Couverture du livre

Pierre Loti

Reflets sur la route sombre


1899

Un texte du domaine public.
Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-1112-6

BIBEBOOK
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Première partie 
NOCTURNE

Deux heures du matin, une nuit d’hiver, loin de tout, dans la profonde solitude des campagnes pyrénéennes.
Du noir intense autour de moi, et sur ma tête des scintillements d’étoiles. Du noir intense, des confusions de choses noires, ici, dans l’infime région terrestre où vit et marche l’être infime que je suis ; un air pur et glacé, qui dilate momentanément ma poitrine d’atome et semble doubler ma vitalité éphémère. Et là-haut, sur le fond bleu noir des espaces, les myriades de feux, les scintillements éternels.

Deux heures du matin, le cœur de la nuit, de la nuit d’hiver. L’étoile du Berger, reine des instants plus mystérieux qui précèdent le jour, brille dans l’Est de tout son éclat blanc.

La vie se tait partout, en un froid sommeil qui ressemble à la mort ; même les bêtes de nuit ont fini de rôder et sont allées dormir. Dehors, personne. Les laboureurs et les bergers, qui pourtant se lèvent avant l’aube, sont blottis pour des heures encore sous les toits des hameaux. Seuls peut-être, par les chemins, circulant dans le grand silence, trouverait-on les hommes que tient éveillés l’amour ou le vagabondage, — ou encore, en ce pays-ci, la contrebande. Sur la route où je marche, la lumière palpitante des étoiles semble tomber en pluie de phosphore. Et cette route, sèche et durcie, résonne, vibre comme si le sol était creux sous mes pas. D’ailleurs, je marche, je marche sans m’en apercevoir, tant est vivifiant cet air de la nuit ; mes jambes, dirait-on, vont d’elles-mêmes, comme feraient des ressorts une fois pour toutes remontés, dont le mouvement ne donnerait plus aucune peine.

Et je regarde, au-dessus du noir de la terre qui m’entoure, scintiller les mondes. Alors, peu à peu, me reprend ce sentiment particulier qui est l’épouvante sidérale, le vertige de l’infini. Je l’ai connu pour la première fois, ce sentiment-là, lorsque vers mes dix-huit ans il fallut me plonger dans les calculs d’astronomie et les observations d’étoiles, pendant les nuits de la mer. En général, les gens du monde ne songent jamais à tout cela, n’ont même pour la plupart, sur les abîmes cosmiques, aucune notion un peu approchée, — et c’est fâcheux vraiment, car, en bien des cas, cela arrêterait par la conscience du ridicule leurs agitations lilliputiennes… La connaissance et la quasi-terreur des durées astrales sont bien apaisantes aussi, et, à propos des petits événements humains, quel calme dédaigneux cela procure, de se dire : Mon Dieu, qu’importera, dans vingt-cinq mille ans, quand l’axe terrestre aura accompli son tour ? ou bien dans deux ou trois cent mille ?

L’atmosphère de la nuit, à cette heure fraîche et vierge, est comme vide de toute senteur, si ce n’est dans certains bas-fonds, au milieu des bois, où les exhalaisons des mousses, du sol humide persistent encore sous le fouillis inextricable et léger des ramures d’hiver. Autrement, rien ; il semble que l’on respire la pureté même, — tellement que l’on devinerait au flair, le long de la route, les rares métairies éparses, d’où sortent, par bouffées bientôt perdues, des odeurs de brûlé, de fumée, de fauve, de repaire de bêtes…

Et je regarde toujours, sur le bleu noir du ciel, scintiller la poussière de feu… Cela, c’est l’ensemble de ce qui est, et que nous cachent le plus souvent nos petits nuages, l’aveuglante lumière de notre petit soleil ; du reste, dans quel but nous l’a-t-on laissé voir, puisque la faculté de sonder et de comprendre devait se développer en nous avec les siècles, et que tout cela était appelé à devenir alors terrifiant ?… Voici qu’elles me font peur, cette nuit, les constellations — ces dessins familiers, qui sont quasi éternels pour les yeux humains sitôt fermés par la mort, mais qui, en réalité, pour des yeux plus durables que les nôtres, se déforment aussi vite que des figures changeantes et furtives apparues un instant dans un vol d’étincelles… Combien ceci déroute et confond : penser que ces choses là-haut, symbolisant pour nous le calme et l’immuabilité, sont au contraire en plein vertige de mouvement ; savoir que le peuple sans nombre des soleils, les non condensés encore, les flambloyants ou les éteints, tourbillonnent tous, affolés de vitesse et de chute !…

L’air vif de cette nuit donne assez nettement l’impression glacée du grand vide sidéral, de même que cette nuance sombre du ciel imite le noir funèbre des espaces où les soleils par myriades s’épuisent à flamboyer sans parvenir à y jeter un peu de chaleur, ni seulement un peu de lumière, sans y faire autre chose que le ponctuer d’un semis de petits brillants qui tremblent… Bien petits en effet, ces soleils, qui brûlent dans le noir, et consument dans le froid leur initiale chaleur ! Quelle misérable poussière ils figurent, errant ainsi par groupes et par nuages, perdus dans l’obscurité souveraine, tombant toujours, depuis des milliards et des milliards de siècles, dans un vide qui devant eux ne finira jamais de s’ouvrir !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Des pas résonnent en avant de moi, au milieu de la microscopique solitude terrestre ; un bruit de vie qui me surprend au travers de toute cette obscurité, de tout ce silence. Et deux silhouettes humaines croisent ma route, marchant lentement, le fusil à l’épaule… Ah ! des douaniers ! J’oubliais, moi, les petites affaires d’ici-bas, la frontière d’Espagne qui est là tout proche… Ils font une ronde, et vont deux par deux, comme toujours, par crainte des rencontres mauvaises… Mon Dieu, quelle capitale affaire si quelques brimborions prohibés allaient cette nuit passer de chez les pygmées de France aux mains des pygmées espagnols !… Quelle importance cela prendrait, vu seulement des mondes les plus voisins du nôtre, de Véga, de Bellatrix ou d’Ataïr !…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce que vraiment ce serait toute la réserve du Feu, est-ce que ce serait tout ce qu’il y en a, tout ce qu’il en existe dans le Cosmos, ces miettes qui tourbillonnent, promenées comme le sable des dunes quand il vente, qui tourbillonnent dans le grand noir glacial et vide — et qui, fatalement, par la suite des âges incalculés, doivent se refroidir et s’éteindre ?… Plutôt ne serait-ce pas les minuscules débris, les étincelles perdues de quelque autre réserve mille et mille fois plus inépuisable et située plus loin que notre humble petite vue, plus loin que la portée de nos plus pénétrants petits télescopes, plus loin, des millions de millions de fois plus loin, — laquelle réserve ne serait espaces, lequel infini nous sommes forcés d’admettre, bien qu’impuissants à le concevoir…

Et, qui plus est, le Dieu qui ne régirait que le Cosmos aperçu par nous — même ce Cosmos si prodigieusement démesuré, tel que l’entrevoient les plus profonds penseurs astronomes, — voici que ce Dieu-là ne me parait plus assez grand pour être tout. Et je considère comme impossible qu’il ne s’incline pas à son tour devant quelque autre Dieu plus terrifiant d’immensité, — lequel encore aurait au-dessus de lui une puissance mille fois plus lointaine, — et ainsi de suite, à l’infini. D’ailleurs, ce Jéhovah, qui serait tout, je le plaindrais de tant durer, dans l’épouvante de sa solitude, de son imperfectibilité et de son libre arbitre absolu… En ce moment, pour contenter un peu ma raison, la raison de l’atome que je suis, il faudrait qu’il y eut dans les Dieux aussi une progression qui ne prit jamais fin ; que toujours, toujours, au-dessus d’un Dieu, si haut et effroyable qu’il fût, planât le mystère d’un autre, plus inconcevablement créateur, éternel et inaccessible…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et je marche, orgueilleux et troublé dans mon rêve. Mais devant moi quelque chose surgit et se dresse, comme une borne, comme un haut signal d’alarme qu’on aurait intentionnellement placé là devant mes yeux, devant la route de ma pensée en révolte : le clocher d’une église de village découpé en noir sur le ciel étoilé, sur les scintillements d’Antarès et sur les phosphorescences de la grande nébuleuse lactée. Tandis que tout dort si paisiblement alentour, il continue, lui, sa veille — commencée déjà depuis quelques négligeables petits siècles qui nous paraissent des durées longues ; il se tient là pour les humbles du voisinage et peut-être un peu aussi pour les téméraires comme moi, auxquels sa mission est de crier : Gare !… En effet, à cause de ma petitesse et à cause du point d’où je regarde, il me paraît gigantesque en cet instant, ce pauvre clocher de campagne ; il masque à ma vue des constellations, des milliers d’univers, des groupes incommensurables de mondes. Et il semble tout à coup me dire :

« Dans de plus mystérieux domaines, admets donc aussi mes proportions relatives ; bénis en moi, en l’idée chrétienne que je représente, l’écran protecteur capable de te cacher les abîmes, de t’épargner l’effroi des gouffres. Par rapport au rien que tu es, cette idée-là me parait infiniment grande ; elle offre, des vérités inconnaissables, une représentation très suffisamment approchée et mise avec sagesse à la portée de ta raison frêle. Essaye d’imiter les simples qui, à mes pieds, sont couchés sous les tombes, et qui s’en sont allés confiants, sans scruter le vide ni connaître les vertiges… »

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Deuxième partie 
ALPHONSE DAUDET

Hendaye. dimanche 19 décembre 1897.
J’arrive bien tard, moi, du fond de ma province, de la frontière d’Espagne, pour parler de lui… Aussi, je ne voudrais que simplement dire combien je l’aimais, et quelle était mon admiration pour son âme, surtout son âme toujours plus haute, des dernières années.

Avec quelle mélancolie je repense aujourd’hui à notre première rencontre d’il y a dix-sept ou dix-huit ans !… Si ignoré encore, je traversais Paris après la publication d’un de mes livres de début ; là, chez un ami commun, attendait une de ses cartes demandant qu’on me présentât, quand par hasard je passerais. Et ce fut au jardin du Luxembourg par un beau temps de mai, dans des allées fleuries de lilas, que je vins causer avec lui, un peu ébloui que j’étais par sa présence et son accueil. D’abord, je lui avais offert une de mes cigarettes de Turquie et, sitôt que parut la mince fumée grise, il s’arrêta, les yeux lointains : « Oh ! dit-il, tout ce qui s’éveille d’Orient dans ma tête, rien qu’à l’odeur de cette fumée !… » Nous causâmes une heure en faisant les cent pas ; je n’en revenais point qu’il fût si simple ; et puis, avec lui, ce jour-là, on disait à demi-mot des petites choses infinies, qui se continuaient comme d’elles-mêmes pendant les silences… Et je m’en allai charmé.

Depuis, dans les temps attristés où il ne se promenait plus, que de fois il m’a demandé : « Te rappelles-tu, mon Loti, notre première cigarette turque ensemble ?… Les lilas du Luxembourg ?… »

Nous ne nous voyions pas bien souvent, puisque je suis errant par métier. Mais, de même que se continuait pendant les silences notre première causerie dans le jardin, de même, pendant les absences et les longs voyages, notre amitié se continuait aussi et grandissait, pour devenir d’année en année plus confiante et plus profonde.

