il jamais avisé de dire devant nous que nous étions des voleurs ?… Non, n’est-ce pas ?… Alors ?…

– Oui, mais, c’est son idée… Alors !…

Il est à noter que la pensée ne leur vint pas de se dérober aux exigences de leur chef et de continuer leur genre d’existence habituel. Ils avaient promis. Ils se fussent crus déshonorés en manquant à leur parole. C’est très sincèrement qu’ils dressaient des plans pour devenir honnêtes, puisque Jehan le voulait ainsi.

Ceci les amena tout naturellement à faire le compte de leur fortune. Ils trouvèrent qu’ils possédaient environ quatre cents livres. Somme considérable.

Ce n’était pas tout. Ils avaient des bijoux qu’ils avaient soutirés à Concini. Ils allèrent les vendre. Ils en tirèrent la somme de deux mille huit cents livres qui, jointes aux quatre cents, faisaient trois mille deux cents livres. De quoi vivre largement toute une année. Mais…

Gringaille avait une sœur : Perrette la Jolie, dont nous lui avons entendu parler. Perrette allait maintenant sur ses dix-sept ans. Elle méritait grandement son surnom, car elle était en effet idéalement jolie. Fille d’une ribaude et d’un truand, élevée Dieu sait comme, cette étrange fille ne s’était-elle pas avisée de demeurer honnête et de vivre péniblement de son travail ?

Frêle et délicate, elle s’était astreinte au dur labeur de lavandière. Avec un courage rare, une volonté extraordinaire, elle s’était gardée chaste, pure de toute souillure, sage, comme ne l’étaient pas bien des filles de bonne bourgeoisie. On ne lui connaissait même pas d’amoureux.

Elle en avait un cependant : c’était Carcagne, qui était profondément et sincèrement épris de la jeune fille. Carcagne était un truand, un mauvais garçon, un spadassin, un bravo, un bandit, enfin. Que pensez-vous que fit ce bandit amoureux ? Il s’en alla trouver Gringaille, lequel, à tout prendre, était le chef de famille et bonnement, honnêtement, il lui demanda la main de sa sœur. Nous vous avions bien dit que Carcagne était un simple. Vous voyez bien que nous n’avions pas menti.

Gringaille transmit la demande de son ami en l’appuyant de toute son autorité. A sa grande stupeur et au grand désespoir de Carcagne. Perrette avait catégoriquement refusé le parti qui se présentait. Elle ne se sentait aucun goût pour le mariage, dit-elle. Sans se décourager, Gringaille était revenu à la charge avec acharnement. De guerre lasse, Perrette avait fini par dire qu’elle verrait plus tard, dans quelques années.

Force avait été à l’amoureux de se contenter de cette vague promesse. Dans son for intérieur, tant les amoureux sont tenaces, il se considérait comme le fiancé de la jeune fille. Il s’avançait peut-être beaucoup.

D’ailleurs, si réel et si profond que fût cet amour, il n’empêchait nullement Carcagne de bien boire, bien manger, bien dormir, de mener en somme une existence assez dissolue. Il pensait qu’il serait temps de se ranger et d’être fidèle quand il serait uni en justes et légitimes noces. Avait-il tort ou raison ? Ceci n’est pas notre affaire.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’ils se virent à la tête d’une petite fortune, Carcagne se souvint à propos que Perrette était trop faible et délicate pour continuer son métier de lavandière. Son rêve était de posséder mille livres avec quoi elle s’établirait, prendrait quelques ouvrières et se réserverait le lissage de la fine lingerie des nobles dames. C’était là un travail plus délicat, plus en rapport avec ses forces physiques et auquel elle excellait.

Carcagne se souvint de tout cela. Il le rappela à Gringaille et proposa bravement de donner à eux deux, douze cents livres à la jeune fille, avec quoi elle pourrait réaliser son rêve. L’idée parut admirable à Gringaille, qui l’accepta sans hésiter.

L’argent fut aussitôt divisé en trois parts. C’était leur manie, innocente au bout du compte. Escargasse les vit prélever chacun six cents livres sur leur part et déposer le reste dans le coffre. Comme ils avaient les mines réjouies de gens qui se disposent à faire une bonne farce, il s’informa. On lui dit naïvement de quoi il retournait. Il arriva qu’Escargasse se fâcha tout rouge et prétendit contribuer pour sa quote-part au bonheur de Perrette. Et il allongea, lui aussi, ses six cents livres. C’étaient trois chenapans qui ne valaient pas la corde qui, un jour ou l’autre, les hisserait au haut de quelque maîtresse branche d’où ils se balanceraient pareils à des fruits monstrueux.

De ce fait, Perrette la Jolie eut dix-huit cents livres, au lieu de mille qu’elle ambitionnait, pour s’établir. Gringaille alla les lui porter sur-le-champ. Car cette fille étrange et fière n’eût pas accepté d’un autre que de son frère.

De ce fait aussi, les trois sacripants n’eurent plus que quatorze cents livres. Mais bah ! c’était de quoi vivre tranquille six bons mois.

q

Chapitre 4

Les quatorze cents livres durèrent quinze jours. Pas plus.

Est-ce à dire que les trois gaillards s’amusèrent à jeter leurs écus dans la Seine ?… Ou qu’ils firent des emplettes considérables ?… Ou qu’ils se livrèrent enfin à des orgies sans, nom ? Point. Ils ne firent aucune acquisition et ils vécurent assez raisonnablement. Au train qu’ils avaient adopté, ils auraient pu faire durer leur magot deux ou trois mois. Ce qui, en somme, eût été assez gentil.

Mais ils s’avisèrent de jouer dans les cabarets qu’ils fréquentaient. Et comme, maintenant qu’ils étaient devenus honnêtes, ils se figuraient naïvement que tout ce qu’il y avait de larrons dans Paris s’étaient convertis comme eux, ils ne songèrent pas à se méfier.

Un soir – soir de guigne noire – ils tombèrent sur un trio de maîtres pipeurs. Les choses ne traînèrent pas. En moins d’une heure, ils perdirent jusqu’à leur dernière maille. Il leur fallut fuir, courbant l’échine sous la raclée de coups de triques de l’hôtelier furieux de voir la dépense non réglée. Car les trois fripons s’étaient défilés à la douce emportant leur butin.

La catastrophe était terrible. Autrefois, une soirée passée à l’affût, au coin d’une rue, eût à peu près réparé le dommage. Mais aujourd’hui qu’ils étaient honnêtes, c’était la misère noire, les jours de famine et d’expédients prévus par leur chef.

Ils vendirent les armes et les costumes magnifiques payés par Concini. Ils ne gardèrent que leur bonne rapière et le costume qu’ils avaient sur le dos. Heureusement, ces vêtements étaient en excellent drap, presque neufs, et ils étaient ainsi encore présentables.

Ménagés avec une économie sordide, quoique un peu tardive, les quelques écus qu’ils tirèrent de cette vente durèrent une semaine. Jehan, qui les vit toujours très propres, insouciants à leur habitude, ne soupçonna pas leur détresse. Ils se gardèrent bien de l’avouer.

Au moment où nous les retrouvons, il était quatre heures de l’après-midi. On était aux premiers jours de juin. Le temps était radieux et le soleil versait à flots son éclatante lumière. C’était un de ces étincelants après-midi où tout respire la joie de vivre.

Ce jour-là, Gringaille, Escargasse et Carcagne avaient serré leur ceinture d’un cran. Déjeuner peu substantiel, on en conviendra. Et ils allaient, par les rues de la grand’ville, le nez au vent, l’œil au guet, à l’affût de l’occasion propice qui leur permettrait de dîner autrement que d’un nouveau cran à la ceinture.

Mélancoliques, mais non résignés, ils erraient sans but précis. Ils comptaient sur le hasard qui, jusque-là, ne se montrait guère favorable. Ils étaient parvenus au carrefour du Trahoir. Machinalement, ils s’engagèrent dans la rue de l’Arbre-Sec, se dirigeant vers la rivière.

Tout à coup, Carcagne s’administra sur le crâne un coup de poing à assommer un bœuf, et il beugla :

– J’ai trouvé !

– Quoi ? firent les autres, palpitants.

– Le moyen de dîner sans avoir rien à débourser et peut-être… qui sait ?… la pitance assurée pendant quelque temps. Vite, compères, la voici, entrez dans le cul-de-sac et n’en bougez pas jusqu’à ce que je vous appelle.

Ceci se passait devant la maison de dame Colline Colle. En la reconnaissant à travers les vitraux de sa fenêtre, Carcagne venait brusquement de se rappeler les avances qu’elle lui avait faites.

La matrone, depuis l’enlèvement de Bertille, passait la majeure partie de son temps à cette fenêtre. Elle était extraordinairement tenace et n’avait pas renoncé à son idée de tirer profit de cet enlèvement.

Elle avait cherché La Varenne. Mais le confident du roi se cachait chez lui. Il ne pouvait se résigner à montrer son visage avec sa balafre qui ressemblait par trop à un coup de cravache. Colline Colle n’avait pu le rencontrer. Elle avait concentré ses espoirs sur Carcagne.

Mais le bon jeune homme, comme elle disait, ne paraissait pas se décider à venir la voir, comme elle l’en avait prié. Et voici que, au moment où elle commençait à désespérer, elle l’apercevait, arrêté devant sa maison. Elle n’avait pas hésité à ouvrir sa fenêtre et l’avait appelé sans vergogne. C’est ce qui avait fait dire à Carcagne : « la voici ! »

Gringaille et Escargasse avaient reconnu la vieille, eux aussi. Ils avaient compris la pensée de Carcagne et l’espoir avait pénétré en eux. Ils étaient allés se poster sous l’œil-de-bœuf de l’impasse, bien résolus à n’en pas bouger tant que Carcagne ne leur ferait pas signe.

Colline Colle ouvrit la porte juste comme Carcagne montait majestueusement les marches du perron. Il pénétra dans le sanctuaire – nous entendons la cuisine, qui servait de salle à manger. Lorsqu’ils se trouvèrent, seuls, face à face, la matrone crut devoir prendre un air confus et baissa pudiquement les yeux. Carcagne comprit qu’il lui fallait dire quelque chose de galant, qui lui conquît d’emblée les bonnes grâces de la femme. Il trouva ceci :

– Belle dame, depuis que je vous ai vue, je me suis aperçu que j’avais oublié mon cœur ici. Je ne viens pas vous le réclamer. Si vous l’avez trouvé, gardez-le… Mais, pour Dieu, donnez-moi le vôtre en échange, ou je meurs… Voyez, je dépéris, je me dessèche, je me consume !…

Ayant dit, il retroussa sa moustache d’un air conquérant, trouvant le compliment assez bien troussé et la déclaration décisive.

Le plus fort, c’est que Colline Colle, peu habituée à un si beau langage, baya d’admiration. Elle laissa tomber sur cet amoureux qui s’exprimait si bien un regard attendri qui se chargea de compassion en le regardant de plus près.

Il est de fait que Carcagne, à jeun depuis la veille, avait un petit air dolent des plus intéressants. De plus, il était dévoré d’inquiétude au sujet de sa tentative désespérée. Toucher le cœur de la vieille mégère n’était rien… si elle n’ouvrait le garde-manger. Cette inquiétude se lisait sur son visage. Colline Colle la prit pour l’angoisse de l’amoureux qui attend que son sort soit fixé. Elle en fut touchée.

Mais elle n’était pas femme à perdre la tête pour si peu. Elle fit remarquer :

– Eh ! sainte Vierge ! pourquoi avez-vous tant attendu, pauvre jeune homme ?… Puisque je vous avais invité à venir me voir !

Elle minaudait en parlant. Mais elle fixait sur lui ses petits yeux perçants. En tout cas, la réflexion était juste. Elle faillit désarçonner Carcagne, qui ne l’avait pas prévue. L’imminence du péril lui donna de l’esprit d’à-propos.

– Hélas ! belle dame, fit-il en poussant force soupirs, je suis au service d’un puissant prince et j’ai dû suivre mon seigneur, qui a jugé à propos de s’absenter. Ah ! j’ai bien maudit l’affreux contretemps et j’ai bien souffert, allez !

L’explication était des plus plausibles ; elle satisfit la matrone. Elle la satisfit d’autant plus qu’elle lui apprenait que le ravisseur avait titre de prince. C’était le commencement des renseignements qu’elle espérait arracher de son prétendu amoureux. Elle fut contente et son attitude s’en ressentit :

– Pauvre jeune homme ! dit-elle d’un air apitoyé.

Elle lui prit la main, qu’elle serra tendrement comme pour dire : « Vos tourments vont finir ! » et baissant les yeux d’un air embarrassé :

– Je m’appelle Brigitte… Et vous ?…

– Moi, je m’appelle Carcagne. O Brigitte ! reine de mon cœur, je m’attache à vous jusqu’à la mort ! Je sens que je ne peux vivre sans vous ! Je sens… que nous sommes créés l’un pour l’autre. Je sens… pardieu ! c’est une odeur de soupe au lard… c’est-à-dire, non… je veux dire que je sens une… je sens que… je sens…

Le pauvre Carcagne, troublé par le parfum de la soupe qui mijotait sur le feu, sentait qu’il pataugeait lamentablement. Pour se tirer d’embarras, il employa un moyen héroïque : il empoigna Colline Colle, la souleva comme une plume, la serra sur son cœur à l’étouffer et plaqua sur sa peau sèche des baisers retentissants.

Après quoi il la reposa délicatement sur ses pieds, conscient de s’être tiré à son honneur du mauvais pas dans lequel il s’était sottement fourré en voulant éblouir par des phrases ronflantes, quand les gestes sont si faciles et si éloquents.

Colline Colle, qu’il avait à moitié étouffée, soufflait péniblement, se remettait peu à peu. Elle n’était pas fâchée. Bien au contraire. Elle était émerveillée de la force et de la vigueur de cet amoureux intrépide. Et elle eut la franchise de le dire :

– Jésus ! Seigneur ! Quelle force !… Quelle ardeur !… Se peut-il que vous m’aimiez à ce point ?… Mais c’est une vraie bénédiction !

Voyez comme vont les choses : pour une pauvre petite fois qu’elle se montrait franche, elle n’eut pas de chance. Carcagne crut qu’il avait triomphé sur toute la ligne. Il se crut le maître de la situation et il déclara avec désinvolture :

– C’est dit ! je m’installe ici ! Je ne vous quitte plus, O Brigitte ! Je sens que je suis né pour mener une existence de bon bourgeois paisible.

– Ouais ? songea la vieille, il va vite, le bon jeune homme ! S’imagine-t-il, par hasard, que je vais l’entretenir ?… Voire ! que je tienne les renseignements dont j’ai besoin et puis je lui montrerai comment je sais me débarrasser des galants trop encombrants.

Mais, comme elle ne protesta pas, comme elle continua de sourire tendrement, Carcagne, avec sa logique spéciale, en inféra qu’elle consentait. Il jeta cyniquement le masque et s’écria rondement :

– N’est-ce pas bientôt l’heure du dîner, Brigitte ? Mon estomac me dit que l’heure a sonné depuis longtemps.

Cependant, malgré son impudence et les airs détachés qu’il affectait, il n’était pas très rassuré : Colline Colle avait l’air de se faire tirer l’oreille.

Elle réfléchissait, voilà tout. Elle était avare, mais elle n’était pas sotte. Et elle avait été commerçante. La dépense d’un dîner la faisait renâcler. Mais elle se dit que rien ne vaut un bon dîner convenablement arrosé, pour délier une langue. Or, elle voulait faire parler ce naïf garçon. Le profit qu’elle lui arracherait valait bien qu’elle risquât les quelques sous d’un repas. Sa décision fut vite prise, et à Carcagne, qui attendait anxieusement :

– Mais, monsieur Carcagne, dit-elle, je ne soupe pas avant six heures ! Et il n’en est pas encore cinq.

– Vous vous trompez, ô Brigitte, assura Carcagne soulagé, je suis sûr que vous vous trompez. Mon estomac me dit qu’il est au moins neuf heures du soir.

Et comme elle paraissait surprise et quelque peu inquiète, il eut recours à la tactique qui lui avait déjà réussi : il la prit par la taille, plaqua un baiser dans son cou et roucoula :

– Ah ! mon cœur ! vous venez de me donner la plus grande joie de ma vie. Et les émotions creusent, voyez-vous.

– Voulez-vous bien finir, mauvais sujet !

– Et puis, vous ne savez pas que depuis que je vous ai vue, je ne bois plus, je ne mange plus, je ne dors plus !… Alors, je subis le coup de la réaction… Brigitte, si vous ne me donnez à manger de suite, je tombe d’inanition, je m’évanouis, je meurs à vos pieds… avant d’avoir cueilli votre baiser.

La matrone s’efforçait de rougir. Au fond, elle était plus ébahie que flattée de cette ardeur qu’on lui témoignait. Mais elle n’avait garde de le laisser voir.

– Allons, fit-elle, je ne veux pas votre mort et… je vais vous préparer à manger à l’instant.

Ayant bravement accepté le risque, elle s’activa d’assez bonne grâce. Elle ranima le feu et descendit à la cave.

A peine avait-elle tourné les talons que Carcagne bondit sur l’escabeau placé sous l’œil-de-bœuf. Il passa la tête dehors et laissa tomber quelques paroles joyeusement accueillies par Gringaille et Escargasse, qui attendaient patiemment, mais non sans inquiétude.

Ceci fait, il descendit vivement de son escabeau et, pour se donner une contenance, il se mit à marcher de la fenêtre à la porte de la chambre, grande ouverte. Et il s’arrêta machinalement sur le seuil.

Les rayons obliques du soleil tombaient sur un meuble placé précisément à côté de lui. Un objet miroitant et brillant comme de l’argent attira invinciblement son regard. Cet objet était placé dans un tiroir entrouvert.

Ce fut plus fort que lui. Carcagne oublia son honnêteté trop récente. Il fut fasciné, ébloui par l’éclat de cet objet mystérieux. Ses bonnes résolutions sombrèrent piteusement dès la première occasion.

Les yeux fixés sur la porte par où il craignait de voir reparaître Brigitte courroucée, il allongea une griffe experte, explora vivement le tiroir et rafla l’objet sans le regarder. Il lui sembla que ce devait être un étui. En argent assurément : il brillait tant. Plein d’or, peut-être, qui sait ? Il l’agita doucement. Précisément, il sentit ballotter un corps à l’intérieur. Le cœur battant, il fourra vivement l’étui dans sa poche et s’éloigna précipitamment de la chambre.

Alors, la honte au front, il eut conscience de son crime et qu’il venait de se déshonorer en manquant à sa parole. Soyons juste : son premier mouvement fut de remettre l’objet où il l’avait pris. Il fit même un pas vers la chambre, à cette intention. Trop tard. Colline Colle reparaissait à ce moment. L’émotion lui donna une quinte de toux qui fit trembler les casseroles.

Comme si cette toux avait été un signal, au même instant on frappa rudement à la porte. Colline Colle sursauta et regarda Carcagne avec une mine inquiète. Celui-ci se campa et retroussa sa moustache d’un air qui signifiait : « Je suis là ! Ne craignez rien. » Et Colline Colle sourit, rassurée :

Les coups redoublèrent. En même temps, une voix cria :

– Ohé ! Carcagne ! Hé bé ! Es-tu mort ou vivant ?… Si tu es mort, dis-le, cornes du diable ! nous ne laisserons pas refroidir le dîner qui nous attend.

– Brigitte, s’écria joyeusement Carcagne, ce sont des amis ! Ouvrez, ma chère.

Mais Brigitte allongeait le nez. La visite, apparemment, n’était pas de son goût. Puis, décidément, le bon jeune homme en prenait trop à son aise :

« Quoi ! il est là depuis un quart d’heure à peine. Il s’installe. Il me tourne et retourne. Il parle en maître. Il faut, pour lui, que j’avance l’heure de mon souper. Et, pour comble, voilà déjà ses amis qui veulent envahir mon domicile ! Ouais ! que signifie ceci ? Ah ! quand j’aurai mes renseignements, je ne traînerai pas à le jeter dehors… Il me compromettrait avec ses allures… Sans compter que je lui vois des dents capables de croquer, en un rien de temps, mes pauvres économies si péniblement amassées ! »

Carcagne, voyant qu’elle ne bougeait pas plus qu’une souche, se précipita lui-même. La clé était sur la serrure. Il ouvrit, tira les verrous et fit entrer ses amis, sans paraître se soucier le moins du monde des airs pincés de la matrone et des coups d’œil furieux qu’elle lui jetait.

C’est ainsi que, malgré elle, Gringaille et Escargasse firent une entrée qui n’avait rien de triomphal, malgré leur outrecuidante assurance. Carcagne, en parfait gentilhomme, fit les présentations en règle. L’accueil de Colline Colle fut glacial et eût démonté tout autre que les deux malheureux affamés. Mais les deux pauvres hères, qui entrevoyaient l’aubaine d’une franche lippée, ne voulurent rien voir, rien entendre. Ils multiplièrent les sourires et les révérences, et Escargasse déclara avec désinvolture :

– Excusez-nous, madame, si nous troublons votre galant tête-à-tête. Mais notre ami Carcagne me paraît oublier que nous eûmes l’honneur de l’inviter à souper.

– Et pardieu ! nous avons même commandé, expressément à son intention, un succulent repas à l’auberge du Grand-Passe-Partout, qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, la première auberge de Paris, renchérit Gringaille.

Colline Colle regarda Carcagne avec inquiétude : est-ce qu’il allait la laisser pour les suivre ? Allait-elle échouer si près du but ? Non ! Carcagne disait :

– Ah ! messieurs, vous m’excuserez, mais je ne puis aujourd’hui. Et il jetait sur la vieille un coup d’œil égrillard. La joie qu’elle éprouva de voir qu’il restait lui fit oublier de faire semblant de rougir. Gringaille et Escargasse se redressèrent avec des airs outragés.

– Mais, continua Carcagne, négligemment, il y a moyen de s’arranger. Je ne puis aller avec vous, mais vous pouvez rester avec nous… Partagez notre modeste repas. Je suis sûr que madame se tiendra pour honorée de vous avoir à sa table.

La stupeur et l’indignation laissèrent Colline Colle sans parole. Mais sa physionomie irritée, les yeux étincelants qu’elle dardait sur les trois malheureux qui attendaient sa décision dans des transes mortelles, toute son attitude enfin, était une protestation terriblement éloquente.

Gringaille et Escargasse feignirent de ne pas remarquer cette attitude, et de prendre son silence pour un acquiescement. Leurs trognes se firent souriantes et avec des mines comme ils en voyaient faire aux gentilshommes :

– Par ma foi, la proposition est des plus galantes.

– Nous n’aurions garde de la refuser !

Mais la vieille avare se révolta devant ce surcroît de dépense. Elle éclata sur son ton le plus revêche :

– Ouais ! prenez-vous ma maison pour un cabaret ? Pensez-vous que j’aie les moyens d’héberger gratuitement tous les mauvais drôles à qui il chantera d’envahir mon logis ?…

Elle aurait tenu d’autres propos aussi peu amènes si Carcagne l’avait laissée faire. Mais Carcagne risqua bravement le grand coup et, prenant un air de dignité outragée :

– Fi donc ! madame, s’écria-t-il. Est-ce ainsi que vous appréciez l’honneur qui vous est fait ?… Messieurs, partons, je vous prie. Je me suis trompé sur le compte de madame… Je lui croyais un cœur noble et généreux. Je vois que c’est une petite bourgeoise rapace et avaricieuse. Partons !…

Colline Colle faillit s’évanouir. Quoi ! il s’en allait ?… Mais c’était sa ruine, alors !… Sa superbe spéculation s’en allait à vau-l’eau parce qu’elle rechignait à un supplément de dépense. Valait-il pas mieux se résigner ? Accepter l’inévitable ? Oui, cent fois oui.

– Messieurs, messieurs, se hâta-t-elle d’implorer, vous ne m’avez pas comprise. J’ai voulu dire que ma maison n’étant pas un cabaret, vous n’y trouveriez pas l’abondance et le confort dignes de galants cavaliers tels que vous, et auxquels vous êtes certainement accoutumés.

Le plus étonné de sa victoire fut certes Carcagne lui-même. Il n’aurait jamais cru qu’il avait produit une si vive impression sur cette femme. La preuve était là, cependant. Les trois respirèrent, délivrés de leur appréhension et ils échangèrent un coup d’œil triomphant : l’affaire était dans le sac. Non sans peine toutefois. Ils n’abusèrent pas de leur triomphe.

– Nous ne sommes pas exigeants, dit l’un.

– La moindre des choses nous suffit, appuya l’autre.

– Sans compter l’honneur et le plaisir de souper en aussi agréable compagnie, dit galamment Carcagne, avec une œillade assassine.

Ces assurances tranquillisèrent un peu l’avare.

Enfin, le malheureux dîner, si péniblement obtenu, fut prêt. Il se composait de la soupe dont le parfum avait fait bafouiller Carcagne affamé, d’un plat de lentilles et d’un restant de porc rôti que Brigitte, en soupirant, se résigna à aller chercher à la cave. Repas peu copieux. A peine eût-il suffi à tromper la faim d’un des trois convives. Colline Colle avait cru faire grandement les choses en montant deux bouteilles de vin. Un dé de vin à chacun autant dire.

Les trois se regardèrent d’un air consterné. Mais Carcagne ne doutait plus de rien et maintenant il savait la manière de dompter la mégère : il n’y avait qu’à montrer les dents. D’autorité, il s’empara des clés, descendit à la cave et en remonta chargé de six bouteilles, de douze œufs et d’un jambon. Colline Colle faillit s’étrangler de désespoir. Mais elle n’osa pas protester. Encouragé par ce succès, Carcagne fouilla effrontément les placards et découvrit plusieurs pots de confiture et une bouteille de populo, à peine entamée.

Brigitte souriait. Mais elle souriait jaune et elle avait envie de s’arracher les cheveux. Le pis est qu’elle dut confectionner l’omelette. Ah ! comme elle l’eût volontiers saupoudrée de poison… si elle n’avait voulu au moins en prendre sa part. Quoi qu’il en soit, ainsi renforcé, le repas pouvait apaiser la faim des trois braves. C’est la seule chose qui leur importait.

Les provisions épuisées jusqu’aux miettes, les plats proprement torchés, à peu près satisfaits, ils passèrent sur le devant qui était comme le salon de la vieille. Ils n’oublièrent pas d’emporter la bouteille de populo avec l’intention manifeste de la vider jusqu’à sa dernière goutte. Et dans l’engourdissement béat de la digestion, ils se disaient, dans leur langage de convention, qu’à tout prendre, la maison était moins mauvaise qu’ils n’avaient cru et que, bien dressée, la vieille pourvoirait à leurs besoins, jusqu’au jour où Jehan aurait fait fortune. Ils ne doutaient pas, en tout cas, qu’ils n’eussent trouvé la pitance assurée pendant plusieurs jours, au moins.

Il va sans dire que Colline Colle n’aspirait qu’à les jeter dehors au plus tôt. Elle était dans une rage froide terrible et ne se contraignait que par un puissant effort de volonté. Aussi, les voyant gais et animés, elle risqua la question qui lui brûlait les lèvres :

– Vous disiez, monsieur Carcagne, que vous étiez au service d’un puissant prince. Comment s’appelle-t-il donc ?

Et, palpitante, elle attendit la réponse. Carcagne ouvrait déjà la bouche. Il sentit qu’on lui écrasait le pied. Il comprit et se tut.

– C’est le prince Florentini, dit vivement Gringaille.

– Le propre cousin de la reine Marie de Médicis, renchérit Escargasse.

Une lueur s’alluma dans l’œil de la mégère. Un large sourire fendit sa bouche jusqu’aux oreilles. Son nez se tortilla frénétiquement. Enfin ! elle avait le nom du ravisseur. Ce nom, elle le vendrait très cher au confident du roi. Au roi lui-même peut-être. Qui sait s’il ne reviendrait pas ? Maintenant elle ne regrettait plus que les sacripants lui eussent dévoré ses provisions de quinze jours.

– Et vous dites qu’il s’est absenté ces jours-ci ? fit-elle d’un air indifférent.

– C’est-à-dire qu’il est retourné à Florence, son pays, et qu’il ne reviendra plus.

Cette révélation fut comme un coup de trique sur le crâne de la matrone.

– Mais, balbutia-t-elle, et la jeune fille, mon ancienne locataire, qu’en a-t-il fait ?

Et elle attendit la réponse, haletante d’angoisse. Par le ravisseur elle eût pu faire retrouver la jeune fille. Mais puisque le ravisseur était retourné dans son pays, il fallait bien retrouver la jeune fille elle-même.

– Comment, vous ne savez pas ?… La jeune fille est en sûreté, sous la protection du roi… Il paraît qu’elle est d’une naissance illustre… proche parente de notre sire, dit-on, expliqua Gringaille.

Pour Colline Colle, qui savait que Bertille était la propre fille du roi, ces paroles parurent très significatives. Elle fut écrasée, anéantie. Bertille, sous la protection du roi, c’était l’écroulement piteux du chantage organisé dans sa tête. Elle était ruinée, volée, pillée, bafouée… Car ces trois-là, ces brigands qui la regardaient d’un air narquois, ils en savaient plus qu’ils n’en disaient et ils se réjouissaient. Ah ! ce qu’elle allait les jeter dehors.

Elle se leva brusquement, pâle de rage et de fureur, les deux poings sur les hanches, hérissée, menaçante, et gronda :

– Mais alors, si votre maître est retourné dans son pays, vous voilà sans place, vous autres ?

– Dame, oui, fit mélancoliquement Escargasse. Aveu imprudent. Le Provençal le comprit, trop tard.

Colline Colle, d’un coup d’œil, s’assura qu’elle n’avait rien à craindre. Il faisait grand jour, la rue était animée, on viendrait à son aide le cas échéant. Elle bondit sur le balai, le saisit à deux mains et le brandit en glapissant :

– Ah ! vous êtes sans place !… Ah ! vous êtes sur le pavé, sans sou ni maille, le ventre creux, affamé… Et vous vous êtes dit que je serais votre vache laitière, et vous êtes venus vous installer ici, vous m’avez ruinée, vous m’avez dévoré toutes mes provisions, bu tout mon vin !… Hors d’ici, chiens ! truands ! mauvais garçons ! ribauds !

Et chaque épithète était accompagnée d’un coup de balai. Les trois interdits, effarés, ne comprenant rien à ce changement subit, s’étaient redressés, paraient de leur mieux les coups qu’elle assénait, ne pensaient pas encore qu’il fallût déguerpir au plus tôt.

– Mais ma chère Brigitte ! tenta de concilier Carcagne.

– Je ne suis pas votre chère Brigitte ! hurla la mégère hors d’elle-même. Je suis une honnête femme, moi ! Et vous m’avez ruinée, ruinée !… Hors d’ici, vous dis-je !

Et courant à la fenêtre, elle l’ouvrit toute grande et se mit à crier d’une voix perçante, capable d’ameuter toute la rue :

– Au feu ! au truand ! à la hart !

Ils comprirent que s’ils tardaient, tout le quartier allait leur tomber dessus et que c’en était fait d’eux. Ils prirent bravement leurs jambes à leur cou, battirent précipitamment en retraite et dégringolèrent les marches du perron, pareils à de grands oiseaux effarés. Les ailes de la peur aux talons, ils coururent d’une traite jusqu’à la porte Saint-Honoré où ils se rassurèrent enfin en constatant qu’on ne les poursuivait pas.

Le premier soin de Carcagne, quand il se vit seul dans leur taudis, fut de vérifier ce que pouvait être l’objet brillant qui l’avait fait trébucher dès ses premiers pas sur le chemin de l’honnêteté.

C’était un méchant étui en fer-blanc, sans aucune valeur. Il l’ouvrit. Il contenait une bague en fer, également sans valeur, et un papier couvert d’une écriture fine et serrée, en une langue qu’il ne connaissait pas. Il se sentit soulagé. Il prit la bague en se disant :

– Je dirai à Gringaille de la donner à Perrette. Cela lui fera peut-être plaisir.

Quant à l’étui, il le mit dans la poche intérieure d’un vieux pourpoint usé et déchiré qu’il ne portait plus depuis longtemps. Et la conscience plus tranquille, il se jeta sur sa paillasse, s’enroula dans sa couverture et ne tarda pas à s’endormir.

Ce petit étui était celui que Colline Colle avait soustrait dans la cassette de Bertille. Elle aussi elle l’avait jeté négligemment dans un tiroir et l’y avait oublié.

q

Chapitre 5

Il y avait environ un mois que Bertille avait disparu.

On avait entouré la chapelle du Martyr d’une haute palissade et on avait commencé les fouilles. Dès les premiers coups de pioche, on avait mis à découvert les hautes marches d’un escalier. Preuve que les indications contenues dans les fameux papiers étaient exactes. Ce dont on n’était pas autrement sûr jusque-là.

Ce premier résultat acquis, on avait décidé de mener les travaux avec circonspection. A seule fin de détériorer le moins possible la crypte où, aux temps lointains de la persécution des chrétiens, le bienheureux saint Denis rassemblait son troupeau de fidèles autour du modeste autel de pierre.

Ceci pour donner satisfaction à Marie de Beauvilliers. L’abbesse n’oubliait pas que lorsque la chapelle souterraine serait dégagée, elle deviendrait un lieu de pèlerinage. Source de profits appréciables pour l’abbaye.

Le père Coton, confesseur de Sa Majesté, avait réussi à se faire nommer directeur des travaux. Le roi et la reine croyaient également pouvoir compter sur son dévouement. Nous savons, nous, qu’il n’était qu’un instrument docile aux mains d’Acquaviva.

Bien entendu, il n’avait pas été soufflé mot du trésor. Les fouilles avaient pour but officiel de dégager la chapelle souterraine du saint. Œuvre pieuse. Et c’est pourquoi le choix d’un religieux, comme directeur, avait paru tout indiqué.

Coton surveillait donc et dirigeait les travaux. En même temps, il gardait les abords de la chapelle. Ces abords n’étaient pas interdits au public, mais un vaste réseau d’espionnage avait été établi. On pouvait circuler librement sur la montagne. Quant à passer inaperçu aux environs de la chapelle, il ne fallait pas y compter. Des yeux invisibles, toujours en éveil, épiaient les moindres gestes du plus inoffensif des passants.

Coton s’était adjoint un certain nombre de religieux qui se chargeaient de cette surveillance. Il est à noter qu’aucun de ces religieux n’appartenaient à la Société de Jésus… notoirement, du moins. Il est à supposer qu’ils avaient été choisis à bon escient.

Indépendamment de ces précautions, prises au nom du roi et de la reine, et approuvées par eux, Sully et Concini, qui se méfiaient l’un de l’autre, avaient pris leurs petites dispositions secrètes, chacun de son côté. Si bien que, sans qu’il y parût, les environs de la chapelle se trouvaient, autant dire, en état de siège.

Concini se croyait si sûr de triompher qu’il avait pris, pour remplacer Jehan le Brave, Gringaille, Escargasse et Carcagne, quatre gentilshommes authentiques. C’étaient MM. d’Eynaus, de Roquetaille, de Longval et de Saint-Julien. Quatre jeunes gens dont l’aîné n’avait pas vingt-six ans et le plus jeune vingt-deux à peine.

Dans son esprit, ces quatre gentilshommes devaient constituer le noyau de l’imposante garde qu’il comptait attacher à sa personne, quand il serait devenu le maître.

Pour l’instant, les quatre nouveaux séides du Florentin avaient pour unique mission de rechercher Jehan le Brave et de le prendre vivant. Concini leur avait promis vingt mille livres à se partager le jour où ils le lui livreraient pieds et poings liés.

Les quatre jeunes gens, qui étaient forts et braves, et le savaient, avaient pensé que quatre hommes comme eux, pour en prendre un seul, c’était trop de deux, au moins, en admettant que celui dont ils devaient s’emparer fût doué d’une force peu commune. Ils ne connaissaient pas Jehan le Brave.

Concini le connaissait, lui. Et il n’oubliait pas Escargasse, Carcagne, Gringaille qui l’avaient déjà trahi pour Jehan et se joindraient à lui. Ce qui fait qu’il n’avait pas hésité à engager, pour toute la durée des travaux, une trentaine de coupe-jarrets.

Ceux-là, par escouade de huit hommes, avaient été placés sous les ordres de Saint-Julien, Longval, Roquetaille, Eynaus. Une de ces escouades de sacripants devait se tenir à demeure aux alentours de la chapelle. Concini, en effet, n’oubliait pas non plus que Jehan chercherait à s’emparer du trésor. Il prenait donc ses précautions en conséquence. Jusqu’à ce jour, Concini et ses hommes n’avaient pu mettre la main sur celui qu’ils cherchaient.

Il ne se cachait guère cependant. Mais il se déplaçait sans cesse et, poussé par l’instinct, il dirigeait ses recherches de préférence vers les faubourgs et les environs de la ville. Depuis un mois que duraient ces recherches, il n’était pas plus avancé qu’au premier jour. Il était découragé, déprimé, et commençait à envisager sérieusement la possibilité d’en finir par un bon coup de dague.

Ce jour-là, qui était le treize du mois de juin, Jehan avait passé la matinée à battre les faubourgs de la rive gauche, depuis la butte Copeau jusqu’à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Ce qui représentait un assez joli ruban de route.

En revenant par le Pont-Neuf, il s’était engagé dans la rue de l’Arbre-Sec. Il s’était oublié longtemps à rêver sous la fenêtre hermétiquement close de l’ancien logis de celle qu’il ne cessait de chercher. Et il était parti en soupirant.

Le cerveau vide de pensée, le cœur déchiré, en proie à un sombre accès de désespoir, il allait d’un pas machinal, sans avoir conscience des lieux qu’il traversait. Il se trouva rue Saint-Honoré. Il la descendit et passa la porte sans s’en apercevoir.

Ce jour-là était le jour du marché aux chevaux, qui se tenait au bas de la butte Saint-Roch, couronnée de ses deux moulins. La butte Saint-Roch, on le sait, était située non loin de la porte, à droite en sortant de la ville. L’endroit était donc extrêmement animé. Jehan, toujours absorbé, se perdit dans la foule.

Le long du fossé, entre les portes Montmartre et Saint-Honoré, il y avait une bande de terre, plantée d’arbres à ses deux extrémités. C’était un « palmail » semblable à celui qui se trouvait le long de l’Arsenal et où Pardaillan s’était arrêté.

Jehan le Brave s’attarda à regarder les joueurs. En réalité, il ne les voyait pas. En ce moment, il vivait dans ses rêves douloureux, transporté au-delà de la réalité. Il ne voyait et n’entendait rien. La lassitude l’avait arrêté là sans qu’il en eût conscience.

En ce moment, escorté de ses quatre gentilshommes, Concini parcourait le marché. Il aperçut Jehan qui lui tournait le dos. Et ses yeux étincelèrent, ses lèvres s’arquèrent en un rictus terrible, sa main se crispa sur la poignée de son épée, et il se ramassa comme le fauve qui s’apprête à bondir.

Sauter sur le bravo, le saisir, l’emporter, avant qu’il pût se reconnaître : telle fut sa première pensée. Il jeta un coup d’œil sanglant autour de lui et secoua furieusement la tête. Au milieu de cette cohue, le coup de main était impossible. Il le comprit et grinça des dents, mâchant de sourdes imprécations, pâle de rage, tremblant de fureur à la pensée qu’il n’avait qu’à allonger la main pour en finir et qu’au lieu de cela, l’autre allait lui glisser entre les doigts.

Un moment il eut la pensée de bondir sur le bravo, lui planter un poignard entre les deux épaules et se perdre dans la foule ensuite. C’était possible. Mais une si piètre vengeance, après ce qu’il avait rêvé !… Il hésita. Et un sourire sinistre passa sur ses lèvres, et il s’applaudit d’avoir eu la force de se contenir. Il venait de remarquer combien Jehan paraissait absent et une idée lui était venue.

Il donna des ordres brefs, s’enveloppa dans son manteau et se mit à l’écart. Un de ses hommes s’éloigna en courant. Les trois autres allèrent se placer à quelques pas de Jehan, avec l’intention de ne pas le perdre de vue. Ils n’avaient pas besoin de se cacher. L’homme ne les connaissait pas, il ignorait qu’ils étaient à Concini.

Cependant, Jehan avait repris sa promenade distraite. Les trois suiveurs, à distance, ne le lâchèrent pas d’une semelle. Concini, le chapeau sur les yeux, le manteau sur le nez, suivait de loin ses hommes.

– Joie et prospérité, à vous, messire Jehan le Brave, dit soudain une voix grave.

Jehan sursauta. Il laissa tomber sur celui qui venait de le nommer ce regard effaré de l’homme qui revient de très loin. Il se ressaisit et l’ombre d’un sourire effleura ses lèvres.

– Ah ! c’est vous, Ravaillac, fit-il doucement. Joie et prospérité, dites-vous ? Ventreveau ! Je suis curieux de voir si votre souhait se réalisera ! Quand vous m’avez abordé, je rêvais précisément d’en finir avec cette vie par un bon coup de dague… Vous voyez que la joie règne dans mon cœur. Et quant à la prospérité : trois écus, voilà toute ma fortune.

Et il éclata d’un rire strident, saccadé, qui sentait la folie.

Ravaillac le considéra d’un air de commisération profonde et ses traits se crispèrent comme s’il eût souffert lui-même de la souffrance de celui qui riait ainsi. Et il hocha douloureusement la tête.

– Je vous trouve bien pâle, dit-il. Vous avez maigri. Vos yeux sont fiévreux… Seriez-vous malade ?

– Moi !… je ne me suis jamais si bien porté, mon cher ! C’est ceci qui est malade.

Il s’administrait de furieux coups de poing sur le cœur.

Ravaillac pâlit. Une expression de désespoir se répandit sur son visage. Une angoisse poignante se lut dans ses yeux. Un combat violent parut se livrer en lui. Il ouvrit la bouche pour parler et il n’en sortit qu’un sourd gémissement.

A son tour, Jehan le considéra. Et à son tour son visage exprima la pitié.

– Vous aussi vous êtes bien changé !… Toujours vos sombres visions, pauvre bougre ! La misère ne vous suffit pas, il vous faut y joindre d’abominables mortifications. Il faut que vous vous fassiez le bourreau de votre corps !… Vous êtes jeune, pourtant, pas mal bâti, point sot et instruit… La vie pourrait être belle, pour vous comme pour tant d’autres qui ne vous valent point. Le travail sain, le calme du foyer, la douceur de la famille. Voilà ce que vous pourriez avoir, comme tout un chacun. Voilà ce à quoi vous renoncez, pour des chimères, des folies qui vous conduiront où ?… Je n’ose le dire. Ah ! misère de nous !…

Et glissant son bras sous celui de Ravaillac, avec un bon sourire, il ajouta :

– Tenez, je suis riche – je vous dis que je possède encore trois écus – venez, je vous veux régaler. Un bon repas, une bonne bouteille, un estomac bien garni, en un mot, vous verrez qu’il n’y a rien de tel pour vous faire voir les choses d’un œil moins sombre. Venez.

Ravaillac, sans mot dire, le regarda avec un inexprimable attendrissement. Une larme pointa à ses paupières, glissa lentement sur sa joue maigre, alla se perdre dans sa barbe rousse et broussailleuse. Brusquement, il saisit la main de Jehan et la porta à ses lèvres.

– Que faites-vous là ! s’exclama celui-ci étonné et gêné. Qui suis-je donc pour que vous me rendiez un tel hommage ?

– Vous êtes la bonté même, dit Ravaillac d’une voix émue, vous oubliez vos peines et vos tourments pour réconforter un malheureux qui ne vous est rien… Si vous saviez, pourtant !

Jehan laissa peser sur lui un énigmatique regard.

– Bon ! fit-il, j’en sais plus long que vous ne pensez.

Et comme Ravaillac tressaillit et levait sur lui des yeux anxieux, il se hâta d’ajouter, avec une gaieté affectée :

– Je sais notamment qu’il va être cinq heures, que j’ai oublié de déjeuner et que j’enrage de faim, j’étrangle de soif… Eh ! pardieu ! j’y suis !… C’est la faiblesse qui me mettait ainsi du noir à l’âme !… Venez donc, morbleu ! vous verrez que nous ne serons plus les mêmes quand nous aurons la panse garnie.

Ravaillac eut une dernière hésitation. Du moins, Jehan crut qu’il hésitait à le suivre. En réalité, Ravaillac se disait ceci :

– Suis-je donc sans cœur et sans entrailles ?… Quoi ! tant de bonté ne m’émeut pas ?… Pourquoi ?… Le démon de la jalousie, toujours ! Parce qu’il est aimé… et que je ne le suis pas !… Il a pitié de moi, lui !… Et moi, je n’aurais pas pitié de sa jeunesse… je le laisserais sombrer dans le désespoir !… Est-ce possible ?… Eh bien, non !… Je ne suis pas un homme, moi ! Je suis et je veux rester le justicier. Je dois m’élever au-dessus des faiblesses humaines. Si je ne parle pas, je deviens indigne de la mission qui m’est dévolue… Je parlerai, il le faut… je dois me purifier par le sacrifice.

Sa résolution prise, le calme rentra dans son âme, ses traits prirent une expression de sérénité qui le transfigurait et docilement, il suivit son guide.

Ils entrèrent dans une guinguette et se mirent sous une tonnelle. Sous la tonnelle d’en face, les hommes de Concini vinrent s’attabler. Ils ne pouvaient pas entendre, mais ils voyaient leur homme. Cela leur suffisait, paraît-il.

Jehan jeta un écu sur la table et, à l’hôte accouru, il commanda :

– A boire et à manger, jusqu’à concurrence de l’écu que voici. Et se tournant vers Ravaillac, avec une grande douceur :

– Il me reste encore deux écus. Partageons en frères.

Ravaillac, à ce dernier mot, tressaillit encore une fois. Et il jeta sur le jeune homme qui lui glissait son écu dans la main un regard où il y avait tout à la fois : de l’affection fraternelle, de la reconnaissance et du désespoir.

Les premiers moments furent silencieux. Ils avaient faim tous les deux. Jehan n’avait pas menti : il avait oublié de déjeuner. Quant à Ravaillac, le pauvre hère jeûnait plus souvent qu’à son tour. Quand leur appétit fut apaisé, ce fut Ravaillac qui reprit l’entretien.

– Pour que vous ayez songé au suicide, il faut que vous soyez malheureux au-delà du possible. Un homme de votre trempe ne se laisse aller à de telles idées que lorsque la mesure est comble à déverser.

Jehan se trouvait à une de ces minutes où le cœur a besoin de s’épancher. Il faut le laisser parler si on ne veut le faire éclater. Il se raidit cependant. Pourquoi ? Parce qu’il était un peu de cette espèce de concentrés qui gardent jalousement leurs peines pour eux.

Ce fut plus fort que lui : il parla. Il eut beau se raisonner, se morigéner, rien n’y fit. Une force mystérieuse, irrésistible le contraignit à se confier à ce malheureux qu’il ne connaissait, somme toute, que pour lui avoir fait la charité. Pourtant, comme il avait deviné la secrète passion de Ravaillac, en qui il ne pouvait voir un rival, il eut cette délicatesse de passer sous silence tout ce qui pouvait être de nature à le froisser ou le chagriner.

Mais, sans le nommer, il dit l’attentat de Concini et qu’il était arrivé à temps pour sauver la jeune fille. Et qu’il l’avait conduite en une maison où il la croyait bien en sûreté. Et qu’elle avait disparu mystérieusement. Et ses inlassables recherches et leur peu de succès.

Ravaillac l’écouta gravement, hochant la tête ici, approuvant là. Sa résolution de renseigner le jeune homme se confirmait dans son esprit. Pourtant il ne parla pas encore. On eût dit qu’il tenait à s’assurer que Jehan était réellement à bout de force et de courage, et que son sacrifice lui sauverait bien la vie. Peut-être, plus simplement, sans s’en rendre compte, reculait-il le moment fatal, ne se sentant pas encore assez de courage pour braver la douleur.

Quoi qu’il en soit, il dit en baissant la voix :

– Elle a vu que le… roi rôdait autour de sa demeure. Elle s’est mise hors d’atteinte. Elle a bien fait. C’est une brave et honnête fille.

Jehan tressaillit. Ce n’était pas une hypothèse qu’émettait là Ravaillac. Il affirmait, comme s’il avait été sûr de son fait.

– Vous vous trompez, dit-il en le regardant fixement. Elle n’avait rien à craindre du roi. Absolument rien, vous entendez.

Ravaillac le regarda d’un air effaré. Il était devenu livide, il tremblait. Une inquiétude mortelle se lisait dans ses yeux. Il bégaya :

– Vous êtes sûr ?

– Très sûr ! Le roi n’est pour rien là-dedans, vous dis-je. Elle a des ennemis, elle est tombée dans quelque piège infâme, adroitement tendu.

Ravaillac savait bien qu’il pouvait s’en rapporter à lui. Il le crut et dans son esprit chaviré, il sanglota :

« Mais alors, elle est en danger ?… Et depuis un mois que je le sais, je ne dis rien. Et s’il lui arrive malheur ?… Si elle est morte ?… C’est moi qui l’aurai tuée !… Moi !… Est-ce possible ?… Malédiction sur moi ! »

Et brusquement, sans plus hésiter :

– Ecoutez, dit-il d’une voix blanche, je n’ai rien dit jusqu’ici parce que je croyais sincèrement qu’elle était partie pour échapper à l’autre. Je me suis trompé, je le vois. Je vais tout vous dire… Fasse le ciel qu’il ne soit pas trop tard !…

Et il dit comment il avait rencontré Bertille en compagnie d’une vieille paysanne. Qu’il l’avait suivie et vue entrer à l’abbaye de Montmartre, d’où elle n’était pas ressortie.

Jehan n’en avait pas écouté davantage. Il avait agrafé son ceinturon et il était parti comme un ouragan. Il n’alla pas loin. Avec la même impétuosité, il revint sous la tonnelle, saisit les deux mains de Ravaillac, les serra à les lui briser et, à voix basse, dans la figure, les yeux dans les yeux :

– Service pour service, dit-il. Tu viens de me sauver du désespoir, je veux te sauver à ton tour, et le sauver lui aussi, lui… Tu sais de qui je veux parler.

Et l’attirant à lui, d’une voix plus basse encore :

– Ecoute, Ravaillac, tu veux tuer le roi parce que tu l’as vu rôder autour d’elle et que tu es jaloux ? Ne dis pas non ! Je sais ce que je dis. Eh bien, je ne peux pas te laisser commettre ce crime. Le roi, Ravaillac, c’est son père ! Comprends-tu ? Son père !… Maintenant, va le frapper, si tu l’oses !

Et il le lâcha.

Ravaillac poussa un sourd gémissement et demeura pétrifié, les yeux hagards, regardant sans le voir, Jehan qui s’éloignait définitivement cette fois.

q

Chapitre 6

Jehan le Brave était parti en courant. Il était fou de joie et il ne savait pas trop ce qu’il faisait. Une seule pensée lucide était en lui :

– Elle est vivante et je sais où elle est !… Quand je devrais démolir l’abbaye pierre à pierre, il faudra bien que je la délivre !

Il aurait dû, puisqu’il était si pressé, longer la butte Saint-Roch et couper à travers champs, derrière la Ville-l’Evêque, ce qui eût raccourci notablement son chemin. Son premier mouvement l’avait lancé droit devant lui, dans le faubourg Saint-Honoré ; sans réfléchir, il continua à piquer droit devant lui.

En passant, il bouscula fortement les gentilshommes de Concini. Il n’y prit pas garde. Il ne s’excusa pas. Il n’avait pas de temps à perdre. Il entendit bien des protestations véhémentes, des injures, des menaces. Il ne répondit pas, il ne se retourna pas, il continua sa course furieuse.

Ceux qu’il avait bousculés voulurent s’élancer pour châtier l’insolent. Mais leur maître, qui venait de les rejoindre, les arrêta.

En voyant la direction prise par Jehan, Concini eut l’intuition qu’il courait à Montmartre. Notez qu’il pouvait aussi bien s’arrêter au hameau du Roule qui se trouvait au bout de la route. Là, il pouvait encore, tournant à gauche, pousser jusqu’à Chaillot. Concini écarta ces hypothèses. Non : Jehan allait à Montmartre. Cette idée prit dans son esprit la force d’une certitude. Et ivre de joie, il grinça :

– Je le tiens !

L’ordre qu’il avait donné à un de ses gentilshommes avait été exécuté : il avait avec lui douze hommes. Il fit ce que le jeune homme avait négligé de faire, il s’élança avec sa bande, par le raccourci.

Au bout du faubourg, après avoir passé le couvent des Capucins, Jehan tourna à droite. Alors, il se dit :

– Au fait, pourquoi courir ainsi ?… Maintenant que je sais où elle est, je la délivrerai, cela ne souffre aucun doute. Il ne faudrait pourtant pas avoir la naïveté de croire que cela va s’effectuer à l’instant, sans difficulté aucune. Ce serait trop simple et trop beau. M’est avis que les choses ne vont pas marcher toutes seules. Il faudra du temps, de la patience et de la prudence. Me garder surtout d’attirer l’attention sur moi. Marchons posément, morbleu ! comme un bon badaud qui baye aux corneilles et allons étudier de près cette abbaye. Après quoi j’aviserai.

Il fit comme il avait décidé : il ralentit le pas et prit l’allure d’un flâneur. Il arriva au pont Arcans, qui enjambait l’égout. Il le franchit, et quelques toises plus loin, il tourna à droite.

Ici, une description des lieux s’impose.

Ce que nous appellerons la grande route allait de l’ouest à l’est, en infléchissant légèrement vers le sud, depuis les environs du pont Arcans, jusqu’au bout du Faubourg-Montmartre[18] . Au bas de la butte, sous la chapelle du Martyr, cette route était barrée par la croix au pied de laquelle nous avons vu Ravaillac en prière. Nous rappelons avoir dit qu’il y avait là un chemin, lequel passait sur le côté est de la chapelle, longeait l’abbaye et allait se perdre sur le versant opposé.

C’est par ce chemin que devait passer Jehan pour atteindre le haut de la butte et étudier la topographie du couvent.

Revenons en arrière. Sur la route où il se trouvait, le jeune homme avait, à sa droite et à sa gauche, des terrains vagues, des marais et des champs. Ensuite, sur la droite, le château des Porcherons. Passé le château, depuis son mur d’enceinte, une enfilade de maisonnettes. Plus loin et jusqu’à proximité du carrefour où se dressait la croix, quelques autres habitations irrégulièrement espacées, avec leurs petits jardins entourés de treillages, de haies ou de solides et hautes murailles.

Bien entendu, toutes ces maisons étaient campées au petit bonheur, sans ordre ni symétrie, avec un dédain absolu de l’alignement. Les unes avançaient effrontément sur la route, les autres, honteuses ou craintives, se tenaient à l’écart. Tout cela formait coins et recoins, angles et renfoncements.

En face du château : un îlot chargé d’une demi-douzaine de maisons avec leurs vergers. Un chemin contournait cet îlot, passait au pied d’une éminence sur laquelle se dressait un moulin[19] et venait rejoindre la grande route. A l’intersection de ce chemin et de la route se trouvaient quelques masures.

Au pied de l’éminence et de son moulin, cachés par les maisons qui couvraient l’îlot, Concini et ses douze hommes se tenaient à l’affût. Jehan s’avançait d’un pas souple et léger. Depuis qu’il savait où trouver Bertille, sûr de la délivrer, la joie l’inondait. Jamais fin d’après-midi ne lui avait paru aussi belle, aussi rayonnante que celle-là. Il allait plein d’espoir, en fredonnant joyeusement une chanson.

Il avait dépassé le château des Porcherons et l’îlot qui lui faisait face. Il avait dépassé les masures qui bordaient la grande route et le petit chemin. Il n’avait rien vu, rien remarqué. Et d’ailleurs, il ne se méfiait pas. Il entendit derrière lui une galopade frénétique et des voix rauques crier :

– Sus ! sus !…

Il se retourna, le sourcil froncé. Dans le même instant, il eut la rapière au poing, prêt à recevoir les douze estafiers qui grimpaient la côte en soufflant bruyamment. Et il reconnut Concini qui, derrière ses hommes, criait, ivre de joie :

– Vivant ! sang du Christ ! Il me le faut vivant !

– Eh ! c’est l’illustre signor Concini ! railla Jehan. Depuis que ma main s’est appesantie sur ta face de couard, il faut toujours que tu te caches derrière quelque chose ou quelqu’un.

– Sus ! sus ! hurlèrent les estafiers en couvrant sa voix de leurs clameurs !

– A vous ! monsieur l’insolent qui bousculez les gens sans vous excuser ! crièrent les gentilshommes.

– Doucement, mes agneaux, tonna Jehan, je vais vous bousculer avec ceci !… Et ceci pique et taille, je vous en avertis.

Et sa rapière se mit à décrire ce fulgurant moulinet qui lui était familier. Eynaus, Longval, Roquetaille et Saint-Julien attaquèrent de face.

Les huit autres s’éparpillèrent à droite et à gauche, cherchant à l’envelopper pour le saisir, excités par Concini qui ne cessait de crier :

– Prenez-le vivant ! N’oubliez pas !…

Un cri sourd… une imprécation… un hurlement… une malédiction… C’étaient quatre hommes mis hors de combat par le terrible moulinet. Les coupe-jarrets, stupéfaits, s’arrêtèrent hésitants.

– A qui le tour ? claironna Jehan. Je vous avais avertis : cela pique et taille.

– Tue ! tue ! crièrent les assassins exaspérés par cette résistance imprévue.

– Hardi ! Foncez ! Sus à la bête ! rugit Concini pâle de rage. Les huit qui restaient revinrent à la charge. Mais ils ne pensaient plus à le prendre vivant. Concini lui-même oubliait de le leur rappeler.

Il y eut un choc effrayant. La rapière, l’infernale rapière qui barrait la route à elle seule, la rapière tournoya, siffla, piqua, voltigea, frappa de pointe et de taille. Trois hommes tombèrent. Parmi ceux-là, Saint-Julien, frappé d’un coup de taille en plein visage.

– Tu ne sais même pas choisir tes assassins, cria Jehan à Concini écumant qui s’arrachait les cheveux. Encore un !… A qui le tour ?… A qui ?…

C’était vrai. Cette chose prodigieuse avait été réalisée en un rien de temps : huit corps, morts ou grièvement atteints, gisaient sur la route blanche.

Les quatre survivants s’arrêtèrent effarés. Si ces quatre-là avaient été les coupe-jarrets qui mordaient la poussière au lieu des gentilshommes, nul doute qu’ils n’eussent pris la fuite à l’instant. Le seul qui restait encadré par Roquetaille, Eynaus et Longval, demeura ferme.

– Ca pique ! ça taille ! cria encore Jehan en éclatant de rire. Approchez mes agneaux ! Non ?… Alors, je vais vous charger.

Et il allait charger en effet.

A ce moment, derrière lui, retentirent des hurlements :

– Tue ! tue ! suivis d’une dégringolade furieuse.

– A nous ! hurla Concini. Tue ! tue ! pas de quartier ! Cernez la bête !

Et il se rua lui-même le fer au poing, à la rescousse de ses hommes qui, électrisés par le secours qui leur arrivait, chargèrent avec impétuosité.

Jehan avait arrêté son élan. Il tourna la tête au lieu de charger comme il avait dit. Une troupe d’une dizaine d’estafiers débouchait en hurlant du carrefour de la Croix. Dans un instant, elle serait sur lui. Il était pris entre deux feux.

« Je ne peux pourtant pas mourir avant de l’avoir sauvée ! » criait-il dans son esprit.

Après avoir regardé derrière, il jeta un coup d’œil autour de lui. Il avait dépassé les masures. A sa droite, c’étaient des terrains vagues.

Fuir par là ? La pensée ne l’effleura même pas. A sa gauche : un mur, haut, solide… un renfoncement… c’était une porte. Le salut était peut-être là. En tout cas, il aurait ses adversaires en face ; on ne pourrait pas le frapper par derrière.

Mais il fallait y arriver avant que la bande hurlante, là, derrière, ne fût sur lui.

Il fit un bond prodigieux.

– Il en tient ! il en tient ! triompha une voix.

C’était encore vrai… L’instant inappréciablement court pendant lequel il avait regardé derrière et autour de lui, avait suffi. Il était touché à l’épaule. Il ne s’en aperçut d’ailleurs pas.

Il avait atteint le renfoncement. Il eut une seconde de répit.

C’est très court, une seconde. Voici tout ce qu’il fit pendant cet espace de temps si bref. Il souffla… Il reconnut la place. Il y avait une marche derrière lui : il la monta et tâta la porte de sa main gauche passée derrière le dos. Elle était fermée, hélas ! Il redescendit… Il compta ses adversaires : ils étaient une quinzaine… Il songea :

« J’en découdrai bien encore quelques-uns… mais après ?… » Il tapa du pied avec colère, et :

« Je ne peux pas mourir ici… C’est impossible… je ne le veux pas ! »

Voilà tout ce qu’il fit et pensa en une seconde. Il nous en a fallu bien davantage pour l’écrire.

Les deux bandes réunies étaient maintenant devant lui. En tête, Longval, Roquetaille, Eynaus. Ils attaquèrent avec frénésie. Et maintenant qu’ils se sentaient sûrs de le tenir, Concini avait rengainé et, derrière ses hommes, il recommençait à recommander :

– Prenez-le vivant ! la bête est acculée, coiffez-la, mes braves !

– Viens la chercher ! gouailla Jehan. Mais tu n’oseras pas. Tu es trop lâche.

Encore un cri sourd… un cri de fureur :

– Démon !

C’est Eynaus qui tombe… Deux hommes de plus hors de combat… Cela fait dix.

Jehan est en lambeaux. Sa poitrine, ses bras sont couverts d’estafilades cuisantes. Le sang coule sur son visage et sur ses mains. Il tient bon cependant… Mais il est à bout de souffle, ses doigts s’engourdissent… Ce n’est plus l’attaque impétueuse de tout à l’heure… Il pare… Il a fort à faire à parer tous les coups qui pleuvent sur lui de toutes parts.

Concini le voit à bout. Il exulte, il trépigne, il clame :

– Sus ! Hardi !… Il est à nous !

– Pas encore ! halète Jehan.

Un regain de vigueur… Un suprême effort… Une reprise imprévue, foudroyante, du fantastique moulinet… Pif !… Un râle : un homme tombe pour ne plus se relever… Paf !… un sourd gémissement : c’est un autre homme à terre… Vlig !… une imprécation :

– Malédiction !

C’est Longval qui s’affaisse.

Et cela fait treize !… Treize assassins le nez dans la poussière !… Treize ! Chiffre fatidique : ils étaient treize – en comptant Concini – lorsqu’ils commencèrent l’attaque.

Mais c’est aussi le bouquet… c’est la fin… Un voile passe sur les yeux de Jehan, il se voit perdu.

– A ce moment, Roquetaille – le dernier des gentilshommes encore en ligne – Roquetaille, furieux de la défaite de ses compagnons, animé du désir de les venger, oubliant la recommandation de son maître, rugit :

– Meurs ! chien !… Et il se fend à fond.

Un horrible juron lui échappe : le coup a porté dans le vide. Jehan a disparu.

Il y eut, parmi la bande, un moment de stupeur pendant lequel le silence plana. Puis, ce fut l’explosion : les cris, les jurons, les imprécations, les menaces. Et puis la ruée sur la porte martelée à coups de pied, de poing, du pommeau de l’épée.

Mais la porte était solide. Elle résista. Alors, ce fut la course affolée autour du mur. La recherche d’une issue par où pénétrer dans la place.

Et pendant que ses hommes s’obstinaient à chercher, Concini, désespéré, blême de honte, tremblant de fureur, contemplait d’un œil morne la route jonchée de corps raides, immobiles, étendus de distance en distance dans des flaques de sang.

Et la pensée lui vint d’Escargasse, Gringaille et Carcagne. Savait-il si cette propriété n’était pas le repaire des truands ? Et si cela était ? S’ils lui tombaient tous les quatre dessus ? A en juger par l’effroyable besogne accomplie par un seul, lui et les dix braves qui lui restaient ne pèseraient pas lourd sous les coups de ces démons. Le mieux était de tirer au large. Et tout de suite !

Il rappela ses hommes, et la bande morne et silencieuse reprit, tête basse, le chemin de la ville, emportant ses morts et ses blessés.

q

Chapitre 7

Pendant qu’il ferraillait, Jehan avait entendu comme un bruit de verrous tirés avec précaution. Il avait compris. Il n’avait pas été étonné. Sa première pensée avait été :

– Pardieu ! je savais bien que je ne pouvais pas mourir avant !…

Et il s’était tenu prêt, glissant la main derrière son dos, tâtant la porte qui tremblait. Et pendant ce temps, il appelait à lui tout ce qui lui restait de forces et concentrait tout son effort à écarter les lames les plus menaçantes.

Brusquement, il avait senti que la porte s’ouvrait toute grande derrière lui. Sans se retourner, sans regarder, il avait fait un bond en arrière. Au même instant, quelqu’un poussait la porte, mettait les verrous, donnait un double tour de clé et – suprême précaution ou geste machinal d’affolement – faisait disparaître la clé.

Ceci s’était passé en moins d’une seconde.

La nuit commençait à tomber. Jehan vit une fine silhouette de jeune femme, vêtue comme une ouvrière. Il n’eut le temps ni de la regarder ni de la remercier. Elle murmura : « Silence ! » et demeura penchée sur la porte, écoutant attentivement, lui tournant le dos.

– Ils s’en vont, dit la jeune femme en se redressant. Venez. Et elle se retourne vers lui.

C’est une adorable jeune fille, de taille un peu au-dessus de la moyenne, mince, frêle, délicate. Un teint d’une éblouissante blancheur, une merveilleuse couronne de cheveux châtain clair. Des attaches et des extrémités aristocratiques. Une inconsciente dignité dans les attitudes. Un visage sérieux, comme voilé de mélancolie. C’est une petite ouvrière parisienne.

Jehan le Brave s’incline avec grâce devant elle :

– Madame, commence-t-il.

Et il s’interrompit pour s’exclamer :

– Eh mais !… C’est toi, Perrette !… Ma petite sœur jolie !… Perrette, la sœur de Gringaille, la bien-aimée de Carcagne – car c’est bien elle – Perrette sourit gracieusement. Et son sourire est plein d’un charme ingénu. Mais, à ce mot de sœur, une crispation passe sur son joli visage. Ombre très fugitive d’ailleurs. Le frais sourire reparaît aussitôt sur ses lèvres vermeilles.

Jehan l’avait saisie, soulevée, et il appliquait sur ses joues veloutées deux baisers tendrement fraternels. Elle avait pâli d’une manière imperceptible. Et elle dit ce seul mot :

– Venez.

– Plus étourdi par l’imprévu de cette rencontre que par la lutte épique qu’il venait de soutenir, Jehan la suivit machinalement jusqu’à la maison qui se dressait au centre du jardin.

Le rêve, très ancien déjà, de Perrette, avait été de devenir la femme de Jehan. C’est dans cette idée qu’elle avait su se garder pure dans un milieu où la pureté était inconnue. Pour cela et aussi, il faut bien le dire, par une inconsciente fierté native. Depuis quelque temps cependant, elle avait bravement renoncé à son rêve.

Fine, intelligente, d’un caractère exceptionnellement sérieux, le cœur très haut placé, une pointe d’orgueil, toutes ces qualités réunies remplaçaient chez elle l’instruction et l’éducation absentes, ou à peu près.

Elle avait senti que Jehan était d’une autre race qu’elle et les siens.

Certainement, un jour ou l’autre, on connaîtrait sa naissance, et cette naissance ne pouvait manquer d’être illustre. Alors, elle s’était dit : « Il ne peut pas être à moi. Il ne le sera jamais. Le mieux est de ne plus y penser. »

Comme elle était très jolie et qu’elle le savait, nous n’oserions pas affirmer que, tout en renonçant, elle ne gardait pas un peu d’espérance. Mais elle avait mis son orgueil à cacher soigneusement ses sentiments secrets. Grâce à une volonté de fer, elle pouvait croire qu’elle avait réussi, sinon à les étouffer, du moins à les dissimuler.

Les choses avaient été ainsi jusqu’au jour où elle s’était aperçue que le cœur de Jehan était pris… pour une autre qu’elle. Bien que prévu et attendu, le coup n’en avait pas moins été rude. Mais, à force de volonté, elle avait fini par se dompter. Et comme, sous son apparence tranquille et sérieuse, elle cachait une sensibilité extrême, s’exaltant à plaisir les bienfaits – réels – de Jehan, elle s’était imposé de n’avoir pour lui que des sentiments de reconnaissance et d’amitié fraternelle.

Cependant, si remarquable que fût l’empire qu’elle avait sur elle-même, on comprend qu’un tel renoncement ne pouvait pas aller sans quelques déchirements. De là les émotions passagères qu’il nous faut noter lorsqu’elles se produisent.

Perrette fit entrer Jehan dans la pièce qui lui servait d’atelier. Il y avait là tout l’attirail de la repasseuse de fin, avec sa grande table encombrée de lingerie amidonnée, et les flots de dentelles et de dessous luxueux, bien empesés, étendus sur des cordes.

Avant d’entrer, Perrette, en ménagère avisée et en femme de tête, avait appelé une de ses ouvrières, forte gaillarde d’une cinquantaine d’années, moitié lavandière, moitié servante, qui répondait au nom de Martine. Discrètement, Perrette lui avait donné des instructions.

Jehan, tout étourdi encore, n’y fit pas attention, et d’une voix qu’il s’efforçait de rendre joyeuse, mais qui était émue malgré lui, il s’écria :

– Comment es-tu arrivée si fort à propos pour me sauver ?… Car je te dois la vie… Perrette. Sans toi, c’en serait fait de Jehan le Brave.

– Bon, fit-elle avec cet air sérieux qui lui était particulier, quand vous sauvez la vie aux autres, vous ne le criez pas si haut, monsieur… Faut-il faire tant de bruit pour une porte ouverte à propos ?

Jehan se mit à rire pour cacher son embarras.

– Enfin, reprit-il, comment t’es-tu trouvée là ? Que fais-tu ici ?

– Mais, monsieur, je suis chez moi, ici !

– Ah bah !… Tu as donc quitté Paris pour la campagne ?

– Vous le voyez bien.

– Tu as donc fait fortune ?

– Non, mais mon frère m’a donné une grosse somme avec laquelle je me suis établie. Mes affaires vont très bien… Si cela continue, je deviendrai trop riche.

– Ce n’est pas ce qui te fera perdre ton petit air sérieux et tranquille, observa Jehan en riant de bon cœur.

– Faut-il que je me mette à danser comme une folle parce que j’ai eu la chance de trouver quelques bonnes clientes ?

– La chance !… la chance !… dis plutôt : ta gentillesse, ton travail acharné, ton…

– Vous feriez bien mieux, interrompit Perrette, de ne pas vous agiter ainsi. Ne pourriez-vous vous asseoir tranquillement… Il me semble que vous devez en avoir besoin…

– Eh mais ! interrompit à son tour Jehan, que fabriques-tu là ?

– Vous le voyez : des compresses, de la charpie.

– Pourquoi faire ? bon Dieu !

– Pour vous soigner, monsieur.

– Mais je n’ai rien ! protesta énergiquement Jehan.

– Qu’en savez-vous ? Qui vous dit que vous n’êtes pas blessé plus sérieusement que vous ne pensez ?

– Je le sens bien, cornes de veau !

– C’est ce que nous verrons ! fit Perrette, avec une douce obstination.

– Et celle-ci, que fait-elle ? fit Jehan, en désignant Martine, qui s’activait de son côté.

– Elle dresse un lit pour vous reposer. Elle prépare un repas pour vous restaurer. Si toutefois vos blessures vous permettent de manger.

– Tu penses donc que je vais me goberger ici ? fit Jehan avec une indignation comique.

Elle le regarda de son air sérieux, et sans émotion apparente :

– Durant des semaines et des semaines, vous nous avez soignées, ma mère et moi, sans une seconde de défaillance. Si je suis vivante, c’est à vous que je le dois… Et je ne vous suis rien, quoique vous m’appeliez votre petite sœur. Durant des années nous nous sommes gobergées à vos dépens… Quand j’aurai passé quelques heures à vous soigner à mon tour… quand vous vous serez reposé quelques jours ici, pensez-vous que, pour si peu, je me jugerai quitte envers vous, monsieur ?

– Mais je ne veux pas !…

– Prenez garde !… dit-elle vivement sur un ton de dignité extraordinaire, on pourrait croire que vous méprisez des petites gens comme nous.

– Tu ne le crois pas ! protesta Jehan.

– Alors, venez, que je visite vos blessures.

– Jehan la considéra une seconde avec attendrissement et très doucement :

– Merci de tout mon cœur, ma petite Perrette, mais, vois-tu, je n’ai pas le temps de m’occuper de ces bagatelles… A présent que me voici reposé, il faut que je parte.

Les doigts de Perrette se crispèrent sur les linges qu’elle tenait. Avec un petit soupir, elle posa ces linges sur le coin de la table et, avec cette moue de la bonne ménagère qui déplore d’irréparables dégâts :

– Vous en aller tel que vous voilà ?… Vous n’y pensez pas. Mais regardez-vous donc, monsieur… Voyez votre pourpoint tailladé… Vos hauts-de-chausses en charpie… A quoi ressemblez-vous ?… Sans compter que vous êtes couvert de sang.

Jehan jeta un coup d’œil piteux sur ses vêtements en loques. Etant donné l’état de ses finances, il était plus sensible à la perte du seul habit qu’il possédait qu’à ces piqûres qui le démangeaient plus qu’il ne consentait à l’avouer.

Perrette surprit ce coup d’œil et en devina la signification.

– Demain, dit-elle d’une voix insinuante, je vous procurerai un habit convenable pour remplacer celui-ci. Vous ne pouvez pas rester ainsi.

Jehan haussa les épaules avec insouciance et, d’une voix ferme :

– Il faut que je parte… je n’ai que trop perdu de temps déjà. A bientôt, Perrette… je reviendrai te remercier comme il convient.

Il lui avait pris la main. Elle pâlit encore légèrement et, le retenant doucement, d’une voix étrangement calme :

– Où voulez-vous courir à cette heure ?… Voyez : voici la nuit. Dans un instant, il faudra allumer la lampe.

– C’est vrai ! cria furieusement Jehan. Malédiction ! Il est trop tard maintenant pour ce que je voulais faire ! Ah ! misérable Concini, tu paieras cher…

Et il se mit à marcher avec agitation, bousculant ce qui se trouvait sur son passage, tapant du pied, donnant des coups de poing sur la table et mâchonnant des imprécations et des menaces à l’adresse d’ennemis invisibles.

Perrette le considérait à la dérobée. Elle avait repris ses bandes comme si elle avait décrété que le moment était venu de les utiliser. Avec ce calme merveilleux qui paraissait lui être particulier, un peu plus pâle, elle vint se placer devant Jehan comme pour l’obliger à rester immobile et ses grands yeux clairs rivés sur les siens :

– Ne serait-ce pas, des fois, à l’abbaye de Montmartre que vous vouliez aller ? fit-elle paisiblement.

Jehan sursauta.

– Pourquoi me demandes-tu cela ? fit-il en se tenant sur la réserve.

– Parce que, fit-elle d’un air indifférent, mais avec un imperceptible tremblement dans la voix, parce que si vous aviez besoin de renseignements… je pourrais peut-être vous les donner sans que vous ayez besoin de monter là-haut, ce qui peut être dangereux… pour ce que vous voulez faire.

Tout d’abord, Jehan ne prêta qu’une médiocre attention à ces paroles. Ce qui l’avait surtout frappé, c’est qu’elle se prétendait à même de lui donner des renseignements.

– Tu connais donc l’abbaye ? fit-il vivement.

– Sans doute… Mesdames de Montmartre sont de mes meilleures clientes. C’est un peu pour elles que je suis venue me loger ici.

– Mais alors… Tu peux pénétrer au couvent ?

– Nécessairement… J’y vais toutes les semaines.

– Quand dois-tu y aller ?

– Mercredi prochain.

– Dans cinq jours !… C’est long !…

Et brusquement, ses paroles lui revenant à la mémoire :

– Qu’as-tu voulu dire ?… Que penses-tu donc que je veuille faire au couvent ?

Elle eut un imperceptible haussement d’épaules et, sans hésiter, de son air sérieux :

– Il y a une prisonnière au couvent depuis un mois. Si vous cherchez à la délivrer, comme je le crois, je dis qu’il est dangereux qu’on vous voie rôder par là.

Jehan bondit. Il lui saisit les deux mains, les serra nerveusement, et, livide, oppressé par l’angoisse :

– Tu dis ?… répète… Cette prisonnière… tu l’as vue ?…

– Je l’ai vue… Soyez rassuré : il ne lui est pas arrivé d’autre mal que celui d’être retenue malgré elle. Elle n’est pas malheureuse, on la traite avec douceur. Je le sais parce qu’elle-même me l’a dit.

– Tu lui as parlé ?… Que t’a-t-elle dit ?

– Elle m’a parlé de vous…

Brusquement, elle se sentit saisie, enlevée, pressée à en perdre la respiration, couverte de baisers fous, déposée doucement à terre, et elle entendit, comme dans un rêve, Jehan qui, à moitié fou de joie, criait :

– Perrette !… ma petite sœur !… Ah ! que je suis donc heureux !… jamais, je ne fus si heureux !… Elle vit… elle n’est pas malheureuse… et elle parle de moi !… Mais qu’est-ce que je pourrai donc faire pour toi ?… Tu me sauves, tu nous sauves, sais-tu ?… Quelle chance que Concini ait eu l’idée de venir m’attaquer ici, précisément !… Quelle chance que ces sacripants aient failli me tuer !… Sans cela, tu ne serais pas intervenue, tu ne m’aurais pas sauvé… et tu ne me dirais pas ce que tu viens de me dire !… Quelle chance !…

Et lui qui avait supporté sans broncher l’assaut de vingt assassins, lui qui avait dédaigné les soins qu’on voulait lui donner, lui qui avait enduré sans sourciller la douleur que lui causaient les estafilades dont il était couturé, il s’affaissa brusquement, laissa tomber sa tête entre ses mains et se mit à sangloter comme un enfant.

Très pâle, Perrette le considéra longuement, sans mot dire. Elle ne versa pas une larme. Le sacrifice était fait depuis quelques mois déjà. Son rêve, son pauvre rêve d’amour, s’était déjà écroulé, brisé, réduit en miettes. N’importe ! de le voir sangloter ainsi – et pour une autre – cela lui poignait le cœur et elle songeait douloureusement :

– Comme il l'aime !

Elle ne pleura pas, parce que c’était une vaillante. Elle alla jusqu’à se reprocher son émotion, pourtant bien naturelle. Ne savait-elle pas qu’il n’était pas pour elle ? Alors ?… N’était-ce pas, à tout prendre, une douceur et une consolation de se dire qu’elle restait et resterait toujours la sœur tendrement aimée… celle à qui ils devraient leur bonheur, peut-être.

Elle se ressaisit. Elle reprit son petit air sérieux et ses bandes – elle y tenait. Elle s’approcha de lui et, doucement :

– Je pense que vous vous laisserez soigner maintenant.

– Ah ! Dieu ! Tout ce que tu voudras, ma petite Perrette !… Mais tu me parleras d’elle !… Tu me diras ce que tu sais !…

– Sans doute. Je vous aiderai même… Soyez tranquille, nous la tirerons de là. Si vous n’étiez pas venu, demain j’allais vous chercher.

– Perrette !… Tu es un ange !

q

Chapitre 8

Le petit pavillon dans lequel Bertille avait été enfermée par la mère Marie-Ange se composait de deux pièces : une chambre à coucher et un petit oratoire. Le tout était confortablement meublé, coquet même. A part les barreaux qui garnissaient les fenêtres, rien ne rappelait la prison là-dedans. Encore moins la tombe dont l’évêque de Luçon et Léonora Galigaï avaient parlé.

Bertille était restée enfermée le jour de son entrée et toute la journée du lendemain. Le matin du troisième jour, elle fut avisée qu’elle était détenue par ordre du roi. Sa détention ne serait pas longue : trois ou quatre mois au plus, après quoi on lui rendrait sa liberté. On s’efforcerait d’adoucir sa captivité autant qu’il serait possible de le faire. La porte de son pavillon serait ouverte depuis le jour jusqu’à la tombée de la nuit. Pendant ce temps, elle serait libre d’aller et venir à sa fantaisie… à condition qu’elle ne franchît pas certaines limites qu’on lui faisait connaître. Enfin, elle était avisée que toute tentative de fuite ou de correspondance avec l’extérieur échouerait fatalement et attirerait sur elle des rigueurs, dont la moindre était qu’elle serait privée de cette liberté relative qu’on lui laissait pour se voir impitoyablement enfermée à double tour.

En effet, à dater de cet instant, Bertille put aller à sa guise hors du pavillon et du jardinet qui l’entourait. Seulement, quand elle approchait de trop près des limites qui lui avaient été assignées, elle voyait surgir devant elle deux fortes gaillardes affublées d’un costume mi-partie laïc mi-partie religieux. Ces deux femmes ne lui disaient pas un mot. Elles lui adressaient un sourire qui s’efforçait d’être gracieux, elles plongeaient dans une profonde révérence… Mais elles demeuraient campées devant elle d’une façon qui était tout à fait significative.

Bertille n’avait pas tardé à se rendre compte que, sans qu’il y parût, elle était étroitement gardée. Elle ne pourrait rien entreprendre par elle-même. Elle ne pouvait compter que sur une aide venue du dehors. Cette aide viendrait-elle jamais ? C’était problématique.

On lui avait dit qu’elle était détenue sur l’ordre du roi. Elle n’en avait pas cru un mot. A force de réfléchir, de tourner et retourner le problème, elle était arrivée à entrevoir la vérité.

Bertille savait, par les papiers dont elle avait la garde, que le fameux trésor était convoité surtout par des prêtres. Elle avait eu en main des indications précises à ce sujet. Myrthis ou le comte de Vaubrun avait expressément recommandé de se défier de tout ce qui portait un habit religieux. Elle savait mieux que personne que nul au monde ne pouvait soupçonner qu’elle était en possession de ces papiers.

Nul, hormis M. de Pardaillan. Encore n’en était-elle pas bien sûre.

Or, on s’était servi du nom de Pardaillan et de ces papiers pour l’attirer dans un guet-apens. On avait menti en invoquant le nom de Pardaillan. Cependant, si on avait parlé des papiers, c’est qu’on connaissait leur existence. Depuis quand ? Depuis très peu de temps, c’était évident. Forcément, elle devait penser qu’on avait fouillé dans ses affaires, après son enlèvement. C’est ce qu’elle pensa, en effet.

La cause de son emprisonnement apparaissait dès lors très claire, sans qu’il fût besoin d’être doué d’une perspicacité exceptionnelle : des prêtres avaient fouillé dans ses papiers. Ils y avaient trouvé les indications qu’ils cherchaient depuis de longues années. Ils en avaient fait leur profit, cela ne souffrait aucun doute. On avait craint qu’elle ne fût en état de nuire aux détrousseurs. On n’avait pas hésité : on l’avait enlevée et on la séquestrait… le temps d’enlever les millions.

– Reste à savoir s’ils ont découvert les vraies indications, songea-t-elle. Mais comment le savoir ?

Elle devait trouver des renseignements sans les chercher. La religieuse converse qui lui servait de servante (et un peu aussi de geôlière) ne put se tenir de lui apprendre qu’on effectuait des fouilles à la chapelle.

– On pense découvrir ainsi, dit-elle, la chapelle souterraine de saint Denis. Ah ! nous allons avoir de beaux pèlerinages. Notre communauté va retrouver sa vogue d’autrefois.

Bertille était fixée. On avait pris les papiers chez elle, mais on n’avait pas trouvé le bon… puisque les recherches s’égaraient à côté. Si elle était fixée, elle était aussi inquiète :

– Tant que les travaux dureront, je n’ai rien à redouter, se dit-elle. On n’a aucun intérêt à me maltraiter. Au contraire… Mais quand ils seront arrivés au bout… Quand ils verront qu’il n’y a rien… que les indications étaient un leurre. C’est sur moi qu’ils se rabattront… Ils voudront me faire parler, c’est certain !… Alors, qui sait à quelles extrémités ils se livreront pour arriver à leurs fins ?…

Elle ne put réprimer un frisson à cette pensée. Mais, on l’a déjà vu, elle était forte et vaillante. Elle réfléchit que des fouilles dureraient pour le moins deux mois. Et avec cette confiance inébranlable qu’elle avait en son amour, elle se dit :

– D’ici là, il m’aura trouvée et délivrée.

En attendant, on était aux petits soins pour elle. Réellement, on s’efforçait de lui rendre supportable son séjour forcé au couvent. Elle se sentait surveillée, certes, et mettait de la discrétion. La sœur qui la servait se retirait dès son service fini et la laissait seule, libre d’aller et de venir ou de rester chez elle à rêver.

Une semaine passa.

Comme elle était démunie de tout, l’abbesse avait eu l’attention de lui envoyer le linge et les vêtements nécessaires. Après le linge, elle envoya sa lavandière pour le blanchir. Cette lavandière, c’était Perrette la Jolie.

Si on s’étonne de voir une blanchisseuse laïque dans un couvent, où d’ordinaire tous les travaux sont effectués par la communauté, nous rappellerons qu’un couvent, à cette époque, ne ressemblait en rien à un couvent moderne. Une abbaye était comme une seigneurie. Un abbé ou une abbesse était un seigneur ou une grande dame.

Jamais des femmes jeunes, jolies et élégantes, comme Marie de Beauvilliers et quelques-unes de ses religieuses, n’auraient consenti à confier leurs fins et luxueux dessous à une converse, bonne ouvrière certes, mais peu au courant des variations de la mode. Car la mode intervient même dans la façon de plisser, tuyauter et empeser les fanfreluches.

Grâce aux dix-huit cents livres généreusement données par Gringaille, Carcagne et Escargasse, Perrette venait de s’établir. Avec son petit air sérieux, sa mise décente et même élégante, c’était une charmeuse que cette Perrette. Avec cela un tact parfait et ouvrière accomplie. Il lui suffisait de se présenter quelque part pour être bien accueillie. Et comme son travail était irréprochable, elle se constituait rapidement une belle clientèle.

Perrette, lorsqu’elle était entrée chez Bertille, avait avec elle une ouvrière robuste, chargée d’emporter les lourds paquets de linge.

Bertille était douce et très simple. Elle n’avait aucun de ces préjugés qui faisaient que les gens de qualité se montraient pleins de morgue et de hauteur vis-à-vis de tout ce qui n’était pas « né ». Elle accueillit les deux ouvrières avec son aménité habituelle.

Les deux jeunes filles s’étudièrent de ce coup d’œil rapide et sûr qu’ont les femmes. Et elles se sourirent gentiment. Apparemment il y avait sympathie entre elles. Mais comme la religieuse, servante et gardienne, était présente et les surveillait étroitement, elles n’échangèrent que des paroles banales qui pouvaient être dites en semblable occurrence.

Dans le courant de la semaine, Perrette pensa fréquemment à cette inconnue si jeune, si jolie, si douce, si peu fière et qui paraissait si triste.

– C’est sûrement quelque noble demoiselle que sa famille tient enfermée contre son gré, se disait-elle. A t-elle donc commis quelque faute grave ?… Je jurerais bien que non. Ces yeux bleus, si clairs, si lumineux, sont le reflet d’une âme pure et innocente. Ce n’est pas une coupable, c’est une victime. Je la plains de tout mon cœur.

Et lorsqu’elle revint pour la deuxième fois, la sœur étant encore présente, Perrette, obéissant à l’impulsion de son bon cœur, sut s’arranger de manière à faire comprendre à Bertille qu’elle compatissait à ses malheurs, et que si elle pouvait lui être utile, elle le ferait très volontiers.

Bertille comprit ce langage muet. Mais elle se tint sur la réserve. Savait-elle si on ne lui tendait pas un nouveau piège ?… Pourtant, quelle apparence ?… N’était-elle pas entre les mains de ses ennemis ?… Puis Perrette avait une de ces physionomies loyales qui attirent la confiance.

Et, à son tour, Bertille se prit à rêver de cette jolie ouvrière qui paraissait avoir si bon cœur.

– Si elle consentait à aller le trouver ? songeait-elle, à lui dire qu’on me détient de force ici ?… Il saura bien me délivrer, lui !

Toute cette semaine, elle la passa à penser à la petite lavandière. Tiraillée entre son instinct qui lui disait qu’elle pouvait avoir confiance et le souvenir récent des trahisons dont elle était encore victime, qui lui conseillait la prudence. Tantôt bien résolue à se confier à cette inconnue, l’instant d’après, décidée à se taire et à se tenir sur ses gardes.

Pour la troisième fois, Perrette revint. Cette fois, la religieuse n’était pas là. L’occasion était peut-être unique. Bertille sentit l’angoisse lui broyer le cœur. Parlerait-elle, ne parlerait-elle pas ?… Pour elle, la question était redoutable.

Pendant qu’elle hésitait et se consultait, Perrette parlait spontanément :

– Madame, dit-elle de son air sérieux, je ne vous connais pas, mais je vous vois si triste, si malheureuse, que mon cœur en est ému. Si je puis vous être utile, disposez de moi.

Perrette s’était placée de façon à avoir la porte grande ouverte devant elle. Ainsi elle surveillait le jardin et verrait venir de loin la sœur. En parlant, elle étalait délicatement sur la table la lingerie qu’elle apportait.

Bertille hésitait. Machinalement, elle suivait les gestes gracieux de l’ouvrière. Ses yeux se fixèrent sur ses doigts avec une expression de surprise très vive.

Voyant qu’elle se taisait, Perrette reprit de sa voix douce :

– Vous ne me connaissez pas madame… et sans doute vous avez de bonnes raisons de vous défier ? Je vous assure que vous pouvez avoir confiance en moi… Décidez-vous, madame, dans un instant la sœur et mon ouvrière vont venir. Il sera trop tard pour vous… Je ne réussirai pas toujours à écarter la sœur comme aujourd’hui.

Au lieu de répondre, Bertille s’empara de la main de Perrette et fixant sur elle un regard scrutateur, avec une soudaine émotion :

– Cette bague ! dit-elle en désignant un anneau passé au petit doigt de l’ouvrière, d’où tenez-vous cette bague ?

C’était la petite bague en fer que Carcagne avait trouvé dans l’étui qu’il avait subtilisé à Colline Colle. Gringaille sur la demande de son compagnon, l’avait passée au doigt de sa sœur et n’y avait plus pensé.

Perrette fut étonnée de la question. Puis étonnée encore du ton sur lequel elle était posée. Il lui semblait que ce n’était guère le moment de perdre son temps à des futilités. Néanmoins, forte de sa conscience, elle soutint sans broncher le regard soupçonneux de Bertille et répondit, sur un ton très naturel :

– Je la tiens de mon frère.

Bertille comprit qu’elle disait vrai. Plus doucement, elle dit :

– Excusez-moi si j’insiste… Il s’agit d’une chose très importante pour moi. Savez-vous où votre frère a trouvé cette bague ?

– Il ne me l’a pas dit, fit Perrette de plus en plus étonnée.

– Votre frère, que fait-il ?… Comment s’appelle-t-il, d’abord ?

– Gringaille, madame.

Bertille tressaillit. Elle eut ce froncement de sourcils de la personne qui cherche à rappeler ses souvenirs. Et tout à coup, ses yeux brillèrent, son gracieux visage s’illumina d’un sourire, et vivement :

– J’y suis !… Votre frère n’est-il pas au service d’un jeune homme…

– Messire Jehan le Brave, oui, madame, fit Perrette, mordue au cœur par un soupçon subit.

– Vous le connaissez ? s’écria Bertille radieuse.

Perrette pâlit un peu. A son tour, elle fixa des yeux ardents sur Bertille, comme si elle ne l’avait pas vue, ou mal vue jusque-là. Pourtant, elle n’hésita pas et répondit d’une voix ferme :

– Nous nous connaissons depuis l’enfance… Il m’appelle sa petite sœur et je l’aime comme mon frère… Et vous, madame ? Vous le connaissez donc aussi ?…

Bertille eut un geste de charme et d’abandon. Elle jeta ses bras autour de Perrette, l’embrassa tendrement, et toute rougissante, lui glissa à l’oreille :

– Je serai donc votre sœur aussi, moi !… car je n’aurai pas d’autre époux que lui !… Ah ! dites-lui qu’il vienne m’arracher…

Perrette s’arracha vivement à la fraternelle étreinte et, un peu sèchement, murmura :

– Silence !… Voici la sœur et mon ouvrière.

Bertille, troublée ne remarqua pas ce brusque changement. Pour se donner une contenance, elle se mit à ranger le linge que Perrette, très indifférente en apparence, lui passait à mesure. La sœur les trouva ainsi occupées. Elle les étudia d’un œil soupçonneux cependant. Mais elle les vit très calmes et se rassura.

A l’aveu si imprévu de Bertille, Perrette, si maîtresse d’elle et si complet que fût son renoncement, avait senti son cœur se contracter sous l’affreuse douleur qui la tenaillait. Son premier mouvement, tout instinctif, avait été un mouvement de recul. L’arrivée subite de la sœur l’avait tirée fort à propos d’embarras. Maintenant elle s’était ressaisie.

Avant de sortir, elle adressa à Bertille un sourire plein de promesses. Et la jeune fille, qui comprit, radieuse, transportée de bonheur, mit doucement sa main sur son cœur pour en comprimer les battements tumultueux.

q

Chapitre 9

Lecteur, nous allons vous entretenir des poules et des canards de l’abbaye. Pourquoi pas ? si les faits et gestes de ces volatiles sont de nature à exercer une influence sur la suite de ce récit.

Sur la montagne de Montmartre, à moitié chemin environ entre la chapelle Saint-Pierre, au sommet, et la chapelle du Martyr, à mi-côte, il y avait une espèce de place. Cette place était limitée comme suit : au nord (c’est-à-dire le haut de la butte) des prés avec quelques habitations. Au sud : un grand pré, en forme de langue, dont le bout venait aboutir à quelques pas de la chapelle, entourée d’une palissade en ce moment. A l’est : le mur d’enceinte de l’abbaye avec l’entrée vers le nord-est. A l’ouest : un petit chemin qui allait jusqu’à la fontaine du But, au nord, et sur le côté de la chapelle au sud.

Le long de ce chemin, des prés, des carrières, des plâtrières. Dans l’un de ces prés, en bordure de la petite place, une ferme. C’est là que nous avons affaire. La ferme était occupée par un ménage de paysans, serviteurs des religieuses. Il y avait deux grands prés séparés par une haie. Dans l’un de ces prés, picoraient des centaines de poules. Dans l’autre, au centre duquel se trouvait une grande mare, s’ébattaient des quantités d’oies et de canards. Ce n’était là qu’une partie de la basse-cour des dames. Une haie séparait ces volailles de la place.

Sur cette place, à quelques toises de la haie, un monument délabré, de forme rectangulaire. Quelques pas plus loin, une croix.

Voilà la mise en scène faite. Passons aux acteurs maintenant.

L’année précédente, le basse-courier des religieuses avait trouvé une dizaine d’œufs de cane sauvage. Le canard sauvage est moins gros que le canard domestique, mais sa chair est plus savoureuse, plus délicate. Le villageois donna ces œufs à couver à une poule. Il en obtint un canard et deux canes. C’était maigre comme résultat, mais cela lui faisait des reproducteurs.

Le canard sauvage se domestique assez facilement. Il n’y a qu’à lui couper les grosses plumes d’une aile. Sans quoi, un beau jour, il prend son vol et on ne le voit plus. C’est ce que fit le basse-courier.

Le canard sauvage est monogame. Mais il est d’assez bonne composition et si on est dans la nécessité de lui donner deux ou trois femelles, mon Dieu ! il les accepte assez volontiers. Le nôtre avait deux femelles qui étaient aussi ses deux sœurs.

C’était un bon gros père de canard, un peu bébête, pas méchant, bien tranquille. Il avait une belle tête à reflets bleu saphir et émeraude, une toute petite cravate blanche, un superbe plastron mordoré, un magnifique habit gris perle, avec des basques bleu marine, et des pattes d’un beau jaune orange.

Il était superbe, l’animal, et il le savait. Aussi, fallait-il voir comme il se dandinait et se rengorgeait en marchant. Et de quel air grave et important il parlait de sa voix de basse profonde : « Coin coin coin ! Coin coin coin ! » Ce qui voulait dire assurément : « Je suis beau ! Je suis beau ! »

Ses deux canes étaient bien simples et bien modestes dans leur robe marron picotée de noir. Elles avaient deux petits yeux tout ronds, pétillants de malice. Elles avaient de petits airs de ne pas y toucher. Malgré cela, c’était deux méchantes, deux insupportables pécores.

Elles conduisaient leur grand dadais d’époux par le bout du… bec. C’était leur droit, direz-vous ? D’accord. Mais elles abusaient vraiment. Ces deux mauvaises teignes se croyaient les reines du poulailler et entendaient mener tout le monde selon leur caprice. Là où elles se trouvaient, elles étaient chez elles et défendaient aux autres volailles de s’approcher.

Mais, ce qu’elles détestaient par-dessus tout, c’étaient les poules. Dès que l’une d’elles faisait mine de s’égarer de leur côté, les deux canes se précipitaient sur leur canard d’époux, et de leur voix de fausset, elles l’objurguaient véhémentement :

– Coin coin coin coin !… Coin coin coin coin ! Ce qui, dans leur langage, voulait dire :

– Va la chasser !… Assomme-la !

Et l’autre, gros imbécile, docilement répondait :

– Coin coin ! Coin coin coin ! Ce qui voulait dire :

– C’est bon ! On y va !

Et il allait. Badalin, badalan, ventre à terre, le cou en bataille, c’est-à-dire le bec rasant le sol, et poc ! poc ! poc ! à coups de bec, il assommait la poule qui se laissait faire stupidement et cherchait son salut dans une fuite précipitée.

Après quoi, il revenait en se dandinant et en se rengorgeant, recevoir les félicitations des deux mauvaises bougresses.

Il n’y a pas d’animal aussi stupide que la poule. Avec ça, bavarde, curieuse… et goinfre !… à ne pas croire. Elle a cette spécialité d’aller toujours se fourrer là où elle n’a que faire.

Nous avons dit que les poules qui nous occupent étaient séparées des oies et des canards par une haie. Dans cette haie, naturellement, elles trouvèrent des trous pour passer chez leurs voisins.

Un jour, quatre poules passèrent chez les canards. Les deux canes les aperçurent. Elles sautèrent sur le canard et lui firent la petite scène que nous avons décrite. Le canard, docile comme toujours, courut sus à la volaille.

Les poules poussèrent des gloussements perçants et se bousculèrent comme des idiotes qu’elles sont. Enfin, l’une d’elles aperçut un trou dans la haie. Elle s’y engouffra. Les trois autres suivirent.

Merveille !… Elles se trouvèrent dans un lieu qu’elles ne connaissaient pas. Dans leur affolement, elles s’étaient trompées de haie et elles étaient sur la petite place.

Le monument rectangulaire dont nous avons parlé attira leur attention. Nous avons dit que la poule est curieuse. Elle est méfiante aussi. Celles-ci voulurent voir ce qu’était cette grande machine. Elles en firent le tour de loin en se rapprochant insensiblement. Quand elles furent contre la muraille, elles découvrirent des trous et elles entrèrent…

Huit jours plus tard, elles étaient vingt, trente poules qui, les unes après les autres, quelquefois deux ou trois ensemble passaient à travers les haies et pénétraient dans le monument en question.

Au bout d’un temps plus ou moins long, la poule sortait et poussait des retentissants :

– Kot kot kot kot kot ! Kot kot ! Ce qui, on le sait, dans le langage des poules, veut dire : je viens de pondre un bel œuf !…

q

Chapitre 10

Ce jour-là était un vendredi. Il y avait huit jours environ que Jehan le Brave vivait soigneusement caché chez Perrette la Jolie. Nous verrons bientôt ce qu’il y faisait.

Ils étaient trois, hâves, défaits, maigres comme des clous. Déguenillés, dépenaillés, minables, lamentables, méconnaissables. Ces trois-là étaient Gringaille, Escargasse et Carcagne. Ceci se passait une quinzaine de jours après ce fameux repas qu’ils avaient arraché à Colline Colle.

Comment avaient-ils vécu jusque-là ?… Mystère ! Il serait peut-être plus juste de se demander comment ils n’étaient pas morts de faim. Ils avaient vendu leurs habits confortables de bon drap et leurs bonnes bottes presque neuves. Et ils avaient endossé bravement les vieux vêtements, les vieilles chaussures depuis longtemps hors d’usage. Carcagne avait ce vieux pourpoint déchiré dans lequel nous lui avons vu cacher l’étui dérobé à Colline Colle.

Ils n’avaient gardé que leurs bonnes rapières. Les quelques sous qu’ils avaient tirés de la vente de leur dernier habit leur avaient permis de vivre quelques jours. Maintenant c’était fini. Ils ne savaient plus à quel saint se vouer, ni s’ils verraient jamais la couleur d’un écu.

A l’heure où nous les trouvons, il y avait huit jours qu’ils avaient été chassés de leur taudis. Il y avait deux jours qu’ils n’avaient pas mangé.

Notez bien ceci : ils auraient pu reprendre leur ancien métier. Dieu merci, ils savaient comment détrousser un passant à la douce, même en plein jour. Ils n’y pensèrent même pas. Ils avaient donné leur parole. C’était sacré cela. Carcagne n’arrivait pas à se pardonner le moment d’oubli qu’il avait eu chez Brigitte.

Ils auraient pu aller chez Perrette qui eût partagé de grand cœur avec eux. Mais plutôt que d’en venir là, Gringaille se fût sans hésiter, passé son épée au travers du corps.

Enfin, ils auraient pu s’adresser à Jehan qui, d’une manière ou d’une autre, les aurait tirés d’embarras – au moins momentanément. Mais se montrer au chef accoutrés comme ils étaient ?… Plutôt la mort !

Sans trop savoir où ils allaient, ils étaient sortis de la ville. Ils allaient désespérés, silencieux, harassés. Ils grimpaient péniblement le chemin qui aboutissait en haut de Montmartre. Non pas le chemin de droite, qui passait devant l’entrée de l’abbaye, mais celui de gauche, celui qui aboutissait à la fontaine du But, en passant devant la basse-cour des religieuses.

Pourquoi par là et non ailleurs ? Est-ce qu’ils savaient ? Simple hasard, voilà tout.

Ils arrivèrent sur la petite place que nous avons signalée et ils aperçurent le monument délabré. Ils s’arrêtèrent, hésitants et se regardèrent, inquiets, effarés.

Ce monument, c’était le gibet des dames. Nous savons quelle insurmontable horreur ils éprouvaient pour tous les monuments de ce genre.

Le gibet ne servait plus depuis longtemps. C’était un massif de maçonnerie de forme rectangulaire, en assez mauvais état, comme nous avons dit. Une porte basse s’ouvrait face au chemin par lequel ils arrivaient. Sur le côté gauche, c’est-à-dire du côté ouest, du côté de la haie, derrière laquelle était parquée la volaille des religieuses, il y avait un escalier très étroit, sans rampe, raide, qui aboutissait à la plate-forme. Sur cette plate-forme, des piliers, à moitié pourris, en forme de triangle.

C’était à ces piliers qu’on accrochait haut et court les criminels ressortissant à la justice de Mme l’abbesse, laquelle avait droit de haute, basse et moyenne justice. Mais depuis de longues années, l’abbesse n’usait plus de ce droit seigneurial.

Donc Carcagne, Escargasse et Gringaille, voyant le sinistre monument qui se dressait devant eux, s’arrêtèrent médusés.

A ce moment, une poule sortit de la haie et se dirigea en gloussant vers le gibet, où elle disparut comme par enchantement.

– Vé ! s’écria Escargasse émerveillé, une poulette !

– Une autre !…

– Ca se mange, ça !…

Pas un mot de plus. Ils s’étaient compris. Evanouie, la terreur du gibet. D’un bond, ils furent tous les trois sur la porte. Fermée !… Ils la secouèrent : solide, encore, la mâtine !… Cornes de Dieu ! par où passer ? Ah ! l’escalier !… Deux bonds… les voilà sur la plateforme.

Victoire !… En partie défoncée, la plate-forme. Une excavation… là… on peut passer… Ils passent… Ils sont en bas, sous les fourches patibulaires… Mais ils n’y pensent plus, je vous en réponds.

Trois cris… trois hurlements de triomphe. Des gloussements effarouchés, des bruits d’ailes, une débandade, une poursuite. Nouveaux hurlements de joie, la fuite éperdue de volailles hors du gibet… Mais, résultat appréciable, trois poules déjà étranglées.

Nouveaux cris d’admiration, ébahissement, attendrissement, bénédictions, actions de grâces… Qu’est-ce donc ?

Ceci simplement : il y a là une quinzaine de nids disséminés de tous les côtés et chacun de ces nids contient une vingtaine d’œufs. C’est-à-dire de quoi vivre pendant une quinzaine.

Le premier mouvement des trois pauvres hères, qui mouraient de faim, fut de sauter sur ces providentielles provisions. En un clin d’œil, ils absorbèrent une bonne douzaine d’œufs chacun.

– Pas moins, ça soulage ! dit Escargasse.

– Et c’est frais, fit remarquer Carcagne.

– Nous en avions besoin… il était temps, cornedieu ! fit Gringaille. Et ils éclatèrent de rire… Dame, maintenant qu’ils étaient assurés de ne pas mourir de faim, au moins pendant quelque temps, ils retrouvaient leur gaieté et leur insouciance… Ils devenaient même difficiles, car Gringaille ajouta, d’un air rêveur :

– Voire !… Nous ne pouvons pourtant pas nous nourrir exclusivement d’œufs crus !…

– C’est vrai !

– Comment faire ?

– Et ces trois volailles dodues ? on ne peut pas les gober comme des œufs, elles !

La question était grave. Elle méritait réflexion. Ils réfléchirent.

– J’ai trouvé ! s’écria Gringaille, en s’administrant un coup de poing sur le crâne. Voici : il n’y a qu’à aller à l’ancien logis de messire Jehan, y prendre tous les ustensiles de cuisine qu’il possède et les apporter ici… Je ne vois pas pourquoi nous ne nous installerions pas ici.

– D’autant qu’on y est très bien… Il y a de l’air… et maintenant que les chaleurs arrivent, c’est à considérer.

– Et nous sommes sûrs que personne ne viendra nous déranger ici.

– Très juste. J’ajoute : et pas de loyer à payer, pas de propriétaire grincheux, pas de voisins gênants. Alors c’est dit… qui va chercher les casseroles ?

– Moi, si vous voulez, dit Carcagne.

Carcagne était toujours complaisant. Mais il n’était pas très malin. Il ajouta aussitôt :

– Au fait, des casseroles, c’est très bien, mais… nous n’avons pas de beurre… pas même un morceau de lard… pas de pain.

Escargasse et Gringaille se mirent à rire.

– Voilà du beurre, dit gravement Gringaille en désignant un tas d’œufs.

– Et voilà du pain, fit non moins gravement Escargasse, en désignant un autre tas d’œufs.

– Et voici le vin ! reprit Gringaille en saisissant une poule par les pattes et en l’agitant sous le nez de Carcagne qui ouvrait des yeux tout ronds.

– Je… ne comprends pas… finit-il par avouer.

– Ce n’est pas nécessaire… File !… Quand tu reviendras nous aurons les éléments d’un bon repas.

Carcagne ne comprenait pas. Mais il avait confiance en celui qu’il considérait comme son futur beau-frère. Il obéit et fila, comme on le lui ordonnait élégamment.

Lorsque Carcagne fut parti, Escargasse et Gringaille prirent chacun une certaine quantité d’œufs et une des trois poules qu’ils avaient si prestement happées et étranglées. A leur tour, ils sortirent.

Une demi-heure plus tard, ils étaient de retour. Ils n’avaient plus ni les œufs, ni la poule. Mais ils rapportaient premièrement : une motte de beurre ; deuxièmement : un beau morceau de lard ; troisièmement : une petite cruche contenant cinq pintes de vin ; quatrièmement : une demi-douzaine de chapelets de pain frais. On voit qu’ils avaient réussi à échanger avantageusement leur marchandise.

En attendant Carcagne, qui avait un bon bout de chemin à faire, ils se mirent à inspecter leur domaine.

Ce local devait servir à la fois d’atelier et de débarras. Il contenait une foule d’objets hétéroclites et divers outils. Il y avait des poutres, des planches, du bois, de la paille, des copeaux, une boîte de clous, une grande scie, une barre de fer. Et quantité d’autres objets disparates. Tout cela couvert de poussière, rongé par la rouille. Il était évident que, depuis des années, peut-être, nul n’avait pénétré là-dedans.

Cette inspection terminée, dans un angle, ils préparèrent un foyer avec des pierres. Ils y entassèrent des copeaux et du bois. Lorsque Carcagne apporterait les ustensiles, il n’y aurait qu’à allumer.

Gringaille inspecta la porte. Elle était très solide encore. Elle était munie d’une forte serrure fermée à clé et d’un énorme verrou. Il fit remarquer qu’il était désagréable de passer par le plafond quand on avait une porte. En conséquence, il prit la barre de fer et en quelques coups solidement assénés, il fit sauter la serrure. Le verrou était largement suffisant pour les mettre à l’abri de toute visite indiscrète.

D’ailleurs ceci n’était guère à redouter. Le sinistre monument inspirait à chacun une terreur superstitieuse. Les plus braves ne s’en approchaient qu’en tremblant.

Tout étant prêt, les deux compagnons s’assirent sur des poutres.

Devant Gringaille, il y avait un trou. Probablement les poules avaient dû gratter la terre à cet endroit. En causant avec Escargasse, machinalement, du bout de sa rapière, Gringaille fourrageait dans ce trou.

– Tiens ! s’écria-t-il tout à coup.

Il s’accroupit devant le trou et se mit à écarter la terre avec ses mains. Il démasqua ainsi complètement un gros anneau de fer.

– S’il y a un anneau, il y a une dalle, dit-il à Escargasse, qui le regardait curieusement. S’il y a une dalle, c’est qu’il y a quelque chose là-dessous.

– Un caveau probablement, fit Escargasse.

– C’est ce qu’il nous faut voir… Est-ce qu’on sait ce qui peut arriver ?

– Voyons ! fit laconiquement Escargasse.

Sans désemparer, ils se mirent à creuser, écartant la terre. Effectivement, ils mirent à découvert une dalle carrée, qui pouvait avoir un pied et demi de chaque côté. Gringaille saisit l’anneau à deux mains et tira de toutes ses forces. La dalle ne vacilla même pas.

– Diable ! dit-il.

Il prit la barre de fer et la passa dans l’anneau. A eux deux ils essayèrent de soulever la dalle. Elle ne bougea pas davantage. Elle paraissait solidement scellée.

Tous les deux, ils se penchèrent et étudièrent de près et très attentivement cette pierre récalcitrante. On voyait très nettement les quatre rainures de la dalle. Ils passèrent la pointe de l’épée dans les interstices et essayèrent encore une fois de la soulever. Nouvel échec.

Alors, au lieu de la tirer, ils appuyèrent dessus. Rien. Ils frappèrent à tour de bras sur l’anneau, toujours sans résultat.

– Pourtant, cornedieu ! vociféra. Gringaille exaspéré, cela doit s’ouvrir !

En disant ces mots, il avait saisi l’anneau à deux mains et le secouait frénétiquement, dans un mouvement de va-et-vient, comme s’il avait voulu le dévisser.

– Tiens ! tiens ! fit-il.

Il avait senti l’anneau céder. Il recommença lentement, méthodiquement, cette fois. Il y eut le bruit sec d’un ressort qui se détend et la dalle s’abaissa lentement, d’elle-même, mettant à jour les hautes marches d’un escalier.

A ce moment, ils entendirent sur la route un pas rapide qu’ils reconnurent à l’instant. Ils entrebâillèrent la porte et regardèrent. C’était bien Carcagne. Ils lui firent signe et poussèrent soigneusement le verrou dès qu’il fut entré.

– J’ai trouvé trois flacons de vin ! s’écria triomphalement Carcagne. Avec des grognements satisfaits, ils débarrassèrent le compagnon, et triomphants à leur tour, ils lui montrèrent les provisions qu’ils s’étaient procurées. Carcagne baya d’admiration.

– Comment avez-vous fait, dit-il.

Gringaille et Escargasse le regardèrent, puis ils se regardèrent et éclatèrent de rire.

– Nous avons vendu des œufs et une poule, consentit enfin à expliquer Gringaille.

– Tiens ! s’écria Carcagne émerveillé, je n’y aurais pas songé, moi !

– Le pôvre, fit Escargasse d’un air faussement apitoyé.

– Il ne reste plus qu’à faire cuire le dîner sur l’heure.

– Minute, fit Gringaille qui pensait à tout. Si nous allumons du feu ici, il faudra bien que la fumée s’échappe. Elle passera donc par un de ces trous que nous voyons là-haut.

– Naturellement !

– Bien. Alors on s’étonnera de voir de la fumée jaillir du gibet… et on viendra voir… et nous serons délogés.

– Cependant, il faut bien…

– C’est un risque à courir, je le sais bien. Mais on peut l’éviter peut-être… Visitons d’abord cette cave. Nous aviserons ensuite.

– Visitons ! dirent docilement les deux autres. Et ils voulurent descendre sans plus tarder.

– Minute encore ! dit Gringaille. Avant de descendre tous les trois là-dedans, il faut savoir si cette plaque ne se fermera pas d’elle-même, nous murant là comme renardeaux pris au gîte.

– Diable ! firent les deux autres en reculant précipitamment.

– Je descends seul, continua Gringaille. Attention, toi Escargasse, tu as vu la manœuvre pour actionner la dalle. Si je frappe, tu ouvriras. C’est compris ?

– As pas peur, mon pigeon ! C’est compris.

Gringaille en un tour de main, fabriqua un bouchon de paille : c’était une torche. Sa torche à la main, il s’engagea dans l’ouverture béante. Il disparut dans le sous-sol. La pierre demeurait baissée.

Il la saisit, et péniblement, car elle était très lourde, il essaya de la fermer. La pierre retomba obstinément. Il ne s’entêta pas.

– Il doit y avoir un ressort qui la ferme, se dit-il.

Il descendit en comptant les marches. En mettant le pied sur la sixième marche, il vit la pierre remonter et se refermer d’elle-même.

– Parfait ! se dit-il, voici qui est on ne peut plus simple. Il s’agit de l’ouvrir maintenant.

Il était dans l’obscurité. Il alluma son bouchon de paille et se mit à chercher. Il descendit l’escalier. Il avait douze marches. N’ayant rien trouvé, il le remonta. Il remarqua que la sixième marche – la même qui fermait la trappe – était cassée à une de ses extrémités. Il y avait là une soudure grossièrement faite. Il appuya le pied sur ce morceau. La trappe s’ouvrit. La même marche servait à l’ouvrir et à la fermer. A diverses reprises, il la ferma et l’ouvrit, très facilement.

– Admirable ! dit-il entre ses dents.

Dix minutes plus tard, ils avaient traîné dans cette cave tous les outils, la barre de fer, du bois, les copeaux, la paille et, bien entendu, tous les œufs, leurs provisions et leurs ustensiles. La trappe soigneusement fermée, ils étaient chez eux.

– Ici, expliqua Gringaille, nous sommes à l’abri. Nul ne viendra nous y dénicher, c’est probable. Nous pouvons faire du feu sans crainte d’être trahis par la fumée. Maintenant, visitons cette cave ; après quoi nous pourrons nous occuper de notre dîner.

Ils se trouvaient dans un petit caveau qui n’avait guère plus d’une dizaine de pas de long sur sept à huit en largeur. En face l’escalier, il y avait un couloir assez large pour permettre à deux hommes de passer aisément de front. Ce couloir descendait en une pente assez accentuée.

Ils s’engagèrent dedans. Au bout d’une vingtaine de pas, ils aboutirent à une autre cave, une grotte plutôt, spacieuse, haute de voûte. Il n’y avait pas d’issue apparente. C’était un cul-de-sac. Ici, des surprises extraordinaires les attendaient.

D’abord, dans un coin, une douzaine de bottes de paille. A côté, un tas de torches. Ils se dépêchèrent d’en allumer une. C’était tout de même plus agréable que leurs bouchons de paille.

Deux tonneaux. Ils les sondèrent : pleins. Ils en percèrent un. C’était du vin… excellent. Ils se regardèrent avec des bouches fendues jusqu’aux oreilles. Vite, ils se hâtèrent de percer l’autre. Du vin encore… meilleur. Ils esquissèrent un pas… Cette grotte était merveilleuse, admirable. C’était un rêve, un enchantement.

Ce n’est pas tout.

Quatre coffres énormes. Ils les ouvrirent. Deux étaient pleins d’armes. Tout un arsenal se trouvait là : épées, dagues, poignards, armures complètes, hallebardes, pistolets, arquebuses… Il y avait là de quoi armer toute une compagnie.

– On ne peut pas savoir ! murmura Gringaille d’un air rêveur en refermant les deux coffres.

Le troisième coffre était plein de cendre. Ils fouillèrent dans le tas… Des saucissons, des jambons, encore et encore !… Ils exultèrent… ils riaient comme des fous, ils s’envoyaient d’énormes bourrades. Jamais ils ne s’étaient vus à pareille fête. Pensez-donc : le gîte et la pitance pour des mois, et cela sans avoir à débourser une maille !

Ils se ruèrent sur le quatrième coffre avec l’idée qu’ils allaient le trouver plein d’or et de bijoux. Hélas, non !… Il y avait là huit petits tonnelets… Eh ! eh ! du vin encore !… Peste ! ce n’était pas à dédaigner !… Celui-là devait être du chenu, à en juger par les récipients.

Ils soulevèrent un des petits tonneaux. Pas bien lourd… une vingtaine de livres à peu près… Enfin, il y en avait huit en tout, c’était assez respectable. Ils le percèrent. Rien ne vint…

– Pourtant, tripes du pape ! il est plein.

Ils le retournèrent et le défoncèrent. Ils firent un bond prodigieux en arrière. Ils étaient livides, ne tenant plus sur leurs jambes.

C’était de la poudre qu’il y avait dans ce tonnelet. Et eux qui, depuis dix minutes, s’agitaient là-dessus la torche enflammée à la main !

Rendus plus circonspects, ils déposèrent leur torche à distance respectueuse et revinrent achever leur inspection. Six de ces tonnelets contenaient de la poudre. Les deux autres des balles.

– Eh bien, mais… nous avons là de quoi soutenir un siège, dit Gringaille.

Et de nouveau rêveur, il répéta :

– On ne peut pas savoir !

S’ils fermèrent méticuleusement le dangereux coffre, point n’est besoin de le dire. Heureusement, celui-là était le dernier de la rangée. Il se trouvait placé dans un angle de la grotte. Ils eurent soin d’aller se placer, avec leurs torches allumées, à l’extrémité opposée.

La visite étant terminée, ils allumèrent le feu et firent rôtir les deux poules, sauter l’omelette. Naturellement, ils entamèrent un jambon, et un saucisson. Ils firent là un des meilleurs repas de leur existence d’aventuriers.

– Remarquez, messieurs, dit doctoralement Gringaille, que, tandis que nous vivrons discrètement retirés dans cette grotte, là-haut, nos poules, que notre présence n’effarouche pas, continueront à nous pondre des œufs frais. Ces œufs, nous les ramasserons… parce que nous sommes des gens soigneux. En échange de ces œufs, nous obtiendrons de ces petites médailles à l’effigie de notre Sire Henri quatrième, de ces médailles qu’on appelle des sous, des livres, des écus, suivant qu’elles sont plus ou moins grosses, en argent ou en cuivre. Avec ces médailles, nous obtiendrons tout ce que nous voudrons partout… En sorte que je ne suis pas éloigné de croire que nous voilà enfin sur le chemin de la fortune.

– Ce qui prouve que messire Jehan ne savait ce qu’il disait lorsqu’il prétendait qu’en embrassant le métier d’honnête homme, nous crèverions de faim.

Là-dessus, ayant la panse bien garnie, ils étalèrent des bottes de paille sur le sol, s’étendirent voluptueusement dessus et, quelques minutes plus tard, trois ronflements sonores retentissaient sous la voûte de plâtre de la grotte enchantée.

q

Chapitre 11

Depuis cinq jours, Carcagne, Escargasse et Gringaille, dans leur grotte plantureusement approvisionnée, menaient une existence béate, une vraie vie de cocagne, exempte de tout souci. Ils engraissaient et ne demandaient qu’une chose : que cela durât toujours.

Là-haut, les poules continuaient régulièrement à les fournir d’œufs frais. Pour l’instant, ils n’ambitionnaient plus qu’une chose : se procurer des vêtements convenables pour remplacer les loques qui les recouvraient plutôt mal que bien.

Carcagne, toujours un peu simple, avait insinué qu’on obtiendrait facilement ce résultat en vendant les armes et la poudre dont les coffres étaient pleins. Gringaille s’y était opposé.

– Je crois, dit-il, que nous pouvons disposer sans scrupule de tout ce qui est ici. Cependant, pour ce qui est de la poudre et des armes, n’y touchons pas avant d’avoir avisé messire Jehan. Même, si vous voulez m’en croire, nous visiterons ces armes et les mettrons en état, s’il y a lieu. On s’ennuie ferme ici, ce nous sera une distraction.

A quel mobile obéissait Gringaille en donnant ce conseil ? Il aurait été bien en peine de le dire. Il est probable qu’il avait donné sincèrement son impression en disant que cette occupation tuerait un peu le temps. Car ils ne sortaient pour ainsi dire pas de leur gîte souterrain.

Toujours est-il qu’en suite de cette décision, ils se mirent à fourbir les armes comme s’ils étaient à la veille d’une entrée en campagne. Et ils s’acquittèrent en conscience de cette besogne. Bientôt les armes furent propres, brillantes, bien graissées, comme lorsqu’elles étaient neuves.

Ce jour, qui était le cinquième de leur séjour dans ce lieu de bombance, était aussi le douzième que Jehan passait chez Perrette la Jolie. C’était un mercredi, et la lavandière devait aller livrer son ouvrage à l’abbaye.

Elle partit, accompagnée comme d’habitude, par une ouvrière qui portait le linge dans un grand panier. Cette ouvrière était coiffée d’une capeline brune qui tombait sur les épaules, encadrait le visage et le cachait presque en entier. Cette coiffe était celle de toutes les femmes du peuple d’un certain âge. A part, bien entendu, les jeunesses et quelques dévergondées qui tenaient à faire admirer leurs traits. Celle-ci était une femme sérieuse. De plus, elle ne devait pas être bien portante, car elle avait autour du cou une grosse écharpe de laine qui lui remontait jusque sur le nez.

Les deux femmes s’engagèrent dans le chemin qui, de la croix, conduisait à l’abbaye. Elles se trouvèrent brusquement en face d’un homme qui descendait. Cet homme, c’était Saêtta.

Perrette éprouvait pour lui une profonde antipathie. Pourtant, il s’était toujours montré relativement doux avec elle. Ceux qui aiment réellement ont souvent de ces intuitions inexplicables. La rencontre n’était pas agréable à la jeune fille… ni à son ouvrière, paraît-il, car celle-ci eut un brusque haut-le-corps. Mais il n’y avait pas moyen de l’esquiver. Elle essaya quand même de passer en adressant un sourire au Florentin.

Celui-ci, malheureusement, ne l’entendit pas ainsi. Il barra résolument la route.

– Tu es bien fière, ma fille ! railla-t-il. Tu ne daignes pas dire bonjour aux anciens ?

Chose bizarre, et qui redoubla le trouble de la jeune fille, Saêtta, en lui parlant, fixait avec insistance ses yeux ardents sur l’ouvrière, qui baissait le nez, ramenait sur son visage les fronces de sa vaste capeline.

– Je ne suis pas fière, monsieur Saêtta, je vais livrer de l’ouvrage aux dames et je suis en retard… C’est pourquoi je vous prie de nous laisser passer, mon ouvrière et moi.

Perrette dit cela doucement, mais avec fermeté. En même temps, elle voulut passer.

– Un instant, que diable ! fit Saêtta en barrant de nouveau le passage. Tu as donc des ouvrières, maintenant ? Peste ! mes compliments, ma fille, te voilà donc patronne ?…

Et se penchant sur elle, de son air le plus sérieux, mais avec une lueur malicieuse au coin de l’œil :

– Ah ! c’est là ton ouvrière !… Per Bacco ! sais-tu que, pour une fille sage comme toi, il est compromettant de se montrer avec une pareille ouvrière ?… Au moins devrais-tu lui demander de sacrifier cette coquine de moustache qui pointe là… bien malencontreusement.

Perrette demeura muette de saisissement. Son ouvrière rabattit une seconde l’écharpe qui lui couvrait le bas du visage, et Saêtta, stupéfait de reconnaître Jehan le Brave, s’écria :

– Comment, c’est toi, mon fils !…

– Ma petite Perrette, dit doucement Jehan, marche devant… J’ai besoin de dire deux mots à Saêtta.

Docilement, Perrette obéit et poursuivit lentement son chemin. Jehan gronda :

– Es-tu fou de m’arrêter ainsi ?… Puisque tu m’as reconnu, tu aurais pu penser que si je me promène ainsi accoutré, c’est que j’ai de bonnes raisons…

– Mais je ne t’avais pas reconnu, dit Saêtta sincère. Ce bout de moustache qui dépassait m’avait intrigué… j’ai voulu savoir.

– Eh bien ! gronda furieusement Jehan, en proie à une terrible colère froide, que veux-tu savoir ? Parle !… J’ai du temps à perdre, beaucoup de temps à perdre…

Saêtta comprit parfaitement l’ironie de ses paroles. Il vit très bien dans quel état de fureur était Jehan. Mais il avait sans doute des raisons à lui de savoir ce que méditait celui qu’il appelait son fils. Il feignit de ne pas comprendre et vivement, en baissant la voix :

– Une seconde ! que diable ! tu n’en mourras pas !… Alors, tu es sur la trace du…

– Du trésor, oui !… Je touche au but !…

– Et moi qui croyais que tu avais renoncé !… s’écria Saêtta. Jehan haussa rageusement les épaules :

– Tu ne me connais donc pas… Il y a quinze jours, je suis venu rôder par ici… Ils me sont tombés une vingtaine dessus… Je ne sais pas comment je suis encore vivant !… Ah ! la place est bien gardée, je t’en réponds !… Mais on ne pense pas à tout… Sous ce déguisement, j’entre à l’abbaye… Dans une heure, quand j’en sortirai, je saurai où sont cachés les millions… Et ils auront beau multiplier les précautions, couvrir la montagne d’espions, de soldats déguisés et d’assassins, c’est moi qui les aurai. Entends-tu, Saêtta ?… ils seront à moi, les millions. Ta curiosité est-elle satisfaite ? Puis-je passer enfin ?…

– Va, va, mon fils, dit vivement Saêtta dont les yeux étincelaient. Attends que j’arrange cette écharpe… Tu aurais mieux fait de couper tes moustaches… Va… Et bonne chance !

Débarrassé de l’importun, Jehan rattrapa Perrette en quelques enjambées. Et en marchant, il songeait à part lui :

– Voilà ! si ce que je crois est vrai, la porte de l’abbaye sera gardée et nous ne pourrons pas sortir !… Saêtta va agir !… Malédiction ! échouer si près du but, après douze jours, mortellement longs, passés à prendre les précautions les plus minutieuses… Et cela parce que ma mauvaise étoile a jeté sur mon chemin au dernier moment, ce sacripant de Saêtta… Et si je me trompe, pourtant, si je l’ai soupçonné à tort ?… Oui, c’est possible, cela !… Mais je ne suis pas sûr de me tromper non plus. Donc, il me faut agir comme si j’avais deviné juste… Ceci bouleverse complètement mon plan primitif… Il le faut cependant.

Et à voix basse, il donna de nouvelles indications à Perrette qui l’écoutait attentivement et approuvait doucement de la tête, de son air sérieux.

Saêtta le regarda s’éloigner, un sourire étrange aux lèvres. Puis, piquant droit à travers la montagne, il s’en fut rejoindre le chemin de gauche qui, on se le rappelle, passait sur le côté de la chapelle et allait à la fontaine du But.

Il y avait, au centre de l’enceinte palissadée, une ouverture par où les ouvriers enlevaient la terre et les gravois qu’ils allaient jeter plus loin. Le jour, pendant les travaux, on adaptait là une porte à claire-voie. Le soir, on bouchait complètement cette ouverture. Saêtta alla se poster devant cette porte et demeura là, ostensiblement. Ce qu’il avait prévu arriva. Un gentilhomme, à l’intérieur de la palissade, s’approcha de la porte et demanda sur un ton plutôt rude :

– Que désirez-vous, mon brave ?

Sans se démonter, Saêtta répondit tranquillement :

– Je désire parler à M. l’officier de service… Communication de la plus haute importance.

Le gentilhomme le regarda jusqu’au fond des yeux et, ouvrant la porte, il sortit en disant :

– L’officier de service, c’est moi.

– Je m’en doutais, sourit Saêtta.

Et, emmenant l’officier à l’écart, il se mit à lui parler avec volubilité.


*

* *


A peine Saêtta avait-il tourné le dos à la croix, grimpant lestement la montagne qu’un homme se dressa du fond du fossé où il était couché. C’était le moine Parfait Goulard. Il regarda un instant Saêtta qui grimpait là-haut et le chemin par où Jehan et Perrette avaient disparu. Il tourna le dos à la montagne et descendit vers la croix. Il titubait outrageusement et, tout à coup, il se mit à chanter à tue-tête.

De l’autre côté du chemin, en face du fossé d’où venait de surgir l’ivrogne, presque au bord du chemin, à deux pas de l’endroit où Jehan s’était entretenu avec Saêtta, il y avait un gros chêne touffu. Presque contre ce chêne, se dressait une énorme roche. Au pied de cette roche, à l’ombre de l’arbre géant, un homme était étendu. Saêtta, en s’élançant, était passé à deux pas de lui sans le voir. Cet homme, c’était le chevalier de Pardaillan.

Pardaillan se redressa lentement, comme l’avait fait Parfait Goulard. Il avait cette physionomie extraordinairement froide, quelque peu hérissée, indice d’une violente émotion. Il regarda le moine qui arrivait à la croix et il songea :

– Quand je l’ai vu passer, ce moine paraissait ivre. Cela ne m’a pas surpris, car j’avais reconnu le personnage. Lorsqu’il s’est caché brusquement, lorsqu’il est sorti de son trou, ses mouvements et sa physionomie dénotaient un homme parfaitement maître de soi… Et maintenant, le voilà plus ivre que jamais ; il s’en va titubant et braillant comme un âne !… Qu’est-ce que cela veut dire ?…

Il se retourna du côté de Montmartre et regarda Saêtta qui approchait de la chapelle. Il murmura :

– Voilà donc le Saêtta ?… C’est M. Guido Lupini !… Morbleu ! j’en avais l’intuition !… J’aurais dû suivre ma première pensée qui était de l’aller trouver et l’obliger à s’expliquer un peu.

Il demeura un moment plongé dans une profonde rêverie, les yeux fixés sur la chapelle, sans la voir. Il pensait :

– Aurai-je vraiment cette incroyable malchance ? Quoi ! je retrouverai mon fils pour apprendre, en même temps, que c’est un misérable voleur ! Est-ce possible ? Allons donc ! Pourtant, par Pilate ! je l’ai entendu de mes propres oreilles, il y a un instant ! Et je n’aurais jamais cru éprouver pareil déchirement.

Il réfléchit un instant, et se secouant :

– Bah ! ne nous hâtons pas de le juger. Le jeune homme est intelligent. Le peu que je lui ai dit sur celui qu’il appelle son père a éveillé sa méfiance. Je l’ai bien vu ! Qui sait si ce qu’il a dit là n’est pas pour amener l’autre à se démasquer ? Enfin, attendons, nous verrons bien.

Il regarda Saêtta qui, à ce moment, contournait la palissade de la chapelle et il grommela :

– Je me doute de ce que fait là-haut ce chenapan ! Je le retrouverai. Voyons un peu le moine. Je suis curieux de voir si ce que je pense va se produire.

Il s’accota de son mieux, à moitié étendu sur l’herbe maigre qui poussait là et se mit à épier Parfait Goulard qui descendait péniblement en – braillant à gorge déployée. Parfait Goulard, comme Pardaillan, n’avait pas perdu un mot du rapide entretien entre Jehan et Saêtta. Lorsqu’il sortit du fossé où il s’était tapi, il se dit :

– Saêtta est allé le dénoncer aux hommes de M. de Sully… C’est évident ! Mais ce vieux fou rêve de vengeances compliquées… c’est son affaire. Ce qui me regarde, moi, c’est que le fils de Fausta devient très gênant… En conséquence, il faut qu’il disparaisse… l’occasion est bonne… Quand il sortira du couvent, il sera cueilli sitôt la porte franchie. Je vais faire aviser Concini, il ne le manquera pas… Surtout s’il suit à la lettre mes instructions.

C’est après avoir pris cette décision que Parfait Goulard s’était mis à chanter. Il s’engagea sur la route qui, passant devant la maison de Perrette et le château des Porcherons, conduisait à la ville, par la porte Saint-Honoré.

Il n’avait pas fait cinquante pas qu’un moine parut sur la route, sans qu’on pût dire d’où il était sorti. Pardaillan le vit tout de suite et il murmura :

– J’en étais sûr !… Regardons.

Parfait Goulard avait aperçu le moine. En titubant, il tomba sur lui, s’accrocha désespérément à son froc, se pendit à lui, retrouva son équilibre et voulut l’embrasser. Il y eut une lutte épique entre lui et le moine. Celui-ci se secoua, rua, se déroba, et finalement l’envoya, d’une forte bourrade, rouler sur la route, où il demeura les quatre fers en l’air, beuglant plus éperdument que jamais.

Le moine partit à fond de train, comme s’il avait eu le diable à ses trousses, en proférant des imprécations et des anathèmes contre l’ivrogne, opprobre de l’Eglise. Parfait Goulard se releva péniblement et s’en alla, en zigzaguant, vers la ville. Pardaillan avait assisté à toute la scène de loin. Il traduisit son impression par ces deux mots :

– Merveilleux comédiens !…

Il se releva alors et remonta, en flânant, vers la chapelle.

Quant au moine, cinq minutes plus tard il avait eu un entretien avec Roquetaille, un des lieutenants de Concini. A la suite de cet entretien, un homme avait sauté à cheval et était parti ventre à terre dans la direction de la ville.

q

Chapitre 12

Jehan et Perrette, pendant ce temps, étaient arrivés à l’abbaye. La sœur portière, le mercredi précédent, avait vu, avec la lavandière, une ouvrière accoutrée de la même manière que celle qu’elle voyait ce jour-là. Perrette avait préparé les voies, comme bien on pense. Elle ne fut donc pas surprise et ne soupçonna pas la supercherie.

On comprend le soupir de soulagement qu’ils poussèrent quand ils se virent à l’intérieur. Ce n’était pourtant là qu’un premier pas franchi. Avant d’aller chez Bertille, Perrette devait livrer son linge et prendre le sale en échange. Cette opération s’effectua cependant sans encombre. Mais il y avait plus d’une demi-heure qu’ils étaient au couvent lorsqu’ils arrivèrent au petit pavillon occupé par Bertille. Là ils furent agrippés par la sœur gardienne, qui pénétra avec eux dans la chambre.

En principe, voici quel avait été le plan de Jehan. Bertille endosserait un costume en tous points pareil au sien. Ce costume, Perrette le lui avait remis le mercredi précédent. Les deux femmes sortiraient facilement… Ils l’espéraient du moins. Quant à lui, il attendrait dans le pavillon la tombée de la nuit. Il y avait sur le derrière de la maisonnette une grande échelle qui permettait d’accéder au grenier. Jehan se servirait de cette échelle pour escalader le mur de clôture.

La rencontre de Saêtta avait bouleversé ce plan. Jehan était convaincu que le Florentin n’aurait rien de plus pressé que d’aller le dénoncer. Son signalement serait donné. On l’attendrait à la porte. Bertille serait appréhendée – on la prendrait forcément pour lui, puisqu’elle aurait un costume identique – elle serait obligée de se découvrir, de se faire reconnaître. Alors, c’était l’imprévu, gros de menaces. Il fallait donc trouver autre chose.

Jehan se tint contre la porte. Quand il vit que les deux jeunes filles paraissaient très occupées à vérifier leur linge, il poussa brusquement la porte et mit une main sur l’épaule de la religieuse.

– Madame, dit-il avec une froide résolution, si vous promettez de vous taire, je ne vous ferai pas de mal… Si vous résistez, si vous essayez d’appeler, je vous étrangle.

Et en disant ces mots, il l’étreignait déjà à la gorge. Non pour l’étrangler, comme il avait dit, mais pour lui faire comprendre que c’était très sérieux et la terroriser. Ce fut ce qui arriva. Elle se mit à trembler de tous ses membres, à claquer des dents, implora grâce, jura sur Dieu et la Vierge qu’elle se tairait.

Bertille, sous sa grande robe blanche, avait déjà endossé une partie de son costume d’ouvrière. Elle acheva de s’habiller en un tour de main, Perrette arrangea autour de son cou une écharpe pareille à celle de Jehan. Sur un mot de lui, elles vidèrent le grand panier, mirent dedans les vêtements que la jeune fille venait de quitter et jetèrent par-dessus la grande cape qu’elle avait lorsque Marie-Ange l’avait arrachée à la maison des Taureaux. Bertille passa le panier à son bras. Elles étaient prêtes.

Alors, Jehan mit un petit poignard entre les mains de Perrette, et s’adressant à la religieuse, blême d’épouvante :

– Madame, dit-il de sa voix la plus rude, nous allons sortir. Vous vous tiendrez entre ces deux jeunes filles. Vous vous laisserez conduire docilement par elles. Si nous rencontrons du monde et que l’on nous questionne, vous répondrez, s’il vous plaît. Vous direz que vous nous menez accomplir un travail urgent, d’ordre de Mme l’abbesse. (Et à Perrette) : Au moindre geste équivoque, Perrette, tu la poignarderas sans miséricorde. (Mouvement de tête affirmatif, très décidé, de la part de Perrette. Gémissement de terreur de la sœur, qui se mit à prodiguer les signes de croix et les mea culpa). D’ailleurs, je veillerai… Vous avez compris, madame ?

Ne pouvant parler tant sa frayeur était grande, la pauvre religieuse fit signe qu’elle avait compris et obéirait à des injonctions aussi éloquentes. Jehan vit qu’en effet elle ferait tout ce qu’on exigerait d’elle. Il alla décrocher l’échelle, la mit sur son épaule et revint chercher les trois femmes. Si vite qu’ils eussent été, ceci leur avait pris encore dix minutes.

Ils sortirent, Perrette et Bertille encadrant la religieuse qu’elles étaient forcées de soutenir. Jehan marchait en tête. Il alla droit au mur d’enceinte, là où il était le plus proche. Ils arrivèrent au pied de ce mur n’ayant rencontré que quelques-unes de ces paysannes dont nous avons parlé et qui vivaient là, attachées au couvent. Pour celles-là, une vraie religieuse était une supérieure à laquelle elles ne se seraient jamais permis de poser une question.

Jehan appliqua son échelle contre le mur, prit la religieuse par le bras et, s’adressant à Bertille, avec cette douceur enveloppante qu’il ne trouvait que pour elle :

– Enlevez cette capeline et cette écharpe. Mettez ce manteau et, quand vous serez de l’autre côté, ne baissez pas trop le capuchon. Il faut qu’on puisse voir de loin que vous êtes bien une femme, malgré que votre costume, ainsi modifié, ne ressemble plus au mien.

Elle obéit docilement, rapidement, en lui souriant doucement.

– Montez, dit-il, quand il la vit prête, et quand vous serez libre, partez sans vous retourner, sans hâte inutile et surtout sans vous occuper de moi.

Elle s’arrêta, hésitante et inquiète.

– Et vous ? fit-elle d’une voix qui tremblait.

– Ne vous inquiétez pas de moi, reprit-il avec la même douceur. Il faut m’obéir sans discuter, c’est le seul moyen que j’aie de vous sauver !

Elle comprit qu’en effet l’obéissance passive s’imposait. D’ailleurs, elle avait une si grande confiance en sa force et sa bravoure ! Elle monta. Et, pendant qu’elle montait, elle l’entendit qui disait à Perrette d’une voix étranglée par l’angoisse :

– Ma petite sœur, je te la confie… Conduis-la chez toi… nulle part ailleurs que chez toi… et ne la quitte pas une seconde.

Et Perrette, de sa voix grave et sérieuse :

– Soyez sans crainte, monsieur, elle n’ira pas ailleurs que chez moi et je veillerai sur elle.

Perrette monta à son tour.

– Madame, dit Jehan à la religieuse, je vais monter là-haut… je vous lâche… Je vous avertis que j’ai un pistolet. Au moindre cri, je vous abats.

Il n’avait pas de pistolet du tout. Mais la sœur le crut. C’était tout ce qu’il voulait. En deux bonds, il fut sur la crête du mur. Il passa l’échelle de l’autre côté. Les deux femmes descendirent. Pendant ce temps, en un tour de main, il se défaisait de son accoutrement féminin et le jetait dans le panier.

Le mur, à l’endroit où ils se trouvaient, donnait sur la petite place où se dressait le gibet. Le chemin qui longeait le mur, en descendant, passait donc devant l’entrée de l’abbaye qui se trouvait plus bas. Jehan désigna à Perrette le chemin à l’autre extrémité de la place, celui qui passait à côté du gibet, et lui dit de passer par là, en recommandant une dernière fois de ne pas s’occuper de lui.

– Madame, dit poliment Jehan à la sœur, je vous prie de me pardonner la violence que j’ai été contraint de vous faire. Je ne pouvais agir autrement.

Et il se laissa glisser de l’autre côté. Au même instant, il entendit des cris perçants : c’était la sœur qui retrouvait sa voix. Il ne s’en occupa plus.

Perrette avait ramassé le panier et passé son bras sous celui de Bertille. Jehan les vit qui traversaient, d’un pas un peu allongé, la petite place. Il jeta un coup d’œil au bas du chemin et vit une troupe qui stationnait devant la porte de l’abbaye. Il eut un sourire :

– Je crois, murmura-t-il, que je sais enfin pourquoi Saêtta me poussait au vol avec tant d’acharnement. Il voulait me faire prendre la main dans le sac.

Il avait autre chose à faire, pour l’instant, que de songer à Saêtta. Il ramena ses yeux sur les deux jeunes filles. Il hésitait : les suivrait-il ou tirerait-il au large du côté opposé ? Pourquoi cette hésitation ? Tenait-il tant à se mettre à l’abri ? Du tout. Seulement ; il pensait qu’il serait attaqué… mais il n’en était pas sûr. Escorter les jeunes filles et les défendre, pardieu ! c’était tout naturel… Mais les conduire au milieu de la bagarre, ceci eût été stupide. C’est à lui qu’on en voulait, non à elles. Plus il s’éloignerait d’elles, plus il écarterait le danger. Comme il était là hésitant, il vit un homme se détacher de derrière le gibet. Il le reconnut à l’instant :

– Monsieur de Pardaillan, s’écria-t-il, c’est le ciel qui l’envoie !… Maintenant elle est sauvée !

Bertille aussi avait reconnu Pardaillan. Elle courut à lui, en un mouvement spontané, tout impulsif, et lui dit en quelques mots quelle était sa situation. Pardaillan s’empressa de la rassurer et se mit à ses ordres. Chose curieuse, il ne parut nullement s’apitoyer sur son sort. On eût dit, au contraire, qu’il était enchanté. Il paraissait tout réjoui. La vérité est qu’il se disait :

– Ah ! Ah ! voilà donc ce qu’il allait faire à l’abbaye ?… Délivrer sa fiancée et non chercher à s’emparer du trésor, comme je l’ai stupidement cru !… Morbleu ! je suis bien aise qu’il en soit ainsi !…

A ce moment, au bas de la montagne, une troupe s’engagea dans le chemin par où il se disposait à descendre. Pardaillan la vit. Il se tourna vers Jehan et, par gestes expressifs, que celui-ci comprit à merveille, il indiqua qu’il se chargeait des deux jeunes filles, que le bas de la montagne était gardé et, en conséquence, qu’il tirât au large par le haut, encore libre.

Ceci fait, il se plaça entre les deux jeunes filles et se mit à descendre d’un pas ferme et assuré. A mi-côte environ, ils se trouvèrent à proximité de la troupe. Comme le chemin était assez étroit, ils durent s’engager au milieu des hommes qui montaient silencieusement, au pas accéléré. Ces hommes passèrent sans s’occuper de ce gentilhomme et de ces deux jeunes femmes.

Nous devons dire ici que Pardaillan, depuis qu’il était remonté, en flânant, vers la chapelle, avait fait le tour de la butte. Il s’était rendu compte des dispositions prises par Concini et l’officier. Il savait qu’aux environs de la porte de l’abbaye se tenaient Concini et cet officier avec une quarantaine d’hommes, moitié soldats, moitié estafiers, à la solde du Florentin.

Mais, si le bas de la montagne – c’est-à-dire le côté où se trouvaient la chapelle et l’entrée du couvent – était très bien gardé, par contre, et Pardaillan s’en était assuré, le haut ne l’était pas du tout. Cela tenait assurément à cette conviction qu’avaient Concini et l’officier, que Jehan le Brave ne pouvait pas sortir autrement que par la porte. C’est ce qui explique pourquoi Pardaillan avait fait signe à Jehan de tirer au large par le haut et pourquoi il s’en allait bien tranquille avec les deux jeunes filles. Il se disait :

– Maintenant, le jeune homme doit être loin. Lorsque Concini s’avisera de battre le haut de la montagne, il sera trop tard. Quant à la jeune fille, elle ne risque pas de rencontrer Concini… Pour rien au monde, il ne voudrait quitter la porte.

Ceci ne l’empêcha pas cependant d’avoir l’œil au guet. Fréquemment, il se retournait et s’assurait qu’ils n’étaient pas suivis. Lorsqu’ils arrivèrent, une demi-heure plus tard, à la maison de Perrette, Pardaillan était bien sûr que nul ne les avait épiés, que nul ne pourrait connaître la nouvelle retraite de Bertille. Et quant à Jehan, il devait avoir contourné maintenant le hameau de Clignancourt, en route vers la porte Saint-Denis, par où il entrerait tranquillement dans la ville.

D’autre part, comme le jeune homme avait décidé d’attendre deux ou trois jours avant de se présenter chez Perrette la Jolie, comme Bertille était résolue à ne pas bouger de la maison, gardée elle-même et à moitié cachée par un bon mur d’enceinte, il en résultait que tout était pour le mieux, et qu’à moins d’une catastrophe imprévue, elle pouvait se croire en sécurité.

Pardaillan avait un coup d’œil infaillible. Il se disait sûr de n’avoir pas été suivi. C’était vrai. Mais…

Bien avant que les deux jeunes filles et Pardaillan ne vinssent s’arrêter devant cette porte où Jehan avait failli être assassiné, un homme, dont la tête était enveloppée d’un bandeau, était venu rôder autour de cette porte. En face de cette porte, il y avait une haie qui séparait un pré voisin de l’étroit chemin qui longeait le mur d’enceinte. L’homme se mit à longer cette haie. Il trouva une petite brèche. Il s’engouffra là-dedans. Il s’écorcha bien un peu, mais il paraît que cela lui était égal.

Une fois dans le pré, l’homme revint devant la porte. Il se coucha à plat ventre dans l’herbe, assez drue, à l’abri de la haie. De là, l’homme au bandeau vit entrer Pardaillan, Bertille et Perrette. Il entendit Perrette qui disait en s’effaçant après avoir ouvert :

– Ici, vous êtes chez vous, demoiselle Bertille.

A ce nom de Bertille, l’homme avait eu un sursaut et avait regardé la jeune fille avec des yeux ardents, comme s’il avait voulu graver ses traits dans sa mémoire.

Qui était cet homme ? Comment se trouvait-il là ? et qu’y faisait-il ? C’est ce que nous dirons bientôt.

q

Chapitre 13

Lorsque Jehan le Brave vit les deux jeunes filles disparaître au tournant de la place, il poussa un soupir de soulagement. Escortées par le chevalier de Pardaillan, il était bien sûr qu’elles arriveraient à destination sans encombre.

Délivré de cette appréhension, il songea à lui-même. Il ceignit son épée, qu’il avait suspendue à son cou, sous ses vêtements de femme, et qui même l’avait sérieusement gêné. Pendant qu’il faisait cette opération, il jetait un coup d’œil narquois sur le groupe compact qui stationnait devant l’entrée du couvent. Et il partit de ce pas souple et rapide qui lui était particulier.

Nous avons dit que le chemin passait devant la chapelle Saint-Pierre. Il enjambait ce que l’on appelle aujourd’hui la place du Tertre. Il dégringolait de l’autre côté du versant et allait rejoindre la grande route qui allait à Saint-Denis. Mais, au bas de la butte, le chemin bifurquait à droite et la contournait, pour aboutir à cette fourche, où nous avons dit qu’il y avait une croix.

Le chemin de gauche, celui par où était descendu Pardaillan, par où montait la troupe que nous avons signalée, ce chemin avons-nous dit, allait jusqu’à la fontaine du But. Il poussait plus loin encore et, tournant à gauche, il conduisait au château de Monceaux et de là à la ville, par le faubourg Saint-Honoré.

Du haut de la montagne où il se trouvait, Jehan embrassait un horizon d’autant plus étendu que la plaine, qui se déroulait à ses pieds, était piquée seulement, à de grands intervalles, de rares habitations de villageois.

Devant lui, il vit une troupe de cavaliers qui arrivaient ventre à terre. Il ne douta pas que ces cavaliers ne fussent pas pour lui. Avancer : c’était aller se jeter dans la gueule du loup. Lutter : il n’y fallait pas songer. Ils étaient trop. C’eût été une manière de suicide. Il fit donc demi-tour et reprit le chemin parcouru en se disant :

– J’irai à la fontaine du But et rentrerai par la porte Saint-Honoré… Si le chemin est libre, toutefois.

Comme il faisait cette restriction, il jeta les yeux sur la plaine, du côté de Monceaux. Il vit une autre troupe de cavaliers qui, à une allure non moins vive, se dirigeaient vers Montmartre, – Je suis cerné ! se dit-il.

Il ne perdit pas la tête cependant. Il continua d’avancer, dans l’intention de regagner la place du Gibet. Sur un côté de cette place, il y avait quelques masures. Il y avait là la ferme du basse-courier, des religieuses. Il y avait des carrières abandonnées, des plâtrières. Ce serait bien du diable s’il ne parvenait pas à se faufiler par là. Parvenir jusqu’au chemin, passer de l’autre côté de la haie, et là il trouverait facilement un abri où il pourrait attendre la nuit.

Mais, pour cela, il fallait arriver à la place, et bien qu’elle ne fût pas grande, la traverser avant qu’elle ne fût occupée. Ce n’étaient pas les cavaliers qui l’inquiétaient. Il avait assez d’avance sur eux pour être sûr d’arriver avant eux. C’étaient les hommes du bas. S’ils étaient encore devant la porte, tout irait bien. Mais si l’idée leur venait de monter jusqu’à la place ?…

Il avançait, la main sur la garde de l’épée, prêt à dégainer. Il ne courait pas. Mais il allait d’un pas très allongé, souple, nerveux, l’oreille tendue, l’œil au guet. Il avait tout à fait l’allure de ces grands fauves du désert, fuyant devant la battue.

Il atteignit la place. Il étouffa un rugissement de joie. Elle était encore libre. Il marcha droit au gibet, longeant les masures qu’il avait à sa droite, se disant avec un sourire narquois :

– Allons, je crois que ce n’est pas encore de ce coup-ci que Concini m’aura !… On n’est pas si bête, aussi !…

Il approchait du gibet. Il n’avait plus qu’à le dépasser, il serait sur le chemin. Là, il lui faudrait chercher une ouverture dans la haie. Ce ne serait pas long à trouver, que diable ! Une minute, deux minutes, il ne lui en fallait pas plus, et les cavaliers, qui accouraient ventre à terre, arriveraient trop tard. Il serait hors d’atteinte.

Comme il se faisait ces réflexions, la troupe, au milieu de laquelle Pardaillan et les deux jeunes filles avaient passé, parut sur la place. Ils étaient une vingtaine d’estafiers, commandés par Roquetaille. Ils aperçurent celui qu’ils cherchaient. Avec des clameurs terribles, ils se précipitèrent sur le chemin pour lui barrer le passage. Un d’entre eux courut à l’angle du chemin opposé et se mit à faire des signaux en appelant de toute sa voix. Des rumeurs joyeuses lui répondirent.

Sur le côté droit, devant et derrière, Jehan entendait un grondement de tonnerre qui faisait trembler le sol. C’étaient les deux cavalcades qui accouraient. Bientôt, elles apparaîtraient sur la place. Sur le côté gauche, derrière, il entendait déjà la course précipitée de ceux qui montaient. Devant, c’étaient les vingt hommes de Roquetaille, alignés. Et devant comme derrière, à droite comme à gauche, c’étaient les mêmes clameurs, des cris :

– Sus ! sus !… Pille !… arrête !…

Et des rires énormes, de grasses plaisanteries. Ils étaient si nombreux : l’affaire devenait pour eux une partie de plaisir.

Jehan avait dégainé. Il jeta autour de lui un coup d’œil désespéré. Rien !… Pas un abri !… pas un jour par où passer !… S’il avait pu faire quelques pas de plus, il eût été sauvé. Il se vit irrémissiblement perdu. Il était livide. La fureur le transportait. Il rugit dans son esprit exaspéré :

« Quoi ! mourir ainsi !… Alors qu’elle m’attend !… Que toute une vie de bonheur s’ouvrait devant moi !… Est-ce possible ? »

Il avançait toujours cependant. Il guignait le gibet. En s’accotant à la haute maçonnerie, il éviterait toujours d’être pris par derrière. Une idée lui vint. En deux bonds, il fut sur la porte et la secoua frénétiquement :

– Malédiction !… Elle est fermée !…

Il avait espéré entrer là et y tenir le plus longtemps possible. Dans sa situation, gagner du temps, c’était peut-être le salut. Il se retourna, prêt à la lutte, ramassé sur lui-même, hérissé, terrible.

L’attaque ne se produisit pas. Ils étaient vingt pourtant. Mais Roquetaille avait sans doute des ordres formels. Il les exécutait ponctuellement. Il se contentait de barrer la route. Cependant, il était tellement sûr que toute résistance était impossible, qu’il s’avança seul, et d’une voix goguenarde :

– Allons, rends-toi, dit-il, tu es pris !

– L’autre jour, gronda Jehan, tu n’étais qu’assassin ! Il paraît que c’était encore trop honorable pour toi. Aujourd’hui, te voilà sbire et pourvoyeur de bourreau. Ceci te convient mieux.

– Truand ! vociféra Roquetaille, tu seras roué… écartelé !

– Couard ! riposta Jehan, ce n’est pas toi qui me prendras ? Tu n’oses approcher !

A ce moment, Concini, l’officier et leurs hommes débouchaient sur la place et couraient droit au gibet. Cela faisait un demi-cercle d’une soixantaine d’hommes. Sans compter les chefs. Et le galop des chevaux se faisait entendre tout proche maintenant.

– C’est fini ! se dit Jehan avec une rage froide, je laisserai mes os ici !… Mais ventre de veau, ils ne m’auront pas vivant ! Et je veux en découdre le plus que je pourrai avant de faire le grand saut.

Cette résolution prise, il chercha comment la mettre à exécution. Il était en possession de tout son sang-froid. Ses yeux tombèrent sur l’escalier, au flanc du gibet. D’un bond, il fut dessus. Un autre bond l’amena sur la plate-forme. Il eut un sourire terrible. Maintenant, il était sûr de ne pas partir seul pour le grand voyage. En effet, le monument était trop élevé pour qu’on pût l’escalader. Il faudrait monter à l’assaut par l’escalier. Or, cet escalier était très étroit. Un homme seulement pourrait l’aborder de front.

– Jehan se tint en haut de la dernière marche, les talons joints comme à la parade, le torse bombé, la tête haute, la pointe de la rapière sur le bout de la botte. Et il attendit, flamboyant d’audace.

Pendant ce temps, le cercle se resserrait. Les hommes, placés en éventail, étaient à quelques pas du gibet. Concini, Roquetaille et l’officier, en avant de leurs hommes, au pied du monument. Ces extraordinaires mesures étaient l’œuvre du Florentin, conseillé par le religieux que lui avait dépêché frère Parfait Goulard. En apercevant Jehan, il railla férocement :

– Le drôle sait ce qui l’attend. Voyez, il s’est placé lui-même sous les fourches patibulaires. Il ne manque que le bourreau.

– Et, cingla Jehan, tu voudrais bien le remplacer ? Oui, la besogne te conviendrait. Mais le bourreau se croirait déshonoré, s’il t’avait pour confrère.

Concini grinça des dents et se tourna vers l’officier, comme pour le mettre en demeure d’accomplir son mandat. Celui-ci comprit. Il s’approcha de l’escalier, et d’une voix impérieuse :

– Au nom du roi, rendez-vous, mon brave !

– Viens me prendre si tu peux ! railla Jehan.

– Vous voyez bien que toute résistance est inutile. Allons, votre épée, monsieur ?

– Dans ton ventre ! claironna Jehan. L’officier haussa les épaules.

– Soit, dit-il d’un air indifférent. Et se tournant vers ses hommes :

– Prenez-le ! ajouta-t-il.

Soldats et estafiers, confondus, se lancèrent à l’assaut. Jehan se redressa. Il leva son épée toute droite au-dessus de sa tête et d’une voix tonnante :

– Jehan le Brave ! à la rescousse.

Les hommes montaient en se bousculant, les derniers poussant les premiers. Jehan les laissa approcher. Quand il les eut à portée, son épée s’abattit comme la foudre, en coups de pointe précipités.

Des cris, des râles, des imprécations, des plaintes, des hurlements, suivis du bruit sourd de corps tombant lourdement et d’une débandade.

Quatre hommes gisaient inanimés, au pied du gibet. Les autres, dont quelques-uns légèrement blessés, les autres demeuraient massés au pied de l’escalier, effarés, hésitants.

Et, sans blessure, prodigieux, étincelant, superbement grandi, debout sur le monument d’infamie qui se changeait pour lui en piédestal triomphant, Jehan le Brave, encore une fois raide comme à la parade, l’épée levée au-dessus de sa tête, lançait d’une voix éclatante comme une fanfare son cri de combat :

– Jehan le Brave, hardi !… A la rescousse, Jehan le Brave !

Il y eut un deuxième assaut, plus froid, plus méthodique, plus résolu, les assaillants, enragés, décidés, cette fois-ci, à tuer et non à saisir le terrible truand. Une fois encore Jehan le Brave laissa approcher et sa rapière se mit à tournoyer, piquant, fourrageant de haut en bas, taillant de droite et de gauche. Encore une fois, des cris, des gémissements, des chutes, des jurons… Et la fuite précipitée.

Personne n’avait pu mettre le pied sur la plate-forme. Neuf corps étaient étendus raides, dans des flaques de sang. Et cela n’avait pas duré une minute. Et dominant la rumeur qui montait des groupes stupéfaits et furieux, la voix tonnante lançait là-haut, son cri terrifiant : cri de bataille, cri de triomphe et cri de mort :

– Jehan le Brave, à la rescousse !…

– Diable ! grommela l’officier soucieux, mais c’est un enragé, un diable à quatre que ce gaillard-là.

– Je vous avais prévenu ! grinça Concini en levant les épaules.

– Eh ! qui pouvait croire !… Tudieu ! quels coups !… Neuf hommes tués ou grièvement blessés, en un rien de temps !… Et lui !… regardez-le. Pas une égratignure.

A ce moment les deux troupes de cavaliers faisaient irruption sur la place. C’étaient des soldats. Ils étaient une cinquantaine en tout, commandés par un capitaine. A la tête de chaque groupe se trouvaient Longval et Eynaus qui avaient servi de guides.

Les deux gentilshommes et le capitaine se réunirent à Concini, Roquetaille et l’officier. Cela constituait comme un état-major de six personnes. L’officier, très satisfait de dégager sa responsabilité, rendit compte au capitaine et se plaça sous ses ordres, étant inférieur en grade.

Là-haut, Jehan soufflait. Il ne perdait pas de vue ses assaillants. Il avait jeté un coup d’œil autour de lui, et tout à coup on le vit aller et venir sur la plate-forme, occupé à quelque bizarre besogne, qu’on ne pouvait pas bien discerner d’en bas.

– Dommage ! murmura le capitaine. C’est un brave ! Mais enfin il faut que force reste au roi.

Le nouveau chef prit ses dispositions : dix hommes, face à chacun des côtés du gibet. Dix, face à l’escalier. Les hommes avaient leurs instructions. Jehan les regardait faire d’un air narquois. Chose étrange, il avait abandonné l’escalier et se tenait au centre de la plate-forme.

Le capitaine leva la main et cria :

– Allez !

Les hommes s’ébranlèrent vivement, mais sans hâte inutile. Ceux de l’escalier, montant prudemment les marches, la pointe de l’épée en avant. Ceux des côtés se faisant la courte échelle pour se hisser sur la plate-forme. Jehan ne bougeait toujours pas.

Tout à coup, il poussa son cri :

– Hardi, Jehan le Brave !…

On le vit se baisser et se relever au même instant. Quelque chose d’énorme se balança un inappréciable instant au bout de ses bras tendus et alla tomber dans le tas de ceux qui montaient les marches. Il se baissa encore et se releva quatre fois de suite dans la même manœuvre. Et chaque fois un projectile monstrueux, un bloc de pierre – que lui-même peut-être n’aurait pu soulever en temps ordinaire – vint s’abattre au milieu des groupes, brisant des crânes, défonçant des poitrines.

Pas un des groupes d’assaillants n’avait été épargné. De tous les côtés des hurlements de rage, des cris de douleur, des râles, des gémissements. Et dominant le tumulte, le cri terrifiant :

– Jehan le Brave, à la rescousse.

Et voici qu’au moment où le désordre régnait dans les groupes désemparés, une sorte de hurlement sauvage qui semblait jaillir des profondeurs de la terre, se fit entendre, soudain. Et cela, comme la voix jeune et vibrante là-haut, cela mugissait.

– Jehan le Brave, hardi !… Jehan le Brave, à la rescousse !…

Et la porte du gibet, s’ouvrant brusquement toute grande, trois êtres sans nom, trois diables dépenaillés, déguenillés, sordides, échevelés, fantastiques, semblables à une apparition de cauchemar, se ruaient, bondissaient, fonçaient, la rapière au poing, frappant d’estoc et de taille, hurlant à pleine gueule l’effrayant cri de bataille, achevant de jeter le désordre et la terreur parmi les assaillants, qui battirent précipitamment en retraite.

Et Jehan savait sans doute quels étaient ces diables d’enfer qui arrivaient si opportunément à son secours, car il avait sauté à terre, et, à leurs côtés, frappait à tour de bras, en criant :

– En avant !… Jehan le Brave, en avant !…

En un instant le gibet fut déblayé. Tous : Concini, gentilshommes, officiers, soldats et coupe-jarrets, tous s’étaient mis hors d’atteinte des quatre démons. Et cependant, vingt, trente corps, à droite, à gauche, dans le sang et la poussière, demeuraient étendus, immobiles à tout jamais.

Le capitaine était blême de fureur. Concini écumait. Roquetaille, Longval et Eynaus s’arrachaient les cheveux. Les soldats et les estafiers poussaient des jurons épouvantables.

Et là-bas, les quatre démons riaient d’un rire satanique, énorme, inextinguible.

Le capitaine s’était ressaisi… Un ordre bref… un rassemblement rapide, méthodique… un cliquetis d’armes… Un commandement sec :

– Feu !

Et aussitôt un jaillissement de flammes… un roulement de tonnerre… une rafale de plomb… un nuage de fumée… un silence lourd, angoissé.

Et tout à coup : le même quadruple éclat de rire diabolique… le même quadruple cri :

– Hardi ! Jehan le Brave !

La fumée est dissipée… Tous regardent haletants.

Les quatre démons ont disparu… Et la porte du gibet est refermée.

q

Chapitre 14

Jehan le Brave avait tout de suite reconnu ses trois bons compagnons : Carcagne, Escargasse et Gringaille. Il avait bondi à leur côté. Il avait foncé avec eux.

Le chemin déblayé, ils s’étaient arrêtés tous les quatre, d’un même mouvement. S’ils avaient continué de charger, ils eussent passé sans peine. Jehan y pensa un instant. Il se souvint à propos des chevaux. A quoi leur servirait de percer les lignes de l’ennemi ?… Ils ne pourraient faire dix pas… les chevaux auraient tôt fait de les rattraper.

A regret, il dut renoncer à son idée. Mais Gringaille lui avait glissé quelques mots… Mais la griserie de la bataille s’était emparé de lui… Perdu, il l’était encore, malgré le secours inespéré qui lui était arrivé. Ils avaient mis une trentaine d’hommes hors de combat. C’était prodigieux… et ce n’était rien. Ils étaient encore plus de quatre-vingts qui leur barraient la route… et il pouvait leur arriver du renfort autant qu’il en faudrait.

– C’est la fin, songea Jehan, soit !… mais je veux partir dans une apothéose de feu et de sang !… Je veux une fin dont il sera parlé longtemps.

Ces réflexions, naturellement, avaient passé dans son esprit avec une foudroyante rapidité. Gringaille lui avait dit :

– Chef, nous pouvons soutenir un siège… Nous avons armes, munitions et provisions… Tout ce qu’il faut.

Ces paroles lui trottaient dans la tête. Savoir si Gringaille n’avait pas exagéré ? Et s’il avait dit vrai ?… Peut-être tout n’était pas dit encore. Pour savoir, c’était très simple : il n’avait qu’à aller y voir.

Il fit un signe. Ils se mirent en retraite à reculons, face à l’ennemi, plus terribles, plus menaçants peut-être que lorsqu’ils avaient chargé. Au bout de la place, les soldats se rassemblaient, préparaient les mousquets et les pistolets.

– Attention, murmura Jehan, ils vont tirer !…

– Compris !… – As pas peur !… – Va bien !… firent les trois en même temps.

Ils avaient compris en effet, et ils connaissaient la manœuvre. Le danger était effroyable. Ils risquaient leur peau. Et ils le savaient bien… Ils n’y songeaient pas. Ils étaient tout à la joie de l’avoir retrouvé et d’être arrivés si fort à propos.

Mais ils ne s’endormirent pas pour cela, et je vous réponds qu’ils n’avaient pas les yeux dans la poche. Ils ne perdaient pas un geste des soldats. Au moment où le commandement : « Feu ! »… se fit entendre, au moment où les vingt détonations se confondirent en une seule et formidable détonation, ils furent tous les quatre à plat ventre, par terre.

Les balles passèrent en sifflant au-dessus d’eux et vinrent s’aplatir sur les murs du gibet. D’un bond, ils furent debout. Avant que la fumée ne fût dissipée, ils étaient sous le gibet, la porte poussée et verrouillée.

Sur la place, le capitaine constata que l’arquebusade avait manqué son but : les quatre rebelles avaient disparu. Séance tenante, il fit cerner le gibet et il s’accorda, ainsi qu’à ses hommes, un moment de répit. Il avait besoin de réfléchir.

Jamais, dans sa longue carrière de soldat, il n’avait vu événement aussi prodigieux : quatre hommes qui en tenaient cent vingt en échec et en mettaient trente hors de combat !… La stupeur, la fureur et l’admiration le transportaient tour à tour.

Le gibet étant gardé, toute tentative d’évasion impossible, il fit enlever les morts et les blessés. Il n’était pas pressé d’attaquer. Il était bien résolu à prendre les rebelles morts ou vifs, mais il voulait y sacrifier le moins de monde possible. Il trouvait que trente hommes hors de combat, c’était déjà beaucoup trop.

Jehan le Brave, lui, ne perdait pas son temps. Il commença par inspecter le caveau. Gringaille, Escargasse et Carcagne, autant par prudence que pour tuer le temps, avaient bouché avec des poutres la brèche par où ils étaient descendus. De ce côté-là maintenant, toute surprise était impossible. Les trous au ras du sol, par où se faufilaient les poules, furent bouchés à l’instant ; les matériaux ne manquaient pas, heureusement. Quelques trous, des fentes, sur trois côtés, principalement sur le devant, furent laissés.

Ceci fait, il descendit dans la grotte. On lui montra triomphalement les armes, les munitions et les provisions. Il y avait une quinzaine d’arquebuses et autant de pistolets. Jehan laissa les armes blanches et s’empara des armes à feu… En un clin d’œil, elles furent chargées et montées dans le caveau. De la poudre et des balles suivirent… Il fallait bien recharger les armes au fur et à mesure.

A chaque trou, à chaque fissure, on glissa le canon d’une arquebuse. Ils pensaient bien que l’effort des assaillants se porterait sur la porte. Leur vigilance se concentra de préférence sur ce côté-là. Ils ne négligeaient pas les autres pour cela. Ils avaient trois côtés à garder. Celui où se dressait l’escalier était indemne. Le derrière, ensuite, était le moins endommagé : il n’avait que deux trous qui devinrent, comme les autres, des meurtrières.

Ces dispositions prises, chacun se posta à sa guise ayant à portée de la main des armes de rechange, chargées d’avance.

Sur la place, Concini s’était séparé du capitaine. Il n’avait pas hésité à demander des troupes à Sully parce qu’il espérait que tout serait fini lorsqu’elles arriveraient. Il connaissait bien Jehan cependant. Malgré tout, il ne s’attendait pas à pareille résistance. Toujours est-il que le capitaine, muni d’instructions précises, avait formellement refusé ses ordres, comme l’avait fait l’officier qui commandait avant lui.

De cet antagonisme, il était résulté qu’il y avait maintenant sur la place deux groupes bien distincts qui opéraient chacun à leur manière, étaient indépendants l’un de l’autre et avaient chacun leur chef : d’une part, le capitaine, le lieutenant et leurs soldats ; de l’autre, Concini, ses gentilshommes et ses estafiers.

Il en était résulté aussi que chacun des deux partis attendant que l’autre prît une initiative, ils avaient perdu plus de temps qu’il n’eût été convenable. Ce temps perdu, Jehan l’avait mis à profit pour organiser sa défense.

Le capitaine se décida à agir le premier. Six soldats portant une énorme poutre s’approchèrent de la porte. Les autres, accoutumés à la discipline, demeurèrent immobiles à leur rang. Il n’en fut pas de même des hommes de Concini. Quelques-uns, pris de zèle, se ruèrent à la recherche d’une poutre, d’un tronc d’arbre qui pût leur servir de bélier. D’autres, au contraire, se groupèrent autour de l’équipe. Ils voulaient voir de plus près.

Les soldats approchèrent, brandissant leur poutre. Ils marchaient lourdement, posément, face à la porte. En cercle autour d’eux, une dizaine d’estafiers avançaient comme eux, imitant inconsciemment leurs mouvements, comme s’ils avaient voulu les aider.

Tout à coup, quatre coups de feu, confondus en un seul : quatre soldats tombèrent. Les deux autres lâchèrent la poutre. Une seconde de stupeur et d’immobilité. Quatre nouveaux coups de feu : quatre estafiers par terre. Et alors la reculade effarée, éperdue, à toutes jambes, saluée par une troisième décharge, qui abattit encore deux fuyards. Encore deux hommes à Concini.

Sur le derrière, soldats et estafiers se demandaient ce qui se passait. Ils ne bougeaient pas cependant, se croyant à l’abri. Là encore, brusquement, deux coups de feu, suivis, presque instantanément, de deux autres. Résultat : trois hommes foudroyés, encore à Concini. Pas de chance, Concini ! Là encore, retraite précipitée des survivants. En même temps sur le côté droit, coup sur coup, six coups de feu : encore trois hommes le nez dans la poussière, le reste en fuite.

Quelques secondes ont suffi : les abords du gibet sont dégagés… Les assaillants sont massés aux extrémités de la place… hors de la portée des balles. Ils l’oublient et, dans le premier moment d’affolement, ils répondent par une décharge générale qui ébranle l’air… riposte inutile… puisqu’ils sont trop loin.

Des quarante hommes qu’il avait avec lui, non compris ses gentilshommes, Concini n’en a plus que dix-sept. Il écume, il se mord les poings de rage, il rugit : – Dix mille livres à qui m’apportera la tête du truand !…

Ah ! il ne pense plus à le prendre vivant ! Ses hommes sont mornes, démoralisés… L’appât de la somme promise les secoue un moment… Mais diantre ! approcher du gibet maudit est vraiment trop dangereux. Nul ne bouge.

Le capitaine, blême, mordille sa moustache avec fureur, et se soulage en crachant une kyrielle de jurons.

Là-bas, dans le caveau, Jehan dit tranquillement :

– Ils en ont au moins pour une demi-heure avant de recommencer l’attaque. A l’œuvre !…

Ils descendent à la grotte. Ils empoignent un coffre, font sauter le couvercle, défoncent un côté et le montent. Trois tonneaux de poudre suivent. Ils les défoncent et placent le coffre renversé dessus. Ils tracent une rigole allant des tonneaux à la trappe. Ils garnissent cette rigole de poudre et laissent tomber une planche dessus.

Le coffre dissimule la mine, la planche couvre la mèche. Ils ramassent les armes à feu et descendent dans la grotte. Le couvercle du coffre est monté lui aussi. On le pose sur le trou que démasque la dalle rabattue. Le trou se trouve ainsi caché lui aussi. Gringaille, Escargasse et Carcagne restent dans la grotte. Jehan demeure seul dans le caveau. Tout est prêt. Il attend.

La promesse de dix milles livres agissait sur les hommes de Concini. Rien ne rend ingénieux comme la cupidité. Quelques-uns des estafiers firent cette remarque qu’aucun coup de feu n’était parti du côté gauche. C’était peut-être une ruse… peut-être aussi n’y avait-il aucune meurtrière de ce côté. Ils allèrent y voir. Et ils se rendirent compte qu’il n’y avait aucun danger à rester là.

Quelques-uns se souvinrent que Jehan les avait assommés à coups de moellons. S’il avait trouvé ces projectiles, c’est que la plate-forme ne devait pas être bien solide. Ils se hissèrent sur cette plate-forme. Ils s’attendaient, à chaque instant, à être arquebusés d’en bas. Mais non, ils purent aller et venir d’un bout à l’autre, sans être inquiétés. Ils ne s’étaient pas trompés d’ailleurs, cette plate-forme était en assez piteux état.

Maintenant, ils entrevoyaient le moyen de s’emparer des bandits. Les trois ou quatre chenapans qui avaient eu l’idée s’en furent chercher des outils. Ils rapportèrent des pics et des pioches, avec lesquels ils se mirent à démolir le gibet, en prenant des précautions pour faire le moins de bruit possible. Ils ne voulaient pas éveiller l’attention des assiégés.

Une heure ne s’était pas écoulée depuis qu’ils avaient eu l’idée d’approcher de l’escalier, et les dix-sept hommes de Concini se trouvaient massés sur la plate-forme, travaillant avec acharnement, mais lentement, à cause des précautions qu’ils prenaient pour éviter le bruit.

Jehan, au-dessous, les entendit très bien. Il eut un sourire terrible et il murmura :

– Montez, montez tous… tout à l’heure la porte sera ouverte et vous entrerez… autant que cette cave en pourra contenir… et alors, quand tout sera plein, le volcan éclatera… Ventre de veau ! si je fais le saut, je le ferai en nombreuse compagnie !

Concini et ses gentilshommes se tenaient au bas du gibet, à l’abri des balles, suivant le travail avec une impatience grandissante.

Le capitaine avait remarqué la manœuvre des hommes de Concini. Il laissait faire. Lui aussi, il avait son idée maintenant. Seulement son idée à lui était une idée de brave et loyal soldat.

Il plaça ses soldats en éventail devant le gibet… Il les plaça hors de la portée des balles. Ceci fait, il s’avança avec son lieutenant. Tous les deux, ils avaient l’épée au fourreau… Mais le capitaine portait un pétard avec lequel il voulait faire sauter la porte.

Les deux officiers marchaient bravement, droit à la porte. Depuis un moment déjà, ils étaient à portée de la balle et s’étonnaient de ne pas avoir essuyé le feu des rebelles. Ils arrivèrent à la poutre que les soldats avaient laissé tomber, à dix pas à peine du gibet. Les deux braves se demandaient non sans angoisse, quel piège se cachait sous cette apparente inaction de l’ennemi. Mais ils allaient d’un pas ferme, raides, impassibles. Et une dizaine de soldats, électrisés par cet exemple, s’étaient élancés derrière eux, décidés à partager leur sort.

Quatre ou cinq pas les séparaient encore de la porte. Brusquement, cette porte s’ouvrit. Jehan parut dans l’encadrement. Il avait, lui aussi, l’épée au fourreau.

Cette apparition était si extraordinaire, si imprévue, elle se produisait dans des circonstances si exceptionnelles que les deux officiers s’arrêtèrent net. Derrière eux, les soldats, à deux pas de la poutre, firent comme leurs chefs. Ces soldats avaient le pistolet à la ceinture. Pourtant, soit que la stupeur les paralysât, soit que la folle bravoure de ce jeune homme leur en imposât, ils ne songèrent pas à tirer.

Un silence de mort plana sur la petite place. Poussés par une force irrésistible, les soldats, qui étaient à distance, s’approchèrent silencieusement. On eût dit qu’ils sentaient que quelque chose d’extraordinaire, dont ils voulaient être témoins, allait se passer là. Les séides de Concini, sur la plate-forme, interrompirent un moment leur besogne et demeurèrent attentifs, silencieux, angoissés. Concini, vacillant de fureur, et ses gentilshommes approchèrent aussi.

Jehan le Brave souleva son chapeau en un geste large et salua les deux officiers. Et dans ce simple geste, comme dans son attitude, il y avait tant de souveraine noblesse, alliée à tant de grâce juvénile, que les deux officiers, impressionnés, se découvrirent et saluèrent galamment, comme ils auraient fait dans une salle du Louvre.

Jehan, nu-tête, très froid, d’une voix extraordinairement calme, demanda :

– Que désirez-vous, messieurs ?

Une pareille question, posée sur un tel ton, après ce qui venait de se passer, désarçonna le capitaine. Il se remit vite, et d’une voix rude :

– Au nom du roi, monsieur, je vous arrête ! Remettez-moi votre épée.

Il fit deux pas en avant, la main tendue.

– Saisissez-le ! Mais saisissez-le donc, sang du Christ ! trépigna Concini, incapable de se contenir plus longtemps.

Sans le regarder, comme s’il n’avait pas entendu, comme si le Florentin n’existait pas pour lui, Jehan étendit aussi la main, et dit avec la même froide politesse :

– Un instant, monsieur, s’il vous plaît !

S’il avait eu un geste agressif, le capitaine lui aurait sauté dessus sans hésiter. Mais il paraissait si dédaigneusement calme que le capitaine, impressionné encore une fois, s’arrêta malgré lui.

– O Cristaccio ! écuma Concini hors de lui, discuter avec ce truand, lorsqu’il n’y a qu’à lui mettre la main au collet !…

Il s’éloigna furieusement, en faisant signe à ses gentilshommes de le suivre, alla se mettre sur le côté du gibet et cria rageusement aux hommes sur la plate-forme :

– Reprenez votre besogne… et activez !

Docilement les hommes obéirent, sans plus s’occuper de ce qui se disait au-dessous d’eux.

– Monsieur, disait pendant ce temps Jehan, vous voulez m’arrêter, dites-vous ?

– Croyez bien que j’en suis au regret, dit poliment le capitaine, car vous êtes un brave, monsieur… Mais c’est l’ordre et je l’exécuterai.

Jehan s’inclina avec une grâce altière et d’une voix grave, où perçait comme une sourde émotion :

– En ce cas, il vous faudra venir me chercher ici… il vous faudra enfoncer cette porte, ce qui ne sera pas long d’ailleurs, et je vous donne ma parole de ne pas tirer sur vos hommes… La porte enfoncée, vous pénétrerez ici… Je vous avertis loyalement, monsieur, et c’est là que j’en voulais venir… Ceux qui entreront ici n’en sortiront pas vivants… J’ai dit.

Et avant que le capitaine fût revenu de la stupeur que lui causait cet étrange avertissement, il repoussa la porte.

Le capitaine demeura un moment rêveur devant cette porte fermée et hochant la tête, il murmura :

– C’est un brave !… C’est aussi un galant homme, mordieu !… C’est dommage !

Et, très froid, impassible, il se tourna vers ses hommes et fit un signe.

La poutre fut reprise… Au troisième coup asséné au centre de la porte, elle vola en éclats. Les soldats voulurent se ruer.

– Un instant, dit froidement le capitaine en leur barrant le passage, on risque sa peau, paraît-il, à entrer là-dedans !… J’entre seul !…

Et il pénétra seul dans le caveau.

Il n’y avait plus personne.

– Ah ! ah ! songea-t-il, je comprends !… il y a une issue souterraine par où ils se sont défilés !…

Comme il n’oubliait pas l’avertissement qui venait de lui être donné, il chercha des yeux autour de lui. Il vit le couvercle qui bouchait l’entrée du souterrain, il vit la planche et le coffre qui abritait les tonneaux de poudre. Tout cela, il le vit en un temps inférieur au dixième de seconde. Il se dit :

– Je gage qu’il y a un trou sous ces planches… C’est par là qu’ils ont dû fuir.

Il fit un mouvement dans cette direction. A ce moment, une pierre se détacha de la voûte et tomba avec fracas. C’étaient les hommes de Concini qui avaient fini par percer cette voûte. Un cri se fit entendre.

– Ils sont là !… cachés sous un coffre !…

Ceci acheva la seconde… La pierre, en tombant, avait déplacé la planche qui allait du trou au coffre. Le capitaine vit comme un serpent de feu qui filait rapidement, en crépitant, allant vers le coffre.

Il comprit alors. Il fit un bond prodigieux en arrière en hurlant :

– La poudre !…

Malheureusement, quatre ou cinq soldats avaient eu la curiosité de le suivre et se tenaient devant la porte. Il se heurta à cet obstacle vivant.

Au même instant, le coffre était soulevé, éventré, projeté avec une inconcevable violence, une gerbe de feu jaillit, s’élança jusqu’à la voûte… une détonation formidable se fit entendre… la voûte fut déchirée, éventrée, les murs tremblèrent.