Et j’étais de ceux qui ne se figuraient point qu’il allait mourir. A chacun de mes voyages à Paris, je retrouvais, à peine plus changée, sa belle figure de souffrance, avec des yeux tout pleins de la bonne volonté de rester encore à ceux qu’il aimait, — et il semblait que cette volonté dût être triomphante.

Je me souviens de cette phrase de lui, prononcée il y a quelque dix ans, un jour d’angoisse : « Eh oui ! j’ai connu des minutes où j’ai senti comme un élan pour me jeter à genoux et pour prier. Et puis je me suis dit : « Non ! Oh ! pas ça ! Est-ce que ce serait possible ! » Et j’ai haussé tristement les épaules ! »

Mais, ces derniers temps, aurait-il encore parlé ainsi ? Il me paraît que non. Et j’aurais voulu suivre, imiter l’évolution intime de son âme revenant peu à peu, du fond des abîmes froids et noirs, vers des idées d’immortalité, des idées presque chrétiennes de pardon et d’éternel amour ; rien de précis peut-être, mais une foi dans une justice suprême, dans des Au-Delà resplendissants et tranquilles. El je crois que sa belle sérénité, son oubli de soi-même et de son mal, sa patience d’héroïque martyr, lui venaient un peu de là : souffrant presque sans trêve, il devenait de jour en jour plus inaltérablement aimable et bon, plein de haute indulgence et de pitié très douce ; il veillait à ce que ses douleurs physiques ne fussent jamais importunes à personne et savait encore se montrer gai, au milieu des siens qu’il adorait, savait encore sourire et étinceler d’esprit…

Mais je voulais seulement dire, pour eux, pour les siens qui liront peut-être ces ligues, qu’il laisse un vide douloureux à mes côtés, que je l’aimais d’une amitié rare. J’étais jaloux de ses jugements et de son estime ; j’écrivais en pensant à lui et souvent, pour lui. A présent, une part de cette affection si tendre, que j’avais, se reporte sur les êtres d’élite qu’il a laissés et en qui son âme est un peu continuée.

Et aujourd’hui, dans ma solitude de la Bidassoa, sous le ciel chaud, sombre et bas de ce dimanche d’hiver, c’est lui constamment que je revois ; avec un grand respect, je repasse en ma mémoire tout ce que, dans nos derniers entretiens, il m’avait dit de sage, de supérieur, de loyal, d’indulgent et d’apaisant, sur les hommes, sur les choses et sur la vie ; avec un attendrissement désolé, je retrouve fixés sur moi ses bons et charmants yeux de malade, ses yeux des derniers jours, m’adressant comme un reproche de ce que je ne serai pas là parmi ceux qui l’accompagneront demain… Mais je n’ai pas pu venir…

Certes, le regret longtemps me poursuivra de n’être point venu. Et, cependant, je sais si peu être l’homme des manifestations extérieures — tant respectables et touchantes soient-elles — si peu l’homme des cérémonies et des cortèges, que je me sens encore plus avec lui, ici, dans ma farouche solitude, que là-bas si je suivais, dans le brouhaha assourdi de la foule, le char noir qui va nous l’emporter…

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Troisième partie 
PITIÉS VAINES

Chapitre 1
VIEUX CHEVAL

En Espagne, au splendide soleil de juillet. De grandes arènes ou douze mille spectateurs, captivés, haletants, suivent les péripéties d’une course à mort.
En face de moi, dans un éblouissement, toute la zone brûlante où le soleil tombe : du haut en bas de l’immense amphithéâtre, par milliers, des têtes qui semblent pressées les unes aux autres ; des chapeaux larges, des bérets, des mantilles, des mouchoirs blancs qui s’agitent, ou des éventails de papier rouge ; et, sur tout ce bas peuple vêtu de couleurs voyantes, la puissante lumière des étés espagnols.

Du côté de l’ombre où je suis, une foule plus triée, mais aussi compacte, aussi ardente au vieux spectacle national. Puis, derrière et au-dessus de moi, les loges où paradent les señoras élégantes : étalages de toilettes luxueuses et fraîches ; rangées de figures mates à longs yeux noirs, exquises pour la plupart, sous la mantille ancienne et le haut chignon piqué de fleurs naturelles.

Dans l’air, une débauche de bruits et de cris ; des musiques alternant, les unes de cuivres, les autres de tambourins et de musettes ; de temps à autre, d’anxieux silences, des frémissements qui courent comme une fièvre ; puis, soudain d’ironiques sifflets, ou bien la clameur formidable des foules, ébranlant tout comme un tonnerre.

A un long et déchirant signal de trompette, le troisième taureau vient de faire son entrée dans l’arène ; tête et cornes hautes, il galope, superbe, leste, rapide, semblable à quelque énorme gazelle en fureur, — et un murmure d’approbation dans là foule accueille sa beauté de bête combattante. Sous le poids de lourds cavaliers tout chamarrés de broderies, des chevaux maigres, que l’on a grisés d’avoine et qui, tout à l’heure, râleront le ventre ouvert, font gaîment autour de la piste leur promenade suprême. Voici maintenant les toreros étincelants d’or, bondissant dans le soleil ou l’ombre, superbes eux aussi ; avec des mouvements faciles et pleins de grâce, ils éployent leurs capas rouges devant la redoutable tête cornue, évitant la mort par des petits sauts de côté, ou, plus dédaigneusement, par de simples flexions de leurs reins cambrés. Et le taureau s’étonne ou s’amuse de ne trouver devant lui que l’inconsistance de manteaux qui s’envolent, jamais que le vide, jamais rien… Et, à son début charmant, ce jeu d’épouvante semble n’être qu’une chose toute gracieuse, toute légère ; en vérité, l’on dirait, entre la bête et les hommes, là plus innocente lutte de vitesse et d’élégance, — si les mares de sang restées çà et là des précédentes courses, et mal étanchées par la sciure de bois qu’on y jette, ne marquaient encore les places des agonies, les places où s’épandaient tout à l’heure des viscères et des poitrines crevées…

C’est un pauvre vieux cheval, à bout de fatigue et sans doute roué de coups, un pauvre et lamentable vieux cheval borgne qui, le premier, subit le choc de la bête souveraine, et roule culbuté dans la poussière.

Tandis que son cavalier aux bottes ferrées se remet lourdement sur ses jambes, lui aussi se relève, mais son poitrail est labouré d’une estafilade profonde, qui bâille toute saignante au soleil.

Ses maigres flancs tremblent de souffrance et de peur… Où chercher le salut, de quel côté s’enfuir ?… Une minute d’indécision, — et voici qu’il se jette tout confiant, l’œil très doux, vers un homme qui est là et qui tend les mains pour le prendre par la bride : un de ces valets immondes, voués aux basses besognes du cirque ; un de ceux qui, dans les entr’actes, bouchent avec du son les trous de corne dans le ventre des chevaux, ou bien leur repoussent les entrailles dans le ventre et recousent avec de la ficelle afin qu’ils puissent reparaître et courir encore.

Certainement, il se sentait tout rassuré, le vieux cheval, en se remettant ainsi entre des mains humaines, — et son pauvre œil semblait dire : « C’est vrai, que vous m’avez battu souvent, vous autres hommes, mais jamais déchiré comme ça ; ni éventré. Je pense bien que vous ne voulez pas me tuer, n’est-ce pas ? Je suis une humble bête qui a pu avoir des entêtements, des paresses, mais qui a tant travaillé pour vous, de ses braves pattes aujourd’hui trop fatiguées… » Et il se calmait de plus en plus, à mesure que l’homme lui redressait sa selle, lui rajustait son harnais, faisait semblant de le caresser, — d’un air un peu goguenard tout de même. Puis, quand la toilette fut réparée et le cavalier remonté à son poste, le drôle avec un sourire farceur à l’adresse du public voisin, attacha un bandeau sur l’œil du cheval pour le faire plus sûrement courir à la mort, tout en lui disant quelque chose comme ceci : « Attends, mon vieux, attends… Tu vas voir ce qui va t’arriver, n’aie pas peur… » — Oh ! la joie, s’il n’y avait pas les gendarmes, la bonne joie d’écraser d’un coup de gourdin le sourire, et toute la tête aussi, de l’ignoble drôle !…

Mon Dieu, les jolies señoras, là-haut derrière moi, penchées au rebord des loges ! Des mantilles blanches, des mantilles noires, de hauts peignes à la Carmen, et des bouquets de fleurs jaunes dans d’épaisses chevelures sombres. Quel dommage qu’ils ne reparaissent plus que là, aux arènes sanglantes, ces atours du vieux temps, qui sont merveilleusement composés pour les fines et blanches figures un peu grasses, d’une blancheur mate et chaude ; pour les longs yeux de velours, très noirs, souvent las et à demi fermés entre des paupières bistrées. Quel dommage qu’elles ne veuillent plus comprendre, les Espagnoles, que cette coiffure ajoute à leur visage la distinction et le mystère… Une surtout, une jeune femme dans la plénitude de sa beauté de vingt-cinq ans, vêtue de bleu atténué, avec des roses thé à la mantille et au corsage, appuyait sur la balustrade ses nobles hanches indolentes, s’inclinait de côté vers l’arène dans une pose qui la dessinait délicieusement sous son costume souple, et paraissait quelque personnification idéale de la señora brune aux joues pâles…

L’instant d’après, le pauvre cheval, avec son bandeau sur l’œil, toujours assez en confiance malgré le tremblement nerveux qui ne le quittait plus, était conduit eu main par le valet farceur, et honteusement offert au taureau qui lui enfonçait sa corne de tout son long dans la poitrine.

Presque à mes pieds, contre la barrière où je m’accoudais, il roula sur le sable, les poumons crevés, perdant à grands flots son sang, qui jaillissait par secousses comme l’eau sort d’une pompe. Et le drôle, toujours le même drôle, s’empressa, d’un empressement de brute, à lui arracher, pour les mettre à quelque autre bête martyre, son mors et sa bride, en déchirant sa bouche mourante. Ensuite, comme la foule cependant manifestait pour qu’on l’achevât, le drôle encore revint sur lui et se mit à lui fouiller dans le cervelet avec un vieux couteau qu’on entendait crisser sur les os du crâne. Pas de gémissements, pas de plaintes : les chevaux agonisent en silence. Une secousse convulsive des pattes, et ce fut tout ; la tête douloureuse retomba contre le sol ; soudainement commença pour lui la paix suprême, l’immobilité à jamais. Il semblait même que la mort eût laissé descendre tout à coup sur ce débris pitoyable un peu de sa calme grandeur.

Ah ! il avait fini, celui-là, au moins ! Délivré de tout, il était devenu une chose que personne ne pourrait plus faire souffrir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et moi, qui n’avais pas fini encore et à qui, sans doute, un valet ne viendrait pas mettre un bandeau pour la minute de grande horreur, je reportai ma pitié sur moi-même, et me sentis plus misérable, à cet instant, que le cheval mort.

Puis, me souvenant que ceci seul ne trompe pas, qui est la beauté physique, qui est le charme et l’enchantement des yeux, je me détournai de l’arène pour relever la tête vers la si jolie señora en bleu clair, coiffée d’une mantille blanche et d’un bouquet de roses thé…

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Chapitre 2
VIEILLE FEMME

Toute courbée, toute cassée, portant sur le dos une charge énorme de bois mort, cheminait la pauvre vieille, le long d’une route de montagne, dans la splendeur du soir d’été.
Le lieu était solitaire, où je la rencontrai ; — solitaire et beau, comme les édens que l’on rêve. C’était en Guipuscoa, au milieu des grandes Pyrénées espagnoles et de leurs forêts. De tous les côtés, les cimes superbes, tranquilles et inviolées sous leur silencieux revêtement d’arbres, montaient vers l’infini du ciel. En bas, dans un vallon, une rivière s’étendait en miroir, ne reflétant que des branches de lierre, des fougères, des feuillages, de fraîches verdures de juin. Et la magnificence des fleurs, dans ce tiède pays d’ombre et d’eaux vives, avait quelque chose d’inusité et de pompeux, comme pour le passage des reines et des fées.

Mais la pauvre vieille, qui s’en allait toute cassée sous son fardeau, ne percevait rien, par ses yeux mornes, de cette fête des choses. Vers quelque gîte de misère, où son retour serait sans sourire et sans joie, elle se hâtait péniblement, d’une allure épuisée, la tête basse et le front marqué de deux plis de souffrance. Et son air était si honnête et si bon ! Si humble avec cela, si humble et si définitivement résigné ! Tout au bord de la route, elle s’était rangée par politesse, me voyant arriver, comme pour mettre plus de respectueuse distance entre la vulgaire créature qu’elle pensait être et le passant de distinction que je figurais pour elle.

Mon Dieu, que faire pour l’aider un peu, la si humble vieille ? Voici qu’une pitié soudaine me venait au cœur, parce que j’avais rencontré son bon regard souffrant. Mais quoi, pour ne pas l’humilier davantage, comment m’y prendre ? Ce faisceau de branches, si douloureusement porté sur son vieux dos, représentait une valeur dérisoire, et il eût été bien facile de lui dire : « Jetez-le, bonne vieille, et acceptez à la place ces pièces blanches. »

Je craignais cependant de la blesser, après tant de peine qu’elle avait dû prendre pour ramasser une à une ces brindilles dans le bois. Plus je la regardais d’ailleurs et moins j’osais offrir une aumône ; ses vêtements rapiécés paraissaient encore décents et propres ; elle n’était point une mendiante sûrement, mais plutôt quelque aïeule d’une modeste ferme, quelque obscure travailleuse des champs, usée à la peine ; quelqu’une de ces grand’mères dédaignées dont les âpres paysans attendent la fin comme une délivrance.

Et ce site était beau, ce site où elle traînait sa fatigue solitaire, — beau, tranquille et paradisiaque. Il semblait qu’on fût là au milieu d’une région heureuse, à un instant privilégié et rare ; on subissait à la fois, dans une extase, dans une ivresse de vivre, l’enchantement de la saison et l’enchantement de l’heure, — de la belle heure apaisée du soir.

Proches ou lointaines, les forêts de hêtres s’étageaient, toujours fraîches et pareilles, depuis les sommets voisins du ciel jusqu’en bas, jusqu’aux régions profondes des herbages, des fleurs et des eaux. Au-dessous de nous, la claire rivière, qui reflétait les cimes, avait des îlots de fleurs ; — des îlots garnis, comme des corbeilles, de grandes quenouilles violettes, d’amourettes roses et de je ne sais quelles plantes d’eau épanouies en ombelles blanches. Et, au bord de la route, tout de suite commençait un sol exquis, feutré de ces lichens et de ces mousses qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles ; un sol qui semblait vieux comme le monde — et que l’on voyait fuir et se perdre sous la voûte mystérieuse des hêtres, sous la forêt aux puissantes ramures grises. On sentait que, depuis les origines, des pâtres seuls et des troupeaux avaient dû fouler ces tapis délicats, et la paix des temps anciens planait très douce sur tout ce pays vert…

Mais, par une anomalie bien étrange, les campagnards qui vivent dans de tels édens ne savent pas les comprendre ni les voir — et la vieille femme au fagot trop lourd cheminait aussi misérable au milieu de ces enchantements que si elle eût traversé n’importe quels bas-fonds des villes, entre des murs moroses.

La route à présent montait, devenait plus ardue ; le trottinement de la bûcheronne semblait plus saccadé, plus pénible, et j’avais entendu un pauvre soupir de fatigue s’échapper de dessous la charge de bois mort… Où donc allait-elle ? Et que faire, qu’imaginer pour lui venir en aide ?

Dieu merci, le village enfin parut, là tout près, à un détour du chemin, — son village, à elle, évidemment, le terme de son épuisante course. Posé très haut sur un fond de montagnes et de forêts qui venait subitement de s’élargir, il se dessinait en silhouette ancienne, maisonnettes noires et clocher noir, d’un style basque d’autrefois ; tout cela, immobile sans doute depuis deux ou trois siècles, vieilli côte à côte, lentement effrité ensemble par les pluies et les soleils ; et tout cela, arrangé comme avec un art supérieur, pour le plus grand plaisir des yeux.

Cependant le charme de ces choses est presque uniquement réservé à des étrangers, à des délicats et des raffinés qui passent ; il échappe aux hommes qui sont nés là et qui y meurent. Et ces lieux d’aspect idéal renferment beaucoup de tristes existences végétatives ; quelquefois, il est vrai, d’exubérantes et saines jeunesses, — mais si brèves, — et aussi tant de vieillesses hâtives, lamentables et délaissées…

J’avais ralenti mon allure de promenade, pour ne pas m’éloigner de la traînante bûcheronne ; je cheminais presque à ses côtés.

Et nous entrâmes ensemble dans ce village perdu, à l’heure délicieuse du soir, au jour mourant, un peu avant l’angélus : deux ou trois petites rues sombres ; deux ou trois petites boutiques d’espadrilles, d’indiennes, de harnais pour les mules, d’objets primitifs et rudes ; puis l’église vénérable, avec son cimetière et son jeu de paume. Et partout alentour, séparant du monde cet antique groupement humain, les solitudes silencieuses des Cantabres et leurs grands bois de hêtres.

Donc, je n’aurais rien fait pour la pauvre vieille que le hasard m’avait donnée comme compagne de route. Elle allait se terrer là, au fond de quelqu’une de ces maisonnettes obscures, poser son fardeau dans un coin ; puis, mal accueillie sûrement, rabrouée par les uns et les autres, ainsi qu’il arrive aux vieillards qui ne travaillent plus, elle se jetterait sur son grabat pour la nuit. Et demain sa vie d’aïeule inutile, qui attend la mort, recommencerait, sans espoir d’adoucissement ni de tendresse, jusqu’à l’heure de l’angoisse et de la contorsion finales… Oh ! la malheureuse vieille au si bon regard, quelle pitié cependant me restait au cœur, pour avoir entendu, dans cette montée de la route, son grand soupir de fatigue !

Mais, au bout de la rue déserte, voici qu’un petit enfant parut, trottinant sur les pavés de galets noirs, ayant l’air de l’attendre, de venir au-devant d’elle. Et, dès qu’il l’eut bien reconnue, il prit sa course, lui tendit les mains en disant : « Amona ! » qui en basque signifie : « Grand’mère ! » C’était un pauvre bébé de deux ou trois ans, dépenaillé, souffreteux, bien vilain, qui pourtant lui ressemblait : la même expression qu’elle, les mêmes yeux, honnêtes et bons. Petit être qui commençait, eu souriant, une vie d’humbles et constantes misères, pareille à la vie que son aïeule allait finir…

– « Amona ! » (Grand’mère !) — Elle lui ouvrit les bras, et, dans son transport de tendre joie, son visage instantanément fut illuminé et changé. Qu’importaient la longue route et les rebuffades des autres, puisqu’elle avait l’amour de ce tout petit ? Plus de rides de souffrance à présent, plus de soupirs de fatigue ; un sourire l’avait transfigurée. Et, sans doute ayant deviné ma pitié, elle tourna les yeux vers moi comme pour s’assurer que je l’avais bien vu, cet enfant, avec un air de me dire : « Regarde un peu s’il est adorable et si j’ai droit d’en être fière ? Répète encore maintenant que je suis à plaindre, avec un petit-fils tel que le mien… »

Et déjà je m’éloignais, ramassant mon inutile compassion, quand du haut du clocher commença de tomber l’angélus. La vieille femme, en l’entendant, s’arrêta pour se signer, et, dans l’expression de sa figure inclinée vers la terre, apparut la foi naïve et profonde, la vraie, celle qui ne bronche ni devant la vieillesse ni devant la mort.

Oh ! alors, dans la paix de ce lieu perdu qui, au milieu des bois, commençait à s’endormir sous le crépuscule d’été, moi, l’éternel errant, venu là pour un seul soir parmi ces simples et ces immobiles, j’eus envie de m’humilier et de dire : « Aie pitié à ton tour, bonne vieille et récite pour mon repos une prière, car, de nous deux, va, c’est bien moi le plus misérable, infiniment… »

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Quatrième partie 
MA PARENTE DU SÉNÉGAL

Mes plus inoubliables impressions de Sénégal sont des impressions d’automne, du premier automne que j’y ai passé, quand je fus appelé là-bas par mon métier de marin, il y aura tantôt vingt ans.

Pour deux années d’exil j’y étais venu, au déclin d’un été, à la période des dernières pluies, alors que les marécages nourrissaient encore une folle végétation herbacée et des myriades d’insectes éphémères, moitié mouches, moitié libellules. Mais très vite ces gramens s’étaient desséchés, ces mouches aux grandes ailes étaient mortes ; sous mes yeux, toute cette vie d’une saison s’était éteinte dans la morne chaleur d’un octobre sans eau.

D’enfance, j’avais été préparé aux étrangetés de ce pays et à ses tristesses par un vieux voisin, quelque peu parent de ma famille, qui, au cours de sa lointaine jeunesse d’officier, avait longtemps habité l’îlot de Gorée. Dans son jardin, où trônait un perroquet gris ; dans son cabinet, aux murs garnis d’armes et d’amulettes africaines, je me faisais faire par lui des récits du Sénégal, — et ce seul nom, Gorée, avait pour moi, dès les premières années de ma vie, un pouvoir d’évocation que le temps et les voyages ont eu peine à détruire.

Maintenant, devenu homme, je l’habitais à mon tour, ce Sénégal où l’octobre commençait d’amener la mort. Et, dans ce morne village qu’était Dakar il y a vingt ans, j’avais pour pied-à-terre, en face de la rade trop bleue où sommeillait mon navire, une case de planches et de paille, que louait aux officiers de passage une vieille mulâtresse en madras.

Elle était originaire de Gorée, cette mulâtresse au visage de parchemin jaune, et s’appelait Marie-Félicité : fille non reconnue de quelque Européen qui était reparti depuis un demi-siècle, ou bien qui avait succombé au climat de la colonie et dormait dans les cimetières de sable.