Et puis, une colonne de feu s’élança haut dans le ciel… l’ascension vertigineuse de corps humains, de poutres, de pierres… et la pluie sinistre, horrible : pluie de sang, de pierres, de membres tordus, déchirés, calcinés…

Et une rumeur terrible… une fuite panique… cris de douleur… hurlements de terreur.

Trente secondes à peine s’étaient écoulées depuis que la porte avait été jetée bas.

Du capitaine, des quatre ou cinq soldats qui l’avaient suivi, malgré sa défense, des dix-sept estafiers de Concini massés sur la plate-forme, il ne restait que quatre ou cinq malheureux, épargnés par suite d’on ne sait quel miracle et à demi fous d’épouvante… Le reste, ce qui avait été des hommes jeunes, forts et vigoureux, s’était changé en une quantité de petits tas sanglants, n’ayant plus forme humaine, disséminés un peu partout… Dans l’enceinte de l’abbaye et jusqu’au bas de la montagne, on devait ramasser des membres épars…

Maintenant, le feu achevait de consumer ce qui avait été le gibet des Dames… Bientôt, il ne restait plus que les quatre murs, noircis, branlants, ne se maintenant debout que par un prodige d’équilibre… Et de ces quatre murs, pareils à quelque hideuse et monstrueuse chaudière où achevaient de se calciner des ossements humains, une fumée épaisse, noire, âcre, chargée de relents nauséabonds de chairs grillées, s’élevait lentement, en volutes capricieuses, sous le soleil clair et radieux.

q

Chapitre 15

Saêtta était resté à rôder sur la montagne. Il voulait voir ce qui se passerait. Il était hanté de sombres pressentiments. C’est que rien de ce qu’il entreprenait contre le fils de Pardaillan ne lui réussissait. Superstitieux comme il était, il en venait à se demander si quelque puissance occulte ne le protégeait pas, et si ce n’était pas lui-même et sa vengeance qui étaient maudits.

Il avait donc, caché derrière une haie, assisté à la bataille, et en voyant la vigoureuse défense du jeune homme, il avait écumé.

– Sang du Christ ! grognait-il furieusement, ils ne l’auront pas ! Je ne le croyais pas si fort tout de même !

Il n’avait commencé à se remonter que lorsqu’il avait vu que Jehan était enfermé dans le gibet.

– Cette fois, je crois qu’il est pris ! se dit-il dans un accès de joie délirante.

Mais alors, une autre inquiétude lui était venue.

– Ils vont me le tuer ! Ils ne le prendront pas vivant ! O Christ maudit ! tu es donc contre moi ? Avoir attendu vingt ans pour aboutir à cela ! Enfer et damnation !

Puis, ç’avait été l’explosion finale, le gibet croulant, incendié. Saêtta était demeuré atterré. Deux larmes brûlantes, larmes de rage, étaient tombées sur sa joue tannée. Il pleurait la faillite de sa vengeance.

Il était sorti de son coin. Les paysans du village de Montmartre, qui s’étaient prudemment tenus enfermés tant que la bataille durait, étaient accourus en foule après l’explosion. Les soldats avaient transporté les blessés dans les masures les plus proches ; naturellement, les habitants avaient appris que tout était fini. Ils pouvaient maintenant se montrer sans crainte de recevoir un mauvais coup. Ils s’empressaient d’accourir voir.

Saêtta s’était mêlé à la foule. Il s’était approché, autant qu’il avait pu. Du gibet, il ne restait plus que la carcasse et un monceau de décombres. Jehan le Brave et ses trois compagnons avaient péri, victimes de leur résistance désespérée. Leurs corps hachés, déchiquetés, réduits en bouillie, étaient peut-être parmi ces tas innommables qu’on ramassait pieusement, aux quatre coins de la place.

Devant l’irréparable, il lui fallut bien se résigner. Il essaya de se consoler en disant :

– Bah ! je voulais le faire périr sur l’échafaud… il sera mort dessous, voilà tout !

Le jour commençait à tomber lorsqu’il se décida à rentrer en ville. Il partit d’un pas rude, furieux. Malgré qu’il s’efforçât de se remonter, le coup qu’il venait de recevoir était trop dur. Il ne pouvait l’accepter aussi facilement. En descendant les pentes de la montagne, il grommelait :

– Malheur à qui me regardera de travers en ce moment !… J’ai une envie furieuse de tuer !… Une affaire serait la bienvenue… une bonne bataille… un bon duel… voilà qui me calmerait un peu… et me soulagerait.

Malheureusement, ou heureusement, il ne rencontrait que soldats ou paysans occupés aux funèbres recherches. Ceux-là ne le regardaient même pas. En sorte que l’affaire qu’il souhaitait pour calmer ses nerfs exaspérés ne se présentait pas.

Il était arrivé à la croix, au bas côté. Il tourna à droite, dans la direction du château des Porcherons. Il venait de dépasser la porte de Perrette la Jolie, lorsque cette porte s’ouvrit.

Pardaillan parut sur la route. En attendant que la porte fût soigneusement verrouillée et cadenassée, il demeura sur le seuil. Et, par vieille habitude de routier qui ne s’aventure pas sans étudier le terrain, il jeta un coup d’œil à droite et à gauche. Il aperçut Saêtta, qui s’éloignait d’un pas allongé.

– Pardieu ! se dit-il, je voulais obliger ce sacripant à s’expliquer un peu, voici l’occasion, ce me semble.

Il rattrapa Saêtta en quelques enjambées, et d’un ton narquois, il lui cria :

– Eh, signor Guido Lupini, ne courez donc pas si vite !

A ce nom si brusquement jeté et auquel il était à mille lieues de s’attendre, Saêtta se retourna tout d’une pièce, et la moustache hérissée, l’œil fulgurant, il gronda :

– C’est à moi que vous parlez ?

– A qui voulez-vous que ce soit ?… puisqu’il n’y a que nous deux sur la route !…

– Et vous m’avez appelé comment ? demanda Saêtta sur un ton chargé de menace.

Et, en même temps, il dévorait des yeux cet inconnu, cherchant à se rappeler où et quand il l’avait rencontré.

– Je vous ai appelé Guido Lupini, fit Pardaillan de son air froid. Et, du bout des lèvres, d’un air naïf :

– N’est-ce pas ainsi que vous vous nommez ?… ou du moins n’est-ce pas le nom que vous prenez en de certaines circonstances… pas très propres ?

Saêtta souffla fortement. Son exaspération, son énervement étaient tombés du coup. Il cherchait une affaire : il était servi à souhait. Il pourrait se soulager et en même temps il se débarrasserait d’un homme qu’il ne connaissait pas, ou du moins qu’il ne parvenait pas à identifier, et qui le connaissait trop bien, lui.

Instantanément, il retrouva tout son sang-froid, s’assura d’un coup d’œil rapide que la route était déserte, et avec un rictus terrible :

– Monsieur, dit-il, bien que je ne vous connaisse pas, vous savez sur mon compte, paraît-il, des choses que nul ne doit savoir… Dégainez donc sur-le-champ, s’il vous plaît. Et tenez-vous bien, car je vous avertis : je vais vous tuer.

En même temps, il mit flamberge au vent et tomba en garde, aussi calme, aussi correct que s’il se fût trouvé sur les planches de la salle d’armes.

– Ah ! pauvre de moi ! gémit Pardaillan, qui m’eût dit que je courais à la mort en courant après vous, signor Guido Lupini ?…

Et il tomba en garde, lui aussi, avec non moins d’aisance et d’assurance que l’ancien maître d’armes.

Celui-ci attaqua immédiatement, avec l’intention manifeste de tuer, ainsi qu’il avait dit. Coup sur coup, il porta ses bottes les meilleures. Elles furent toutes parées avec une maestria que Saêtta, beau joueur, admira sans le dire.

Conscient de sa force, réelle, il n’avait ni inquiétude ni impatience. Même, par une sorte de coquetterie qui lui faisait honneur, il éprouvait une âpre jouissance à sentir au bout de son fer un adversaire digne de lui. Il serra son jeu davantage, il porta ses bottes les plus secrètes, les plus savantes. Elles furent parées toujours avec la même aisance.

– Mes compliments ! monsieur, dit-il, entre deux coups, vous venez de parer un coup qui, jusqu’ici, n’avait jamais manqué son but.

– Je manie assez bien l’épée, dit modestement Pardaillan.

– Mais je remarque que vous n’attaquez pas.

– C’est que mon fort, c’est la défensive… Je vaux moins pour l’attaque… Surtout lorsque je me trouve en présence d’un adversaire de votre force.

Ceci était dit avec cette ironie froide dont Pardaillan avait le secret et qui échappait aux oreilles les plus attentives. Saêtta ne la perçut pas. Mais il comprit enfin qu’il se trouvait en face d’une épée plus redoutable qu’il n’avait pensé tout d’abord. Et une inquiétude subite lui vint. Non pas la crainte d’être touché ou même tué. Il était brave et maintenant que sa vengeance avait irrémédiablement sombré par la mort de Jehan, il ne tenait pas autrement à la vie. Mais il se disait :

– Corpo di Cristo ! Je croyais que Pardaillan, seul au monde, était de force à me tenir tête !… Qui est celui-ci ?… Il doit avoir à peu près cet âge !… Mais non, Pardaillan attaquerait, lui… Et celui-ci se contente de se défendre, et très bien, ma foi !… Il faut en finir pourtant !…

Dans cette idée, par une série de feintes merveilleusement amenées, il prépara son fameux coup de la foudre. Ce coup, il l’avait encore perfectionné, et tel qu’il était à présent, non seulement il le croyait irrésistible, mais il était sûr que personne ne le connaissait, ne l’ayant montré à âme qui vive. Il se fendit à fond en tonnant en italien :

– Eco la saêtta ! (Voici la foudre !)

– La paro ! (Je la pare !) dit Pardaillan, en italien aussi, et avec un flegme déconcertant.

Effaré, bouleversé de stupeur, Saêtta fit un bond prodigieux en arrière et dans son esprit chaviré, il mugissait :

– Cosa è ?… Cosa è ?… (Qu’est-ce que c’est ?)

Il n’eut pas le temps d’en songer plus long. Pardaillan s’était porté vivement sur lui et, à son tour, il attaquait, portant ses coups avec une rapidité foudroyante. Saêtta, pour parer, était obligé de faire appel à toute sa science. Il voyait maintenant que sa vie tenait à un fil. Mais ceci ne l’inquiétait guère. L’incomparable virtuose de la lame qu’il était vibrait d’aise sous ces attaques en tempête. Il oubliait Pardaillan, il oubliait que cet homme possédait un secret qu’il tenait à garder et qu’il avait décidé de le tuer. Il oubliait tout. Il ne voyait que le prestigieux escrimeur qu’il avait en face de lui et eût volontiers payé d’une pinte de son sang l’honneur de le toucher.

Le jeu de Pardaillan, comme le sien à l’instant d’avant, n’était qu’une série de feintes destinées à placer un coup. Seulement, si Saêtta avait manqué le sien, Pardaillan réussit comme en se jouant.

L’épée de Saêtta, arrachée avec une irrésistible violence, sauta en l’air, décrivit un imposant demi-cercle et alla tomber derrière Pardaillan. Une fois encore, Saêtta fit un bond en arrière et la vérité lui apparut alors en une aveuglante clarté. Il rugit :

– Vous êtes M. de Pardaillan !

– Oui ! dit simplement celui-ci.

Saêtta, le buste penché, les yeux exorbités, le fixait obstinément. Et la rage, une rage folle, s’empara de lui. Ainsi sa vengeance avortée, ce n’était pas assez ?… Pour mettre le comble à son infortune, quelques instants après sa mort, il se heurtait au père de sa victime !… Et il subissait cette insupportable humiliation de se voir désarmé, lui, Saêtta, qui se croyait le maître des maîtres en fait d’armes.

« La malédiction est sur moi ! » se dit-il avec colère.

Et cette idée, qui l’eût terrifié en un autre moment, acheva de l’exaspérer. Il lui vint une envie furieuse d’en finir avec une existence déshonorée, désormais sans but, qui ne pouvait que se traîner lamentablement, empoisonnée par les regrets et le désespoir.

Il redressa la tête d’un air de défi, croisa les bras sur sa poitrine, regarda le chevalier en face et brava :

– Eh bien ! tuez-moi !…

Pardaillan rengaina tranquillement et haussant les épaules :

– Si j’avais voulu vous tuer, dit-il, je l’aurais fait quand vous pouviez vous défendre… J’ai mieux à faire que vous tuer… Nous avons à causer.

Saêtta eut un éclat de rire strident :

– C’est vrai, pardieu !… J’oubliais… Vous voulez des nouvelles de votre fils, hein ?… Je vais vous en donner et de toutes fraîches… Je puis parler, maintenant.

Pardaillan fut stupéfait. Il avait jugé l’ancien maître d’armes du premier coup. Il se disait, avec raison, que l’intimidation n’aurait aucune prise sur lui. Il se demandait, non sans inquiétude, comment il s’y prendrait pour l’obliger à parler. Et voici que Saêtta allait au-devant de ses désirs, offrait spontanément de parler. D’un coup d’œil, il vit que le bravo était sous l’empire d’une sorte de coup de folie. Il comprit qu’un mot de lui pouvait faire tomber l’accès… et alors il ne saurait rien. Il se tut et attendit, impassible, que l’autre s’expliquât.

Saêtta parla avec une violence inouïe, comme s’il avait voulu pousser à bout Pardaillan et l’amener à lui porter le coup mortel qu’il souhaitait ardemment.

– Votre fils ?… C’est moi qui l’ai enlevé, voici tantôt dix-huit ans… J’en ai fait un truand… et un rude truand !… On l’appelle Jehan le Brave… Mon but était de le faire finir sur l’échafaud, par les mains du bourreau… comme sa mère, autrefois, avait fait finir ma fille Paolina… Comprenez-vous ? Maintenant, si vous voulez le voir, votre fils… allez au gibet de Montmartre… fouillez les décombres fumants… cherchez parmi les ossements calcinés… peut-être trouverez-vous les restes de celui qui fut votre…

Il ne put achever. La main de fer de Pardaillan l’étreignait à la gorge, et d’une voix terrifiante, qui fit courir un frisson sur la nuque de Saêtta :

– Tu as fait cela ? misérable !… Répète ! Tu dis que mon fils…

– Enseveli sous le gibet de Montmartre, ricana Saêtta en une suprême bravade.

Brusquement, Pardaillan l’enleva à bout de bras, le balança un moment dans l’espace. Saêtta comprit que sa dernière heure était venue. Il songea : « Mieux vaut crever tout de suite !… Qu’aurais-je fait ?… » Pourtant, il ferma les yeux.

Plus brusquement encore, Pardaillan le déposa rudement à terre, et d’une voix blanche à force de fureur :

– Va-t-en ! cria-t-il. Tu ne vaux même pas que je me donne la peine de t’écraser !… Va-t’en !…

Pardaillan avait une telle flamme aux yeux, il était si auguste et si terrible à la fois, que Saêtta crut voir en lui l’incarnation du châtiment céleste. Et lui qui n’avait pas tremblé lorsqu’il s’était vu entre les mains puissantes de son redoutable adversaire, lui qui avait souhaité la mort, il sentit la peur superstitieuse de l’au-delà s’insinuer en lui. Avec un hurlement d’épouvante, il s’enfuit, titubant, râlant, courbant l’échine, marmottant des bouts de prière.

Pardaillan ne le regarda même pas. Il se retourna et, d’un pas vif, il prit le chemin qui conduisait au gibet en se disant :

– Peut-être ce scélérat a-t-il menti !… Et puis, qui sait ?…

q

Chapitre 16

Des quarante coupe-jarrets que Concini avait amenés à Montmartre, il ne lui restait pas un homme. Une quinzaine étaient morts. Cinq ou six, échappés par miracle à l’explosion, pris du vertige de l’épouvante, avaient disparu sans qu’on pût dire où ils s’étaient terrés. Le reste était plus ou moins blessé, condamné au repos pour un temps plus ou moins long.

Autour du Florentin, il ne restait que ses trois gentilshommes qui n’avaient que des contusions insignifiantes. Malgré qu’il fût évident que Jehan le Brave était enseveli sous les décombres, Concini ne se décida à quitter les lieux que vers la fin du jour. Il prit par le chemin de droite. C’était à ce moment que Pardaillan montait par celui de gauche.

Concini, sombre et préoccupé, marchait silencieusement à la tête de ses gentilshommes. Comme ils approchaient de la croix, ils rencontrèrent un homme dont la tête était entourée d’un bandeau. C’était ce même homme que nous avons vu caché derrière une haie au moment où Pardaillan faisait entrer Bertille chez Perrette la Jolie.

– Eh ! Saint-Julien, dit un des trois, tu arrives trop tard ! Saint-Julien, puisque c’était lui, s’écria avec une étrange inquiétude :

– Le truand n’est pas pris ?

– Il est mort ! dit Concini avec plus de regret que de joie.

– Malédiction ! écuma Saint-Julien. Vous étiez quarante et plus… et vous n’avez pu le prendre vivant ?…

– Tu es bon, toi, fit sèchement Longval. Nous avions quarante hommes avec nous, dis-tu ?… Compte combien nous sommes maintenant.

– S’il est une chose qui nous étonne, appuya Roquetaille, c’est de nous voir encore vivants. N’est-ce pas, monseigneur ?

De la tête, Concini fit signe que oui.

– Oh ! fit Saint-Julien, saisi, à ce point ?… C’était donc le diable que cet homme ?

– Concini et ses trois gardes du corps grincèrent des dents, mâchèrent des imprécations et des jurons.

– Moi qui voulais lui manger le cœur ! s’exclama Saint-Julien avec un accent de regret intraduisible.

– Oui, tu le haïssais, mon pauvre Saint-Julien, dit Concini avec une sorte de caresse dans la voix.

– Eh ! monseigneur, j’étais – à ce qu’on disait – un joli garçon… Le truand m’a défiguré… me voilà hideux pour toujours !… Tête et tripes ! si vous croyez qu’il n’y a pas de quoi vous rendre enragé !

– Il ne nous a pas défigurés, nous autres, dit Eynaus, mais il nous a tout de même bien arrangés !… Nous ne le haïssons pas moins que toi !

– Comment se fait-il que te voilà ? demanda Concini. Il était entendu que tu demeurerais au logis, puisque ta blessure ne te permettait pas de te battre.

– C’est vrai, monseigneur. Mais j’enrageais de ne pouvoir me rendre utile. J’ai réfléchi que si je ne pouvais me battre, je pouvais tout de même sortir… sans trop me fatiguer. Et j’ai eu une idée… une idée superbe… que j’ai mise à exécution. Et je vous apportais une vengeance splendide, monseigneur.

– Que veux-tu dire ?

Il était arrivé devant la porte du logis de Perrette. Saint-Julien les arrêta, et :

– Reconnaissez-vous cette porte ? demanda-t-il.

– Pardieu !… C’est par là que le truand s’est sauvé l’autre jour quand je croyais le percer d’outre en outre, dit Roquetaille.

– C’est bien cela… Voyez-vous cette haie ?… C’est là derrière que j’ai passé tout cet après-midi. Et bien m’en a pris, monseigneur.

– Explique-toi.

– Monseigneur, cette jeune fille que vous nous faites rechercher partout s’appelle bien Bertille, n’est-ce pas ?

– Oui !… L’aurais-tu trouvée, par hasard ? haleta Concini palpitant d’espérance.

– Patience, monseigneur, sourit Saint-Julien. C’est une jeune fille grande, mince, seize ans environ, blonde comme les blés, des yeux bleus…

– C’est cela !… Tu l’as vue ?… Où ?… Quand ?… Parle donc !…

– Monseigneur, cette jeune fille est là ! fit Saint-Julien en désignant la porte.

Concini poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement et, sans ajouter un mot, il se dirigea vers la porte d’un pas rude.

Saint-Julien se jeta devant lui et lui barrant le passage, il dit respectueusement :

– Qu’allez-vous faire ? monseigneur… Songez-y, cette jeune fille est gardée et bien gardée, je vous en réponds. Si vous vous montrez, vous risquez de la perdre à nouveau… Et Dieu sait si vous la retrouverez cette fois.

Concini s’éloigna précipitamment, en grondant :

– C’est vrai, corbacque ! tu as raison… Que faire ?…

– Attendre quelques jours, dit froidement Saint-Julien. Me laisser préparer l’affaire. Et je vous jure que je vous livrerai l’oiselle.

Et avec un accent de haine sauvage, il ajouta :

– Je n’ai qu’un regret : c’est que le truand soit mort !… Quelle belle torture nous lui eussions infligée par le moyen de sa donzelle… Je ne vous demande que deux ou trois jours.

– Je ne vivrai pas jusque-là ! palpita Concini frissonnant d’impatience.

– Eh ! monseigneur, vous avez bien vécu un mois sans savoir ce qu’elle était devenue !… Vous pouvez bien patienter un jour ou deux, que diable !

– C’est bien ! dit Concini qui parvint à se maîtriser. Je te donne carte blanche… Mais tu me promets que d’ici deux jours…

– La belle sera en votre pouvoir. C’est entendu !… A la condition que vous éviterez de venir rôder autour de la maison pendant ce temps.

– Tu es bien exigeant ! bougonna Concini.

– Ce que j’en dis est dans votre intérêt, monseigneur. Si vous vous montrez, vous serez indubitablement reconnu… Alors, quand nous viendrons croyant prendre l’oiseau, il y aura des chances pour qu’il se soit envolé.

– Tu as raison !… Je m’abstiendrai de me montrer par ici. Mais, pour Dieu ! ne me fais pas trop attendre.

– Soyez tranquille, monseigneur, ricana Saint-Julien, en travaillant pour vous, je travaille à ma vengeance. Je suis aussi intéressé que vous à la réussite de l’affaire.

Il disait vrai. Concini le savait. Il fit signe qu’il s’en rapportait à lui.

Le reste de la route s’acheva silencieusement. Concini rentra chez lui. Roquetaille, Eynaus et Longval s’éloignèrent ensemble. Ils étaient un peu jaloux de la faveur naissante de leur camarade. Quant à Saint-Julien, il avait fort à faire, avait-il dit, et il les avait quittés aux abords du logis de leur maître.

Ce jour-là, Concini était de service au Louvre. Vers les huit heures du soir, il sortit et se dirigea d’un pas nonchalant vers la demeure royale.

Derrière lui, à distance respectueuse, une ombre se glissait, rasant les maisons, ne le perdant pas de vue. C’était encore l’homme au bandeau, Saint-Julien, pour lui donner son nom.

Lorsqu’il se fut assuré que son maître était bien entré au Louvre, Saint-Julien fit demi-tour. Sans se cacher cette fois, il remonta la rue Saint-Honoré jusqu’au logis de Concini, où il pénétra. Deux minutes plus tard, il s’inclinait profondément devant Léonora Galigaï.

Sur une interrogation muette de la jeune femme, Saint-Julien, avec cet accent bref de l’homme qui fait un rapport, dit :

– Monseigneur n’a pas quitté un instant ses hommes. De l’abbaye de Montmartre, il est revenu directement chez lui. D’ici, il est allé droit au Louvre, où il vient d’entrer. Le truand Jehan le Brave…

– Je sais, interrompit Léonora. Il s’est fait sauter, paraît-il. Est-ce tout ce que vous avez à me dire, monsieur ?

– Non, madame. J’ai trouvé par hasard cette jeune fille, la demoiselle Bertille, que monseigneur cherchait vainement depuis un mois. Pas un muscle du visage de Léonora ne bougea. Pourtant le coup était rude. L’évêque de Luçon, lorsqu’il était venu la remercier de sa nomination au poste d’aumônier de la reine, lui avait dit où était enfermée la jeune fille. Elle s’était donné la peine d’aller à Montmartre voir l’abbesse à qui, au nom de la reine, elle avait recommandé d’exercer la plus étroite surveillance sur sa prisonnière. Elle était partie emportant la conviction que, à moins d’un hasard extraordinaire, nul ne pourrait soupçonner la présence de Bertille au couvent. Ce hasard s’était produit. Au fond d’elle-même, elle gronda une imprécation. Mais, très calme en apparence, elle leva sur l’espion ses yeux profonds et dit simplement :

– Ah !… Racontez.

Et Saint-Julien raconta comment il avait eu l’idée d’aller surveiller ce qu’il appelait le repaire du truand et comment il y avait vu entrer un gentilhomme de haute mine escortant deux jeunes filles dont l’une avait appelé l’autre demoiselle Bertille.

Léonora s’était fait donner le signalement espérant que ce n’était peut-être là qu’une rencontre de nom. En comparant les indications fournies par Saint-Julien à ce qu’elle savait, elle se rendit compte que le doute n’était pas possible. Il s’agissait bien de Bertille de Saugis.

Son esprit travaillait. Elle cherchait à comprendre comment la prisonnière avait pu s’échapper du couvent où elle était si bien gardée.

– Savez-vous qui est cette autre jeune fille ? dit-elle.

– Je l’ignore, madame. Très jeune, très jolie, portant le costume d’une ouvrière aisée… C’est tout ce que je sais.

– Et le gentilhomme ?

– Celui-là, c’est différent. Je sais son nom. Il s’appelle Pardaillan. C’est un homme qui a dépassé la cinquantaine. Il s’est pris de querelle avec Saêtta qui passait par là. Ils se sont battus. Saêtta est fort, très fort, madame, pourtant ce Pardaillan l’a désarmé avec une facilité qui dénote un escrimeur comme je n’en ai jamais vu de pareil… Et d’une force physique merveilleuse. Il a soulevé son adversaire comme une plume et j’ai bien cru qu’il allait l’écraser sur la route. Il lui a fait grâce cependant et Saêtta s’est enfui comme s’il avait le diable à ses trousses.

– Pourquoi ce duel ? demanda Léonora qui réfléchissait.

– Je ne sais pas madame. J’étais trop loin et n’ai pu entendre ce qu’ils se sont dit.

– Comment savez-vous que le gentilhomme s’appelle Pardaillan ?

– Parce que Saêtta a crié ce nom à tue-tête.

– Bien… Avez-vous déjà dit à monseigneur que vous avez trouvé celle qu’il… cherche ?

– Oui, madame, je lui ai montré la maison où elle s’est réfugiée. Léonora eut un imperceptible froncement de sourcils.

– Pourquoi cette hâte ? dit-elle.

– Simple hasard qui, après m’avoir fait rencontrer monseigneur, nous a fait passer devant la maison en question. J’ai cru bien faire en disant ce que j’avais découvert, faute d’instructions précises à ce sujet. Mais j’ai eu soin de me garder, à tout hasard. Monseigneur voulait entrer dans la maison. Je lui ai assuré qu’elle était gardée. Ce qui est faux, madame. Après le départ de M. de Pardaillan, les jeunes filles sont restées seules. En outre, je suis chargé de préparer l’enlèvement et j’ai demandé deux ou trois jours pour mener à bien l’affaire. En sorte, madame, que vous restez maîtresse de la situation. Léonora s’était rassérénée en écoutant ces explications :

– Vous êtes un serviteur intelligent, dit-elle. Je me charge de votre fortune, monsieur de Saint-Julien.

L’espion s’inclina jusqu’à terre.

Léonora, la tête appuyée sur sa main, réfléchissait profondément. Saint-Julien attendait impassible qu’elle donnât ses ordres. Elle redressa enfin la tête et très calme :

– Voici ce que vous allez faire.

Et d’une voix basse, elle donna ses instructions. Cela dura un quart d’heure environ, au bout duquel Saint-Julien se retira.

Avant de franchir le seuil, il jeta un coup d’œil soupçonneux à droite et à gauche. Il ne vit rien de suspect et il s’éloigna paisiblement, dans la direction de la Croix-du-Trahoir.

Presque en face de la maison de Concini, du côté opposé à la croix, c’est-à-dire du côté des Halles, il y avait un cabaret. Au moment où l’espion s’éloignait, la porte de ce cabaret s’ouvrit et Roquetaille, Eynaus et Longval parurent sur le perron. Ils aperçurent Saint-Julien qui leur tournait le dos, et ils le reconnurent :

– Tiens ! Saint-Julien ! s’exclama Eynaus. Que diable est-il allé faire chez Concini à cette heure-ci, en l’absence du maître ?…

– Si madame Léonora n’était si laide et surtout si elle n’était si férue de son illustre époux, insinua Longval, on pourrait croire que Saint-Julien fait à Concini ce que de mauvaises langues prétendent que celui-ci fait au roi.

– Ce serait drôle, par ma foi ! ricana Roquetaille.

Ils éclatèrent de rire. Comme ils se sentaient de l’humeur contre leur camarade, ils se prirent par le bras et s’en allèrent du côté opposé pour l’éviter.

q

Chapitre 17

De son pas allongé, Pardaillan eut tôt fait de monter jusqu’à la place du gibet. Il s’en fut droit aux décombres. Des soldats, des paysans, se trouvaient encore là. Les uns cherchaient des débris humains, les autres gardaient le lieu du sinistre.

Naturellement, on ne s’entretenait que de la catastrophe. Dès les premiers mots entendus, Pardaillan apprit ce qu’il ignorait, à savoir que son fils s’était fait sauter lui-même. Il se redressa, l’œil pétillant et murmura :

– Oh diable ! ceci change les choses !… S’il s’est fait sauter, c’est qu’il avait de la poudre !… Comme je ne suppose pas qu’il avait changé le gibet en poudrière en prévision de ce qui arriverait, il faut donc admettre qu’il a trouvé la grotte où se trouvaient les armes et les munitions… En ce cas, il serait sain et sauf… C’est probable !… A moins que… Il faut savoir, mordieu !

Il avisa un officier et l’aborda poliment. C’était ce même lieutenant qui avait reçu la dénonciation de Saêtta et qui avait commandé jusqu’à l’arrivée du capitaine. Au moment où l’infortuné capitaine avait pénétré sous le gibet, il avait dû s’éloigner de quelques pas pour donner des ordres. Il devait la vie à ces quelques pas faits avant l’explosion.

Pardaillan ne pouvait pas mieux tomber pour avoir les renseignements qu’il cherchait. Très complaisamment, le lieutenant lui raconta tout ce qui s’était passé depuis le commencement de l’affaire jusqu’à la fin.

En écoutant le récit de cette aventure épique, les yeux de Pardaillan brillaient de contentement et à part lui, il songeait :

« Eh mais ! il me semble que le fils de Pardaillan fait honneur à son père ! »

Et tout haut :

– Comment se fait-il que ces braves aient trouvé des armes à feu et de la poudre dans le gibet des Dames ?… Le gibet n’est pas, que je sache, un arsenal.

– Nous nous sommes posé la même question sans pouvoir la résoudre. Le gibet ne servait plus. Nul, depuis longtemps, n’y avait pénétré. Personne ne se souvient qu’on y ait transporté de la poudre. Il faut donc croire que les rebelles l’y avaient apportée eux-mêmes.

Pardaillan savait ce qu’il voulait savoir. Il remercia l’officier et s’éloigna, l’air indifférent.


*

* *


Après avoir averti le capitaine que ceux qui pénétreraient sous le gibet n’en sortiraient pas vivants, Jehan le Brave était allé se placer sur l’escalier. Sa tête seule émergeait au ras du sol et maintenait le couvercle du coffre soulevé. Dans cette position, il attendit, très froid.

Lorsqu’il vit la porte céder sous les coups des assaillants, il mit le feu à la traînée de poudre et sauta sur la marche qui actionnait la dalle, laquelle se ferma aussitôt.

En quelques bonds, il franchit le couloir. Lorsque l’explosion se produisit, il était déjà dans la grotte au milieu de ses trois compagnons, plus émus que lui du danger qu’il venait de courir.

Ils se couchèrent aussitôt à plat ventre sur le sol crayeux et ils demeurèrent ainsi quelques instants sans rien dire, un peu pâles malgré tout leur courage. A dire vrai, ces quelques secondes leur parurent fort longues. Ils sentirent la terre trembler légèrement. Ce fut tout. Ils se relevèrent alors et les trois braves se mirent à rire, d’un rire féroce.

– Péchère ! il me semble que je les vois faire le saut, là-haut, s’écria Escargasse.

– Ils vont s’étaler : plouck !… comme des crapauds ! s’esclaffa Carcagne.

– Escalade, dégringolade, capilotade, marmelade, bien malades, passez muscade ! rima triomphalement Gringaille.

– La paix ! commanda sèchement Jehan.

Et d’un air sombre, à mi-voix, pour lui-même, il ajouta :

– Je les avais prévenus, pourtant !… Pauvres diables !… Mais quoi ?… Après tout, je défends ma peau ! Et ceci c’est juste et légitime. Elle me l’a dit elle-même.

Les trois, qui avaient entendu, se regardèrent ébahis. Ils ne comprenaient pas. Ce diable de Jehan les désarçonnait toujours par ses idées aussi extraordinaires qu’imprévues.

Il vit leurs mines déconfites et il se reprocha de les avoir attristés inutilement. Il se secoua et prenant un air riant :

– Dites-moi un peu comment je vous ai rencontrés si fort à propos ? Cà, vous logiez donc ici ?… Et dans quel état vous voilà, mes drôles !…

Il avait l’air de gronder. Mais ils virent bien que c’était pour la forme. Il était content et même ému. Ils retrouvèrent comme par enchantement leur gaieté. Et ils se mirent à raconter, en l’assaisonnant de grasses plaisanteries, leur lamentable histoire, et comment ils s’étaient estimés très heureux de trouver ce gîte providentiel.

Ils racontèrent tout, même l’histoire de leur dîner chez Colline Colle, au sujet de laquelle les brocards ne furent pas épargnés à Carcagne. Jehan les écouta attentivement, riant de bon cœur avec eux, et en lui-même, il se disait :

– Pauvres bougres !… C’est pourtant pour moi qu’ils se sont imposé ces privations. Autrefois, ils n’auraient pas été réduits à cette extrémité… Comment pourrai-je jamais reconnaître tant de dévouement et d’attachement ?

Il y avait plus de deux heures que l’explosion s’était produite. Le temps avait passé sans qu’ils s’en fussent aperçus. Les trois en avaient long à raconter et comme Jehan, doucement attendri, les écoutait avec une inaltérable patience et ne leur parlait qu’avec douceur, ils étaient aux anges et n’arrêtaient pas de bavarder.

Jehan nota qu’ils omettaient de dire qu’ils avaient donné plus de la moitié de leur petite fortune à Perrette la Jolie. C’était encore une obligation de plus qu’il leur devait là. C’était grâce à ce don que Perrette s’était établie au bas de Montmartre. Indirectement il leur devait d’avoir été sauvé et d’avoir délivré sa fiancée. Il se disait cela avec attendrissement.

Les trois braves jacassaient avec une superbe insouciance. Quant à se demander comment ils sortiraient de leur souterrain, ni s’ils en sortiraient jamais, ils n’y pensaient pas. Puisque Jehan était là, ils s’en iraient quand il le déciderait.

Le jeune chef, s’il n’en disait rien, y pensait, lui. Il se mit à passer l’inspection des vivres, et après s’être rendu compte qu’ils avaient de quoi subsister une huitaine de jours, il déclara d’un air satisfait :

– C’est plus qu’il n’en faut. Nous nous en irons demain, à la nuit. Car pour ce soir, je crains que la place ne soit gardée, là-haut.

Il ne s’expliqua pas autrement. Les autres n’en demandèrent pas davantage. Puisqu’il disait qu’ils s’en iraient le lendemain, c’était comme si c’était fait.

Les trois s’activèrent, préparèrent les lits – c’est-à-dire les bottes de paille – et le feu pour le repas. Pendant ce temps, Jehan allait et venait, furetait partout, étudiait minutieusement les lieux. A plusieurs reprises, il monta les marches de l’escalier, et l’oreille collée contre la dalle, il écouta attentivement. Il songea :

– Je n’entends rien, et pour cause. Le feu couve toujours là-haut. Ils n’auraient garde d’approcher de trop près… Reste à savoir si ce feu sera complètement éteint demain ?… Je pense que oui. Enfin, attendons. Rien ne me presse… Et ici, du moins, je suis à l’abri de la tentation d’aller rôder du côté de la maison de Perrette.

On remarquera qu’il n’avait aucune inquiétude au sujet de Bertille. Sa confiance en Pardaillan se manifestait là. Puisque le chevalier s’était chargé de la jeune fille, elle devait être en sûreté. Cela ne faisait aucun doute.

En fouillant à droite et à gauche dans le caveau, il aperçut dans un coin un objet brillant. Il le ramassa et murmura :

– Qu’est-ce que cela ?…

Cela, c’était l’étui que Colline Colle avait pris dans la cassette de Bertille, que Carcagne avait soustrait à la matrone et qu’il avait perdu ou jeté.

Jehan l’ouvrit et prit l’unique papier qu’il contenait. Carcagne, ni Colline Colle n’avaient pu le lire, parce qu’il était écrit en une langue étrangère. C’était de l’italien. Nous savons que le fils de Pardaillan comprenait cette langue. Il se mit à lire.

C’était une quatrième copie du document que le frère Parfait Goulard avait extorqué à Colline Colle.

Jehan le lut jusqu’au bout. Quand il eut fini, il fut pris d’un accès de colère. Il froissa le papier, en fit une boulette qu’il jeta au hasard. Quant à l’étui, il le jeta aussi, à toute volée, sur les marches de pierre, en grondant :

– Je serai donc poursuivi partout par ce maudit trésor ?… C’est à croire qu’une puissance infernale a décrété que je le volerai, ce trésor !… Par l’enfer ! plutôt que… Tiens ! tiens !… Qu’est-ce que cela ?

Voici ce qui motivait cette question : l’étui ne contenait qu’un papier. Jehan en était bien sûr. Ce papier, il l’avait extrait, en avait fait une boule qu’il venait de jeter. A telles enseignes qu’il la voyait encore là, au pied de l’escalier. Or, l’étui qu’il avait projeté sur les marches s’était brisé. Et de cet étui – vide – un autre papier s’était échappé et s’étalait sur une marche, à côté de lui.

La surprise et la curiosité firent tomber sa soudaine colère. Son premier mouvement fut de mettre le pied sur la première marche pour monter chercher le papier. Il s’arrêta hésitant. Il secoua les épaules et bougonna :

– Pourquoi ne verrais-je pas ce que c’est ?… Quel mal ferais-je ?… On croirait, ma parole, que je crains de succomber à la tentation !… Est-ce ce chiffre de dix millions qui m’éblouit ?… Cornes de Dieu ! ni pour un sol ni pour cent millions, je ne me ferai voleur !

Il franchit résolument les marches et ramassa l’étui. Il s’aperçut alors que ce n’était pas un, mais deux papiers qui étaient sortis de l’étui. Il examina celui-ci d’abord. Il sourit.

– Il y a un double fond… il s’est ouvert sous la violence du choc. Satisfait, il déplia un des deux papiers au hasard. C’était une cinquième copie du document. En français, celle-là. Il déplia l’autre papier.

Il ne portait pas une indication, pas un mot. Seulement il était bizarrement découpé à jour. Intrigué, il tourna et retourna le papier dans tous les sens en murmurant :

– Que diable est-ce là ?…

Impatienté il allait jeter ces deux papiers comme il avait jeté le premier. En les approchant l’un de l’autre, en un geste accidentel, il s’aperçut qu’ils étaient exactement du même format. Il vérifia et machinalement il les appliqua l’un sur l’autre. Et il s’écria joyeusement :

– Pardieu ! j’y suis !… Comment n’ai-je pas pensé à cela ?

Ce deuxième papier – on l’a compris – c’était une grille. En les appliquant l’un sur l’autre, des phrases ressortaient de distance en distance et bouleversaient le sens primitif.

Pour la clarté de ce qui suit, nous sommes obligé de redonner intégralement le texte du document que le père Joseph avait traduit du latin, Saêtta de l’italien, Pardaillan de l’espagnol, et enfin, à l’instant même, Jehan de l’italien encore, et finalement celui qu’il tenait en main, en français.

CAPELLA DE SANTO MARTYRIO

(Située à l’est et au-dessous du gibet des Dames)

Creuser au bas de la clôture, du côté de Paris. On découvrira une voûte sous laquelle il existe un escalier de 37 marches, aboutissant à une cave dans laquelle se dresse un autel[20] . Sur la pierre de cet autel sont gravés 12 traits figurant 12 marches. Creuser sous la douzième de ces marches, surmontée d’une croix grecque. On mettra à jour un gros bouton de fer. Frapper fortement sur ce bouton Une ouverture démasquera une fosse. Creuser dans cette fosse jusqu’à ce qu’on trouve une dalle. Sous la dalle il y a un cercueil. Le trésor est dans le cercueil. »

En appliquant la grille sur ce papier, voici ce que lisait Jehan le Brave :

« … Au-dessous du gibet des Dames, il existe un escalier de douze marches. Creuser sous la douzième de ces marches jusqu’à ce qu’on trouve une dalle. Sous la dalle, il y a un cercueil. Le trésor est dans le cercueil. »

Après avoir achevé cette lecture, le jeune homme demeura un long moment rêveur devant la dernière marche de l’escalier. Et il songeait :

– Ainsi les millions seraient enfouis sous cette marche ?… Si je regardais ?… Bah ! après tout, que m’importe !…

Il se mit à rire doucement, en disant :

– Et les autres : le roi, la reine, Concini et d’autres que je ne connais pas, qui s’acharnent à fouiller sous la chapelle !… Ils seront rudement déconfits quand ils s’apercevront qu’ils ont perdu leur temps et leur argent à chercher un trésor qui n’existe pas là où ils le cherchent. Cordieu ! je voudrais bien voir leur tête.

Machinalement, sans idée arrêtée, il plia les deux papiers, ramassa celui qu’il avait jeté et les serra dans son pourpoint en se disant :

– Comment cet étui se trouve-t-il ici ?… Qui sait depuis combien de temps il y est ?… A-t-il été perdu ou a t-il été placé là intentionnellement ?… Qui peut savoir ?… Bah ! n’y pensons plus.

Il revint dans la grotte, près de ses compagnons et, chose étrange, il ne souffla mot de sa trouvaille. Comme ils avaient faim, ils en conclurent qu’il devait être tard. De fait, la nuit était venue depuis longtemps.

Ils s’occupèrent de préparer leur repas. Sur un coffre faisant l’office de table, ils placèrent la cruche, préalablement remplie de vin puisé à un des deux tonneaux, un jambon, un saucisson et plusieurs chapelets de pain.

Ils avaient des œufs en quantité et quelques volailles. Les trois allumèrent le feu dans un angle et se chargèrent de faire rôtir deux poulettes. Jehan se réserva la confection de l’omelette, quand les volailles seraient suffisamment cuites. Nous savons qu’il réussissait particulièrement bien ce plat.

Bientôt tout fut prêt et Jehan, pourpoint bas, brandissant la poêle au long manche, le teint animé, s’écria avec emphase :

– A table, compagnons !… et donnez-moi des nouvelles de cette omelette !

A ce moment, une voix claire lança :

– Je demande une petite part de cette délectable omelette !…

q

Chapitre 18

Les quatre jeunes gens bondirent effarés. Un homme, qu’ils n’avaient pas entendu, entré par où ils ne savaient – puisqu’ils ne voyaient de porte nulle part – était déjà au milieu de la grotte et s’avançait vers eux, calme et souriant.

– M. de Pardaillan ! s’exclama Jehan.

Sa surprise était telle qu’il demeurait tout ébahi, sa poêle à la main, sans trouver une parole de bienvenue, roulant des yeux énormes autour de lui, cherchant par où le visiteur inattendu avait pénétré jusqu’à eux.

– Moi-même ! répondit Pardaillan dont le sourire se nuança d’ironie à la vue de l’effet produit.

Et avec une indignation comique :

– Cà, morbleu ! est-ce ainsi que vous m’accueillez ?… Oseriez-vous refuser la part du pauvre au vieux routier qui enrage de faim et de soif ?… S’il en est ainsi, mauvais chrétiens, vous serez damnés, vous irez griller au plus profond…

– Grâce, monsieur ! interrompit Jehan en riant de tout son cœur. Nous sommes bons chrétiens et ne voulons pas être damnés.

– A la bonne heure !

– J’étais si loin de m’attendre à vous voir apparaître ici !… Vous comprenez et excuserez mon étonnement.

– Je comprends et « j’excuse », déclara Pardaillan, magnanime. A la condition que j’aurai ma part de cette omelette que je vous ai vu confectionner avec tant d’amour… Et une part de ces volailles qui me paraissent à point… ainsi que de ce jambon rose… et de ce saucisson.

Et Pardaillan, aussi radieux que son fils, se mit à rire de son rire clair. Ce que voyant, les trois braves, eux aussi, éclatèrent bruyamment. Un instant, la haute voûte retentit des éclats d’une gaieté tumultueuse. Jehan, le premier, se ressaisit :

– Ventre-veau ! s’écria-t-il, l’omelette qui refroidit !… Holà ! vous autres, vite un siège pour M. le chevalier qui nous fait l’honneur de partager notre repas.

Les trois se précipitèrent et apportèrent le siège demandé. C’est-à-dire que devant le coffre-table, ils traînèrent un autre coffre sur lequel Pardaillan et son fils s’assirent, tandis qu’ils s’installaient tout bonnement par terre. Et avec une ardeur égale, tous les cinq, ils commencèrent le massacre des victuailles.

– Pardaillan remarqua que Jehan ne lui posait aucune question au sujet de Bertille. De même, il ne demanda pas davantage comment il était entré dans la grotte. Il comprit le sentiment de délicatesse et de discrétion qui le faisait refouler des questions qu’il eût trouvées très naturelles. Avec cette douceur qu’il ne trouvait que pour ceux qui lui plaisaient, il dit :

– Vous ne me demandez pas des nouvelles de Mlle Bertille ? Vous n’êtes donc pas inquiet ?

– Non, monsieur, fit simplement Jehan. Puisque vous êtes là, souriant et tranquille, c’est que tout va bien. Il ne pouvait en être autrement d’ailleurs, puisque vous aviez bien voulu vous charger d’elle. Je devrais vous remercier… et je ne trouve pas de parole assez éloquente pour vous exprimer ma gratitude.

– Laissons cela, dit Pardaillan en haussant les épaules. Avouez que vous êtes intrigué… Vous vous demandez comment j’ai pu pénétrer dans cette cave qui n’a pas d’issue apparente… Vous vous demandez comment j’ai pu voir confectionner votre omelette – qui était excellente, soit dit par parenthèse –, vous vous demandez enfin comment j’ai pu savoir que vous étiez ici.

– C’est vrai, monsieur, avoua Jehan avec cette franchise si remarquable chez lui. Mais j’attendais qu’il vous plût de nous le dire.

Pardaillan approuva doucement de la tête et au lieu de la réponse attendue, il posa brusquement une question :

– Comment comptiez-vous sortir d’ici ?

Jehan commençait à connaître les manières bizarres et quelque peu déconcertantes du chevalier. Il ne sourcilla pas et répondit :

– De la manière la plus simple du monde : vous savez sans doute qu’un escalier se trouve sous le gibet ?

– Je sais.

– Je comptais passer par là.

– Mais le gibet est à moitié démoli. En ouvrant la trappe vous risquiez d’être écrasé par les matériaux accumulés dessus.

– Sans doute… C’était un risque à courir. J’aurais pris mes précautions, du reste.

– Et vous auriez passé, je n’en doute pas. N’importe, il vaut mieux que je sois venu. Le chemin que je vous indiquerai sera plus sûr que celui que vous voulez prendre, n’en connaissant pas d’autre.

Alors seulement, Pardaillan raconta comment, après avoir quitté les deux jeunes filles, il avait eu la curiosité de monter jusqu’à l’abbaye pour savoir si le jeune homme avait pu fuir par le chemin qu’il lui avait indiqué, et comment il avait appris l’algarade sur la place du gibet.

Il ne dit mot de sa rencontre avec Saêtta. Il ne dit pas davantage comment il connaissait si bien ces souterrains ignorés de tout le monde.

– Je pensais bien, dit-il en terminant, que vous trouveriez toujours le moyen de sortir. Mais j’ai réfléchi que vous auriez peut-être besoin de revenir ici… Vous ne trouverez nulle part une retraite aussi sûre que cette cave.

– Mais, monsieur, fit naïvement Jehan, je ne vois pas pourquoi je me terrerais comme un renard ?

– Croyez-vous donc qu’on vous laissera tranquille quand on saura que vous êtes vivant ?

– Oh ! je sais bien que je n’en ai pas fini avec Concini !…

– Il ne s’agit pas de Concini, interrompit Pardaillan, il s’agit du roi !

– Le roi ?… Je ne comprends pas. Je n’ai commis aucun crime. Pardaillan le considéra de son œil perçant. Il paraissait très sincère.

– A votre point de vue et au mien, reprit-il, vous avez défendu votre peau. Et c’est légitime.

– Je suis bien aise de vous l’entendre dire, monsieur, fit Jehan doucement.

– Mais, continua imperturbablement Pardaillan, au point de vue de ceux qui nous régissent, vous avez commis un crime. Une fois déjà, le roi vous a pardonné votre révolte. Cette fois-ci, il ne pardonnera pas, soyez-en bien persuadé. D’autant que vous avez tué un capitaine et dix soldats à M. de Sully, qui n’est pas tendre… Sans compter Mme de Montmartre, sur les terres de laquelle vous avez commis des violences inouïes. Si bien que, dans cette affaire, vous aurez toutes les autorités contre vous et que soldats, gens de police, gens de justice et religieux vont se mettre à vos trousses comme chiens à la piste et ne vous lâcheront que lorsqu’ils vous auront happé et broyé.

– Diable !… Je n’avais pas pensé à cela, moi !

A voir le flegme avec lequel Jehan venait de prononcer ces paroles, on eût pu croire que tout ce que Pardaillan venait de lui dire ne le concernait pas. Il était trop intelligent cependant pour ne pas comprendre qu’il avait dit vrai, sans exagérer. Mais peut-être avait-il son idée.

Carcagne, Escargasse et Gringaille, qui écoutaient sans mot dire, avaient très bien compris, eux. Ils voyaient, dans un avenir très rapproché, se dresser de belles potences munies de cordes neuves, au bout desquelles, complices du rebelle, ils se balanceraient mollement, suspendus par le col, la langue pendante. Cette évocation, on le conçoit, les rendit plutôt moroses.

Pardaillan se rendit compte que ses paroles n’avaient vraiment produit d’effet que sur eux. Loin d’en être affecté, il eut un mince sourire de satisfaction. La crânerie et l’insouciante audace de son fils n’étaient pas pour lui déplaire, au contraire. Mais, lui aussi, il avait sans doute son idée derrière la tête, car il reprit :

– C’est parce que j’ai pensé à ces choses que j’ai résolu de vous montrer les entrées secrètes qui permettent d’accéder à cette cave. Ces entrées, je suis seul, en France, à les connaître. C’est vous dire que, tant que vous resterez ici, vous pourrez dormir sur vos deux oreilles. Nul ne songera à venir vous y chercher, puisque nul ne soupçonne l’existence de ces souterrains.

– Vraiment, monsieur, dit Jehan d’un accent pénétré, je suis confus de tant de bonté et de délicate sollicitude. C’est ma bonne étoile qui vous a mis sur mon chemin. Je viendrai donc me réfugier ici, s’il y a lieu. Toutefois, je n’y viendrai qu’à la toute dernière extrémité. Que voulez-vous, monsieur, il me faut de l’air et de la lumière. Ici, j’étouffe. Je n’ai qu’un regret : c’est qu’il soit si tard. Les portes de la ville sont fermées à cette heure, sans quoi je serais parti à l’instant même.

– Bah ! fit Pardaillan d’un air insouciant, une nuit est bientôt passée. Nous nous en irons demain matin, à la pointe du jour.

– En attendant, s’excusa Jehan désolé, après avoir fait un repas pitoyable, vous voici contraint de passer toute une nuit à la dure… et pour moi. Vous m’en voyez tout marri.

– Croyez-vous que ce soit la première fois ? Il m’est arrivé plus d’une fois de passer la nuit à la belle étoile, sans même une de ces bottes de paille fraîche que je vois là. Quant à ce repas que vous jugez pitoyable, c’est un des meilleurs que j’ai faits. Et pourtant, j’en ai fait quelques-uns de fameux dans ma vie.

Jehan le regarda attentivement. Pardaillan parlait sérieusement, d’un air très convaincu. Il se sentit soulagé. Mais alors, une autre inquiétude lui vint.

– Mais au fait, dit-il en fixant le chevalier, je suis là, comme un bélître, à me donner des airs d’amphitryon, alors que c’est peut-être vous qui nous offrez l’hospitalité.

– Comment cela ? demanda Pardaillan qui prit son air le plus naïf.

– Puisque vous êtes seul à connaître ces souterrains… tout ce qui s’y trouve vous appartient peut-être ?

Jehan le Brave attachait sans doute une secrète importance à cette question, car il ne quittait pas Pardaillan des yeux. Mais celui-ci avait pris sa physionomie indéchiffrable.

– Vous vous trompez, dit-il avec un naturel parfait, rien de ce qui est ici ne m’appartient.

– Sans doute, vous connaissez le propriétaire de ces affaires ?

– Pourquoi me demandez-vous cela ? fit Pardaillan en le fixant à son tour.

– C’est que… je crains qu’il n’ait pas lieu d’être très satisfait, lorsqu’il apprendra avec quel sans-gêne j’ai usé de son bien.

– Bon, dit Pardaillan en souriant, quittez tout souci à ce sujet. Celle à qui appartient tout ce qui se trouve ici – car c’est une femme – a quitté la France voici une vingtaine d’années. Est-elle en Italie, son pays d’origine, ou en Espagne ?… Est-elle vivante encore ?… Je ne sais.

Et avec une gravité soudaine, il ajouta :

– Mais ce que je sais, par exemple, c’est que si elle apprenait par hasard ce que vous avez fait, elle ne manquerait pas de vous dire : « Vous avez bien fait. Considérez ce qui est ici comme votre bien et disposez-en à votre gré. »

Jehan fut frappé du ton sur lequel Pardaillan prononça ces paroles. Par Saêtta, il savait que le trésor appartenait à la princesse Fausta. Il ne doutait pas que la femme à laquelle Pardaillan faisait allusion ne fût cette même princesse Fausta.

Un instant, il s’était demandé si tout ce qui se trouvait dans cette grotte, y compris le trésor, n’était pas la propriété du chevalier. Lui-même disait que non et il savait qu’il pouvait avoir foi en sa parole. Il fut sur le point de demander des renseignements sur cette Fausta. Mais il connaissait le chevalier, maintenant. Il savait que s’il n’en disait pas plus long, c’est qu’il avait de bonnes raisons pour cela. L’interroger eût été une indiscrétion inutile. Il se contenta de dire :

– Ma foi, monsieur, je suis bien aise de ce que vous me dites. Vous soulagez ma conscience.

Pendant que le père et le fils s’entretenaient, les trois braves s’étaient jetés sur les bottes de paille et ronflaient à qui mieux mieux.

Pardaillan et Jehan le Brave passèrent de longues heures à bavarder. Ou, pour mieux dire, Pardaillan fit bavarder son fils. C’est ainsi qu’entre autres choses il apprit que c’était grâce à Ravaillac que le jeune homme avait retrouvé Bertille. Il apprit en même temps que Ravaillac était passionnément épris de la jeune fille.

– Ce Ravaillac, dit-il d’un air indifférent, n’est-ce pas ce même homme qui voulut vous poignarder lorsque nous attendions le roi sur le perron de Bertille ?

– Lui-même, monsieur. Vous avez bonne mémoire. Entre nous, je puis vous le dire à présent, c’était le roi que Ravaillac voulait occire… Il était jaloux. Aussi, n’ai-je pas hésité à lui révéler que le roi est le père de Bertille… Le roi ne se doute pas qu’il me doit la vie.

– Ah ! fit Pardaillan d’un air étrange, il me semble avoir rencontré ce Ravaillac avec le moine Parfait Goulard.

– Oui. Ce sont deux grands amis. Je vous avouerai même que cette amitié me surprend un peu. De mœurs et de caractère, jamais hommes ne furent plus dissemblables.

Pardaillan fronça le sourcil et ne dit rien. Il songeait à frère Parfait Goulard qu’il avait surpris contrefaisant l’homme ivre et il commençait à pénétrer le but poursuivi par le moine.

Les deux hommes finirent par se jeter côte à côte sur la paille. Jehan ne tarda pas à s’endormir. Il n’en fut pas de même de Pardaillan, qui se mit à songer aux événements de cette journée.

Il avait eu un long entretien avec Bertille, au cours duquel la jeune fille lui avait révélé tout ce qui l’intéressait au sujet des papiers dont elle avait la garde. Il savait déjà bien des choses essentielles à ce sujet. Les révélations qu’elle lui fit ne lui apprirent que des détails secondaires.

Bertille s’était montrée très inquiète de la disparition d’un étui à secret, lequel contenait la clé qui donnait leur véritable signification aux indications sur le trésor. On se rappellera qu’elle avait reconnu la bague de fer de Fausta au doigt de Perrette. C’est ce qui lui avait fait supposer que l’étui avait été égaré.

Pardaillan, qui avait son idée, s’était empressé de la rassurer en lui disant qu’il saurait veiller sur le trésor de son fils. La bague ayant été donnée à Perrette par son frère Gringaille, il en avait conclu que celui-ci avait eu en main l’étui. Comment ? Peu importait. Des mains de Gringaille, il ne doutait pas qu’il ne passât entre celles de son fils. Et les yeux clos, dans la nuit opaque, il se disait :

– Morbleu ! je ne lui dirai rien tant que cette question du trésor ne sera pas tranchée. Pour cela, je dois le laisser agir librement… sans le perdre de vue toutefois. Je gage qu’il connaît à cette heure le contenu de l’étui. Demain, il saura comment pénétrer en toute tranquillité jusqu’aux millions. Je veux voir s’il aura la force de résister à la tentation.

Ayant ainsi décidé, bien certain que Bertille (à qui il avait donné ses instructions sans lui faire connaître la vérité) ne dirait rien à Jehan, Pardaillan finit par s’endormir à son tour.

q

Chapitre 19

Le lendemain, qui était un jeudi, les cinq hommes furent debout à la pointe du jour. Pardaillan vida sa ceinture. Elle contenait une centaine de pistoles qu’il offrit à son fils. Et comme celui-ci esquissait un geste de refus, il dit doucement :

– Prenez sans scrupule. Je ne suis pas riche, c’est vrai mais je puis disposer de ceci sans me gêner. Au surplus, vous me rembourserez quand vous aurez fait fortune… ce qui ne saurait tarder. Vous ne pouvez laisser ces pauvres diables dans l’état où ils sont.

Gringaille, Escargasse et Carcagne louchaient piteusement, tour à tour sur le petit tas d’or et sur leurs guenilles. Ils connaissaient l’orgueil de leur chef et ils pensaient bien qu’il allait refuser, ce dont ils enrageaient d’avance. A leur grande surprise, Jehan accepta sans façon. Mais, comme il ouvrait la bouche pour remercier, le chevalier coupa court en disant avec une brusquerie affectée :

– En route !

Il se dirigea vers un angle de la grotte et expliqua complaisamment le mécanisme qui actionnait la porte secrète. Cette porte franchie, ils s’engagèrent dans un couloir assez étroit, mais fort long. Au bout de ce couloir se trouvait une deuxième porte invisible dont Pardaillan révéla le secret. De là, ils se trouvèrent dans une carrière abandonnée par laquelle ils allèrent sortir sur le versant ouest de la montagne. A mi-côté de la montagne se trouvait une éminence sur laquelle se dressaient cinq moulins. Plus loin, vers le nord, il y avait encore un moulin au pied duquel passait une bifurcation du chemin de la fontaine du But[21] . Ce fut non loin de ce moulin qu’ils aboutirent.

Jehan remit de l’argent à ses trois compagnons, qui rentrèrent dans Paris par la porte Saint-Honoré. Ils s’en furent droit chez un fripier où ils firent emplette de costumes presque neufs, en fort bon drap. Et radieux, quelques pistoles sonnant clair au fond des poches, ils s’en allèrent bras dessus, bras dessous, bayant aux corneilles, comme des écoliers en goguette.

Quant à Pardaillan et à Jehan, ils se dirigèrent vers la fontaine du But, qui se trouvait à une centaine de pas, et contournèrent la montagne ; ils passèrent devant le hameau de Clignancourt et revinrent au-dessous de la chapelle, chez Perrette la Jolie.

En effet, Pardaillan avait proposé à son fils de passer cette journée près de sa fiancée. Peut-être se disait-il que tant qu’il resterait là il serait en sûreté. Quoi qu’il en soit, Jehan s’était empressé d’accepter, comme bien on pense. Les deux hommes ne pénétrèrent pas dans la maison avant d’avoir fait le tour de l’enclos. Ils ne découvrirent rien de suspect.

Cette journée passa, pour le jeune homme, avec une rapidité fantastique. A dire vrai, il en fut de même pour la jeune fille. Il leur semblait, à tous deux, qu’ils faisaient un rêve délicieux qui s’écroulerait avec le réveil.

Si heureux qu’il pût être, Jehan ne perdait cependant pas la tête. Pendant que Pardaillan s’entretenait avec Bertille, il avait pris Perrette à part et lui avait fait ses recommandations. En même temps, il lui avait remis tout ce qui lui restait des cent pistoles avancées par le chevalier, ne gardant qu’une centaine de livres pour lui.

Vers le soir, le père et le fils rentrèrent dans Paris par la porte Montmartre. Au départ comme à l’arrivée, ils ne remarquèrent rien d’anormal aux environs de la petite maison. D’ailleurs, Escargasse, Carcagne et Gringaille devaient tour à tour veiller de loin sur les deux jeunes filles.

Pardaillan emmena son fils souper avec lui à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout. Jehan accepta avec joie le souper, mais refusa l’hospitalité que le chevalier lui offrait en disant :

– Je vais rentrer à mon logis de la rue de l’Arbre-Sec. Puisqu’on me croit mort, je serai en sûreté aussi bien là qu’ailleurs.

Et il avait fait comme il avait décidé.

Le lendemain matin, il était debout de bonne heure et arpentait à grands pas sa mansarde, en réfléchissant d’un air préoccupé. Il résuma ses réflexions en disant à haute voix :

– De tout cela, il ressort qu’il est grand temps de me mettre à faire fortune, si je veux conquérir le bonheur que je tiens à portée de la main.

Ce mot de fortune amena une saute dans son esprit. Il prit le papier qu’il avait trouvé dans l’étui et le considéra longtemps d’un air rêveur. Brusquement, il se mit à battre le briquet, alluma la lampe et brûla les trois papiers en murmurant rageusement :

– Ainsi, je n’y penserai plus !

Vers dix heures et demie, il était dehors. Il ne savait pas où il allait. Il ne savait pas davantage ce qu’il ferait. Une seule idée était bien arrêtée dans son esprit : c’est qu’il lui fallait trouver un grand seigneur au service duquel il pût entrer avec des chances de s’y faire une situation honorable.

Quant à savoir à quel grand seigneur s’adresser, comment se présenter, de qui se recommander, quels titres faire valoir, il n’en avait pas la moindre idée. Il y avait bien le roi… Mais diantre, c’était porter les yeux un peu trop haut. Puis, si peu rancunier qu’il fût, le roi n’oublierait sans doute jamais qu’il l’avait menacé de la pointe de sa rapière. Le roi lui avait ordonné de se faire oublier. Ce n’était pas avec l’algarade du gibet qu’il obtiendrait ce résultat. Le roi connaîtrait certainement cette affaire. Certes, elle était de nature à lui faire ouvrir des portes devant lui. Mais ces portes seraient celles du Châtelet ou de la Conciergerie ou de la Bastille, de n’importe quelle prison enfin, mais jamais celles du palais du Louvre.

En y réfléchissant bien, il était plus prudent de ne pas songer au roi. Ah ! s’il avait pu lui rendre quelque signalé service qui fît oublier ses peu recommandables antécédents !… Mais voilà, quel service ?… il ne savait pas.

Il allait donc à l’aventure, cherchant dans sa tête et, finalement, comptant peut-être, à son insu, sur le hasard. Il marchait avec une superbe insouciance, sans prendre aucune précaution, sans songer à se cacher. Il avait même passé devant la maison de Concini. Non par bravade, mais par distraction, et parce qu’il se trouvait dans la rue Saint-Honoré. Au surplus, s’il s’en était aperçu, il n’aurait probablement pas changé de direction pour cela.

Comme il traversait le carrefour du Trahoir, quelqu’un se campa devant lui et s’écria, avec les marques de la plus extrême surprise :

– Monsieur le chevalier Jehan le Brave !… Quoi, c’est vous que je vois ?… Et bien vivant, par ma foi !…

Brusquement arraché à ses pensées, Jehan tressaillit et laissa tomber un regard sur celui qui lui parlait.

C’était un tout jeune homme : dix-huit ans à peine. Il portait un costume magnifique, d’une suprême élégance, à la dernière mode du jour. Malgré son extrême jeunesse, il avait une assurance déconcertante, un port de tête altier, un air de morgue et de hauteur des plus remarquables.

Evidemment, c’était un grand seigneur, il le savait et tenait à ce que chacun le comprît rien qu’à son air. En effet, ce tout jeune homme s’appelait Henri de Nogaret, comte de Candale. Il était le fils aîné du duc d’Epernon, l’ancien favori d’Henri III, qui avait su si bien mener sa barque qu’il était encore, à l’heure présente, un des intimes du roi régnant, Henri IV.

Cependant, pour être juste, nous devons ajouter qu’en ce moment le fils de l’ancien mignon ne songeait pas à jouer au grand seigneur. Visiblement, il était heureux de la rencontre.

Une joie puérile brillait dans ses yeux. Loin de penser à écraser son interlocuteur de la supériorité que lui donnaient le rang et la naissance, il semblait le considérer comme un héros à qui il témoignait une admiration naïve et enthousiaste.

Jehan remarqua cela et il réprima le mouvement de contrariété qu’il avait esquissé tout d’abord.

– Eh ! monsieur le comte, fit-il avec un sourire un peu ironique, pourquoi ne serais-je pas vivant ?… Ventre-veau ! vous souhaitez donc ma mort ?

– Non pas, mon cher sauveur ! s’écria le jeune Candale avec une vivacité qui prouvait sa sincérité, non pas ! Vous m’avez sauvé la vie, mordieu ! Croyez bien que je ne l’oublie pas. On prétendait que vous étiez mort. Foi de Nogaret, j’en étais fâché.

– C’est beaucoup d’honneur que vous me faisiez, dit Jehan, sans qu’il fût possible de savoir s’il raillait ou parlait sérieusement. Mais, vous me voyez tout ébahi et fort intrigué aussi. Qui diable daigne s’occuper d’un pauvre hère tel que moi ?…

– Qui ! s’exclama Candale en levant les bras au ciel, mais… le roi, monsieur. Le roi lui-même, les ministres, la cour… Toute la journée d’hier, toute la cour s’est entretenue de vous. A l’heure présente, c’est toute la ville, j’en jurerais, qui parle de vous, monsieur Jehan le Brave. Vous êtes le héros du jour… et vous êtes le seul à l’ignorer.

En grand seigneur qu’il était, le comte de Candale parlait très haut et se tenait rivé devant son interlocuteur, comme pour lui interdire de continuer son chemin.

Jehan le Brave jeta un coup d’œil rapide autour de lui. D’un geste machinal, il assujettit son ceinturon et mit le poing sur la garde de l’épée. Il devinait bien dans quels termes on avait dû parler de lui. Si le roi et les ministres lui avaient fait l’insigne honneur de s’occuper de lui, ce n’était, certes, pas dans des intentions bienveillantes.

Il comprenait que, dès qu’on le saurait vivant, ce qui ne pouvait guère tarder, il aurait à ses trousses toutes les forces policières de la ville. Et ce jeune étourneau qui, dans son enthousiasme, s’avisait de crier son nom à tue-tête en pleine rue.

– Pourtant, il ne broncha pas : il ne fit aucune observation. Seulement, comme les éclats de voix de son compagnon commençaient à attirer l’attention sur eux, il l’écarta d’un geste d’irrésistible autorité et se mit à descendre la rue Saint-Honoré d’un pas nonchalant, mais l’œil au guet et se tenant prêt à tout.

Le jeune comte de Candale ne lâcha pas pied pour cela. Familièrement, il le prit par le bras et, tout glorieux, il se mit à marcher à son côté. Si Jehan fut contrarié, il n’en laissa rien paraître et, de son air le plus naïf :

– A quel sujet ces illustres personnages m’ont-ils fait le grand honneur de s’occuper de moi ?

– Vous le demandez ?… Mais au sujet de l’affaire du gibet de Montmartre… On ne parle que de cela, monsieur… Ah ! mordieu ! que ce devait être beau ! que j’aurais voulu être là !… Je me serais mis à vos côtés, monsieur. Mordiable ! Tudiable ! Ventrediable ! Un homme, seul, tenant tête à plus de cent… et en mettant je ne sais combien hors de combat ! C’est prodigieux !…

– Je n’y suis pour rien. J’ai été servi par la chance, voilà tout.

– C’est bientôt dit, morbleu !… Et l’explosion finale ? Vous les aviez loyalement avertis, paraît-il. Vous vous êtes fait sauter… et vous voilà sain et sauf, sans une égratignure. C’est miraculeux. Et vous avez fait cela tout seul.

– Pardon ! J’ai été aidé par de bons compagnons.

– Trois, oui, je sais… Mais ils ne sont venus que lorsque tout était fini, ou à peu près.

– Vous êtes bien renseigné, à ce que je vois. Mais, dites-moi, monsieur, tout le monde, à la cour, se montre-t-il aussi indulgent que vous ?

– A ne vous rien celer, non, dit franchement Candale. Les uns vous admirent sans réserve. D’autres sont enragés après vous. Notamment M. de Sully et le grand prévôt. Tenez-vous bien, monsieur, car, dès l’instant qu’ils vous sauront vivant, ils ne vous laisseront pas de répit.

– Je m’en doute ! dit Jehan avec un sourire narquois. Et le roi, que dit-il, lui ?

– Officiellement, il approuve ces messieurs. Mais M. le duc d’Epernon, mon père, affirme qu’il est émerveillé et que, tout bas, il a manifesté ses regrets de la mort d’un brave de cette trempe.

– Ah ! fit simplement Jehan. Et, en lui-même, il songeait :

« Oui, M. de Pardaillan me l’a dit : le roi est un brave homme. »

Tout en causant, les deux jeunes gens étaient arrivés à l’angle de la rue de Grenelle. L’hôtel du duc d’Epernon était situé rue de la Plâtrière, à l’angle de la rue Breneuse. Jehan le savait. Et comme la rue de la Plâtrière était le prolongement de la rue de Grenelle, il s’arrêta pour prendre congé de son compagnon. Mais celui-ci ne l’entendit pas ainsi :

– Je ne vous lâche pas ainsi, dit-il en se cramponnant à son bras. Venez, je veux vous présenter à monsieur mon père. Il sera enchanté de faire votre connaissance et de vous remercier, car il sait que je vous dois la vie, monsieur le chevalier.

– Monsieur, dit Jehan froidement, vous me donnez un titre qui ne m’appartient pas. Je ne suis pas chevalier. Je ne suis même pas gentilhomme.

– Allons donc ! à d’autres, monsieur !… Vous êtes de race, cela se voit, du reste. Vous n’êtes pas chevalier, dites-vous ? Mais vous finirez dans la peau d’un duc, peut-être d’un prince. Tête et ventre, c’est moi qui vous le dis !

Ceci était dit avec une conviction ardente et une impétuosité juvénile.

– Peste, comme vous y allez ! dit Jehan en souriant malgré lui. Il était tourné vers la porte Saint-Honoré et, en parlant, il regardait machinalement un carrosse qui, au loin, venait dans leur direction. Ce carrosse était escorté de trois cavaliers.

Au moment où il prononçait ces dernières paroles, le carrosse arrivait à la hauteur de la rue des Bons-Enfants. Le fils de Pardaillan avait la vue perçante. Il discerna les cavaliers et le sourire disparut de ses lèvres, ses traits se figèrent, tandis qu’une lueur s’allumait au fond de ses prunelles.

C’est que ces cavaliers étaient les gentilshommes de Concini : Eynaus, Roquetaille et Longval. Jehan s’était renseigné. Il les connaissait maintenant individuellement par leur nom. Il savait même que le quatrième, Saint-Julien, ne participait pas, momentanément, aux expéditions parce qu’il lui répugnait de se montrer avec sa tête enveloppée de linges.

Cependant, le comte de Candale, qui tournait le dos au carrosse, ne vit pas le changement qui venait de se produire dans la physionomie de son interlocuteur. Il crut naïvement qu’il hésitait à se présenter devant un grand seigneur tel que le duc d’Epernon – parce qu’il ne se croyait pas gentilhomme. Et comme c’était là une chose d’une importance capitale, à l’époque, il s’efforça de le rassurer en disant :

– M. d’Epernon assure que le roi a déclaré devant ses intimes que vous êtes de très bonne maison et même de naissance illustre, paraît-il. La parole du roi ne saurait être mise en doute. En conséquence, monsieur mon père vous recevra avec tous les égards qu’on se doit entre gentilshommes.

Et avec une superbe inconscience, il ajouta, comme argument décisif :

– Voyons, est-ce que je vous traiterais comme je le fais, si je ne savais que vous êtes mon égal ?

De tout ceci, Jehan n’avait retenu qu’une chose : c’est que le roi affirmait qu’il était de bonne maison. Le roi connaissait donc le secret de sa naissance ? Comment ? Depuis quand ? Une foule de points d’interrogation se posaient ainsi dans son esprit, tandis qu’il disait vivement :

– M. d’Epernon sait-il qui je suis en réalité ?

Non. Le roi n’en a pas dit plus long. Allons, venez. N’oubliez pas que monsieur mon père est colonel-général de l’infanterie et qu’il a un crédit suffisant pour contrebalancer l’influence de ceux qui vont s’acharner après vous. Il cherche des hommes résolus. Ceux de votre trempe sont rares. Croyez-moi, il sera heureux de vous attacher à sa maison et il obtiendra votre grâce.

Jehan le Brave réfléchit :

« Pardieu, qu’est-ce que je risque, après tout ? C’est peut-être la fortune qui se présente ?… Et puisqu’il y a quelque part des gens qui savent qui je suis… je les trouverai, ventre-veau !… et il faudra bien qu’ils vident leur sac. »

Et tout haut, d’un air de souveraine condescendance, comme s’il accordait une faveur :

– Eh bien ! soit, allons !

Le comte de Candale était trop jeune, ou d’esprit trop superficiel, pour saisir certaines nuances. Ainsi qu’il l’avait dit naïvement lui-même, il ne s’était souvenu qu’il devait la vie à Jehan le Brave que depuis qu’il savait que le roi déclarait cet aventurier de bonne famille et paraissait avoir une certaine estime pour lui. Fils de courtisan, le comte était né courtisan. Il flairait d’instinct d’où venait le vent et il le suivait. C’était là tout le secret de l’amabilité qu’il venait de montrer. Et Jehan le comprit fort bien. D’ailleurs, il se trahit une fois de plus, en disant :

– Venez ! Je vous réponds que vous serez bien accueilli et je suis sûr que M. d’Epernon me remerciera de lui avoir amené une recrue de votre valeur.

Et prenant le bras de Jehan, il l’entraîna dans la rue de Grenelle. Comme ils traversaient la rue Coquillière, qui séparait la rue de Grenelle de la rue de la Plâtrière, Jehan se retourna. Le carrosse et son escorte étaient à une centaine de pas derrière et semblaient suivre la même direction qu’eux.

A cette vue, il eut un sourire qui eût inquiété les gentilshommes de Concini, s’ils avaient pu le voir. Mais Longval, Eynaus et Roquetaille ne songeaient guère au truand Jehan le Brave, qu’ils croyaient enseveli sous les décombres du gibet de Montmartre.

q

Chapitre 20

L’hôtel d’Epernon avait son entrée principale rue de la Plâtrière. Il occupait une partie de cette rue et de la rue Breneuse. Les jardins s’étendaient, sur le derrière, jusqu’à la rue Coq-Héron. L’ancien mignon tenait une manière de cour et aussi une garnison.

En effet, il avait à sa solde plusieurs centaines de gentilshommes, dont beaucoup habitaient l’hôtel. En outre, comme il était colonel-général de l’infanterie, une foule d’officiers de tous grades venaient à l’ordre, là, et encombraient ses antichambres. Sans compter tout ce qu’il y avait de cadets dans Paris, en quête d’un emploi ou d’un engagement. Plus, bien entendu, la tourbe des solliciteurs de toutes sortes qui se faufilaient là comme ils le faisaient dans toute demeure de puissant personnage.

Sous la porte cochère, grande ouverte, Jehan remarqua que c’était là un va-et-vient incessant de gens affairés, les uns entrant, les autres sortant. Ceux-ci montés, ceux-là à pied. Dans la cour d’honneur, c’était une véritable cohue : gentilshommes, officiers, soldats, escortes, laquais ; carrosses, litières, chevaux : les uns tenus en main, les autres la bride passée dans des anneaux scellés aux murs.

Tout cela dépassait, de très loin, le train, encore modeste, de la maison de Concini. Le fils de Pardaillan, raide et impassible en apparence, était, au fond, quelque peu effaré. Aussi fut-il très sensible à la délicatesse du comte de Candale qui le conduisit dans ses appartements particuliers. Là, du moins, c’était le calme et la solitude.

Candale fit servir une bouteille de vin généreux et des gâteaux secs, et après avoir choqué son verre contre celui qu’il considérait, suivant ses propres expressions, comme une « recrue de valeur », il le laissa pour aller aviser son père. Moins de cinq minutes après, il était de retour et, d’un air contrarié :

– Monsieur le duc, dit-il, est en ce moment en conférence avec des visiteurs. Il vous recevra aussitôt après et vous prie de vouloir bien patienter un instant.

Jehan comprit fort bien qu’on lui accordait une faveur marquée. A en juger par l’encombrement de la cour, il se doutait de ce que devaient être les antichambres. Il dit donc avec enjouement :

– Qu’à cela ne tienne, monsieur. J’attendrai.

– Ce n’est pas tout… Je suis obligé de vous laisser… un ordre à exécuter. Mon absence sera de courte durée, d’ailleurs… A moins que vous ne préfériez que je vous fasse conduire dans une antichambre ?

– Non pas ! dit vivement Jehan, j’aime la solitude… J’attendrai donc votre retour ici même… Si toutefois vous n’y voyez pas d’inconvénient.

– Aucun, morbleu !… Je vous laisse ! Videz la bouteille en m’attendant. Et n’oubliez pas que vous êtes chez vous ici. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à frapper sur ce timbre.

Ceci était dit avec une bonne grâce parfaite. Jehan s’inclina et remercia.

Candale parti, il se mit à arpenter la pièce dans laquelle il se trouvait. Comme il passait devant une lourde portière qui masquait une porte, il entendit comme un bruit de sièges déplacés. Il s’arrêta machinalement et il entendit distinctement une voix qui disait :

– Ici, madame, nous pourrons discuter à notre aise, sans crainte d’être entendus. C’est l’appartement de mon fils Candale, et j’ai eu soin de l’éloigner.

– Diable ! murmura Jehan, très gêné.

Il allait tousser, faire du bruit, pour attirer l’attention de ceux qui se croyaient à l’abri d’une indiscrétion. Au même instant, une voix de femme répondait :

– Duc, je sais que vous n’aimez pas les moines. Cependant, j’ai pris la liberté de vous en amener un.

– Mme Concini ! songea le fils de Pardaillan. Oh ! ceci change les choses !… Les Concini me veulent la malemort… J’ai intérêt à savoir ce qu’ils trament dans l’ombre. Ceci est de bonne guerre, ventre-veau !… Ecoutons et regardons… si c’est possible.

Et Jehan, au lieu de faire du bruit comme il en avait eu l’intention,’s’immobilisa, retint son souffle, écarta doucement la portière et, par la porte entrebâillée, coula un regard indiscret.

Il vit le duc d’Epernon, qu’il connaissait de vue, Léonora Galigaï et un moine, grand vieillard à la physionomie douce, aux attitudes empreintes d’une souveraine majesté. Tous trois étaient assis.

– Madame, répondit d’Epernon avec une froideur visible, amené par vous, le Révérend Père est le bienvenu.

Léonora eut un mince sourire et jeta, à la dérobée, un coup d’œil sur le moine impassible.

– C’est que, reprit-elle avec une pointe d’ironie, malgré les apparences, ce religieux n’est pas le premier venu.

Et avec une sorte de solennité, elle ajouta :

– C’est l’homme qui possède toute la confiance de la reine. C’est celui qui, dans l’ombre où il lui a plu de demeurer, nous a guidés tous jusqu’à ce jour. Le moment lui paraît venu de sortir de cette ombre où il se tenait. C’est pourquoi je vous dis simplement ceci qui vous suffira : « Ce moine s’appelle Claude Acquaviva… C’est avec lui, désormais, qu’il vous faut traiter. »

L’air de morgue insolente que l’ancien mignon affectait vis-à-vis de tous ceux qui lui semblaient au-dessous de lui disparut comme par enchantement. Tout grand seigneur qu’il fût, Jehan, stupéfait, le vit se lever précipitamment, s’incliner profondément, et il l’entendit balbutier :

– Excusez-moi, monseigneur, je ne pouvais vraiment pas deviner !

– Oh ! songea Jehan, qu’est-ce donc que ce moine devant qui un puissant personnage comme le duc d’Epernon s’incline avec un respect qui frise l’obséquiosité ?… Ecoutons, ventre de veau !

Acquaviva reçut l’hommage avec la même impassibilité qu’il avait essuyé l’impertinence. Comme si, désormais, il eût eu le droit de commander, il dit, avec cette douceur qui lui était particulière :

– Asseyez-vous, mon fils… Et appelez-moi mon révérend, simplement.

D’Epernon s’inclina encore et obéit… comme il obéissait au roi en semblable occurrence. Seulement, il murmura avec une vague inquiétude :

– Vous ici, à Paris, mon… révérend ?… Quelle imprudence !… A moins que…

– Les temps approchent, monsieur. C’est ce que vous voulez dire, j’imagine ?

D’Epernon fit signe que oui de la tête. Et Jehan, qui ne comprenait pas, vit qu’il était très pâle et paraissait inquiet et agité.

Léonora Galigaï et Acquaviva le remarquèrent aussi, car ils échangèrent un coup d’œil furtif.

– Monsieur, reprit le moine, ce Ravaillac, que vous avez fait venir d’Angoulême et dont vous sembliez si sûr, se montre bien hésitant.

– C’est vrai, mon révérend. Depuis quelque temps, je ne sais pourquoi ni comment, il m’échappe. Je crains qu’il n’abandonne la partie.

Cette fois, Jehan comprit de quoi il était question. Il eut un sursaut d’indignation.

– Morbleu ! songea-t-il, j’allais me donner un joli maître, là ! Il vaut tout juste le Concini.

Et avec un sourire narquois :

– Je suis mieux renseigné que toi, duc, traître et félon. Je me doute pourquoi Ravaillac t’échappe.

– Nous ne pouvons cependant pas attendre indéfiniment que ce fou se décide à agir, intervint Léonora.

– C’est ce que je me suis dit, madame. Puisque le rousseau d’Angoulême paraît reculer maintenant, j’ai songé à un homme fort résolu que Candale vient de m’amener, précisément. J’espère être plus heureux avec lui et le décider à se charger de la besogne.

– Ouais ! gronda furieusement Jehan, la main crispée sur la poignée de l’épée, serait-ce moi l’homme fort résolu qui voudra bien se charger d’assassiner le roi ?… J’ai bien envie d’aller donner du fer dans le ventre de ce scélérat titré duc !… Oui, mais alors je ne saurai pas ce qui se manigance. Patientons et écoutons… la chose en vaut la peine.

– M. de Candale est bien jeune, fit observer le moine.

– Je vous entends, mon révérend. Aussi ne soupçonne-t-il même pas à quoi je veux employer l’homme qu’il m’a amené.

– Ce Ravaillac devient inutile… et par conséquent dangereux, fit remarquer Léonora.

– Aussi, dit Acquaviva, nous allons le renvoyer dans son pays… à Angoulême… ville dont vous êtes le gouverneur, monsieur le duc. Vous comprenez ?…

– Parfaitement, répondit d’Epernon avec un sourire livide. Et dès qu’il sera de retour dans sa ville natale… il ne sera plus dangereux pour personne. J’en réponds.

Acquaviva approuva doucement de la tête. Léonora sourit. Jehan se dit :

« Bon !… Moi, je m’arrangerai pour que ce pauvre diable de Ravaillac ne remette pas les pieds dans cette ville dont le sieur d’Epernon est gouverneur. »

– Qui est cet homme résolu dont vous parlez ? demanda Acquaviva après un court silence.

– Un truand terrible dont on parle fort en ce moment. On l’appelle Jehan le Brave.

Cette fois, Jehan, aux écoutes derrière sa portière, ne manifesta ni surprise ni indignation. Il s’attendait à entendre prononcer son nom. Seulement, ses yeux fulguraient dans l’ombre, ses lèvres se pinçaient, et avec un sourire terrible il murmurait :

– Vrai Dieu ! je n’aurai pas perdu ma journée !

– Jehan le Brave ! dit Acquaviva impassible. Ne dit-on pas qu’il s’est enseveli sous les décombres du gibet des Dames de Montmartre ?

– Il est donc vivant ? demanda Léonora, malgré elle.

– Vivant, parfaitement vivant, ricana d’Epernon. Sans une égratignure, à ce que m’a dit Candale. C’est à croire que le diable se change en providence pour ces hommes de sac et de corde. Là où un brave capitaine et une quinzaine de soldats et de volontaires ont misérablement péri, ce sacripant s’est miraculeusement tiré d’affaire. Et c’est fort heureux pour nous, en somme.

Léonora et Acquaviva échangèrent encore un furtif coup d’œil. Et sans doute le regard de la jeune femme contenait une muette interrogation que le jésuite comprit, car il répondit oui en cillant. Et avec le même calme que rien n’ébranlait, froid et méthodique, ne négligeant aucun détail :

– Comment M. de Candale se trouve-t-il connaître ce… personnage ? dit-il.

– C’est une histoire assez plaisante, expliqua d’Epernon, en riant. Nous étions au Louvre, hier, lorsqu’on a fait au roi le récit des événements qui s’étaient déroulés la veille, sur les terres de Mme de Montmartre. Entre nous, l’exploit est remarquable, et ce Jehan le Brave est un rude homme. Le roi n’a pu se tenir de le dire tout haut. J’imagine qu’il ne l’aurait pas fait s’il avait su que le rebelle était vivant encore. Mais, à ce moment, chacun croyait bien qu’il avait été réduit en bouillie par l’explosion.

– Oui, dit Léonora, et je n’arrive pas à comprendre comment il a pu se tirer de là.

En disant ces mots, elle fixait Acquaviva avec insistance. Le chef des jésuites eut un geste qui signifiait que peu importait. Mais, en lui-même, il pensait :

« Il y a quelques chose là-dessous. Il faudra que je fasse explorer les décombres du gibet. »

– Candale est jeune, reprit d’Epernon et l’admiration manifestée par le roi l’a vivement frappé. Et il s’est emballé. Moi, voyant cela, par plaisanterie et sans songer à ce qu’il en pourrait résulter, je lui ai fait je ne sais quel conte, d’après lequel ce Jehan serait de naissance illustre. Une histoire sombre et mystérieuse que le roi serait seul à connaître.

Une fois encore, Léonora et Acquaviva se communiquèrent leurs impressions par un regard échangé. Quant à Jehan, dont l’esprit s’était mis à travailler sur les paroles prononcées par le fils du duc, il étouffa un soupir de déception.

« Aussi, c’était trop beau ! songea-t-il non sans amertume. J’ai fait comme le fils de ce sacripant de duc : je me suis sottement emballé. Ma parole, je crois bien que je cherchais déjà de quel puissant prince je pouvais être le fils… On n’est pas plus niais et plus naïf que je l’ai été. »

D’Epernon, qui ne se doutait pas qu’il côtoyait la vérité, reprit d’un air railleur :

– Cette plaisanterie, que j’ai faite sans intention précise, n’a fait que redoubler l’enthousiasme de Candale, qui est quelque peu romanesque. Aussi ce matin, lorsque le hasard l’a mis en face de notre homme, bien vivant, il a sauté dessus. Et il me l’a amené triomphalement, se figurant naïvement que je vais lui donner un grade dans l’armée.

– Vous avez vu ce jeune homme ? demanda Acquaviva d’un air indifférent.

– Pas encore. Je le recevrai après votre départ.

– Il est donc encore chez vous ?

– Sans doute, Candale lui a assuré que j’obtiendrai sa grâce et le pousserai. Il n’aurait garde de s’en aller avant de m’avoir vu.

– Où est-il ?

– Mais… dans une antichambre, je présume.

– Il ne faut pas qu’il sorte de chez vous, dit vivement Léonora, incapable de se contenir plus longtemps.

– Bah ! fit d’Epernon surpris. Pourquoi ? Et il interrogeait le moine des yeux.

– Madame a raison, appuya celui-ci. Il ne faut pas que ce jeune homme sorte d’ici.

Ceci était dit sur un ton net, tranchant comme un coup de hache. Jehan en fut secoué, et regardant avidement le moine, il songea :

« Que Mme Concini me veuille faire saisir, je le comprends, ventre-veau ! Mais ce frocard ?… Mortdiable ! je ne le connais pas !… Que lui ai-je fait ?… Pourquoi me veut-il meurtrir ?… Car c’est ma mort qu’il veut, le scélérat, avec ses airs tout confits en douceur ! »

– Vous oubliez, mon révérend, dit d’Epernon, que je compte sur lui pour accomplir la besogne devant laquelle Ravaillac recule.

– Je n’oublie rien, répliqua sèchement le moine. Nous n’avons pas besoin de ce jeune homme – qui, d’ailleurs, sachez-le, n’acceptera pas vos suggestions – nous n’avons plus besoin de Ravaillac. Et plus encore que Ravaillac, ce jeune homme est un danger pour nous. Il ne faut donc pas qu’il sorte vivant d’ici.

– Ventre-veau ! grommela Jehan, furieux, l’abominable cafard que voilà !… Mais, frocard du diable et duc assassin, vous ne me tenez pas encore !…

Cependant, le duc d’Epernon n’avait pas eu une parole d’indignation, pas un geste de protestation. C’était un puissant seigneur, qui n’aimait pas les moines, à ce qu’avait dit la Galigaï, et il acceptait sans sourciller les injonctions de ce moine d’apparence si paisible.

Avec une indifférence sinistre, il dit simplement :

– Comme vous voudrez. Je vais donner l’ordre d’arrêter ce brave. Jehan, hérissé, tira à moitié son épée du fourreau et mit résolument la main sur la porte, en grondant :

– Minute !… Si tu bouges, j’entre et je vous extermine tous les trois !

Le duc, en effet, fit un mouvement pour se lever.

– Tout à l’heure, monsieur, dit Acquaviva, avec son calme imperturbable.

– Bon ! mâchonna Jehan, en renforçant la lame dans le fourreau, nous avons réfléchi, paraît-il ? Attendons la suite.

– Puisque ce brave attend un emploi de vous, reprenait le moine, comme vous le faisiez justement remarquer tout à l’heure, il ne s’en ira pas avant de vous avoir vu. Dès que nous aurons terminé, vous le ferez saisir.

– Cependant, mon révérend, intervint Léonora inquiète, il vaudrait mieux agir tout de suite. Ce jeune homme semble être extraordinairement favorisé par le hasard. Qui sait s’il ne sera pas trop tard dans un instant ?