††

Quand novembre arriva, il ne pleuvait plus depuis déjà des semaines, et cet automne sans pluie avait, pour moi qui ne connaissais guère alors que les automnes de France, un caractère anormal et inquiétant.

Il ne pleuvait plus, — et j’étais averti que, jusqu’aux orages, jusqu’aux tempêtes fécondantes du suivant renouveau, c’était fini, plus une goutte d’eau ne tomberait sur les sables de ce pays altéré. On en avait d’ailleurs comme la notion physique : à je ne sais quoi de définitivement sec dans l’air, on sentait que les sources du ciel étaient taries, que la mort annuelle des plantes surviendrait, non par le froid, mais par la sécheresse et la soif… Et les feuilles achevaient de tomber ; les rares mimosas, les monstrueux baobabs, solitairement épars sur les dunes, devenaient des squelettes grisâtres, au milieu de la monotonie décolorée du désert.

Un jour, pendant les minutes languissantes qui suivent la sieste de midi, à l’ombre chaude de la véranda, tandis que me berçait le chant des sauterelles, l’idée me vint de demander à la mulâtresse parcheminée, qui rôdait sans bruit autour de moi, si par hasard elle n’aurait point connu le vieux voisin et presque parent qui jadis avait habité l’îlot de Gorée, sa patrie.

– Oh !… — s’écria-t-elle, dressant vers le ciel implacablement bleu ses longs bras de singe, en un geste de drame qui d’abord me fit sourire — oh !… tu le connaissais !… Mais, il était mon père !…

Alors, un peu saisi tout de même, je me relevai sur ma couchette de joncs, pour la dévisager mieux… Non, je ne trouvais rien, dans ses traits de momie, qui me rappelât le vieux parent trépassé.

Cependant, cela n’était point impossible, après tout ; même, en la questionnant davantage, en comparant les faits et les dates, des probabilités m’apparurent.

Et, malgré mes doutes, cela créait comme un lien nouveau pour m’attacher à cette case, à cette pauvre créature jaune déjà décrépite, à son vieux jardin désolé — où le sable se criblait chaque jour de mille petits dessins, de mille petites empreintes constamment refaites et effacées, au va-et-vient silencieux des lézards… Soit crainte de lui faire de la peine, soit besoin d’une affection quelconque, étant très seul et très jeune, je ne contestai point ; j’acceptai les attentions tendres et enfantines dont elle m’entoura depuis ce jour, même le titre comique de « neveu » que, parfois, dans l’intimité, elle osait me donner. Je passai là tout l’automne et une partie de l’hiver, comblé de soins par cette humble vieille, dont la figure me souriait à toute heure, sous les papillottes et le monumental madras.

††

Novembre s’acheva dans une monotone lumière, avec chaque soir le même énorme soleil couchant, qui tombait comme une boule sanglante derrière les horizons plats. Le grand baobab du voisinage, entièrement dépouillé, ressemblait à un triste madrépore d’un gris rose ; les brises sèches et brûlantes avaient fini de disperser ses feuilles et de les anéantir.

Puis, décembre, janvier, février se succédèrent sous le même impassible et terrifiant soleil, qu’aucun nuage ne voilait jamais. Il faisait toujours aussi chaud, toujours aussi immuablement beau ; cependant la vie s’en allait de partout, et c’était sinistre.

Autour de la case de Marie-Félicité, les sauterelles menaient un bruit à la fois strident et léger, qui s’exaspérait vers midi, pour ensuite s’apaiser vers le soir ; on entendait aussi, de temps à autre, quelque somnolente chanson de négresse, et, du côté du village yolof, les coups sourds des perpétuels pilons à kousskouss. Au-dessus des palissades du jardin, apparaissaient un coin de mer trop bleue et d’infinis lointains de dunes jaunes, où çà et là le squelette d’un baobab se dressait monstrueux et solitaire. De l’ensemble des choses, se dégageait pour moi un charme d’exil et de mort…

Et je repensais au vieux parent connu dans mon enfance, aux histoires de Sénégal contées par lui, aux amulettes de ses murs, au perroquet de son jardin. J’avais comme le sentiment de revivre sa jeunesse à lui, à une époque déjà passée, dans une colonie d’autrefois…

Cinquième partie 
CHIENS ET CHATS

AVANT-PROPOS

Les chats ont des petites âmes ombrageuses, des petites âmes de câlinerie, de fierté et de caprice, difficilement pénétrables, ne se révélant qu’à certains privilégiés, et que rebute le moindre outrage, ou quelquefois la déception la plus légère.

Leur intelligence égale au moins celle des chiens, dont ils n’ont jamais d’ailleurs les obséquieuses soumissions, non plus que la ridicule importance, ni la révoltante grossièreté. Ce sont des bêtes élégantes et patriciennes ; les chiens, au contraire, quelle que soit leur condition sociale, gardent des malpropretés de parvenus et demeurent irrémédiablement communs.

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Chapitre 3
UN CHAT

Un chat qui me regarde… Il est là tout près, sur ma table ; il avance sa petite tête obscurément pensante, où doit se faire en ce moment quelque lueur inaccoutumée. Tant qu’il a entendu aller et venir autour de moi des domestiques ou des gens quelconques, il s’est dédaigneusement tenu à l’écart sous un fauteuil, car je suis l’unique ayant permission de caresser sa robe toujours immaculée. Mais, dès qu’il m’a senti seul, il est venu et s’est assis bien en face, pour soudainement prendre une de ces expressions profondes comme il en passe de temps à autre dans le regard de ses pareils, — bêtes contemplatives, bêtes énigmatiques. Ses deux yeux jaunes, fixés sur moi, sont grands ouverts, dilatés par un effort intérieur pour interroger et essayer de comprendre : « Qui es-tu, en somme ? — demande-t-il, — toi à qui je me confie ? Qu’est-ce que tu vaux ? Qu’est-ce que tu penses et qu’est-ce que tu fais en ce monde ? »

Dans notre ignorance de tout, dans notre impuissance à rien savoir, quel étonnement et peut-être quelle terreur — il y aurait à pénétrer, par les étranges fenêtres de ces yeux, jusqu’à l’inconnaissable de ce petit cerveau caché derrière. Oh ! si l’on pouvait, rien qu’un instant, penser à sa place, et ensuite se souvenir, quelle solution subite et décisive, pleine d’épouvante sans doute, cela donnerait à des problèmes éternels. Nous sont-elles très inférieures et lointaines, ces bêtes familières, ou bien terriblement voisines ? Est-il beaucoup plus épais que le nôtre, le voile de ténèbres qui leur masque la cause et le but des existences ?… Mais non, jamais, jamais il ne sera donné à aucun de nous de rien déchiffrer, dans ces petites têtes câlines, qui se font si amoureusement caresser, tenir et comme pétrir dans nos mains…

A présent, il va s’endormir, le chat, et rêver, sur cette table où j’écris ; le plus près de moi possible, il s’installe, non sans avoir deux ou trois fois allongé la patte, en me regardant, pour implorer la permission de descendre sur mes genoux. Et il se couche, la tête tendrement appuyée sur mon bras avec un air de dire : « Puisque tu ne veux pas de moi tout à fait, souffre au moins cela, qui ne te gène guère. »

Quel mystère que l’affection des bêtes ! Tout ce que déjà cela dénote d’élevé, de supérieur, dans leurs âmes si inconnues.

Et comme je comprends Mahomet, au chant du muezzin qui l’appelait à la prière, coupant avec des ciseaux le coin de son burnous avant de se lever, par crainte de déranger son chat qui s’était installé dessus pour dormir.

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Chapitre 4
AUTRE CHAT

Un tout jeune, celui-ci, un mimi gris de trois ou quatre mois, rayé, tigré, moucheté, la queue annelée comme celle des panthères, le ventre et le museau blancs, avec un bout de nez très rose. Arrivé un matin chez moi, le diable sait d’où, maigre et pitoyable, remplumé aussitôt à miracle et devenu depuis quinze jours mon compagnon très affectueux.

Aujourd’hui, grande bourrasque d’équinoxe, brusque et souveraine, tordant les arbres, faisant voler le sable en tourbillons et bondir la mer.

Il était au jardin, le petit mimi gris ; niais, épouvanté par cette clameur et cette violence du vent, voici qu’il se précipite dans la maison, en même temps que s’engouffre par la porte une rafale entraînant des feuilles et des branches arrachées. Agitation extrême dans mon logis battu par les souffles du large : les domestiques courent aux fenêtres mal jointes pour étancher l’eau de l’averse soudaine ; puis, se décident à fermer les contrevents du côté de la mer, me laissant dans une demi-nuit d’éclipse. Lui, le petit mimi gris, a pris le parti de se blottir dans mes bras, où il s’étend et s’abandonne, en commençant le ronron amical, devenu comme une petite chose molle et toute en velours que je puis pétrir à mon gré entre mes doigts.

Petite chose toute en velours, petit être à peine éclos, petite combinaison d’atomes qui, il y a six mois sans doute, n’était ni formée ni seulement prévue, mais flottait dans le néant d’avant la naissance, — néant plus absolu et plus mystérieux que celui d’après la mort… Comme c’est étrange, quand on y réfléchit, qu’il ait déjà de si gentilles notions de tenue, de propreté, de discrétion, — et surtout qu’il éprouve ce sentiment, si humain, de désirer une présence amie dans les moments où se déchaînent, avec des voix tristes, les grandes forces aveugles de la Destruction.

Tandis que le vent et la mer font leur bruit de fureur au dehors, je caresse sa patte fine et douce, laissée par lui avec tant de confiance entre mes mains, qui pourtant la briseraient. A travers le pelage velouté, je touche on devine un peu de chair, des tendons et des os frêles ; exactement ce qui compose mes membres d’homme, si proches parents de ses membres de chat. Il a, d’ailleurs, tout comme moi, des yeux, des oreilles, un nez, une bouche ; or, cette constatation, — que M. de la Palice eût été capable de faire, je le reconnais, — m’amène en ce moment à remarquer combien nous sommes, lui et moi, taillés sur le pareil modèle, combien semble impuissante la Nature à varier ses moyens, à trouver autre chose. Et, du reste, en des planètes sans nombre, cette même Nature, réputée si inventive et si inépuisablement diverse, a dû recourir toujours à ce système, le seul qu’elle ait imaginé pour faire des êtres qui se meuvent et qui pensent… Alors, dans cette pénombre de mes contrevents fermés et des grandes nuées tendues au ciel, dans le fracas sans but que font autour de nous les choses sans pensée, je prends tout à coup conscience d’avoir, avec ce petit être, fils et arrière-fils de chat, une fraternité profonde : l’un et l’autre redevables de notre vie matérielle à un presque même arrangement des substances qui nous composent ; puis, voués dans l’avenir à la même poussière…

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Chapitre 5
RENCONTRE DE CHATS

Tout au bord d’un toit, un chat jaune et blanc s’est couché, et ne dort pas, n’a même point l’intention de dormir. Obéissant aux instincts contemplatifs de sa race, il s’est posté là pour rêver, tout en regardant de haut les lointains d’alentour.