– Non, madame, fit doucement Acquaviva. Croyez-moi, il attendra patiemment l’audience promise. Et nous avons pour l’instant des affaires autrement importantes à débattre.

q

Chapitre 21

Léonora n’osa pas insister. Néanmoins, il était visible qu’elle ne partageait pas la confiance du moine. S’il n’avait tenu qu’à elle, l’arrestation eût été effectuée avant toute autre chose. D’Epernon, complètement désintéressé d’une question qui ne le concernait en rien, attendait avec quelque impatience qu’ils eussent décidé. Jehan se disait :

– Tout ce que j’ai entendu jusqu’ici n’était qu’un préambule, à ce qu’il paraît… Ecoutons, mordieu ! écoutons ces choses importantes que ce trio de coquins doit débattre.

Comme si l’incident était définitivement clos par sa décision, Acquaviva dit, avec un air de souveraine hauteur :

– Duc, je parle en ce moment au nom de S. M. la reine de France et de Navarre. Et je vous demande : la reine peut-elle compter sur vous… sans réserve ?

– Sa Majesté sait que mon dévouement lui est tout acquis.

D’Epernon dit cela sans chaleur. Il se réservait, c’était évident. Jehan le comprit, car il murmura avec un sourire railleur :

– Pardieu ! le dévouement sera proportionné à l’os qu’on lui donnera à ronger !

Acquaviva eut une imperceptible moue de dédain. Il attendait le marchandage, c’est certain : tout de même, il ne pensait pas qu’il se manifesterait avec autant de cynisme. Il attaqua résolument, avec son habituelle douceur :

– Le titre de duc pour votre fils aîné… Un régiment pour le cadet… Le chapeau rouge pour le plus jeune… Les fonctions, avec les traitements afférents, qu’il vous plaira de leur attribuer dans vos gouvernements : voilà pour vos trois enfants. Pour vous : un million en espèces, confirmation dans vos charges et emplois actuels, plus le gouvernement de la Normandie… le premier de France. Enfin, voix délibérative au conseil de régence secret qui sera institué. Cela vous semble-t-il suffisant ?

« Outre ! comme dit Escargasse, songea Jehan, l’os me paraît de taille respectable ! »

Une lueur s’alluma dans l’œil de d’Epernon. On lui offrait plus qu’il n’aurait osé demander. Néanmoins, il demeura impassible et se contenta de dire :

– Cela me paraît raisonnable !… Quel service attend de moi Sa Majesté ?

– D’abord, exiger de la cour du Parlement qu’elle confère la régence à la reine-mère, sans aucune des restrictions et conditions imposées par le roi.

– Mais… ceci n’est pas, que je sache, du ressort de cette cour.

– C’est un précédent à créer… voilà tout, dit froidement Acquaviva.

– Bien, bien !… Avec une compagnie de gardes-françaises et de gardes-suisses, avec une centaine de mes gentilshommes, je me charge d’obtenir tout ce qu’on voudra de ces messieurs. Je sais le langage qu’il convient de leur tenir, ricana d’Epernon en frappant sur le pommeau de son épée.

– Et il ajouta :

– Quand le moment sera venu, la reine pourra compter sur moi.

Il y eut un bref moment de silence. Léonora souriait doucement en regardant Acquaviva qui dit enfin avec une tranquillité sinistre :

– Le moment est venu, monsieur.

D’Epernon sursauta, soudain très pâle. Il bégaya :

– Le roi ?…

– Le roi, monsieur le duc, répondit Acquaviva avec le même calme effroyable, le roi est mortel comme le plus humble de ses sujets.

Il prit un temps et continua :

– En ce moment, précisément, le roi sort du Louvre, dans son carrosse, et sans escorte. Le roi va à Saint-Germain-des-Prés. On a négligé de donner à boire à ses chevaux… ou peut-être les a-t-on trop abreuvés… de liqueurs fortes… je ne sais trop, au juste.

Il paraissait interroger la Galigaï du regard.

– Je crois qu’ils ont plutôt trop bu, rectifia celle-ci avec un mince sourire.

– Oui ?… Au fait, madame, puisque, aussi bien c’est vous qui avez préparé cet… événement – avec une habileté et un courage auxquels je me plais à rendre hommage – expliquez donc à M. le duc ce qui va se passer.

– C’est bien simple, dit Léonora avec un calme égal à celui du moine, ces chevaux vont se comporter convenablement jusque vers l’enceinte. A partir de ce moment, la surexcitation produite par la trop forte dose de liqueur se manifestera. Le cocher ne sera plus maître de ses bêtes. Elles iront briser le carrosse sur le premier obstacle qui se présentera… A moins qu’elles n’aillent le précipiter dans la rivière, dont la berge, précisément, est assez élevée, dans ces parages.

Jehan le Brave s’était redressé, frémissant de colère et d’indignation, en grondant :

– Oh ! les scélérats !…

L’espace d’une seconde, il se demanda s’il ne devait pas entrer brusquement et massacrer le duc et le moine. C’eût été une folie qui eût consommé sa perte sans sauver le roi. Et en ce moment son unique pensée était de faire avorter l’attentat. Heureusement, la bonne inspiration lui vint :

– Le roi sort du Louvre… les chevaux se tiendront tranquilles jusqu’à l’enceinte, à peu près… On peut peut-être arriver à temps pour empêcher ce lâche assassinat !… Allons !…

Voilà ce qu’il se dit. Et à l’instant même, sans plus réfléchir, il se rua en tempête et s’engouffra dans l’escalier. Il avait bonne mémoire et il avait eu soin de repérer son chemin. Et c’était fort heureux, sans quoi il se serait égaré dans la vaste demeure seigneuriale. En pareille occurrence, une minute perdue pouvait être fatale.

Quant à ce qu’il allait faire, il n’avait pas encore d’idée précise. Il avait dit : « Allons ! » et il allait. Il ne courait pas d’ailleurs. Il marchait de ce pas allongé, souple et ferme à la fois, qui lui était particulier dans les circonstances critiques.

Rapidement, il atteignit la cour. Il ne pensait guère aux estafiers de Concini. De même qu’il avait oublié qu’en ce moment peut-être d’Epernon donnait l’ordre de l’arrêter. Il ne pensait qu’au roi… son père à elle.

A quelques pas de la porte, un peu sur le côté, près du carrosse de leur maîtresse, Roquetaille, Longval et Eynaus riaient et plaisantaient. Ils avaient mis pied à terre et tenaient leurs chevaux par la bride.

Jehan le Brave embrassa ces détails d’un coup d’œil, en marchant droit à la porte. Dans le va-et-vient incessant, nul ne faisait attention à lui. Nous avons dit qu’il n’avait pas d’idée précise. La vue des spadassins et de leurs chevaux en fit jaillir instantanément une dans son esprit :

« Pardieu ! se dit-il, puisque Concini veut assassiner le roi, il me paraît juste que ses chevaux servent à le sauver ! »

Et aussitôt, changeant de direction, il se dirigea vers les trois gentilshommes qui, tout à leur conversation, ne s’occupaient guère de ce qui se passait autour d’eux. En marchant, avec un sang-froid merveilleux, il étudiait les bêtes d’un œil expert. Celle de Roquetaille lui parut la meilleure. Il alla droit à lui.

Les trois causeurs le virent soudain au milieu d’eux, hérissé, les yeux flamboyants. Et la stupeur que leur causa cette brusque apparition les laissa sans voix. Jehan souriait et cependant il était terrible et glacial ; il dit simplement :

– J’ai besoin de ce cheval… je le prends !

En même temps, d’un geste sec, il arrachait la bride aux mains de Roquetaille effaré et, d’une bourrade, l’envoyait rouler à quelques pas.

– Holà ! chien ! larron ! truand ! hurla Roquetaille.

– Le truand d’enfer ! Vivant ! Tripes du diable ! rugirent Eynaus et Longval ensemble.

Ensemble aussi, ils se ruèrent.

Tout en rassemblant les rênes, Jehan ne les perdait pas de vue. Il ne leur laissa pas le temps de dégainer. De sa voix mordante, il railla :

– Je n’ai pas le temps de vous arranger comme vous le méritez. Prenez toujours cet acompte.

Et sans se retourner, il allongea un coup de pied au corps à toute volée. Puis il projeta le poing en avant avec une force irrésistible. Les deux gestes furent si rapides qu’ils n’en firent pour ainsi dire qu’un.

Atteint par le coup de pied en pleine poitrine, Eynaus alla s’étaler sur le sol en crachant le sang. Longval tomba à la renverse, la mâchoire à moitié démise par le formidable coup de poing.

Roquetaille, pendant ce temps, se relevait en lâchant une série de jurons et une bordée d’injures. Ceci s’était accompli avec une rapidité qui tenait du prodige. Déjà Jehan était en selle, et sans s’occuper de Roquetaille, qui aboyait de loin mais n’osait approcher, il se dirigeait vers la porte.

A ce moment, le duc d’Epernon, Acquaviva, Léonora Galigaï et le jeune Candale parurent sur le perron d’honneur. Jehan, qui avait l’œil partout à la fois, les vit aussitôt et il eut un sourire aigu.

– Arrête !… Ferme la porte ! cria le duc d’une voix tonnante.

– Arrête !… Au truand !… Ferme la porte ! répéta Roquetaille à tue-tête.

Et sans savoir pourquoi ni de quoi il retournait, de tous côtés des voix vociférèrent :

– Arrête ! arrête !… Ferme la porte !

– Trop tard ! tonna Jehan avec un intraduisible geste de gamin.

Et enlevant sa monture d’une poigne de fer et en lui labourant les flancs de l’éperon, il s’engouffra sous la haute voûte et passa comme un ouragan.

Sur le perron, Candale, foudroyé du regard par son père, s’arrachait les cheveux de désespoir, et répétait :

– Trop tard !…

– Fameuse idée que vous avez eue, monsieur, d’introduire ce truand dans votre appartement ! récrimina d’Epernon, blême de fureur.

– Mais, monsieur, vous m’avez dit…

– Assez, interrompit rudement le duc, vous êtes un niais ! Rentrez chez vous, monsieur ! Vous attendrez ma permission pour en sortir !

Candale ne souffla mot. Il salua militairement, fit demi-tour et s’éloigna à grandes enjambées furieuses.

Acquaviva avait assisté à cette scène, d’ailleurs très rapide, sans mot dire, avec une imperceptible moue de dédain.

Léonora dardait tour à tour, sur le moine et sur le duc, des yeux étincelants. Elle était un peu pâle, mais sa voix ne trahissait nulle émotion en disant :

– Venez, mon révérend… Il y a autre chose à faire que de perdre son temps en récriminations… oiseuses.

Acquaviva, qui n’avait rien perdu de ce calme extraordinaire dont il ne se départait jamais, s’inclina profondément devant elle et à voix basse :

– Ne vous inquiétez pas de moi… Allez, ma fille, allez sans perdre une minute, dit-il de sa voix la plus caressante.

Léonora n’insista pas. D’une légère inclination de tête, elle salua à la fois le duc et le moine et, toujours énergique et résolue, d’un pas ferme, elle rejoignit son carrosse. Sans s’occuper davantage de ses gentilshommes, elle commanda :

– A l’hôtel ! Ventre à terre !

Pendant ce temps, Acquaviva se tournait vers le duc, s’inclinait longuement devant lui, avec une humilité obséquieuse, comme il seyait à un pauvre moine devant un puissant seigneur. Mais en s’inclinant, du bout des lèvres, avec une certaine rudesse qui contrastait étrangement avec son habituelle douceur :

– Etes-vous fou, duc ?… Faut-il que ce soit une femme qui vous donne l’exemple de la décision et du sang-froid ?… A cheval, et rattrapez coûte que coûte ce jeune homme. Ou, par le sang du Christ, c’en est fait de nous tous !

– Vous avez raison, sandious ! mâchonna d’Epernon en s’assénant un coup de poing sur la tête.

Et il s’élança en criant :

– A cheval, messieurs, à cheval !… C’est le truand Jehan le Brave qui sort d’ici !… Il faut le prendre mort ou vif !…

Et, de tous les côtés, officiers et soldats et gentilshommes du duc, qui tous connaissaient l’aventure du gibet, se précipitèrent en désordre, en répétant :

– Jehan le Brave !… C’est Jehan le Brave !…

Mais d’Epernon avait déjà perdu cinq bonnes minutes.

Acquaviva, demeuré sur le perron, considérait de son œil doux le va-et-vient tumultueux et désordonné. Et sa lippe méprisante s’accentuait encore, et à part lui, il songeait :

– Pourquoi faut-il avoir besoin de tels auxiliaires ?… Je m’étonne que ce duc orgueilleux et rapace ait eu la bonne inspiration de crier le nom de Jehan le Brave. Ainsi du moins, la poursuite de l’homme qui, par la stupidité d’Epernon, a surpris mes desseins, se colore d’un prétexte plausible.

Bientôt, la cavalcade s’ébranlait. D’Epernon, à la tête d’une cinquantaine d’officiers et gentilshommes, quittait l’hôtel à toute bride.

Mais il avait encore perdu cinq autres minutes. !

Quand le dernier homme de l’escorte du duc eut franchi la voûte, Acquaviva rabattit le capuchon jusque sur les yeux, croisa les mains dans les larges manches du froc et, cassé en deux, à pas menus, il s’engagea dans la rue Breneuse, avec l’intention de descendre jusqu’au mur d’enceinte, évitant ainsi les voies trop fréquentées.

Dès ses premiers pas hors de l’hôtel, il avait croisé le moine Parfait Goulard qui passa sans s’arrêter, sans dire un mot, sans faire un geste. Et alors, il se produisit ceci :

Acquaviva arrivait à la rue Coq-Héron ; à ce moment, des moines, taillés en hercules, surgirent de tous côtés. Il en vint par la rue de la Plâtrière, derrière Acquaviva, par les rues Marie-l’Egyptienne et Coq-Héron (à sa droite et à sa gauche) et par les rues des Vieux-Augustins et Pagevin (à droite et à gauche devant lui). Si bien qu’il se trouva ainsi encadré, à distance respectueuse, par une douzaine de gaillards qui, sans en avoir l’air, lui firent escorte jusqu’au couvent des capucins, où il arriva sans encombre.

Quant à d’Epernon, son idée était que Jehan courait au Louvre les dénoncer. Il piqua donc droit devant lui, par la rue de Grenelle. Parvenu à l’angle des rues Saint-Honoré et du Coq, il se trouva quelqu’un pour lui dire que celui qu’il cherchait avait filé vers la Croix-du-Trahoir. Toujours, dans une chasse à l’homme, il se trouve ainsi, à point nommé, un anonyme qui a vu le gibier traqué et lance la meute sur sa piste.

D’Epernon, au lieu d’entrer dans la rue du Coq, s’élança dans la rue Saint-Honoré. Mais il avait encore perdu deux minutes.

A la Croix-du-Trahoir, rencontre : le sire de Neuvy, grand prévôt à la tête d’une vingtaine de cavaliers, qui s’en revenait du Louvre. Nouvel arrêt, explications entre les deux chefs d’escorte. Fureur du grand prévôt en apprenant que le redoutable bandit, Jehan le Brave, était vivant. Décision de se joindre au duc. Informations.

Léonora Galigaï était rentrée chez elle. Elle y trouva Concini qu’elle mit au courant de ce qui se passait. Concini était devenu livide. Mais c’était un homme résolu. Il ne perdit pas son temps à récriminer, comme avait fait d’Epernon. Il rassembla à l’instant tout ce qu’il avait d’hommes sous la main : une dizaine.

Pendant que ces hommes passaient à la hâte la bride aux chevaux, il y eut un conciliabule entre les deux époux. Léonora, qui avait réfléchi en route, avec un calme admirable en la circonstance, expliqua brièvement :

– Le roi est sorti du Louvre. Jehan le Brave devra donc lui courir après. De deux choses l’une : il le rejoindra à temps pour l’avertir, ou il arrivera trop tard. S’il arrive trop tard, nous sommes les maîtres… Alors nous l’accuserons formellement du meurtre du roi. On le saisit, on le condamne, sa tête tombe et nous en sommes débarrassés à tout jamais.

– Oui, mais s’il arrive à temps ? demanda Concini, qui écoutait, haletant.

– Nous l’accuserons plus que jamais, déclara Léonora, avec une énergie virile. Tu préviendras d’Epernon pour qu’il dise comme toi. Nous trouverons des témoins qui attesteront avoir vu Jehan se faufiler dans les écuries… Entre la parole de ce bravo et celle de braves gentilshommes, le doute n’est pas permis. Il est perdu quand même.

– Corbacco ! tu as raison ! s’écria Concini enthousiasmé. Avec de l’audace, nous nous en tirons et faisons coup double !… Tu es admirable !

– Quant au mobile du meurtre : la jalousie… Tu me comprends, Concini ?… La jalousie qui, une fois déjà, l’a fait se ruer, le fer au poing, sur la personne sacrée du roi.

Ceci était dit avec une violence farouche. Elle ajouta doucement en l’étreignant avec passion :

– Va, mon Concinetto ! sois adroit et tu nous sauves tous.

– Je le serai, santa madonna ! assura Concini en s’élançant.

Le logis du Florentin était situé proche le carrefour du Trahoir. Il y arriva à point nommé pour rencontrer d’Epernon et Neuvy, au moment où ils s’informaient du chemin suivi par Jehan. Il se joignit à eux, cela va sans dire.

Il prit aussitôt d’Epernon à part et lui communiqua le plan de Léonora. Ils furent vite d’accord, d’Epernon, comme lui, ayant déclaré l’idée merveilleuse.

D’après les renseignements recueillis, Jehan avait passé rue de l’Arbre-Sec comme une avalanche, courant vers le Pont-Neuf. Dès lors, les trois chefs étaient fixés sur l’itinéraire à suivre. Ils prirent la tête de la colonne et s’élancèrent au galop vers le Pont-Neuf.

Mais tous ces menus détails, accumulés, se traduisaient par un retard d’un bon quart d’heure.

La colonne, lancée à fond de train dans la rue de l’Arbre-Sec, n’atteignait pas le chiffre de cent hommes. Ce n’était pas fait pour étonner ou inquiéter les Parisiens qui, journellement, voyaient passer des cavalcades autrement imposantes. Mais…

Concini avait été rejoint par ses quatre gentilshommes : Eynaus, Roquetaille, Saint-Julien et Longval. Tous, Saint-Julien avec son bandeau, Eynaus et Longval encore tout meurtris, tous ils avaient retrouvé forces et ardeur, dès l’instant qu’il s’agissait de courir sus au truand Jehan le Brave.

Or, Concini avait parlé adroitement, comme le lui avait recommandé sa femme. Les quatre séides avaient colporté les propos de leur maître. D’Epernon, averti par un coup d’œil significatif, avait compris. Il était venu à la rescousse.

Comme une traînée de poudre, le bruit se répandit que la cavalcade qui passait à fond de terrain courait après un redoutable truand pour tâcher de l’arrêter avant qu’il meurtrît méchamment le roi, lequel, par fatalité, se promenait paisiblement dans son carrosse, sans garde et sans escorte.

On nommait le truand Jehan le Brave. On contait l’histoire du gibet, dénaturée et amplifiée. On citait sur son compte des actes d’une cruauté inouïe, qui faisaient passer le frisson de la malemort sur l’échine des plus résolus. Une clameur formidable se levait de toutes parts : concert de malédictions et d’imprécations, à l’adresse du bandit, exhortations, bénédictions à l’adresse des vaillants qui volaient au secours du bon sire.

Le bruit sinistre volait toujours, porté par les ailes rapides de la rumeur publique. Et maintenant, il précédait la troupe. Comme toujours, en pareille circonstance, plus il avançait et plus il s’amplifiait. Maintenant, ce n’était plus un truand, c’était une bande, une armée commandée par Jehan le Brave, qui, après avoir assassiné le roi, allait se ruer à la curée, pillant, tuant, violant.

Paris, sur le chemin parcouru par Concini, d’Epernon, Neuvy et leurs hommes, prenait l’aspect terrifiant des grands jours de la Ligue. Des boutiques se fermaient précipitamment. Des gens pris de panique, s’enfuyaient à toutes jambes, en poussant des hurlements de bêtes traquées. Des bourgeois se terraient précipitamment, verrous poussés, chaînes tendues. D’autres s’armaient à la hâte et se lançaient bravement, à la suite de la cavalcade.

Et pendant ce temps, celui qui causait cette émotion fantastique arrivait à la porte Buci sans avoir encore aperçu le carrosse royal. Il lui avait semblé entendre galoper derrière lui et il s’était dit :

– D’Epernon est à mes trousses ! Et probablement aussi le Concini. Il s’était retourné. Il n’avait rien vu.

Passé la porte, dans la rue de Buci même, il fut renseigné par des bruits de conversations, entendues au passage : un carrosse, dont les chevaux venaient brusquement de prendre le mors aux dents, venait de passer dans le faubourg, le long de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et courait droit à la rivière, où il ne manquerait pas de tomber, s’il ne se brisait avant de l’atteindre.

Jehan se lança dans la rue du Colombier[22] , qui longeait le mur d’enceinte de l’abbaye, à l’ouest. Là, il entendit encore galoper derrière lui. Il jeta un coup d’œil de ce côté. Effectivement un cavalier, lancé ventre à terre, semblait courir après lui, et se rapprochait de plus en plus. Il ne s’en inquiéta pas autrement – puisque ce cavalier était seul – et il continua d’exciter sa monture.

Mais le cavalier, mieux monté, gagnait sur lui. Comme il approchait du jardin clos de la reine Marguerite, il sentit que ce poursuivant acharné n’était plus bien loin de lui. Il allait se retourner pour demander si c’était après lui qu’en avait ce personnage, lorsqu’il entendit une voix qui criait :

– Hé ! mon jeune ami ! où diable courez-vous, de ce train d’enfer ?

– Monsieur de Pardaillan ! s’exclama joyeusement Jehan.

q

Chapitre 22

Il est nécessaire d’expliquer comment Pardaillan se trouvait rue du Colombier. Pour cela, il nous faut remonter de quelques heures dans cette matinée.

A peu près vers le même moment où Jehan se promenait dans son galetas en se demandant ce qu’il allait faire, Pardaillan était sorti en se disant :

– Il faut voir le roi !… Dieu sait quels rapports lui ont été faits sur… mon fils… J’ai bien le droit, que diable ! de rétablir les faits !…

Et il était parti. Mais la démarche qu’il voulait faire lui était pénible sans doute, car il allait à petits pas, la mine renfrognée.

Par les rues Tirechape, de Béthisy et des Fossés-Saint-Germain, il parvint rue des Poulies, à côté du Petit-Bourbon, jadis demeure du connétable Charles de Bourbon. Et ici nous sommes obligés de faire une brève description des lieux.

Le Petit-Bourbon était situé à l’angle du quai, entre le Louvre, à l’ouest, et l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, à l’est. Sur le côté nord, où se trouvait la chapelle, passait une petite et étroite rue qui, de ce fait, portait le nom de Petit-Bourbon. Cette rue aboutissait à un semblant de place sur laquelle donnait l’entrée du Louvre. C’est donc par cette rue que Pardaillan, parvenu près du Petit-Bourbon, aurait dû passer.

Maintenant, entre le Petit-Bourbon et Saint-Germain-l’Auxerrois, il y avait une ligne de maisons, rangées en un vaste quart de cercle qui allait depuis le quai jusqu’à la rue de l’Arbre-Sec. Vers le milieu de ce quart de cercle, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, se trouvait la rue Jean-Tison qui aboutissait au parvis de l’église. Pardaillan venait de passer devant cette rue.

Plus il avançait, plus Pardaillan paraissait indécis et plus il ralentissait le pas. Il finit par grommeler :

– Je vais avoir l’air d’implorer assistance !… Heu !… J’ai toujours fait mes affaires moi-même et m’en suis toujours bien trouvé, mordieu !… Alors ?

Il était arrivé à la rue du Petit-Bourbon. Perplexe et maussade, il passa et s’en fut jusqu’au quai. Il aurait pu tourner à droite et gagner aussi bien le Louvre par là. Mais, à son insu peut-être, il cherchait un prétexte pour esquiver une démarche qui lui déplaisait. Et il revint sur ses pas.

En repassant devant la petite rue, il loucha de ce côté, semblant se demander s’il irait ou n’irait pas. Et il tressaillit. Il venait de voir Léonora Galigaï au milieu de cette rue. Elle venait de son côté et à quelques pas, derrière elle, Saêtta la suivait sans affectation.

La rencontre n’avait rien d’extraordinaire. Evidemment, Léonora sortait du Louvre et rentrait chez elle. Saêtta l’escortait discrètement. Quoi de surprenant à cela ? Rien assurément.

Mais Pardaillan qui n’arrêtait pas de pester, se dit qu’il ne voulait pas se rencontrer avec Saêtta. En conséquence, il ramena son manteau sur le visage et passa une deuxième fois devant la petite rue, bien décidé à aller jusqu’à la rue Saint-Honoré.

Comme il arrivait à l’angle de la rue des Fossés-Saint-Germain, il vit un moine déboucher de la rue Jean-Tison. Il le reconnut aussitôt : c’était le frère Parfait Goulard.

Comme la première, cette rencontre n’avait rien d’extraordinaire. Et pourtant, Pardaillan la rapprocha de la première. Instantanément, il eut l’intuition foudroyante que Léonora Galigaï et le moine Parfait Goulard passaient là, intentionnellement, et que la rencontre était concertée.

Il voulut en avoir le cœur net. Il jeta les yeux autour de lui. Il aperçut un renfoncement. Il s’y blottit aussitôt et regarda.

Ainsi qu’il l’avait prévu, le moine tourna à gauche et passa devant lui, allant à la rencontre de Léonora, qui marchait en s’éventant négligemment avec son mouchoir.

Lorsque le moine fut à quelques pas d’elle, le mouchoir échappa à la main de Léonora et tomba à terre. Elle fit un mouvement pour se baisser. Mais Parfait Goulard, très galamment, se rua, ramassa le mouchoir et le rendit à Léonora qui remercia d’un sourire et continua son chemin par la rue des Fossés, tandis que le moine se dirigeait vers la rue du Petit-Bourbon.

Comme on le voit, l’incident était très banal et ne pouvait attirer l’attention de personne. Mais pas le moindre détail de cette rencontre qu’il avait devinée concertée n’avait échappé à l’œil perçant de Pardaillan et, lorsqu’il sortit de son coin, il murmurait, moitié satisfait, moitié déçu :

– J’en étais sûr !… Mme Concini a parlé au moine pendant qu’il était courbé devant elle… J’ai bien vu ses lèvres remuer !… Que diable a-t-elle pu lui dire ?…

Il demeura un moment rêveur, regardant tour à tour du côté de Léonora et de celui du moine, et il conclut :

– C’est du côté du frocard que je trouverai la solution… si tant est que je la découvre !… Puis, ce moine m’intrigue… et m’inquiète. Par Pilate ! je veux l’étudier d’un peu près !

Ayant décidé, il se lança sur les traces du moine et se mit à le suivre à distance.

Parfait Goulard passa devant le Louvre et revint dans la rue Saint-Honoré qu’il se mit à descendre dans la direction de la porte. Il marchait sans hâte, roulant à sa manière accoutumée. Il ne paraissait pas trop ivre et, en tout cas, ne faisait pas trop d’excentricités.

Pardaillan, le manteau relevé jusqu’aux yeux, ne le perdait pas de vue. Le moine, d’ailleurs, allait sans se retourner, en homme qui n’a rien à se reprocher et ne pense pas qu’il peut être suivi.

Nous avons dit qu’il s’était comporté assez raisonnablement jusque-là. Une fois hors de la ville, dans le faubourg Saint-Honoré, il fut pris d’un subit accès de gaieté et se mit à chanter à tue-tête.

Non loin du mur d’enceinte, sur sa gauche, presque en face de la chapelle Saint-Roch, se trouvait une auberge de modeste apparence. L’enseigne, qui grinçait au-dessus de la porte, portait pompeusement ces mots : Hôtellerie des Trois-Pigeons. Devant cette auberge, Parfait Goulard s’arrêta. Il interrompit son chant et, le nez en l’air, il appela de sa voix tonitruante :

– Ohé ! Jean-François !… Jean-François ! êtes-vous là ?…

Tout en haut de l’auberge, la tête pâle et amaigrie de Ravaillac s’encadra dans une lucarne. Ses yeux fiévreux plongèrent dans la rue. Il reconnut celui qui appelait et, dans sa barbe rousse, il eut une ébauche de sourire. En même temps, de sa voix morne, toujours poli, il dit :

– Bonjour, frère Parfait Goulard… Que me voulez-vous ?

– Bonjour, frère Ravaillac… Descendez… j’ai de l’argent et je veux vous régaler.

– C’est aujourd’hui vendredi, frère Goulard, je jeûne et je fais mes dévotions.

– A tous les diables le jeûne ! vociféra le moine. Il y a temps pour tout. Descendez… j’ai de l’argent, vous dis-je.

– Impossible, mon frère, résista Ravaillac d’une voix ferme.

– Je vous accorde une dispense pour aujourd’hui, hurla Parfait Goulard, je vous donne l’absolution d’avance.

– Merci, mon frère, mais moi, je ne m’accorde pas de dispense.

– Descends, ordonna impérieusement le moine, descends ou, par la barbe du Père éternel, je ne bouge de sous ta fenêtre et j’y mène un tel vacarme qu’il te sera impossible de te recueillir… Tu prieras mal, Ravaillac, tu commettras un péché mortel et tu seras damné. Damnatus in secula seculorum !

Ravaillac connaissait l’obstination de l’ivrogne. Il le savait homme à exécuter sa menace. Il comprit qu’il ne s’en débarrasserait pas s’il n’accédait à son désir. Néanmoins, il fit une dernière tentative et montra qu’il n’était pas habillé.

– Qu’à cela ne tienne ! cria le moine satisfait. Je vais régaler les pères capucins d’une aubade et je reviens… Habille-toi pendant ce temps.

Et reprenant son chant, roulant et tanguant, il s’en fut jusqu’à la porte du couvent des capucins.

Pardaillan l’avait précédé, jugeant inutile de stationner pour écouter des propos beuglés de telle sorte qu’ils eussent pu être entendus d’un bout du faubourg à l’autre. Il avait dans l’idée que la prétendue aubade masquait quelque manœuvre louche, qu’il n’eût pas été fâché de pénétrer. Il alla donc se poster dans un enclos qui se trouvait à côté du couvent des capucines, en face de l’entrée de celui des capucins.

Parvenu à la porte du couvent, Parfait Goulard se cala solidement sur ses larges pieds, et il entonna une chanson à boire. !

La chanson terminée, il éclata de rire, comme quelqu’un qui vient de faire une bonne plaisanterie, et s’approchant davantage de la porte, il cria, en réponse à quelque imaginaire invitation :

– Non, je n’entrerai pas ! On crève de soif dans votre maison, et aujourd’hui j’ai l’escarcelle bien garnie. Va t-en dire cela de ma part à ton sous-prieur du diable !

Et il s’en revint chercher son ami Ravaillac.

Pardaillan sortit de l’enclos fort déçu. Il se remit aux trousses du moine et, en marchant, il se disait :

« Evidemment, la chanson est un signal. Les quelques paroles qu’il a mugies doivent avoir une signification cachée. Mais quelle signification ?… Morbleu ! il faut pourtant que je sache ! »

Parfait Goulard était revenu à l’auberge des Trois-Pigeons. Ravaillac paraissait à ce moment.

– Viens avec moi, frère Ravaillac, brailla le moine à pleine voix je veux t’offrir un fin déjeuner.

– Pourquoi ne pas déjeuner aux Trois-Pigeons ? dit doucement Ravaillac.

– Jamais de la vie ! se récria Parfait Goulard indigné, on y mange trop mal. Tout près d’ici, je connais une guinguette où nous serons à merveille sous la tonnelle. Sans compter que la cuisine y est délectable.

Et il entraîna son compagnon dans cette guinguette où, quinze jours avant, il était venu avec Jehan le Brave.

Pardaillan les suivait pied à pied et derrière eux, grâce à un bel écu donné à une servante, il pénétrait dans un petit cabinet, de la fenêtre entrebâillée duquel il pouvait voir et entendre les deux hommes qui s’installaient.

– Ici, frère Ravaillac, nous ferons un repas dont tu me donneras des nouvelles, mugit joyeusement Parfait Goulard qui venait de commander son menu.

– Pourquoi, observa doucement Ravaillac, pourquoi m’appelez-vous frère Ravaillac ? Vous savez bien que le Révérend Père Marie-Madeleine, me reprochant, lui aussi, mes visions, m’a chassé de son couvent des Feuillants, où il avait bien voulu m’admettre en qualité de frère convers.

– C’est vrai !… Mais j’oublie toujours ce détail.

Le moine avait commandé un plantureux déjeuner. Il avait de l’argent – comme il disait – et il n’avait pas lésiné. Les vins étaient généreux et variés, les viandes, rôties ou en sauce, dominaient. Et cela amena une discussion, Ravaillac prétendant que ce jour-là étant un vendredi, il ne pouvait toucher aux viandes, sous peine de péché mortel. Parfait Goulard, à cette prétention, qu’il trouvait saugrenue, se fâcha tout rouge.

– Puisque je te donne une dispense ! hurla-t-il. J’ai le droit de le faire, par les tripes du pape !… Et toi tu n’as pas le droit de me désobéir… Tu jeûneras et feras maigre un autre jour… si tu y tiens absolument.

Ravaillac se vit contraint de céder pour avoir la paix. D’ailleurs sa conscience était en repos : il croyait fermement que le moine avait le droit de faire ce qu’il faisait.

Tant que dura le repas, les deux convives n’échangèrent que des propos d’une banalité qui eût découragé tout autre que Pardaillan aux écoutes. Mais Pardaillan se disait, avec raison :

– Le moine démasquera ses batteries lorsqu’il verra ce malheureux suffisamment excité par les rasades qu’il ne lui ménage pas.

En effet, vers la fin du repas, Ravaillac était méconnaissable. Ses joues, ordinairement livides, se coloraient, ses yeux mornes s’animaient. Il riait et plaisantait avec abandon, et Pardaillan constatait qu’il ne manquait pas d’esprit.

Il n’avait cependant pas bu outre mesure. Mais, habitué à une sobriété excessive, le peu qu’il avait pris avait suffi pour lui monter à la tête. Et maintenant, ce n’était plus le même homme. Il semblait s’éveiller d’un long cauchemar, il aspirait à vivre et contemplait les fleurs et la verdure qui l’environnaient avec une sorte d’attendrissement étonné.

– Eh bien, fit brusquement Parfait Goulard avec bonhomie, tu vois comme un bon repas, arrosé de vieux vin, vous change les idées.

– C’est vrai, avoua franchement Ravaillac, il me semble que je ne suis plus le même.

– Dis-moi, tu t’es confessé au père d’Aubigny. Que t’a dit le jésuite ?

A cette question plus qu’indiscrète, Ravaillac se rembrunit et non sans amertume :

– Il m’a dit que mes visions n’étaient que des imaginations. Il m’a dit qu’il ne fallait plus songer à tout cela. Il m’a conseillé de boire et bien manger et de retourner dans mon pays. Il m’a donné un sou, qu’il a emprunté.

– Il a raison, fit vivement Parfait Goulard. Ce père d’Aubigny est un honnête homme.

Et relevant son froc, il sortit une bourse qu’il vida sur la table. Elle contenait une vingtaine d’écus, somme considérable pour un pauvre moine. Il plaça dix écus devant Ravaillac ébahi et expliqua sans désemparer :

– Mais un sou pour aller d’ici à Angoulême, c’est vraiment un peu maigre. Prends ces dix écus, je te les donne de grand cœur.

– Pourquoi faire ? demanda Ravaillac tout éberlué.

– Comment, pourquoi faire ?… Mais pour t’en retourner dans ton pays, malheureux. D’Aubigny a raison, je te le répète. Il faut chasser toutes ces imaginations diaboliques de ton esprit, Ravaillac.

Et avec une émotion qui toucha profondément le sombre visionnaire, il ajouta :

– Retourne chez toi, Jean-François, crois-moi. Tu trouveras là la paix de ta conscience et le bonheur. Tu te marieras, tu auras des enfants, une famille, un foyer, tu seras enfin un homme comme tous les autres hommes.

Il y eut une longue discussion entre les deux hommes, Ravaillac s’obstinant à rester à Paris, sans dire toutefois pourquoi. Parfait Goulard se montra éloquent, et grâce peut-être à quelques nouveaux verres de vieux vin, il finit par triompher de sa résistance. Ravaillac accepta les dix écus et promit de partir le lendemain pour Angoulême. Le moine, ayant obtenu ce qu’il voulait, se leva incontinent, régla la dépense et entraîna son compagnon jusqu’à son auberge des Trois-Pigeons où il le quitta après l’avoir tendrement embrassé.

Il était à ce moment environ dix heures et demie. C’était le moment où Jehan le Brave quittait son logis de la rue de l’Arbre-Sec.

Pardaillan suivait toujours. Seulement, il était de plus en plus déçu et il songeait :

« Voici qui est étrange !… J’aurais juré que ce moine excitait ce malheureux détraqué au meurtre du roi… et voici que c’est tout le contraire… voici qu’il le renvoie dans son pays !… Me serais-je trompé à ce point ?… »

A force de tourner et retourner la question dans son esprit, il finit pas se dire :

« Ne serait-ce pas que ce Ravaillac est devenu inutile ? En ce cas, ils auraient donc un autre instrument sous la main ?… Un autre instrument plus sûr, plus décidé… tout prêt à agir… qui agit peut-être en ce moment… Diable ! diable !… Comment savoir ? Morbleu !… »

Parfait Goulard était revenu vers la porte de la ville. Il allait lentement, comme s’il avait attendu quelqu’un. Il ne chantait plus, il s’efforçait de passer inaperçu.

Comme il approchait de la porte, un carrosse, sans escorte, en sortit. Il s’arrêta et le suivit des yeux. Le carrosse longea le « palmail » dont nous avons parlé et alla s’arrêter derrière la butte, au-dessous des deux moulins qui la couronnaient.

Parfait Goulard revint encore une fois sur ses pas, jusqu’à l’auberge des Trois-Pigeons. Nous avons dit que cette auberge était située à peu près en face de la chapelle Saint-Roch.

A l’époque où se déroulaient les événements que nous avons entrepris de conter, cette chapelle était placée sur une éminence, pas tout à fait au centre d’un vaste quadrilatère.

Le côté de ce quadrilatère qui longeait le faubourg et celui qui faisait face au mur d’enceinte étaient entièrement couverts de maisons. Celui qui regardait la butte Saint-Roch ne l’était qu’à moitié, et du côté de la ville. L’autre moitié, ainsi que tout le quatrième (celui qui regardait la campagne, à l’ouest) qui portait le nom de rue de Gaillon, étaient nus. Là, la terre était maintenue par un mur de soutien assez élevé. Ce mur s’arrêtait au ras du sol. En sorte que cela formait comme une espèce de terrasse du haut de laquelle on voyait jusqu’à l’entrée du couvent des capucins et même plus loin.

La chapelle se dressait donc isolée sur ce terre-plein, ceinturée d’habitations de trois côtés. Mais sa façade, qui regardait la rue de Gaillon, était bien dégagée. Cette terrasse, dont nous venons de parler, était un cimetière qu’il fallait traverser pour entrer dans la chapelle. L’escalier qui y accédait était situé rue de Gaillon, près du faubourg.

Revenu une fois encore à l’auberge des Trois-Pigeons, Parfait Goulard grimpa l’escalier qui conduisait à la chapelle.

Pardaillan ne le lâchait pas d’une semelle.

Le moine fit le tour de la chapelle. Il semblait s’assurer que nul ne rôdait par là. Du moins c’est ce que crut comprendre Pardaillan, qui se tint sur le qui-vive.

Après avoir visité l’extérieur, Parfait Goulard pénétra à l’intérieur de la chapelle qu’il se mit à visiter avec plus de soin encore, poussant la minutie jusqu’à inspecter les confessionnaux. Et Pardaillan, qui ne le quittait pas des yeux, se dit avec un sourire de satisfaction :

« Je crois que le moment approche où je serai récompensé de ma patience. »

Sûr que nul ne se trouvait sur le terre-plein ni dans la chapelle, Parfait Goulard alla se poster en haut de l’escalier. Ainsi, il surveillait le faubourg, du côté des capucins, et nul ne pouvait plus pénétrer dans la chapelle sans lui passer sous les yeux.

Précaution bien inutile, puisque l’ennemi était déjà dans la place. En effet, sur son dos, Pardaillan se coula doucement dans cette chapelle dont le moine semblait interdire l’accès.

Comme si tous ces mouvements avaient été minutieusement réglés et chronométrés, à l’instant précis où Parfait Goulard prenait ses dispositions, la porte du couvent des capucins s’était ouverte. Acquaviva était sorti. Derrière lui, deux par deux, à intervalles espacés, suivaient les douze gaillards qui lui servaient d’escorte occulte.

Lorsque Parfait Goulard vint se placer au haut de l’escalier, il aperçut Acquaviva qui n’était plus qu’à quelques pas de la rue de Gaillon. Il le laissa approcher encore et, pivotant d’un air indifférent, il rentra dans la chapelle. Quelques secondes plus tard, Acquaviva l’avait rejoint.

En voyant l’air majestueux du nouveau venu, les yeux de Pardaillan pétillèrent dans l’ombre où il s’était blotti.

– Enfin ! se dit-il, je crois que, cette fois-ci, je vais savoir de quoi il retourne.

– Nous sommes bien seuls, dit Parfait Goulard à voix basse, en réponse à une interrogation muette.

– N’importe ! dit Acquaviva sur le même ton. Et d’un geste, il recommanda la circonspection. Pardaillan, attentif, ne perdit pas un mot du dialogue suivant, tenu à voix très basse :

– Les bêtes ont bu.

– C’est sûr ?

– Très sûr.

– Où va-t-il ?

– A Saint-Germain-des-Prés.

– Le rousseau ?

– Il partira demain.

– Bien… Et elle ?

– Son carrosse vous attend derrière la butte.

Pas un mot de plus. Acquaviva partit à l’instant même et rejoignit le carrosse dans lequel, les mantelets baissés, l’attendait Léonora Galigaï. Nous les avons vus à l’œuvre.

Parfait Goulard lui laissa le temps de s’éloigner et il partit à son tour. Nous savons qu’il veillait de loin sur son chef.

Quant à Pardaillan, à grandes enjambées, il s’en alla aussi, tout furieux, grommelant :

– Comment, c’est tout ?… Je perds trois heures à suivre pied à pied ce damné frocard et cela pour apprendre quoi ?… Que des bêtes ont bu qu’un inconnu se rend à Saint-Germain-des-Prés, qu’une femme attend ce vieillard, qui me fait l’effet d’être quelque prince de l’Eglise, à en juger par sa haute mine… Et que m’importe, à moi, tout cela ?… Mordieu ! je deviens stupide !… Allons voir un peu ce que fait… mon fils.

Dans la rue Saint-Honoré, il reconnut le carrosse et les trois gentilshommes qui l’escortaient et qui avaient dû l’attendre près de la porte. Il se dit :

« Tiens, c’est Mme Concini qui attendait le vieillard !… Parbleu ! j’y suis… C’est ce rendez-vous qu’elle a dû donner rue des Fossés-Saint-Germain !… C’est toujours un point d’élucidé. A moins que… Au diable ! après tout. »

Et toujours bougonnant, il remonta la rue Saint-Honoré, précédé par le carrosse qui avançait au trot de ses quatre chevaux. Une minute plus tôt, il aurait rencontré au coin de la rue de Grenelle, Jehan, en conversation avec le comte de Candale.

Pardaillan se dirigeait vers la rue de l’Arbre-Sec. Il ne pensait qu’à son fils – il essayait de se le persuader, du moins. De bonne foi, il se disait :

« Corbleu !… je veux savoir s’il n’est pas allé aux carrières !… C’est que je veux être là, moi, quand il viendra déterrer le trésor… Ce trésor qui lui appartient. Ira-t-il ou n’ira-t-il pas ?… Il me tarde d’être fixé ! »

Mais, tout en ayant l’air de ne se préoccuper que de Jehan, tout en s’affirmant qu’il ne pensait qu’à lui, son esprit travaillait, malgré tout. Tant et si bien que, parvenu au carrefour du Trahoir, il fit brusquement demi-tour en se disant :

« Eh bien, non ! Par Pilate et Barrabas ! il y a quelque chose là-dessous… Et je veux en avoir le cœur net. »

Ayant pris une décision, toute trace d’hésitation disparut et il s’achemina vers le Louvre d’un pas ferme et résolu. La première personne auprès de laquelle il se renseigna lui apprit que le roi venait de sortir, il y avait un bon quart d’heure.

– Pour aller à Saint-Germain-des-Prés ? dit spontanément Pardaillan.

– Oui, monsieur.

– Ah ! pardieu ! rugit le chevalier dans son esprit, je commence à voir clair dans cette affaire !… Pourvu que j’arrive à temps maintenant !

Il s’informa du nom du capitaine de service. C’était M. de Vitry. Il le connaissait. Il se fit conduire à lui. Coupant court aux interminables préambules de politesse, il lui dit à brûle-pourpoint :

– Monsieur de Vitry, il faut que je rattrape au plus tôt Sa Majesté qui vient de sortir sans escorte, m’a-t-on dit. Il me faut un cheval rapide… Il n’y a pas une seconde à perdre.

Vitry connaissait Pardaillan. Il comprit que quelque chose de très grave se passait. Sans interroger, sans hésiter, il dit simplement :

– Venez, monsieur de Pardaillan, je vais vous donner mon meilleur cheval.

Quelques secondes plus tard, Pardaillan sautait en selle et filait ventre à terre par les quais.

C’est ainsi que nous l’avons vu derrière son fils rue du Colombier, le long du jardin clos de la reine Marguerite, femme répudiée du roi Henri IV.

q

Chapitre 23

En quelques foulées, Pardaillan, mieux monté, se trouva côte à côte avec son fils. En galopant, il répéta sa question :

– Où diable courez-vous ainsi ?

Jehan, d’un geste, désigna la campagne et répondit laconiquement :

– Le roi !

Dans l’angoisse qui l’étreignait, dans son ardeur au sauvetage, il ne pensa pas à s’expliquer plus clairement. Il ne parut pas s’étonner de voir que Pardaillan avait compris quand même.

Ils continuèrent de galoper silencieusement. Au bout de la rue du Colombier, passé le mur d’enceinte de l’abbaye, ils perçurent à leur gauche, le carrosse royal.

Les quatre chevaux qui le traînaient étaient lancés à une allure folle. Le cocher, debout sur son siège, désespérément cramponné à ses guides, tirait dessus de toutes ses forces, décuplées par l’imminence du péril. Il s’épuisait vainement, sans parvenir à maîtriser les bêtes affolées.

Le carrosse venait de dépasser la chapelle des Saints-Pères. A partir de là, la rue devenait route. Sur sa gauche se trouvaient encore quatre ou cinq maisons, puis c’était la campagne piquée d’arbres çà et là. Un peu plus loin, les fourches patibulaires de l’abbé. Plus loin encore, la Seine, dont la berge – comme l’avait fait observer la Galigaï – était à pic et élevée de plusieurs toises.

Sur sa droite, les jardins non clos de la reine Marguerite. (Ces jardins, ainsi que l’hôtel, occupaient une grande partie de l’ancien Pré aux Clercs.) Ces jardins étaient dominés par une petite éminence, sur laquelle se dressait un moulin.

Les chevaux filaient droit devant eux, avec cette rigidité de ligne suivie, particulière aux chevaux emballés. Ils allaient tout droit à la rivière et l’on eût pu croire qu’ils y étaient attirés par quelque force irrésistible, car ils avaient tourné d’eux-mêmes, à diverses reprises, pour se maintenir dans cette direction.

Il est probable que la liqueur qu’on leur avait fait boire avait excité leur soif. Ils sentaient l’eau à proximité et ils s’y ruaient d’instinct, sans que rien pût les faire changer de direction.

Ils étaient obligés de passer au pied du moulin. Un peu plus loin, sur leur gauche, se trouvaient deux gros arbres, deux chênes touffus. Ensuite, c’était le gibet. Si le carrosse ne se brisait pas contre ces deux obstacles, plus rien ne se trouvait pour lui barrer la route. C’était la culbute inévitable, le saut dans la rivière, la mort certaine.

Pardaillan et son fils lancèrent leurs montures sur le jardin de la reine. Ils le traversèrent en trombe, sans s’occuper, comme bien on pense, des dégâts qu’ils causaient dans les parterres admirablement entretenus. En galopant, Pardaillan, qui se trouvait à la gauche de son fils, expliquait avec son calme imperturbable :

– Nous piquons droit aux fourches. Nous y arriverons avant le carrosse. Nous sautons à terre et nous l’attendons. Nous bondissons ensemble à la tête des chevaux. Je prends celui de gauche ; vous, celui de droite.

– Bien monsieur.

Jehan le Brave, qui ne recevait d’ordre de personne, trouvait tout naturel que Pardaillan prît la direction et commandât.

Pardaillan, très froid, comme toujours au moment de l’action, jeta un coup d’œil sur lui, à la dérobée. Il le vit aussi froid, aussi résolu qu’il était lui-même. Et il eut un mince sourire de satisfaction.

Du carrosse cependant, on avait aperçu les deux cavaliers. Deux bustes émergèrent de la portière. Deux voix crièrent :

– A l’aide !… A nous !…

– Le roi !… sauvez le roi !…

Henri IV n’était pas seul dans le carrosse. Il avait avec lui les ducs de Bellegarde et de Liancourt. Deux ennemis de Concini. Les deux ducs appelaient à l’aide. Le roi ne se montrait pas.

– Courage !…

– On vient à vous ! répondirent Pardaillan et Jehan en même temps.

La manœuvre s’accomplit comme l’avait indiqué Pardaillan. Les deux cavaliers atteignirent le gibet avant le carrosse. Ils sautèrent à terre et se placèrent résolument sur sa route, bien calés, repliés sur eux-mêmes, prêts à bondir. Pardaillan avait expliqué en quelques mots ce qu’il fallait faire.

Les chevaux, à une allure vertigineuse, venaient droit à eux. Le cocher, qui n’avait pas perdu son sang-froid, voyant ces deux braves et quelle était leur intention, s’efforçait de leur venir en aide en brisant à coups de saccades réitérées la résistance opiniâtre de ses bêtes.

Le roi avait mis la tête à la portière. Il voulait voir. Il était très pâle, mais il avait toute sa présence d’esprit. Il ne prononça pas une parole, mais il se disait :

« Ces deux malheureux vont se faire écraser… inutilement ! »

Au même instant les chevaux arrivaient à la hauteur des deux hardis gentilshommes. Ils bondirent en même temps. D’une main ils se cramponnèrent aux guides ; de l’autre, ils étreignirent les naseaux fumants. Ils ne cherchèrent pas à immobiliser les bêtes. Ils ne se laissèrent pas traîner non plus. Simplement, ils se mirent à courir à côté.

Seulement, les poignes de fer meurtrissaient les naseaux. Henri IV, qui se trouvait du côté de Jehan, vit le cheval secouer frénétiquement la tête, cherchant à se débarrasser de cette entrave vivante, puis il hennit de douleur.

L’espace d’une quarantaine de pas, les deux hommes durent courir ainsi, suspendus aux naseaux des chevaux qui, meurtris par l’étreinte puissante, hennissaient de douleur, ralentissaient de plus en plus l’allure.

– On peut sauter sans danger, fit remarquer le duc de Bellegarde. Et il implora aussitôt : Au nom du ciel, Sire, descendez.

En même temps, il ouvrait la portière pendant que le duc de Liancourt appuyait.

– Ces deux braves n’auront certainement pas la force d’arrêter ces quatre bêtes furieuses. Descendez, Sire, descendez.

C’était ce que pensait aussi Henri IV. Sans discuter, il sauta à l’instant. Il le fit d’ailleurs sans précipitation, posément, adroitement.

– Ouf !… il était temps ! murmura-t-il, quand il se vit à terre. Liancourt et Bellegarde, pâles et défaits, n’attendaient que ce geste. Ils se hâtèrent de le suivre avec un soupir de soulagement.

Ils auraient aussi bien pu attendre tranquillement dans le carrosse, car, quelques secondes plus tard, les deux bêtes domptées, tremblant de tous leurs membres, couvertes d’écume, s’arrêtaient.

Il fallut alors que Pardaillan et son fils allassent mater de même les deux timoniers qui ruaient, se cabraient, cherchaient à passer par-dessus les deux premiers. Ce fut l’affaire de quelques secondes. Maintenant, l’accès d’ivresse furieuse étant passé, les pauvres bêtes se montraient fort abattues.

– Faites-les boire, conseilla Pardaillan au cocher, et il n’y paraîtra plus.

Jusque-là, Henri IV n’avait vu Jehan que de dos et ne l’avait pas reconnu. Quant à Pardaillan, il ne l’avait pas aperçu. C’est à ce moment seulement qu’il les reconnut tous les deux. Il vint à Pardaillan, la main tendue et encore ému, malgré qu’il s’efforçât de se maîtriser :

– Ventre-saint-gris ! mon ami, il est écrit qu’à toutes nos rencontres vous exposerez votre vie pour sauver la mienne ! Je ne sais comment vous remercier.

– Bah ! fit Pardaillan d’un air détaché, en serrant la main du roi la chose n’en vaut vraiment pas la peine.

– Cela vous sied à dire, s’écria Henri. Vous risquiez bellement de vous rompre les os !

Et avec une insistance affectueuse, il ajouta :

– Au moins, cette fois, me sera-t-il donné de vous témoigner ma gratitude ?

Soit qu’il eût décidé de dédaigner Jehan le Brave, soit plutôt qu’il voulût se donner le temps de réfléchir sur l’attitude qu’il prendrait à son égard, Henri IV ne paraissait pas l’avoir vu et s’était placé de manière à lui tourner le dos.

Il l’avait fait sans affectation, très naturellement. Jehan, qui ne connaissait pas son caractère, crut à un hasard. Et il attendait patiemment qu’il plût au roi de se tourner vers lui. Il était d’ailleurs très calme et n’éprouvait ni déception ni contrariété de cette attitude. C’est qu’il avait agi, dans cette affaire, avec le plus complet désintéressement et sans arrière-pensée aucune. Ce qu’il avait voulu sauver, au péril de sa propre existence, ce n’était pas le roi, c’était le père de Bertille de Saugis. Son but était atteint. Le reste le laissait indifférent.

Mais Pardaillan, lui, connaissait fort bien le roi. De plus, comme il aimait à dire lui-même, c’était un vieux routier à qui on ne pouvait en remontrer. Là où son fils avait cru à un hasard, il devina, lui, une intention formelle. Et ses yeux eurent cette expression malicieuse de quelqu’un qui se prépare à jouer un bon tour. Et avec son air le plus naïf, son sourire le plus engageant, il s’en fut prendre Jehan par la main, l’amena devant le roi et, avec une bonhomie admirablement jouée, il s’écria :

– Puisque le roi est si bien disposé, qu’il témoigne sa gratitude à ce jeune homme… Il la mérite, certes, plus que moi, car sans lui c’en était fait de Votre Majesté.

Henri fixa le jeune homme d’un œil peu bienveillant et ne lui dit pas un mot. C’est qu’il était embarrassé. Ce Jehan le Brave – qui supportait son examen avec une sérénité frisant l’indifférence – lui plaisait, quoi qu’il en eût et il venait de l’admirer.

Mais il y avait cette méchante affaire de Montmartre qui, d’après les rapports, ne pouvait demeurer impunie. De là, son indécision et sa mauvaise humeur.

Sans paraître remarquer le froid accueil du roi, Pardaillan continua imperturbablement, mais cette fois sur un ton très sérieux :

– Sans ce jeune homme, je ne serais point ici et n’aurais pu par conséquent, l’aider à vous arracher à une mort certaine… Vous disiez, Sire, que j’ai risqué de me rompre les os. C’est vrai… Mais en risquant ma vieille carcasse pour vous, je ne faisais pas un grand sacrifice. Tandis que ce jeune homme est à l’aube de la vie… il aime, il est aimé, il a toutes sortes de bonnes raisons de vivre le plus longtemps possible… il n’a pas hésité cependant… C’est pourquoi je répète : c’est à lui que le roi doit témoigner sa gratitude… s’il lui plaît de la lui témoigner.

Henri se trouvait, pour ainsi dire, mis en demeure de se prononcer séance tenante. D’un air toujours froid, il dit, répondant directement à Pardaillan :

– J’avais recommandé à ce jeune homme de se faire oublier. Cependant on m’a beaucoup parlé de lui, ces jours-ci… On en a trop parlé même. On le croyait mort, et c’était bien ainsi, car, le moins qu’il puisse lui arriver maintenant, est d’être pendu haut et court. Vous assurez que je lui dois la vie ; en conséquence, je lui fais grâce… et nous sommes quittes.

Et se tournant vers Jehan, qui écoutait impassible :

– Je vous accorde quarante-huit heures pour quitter ma ville. Jusque-là, vous ne serez pas inquiété. Passé ce délai, je ne réponds plus de vous… C’est tout ce que je peux faire pour vous, jeune homme.

Jehan s’inclina avec cette grâce altière qu’il tenait de son père et, froidement :

– J’ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Majesté qu’il m’était imposable de quitter Paris.

– Ah !… Je le regrette !

– Le roi ne dira pas toujours cela.

– Qu’est-ce à dire ?

Tout ceci, de la part du roi, était dit avec un air qui eût fait entrer sous terre un courtisan. De la part de Jehan, avec une assurance tranquille que rien ne semblait devoir démonter.

Les ducs de Bellegarde et de Liancourt, témoins muets de cette scène, considéraient avec une stupeur apitoyée ce malheureux qui ne sentait pas que la colère royale grondait, qu’elle éclaterait avant peu et le briserait comme verre.

Pardaillan se tenait immobile, sans chercher à intervenir et fixait sur son fils des yeux pétillants de satisfaction.

Le roi, après avoir dit : « Qu’est-ce à dire ? » se détourna d’un air souverainement indifférent. Il n’était pas besoin d’être très au courant des règles de l’étiquette pour comprendre qu’il entendait briser cet entretien.

Jehan le Brave ne jugea pas ainsi. Il avait cependant parfaitement compris. Le coup d’œil furtif qu’il lança à Pardaillan l’indiqua clairement. Mais en même temps, il accompagnait ce coup d’œil d’un demi-sourire qui disait aussi qu’il avait son idée.

Et Pardaillan, qui avait saisi la signification de cette pantomime, se demanda, non sans quelque inquiétude :

– Que va-t-il faire ?… Oh ! diable ! ouvrons l’œil !…

Jehan, sans faire un mouvement, dit d’une voix grave :

– Le roi croit-il donc réellement que ses chevaux se sont emportés par suite d’un accident fortuit ?

Comme s’il eût été piqué par quelque bête venimeuse, Henri se retourna tout d’une pièce. L’expression de hauteur qu’il avait eue jusque-là fit brusquement place à une inquiétude qu’il ne chercha pas à dissimuler et ce fut d’une voix mal assurée qu’il demanda :

– Que voulez-vous dire ?

– Demandez à cet homme… je vois qu’il sait maintenant à quoi s’en tenir, répondit Jehan avec la même gravité.

En disant ces mots, il désignait le cocher. Cet homme, descendu de son siège, avait soigneusement visité ses chevaux, cherchant ce qui avait pu produire cet affolement soudain. En ce moment, il tenait ouverte la bouche d’une de ces bêtes et il flairait attentivement l’âcre parfum qui s’exhalait de cette bouche. Et il se redressait pâle et défait, les yeux hagards.

Henri s’approcha vivement. Bellegarde et Liancourt, oubliant l’étiquette, le suivirent. Pardaillan et Jehan demeurèrent à leur place. Sur le dos du roi, Jehan adressa encore à son père le même sourire, qui signifiait qu’il avait son idée.

– Eh bien ? interrogea Henri angoissé.

– Oh ! Sire, fit le cocher à qui s’adressait cette question, un criminel a enivré ces bêtes !… Ce n’était pas un accident, c’était un attentat lâchement prémédité.

Henri devint livide. Nous avons dit que la peur de l’assassinat était le chancre qui empoisonnait son existence. Il contempla d’un œil morne ses deux amis : Bellegarde et Liancourt, plus livides que lui, et murmura :

– Oh ! les misérables !… Par Dieu ! je ne cesse de le dire : ils me tueront !… Je ne sortirai pas vivant de cette ville !…

Et se retournant encore une fois, il revint à Pardaillan et Jehan et :

– Vous saviez ? fit-il.

Pardaillan et Jehan répondirent gravement : oui, de la tête. Le roi crispa les poings avec colère et mâchonna un juron. Jehan reprit aussitôt avec une sorte de solennité :

– Oui, nous savions… Et, Dieu merci, nous sommes arrivés à temps… cette fois-ci. Car, ne vous y trompez pas, Sire, l’attentat manqué aujourd’hui se reproduira un autre jour, d’une autre manière.

Et avec un accent prophétique, la main tendue :

– La mort rôde autour de vous, elle vous enveloppe, sa main décharnée s’étend sur vous !… Oui, je la vois, et peut-être serai-je assez heureux pour arriver une fois encore à temps pour la faire reculer… Ce jour-là – peut-être demain – le roi ne regrettera plus que je me sois obstiné à demeurer dans sa ville… malgré son ordre.

Ces paroles, le ton sur lequel elles furent prononcées, produisirent une impression terrible sur le roi, qui sentit le frisson de l’épouvante le frôler à la nuque.

Mais en même temps qu’il les prononçait, Jehan coulait sur Pardaillan un regard où luisait une flamme malicieuse. Et Pardaillan, qui comprit une fois encore, se dit :

– Tiens, tiens ! ce n’est pas si bête !… Cette grâce pleine et entière que le roi n’a pas eu la générosité de lui accorder, il va l’arracher à sa terreur de l’assassinat !… Il défend sa peau, le bougre, et il la défend vaillamment… de toutes les manières et sur tous les terrains…

Et avec un mince sourire :

– Décidément, c’est bien mon fils, je ne peux pas le nier !…

Cependant, Henri dans son désarroi, adressait à Pardaillan une interrogation muette d’une éloquence criante. Et le chevalier railla dans son esprit :

– Attends, je vais te rassurer ! Et tout haut, de cet air froid qu’Henri connaissait bien :

– Ce jeune homme n’exagère rien… Peut-être même atténue-t-il quelque peu…

– Diable ! murmura le roi, en se raidissant.

– M. de Sully n’a-t-il pas mis le roi en garde contre certaine cérémonie ?

– Si fait !… Et je comptais bien vous en remercier. De son air figue et raisin, Pardaillan répliqua :

– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, Sire. C’est encore ce jeune homme… Si j’ai pu aviser à temps M. de Sully de ce qui se tramait dans l’ombre, c’est encore à lui que je le dois.

Ici Jehan dressa l’oreille. Il ne savait pas du tout à quoi le chevalier faisait allusion. Quant à Pardaillan, il ne croyait pas mentir. C’était en cherchant Jehan le Brave qu’il avait surpris les projets de Concini, de même qu’il avait surpris les agissements de frère Parfait Goulard. Avec cette logique spéciale qui lui était propre, il se disait que sans cela, il n’aurait rien su de ce qu’il avait appris. Par conséquent, c’était à lui qu’il le devait. Par conséquent aussi, il était juste de lui rendre ce qui lui revenait de droit.

Henri IV, on le sait, avait une confiance absolue en Pardaillan. Il ne pouvait pas douter de sa parole. Il passa sa main sur son front moite et dit en soupirant :

– Ainsi, jeune homme, vous savez, vous, quels sont les misérables qui me poursuivent dans l’ombre ?… Ainsi, vous m’avez déjà sauvé une fois ?…

Pardaillan se hâta de répondre pour son fils :

– Vous faites erreur, Sire. Ce jeune homme vous a déjà sauvé deux fois… Il n’y a pas bien longtemps encore, un mot de lui a fait tomber le couteau des mains de l’homme qui rêvait…

– Monsieur de Pardaillan, interrompit Jehan, je vous en prie, ne parlez pas de cela au roi !…

– Ventre-sans-gris ! parlez-en, au contraire, s’écria vivement Henri. Il est nécessaire que le roi connaisse les braves qui se dévouent pour lui avec tant de courage et de désintéressement.

– Jehan le Brave, continua Pardaillan en réprimant un sourire, sait en effet bien des choses. Et c’est peut-être bien pour cela qu’on s’acharne à le perdre aux yeux de Votre Majesté. Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’est pas vanté en assurant qu’il aurait probablement encore l’occasion de préserver les jours du roi. Quant à moi, je crois fermement qu’en l’éloignant, le roi se prive bénévolement d’un défenseur au dévouement inaltérable… Le roi affûte lui-même l’arme avec laquelle on le meurtrira.

Après avoir prononcé ces paroles avec une assurance impressionnante, il ajouta en lui-même :

– Maintenant, tire-toi de là !… si tu peux !

Quant à Henri, il était terrifié et furieux tout à la fois. Dans son esprit, il gronda :

« Trois attentats !… en un mois !… et nul n’en a eu le soupçon !… et sans ces deux hommes, c’en était fait de moi !… Ils me tueront, les scélérats ! Mais, vive Dieu ! puisque me voilà averti, je me défendrai !… »

Et tout haut, machinalement :

– Voilà qui change bien les choses ! dit-il.

Pardaillan et son fils échangèrent un rapide coup d’œil. La terreur produisait son effet sur le roi. Sous l’empire de cette terreur, ses manières se modifièrent brusquement. Autant il s’était montré froid et distant avec Jehan, autant il se faisait bienveillant et familier à sa façon accoutumée.

– Ainsi, jeune homme, dit-il avec rondeur, si vous tenez tant à rester dans notre ville, c’est uniquement pour veiller sur nous ?

Avec sa franchise intrépide, Jehan rectifia :

– Uniquement, c’est beaucoup dire… Mais pour une bonne part.

– Pas mal, se dit Pardaillan, qui avait attendu la réponse avec curiosité.

Et, avec un sourire :

– Ce sera un bien mauvais courtisan… comme son père.

La réponse plut à Henri. Il retrouvait son assurance. Il se mit à rire en disant :

– Voilà de la franchise, au moins !… Jarnicoton ! jeune homme, vous me plaisez.

Liancourt et Bellegarde, voyant que les choses tournaient en faveur de ce jeune inconnu, commençaient à se rappeler fort à propos qu’ils lui devaient la vie et lui adressaient des sourires gracieux. Ce qu’ils n’avaient eu garde de faire jusque-là.

– Mais, dites-moi, continua le roi, avec un sourire malicieux, d’où vient le changement que je constate en vous ? Car enfin, je me souviens de certaine rencontre au cours de laquelle vous vouliez à tout prix m’enlever cette existence que vous défendez si vigoureusement aujourd’hui.

– C’est que, dit Jehan sans le moindre embarras, je ne savais pas alors ce que j’ai appris depuis.

– Ah !… Et quoi donc ?

Jehan s’inclina respectueusement et dit simplement :

– C’est que vous êtes son père !

q

Chapitre 24

Henri comprit parfaitement le sens de ces paroles. Deux minutes plus tôt, la réponse l’eût piqué et il l’aurait vertement relevée. Ses sentiments à l’égard de Jehan s’étant modifiés, ces paroles le rassurèrent plus que n’eussent pu faire les protestations les plus chaleureuses. Il se disait avec raison que le dévouement qui s’adressait au père de Bertille de Saugis serait autrement ardent que celui qui s’adresserait au roi. Son égoïsme y trouvait son compte et partant, comme la première, cette réponse eut le don de lui plaire.

Cependant, il demeura un moment rêveur, les yeux fixés sur le fils de Pardaillan, sans le voir. Il pensait à sa fille.

Pourquoi n’avait-il pas tenu la promesse qu’il lui avait faite de s’occuper d’elle ? Il avait tant de soucis en tête, se disait-il.

Le vrai est que l’accueil qu’elle lui avait fait l’avait déconcerté et rebuté. Il s’était senti singulièrement gêné devant cette étrange enfant qui avait osé s’ériger en juge devant lui. Qui n’avait pas témoigné plus de respect au père qu’elle n’avait été troublée par la majesté royale. Qui avait, enfin, repoussé avec la même souveraine hauteur, titres, honneurs, fortune, et, par surcroît, l’affection qu’il lui offrait. Si bien qu’il n’avait pas eu le courage de se représenter devant elle.

Maintenant, il se disait qu’il devait s’occuper d’elle. Il lui devait bien cela. Quand ce ne serait que pour lui avoir suscité ce défenseur dont il appréciait la force prodigieuse et la folle bravoure.

Il se le disait de bonne foi. De là à le faire, il y avait de la marge. Le sentiment paternel était très vague en lui. De plus, Bertille, fille qu’il ne pouvait avouer, se trouvait être un caractère déconcertant – pour lui – devant lequel il se sentait mal à l’aise.

Il était à présumer que, rentré au Louvre, il l’oublierait comme il l’avait déjà oubliée une fois. Et il s’en excusait d’avance, en se disant que, somme toute, c’était ce qu’elle demandait.

Depuis quelques instants, nos personnages percevaient, du côté de l’abbaye, le bruit sourd d’une cavalcade, qui allait se rapprochant. Ils n’y avaient pas pris garde. A part Jehan le Brave, qui se doutait bien de ce que c’était.

Au moment où Henri allait répondre, la troupe, à la tête de laquelle se trouvaient d’Epernon, Concini et Neuvy, contournait la chapelle des Saints-Pères, courait bride abattue le long du jardin non clos de la reine. Il se retourna au bruit et vit cette longue file de cavaliers qui passaient en trombe sous le moulin.

Il se sentit réconforté. Un sourire de satisfaction éclaira sa physionomie rusée, et il oublia de répondre à Jehan.

Les différents personnages qui se trouvaient avec lui s’étaient retournés comme lui. Tous regardaient la cavalcade qui approchait ventre à terre.

Jehan le Brave avait fait comme les autres. Seulement, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, le vit se hérisser soudain, une flamme de colère et de défi aux yeux. En même temps, d’un geste rapide, il assujettissait le ceinturon, dégageait la rapière, se tenait prêt à la lutte imminente.

Pardaillan vit tout cela d’un coup d’œil. Et il comprit. Ses yeux allèrent tour à tour de Jehan à la troupe, puis au roi. Il ne dit rien. Mais il eut un de ses sourires en lame de couteau et, lui aussi, d’un mouvement vif, il dégagea son épée et se tint prêt.

Cependant, Concini, d’Epernon et de Neuvy venaient d’apercevoir le roi, qui se tenait en avant de son petit groupe. D’un même mouvement, ils levèrent les chapeaux et crièrent à pleins poumons :

– Vive le roi !

Et la troupe tout entière en une formidable clameur, répéta :

– Vive le roi !

Et plus loin, là-bas, derrière les cavaliers, plus assourdi, le même cri se fit entendre comme un écho. C’était la foule des curieux, rués au pas de course derrière la cavalcade, c’étaient les habitants des faubourgs, instruits par la rumeur qui courait plus rapide que les chevaux, et qui, tous, répétaient l’acclamation de confiance, sans savoir encore pourquoi.

Le roi, tout joyeux, remercia de la main, à différentes reprises, et cria :

– Merci, mes amis !

Et se tournant vers ceux qui l’accompagnaient, le visage épanoui, il ajouta :

– Ventre-saint-gris ! s’il est des misérables qui nous veulent la malemort, il est, Dieu merci ! des braves gens, plus nombreux, dont le dévouement se manifeste toujours au moment opportun. Vrai Dieu ! cela réchauffe le cœur !

Henri IV avait à ce moment, à sa droite, Bellegarde et Liancourt. A sa gauche, Pardaillan et son fils. Pardaillan s’était arrangé de manière à ce que Jehan fût placé à côté du roi. Ce fut à lui qu’il adressa ces paroles en les accompagnant d’un sourire gracieux qui signifiait qu’il avait le droit d’en prendre une bonne part pour lui.

Jehan, sans rien dire, s’inclina avec une froide ironie. Pardaillan perçut encore cette nuance, de même qu’il vit le regard étincelant qu’en se redressant il dardait sur les trois cavaliers en tête de la colonne. Henri ne remarqua rien parce qu’il fixait les cavaliers qu’il ne parvenait pas encore à reconnaître, un peu parce qu’ils étaient trop loin, beaucoup parce que sa vue baissait de jour en jour. Il recommanda vivement :

– Messieurs, silence, je vous prie, sur cette affaire, Il ne s’agit que d’un accident. Ne l’oubliez pas.

Et sans attendre la réponse, il fit deux ou trois pas en avant. C’était un vif-argent qui ne pouvait demeurer longtemps en place.

Par suite de ce mouvement, Pardaillan et Jehan se trouvèrent à l’écart, derrière le roi et à quelques pas des deux ducs. Eux aussi, ils fixaient des regards menaçants sur les trois cavaliers qui accouraient.

C’est que, maintenant, ils étaient assez près pour qu’on pût les reconnaître. Et nous avons dit que les deux ducs étaient des ennemis mortels du Florentin. Ils pensaient qu’il était peut-être un des auteurs de l’attentat qui venait d’avorter. Ils ne se trompaient pas, comme on sait. Ils pensaient, en outre – et c’est cela surtout qui déchaînait leur fureur – que c’était peut-être grâce à lui que leur était échue la périlleuse faveur d’être désignés pour accompagner le roi dans cette promenade qui devait être mortelle. Peut-être ne se trompaient-ils pas davantage.

Pardaillan profita de cet isolement momentané. Comme il aurait répondu à des paroles claires et précises, il répondit aux jeux de physionomie de son fils, et dans un souffle à peine perceptible, répétant les propres paroles du roi :

– Parmi ces braves gens dont le dévouement se manifeste toujours au moment opportun, se trouve le meurtrier.

Jehan ne s’étonna pas de se voir si bien compris sans qu’il eût besoin de s’expliquer. Plus rien ne l’étonnait maintenant de la part de Pardaillan. Il répondit sur le même ton, en désignant du regard toute la colonne :

– Dites les meurtriers !… Sans compter ceux qui sont rentrés prudemment au logis… et ceux qui se sont terrés au couvent.

A ces mots, Pardaillan comprit que son fils en savait aussi long, sinon plus, que lui-même.

– Quoi ! reprit-il, même le grand prévôt ?

– Non, pas celui-là !… Je n’en jurerais pourtant pas.

– Diable ! murmura Pardaillan qui jeta sur Henri IV un coup d’œil apitoyé.

Parvenus près du roi, les trois cavaliers mirent pied à terre et firent quelques pas. De Neuvy se trouvait en tête, Concini et d’Epernon lui cédant volontairement le pas. Ils avaient leurs raisons pour agir ainsi.

En effet, en route, ils avaient employé le temps à le circonvenir avec une adresse infernale. Ils n’avaient pas eu beaucoup de peine d’ailleurs. Le grand prévôt était naturellement prévenu contre Jehan le Brave. Il n’avait pas oublié l’algarade de la rue de l’Arbre-Sec, et qu’il avait eu plusieurs hommes mis à mal, et qu’il avait été menacé lui-même. Il n’avait pas oublié et il ne pardonnait pas non plus. Sincèrement, il croyait Jehan capable de tous les crimes. Il avait avidement recueilli les insinuations aussi habiles que perfides de ses deux compagnons et il les avait fait siennes.

Maintenant que le moment d’agir était venu, Concini et d’Epernon se tenaient sur la réserve, bien résolus à laisser le grand prévôt s’engager à fond et à lui laisser endosser toute la responsabilité de ce qui allait se produire. Quant à eux, suivant la tournure que prendraient les choses, ils l’appuieraient ouvertement ou se déroberaient dextrement. De toutes les manières, ils tiraient leur épingle du jeu.

Dans cette affaire, Neuvy, seul, était de bonne foi et ne soupçonnait même pas qu’il allait tirer les marrons du feu au profit des deux gentilshommes retors.

– Eh bien ! Neuvy, dit le roi, pourquoi cette émotion ?

– Ah Sire, s’écria Neuvy qui, effectivement, était fort ému, s’il vous était arrivé malheur, je serais allé tout droit me jeter à la rivière.

– Et pourquoi, bon Dieu ?

– Je suis encore arrivé trop tard pour défendre le roi… C’est la deuxième fois en quelques semaines.

– Je ne vous fais pas de reproches… Vous êtes chargé de la police de la ville, c’est vrai. Mais un accident banal échappe à toute prévision.

Et d’un air grognon, mais à voix haute, de façon à ce que tout le monde l’entendît :

– Je suis le prince le plus mal servi du monde !… Ces coquins de palefreniers ont, je gage, oublié d’abreuver mes chevaux. Les pauvres bêtes, mourant de soif, ont senti la rivière à proximité et ont failli m’y précipiter… M. Le Grand, vous veillerez à ce que les mauvais drôles coupables de cet oubli soient châtiés comme ils le méritent.

– Bien, Sire ! dit Bellegarde, à qui s’adressaient ces paroles. Bellegarde cumulait les deux charges de grand écuyer et de premier gentilhomme de la chambre.

Concini et d’Epernon échangèrent leurs impressions en un furtif coup d’œil. Jehan le Brave ne les avait pas dénoncés comme ils le pensaient. L’attitude du roi le prouvait surabondamment. Dès lors, qui sait s’il ne valait pas mieux laisser les choses en l’état ? On retrouverait toujours le truand… un bon coup de poignard entre les deux épaules et tout serait dit.

Mais il y avait Neuvy. Il fallait l’avertir séance tenante, devant le roi, devant tout le monde. Pas facile. D’Epernon était des familiers du roi. Il risqua le coup. Et pendant que Concini, figé dans une attitude de parade, se tenait modestement à l’écart, il s’avança vivement et s’écria :

– C’est ce que nous avons appris par pur hasard. Et, vous le voyez, nous volions au secours du roi. Désolés, comme M. de Neuvy, d’être arrivés trop tard, mais bien heureux, Sire, de voir le roi sain et sauf, échappé miraculeusement à ce fatal accident.

Henri crut que d’Epernon connaissait la vérité et ne parlait ainsi que pour les nombreux gentilshommes qui l’escortaient. Il lui sut gré de l’appui qu’il lui apportait et dit très gracieusement :

– Merci, duc !… Merci à vous tous, mes amis !

– Vive le roi ! crièrent d’une seule voix ceux à qui s’adressaient ces paroles.

D’Epernon avait insisté particulièrement sur le mot : accident et, en parlant, il fixait le grand prévôt d’une manière significative.

Mais, nous l’avons dit, de Neuvy était de bonne foi. Il n’avait aucune raison de modifier une conviction bien assise. D’ailleurs, il ne comprit pas le coup d’œil du duc. Et il intervint à son tour.

– Il ne s’agit pas d’un accident, Sire, dit-il avec énergie, mais bien d’un lâche attentat, froidement et méchamment prémédité.

Henri fronça le sourcil et regarda le grand prévôt de travers.

– Cà, monsieur, perdez-vous la tête ? fit-il d’un ton courroucé.

Le carrosse avait été arrêté par Jehan et Pardaillan, sur le grand Pré aux Clercs. Le roi s’y trouvait encore avec son petit groupe. Ils tournaient le dos à la rivière, qui roulait ses flots bourbeux à quelques centaines de toises de là.

Devant ce petit groupe se tenaient Concini, d’Epernon et Neuvy, face à la rivière. Derrière chacun de ces trois personnages s’étaient placés ses hommes. Cela constituait trois groupes distincts, alignés en un vaste demi-cercle. Le groupe Concini – le moins nombreux – du côté de Bellegarde et Liancourt ; le groupe d’Epernon – le plus nombreux – face au roi ; enfin, le groupe Neuvy du côté de Pardaillan et Jehan le Brave.

Au moment où le roi venait de parler sur un ton qui n’admettait pas de réplique, une immense acclamation retentit derrière ces trois groupes :

– Vive le roi !… – Vive notre bon Sire !… – Noël ! Noël !… C’étaient les habitants du faubourg qui accouraient, envahissaient le pré, à distance respectueuse, toutefois, et manifestaient leur loyalisme par ces vivats.

Henri remercia de la main. Et alors, comme si quelque mystérieux mot d’ordre eût circulé dans cette foule éparpillée, de tous les côtés à la fois retentirent des clameurs menaçantes :

– Assassin !… – Maudit !… – Damné !… – A mort l’assassin !… – A l’eau !… – A la hart !… – Non, qu’on le roue !… – Qu’on l’étripe !… – Donnez-le-nous !… Son cœur aux pourceaux !…

Pardaillan guigna son fils Jehan du coin de l’œil. Il se tenait raide, à sa gauche et à quelques pas du roi. Il n’avait pas fait un mouvement. Il souriait et il était terrible. Il songea :

– Le lion va bondir… Gare à qui tombera sous sa griffe ! Mais pourquoi diable ces rustres le désignent-ils comme l’assassin ?… Car c’est bien lui qu’on désigne. Et pourquoi cette unanimité… touchante ?

De Neuvy aurait peut-être reculé devant la mauvaise humeur du roi. Cet incident inattendu lui rendit le courage qui l’abandonnait.

– Sire, dit-il avec force, entendez la voix de ce peuple qui, dans son instinct de justice, réclame le châtiment du criminel. Un aussi exécrable forfait ne saurait demeurer impuni, il le comprend, lui.

– Eh ! ventre-saint-gris ! maugréa Henri, je me tue à vous dire qu’il s’agit d’un accident. Vous voulez à toute force qu’il y ait un attentat et un criminel… Soit… Eh bien, monsieur, cherchez-le, ce criminel, et saisissez-le. Aussi bien, ceci rentre dans vos attributions.

– Il est tout trouvé, Sire ! triompha Neuvy.

Il fit un signe à ses archers qui se mirent en mouvement, entourant Jehan de manière à lui couper la retraite. Et lui-même, il s’élança résolument vers le jeune homme qui le regardait venir, les bras croisés sur sa large poitrine.

Concini et d’Epernon échangèrent un coup d’œil inquiet et se tinrent plus que jamais sur la réserve, à l’écart. Intérieurement, d’Epernon égrenait tout un chapelet d’injures à l’adresse de cette brute de grand prévôt qui ne savait rien comprendre.

Celui-ci, cependant, était parvenu à deux pas de Jehan qui semblait de marbre. Il s’inclina profondément devant le roi étonné, et :

– Puisque le roi l’ordonne, dit-il, j’obéis séance tenante.

Il se redressa, fit un pas de plus, tendit la main large ouverte, et rudement :

– Je vous arrête !

Au même instant, il poussa un cri de douleur et recula à deux pas.

Jehan l’avait laissé faire. Mais, au moment où la main allait s’abattre sur son épaule, il s’était effacé brusquement et son poing avait violemment frappé sur le dos cette main. En même temps, il disait d’une voix mordante :

– Bas les pattes !

Devant cet acte inouï de rébellion en présence du roi, ce fut un moment d’indicible stupeur. Puis, les cris de mort éclatèrent à nouveau, lancés par la populace. Cependant que les archers s’avançaient précipitamment pour prêter main-forte à leur chef.

Jehan se retourna de ce côté en grondant :

– Arrière, chiens rampants ! Arrière !

Et il leur apparut si hérissé, si formidable, si pareil au fauve qui s’apprête à déchirer, qu’ils s’arrêtèrent, hésitants. Mais Jehan les jugeait trop près de lui sans doute, car il avança vers eux en rugissant :

– Au chenil, vous dis-je !

En même temps, il projetait ses deux poings en avant. Et deux archers allèrent rouler sur l’herbe. Il allait recommencer. Il changea brusquement d’idée. Il avisa l’archer le plus proche de lui. C’était un colosse. Ses deux poignes s’abattirent sur lui. Elles l’agrippèrent, l’attirèrent, le soulevèrent comme une plume et le balancèrent à bout de bras, pendant qu’il criait d’une voix effrayante :

– Qui veut que je l’assomme avec cette massue vivante ?… Et il y eut un recul précipité chez les archers.

Neuvy s’était ressaisi. Il se rua sur Jehan, qui lui tournait le dos, en hurlant :

– Saisissez-le !… Mort ou vif !…

Mais il se heurta à Pardaillan. Le chevalier ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Il souriait de son air le plus aimable. Le mouvement qu’il avait fait pour se placer devant le grand prévôt était si peu agressif et il avait été accompli avec un naturel si parfait que celui-ci en fut dupe.

Il fit ce qu’on fait en semblable occurrence : il se porta vivement à droite. Comme par hasard, Pardaillan exécuta le même mouvement. En sorte qu’il le retrouva devant lui, toujours souriant. Il mâchonna un juron et fit un pas à gauche. Et, toujours par hasard, il se heurta à Pardaillan.

Seulement, cette fois, la botte du chevalier écrasa l’orteil du grand prévôt, qui écuma :

– Morbleu ! monsieur, avez-vous l’intention de m’empêcher de passer ?

Le sourire de Pardaillan se figea et, glacial :

– Vous êtes long à comprendre, monsieur.

Neuvy porta la main à la garde de son épée. Les gentilshommes de l’escorte de d’Epernon s’agitaient. La foule recommençait ses clameurs de mort. Les archers s’apprêtaient à foncer, malgré la menace de Jehan qui ne lâchait pas son colosse, lequel poussait des cris stridents et des appels désespérés. Une seconde encore, et c’était la ruée de ces gentilshommes, de ces agents et de cette foule sur les deux hommes.

– Que personne ne bouge ! lança le Béarnais d’un ton de suprême commandement.

Et cela suffit. Tous s’immobilisèrent à l’instant.

Pardaillan retrouva son sourire railleur.

Jehan, voyant les archers à distance, posa doucement le colosse sur ses pieds et, d’une voix extraordinairement calme, imperceptiblement narquoise :

– Va-t-en, petit ! dit-il. Et n’approche plus trop près de moi… Tu vois qu’il pourrait t’en cuire.

Et le « petit » ne se le fit pas dire deux fois, et sans demander son reste, détala à toutes jambes. Et il avait une mine si comiquement effarée que le roi ne put réprimer un sourire. En même temps, il coulait un regard de côté sur Jehan, impassible maintenant, et il admira en connaisseur :

– Tudieu ! quelle poigne !

Mais l’incident demandait à être éclairci séance tenante. Il fallait que le grand prévôt expliquât, sur l’heure, sur quoi il étayait l’accusation terrible qu’il venait de porter.

Henri fit un geste impérieux. Tout le monde s’écarta. Même les ducs de Bellegarde et de Liancourt. Il ne resta près de lui que Pardaillan, Jehan le Brave et Neuvy. Henri s’approcha de son carrosse en leur faisant signe de le suivre.

– Monsieur, dit-il à Neuvy, et d’un air mécontent, nous savions, tous les trois, que j’ai failli être victime d’un attentat. Mais il était au moins inutile de le crier sur les toits comme vous venez de le faire. Alors surtout que le roi indiquait assez clairement sa volonté, en prononçant intentionnellement le mot : accident.

Et avec une froideur menaçante, il ajouta :

– Jarnicoton ! monsieur, il faut convenir que pour un grand prévôt vous manquez de tact et de finesse.

– Sire, balbutia de Neuvy, livide, j’ai été emporté par mon zèle.

– Eh, monsieur, un excès de zèle intempestif est aussi déplorable qu’un excès de négligence ! Tenez-vous-le pour dit.

Neuvy, atterré, se courba humblement, en signe d’obéissance. Mais, au regard haineux qu’il coula sur lui, Jehan le Brave comprit qu’il avait désormais en lui un ennemi implacable.

Un peu apaisé, Henri reprit d’un ton où perçait un reste de sourde irritation :

– Cà, vous avez voulu arrêter ce jeune homme. De quoi l’accusez-vous ? Parlez sans ambages.

A son insu peut-être, Henri paraissait manifestement favorable à Jehan. Du moins, il sembla à Neuvy qu’il en était ainsi. En bon courtisan qu’il était avant tout, en toute autre circonstance, il n’aurait pas manqué de se dérober par quelques vagues explications.

Mais ceci se passait devant Jehan, que, de très bonne foi, il considérait comme un truand dangereux. L’humiliation qu’il venait d’essuyer lui paraissait intolérable. Il lui fallait une revanche coûte que coûte. Il se redressa donc et, d’une voix très ferme, les yeux étincelants :

– J’accuse cet homme du crime de parricide et lèse-majesté ! Je l’accuse d’avoir méchamment attenté aux jours sacrés du roi en mélangeant quelque drogue pernicieuse à l’avoine de ses chevaux !

– Tu mens ! lança Jehan d’une voix tonnante.

– Jeune homme, dit Henri d’un ton de souveraine majesté, devant le roi, nul n’a le droit de parler sans y être autorisé.

Jehan allait répliquer. Un coup d’œil éloquent de Pardaillan obtint ce que n’avait pu obtenir l’ordre du roi et lui ferma la bouche. D’ailleurs, Henri reprenait aussitôt :

– Je suis ici pour rendre à chacun la justice qui lui est due.

Et se tournant vers le grand prévôt, d’une voix très calme :

– Ce jeune homme vient de risquer sa vie en se jetant intrépidement à la tête de mes chevaux emportés. Avec l’aide de M. de Pardaillan, ici présent, il a réussi à les maîtriser. Si je suis encore vivant, c’est donc à lui que je le dois. Vous ignoriez cela, monsieur, sans quoi vous n’eussiez pas porté une telle accusation.

Et, s’animant, il continua :

– Vous ignorez aussi que, par deux fois, en moins de six semaines, j’ai failli être meurtri et n’ai dû mon seul salut qu’à l’intervention occulte de ce même homme que vous accusez… Vous ignorez encore, ce qu’il sait, lui, qu’on complote ma mort dans l’ombre et que l’attentat d’aujourd’hui se reproduira, peut-être demain, sous une autre forme. Vous ignorez vraiment trop de choses pour un grand prévôt, monsieur. En sorte que je me demande si je ne ferais pas bien de donner votre charge à ce jeune homme… puisqu’il sait tout ce que vous ignorez et qu’il serait de votre devoir de connaître.

Pardaillan et Jehan échangèrent un coup d’œil. Il était clair pour eux que la colère du roi ne provenait pas de cette accusation, accusation dont il se souciait fort peu au fond. Mais le rusé Béarnais en prenait pied pour manifester son mécontentement de se voir si mal gardé.

Neuvy, lui, se crut perdu. Il se vit relevé de sa charge, disgracié, relégué dans ses terres et peut-être jeté à la Bastille. Il se raidit, résolu à se défendre avec l’énergie du désespoir.

– Je savais, Sire, dit-il, que cet homme a arrêté les chevaux du roi. Mais je sais aussi que c’est là une ruse diabolique de sa part. Il s’est vu découvert et il a trouvé ce moyen audacieux de se tirer d’affaire. Quant aux prétendus attentats passés ou à venir, que j’ignore, moi, grand prévôt, et qu’il connaît trop bien, lui, j’ai tout lieu de croire qu’il en est l’auteur.

Et, sur un ton et avec un air qui ne manquaient pas de grandeur, il ajouta :

– Sire, je vais de ce pas me constituer prisonnier. Si j’ai commis des fautes dans l’exercice de ma charge, qu’on instruise mon procès, je suis prêt à les payer de ma tête. Mais je demande en grâce qu’on instruise en même temps le procès de cet homme… On connaîtra le bien-fondé des accusations formelles que je porte contre lui.

Henri IV n’était pas soupçonneux comme devait l’être son fils, Louis XIII. Il péchait plutôt par excès de confiance. Mais, en ce moment, il se trouvait encore sous le coup de la terreur – courageusement dissimulée, au reste – produite par le danger mortel auquel il venait d’échapper et, surtout, par les paroles de Jehan, confirmées par Pardaillan. L’assurance, très digne, avec laquelle venait de parler son grand prévôt, l’impressionna fortement et jeta le désarroi dans son esprit. Il jeta sur Jehan, qui demeurait impassible, un coup d’œil soupçonneux. Et il songea, désemparé :

« Pourtant ! ventre-saint-gris ! c’est là une physionomie étincelante de loyauté !… ou je ne m’y connais pas ! »

Ces paroles, il ne les formula pas tout haut. Il les pensa. Pardaillan les lut dans son regard expressif et il comprit ce qui se passait dans son esprit et que la manœuvre remarquablement habile de Neuvy allait amener l’arrestation immédiate de son fils. Il jugea le moment venu d’intervenir. Et il répondit à la pensée du roi avec cet air froid qu’il prenait dans les circonstances critiques :

– Vous avez raison, Sire. Ce jeune homme n’est pas l’assassin qu’on veut voir en lui. Le sire de Neuvy, de bonne foi, je veux le croire, se trompe. Je l’affirme hautement… et le roi sait que je ne mens jamais.

Henri IV fixa son œil rusé sur l’œil clair de Pardaillan et, doucement :

– Je sais que vous ne mentez jamais, mon ami… Mais vous pouvez vous tromper.

– Je ne me trompe pas, en cette affaire, affirma froidement Pardaillan.

Henri le fixa encore un moment sans rien dire et, se tournant vers le grand prévôt :

– Au fait, Neuvy, dit-il d’un ton très radouci, puisque vous êtes si bien renseigné, pouvez-vous me dire pourquoi cet homme me veut la malemort ?

Neuvy respira. Le roi discutait, donc il n’était pas encore perdu. Et il croyait tenir l’argument irréfutable qui le convaincrait.

– Le roi, fit-il, n’a pas certainement oublié dans quelles circonstances il a rencontré cet homme pour la première fois, sous certain balcon de la rue de l’Arbre-Sec.

– Eh bien ?

– Eh bien, Sire, cet homme est follement épris de… la personne qui… demeure à l’endroit en question. C’est la jalousie, qui s’est muée en haine féroce chez lui, qui arme son bras.

Henri eut un sourire narquois. Son siège était à peu près fait maintenant. En effet, comment prendre au sérieux le mobile invoqué par Neuvy ? Jehan, il y a quelques minutes à peine, venait de lui dire qu’il savait qu’il était le père de Bertille de Saugis.

– Vous croyez ? fit-il en fixant le grand prévôt.

– J’en suis sûr, affirma catégoriquement Neuvy.

Henri se détourna en souriant. Il jeta un coup d’œil à Jehan. Depuis l’intervention de Pardaillan, il se tenait immobile, les bras croisés, l’air souverainement indifférent. A le voir si calme, si absent, on n’eût certes pu soupçonner qu’il était en cause et que c’était sa tête qui était en jeu et qu’on voulait à toute force jeter au bourreau. De Jehan, le roi passa à Pardaillan et le considéra, sans mot dire, un sourire malicieux aux lèvres.

Pardaillan répondit par un sourire identique, accompagné d’un haussement d’épaules dédaigneux, et :

– Vous voyez bien !… Notez, Sire, que toutes les raisons qu’on donnera contre ce jeune homme seront à peu près de la force de celle-ci… Le vrai, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, est qu’on veut se débarrasser de lui à tout prix.

Henri coula sur Neuvy (qui écoutait sans comprendre) un coup d’œil gros de menaces. Pardaillan surprit ce coup d’œil et ajouta, en baissant la voix, pour Henri seul :

– Je crois qu’il est de bonne foi… C’est un instrument inconscient.

– Qui vous le fait supposer ? demanda Henri sur le même ton.

– Mais… l’assurance avec laquelle il s’est mis en avant… Croyez-moi, Sire, les véritables intéressés n’auront garde d’intervenir eux-mêmes.

– Peut-être avez-vous raison, fit Henri d’un air rêveur.

Un moment, il considéra en souriant tour à tour Pardaillan et Jehan. Brusquement, il passa son bras sous celui du chevalier, s’appuya dessus, et l’entraînant vers le carrosse, avec cette familiarité affectueuse qu’il avait vis-à-vis de ses intimes :

– Mon ami, dit-il, je crois qu’un entretien particulier est nécessaire entre nous.

– Je le crois aussi, Sire.

– Suivez-moi donc dans mon carrosse.

Ceci, dit à voix haute, était un ordre d’avoir à s’écarter du carrosse royal. Neuvy et le cocher le comprirent ainsi et s’empressèrent de s’éloigner. Pardaillan se tourna vers Jehan, qui n’avait pas bougé, et avec une grande douceur :

– Mon enfant, dit-il, veuillez m’attendre un instant… Nous n’en avons pas pour longtemps, le roi et moi.

C’était une grande familiarité que se permettait Pardaillan. Henri IV, si familier qu’il se montrât, ne l’aurait probablement toléré à tout autre. Il fit mieux que la tolérer au chevalier. Il daigna se tourner lui-même vers Jehan et lui fit un geste amical de la main, pour l’engager à patienter un instant. Jehan répondit en s’inclinant respectueusement. Et Pardaillan eut encore un sourire de satisfaction, car si la révérence pouvait s’adresser au roi, le coup d’œil qui l’accompagnait indiquait clairement que c’est à lui qu’elle s’adressait.

Concini et d’Epernon, tout en s’entretenant avec Bellegarde et Liancourt qui les avaient rejoints, ne quittaient pas des yeux le roi et les trois gentilshommes avec qui il s’expliquait. A défaut de paroles qu’ils ne pouvaient percevoir, ils espéraient deviner par les gestes et les physionomies ce qui se disait. Et leur inquiétude grandissait, car le roi se montrait bien disposé envers celui qu’ils redoutaient.

q

Chapitre 25

Cependant Henri IV et Pardaillan s’étaient assis face à face, dans le carrosse.

– Mon ami, commença le roi, vous savez que j’ai pleine et entière confiance en vous. (Pardaillan s’inclina silencieusement.) C’est vous dire que, puisque vous m’assurez des bonnes intentions de ce Jehan le Brave, puisque vous me répondez de lui…

Voyant qu’il laissait la phrase en suspens, le chevalier répéta :

– J’en réponds, Sire !

– Puisqu’il en est ainsi, ce jeune homme ne sera pas inquiété, je vous en donne ma parole… Cependant… vous le connaissez donc bien…, particulièrement ?

– Sans doute, Sire ! Sans quoi, je ne répondrais pas de lui comme je le fais.

– C’est ce que je voulais dire, reprit le roi. Et regardant Pardaillan droit dans les yeux :

– J’ai besoin de savoir aussi, moi !… et je crois que vous pouvez me renseigner… Qu’est-ce au juste que ce jeune homme ? Car, enfin, Jehan le Brave, ce n’est pas un nom, cela. Et les rapports que l’on m’a faits de lui ne sont pas précisément à son avantage.

A son tour, Pardaillan regarda Henri dans les yeux, et, très calme :

– C’est mon fils !

Henri frappa des deux mains sur ses cuisses et joyeusement s’exclama :

– Je m’en doutais !… Pardieu !… me voilà pleinement rassuré. Et avec un intérêt affectueux :

– Ainsi, vous avez enfin retrouvé cet enfant que vous cherchez depuis votre retour d’Espagne ? c’est-à-dire depuis tantôt vingt ans, si je ne me trompe ? J’en suis bien aise pour vous, mon ami… Peut-être me sera-t-il donné de faire pour le fils ce que je n’ai pu faire pour le père.

Pardaillan s’inclina encore avec, aux lèvres, un sourire un peu sceptique.

– Mais dites-moi, continua Henri, il semble ignorer que vous êtes son père.

– Il l’ignore en effet, Sire. Et il l’ignorera quelque temps encore.

– Pourquoi ?

– Une idée à moi, Sire.

– Bien, bien. Je ne vous demande pas vos petits secrets de famille… Ainsi, c’est votre fils ?… Et vous dites qu’il connaît ceux qui désirent ma mort ?

– Quelques-uns tout au moins, Sire, dit froidement Pardaillan.

Une ombre passa sur le front du roi. Et lentement, avec une sorte d’hésitation :

– Et si je vous demandais… de me les désigner, ces ennemis… à vous ou à votre fils ?

Pardaillan se redressa et, fermement :

– En ce qui me concerne, le roi peut me demander ma vie… je suis prêt à la risquer pour lui… et je crois le lui avoir prouvé…

– Mais il ne faut pas vous demander une délation ? fit Henri IV non sans regret.

– Le roi l’a dit ! répondit simplement Pardaillan.

– Mais, votre fils, dit vivement Henri. Il parlera peut-être, lui !

– J’en doute !… Le roi peut essayer cependant.

Henri vit le sourire qui accompagnait ces paroles de Pardaillan. Il fut fixé :

– Tel père, tel fils ! dit-il avec un soupir de regret, n’en parlons plus !

Pardaillan ne répondit pas, mais son air disait clairement que c’était ce que le roi avait de mieux à faire.

Cependant Henri IV avait son idée, comme Pardaillan la sienne, d’ailleurs. Seulement, Pardaillan connaissait l’idée du roi, qui la laissait percer dans son attitude inquiète. Et Pardaillan attendait patiemment qu’il eût vidé son sac pour l’amener là où il voulait.

– Votre fils, reprit le roi après un silence, aura peut-être besoin de me voir… on ne peut pas savoir, avec ces ténébreuses machinations.

– Peut-être, en effet, fit Pardaillan évasif.

– Eh bien, vous ou lui, n’aurez qu’à prononcer votre nom : Pardaillan, pour être admis près de moi. A quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit. Vous me comprenez, Pardaillan ?

– Fort bien, Sire. Vous vous dites qu’il vaut mieux prévenir un… accident comme celui de tout à l’heure, que de courir le risque d’arriver trop tard pour l’entraver.

– C’est cela même, fit Henri avec satisfaction. Et maintenant, mon ami, entre nous, là, la main sur la conscience, qu’allait faire votre fils sur les terres de Mme de Montmartre, lors de cette algarade du gibet ? Pardaillan réprima un sourire et de son air naïf :

– Il allait à l’abbaye, délivrer certaine jeune fille dont il est féru, qu’on y avait attirée par ruse et qu’on y détenait par violence, contre tout droit.

– C’est de Bertille de Saugis que vous voulez parler ? demanda Henri qui se sentit mal à l’aise.

– Elle-même, Sire.

– Et vous dites qu’on la détenait par violence à l’abbaye de Montmartre ? Qui donc a osé ?… Et pourquoi ?…

– Qui ? Je l’ignore, répondit Pardaillan très froid. Pourquoi ? Parce que cette jeune fille possède, en dépôt, des papiers dont on redoutait la divulgation.

– Pourquoi ne m’avoir pas avisé ?… Croyez-vous donc que je me désintéresse de cette enfant à ce point que je la laisserais persécuter sans châtier comme ils le méritent les coupables, quels qu’ils soient ?…

– Vous avez dit vous-même : tel père, tel fils, fit Pardaillan avec flegme. Mon fils, il paraît, aime assez à faire ses affaires lui-même… Il n’a pas tort, à mon sens. D’autant que, Votre Majesté le sait, il est de force à défendre vigoureusement ceux qu’il aime.

Le roi réfléchit un instant et, avec une pointe d’inquiétude :

– Que sont ces papiers dont la divulgation gênerait certaines personnes ?

– Que Votre Majesté se rassure, fit Pardaillan qui avait compris le sens de cette inquiétude, ce sont affaires de famille qui ne touchent en rien le roi… même de très loin.

Le roi eut un soupir de soulagement et s’informa :

– J’espère que plus rien ne menace cette jeune fille, à présent ?

– Heu !… à dire vrai, je crois qu’elle ne sera réellement en sûreté que dans quelque temps… quelques semaines… quelques mois peut-être.

Et désignant du coin de l’œil Jehan qui allait et venait à quelques pas du carrosse, Pardaillan ajouta :

– Mais elle a quelqu’un qui veille sur elle… et ce quelqu’un n’est pas homme à crier à l’aide quand il peut agir lui-même.

– Je ne l’entends pas ainsi ! s’écria Henri avec vivacité. Sachez, Pardaillan, que si cette enfant n’occupe pas près de moi un rang honorable, c’est qu’elle-même a formellement refusé les offres bienveillantes que je lui ai faites avec insistance. Si quelqu’un la menace, j’entends en être avisé. Je n’hésiterai pas à intervenir moi-même en personne. Après tout, elle est de mon sang.

Pardaillan acquiesça de la tête. Mais il avait un sourire qui disait juste le contraire.

– A présent que cette affaire de votre fils est tirée au clair, reprit le roi après un court silence, dites-lui de ma part qu’il s’abstienne pendant quelque temps d’aller du côté de l’abbaye de Montmartre… Ceci pour éviter de nouveaux malentendus semblables à celui du gibet.

Pardaillan eut un sourire aigu. Le roi était venu là où il le voulait. Au lieu de répondre à ce qu’il lui disait, il dit paisiblement :

– Le roi, qui veut bien s’intéresser à mon fils et à moi, ne demande pas le nom de la mère de cet enfant ?

– Au fait, dit le roi non sans quelque curiosité, qui est-ce ?

– La princesse Fausta, dit Pardaillan en le fixant de son œil clair.

Tout d’abord, le roi ne prit pas garde à ce nom. Ou plutôt il ne pensa pas à ce que Pardaillan cherchait indirectement à lui rappeler : le trésor de Fausta que son ministre, Sully, avec son assentiment, avait entrepris, sans scrupule, de faire entrer dans les coffres royaux. Non, la passion furieuse qu’il avait toujours eue pour les femmes se manifesta seule chez le Vert-Galant.

Il fixa sur Pardaillan, très froid, des yeux où s’allumait une flamme, et avec un léger sifflement d’admiration :

– Malepeste ! s’écria-t-il. Belle femme !… à ce qu’on m’a assuré, du moins… Car je n’eus point l’heur de la voir. Mes compliments, mon ami !

– Belle femme, oui, Sire, répliqua Pardaillan sans sourciller, et que vous n’avez point connue… fort heureusement pour vous.

Et d’un air négligent :

– Fabuleusement riche.

Henri tressaillit et sentit un malaise l’envahir. Maintenant, la pensée du trésor lui venait. Et dame, il était forcé de s’avouer que cette affaire n’était pas à son honneur… Il s’en fallait de beaucoup. Aussi le coup d’œil qu’il coula sur Pardaillan et sur son fils marquait-il quelque inquiétude.

Pardaillan, sans paraître remarquer ce trouble subit, continua imperturbablement :

– Si riche qu’elle a pu cacher, aux environs de Paris, dix millions destinés à son fils, sans que l’abandon de cette somme énorme parût avoir diminué ses immenses revenus.

En parlant, le chevalier tenait ses yeux rivés sur ceux du roi. Celui-ci réfléchissait et ses réflexions étaient plutôt amères. Il était clair que Pardaillan était au courant de l’objet des fouilles qu’il faisait effectuer à la chapelle du Martyr. Certainement, il allait lui rappeler que, tout roi qu’il fût, il n’avait aucun droit sur ces millions et, avec tout le respect auquel il avait droit, le mettre en demeure d’y renoncer.

Lâcher ces millions au moment où il les tenait presque, c’était pénible, très pénible. Mais quoi ?… Pardaillan et son fils étaient dans leur droit. Ceci ne pouvait être contesté d’aucune manière. Et quand bien même c’eût été possible, pouvait-il, après toutes les obligations qu’il lui avait, après l’exceptionnel désintéressement qu’il avait toujours montré, pouvait-il s’abaisser jusqu’à disputer son bien à cet homme ? Fi donc ! Henri était beau joueur et savait perdre sans sourciller. Il considéra cette affaire comme une partie perdue. Certes, la pilule était amère, mais il fallait savoir l’avaler sans trop faire la grimace. Cela étant décidé, non sans déchirement intérieur, il fallait aussi s’éviter l’humiliation d’un rappel au respect de la propriété d’autrui.

Et il prit bravement les devants, en affectant un air enjoué et fort détaché.

– Oh ! diable ! mon ami, fit-il, savez-vous que j’étais en train de vous détrousser ?

Il s’attendait peut-être à ce que Pardaillan se récriât, jouât la petite comédie de la surprise, et peut-être avait-il intentionnellement employé le mot détrousser. Il n’en fut rien. Pardaillan se dit à lui-même :

« Allons donc ! tu y viens enfin ! »

Et tout haut, de l’air le plus simple du monde :

– Oui, je sais. Sur la foi de certain document écrit en italien contenant des indications très précises, M. de Sully fait faire des recherches à la chapelle du Martyr.

– Comment savez-vous ce détail ? s’écria Henri stupéfait.

– J’étais là quand on a remis ce papier à M. de Sully, sourit Pardaillan.

– Il ne m’en a rien dit !

– Il n’aurait eu garde de le faire… Pour la bonne raison qu’il ignore que j’ai assisté à son entretien avec l’homme qui lui a remis le papier en question.

Pardaillan dit cela de son air le plus ingénu. Henri le considéra un moment, tout éberlué, et murmura, non sans une secrète admiration :

– Diable d’homme ! Et tout haut :

– Comment, dès le premier jour vous avez su que Sully cherchait à s’approprier le bien de votre fils et vous avez laissé faire ?… Vous n’avez rien dit ?…

– Je m’en serais bien gardé !

– Pourquoi ? Jarnicoton !

– Parce que, fit Pardaillan avec un flegme admirable, parce que les millions ne sont pas où on les cherche… Parce que les renseignements sur lesquels on s’est basé sont faux… Vous comprenez, Sire. Tandis qu’on cherchait les millions sous la chapelle, avec la conviction absolue qu’on les y trouverait, on ne pensait pas à chercher ailleurs… J’étais bien tranquille.

– Ventre-saint-gris ! marmotta le roi avec dépit, et ce sont mes deniers qui dansent !… Belle opération que m’a fait faire là Sully !

– Oh ! fit Pardaillan avec une ironie imperceptible, rassurez-vous d’ailleurs, Sire. Même si les millions s’étaient trouvés où on les cherche, l’opération n’eût pas été plus fructueuse pour vous… attendu que vous n’eussiez rien trouvé du tout.

– Que voulez-vous dire ?

– Que d’autres seraient arrivés avant M. de Sully et auraient soufflé ces millions à son nez et à sa barbe.

– Ventre-saint-gris ! Voici qui est trop fort, par exemple !

– Sire, expliqua complaisamment Pardaillan, mon fils est venu au monde dans un cachot du château Saint-Ange, à Rome. S’il en est sorti vivant, c’est que le pape, Sixte Quint, connaissait l’existence de ce trésor. En même temps qu’il laissait partir l’enfant et celle qui devait remplacer sa mère, il mettait à leurs trousses toute la moinerie de France et d’Italie… Par cette femme, ou par l’enfant, il comptait bien arriver au trésor sur lequel il aurait mis la main.

– Je commence à comprendre.

– Il y a vingt ans de cela. Et les gens d’Eglise n’ont pas perdu l’espoir de s’emparer de ces millions tant convoités… Et ils seraient arrivés avant vous… Et c’est une des raisons aussi pour lesquelles on s’acharne à perdre cet enfant aux yeux de Votre Majesté.

– Oui, oui. Je comprends maintenant. Ces prêtres sont insatiables ; ils se glissent partout et ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins, murmura le roi assombri.

Et avec une sourde inquiétude, il laissa échapper l’aveu de sa terreur secrète en ajoutant :

– Ils me tueront, mon ami !… Car c’est eux qui me tueront, n’en doutez pas !

Il était si pâle, si défait, que Pardaillan en eut pitié. Et pour changer le cours de ses idées, il répliqua avec une assurance qu’il n’avait peut-être pas au fond :

– Bah ! ils ne vous tiennent pas encore. Vous avez des amis dévoués qui veillent dans l’ombre… puisque c’est dans l’ombre que les scélérats opèrent. Mais, Sire, vous comprenez maintenant pourquoi mon fils a besoin de surveiller les terres de Mme l’abbesse et par conséquent d’aller au village de Montmartre. Il garde son bien… et c’est son droit strict.

– Pardieu ! fit Henri qui s’arracha à ses sinistres pensées, il a raison, et j’en ferais autant à sa place !

– Je suis heureux de l’entendre dire au roi !… Quant à cette malheureuse affaire du gibet de Montmartre, elle s’explique tout naturellement. D’ailleurs, je suis sûr qu’on l’a mal présentée au roi. En fait, Sire, c’est un bel assassinat, qu’on a tenté de perpétrer là. Et pour le plus vil des mobiles : le vol !… Mon fils a défendu son bien et sa peau au même titre que le passant attardé défend sa bourse et sa vie contre les malandrins qui le veulent meurtrir pour le dépouiller.

– Vous avez raison !… Il a bien fait ! répondit Henri, qui oubliait naïvement que les rudes qualificatifs employés par Pardaillan s’appliquaient aussi bien aux hommes de son ministre et par conséquent l’atteignaient indirectement.

En réalité, Pardaillan n’avait pensé qu’à Concini. Le roi crut qu’il faisait allusion aux prêtres et oublia ses soldats, machines obéissantes, d’ailleurs irresponsables. Et il ajouta :

– Je vais ordonner à Sully de cesser ces fouilles.

– Non pas, s’il vous plaît, Sire, s’écria vivement Pardaillan. Qu’il les continue, au contraire. J’en ai besoin !… Seulement, ordonnez-lui, ainsi qu’à votre grand prévôt et à tous gens de police et de justice de laisser Jehan le Brave tranquille… Tant qu’il ne fera rien de contraire aux lois et à la justice, cela va de soi.

Henri n’hésita pas.

– Comme vous voudrez, dit-il d’un air indifférent. Mais dites-moi, Pardaillan, vous qui savez tant de choses, pouvez-vous me dire comment votre fils a pu trouver de la poudre sous le gibet de Montmartre et comment il a pu échapper à cette effroyable explosion qui fit de nombreuses victimes ?

– Très simple, expliqua Pardaillan en souriant. Sous le gibet, il y a un caveau dont tout le monde ignore l’existence. C’est là que la princesse Fausta a fait enfouir ces fameux millions que tant de personnes convoitent.

– Ah ! ah ! s’écria Henri intéressé, c’est donc pour cela que votre fils s’y trouvait !… Mais la poudre ? Jarnicoton !

– La princesse, reprit Pardaillan, se doutait bien qu’on chercherait à s’emparer de ce trésor. Elle a pris ses précautions. D’abord un engagement vis-à-vis de Mme l’abbesse. Ceci pour faire croire que les millions étaient cachés dans l’enceinte du couvent.

– Alors qu’ils se trouvaient hors de l’enceinte, sur une place où passent à chaque instant quantité de gens ! Pas mal imaginé, remarqua Henri de plus en plus intéressé.

– Oui, continua Pardaillan rêveur et sur un ton étrange, la princesse ne manquait pas d’imagination… j’en sais quelque chose.

Et Pardaillan demeura un moment silencieux, les yeux perdus dans le vague, remontant par la pensée, dans le passé, au temps de sa jeunesse, repassant les phases du duel gigantesque qu’il avait eu à soutenir contre ce génie du mal qui avait nom : Fausta.

– Continuez, mon ami, dit affectueusement le roi, pour l’arracher à ses noires pensées.

– Ce caveau, reprit Pardaillan en se secouant, aboutit à une manière de grotte dans laquelle Fausta fit placer tout un arsenal avec de la poudre et des balles… de quoi soutenir un siège en règle. Plus tard, à Séville, elle me révéla la cachette et me divulgua les moyens d’y parvenir secrètement. Je fus visiter les lieux. Je constatai l’absence de provisions.

– Se défendre, fit observer le roi, c’était bien. Mais encore fallait-il se sustenter. Ceci est élémentaire pour un gouverneur de place.

– Tout juste, Sire. J’apportai donc moi-même ces provisions. Et j’avais soin de les renouveler quand je voyais qu’elles étaient sur le point de se détériorer… A part le vin qui a vieilli là et qui est devenu un vrai nectar !… Vous comprenez le reste, Sire : mon fils a pu se défendre vigoureusement, grâce aux armes et à la poudre de sa mère.

– Et il a pu vivre grâce aux provisions de son père, acheva Henri, en riant. Tout s’explique maintenant ! Lorsque votre fils a fait sauter le gibet, il se trouvait à l’abri dans cette grotte. N’importe, il a bien fallu mettre le feu à la poudre et y arriver, à cette grotte, avant l’explosion. Ventre-saint-gris ! c’est un rude compagnon que votre fils ! On voit qu’il a de qui tenir !

Pardaillan s’inclina devant le compliment qui avait sa valeur.

Henri avait très bien observé que Pardaillan lui disait spontanément où étaient cachés les millions. Il fut très sensible à cette marque de confiance, mais il se garda bien de faire la moindre remarque à ce sujet.

L’audience se trouvait terminée, puisque Pardaillan avait obtenu ce qu’il voulait : la neutralité du roi. Il se rendait très bien compte que la bienveillance du Béarnais à l’égard de son fils était due à son égoïsme et à sa terreur de l’assassinat, mais peu lui importait. L’essentiel était qu’il se retirât de la lutte. Quant à Concini, d’Epernon, les moines, Léonora Galigaï et Marie de Médicis, tout cela, à ses yeux, était menu fretin dont il saurait bien venir à bout.

Il prit donc congé du roi et descendit à terre en faisant signe à son fils d’approcher.

Henri resta dans le carrosse et appela près de lui les seigneurs qui s’étaient tenus à l’écart. Ils s’empressèrent d’accourir. Derrière eux, à distance respectueuse, la foule se massa, curieuse de ce qui allait se produire. Henri mit le buste à la portière et d’une voix claire qui parvint jusqu’aux derniers rangs de la populace attentive :

– Neuvy, dit-il, vous avez été mal renseigné. M. Jehan le Brave, ici présent, est un brave et loyal gentilhomme digne de l’estime de tous. Au péril de sa vie, il vient de sauver la mienne.

Un silence glacial accueillit ces paroles du roi. D’Epernon, livide, mâchonnait de sourdes imprécations. Ses gentilshommes, naturellement, modelaient leur attitude sur la sienne.

Quant à Concini, il écumait ; un rictus féroce, qui avait la prétention de ressembler à un sourire, arquait sa bouche et il rugissait dans son esprit :

« Sans ce truand de malheur, le roi était mort… et j’étais le maître ! Ah ! malheur à toi, fils de Pardaillan ! Je t’écraserai ! »

Et la colère et la déception lui faisant oublier toute prudence, car il était loin d’être des amis du roi, il fit deux pas en avant et d’une voix éclatante :

– Sire, ce brave et loyal gentilhomme a été à mon service… et je puis vous renseigner sur son compte.

Henri IV jeta de son côté un coup d’œil souverainement dédaigneux, et sèchement :

– Inutile, monsieur !… Je suis tout renseigné.

Mais le fils de Pardaillan n’était pas homme à ne pas relever séance tenante le gant qu’on lui jetait. Lui aussi, il fit deux pas en avant, et de sa voix claironnante :

– Sire, je supplie humblement Votre Majesté de laisser parler le sieur Concini. C’est un ennemi à moi, Sire, un ennemi mortel et acharné… son témoignage m’est d’autant plus précieux… De même j’en appelle au duc d’Epernon… un autre ennemi, Sire… Et s’il le faut j’en appelle aussi à certain moine… troisième ennemi. Parlez ; Concini et d’Epernon, faut-il aller chercher ce digne religieux ?…

Toute son attitude était un défi. Le roi eut l’intuition que ses paroles cachaient une menace. Mais quelle menace ? Et comment savoir avec ce diable d’homme qui ressemblait si extraordinairement à son père ? Il jeta sur les deux hommes ainsi interpellés un coup d’œil soupçonneux.

Concini, livide, flageolant, avait reculé comme s’il avait vu se dresser brusquement la hache du bourreau sur sa tête. D’Epernon, au contraire, avait fait deux pas en avant et dans un murmure à peine distinct :

– Etes-vous fou ?… Vous nous perdez stupidement, mordioux !

Et très haut, vivement :

– Sire, je rends hommage à la bravoure et à la loyauté de ce digne gentilhomme. Mais, je le dis bien haut, il se trompe, lorsqu’il dit que je suis son ennemi… Je ne saurais oublier que je le lui dois la vie de mon fils Candale.

L’intervention du duc avait permis à Concini de se ressaisir. Le roi paraissait attendre qu’il parlât et il voyait en outre les yeux étincelants de Jehan qui lui disaient clairement :

– Parle !… et fais attention à tes paroles, car je parlerai moi-même… selon ce que tu auras dit.

Et il dut s’exécuter :

– Sire, dit-il, d’une voix blanche de fureur, bien que nous ne nous aimions pas, monsieur et moi, j’ai cru qu’il était de mon devoir d’attester publiquement que je le tiens pour un homme d’honneur.

Jehan, d’un signe de tête, manifesta qu’il se tenait pour satisfait. Pardaillan, les yeux pétillants, souriait malicieusement dans sa moustache grisonnante. Le roi fut sur le point de demander des explications au sujet de ce religieux dont Jehan venait de parler. Mais il réfléchit que le jeune homme ne dirait que ce qu’il voudrait bien dire et qu’il ne serait pas plus avancé. Et il laissa tomber l’incident. Mais il reprit de sa voix claire, en faisant peser un long regard sur les gentilshommes courbés :

– Messieurs, je vous déclare que M. Jehan le Brave est au nombre de mes amis… et vous n’ignorez pas que le cas échéant, je sais les défendre vigoureusement. Qu’on ne l’oublie pas.

Les têtes se courbèrent plus profondément et se redressèrent ; et de nouveau l’acclamation retentit, comme à un signal :

– Vive le roi !

Et la foule répéta de confiance comme elle l’avait déjà fait une fois. Seulement cette fois, elle était prête à porter en triomphe ce même homme qu’elle voulait déchirer l’instant d’avant. Il avait suffi pour amener ce revirement, que le roi déclarât à haute voix qu’il était de ses amis.

Henri se tourna vers Jehan et lui dit gracieusement :

– J’ai chargé M. de Pardaillan de vous faire certaine communication dont je vous prie de tenir compte, attendu qu’elle est d’importance.

– Sire, répondit Jehan en s’inclinant profondément, les désirs du roi sont des ordres pour moi.

– Oui, observa malicieusement Henri en riant de bon cœur, mais encore faut-il que mes ordres soient de votre goût… et ils ne le sont pas toujours.

Jehan répliqua en souriant :

– Le roi, d’après ce que je vois, a bien voulu reconnaître que je n’avais pas tout à fait tort de lui désobéir, puisqu’il s’agissait de sauvegarder ses jours.

Henri se contenta d’approuver de la tête.

Bellegarde et Liancourt avaient repris leur place dans le carrosse. Le cocher était remonté sur son siège et rassemblait les guides de ses chevaux. Le grand prévôt, qui voyait que l’orage était passé sans l’avoir jeté bas, s’avança à son tour et demanda :

– Aurons-nous l’honneur d’escorter Sa Majesté ?

– C’est inutile, Neuvy, fit le roi, après une seconde de réflexion, MM. de Pardaillan et Jehan le Brave voudront bien m’escorter jusqu’au Louvre.

Pardaillan et son fils sautèrent à cheval et se placèrent à chaque portière du carrosse.

– Bonjour, messieurs ! cria le roi au moment où les chevaux, très paisibles maintenant, s’ébranlaient.

Et les gentilshommes ainsi que la foule répondirent d’une seule clameur :

– Vive le roi !

q

Chapitre 26

Lorsque le carrosse royal se fut éloigné dans la direction de la porte Buci, Concini, d’Epernon et Neuvy se séparèrent. Chacun s’en fut de son côté, la rage au cœur, roulant dans sa tête des projets de vengeance.

Concini demeura le dernier sur les lieux. Il appela ses quatre gentilshommes et, l’air distrait :

– Saint-Julien, dit-il, où en sommes-nous de cet enlèvement ?

L’homme au bandeau répondit avec un embarras qui échappa à Concini :

– Monseigneur, j’espère être prêt pour demain, cependant, je n’oserais l’affirmer. Il ne faut rien précipiter dans cette affaire, si on veut la mener à bien.

Concini ne répondit pas. Il paraissait combiner quelque chose dans sa tête et il semblait qu’un violent débat s’élevait en lui. L’inquiétude de Saint-Julien augmentait. C’est que ce Florentin était généreux, mais il n’était pas toujours commode et ne brillait pas par la patience, surtout lorsqu’il s’agissait de satisfaire ses passions.

Enfin Concini prit une résolution qui devait lui être pénible, à en juger par la contraction de ses traits et au soupir rauque qui déchira ses lèvres. A la grande satisfaction de l’espion de Léonora, il dit, toujours sombre et préoccupé :

– Tu as raison. Il ne faut rien brusquer dans cette affaire. Il parut calculer mentalement, et tout haut :

– Voyons, nous sommes aujourd’hui vendredi… Remettons la chose au milieu de la semaine prochaine : mercredi, par exemple.

Ceci avait été dit avec effort. Il était manifeste que la décision prise de retarder l’enlèvement de Bertille lui était très pénible. Il ajouta, sur un ton tranchant, en fixant son œil noir sur les quatre attentifs :

– Jusque-là, défense absolue de vous montrer aux environs de la petite maison.

– Faut-il donc abandonner la surveillance de la place ? demanda Saint-Julien étonné.

– Non pas, corbacque !… Mais surveillez de loin… et de la discrétion, beaucoup de discrétion. Que nul ne puisse éventer cette surveillance.

– Bon. On prendra ses précautions en conséquence et bien malin sera celui qui s’apercevra de quelque chose.

Concini approuva d’un léger signe de tête, et plus rude, plus impérieux :

– Ce n’est pas tout. Jusque-là, défense formelle de rien entreprendre contre Jehan le Brave.

Saint-Julien, Eynaus, Longval et Roquetaille se redressèrent soudain, hérissés. C’est que maintenant, ils haïssaient le fils de Pardaillan pour leur propre compte, presque autant que leur maître. Et ce fut l’explosion :

– Pourquoi ? dit Saint-Julien. Monseigneur renonce-t-il à se venger ?… Moi, je renoncerais plutôt à ma part de paradis !

– Moi, dit Eynaus, monseigneur me chassera s’il veut, mais si l’occasion se présente, rien ne saurait m’empêcher de fouiller de mon poignard la poitrine du truand !

– Moi, dit Longval, je n’aurai de trêve que je ne lui aie mis les tripes au vent !

– Et moi, dit Roquetaille, je poignarderais mon propre père s’il se dressait entre lui et moi !

Concini les considéra avec une sombre satisfaction :

– La paix, mes louveteaux, dit-il. Je ne renonce à rien. Je recule… mais c’est pour mieux sauter. Comprenez-vous ?

Les quatre se rapprochèrent, les yeux étincelants, les dents serrées.

– Expliquez-vous, monseigneur, fit respectueusement l’un d’eux. Concini parut se plonger dans quelque effroyable méditation, et redressant sa tête pâle :

– Si j’accorde cinq ou six jours de répit au drôle, si je lui permets – et Dieu sait ce qu’il m’en coûte – (en effet, il paraissait souffrir atrocement) si je lui permets d’aller faire la roue auprès de sa belle en toute quiétude, c’est pour lui inspirer confiance, pour lui faire croire que la menace du roi a produit son effet sur moi et que je renonce à le molester… Mais pendant ce temps, avec votre aide, je tends mon filet… dans lequel il viendra se prendre de lui-même. Et je vous jure que les mailles en seront si solides et si serrées que nulle puissance humaine ne pourra le dégager !

La satisfaction des quatre spadassins éclata, aussi bruyante et sincère que leur dépit et leur colère l’instant d’avant !

– Je me disais aussi ! – Ventre du pape ! – Nous sommes des cuistres ! – Taïaut ! taïaut !… sus à la bête !

– Ecoutez, fit Concini en leur faisant signe d’approcher plus près de lui.

Et d’une voix basse et ardente, il expliqua son idée à ses quatre fidèles attentifs, dont les visages s’éclairaient à mesure qu’il parlait.

Nous verrons sous peu quelle était l’idée de Concini. Disons, pour l’instant, que lorsqu’il eut fini de parler, la joie éclata, bruyante et sauvage, et que les approbations admiratives ne lui furent pas ménagées. Après quoi ils se mirent en selle et s’en retournèrent à une allure modérée au logis de Concini.

Pendant ce temps, Pardaillan et son fils arrivaient au Louvre et prenaient congé du roi qui se montra très bienveillant pour tous deux.

La première personne que le chevalier avait vue en arrivant, était le capitaine de Vitry, qui se trouvait à la porte comme par hasard, et qui les suivit jusque dans la cour d’honneur.

Pardaillan avait eu un sourire narquois en l’apercevant. Et, comme le roi s’éloignait en s’appuyant amicalement sur le duc de Bellegarde, il dit assez haut pour être entendu :

– Eh ! monsieur de Vitry, je vous ramène votre cheval… Bonne bête, ma foi ! J’ai pu, grâce à elle, rattraper assez facilement le roi. Et, voyez l’heureuse fortune, juste à point nommé pour arrêter ses chevaux, lesquels, altérés, s’étaient emportés. En sorte que, indirectement il est vrai, le roi vous doit un peu la vie.

Vitry loucha du côté d’Henri IV. Celui-ci, sans s’arrêter, tourna la tête et cria avec un sourire :

– Et je ne l’oublierai pas, soyez tranquille, Vitry. Et il disparut sans attendre la réponse.

Vitry s’approcha de Pardaillan et, lui serrant la main d’une manière significative :

– Pardieu, monsieur de Pardaillan, vous êtes le plus galant homme que je connaisse !… Je vous prie de faire état de moi comme d’un ami très dévoué.

– Monsieur, dit sérieusement Pardaillan, croyez que je me trouve très honoré de l’amitié que vous voulez bien m’offrir.

Et avec une imperceptible pointe de raillerie :

– Il m’a paru très légitime de faire connaître au roi la part que vous avez eue dans cette affaire.

– Au fait, s’écria étourdiment Jehan le Brave, ceci me fait penser que moi aussi j’ai dû emprunter cette monture !… un peu contre le gré de son propriétaire, par exemple.

– Je m’étonnais aussi de vous voir si riche, fit Pardaillan avec un bon sourire.

Vitry avait fort bien remarqué que Jehan chevauchait à la portière du carrosse royal. C’était un honneur que les plus grands enviaient. Ce jeune inconnu ne devait pas être le premier venu assurément. Et il regardait tour à tour Jehan et Pardaillan d’une manière expressive. Celui-ci comprit et se hâta de faire les présentations en règle.

– Quoi ! s’écria Vitry tout éberlué, Jehan le Brave !… Monsieur serait-il, par hasard, le héros de cette prodigieuse aventure du gibet de Montmartre ?

– Lui-même, en personne, confirma Pardaillan goguenard. Et d’un air détaché, il ajouta :

– Ce jeune homme, qu’on a quelque peu calomnié, a eu la bonne fortune de rendre quelques signalés services à Sa Majesté, qui veut bien l’honorer d’une estime et d’une bienveillance toutes particulières, ainsi que vous avez pu le remarquer.

Pardieu, oui ! Vitry l’avait remarqué. Et il n’en fallut pas davantage pour qu’il se montrât très aimable avec ce jeune homme honoré de la faveur royale.

– Monsieur de Pardaillan, dit-il de son air le plus engageant, puisque ce cheval ne vous paraît pas trop mauvais, faites-moi la grâce de l’accepter comme un faible témoignage de ma profonde estime et de ma vive gratitude.

Pardaillan allait refuser. Il lui sembla que son fils contemplait la bête offerte avec une certaine convoitise. Il eut un sourire malicieux, et sans façon :

– Ma foi, monsieur, il m’est impossible de refuser ce que vous m’offrez de si bonne grâce.

Et de son air le plus ingénu, il ajouta aussitôt :

– Seulement, comme je possède déjà un cheval et ne suis pas assez riche pour m’offrir le luxe d’en avoir plusieurs, souffrez que je repasse celui-ci à mon jeune ami, qui n’en a pas et qui doit être monté comme tout bon gentilhomme.

Et, son sourire malicieux aux lèvres, il se tourna vers son fils. Celui-ci avait eu un geste de protestation. Mais son regard brillant trahissait la joie qu’il aurait à se voir le maître d’une aussi magnifique bête.

De son fils, il passa à Vitry. Celui-ci trouvait peut-être le sans-gêne du chevalier un peu excessif. Il se garda bien pourtant de le laisser voir. Et il dit, de bonne grâce :

– Ce cheval vous appartient, chevalier. Vous êtes donc libre d’en faire ce que bon vous semblera.

– Mais, monsieur, s’écria Jehan, partagé entre son désir et la crainte de paraître indiscret, je ne sais vraiment si je dois accepter un aussi riche cadeau !

– Morbleu ! se courrouça Pardaillan, me feriez-vous l’injure de refuser ?

Jehan regarda Vitry d’un air perplexe. Le capitaine fit contre mauvaise fortune bon cœur :

– Acceptez, monsieur, fit-il rondement. Après M. de Pardaillan, vous êtes l’homme entre les mains duquel je serai le plus honoré de voir passer cette noble bête.

Cette fois, Jehan s’inclina et, les yeux brillants d’une joie puérile qu’il ne cherchait pas à dissimuler, il s’en fut aussitôt étudier de près la superbe monture qu’il devait à la malice de Pardaillan.

Celui-ci profita de ce qu’il était ainsi éloigné. Il se pencha vers Vitry et lui glissa à l’oreille :

– Voulez-vous que je vous dise, monsieur ? Eh bien, arrangez-vous de manière à faire savoir au roi que vous avez donné ce cheval à ce jeune homme… Vous verrez que ce sera là une manière de faire votre cour dont vous n’aurez pas à vous plaindre.

– Décidément, vous êtes un charmant compagnon ! murmura Vitry, qui ne regretta plus de voir passer son cheval aux mains de ce jeune inconnu.

Ils revinrent à Jehan, qui s’extasiait toujours devant son cheval.

– Qu’allez-vous faire de cette autre bête empruntée contre le gré de son propriétaire ? demanda Pardaillan.

– J’avais l’intention de la lui renvoyer. Mais, monsieur, vous me voyez assez embarrassé… Elle appartient à Concini.

– Tiens ! tiens ! s’exclama Pardaillan qui répondait par un sourire entendu au sourire malicieux de son fils.

– Je ne veux pas lui laisser croire que je me suis approprié son bien… D’autre part, il m’est pénible, je l’avoue, de le lui rapporter moi-même.

– Eh bien, envoyez quelqu’un, insinua Pardaillan, qui l’étudiait du coin de l’œil.

– Jamais de la vie ! protesta vivement Jehan. Il croirait que j’ai peur !

– Alors, dit Pardaillan en souriant, allons-y nous-mêmes.

Là-dessus, avec force compliments et congratulations, ils prirent congé de Vitry, qui se chargea de faire conduire Zéphir par un de ses hommes à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout, adresse donnée par Pardaillan. Zéphir, c’était le nom du cheval dont Jehan le Brave devenait l’heureux possesseur.

Jehan, conduisant par la bride le cheval de Roquetaille, s’en fut avec Pardaillan au logis de Concini. Ils y arrivèrent au moment précis où le Florentin et les hommes de son escorte mettaient pied à terre.

– Ma foi, glissa Jehan à l’oreille de son père, nous ne pouvions pas arriver plus à propos.

Et, tandis que Pardaillan demeurait à l’écart, prêt à intervenir si besoin était, il s’avança seul, avec une souveraine aisance, au-devant de Concini et de ses gentilshommes.

Ceux-ci, en l’apercevant, étaient restés pétrifiés. En voyant qu’il avait l’audace de les aborder, un frémissement de colère les agita. Et ils commencèrent à mâchonner des injures et des menaces, en roulant des yeux féroces et dans des attitudes provocatrices. Roquetaille surtout était enragé par la vue de son cheval. Il était persuadé que Jehan ne lui rendrait jamais.

Concini se tourna vers ses hommes et les foudroyant du regard, il commanda impérieusement, à voix basse :

– Que nul ne bouge, sang du Christ !… Et qu’on se taise !

Et ils obéirent tous, figés dans des poses d’attente, les yeux rivés sur les yeux du maître pour y lire les ordres muets.

Jehan, bien qu’il parût impassible, était au fond assez étonné. Il s’attendait sincèrement à être reçu la rapière au poing et il se tenait prêt à dégainer lui-même. Certes, l’accueil qu’on lui faisait était glacial et sourdement menaçant, mais ce n’était tout de même pas la lutte immédiate. Et comme il n’avait – et pour cause – qu’une confiance très limitée en la loyauté de Concini, il se tenait plus que jamais sur le qui-vive.

Parvenu à deux pas du groupe, il se découvrit en un geste large que Pardaillan reconnut avec un sourire.

Comédien génial, souverainement maître de lui, quoique un peu pâle, Concini se découvrit en un geste identique et attendit dans une attitude digne.

Se modelant sur le maître, les quatre spadassins mirent chapeau bas et attendirent comme lui, raides comme à la parade. De plus en plus étonné, Jehan dit de sa voix chaude, très calme, s’adressant à Roquetaille :

– Monsieur, je vous ramène la monture que je vous ai empruntée… un peu brutalement, j’en conviens. Mais j’avais une excuse devant laquelle tout bon gentilhomme a le devoir de s’incliner : c’était pour le service du roi.

En disant ces mots, il s’inclinait avec une grâce hautaine et passait lui-même la bride au bras de Roquetaille que la stupeur semblait avoir pétrifié. Un coup d’œil d’une éloquence terrible que lui jetait Concini lui rendit un peu de présence d’esprit. Il rendit de son mieux la révérence et d’une voix un peu sifflante, malgré qu’il s’efforçât de sourire :

– En effet, monsieur, pour tout bon gentilhomme, le service du roi passe d’abord et avant tout.

Jehan s’inclina encore une fois gracieusement et, regardant Concini et ses hommes en face, il dit doucement, lentement, sans provocation aucune :

– A vous revoir, messieurs !

Et tandis que Concini, Roquetaille, Longval, Eynaus et Saint-Julien répondaient galamment à son salut, tranquillement, avec une aisance parfaite, il s’éloigna à petits pas, sans tourner la tête, le poing sur la hanche, mais, au fond, tout éberlué de s’en tirer sans avoir été obligé d’en découdre.

Sur son dos, ils éclatèrent avec une fureur effroyable :

– Sangdieu ! Mordieu ! Tudieu !

– Il nous nargue à notre nez et à notre barbe !

– Ventre du pape ! comment ai-je pu résister à l’envie qui me démangeait de sauter à la gorge du bravache !

– Qu’il ne s’avise pas de recommencer, je ne réponds plus de moi !

Et tous ensemble :

– Lui broyer le cœur ! – Le faire crever à petit feu ! – Lui arracher les tripes ! – Lui manger le foie !

Concini ne disait rien. Il regardait s’éloigner Jehan avec des yeux fulgurants. Il était livide, un léger tremblement l’agitait et de grosses gouttes coulaient sur son front. L’effort qu’il avait dû faire pour se contenir était formidable et l’avait brisé. Quand la haute silhouette du jeune homme se fut estompée au loin, il grinça :

– Patience, mes louveteaux !… Quelques jours de patience, et je vous jure que c’en sera fini des insolences de ce matamore. Il payera tout à la fois et jamais vengeance n’aura été aussi épouvantable que celle que je lui réserve !

– Ah ! monseigneur, c’est bien cette idée qui nous a donné la force de nous contraindre. Sans quoi !…

q

Chapitre 27

Pardaillan rattrapa son fils en quelques enjambées. Comme si de rien n’était, il lui dit gaiement :

– Si nous allions faire un tour du côté des fourneaux de dame Nicole ? Il me semble que l’heure du dîner a sonné depuis longtemps. Qu’en dites-vous ?

– Ventre-veau ! monsieur, je dis que je meurs de faim et qu’un bon repas sera le bienvenu.

Et bras dessus, bras dessous, ils se dirigèrent vers la rue Saint-Denis.

– Eh bien, monsieur, dit Jehan, vous me voyez encore stupéfait de l’accueil de Concini. Je n’en reviens pas. Je m’attendais à être chargé… Au lieu de cela, des sourires, un peu forcés, il est vrai. Mais pas le plus petit coup de dague ou de poignard. La bienveillance que le roi a bien voulu me témoigner aurait-elle donné à réfléchir au rufian ?

– Ne croyez pas cela, dit gravement Pardaillan. Plus que jamais au contraire, il faut vous tenir sur vos gardes. Concini médite un mauvais coup. J’en jurerais.

Jehan haussa dédaigneusement les épaules et comme ils étaient arrivés à l’auberge, ils n’en dirent pas plus long à ce sujet. Ils furent accueillis par le sourire frais et engageant de la grassouillette dame Nicole qui sur la demande de Pardaillan, se rua en préparatifs, bousculant servantes et valets.

Pendant qu’on dressait le couvert, un laquais du capitaine de Vitry amena le cheval de Jehan, le superbe et vigoureux Zéphir. A cette vue Jehan oublia Concini et d’Epernon et le roi, et qu’il était à jeun de la veille. Avec une joie bruyante d’enfant à qui on vient de donner un jouet longtemps convoité, il voulut conduire lui-même la bête à l’écurie, l’installa dans le meilleur coin, devant un râtelier abondamment garni et ne la quitta qu’à regret, après s’être assuré qu’elle ne manquait de rien et non sans l’avoir à nouveau étudiée en connaisseur.

Pardaillan, amusé, l’avait suivi et le regardait faire et l’écoutait avec, aux lèvres, un sourire où il y avait autant d’indulgente bonté que de scepticisme narquois.

Revenus dans la salle commune, confortablement assis devant une table plantureusement garnie, ils attaquèrent, avec le même appétit robuste, les succulentes choses préparées à leur intention. Revenant à son cheval, Jehan s’écria naïvement :

– C’est peut-être le commencement de la fortune, monsieur ! Et c’est encore à vous que je le dois, comme je dois tout ce qui m’arrive d’heureux depuis que j’ai l’honneur de vous connaître !

– Vous croyez ? fit Pardaillan de son air railleur.

– Comment si je le crois !… Mais, monsieur, c’est à vous que M. de Vitry a donné cette belle bête.

– Je ne vous parle pas du cheval, dit Pardaillan avec une froideur voulue. Je vous demande si vous croyez réellement que ce soit là le commencement de la fortune, comme vous dites.

– Dame, monsieur, fit Jehan interloqué et quelque peu rembruni, le roi – toujours grâce à vous – a bien voulu me témoigner une certaine amitié. Et il me semble qu’après…

– Ce que vous avez fait pour lui, interrompit Pardaillan, il ne peut faire moins que de s’occuper de vous.

– Il me semble !

Pardaillan se renversa sur le dossier de sa chaise et contempla amoureusement le verre plein de vin mousseux qu’il tenait à la hauteur de son œil. Il le vida d’un trait, fit claquer la langue d’un air satisfait et, brusquement :

– Combien estimez-vous le cheval que vous a donné M. de Vitry ?

– Mais… avec les harnais qui sont magnifiques, je pense que le juif le plus rapace m’en donnera bien cent cinquante à deux cents pistoles.

– Deux cents pistoles, oui, c’est une estimation juste, précisa Pardaillan.

Il prit un temps, et le fixant droit dans les yeux :

– Vous venez de risquer de vous rompre les os pour sauver le roi et vous vous dites naïvement que votre fortune est assurée… Deux mille livres que vous rapportera la vente de ce cheval et de ses harnais, voilà tout ce que vous vaudra cette prouesse. Dites-vous bien cela, jeune homme, et vous serez dans le vrai, et vous épargnerez des déceptions pénibles.

La joie de Jehan était tombée du coup :

– Diable ! fit-il avec une pointe d’amertume, avouez, monsieur, que c’est peu encourageant.

– C’est ainsi, répliqua Pardaillan péremptoirement.

Il y eut un silence un peu froid. Jehan les yeux dans le vague, demeurait songeur. Pardaillan l’étudiait avec un peu de compassion. Mais il avait, au fond des prunelles, cette lueur malicieuse qui s’y trouvait chaque fois qu’il tentait quelqu’une de ces mystérieuses épreuves auxquelles il attachait une importance capitale et que lui seul savait.

– Eh bien ! reprit-il au bout d’un instant, ceci, je pense – et qui est la pure vérité, notez-le bien – ceci refroidit quelque peu votre ardeur. Et je gage que si c’était à refaire, vous y regarderiez à deux fois avant de risquer votre peau pour sauver celle du roi ?

Si maître de lui qu’il fût, Pardaillan avait laissé percer l’émotion qui l’étreignait. Jehan, plongé dans ses rêves, n’y prit pas garde, heureusement. Il redressa lentement la tête et s’arrachant à ses pensées, il dit simplement :

– Ma foi non, monsieur !… Ne croyez pas que j’ai tout à fait menti en assurant au roi qu’il était encore menacé. Il l’est réellement. Et je suis, moi, sur la trace de ceux qui, dans l’ombre, sournoisement, cherchent à le frapper. Et le cas échéant, je suis bien résolu à risquer encore ma peau pour sauver la sienne… Malgré ce que vous venez de me dire.

– Pourquoi ?… Parce que c’est le roi ?

– Non, monsieur. Tenez, je déteste bien Concini… Si je le tenais au bout de ma rapière, je le tuerais sans pitié, sans remords. Eh bien ! si j’apprenais que Concini est menacé de la même manière que le roi, j’agirais pour lui comme j’ai agi pour le roi. Quitte à le tuer après en combat loyal.

– Diable ! diable ! murmura Pardaillan, dont les yeux pétillaient.

– Cependant, continua Jehan, je confesse qu’en ce qui concerne le roi, j’ai une raison particulière de me dévouer pour lui.

– Et cette raison ?…

– Je lui ai dit à lui-même, monsieur : c’est qu’il est son père !

– Oh ! diable !… c’est vrai… J’oubliais ce détail ! s’écria Pardaillan avec cette froideur spéciale qu’il avait dans ses moments d’émotion. Et saisissant le verre qu’il avait devant lui, il le vida d’un trait. Après quoi, très calme, l’air presque indifférent :

– Racontez-moi, dit-il, comment vous avez appris que le roi était menacé ?

Complaisamment, Jehan conta comment il avait été amené à l’hôtel d’Epernon par le jeune comte de Candale et comment il avait surpris la conversation significative du duc avec Léonora Galigaï, et ce moine à mine si majestueuse, qui s’appelait Claude Acquaviva.

Il n’omit aucun détail, et Pardaillan l’écouta très attentivement. Au fur et à mesure que son fils parlait, une foule de détails, qui demeuraient confus et obscurs pour le jeune homme, s’éclairaient d’une lueur éclatante pour lui.

– Et vous dites que le moine qui se trouvait avec Mme Concini s’appelle Claude Acquaviva ? Vous êtes bien sûr que c’est ce nom-là qui a été prononcé ?

– Tout à fait sûr, monsieur. Mais ce que je ne comprends pas, c’est que ce moine, que je ne connais pas, que je n’avais jamais vu, me veut la malemort.

Pardaillan était devenu soudain très grave. Il jeta autour de lui un coup d’œil perçant et se penchant sur la table, à voix très basse :

– Savez-vous qui est ce Claude Acquaviva ?

– Ma foi non, monsieur.

– C’est le chef suprême de l’ordre des jésuites.

– Ah !… ceux qu’on accuse de vouloir la mort du roi ? Ceux qui, chuchote-t-on, ont armé le bras de Jean Chastel[23] , de Guignard, de Varade et de tant d’autres ?

– Et qui, aujourd’hui, cherchent à armer le bras de Ravaillac !… Ceux-là mêmes.

– Ah ! fit Jehan d’un air rêveur.

Et redressant la tête, il dit ingénument :

– Mais, monsieur, cela ne m’apprend pas pourquoi ce chef des jésuites me veut faire meurtrir, moi, pauvre gueux.

Pardaillan le considéra un moment en silence. Il ne pouvait pas, il ne voulait pas encore lui dire : « Parce que tu possèdes un trésor fabuleux que ces religieux veulent s’approprier. » Et cependant, il voyait la nécessité impérieuse de le mettre sur ses gardes. Il comprenait bien, lui, quel danger mortel était suspendu sur sa tête et que sa vie ne tenait qu’à un fil. Mais comment faire pénétrer cette persuasion dans l’esprit de son fils sans lui révéler la vérité ? Il crut avoir trouvé et avec un haussement d’épaules :

– Ne comprenez-vous donc pas que ce moine cherche à se débarrasser de vous parce que vous connaissez ses projets ?…

Il pensait bien en être quitte avec cette explication. Il comptait sur l’étourderie de la jeunesse pour la lui faire accepter sans discussion. Quelques semaines plus tôt, il l’eût peut-être acceptée en effet. Mais Pardaillan oubliait que depuis plus de six semaines, il se trouvait en contact journalier avec son fils et qu’il le formait, à son insu peut-être. A soixante ans, comme au temps de sa jeunesse, il en était encore à ne pas connaître sa valeur réelle. Il ignorait que dès leur première rencontre, il lui était apparu comme le modèle accompli sur lequel il avait instantanément résolu de se conformer. Et depuis, pas une de ses actions, pas une parole, pas un geste n’avaient échappé à cet esprit attentif qui en avait fait son profit.

En conséquence, Jehan répondit paisiblement et avec un petit air naïf qu’il copiait peut-être d’instinct sur ce modèle, le seul qu’il eût admiré jusqu’à ce jour, et qui n’était encore pour lui que M. le chevalier de Pardaillan :

– Mais monsieur, au moment où j’ai entendu ce moine réclamer ma mort en termes à peines voilés, il ignorait que je connaissais ses projets !… Il ne savait pas que je l’écoutais… sans quoi il n’eût pas prononcé les imprudentes paroles que j’ai surprises… Il doit donc y avoir autre chose.

C’était très simple et rigoureusement logique. Pardaillan fut pris d’un subit accès de toux destiné à masquer son embarras. Mais il n’était pas homme à demeurer court pour si peu.

– Enfant ! dit-il d’un air apitoyé. Et les projets de Concini, ne les connaissiez-vous pas avant d’avoir surpris ce fameux et trop compromettant entretien ?

– Sans doute !… Mais, quel rapport…

– Conscients ou inconscients, peu importe, les Concini ne sont que des instruments aux mains de ce moine. Tenez pour assuré que dès le premier jour ils l’ont avisé des menaces que vous avez adressées à Concini lorsqu’il vous tenait dans ce cachot de la rue des Rats.

– Ceci me paraît plus vraisemblable.

– C’est tel que je vous le dis, assura Pardaillan avec force. Tant que vous l’avez ignoré, le général des jésuites a laissé faire Concini… Ce qui ne l’a pas empêché d’intervenir lui-même quand l’occasion s’est présentée.

– Peut-être ! fit Jehan qui réfléchissait, oui, en effet, je crois que vous devez avoir raison.

– Parbleu ! appuya Pardaillan avec plus de force encore. Maintenant c’est une autre affaire. Acquaviva – qui se cachait dans une capucinière alors qu’il a les maisons de son ordre à Paris – Acquaviva se sait découvert, menacé par conséquent. Je gage qu’à l’heure présente, il n’est déjà plus au couvent des capucins, d’où je l’ai vu sortir, moi. Il s’est mis à l’abri. Mais si bien terré qu’il soit, vous restez, vous, une menace vivante dont il doit se débarrasser à tout prix. Il ne s’agit plus de Concini maintenant. Il s’agit de lui… et des intérêts de son ordre. Prenez garde, mon enfant, prenez garde. Acquaviva ne vous lâchera pas, il n’aura de cesse ni de trêve qu’il ne vous ait supprimé… Je ne donnerais pas une maille de votre peau.

Et en lui-même, il ajouta :

– A moins que je ne m’en mêle… et il faudra bien. Par Pilate ! je ne veux pas laisser assassiner misérablement cet enfant.

Cependant, Jehan ne montrait aucune inquiétude. Il était simplement un peu étonné.

– Bah ! fit-il avec une dédaigneuse insouciance, vous plaisantez j’imagine. J’ai peine à croire que ce misérable frocard soit aussi redoutable que vous voulez bien le dire.

– Je ne plaisante pas, morbleu ! Jamais je ne fus plus sérieux qu’en ce moment. Voyons, mon enfant, vous me connaissez… Vous savez que je ne suis pas homme à m’alarmer aisément… Eh bien, je vous dis ceci : ce misérable frocard commande à des milliers et des milliers d’affidés, répandus dans le monde entier. Il en a à la ville et aux champs, au palais et à la chaumière, au couvent comme au Louvre. Il dispose de sommes immenses. Il traite de puissance à puissance avec le pape et fait trembler le roi dans son Louvre. Qu’êtes-vous pour lui ? Moins qu’un atome. Si vous n’y prenez garde, il vous pulvérisera plus aisément que je ne brise ce verre.

Et Pardaillan, d’un coup sec, brisa le verre qu’il venait de vider.

– Ventre-veau, monsieur ! dit Jehan moitié sérieux, moitié plaisant, savez-vous que vous finissez par m’inquiéter ?

– Je ne cherche pas à vous inquiéter, répliqua froidement Pardaillan, je cherche simplement à vous faire comprendre que vous avez affaire à un ennemi auprès duquel le grand prévôt, les Concini et les d’Epernon ne sont rien.

– Avouez que vous exagérez un peu, railla Jehan. Pardaillan haussa les épaules et, sans relever la phrase, continua :

– Le sire de Neuvy cherchera à vous faire arrêter. Concini et d’Epernon lâcheront sur vous des bandes de spadassins… C’est leur manière, ils n’en sortent pas. On sait où on va avec eux. Avec un peu de vigilance, on peut déjouer leurs attaques parce qu’elles se produisent toujours de la même façon.

– Que peut faire de plus ce moine ?

– Acquaviva n’a pas de haine contre vous, lui. Il n’en est que plus dangereux, notez bien. Avec lui, rien de précis. C’est le mystère angoissant, c’est l’imprévu dans la plus tortueuse traîtrise. C’est la mort sournoise et foudroyante, sous les aspects les plus inoffensifs.

– Pauvre de moi ! Me voilà bien loti !

– Riez, jeune homme, ce n’est pas pour me déplaire… Au contraire. Riez donc, mais… Dans la rue, sondez le pavé : le sol peut être miné sous vos pas. Regardez en l’air : une cheminée peut s’abattre et vous écraser. Regardez derrière vous, scrutez les coins d’ombre : une balle peut vous étendre raide. Flairez le pain acheté chez le premier boulanger venu ainsi que la bouteille que vous venez de déboucher : ils peuvent être empoisonnés. Avant d’entrer chez vous, assurez-vous que le feu ne couve pas quelque part. Dans votre chambre, voyez si le plancher ne va pas s’effondrer ou le plafond s’écrouler sur votre tête. Retenez bien tout cela, ayez l’œil partout à la fois… A moins que vous n’ayez des raisons d’en finir avec la vie.

– Non pas, ventre-veau ! j’y tiens plus que jamais. Je me déclare dûment convaincu et je vous réponds que je veillerai sur ma précieuse carcasse.

Ceci était dit en badinant. Mais Pardaillan vit bien que ses paroles avaient porté :

– Bon, se dit-il, un bon averti en vaut deux. Je suis sûr maintenant qu’il se tiendra sur ses gardes.

– Et vous, monsieur, demanda Jehan, changeant brusquement de conversation, me direz-vous comment vous avez été renseigné ?

– Oui, certes. Attendu que vous en pourrez tirer profit.

Et Pardaillan, à son tour, raconta comment il avait découvert la vérité en suivant le moine Parfait Goulard.

– Quoi ! s’écria Jehan, impressionné, le goinfre, l’ivrogne Parfait Goulard serait donc un agent secret des jésuites ? J’avais l’intuition vague qu’il accomplissait auprès de ce malheureux Ravaillac je ne sais quelle sinistre besogne. Mais j’étais loin d’avoir songé à cela.

– Parfait Goulard est, à coup sûr, un des chefs de la redoutable association, affirma Pardaillan. Et ceci doit vous prouver que je n’exagérais pas les dangers dont vous êtes menacé.

– Je le crois, monsieur, et je vous remercie de m’avoir averti, fit le jeune homme qui se leva pour prendre congé.

– Qu’allez-vous faire aujourd’hui ? demanda négligemment Pardaillan.

– Je vais voir Gringaille pour m’assurer que rien ne menace Bertille. Ensuite je tâcherai de joindre Ravaillac.

– Pour le dissuader de rentrer à Angoulême ?

– Non pas !… Pour le presser d’y retourner au plus tôt. Ce matin on voulait le renvoyer dans son pays. Ce soir on fera des efforts désespérés pour le retenir. N’est-ce pas votre avis, monsieur ?

Pardaillan approuva d’un sourire et :

– Coucherez-vous rue de l’Arbre-Sec ?

– Sans doute.

Pardaillan réfléchit une seconde et :

– Passe encore pour aujourd’hui, dit-il. Ils n’auront pas eu le temps de rien machiner là. Mais voulez-vous que je vous donne un conseil ?… que vous ne suivrez pas, comme de juste.

– Donnez toujours, monsieur, dit Jehan en riant.

– Eh bien, dès demain, décampez de ce logis. Allez-vous-en coucher à Montmartre, dans cette grotte que vous connaissez. Vous n’y aurez qu’une botte de paille, mais du moins, vous y serez en sûreté.

– Je ne dis pas non, fit Jehan rêveur. En tout cas, ce soir, je couche rue de l’Arbre-Sec.

– Je passerai vous chercher vers une heure de l’après-midi. Nous irons ensemble voir votre fiancée.

Jehan lui saisit les deux mains et, avec une émotion poignante, s’écria :

– Vraiment, monsieur, vous êtes d’une bonté pour moi !… Un père n’agirait pas mieux que vous ne le faites.

Pour la première fois de sa vie, Pardaillan ne put supporter le regard humide de reconnaissance qui se fixait sur lui. Pour la première fois, gêné, il dut se détourner. Et tandis que son fils s’éloignait de ce pas allongé qui était le sien, du haut du perron, il le suivait d’un œil rêveur, vaguement attendri et murmurait :

– Un père n’agirait pas mieux !… Pourquoi ne lui ai-je pas dit que je suis son père ?

Il frappa du pied avec humeur et rentra dans l’auberge en grommelant :

– Il ira, morbleu, j’en suis certain !… Car enfin, il sait où sont les millions, et lui qui me dit tout, il ne m’en a soufflé mot ! Pourquoi ?… Corbleu, que je voudrais donc être fixé. Cette indécision est énervante !

q

Chapitre 28

Pardaillan ne s’était pas trompé en disant à Jehan que le moine Acquaviva devait avoir quitté le couvent des capucins.

En effet, dès sa rentrée à la capucinière, il avait eu un court entretien avec le père Joseph. Moins d’une demi-heure après, la porte du couvent s’était ouverte à nouveau et il était sorti, monté sur une mule. Le père Joseph, qui l’avait accompagné jusque-là, lui dit à haute voix :

– Bon voyage, mon révérend Père !

– Au revoir, mon frère, répondit Acquaviva, et grand merci de votre généreuse hospitalité.

La lourde porte se ferma en grinçant, et, le capuchon rabattu sur les yeux, il s’éloigna au pas cadencé de la mule indolente.

Comme il approchait de la rue de Gaillon, un religieux parut sur cette manière de terrasse qui précédait l’entrée de la chapelle Saint-Roch, descendit l’escalier d’un pas nonchalant et se campa au milieu de la chaussée de l’air indécis de quelqu’un qui se demande s’il ira à droite ou à gauche.

En approchant de ce religieux, Acquaviva esquissa un signe mystérieux auquel l’autre répondit par un signe identique. Acquaviva passa sans s’arrêter, répondant par un léger signe de tête au salut de ce confrère. En passant, il laissa tomber ce seul mot :

– Ruilly[24] .

Il se trouva que l’indécision du religieux cessa comme par enchantement. Il s’éloigna aussitôt du côté de la ville, marchant plus vite que la mule d’Acquaviva qu’il laissa derrière lui.

Celui-ci traversa la ville dans toute sa largeur, depuis la porte Saint-Honoré jusqu’à la porte Saint-Antoine. Jusque-là, il avait marché doucement, au pas, sans que nul fît attention à lui. Dans le faubourg Saint-Antoine, il piqua sa monture du talon et la mit au trot.

Il alla ainsi jusqu’au mur d’enceinte de l’abbaye Saint-Antoine. Là, il tourna brusquement à droite et parvint en peu de temps au bourg de Ruilly. Il n’y avait là qu’un très petit nombre de maisons espacées au hasard. Il s’arrêta devant une ferme isolée. C’était l’ancien manoir royal de Ruilly. Il y entra comme chez lui.

Un quart d’heure plus tard, il y était rejoint par le moine Parfait Goulard, avec lequel il eut un long et mystérieux entretien, en suite de quoi il le congédia en disant :

– Allez, mon fils, n’oubliez rien. N’oubliez pas, surtout, qu’il faut que ce jeune homme meure au plus tôt… Il y va de l’existence de notre ordre.

– Il mourra, assura Parfait Goulard avec une froide implacabilité.

Le jour même, sur la brune, Acquaviva enfourcha sa mule et repartit dans la direction de l’abbaye Saint-Antoine qu’il contourna. Il passa à la Croix-Faubin, descendit vers Popincourt, gagna la Courtille, longea Montfaucon et parvint au faubourg Saint-Laurent, ayant ainsi tracé un vaste quart de cercle autour de l’enceinte de la ville.

Dans le faubourg, à une centaine de pas de la porte Saint-Martin, il aperçut un moine qui attendait. Acquaviva mit pied à terre. Le moine s’empara de la mule et partit sans avoir prononcé une seule parole.

Acquaviva, à pied, le capuchon toujours rabattu sur les yeux, rentra dans Paris quelques instants avant la fermeture de la porte. Par des voies détournées, les moins fréquentées, il parvint à la rue de la Heaumerie.

C’était une petite rue étroite qui, à l’époque, était très animée. Elle s’étendait parallèlement et au sud de la rue des Lombards. Elle allait de la rue Saint-Denis à la rue de la Savonnerie, à droite, et la rue de la Vieille-Monnaie, à gauche. Au bout de cette rue, près de la rue de la Vieille-Monnaie, se trouvait un cul-de-sac qu’on appelait du Fort-aux-Dames, parce que Mme de Montmartre y avait sa prison.

La prison se trouvait presque au fond de l’impasse. C’était une antique bâtisse de trois étages, sombre, obscure, sinistre, comme toute prison. On se tromperait singulièrement si on se figurait que c’était une prison pour rire. C’était une prison très sérieuse au contraire, munie de tout ce qui peut constituer une bonne prison : portiers, guichetiers geôliers, gardes, bourreau et ses aides, chapelle et chapelain ; bons et solides cachots, munis de fortes chaînes, de fers épais, depuis les combles jusqu’aux caves, qui s’enfonçaient de plusieurs étages dans les entrailles de la terre ; chambre de torture : rien n’y manquait.

Seulement, comme la place était un peu exiguë, vu la quantité de prisonniers, comme les Dames n’étaient pas très riches, les malheureux qu’on y enfermait étaient un peu plus mal là qu’ailleurs. Voilà tout.

Ces détails peuvent paraître superflus. On reconnaîtra par la suite qu’ils étaient nécessaires. Il est même probable que nous serons obligé d’y revenir.

Plus avant dans l’impasse, accotée à la prison, se trouvait une maison plus petite, élevée de deux étages. Elle paraissait se dissimuler là. Avec ses fenêtres et sa porte toujours closes, elle semblait plus triste, plus morne, plus lugubre encore que la prison, sa voisine. Encore la prison s’animait-elle, elle. On y sentait palpiter la vie. La porte s’ouvrait et se fermait fréquemment. C’était un va-et-vient incessant de religieux, de religieuses, de geôliers qui entraient et sortaient. Tandis que, de mémoire de voisins, on n’avait vu s’ouvrir la porte massive de la petite maison qui passait pour inhabitée et appartenait à on ne savait qui.

Ce fut vers cette porte que se dirigea Acquaviva, la nuit étant complètement venue. Elle s’ouvrit sans bruit devant lui, et sans qu’il eût besoin de frapper. Et celui qui ouvrait, c’était encore frère Parfait Goulard. Il conduisit son chef tout en haut de la maison, sous les combles, et le fit entrer dans une petite chambre assez confortablement meublée.

Acquaviva jeta un coup d’œil indifférent autour de lui et dit laconiquement :

– Visitons.

Parfait Goulard ouvrit une petite fenêtre à laquelle Acquaviva se pencha pendant que l’ivrogne expliquait :

– Petit jardin, sur le derrière. Là-bas, ce mur très élevé, c’est la rue de la Vieille-Monnaie.

– Passons, dit Acquaviva.

Goulard ferma la fenêtre et ouvrit la porte. Il y avait là comme un petit palier. D’un côté, l’escalier assez raide par où ils étaient venus. En face, une porte basse fermée avec un énorme cadenas. Au milieu, la porte de la chambrette, sur le seuil de laquelle ils se tenaient. Parfait Goulard dit, en désignant la porte au cadenas :

– Grenier. Débarras sans issue. Nul n’y pénètre.

Il s’en fut droit au mur, presque en face de la porte. Il éleva la lampe qu’il tenait à la main et montra un minuscule bouton habilement dissimulé. Il pressa dessus. Une étroite ouverture se démasqua. Ils entrèrent. C’était une chambre plus petite encore que celle qu’ils venaient de quitter. Elle était très sommairement meublée. Parfait Goulard expliqua :

– Ici, nous sommes chez les Dames de Montmartre.

Il montra le mécanisme qui permettait d’ouvrir de ce côté, comme il l’avait montré de l’autre côté.

– Passons, dit encore Acquaviva après avoir attentivement regardé. Ils revinrent sur le petit palier. Ils descendirent aux caves. Là encore, nouvelle issue secrète dont Goulard montra le mécanisme comme pour les précédentes. Ils s’engagèrent dans un étroit boyau dans lequel Acquaviva fut obligé de baisser la tête. Ils aboutirent à un escalier qu’ils montèrent et, finalement, se trouvèrent dans un vestibule.

– Ici, dit Parfait Goulard, nous sommes de l’autre côté de la rue de la Vieille-Monnaie. C’est la maison qui fait l’angle de la rue et que vous pourrez apercevoir de votre fenêtre. Il y aura constamment ici un homme de garde. Le cas échéant, vous pourrez, de votre fenêtre, lui faire les signaux conventionnels et vous serez obéi avec toute la promptitude nécessaire.

– Parfait, déclara Acquaviva d’un air satisfait. Et il ajouta : Retournons.

Deux minutes plus tard, ils étaient de retour dans la mystérieuse demeure. Au rez-de-chaussée, Parfait Goulard demanda :

– Monseigneur désire-t-il que je lui montre les chambres machinées ?

– A quoi bon ! fit Acquaviva avec indifférence, remontons.

Ils regagnèrent la petite chambre sous les combles. Acquaviva s’assit dans l’unique fauteuil qui la garnissait et désigna une chaise à Parfait Goulard.

– Eh bien, mon fils, ce Ravaillac ?… Voici que, grâce au fils de Pardaillan, nous avons besoin de lui, plus que jamais.

Acquaviva disait cela sans colère, sans amertume, avec cette extraordinaire douceur dont il ne se départissait que très rarement. Il ajouta :

– Après avoir eu bien du mal à le décider à s’en retourner dans son pays, vous voici obligé de lutter et de ruser à nouveau pour l’empêcher de partir. Pensez-vous réussir ?

– Le plus difficile, répondit le moine, sera de l’amener jusqu’ici sans éveiller ses soupçons. J’espère y arriver cependant. Qu’il entre seulement dans cette maison et je réponds qu’il ne partira pas. On prépare tout à cet effet, dans les chambres machinées que je voulais vous faire visiter. Et je crois pouvoir assurer que le spectacle que j’ai composé à son intention lui rendra toute sa décision.

– Et ce Jehan le Brave ?

Parfait Goulard répondit avec un sourire sinistre :

– Des hommes à nous le suivent pas à pas et ne le quittent pas plus que son ombre. Il en sera ainsi jusqu’au jour où… il ne sera plus à redouter.

– Le plus tôt possible, mon fils. Il y a urgence impérieuse, dit Acquaviva, d’ailleurs sans manifester aucune impatience.

– A l’heure qu’il est, la chose est peut-être faite.

– Dieu vous entende, mon fils.

Acquaviva réfléchit une seconde et, redressant sa tête pâle :

– Où en sommes-nous de ces fouilles ?

– Nous approchons, monseigneur. L’autel signalé dans le papier en question est presque complètement dégagé. Dans quelques jours, nous aurons mis à découvert le bouton. Et nous serons bien près du but.

A ce moment, on gratta doucement à la porte. Goulard alla ouvrir. Un moine, taillé en athlète, parut qui, humblement, demanda les ordres de monseigneur pour son souper.

– Montez-moi un morceau de pain, des fruits et un verre d’eau, dit Acquaviva.

Et pendant que le moine athlète s’éloignait, il se remit paisiblement à parler à Parfait Goulard, à qui il donnait des instructions.

Lorsque le moine, cinq minutes plus tard, revint avec une petite table sur laquelle, dans des plats d’argent massif, se dressait le très frugal repas commandé par le redoutable chef de la sombre et terrible société de Jésus, Parfait Goulard n’était plus là. Le moine servant ne parut pas s’en étonner.

q

Chapitre 29

Jehan le Brave, en quittant Pardaillan, sortit de Paris par la porte Montmartre. Il passa devant la maison de Perrette la Jolie, sans s’arrêter. Il sifflotait un air de chasse. Comme il arrivait au château des Porcherons, il fut rejoint par Gringaille, sorti de derrière une haie où il se tenait caché, surveillant la porte de la petite maison.

– Eh bien ? demanda Jehan.

– Tout va bien, chef. Tranquillité absolue.

– N’importe, continuez à veiller plus attentivement que jamais. Avant longtemps, mes braves compagnons, j’espère vous décharger de cette assommante garde.

– Pour assommante, avoua franchement Gringaille, c’est une corvée assommante, on ne peut pas dire le contraire. Mais, cornedieu, chef ! c’est pour le service de la mignarde demoiselle, et vous savez que pour elle nous nous ferions étriper de tout cœur… Et puis, il y a aussi Perrette, ma sœur. Vous savez que Carcagne en est plus féru que jamais. Il ne trouve pas la corvée assommante, lui, pensez donc : il respire le même air que sa belle, il la voit passer quelquefois. Il est aux anges. Pas de danger qu’il oublie l’heure de la garde, lui.

Jehan eut un sourire.

– Vous nichez toujours rue du Bout-du-Monde ? demanda-t-il.

– Toujours. A cause de la vue. Du moment qu’on a de quoi payer le loyer, on a eu vite fait la paix avec le propriétaire.

Rassuré de ce côté, Jehan s’en alla, après avoir serré la main de Gringaille, heureux de cette marque d’amitié.

Pendant que le Parisien reprenait sa garde, comme il disait, Jehan se mit en quête de Ravaillac. A l’auberge des Trois-Pigeons, on lui dit que le rousseau était parti en disant qu’il retournait dans son pays.

– Tout est pour le mieux, pensa le jeune homme.

Et il rentra en ville par la porte Saint-Honoré. Il était sombre et préoccupé. Il pensait à ce que lui avait dit Pardaillan au sujet du roi et il se désolait de voir que la fortune, qu’il croyait avoir saisie par son unique cheveu, s’éloignait de plus en plus. Et, par contrecoup, il ne pouvait s’empêcher de penser à cette fortune colossale qui dormait inutile, au pied de l’escalier du gibet de Montmartre.

La vérité nous oblige à dire qu’il oubliait complètement les avertissements du chevalier au sujet d’Acquaviva. Il ne pensait pour l’instant qu’à ces millions et dix fois il se posa la question :

– Si j’y allais ?

Il eut cependant la force de résister à cette tentation. Mais il en eut une autre à laquelle il succomba. Il se dit qu’il n’était pas tard et qu’il ferait bon s’offrir un joli temps de galop dans la campagne, ne fût-ce que pour se rendre compte de la valeur de son cheval Zéphir.

Il revint rue Saint-Denis, à l’auberge du Grand-Passe-Partout. Il se glissa dans l’écurie, sella lui-même son cheval et partit à fond de train. Le plaisir qu’il trouva à cette promenade lui fit oublier momentanément ses soucis. Il se grisa de grand air, en des courses folles, se livra à une étude sérieuse de sa monture dont il se déclara enchanté, tua agréablement quelques heures et revint comme la nuit tombait, l’appétit aiguisé par cette longue chevauchée.

– Il remit lui-même son cheval à sa place et s’en alla souper dans une taverne de la rue Saint-Denis. Lorsqu’il en sortit, il était tard. Les rues étaient sombres, désertes, silencieuses. Il n’en avait cure et avançait dans l’obscurité avec son insouciance accoutumée, coupant au plus court, pressé qu’il était de s’allonger entre les draps de son étroite couchette.

Rue de Béthisy, à quelques pas de chez lui, il lui sembla tout à coup percevoir derrière lui comme un glissement de larves. Il fit un bond de côté.

Une balle passa en sifflant à quelques pouces de son visage. Au même instant, un autre coup de feu retentit. Il tomba à la renverse, laboura le sol à coups de talon convulsifs et demeura immobile, étendu raide sur la chaussée.

Une voix, dans la nuit, grogna :

– Il en tient !

Deux ombres s’approchèrent en rampant, le poignard au poing.

– Je crois qu’il est mort, reprit la même voix.

– N’importe, dit l’autre voix, il faut bien s’en assurer. La besogne est assez bien payée pour qu’on l’accomplisse en conscience.

Jehan ne bougeait pas. Il devait être mort ou tout au moins évanoui. Les deux ombres, prudemment, vinrent jusqu’à lui. Deux bustes se penchèrent, les deux poignards levés en un geste foudroyant jetèrent dans la nuit une lueur blafarde. Les deux bras ne retombèrent pas et un double hurlement de douleur se confondit en un seul.

Jehan n’avait pas été touché. Au moment où la première balle siffla à ses oreilles, les paroles de Pardaillan passèrent comme un éclair dans son esprit. Il se laissa tomber au moment précis où éclatait le second coup de feu. La manœuvre lui était familière sans doute.

Il vit les deux ombres s’approcher, il entendit les paroles échangées à voix basse et ne fit pas un mouvement. Mais, lorsque les deux bustes se penchèrent pour l’achever, il projeta ses deux pieds en avant, avec une irrésistible violence.

Atteints en pleine poitrine, les deux assassins allèrent s’étaler sur la chaussée où ils demeurèrent étourdis.

– Il faut les faire parler maintenant ! se dit Jehan.

D’un bond, il fut sur eux et les étreignit à la gorge. C’était un moyen excellent pour les expédier ad patres, mais non pour les faire parler, comme telle était son intention. Il faut croire cependant que c’était la bonne manière, car ils ouvrirent des yeux terrifiés et râlèrent :

– Grâce, monseigneur !

– Coquins, gronda Jehan, je vous fais grâce, à la condition que vous me disiez qui vous a payés pour me meurtrir… sinon je vous étrangle tous les deux.

Et il pressa plus fort sur les deux gorges.

– Je dirai tout, s’étouffa un des deux malandrins, mais… ne serrez pas tant… vous… m’étran…

Jehan desserra son étreinte et confisqua prudemment les deux poignards qui se trouvaient à ses pieds, en disant :

– Parle, coquin !

Le coquin souffla péniblement et grimaça :

– Tudieu ! quelle poigne !

– Qui vous a payés pour me meurtrir ? répéta froidement Jehan.

– Je ne le sais pas, monseigneur.

– Tu mens, coquin ! Parle… ou ta dernière heure est venue. Et il le saisit de nouveau à la gorge.

– Sur mon salut éternel, je vous jure que nous ne savons pas ! gémit le misérable.

Jehan le vit sincère. Il le lâcha encore une fois et :

– Voyons, je vous ai entendus dire que vous étiez bien payés. Vous ne connaissez pas celui qui vous a payés, soit !… Mais vous l’avez vu… dépeignez-le-moi un peu.

– Nous ne l’avons pas vu… attendu qu’il avait le capuchon rabattu jusque sur le nez… Tout ce que je peux dire, c’est que c’est un religieux… ou du moins, il en avait le costume.

Jehan était fixé. Il n’insista pas davantage.

– C’est bon ! dit-il d’un air dédaigneux. Je vous fais grâce, coquins !… Filez prestement… et ne vous retrouvez jamais sur mon chemin, si vous tenez à votre peau.

Les deux malandrins se relevèrent péniblement et détalèrent avec une précipitation qui dénotait une frayeur intense.

Rentré dans sa chambre, Jehan ferma sa porte à double tour, ce qui ne lui était jamais arrivé de faire. Il se jeta dans son fauteuil et se mit à réfléchir à cette aventure.

– C’est Acquaviva qui commence la chasse, se dit-il. M. de Pardaillan avait raison… comme toujours. Ventre-veau, la vie ne sera plus tenable si je dois essuyer tous les jours de telles avanies !

Son naturel insouciant reprenant le dessus, il conclut :

– Bah ! nous verrons bien !… J’en ai vu d’autres et me voici bien solide.

Cependant, impressionné quoi qu’il en eût, il se livra à une visite minutieuse de son logis et ne se coucha que lorsqu’il se fut assuré qu’aucun danger immédiat ne le menaçait.

Le lendemain matin, samedi, comme il se disposait à sortir, on frappa à sa porte. Il entrebâilla l’huis, sur la défensive. Il fut vite rassuré. Celui qui frappait était un valet du Grand-Passe-Partout, qu’il reconnut aussitôt. Il avait un panier passé à son bras. Il entra, posa six bouteilles et un paquet proprement ficelé sur la table, en disant :

– De la part du chevalier de Pardaillan.

Jehan regarda les bouteilles : trois de vieux saumur, trois de vieux vouvray, ses deux préférés. Il défit le paquet : c’étaient des gâteaux secs. Il considéra le tout d’un air attendri. Il songeait :

– Oh ! le brave et excellent ami !… Il songe à tout… et avec quelle délicatesse !…

Et tout haut, en riant, mais trahissant sans le vouloir sa secrète pensée :

– Voilà des provisions que je peux boire et manger sans appréhension… Pas de danger qu’elles m’empoisonnent, celles-là !

Le valet se mit à rire lui aussi bruyamment. Jehan lui tendit un écu. Il loucha dessus cupidement et avec un soupir de regret, en secouant tristement la tête :

– M. le chevalier ne serait pas content… Et quand il n’est pas content, il joue de la trique… rudement, je vous en réponds.

Jehan se mit à rire de bon cœur de la mine penaude du pauvre diable. Il insista :

– Prends, imbécile !… M. le chevalier n’en saura rien. A moins que tu ailles le lui dire toi-même !

La tentation était trop forte. Le valet fit prestement disparaître l’écu tentateur et se retira avec force remerciements.

Jehan saisit incontinent une des bouteilles et se mit en devoir de la déboucher. Une réflexion l’arrêta :

– Non, dit-il tout haut, puisqu’il vient me chercher à une heure, nous la viderons ensemble. C’est bien le moins, ventre-veau !

Il s’en fut rue du Bout-du-Monde voir Escargasse, Gringaille et Carcagne et s’assurer que tout était tranquille chez Perrette la Jolie.

A une heure battant, Pardaillan frappait à sa porte. Tout de suite, le jeune homme le remercia avec effusion de son envoi.

– Je ne vous ai rien envoyé du tout, déclara nettement Pardaillan. Et avec inquiétude : j’espère que vous n’avez pas déjà goûté à ce vin et à ces gâteaux ?

– Il n’a tenu qu’à un fil… Je vous attendais pour vider ensemble la première bouteille.

Ils étaient un peu pâles tous les deux. Pardaillan se fit expliquer comment le cadeau suspect était arrivé à destination. Jehan y ajouta le récit de son aventure de la veille. Quand il eut terminé, le chevalier dit simplement :

– Trouvez-vous toujours que j’ai exagéré en parlant d’Acquaviva ?

– Non ! ventre-veau ! C’est donc un démon d’enfer que ce moine scélérat ?

– Ceci n’est qu’un commencement, dit froidement Pardaillan. Attendez la suite.

– Oui ?… gronda Jehan qui sentait la colère le gagner. Eh bien, c’est ce que nous verrons ! En attendant, si ce prêtre papelard me tombe sous la main, je vous réponds qu’il n’aura plus jamais l’occasion de molester personne !

Pardaillan sourit doucement. Sans rien dire, il prit les bouteilles. Il en mit une de côté et alla vider les autres dans les cabinets. Les gâteaux prirent le même chemin. Ceci fait, ils partirent, emportant la bouteille mise de côté. Ils allèrent droit à l’auberge du Grand-Passe-Partout. Le valet qui avait apporté le vin empoisonné était là, vaquant paisiblement à sa besogne accoutumée. Pardaillan le fit appeler.

En apercevant le chevalier avec Jehan, le valet se troubla. Pardaillan nota ce trouble. Tranquillement, il plaça un verre devant l’homme.

Il prit la bouteille qu’il avait apportée, la déboucha et remplit d’abord à ras bord.

– Mon garçon, dit-il ensuite, tu as porté ce matin, de ma part, six bouteilles de vin à M. Jehan le Brave, que voici.

– Oui, monsieur le chevalier, répondit le valet, qui paraissait retrouver son assurance.

– Le vin que je viens de verser, reprit Pardaillan, est le même que celui que tu as porté ce matin. Tu m’entends : le même vin.

– J’entends bien, monsieur, dit le valet avec un calme parfait.

– Bon ! maintenant que te voilà averti, j’ajoute : M. Jehan le Brave tient essentiellement à ce que tu goûtes à ton vin.

Et impérieusement, en le fixant :

– Bois !

Le garçon parut un instant étonné. Puis un large sourire fendit sa bouche jusqu’aux oreilles, et sans la moindre hésitation, les yeux brillants de gourmandise, il saisit le verre. Avec une grimace de jubilation, il dit :

– Je bois respectueusement à votre santé, monsieur le chevalier, et à la vôtre, mon gentilhomme !

Ceci dit, il porta délibérément le verre à ses lèvres. Pardaillan et Jehan échangèrent un furtif coup d’œil. Evidemment, le malheureux ignorait qu’il allait absorber la mort. Au moment où les lèvres touchaient le bord du verre, Pardaillan le saisit par le bras et dit doucement :

– Ne bois pas !

– Pourquoi ? fit l’autre étonné et déçu.

– Ce vin est empoisonné, dit froidement Pardaillan.

L’homme fut saisi d’un tremblement convulsif ; il devint d’une pâleur de cire, ses yeux s’effarèrent. Le verre échappa à sa main et alla se briser sur le parquet. Comme s’il avait eu peur que le liquide mousseux répandu à ses pieds ne le brûlât, il fit un bond en arrière et gémit :

– Ah ! le méchant moine !

L’explication fut brève. En l’absence de Pardaillan, un moine avait apporté ces bouteilles, lui avait remis une pistole et ordonné de les porter à Jehan de la part du chevalier empêché. Il avait obéi sans penser à mal.

Quand on lui demanda de dépeindre le moine qui l’avait chargé de cette commission, le valet, comme les deux malandrins, la veille, répondit qu’il n’avait pu le dévisager, parce que son capuchon lui tombait jusque sur le nez.