Mais voici qu’à l’angle d’un pignon voisin deux oreilles droites se dessinent, sortant de derrière une cheminée, deux yeux au guet, toute une tête en arrêt : un autre chat !… Un tout noir, celui-ci, qui fait son apparition silencieuse, avec des précautions d’Apache dans les forêts du Nouveau-Monde. Il aperçoit le premier, vu de dos, et d’abord s’arrête court, afin de réfléchir ; puis, par une série de contremarches très étudiées, commence de s’avancer, de plus en plus lent à poser l’une après l’autre ses pattes de velours.

Le rêveur en robe jaune a quand même conscience de l’approche, et brusquement retourne la tête : oreilles tout à coup abaissées, grimace qui s’ébauche à ses lèvres, imperceptible mouvement de ses griffes qui se préparent sous sa fourrure douce…

Haut-le-corps chez le visiteur, qui cependant continue de venir, affectant de reprendre un calme extrême, tandis que le premier occupant, sans se lever, se borne à le tenir en joue tout le temps sous le feu de ses yeux verts.

Évidemment, ils se connaissent un peu, ils ont déjà conçu quelque estime l’un pour l’autre, ces deux chats, sans quoi le duel serait inévitable et les poils voleraient.

Il s’approche toujours, le noir, avec ses mêmes biais habiles, ses mêmes arrêts prolongés ; puis, à deux pas du jaune, il s’assied sur son innommable et regarde le ciel comme pour dire : « Tu vois combien sont pures mes intentions ; je viens, moi aussi, pour admirer ce beau point de vue, et voilà tout. »

L’autre alors détourne ses prunelles vers les lointains, en signe qu’il a compris et qu’il ne se méfie plus ; ce que voyant, le nouveau venu se couche à son tour, — oh ! mais avec quelle lenteur compassée, ployant en plusieurs temps et mouvements chacune de ses pattes soyeuses !…

Entre eux, quelques échanges de regards encore, avec des yeux qui se ferment à demi en manière d’amical sourire, et, enfin, le pacte de confiance tout à fait signé, les deux penseurs, ne s’occupant plus l’un de l’autre, se plongent, chacun pour soi-même, dans une longue contemplation, dans un long rêve.

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Chapitre 6
RENCONTRE DE CHIENS

Un affreux roquet, de mine sale et commune, aux prises avec les inéluctables exigences de son animalité, avait, pour y satisfaire, choisi le centre d’une place, les abords les plus en vue d’un kiosque à musique ; les chiens, nul n’en ignore, se complaisent à faire pompeusement ces choses, qui leur semblent de tout premier ordre, et ils s’y intéressent passionnément entre eux.

Mais, par suite d’on ne sait quel incident pathologique, l’acte commencé ne s’achevait point. Et il restait là, cet imbécile, au beau milieu de cette place, dans sa pose à la fois gênée et pontifiante, attendant la suite de l’inspiration, les yeux levés au ciel !…

Un autre chien, de plus grosse taille, passait bon train dans une rue voisine, comme se rendant à quelque urgente affaire ; il aperçut le premier, et, soudainement captivé par la situation, changea de route, s’approcha de lui avec hâte et importance, examina en connaisseur, du flair autant que du regard, ce cas insoluble ; puis, dédaigneux à la réflexion, avec un air de dire : « L’intérêt languit et demeure vraiment trop en suspens ! » leva la patte contre son camarade, l’arrosa rapidement et reprit sa course, avec la même dignité, de l’allure de quelqu’un qui a conscience d’avoir accompli un grave devoir social.

Je n’ai pas la prétention que cette petite histoire soit inattaquable au point de vue de l’élégance de l’intrigue ; mais je la trouve tout à fait chien, tout à fait cela. Elle est même d’une haute psychologie, parce que, malgré sa simplicité d’action, elle suffit à mettre en lumière les deux traits principaux de l’âme canine : une importance bouffonne jointe à des goûts d’une irrémédiable bassesse.

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Chapitre 7
ÉPILOGUE

Maintenant, je ne saurais contester qu’il n’y ait de bons chiens, de très bons chiens, des chiens qui vous regardent avec des yeux adorables. Individuellement, j’en ai estimé et affectionné quelques-uns. N’empêche que je partage l’avis des Orientaux, qui méprisent un peu le chien comme entaché d’instincts immondes, tandis qu’ils respectent et craignent le chat comme une sorte de petit sphinx.

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Sixième partie 
UNE AUDIENCE DU GRAND SPHINX

Je me souviens d’être allé, une nuit d’hiver, demander audience sous la pleine lune au grand Sphinx d’Égypte.
C’était notre première entrevue, mais son visage légendaire, depuis bien des années, hantait mon esprit, — son visage unique au monde, terrifiant de calme et de durée. Et, de l’avoir ainsi rencontré en effigie partout, j’en étais venu presque à le croire inexistant comme un visage de rêve.

Cette nuit-là, j’étais parti du Caire en voiture, après avoir soupé dans un hôtel très moderne au milieu de touristes quelconques, extravagants ou luxueux.

Et c’est si imprévu : tout de suite au sortir de cette bruyante ville, trouver le grand suaire du désert de Libye !… Une route, d’abord plantée de palmiers et, ensuite, de petits arbres rabougris ; puis, plus rien ; le pays devenu une sorte de chose vague aux contours mous, une sorte de nuage rose, où les pas ne font plus de bruit : les sables, les éternels sables, mornes sous la lune.

Au bout d’une heure de course en landau on me fit mettre pied à terre pour me conduire vers le Sphinx, dans un silence subit, à travers ces sables où l’on ne s’entendait plus marcher.

A côté des grandes silhouettes triangulaires des pyramides, roses aussi comme les sables à la lueur lunaire, apparaissait une masse informe, un rocher eût-on dit, ayant confusément tournure de bête assise : c’était lui ; il était là, éternellement là, défendu un peu par son lambeau de désert contre l’envahissement des hommes de nos jours. Nous l’abordions par la croupe et, vu ainsi, il décevait mon attente, il n’inspirait point de crainte, il ne représentait rien. Seul, ce silence des sables était pour impressionner : notre marche s’étouffait ici comme sur les tapis épais d’un sanctuaire.

Mais soudain sa figure se présenta, plus durcie encore et plus momifiée sous le froid rayonnement de la lune, sa grande figure de mystère, superbement posée là-haut contre le ciel, et regardant ce qu’elle regarde depuis des siècles sans nombre : l’horizon vide…

Et elle souriait, dédaigneuse, la grande figure, malgré les mutilations des âges qui lui ont fait le nez camard des têtes de mort. Je m’assis en face, sur ce sable où la lune traçait au pinceau mon ombre bleue, et, levant la tête, je rivai effrontément à ses yeux mes yeux de pygmée éphémère. Alors le sentiment me vint qu’il me voyait aussi ; peu à peu, une fascination terrible se dégagea de lui et je demeurai hypnotisé par ce regard fixe, dans une ivresse d’immobilité, de silence et de néant…

7.1 IMPRESSIONS DE THÉATRE 1

A S. M. la Reine Nathalie de Serbie.

Au fond d’une baignoire d’avant-scène, dans la demi-obscurité que l’on connaît, j’attends que le rideau se lève sur un spectacle qui, d’avance, me cause une inquiétude vague. Je vais voir là quelque chose qui sera comme la matérialisation d’un de mes rêves, — ou plutôt comme la déformation en des cerveaux étrangers d’un de mes anciens et encore douloureux souvenirs… Mon Dieu, pourquoi ai-je permis que cela fût joué ? Je n’avais pas réfléchi, évidemment, lorsque je donnai, il y a déjà plusieurs années, cette autorisation-là, je n’avais pas réfléchi, qu’un soir finirait par arriver qui serait le soir de cette « première ».

Cela commence… Dans la rumeur finissante de la foule, l’orchestre prélude. Quelque chose de doux et d’étrange s’envole des archets, une musique venue d’ailleurs, dirait-on, enveloppée de brumes de passé et de lointain…

Mais le rideau se lève, le banal rideau rouge, et, du coup, pour moi le charme qui déjà semblait monter s’évanouit et tombe. Le décor est beau pourtant ; il est même ce que l’on pouvait faire de mieux avec les misérables moyens du théâtre, un peu de toile, un peu de peinture, et des lampes en guise de soleil ou de lune. Maintenant, je souris en regardant les Tahitiennes qui, au premier abord, me donnent l’impression d’une mascarade de hasard : c’est à peu près cela, je l’accorde ; mais un rien leur manque, qui était essentiel.

Cependant voici, avec sa pâleur bistrée et le cerne bleuâtre de ses yeux, la jeune fille qui représente Rarahu ; elle traîne sa robe légère, et porte dans sa chevelure une fleur d’hibiscus rouge, piquée au-dessus de l’oreille, à la mode de là-bas… Tout de suite, je la prends au sérieux, celle-ci : quelle profonde artiste est donc cette petite fille, qui n’a pas vingt ans, pour s’être composé ce je ne sais quoi d’exotique, ce voile de mystère et de langueur !… Et l’orchestre continue son incantation lointaine, qui peu à peu, de plus en plus, transforme les toiles peintes en des visions de rêve…

Entrée de la princesse Oréna et des femmes de la cour, accompagnées par des officiers de marine en tenue. Alors je sursaute de gêne et d’impatience : cela, je ne l’avais pas prévu. Avec mes idées militaires, — ridicules et surannées, si l’on veut, — je trouve que c’est choquant, et je me révolte. Et puis, j’avais un instant oublié, moi, dans le bercement exquis de la musique, j’avais oublié que depuis ce matin je n’en fais plus partie, de cette marine que j’ai tant aimée 2 ; devant l’apparition de ces uniformes, tout à coup je me souviens ; il m’est douloureux infiniment de voir ces vestes blanches galonnées d’or, qui me rappellent le service aux colonies, ou bien le service à terre, dans la vieille caserne paisible de mon port, durant les chaudes journées des étés de France ; tout un passé de jeunesse et de soleil s’évoque en moi à l’aspect de ces costumes blancs, tout un passé évanoui à jamais, irrévocablement évanoui comme dans la mort… Et je me retire, me dissimule davantage au fond d’un recoin sombre, derrière la souveraine qui m’a fait l’honneur de m’admettre dans sa loge et par qui ma subite angoisse est devinée et comprise…

(Note de l’éditeur.)