Fixés sur ce point, Pardaillan et son fils s’en allèrent voir Bertille. Inutile de dire qu’après ce qui venait de se passer, ils prirent les précautions les plus grandes pour dépister les espions au cas, très probable, où ils en auraient eu à leurs trousses. Ils crurent y avoir réussi.

Nous ne dirons pas non plus ce que furent ces quelques heures que les deux amoureux passèrent ensemble. On s’en doute bien un peu. Le soir vint, sans que rien d’anormal se fût produit. Jehan, malgré le conseil de Pardaillan, regagna sa mansarde de la rue de l’Arbre-Sec.

Il défit sa couverture pour se coucher, ainsi qu’il faisait chaque soir. Il bâilla en s’étirant. Dans ce mouvement, la tête rejetée en arrière, ses yeux se portèrent au plafond. Il fit :

– Oh !…

Ce qu’il regardait ainsi, c’était une grosse poutre placée au-dessus de son lit, dans toute sa longueur. Il alla vivement prendre la lampe, monta sur un escabeau et regarda de plus près. Il murmura :

– Bizarre ! je n’avais jamais remarqué cette fente. Et pourtant, Dieu sait combien d’heures j’ai passées à rêver, allongé sur ce lit, les yeux fixés sur cette poutre.

Il regarda encore et écouta attentivement. Il crut entendre comme un craquement lent, irrégulier, à peine perceptible. Il descendit précipitamment de son escabeau, saisit son manteau et son épée, souffla la lampe et fila prestement.

Dans la rue, il s’arrêta et leva le nez en l’air. Il entendit un craquement sinistre, un grondement violent, suivis d’un fracas épouvantable, comme si la maison s’était écroulée. Et, à l’endroit où se trouvait sa mansarde, la seconde d’avant, un trou noir, duquel s’échappaient des tourbillons de poussière. Il se dit :

– Diable !… Il était temps !

Il s’enveloppa de son manteau et partit à grands pas, en bougonnant furieusement :

– Ah ! mais cela n’est plus de jeu, monsieur Acquaviva !… Ventre-veau ! la plaisanterie a assez duré !… Elle devient assommante !

Il était parti au hasard. Il s’arrêta brusquement et se dit :

– Ah ! çà, où vais-je aller passer ma nuit ? Il réfléchit un instant et décida :

– Allons demander l’hospitalité à Gringaille.

Et il s’engagea dans la rue Montmartre et parvint à la rue du Bout-du-Monde sans qu’il lui fût rien arrivé de fâcheux. Tout le long du chemin, il s’était attendu à chaque instant à être assailli. Il passa la nuit sur la paille, aux côtés de ses trois compagnons. Cela ne l’empêcha pas de ne faire qu’un somme jusqu’au jour.

Vers les neuf heures du matin, il quitta ses compagnons. La maison où il venait de passer la nuit était présentement entourée d’un échafaudage. La porte d’entrée se trouvait sous cet échafaudage. Cela constituait comme une espèce de pont au-dessus de cette porte.

Il franchit le seuil et passa sous ce pont. Comme il mettait le pied hors de cet abri, un énorme moellon tomba avec fracas devant lui. L’énorme bloc l’avait frôlé au passage. Il s’en était fallu d’un fil qu’il ne fût broyé.

D’un bond il sauta au milieu de la rue et regarda en l’air. C’était dimanche. On ne travaillait pas le dimanche, à cette époque. Il ne vit personne sur l’échafaudage, personne sur le toit. Il gronda :

– Ventre-veau ! j’en aurai le cœur net !

Il se rua en tempête dans l’escalier en appelant Gringaille, Escargasse, Carcagne. A eux quatre, ils visitèrent la maison de fond en comble. Ils ne trouvèrent rien. L’assassin semblait s’être volatilisé.

Jehan était ivre de fureur. La persistance de ces lâches attentats, qui se succédaient avec une inlassable ténacité, l’énervait et l’exaspérait. Sans compter que la rapidité des coups qu’on lui portait partout où il allait prouvait surabondamment qu’il se débattait dans un réseau d’espionnage supérieurement organisé. Or, il n’était pas encore parvenu à surprendre un seul de ces espions qui le harcelaient dans l’ombre. Et pourtant, il avait l’oreille fine, la vue perçante et il se tenait sur ses gardes.

Ceci surtout était inquiétant.

Il était revenu dans le taudis de ses trois compagnons. Il se promenait nerveusement en mâchonnant de sourdes imprécations, en proférant des injures et des menaces terribles à l’adresse d’ennemis invisibles.

Les trois, qui voyaient que le temps était à l’orage, se tenaient cois, retenaient leur respiration, se gardant bien d’attirer son attention sur eux. Il ne pensait guère à eux, pourtant.

Maintenant, il ne pensait même plus à Acquaviva, à ses espions. Un débat violent, d’un tragique poignant dans sa simplicité, s’était relevé dans son esprit.

Irait-il ou n’irait-il pas se réfugier sous le gibet de Montmartre ?

Question bien simple et bien banale, en apparence. En réalité, question si complexe, si grave, si redoutable, qu’elle lui faisait oublier la nuée d’assassins qu’il avait à ses chausses.

Sous le gibet, c’était sa peau à l’abri de toute tentative criminelle. C’était quelque chose. Mais sous le gibet se trouvaient les millions. Et c’était cela qui était redoutable et le faisait hésiter.

Sauver sa peau, c’était bien, juste, légitime. Mais la sauver et se déshonorer en volant, oui, en volant ce tas d’or qui le fascinait… et qui ne lui appartenait pas. Ne valait-il pas cent fois mieux crever une bonne fois ?

Voilà ce que se disait Jehan en se promenant autour du coffre-fort, comme un fauve dans sa cage. Il finit par s’arrêter devant Gringaille, Escargasse et Carcagne, sans les voir du reste ; il frappa du pied avec colère et gronda :

– Je n’irai pas, ventre-veau ! je n’irai pas… Si j’y allais, je ne sautais résister à la tentation… et je ne veux pas !… je ne veux pas !…

Les trois braves se regardèrent effarés. Que voulait-il dire ? Où ne voulait-il pas aller ? Et à quelle tentation voulait-il se dérober ? Jehan s’apaisa peu à peu. Il avait pris une résolution.

– Gringaille, dit-il, peux-tu me trouver un abri sûr pour quelques jours ?

Gringaille chercha dans sa tête et s’écria :

– J’ai trouvé !… Par exemple, c’est hors de la ville.

– Peu importe, dit Jehan après une seconde d’hésitation.

– Eh bien, chef, vous connaissez Martine, l’ouvrière et la femme de ménage de Perrette ?

Jehan fit un léger signe de tête. Gringaille reprit :

– Le beau-frère de Martine possède une petite maison à la Villeneuve-sur-Gravois, près du faubourg Montmartre. Tenez, chef, on la voit d’ici, cette maison.

Et il s’en fut à la lucarne qui donnait sur le derrière et l’ouvrit toute grande. Jehan se pencha avec lui et suivit les indications qu’il lui donnait.

– Voyez-vous là, sur notre gauche, ce grand mur de clôture avec trois petites maisons espacées ?… Eh bien, c’est la troisième, là-bas, à l’angle du mur. Le beau-frère de Martine, Simon le Borgne, comme on l’appelle, ne demandera pas mieux que de vous louer une chambre qu’il a dans les combles… Seulement, dame, ça manquera un peu de confortable.

Jehan eut un geste d’indifférence.

– Occupe-toi de cette affaire, dit-il. Il faut que je puisse coucher là ce soir.

– Oh ! l’affaire est toute faite. Simon le Borgne est très intéressé, et je vous réponds qu’il ne crachera pas sur l’écu que je compte lui offrir pour un mois de location de son chenil. Vous pourrez emménager dans une heure si vous voulez.

– Non, j’y rentrerai pour coucher… C’est bien suffisant.

Ce point étant réglé, le jeune homme alla trouver Pardaillan. Le père et le fils montèrent à cheval et s’en furent hors de la ville. Ils passèrent cette journée ensemble à courir dans les bois. Jehan, bien entendu, ne manqua pas de raconter l’écroulement du plafond de sa mansarde et la chute du bloc de pierre qui avait failli l’écraser. Il fit connaître aussi le nouveau gîte trouvé par Gringaille.

Pardaillan approuva fort le changement de domicile.

– Si vous m’aviez écouté, dit-il, vous n’auriez plus remis les pieds rue de l’Arbre-Sec.

– Bah ! monsieur, cela ne m’eût pas servi à grand’chose. J’ai quitté ma mansarde la nuit. Personne ne m’a vu, ne m’a suivi… du moins je n’ai rien remarqué. Pas plus tard que ce matin, mon nouveau gîte était connu et on tentait de m’assommer… Qui sait s’il n’en sera pas de même de celui que Gringaille m’a trouvé ? Qui sait ce qui m’attend là, ce soir ?

Pardaillan vit qu’il ne paraissait pas autrement affecté. Cette crâne désinvolture amena un sourire de satisfaction sur ses lèvres.

– Vous verrez, dit-il d’un air détaché, que vous en serez réduit à vous réfugier à Montmartre, sous le gibet. Au bout du compte, c’est ce que vous aurez de mieux à faire.

Un nuage passa sur le front du jeune homme, et, les dents serrées :

– Nous verrons bien.

Ils rentrèrent en ville comme la nuit tombait. Jehan n’avait pas de temps à perdre s’il voulait regagner son nouveau domicile avant la fermeture des portes. Il prit congé du chevalier et se hâta vers la porte Montmartre.

Pardaillan lui laissa prendre une courte avance et se mit à le suivre de loin. Il le vit franchir l’enceinte de son pas allongé. Il se demanda :

– Si j’allais passer la nuit devant sa porte ? Il réfléchit un moment et :

– Personne ne l’a suivi… j’en suis sûr… Si forts qu’ils soient, ils ne peuvent aller jusqu’à deviner où il couchera. Il est donc probable que cette nuit se passera pour lui sans nouvelle alerte. D’ailleurs, il est trop tard, voici qu’on ferme la porte.

Il fit demi-tour et reprit le chemin de la rue Saint-Denis en se disant :

– Il est grand temps de me mettre aux trousses de ce Parfait Goulard. Lui seul peut me conduire à Acquaviva, et alors… nous nous expliquerons un peu.

Jehan le Brave était parvenu à la maison indiquée par Gringaille. Lui aussi, il était bien sûr de n’avoir pas été suivi. Avant de frapper à la porte, il inspecta les lieux.

La masure était située à l’angle d’un mur, lequel entourait un vaste enclos affectant la forme d’un trapèze dont les deux bases étaient parallèles au mur d’enceinte de la ville. Le côté sur lequel il se trouvait, et qui regardait le faubourg Montmartre, avait deux autres masures à peu près pareilles, très espacées. De ce côté, on commençait à tracer une rue. Le sol était très surélevé par l’amoncellement des gravois auxquels cet embryon de quartier devait son nom. Il en résultait que la bicoque, qui n’avait qu’un étage en façade, en avait deux du côté de la campagne.

Jehan fut reçu par une vieille femme qui lui dit avec volubilité :

– Enfin, vous voici, mon jeune gentilhomme ! Je vous attendais avec impatience. A mon âge, on n’aime guère se coucher si tard. Venez que je vous montre votre chambre.

– Excusez-moi, madame, dit poliment Jehan en grimpant l’escalier raide, je pensais trouver ici un homme… Simon le Borgne, m’a-t-on dit.

– Simon n’est plus ici, dit la vieille. Il a eu la bonne fortune de vendre sa maison aujourd’hui. Voilà votre chambre, mon gentilhomme. Si vous avez besoin de quelque chose, je couche au-dessous, vous n’aurez qu’à cogner. Bonne nuit, mon gentilhomme !

La vieille posa la chandelle qu’elle tenait sur une table branlante et s’esquiva, laissant Jehan quelque peu abasourdi.

– Tudiable ! se dit-il, voici une vente bien inopinée !… Et ce taudis ! Gringaille disait qu’il manquait un peu de confortable… Il en est totalement dépourvu. J’ai bien envie de m’en aller !

Il réfléchit, et lui aussi, comme Pardaillan, il se dit :

– Où irais-je à cette heure ?… Puis comment pourrait-on avoir deviné que je viendrais passer la nuit ici ?… Il faudrait avoir épié Gringaille… C’est possible, mais ce n’est guère probable. Le vin est tiré il faut le boire…

Mis en éveil, il inspecta minutieusement la mansarde. La porte lui parut solide. Elle était munie d’un fort verrou. Il le poussa. Il y avait une petite fenêtre. Il l’ouvrit et se pencha.

– Deux bons étages, sur des jardins. Ici, à gauche, le mur de clôture. Hum ! il est un peu bien près de la fenêtre, ce mur !… N’importe, je crois qu’il n’y a pas de surprise à redouter de ce côté. Allons, couchons-nous… Mais demain matin, je décampe, et je veux que le diable m’emporte si je remets jamais les pieds dans ce bouge.

Tout lui paraissait louche : la demeure et la vieille, et ses vagues explications qui n’expliquaient rien. Il se reprocha cette impressionnabilité et s’invectiva lui-même copieusement. Mais il eut beau faire, malgré tout, une méfiance instinctive persistait en lui.

Il se roula dans son manteau et s’étendit sur le lit, tout habillé, l’épée nue sous la main. Il souffla la chandelle en se disant :

– Dormons !

Mais l’appréhension le tint éveillé malgré tous ses efforts. Immobile, la main crispée sur la poignée de la rapière, il demeura longtemps ainsi, les nerfs tendus, les yeux grands ouverts dans la nuit, l’oreille aux écoutes.

Pourtant le calme et le silence qui l’environnaient et le berçaient apaisèrent peu à peu sa fièvre et il finit par s’assoupir.

Il se réveilla en sursaut au milieu de la nuit. Autour de lui l’obscurité était devenue opaque à couper au couteau. Il se sentit pris à la gorge par une odeur âcre et suffocante. Il ouvrit les yeux. Il lui sembla que des millions d’aiguilles venaient brusquement de lui piquer les prunelles. Il les referma aussitôt. Il écouta machinalement. Il entendit partout, autour de lui, des crépitements singuliers, des craquements sinistres. Sous lui, une sorte de ronronnement puissant qui n’arrêtait pas et redoublait d’intensité.

Il était parfaitement éveillé, mais les sensations qu’il éprouvait lui paraissaient si extraordinaires qu’il bougonna :

– Ventre-veau ! quel affreux cauchemar !… J’étouffe, ma parole ! j’étouffe !… Réveillons-nous, mordieu ! réveillons-nous !

Cette impression d’asphyxie qu’il éprouvait et qu’il attribuait à un cauchemar ne faisait que s’accentuer. Sa respiration devenait de plus en plus oppressée et tournait au râle. Avec cela il était en nage. Une chaleur anormale se dégageait d’il ne savait où et achevait de l’accabler. Il grogna en faisant des efforts désespérés :

– Mais je ne me réveillerai donc pas, ventre-veau !

A ce moment, une lueur aveuglante inonda brusquement son taudis. Et comme si cette lumière eût en même temps éclairé son esprit paralysé, il comprit qu’il se trouvait non pas en présence d’un rêve angoissant mais d’une sinistre et terrible réalité.

Les liens invisibles qui enchaînaient ses facultés se rompirent comme par enchantement. Il fut instantanément debout et il gronda :

– Le feu !…

C’était en effet l’incendie, qui couvait depuis des heures peut-être, et qui arrivait à son plus haut degré d’intensité. En présence du danger visible et palpable, il retrouva aussitôt cet étrange sang-froid que, comme son père, il avait toujours dans l’action.

Ses yeux se portèrent sur la fenêtre. Elle était grande ouverte. Peut-être l’avait-il mal fermée ? Peut-être avait-elle éclaté sous la lente et formidable poussée du feu ? Par cette fenêtre ouverte, les tourbillons de fumée noire, opaque, s’échappaient à flots.

Et il comprit : la fumée qui avait envahi son réduit était en train de l’étrangler sournoisement. Le commencement d’asphyxie avait amené cette paralysie momentanée qui lui avait fait croire à un affreux cauchemar. La fenêtre, en s’ouvrant, avait permis à la fumée traîtresse de s’évacuer, l’air s’était à peu près dégagé des gaz mortels dont il était saturé, il avait pu respirer un peu et il était sauvé !

A condition de sortir de la fournaise.

En effet, les flammes jaillissaient de toutes parts et l’enveloppaient sournoisement. Il ne perdit pas de temps à chercher, il s’en fut droit à la fenêtre. Pour être plus juste, il y sauta d’un bond. Il se pencha et il eut un instinctif recul.

– Je vais me rompre les os ! se dit-il.

Il n’y avait pas à hésiter cependant. Il fallait sauter, quitte à se rompre les os, comme il disait, ou à s’empaler sur les nombreux échalas dont le jardin était hérissé. Ou bien rester… Et alors, il était irrémissiblement perdu.

Son choix fut vite fait. Il allait sauter, ventre-veau ! Ses yeux se portèrent sur le mur de clôture. Ce fut un éclair dans son esprit. Ce mur qui lui avait paru trop près de sa fenêtre lui paraissait diantrement loin, à présent. N’importe, il se décida.

Il enjamba la fenêtre et se suspendit dans le vide. La pierre lui brûlait les doigts. Il ne le sentait pas. Les flammes, à l’étage au-dessous, venaient lécher les semelles de ses bottes, doucereuses, câlines, enveloppantes, comme si elles avaient voulu l’aguicher, lui faire croire qu’elles ne lui voulaient pas de mal. Il n’y prit pas garde.

Il imprima à son corps un mouvement de balancier, calculant son élan posément, méthodiquement. Brusquement il fit : « Hop ! » et lâcha prise.

Il tomba à califourchon sur le mur. Il demeura une seconde un peu étourdi. Il se redressa, et avec un rire silencieux :

– Allons ! je crois que c’est encore un coup manqué !… M. Acquaviva n’a vraiment pas de chance.

Il se mit debout sur la crête du mur et marcha dans la direction du faubourg Saint-Denis. Quand il se jugea suffisamment loin de la sinistre masure, qui maintenant se dressait derrière lui, pareille à une gigantesque gerbe de feu, il se laissa tomber hors du clos et se lança dans la campagne.

Une demi-heure plus tard, il était dans la grotte, sous le gibet de Montmartre. Au lieu de se montrer heureux d’avoir échappé encore une fois à la mort, miraculeusement, il paraissait être dans un état de fureur indescriptible. A la lueur rougeâtre de la torche qu’il avait allumée, il allait et venait comme un fauve en cage, en mâchonnant d’incompréhensibles paroles. Il finit par se jeter sur la paille en bougonnant rageusement :

– Eh bien oui, M. de Pardaillan avait raison. M’y voici venu malgré moi !… Mais je consens à être livré pieds et poings liés à Acquaviva si je mets seulement les pieds sur ce maudit escalier !

q

Chapitre 30

Le lendemain matin, lundi, Jehan le Brave quitta sa retraite à la pointe du jour. Rien ne le pressait cependant. Mais dans la grotte, il se sentait trop près de l’escalier du gibet. Cet escalier, sous lequel dormaient des millions, le fascinait et l’attirait invinciblement. Pour se soustraire à la tentation, il s’en éloignait au plus vite.

Avant de sortir du souterrain, il eut soin de s’assurer que personne ne se trouvait dans la carrière, et il ne prit plus aucune précaution. Il s’était dit, non sans raison :

« A quoi bon ! Ce n’est pas là un espionnage ordinaire. J’essayerais vainement de m’y soustraire. »

Il rentra donc en ville en flânant et sans chercher à se cacher. Il se dirigeait vers la rue Saint-Denis. Chez Pardaillan, naturellement. En route, il réfléchit :

– Diable ! Il est encore de bien bonne heure ! M. le chevalier aurait cent mille fois raison de m’envoyer à tous les diables pour le venir tirer du lit si tôt, sans raison plausible. Il ne le fera pas, parce qu’il est la bonté même. Raison de plus pour que je ne me montre pas importun.

En conséquence, pour tuer le temps, en attendant une heure raisonnable, il s’en fut au hasard, en badaud. Il se trouva, sans y prendre garde, dans la rue de la Plâtrière, en face de l’hôtel d’Epernon.

Il ne serait pas venu là exprès, par inutile bravade, mais puisque le hasard l’y avait amené, il ne crut pas devoir changer de direction, ni presser le pas pour cela. Il passa donc tranquillement, un sourire malicieux aux lèvres.

Précisément, sur le seuil se tenaient trois coquins à faces patibulaires, qui dardèrent sur lui des yeux de braise. Mais ils ne bougèrent pas. Il est probable que d’Epernon s’était concerté avec Concini. Il s’abstenait momentanément de toute violence envers Jehan le Brave.

Rue Saint-Honoré, il rencontra Longval, Eynaus, Saint-Julien et Roquetaille. Cette fois, il se tint prêt à la bataille. Stupeur : les quatre passèrent sans lui chercher noise. Mieux : Roquetaille lui tira un grand coup de chapeau. Il en fut si étonné qu’il faillit oublier de rendre la politesse si inattendue. En s’éloignant, il se disait :

– Décidément, je crois que M. de Pardaillan se trompe. Concini est un maître couard, la menace du roi à mon sujet l’a terrifié.

Lorsqu’il arriva à l’hôtellerie du Grand-Passe-Partout, il trouva Pardaillan qui se disposait à sortir. Il lui conta la tentative de la veille à laquelle il avait échappé comme aux précédentes. Chose curieuse, à laquelle il ne prit pas garde, de ce récit, Pardaillan ne parut avoir retenu qu’une chose :

– Ainsi, dit-il, les événements ont fini par vous amener là où vous ne vouliez pas aller : sous le gibet !

– Il a bien fallu, répondit Jehan d’un air dépité.

– Et maintenant, demanda Pardaillan en le fixant de son œil clair, allez-vous vous obstiner à chercher de nouveaux gîtes précaires, aussitôt éventés ?

– Non, monsieur, puisque j’y suis venu, bien malgré moi, autant vaut y rester.

– C’est ce que vous avez de mieux à faire, dit froidement Pardaillan.

Là-dessus, le chevalier le quitta, ayant, dit-il, une affaire urgente qui allait le tenir hors de chez lui toute la journée et probablement le lendemain aussi.

Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’il se mettait à la recherche de frère Parfait Goulard, sur lequel il comptait pour arriver jusqu’à Acquaviva.

Jehan le Brave passa cette journée seul, assez tristement. Le soir venu, il se hâtait vers la porte Montmartre par des voies détournées, les plus rapides, car il se trouvait dans les environs de la place de Grève. Il venait de dépasser Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Il lui sembla entendre au loin, devant lui, un cliquetis d’armes, des trépignements, des grognements, des jurons, des froissements de fer. Tous les signes d’une lutte violente auxquels une oreille exercée comme la sienne ne pouvait se méprendre, bien que tout cela fût encore confus et indistinct.

– Il se hâta dans la direction d’où venait le bruit. A ce moment, une voix de femme fit entendre un appel dans la nuit :

– Au meurtre ! A l’aide !…

Chose étrange, il lui sembla que la voix, forte et grave, ne trahissait ni crainte ni émotion. Il lui sembla en outre que cette voix ne lui était pas inconnue.

Cependant, dès le premier appel il se mit à courir avec la souplesse et l’agilité de l’homme rompu à tous les exercices violents qu’il était. Il n’eut pas une seconde d’hésitation ou de réflexion. Une voix appelait à l’aide et il accourait. C’était très simple.

Une ruelle étroite se trouvait devant lui. Il s’y rua en tempête.

Devant lui, une masse confuse et grouillante. Ils étaient bien sept ou huit malandrins qui s’escrimaient l’épée haute contre un homme seul. Un brave certainement, car il tenait tête résolument et, sans prononcer une parole, de la dague et de la rapière, il se défendait avec vigueur et énergie.

Derrière lui, se tenait une ombre indistincte, femme ou religieux qui, immobile et muette, contemplait cette lutte inégale. A côté, une autre ombre, plus petite. C’était celle-là qui, d’une voix de femme, lançait à intervalles espacés cet appel extraordinairement calme, en semblable occurrence.

Si bien qu’on eût pu assez justement se demander si la personne qui appelait de cette étrange manière tenait réellement à ce qu’on accourût à son secours.

Ceci se passait à quelques pas d’un cul-de-sac. On eût dit que les efforts de l’inconnu qui tenait seul tête aux malandrins tendaient à se rapprocher de ce cul-de-sac. Peut-être espérait-il que les deux compagnons pour lesquels il se dévouait et qu’il défendait si vigoureusement pourraient se faufiler dans le cul-de-sac, où ils étaient assurés de trouver un abri, sans doute.

Jehan embrassa tous les détails de cette scène d’un coup d’œil flamboyant. Et l’impression qu’il en éprouva était faite d’étonnement et de vague inquiétude. L’idée qu’il se trouvait en présence d’un guet-apens habilement organisé, dans lequel il allait donner tête baissée, passa comme un éclair dans son esprit.

Mais, à cet instant précis, la femme lança un nouvel appel et il oublia tout. De sa voix claironnante, il cria :

– Tenez bon ! On vient à vous !…

En même temps, il mettait flamberge au vent. Mais, par une manœuvre qui lui était familière, il saisit la rapière par la lame. Il tomba à l’improviste sur le dos des assaillants, frappant à coups de pommeau, dans un moulinet vertigineux, et se fraya un passage dans le tas, en disant d’une voix mordante :

– Cela déblaye un peu !…

En effet, trois hommes étaient tombés. Devant cette attaque foudroyante autant qu’imprévue, les autres eurent une seconde d’effarement. L’inconnu en profita pour se fendre à fond. Un quatrième truand, l’épaule traversée, alla s’étaler dans le ruisseau qui coulait au milieu de la rue.

Pendant ce temps, Jehan s’était placé à côté de l’inconnu. Il reprit son épée par la poignée et chargea avec son impétuosité accoutumée.

La vigueur et la décision de ce nouvel adversaire donnèrent-elles à réfléchir aux malandrins ? Reconnurent-ils Jehan le Brave qui, parmi eux, avait la réputation d’un diable à quatre ? Toujours est-il qu’ils battirent précipitamment en retraite et, tels des fantômes, s’évanouirent dans la nuit, emportant les éclopés.

Jehan rengaina avec un éclat de rire sonore et se tourna vers cet inconnu, au secours duquel il était venu si fort à propos. Et il demeura muet de saisissement, le rire soudain figé sur les lèvres.

Car cet inconnu, c’était Saêtta.

La femme qui avait appelé à l’aide s’avança vers Jehan qui lui tournait le dos. Elle était si bien enveloppée dans une ample mante brune qu’il devenait impossible de distinguer ses formes. La tête était si bien enfouie au fond du capuchon qu’on n’apercevait même pas le bout du nez. Excès de précaution assez surprenant, car la nuit était profonde.

Saêtta, en la voyant approcher, lui adressa vivement quelques signes mystérieux. Elle ne les comprit ou ne les vit pas. De cette même voix où ne perçait nulle émotion, elle dit doucement :

– Vous venez de nous sauver la vie, au Révérend Père et à moi, monsieur. Nous sommes de trop pauvres gens pour reconnaître ainsi qu’il le mériterait un aussi signalé service. Du moins, notre reconnaissance éternelle vous est-elle acquise. Oserai-je vous demander de nous faire connaître le nom du vaillant gentilhomme qui expose si généreusement sa vie pour secourir le faible ?

Le Révérend Père désigné s’avança à son tour. Comme sa compagne, il avait la tête perdue au fond du capuchon. Comme elle, il ne fit pas un geste pour découvrir son visage. Comme elle, enfin, il dit d’une voix douce, extraordinairement calme :

– Votre nom, mon digne gentilhomme, s’il vous plaît ? A seule fin que nous le répétions dans nos prières.

Saêtta, dépité de n’avoir pas été compris, grommela d’inintelligibles paroles.

Jehan se retourna vers la femme, et d’une voix où perçait une sourde colère, malgré les efforts qu’il faisait pour se contenir :

– Mon nom, madame ? Ne voyez-vous pas Saêtta qui s’évertue à vous faire toutes sortes de signaux ? Se peut-il vraiment que vous ne me reconnaissiez pas ?

– Jehan le Brave ! s’exclama la mystérieuse inconnue.

Chose remarquable, cette femme, qui s’était montrée intrépidement calme pendant l’attaque des truands, manifestait devant son sauveur une appréhension qui ressemblait presque à de la terreur. Le moine lui même se départit de cette froide impassibilité qu’il avait montrée jusque-là. Ils avaient fait deux pas en avant. Ils en firent précipitamment quatre en arrière.

On eût dit, à les voir, que quelque danger se dressait devant eux, en la personne de leur sauveur. Et il fallait vraiment que ce danger leur parût effroyable pour marquer une si visible émotion, alors qu’ils étaient demeurés intrépides devant la mort qui les menaçait l’instant d’avant.

Cette impression était si manifeste que Saêtta se campa résolument entre eux et Jehan, la main crispée sur la poignée de la rapière.

Jehan remarqua tout cela et il se mit à rire doucement, et d’une voix mordante, il railla :

– Allons, vous me reconnaissez… je le vois. Ote-toi de là, Saêtta… il faut que je parle à la signora et au digne révérend… Ote-toi de là, te dis-je, et laisse ta rapière tranquille. Sache que je suis homme à te tuer net… avec ton propre coup. Tu sais, ce fameux coup de la « saêtta » que tu as inventé… et que tu as toujours négligé de m’apprendre. Ce fameux coup, je le connais maintenant… et quelques autres aussi que tu ignores, toi. Notamment comment on peut désarmer un maître des maîtres, tel que toi. Et je n’ai pas besoin de te dire qui m’a indiqué ces coups… Tu le devines.

Saêtta étouffa un rugissement de honte et de rage à cette allusion transparente à son duel avec Pardaillan. Saêtta se dit que Jehan savait tout maintenant. Et qu’il était le fils de Pardaillan et qu’il avait été désarmé comme un mauvais écolier, lui, Saêtta ! Nous savons, nous, qu’il se trompait. Jehan ne savait rien encore. Il parlait des coups que Pardaillan lui avait indiqués, mais il ignorait que Saêtta en avait déjà tâté à ses dépens.

Quoi qu’il en soit, Saêtta eut peur. Non pas d’être tué. Il ne tenait guère à la vie et, au surplus, il était brave. Saêtta eut peur de subir cette humiliation de se voir désarmer devant ceux qu’il avait mission de protéger de son épée réputée invincible. Saêtta n’eut peur que de cela. Et il s’écarta comme on le lui ordonnait.

Jehan avança sur Léonora Galigaï et Claude Acquaviva. (On a deviné que c’étaient eux.) Et ils reculèrent jusqu’à ce que le mur d’une maison les arrêtât.

– Moi, madame, continua Jehan, je vous ai reconnue tout de suite, ainsi que monsieur. Voulez-vous que je dise votre nom tout haut ? Voulez-vous que je vous dise le vôtre ? monsieur, mon révérend ou monseigneur.

Si maîtres d’eux qu’ils fussent, Acquaviva et Léonora ne purent retenir un geste de terreur. Et Jehan se mit à rire encore.

– Vous voyez bien qu’il est inutile de me cacher votre visage, reprit-il.

D’un même mouvement, le moine et la dame d’atours firent tomber les capuchons. Ils avaient retrouvé tous les deux ce calme déconcertant qui faisait leur force. Acquaviva, maintenant, étudiait passionnément de son œil scrutateur le visage étincelant de loyauté du jeune homme, et à mesure qu’il poursuivait cet examen, un mince sourire, à peine visible, se dessinait sur ses lèvres. Et dans l’ombre, il pressa le bras de sa compagne pour lui faire comprendre qu’elle eût à le laisser discuter seul.

Cependant Jehan reprenait d’une voix calmée, un peu railleuse :

– Rassurez-vous, puisque le hasard veut que je vous aie sauvé la vie, je ne déferai pas volontairement ce qu’il a fait. Je ne vous dénoncerai pas… Je ne suis pas pourvoyeur de bourreau, moi !

Et s’animant peu à peu, la voix grondante :

– Et cependant !… Vous, madame, vous avez tenté de faire de moi un régicide. Et parce que vous n’y avez pas réussi, vous et votre époux avez essayé de me faire assassiner je ne sais combien de fois. Si je suis encore vivant, ce n’est vraiment pas de votre faute. Vous, digne révérend, vous avez voulu me faire arquebuser. Vous n’avez pas réussi. Vous avez tenté de m’empoisonner. Vous n’avez pas réussi. Vous avez fait crouler le plafond de ma mansarde dans l’espoir qu’il m’ensevelirait sous ses décombres. Vous avez tenté de me faire écraser par un bloc de pierre. Enfin, vous avez fait mettre le feu à la masure où je m’étais réfugié… Vous n’avez pas réussi !… Est-ce vrai ?…

– C’est exact, avoua froidement Acquaviva sans hésiter.

– Pour tout le mal que vous avez voulu me faire, ne serais-je pas en droit de vous écraser tous les deux, puisque, aussi bien, je vous tiens à ma merci ?

– Oui, déclara nettement Acquaviva.

Et il ajouta aussitôt avec cette extraordinaire douceur qu’il employait quelquefois :

– Mais vous ne le ferez pas.

– Pourquoi ? gronda Jehan, hérissé. Qui pourrait m’en empêcher ?

– Vous-même ! répondit Acquaviva.

Et comme le fils de Pardaillan demeurait interdit, il expliqua :

– Vous ne frapperez pas cette femme… parce qu’elle est femme, c’est-à-dire faible et sans défense. Vous ne me frapperez pas, moi, parce que je suis un vieillard débile, déjà courbé sur la tombe. Un homme comme vous, monsieur, met son point d’honneur à défendre des êtres faibles comme nous. Il est tout à fait incapable de les maltraiter. A mon tour, monsieur, est-ce vrai ? Vous ai-je bien jugé ?

– Ouais ! ragea Jehan, furieux de se voir si bien pénétré. Vous en parlez à votre aise, monsieur !… Ventre-veau ! madame est riche et puissante !… Vous, chef suprême du plus redoutable des ordres religieux, vous disposez d’un pouvoir formidable. On dit que vous faites trembler le roi de France, et ce n’est pas peu dire !… Auprès de vous, que suis-je, moi, pauvre hère sans sou ni maille, sans nom et sans appui… autre que mon bras ?

– Ce que vous dites est vrai, déclara Acquaviva. Vous n’avez que votre bras… Mais votre bras est fort !… Et moi, en ce moment, seul, sans armes, sans forces, je suis à votre merci et je ne pèserais pas lourd entre vos mains. Et vous le savez bien, et vous ne verrez que cela. C’est pourquoi vous ne me frapperez pas… Pas plus que vous ne frapperez la femme qui nous écoute sans trembler. Car, elle aussi, vous a jugé… Pas plus que vous n’avez frappé l’homme qui a essayé de nous protéger… parce que vous étiez sûr de le tuer !

– Eh bien, éclata Jehan, c’est vrai !

Et se redressant de toute sa hauteur, avec un geste de souveraine noblesse :

– Allez, je vous fais grâce à tous les deux.

Acquaviva demeura impassible. Il savait que les choses devaient tourner ainsi.

– J’accepte la grâce avec reconnaissance, dit-il simplement. Non pas que je tienne à la vie. A mon âge, jeune homme, on n’aspire qu’au suprême repos. Mais j’ai besoin de vivre encore quelques années, pour mener à bien les grandes choses que j’ai entreprises pour la plus grande gloire de Dieu !

Il se tourna vers la Galigaï qui, obéissant à son signe, avait assisté à cet entretien sans essayer d’intervenir, avec une aisance admirable :

– Allez, madame, et ne vous inquiétez pas de moi. Monsieur, j’en suis sûr, ne me refusera pas l’appui de son bras jusqu’à ma demeure.

Et à Jehan qui n’avait pu réprimer un geste de contrariété :

– J’abuse un peu de votre générosité, mais je ne vous retiendrai guère… Je demeure au bout de la rue.

Jehan s’inclina avec une froideur visible. Mais il ne chercha pas à se dérober. Acquaviva, dans l’ombre, eut un mince sourire de satisfaction. Il constatait que son œil d’aigle, habitué à fouiller les consciences, avait su rapidement juger à sa juste valeur ce jeune homme qui ne se connaissait pas lui-même.

Léonora avait répondu à ces paroles par un léger signe de tête. Avant de s’éloigner, elle dit à Jehan :

– Nous avons eu des torts graves vis-à-vis de vous, monsieur. Cependant, vous n’êtes pas sans avoir remarqué que, depuis quelques jours, mon époux n’a rien tenté contre vous.

– Je le reconnais, madame.

– J’espère qu’il en sera de même à l’avenir. Je dois bien cela à votre chevaleresque loyauté.

– Je le souhaite ! dit Jehan glacial.

Et il ajouta :

– Pour vous !

Léonora lui adressa un sourire, rabattit le capuchon et, sous la garde de Saêtta, s’éloigna d’un pas ferme vers la rue Saint-Denis.

Acquaviva se fit accompagner non pas à la maison mystérieuse accroupie au pied du fort aux Dames, mais à cette autre maison qui faisait l’angle des rues de la Vieille-Monnaie et des Ecrivains. On se souvient que les deux maisons communiquaient par des voies souterraines. En sorte que, tout en paraissant donner une marque de haute confiance, l’astucieux vieillard se gardait prudemment.

Il frappa à la porte d’une manière spéciale. Elle s’ouvrit aussitôt, sans bruit. Il n’entra pas tout de suite. Sur le seuil, il se retourna et dit :

– Je vous dois des excuses, monsieur, pour avoir cru que, sachant qui j’étais, vous me dénonceriez. Si je vous avais connu, je n’aurais pas eu cette crainte qui m’a fait me livrer sur vous à des tentatives que je regrette… parce qu’elles étaient inutiles. Aujourd’hui, je vous ai vu, je vous ai apprécié et, vous le voyez, je n’hésite pas à vous faire connaître le lieu où je m’abrite.

Jehan ne répondit pas. Il se disait avec humeur :

– Que la peste étouffe le moine bavard !… Où vais-je aller coucher, maintenant ? Les portes sont fermées depuis longtemps, à cette heure. Aussi, c’est bien fait pour moi !… Que n’ai-je passé mon chemin !… Je serais débarrassé de la Galigaï et de ce moine doucereux qui ne m’inspire pas la moindre confiance. Diantre soit de moi !

Cependant Acquaviva retroussait son froc et fouillait dans une poche d’où il sortit un écu bizarrement découpé qu’il remit à Jehan en disant :

– Par ma faute, vous avez manqué l’heure de la fermeture des portes. Il est juste que je répare le mal que j’ai fait. Par quelle porte désirez-vous sortir de la ville ?

Très étonné, Jehan répondit à tout hasard :

– Par la porte Montmartre.

– Vous n’aurez qu’à faire appeler le sergent de garde. Montrez-lui cet écu et prononcez le mot : « Ruilly ». Il vous ouvrira aussitôt le guichet et vous pourrez aller vous reposer dans cette carrière où vous vous êtes réfugié la nuit dernière, après l’incendie auquel vous avez miraculeusement échappé.

Jehan n’était pas qu’étonné maintenant. Le pouvoir mystérieux dont disposait cet humble moine devenait singulièrement inquiétant. Mais Acquaviva n’eut pas la satisfaction de lire ses impressions, car il sut montrer un visage hermétique que le moine admira en connaisseur. Voyant que le jeune homme se taisait, il reprit doucement :

– Vous m’avez sauvé la vie. En soi, ce n’est rien. C’est énorme, pourtant, en ce sens que, grâce à vous, je pourrai peut-être accomplir jusqu’au bout la tâche que je me suis imposée. Je dois donc faire quelle chose pour vous.

– Je n’accepterai rien de vous ! déclara Jehan avec hauteur. D’ailleurs, vous ne me devez rien.

– Je sais, répliqua Acquaviva imperturbable. Vous avez agi pour la satisfaction de votre conscience. Souffrez que j’agisse de même. Voici donc ce que je peux faire pour vous : à dater de cet instant, je ne chercherai plus à attenter à votre existence.

– Diantre ! persifla Jehan, c’est beaucoup en effet, et je rends grâce à votre magnanimité.

Sans relever la réflexion, Acquaviva reprit avec une certaine rudesse, bien rare chez lui :

– Cependant, retenez bien ceci, jeune homme : vous me gênez dans certains de mes projets. Je veux bien m’interdire de vous chercher, mais c’est tout. Gardez-vous de tomber jamais entre mes mains.

– Si ce malheur m’arrivait, qu’adviendrait-il de moi ?

– Vous seriez un homme mort ! dit froidement Acquaviva qui disparut sans ajouter une parole.

q

Chapitre 31

Il nous faut revenir à Pardaillan, qui était parti à la recherche de frère Parfait Goulard. Pardaillan savait que le moine était un des principaux agents d’Acquaviva. En dehors des affidés de la redoutable compagnie de Jésus, il était peut-être le seul à connaître la véritable personnalité du faux ivrogne. Et il s’était dit que l’agent secret devait se tenir en relations étroites avec son chef. Par conséquent, en le suivant, il parviendrait à ce chef. Quant à ce qu’il ferait alors, il ne le savait pas au juste, mais il ne doutait pas de faire cesser l’affolante et mortelle poursuite dont son fils était victime en ce moment.

Jehan le Brave, par son intervention lors de l’attaque des truands, devait obtenir ce résultat, par lui-même et sans l’avoir cherché. Mais Pardaillan ne pouvait pas prévoir cela.

A la recherche de Parfait Goulard, Pardaillan s’était mis à battre les tavernes et les cabarets de la capitale, assuré qu’il était de l’y trouver, fidèle à son rôle d’ivrogne. Et, en effet, il finit par le dénicher dans un bouge de la rue Trousse-Vache. Et, dès lors, il ne le lâcha plus.

Le moine sortit. Il tourna tout de suite à droite dans la rue des Trois-Mores, traversa la rue des Lombards et, par la rue de la Vieille-Monnaie, il parvint à la maison qui faisait l’angle de cette rue. Il y pénétra par l’entrée qui se trouvait rue des Ecrivains.

Pardaillan eut tôt fait de remarquer que la maison avait une autre entrée dans la rue de la Vieille-Monnaie. Il avisa un cabaret dans la rue de la Savonnerie. De là, il pourrait surveiller les deux entrées. Il y entra, s’installa devant une bouteille de vouvray et attendit patiemment, paraissant somnoler, mais ne perdant pas de vue les deux entrées.

Pendant ce temps, Parfait Goulard, par le passage souterrain, se rendait dans la maison mystérieuse, auprès d’Acquaviva. Il en sortit au bout d’une demi-heure, par la porte de la prison. Il était, à ce moment, près de onze heures du matin.

Dans la rue de la Heaumerie, le moine hésita un moment s’il tournerait à droite ou à gauche. S’il avait pris à gauche, il aurait infailliblement passé devant Pardaillan aux aguets. Celui-ci eût compris et ses recherches eussent été du coup considérablement avancées.

Malheureusement, le moine se décida brusquement pour la droite, c’est-à-dire qu’il alla vers la rue Saint-Denis. Là, il tourna à gauche, passa devant le grand Châtelet, traversa le pont au Change et la Cité et s’en fut jusqu’au faubourg Saint-Jacques.

Il s’arrêta devant une modeste auberge, à l’enseigne des Cinq-Croissants. La clientèle de cette auberge se composait de soldats et de gens du bas peuple. C’était là que s’était réfugié Ravaillac, lequel n’était pas retourné à Angoulême, comme on l’avait assuré à Jehan le Brave, lorsqu’il était allé le voir à son ancien domicile des Trois-Pigeons. C’était lui que le moine venait relancer.

Que lui dit-il pour le décider à le suivre ? Peu importe. Toujours est-il que, quelques instants plus tard, Parfait Goulard refaisait, en sens inverse, exactement le même chemin en compagnie de Ravaillac. Ensemble, ils pénétrèrent dans la prison. Ensemble, ils entrèrent dans cette petite chambre où le moine avait fait pénétrer Acquaviva par une porte secrète.

Cette chambre était toute petite. Elle n’avait pas de fenêtre. Elle était à demi éclairée par une imposte vitrée, au-dessus de l’unique porte par où les deux amis venaient d’entrer. Le mobilier se composait de deux étroites couchettes placées face à face, une table en bois blanc et deux escabeaux.

Sur cette table, on avait posé les éléments d’un repas très modeste : pain, légumes cuits à l’eau et une cruche d’eau. Ravaillac et le moine firent honneur à ce maigre repas. Ravaillac, de bon cœur, en homme habitué au jeûne et à l’abstinence ; Parfait Goulard, du bout des dents et en poussant force soupirs à fendre l’âme. Ravaillac but, à même la cruche, une bonne lampée d’eau qu’il déclara fraîche et délicieuse. Goulard, avec une intraduisible moue de dégoût, effleura le bord de la cruche du bout des lèvres et la repoussa aussitôt en disant :

– Pouah ! l’horrible breuvage. Non, décidément, je ne me sens pas le courage de souiller mes lèvres à ce contact impur.

Ayant ainsi manifesté énergiquement son opinion, il alla se jeter sur une des deux couchettes en invitant son compagnon à en faire autant. Ravaillac, en souriant de la mauvaise humeur du moine, suivit son conseil et lui aussi, tout habillé, il se laissa choir sur l’autre couchette.

Cinq minutes plus tard, il dormait d’un sommeil de plomb. Alors, Parfait Goulard se redressa, bien éveillé, lui. Il chercha à la tête de son lit le ressort qui actionnait la porte secrète et l’ouvrit.

Deux moines, robustes gaillards, parurent aussitôt. Ils saisirent le dormeur par les pieds et par les épaules et l’emportèrent comme un paquet. Goulard suivit. Pas une parole n’avait été échangée.

Cinq nouvelles minutes n’étaient pas encore écoulées que les deux moines avaient changé de maison et de cellule. Cette nouvelle cellule était absolument pareille à celle qu’ils venaient de quitter. L’œil le plus exercé n’eût pu découvrir la plus petite différence. C’étaient les mêmes dimensions, le même plancher uni comme une glace – ou comme un métal : fer ou acier – la même imposte vitrée par où tombait la même demi-obscurité, la même table en bois blanc, avec les reliefs du maigre repas qu’on y avait transportés, la même cruche, dont on avait changé l’eau après l’avoir rincée.

C’étaient aussi les deux mêmes couchettes. Sur l’une, Ravaillac dormait profondément. Sur l’autre, frère Parfait Goulard faisait semblant de dormir.

L’anéantissement de Ravaillac dura une heure environ. Au bout de ce temps, il se réveilla. Il ne s’aperçut pas qu’il avait changé de local. Il n’eut pas conscience d’avoir dormi. Il lui semblait qu’il n’y avait pas plus de cinq minutes qu’il s’était étendu sur le lit. Il avait la tête un peu lourde, mais il n’y prit pas garde.

Il se mit sur son séant et considéra avec un sourire indulgent l’énorme boule de graisse vautrée sur le lit qui faisait face au sien. Il écouta. Il perçut le souffle régulier de la boule. Il murmura :

– Il dort !… Déjà !…

Il hocha la tête d’un air attristé et sans acrimonie :

– C’est là ce qu’il appelle faire pénitence ! C’est ainsi qu’il comprend la retraite et qu’il fait ses dévotions !… Il est aussi indulgent pour lui-même que pour les autres. C’est un inconscient… mais c’est un brave homme. Allons, je payerai pour lui et pour moi.

Il se leva. Debout, il sentit ses jambes se dérober sous lui. Il dut s’appuyer à la table, sans quoi il serait tombé. Une chaleur lourde, accablante, pesait sur lui. Elle semblait se dégager du plancher et plus spécialement du mur qui faisait face à la porte. C’était à croire que des foyers puissants étaient établis là. L’air se raréfiait et sa respiration devenait plus pénible.

Il saisit la cruche et but à longs traits. Il se sentit plus à l’aise. Il s’approcha de Parfait Goulard et le considéra un moment. Le moine, immobile, avait le visage ruisselant de sueur. Son souffle s’oppressait. D’un air entendu, sans trouble et sans inquiétude, Ravaillac expliqua le phénomène en disant tout haut :

– Le temps est à l’orage !

Il revint à son lit et s’agenouilla sur le plancher, entre le lit et la table. Il tournait le dos à la porte, ne voulant pas être distrait par la lueur blafarde qui tombait de l’imposte. Et il se mit à prier avec ferveur.

Combien de temps resta-t-il ainsi plongé dans une sorte d’extase douloureuse ? Des heures peut-être… Ou peut-être quelques minutes, seulement ? Il n’aurait su le dire. Quand il était en proie à un accès de folie mystique, il perdait le sens de la réalité.

Il ne faisait pas que prier cependant. Un débat terrible, toujours le même, s’était déchaîné dans sa conscience aux abois. Il avait fermé les yeux ; lorsqu’il les ouvrit, il s’aperçut que des ténèbres opaques l’environnaient.

Le frisson de l’épouvante le saisit à la nuque. S’il avait tourné la tête, il aurait vu que l’obscurité provenait simplement de ce qu’on avait rabattu extérieurement d’épais volets sur les vitres, par où avait pénétré jusque-là une pâle lueur. Il trouva l’explication qui convenait à son état d’esprit et il gémit à haute voix, en se frappant la poitrine :

– Les ténèbres éternelles !… les ténèbres de la damnation dans lesquelles mon âme se débattra jusqu’à la consommation des siècles ! Seigneur, mon Dieu, ayez pitié de moi !

Il ferma encore les yeux et les rouvrit, comme s’il avait voulu s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion. Hélas ! non, il ne rêvait pas. Les ténèbres mystérieuses et angoissantes l’enveloppaient de toutes parts, se peuplaient d’images fantastiques, produit de son imagination en délire, achevaient de faire sombrer dans la terreur et l’épouvante de l’au-delà le peu de lucidité qui lui restait.

Et la chaleur augmentait encore, devenait intolérable. Il lui semblait que ses genoux reposaient sur une plaque ardente. Cette impression fut si forte que, instinctivement, il posa la main sur le plancher. Il la retira aussitôt avec un cri de détresse :

– Les ténèbres ! le feu !… l’enfer !… Je brûle ! je suis damné !… damné !…

Et dans un hoquet de révolte, il trahit le secret de l’effroyable combat qui se livrait en lui, de l’hallucinante incertitude dans laquelle il se débattait vainement :

– Seigneur !… je ne peux pourtant pas le frapper !… puisqu’il est son père !…

Parfait Goulard s’agita doucement sur sa couche. Dans l’ombre, sa main chercha et trouva un imperceptible bouton sur lequel elle appuya. Dans le noir, un trou noir béa à son côté. Quelqu’un se tenait tapi là, contre lui. Le moine glissa sa tête dans le trou. Il rencontra un visage. Il se pencha sur lui et laissa tomber quelques paroles dans l’oreille qui se tendait vers ses lèvres.

Ceci fait, le trou se referma. Le moine avait repris son immobilité.

Ravaillac n’avait rien perçu. Le moine avait agi avec d’infinies précautions. Il aurait aussi bien pu agir ouvertement. Ravaillac, dans son délire, n’aurait encore rien vu, rien entendu, rien compris.

Les genoux commençaient à le brûler atrocement. Et il ne songeait pas à se relever, à se déplacer. A quoi bon ? Il était persuadé qu’il se trouvait en enfer. N’importe où il se serait réfugié, il n’en aurait pas moins continué à être dévoré par le feu infernal.

Un long moment se passa. Ravaillac gémissait, priait, se débattait, marmonnait des choses que lui seul savait, et Parfait Goulard, attentif, ne parvenait pas à saisir une syllabe des mots qu’il prononçait.

Tout à coup, la cloison à laquelle il faisait face parut s’être évanouie sans qu’il eût perçu le moindre bruit. Et à la place où se trouvait cette cloison, une lueur aveuglante se projetait et des flammes multicolores jaillissaient en sifflant, s’élevaient jusqu’au plafond, menaçaient de tout incendier et s’éteignaient brusquement pour renaître aussitôt.

D’un bond, Ravaillac se redressa, livide, échevelé, hérissé, exorbité, et un long hurlement jaillit de sa gorge contractée.

Parfait Goulard se dressa brusquement sur son lit et roulant des yeux ahuris, d’un air mécontent, il bougonna :

– Eh ! Jean-François, qu’as-tu donc à beugler comme veau qu’on égorge ?… Il n’y a pas moyen de reposer en paix avec toi !… Que fais-tu là, planté au milieu de cette pièce, à contempler ce mur comme si c’était le diable en personne ?… Fais comme moi : dors, compère. Tu verras que tu t’en trouveras bien… et moi aussi.

Le son de cette voix amie rendit un peu de courage et de sang-froid au malheureux Ravaillac. Il voyait toujours cette éclatante clarté, il entendait le sourd ronronnement des flammes, il sentait l’anormale chaleur, comme s’il marchait sur une plaque chauffée à blanc. N’importe, il voulait récuser le témoignage de ses sens. Il voulut, à tout prix, se persuader qu’il était le jouet d’une hallucination.

Et il courut au lit de Parfait Goulard ; il l’étreignit de toutes ses forces, et d’une voix tremblante, il bégaya :

– Là !… là !… ne voyez-vous pas ?…

– Je vois le mur.

– Non !… Une lueur aveuglante !

– Tu es fou ! C’est à peine si on se voit ici.

– Ne voyez-vous pas le feu ?… Ne sentez-vous pas que nous brûlons ?

– Je sens qu’il fait très chaud, en effet… C’est l’orage.

– C’est l’enfer !… C’est le feu de l’enfer !… Et si vous ne voyez rien, si vous ne sentez rien, c’est que moi seul, je suis damné !…

Tout ceci avait été dit avec une volubilité et une angoisse sans cesse grandissantes chez Ravaillac et s’était terminé dans une sorte de râle affreusement désespéré. Chez le moine, avec un calme nuancé d’un peu d’étonnement inquiet.[25]

Lorsque Ravaillac eut prononcé ces dernières paroles, le moine se secoua furieusement, s’arracha à son étreinte et cria avec colère :

– A tous les diables d’enfer, le fou qui m’empêche de dormir avec ses imaginations !…

– Je vois ! hoqueta Ravaillac, je sens ! je brûle !… C’est l’enfer, vous dis-je !

Rageusement, le moine se leva. Il prit Ravaillac par la main et le conduisit à l’endroit où jaillissaient les flammes. Il leva cette main et l’appliqua contre un obstacle imaginaire en disant d’un air bourru :

– Tu vois bien qu’il n’y a rien là, autre que le mur ! Ne le sens-tu pas ?

– Je sens que je brûle ! hurla Ravaillac… Je vois un abîme sans fond, une fournaise ardente, infranchissable !

Et c’était vrai, ce qu’il disait. A la place où se dressait le mur qui avait bien réellement disparu, il y avait maintenant une fosse. Cette fosse était extraordinairement profonde, d’une longueur égale à la pièce où se tenaient les deux hommes, et large de deux bonnes toises. Et le fond de cette fosse était une fournaise ardente. Et cela constituait bien un abîme de feu infranchissable, comme l’avait dit Ravaillac.

Le moine cependant, haussa les épaules et gronda :

– Ah ! mais vous m’excédez, monsieur Ravaillac !… Vous feriez mieux de vous coucher. N’oubliez pas que vous vous mettez en route demain matin et que vous aurez à couvrir une longue étape.

Ravaillac avait reculé jusqu’à la porte et de là, il contemplait la fournaise d’un air hébété. A ce moment, un coup de tonnerre formidable ébranla la pièce. Il eut un sursaut de terreur et haleta :

– Avez-vous entendu ?

– Je n’ai rien entendu… parce qu’il n’y a rien, que dans votre stupide imagination, tonitrua Goulard exaspéré. Par la barbe du Saint-Père, si vous ne voulez pas vous coucher, libre à vous. Mais ne m’assommez pas avec vos sottes imaginations. J’ai besoin de repos, moi, puisque j’ai promis de vous accompagner !

Et le moine se jeta sur son lit et rabattit son capuchon de l’air d’un homme qui ne veut plus rien voir et rien entendre.

A ce moment, des voix, qui paraissaient très lointaines, et qui cependant étaient très distinctes, se mirent à crier :

– Jean-François ! Jean-François ! Es-tu là ?…

– J’y suis ! hoqueta le malheureux, à moitié fou de terreur.

– Regarde, Jean-François !… Ecoute !… Voilà ce qui t’attend, puisque tu es trop lâche pour frapper le tyran !… Tu seras à nous !… Tu viendras avec nous !…

Et alors là, dans cette fournaise, au milieu des flammes rouges, vertes, violettes, il vit un grouillement d’êtres aux masques grimaçants, courant, bondissant, hurlant, se tordant en des spasmes de douleur. Et c’était une vision d’horreur et de cauchemar, dont il ne pouvait détacher ses yeux exorbités. Et tous, les uns après les autres, avec des ricanements sinistres ou menaçants, les griffes tendues vers lui, tous, ils criaient :

– Viens !… Viens avec nous !… Tu seras des nôtres !

Puis tout cela disparut, s’évanouit, comme balayé par quelque souffle mystérieusement puissant. Et il ne vit plus qu’une femme, jeune, belle, au visage doux, infiniment triste. Et du milieu de la fournaise où elle s’était arrêtée, elle paraissait le fixer avec des yeux où se lisait un désespoir sans nom. Et elle aussi, elle parla, d’une voix lente et dolente.

– Regarde-moi, Jean-François ! Je suis la mère de Bertille… Bertille à cause de qui tu n’oses frapper l’hérétique, le paillard, l’excommunié… parce qu’il est son père !… Fou ! triple fou !… Je suis ici, moi, damnée dans les tourments de l’enfer, à cause de lui, par lui !… Parce qu’il m’a déshonorée, parce qu’il est le père de mon enfant, grâce au plus odieux, au plus lâche des crimes, parce qu’il m’a prise enfin par force et par violence. Est-il possible de tenir compte d’une telle paternité ? Et si je suis ici, moi, c’est parce que le maudit est cause que je me suis tuée !… Comprends-tu, Jean-François ?

La damnée fit une pause comme si elle avait attendu une réponse et elle reprit d’une voix lamentable :

– Non, on ne peut le considérer comme un père, et ma fille le méprise et l’exècre !… Moi, Jean-François, j’avais espéré que tu me vengerais, que tu nous vengerais tous. Et cela eût adouci nos tourments. Mais tu es lâche, tu n’oses pas, tu recules, et je te maudis, nous te maudissons tous, nous ses victimes !… et tu seras des nôtres, Jean-François, puisque tu as peur !

Et Ravaillac, les cheveux dressés, emporté par l’épouvante, hurla :

– Je frapperai ! j’en jure Dieu et la Vierge ! Je ne savais pas, moi ! Je croyais bien faire ! Mais puisqu’il n’est son père que par suite d’un crime… il est condamné !…

Au même instant, un sourd grondement se fit entendre. L’infernale vision s’évanouit. La fulgurante clarté s’éteignit brusquement, le brasier disparut, le mur reprit sa place, la lueur blafarde perça péniblement à travers les vitres de l’imposte réapparues.

Ravaillac, debout, au milieu de la petite pièce, se demanda s’il n’avait pas rêvé. Mais la chaleur étouffante qui régnait encore, mais le mur brûlant sur lequel il alla poser la main, attestèrent qu’il n’était pas le jouet d’une illusion. Et d’ailleurs il était debout, il allait, il venait, il voyait le moine étendu sur son lit. Et précisément, comme pour mieux lui prouver qu’il était bien éveillé, Parfait Goulard parla. Il lui dit avec un reste d’aigreur :

– Eh bien, en as-tu fini avec tes imaginations ? Vas-tu te reposer enfin ?

– Non, mon frère, répondit doucement Ravaillac, je vais prier.

– Prie, si tu veux, mais ne beugle pas ! Dieu n’est pas sourd. Sans répondre, Ravaillac se mit à genoux et pria, comme il l’avait dit, avec plus de ferveur que jamais.

L’insupportable chaleur disparaissait peu à peu. Maintenant une agréable fraîcheur régnait dans la chambre. Des bouffées de parfums très doux arrivaient on ne savait d’où. L’angoisse et la terreur qui étreignaient le malheureux prosterné sur le parquet faisaient place à un bien-être délicieux.

Et tout à coup, les sons d’une musique céleste arrivèrent jusqu’à son oreille charmée, mystérieux et lointains. Il redressa sa tête extasiée. Une fois encore, il se trouvait plongé dans les ténèbres épaisses. Une fois encore, un frisson l’agita. Mais cette fois-ci, le frisson était très doux.

Brusquement le mur disparut de nouveau. Une lueur pâle, tamisée éclaira la chambre. Il s’approcha les mains jointes. L’abîme insondable et infranchissable était encore là. Mais plus de brasier ardent. A la place, des plantes et des fleurs, comme il n’en avait jamais vu de pareilles. Et ces plantes et ces fleurs embaumaient l’air de parfums d’une douceur enivrante.

Il leva les yeux et tomba à genoux, ébloui, fasciné, les traits animés d’une joie puissante qui le transfigurait.

Là-bas, très loin, mais très visible, sur un trône d’or, Dieu lui-même, tel qu’il l’avait toujours vu représenté dans les missels et dans les tableaux qui ornaient les églises. A la droite de Dieu, un siège vide. Autour de lui, des anges, d’une beauté irréelle, allaient et venaient en chantant. Et des orgues, des harpes, des violes les accompagnaient en sourdine.

Chacun de ces anges, vêtus de longs voiles de soie flottants, avait une auréole d’or autour de la tête et chaque auréole portait un nom. Depuis saint Clément – qui paraissait jouir d’une vénération toute particulière – en passant par saint Jean Chastel, tous ceux qui avaient essayé d’attenter à la vie du roi, figuraient dans cette vision céleste. Ils étaient exactement dix-sept. En comptant Jacques Clément, cela faisait dix-huit.

Et le chœur qu’ils chantaient, célébrait la gloire des martyrs qui, en frappant l’hérétique, avaient sacrifié leur vie pour délivrer le peuple.

Quand le chœur fut achevé, Dieu lui-même parla :

– Jean-François, dit-il, va ! Accomplis l’œuvre sainte ! Ta place t’attend parmi les élus.

Et il désignait le siège inoccupé, placé à sa droite.

Transporté, Ravaillac cria :

– J’obéirai, Seigneur, j’obéirai !

Et il tomba à la renverse, évanoui, terrassé par la joie délirante qui l’étreignait. Ou peut-être endormi de nouveau par le parfum de ces fleurs artificielles, dont, avec délices, il avait aspiré l’odeur pénétrante, à pleines narines.

Cet évanouissement ne fut pas de longue durée. Lorsqu’il revint à lui, il se trouvait exactement à la place où il était tombé, à deux pas du mur qui avait repris sa place. Il jeta autour de lui un regard extasié, et ses traits se crispèrent douloureusement quand il reconnut qu’il se trouvait toujours dans le même décor, plongé dans un clair-obscur, et auquel rien n’était changé.

A genoux, à côté de lui, frère Parfait Goulard lui prodiguait des soins empressés.

– Eh bien, compère ! s’écria joyeusement le moine, te voici revenu au sentiment !… On n’a pas idée de s’épuiser ainsi en prières et macérations ! Que diable, mon cher, Dieu n’est pas si exigeant ! Il ne nous demande pas de nous faire les bourreaux de notre propre corps. Il faut une juste mesure en tout.

– J’ai dormi, n’est-ce pas ? interrogea Ravaillac avec une anxiété visible.

– Non, par la Vierge ! tu n’as pas dormi une seconde ! Tu t’es acharné à prier, tu as eu encore je ne sais quelles imaginations, produit de l’extrême faiblesse où te voilà. Si tu avais dormi, malheureux tu ne te serais pas évanoui de fatigue. Comment, ne te souviens-tu pas que je t’ai vertement gourmandé parce que tu m’empêchais de reposer ?

– Je me souviens, frère Goulard, fit Ravaillac avec un sourire heureux. Et, fixant sur le moine un œil scrutateur :

– Ainsi, vous n’avez rien vu, rien entendu ?

– Allons, bon ! gronda le moine entre haut et bas, voilà ses lubies qui le reprennent.

Ravaillac eut un sourire entendu et murmura :

– C’est que vous n’êtes pas un élu, vous !

L’abominable comédie dont il venait d’être victime avait produit sur ce cerveau détraqué une impression que rien ne devait effacer. Parfait Goulard, qui l’avait organisée, le comprit bien. Et, dans l’ombre, il eut un sourire de sinistre satisfaction, cependant que, fidèle à son rôle, il bougonnait tout haut :

– Allons, écoute-moi une bonne fois. Couche-toi et repose. Sans quoi, tu n’auras jamais la force de te mettre en route demain matin !

– C’est inutile, dit paisiblement Ravaillac, je ne partirai pas !

– Cà, quelle mouche te pique ?

– Ecoutez, frère Goulard, si je pars, je suis damné !… Je vais griller pour l’éternité, au plus profond des enfers. Vous ne voulez pas, j’imagine, que je sois damné ?

– Non, tripes du pape ! Je suis d’Eglise et ma profession est d’arracher des âmes aux griffes de Satan, non de les lui livrer.

– Alors, vous voyez bien, il faut que je reste. D’ailleurs, c’est l’ordre !

– L’ordre de qui ?

– De Dieu !

Le moine comprit que la décision était irrévocable. Il leva vers le plafond des bras découragés, et :

– Fiat voluntas tua ! dit-il.

Ravaillac se leva, prit son chapeau et, se raidissant contre l’émotion qui l’étreignait :

– Je vous serai éternellement reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, dit-il doucement.

Et il ajouta :

– Puis-je partir ?

– Mais tu n’es pas prisonnier ! s’écria Goulard d’un air de dignité outragée. Tu n’as qu’à ouvrir. Je ne te retiendrai pas, ingrat que tu es !

– Je ne suis pas ingrat, répondit tristement Ravaillac, j’accomplis ma destinée, simplement !

– Oui-da ! Eh bien, allez-vous-en à tous les diables, toi et ta destinée ! Quant à moi, je veux que le grand diable cornu m’enfourche si je consens jamais à m’occuper de toi. Adieu !

Ravaillac partit très attristé de cette brouille. Comme bien on pense, on le laissa sortir de la prison sans difficulté aucune.

Il était près de six heures du soir lorsque Parfait Goulard sortit à son tour, par la rue des Ecrivains. Pardaillan attendait toujours patiemment dans le cabaret où il s’était posté. Il se mit immédiatement à ses trousses. Mais le moine ne paraissait nullement chercher à se dissimuler. Pardaillan le comprit en voyant qu’il se livrait à des excentricités destinées à signaler son passage. En outre, parvenu rue Saint-Antoine, il s’engouffra dans une taverne et commanda un de ces dîners de gargantua qui devait le retenir une couple d’heures à table, pour le moins, et que lui seul était capable d’absorber.

Pardaillan se dit qu’à cette heure, il ne gagnerait rien à s’acharner à cette poursuite. De plus, il avait autre chose à faire et cette chose avait à ses yeux une importance considérable.

En conséquence, il revint sur ses pas et s’en fut au Grand-Passe-Partout où, lui aussi, il commanda un fin dîner destiné à lui faire oublier le détestable déjeuner qu’il avait fait rue de la Savonnerie. Son repas achevé, il se renversa sur le dossier de sa chaise et, les yeux au plafond, il se mit à réfléchir. La nuit tombait, l’heure de la fermeture des portes approchait. Il ceignit son épée, s’enroula dans son manteau et partit d’un pas résolu en se disant :

– Allons passer la nuit près des millions. Je suis curieux de voir ce qui va se produire.

q

Chapitre 32

Léonora Galigaï, sous la conduite de Saêtta, était parvenue à sa maison, sans qu’il lui fût arrivé rien de fâcheux. A sa porte, elle congédia Saêtta. Mais l’ancien maître d’armes lui dit, avec cette familiarité qu’elle n’aurait tolérée à aucun autre de ses serviteurs :

– Signora, je désirerais vous entretenir un instant.

– Léonora le fixa de son œil de feu et un sourire passa comme une ombre sur ses lèvres.

– Viens ! dit-elle simplement.

Quand ils se trouvèrent seuls dans son cabinet, Léonora, assise dans son fauteuil, dit d’un air nonchalant :

– Te voilà bien inquiet et bien sombre, Saêtta ? C’est ce que j’ai dit à Jehan le Brave qui te met dans cet état ? Tu te demandes si j’ai réellement renoncé à le frapper, n’est-ce pas ?

– Signora, dit Saêtta sans qu’il fût possible de discerner s’il raillait ou parlait sérieusement, vous avez un coup d’œil infaillible. Impossible de rien vous cacher.

– Eh bien, reprit Léonora avec un calme sinistre, rassure-toi, Saêtta. Je ne renonce pas… au contraire. Ce que j’en ai dit, c’est que j’ai besoin d’inspirer confiance à ce jeune homme. Demain, Saêtta, il sera en mon pouvoir.

– Per la madonna ! signora, vous m’enlevez un rude poids de sur la poitrine ! s’écria Saêtta, qui respira. Vous ne savez pas quel désespoir affreux s’était abattu sur moi quand j’ai cru que Jehan avait péri dans l’explosion du gibet. C’est à un tel point que j’ai failli me passer mon épée à travers le corps. Et quand je l’ai vu passer de son air insolent et casseur, bien vivant, per Dio ! j’ai pensé devenir fou de joie. Aussi vous devez juger de ma fureur, et de mon désappointement, quand je vous ai entendue lui dire que vous étiez résolue à le laisser tranquille.

Léonora se mit à rire doucement. Et Saêtta, qui la connaissait à fond, se sentit frémir d’aise et songea :

« Bon, la tigresse se réveille. Gare à Jehan le Brave ! »

– Tu devrais pourtant me connaître, dit Léonora. Comment as-tu pu croire que je renoncerais !… Jusqu’ici je n’avais pas de haine contre ce jeune homme, moi ! J’ai voulu le frapper parce qu’il me gênait… et aussi pour être agréable à Concini qui le haïssait de haine mortelle. Aujourd’hui, c’est une autre chose. Aujourd’hui, la haine est entrée dans mon cœur à moi aussi. Je rêve de lui faire souffrir mille morts, car, sans ce misérable tranche-montagne, tout serait dit maintenant !

– C’est-à-dire que le roi serait mort et que vous seriez les maîtres, précisa cyniquement Saêtta.

– Oui ! dit Léonora avec une froideur terrible.

Saêtta la dévisageait avec une joie féroce. Il comprenait qu’elle disait vrai et qu’elle serait implacable, et que maintenant c’en était fait de Jehan, car elle ne le lâcherait que lorsqu’elle l’aurait brisé.

– Signora, dit-il, vous savez que je ne vis que pour cette vengeance poursuivie durant de longues années. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je vous demande ce que vous comptez faire.

– Je te dirai cela demain, Saêtta. Pour l’instant, sache qu’un homme à moi, Saint-Julien, s’occupe du bravache et de sa péronnelle. Demain, Saint-Julien me rendra compte de ce qu’il a fait. Et s’il a exécuté intelligemment mes ordres, comme j’ai tout lieu de le croire, je tiendrai les deux amoureux.

Jusque-là, tout marchait au gré de Saêtta qui exultait. Mais Léonora ajouta :

– La vengeance que je compte tirer d’eux est telle que ce que tu as rêvé, toi, Saêtta, te paraîtra puéril et bénin à côté de ce que je leur réserve.

Or, Léonora Galigaï, en prononçant ces paroles, commettait une faute énorme qu’elle n’aurait pas commise, si elle s’était donné la peine d’étudier l’état d’âme de son confident.

Depuis le jour où il s’était emparé du fils de Pardaillan, c’est-à-dire depuis dix-huit ans, Saêtta rêvait de faire finir cet enfant sur un échafaud, comme était morte sa fille. A la longue, cela était devenu une idée fixe, une manie, une folie spéciale. Il ne concevait pas sa vengeance autrement. Au point que nous venons de l’entendre dire qu’il avait failli se suicider parce que le fils de Pardaillan était mort autrement qu’il n’avait décidé.

Léonora Galigaï avait une confiance absolue en Saêtta. On a pu s’en rendre compte par les confidences que nous l’avons entendue lui faire. Cette confiance, d’ailleurs, était pleinement justifiée. Le bravo se fût fait hacher plutôt que de la trahir.

Cependant, nous avons vu qu’il n’avait pas hésité à aller trouver le ministre Sully et à le mettre sur la piste des millions convoités par les Concini. Compétition redoutable qui pouvait être fatale à sa maîtresse.

Il n’avait pas hésité, parce qu’il craignait que Concini ne frappât Jehan le Brave d’une manière autre que celle qu’il rêvait.

Ceci était singulièrement significatif et aurait donné fort à réfléchir à Léonora si elle l’avait su. Et voici que maintenant elle s’avisait de heurter le maniaque dans sa manie, à laquelle il tenait plus qu’à la vie. Ceci était terriblement dangereux et pouvait faire crouler toutes ses combinaisons laborieusement échafaudées.

En l’écoutant, Saêtta avait eu un froncement de sourcils inquiétant. Il fut sur le point de protester violemment. Une idée subite l’arrêta et il eut une sorte de grondement farouche qui pouvait être interprété comme on voulait. Naturellement, Léonora le considéra comme une approbation. Elle demeura un moment rêveuse et reprit pour elle-même, oubliant Saêtta :

– Qui aurait cru que cette fille que Concini convoite si ardemment et que ce truand défend si âprement est la propre fille du roi ?… Qui sait, ce Jehan savait peut-être la vérité, lui ? Ce prétendu amour qu’il affiche n’est peut-être qu’un calcul d’ambitieux ?… Qui sait s’il n’y a pas quelque chose à tirer de ce secret ?

Et elle se replongea dans une effroyable méditation.

Saêtta avait entendu. Et lui aussi, il réfléchissait profondément.

– Signora, fit-il au bout d’un instant, il me semble que grâce à cette jeune fille, qui est la fille du roi, à ce que vous venez de dire, on pourrait faire d’une pierre deux coups.

– Comment cela ? demanda Léonora attentive.

– Je ne sais pas trop bien encore… je cherche… Vous dites que demain cette jeune fille sera entre vos mains… si Saint-Julien exécute bien vos ordres.

Léonora fit signe que oui de la tête.

– Eh bien, reprit Saêtta, on pourrait, par exemple, la conduire dans un endroit écarté… aux environs de Paris. Maintenant… oui, tenez, les choses se précisent dans mon esprit. Ecoutez : le roi s’intéresse à cette jeune fille. C’est indéniable, nous le savons bien. D’autre part, il ne tient pas à ce qu’on sache la vérité… puisqu’il s’est caché pour aller la voir.

– Le roi, interrompit Léonora, ne veut pas faire connaître qu’il est le père de cette enfant. Ceci me paraît certain. Quant à dire qu’il s’intéresse à elle… il ne le prouve guère. Car enfin, elle a disparu pendant tout un mois et il ne s’en est pas inquiété.

– Parce que la jeune fille n’a pas eu recours à lui. Mais si elle s’était adressée à lui, si elle lui avait fait connaître qu’elle était séquestrée, violentée, croyez-vous que le roi n’aurait pas cherché à lui venir en aide ?

– Peut-être ! fit Léonora rêveuse. Où veux-tu en venir ?

– A ceci : la jeune fille est enfermée dans une maison à trouver aux environs de Paris. Elle avise le roi, son père. Elle l’appelle à son secours.

– Rien ne dit qu’elle le fera.

– Elle le fera signora, dit froidement Saêtta. Ou si vous aimez mieux, nous le ferons pour elle.

– Je commence à comprendre.

– La jeune fille appelle donc son père à son secours. Il n’osera plus se dérober. Comme il ne veut pas faire connaître cette paternité, comme il adore ces aventures relevées par une pointe de mystère et de danger, il n’hésitera pas. Il répondra à l’appel de sa fille, mais en prenant des précautions, en se cachant, pour tout dire. Donc pas d’escorte – c’est l’essentiel, notez bien –, un ou deux de ses confidents intimes l’accompagneront et c’est tout. Croyez-vous qu’il en sera ainsi ?

– C’est probable.

– Eh bien, signora, triompha Saêtta, supposez qu’on avise Jehan le Brave de façon à ce qu’il arrive sur les lieux en même temps que le roi. Supposez qu’un malheur arrive au roi. Ces choses-là sont possibles, surtout si on sait s’arranger pour aider le hasard. Nous arrivons, nous, juste à point pour cueillir Jehan et le charger du meurtre du roi. Son compte est bon !… Vous êtes arrivée à vos fins… et moi aux miennes ! Qu’en dites-vous, signora ?

– Je ne dis ni oui ni non, dit froidement Léonora. Attendons à demain. Maintenant, va, Saêtta. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il importe essentiellement que Concini ignore mes projets… Nous n’avons pas du tout les mêmes vues à ce sujet.

Saêtta s’inclina silencieusement et sortit. Il était sombre et mécontent. Il lui semblait que Léonora avait un plan bien arrêté dont elle ne voulait pas se départir. Et dans ce plan il n’entrait pas de faire monter Jehan sur l’échafaud.

Il passa le reste de la nuit à méditer, dans son taudis. Un combat violent se livrait en lui. Il se trouvait acculé à une action qui lui répugnait. Il voyait bien qu’il n’avait pas d’autre issue pour arriver à ses fins, comme il disait, et cependant il hésitait.

Le jour vint. Sa résolution enfin prise, ses hésitations et ses scrupules balayés, il ceignit sa rapière et sortit.

Il s’en fut droit rue Saint-Honoré, chez Concini. Mais ce ne fut pas auprès de Léonora qu’il pénétra. Ce fut auprès de Concini lui-même. Il y demeura un quart d’heure environ. Quand il en sortit, il paraissait très satisfait.

q

Chapitre 33

Les scènes que nous retraçons se déroulent à peu près simultanément. C’est ce qui nous met dans l’obligation d’aller de l’un à l’autre de nos personnages.

Lorsque Acquaviva eut disparu, Jehan le Brave s’éloigna à grandes enjambées. Nous savons qu’il n’était pas facile à impressionner. Cependant le ton du moine était tel qu’il avait senti un froid le saisir à la nuque.

– Diable ! se disait-il, m’est avis que j’aurais mieux fait de laisser ces truands expédier proprement ce moine confit en douceur et qui me paraît pratiquer la reconnaissance d’une singulière façon ! Oui, mais moi, j’aurais ainsi été complice d’un assassinat. Fi donc !… Il n’en est pas moins vrai que je suis loin d’en avoir fini avec lui. Et peut-être ne serai-je pas toujours servi par la chance, comme je l’ai été jusqu’à ce jour. Bah ! arrive qu’arrive, nous verrons bien ! Mais pourquoi diable me veut-il la malemort ? Il sait bien que je ne m’abaisserai pas à le dénoncer. Il le sait si bien qu’il n’a pas hésité à me faire connaître sa demeure !… Hum ! au bout du compte, est-ce bien sa demeure ? Qui me dit qu’il n’aura pas déguerpi demain matin ? N’importe, je ne le connais pas, je ne lui ai rien fait, et il veut ma mort. Pourquoi ? Il y a quelque chose là-dessous… Mais quoi ?

Tout en monologuant de la sorte, il était parvenu à la porte Montmartre. Il fit appeler le sergent de garde, lui montra discrètement l’insigne remis par Acquaviva et prononça le mot : « Ruilly ».

Jusque-là, il n’était pas bien sûr que le moine n’avait pas voulu se gausser de lui. Il dut bien reconnaître qu’il s’était trompé en voyant le sergent ouvrir le guichet lui-même et lui témoigner un respect dont il fut tout éberlué.

Dans la carrière abandonnée, où il ne pénétra qu’après maints détours, il avança à tâtons avec d’infinies précautions, sondant le sol à chaque pas, s’attendant à tout moment à se heurter à quelque obstacle mortel. Il ne respira vraiment que lorsque la porte secrète franchie, il se trouva dans le souterrain qui aboutissait à la grotte. Là il se sentait en sûreté.

Parvenu dans cette grotte, il alluma une torche et s’assit sur un coffre. Il resta là longtemps à rêver. Il avait rempli une bouteille à l’un des tonneaux et il la vida à petits coups sans s’en apercevoir. Il se leva et se mit à marcher de long en large. Il passait et repassait ainsi devant l’entrée du couloir qui aboutissait au caveau… le caveau et son escalier sous lequel se trouvaient des millions. Et chaque fois, il jetait un coup d’œil de ce côté. Mais il n’y entrait pas…

Brusquement, il s’arrêta devant cette entrée et avec un mouvement d’épaules furieux, il mâchonna :

– Pourquoi n’irais-je pas ?… Je ne vois pas quel mal je ferais !…, Il saisit la torche et pénétra dans le caveau. Il s’arrêta devant l’escalier et le contempla longuement, sans bouger. Il s’accroupit et se mit à étudier de près la première marche en murmurant :

– C’est là-dessous que sont les millions… si les indications que j’ai eues en main sont exactes.

Il jeta les yeux autour de lui et il eut un sursaut. Dans un coin, à côté de l’escalier, se trouvaient divers outils pêle-mêle. Et au premier rang, tirant l’œil, une pelle et une pioche.

– C’est bizarre, dit-il tout haut, je n’avais pas remarqué ces outils !

Il prit la pelle et la pioche et les examina. Elles étaient en fort bon état. Seulement, les fers étaient couverts d’une épaisse couche de rouille. Evidemment ces outils devaient se trouver là depuis un long temps, des années peut-être. Il réfléchit :

– Pardieu ! j’étais préoccupé, j’avais vraiment autre chose à faire à ce moment-là… Rien d’extraordinaire à ce que je n’aie pas remarqué ces outils. Après l’explosion, je suis revenu ici. J’ai trouvé le maudit papier et sa lecture m’a troublé. Depuis je n’ai plus remis les pieds ici. D’ailleurs, quelle apparence que quelqu’un se soit introduit ici ?…

Cependant, le soupçon était entré dans son esprit. La torche à la main, il étudia le sol de tout près. Et il se redressa, rassuré, en disant :

– Le sol n’a pas été fouillé depuis fort longtemps, c’est visible. Les idées mauvaises qui me hantent m’affolent et me font divaguer.

Il quitta le caveau, s’enroula dans son manteau, éteignit la torche et se coucha sur la paille. Il dormit très mal, d’un sommeil haché, coupé de réveils en sursauts, peuplé de cauchemars hideux.

Au matin, la tête lourde, les membres brisés, au lieu de s’éloigner vivement comme il avait fait la veille, il demeura encore un moment à rêver. Brusquement, sa résolution fut prise. Il se leva, alluma la torche et se dirigea résolument vers le caveau, en disant :

– Il faut que je voie !… Je serai plus tranquille après… Et puis, qui sait ?… Il n’y a peut-être rien du tout.

Il était un peu pâle. Il serrait les dents à les briser et il jetait autour de lui des regards inquiets. Il saisit la pioche et il eut une dernière hésitation. Il se secoua furieusement comme pour jeter bas le lourd fardeau de vains scrupules et il attaqua le sol.

Il y avait plus d’une heure qu’il travaillait avec acharnement et il était en nage. De temps en temps, il s’arrêtait pour souffler et avalait une lampée de vin. Il commençait à croire que ce fameux trésor n’était qu’un leurre. En effet, la fosse était profonde d’une bonne demi-toise et il ne trouvait rien que de la terre qu’il entassait méthodiquement de chaque côté.

Tout à coup, le fer de la pioche heurta un corps dur. Il fouilla plus loin, à différents endroits, et il rencontra partout la même résistance.

– C’est la dalle ! se dit-il.

Et il se remit à l’œuvre avec plus d’ardeur. Bientôt la dalle se trouva complètement dégagée. Il fallut la desceller. Il se trouva devant un trou noir. Il prit la torche et la plongea dans le trou noir. Il vit un tout petit caveau en bonne et solide maçonnerie. Il jeta les outils dedans et, la torche à la main, se laissa glisser. Sa tête dépassait le trou et il dut se baisser.

– Le cercueil ! dit-il tout haut.

En effet, un cercueil en cœur de chêne occupait tout un côté du minuscule caveau, il n’y avait pas autre chose là-dedans. Il l’examina de près. Il ne paraissait pas trop détérioré. Avec la pointe de la pioche, il se mit en devoir de faire sauter le couvercle. Une réflexion l’arrêta.

– Il n’y a peut-être qu’un squelette là-dedans !

Il eut un long frisson. Il était brave, certes, on le sait du reste. Mais ce qu’il allait faire lui apparaissait comme une odieuse profanation.

Puis, il faut bien le dire, puisqu’il en était ainsi, sa pensée de derrière la tête, qu’il n’osait pas s’avouer tant il en avait honte, cette pensée était de s’approprier les millions qui gisaient là. Et naturellement, il éprouvait l’inexprimable malaise de l’homme qui sait qu’il commet une abominable action.

Joignez à cela le décor : ce caveau sinistre, où il était obligé de se tenir courbé, ces murs couverts de salpêtre, ces dalles qui résonnaient lugubrement à chacun de ses pas, ce cercueil à demi pourri, tout cela à la lueur rougeâtre et vacillante de la torche fumeuse paraissait plus sinistre encore, prenait des aspects mystérieux et menaçants. Par là-dessus, la conscience qui hurle et proteste. C’était plus qu’il n’en fallait pour exaspérer les nerfs, débrider l’imagination. La sienne se mit incontinent à peupler les lieux de visions fantastiques, de spectres et de fantômes.

Malgré tout son courage, Jehan sentit ses cheveux se hérisser, ses oreilles s’emplir de bourdonnements confus. Puis ces bourdonnements devinrent des clameurs de mépris. Il lui semblait que des milliers de voix hurlaient un seul mot, toujours le même : « Voleur !… Voleur !… »

Il s’était accroupi devant le cercueil, cette impression devint si forte qu’il leva la tête pour voir d’où venaient ces voix qui lui reprochaient son infamie avant qu’elle ne fût accomplie.

Il leva la tête et en même temps la torche aussi et il demeura pétrifié, livide, hagard, muet, les yeux rivés à la voûte du caveau. Car il voyait là, penché sur le trou démasqué par la dalle, une tête qui l’observait avec des yeux réprobateurs et tristes… si tristes qu’il sentit un sanglot lui déchirer la gorge et ses yeux, à lui, s’embuer de larmes qui le brûlaient comme du plomb fondu. Et il rugit dans sa pensée :

– Monsieur de Pardaillan !…

Mais Pardaillan l’épiant là, sous le gibet, ce n’était pas du surnaturel et du prodige. Ce ne pouvait être qu’une réalité gênante et surtout pénible. Dès lors, il retrouva une partie de son sang-froid. Et il bondit hors du caveau funéraire, hors de la fosse, jusque dans le grand caveau. Et il n’y vit personne.

La sensation qu’il avait éprouvée était si forte que, sa torche à la main, il courut jusqu’à la grotte. Là non plus, il n’y avait personne.

– C’est étrange ! murmura-t-il en passant la main sur son front moite, j’aurais juré !…

Il se rua à la porte secrète, l’ouvrit et regarda. Aussi loin qu’il pouvait voir dans le souterrain, il n’y avait encore personne.

– Si agile qu’il soit, se dit-il, il n’aurait pas eu le temps de fuir !… C’est une hallucination !

Il revint dans la grotte, ferma la porte et traîna devant le coffre chargé d’armes, en se disant :

– Si je ne me suis pas trompé, s’il revient, il lui faudra déplacer cet obstacle. Cela n’ira pas sans quelque temps perdu et sans quelque bruit qui m’avertira.

Ces précautions prises, il revint à l’escalier. Et encore sous le coup de l’émotion violente éprouvée, il visita minutieusement le grand caveau, déplaçant les outils et tous les objets hétéroclites derrière lesquels un homme aurait pu momentanément se cacher. Il se convainquit qu’il était bien seul et qu’il avait été victime d’une illusion.

Il avait été si fortement frappé qu’il dit à haute voix :

– Je mourrais de honte s’il me voyait occupé à cette besogne !… Et elle donc !… si elle savait ?…

Et son naturel violent, incomplètement réprimé, reprenant le dessus, il frappa du pied avec colère et cria, comme pour mieux se convaincre lui-même :

– Pourquoi ?… Ventre de veau, je ne suis pas un voleur !… je veux voir… voilà tout !

Et tout son sang-froid reconquis, il descendit de nouveau dans le petit caveau et se mit à attaquer le cercueil.

Or, s’il avait levé la tête à ce moment, il eût vu encore une fois le visage de Pardaillan penché sur le trou. Et cette fois-ci, comme la première, il n’aurait pas été victime d’une illusion. Car c’était bien Pardaillan en chair et en os, qui l’observait en se disant avec un sourire un peu railleur :

– Tu n’es pas un voleur ! Soit… C’est ce que nous allons voir !

En quelques coups de pioche, Jehan fit sauter le couvercle. Mais il se trouva en présence d’un deuxième cercueil en plomb. Il fallut l’ouvrir aussi. Ce fut un peu plus long.

Ce second cercueil était plein de sciure. Très maître de lui, n’ayant plus qu’une appréhension, celle de s’être donné tant de mal pour ne rien trouver peut-être, Jehan plongea délibérément les mains dans la sciure et chercha.

– Un coffre ! s’écria-t-il joyeusement.

Il écarta la sciure à pleines pelletées et mit complètement à découvert un coffre en fer de taille respectable. Il essaya de le soulever. Il eut beau rassembler toutes ses forces, il ne parvint pas même à l’ébranler. Il constata :

– Malepeste, c’est un joli poids !

Le coffre était muni de deux fortes serrures. Fermées ! Sans hésitation et sans scrupule, il les fit sauter. Il souleva le couvercle d’une main qui tremblait un peu.

Et il demeura ébloui.

Intérieurement, le coffre était divisé en trois compartiments d’inégale grandeur. Dans l’un, le plus grand, c’était un amoncellement de pièces d’or : pistoles, doublons, ducats, pêle-mêle. Rien que de l’or monnayé.

Dans le deuxième, des bijoux d’un travail précieux, d’une inestimable valeur : bagues, chaînes, bracelets, colliers, pendants d’oreilles, aigrettes, agrafes de toutes formes et de toutes dimensions, agrafes de ceinture, de soulier, de toque… Des bijoux, encore des bijoux, rien que des bijoux finement ciselés, enrichis de pierres précieuses.

Dans le troisième, le plus petit, des gemmes : diamants, perles, saphirs, rubis, émeraudes, topazes… un étincellement… un éblouissement… un vertige !

La gorge sèche, les tempes mouillées, les yeux exorbités, l’esprit chaviré, Jehan contemplait les fabuleuses richesses entassées dans ce coffre de fer, tout simple. Et il demeurait sans mouvement, pétrifié, n’osant en croire ses yeux. Et une pensée unique fulgurait dans son esprit :

– Tout cela est à moi ! si je veux ! Allons, Jehan, voilà la fortune ! tends quelques-unes de ces pierres seulement et te voilà riche ! qui s’apercevra que le tas a été entamé ?… qui saura jamais ?…

Jehan le Brave avait trop présumé de ses forces. Il faut reconnaître que la tentation était par trop forte. Fatalement, il devait y succomber, et il y succomba.

En un grondement qui n’avait plus rien d’humain, tout haut, comme pour mieux s’exciter, il répéta :

– Qui le saura ?… Quoi, je n’ai qu’à allonger la main pour saisir le bonheur avec la fortune et je serais assez fou pour ne pas le faire ?… Pourquoi ?… pour des sornettes, des mots creux ! Allons donc !… A tous les diables les scrupules !…

Et, en un geste de folie, il plongea la main dans le compartiment des pierres précieuses et puisa à pleine poignée… Tant que la main en pouvait contenir.