A présent, sur la scène, la lumière baisse et le décor semble gagner en profondeur. Par la magie de la musique, un mystère de là-bas continue de s’épandre au milieu de ces toiles peintes qui veulent imiter la forêt polynésienne. Le cortège de la princesse Oréna s’en est allé. Les filles de Tahiti, qui font davantage illusion dans la pénombre, entourent un aspirant de marine qu’elles ont retenu seul au milieu d’elles et que je sens devenir vaguement moi, — un moi d’il y a plus de vingt ans. C’est la « scène du baptême », et la musique en est si languissamment charmeuse que j’en arrive à entendre, presque sans éprouver de gêne, la voix de la jeune fille aux fleurs d’hibiscus prononcer pour la première fois mon nom… Alors je ferme les yeux pour revoir en moi-même, — oh ! avec quelle mélancolie qui ne se peut exprimer ! — la vraie scène de ce baptême, là-bas, au delà des mers, très loin au fond de l’espace et déjà très loin au fond du temps. Et c’est comme sous des couches de cendre que je retrouve tout cela, les figures, les formes, les senteurs, l’enivrement étonné de ma prime jeunesse, à minuit, parmi les orangers, au scintillement des étoiles australes…

Mes yeux rouverts, il me faut un moment pour laisser agir le charme de la musique et pour pouvoir admettre de nouveau tout le factice étalé devant moi. Ce que je perçois d’abord, c’est un mouvement d’ensemble chez les choristes qui jouent les filles de Tahiti : elles s’en vont ; dans l’illusoire crépuscule des lampes, leurs traînes et leurs couronnes de fleurs s’éloignent et disparaissent ; à ce départ, on ne distingue plus leurs visages, auxquels on n’avait pu donner l’expression maorie, et voici qu’elles recommencent d’avoir les silhouettes qu’il faut pour me tromper un peu. Sous la puissance enchantée de la musique, un sentiment de Polynésie persiste, s’accentue même, et de temps à autre me fait tristement frémir…

Ils restent seuls tous deux, dans la forêt où la nuit tombe, enlacés, éperdus, l’aspirant de marine qui vient d’être baptisé Loti — et la petite fille aux fleurs d’hibiscus, à la chaude pâleur, aux yeux cernés. Et leurs deux voix jeunes se mêlent en un duo d’amour qui ne me révolte plus, tant l’harmonie en est délicieuse…

††

Le deuxième se passe sans m’émouvoir, dans un décor très beau, mais insuffisamment exact pour moi. Ce n’est pas cela. Et, durant cet acte, chaque fois que mon nom est prononcé, il me fait sourire, ou bien il m’exaspère au point que le sang me monte au visage. Mon Dieu ! comment n’ai-je pas songé à prier les aimables librettistes qui, certainement y auraient consenti, de changer ce nom en quelque autre ?

Quand c’est fini, me sentant redevenu tout à fait étranger à la pièce qui se joue, gardant seulement, du premier acte et des événements imprévus qui viennent de changer ma vie, une sorte de pénible stupeur, je vais féliciter dans leurs loges, d’une façon quelconque et moins qu’ils ne le méritent assurément, les artistes qui ont si bien chanté ; mais pour l’instant ils ne figurent à mes yeux plus rien des personnages de mon souvenir et, de même, ce n’est plus moi qui leur parle.

††

Maintenant le troisième acte s’annonce et de nouveau le recueillement se fait dans la salle.

En même temps qu’on prélude à l’orchestre, on prélude aussi cette fois sur la scène avant qu’elle soit visible ; à travers la toile, qui reste baissée, s’entend un chœur tahitien, un vrai, celui-ci, un chant d’enfantine barbarie, venu de là-bas, rapporté de l’île ombreuse, donnant dès l’abord l’impression qu’il y a de l’Océanie, par là, derrière… Cela encore, l’effet de ce chant sur moi, au soir d’un pareil jour, je ne l’avais pas prévu, et je sens passer, dans l’air frelaté du théâtre, comme un grand frisson triste.

Le rideau, le toujours même banal rideau rouge se lève enfin : une nuit de lune dans des jardins encombrés de palmes ; au milieu de la scène, la véranda d’un palais tahitien qu’éclairent en rose des lanternes chinoises. C’est joli, mais une fois de plus ce n’est pas cela — et, au premier aspect de ces choses, ma furtive émotion s’envole.

Cependant, sous cette véranda ouverte, des groupes s’agitent, entre les colonnades de bois des îles : des Tahitiennes en costume de fête, plus étranges et plus ressemblantes que celles du premier acte, sous leurs folles coiffures de roseaux et de fleurs ; et surtout, des officiers de marine en grande tenue, habit brodé et épaulettes… Oh ! alors, je demande permission à la souveraine qui est là de me retirer un instant de sa loge, honteux de ce que mon émotion va devenir visible et de ce que mes yeux se voilent… Il semble, en vérité, que par quelque ironie voulue et cruelle j’aie été amené à ce spectacle, à cette reconstitution essayée de mes premiers souvenirs de marin, précisément en ce jour de funérailles où je quitte mes épaulettes pour jamais…

††

J’ai réagi et je suis rentré. La pièce va finir. La véranda s’est vidée de ses groupes joyeux d’officiers et de femmes.

Et voici la princesse Oréna qui, sous la colonnade de son palais, revient seule, exotique et charmante dans ce dernier costume, avec sa couronne de grands lis et de roses ! Lentement elle va descendre dans les jardins où tombent des rayons de lune et, sur les marches, elle s’arrête pour appeler :

– Loti !

Son appel, cette fois, me trouble comme s’il s’adressait à moi-même, du fond des temps ensevelis. Il me trouble, mais il ne me choque ni ne m’étonne plus, tant la puissance inexpliquée de la musique m’a transporté ailleurs, dans le recul des années — et en dehors des conventions, des convenances mondaines.

Un autre que moi y répond, à cet appel ; un autre qui porte des épaulettes de théâtre, et qui était là dans l’irréel jardin, à la lueur d’une fausse lune : sorte de fantôme de moi-même, qui, malgré son talent et sa jolie voix, me demeure intolérable… Le sentiment du ridicule qui se dégage pour moi de tout ce factice, si séduisant qu’on soit parvenu à le rendre, me tient, depuis le commencement de la pièce, flottant entre la tristesse infinie et l’envie de sourire.

Mais, à partir de ce moment jusqu’aux dernières mesures chantées, c’est la tristesse, autant dire l’angoisse, qui domine.

Ne plus jamais vous voir, enchantement des nuits

De Polynésie…,

murmure celui qui porte mon nom et qui va pour toujours, comme je la quittai jadis, quitter l’île délicieuse… Oh ! dans les circonstances que je traverse, entendre cette phrase, très mystérieusement agrandie par la musique !…

O pays de Bora-Bora,

Grand morne bercé par le flot sonore.

prononce avec une lenteur d’agonie la petite fille en qui Rarahu s’est un instant réveillée…

Et, pour finir, le cœur tahitien, le chant d’enfantine barbarie qui m’avait donné le frisson tout à l’heure, reprend comme un grand adieu, derrière les arbres et les rayons de lune, dans les lointains du théâtre, à la fois sourds et vibrants ; les harmonies de l’orchestre lui donnent une profondeur insondable, et, tandis que le rideau tombe, il continue avec obstination, ne s’éteint que par degrés, impitoyablement évocateur…

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Septième partie 
A MADRID
LES PREMIERS JOURS DE L’AGRESSION AMÉRICAINE

Chapitre 1
IMPRESSIONS D’ARRIVÉE

Mercredi, 27 avril 1898.

Vers midi, dans une petite voiture paysanne, je quitte ma maisonnette d’Hendaye pour me rendre à la première station espagnole, à Irun, par la route de Béhobie, par la route des champs.
Elle est déserte aujourd’hui, cette route, au milieu des campagnes qui embaument l’avril. Sous un beau soleil de renouveau, resplendit paisiblement la fraîcheur des herbes, et un parfum d’aubépine emplit l’air tiède. Çà et là, sur les pentes vertes, on aperçoit au loin des laboureurs au travail ; tout est tranquille, lumineux et doux, comme s’il n’y avait point de guerre.

Grand calme, grand silence sur le pays basque, et personne à la frontière espagnole, que deux carabineros de figure connue, qui s’écartent en saluant.

Au milieu du rayonnement printanier et de la paix qui semble épandue sur les choses, je franchis aujourd’hui avec émotion cette frontière, — tant de fois passée et repassée, cependant, à toute heure du jour ou de la nuit, au cours de mes promenades, depuis sept ans que j’habite ici… C’est que mon attachement pour l’Espagne vient de m’être révélé à moi-même, à l’instant de ce suprême danger qui la menace, et qui d’ailleurs pourrait bientôt menacer notre France à son tour. De plus, malgré cette apparence que j’ai prise d’aller simplement me promener, parti sans bagages dans ma petite voiture, je m’en vais cette fois jusqu’à Madrid : un élan un peu irréfléchi m’y pousse, l’élan d’une sympathie qui éprouve le besoin de se manifester ; même je ne sais pas si, au fond — envers et contre toutes les impossibilités qui s’imposent à ma raison, plus j’y songe, — je ne sais pas si un vague espoir ne persiste pas encore en moi d’une aventure quelconque, tentée au service de ce pays…

J’ai fait le détour par Béhobie, au lieu de prendre tout simplement le chemin de fer qui m’aurait mis à Irun en cinq minutes, parce que cette légende, il paraît, s’est formée, que j’allais à Madrid pour demander le commandement d’un corsaire. Hier, je recevais la visite de quelques braves garçons ayant navigué avec moi jadis, qui me demandaient de les prendre dans mon équipage, et, le soir, des groupes de jeunes gens espagnols m’attendaient à cette gare d’Irun, où je devais passer, voulant me remercier d’offrir ainsi ma vie à leur pays. Alors, pour éviter toute chance de recevoir un remerciement qui ne m’est pas dû, j’ai choisi la route des champs…

Le commandant d’un corsaire !… Hélas ! combien je regrette que ce ne soit pas vrai et pas possible !…

Réellement on dirait qu’une mélancolie plane aujourd’hui dans l’air, mêlée au parfum chaud des herbes nouvelles, — une mélancolie, une anxiété, une attente. Silence et solitude partout, à ce beau soleil de midi, le long de la route au bord de la rivière, et jusque dans les rues de la petite ville d’Irun que nous traversons au grand trot, sur des pavés sonores.

Et personne de connu, à la station où je vais prendre l’express de Madrid ; seulement mon ami, le lieutenant de vaisseau espagnol commandant la Bidassoa, venu pour me dire adieu.

Dans le wagon qui m’emporte, je cause avec un officier de la marine royale, que le hasard m’a donné pour compagnon de voyage. En lisant les journaux du jour, il s’indigne : d’un côté, l’Italie, par scrupule de neutre, refuse, paraît-il, de livrer le croiseur Garibaldi que vient de lui acheter l’Espagne ; de l’autre, l’Angleterre, interprétant dans un sens différent le cri de sa conscience, livre à l’Amérique tous les navires qui lui ont été commandés, et pousse la délicatesse jusqu’à les faire escorter à destination par sa flotte.

Six heures du soir. — « Miranda, trente minutes d’arrêt ! » Miranda, c’est le lieu où les voyageurs d’express font halte pour dîner. Et sous la pluie, qui tombe maintenant d’un ciel obscur et glacé, tandis que je vais distraitement m’asseoir à une table, un brave garçon m’arrête, l’air joyeux et ouvert, la main tendue :

– Pardon, commandant ! (Un de mes anciens matelots, qui s’est fixé dans ce pays.) Ah ! dit-il, j’avais su par les journaux, et depuis hier je vous attendais à tous les trains… Il paraît que… Je viendrais bien avec vous, moi, vous savez…

Allons ! encore la légende du corsaire… Et il voudrait en être, lui aussi… Mon équipage n’aurait pas été difficile à recruter, c’est certain. Mais, légende, hélas ! que tout cela.