Au-dessus de lui, l’étincelante physionomie de Pardaillan prit une expression indéfinissable. Puis, brusquement, ses traits se figèrent, son regard se durcit, toute son attitude se fit de glace. Il se redressa lentement et enjamba le trou pour se laisser tomber et prendre le voleur sur le fait.

q

Chapitre 34

Il nous faut maintenant revenir à Saint-Julien, l’espion de la Galigaï. Nous n’oublions pas que nous avons promis de le montrer à l’œuvre, dans l’exécution des ordres mystérieux de la terrible épouse du Florentin, aux mains de laquelle il n’est qu’un instrument docile.

Ce même matin, qui était un mardi, à peu près vers le même moment que Jehan le Brave se décidait à s’assurer si le trésor existait réellement, c’est-à-dire de grand matin, Saint-Julien se dirigeait vers la carrière abandonnée par où on pénétrait dans les galeries souterraines qui aboutissaient au gibet.

Il était escorté de quatre individus à face patibulaire, enveloppés dans de vastes manteaux que relevaient les extrémités de formidables rapières. Parvenu à la carrière, Saint-Julien s’arrêta pour y entrer. Un homme se dressa soudain à son côté.

– Eh bien ? demanda Saint-Julien à voix basse.

– L’homme est entré dans la carrière et il n’en est pas sorti. Maintenant il peut sortir… tout est prêt.

– Nous le tenons ! gronda Saint-Julien dans une explosion de joie furieuse.

Il fit un signe aux quatre estafiers et, à grands pas, il se mit à grimper les flancs escarpés de la montagne.

Les quatre malandrins qui avaient des instructions préalables, suivirent l’homme qui venait de parler. Ils s’évanouirent, tous les cinq, comme par enchantement, terrés, tels de monstrueux cloportes, chacun dans un trou, aux alentours de l’entrée de la carrière.

Saint-Julien s’en fut droit à l’abbaye. Il n’y était sans doute pas attendu, car, malgré l’heure matinale, il fut admis séance tenante auprès de l’abbesse, Marie de Beauvilliers.

Lorsqu’il en sortit, il était en compagnie du bailli de l’abbesse, lequel était escorté de six gaillards, salade en tête, épée au côté, pique à la main. Et cela représentait tout à la fois, la justice, la police et la force armée des religieuses.

Saint-Julien laissa le bailli et ses six gardes à la chapelle, au bas de la butte. En revanche, il y trouva une dizaine de chenapans en tout pareils à ceux qui étaient restés à l’affût devant l’entrée de la carrière.

C’étaient ses hommes à lui, spécialement engagés pour cette expédition. Des hommes que ne connaissait pas Concini, cela va sans dire.

Il emmena sa troupe jusqu’à la maison de Perrette la Jolie et posta ses hommes en différents endroits qu’il avait préalablement repérés. Ces préparatifs étaient terminés avant l’heure de l’ouverture des portes de la ville.

Lorsque ces portes s’ouvrirent, Gringaille et Escargasse sortirent par la porte Montmartre, voisine de leur taudis. Ils allaient garder les deux jeunes filles, ainsi qu’ils faisaient chaque jour.

Dans le faubourg, parvenu à hauteur de la Grange-Batelière, Escargasse se sépara de Gringaille. A travers des terrains vagues et des marais, il se dirigea vers l’enclos de cette Grange-Batelière qui se trouvait un peu avant et sur les derrières de la maison de Perrette, laquelle avait de ce côté une porte dérobée.

L’égout coulait à découvert le long du mur de cette maison.

Des planches jetées de loin en loin sur cet égout établissaient la communication entre les terrains et les maisons situées au pied de la butte.

Escargasse venait garder la porte de derrière, par où Jehan et Pardaillan pénétraient quand ils venaient voir les deux jeunes filles. Gringaille allait garder celle de devant.

Escargasse allait dépasser le mur de clôture de la Grange-Batelière. A ce moment, il trébucha dans un obstacle dissimulé dans l’herbe. Il s’étala tout du long, non sans proférer force jurons. Il n’eut pas le temps de se relever. Quatre gaillards bondirent de derrière le mur et tombèrent sur lui comme la foudre. En un clin d’œil, il fut saisi, ficelé des pieds à la tête, bâillonné, emporté au pas de course et déposé dans un réduit obscur attenant à la chapelle du Martyr.

Dix minutes plus tard, comme il se livrait à des réflexions qui n’étaient pas précisément folâtres, on jeta près de lui, sans ménagement, un autre colis humain, aussi convenablement ligoté et bâillonné que lui-même. C’était Gringaille qui avait eu le même sort que son compagnon.

Saint-Julien, infatigable, après le double enlèvement si dextrement et si heureusement réussi, reprit ses jambes à son cou, laissant la maison étroitement assiégée par ses dix gaillards invisibles. Il retourna à la carrière.

Le même homme auquel il avait eu déjà affaire se dressa de nouveau devant lui. Comme la première fois, Saint-Julien interrogea :

– Eh bien ?

– Rien encore, répondit laconiquement l’homme.

– Diable ! gronda Saint-Julien, est-ce qu’il nous échapperait ?

– Patience, mon gentilhomme, il faudra bien qu’il sorte !

– Etes-vous sûr qu’il n’y a pas d’autre issue à cette carrière ?

– Dame, depuis des années et des années que les travaux sont abandonnés, personne aujourd’hui n’est à même de dire jusqu’où et dans quelle direction les galeries souterraines ont été poussées. Les vieux qui y ont travaillé autrefois et qui pourraient nous renseigner sont tous morts. Cependant, je n’ai jamais entendu dire qu’il y eût une entrée autre que celle-ci.

– Attendons, décida Saint-Julien assombri.

Guidé par l’homme, il alla lui aussi se terrer dans un trou. Pardaillan lui-même passant par là n’aurait pas été capable d’éventer les six hommes qui maintenant gardaient l’entrée.

Ici, il nous faut revenir à Jehan le Brave que nous avons laissé un instant puisant d’une main avide dans le tas de pierreries et, par contrecoup, à Pardaillan qui se disposait à le prendre sur le fait.

Jehan contempla d’un air hagard sa main pleine des prestigieux cailloux. Il eut ce geste machinal de voleur qui cherche où il pourra cacher le produit de son larcin. Et brusquement, en un mouvement d’une violence inouïe, il rejeta les pierres dans le compartiment où il les avait prises, en disant :

– Eh bien, non, je ne ferai pas cela !

Pardaillan avait déjà passé une jambe dans le trou. En entendant ces mots, il la retira doucement et se rencogna derrière le tas de terre. Sa physionomie glaciale redevint pétillante et il murmura :

– Je me disais aussi : il n’est pas possible que je me sois si grossièrement trompé sur son compte. Mais mordieu ! voilà une chaude alerte ! De ma vie, je crois, je n’éprouvai émotion pareille !

Jehan reprenait d’une voix lente se parlant à lui-même :

– Autrefois, il m’est arrivé de détrousser le passant attardé… J’avais une excuse : je ne savais pas. On m’avait dit : c’est la reprise de celui qui n’a rien sur celui qui possède trop. Et je l’avais cru parce que tout le monde autour de moi pensait ainsi et agissait en conséquence. Aujourd’hui, je sais. Bertille m’a dessillé les yeux. M. de Pardaillan a exalté devant moi les sentiments nobles et généreux, et devant la bienveillante amitié qu’il me témoignait, il m’est arrivé de rougir en pensant à ce que j’avais été. Si je commettais cette abominable action, je n’oserais plus serrer sa loyale main. Je n’oserais pas regarder en face celle que j’aime et qui est tout pour moi. A quoi me servirait d’être riche, puisque j’aurais empoisonné mon existence ? Mieux vaut cent fois la pauvreté, la misère même, avec l’estime et l’affection des deux seuls êtres que j’aime.

Pardaillan approuvait énergiquement de la tête, et ses yeux, dans l’ombre, pétillaient plus que jamais, et son sourire malicieux se nuançait d’une pointe d’attendrissement, car il songeait :

« Dieu me damne, il tient autant à mon amitié et à mon estime qu’à l’estime et à l’amour de sa fiancée !… C’est curieux ! Il ne soupçonne pourtant pas que je suis son père ! »

Décidément, Pardaillan était indécrottable. Toute sa vie, il devait s’ignorer.

Maintenant, le remords et la honte se traduisaient chez Jehan par un accès de colère furieuse contre lui-même.

– Je mériterais qu’on réduisît en bouillie informe ce cerveau qui a osé concevoir cette pensée infâme !… Le bourreau devrait brûler à petit feu cette main qui a esquissé le geste ignoble !…

Pardaillan, qui avait retrouvé toute sa gaieté, railla dans son esprit : « Belle idée, ma foi ! C’est pour le coup que tu serais bien empêché de serrer la « loyale main » que voici ! »

– Je mérite une punition terrible et me l’infligerai moi-même, continuait Jehan.

– Holà ! marmotta Pardaillan inquiet, ce maître fou ne va pas, j’imagine, attenter à ses jours ?

– Je leur ferai l’aveu de mon crime, reprenait Jehan et s’ils se détournent de moi avec mépris, je n’aurai que ce que je mérite.

– Bon ! si ce n’est que cela, dit Pardaillan rassuré, on verra ! Jehan referma brutalement le coffre, remit en place la sciure qu’il avait entassée sur les dalles et revissa de son mieux les deux couvercles du double cercueil. Il demeura une seconde songeur, et l’apaisement s’étant fait dans son esprit, il étendit la main, comme pour un serment et prononça :

– J’ignore à qui appartiennent ces richesses, mais s’il n’y a que moi pour les voler, leur propriétaire peut être assuré de les retrouver sans qu’il y manque une maille !

Pardaillan fut sur le point de crier : « Ces richesses sont à toi ! » Mais la matinée s’avançait, il était grand temps de se mettre à la besogne qu’il s’était imposée, s’il voulait parer à la catastrophe qui guettait son fils.

Il escalada lestement le tas de terre et il se dirigea vers le mur, à quelques pas de l’escalier. Il y avait là, au ras du sol, un trou béant, dans lequel il se glissa. De l’autre côté, il remit en place l’énorme pierre, montée sur un pivot invisible, qui servait de porte. Il se redressa à moitié et mit son œil à un autre trou de la dimension d’une brique. Au fond de cette petite excavation, des petits trous habilement dissimulés permettaient de voir et d’entendre tout ce qui se passait dans le caveau.

Il vit donc Jehan occupé à remettre la dalle en place. Il pouvait partir en toute quiétude. L’épreuve était achevée maintenant à l’honneur de son fils. Il boucha ce trou comme il avait bouché l’autre et il partit. Il vint sortir par une carrière qui se trouvait au pied de la butte des Cinq-Moulins que nous avons signalée. Et à grandes enjambées, il se dirigea vers la ville en se disant de cet air si froidement résolu, qu’il avait en de certaines circonstances :

– A nous deux, monsieur Claude Acquaviva !

Ceci se passait à peu près vers le même moment que Saint-Julien revenait pour la seconde fois à la carrière abandonnée par où Jehan devait sortir. Il était environ sept heures du matin.

Pendant ce temps, Jehan remettait toutes choses en place et poussait la précaution jusqu’à piétiner la terre longuement et consciencieusement pour effacer toute trace des fouilles qu’il venait de faire. Ce travail l’occupa une bonne heure. Il avait commencé vers les quatre heures du matin. Cela représentait donc un labeur pénible d’environ quatre heures.

Il était brisé physiquement et moralement. Il retourna dans la grotte et se jeta sur la paille. Il dormit tout d’une traite jusqu’à onze heures. Quand il se réveilla, il se sentit frais et dispos, remis d’aplomb par ce somme réparateur. L’esprit enfin délivré de l’affolante contemplation à laquelle il avait failli succomber, il ne se sentait plus le même et il allait et venait en fredonnant une chanson.

Il alluma le feu, fit sauter une omelette, y adjoignit une large tranche de jambon, quelques ronds de saucisson, et dévora le tout avec cet appétit robuste que ni les peines, ni les dangers, ni les émotions ne parvenaient à émousser. Le pain était bien un peu dur, mais le vin frais et si vieux, si généreux qu’il eût réveillé un mort. Ce repas achevé, il se sentit fort comme Sanson.

Il réfléchit :

– Il ne doit pas être loin de midi, maintenant !

Ses traits prirent cette expression de surhumaine tendresse qu’il avait chaque fois qu’il pensait à Bertille et il dit doucement :

– Allons la voir !

Il partit. Dans la carrière, tant qu’il fut dans l’obscurité, il marcha avec précaution, sondant le terrain du bout du pied, fouillant les ténèbres de son œil perçant, l’oreille attentive, la main sur la garde de l’épée. A mesure qu’il approchait de l’entrée, que la clarté se faisait plus vive, il eut plus d’assurance et pressa le pas.

A l’entrée, avant de sortir, il jeta un coup d’œil circulaire autour de lui : personne. Il s’élança de ce pas souple et rapide qui lui était particulier.

Il fit trois ou quatre pas. Brusquement, il étendit les bras en un geste d’instinctive défense et lança un grand cri.

Le sol venait de manquer soudain sous ses pieds. Il se sentit tomber avec une rapidité vertigineuse dans une sorte de puits sans fin. Il cria de nouveau :

– Bertille !…

Il ressentit un choc effroyable. Il lui sembla que ses jambes venaient de lui rentrer jusque dans la poitrine. Un inappréciable instant, il demeura immobile, l’esprit submergé d’un étonnement sans nom ; l’étonnement de se sentir vivant encore malgré l’épouvantable secousse, malgré l’atroce douleur qui le mordait aux entrailles.

Puis, il vacilla et s’abattit comme un jeune chêne foudroyé par la tempête. Sa tête porta violemment sur un quartier de roche pointu et il demeura immobile, sans connaissance, tandis qu’un mince filet rouge coulait lentement de sa blessure et lui couvrait peu à peu le visage d’un masque sanglant.

Là-haut, sur le chemin, Saint-Julien et ses hommes sortirent de leur trou, s’approchèrent en rampant, pareils à d’immondes bêtes de ténèbres. Saint-Julien se pencha, regarda dans le noir, écouta, et un rictus féroce, hideux, retroussa ses babines et il grinça, avec un accent de haine assouvie :

– Son compte est bon !… Le tranche-montagne ne pourra plus défigurer personne !

Il se tourna vers les hommes et d’un ton bref :

– Vous savez ce qu’il vous reste à faire. Allez !…

Encore une fois, il s’élança, tandis que ses hommes s’activaient à l’accomplissement d’une mystérieuse et terrible besogne tracée d’avance.

Il revint à la chapelle du Martyr. Le bailli et ses six gardes l’attendaient sans manifester aucune impatience. D’un accent bref, autoritaire, Saint-Julien dit :

– En route !

Et le bailli, qui, sans doute, savait, lui aussi, ce qu’il avait à faire, prit la tête de sa petite troupe.

Saint-Julien leur laissa prendre une faible avance et se mit à les suivre de l’air innocent d’un flâneur heureux de respirer l’air de la campagne.

Le bailli descendit le chemin raide qui aboutissait à la croix.

Là, il tourna à gauche, puis à droite, et s’enfonça dans le faubourg Montmartre.

q

Chapitre 35

Entrons dans la maison de Perrette la Jolie. Il est midi. C’est le moment où Jehan le Brave se met en route pour aller voir sa fiancée.

Nous voici dans l’atelier de la petite ouvrière parisienne, atelier qui sert de parloir et de salle à manger. Près de la fenêtre grande ouverte sur le jardin fleuri, par où le soleil entre à flots, Bertille est assise.

Perrette, les manches retroussées jusqu’aux coudes, manie le fer chaud avec quoi elle repasse la fine lingerie de ses clientes. Dame Martine, ouvrière et servante, va et vient, dessert la table que les deux jeunes filles viennent de quitter.

Et de cet intérieur si simple, égayé par la présence des deux jeunes filles, aussi adorables l’une que l’autre, de la grâce souriante et tranquille de leurs attitudes, il se dégage une impression de calme et de paix reposante.

– Perrette, dit Bertille de sa voix mélodieuse, vous êtes bien pressée de vous mettre à l’ouvrage ! Ne pourriez-vous vous reposer un peu ? Vous vous disiez souffrante, et c’est à peine si vous sortez de table.

De son petit air sérieux, sans aucune amertume, comme une chose qui lui paraît très naturelle, Perrette répondit :

– Il faut bien travailler, quand on est pauvre.

– Mais, répliqua vivement Bertille, si je ne suis pas riche, moi, Dieu merci, je ne suis pas pauvre non plus ! Ce que je possède est suffisant et au-delà pour nous faire vivre largement tous ! Je ne vois pas pourquoi vous vous tuez ainsi à la besogne.

– Mais, vous-même, qui prêchez, mademoiselle, pourquoi vos doigts de fée s’actionnent-ils si vivement après cette tant jolie broderie ?

– Moi, dit Bertille en riant, c’est pour me distraire.

– Et moi aussi, assura Perrette. Et plus bas, pour elle-même, elle ajouta :

– Le travail console ! Savez-vous, reprit-elle tout haut, que vous êtes une habile ouvrière en broderies ? Je connais des dames de noblesse qui payeraient fort cher le travail que vous faites là.

– Oui, répondit Bertille en riant de plus belle, mais pour or ni argent elles n’auront l’écharpe que voici. Attendu qu’elle est déjà vendue, ma chère !

– A qui donc ? Jésus Dieu ! fit Perrette étonnée.

– A quelqu’un qui n’est pas loin d’ici ! Ne trouvez-vous pas, Perrette, que cette écharpe ferait bien autour de votre cou ?

– Moi ? suffoqua Perrette, ce sont là affiquets de grande dame, dont ne saurait se parer une pauvre fille comme moi !

– Pourquoi donc ? s’étonna Bertille. (Et avec un sourire malicieux.) Il vous faudra cependant consentir à vous en parer, puisque c’est pour vous que je la fais… Et me refuser serait me faire une injure grave que suis femme à ne pas tolérer.

Et se levant, elle courut embrasser de tout cœur la jolie Perrette, qui lui rendit son étreinte.

Nous avons esquissé ce tableau pour montrer que la quiétude des deux mignonnes jeunes filles était absolue, tant leur confiance était grande en ceux qui, elles le savaient, veillaient sur elles de près comme de loin.

De Jehan le Brave, elles ne parlaient pour ainsi dire pas. A quoi bon ? Elles le sentaient toujours présent dans leur pensée et cela leur suffisait. Une heure environ s’écoula ainsi en propos d’une adorable ingénuité. Ce qui n’empêchait pas les mains de s’activer à la besogne, au contraire.

Tout à coup, on frappa à la porte de derrière.

– C’est la manière de frapper de M. Jehan, vint dire dame Martine, avec un gros rire malicieux. Faut-il aller ouvrir, demoiselle ?

Et sans attendre la réponse, elle s’élança en riant de la bonne plaisanterie qu’elle croyait avoir faite.

La pièce dans laquelle se tenaient les deux jeunes filles donnait sur le devant. Elles ne pouvaient donc pas voir arriver le visiteur. Elles n’avaient d’ailleurs aucune inquiétude. Si elles avaient eu le moindre soupçon, Martine ne serait pas allée ouvrir. Elles continuaient paisiblement leur ouvrage.

Tout à coup, un cri perçant retentit. C’était la voix de Martine. Elles se regardèrent interdites. Et d’un même mouvement, elles s’élancèrent.

La porte s’ouvrit avant qu’elles n’y fussent arrivées. Un homme âgé, tout de noir vêtu, entra comme chez lui, le chapeau sur la tête. Derrière, quatre gardes, la pique à la main, portant le casque aux armes de Mme l’abbesse de Montmartre. A la fenêtre qui était au rez-de-chaussée, deux autres gardes se montrèrent, coupant la retraite. C’était le bailli et ses acolytes.

A cette vue, les deux frêles jeunes filles demeurèrent saisies. Et, pareilles à deux pauvres oiselets qui voient fondre le vautour, elles se blottirent l’une contre l’autre, Perrette enlaçant Bertille en un geste gracieux d’instinctive protection.

Sans saluer, gravement, d’un air très important, comme il convenait à un personnage de son importance, le bailli ânonna sur le ton de quelqu’un qui récite une leçon :

– Au nom de la très haute, très puissante et très sainte dame Marie de Beauvilliers, abbesse de Montmartre, jeunes filles, je vous arrête !

Et il les toucha du bout de sa baguette en signe de prise de possession, en ajoutant, toujours très digne :

– Gardes, emparez-vous des criminelles.

Et les quatre gardes, très gravement, entourèrent les deux criminelles.

Bertille, on a pu le voir, était une fille de résolution et d’énergie. Elle se dégagea doucement de l’étreinte de Perrette et se redressant, d’un air de souveraine dignité :

– Vous m’arrêtez au nom de Mme l’abbesse.… Eh, qu’ai-je affaire avec l’abbesse ?… Prenez garde, monsieur, vous violentez une fille de noblesse, qui est elle-même haute et puissante dame. L’égale en tous points de celle au nom de qui vous agissez. Je n’ai donc rien à voir avec la justice de Mme l’abbesse, dépendant uniquement de celle du roi ; auquel je me plaindrai.

Sans se troubler le moins du monde, du même air rogue et entendu qui paraissait lui être particulier, le bailli répliqua :

– Ceci est un point que vous pourrez plaider, plus tard, quand viendra votre procès. Pour l’instant, il vous faut me suivre à la prison de notre sainte mère l’abbesse.

– Et si je refuse de vous suivre ?

– En ce cas, dit froidement le bailli, ne vous en prenez qu’à vous-même de la violence à laquelle vous m’obligerez de recourir. De plus, remarquez que vous aggravez singulièrement votre cas par cet acte de rébellion.

Il paraissait très convaincu et très résolu, le digne bailli. Bertille comprit que toute résistance serait vaine.

– Soit, dit-elle, je cède à la force et vous suivrai, monsieur. Mais tenez pour assuré que je me plaindrai au roi.

Le bailli eut un mouvement d’épaules qui signifiait qu’il n’en avait cure. Il avait des ordres formels, il les exécutait ; le reste ne le regardait pas.

Bertille et Perrette s’enveloppèrent dans leurs mantes, dont elles rabattirent les capuchons, et se tenant par le bras, elles suivirent les gardes qui les encadraient.

A la porte dérobée, Martine, à demi évanouie, était solidement maintenue par deux estafiers de Saint-Julien. D’un air digne et sévère, le bailli ordonna :

– Relâchez la servante. Et qu’elle n’y revienne plus !

A quoi ne devait plus revenir la servante ? Le bailli ne le disait pas. Martine n’eut garde de s’informer. Sans demander son reste, elle fila, emportée par les ailes de la peur, et ne respira que lorsqu’elle se vit à l’abri, toutes portes dûment et solidement verrouillées.

Aux environs de la porte Montmartre, un homme s’avança, le nez au vent, bayant aux corneilles. C’était Carcagne, qui s’ennuyait tout seul et qui s’en allait tenir compagnie à ses deux compagnons : Gringaille et Escargasse. Visite un peu intéressée, car plus épris que jamais, il caressait l’espoir d’apercevoir le joli minois de Perrette, ne fut-ce qu’une seconde, en passant.

En bon badaud, il s’arrêta pour dévisager l’escorte et les deux prisonnières, en se disant :

– La justice de Mme de Montmartre !

Carcagne, comme ses deux compagnons, connaissait sur le bout du doigt tous les uniformes de toutes les justices seigneuriales de Paris, pour l’excellente raison que, peu ou prou, ils avaient eu maille à partir avec toutes.

Autrefois, en reconnaissant des agents d’une autorité quelconque, Carcagne se serait empressé de tirer au large, prudemment. Mais, maintenant qu’il était honnête, tripes du pape ! il pouvait les regarder passer sans crainte. C’est ce qu’il faisait avec la satisfaction un peu étonnée de ne pas se trouver lui-même prisonnier au milieu des gardes.

En passant, une des deux prisonnières releva une seconde son capuchon et le regarda fixement.

Le bon Carcagne bondit, effaré.

– Tripes du pape ! rugit-il dans son esprit, mais c’est Perrette !… Et la demoiselle !… Eh bien mais, et Gringaille et Escargasse, que font-ils donc ?… Que va dire Jehan ?…

Ceci se passa comme un éclair dans son esprit. Il était fort, Carcagne, et il le savait. Il crispa les poings et jeta un coup d’œil inquiétant sur les gardes qui marchaient très dignes.

– Ils ne sont que six ! se dit-il. On peut en venir à bout !

Mais, à ce moment, ses yeux se portèrent plus loin que l’escorte. A quelques pas derrière elle, venaient Saint-Julien, le visage enfoui dans le manteau, et derrière lui ses dix estafiers aux gueules de dogues. Et malgré qu’ils affectassent des allures indifférentes, il était manifeste qu’ils « gardaient les gardes ».

Carcagne ne brillait pas précisément par un excès d’intelligence. Mais il est des circonstances critiques qui se chargent de donner de la décision et de la perspicacité au plus borné des humains. Carcagne, d’un coup d’œil, vit l’escorte de Saint-Julien, et, du même coup, il comprit quel était son rôle et il dit :

– Six, ça pouvait passer, mais dix-sept, outre ! comme dit Escargasse, ce n’est plus de jeu ! J’en découdrai bien quelques-uns, c’est certain, mais les autres auront ma peau ! Libre, je peux être utile… on ne sait pas. D’autant que je me demande ce que sont devenus Gringaille et Escargasse… Est-ce qu’on me les aurait tués, par hasard ?… S’il en est ainsi, tripes du pape ! je ne sais pas ce que je ferai, mais…

Ayant ainsi réfléchi, Carcagne renfonça la rapière qu’il avait à moitié tirée du fourreau et s’écarta, s’effaça, se fit aussi petit que possible pour passer inaperçu. Et il eut la chance de ne pas être vu. Alors, il se mit à suivre les deux escortes.

Parvenue rue de la Heaumerie, le bailli, ses prisonnières et ses six gardes pénétrèrent dans le cul-de-sac. Saint-Julien et ses hommes restèrent à l’entrée, comme pour en interdire l’approche à quiconque.

S’il connaissait tous les uniformes des agents, Carcagne connaissait aussi bien toutes les prisons. Dès que les deux troupes s’étaient engagées dans la rue de la Heaumerie, il avait été fixé et il avait murmuré :

– Le Savot aux Dames ! (Le Fort aux Dames.)

Et il s’était tenu à l’écart.

Quelques minutes plus tard, le bailli et ses hommes reparaissaient et prenaient doucement le chemin de Montmartre. Saint-Julien, alors, sortit de dessous son manteau une bourse d’apparence respectable et la lança à ses malandrins, lesquels, le partage effectué en un clin d’œil, se dispersèrent aussitôt. La besogne pour laquelle ils avaient été embauchés était terminée, paraît-il.

Saint-Julien attendit que le dernier de ses hommes se fût éloigné. Il pénétra alors dans le cul-de-sac et alla frapper à la porte de la prison, le judas s’ouvrit à l’intérieur, une face patibulaire se montra à travers le grillage. Saint-Julien exhiba un papier. La porte s’ouvrit à l’instant même et il entra.

Carcagne l’avait suivi. Il resta un long moment à méditer devant la prison. Et voici ce qu’il trouva :

« Tâchons de savoir ce que sont devenus Escargasse et Gringaille. Ensuite, nous aviserons messire Jehan. »

Et il s’éloigna.

Bertille et Perrette furent enfermées ensemble, dans une cellule relativement confortable. En effet, il y avait là deux étroites couchettes une petite table et deux escabeaux. Le guichetier qui les enferma eut soin de leur faire remarquer le luxe insolite de leur cachot. Dans certaines cellules, les prisonniers n’avaient qu’une botte de paille pour s’étendre. Dans d’autres, ils n’avaient rien du tout. Elles devaient donc s’estimer heureuses d’être soumises à un régime de faveur.

Les deux jeunes filles se montrèrent indifférentes à ces détails. La seule faveur qu’elles appréciaient comme il convenait était de voir qu’on ne les séparait pas. A deux, la prison leur paraîtrait moins pénible.

Bertille, d’ailleurs, ne se montrait pas autrement inquiète. Elle expliqua à Perrette que la seule personne qu’elle avait à redouter était Concini. Or, il était avéré que Concini n’était pour rien dans leur arrestation. Elles ne tarderaient certes pas à sortir de là. Jehan ou M. de Pardaillan les en tirerait. Au besoin, elle écrirait au roi qui saurait bien, lui, faire lâcher prise à l’abbesse.

Le soir vint. On leur servit un repas modeste, il est vrai, mais qui laissait tout de même loin derrière lui le traditionnel pain sec et la cruche d’eau. Bertille, par raison, se força à manger. Perrette, déjà souffrante le matin, ne put rien absorber, si ce n’est un doigt de vin. Encore ne le prit-elle que pour répondre à l’affectueuse insistance de sa compagne.

Elles se couchèrent. Bertille n’était pas aussi rassurée qu’elle avait bien voulu le laisser croire à Perrette. Ce qu’elle n’avait pas dit, parce que ce n’était pas son secret, c’est que, instruite par l’expérience, mise en garde par Pardaillan, avec qui elle s’était longuement et mystérieusement entretenue, elle pensait que l’abbesse n’était qu’un instrument aux mains de personnages plus puissants qu’elle. Elle se disait qu’elle n’était prisonnière des religieuses qu’en apparence.

Elle ne doutait pas que cette nouvelle violence qui lui était faite n’eût trait au trésor et aux papiers qu’on savait en sa possession. Tôt ou tard, les larrons acharnés à la poursuite de ce trésor s’apercevraient qu’ils avaient été dupés. Alors, comme ils la tenaient, ils ne la lâcheraient plus jusqu’à ce qu’elle eût dit ce qu’elle savait ou livré les papiers qu’elle possédait.

C’était une longue, peut-être une éternelle détention qu’il lui faudrait subir. Sans compter les tourments et les tortures qu’on ne manquerait pas de lui infliger pour l’amener à livrer un secret qui n’était pas le sien.

Comme on voit, l’avenir lui apparaissait sombre et chargé de menaces. Et il fallait qu’elle fût douée d’une forte dose de courage et d’énergie pour avoir réussi à montrer à sa compagne un visage relativement calme et serein.

Il convient de dire que l’essentiel pour elle était de ne pas être aux mains de Concini, qu’elle redoutait au-dessus de tout, parce qu’il représentait le déshonneur. En outre, elle savait bien que Pardaillan remuerait ciel et terre pour l’arracher à une persécution dont il était indirectement la cause. Sans compter Jehan, qui ne resterait pas inactif. Encore fallait-il qu’elle pût les aviser au moins du lieu où elle était détenue.

Malgré ces appréhensions et ces craintes, trop justifiées, elle s’endormit aussitôt qu’elle fût couchée.

Il n’en fut pas de même de Perrette, qui n’avait pas les mêmes sujets d’inquiétude et qui, pourtant, demeura longtemps à se tourner et retourner dans son lit, sans que le sommeil parvînt à la gagner. Pourtant, elle finit par tomber dans une sorte de torpeur peuplée de cauchemars affreux.

Un rêve surtout l’impressionna fortement. Le voici :

Elle se voyait morte, raide sur sa couche, les yeux fermés, et elle voyait distinctement le mur au pied de son lit. Tout à coup, ce mur s’écarta. Une lumière douce éclaira la cellule ; deux moines, capuchons rabattus, s’approchèrent. L’un d’eux souleva un de ses bras, et elle eût l’impression que ce bras retombait lourdement, inerte, et cela lui parut naturel : puisqu’elle était morte.

– Elles dorment ! dit l’un des moines à demi-voix.

Elle fixa le mur. Il était revenu à sa place. Les moines saisirent demoiselle Bertille enroulée dans ses couvertures. Un religieux revint à la tête de son lit. Il paraissait chercher elle ne savait quoi contre le mur. Elle entendit un brut sec et elle vit que le mur, en face, s’ouvrait de nouveau. Les moines saisirent Bertille et l’emportèrent. Derrière eux, le mur se referma et elle se trouva dans l’obscurité.

Elle faisait des efforts désespérés pour crier à l’aide, se remuer, se réveiller. Et elle sentait que ses membres, lourds comme du plomb, se refusaient à tout service. Elle demeura dans cet état un temps qui lui parut long.

Tout à coup, elle entendit grincer les verrous, et la porte, la vraie porte, l’unique porte de son cachot s’ouvrit. De nouveau, il se trouva faiblement éclairé : deux moines – les mêmes peut-être – s’approchèrent de son lit et l’enlevèrent, comme ils avaient enlevé Bertille. Et ces deux moines étaient accompagnés d’un geôlier qui, une lampe à la main, les éclairait.

On l’emporta par la porte, que le geôlier ferma. Presque en face de cette porte, il y avait un escalier. Les moines se mirent à le monter. A l’étage au-dessus, ils tournèrent à droite. Le geôlier ouvrit la première porte, qui se trouvait sur la gauche. Elle sentit qu’on la déposait à terre, sur une botte de paille. Et les trois fantômes, moines et geôlier s’évanouirent, et elle se trouva plongée dans d’épaisses ténèbres.

Quelques moments s’écoulèrent. La porte s’ouvrit encore une fois. Le geôlier, seul cette fois, entra. Il portait un paquet qu’elle reconnut : c’étaient ses hardes. Il les laissa tomber à ses pieds et se retira sans bruit, L’obscurité redevint compacte et, sans doute le rêve, le cauchemar plutôt, s’était heureusement dissipé, car elle perdit toute conscience.

Lorsqu’elle se réveilla, le jour pénétrait dans son cachot par une étroite ouverture, munie de solides barreaux. Elle se sentait la tête singulièrement lourde. Elle promena autour d’elle des regards agrandis par l’étonnement. Elle se vit couchée sur une botte de paille, ses vêtements en désordre, à ses pieds.

Elle considéra sa cellule et ne la reconnut pas. Elle se trouvait dans un vrai cachot noir et sale, où régnait une odeur infecte qui paraissait se dégager de la muraille. Ce cachot avait à peine trois pas de large sur six de long. Heureusement, il était assez bien éclairé et aéré par la petite lucarne, sans quoi on n’eût pu y tenir à cause de l’odeur nauséabonde. Pas le moindre meuble, même pas un escabeau. Dans un coin, une cruche ; sur la cruche, une boule de pain noir.

Perrette se mit à fondre en larmes. Et elle se disait :

– Ce n’était pas un rêve, hélas !… Pauvre demoiselle Bertille !… Pauvre Jehan !…

Elle aurait aussi bien pu dire : Pauvre Perrette !

Il paraît qu’elle n’y pensa pas.

q

Chapitre 36

Il était quatre heures passées lorsque Saint-Julien sortit de la prison des religieuses. Il attendit jusqu’à six heures. C’était l’heure fixée par Léonora Galigaï, parce qu’elle savait que son époux, Concini, ne serait pas à la maison en ce moment-là. Il fut immédiatement introduit auprès de la dame d’atours.

– Eh bien, interrogea Léonora avec une certaine vivacité, est-ce fait ?

– C’est fait, madame !

– Tous les deux ?

– Tous les deux !

Léonora eut un sourire de satisfaction. Et ce sourire était tel que Saint-Julien, qui ne la quittait pas des yeux, se sentit frémir d’une joie furieuse, à la pensée de ce qui attendait l’homme qu’il haïssait.

Léonora s’accota commodément dans son fauteuil et, avec un calme sinistre :

– Racontez, dit-elle. La jeune fille d’abord.

Saint-Julien fit le récit de l’arrestation de Bertille et Perrette que nous connaissons. Quand il eut terminé, Léonora s’informa :

– Lui, maintenant !… Est-il mort ?

– Non, madame. Il est bien vivant.

– Ah ! fit Léonora d’un air rêveur. Pourtant à ce qu’on m’a dit, le puits est profond. La chute devait être mortelle.

– En effet, madame. Mais il se trouvait, au fond de ce puits, un amas de brindilles, de feuilles sèches, qui ont amorti la chute. En sorte que là où un honnête homme eût infailliblement péri, le matamore s’en est tiré avec une simple syncope, produite par l’ébranlement de la secousse.

– Et pas de blessure !

– Une, insignifiante. La tête a porté sur un quartier de roche. Il a repris connaissance à la prison. Il est maintenant complètement remis. Il a dû être bien étonné quand il s’est vu vivant, entre les quatre murs d’un bon et solide cachot.

– Vous avez bien suivi mes instructions ?

L’espion se mit à rire d’un rire effroyable.

– Peste, madame, je n’aurais eu garde d’y manquer ! Puisqu’il n’a pas voulu crever là où il était, c’est que lui-même a trouvé sans doute que cette mort eût été trop douce ! On l’a consciencieusement désarmé. On lui a retiré jusqu’à ses éperons. Il n’a plus rien sur lui avec quoi il pourrait se donner la mort et se soustraire au supplice qui l’attend.

– Tant pis pour lui ! déclara Léonora glaciale. Voyons, donnez-moi des détails.

Saint-Julien fit un nouveau rapport, spécialement sur la manière dont avait été capturé Jehan le Brave. Léonora l’écouta attentivement. Quand il eut terminé, elle le complimenta et le congédia en disant :

– Maintenant, vous pouvez prendre les dispositions nécessaires à l’exécution des ordres de monseigneur, au sujet de ces deux jeunes gens. Allez, monsieur de Saint-Julien, je suis contente de vous.

Saint-Julien se garda bien de sourire à la recommandation de sa maîtresse. Léonora parlait sur un ton grave et convaincu des plus significatifs. Il se contenta de s’incliner respectueusement et sortit.

Dehors, c’était cette lueur imprécise qui n’est pas encore la nuit, qui n’est déjà plus le jour et qu’on appelle : entre chien et loup. Saint-Julien tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré. Il marchait sans hâte, sans chercher à se cacher, plongé dans une rêverie qui devait être agréable, à en juger par le sourire de satisfaction qui fleurissait ses lèvres.

De fait, le misérable supputait le nombre respectable de pistoles que lui avait rapporté sa trahison. Sans compter celles qu’il s’était appropriées sans scrupules sur les sommes que lui avaient confiées Léonora et Concini en vue des opérations dont il venait de mener à bien l’une. Il se voyait sur le chemin de la fortune et faisait des rêves dorés.

Il venait de s’engager dans la rue d’Orléans, lorsqu’une main s’abattit sur son épaule. Il fit un bon de côté, la main sur la poignée de la rapière, replié sur lui-même, tel le fauve qui s’apprête à bondir.

Une voix très calme lui dit :

– Eh bien, Saint-Julien, qu’y a-t-il donc ?

Celui qui venait de parler ainsi n’était autre que Concini.

Saint-Julien fouilla d’un regard de flamme la physionomie de son maître. Concini était calme, souriant, un peu étonné de l’extraordinaire émotion du jeune homme. Il se rassura et passa une main machinale sur son front moite :

– Excusez-moi, monseigneur, dit-il. J’étais très absorbé et vous m’avez surpris.

– Diavolo, mon cher, dit Concini en riant, il faut mater vos nerfs. A vous voir si impressionnable, on pourrait croire que vous n’avez pas la conscience bien nette !

Saint-Julien eut un furtif coup d’œil autour de lui. Puis, il dévisagea de nouveau Concini. Celui-ci riait toujours, de bon cœur. Il plaisantait, c’était évident. Il devait être de bonne humeur. Saint-Julien se sentit rassuré et, avec un rire un peu contraint :

– Aussi, monseigneur, sans reproche, ce n’est pas l’heure d’aborder les gens ainsi, sans crier gare.

– C’est vrai, corbacque ! Tu as raison et je ne suis qu’un étourneau. Ceci était dit avec une admirable bonhomie qui eût achevé de dissiper les soupçons de Saint-Julien, s’ils avaient persisté.

– Il ne sait rien, se dit-il. Et comment pourrait-il savoir ? Mme Concini est une maîtresse femme qui prend admirablement ses précautions. N’importe, il a raison, je dois me surveiller si je ne veux pas me trahir moi-même, stupidement.

– Je vais au Louvre, reprit Concini toujours aimable, m’accompagnes-tu jusque-là ?

– A vos ordres, monseigneur !

Il eût été difficile à Saint-Julien de se dérober, car déjà Concini l’avait pris familièrement par le bras et l’entraînait en disant :

– Tu me diras en route toutes les dispositions que tu as prises pour l’expédition de demain. Car je t’avertis que je suis à bout de patience. Il faut, tu entends ? il faut que demain le truand et sa donzelle soient en mon pouvoir.

– Ce sera fait, monseigneur, rassurez-vous. Je me permettrai de vous faire observer que si je n’ai pas agi plus tôt, c’est que vous avez vous-même renvoyé l’affaire à demain.

– C’est encore vrai, corbacque ! L’impatience me rend injuste. Saint-Julien, tout à fait rassuré, réprima un sourire. Allons, décidément, ses affaires étaient en bonne voie.

– Monseigneur, dit-il, j’ai commencé aujourd’hui même les opérations. A cette heure, les deux amis du truand qui gardaient la demeure de la donzelle sont entre mes mains. On ne les lâchera que demain soir… quand tout sera terminé.

– Je croyais qu’ils étaient trois ? demanda négligemment Concini.

– C’est vrai, monseigneur, mais le troisième se reposait tandis que les deux autres veillaient. Je n’ai pas jugé prudent d’aller le cueillir chez lui. Puis, il faut bien que Jehan trouve au moins un de ses amis… sans quoi il irait en chercher d’autres et tout serait à recommencer.

– C’est juste, approuva encore Concini.

Il avait lâché le bras de son compagnon et marchait à côté de lui. Il avait tiré un mignon petit poignard de sa gaine de velours cramoisi et, d’un geste machinal, il se curait les ongles avec.

Saint-Julien expliquait complaisamment :

– J’ai embauché une dizaine de sacripants. Nous envahissons la maison et nous nous emparons de la jeune fille. Vos hommes ordinaires la transportent à l’endroit que vous leur indiquez. Nous restons cachés dans la maison, attendant le truand. Lorsqu’il se présente, le poignard sur la gorge, nous obligeons la servante à lui ouvrir la porte, en le rassurant. Sur le seuil de cette porte, nous disposerons des obstacles dans lesquels il s’empêtrera, et nous le tenons…

En devisant de la sorte, ils étaient arrivés, sans s’en apercevoir, jusqu’à la rue Saint-Thomas, à deux pas des remparts. Par cette rue, on pouvait arriver à la galerie du Louvre, non loin du guichet. On pouvait encore, en tournant à gauche, par la rue de Beauvais, aboutir aux derrières du palais.

Concini s’était engagé dans cette rue. Puisqu’il avait déclaré qu’il se rendait au Louvre, il n’y avait rien d’anormal à ce qu’il passât par là. Saint-Julien ne s’étonna donc pas.

Ils s’étaient arrêtés à quelques pas des Quinze-Vingts. L’endroit était parfaitement désert. S’il eût été moins confiant, Saint-Julien eût pu s’inquiéter. Mais Concini était si paisible, si souriant, si confiant ! Il était impossible de le croire animé de mauvaises intentions.

– Tu as très bien arrangé toute cette affaire, dit-il visiblement satisfait. Tu as droit à une récompense… et la voici !

En disant ces mots, il leva le bras armé du mignon petit poignard et l’abattit en un geste foudroyant. Saint-Julien, atteint en pleine poitrine, tomba comme une masse, sans proférer un cri. Concini se pencha sur lui, et terrible, effroyable, il grinça :

– Eh ! Saint-Julien, tu m’entends ?… Oui, tu n’es pas encore mort !… Ah ! tu me trahissais au profit de Léonora !… Ah ! vous aviez arrangé cette petite affaire-là à vous deux ! Ah ! tu as conduit Bertille et Jehan au Savot aux Dames, et moi, demain, j’aurais trouvé la maison vide, l’oiseau envolé ! J’aurais pu faire mon deuil et de l’amour et de la vengeance !… Eh bien, voilà comme je traite ceux qui me trahissent !

Il se redressa et poussant le corps du pied, avec un accent intraduisible :

– Crève ici, comme un chien !

q

Chapitre 37

Concini, sans se retourner, partit d’un pas allongé. Il n’alla pas au Louvre. Il alla frapper d’une manière spéciale à la porte de la maison de la rue des Ecrivains.

Ce fut frère Parfait Goulard qui le reçut, Claude Acquaviva étant absent, à ce qu’il dit. Ils eurent un long entretien. Quand il sortit, le Florentin paraissait radieux.

Le moine, lui, demeura un moment soucieux et il murmura : « J’ai oublié de lui dire que si on voit, on entend aussi ! » Il réfléchit un instant, et : « Bah ! pour ce qu’il dira, c’est sans importance. Quant à Jehan, puisqu’il verra, il peut aussi bien entendre. »

Sur cette réflexion, Parfait Goulard se retira. Il s’engagea dans la rue de la Heaumerie, passa devant le cul-de-sac où se trouvait la prison et descendit vers la rue Saint-Denis.

Lorsqu’il eut dépassé le cul-de-sac, un homme, le manteau relevé jusque sur le nez, se détacha d’une encoignure et se mit à le suivre. Disons tout de suite que c’était Pardaillan.

Ses yeux pétillaient dans l’ombre et il se disait :

– Par Pilate, comment ce moine, que j’ai vu, de mes propres yeux vu, entrer dans la prison, se trouve-t-il dans la rue de la Heaumerie ?… paraissant venir de la rue des Ecrivains !…

Il eut un rire de satisfaction et se répondit à lui-même :

– C’est que je me suis laissé jouer comme un niais !… C’est que la maison de la rue des Ecrivains communique par une voie souterraine avec la prison !… En sorte que lorsque l’ayant vu entrer par la rue des Ecrivains, je faisais d’interminables pauses devant la maison, lui, il filait par la prison et je n’y voyais que du feu !… Pardieu, les choses se précisent. Je commence à voir un peu plus clair… je brûle ! Demain, il me faudra aller étudier de près la prison. En attendant, ne perdons pas de vue notre homme, quoique, maintenant que je connais sa manière de procéder, il m’apparaisse clair comme le jour que sa journée est finie et qu’il rentre bonnement se coucher. Encore faut-il que je sache où reprendre la piste demain matin.

Parfait Goulard, pendant ce temps, avançait. Par des voies détournées, il arriva à la porte Saint-Honoré quelques instants avant la fermeture.

– Bon, se dit Pardaillan, il va se coucher chez les capucins. Ce qui prouve qu’Acquaviva reste en relations secrètes avec ces dignes moines.

Il attendit cependant que la porte fût fermée, et il fit demi-tour. La nuit était tout à fait venue ; il remonta la rue Saint-Honoré en se disant :

– Faisons comme le moine, allons nous coucher.

En passant devant la rue Saint-Thomas, il vit un papier grand ouvert, étalé au milieu de la chaussée. Il aurait peut-être passé sans y prendre garde. Mais, à ce moment, la lune, dans le ciel clair, se montra dans tout son éclat et ses rayons d’argent éclairèrent le papier.

Pardaillan avait la vue perçante ; ses yeux tombèrent sur cette feuille et il tressaillit :

– Le cachet et les armes de l’abbesse de Montmartre ! murmura-t-il. Pardieu ! serait-ce le frocard qui aurait perdu ceci ?… Ramassons… on ne peut pas savoir.

Il ramassa en effet et mit dans son pourpoint. Rentré chez lui, à l’auberge du Grand-Passe-Partout, il se hâta de vérifier ce que valait sa trouvaille. Il murmura :

– Ordre de Mme l’abbesse de laisser pénétrer le porteur dans sa prison et d’obéir à tout ce qu’il lui plaira d’ordonner en son nom !…, Mordieu ! le hasard me favorise !… Voici un papier qui sera peut-être précieux pour moi !

Et enchanté, il se coucha en se disant qu’il n’avait pas perdu sa journée.

Ce papier qu’il venait de trouver était celui que Saint-Julien avait montré au portier du Fort aux Dames. Comment se trouvait-il là ? C’est ce que nous expliquerons en revenant à Saint-Julien, avec lequel nous n’en avons pas encore fini, tout mourant qu’il soit.

Lorsque Concini se fut éloigné, un homme qui les suivait depuis la rue d’Orléans pénétra dans la rue Saint-Thomas. C’était Saêtta. Il se pencha sur Saint-Julien immobile et visita la blessure d’un œil expert. Il dit froidement :

– Joli coup ! Son compte est bon ! Pourvu qu’il dure encore une heure et qu’il parle, c’est tout ce qu’il me faut pour convaincre la signora.

Il saisit le corps inerte dans ses bras robustes, l’enleva et partit. En route, le papier, passé dans la ceinture probablement, glissa et tomba là où devait le trouver Pardaillan.

Saêtta pénétra près de Léonora, posa doucement le blessé sur un lit de repos, et sans prononcer une parole, le montra à la Galigaï. Celle-ci en reconnaissant l’espion, avait eu un léger froncement de sourcils. Au reste, nulle émotion, pas la moindre trace de pitié ou de sympathie. A ses yeux, Saint-Julien, comme tous ceux qu’elle utilisait, était un instrument. Pas plus. L’instrument brisé, elle le remplaçait par un autre et tout était dit.

– Est-il mort ? demanda-t-elle froidement.

– Pas encore, signora !

– Qui l’a mis dans cet état ?

Saêtta leva les épaules et les bras en un geste qui signifiait qu’il ne savait pas.

– Il faut savoir, dit Léonora qui réfléchissait.

Dès l’instant où elle avait un intérêt personnel en jeu, le blessé ne lui était plus indifférent. Aidée de Saêtta, elle s’activa à le ranimer. Au bout d’un moment, Saint-Julien ouvrit des yeux troubles où se voyait déjà le spectre de la mort.

– Qui vous a blessé ? demande Léonora d’un air apitoyé. Péniblement, dans un râle, le moribond énonça :

– Concini !…

Léonora eut une imperceptible contraction de la face. Elle fixa sur le malheureux des yeux durs, acérés comme si elle avait voulu le poignarder du regard, et gronda :

– Pourquoi ?… Il savait donc ?… Vous vous êtes laissé surprendre ?…

Saint-Julien n’eut pas la force de répondre. Mais ses yeux, en un scintillement, dirent : « oui ». Il se raidit en un spasme suprême, retomba doucement et demeura à jamais immobile, les yeux grands ouverts.

– L’imbécile ! gronda Léonora.

Elle se détourna du cadavre, alla s’asseoir dans son fauteuil et la tête appuyée sur la main, les yeux perdus dans le vague, elle se plongea dans une sombre rêverie.

– Où l’as-tu trouvé ? demanda-t-elle brusquement en fixant sur Saêtta l’éclat soupçonneux de son œil de feu.

Saêtta coula un furtif regard sur le corps déjà rigide, et, rassuré, très calme, l’air indifférent :

– Rue Saint-Honoré, où il s’était traîné, dit-il en soutenant avec assurance l’examen pénétrant de la terrible jouteuse.

Lentement, Léonora détourna son regard. Saêtta eut un imperceptible sourire. Il comprenait que le soupçon naissant était écarté.

La Galigaï allongea le bras et frappa sur un timbre. Au laquais accouru, elle désigna de la tête le corps raide de l’homme mort à son service. Le laquais comprit. Il ne s’étonna pas. Simplement, il appela un camarade et, à eux deux, ils enlevèrent le cadavre.

Elle se remit à songer. Au bout d’un instant, elle dit avec un calme sinistre, comme si elle continuait une conversation :

– Tu disais donc, Saêtta, qu’en conduisant cette jeune fille dans une maison isolée, il serait possible de faire d’une pierre deux coups et de nous débarrasser du roi et de ton fils ?

– Enfin ! rugit Saêtta, intérieurement. Je savais bien que tu y viendrais ! Ce n’aura pas été sans peine.

Et tout haut, il développa, en l’amplifiant, en précisant des détails sérieusement mûris, le même plan que nous l’avons entendu esquisser la veille. Quand il eut terminé, Léonora approuva.

– Je crois décidément que ton idée est bonne. Je m’en tiendrai là. Reviens demain, vers les dix heures du matin. Je te donnerai mes instructions à ce sujet. Va !…

Saêtta se retira le cœur débordant d’une joie furieuse.

Concini, la veille, était allé rue des Ecrivains. Il avait été reçu par le bras droit d’Acquaviva, frère Parfait Goulard, avec lequel il s’était entretenu.

Mieux renseignée, ou honorée d’une plus grande confiance, Léonora se rendit au Fort aux Dames. Elle pénétra dans cette petite mansarde de la maison mystérieuse, auprès du redoutable chef de la compagnie de Jésus, et c’est directement avec lui-même qu’elle eut un long entretien.

En sortant de la prison, elle se rendit au Louvre. Là elle eut un autre entretien aussi long, aussi mystérieux et sans doute aussi terrible avec Marie de Médicis, la maîtresse de son mari.

A onze heures, elle était de retour chez elle, où Saêtta l’attendait, non sans impatience.

q

Chapitre 38

Voici ce que voyait Jehan, toujours prosterné sur la plaque d’acier dont il ne sentait plus la brûlure.

Au moment où la griffe de Concini s’abattait sur l’épaule de Bertille, la porte s’ouvrit brusquement. Deux femmes entrèrent. L’une, qui paraissait très calme, était la femme de Concini : Léonora Galigaï. L’autre était une majestueuse et imposante personne dont le visage était recouvert d’un loup de velours noir.

Concini s’était arrêté net. Tout d’abord, il n’avait vu que sa femme. Il s’était avancé sur elle, l’œil sanglant, les crocs retroussés, le poing crispé sur le manche du poignard. Une seconde encore et c’en était fait de Léonora.

Elle avait très bien vu l’attitude menaçante de son mari et que sa vie ne tenait qu’à un fil. Pourtant, elle ne broncha pas. Et le regard dont elle l’enveloppait comme d’une caresse très douce était chargé d’une surhumaine tendresse.

Au moment où il allait lever le bras et frapper, Concini aperçut l’autre femme et sans doute il la reconnut malgré le masque, car il recula, livide, hagard, et il se courba jusqu’à terre et demeura ainsi, dans une sorte d’agenouillement.

Sous le masque, les yeux de la femme eurent, eux aussi, une singulière expression de tendresse et elle eut un geste amical à l’adresse de Concini. Celui-ci se redressa alors et prodige de force et de volonté, montra un visage calme, apaisé, souriant.

– Vous voyez madame, dit tranquillement Léonora, il était temps que nous arrivions pour épargner à Concini une violence qui lui eût été pénible.

La femme au masque approuva doucement de la tête, et s’adressant à Bertille, qui se tenait droite, vaillante, intrépide :

– Venez, mademoiselle, dit-elle, d’une voix qui s’efforçait d’être caressante, avec moi vous n’avez rien à redouter.

Bertille, dans la situation où elle était, aurait suivi la mort elle-même, si la mort l’avait pu conduire hors de l’atteinte de Concini. Elle ne fit donc aucune difficulté, et dit de sa voix douce et chantante :

– Je vous suivrai partout où vous voudrez, madame, pourvu que ce soit loin de cette infâme maison et de cet homme plus infâme encore.

La femme au masque eut un geste d’étonnement. Ses yeux, devenus soudain très durs, se fixèrent sur la jeune fille et elle gronda :

– Que voulez-vous dire, mademoiselle ?

Avec une certaine vivacité, qui ne fut pas remarquée, Léonora intervint :

– Que vous ai-je dit, madame ? Voilà à quoi s’est exposé ce pauvre Concini en usant de violence. Car c’est à cette violence que vous faites allusion, n’est-ce pas, mademoiselle ?

– Oui, madame, et soyez remerciées, vous deux qui me sauvez de la plus effroyable catastrophe.

La femme au masque jeta sur Concini, stupéfait de ce qu’il voyait et entendait, un long regard attendri, et à Bertille, d’un ton un peu sec :

– Venez !

Et sans attendre une réponse, elle fit un signe de tête à Léonora et à Concini, qui s’inclinèrent respectueusement, et d’un pas lent, majestueux, elle sortit, suivie de Bertille.

Léonora écouta un long moment à la porte fermée, et lorsqu’elle jugea la femme au masque suffisamment éloignée, elle dit :

– Rassure-toi, Concini, la reine ne sait rien. Elle croit, je lui ai fait croire que cette jeune fille est passionnément adorée du roi. J’ai excité sa jalousie, j’ai éveillé ses craintes en lui laissant entendre qu’elle est mille fois plus dangereuse et redoutable que le fut jamais Mme de Verneuil. Elle s’imagine jouer un bon tour au roi en lui enlevant sa bien-aimée. Comprends-tu ?

Concini, la reine partie – puisque c’était elle –, sentit la colère, une colère furieuse, effroyable, se déchaîner en lui. Une formidable expression de menace s’étendit sur sa face convulsée, sa main, de nouveau, tourmenta le manche du poignard, et il gronda :

– Et c’est toi qui me l’as amenée au moment où…

Léonora le regarda avec des yeux infiniment tristes et elle songeait :

– Comme il souffre !… Comme il l’aime !… O cette fille maudite ! Je lui arracherai le cœur de mes mains !…

Et tout haut, d’une voix douce, enveloppante, où il avait une intense supplication :

– Oui, c’est moi ! Et je te sauve, mon Concinetto adoré !… Allons, laisse ton poignard tranquille. La passion t’affole, Concino mio, reviens à toi. Comprends que si je t’ai enlevé cette fille, c’est qu’elle nous est indispensable pour mener à bien l’œuvre que nous poursuivons et qui doit faire de toi le maître de ce royaume… Ah ! tu ne grinces plus des dents !… Tu commences à comprendre !… Eh oui, c’est l’occasion propice qui passe à portée de ta main, te dis-je !… Seras-tu assez fou pour ne pas la saisir ? Tout est pour nous, cette fois-ci. Maria elle-même, sans le savoir, nous prépare les voies. Du sang-froid, de la décision, de l’audace et te voilà le maître.

Elle avait bien dit : Concini s’apaisait à mesure qu’elle parlait. Il oubliait Bertille et que sans son intervention il la tenait enfin. Il était ébloui enfin par l’avenir de splendeur qu’elle faisait miroiter à ses yeux.

La triste destinée de cette femme voulait que Léonora, qui ne rêvait que de l’amour de son mari, qui n’avait d’autre but que celui-là, qui s’épuisait en efforts désespérés pour l’atteindre, Léonora dominait aisément l’esprit de Concini, mais ne pouvait parvenir à forcer son cœur.

Et le Florentin, oubliant qu’il avait voulu la poignarder, interrogea anxieusement :

– Que veux-tu dire ?… Explique-toi !

– Ceci, Concini : cette jeune fille est maintenant sous bonne escorte, en route pour l’ancien manoir royal de Ruilly, qui appartient à Claude Acquaviva. Demain, jeudi, avant midi, le roi se rendra à l’appel de cette jeune fille… sa fille. Et comme Jehan le Brave cette fois, ne sera pas là pour parer le coup, le roi, parti bien portant, sera ramené mort au Louvre. A midi, ton règne commencera. Comprends-tu maintenant pourquoi je t’ai enlevé cette jeune fille ?…

– Oui, mais… es-tu bien sûre de réussir ?…

– Nos précautions sont bien prises. Va, Concini, il n’échappera pas !… Et quant à cette fille… puisque tu seras le maître à midi, tu pourras la prendre… Je t’aime assez, Concini, pour te passer un caprice !

Et en elle-même, elle ajouta :

« Seulement, tu ne trouveras qu’un cadavre ! »

Voilà ce que vit et entendit Jehan le Brave, prosterné sur sa plaque brûlante.

Bertille était sauvée. Oui, mais pas pour longtemps ! Dès le lendemain, le fauve, devenu le maître, comme avait dit Léonora, le fauve, une fois encore, étendrait sa griffe sur sa victime et cette fois plus rien ne la pourrait sauver, puisqu’il râlait dans cette étuve d’où il ne sortirait pas vivant.

Un accès de fureur intense se déclara en lui. Pendant un temps qu’il ne put apprécier, il perdit toute lucidité. Peu à peu, il se ressaisit. Avant tout, il fallait sortir de là. Mais comment ? Toujours la même affolante question.

Le mur avait repris sa place, l’obscurité s’était faite à nouveau autour de lui. Maintenant, le feu gagnait toute la plaque. Il n’avait plus qu’une étroite bande sur laquelle il pouvait encore tenir.

Il s’accula lui-même dans un coin. Il sentait que c’était la fin. Déjà il s’était demandé s’il ne ferait pas bien d’essayer de se briser le crâne contre le mur. Mais alors, que deviendrait Bertille ?

– Non, ventre de veau ! se dit-il, je dois résister tant qu’il me restera un souffle de vie !

Brusquement, dans le coin où il s’était placé, il sentit le mur se dérober. Il se retourna. Il vit un trou derrière lui et de ce trou jaillissait une pâle lueur. Il ne réfléchit pas, il n’hésita pas. D’un bond, il franchit l’ouverture. Le mur se referma de lui-même aussitôt.

Il avait changé de cachot simplement. Mais ici il y voyait. Ce n’était qu’un vague crépuscule, mais, comparé aux ténèbres opaques d’où il sortait, cela lui parut bon comme une éclatante lumière. Ensuite, il ne sentait plus l’atteinte du feu. Ici, le plancher ne lui brûlait pas la plante des pieds.

Voilà ce qu’il vit tout d’abord, et il ne vit pas autre chose.

Ce premier moment de bien-être passé, il étudia plus attentivement son nouveau cachot, et alors il ressentit une impression de malaise affolante.

– Quel diable de cachot est-ce là ? songea-t-il.

Ce cachot était rond. On eût dit un puits de vastes dimensions. Le plafond, le plancher, les parois étaient d’un métal uni et brillant comme une glace. Pas de porte, pas de fenêtre, pas la plus petite ouverture apparente. Pas de meubles, pas d’accessoires. Rien que les parois nues étincelantes comme des miroirs. Et cela était éclairé d’une lumière douce qui tombait du plafond.

Ceci, déjà, était assez anormal. Il y avait mieux. Il y avait le plancher.

Horizontalement, ce plancher n’avait qu’une bande circulaire si étroite qu’un chat eût eu de la peine à s’y maintenir. Ce plancher avait la forme d’une cuvette peu profonde, dont les bords descendaient en pente douce. On pouvait circuler là, à la condition de marcher vite. Quant à y demeurer immobile, il n’y fallait pas songer. On glissait, malgré soi, au fond. D’ailleurs, tout paraissait avoir été mathématiquement calculé pour obtenir ce résultat.

Cette cuvette, que représentait le plancher, était percée de quantité de trous, très rapprochés les uns des autres, semblables à des godets. Tout autour des bords courait une fissure assez large pour que Jehan pût y glisser un doigt. En sorte que, grâce à elle, la cuvette prenait l’apparence d’un plateau creux.

En somme, l’ensemble de cette singulière machine ressemblait assez exactement à une gigantesque roulette.

A un endroit de la paroi, une planchette en fer, jetée comme un pont, surplombait la cuvette sur laquelle elle s’appuyait par une tige, de fer également. Au bord de cette planchette, au-dessus de la cuvette, il y avait un godet pareil aux autres.

Jehan monta sur cette planchette. Elle lui parut d’une solidité à toute épreuve.

Il chercha où il pourrait bien s’asseoir. Il se rendit compte qu’il ne pourrait le faire que sur cette planchette ou au centre du plateau. Partout ailleurs, il était condamné à courir, s’il voulait maintenir l’équilibre. Il réfléchit, l’esprit tendu :

– Il est clair qu’on veut me voir ou sur cette planchette ou au fond du plateau !… Il me faut choisir. Et quand je me serai décidé, que m’arrivera-t-il ?… Quel supplice extraordinaire l’infernal Concini me destine-t-il ?…

Il étudia de nouveau la planchette, la tâtant, la flairant pour ainsi dire. Il ne vit rien. Il se laissa glisser au fond du plateau. Nouvelles recherches, aussi vaines. Il décida :

– Puisque je suis là… demeurons-y.

Il s’assit, juste au centre. Le temps passa. Il ne bougeait pas de sa place. Mais son esprit travaillait, ses nerfs étaient tendus à se briser. L’angoisse du mystère l’étreignait à la gorge, le tenait palpitant, haletant, dans l’attente de quelque chose de formidable, d’imprévu. De temps en temps, il grommelait :

– Si je savais seulement ce qui va se produire ?…

Et c’était cela, en effet, l’incertitude et le mystère, qui devenait affolant.

Il essaya de se coucher. Il ramena les jambes au corps, saisit les genoux à pleins bras, appuya sa tête dessus et essaya de dormir.

Les heures s’écoulèrent, longues comme des éternités. Et l’événement mystérieux, attendu avec quelle angoisse, ne se produisait toujours pas.

Il s’était assis face à la planchette. C’était logique. Puisqu’il pensait que le danger viendrait de là ou du centre du plateau, il devait donc surveiller la planchette de loin, comme il surveillait le centre de près.

Tout à coup, il entendit le bruit sec d’un ressort qui se détend. Il regarda.

La paroi venait de s’ouvrir devant la planchette. Il y avait là, maintenant, un trou noir. Il fut aussitôt debout, se demandant :

– Veut-on me faire passer je ne sais où ? Comme on m’a fait venir ici ?

Il escalada le bord du plateau, pour étudier ce trou de près, et voir s’il devait s’y engager. Quelque chose qu’il ne parvenait pas à distinguer dans le noir, roulait là, sourdement, bouchait le trou, se dégageait, avançait en roulant et venait doucement s’encastrer dans le godet, placé au bout de la planchette, pour le recevoir.

Derrière ce quelque chose, le trou s’était refermé.

Jehan monta sur la planchette et étudia de près le monstre.

C’était une énorme boule de fer. Quoi d’effrayant à cela ? Rien, évidemment. Pourtant un frisson glacial le secoua de la nuque aux talons.

Il essaya de soulever la boule. Trop lourde. Et cependant il était doué d’une force exceptionnelle. Il essaya de l’ébranler. Bien encastrée dans son godet, elle ne vacilla même pas. Il la laissa et réfléchit.

Ses yeux allaient tour à tour de la boule au plancher et il eut un fugitif sourire. Il croyait avoir compris. Il pensa :

– Pardieu, c’est bien simple, je n’ai qu’à rester où je suis.

A ce moment, comme si quelque invisible démon le guettait et lisait dans sa pensée, il sentit la planchette s’ébranler. La planchette reculait, rentrait dans la paroi, glissant sur d’invisibles charnières. Et il comprit que s’il restait là où il croyait avoir trouvé un refuge, il allait être broyé entre l’énorme masse de fer et la paroi.

Il ne voulait pas mourir. Du moins par son fait. Bertille était menacée, avait besoin de lui. Il n’avait pas le droit de s’abandonner ; il devait se défendre comme il pourrait, jusqu’à ce qu’il tombât terrassé.

Il sauta au milieu du plateau. Il était temps. Il entendit le heurt sonore du fer contre le fer.

Debout, au centre du plateau, il respira fortement et fixa le monstre de fer, qui paraissait le guetter sournoisement, attendant l’attaque. Il savait qu’elle viendrait de là.

Des minutes effroyablement longues s’écoulèrent ainsi.

Le monstre demeurait replié, semblait-il, attendant pour bondir et l’écraser, la fatale seconde d’inattention.

Brusquement, il sentit le plateau s’ébranler sous ses pieds et se mettre à tourner en un mouvement de plus en plus précipité. Il faillit perdre l’équilibre. Il se rattrapa, Dieu sait comme, et se mit à courir. Et plus il courait, plus le mouvement de rotation s’accélérait, puisque c’était lui qui, maintenant, faisait tourner le diabolique plateau.

Il courait, mais il surveillait toujours le monstre.

Celui-ci semblait attendre que le plateau fût bien lancé. Lui aussi, il paraissait le guetter. Et jugeant le moment venu, brusquement il bondit et tomba avec un bruit étourdissant sur le plateau, où il se mit à tourner avec un grondement de tonnerre.

Alors, ce fut la poursuite acharnée, tenace, hallucinante, infernale.

Le monstre de fer sembla s’animer d’une vie intelligente. Il roulait, bondissait, sautait hors du plateau, y retombait avec fracas, pour rebondir de plus belle. Il semblait avoir des ruses à lui. Tantôt il tournait pareil à un tourbillon, tantôt il allait doucement, lentement, comme à bout de souffle. Puis, lorsque Jehan pouvait croire qu’il allait s’arrêter, s’encastrer dans un des godets, il repartait à nouveau en bonds gigantesques.

Jehan haletait, à bout de forces et de souffle. Plusieurs fois le monstre l’avait frôlé, avait bondi, passant comme une flèche au-dessus de sa tête. Jehan n’en pouvait plus, il voyait approcher l’instant fatal de la chute, suivie de l’écrasement final. Et cependant il courait toujours, n’ayant qu’une pensée bien nette :

– Si je m’arrête, si je tombe… c’en est fait de Bertille !…

q

Chapitre 39

Revenons maintenant à Jehan le Brave. Par le rapport de Saint-Julien, nous savons qu’il ne s’était pas tué dans son effroyable chute. Nous savons que la blessure qu’il s’était faite à la tête était insignifiante. Nous savons enfin qu’il avait été transporté, évanoui, délesté de tout ce qui aurait pu à la rigueur servir d’arme offensive, à la prison des religieuses.

De la prison on l’avait fait passer dans la maison mystérieuse, retraite de Claude Acquaviva.

Lorsqu’il revint à lui, il se trouvait plongé dans l’obscurité la plus complète. Ce fut d’abord, ainsi que l’avait supposé Saint-Julien, l’étonnement de se voir encore vivant. Il demeura un moment sans oser esquisser un mouvement. Il se sentait brisé. La tête lui faisait mal et il n’avait pas encore toute sa conscience.

Peu à peu, la lucidité revint. Il commença par se tâter les membres et constata avec satisfaction :

– Rien de cassé !… Mais quelle chute, ventre-veau ! quelle chute !… J’en suis encore tout éberlué ! M. de Pardaillan m’avait bien dit de sonder le terrain avant de poser le pied quelque part. Que n’ai-je suivi ses excellents conseils ! En attendant, me voilà bien loti !… Comment sortirai-je de ce trou d’enfer ?… En sortirai-je jamais ?…

Il l’avait dit lui-même, il n’était pas un méditatif. Il était homme d’action d’abord et avant tout. La question qu’il venait de se poser machinalement ranima toute son énergie.

– Parbleu ! se dit-il, ce ne sont ni les lamentations, ni les récriminations, ni la désolation qui me sortiront d’ici. Il faut se remuer, ventre de veau ! agir, chercher !… L’Evangile ne dit-il pas : « Cherchez et vous trouverez » ? Cherchons, mordieu ! cherchons !

Il se mit debout. Ses jambes flageolaient. Il se raidit, se détira les membres méthodiquement, tendit toute sa volonté… Et il eut la satisfaction de constater qu’il domptait la faiblesse. Il eut un rire clair et murmura :

– Ce ne sera rien !… La machine est encore solide, Dieu merci ! Voyons, où suis-je ?…

Il se mit en marche à tâtons dans son trou. Il en eut tôt fait le tour. Et il s’étonna :

– Tiens ! je ne croyais pas ce puits si grand !… Et puis, que diable ! un puits est rond ! Celui-ci ne l’est pas.

Il réfléchit et trouva une explication qui lui parut plausible.

– Pardieu ! le puits aboutit à une caverne. Vais-je me plaindre d’avoir un peu d’espace ?… Qui sait s’il n’y a pas là quelque galerie souterraine par où je pourrai m’évader ? Il faut voir.

Il recommença son inspection, plus minutieusement. Il mit ses mains sur la paroi et constata :

– Mais… ceci est un mur travaillé !… on dirait une cloison. Où est donc la roche sur laquelle j’ai failli me rompre le crâne ?…

La main appuyée au mur, il avança prudemment, en comptant ses pas.

– Huit ! dit-il.

Il tourna à gauche. Il compta six pas. Le mur continuait à être bien uni. Encore une fois à gauche : huit pas. Toujours mêmes constatations. A gauche, de nouveau. Son pied heurta un obstacle. Il se baissa et tâta.

– Une cruche, un pain ! Ah ! ah !… Il continua son chemin.

– Une porte !… Solide !… Bien verrouillée !… Ceci est un bon cachot !… Eh bien, mais… et mon puits ? On m’en a donc tiré ? Depuis quand ?… Comment ?… Qui ?… Et où suis-je ?

Une idée fulgura dans son cerveau. Il se tâta à nouveau. Plus d’épée, plus de poignard, plus d’éperons. Il eut un long sifflement, où il y avait plus de surprise que d’inquiétude. Il réfléchit…

– Ceci sent le frocard. Il y a du Claude Acquaviva là-dessous !… Que veut-on faire de moi ?… En tout cas on ne veut pas me laisser mourir de faim. C’est quelque chose… si cela dure.

Nouvelle inspection de la porte. Caresses furtives du bout des doigts, comme s’il voulait l’amadouer. Secousses, ébranlements, corps-à-corps brutal, mais raisonné. Constatation douloureuse : rien à faire de ce côté.

Nouvelle visite du cachot. Pas le moindre meuble, pas le plus petit accessoire, autres que la cruche d’eau et le pain. Le nu, le froid, le noir sinistres, remplis de mystère menaçant. Le plafond ? En sautant, le bras levé, il ne put parvenir à l’atteindre. Il était pourtant d’une belle taille. Le plancher ?…

Bizarre, ce plancher anormal. On eut dit une énorme plaque de métal, pourquoi ?… En vue de quelle ténébreuse et terrible entreprise ? Mystère…

Sondage des murs. Pleins partout. Fatigué, il renonça à chercher plus longtemps et s’assit sur son manteau qu’on lui avait laissé. Il mangea un morceau de pain et but à même la cruche. L’eau était assez fraîche, heureusement. Elle le réconforta. Il pensa alors à mouiller son mouchoir et à laver tant bien que mal sa blessure. Il se sentit mieux. Il s’enroula dans son manteau et s’étendit sur la plaque de métal en se disant :

– Nous verrons bien ! Reposons, en attendant. J’aurai probablement besoin de toutes mes forces, avant longtemps.

Combien de temps dura son sommeil ? Il n’aurait su le dire. Pas plus qu’il n’aurait pu dire depuis combien de temps il se trouvait dans cette manière de tombe.

Il eut faim. Il alla à la cruche et au pain qu’il avait laissés où il les avait trouvés, près de la porte. A son précédent repas, il avait dévoré une bonne moitié de la miche. Il s’en aperçut alors et il murmura :

– Qui me dit que ces maigres provisions seront renouvelées ? Diable ! ménageons-les !

Il eut le courage de ne pas toucher au pain et se contenta d’une gorgée d’eau. La faim commença à l’incommoder. Pour tromper l’impatience de son estomac, pour ne pas trop se rouiller aussi, il se mit à marcher de long en large. Rendu méfiant, il se tenait contre le mur. Le milieu de ce plancher fantastique lui inspirait une instinctive répugnance.

Il avait accompli plus de cent fois peut-être le va-et-vient d’un bout à l’autre, toujours contre la cloison. Soudain, son pied rencontra un obstacle.

Un obstacle, là où il venait de passer plus de cent fois sans rien trouver ! C’était extraordinaire et inquiétant. Il se pencha avec d’infinies précautions et tâta.

Une nouvelle cruche d’eau !… Un autre pain… tendre, ma foi !… Et de la viande dedans !… Oh !… un flacon !… Décidément on a soin de moi !… Il paraît qu’on tient à ce que je ne m’affaiblisse pas !

Mis en goût, il chercha encore. Il ne trouva pas autre chose. Son premier mouvement fut de mordre dans le pain. Une réflexion l’arrêta :

– Comment ces provisions sont-elles venues là, devant moi, sans que j’aie rien vu, rien entendu ?

La faim fut momentanément oubliée. Il déposa le pain où il l’avait pris en disant :

– Il doit y avoir là une ouverture, assez grande, puisque cette cruche y a passé. Cherchons, ventre-veau ! cherchons ! Là où a passé la cruche, je passerai peut-être, moi aussi.

Longtemps, longtemps, il s’acharna en cette recherche, sondant la cloison et le plancher pouce à pouce. Et il ne trouva rien. Comme la faim revenait, tenace et obsédante, il s’assit à l’endroit même où il avait trouvé les provisions et mangea.

Le pain était énorme, les tranches de viande abondantes, épaisses bien rôties à point. Le vin était supérieur. Dommage qu’il n’y en eût qu’un flacon. Il le vida jusqu’à la dernière goutte. Quand il eut rassasié sa faim, il constata qu’il lui restait de quoi faire un assez substantiel repas.

Le temps s’écoula, morne, triste, d’une longueur désespérante. La journée devait s’avancer, car la température s’élevait graduellement dans son cachot. Bientôt la chaleur devint anormale. Il s’écria :

– Ah ! ça, mais… on brûle ici !

Il était assis par terre. Il sentit que la plaque qui formait le plancher se chauffait peu à peu. Il devenait impossible de rester plus longtemps assis à cette place. Il se leva. Il sentit la morsure du feu pénétrer à travers ses semelles.

Ses yeux se portèrent sur la plaque. Il vit qu’elle prenait, par places, la teinte rouge du fer surchauffé. Il comprit… ou crut comprendre. Il rugit, l’esprit chaviré :

– Oh ! est-ce qu’ils vont me faire griller sur cette plaque rougie à blanc ?…

Il recula précipitamment et se mit à marcher à grandes enjambées, espérant, par un déplacement incessant, échapper à la brûlure de plus en plus sensible. Il remarqua alors que du côté de la porte, la place était encore supportable. Tandis que du côté opposé elle était devenue intenable. Il se dit :

– Il y a là, derrière et dessous ce mur, un brasier gigantesque. De fait, au pied de ce mur, la plaque prenait maintenant la teinte du fer rougi à blanc. Et cela constituait une barrière de feu qui interdisait l’approche de ce mur. Et cela s’étendait peu à peu, gagnait du terrain de plus en plus. Si bien qu’il voyait approcher le moment où il ne saurait plus où mettre le pied.

Il se tenait le plus près possible de la porte. Il arpentait son étuve, dans le sens de la largeur, à pas furieux, cherchant dans son esprit une issue à cette effroyable situation. Et, en marchant, il guignait du coin de l’œil la plaque, du côté où se trouvait le foyer, pour se rendre compte des progrès du feu.

Tout à coup, il gronda :

– Ah ! ça !… Est-ce que je deviendrais fou, par hasard ?… Mais si !… Mais non !… Oh ! mais c’est elle !… Tonnerre du ciel !… Mais c’est le Concini, que l’enfer l’engloutisse !…

Voici ce qui motivait ces exclamations par quoi se traduisaient tour à tour le doute, l’angoisse, la terreur et la colère poussée jusqu’au délire.

En allant et venant, les yeux obstinément fixés sur le mur infernal, il lui avait semblé voir, à travers ce mur, encore confuse et indistincte, l’image de Bertille. Cela apparaissait et disparaissait suivant la place où il se trouvait.

Après Bertille, il vit Concini. Puis il les vit tous les deux, ensemble, il ne savait où.

Alors, il demeura cloué sur place par la terreur et la fureur. Et l’apparition se précisa.

Le mur avait disparu. A sa place, une lueur rougeâtre, trouble et imprécise, semblait sourdre de quelque mystérieux abîme de feu. Et cela faisait comme une tranchée qui lui parut large de plusieurs toises.

Au-delà de cette ligne, en se penchant à droite et à gauche, il voyait, nettement éclairé, l’intérieur d’une petite chambre. Il voyait une petite table en bois blanc, un escabeau et une étroite couchette. Tous ces détails, nous insistons, il ne les voyait que suivant la position qu’il occupait lui-même. De la place où il était, il voyait la table qui devait se trouver au milieu de la mystérieuse pièce. En se penchant à gauche, il voyait Bertille, pâle comme une morte, droite, immobile, semblant surveiller les gestes de quelque invisible ennemi. Il la voyait à sa droite, elle était près du lit, l’escabeau était placé devant elle. En se penchant sur sa droite, il voyait, à sa gauche, Concini, immobile lui aussi, les bras croisés sur la poitrine, l’œil allumé d’une flamme de luxure semblant couver sa proie. Derrière lui, une partie de porte dont il distinguait très bien la serrure.

Bertille se trouvait donc face à face avec Concini, en son pouvoir, à n’en pas douter. La petite table en bois blanc les séparait.

Tout à coup, il vit les lèvres de Concini s’agiter et il entendit sa voix faible, comme très éloignée, et cependant très nette.

Et Concini disait :

– Eh bien, tu ne t’attendais pas à me voir ?… Tu croyais m’avoir échappé… Je te tiens et, porco Dio ! cette fois-ci, je te réponds que tu ne m’échapperas pas !

Bertille cingla :

– Lâche ! misérable lâche !

Jehan le Brave demeurait pétrifié, muet d’horreur, la sueur de l’angoisse au front, les cheveux hérissés. Il se demandait s’il ne devenait pas fou. S’il n’était pas le jouet d’un abominable cauchemar, ou s’il ne se trouvait pas en présence d’une vision infernale.

Si sain d’esprit, si dénué de la plupart des préjugés de son époque, si peu croyant enfin qu’il fût, il ne pouvait pas se soustraire complètement à l’emprise de la superstition. De là un moment de terreur compréhensible.

Mais ce n’était pas un cerveau détraqué, un illuminé toujours prêt à se suggestionner soi-même, comme Ravaillac. C’était un esprit très ferme et très lucide, qui semblait avoir hérité de son père ce don d’observation qui le faisait si redoutable. Il eut tôt fait de remarquer, lui, une foule de petits détails significatifs qui avaient complètement échappé à Ravaillac, lequel d’ailleurs, avait l’esprit engourdi par les drogues qu’il avait absorbées, sans s’en douter. C’est ce qui fait que Jehan se ressaisit et se dit :

– Je suis dans un local machiné. Il y a ici des jeux de glace, une acoustique particulière, toute une installation savante et compliquée qui me permet de voir et d’entendre des choses qui se passent peut-être très loin de moi !

Comme pour lui donner raison, Concini reprenait, d’une voix rauque, que la passion faisait trembler :

– Où est-il, ton chevalier, ton truand ? Veux-tu que je te le dise ?…

– S’il était ici, vous prendriez la fuite.

Concini eut un ricanement effroyable et comme s’il n’avait pas entendu, il reprit :

– Il est par là, muré dans une tombe chauffée à blanc, où il cuit lentement… C’est déjà joli, cela ! Mais ce n’est rien. Ecoute ceci. Il est loin de nous, un abîme de feu le sépare de nous… Et cependant, il nous voit. Il nous voit, entends-tu ? Et moi, ici, sais-tu ce que je vais faire ?… Eh bien, je vais te prendre, de gré ou de force… Et ton truand le verra, entends-tu ?… Et il ne pourra pas intervenir, il ne pourra pas voler à ton secours !… Il lui faudra assister impuissant à ton déshonneur et il continuera de cuire cependant… et j’espère bien qu’il en deviendra fou !… Qu’en dis-tu ? Est-ce bien imaginé ?… Crois-tu que je sais me venger ?

En entendant ces abominables paroles, Jehan sentit son cerveau se détraquer. Il jeta autour de lui un regard où luisait un commencement de cette folie espérée par Concini et sans savoir ce qu’il disait, en labourant sa poitrine de ses ongles, il cria éperdument :

– Oh ! pas cela !… pas cela ! c’est trop horrible !… Grâce pour elle !… Bertille !… Bertille !…

Mais s’il entendait fort bien, lui, on ne l’entendait pas. Il le comprit, car Bertille pas plus que Concini n’avaient sourcillé. Il hoqueta :

– Comment faire ?… Comment l’arracher à l’immonde malfaiteur ?…

– Finissons-en, reprenait Concini, tu es à moi…

Et Jehan le vit qui se mettait en marche. Concini prit la table et la jeta derrière lui. Et il s’avança encore vers elle, trébuchant, haletant, défiguré, hideux, effroyable et sinistre avec son rictus menaçant.

Et Bertille le regardait venir, les yeux rivés sur le fauve déchaîné comme si elle avait espéré le dompter. Et voyant qu’elle n’y réussissait pas, elle se pencha, saisit le tabouret de ses mains débiles, le leva et l’abattit en un geste foudroyant.

Mais Concini la guettait. Il saisit le tabouret au vol, le lui arracha d’une brusque saccade, le jeta derrière lui, comme il avait jeté la table.

Et ses lourdes pattes s’abattirent sur les épaules de la jeune fille qui ployèrent, et il eut un hurlement de joie triomphante :

– Je te tiens !… Tu es à moi !… Et il nous voit, tu sais, il nous voit ! Bertille se raidit en une suprême révolte et ce cri fusa de ses lèvres crispées :

– A moi, Jehan !… A moi !

– Me voici ! tonna Jehan.

Et oubliant tout, il fit un bond prodigieux en avant. Et il ne vit plus rien… Rien qu’une fournaise ardente, un abîme de feu infranchissable au bord duquel il put s’arrêter par suite d’il ne savait quel miracle.

Et comme la place n’était pas tenable, comme il suffoquait et brûlait vif, l’instinct de conservation fut plus fort et le rejeta haletant, brisé, anéanti, contre la porte.

Et alors, il vit de nouveau. Il vit et tomba brusquement à genoux, en clamant :

– Sauvée !… Elle est sauvée !…

q

Chapitre 40

Carcagne retourna à la maison de Perrette la Jolie. Mais il eut beau frapper à tour de bras aux deux portes, personne ne lui répondit. Ce que voyant, il s’en fut emprunter une échelle à la maison la plus proche et escalada le mur.

Il trouva Martine cachée sous un lit. Dès les premiers coups frappés par Carcagne, elle s’était glissée là, bien persuadée que c’était à elle qu’on en voulait. Carcagne eut bien de la peine à lui faire comprendre qu’elle pouvait être bien tranquille et que rien ne la menaçait. Il finit néanmoins par la rassurer. Et il se mit à l’interroger. Il n’en fut pas plus avancé.

Il passa et repassa aux endroits qu’ils avaient adoptés pour surveiller la maison. Il espérait toujours y voir Gringaille et Escargasse. Ceux-ci n’eurent garde de se montrer. Et pour cause.

Désespéré, il rentra en ville et se mit à battre tous les lieux qu’il fréquentait habituellement avec ses compagnons. Nulle part il ne les trouva. Nulle part on ne les avait vus.

Triste à en pleurer, la tête lourde à force de chercher, d’ailleurs sans le moindre succès, la bonne idée qui lui permettrait de retrouver ses amis et de délivrer les deux jeunes filles, il revint à son taudis de la rue du Bout-du-Monde et se jeta sur sa paillasse.

Le lendemain, mêmes recherches infructueuses. Messire Jehan, comme ses deux compagnons, demeurait introuvable. Il ne savait plus à quel saint se vouer. Le soir, vers six heures, comme il errait, âme en peine, dans la rue Montmartre, il se trouva brusquement en face de Gringaille et d’Escargasse.

Joie, embrassades, explications. Gringaille et Escargasse avaient été relâchés, comme ils avaient été saisis, sans la moindre explication. Ils ne s’étaient pas attardés à en demander davantage d’ailleurs et ils s’étaient empressés de tirer au large.

En passant, ils s’arrêtèrent chez Perrette. Ils apprirent son arrestation. Ils s’y attendaient. Quant à savoir qui avait fait le coup, Martine fut incapable de les mettre sur la voie. Ils pensèrent tout de suite à Concini. Carcagne les renseigna. Restait à élucider la disparition de Jehan.

– Es-tu allé voir à la grotte ? demanda Gringaille.

– Tiens !… je n’y ai pas pensé ! avoua Carcagne.

Gringaille était l’homme des résolutions promptes :

– Allez rue de la Heaumerie, ordonna-t-il, et surveillez la prison jusqu’à mon retour. Moi, je file à Montmartre.

Et il partit au pas de course. A l’entrée de la carrière, il vit le puits où Jehan était tombé. On avait négligé de le boucher.

– Ce puits n’existait pas la dernière fois que nous avons passé par ici, observa Gringaille.

Il étudia les lieux, chercha, fouilla de tous les côtés et trouva des poutres solides, des planches, un amas de terre fraîchement remuée. Et il expliqua, après s’être penché sur le puits :

– C’est un ancien puits qu’on a débouché récemment. Pourquoi ?

Il eut beau se creuser la cervelle, il ne trouva pas une réponse satisfaisante. Il y renonça et pénétra dans la grotte. Naturellement, il n’y trouva pas celui qu’il cherchait. Il pensait toujours à ce puits, il se disait que la nuit, ce trou noir devait passer inaperçu, qu’on risquait de choir là-dedans et de se rompre les os.

De là à se demander si ce n’était pas ce qui était arrivé à Jehan, il n’y avait qu’un pas. Il sortit et s’en alla droit au moulin proche. Moyennant un écu qu’il leur donna d’avance, deux garçons, munis de longues et solides cordes, consentirent à l’accompagner jusque-là. Il se fit attacher et, une torche à la main, il descendit dans le trou.

Il y trouva une paire d’éperons, un poignard et une rapière. Il reconnut aussitôt l’épée de Jehan. Il était fixé maintenant. Le chef avait été victime d’un guet-apens. C’était un rusé matois que Gringaille ; il se dit :

– Si le chef était trépassé, on ne se fût pas donné la peine de le tirer de là, en prenant la précaution de lui enlever jusqu’à ses éperons. Donc il est vivant. Reste à savoir où on l’a conduit. Peut-être bien au Savot. C’est ce qu’il faudra voir.

Emportant les objets trouvés, il revint à la grotte. Il déposa ces objets et s’en fut droit au coffre qui contenait les armes. Il fit un choix minutieux de ces armes, en fit un paquet qu’il chargea sur ses épaules et repartit.

Il retrouva Carcagne et Escargasse qui l’attendaient là où il les avait envoyés. Ils s’en furent chez un marchand de leur connaissance. Quand ils sortirent de la boutique, ils n’avaient plus le paquet emporté par Gringaille. En revanche, ils emportaient soixante belles pistoles.

Ils passèrent la soirée à battre les bouges, ayant de longues et mystérieuses conversations avec des individus à mines sinistres. Lorsqu’ils rentrèrent dans leur taudis, ils n’avaient plus une seule des soixante pistoles que leur avait allongées le marchand. Ce qui ne les empêchait pas d’avoir des airs singulièrement réjouis.

Le lendemain matin, jeudi, à neuf heures, ils entraient dans le cul-de-sac du Fort aux Dames. Ils avaient avec eux quinze de ces individus à faces patibulaires avec lesquels ils avaient eu, la veille, les mystérieuses conversations que nous avons signalées.

Gringaille avait recruté cette troupe avec l’intention de prendre d’assaut la prison. Pas plus. Il n’y allait pas de main morte, le Parisien.

Pardaillan, en suivant le moine Parfait Goulard, s’était dit : « J’irai demain étudier d’un peu près cette prison des religieuses. » Le lendemain, avant l’ouverture des portes, il était rue Saint-Honoré, sur le rempart, attendant le lieutenant d’Acquaviva.

Dès que Parfait Goulard parut, Pardaillan se mit à ses trousses et ne le perdit plus de vue. Il le vit entrer dans la prison et il le vit sortir par la rue des Ecrivains. Il était sûr maintenant de ne pas s’être trompé.

Durant toute cette journée, avec une inlassable patience, il demeura attaché aux pas du moine. Celui-ci allait et venait par la ville, en des quartiers divers, mais revenait toujours à la rue de la Heaumerie. Tantôt il pénétrait par la rue des Ecrivains et sortait par le cul-de-sac, tantôt il pénétrait par le cul-de-sac et alors Pardaillan allait l’attendre rue des Ecrivains.

– Le doute n’est pas permis, se dit-il. Acquaviva s’est réfugié là !

Fidèle à sa promesse, il étudia de près la prison. Et alors, son attention se porta sur la petite maison qui semblait se dissimuler à côté. Pardaillan l’étudia plus attentivement que la prison.

Sans en avoir l’air, il fit parler les voisins. La maison était sûrement abandonnée. Jamais la porte ne s’ouvrait. Les volets restaient toujours hermétiquement rabattus. On ne savait à qui elle appartenait.

Pardaillan se dit avec un sourire de satisfaction :

– Bon, je me doute à qui elle appartient. Acquaviva se cache là, j’en jurerais ! Il est inutile maintenant de perdre mon temps à suivre ce moine. La question est très simple : il s’agit d’entrer là. C’est facile. Mais il s’agit aussi d’y entrer sans effaroucher l’oiseau que je veux prendre au nid… C’est plus difficile. Ceci demande réflexion.

Il était tard. Il rentra chez lui, soupa, s’enferma dans sa chambre et se mit à se promener, cherchant dans sa tête le moyen de tomber à l’improviste sur Acquaviva. Il avait été hors de chez lui toute la journée. Il ne s’inquiéta pas de ne pas avoir vu Jehan. Il l’avait vu la veille, lorsqu’il déterrait le trésor, il ne pensait pas qu’il lui fût arrivé quelque chose de fâcheux.

Après s’être longtemps promené, Pardaillan finit par se coucher en se disant :

– J’ai toujours vu que mes bonnes idées me sont arrivées en dormant. Attendons jusqu’à demain matin. D’ailleurs, il est trop tard maintenant.

Le lendemain matin, Pardaillan n’avait pas encore trouvé la bonne idée. Il prit le papier qu’il avait trouvé rue Saint-Honoré, non loin de la rue Saint-Thomas, le mit précieusement dans sa poche et partit en se disant :

– Allons à la prison. J’ai toujours vu que mes meilleures décisions ont été prises sur le lieu même de l’action et au plus fort de cette action.

Ayant ainsi essayé de se donner le change à lui-même, il arriva rue de la Heaumerie, qui était à deux pas de son hôtellerie.

Il trouva le cul-de-sac envahi par une bande d’enragés qui, silencieusement et en bon ordre, maniaient une énorme poutre avec quoi ils se disposaient à enfoncer une porte. Et il eut un froncement de sourcils car il lui sembla que cette porte ainsi menacée était précisément celle de la prison.

Cependant, rien ne bougeait dans la place. La « garnison » ne semblait pas soupçonner l’assaut imminent. Elle allait se laisser surprendre.

A coups de poing, Pardaillan se fraya un chemin dans la bande, il y eut des grognements féroces, des gueules menaçantes se dressèrent devant lui, des bras se levèrent, armés de larges coutelas. Il vit qu’il lui fallait dégainer pour passer. Il allait le faire lorsque retentit un cri :

– M. de Pardaillan !… Arrière, vous autres !… arrière, vous dis-je !…

Et Pardaillan, stupéfait, reconnut les trois amis de son fils : Gringaille, Escargasse et Carcagne.

– Ah ! monsieur de Pardaillan, exulta Gringaille, c’est le ciel qui vous envoie !

– Que se passe-t-il donc, mes braves ?

Ils s’expliquèrent vivement, brièvement, clairement, en hommes qui savent que le temps est précieux. Pardaillan les écouta attentivement et il ne put réprimer un frisson d’angoisse lorsqu’il apprit que son fils avait disparu.

– Pourvu que je n’arrive pas trop tard ! rugit-il dans son esprit.

Du reste, ce ne fut qu’un éclair. Le moment n’était pas à l’attendrissement ni aux récriminations. Il retrouva instantanément cette froide résolution qu’il avait dans les moments critiques. Et il ordonna :

– Jetez cette poutre. Elle est inutile. Huit hommes avec moi. Suivez-moi. Vous autres, attendez ici.

Il emmena ses huit hommes rue des Ecrivains. Nous avons dit que la maison avait une seconde entrée rue de la Vieille-Monnaie. Devant chaque porte, il plaça quatre de ses gaillards.

– Voici la consigne, dit-il : laisser entrer là, mais défense de sortir. Vous avez compris ?

– Compris, mon gentilhomme. On tue tout ce qui voudra sortir.

– Non pas, s’écria vivement Pardaillan. Inutile de tuer. Empêchez de sortir. C’est suffisant.

Il revint au cul-de-sac. Il plaça les sept hommes qui restaient devant la prison et la maison mystérieuse. La consigne était la même.

– Vous autres, suivez-moi, dit-il à Gringaille, Escargasse et Carcagne. Il alla à la porte et frappa, de la même façon exactement que frappait Parfait Goulard. Il l’avait remarquée et notée. Le judas s’entre-bâilla. Il exhiba le papier perdu par Saint-Julien. La porte s’ouvrit aussitôt. Il respira fortement. Les choses marchaient au gré de ses désirs et il avait craint un instant que la porte ne s’ouvrît pas.

– Ces hommes sont avec moi, dit-il froidement au portier qui s’inclinait devant lui.

Le portier laissa pénétrer les trois braves et ferma méticuleusement sa porte. Ceci fait, il conduisit les quatre hommes auprès du geôlier chef. Lui, il gardait la porte, le reste ne le concernait pas.

Pardaillan exhiba de nouveau son papier. Mêmes marques de respect de la part du geôlier.

– Mon ami, dit Pardaillan, on vous a amené avant-hier, mardi, ordre de Mme l’abbesse, deux jeunes filles.

– C’est exact, monseigneur.

Pardaillan prit un temps et, lentement, comme quelqu’un qui cherche ses mots :

– On vous a amené aussi un jeune homme… ligoté… blessé… mort… je ne sais au juste…

– Evanoui, monseigneur. C’est encore exact.

Encore un coup, Pardaillan respira fortement. Mais il foudroya du regard les trois compagnons qui se livraient à des manifestations de joie intempestives et qui, comprenant la signification de ce coup d’œil, prirent aussitôt une attitude raide, impassible.

– Eh bien, mon ami, reprit Pardaillan avec douceur, il faut me conduire auprès de ces jeunes gens.

– Impossible, monseigneur, déclara nettement le geôlier. Pardaillan se fit de glace. Il mit son papier sous le nez du gardien et sur un ton sans réplique :

– Vous savez lire, j’imagine ?… Ordre de Mme l’abbesse.

– Mais, monseigneur, je ne refuse pas d’obéir aux ordres de notre sainte mère. A Dieu ne plaise ! Seulement, les prisonniers ne sont plus ici !

– Malédiction !

– Enfer !

– Damnation !

– Malheur !

Les quatre imprécations fusèrent en même temps.

Le geôlier effaré crut qu’une catastrophe s’abattait sur la maison. Il bredouilla :

– Du moins deux sont partis !… Il ne me reste qu’une prisonnière !

– Que ne le disiez-vous tout de suite ? bougonna Pardaillan. Conduisez-moi près d’elle.

– A l’instant, monseigneur, à l’instant.

Ils montèrent au troisième étage. Le geôlier tira les verrous d’une porte, fit jouer la serrure. Comme il allait ouvrir, Pardaillan l’arrêta.

– Mettez-vous au bout de ce couloir, dit-il, l’entretien que je vais avoir avec la prisonnière doit être secret.

En même temps, d’un coup d’œil significatif, il avertissait les trois braves d’avoir à surveiller étroitement le gardien. Celui-ci était sans doute habitué à toutes sortes de complications mystérieuses, car il obéit docilement sans manifester aucune surprise.

Pardaillan entra seul. Au bout de dix minutes qui parurent mortellement longues aux trois braves, il ressortit en compagnie de Perrette la Jolie.

q

Chapitre 41

Pendant que Pardaillan arrachait la sœur de Gringaille à son infect cachot, Claude Acquaviva, assis près de la fenêtre grande ouverte, poursuivait un entretien commencé depuis peu avec Parfait Goulard, debout devant lui. Cela se déroulait en demandes et réponses brèves, Acquaviva interrogeant, comme de juste.

– Ravaillac ?

– En route.

– Averti comment ?

– Par une conversation de soldats, à laquelle il ne participait pas, mais dont il n’a pas perdu un mot. Nous ne pouvons être mis en cause.

– Bien. Le roi ?

– Il a reçu la lettre. Les ordres sont donnés. Il ira, cela ne souffre aucun doute.

– Qui lui a remis la lettre ?

– Dame Colline Colle. Elle espère bien que cette affaire lui rapportera une forte somme. De ce côté-là encore, nous sommes couverts.

– Le grand prévôt ?

– Je n’ai pas eu à m’en occuper. Saêtta s’est chargé de la besogne, pour son compte personnel.

– Et Concini ?

– Lui aussi, il a pris ses dispositions pour être sur les lieux à midi. Il ne lâche pas prise. Plus que jamais, il veut cette jeune fille.

– Est-il vraiment épris à ce point ?

– Il hait Jehan le Brave au-dessus de tout.

– Et c’est surtout lui qu’il vise en s’acharnant après cette fille. Acquaviva se leva et se mit à marcher lentement, la tête inclinée, réfléchissant. Il reprit, comme en se parlant à lui-même :

– Ce Concini est un niais ! Jolie sa trouvaille de rendre la liberté à Jehan le Brave pour l’envoyer à Ruilly !… Le fils de Pardaillan, comme son père, est un être exceptionnel. Lorsqu’on se heurte à des hommes pareils et qu’on réussit à les capturer, on les brise sans s’attarder à des raffinements de vengeance. Avec ces hommes prodigieux, une minute gagnée apporte le salut !… Non, non, puisque je le tiens et qu’il me gêne, ce Jehan, je ne serai pas si fou que de le lâcher !

Et s’adressant directement à Parfait Goulard, immobile et muet :

– Il faut que ce jeune homme ait cessé de vivre avant une heure, faites le nécessaire, à l’instant même.

– Vous me faites penser, monseigneur, que Concini a dû donner ses ordres, et moi… j’ai totalement oublié de les révoquer.

– Est-ce à dire qu’on a déjà rendu la liberté au prisonnier ? s’inquiéta Acquaviva.

– Non, monseigneur, mais je crains qu’il ne soit déjà dans la chambre tournante.

– Cruauté bien inutile, mon fils, fit doucement Acquaviva. Allez, faites arrêter ce supplice, s’il en est temps encore.

– J’y cours, monseigneur, s’écria Parfait Goulard.

Il courut, en effet, à la porte, l’ouvrit toute grande et demeura pétrifié. Pardaillan se dressait devant lui, lui barrant le passage, et l’obligeait à rentrer dans la chambre.


*

* *


Pardaillan était sorti du cachot de Perrette la Jolie, emmenant la jeune fille qu’il tenait par le bras. Il dit au gardien :

– Conduisez-nous à l’étage au-dessous.

Et le gardien obéit sans faire d’objection. L’ordre de l’abbesse était formel, en bonne et due forme, il n’avait pas à discuter.

A l’étage au-dessous, Pardaillan l’arrêta lui-même devant une porte. Il convient de dire que Perrette venait de lui serrer le bras. Ce qui, probablement, était un signal convenu entre eux.

Pardaillan ordonna :

– Ouvrez.

La porte ouverte, il entra avec Perrette. Il demanda à voix basse :

– Lequel de ces deux lits, mon enfant ?

– Celui-ci, monsieur. A la tête, pas très haut.

Tous deux se penchèrent sur le mur et le palpèrent pouce à pouce, du bout des doigts.

– J’y suis, dit tout à coup Pardaillan.

Il revint à la porte, l’ouvrit, fit entrer Carcagne, Escargasse et Gringaille et dit au geôlier :

– Vous pouvez fermer la porte et vous retirer, mon brave. Je n’ai plus besoin de vous.

– Et la prisonnière, monseigneur ?

– Elle reste ici, avec moi, dit froidement Pardaillan.

– Compris ! murmura le gardien avec un sourire entendu.

La porte fermée, le geôlier éloigné, Pardaillan revint au lit et appuya sur un minuscule bouton : une petite porte se démasqua. Ils passèrent.

Ils étaient sur ce petit palier sur lequel donnait la porte de la mansarde occupée par Acquaviva. Pardaillan, de ce coup d’œil rapide et sûr qui était le sien, inspectait les lieux. Il vit la porte cadenassée du débarras, il vit celle derrière laquelle Acquaviva s’entretenait avec son lieutenant, il vit enfin l’escalier.

Silencieusement, il s’approcha de la porte. Les autres demeurèrent immobiles, ne le quittant pas des yeux, prêts à obéir au moindre geste, Pardaillan approcha de la porte sur la pointe du pied et il reconnut la voix de Parfait Goulard qui disait : « Il hait Jehan le Brave au-dessus de tout ! »

Il fit signe aux autres de ne pas bouger ; il se pencha, écouta et entendit toute la fin de cette conversation qui le renseignait sur la situation mortellement critique de son fils.

Lorsque Parfait Goulard ouvrit la porte, il le trouva devant lui. Pardaillan avait cette physionomie terrible à force de froideur, qu’il prenait dans les passes critiques ou dans ses moments d’émotion violente. Il avança et le moine dut reculer.

Acquaviva se promenait lentement. Il aperçut cet inconnu. Il vit les traits décomposés de son lieutenant. Et il comprit qu’un incident se produisait qui pouvait faire crouler ses combinaisons, qui pouvait être mortel. Il ne perdit pas son sang-froid. Il fit deux pas rapides vers la fenêtre.

Pardaillan avait déjà vu cette fenêtre ouverte. Son œil perçant avait déjà plongé au-delà et avait découvert un religieux qui, à une fenêtre de la maison d’angle de la rue de la Vieille-Monnaie, semblait méditer dévotement. Plus vif qu’Acquaviva, il alla à cette fenêtre et tira le rideau.

Parfait Goulard voyant la porte démasquée, s’y rua. Il se heurta à Gringaille, Escargasse et Carcagne qui lui barrèrent la route.

– Tiens ! C’est frère Parfait Goulard ! railla Gringaille, cet ivrogne de Parfait Goulard !

– Et autrement, dit Escargasse aimable, comment va ?

– Toujours aussi goinfre ? s’informa Carcagne. Parfait Goulard paya d’audace.

– Laissez-moi passer, mes enfants, je suis pressé ! dit-il.

– Bon, répondit Gringaille sans bouger d’une semelle, ce n’est pas comme nous. Nous avons le temps.

Le moine comprit qu’il était pris. Il coula sur eux un regard fielleux et recula lentement.

Pendant ce temps, Acquaviva, très calme, en apparence, disait avec hauteur :

– Cà, monsieur, que signifie cette violence envers un inoffensif religieux ? Depuis quand pénètre-t-on ainsi chez les gens ?

– Monsieur, dit Pardaillan, avec une froideur terrible, je suis le chevalier de Pardaillan. Ah ! vous comprenez !… Vous allez me conduire à l’instant même auprès de ce jeune homme à qui, d’après ce que je vous ai entendu dire, on inflige je ne sais quel monstrueux supplice. Marchez, monsieur, les instants sont précieux.

Acquaviva redressa sa tête pâle et fixa un œil scrutateur sur le chevalier. Il le jaugea, le soupesa, pour ainsi dire, d’un coup d’œil foudroyant. Il croisa ses mains dans les manches de son froc, avec une lenteur sinistre, en homme qui a le temps, lui, et, avec un accent intraduisible :

– Ah ! vous êtes monsieur de Pardaillan ! Eh bien, je refuse d’obéir à votre brutale injonction. Je suis curieux de savoir si le preux, le paladin qu’on prétend que vous êtes, osera frapper mortellement un faible vieillard comme moi.

Pardaillan comprit que le moine rusé cherchait à gagner du temps. Il se garda bien de donner dans le piège. Il fit un signe aux trois braves. Gringaille et Carcagne saisirent aussitôt frère Parfait Goulard, chacun par un bras. Le faux ivrogne était doué d’une force herculéenne. Il essaya de se dégager. Gringaille lui mit la pointe de son poignard sur la gorge et l’avertit charitablement.

– Si tu résistes, ta dernière heure est venue ! Sois raisonnable, frocard, crois-moi.

Et Parfait Goulard se le tint pour dit.

Pardaillan, lui, avait saisi Acquaviva par le bras et, d’une seule main, en une poussée irrésistible, il le traînait jusqu’à l’escalier qu’il se mit à descendre. En marchant, il s’expliquait de cette voix blanche qui dénotait chez lui une colère froide poussée à l’extrême limite.

– Le preux que je suis ne s’abaissera pas à frapper le faible vieillard que vous êtes, non, monsieur. Seulement, faites bien attention à ceci : nous descendons ; si vous ne vous décidez pas, si, par votre faute, mon fils meurt dans je ne sais quels effroyables tourments, je jure Dieu que je vous traîne au Louvre, vous et votre complice, et je dis au roi : « Sire, voici Claude Acquaviva, général des jésuites, qui complote votre mort. Voici son lieutenant, Parfait Goulard, qui s’évertue, dans l’ombre, à armer le bras du fanatique Ravaillac !… » Alors, vos deux têtes tombent. Ce n’est rien, car vous êtes homme de courage, je le vois. Mais c’est aussi l’anéantissement complet de l’ordre dont vous êtes le chef. Et ceci, à vos yeux, c’est tout ! Nous approchons, monsieur.

En effet, ils étaient parvenus au rez-de-chaussée. Pardaillan, avec cette prodigieuse intuition qui le favorisait, se dirigeait dans la maison comme s’il l’avait connue.

Après avoir averti Acquaviva, il n’ajouta plus un mot. Et ce qu’il avait prévu arriva. Voyant qu’il allait à la porte de sortie, Acquaviva se décida.

– Frère Goulard, dit-il de sa voix qui ne trahissait aucune émotion, conduisez-nous auprès du fils de M. de Pardaillan.

Et, en lui-même, il ajouta :

– Fasse le ciel que nous arrivions à temps, sans quoi c’en est fait de nous. Cet homme tiendra la promesse qu’il vient de faire.

C’était sans doute aussi l’opinion de Parfait Goulard, car, dès qu’il eut reçu l’ordre de son chef, il prit les devants en allongeant ses courtes jambes autant qu’il le pouvait.

Ils descendirent à la cave, le moine ouvrant des portes invisibles, et ils s’engagèrent dans un étroit couloir. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, ils entendaient un grondement de tonnerre, des roulements formidables, des chocs effroyables qui ébranlaient les murs et, dominant le tout, des hurlements affreux qui semblaient jaillir de la gorge d’on ne savait quelle bête assommée.

Livides, la sueur de l’angoisse au front, frissonnants d’horreur, Pardaillan et les trois braves se mirent à courir, entraînant Parfait Goulard qui, d’ailleurs, se laissait faire de bonne grâce.

Enfin, le moine s’arrêta. Le vacarme était assourdissant. Les cris se faisaient plus espacés, se changeaient en râles. Le moine saisit un levier à deux mains et le rabattit de toute sa force. On entendit un fort déclic. Il sauta sur un gros bouton et tira dessus. Le mur s’écarta, glissant sur des charnières invisibles. Une large baie, doucement éclairée, se montra.

Pardaillan et les trois bondirent.

Jehan le Brave était là, courant comme un fou sur une sorte de plateau immobile maintenant, et une énorme masse de fer, une boule monstrueuse, mue par quelque force mystérieuse, roulait avec fracas, bondissait, menaçant à chaque instant de l’écraser.

Jehan ne vit pas les visages angoissés qui se penchaient vers lui, il n’entendit pas les voix amies qui l’appelaient, il courait toujours, un souffle rauque aux lèvres, trébuchant, haletant. Il ne voyait et n’entendait que la boule diabolique. Il fuyait éperdument devant elle. Il tournait sur le plateau, il ne semblait pas s’être aperçu qu’il s’était arrêté.

Il tournait et il passa à portée de ceux qui le guettaient anxieusement. Quatre bras robustes le happèrent au passage, l’enlevèrent, l’emportèrent, sans connaissance.

Et l’infernale boule, par la force de rotation acquise, continua de rouler, de sauter, comme si elle avait réclamé la proie qu’on venait de lui arracher. Puis, fatiguée sans doute elle aussi, elle ralentit son mouvement, sautilla de godet en godet et finit par s’incruster dans un, où elle demeura immobile.

L’évanouissement de Jehan fut court. Un peu d’eau aux tempes, quelques gouttes d’un cordial versé par Acquaviva lui-même suffirent à le rappeler à lui.

Peut-être aussi que la pensée du danger couru par Bertille, la seule qui fût demeurée lucide dans son esprit, qui l’avait soutenu, lui avait donné la force de soutenir l’épouvantable lutte, peut-être que cette pensée toujours vivante et tenace fit plus que les soins qui lui furent prodigués.

Quoi qu’il en soit, il ouvrit des yeux encore troubles et vagues et poussa un soupir.

Acquaviva prononça aussitôt :

– Il est sauvé !

Pardaillan comprit tout ce que sous-entendaient ces mots. Il inclina gravement la tête et dit :

– Je ne veux me souvenir que d’une chose, monsieur, c’est que vous n’êtes pour rien dans l’abominable supplice infligé à cet enfant. Allez, monsieur, je vous fais grâce.

Et il ajouta avec une intonation grosse de menaces :

– Croyez-moi, il est inutile de vous obstiner plus longtemps à chercher à le dépouiller de son bien. Vous ne réussirez pas, je vous le dis et vous pouvez me croire. En outre, il serait prudent à vous de retourner dans votre pays. Je vous réponds de ma discrétion… je n’en dirai pas autant de ma patience.

– Votre conseil me paraît bon, dit froidement Acquaviva, et je le suivrai.

Et sans ajouter une parole, d’un pas lent mais ferme, il regagna sa mansarde.

Jehan regarda autour de lui, comme s’il cherchait toujours, pour l’éviter, la boule fantastique. Il vit Pardaillan penché sur lui. Il vit Perrette qui pleurait et les trois braves bien près de faire comme elle. Il les vit et les reconnut et comprit.

Il ne s’étonna pas, il ne remercia pas, il ne demanda pas d’explication, il fut debout à l’instant même et, d’une voix où perçait une angoisse poignante, il demanda :

– Quel jour sommes-nous ?

– Jeudi, mon enfant, répondit doucement Pardaillan.

Une expression de joie s’étendit sur les traits fins du jeune homme. Et avec la même angoisse :

– Quelle heure est-il ?

– Dix heures et demie du matin, environ.

– Ah ! éclata Jehan, en un cri de joie délirante, je le savais bien !… J’arriverai à temps !… Venez, venez !…

Et sans plus s’expliquer, sans regarder si on le suivait, à moitié fou, il se rua vers la porte que frère Parfait Goulard ouvrait en ce moment.

Etonnés et inquiets, Pardaillan, Perrette, Gringaille, Carcagne et Escargasse se précipitèrent derrière lui.

Jehan courut jusqu’à la rue de la Heaumerie. Le grand air semblait l’avoir calmé un peu. Il s’arrêta, hésitant. Il eut vite pris une décision, et très froid, très résolu, répondant à Pardaillan qui l’interrogeait, il déclara énigmatiquement :

– Puisqu’il n’est que dix heures et demie, je peux aller d’abord au Louvre !

Et il partit en courant vers la rue Saint-Denis. En route, en quelques mots brefs, il mit Pardaillan au courant en lui faisant part de la conversation de Léonora Galigaï avec Concini, qu’il avait entendue lorsqu’il haletait sur le parquet chauffé à blanc.

– Ruilly ! s’écria Pardaillan, je comprends maintenant ce que voulait dire le moine. Et il ajouta : il nous faut des chevaux. Passons au Grand-Passe-Partout.

– J’y pensais, monsieur, dit Jehan, prouvant ainsi que, malgré l’incohérence apparente de ses gestes, il avait toute sa lucidité.

A l’hôtellerie, pendant que Jehan sellait et bridait lui-même son cheval, Pardaillan confiait Perrette aux bons soins de dame Nicole, en lui recommandant de veiller sur elle comme sur sa propre fille. Ensuite il disait quelques mots à Gringaille et les trois braves partaient comme des flèches.

A leur tour, Pardaillan et son fils s’élancèrent ventre à terre et, en quelques minutes d’un galop enragé, ils atteignaient le Louvre et prononçaient le mot qui devait leur permettre d’arriver séance tenante auprès du roi.

L’ancien manoir royal de Ruilly était une construction isolée qui n’avait rien de seigneurial. On eût dit plutôt une ferme.

Il se composait de deux corps de logis séparés par une courette. Derrière ces bâtiments, au milieu des jardins, se dressait une tour ronde, seul vestige des anciennes fortifications du manoir. Le tout était ceinturé de murs épais et très hauts.

Les deux corps de logis étaient dans l’enceinte. Le principal à droite, l’autre à gauche et un peu plus en arrière. En façade, du côté de la route, le mur de clôture était coupé à l’angle droit. Cela formait un petit cul-de-sac, au fond duquel l’entrée se trouvait, à droite.

Dans ce cul-de-sac, une troupe nombreuse eût pu se dissimuler sans qu’on l’aperçût de la route.

Bertille avait été enfermée dans la tour. Visiblement, on avait aménagé là, à la hâte, une chambre à coucher assez confortable. La pièce n’avait pas d’autre issue que la porte lourde, massive. Elle était faiblement éclairée par une étroite meurtrière.

Ce jeudi matin, à peu près vers le même moment que Pardaillan se dirigeait vers la prison, la porte du cachot de Bertille s’ouvrit. Une femme entra. C’était Léonora Galigaï.

Elle s’arrêta devant la jeune fille et, sans prononcer une parole, la contempla longuement. Et à mesure qu’elle la regardait, ses traits prenaient une expression si froide, si implacable que, si vaillante qu’elle fût, Bertille sentit un froid glacial la pénétrer jusqu’aux moelles. Elle venait de lire sa condamnation dans les yeux de Léonora. Elle fit un pas en arrière et pencha la tête, pensive.

Bientôt elle la redressa et se raidissant :

– Madame, dit-elle de sa voix harmonieuse, hier, vous m’avez sauvé plus que la vie et je vous ai bénie. Aujourd’hui, je vois que je n’ai fait que changer de prison. Je sens, je devine que je suis détenue ici par votre ordre, que je suis entre vos mains. Je viens de voir dans vos yeux que vous me haïssez de haine mortelle. Pourquoi ? Que vous ai-je fait ? Qui êtes-vous ?…

Sans répondre encore, Léonora prit un siège et s’assit tranquillement, avec une aisance admirable, elle indiqua de la main un autre siège à Bertille, stupéfaite de ne plus la reconnaître.

Et en effet, Léonora n’était plus reconnaissable. Son visage qui avait paru si menaçant l’instant d’avant n’exprimait plus maintenant qu’une mélancolique résignation. D’une voix lasse, morne, et cependant douce et enveloppante, avec un air de franchise et de confusion supérieurement joué :

– Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-elle, je viens d’avoir une mauvaise pensée. En vous voyant si jeune, si pure, si radieusement belle, et moi laide ! oh ! si laide ! affreuse, difforme, oui, je l’avoue et vous en demande encore pardon, je n’ai pu me défendre d’éprouver contre vous un sentiment qui ressemblait à de la haine.

Et ceci avait été dit avec un accent si humble, si déchirant, que Bertille se sentit remuée jusqu’au fond des entrailles. Léonora reprit :

– Pourquoi ce sentiment vil m’a effleurée ? Vous allez le comprendre, mademoiselle. Vous avez devant vous la femme de l’homme qui vous poursuit de sa passion brutale, la femme de Concini !

Bertille frissonna et recula d’instinct.

– Oh ! rassurez-vous, dit Léonora avec un sourire douloureux, je n’ai aucun motif de haine contre vous. Ce n’est pas de votre faute si vous êtes belle et si Concini s’est épris de vous. Je sais que vous ne l’aimez pas. Votre cœur est pris ailleurs et vous êtes, je le crois, de celles qui ne se reprennent plus quand elles se sont données une fois. Je n’ai pas à vous en vouloir, à vous, je sais que Concini ne vous inspire que de l’horreur.

Et lentement, en la fascinant de sa pensée secrète :

– Une insurmontable horreur !… une horreur telle que, entre son baiser et la mort, vous n’hésiteriez pas à choisir…

– Cent fois la mort plutôt, madame ! interrompit Bertille en un cri de révolte superbe.

Léonora eut un mince sourire et approuva doucement de la tête.

– Oui, murmura-t-elle, comme se parlant à elle-même, j’avais bien jugé cette noble fille !… Et j’ai pu être assez mauvaise pour la détester une seconde !

– Je vous en prie, madame, dit généreusement Bertille, ne pensez plus à ce moment d’égarement, naturel en somme !

– Aussi bonne, aussi généreuse que belle ! murmura Léonora attendrie.

Et refoulant son émotion, elle reprit :

– Vous n’aimez pas Concini, mademoiselle. Moi, telle que vous me voyez faite, je n’aime, n’ai jamais aimé et n’aimerai jamais que lui ! Concini, c’est mon soleil, mon Dieu, ma vie, mon tout !… Pour un sourire de lui, je vendrais mon âme !… Comme vous, je préférerais cent fois la mort au baiser d’un autre que mon Concini !… Et lui, mademoiselle, et ceci, voyez-vous, est affreux au-dessus de tout, lui, il ne m’aime pas, ne m’a jamais aimée… ne m’aimera jamais !…

Ah ! elle ne jouait pas la comédie en ce moment, je vous jure ! Elle laissait saigner son cœur à nu et sa douleur était si poignante, si sincère, que Bertille, bouleversée, balbutia :

– Pauvre femme !

– Vous me plaignez, mademoiselle, et en effet, il n’est pas de créature plus misérable et plus à plaindre que moi. Il n’est pas de supplice comparable à celui que j’endure depuis de longues et douloureuses années. Il n’est pas de tourment pire que d’aimer, de toute sa chair, de toute son âme, de toute sa pensée, qui ne vous aime pas et ne vous aimera jamais !

– Pourquoi désespérer ? fit doucement Bertille. Un amour aussi sincère, aussi absolu que le vôtre, madame, finit toujours par triompher.

Léonora secoua douloureusement la tête.

– Je l’ai cru, dit-elle d’une voix morne, je n’espère plus ! Et s’animant :

– Vous ne savez pas tout. Je suis jalouse !… Jalouse à en perdre la raison !… Mon Concino a beau ne pas m’aimer… il est à moi quand même, puisqu’il est mon époux, et j’entends le garder envers et contre toutes… surtout envers et contre lui-même, hélas ! Et ma vie, déjà si triste, si sombre, s’assombrit encore de cette lutte sournoise, opiniâtre, angoissante, de tous les instants, contre les trahisons toujours possibles de Concini… Combien de trahisons aussi je n’ai pu deviner et empêcher !… Concini seul le sait. Et je l’aime malgré tout !…

– Je vous plains de toute mon âme, madame !… Par un effort puissant, Léonora parut se calmer.

– Je vous ai fait ces aveux pour vous faire comprendre pourquoi j’ai voulu vous arracher à l’étreinte de Concini. Je ne vous connaissais pas, vous m’étiez indifférente. Vous m’avez remerciée… Vous ne me devez rien. Ce que j’en ai fait, ce n’est pas pour vous. C’est pour moi-même. Comprenez-vous ?

– Je comprends, madame.

– Vous avez cru que je voulais vous garder ici prisonnière. Je ne vous en veux pas. C’est tout naturel. Vous vous êtes trompée, cependant. Mon intention était de vous tenir cachée ici jusqu’à ce que Concini vous ait oubliée… Et il oublie vite, Concini.

Bertille se leva palpitante d’espoir :

– Quoi ! madame, vous auriez cette générosité ?… Vous consentez à m’ouvrir cette porte ?

– J’ai dit que c’était mon intention, rectifia Léonora. Aujourd’hui, hélas ! je ne peux plus le faire.

La joie de Bertille s’éteignit. Un pressentiment sinistre la courba angoissée. Elle suffoqua :

– Pourquoi ?

– Parce que, fit Léonora avec une lenteur calculée, parce que Concini a été plus adroit et plus rusé que moi… Parce que lorsque je suis arrivée tout à l’heure, pour vous rassurer, j’ai trouvé la maison gardée… Parce que derrière cette porte sont des hommes à Concini… des hommes qui me poignarderaient sans hésiter, si je tentais de vous faire sortir… Parce que, enfin, Concini vient pour vous prendre et que tout à l’heure, dans un instant, dans quelques minutes, il sera ici !…

Bertille jeta autour d’elle un regard désespéré.

– Je suis perdue, murmura-t-elle. Et pas une arme… rien, rien qui puisse m’arracher à la souillure.

Léonora eut un sourire livide et insista impitoyablement :

– Oui, vous êtes irrémissiblement perdue, puisque je n’ai pu vous sauver.

– Oh ! la mort ! la mort plutôt que le déshonneur ! cria Bertille en crispant ses mains blanches d’un air hagard.

Le sourire de Léonora se fit plus aigu. Elle se leva, fouilla dans son corsage et lentement :

– A défaut de la vie que je ne puis vous sauver, hélas ! je puis sauver votre honneur ! Le voulez-vous, mademoiselle ?

D’un bond, Bertille fut sur elle, elle saisit sa main qu’elle étreignit convulsivement et avec une exaltation qui fit frissonner de joie Léonora :

– Si je le veux ! Parlez, madame, parlez, de grâce !

Léonora sortit la main de son corsage. Elle tenait un minuscule flacon :

– Avec ceci, dit-elle froidement, vous êtes maîtresse de votre sort. Deux gouttes de cette liqueur… et vous échappez à Concini.

– Ah ! donnez, madame ! s’écria Bertille en saisissant avidement le flacon.

Léonora la fixa une seconde et avec une intonation étrange :

– J’aurais voulu faire davantage, dit-elle, mais on ne fait pas toujours comme on veut.

Bertille, maintenant qu’elle était sûre d’échapper à Concini… par la mort… avait retrouvé son sang-froid. Avec un calme très digne, qui frappa la Galigaï, toute cuirassée qu’elle fût, elle répondit :

– Le service que vous me rendez, madame, n’a pas de prix. J’aurais mauvaise grâce à ne pas m’en contenter.

Léonora l’enveloppa d’un dernier coup d’œil aigu, s’inclina profondément et avec un accent apitoyé :

– Adieu, mademoiselle !

Bertille rendit gracieusement la révérence et de sa voix chantante, qui ne tremblait pas, d’un air de profonde gratitude, elle dit :

– Adieu, madame ! Et soyez bénie !

Léonora se coula dehors, comme une ombre qui s’évapore.

Derrière cette porte, soi-disant si bien gardée, il n’y avait personne. Elle ne fermait même pas à clé, cette porte. Il n’y avait qu’un verrou de taille respectable, il est vrai, qu’elle poussa soigneusement.

Et d’un pas lent, elle s’éloigna, livide, sinistre, spectrale. Au fond du jardin, il y avait une porte qui donnait sur la campagne, derrière le mur de clôture de l’abbaye Saint-Antoine. Ce fut par là qu’elle sortit.

Une litière très simple, sans autre escorte que deux laquais sans livrée attendait là. Elle y monta. La litière partit à l’instant, mollement balancée par le pas cadencé des mules. A l’intérieur, étendue sur les coussins, un sourire terrible aux lèvres, Léonora songeait :

– Oui, certes, j’aurais voulu faire davantage !… J’aurais voulu lui manger le cœur !… Comme je voudrais le manger à toutes celles qui m’écrasent de leur beauté et me volent le cœur de leur Concino !… Mais je n’avais pas le temps. Concini va venir… Va, Concinetto mio va ! cours ! vole, sur la route de Charenton !… J’ai passé là, avant toi, Concino ! Ce qui fait que tes bras tendus, que la passion fera trembler, n’enlaceront qu’un cadavre !… Et tu ne pourras pas dire que c’est moi qui l’ai tuée, celle-là !

q

Chapitre 42

Il était près de midi. Le soleil, presque au zénith, incendiait la plaine. Une chaleur lourde montait de la terre gercée. La campagne était déserte, silencieuse. C’était l’heure de la sieste.

Près de la porte d’entrée de l’ancien manoir de Ruilly, au fond de ce renfoncement si propice à une embuscade, un homme se tenait blotti contre une des énormes bornes qui flanquaient la porte cochère. C’était Ravaillac. Il était là, à l’affût, depuis dix heures du matin. Sa main droite, sous le pourpoint, se crispait sur le manche du couteau qui y était caché. Ses yeux, brûlants d’un feu sombre, dévoraient la route, semblaient appeler la victime.

Près de la porte Saint-Antoine, hors de l’enceinte, Saêtta se tenait dissimulé derrière une masure, à quelques pas d’un cheval tout sellé, qui broutait une herbe rare. Lui aussi, comme Ravaillac, il dardait sur la porte des yeux de braise.

Un carrosse attelé de six vigoureux chevaux franchit la porte à une allure folle, disparut comme un météore sur la route de Charenton, roulant à fond de train vers Ruilly.

– Le roi ! songea Saêtta, dont les rudes traits s’illuminèrent d’une joie frénétique.

Et tout aussitôt, avec un froncement de sourcils inquiet :

– Pourvu qu’il vienne !… Par la madonnaccia ! si Concini s’est joué de moi à ce point, je veux !… Non !… le voici !…

Deux cavaliers venaient de sortir et, en un galop d’enfer, semblaient voler sur les traces du carrosse qui, cependant, maintenait son avance. Malgré la chaleur accablante, ces deux cavaliers avaient le manteau relevé jusqu’aux yeux. Ce n’était pas pour surprendre Saêtta, qui était lui-même enveloppé des pieds à la tête.

D’ailleurs, malgré les manteaux, il reconnut parfaitement les deux cavaliers, il faut croire, car il grinça, dans un nouvel accès de joie plus sauvage :

– Jehan !… Va, petit !… Cours au-devant de ton destin ! Cette fois-ci nul ne pourra te sauver ! Pas même ton compagnon qui, j’imagine, n’est autre que le sire de Pardaillan, ton père !…

Il courut à la porte qu’il franchit et se glissa le long du sombre colosse de pierre qu’on appelait la Bastille. Son regard perçant fouilla la rue Saint-Antoine et découvrit une troupe de cavaliers qui s’avançaient au galop. Il revint à la masure, sauta sur son cheval, et se lança à fond de train dans le faubourg.

A cette époque, le faubourg Saint-Antoine, moins bien partagé que les autres faubourgs de la capitale, n’existait pour ainsi dire pas. Depuis la porte jusqu’à l’abbaye, c’était la campagne, piquée, çà et là, de rares chaumières. Le faubourg ne commençait qu’un peu avant d’arriver à l’abbaye et ne s’étendait guère plus loin qu’elle. A proprement parler, c’était une petite agglomération qui occupait un côté de la route, l’abbaye occupant l’autre.

Saêtta s’arrêta à la première maison du faubourg. Derrière le mur de clôture de cette maison, invisibles de la route, se tenaient dissimulés Concini, Roquetaille, Eynaus et Longval, à la tête d’une vingtaine d’estafiers.

– Eh bien ? interrogea vivement Concini en italien.

– Il vient de passer, dans son carrosse. Jehan et son père le suivent de près. Ils arriveront trop tard. Le grand prévôt sort de la ville. Il arrivera à temps pour arrêter Jehan, lui.

Concini paraissait sombre et préoccupé. Il gronda sourdement :

– Qui sait si je n’ai pas fait la pire des folies en le laissant aller… Je le tenais si bien !

– Eh ! monseigneur, ricana Saêtta, radieux, il aura reculé pour mieux sauter. Son compte est bon, je vous en réponds.

Concini ne se dérida pas.

– Attendons, dit-il laconiquement.

– L’attente ne fut pas longue. Bientôt un homme accourut ventre à terre. Il haleta :

– C’est fait, monseigneur ! L’homme a frappé. Un coup a suffi. Le chemin est libre !

Celui qui s’exprimait avec cette indifférence cynique était un comparse quelconque. Il ignorait que l’homme qu’il avait vu assassiner était le roi. De tous les hommes qui entouraient Concini, aucun, à part Saêtta, ne connaissait la terrible vérité. Tous croyaient qu’il s’agissait de Jehan le Brave et de sa donzelle qu’on allait lui souffler après l’avoir meurtri.

Concini se fit donner des détails. L’homme ne savait pas grand-chose : il avait vu un carrosse s’arrêter devant l’entrée du manoir. Un grand diable avait bondi à la portière et avait frappé un coup, rien qu’un coup, asséné de main de maître par exemple. Après le coup, il avait entendu un cri déchirant. Suivant ses instructions, il s’était empressé d’accourir aviser monseigneur.

Ces renseignements étaient en somme assez vagues. Ils suffirent à Concini cependant. Son visage s’illumina d’une expression d’orgueil immense. Il se redressa de toute sa hauteur et rugit en lui-même :

– Enfin !… Je suis le maître !…

Et tout haut, sur un ton de commandement :

– En route, messieurs, en route !

Et il s’élança ventre à terre, suivi de toute sa troupe, coupant au plus court, droit à travers champs.

En quelques minutes, il parvint à cette porte de derrière par où était sortie la Galigaï quelques heures plus tôt. Il laissa dehors cinq ou six hommes, chargés de garder les chevaux, et pénétra avec le reste de sa troupe.

– Monseigneur, dit Saêtta avec cette familiarité narquoise qu’il affectait, pendant que vous allez cueillir votre jolie petite pie au nid, je vais faire un tour du côté de l’entrée. Je veux savoir ce que devient Jehan ! C’est la seule chose qui m’intéresse, moi !

Ils étaient arrivés à la tour. Concini répondit par un signe de tête et, pendant que Saêtta poursuivait son chemin d’un pas dégagé, il tira le verrou d’une main tremblante et entra.

Depuis le départ de Léonora, Bertille attendait cette minute avec le calme stoïque d’une résolution inébranlable. Elle ne se trouva donc pas prise au dépourvu. Elle fut à l’instant debout. Sa main alla chercher dans son corsage le poison. Et elle se tint prête.

Concini avait repoussé la porte du pied, sans la fermer. Dehors, ses estafiers riaient et plaisantaient, menaient grand tapage, comme chez eux. Il ne craignait donc pas qu’elle pût lui échapper.

Il se campa devant elle, sans dire un mot, et il se mit à rire, d’un rire hideux, formidable, plus terrifiant que la plus effroyable des menaces.

Brusquement, le rire s’arrêta, se changea en un rictus grimaçant, ses traits se durcirent, une flamme s’alluma dans ses prunelles sombres ; il étendit la main, la laissa tomber sur l’épaule de la jeune fille, très pâle, mais droite et résolue, et il gronda d’une voix qui n’avait plus rien d’humain :

– Je te prends…

Bertille ne faiblit pas. Elle murmura très bas :

– Adieu Jehan !… Adieu la vie !… Adieu l’amour !…

Et d’un geste prompt comme l’éclair, sans que Concini stupéfait, songeât à l’arrêter, elle porta à ses lèvres le mignon petit flacon que lui avait donné Léonora, avec le regret de ne pouvoir faire davantage.


*

* *


Le carrosse royal que nous avons vu, franchissant la porte Saint-Antoine, à une allure folle, était parvenu à l’ancien manoir royal. Depuis la tentative de Saint-Germain-des-Prés, avortée grâce à l’intervention de Pardaillan et de son fils, le carrosse du roi, quand il devait sortir de la ville, était attelé de six chevaux, avec deux postillons en tête.

Le carrosse s’engagea dans le petit cul-de-sac et s’arrêta devant la porte cochère. A ce moment une voix, partie de l’intérieur, lança un retentissant :

– Ventre-saint-gris !

Ravaillac bondit hors de son trou. Il posa le pied sur le moyeu de la roue, plongea le buste à travers la portière ouverte, leva le bras armé d’un couteau et l’abattit en un geste foudroyant. Un cri déchirant suivit presque immédiatement le geste de mort.

Ceci, c’était ce que l’homme de Concini avait vu et qu’il s’était hâté d’aller rapporter à son maître.

Voici ce qu’il aurait vu, s’il s’était moins pressé.

Le poing de Ravaillac fut saisi au passage par une main de fer qui l’immobilisa sans effort. En même temps, une voix très calme disait sur un ton de douloureux reproche :

– Comment, Jean-François, tu me veux meurtrir ?…

Et c’était Ravaillac qui, stupide d’horreur, en reconnaissant Jehan le Brave qui lui parlait ainsi, avait poussé ce cri terrible que l’homme aux aguets avait pris pour le cri de la victime qu’on égorge.

Dans le carrosse royal où son buste demeurait engagé, Ravaillac, de ses yeux égarés, cherchait vainement celui qu’il avait voulu frapper : le roi, qui ne s’y trouvait pas.

Il n’y avait là que Pardaillan, dont la main comme un étau, s’était abattue sur le poignet de l’assassin et le maintenait rudement, Jehan le Brave, qui le regardait fixement, sans faire un mouvement, et enfin Escargasse qui, avec son accent provençal, venait de lancer ce : « Ventre-saint-gris ! », destiné à faire croire à la présence du roi.

– Monsieur Jehan le Brave ! hoqueta Ravaillac. Je suis maudit !

Il demeurait là, pétrifié, hagard, regardant Jehan avec des yeux de fou. Pardaillan le lâcha, sûr qu’il ne chercherait pas à se sauver. Et, en effet, il ne bougea pas.

A ce moment, les deux cavaliers que Saêtta avait pris pour Jehan et son père, s’arrêtèrent près du carrosse. Gringaille et Carcagne, affublés des manteaux et des chapeaux de Pardaillan et de Jehan, mirent pied à terre.

– Chef, informa Gringaille, les archers nous suivent ! Ils seront ici avant un quart d’heure !

Jehan répondit par un signe de tête. Il ouvrit la portière et ils descendirent tous les trois.

Ravaillac recula devant eux, mais ne chercha pas à fuir. Il vivait une minute d’affolement terrible. Avec un morne désespoir, il répéta :

– C’est la deuxième fois que je lève le couteau sur mon bienfaiteur !… La malédiction est sur moi !…

– C’est donc ma mort que tu veux ? demanda Jehan. Ravaillac ouvrit des yeux de plus en plus égarés. Il ne comprenait pas. Mais il eut un geste de protestation d’une évidente sincérité. Doucement, Jehan expliqua :

– Une fois déjà tu as voulu frapper le roi… Et le grand prévôt est arrivé pour m’arrêter, moi. Aujourd’hui, tu as recommencé. Ecoute… Entends-tu cette galopade enragée ?… C’est le grand prévôt qui accourt encore pour me saisir et me livrer au bourreau… Parce que les gens qui te poussent, malheureux, ont décidé que c’est moi qui payerai ton forfait. En sorte que si tu recommences, si tu réussis enfin, c’est moi que tu frapperas à mort par contre-coup.

– Oh ! râla Ravaillac, est-ce possible ?… Mais je parlerai… Je dirai…

– Tu diras la vérité, interrompit Jehan avec rudesse. Soit. Tu seras saisi, jeté dans quelque oubliette… Et tu ne me sauveras pas pour cela.

Et plus doucement, il ajouta :

– Le seul moyen de me sauver est de renoncer à l’abominable meurtre que tu médites. Jusqu’ici tu ne savais pas. Maintenant, te voilà averti et je te demande : que vas-tu faire, Ravaillac ?… Vas-tu t’obstiner ?… Pour satisfaire ton homicide folie, voueras-tu à l’effroyable supplice des régicides l’homme qui t’a sauvé la vie et fut toujours bon pour toi ? Parle !

Ravaillac laissa tomber sa tête sur sa poitrine en répétant machinalement :

– La malédiction est sur moi !…

Un combat poignant semblait se livrer en lui. Evidemment l’idée que son bienfaiteur pouvait payer de sa vie son crime, à lui, Ravaillac, lui était insupportable. Mais renoncer à son projet, n’était-ce pas se vouer aux flammes éternelles ? Telle était la redoutable question qu’il se posait.

Et comme l’impression produite en lui par sa vision récente était encore trop fraîche pour s’être dissipée, ou simplement atténuée, il la résolut par l’affirmative. Pardaillan et Jehan, qui suivaient avec étonnement les phases de cette lutte qu’ils ne pouvaient comprendre, l’entendirent murmurer, avec quelle terreur :

– C’est la damnation !… La damnation éternelle… quoi que je fasse !… Alors ?…

Enfin, il redressa la tête. Ses traits ravagés s’apaisèrent, prirent une expression de sacrifice douloureux, et tandis que deux larmes brûlantes roulaient lentement dans sa barbe broussailleuse, il dit, très doucement :

– C’est bien. Je pars à l’instant… Je retourne à Angoulême, sans regarder derrière moi !… Adieu !…

Et sans ajouter une parole, sans s’attarder plus longtemps, il partit, sans tourner la tête, comme il avait dit.

Pardaillan le rejoignit en quelques enjambées et lui glissa une bourse dans la main, en disant :

– Pour vivre en route.

Ravaillac ne parut pas remarquer ce geste généreux. Le dos courbé, serrant machinalement dans sa main crispée l’offrande de Pardaillan, il s’éloigna dans la direction de Charenton, d’un pas lent, lourd, les épaules secouées de sanglots convulsifs.

– Ouf ! soupira Jehan, enfin le voilà parti !

– Fasse le ciel qu’il ne change pas d’idée en route, ajouta Pardaillan.

– Nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible de faire… à moins de le livrer, répliqua Jehan.

Et avec un bon sourire :

– Maintenant que les affaires du roi sont réglées, j’ai bien acquis, je pense, le droit de m’occuper un peu des miennes. Que vous en semble, monsieur ?

Pour toute réponse, Pardaillan se dirigea vers la porte du manoir. Cette porte s’ouvrit d’elle-même, comme il allongeait la main. Et Saêtta, qui venait d’ouvrir à l’intérieur, se montra dans l’encadrement.

– Tiens ! fit Pardaillan d’un air railleur, il signor Guido Lupini !

– Saêtta ! rugit Jehan. Pardieu ! du moment que les assassins sont apostés pour me meurtrir, du moment que les sbires accourent pour me saisir, je me disais que tu ne pouvais manquer à la fête !

En même temps qu’ils parlaient, Pardaillan et Jehan avaient franchi le seuil de la porte, sans laisser à Saêtta, surpris, le temps de la repousser.

Les hommes de Concini se trouvaient avec lui à la tour, derrière le corps de logis. Ils ne pouvaient voir ce qui se passait à la porte. Saêtta le savait bien. Il n’aurait eu qu’à appeler pour qu’on accourût à son secours. Mais Saêtta était brave. Il connaissait trop bien Jehan, qu’il avait élevé, et la réputation de chevaleresque loyauté de Pardaillan lui était bien connue aussi.

Saêtta se trouvait en présence de cinq hommes. Mais il savait que ces cinq hommes ne le chargeraient pas ensemble. Par le fait son épée ne rencontrerait qu’une épée. Or, Saêtta, qui avait dénoncé plusieurs fois Jehan, Saêtta, qui venait d’avertir le grand prévôt, lequel accourait à bride abattue, Saêtta se fût cru déshonoré en appelant à l’aide alors qu’il n’avait qu’un adversaire à la fois devant lui.

Saêtta n’appela pas. Il recula de deux pas et dégaina en se disant :

– Que je tienne seulement deux minutes et le grand prévôt sera là. Alors, si le roi est mort – ce qui ne me paraît pas prouvé, car tout est bien calme dans ce carrosse – Jehan est pris. Sinon je donne le temps à Concini d’enlever la petite, et, par elle, je tiens mon Jehan !

Tout ceci, bien entendu, passa dans son esprit avec l’instantanéité d’un éclair.

Quant à Jehan, il est probable qu’il n’avait pas l’intention de croiser le fer avec Saêtta. Mais celui-ci avait dégainé et était tombé en garde avec autant d’aisance que s’il avait été sur les planches de la salle d’armes. Il n’en fallut pas plus. Avant d’avoir réfléchi, les deux fers se trouvèrent engagés jusqu’à la garde.

Contrairement aux habitudes de l’époque, la lutte entre les deux hommes, qui connaissaient mutuellement leur jeu à fond, fut silencieuse. Sous son apparence froide et résolue, Saêtta ne laissait pas que d’être inquiet. Jehan lui avait dit avoir reçu quelques leçons de son père. Jusqu’à ce jour, il avait été certain de sa supériorité. Maintenant, il doutait. Mais comme il ne s’agissait pas pour lui de tuer Jehan, mais de gagner du temps, il espérait quand même réussir.

Jehan, lui, au contraire, avait hâte d’en finir. Il trouvait qu’il avait trop perdu de temps déjà. Midi venait de sonner. Concini était là – la présence de Saêtta le prouvait – et Bertille se trouvait menacée. Une seconde perdue pouvait être fatale à la jeune fille. Il alla droit à son but. Par une série de coups amenés avec une rapidité foudroyante, il lia l’épée de son adversaire et la fit sauter.

– Vacca madonna ! blasphéma Saêtta.

Et il fit un mouvement pour s’élancer, ramasser son épée. Jehan lui mit la pointe de sa rapière sur la gorge et prononça froidement :

– Si tu bouges, tu es mort !

Saêtta croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête, et, avec un accent intraduisible :

– C’est bien, dit-il, tue-moi !

Jehan secoua la tête et fit signe à Gringaille à qui il glissa quelques mots. Et sans plus s’occuper de Saêtta, il s’élança, suivi de Pardaillan, en criant :

– Bertille !… Bertille !… Me voici !…

q

Chapitre 43

A ce moment, Bertille portait à ses lèvres le poison de la Galigaï. Un centième de seconde plus, et il eût été trop tard. Elle n’acheva pas le geste. D’un brusque mouvement elle échappa à l’étreinte de Concini et cet appel fusa de ses lèvres qui venaient de frôler la mort :

– A moi ! Jehan !… A moi !…

– Me voici ! répondit la voix de Jehan, plus proche. Concini, lui aussi, avait entendu et reconnu la voix de Jehan. Il rugit :

– Le truand d’enfer !… Il n’est donc pas arrêté, sang du Christ ! Et laissant Bertille, il se rua sur la porte, sortit, poussa le verrou et fonça tête baissée, l’épée au poing.

Autour de lui, c’était un grouillement, des grognements, des jurons, des blasphèmes… des plaintes et des râles aussi. Il lui fut impossible de s’écarter de la porte. Et stupide, échevelé, livide, rugissant de fureur impuissante, il dut assister à la lutte épique sans y prendre part.

Jehan et Pardaillan s’avançaient côte à côte, d’un pas ferme, sans dévier d’une ligne. Jehan avait tout de suite guigné Concini contre la porte. Et toute inquiétude au sujet de Bertille s’était évanouie. Allons, Dieu merci, il arrivait à temps ! Quant aux dix-huit estafiers qui lui barraient la route, ils ne comptaient pas pour lui. Il ne les voyait peut-être pas. Il avançait toujours, avec une hâte méthodique, sûr d’arriver.

Ils avançaient tous les deux. Ils avaient tous les deux l’épée à la main, mais ils la tenaient par la lame et frappaient du pommeau, à coup de massue. Et à chaque coup, un homme tombait. Roquetaille gisait, le crâne fendu. Eynaus avait les côtes défoncées. Longval râlait, assommé. D’autres s’affaissaient tour à tour et les deux massues vivantes continuaient imperturbablement leur marche en avant, sans dévier d’un pouce.

Les coupe-jarrets de Concini, exaspérés par l’offensive de ces deux hommes, tenaient bon cependant. L’humiliation de voir qu’ils ne daignaient même pas se servir de la pointe de leurs épées les rendait enragés.

Ils furent servis à souhait. Gringaille, Escargasse et Carcagne arrivèrent à la rescousse. Et dame, eux, ils se servaient de la pointe de leurs formidables colichemardes. Et ils s’en servaient assez proprement.

La partie ne devenait plus égale : les assassins ne se trouvaient guère plus de deux contre un. Ce n’était plus tenable. Quelques-uns lâchèrent pied et filèrent comme des lièvres vers les chevaux.

Pardaillan rengaina. Seulement, il saisit les deux estafiers les plus proches par la nuque, les écarta d’une irrésistible saccade et les rapprocha en un mouvement rapide et rythmé. La manœuvre lui était familière… seulement il fallait avoir sa poigne de fer pour l’exécuter. Les deux crânes se heurtèrent violemment et rendirent un son creux de noix choquées. Plusieurs fois de suite, il en fut ainsi, après quoi Pardaillan les lâcha en disant :

– Allez-vous-en drôles ! et n’y revenez pas !

Et je vous prie de croire qu’ils ne se le firent pas dire deux fois.

C’était fini maintenant. Concini se trouvait seul devant la porte. Jehan marcha à lui. Ils avaient tous les deux l’épée à la main. Si Concini avait croisé le fer, c’en était fait de lui. Mais Concini ne bougea pas. Non pas qu’il fût lâche. Mais la stupeur, une stupeur prodigieuse, le paralysait. Concini ne croisa pas le fer parce qu’il n’y pensa pas, voilà tout.

Alors, voyant cela, Jehan se contenta de l’écarter d’une main. Mais ce simple geste fut animé d’une force telle que Concini alla rouler à quelques pas et demeura étourdi sur le sol. Quand il reprit ses esprits, les trois braves le tenaient solidement et il vit qu’il était leur prisonnier… et il n’était pas de force à leur échapper.

Alors, Concini baissa la tête, et deux larmes, larmes de honte et de rage impuissante, coulèrent sur ses joues brunies.

Et à ce moment, Jehan reparut, tenant dans ses bras Bertille délivrée. Et ils se souriaient doucement tous les deux, se regardaient droit dans les yeux, se disaient, sans parler, des choses infiniment douces, semblant avoir oublié toute la terre.

A ce moment aussi, des coups formidables ébranlèrent la porte cochère que les trois avaient cadenassée ; à ce moment enfin, un homme, couvert de sueur et de poussière, s’arrêta devant Concini et, la voix haletante :

– Monseigneur, dit-il en s’inclinant, madame m’envoie vous avertir que le roi est sorti du Louvre à midi !… Le roi vient ici, monseigneur, dans un instant, il sera à cette porte !

Concini leva sur Jehan, qui avait entendu, des yeux où luisait une flamme de folie. Ses lèvres, blêmies, s’agitèrent sans proférer aucun son et secouant la tête d’un air farouche, il croisa ses bras sur la poitrine et attendit sans bouger.

Jehan avait entendu et compris. Il regarda tour à tour Bertille qui lui souriait, Pardaillan qui le fixait d’un air froid et sa résolution fut prise.

Il fit un signe à ses trois compagnons qui s’écartèrent de Concini et dit :

– Sauve-toi, Concini ! Va, je te fais grâce !…

Le sourire de Bertille se fit plus doux, plus enveloppant. L’œil froid de Pardaillan pétilla.

Concini le regarda d’un air effaré et grinça :

– Moi, je ne te fais pas grâce !

– Je l’espère bien, répliqua Jehan sur un ton de mépris écrasant. Sauve-toi ! Je te fais grâce quand même. Sauve-toi !…

Et Concini se sauva, en effet, plus pour s’arracher à l’effet de ces deux mots : « sauve-toi ! » qui le frappaient comme un soufflet ignominieux, que pour se soustraire à une arrestation imminente.

Alors, Jehan s’adressant à Bertille, dit avec une douceur pénétrante ce seul mot :

– Venez !

Et Bertille le suivit docilement, la figure rayonnante d’une adorable confiance.

Pardaillan et Jehan se placèrent de chaque côté de la jeune fille et se dirigèrent vers cette porte que les gens du grand prévôt s’efforçaient de jeter bas. Carcagne, Escargasse et Gringaille fermaient la marche. Tous avaient la rapière au poing, tous étaient couverts de sang et de poussière, avec des vêtements en lambeaux et des visages étincelants qui eussent fait reculer les plus résolus.

Jehan tira lui-même les verrous, les barres et les chaînes et ouvrit la porte toute grande. Et ils apparurent si formidables que Neuvy, qui déjà s’avançait la main tendue, recula de trois pas.

Le carrosse royal était toujours là. Le cocher et deux postillons attendaient à leurs postes, raides, immobiles, impassibles, indifférents, en apparence, à tout ce qui se passait autour d’eux.

Ce fut vers ce carrosse que Jehan et Pardaillan conduisirent la jeune fille.

Le grand prévôt s’était ressaisi. Il se dressa devant la portière comme pour en interdire l’accès, et la main tendue, un sourire de joie triomphant aux lèvres, il formula d’un ton rude :

– Au nom du roi, je vous arrête !…

Jehan ne répondit pas. Il tenait son épée de la main droite. Il la passa vivement dans la main gauche et, comme il avait fait pour Concini, d’un revers de main d’une force irrésistible, il écarta Neuvy, qui alla rouler au milieu de ses archers. Ceci fait, il ouvrit la portière et, toujours avec la même douceur enveloppante, dit :

– Montez !

Et toujours docile, Bertille monta en l’enivrant de son sourire radieux.

Pendant ce temps, Neuvy, écumant de honte et de rage, hurlait :

– Par le sang du Christ ! c’est la deuxième fois que ce misérable truand ose porter la main sur moi ! Sus ! saisissez-moi cette truandaille !

Jehan ne paraissait rien voir et rien entendre. Avec un calme stupéfiant, des gestes caressants, un peu timides, il aidait Bertille à gravir le haut marchepied. Il ne voyait qu’elle. Il semblait que le reste de la terre n’existât plus pour lui !

Mais s’il se désintéressait de ce qui se passait autour de lui, il n’en était pas de même de Pardaillan et de ses compagnons. En voyant les archers s’avancer, Gringaille, Escargasse et Carcagne tombèrent en garde, la pointe haute, les crocs retroussés, pareils à des dogues prêts à mordre.

Pardaillan, lui, fit siffler sa lame comme une cravache, et :

– Arrière, vous autres ! Sur votre vie que nul ne bouge ! Monsieur de Neuvy voici une nouvelle incartade qui pourra vous coûter cher !

Ceci était dit, sur un ton de souveraine autorité, irrésistible, avec une telle flamme aux yeux, un air si majestueux que les archers s’immobilisèrent, indécis, et que Neuvy, inquiet, s’informa :

– Qu’est-ce à dire, monsieur ?

Froidement, Pardaillan répondit par une autre question :

– Entendez-vous cette galopade sur la route de Charenton ?… Oui. Eh bien, monsieur, c’est le roi et ses gardes qui accourent. Le roi, s’il le juge bon, répondra à votre question.

– Le roi ! balbutia de Neuvy effaré ; il n’est donc pas ?…

Pardaillan haussa ironiquement les épaules.

A ce moment, Bertille étant commodément installée sur les coussins du carrosse, Jehan se retourna et, s’adressant à Neuvy, avec un flegme déconcertant :

– Vous disiez, monsieur ?

Neuvy crut démêler une intention de moquerie dans le ton de ces paroles. La colère le ressaisit et lui fit oublier la prudence. Il vociféra :

– Je dis que je t’arrête !… Archers, emparez-vous de cet homme ! Jehan tendit l’oreille du côté de la route. La cavalcade signalée par Pardaillan approchait. Du train dont elle allait, elle ne tarderait pas à arriver au manoir. Jehan eut un sourire narquois, remit tranquillement son épée au fourreau et d’un air très paisible :

– Vous m’arrêtez ! Soit. Je n’aurais garde de résister. Seulement, ordonnez à ceux-ci (il désignait les archers qui approchaient pour le saisir) de se tenir à distance. Je vous donne ma parole de ne pas bouger d’ici jusqu’à l’arrivée du roi qui décidera si cette arrestation doit être maintenue.

Entendant cela, Pardaillan et les trois braves rengainèrent aussi. Neuvy mâchonnait sa moustache d’un air visiblement perplexe. Cette docilité si inattendue, l’assurance extraordinaire que montraient ces hommes, le laissaient désemparé. Plus que jamais, l’inquiétude s’insinuait en lui.

Il s’avisa alors d’une chose à laquelle il aurait dû procéder avant tout : visiter le manoir et s’assurer que le roi ne s’y trouvait pas, vivant ou mort.

Il avait avec lui une soixantaine d’archers qui avaient envahi le petit cul-de-sac. Il était bien sûr que le prisonnier ne pourrait fuir. Il prit une dizaine d’hommes avec lui et pénétra dans le manoir.

Tout de suite, ses yeux tombèrent sur un corps étendu par terre, dans un coin. Il courut à lui, bien persuadé que c’était le cadavre du roi. Sincèrement désespéré d’ailleurs, car il était de bonne foi.

Ce n’était pas le roi. Ce n’était pas un cadavre. C’était Saêtta, bien vivant, sans une blessure, mais convenablement ficelé, que Gringaille, Escargasse et Carcagne avaient déposé là.

Neuvy respira. Saêtta fut enlevé et remis aux mains des archers qui l’entourèrent. Le grand prévôt pénétra dans le corps de logis le plus proche, celui de droite. Il n’y trouva pas un être vivant. La maison semblait abandonnée. Il sortit pour aller visiter l’autre corps de logis.

A ce moment, la cavalcade s’arrêtait devant le cul-de-sac. Il courut à la porte et demeura stupéfait, ne sachant s’il devait se réjouir où se désoler.

A la tête de cette cavalcade, se tenait le roi, en chair et en os, et qui semblait d’assez bonne humeur. Il avait à sa droite les ducs de Bellegarde et de Liancourt ; à sa gauche, le maréchal de Bassompierre et le duc de Montbazon.

Derrière ces personnages, venait le capitaine de Vitry, suivi d’une compagnie de gardes.

Le roi et ses amis mirent pied à terre et s’engagèrent dans le cul-de-sac, devant lequel Vitry rangea ses hommes en bataille. Henri IV se dirigea droit à Pardaillan et Jehan, qui se tenaient près du carrosse. Il jeta un rapide coup d’œil sur leurs vêtements déchirés, les visages et les mains ensanglantés. Son œil vif passa par-dessus eux et dévisagea une seconde fois les trois braves, raides, pâles de l’émotion que leur causait le très grand honneur qui leur était fait. Et il s’écria, en forçant son accent gascon, ce qui lui arrivait dans ses moments d’émotion :

– Ventre-saint-gris ! l’affaire a été chaude, à ce que je vois.

Il s’adressait directement à Jehan. Celui-ci, au lieu de répondre, se tourna vers Pardaillan. Et son œil noir exprimait une tendresse profonde, dans sa naïve réserve. Et son attitude, jusque-là toujours déférente, s’était faite respectueuse, sans humilité, et sa face rayonnante disait clairement la joie et l’orgueil qu’il éprouvait à se savoir le fils d’un tel homme.

Car Jehan avait appris la vérité au Louvre, en présence du roi lui-même, alors qu’il suggérait l’idée de prendre la place du roi dans le carrosse. Ce qui, dans son esprit, devait lui permettre de parer le coup porté par Acquaviva et Concini, sans dénoncer personne.

Pardaillan comprit à quel sentiment obéissait son fils en s’effaçant respectueusement devant lui. Il lut sur ce visage étincelant comme en un livre ouvert. Et il se sentit délicieusement ému par cet hommage. Mais il se raidit contre l’émotion, et, avec un haussement d’épaules :

– Parle, mon fils. Pardieu ! tu as été à la peine, il est juste que tu sois à l’honneur.

Et la douceur avec laquelle il disait cela, démentait violemment l’air froid qu’il avait cru devoir prendre et le sourire railleur qui errait sur ses lèvres. Et Jehan ne s’y méprit pas non plus, car il remercia d’un sourire très doux.

– Sire, dit-il, l’affaire a été assez insignifiante. Elle a duré quelques minutes à peine. Les larrons ont pris la fuite.

– Et la jeune fille ? demanda vivement Henri IV.

– Elle attend dans le carrosse de Votre Majesté.

– Ah ! fit le roi.

Et, en lui-même, il ajouta :

– Ainsi, c’était vrai !

Il fit deux pas vers le carrosse. Une réflexion l’arrêta.

– Et cet attentat ? demanda-t-il.

Jehan coula un coup d’œil malicieux du côté de son père, qui sourit d’un air entendu et lui désigna le grand prévôt qui se tenait à l’écart, très déconfit de la tournure que prenaient les choses.

– Il a été perpétré, Sire ! répondit Jehan. Et voici M. le grand prévôt qui vous dira qu’il est arrivé à temps pour arrêter l’assassin.

Ceci était dit avec un air figue et raisin qui fit passer le frisson de la malemort sur l’échine du malheureux Neuvy, et que Pardaillan salua d’un sourire approbateur, comme une vieille connaissance à lui.

Cependant le roi revenait sur ses pas et, avec une vivacité qui trahissait l’intérêt qu’il attachait à cette arrestation :

– Enfin, on a arrêté un de ces misérables ! Je vais donc savoir ! Où est le prisonnier, Neuvy ? Je veux l’interroger moi-même.

– Sire ! balbutia Neuvy qui cherchait dans quel trou il pourrait se terrer.

– Eh bien ? fit le roi avec un commencement d’impatience.

– Sire, reprit Jehan impitoyable, en s’inclinant profondément, le prisonnier de M. de Neuvy a l’insigne honneur de s’incliner devant Votre Majesté.

– Que signifie cette sotte plaisanterie ? gronda le roi en fixant un œil courroucé sur le grand prévôt, livide.

Et s’animant :

– Une fois déjà, ce jeune homme a risqué de se rompre les os pour sauver notre vie menacée, et vous êtes arrivé à point nommé pour l’arrêter. Aujourd’hui encore, il se dévoue pour moi et vous intervenez encore pour le saisir au collet, comme un malfaiteur. Jarnicoton, monsieur, il faut convenir que vous avez une singulière manière de comprendre les devoirs de votre charge !

Atterré, l’infortuné grand prévôt balbutia d’incompréhensibles explications que le roi interrompit en disant sèchement :

– Assez, monsieur ! Rentrez à votre hôtel. Vous y attendrez mes ordres !

C’était la disgrâce, l’effondrement. Neuvy chancela. Le coup l’assommait. Jehan en eut pitié. Il intervint :

– Sire, j’oserai demander une faveur à Votre Majesté.

Au mot faveur, Henri IV fit une légère grimace. Néanmoins, il fit assez bonne contenance et dit aimablement, un sourire rusé aux lèvres.

– Voyons la faveur !… Et si vous n’êtes pas trop exigeant, aujourd’hui je n’ai rien à vous refuser.

– Je demande la grâce du sire de Neuvy, dit simplement Jehan. Le sire de Neuvy a voulu m’arrêter. Il croyait bien faire. Je ne lui en veux pas. Quant au reste, j’affirme au roi qu’il n’y est pour rien. Il ignorait complètement ce qui se tramait.

– Pardieu ! grommela le roi, c’est bien ce que je lui reproche ! Il est écrit que je ne saurai rien… que ce qu’il plaira à ces deux diables d’hommes de me dire !

Et tout haut :

– Je ne puis vraiment pas refuser ce que vous me demandez et qui vous honore grandement. N’en parlons plus, Neuvy. Mais, jarnicoton ! n’y revenez plus !

Et prenant Jehan par la main, à voix très haute, de façon à ce que tout le monde l’entendit :

– Messieurs, je vous présente M. de Pardaillan, marquis de Saugis, comte de Margency et de Vaubrun, l’homme qui, par quatre fois, en quelques semaines, m’a sauvé la vie : l’homme que j’aime et que j’estime le plus… après M. de Pardaillan, son père et mon ami. Qu’on se le dise et qu’on ait pour eux les égards et le respect qui leur sont dus.

Et les trois braves, Escargasse, Gringaille et Carcagne, qui ne se tenaient plus, ivres de joie et d’orgueil, hurlèrent d’une seule voix :

– Vive le roi !…

Henri IV remercia de la main.

Et les gentilhommes, les gardes, les archers répétèrent en une formidable clameur :

– Vive le roi !…

Alors Neuvy, radieux, croyant réparer sa gaffe, s’empressa de dire :

– Sire, à défaut de monsieur le marquis, auprès de qui je m’excuse humblement de ma maladresse, j’ai là un autre prisonnier qui pourra peut-être nous renseigner.

– Que ne le disiez-vous plus tôt ! gronda le roi. Où est ce prisonnier ?

– Le voici, Sire, dit Neuvy, en faisant signe à ses hommes d’amener Saêtta.

– Ventre-veau ! Saêtta que j’oubliais ! s’écria Jehan en lui-même. Et tout haut : Sire, dit-il d’un air froid, M. de Neuvy se trompe. Ce prisonnier n’est pas à lui. Il est à moi !

– C’est vrai ! confessa Neuvy qui se mordit les lèvres.

– Sire, reprit Jehan, cet homme ne pourra donner aucun des renseignements que vous espérez pour la bonne raison qu’il ne sait rien. Cet homme m’appartient. Nous avons un compte terrible à régler ensemble. Je supplie humblement Votre Majesté de me le laisser.

Henri IV considéra tour à tour Jehan et Saêtta, et d’un air indifférent :

– Soit, dit-il, puisqu’il est à vous, gardez-le ! Et il monta dans son carrosse, à côté de Bertille.

Jehan s’approcha de Saêtta et trancha lui-même les liens qui le paralysaient. Avec Pardaillan, Gringaille, Carcagne et Escargasse, ils entraînèrent Saêtta qui n’opposait aucune résistance, à l’écart, dans le manoir.

Jehan alla ramasser la rapière du vieux bravo, revint à lui et le considéra un long moment d’un air rêveur, sa rapière à la main. Pardaillan attendait avec curiosité la décision de son fils. Les trois braves pensaient qu’il allait le frapper à mort, sur place.

C’était aussi ce que pensait Saêtta. Il avait assisté à toute cette scène et, après les paroles singulièrement flatteuses et amicales du roi à Jehan il avait compris que c’en était fini de son rêve de vengeance. Un désespoir farouche s’était emparé de lui et il souhaitait ardemment le coup qui le délivrerait d’une existence désormais sans but. Voyant que Jehan se taisait, il se redressa de toute sa haute taille et, fixant sur lui ses yeux de braise, il nargua d’une voix âpre :

– Eh bien, qu’attends-tu pour me frapper, petit ? Serait-ce que tu n’oses pas ? Crois-tu que la mort m’effraye ? Espères-tu que je vais implorer ta pitié ? S’il en est ainsi, écoute : j’ai voulu faire de toi un voleur et un assassin. Je n’ai pas réussi. J’ai voulu te faire périr sur un échafaud. C’est moi qui ai envoyé le grand prévôt rue de l’Arbre-Sec, moi qui ai lâché sur toi les hommes du ministre Sully, moi qui, aujourd’hui encore, ai prévenu le sire de Neuvy. Je n’ai pas réussi. J’ai entrepris contre toi une lutte sans merci, je suis vaincu. Je n’ai qu’à payer : frappe !

Jehan avait écouté en hochant doucement la tête. Quand l’ancien maître d’armes eut fini, il regarda son père dans les yeux, comme s’il eût voulu y lire la décision qu’il devait prendre. Il ramena son regard sur Saêtta et dit doucement :

– Tout ce que tu viens de dire est vrai, je le savais. Je ne discuterai pas avec toi, tu ne me comprendrais peut-être pas. Moi, Saêtta, je ne veux me souvenir que d’une chose : c’est que tu m’as donné du pain quand j’étais petit. C’est que tu m’as soigné comme une mère quand j’ai été malade. Voici ton épée, va, Saêtta, ce n’est pas moi qui te frapperai, et je pourvoirai à tes besoins, comme par le passé.

Et sans plus s’occuper de Saêtta, immobile, sa rapière à la main, comme médusé par un étonnement prodigieux, il prit le bras de Pardaillan et s’éloigna en disant :

– Est-ce bien ainsi que vous auriez agi, mon père ? Pardaillan ne répondit pas. Mais il prit la main de son fils et la serra fortement, d’une manière significative. Et Jehan rendit l’étreinte en murmurant :

– Je suis content de voir que vous m’approuvez, monsieur.

Ils revinrent au carrosse. Le roi passa la tête à la portière. Joyeusement, il commanda :

– Messieurs de Pardaillan, venez ici, avec moi. Et avec un sourire malicieux :

– Nous avons une affaire de famille à régler.

Pendant que Pardaillan et son fils pénétraient dans le carrosse, Henri avisa les trois braves, rayonnants, raides comme à la parade, et se bourrant à la dérobée de formidables coups de coude, et il ajouta :

– Vous autres, à cheval et aux portières… Escortez votre chef, puisqu’il paraît que vous ne le quittez jamais.

Pour le coup, les trois braves s’enflèrent à en éclater. Et, ne sachant comment remercier, ils mirent la main sur le cœur et hurlèrent à pleins poumons :

– Vive le roi !

Le roi éclata de rire et admira :

– Ventre-saint-gris ! les drôles ont les poumons solides !

– Ils n’ont pas que cela, Sire, observa gravement Jehan, ils ont la main et le cœur aussi solides !

– Au Louvre, messieurs ! cria le roi.

Et la cavalcade s’ébranla au trot. Vitry et ses gardes ouvrant la marche, Bellegarde, Liancourt, Bassompierre et Montbazon précédant le carrosse. Carcagne, Escargasse et Gringaille aux portières, selon l’ordre du roi, Neuvy et ses archers fermant la marche.

Or, il arriva que les trois braves, fous de joie et d’orgueil, croyant leur fortune assurée du coup, ne trouvèrent rien de mieux, pour manifester leur joie, que de brailler de temps en temps un tonitruant : « Vive le roi ! » Les gentilshommes et les gardes, naturellement, se crurent obligés d’en faire autant à chaque fois. Si bien que, la porte Saint-Antoine franchie, la foule, sans savoir pourquoi, en entendant ces acclamations forcenées, se mit aussi de la partie. Mais, comme il faut trouver toujours une explication à une manifestation, le bruit se répandit comme une traînée de poudre que le roi venait d’échapper à un danger terrible et que les trois grands diables qui hurlaient et caracolaient fièrement aux portières venaient d’arracher le bon sire à la mort.

En sorte que, depuis la porte Saint-Antoine jusqu’au Louvre, ce fut une ovation spontanée, superbe, comme le roi n’en avait jamais eue de pareille et qui le remplit d’aise.

q

Chapitre 44

Dans le carrosse, le roi prit la main de Bertille et la mit dans celle de Jehan, éperdu de bonheur, en disant :

– Je crois réparer en partie le mal que je vous ai fait en vous donnant l’homme que vous avez élu et qui est le plus digne de posséder un tel trésor.

Et comme il ne savait pas se contraindre quand il se trouvait dans l’intimité avec des amis sûrs, son naturel bon garçon et familier reprenant le dessus, il ajouta avec une grosse gaieté :

– Où et quand la noce ?

Ce fut Pardaillan qui répondit :

– A Saugis, Sire, dans un mois. Sans faste et sans apparat.

– Comme il convient à des gens heureux qui recherchent la solitude parce qu’ils se suffisent à eux-mêmes, ajouta le roi en riant de bon cœur. Soit ! Je ne dis pas que je ne viendrai pas m’inviter sans façon.

– Inestimable bonheur dont nous garderons un inoubliable souvenir ! déclara Pardaillan, sans qu’il fût possible de savoir s’il raillait ou parlait sérieusement.

A la condition expresse que ma présence ne changera rien au caractère d’intimité que vous entendez donner à cette fête. Que diable, je suis un peu de la famille !

Et, s’adressant directement à Jehan, uniquement occupé à contempler, extasié, Bertille souriante et heureuse, Henri ajouta :

– Ne vous étonnez pas si je ne fais aucune dotation à cette enfant. Votre père vous dira qu’auprès de vous je ne suis qu’un pauvre gueux.

Du Louvre, Bertille fut conduite chez le duc et la duchesse d’Andilly, qui apprirent alors qui était Jehan le Brave et qui accueillirent les deux amoureux comme s’ils avaient été leurs propres enfants.

Pardaillan laissa les deux jeunes gens chez ses amis et s’en alla rue Saint-Honoré, chez Concini. Il fut reçu par Léonora Galigaï. Cette visite dura un quart d’heure à peine. Quand il sortit, Pardaillan paraissait satisfait et, en s’éloignant, il se disait :

– Voilà les Concini domptés. J’ai tout lieu de croire qu’ils se le tiendront pour dit et que mes enfants n’auront plus rien à redouter de ces deux intrigants d’Italie. Reste la question du trésor.

Le lendemain, Pardaillan conduisit son fils sous le gibet de Montmartre. Jehan pâlit un peu en se voyant là avec son père. Bravement, cependant, il entreprit la confession de l’horrible tentation à laquelle il avait failli succomber. Pardaillan, l’interrompit dès les premiers mots, en disant :

– Je sais. J’étais là. J’ai tout vu et tout entendu.

Le trésor fut déterré, mais, cette fois, sans aucune des terribles émotions qui avaient accompagné les fouilles solitaires de Jehan. Quand le coffre contenant la fabuleuse fortune fut à découvert, Pardaillan dit en fixant son fils :

– Ce trésor que tu as failli dérober t’appartient… Que vas-tu faire de tout ce tas d’or ?

Il sembla à Jehan que la voix de son père avait d’étranges vibrations. Il contempla, sans y toucher, le tas d’or, comme disait Pardaillan. Enfin, redressant sa tête fine, il dit :

– On m’a dit, monsieur, que, créé comte de Margency, vous avez abandonné les revenus de ce superbe domaine aux pauvres de la contrée, qui en disposent comme de leur bien, sans que vous vous y soyez jamais opposé ?

– C’est exact, répondit froidement Pardaillan.

– On m’a dit que, ayant hérité de votre épouse la somme de deux cents et quelques mille livres, vous avez abandonné le tout aux pauvres du quartier Saint-Denis ?

– Encore exact.

– On m’a dit, enfin, que le roi, qui vous doit sa couronne, n’a jamais pu vous faire accepter ni titres, ni emplois, ni fortune ?

– Toujours exact.

– Je pense, monsieur, qu’il y a dans ce coffre de quoi faire le bonheur de milliers de malheureux… Et qu’une fortune pareille, pour un seul homme, c’est vraiment trop… Beaucoup trop !…

– Ah ! ah ! fit Pardaillan, dont les yeux se mirent à pétiller, où veux-tu en venir, voyons ?

– A ceci, monsieur : moi, qui ai toujours tiré le diable par la queue, il me semble que cent mille écus représentent une fortune respectable !

– Malepeste ! Cent mille écus !… Je crois bien !

– Saugis et Vaubrun appartiennent à Bertille, et il me répugnerait de toucher aux revenus de ma femme. Je prélèverai donc cent mille écus pour ma part. Cela ne vous semble-t-il pas raisonnable ?

– Très raisonnable, en effet.

– Je prends, en outre, quatre cent mille livres… pour les amis que vous connaissez.

– Cent mille livres chacun. Ce n’est pas trop !

– J’abandonne le reste aux pauvres.

– Bonne aubaine pour eux, mon fils.

– Maintenant, il y a vous, monsieur.

– Oh ! diable !… c’est vrai, il y a moi ! Que me donnes-tu à moi, voyons ?

Jehan secoua doucement la tête et, prenant les deux mains de son père, avec une émotion qui alla au cœur :

– Vous, mon père, vous êtes au-dessus d’une fortune, fût-elle mille fois plus considérable que celle-ci. Vous, mon père, je ne vous réserve rien… puisque ce que j’ai vous appartient. Est-ce bien jugé ainsi, monsieur ?

Pardaillan ouvrit ses bras tout grands. Et à Jehan qui se pressait sur sa noble poitrine :

– Allons ! morbleu ! tu es bien mon fils, va !…

Le mariage du fils de Pardaillan avec Bertille de Saugis fut célébré un mois plus tard, à Saugis, dans la plus stricte intimité. Le roi n’y assista pas. Ce dont les épousés et Pardaillan se montrèrent enchantés. Comme il l’avait dit, il ne fit aucune dotation à la mariée. Seulement, il lui envoya une couronne de marquise enrichie de pierreries.

Le même jour eut lieu le mariage de Carcagne avec Perrette la Jolie dotés chacun de cent mille livres par Jehan Pardaillan.

Gringaille et Escargasse reçurent chacun la même somme. Il va sans dire que tous quatre refusèrent énergiquement de quitter celui qu’ils continuaient à appeler le chef. Ils achetèrent de petits domaines et s’établirent aux environs de Saugis.

Il nous reste à dire ce que devinrent nos différents personnages :

Acquaviva retourna à Rome. Frère Parfait Goulard, se voyant brûlé disparut sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu. Sans doute, il suivit son chef à Rome.

Saêtta, après le départ de Jehan, dans un accès de sombre désespoir en voyant lui échapper cette vengeance poursuivie pendant vingt ans, Saêtta se passa son épée au travers du corps, dans le manoir de Ruilly même.

On sait quelle fut la fin de Ravaillac, qui revint d’Angoulême comme l’avait appréhendé Pardaillan.

Dame Colline Colle reçut un jour la visite d’un officier du roi. Elle crut qu’on allait lui compter la forte somme qu’elle attendait toujours pour la récompenser d’avoir fait connaître au roi la retraite de Bertille. Hélas ! dame Colline Colle fut enfermée dans un bon cachot d’où elle ne devait sortir que les pieds devant.

Il va sans dire que Concini et le père Coton ne trouvèrent pas les fameux millions où ils les cherchaient. L’abbesse de Montmartre seule tira profit de ces recherches, car la crypte du Martyr devint un lieu de pèlerinage fort suivi, source de profits pour les dignes religieuses. A telles enseignes que, quelques années plus tard, elles durent s’agrandir et établirent un prieuré autour de la chapelle.

Quant à Pardaillan, il demeura tout un grand mois auprès de ses enfants. Puis, un beau jour, l’aventurier, le chevalier errant qu’il n’avait cessé d’être, se réveilla, et ni larmes, ni prières, ni supplications ne le purent retenir. Il partit en disant :

– Je reviendrai dans dix mois !… Pour le baptême de mon petit-fils !

q

[1] Madame d’Entraigues : Henriette de Balzac d’Entraigues, marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV (1579-1633).

[2] Cette formule de politesse qui peut paraître singulièrement familière, Henri IV avait l’habitude de l’employer indistinctement pour toutes les personnes de sa connaissance qu’il rencontrait. De même il appelait les gens par leur nom, sans aucun titre. Le plus souvent il disait : « Mon ami », et ne disait : « Monsieur » que lorsqu’il était fâché. (Note de M. Zévaco.)

[3] Les édits contre le duel.

[4] On nommait ainsi les nobles qui vivaient du vol à main armée. On raconte que Sancy, qui fut ministre, chargé par Henri IV de lever des troupes en Suisse et n’ayant pas d’argent pour les payer, alla se poster sur le chemin d’une troupe de voyageurs qu’on lui avait signalés comme portant des sommes considérables. Sancy les dépouilla complètement, et avec cet argent, put payer ses troupes. Il est vrai que c’était pour le roi !… (Note de M. Zévaco.)

[5] Boulaie : gros bâton dont les sergents se servaient pour écarter la foule. (Note de M. Zévaco.)

[6] Bon vivant. (Note de M. Zévaco.)

[7] Episode des Tomes V et VI (Pardaillan et Fausta et Les amours de Chico), les amours de la Giralda et du torero don César.

[8] Episode du Tome I Les Pardaillan (chapitre XIX).

[9] Episode du Tome 4 : Fausta vaincue (chapitre XXII).

[10] Valeur réelle de notre monnaie actuelle : 27 millions 1/2 et en valeur relative ; près de 83 millions 1/2 (Note de M Zévaco).

[11] Ces rumeurs, dont quelques-uns de nos personnages se sont entretenus, ne sont pas placées ici pour la commodité du récit. Elles ont réellement existé. L’Histoire en fait mention. (Note de M. Zévaco).

[12] Oh ! lâche !… Je te mangerai le foie !… Je te mangerai les tripes !… Descends ici, lâche !… (Note de M. Zévaco.)

[13] En 1607, des livres d’astrologie furent vendus à la foire de Francfort, annonçant la mort du roi dans sa 59e année. Ces livres furent diffusés à Paris, Pierre de l’Estoile, valet de chambre du roi, les a vus avant que le Parlement ne les fasse saisir.

[14] Dans l’enceinte même, toujours à ciel ouvert, il y avait un égout qui allait de la place Royale (alors inachevée) en longeant le mur de clôture du Temple, jusqu’à la rue Saint-Denis, à l’endroit appelé le Ponceau. Un autre coulait dans les mêmes conditions, le long de la vallée de Misère, aujourd’hui quai de la Mégisserie. (Note de M. Zévaco.)

[15] Le coquemar est un pot de métal, sorte de bouilloire à couvercle, bec et anse.

[16] Ces préparatifs sont ceux d’une campagne contre la Maison d’Autriche à propos des duchés de Clèves et de Juliers.

[17] Aujourd'hui quartier et boulevard Bonne-Nouvelle. (Note de M. Zévaco.)

[18] Au Faubourg-Montmartre, la route remontait vers le nord-est, en une ligne oblique, jusque sur les côtés du village Clignancourt. Là, une croix et un chemin qui, passant devant Clignancourt, contournait la butte. De la croix, la route repartait franchement de l'ouest à l'est, jusqu'au Faubourg Saint-Denis où elle aboutissait à l'angle du couvent de Saint-Lazare. (Note de M. Zévaco).

[19] Ce moulin appartenait aux Dames de Montmartre. Plus tard, lorsqu'il n'en resta que la tour, en pierres, on l'appela la Tour des dames. De là, la rue actuelle qui porte ce nom. (Note de-M. Zévaco).

[20] Les renseignements que nous donnons concernant la crypte des Martyrs ne sont pas inventés à plaisir. Ils sont rigoureusement authentiques. La cave mesurait 11 mètres de long sur 6 de large environ, et 2,50 m de hauteur. Sur l'autel étaient gravés des signes, des croix, deux clés en croix et ces fragments de mots Mar… Clemin… Dio… La crypte fut comblée pendant la Révolution. En ce qui concerne les grottes et souterrains, ou nous faisons évoluer Pardaillan et son fils, nous rappelons que jusque vers la moitié du dix-neuvième siècle, des carriers exploitèrent tout le gypse existant sous les terrains de l'ancienne abbaye et de la chapelle des Martyrs. (Note de M Zévaco.)

[21] Pour le lecteur curieux de connaître le chemin parcouru, sous terre, par nos personnages, nous dirons que le gibet se dressait là où passe actuellement la rue de Ravignan. La fontaine du But ou du Buc, ainsi nommée parce que les Anglais, du temps où ils étaient maîtres du royaume, venaient s'y exercer à l'arc, était située sur le versant nord, à peu près où passe la rue Caulaincourt. (Note de M. Zévaco.)

[22] Il y avait une autre rue du Colombier plus loin, au sud-est de l'abbaye. Elle prit plus tard le nom de Vieux-Colombier, qu'elle porte encore. (Note de M. Zévaco.)

[23] Jean Chastel, auteur le 27 décembre 1594 d'un attentat contre le roi auquel il asséna un coup de couteau qui lui fendit la lèvre Il subit le terrible châtiment des parricides Guignard, de Varade autres auteurs de divers attentats contre Henri IV.

[24] Aujourd'hui, nous disons : Reuilly (Note de M Zévaco.)

[25] Sic.

q

œuvre du domaine public

Edité sous la licence Creatives Commons BY-SA


Cette œuvre est publiée sous la licence CC-BY-SA : vous pouvez donc légalement la copier, la redistribuer, l'envoyer à vos amis. Vous êtes d'ailleurs encouragé à le faire.

Source :

B.N.F. - Wikisource - ELG

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

bibebook

www.bibebook.com