Légende d’abord en ce qui me concerne, — et rêve insensé, je le crains beaucoup, pour ceux qui tenteraient l’aventure : à notre époque d’électricité et de vitesse, il faudrait monter un corsaire introuvable, qui filât vingt nœuds pour le moins ; sans cela, inutile de s’en mêler, rien à faire.

††

Jeudi 28 avril.

Cinq heures et demie du matin. Après une nuit de ce lourd sommeil que donnent le bercement et le bruit de l’express, une voix m’éveille en criant aux portières :

– L’Escurial !

L’Escurial, ce nom sombre, entendu tout à coup en cet instant, au retour des pensées qui flottent encore incertaines, m’apporte une brusque et frappante indication d’Espagne — de la puissante et somptueuse Espagne d’autrefois.

Et, en même temps, le premier rayon de soleil du jour filtre dans le wagon où je viens de dormir : un petit rayon qui semble domestiqué et bien appris, qui arrive juste à son heure et avec discrétion dans l’entre-bâillement d’un store ; — mais qui, en réalité, venu des profondeurs de l’infini, se moque autant de nos guerres et de nos désastres que de ce rideau de laine bleue, et qui, dans la suite des âges, après l’extinction de nos races latines, ne manquera pas de reparaître, aussi exact et aussi tranquille, sur nos patries dévastées et mornes…

Deux heures de route environ, de l’Escurial à Madrid. La campagne au soleil levant défile, âpre, dénudée, avec les milliers de grandes pierres brunes qui se dressent dans les champs et les broussailles comme un peuple de menhirs. Et puis, tout s’aplanit peu à peu, se banalise, et la banlieue, très quelconque de ce côté, commence d’apparaître.

Madrid, à sept heures du matin. De la gare à l’ambassade de France, où l’hospitalité m’est offerte, la ville, dans la gaie lumière matinale, me semble avoir ses aspects habituels ; les gens du peuple vont à leur travail, les escouades de balayeurs font leur besogne dans les rues et les jardiniers arrosent les squares. D’ailleurs, la situation deviendrait-elle absolument grave, que Madrid, j’en suis convaincu, ne changerait point pour cela de figure, et, ce soir, quand viendra l’heure de la promenade élégante, je m’étonnerais si la « Castillana » n’avait pas son défilé ordinaire de toilettes et d’équipages ; c’est une des formes extérieures de la noble fierté espagnole, de garder toujours des dehors d’aisance et de fête.

Vers la « Puerta del Sol », il faut ralentir pour un interminable défilé de cavalerie le long de ma voiture : une troupe superbe ; des cavaliers qui passent en bon ordre, la mine souriante et brave…

Trois heures de l’après-midi. — A mesure que le soir approche, les rues de Madrid de plus en plus s’animent, s’emplissent d’une foule gaîment bruyante et vive.

Aux abords du palais, où je vais m’inscrire, dans les larges avenues, circulent à cheval des officiers et des soldats aux uniformes d’une charmante élégance : hussards bleus, hussards rouges.

Devant le vieux palais historique, ce sont les hussards blancs qui veillent. Dans les escaliers, dans les couloirs, vont et viennent des hallebardiers, frappant de leur arme les tapis, les marches ou les dalles sonores, quand passe devant eux quelque prince ou quelque dignitaire. Et voici là-bas, traversant les galeries intérieures et annoncée par le heurt respectueux des hallebardes, une très noble dame au beau visage, à la chevelure blanche, au port de souveraine, Son Altesse Impériale l’archiduchesse Isabelle, mère de Sa Majesté la Reine régente.

La façade de ce palais donne sur une sorte de bosquet circulaire, bordé d’antiques statues — qui semblent s’être alignées ainsi, tout autour de ces arbres, pour danser quelque grave danse ronde des vieux temps.

Du côté opposé, les fenêtres royales regardent la campagne, — une campagne qui étonne, parce que là, si près de la ville, elle a déjà des aspects de désert : pas de maisons, pas de clôtures apparentes ; des bois, des broussailles, une vaste étendue quasi sauvage, que terminent au loin des montagnes et où serpente le triste Mançanarès.

Un tel lointain, aperçu entre ces rideaux de brocart dont les années ont délicieusement calmé les nuances, donne aux somptueux appartements solitaires encore plus de mélancolie et de grandeur. Tout un passé de magnificence et de gloire semble dormir dans ces salons éteints qui se succèdent en interminable file, diversifiés à tel point les uns des autres, par la fantaisie des artistes d’autrefois, qu’on éprouve en s’y promenant comme une série de surprises. Les larges cadres des portes sont tous faits d’agates ou de marbres rares, dont les couleurs étrangement veinées s’harmonisent avec les brocarts pâlis des murailles.

Il y a le salon Charles III, tout en bleu discret étoilé d’argent. D’autres salons, tendus de vieux satins exquis, sont d’un rose mourant, avec des mièvreries Louis XV, ou d’un inimitable rouge ancien brodé d’or, avec une exubérante ornementation de la Renaissance, ou bien d’un vert céladon bizarrement mélangé à du jaune de soufre, ou bien encore d’un bleu de roi brodé de jaune éclatant, avec des meubles dont la magnifique raideur date de l’Empire. Certaine grande salle, au plafond tout en fleurs et en rinceaux de faïence, a des tentures murales en satin gris perle, du haut en bas brodées et rebrodées de guirlandes blanches ou roses qui ont dû occuper l’existence d’une légion de patientes ouvrières. Et on sent que toutes ces choses précieuses, respectées par les révolutions humaines, sont demeurées là immobiles, au cours des années ou des siècles ; les fantômes des souverains couchés à l’Escurial retrouveraient encore, intactes et seulement un peu décolorées, les splendeurs qu’ils avaient connues.

La salle du Trône, la plus vaste de toutes et la plus superbe, entièrement tendue de velours anciens, cramoisis, à broderies d’or, est peuplée, le long de ses murs, de grandes statues noires qui tiennent en main des emblèmes d’or et dont les poses agitées se détachent étrangement sur l’éclat des fonds rouges. Quatre lions en bronze gardent les marches de ce trône d’Espagne, — où, pour les occasions solennelles, vient s’asseoir, encore dans l’apparat des anciens jours, la Reine et la mère admirable que l’Europe, en ce moment, semble vouloir abandonner en face du péril imprévu et des agressions révoltantes…

Ce soir, les abords du palais sont relativement tranquilles et silencieux. Mais, partout ailleurs dans Madrid, la foule s’épand de plus en plus, envahit les rues et les promenades, comme une marée qui monterait à l’approche du crépuscule. On devine l’agitation, peut-être l’anxiété, à l’attitude de certains groupes qui stationnent devant lés lieux où le télégraphe apporte les nouvelles. Mais tout ce peuple est déterminé et plein de confiance quand même en son bon droit ; tout ce peuple a le courage aimable, le courage joyeux ; la vieille gaîté latine — qui est commune aux Espagnols et aux Français — recouvre de son apparence les inquiétudes bravement refoulées ; on entend des musiques, des guitares, des chants et des rires. Et le bruit, qu’on prendrait pour un bruit de fête, va croissant à mesure que la nuit tombe.

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Chapitre 2
VISITE A LA REINE

Madrid, samedi 30 avril.

Madrid était ce soir animé plus que jamais ; la marée humaine, guettant les nouvelles, excitée par le vent de la guerre, débordait dans toutes les rues, — et les gens du peuple surtout apportaient la note espagnole au milieu de ces bruyantes foules : les hommes au visage rasé et au large sombrero de feutre ; les femmes en châle, ayant sur la tête le nœud de ruban aux couleurs nationales qui est de mode ici depuis l’agression américaine.

Et, à l’heure de la promenade élégante, les très longues avenues, mêlées de pelouses et d’ombrages, qui sont, comme, à Paris, les Champs-Élysées, regorgeaient de monde et de voitures. A côté de la nuance fraîche des feuillages nouveaux, les grands arbres de Judée couverts de fleurs s’étalaient en touffes violettes ; le ciel était limpide et le vent tiède ; toutes les choses avaient des aspects de joie. Voitures populaires, traînées par des compagnies de mules à pompons rouges, ou voitures luxueuses avec armoiries et laquais galonnés, roulaient grand train, les unes près des autres, innombrables. Et les belles señoras, à demi couchées dans les landaus ouverts, en passant, envoyaient de la main aux officiers à cheval le gentil salut madrilène… Vraiment, quand on sait par ailleurs avec quel élan tous ces promeneurs en ce moment-ci offrent leur fortune et leur vie, on ne peut s’empêcher d’admirer tant de gaîtés fières et de dédaigneux sourires.

††

Je voudrais parler aujourd’hui de S. M. la reine régente d’Espagne, essayer de faire passer dans l’âme des amis inconnus qui ont l’habitude de me lire un peu de ma vénération religieuse. Mais je me sens arrêté dès l’abord par je ne sais quelle crainte imprévue ; les mots qui me viennent, je n’ose pas les écrire, parce qu’ils ne me semblent jamais assez respectueux ni assez discrets. Je voudrais parler cependant — et sans doute je m’en tiendrai, malgré moi, à des notations accessoires ou à côté, effleurant à peine ce que j’ai admiré du caractère de cette souveraine et de cette mère…

A la tombée du jour, donc, je me suis rendu au palais, averti depuis le matin que Sa Majesté daignerait me recevoir, et, anxieux de cette audience à une époque si grave.

Il y avait déjà, quand je suis entré, une tristesse de crépuscule dans les grands escaliers historiques, animés seulement par l’éternelle promenade des hallebardiers. Et, arrivé avant l’heure, j’ai attendu dans les immenses salles aux splendeurs anciennes, où la lumière commençait de mourir entre les vieux brocarts, sous les hauts plafonds à personnages.

Six ans déjà que j’ai eu l’honneur d’être présenté à Sa Majesté. Mais jamais je n’étais venu la visiter au fond de cet antique et somptueux palais. Et au milieu de quelles circonstances douloureusement solennelles j’y pénètre aujourd’hui !

Tandis que mon attente se prolonge dans les sombres salles qui regardent la campagne déserte, je revois en moi-même, au soleil des étés enfuis, la gaie et claire résidence de Saint-Sébastien, où j’avais coutume de venir chaque année, en juillet ou en septembre. Je revois les salons tout blancs et simples, remplis de fleurs ; les larges ouvertures vitrées donnant sur cette baie magnifique de là-bas, sur cette mer toujours remuante, sur ce ciel de Biscaye toujours noirci par les orages d’été… Simple aussi dans sa mise, mais très royale d’aspect malgré cette simplicité voulue, la Reine accueillait là, avec une inaltérable bienveillance, de nombreux visiteurs. Parlant le français si bien qu’aucune finesse de notre langue ne pouvait lui échapper, au courant de notre littérature, de nos arts, de nos œuvres nouvelles, les appréciant avec un jugement supérieur et s’y intéressant en artiste, Sa Majesté m’interrogeait sur mille sujets, tantôt sur l’évolution des lettres françaises, tantôt sur mes voyages, sur les arcanes de l’Orient, sur l’Arabie ou l’Inde des fakirs. Parfois même, avec un sourire indulgent, elle rectifiait mes réponses ; alors je restais étonné et charmé qu’elle fût ainsi initiée à tout.

Les audiences royales ne peuvent jamais être très longues, et rapidement la Reine passait d’un objet à un autre ; ses causeries semblaient planer d’un haut vol, ne frôler que les sommets des choses humaines.

Il arrivait aussi que la souveraine redevenait tout à coup femme et mère, pour me parler de son fils avec une tendresse douce et grave.

Le jeune Roi traversait quelquefois le grand salon clair : c’est dans cette résidence de Saint-Sébastien que je l’ai d’abord aperçu tout enfant, avec des jouets, et que, d’une année à l’autre, j’ai vu sa taille s’élever, ses yeux prendre leur éclat et refléter plus de profonde pensée.

Au mois d’octobre de l’an dernier, le jour de l’audience qui me fut accordée avant le départ de la Cour pour Madrid, Sa Majesté, quand j’arrivai, venait à peine de rentrer en voiture : « J’étais allée, me dit-elle, assister à un départ de nos soldats pour Cuba… Hélas ! il en est parti de si jeunes !… » Et je vis passer dans ses yeux des inquiétudes angoissées pour les existences de ces enfants de dix-huit ans qui allaient se dévouer là-bas à l’honneur de l’Espagne. La Reine, sans doute, à cet instant, mêlait un peu dans son cœur ces pauvres petits soldats en partance et l’enfant royal que, depuis tantôt onze années, elle élève et prépare, avec une abnégation admirable, en vue de dangers plus lourds encore que ceux des fièvres cubaines et de la guerre : à certaines profondeurs, toutes les vraies mères se ressemblent et s’unissent, par les inquiètes tendresses.

Un quart d’heure, vingt minutes d’attente. Dans l’embrasure d’une fenêtre — une embrasure épaisse de plusieurs pieds, donnant l’impression que ce vieux palais est massif et durable comme une forteresse, — je regarde s’assombrir cette campagne de Madrid, âpre, déserte, d’un charme très surprenant à côté des magnificences du lieu où je suis ; et, quand je me retourne, je vois de plus en plus s’éteindre l’éclat des ors, dans ces salles où reviennent sans doute de majestueux fantômes sitôt que la nuit est noire…

††

La porte des appartements particuliers de la Reine s’ouvre enfin, là-bas, au bout d’une autre immense salle tendue de brocart bleu, et on vient m’appeler.

Un salon relativement petit et intime, où il y a des fleurs, de la vie, et où la lumière des lampes me délivre tout à coup de l’oppression du crépuscule. Sa Majesté est là, mais non plus en une toilette simple comme à Saint-Sébastien, et je suis frappé, dès l’abord, de son air d’infinie tristesse, rendu plus saisissant peut-être par la robe de demi-apparat pailletée d’argent et par les fleurs du corsage.

C’est une banalité courante de dire que le sourire éclairele visage ; mais le mot éclairer est particulièrement juste quand il s’agit du sourire de la Reine : un sourire de douce condescendance, d’esprit et de bonté, qui est comme un soudain rayonnement, d’un charme très rare.

Et c’est avec ce sourire que Sa Majesté daigne me recevoir aujourd’hui, me remercier d’être venu. Mais voici que ce trop précieux remerciement me trouble et me gêne, comme d’ailleurs l’accueil que l’on veut bien me faire à Madrid, car j’ai conscience de ne point mériter tout cela, puisque je n’ai aucun moyen, hélas ! de seulement prouver ma dévotion à une cause qui m’est cependant si chère ; étranger ici, retenu par les lois de neutralité, je n’ai même pas le droit d’offrir ma vie, comme le plus obscur des soldats espagnols. Et tout à coup, je me sens confus d’être venu, d’avoir demandé cette audience en un pareil moment, confus de tout ce que j’ai fait, dans un élan sans doute par trop irréfléchi, puisqu’il était sans résultat possible.

En m’excusant, je ne puis que répéter à la Reine ce que tous mes amis de France m’ont dit au moment de mon départ — et ce qui, je crois, ne serait désavoué par aucun Français : leur entière sympathie pour l’Espagne, leur révolte de la voir ainsi attaquée et abandonnée.

– Je le savais, me répond Sa Majesté, et j’en suis profondément touchée et heureuse.

Malgré ce voile de tristesse qui est sur le visage de la Reine, et comme jeté aussi sur sa voix, j’admire sa sérénité, sa confiance en l’héroïsme de son peuple et en le bon droit qui est du côté de l’Espagne.

Parfois un éclair d’indignation paraît dans ses yeux. « On nous a tant calomniés ! » dit-elle, en faisant allusion à différentes choses, qui soi-disant se seraient passées à Cuba, et surtout à l’explosion du Maine, au sujet de laquelle certains individus ont porté sur les Espagnols d’enfantines et niaises accusations.

Au moment de me congédier, Sa Majesté se ravise et daigne me garder encore pour me procurer l’honneur de voir le Roi. Avec la simplicité exquise dont le secret lui appartient :

– Attendez un peu, dit-elle, vous verrez mes enfants qui vont venir.

Bientôt, en effet, la porte s’ouvre, et le jeune Roi, dans un costume de marin à col bleu, entre en souriant, suivi des deux infantes, ses sœurs aînées, — déjà presque de grandes jeunes filles, en robe blanche. Et il m’apparaît grandi, très fortifié, embelli, les joues roses, les yeux vifs ; dans toute sa petite personne, une grâce élégante et fière…

– Vous pouvez répéter à vos amis, me dit S. M. la reine en me congédiant, combien je suis touchée et reconnaissante des sympathies qui nous viennent de la France. Vous savez d’ailleurs que c’est à votre pays que j’ai désiré confier la protection de nos nationaux, après le retrait de notre ambassadeur et de nos consuls ; cela prouve que je les espérais, ces sympathies françaises, et que d’avance il me semblait pouvoir y compter…

††

Dans une autre partie du palais, après de longues galeries de pierre où des hallebardiers se promènent dans la pénombre, un salon tendu de vieilles tapisseries précieuses et embaumé par des bouquets de jonquilles. C’est là qu’il m’est donné, cette même soirée, de présenter mes respectueux hommages à S. A. I. Madame l’archiduchesse Élisabeth d’Autriche, mère de S. M. la Reine régente.

Si charmante et encore si noblement belle, dans sa robe noire, avec ses cheveux tout blancs, Son Altesse, elle aussi, entend le français comme une Parisienne et parle, en amie très éclairée, de notre pays, de notre littérature, de notre art.

Dans la première question qu’elle m’adresse, c’est la mère qui se révèle avant tout, tendre et anxieuse :

– Vous n’avez pas trouvé la Reine bien pâlie, bien changée ?…

††

Quand je sors du palais sombre, la nuit est tombée tout à fait. Les rues sont pleines de monde, tellement que ma voiture ne peut plus aller qu’au pas. La lumière électrique ruisselle sur le luxe des façades, des étalages, des uniformes, des toilettes. Et en traversant toute cette foule aimable, artiste, hospitalière, courageuse, j’éprouve une fois de plus ce regret de ne pouvoir même pas, en les terribles circonstances présentes, témoigner ma sympathie en payant un peu de ma personne, empêché que je suis par cette frontière qui nous sépare.

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Chapitre 3
LE JOUR DU PREMIER DÉSASTRE

Dimanche, 1er mai 93.

De trois à quatre heures du soir, avec l’ambassadeur de France et le marquis de Zarco, dans un landau ouvert au vent tiède, traversé Madrid — en sens inverse des autres voitures et des foules, qui, toutes, aujourd’hui courent dans la même direction, se hâtent vers la Place des Taureaux.

Aucune nouvelle de la guerre n’est encore venue ; donc, on attend, avec de l’espoir quand même, et, sous la splendeur de ce premier soleil de mai, la joie populaire va croissant, — une joie faite de courage, de bravade et d’insouciance.

D’ailleurs, c’est demain le « Dos de Mayo », la fête de la délivrance nationale ; alors Madrid se pavoise déjà, recouvre ses balcons de draperies voyantes. Et Dieu sait s’il y en a, dans cette ville, à chaque étage, à chaque fenêtre, des balcons et des miradors ! Tous, garnis aujourd’hui de bandes d’étoffe, espèces de baldaquins rouges et jaunes, en coton ou en brocart, aux couleurs de l’Espagne. Les attelages populaires n’ont pas manqué non plus d’arborer les harnais des grands jours ; les mules qui, par compagnie de quatre et de six, les traînent sur les pavés ou sur les rails, ont la tête, la croupe surchargées de pompons de laine qui leur font comme des housses et des crinières. De la banlieue et de la campagne, les gens sont venus en masse ; assis sur les bancs des tramways ouverts, il y a des hommes à veste courte et à large ceinture, des femmes brunes coiffées en accroche-cœurs, qui s’enveloppent dans des crêpes de Chine à longues franges, brodés de nuances extravagantes. Au trot allongé, filant nous aussi grand train, nous croisons tout cela qui passe très vite, avec des chants et des rires.

Dans des quartiers plus solitaires où nous arrivons bientôt, le grand palais se dresse sur les hauteurs qui dominent le Mançanarès ; — et Madrid finit là, brusquement ; aussitôt après, la campagne commence, mélancolique et déserte, au pied de cette demeure des rois.

Il est tout blanc, le palais, contemporain cependant de notre Louvre d’un gris si sombre : mais sa vieillesse séculaire n’en est pas moins très visible dès qu’on s’en approche.

Nous descendons par des rampes rapides, et, le pont du Mançanarès franchi, nous voici presque sans transition dans la forêt ou la lande sauvage, ne rencontrant plus que, de loin en loin, quelque berger qui mène des moutons ou des chèvres. Il est vrai, c’est une solitude très gardée ; c’est un parc royal que ferme une vieille muraille de plusieurs lieues de long — et qui représente une fantaisie magnifique des souverains d’autrefois.

A part les routes, entretenues pour les chasses de la Cour, on a eu le bon goût de ne rien arranger dans cette thébaïde murée. Les arbres, clairsemés comme en toutes les régions arides, s’y groupent au hasard : sur les collines, des chênes-lièges aux verdures sombres ; dans les lieux bas, plutôt des pins parasols, dont quelques-uns sont des géants centenaires. Le sol, de sable ou de pierrailles, est tapissé de lichens, de mousses ou de graminées très fines ; les terrains prennent au loin des colorations exquises, sous la floraison violette des serpolets, et il y a de grands horizons vides, qui n’indiquent point d’âge…

††

De temps à autre, quand nous arrivons sur une hauteur, Madrid reparaît derrière nous, et c’est étrange de revoir surgir, là encore tout près, une grande capitale, quand on pouvait se croire au fond des campagnes perdues ; cela fait songer à ces villes d’Orient qui n’ont point nos horribles banlieues de charbon et de ferraille, mais que le tranquille désert entoure. Madrid, d’ailleurs, vu de ce côté, est tout en rangées droites de palais ou de casernes qui s’alignent là-bas sur l’autre berge du Mançanarès ; et, couronnant ces premiers plans réguliers, les églises se dessinent, très nombreuses : pas de clochers, rien que des coupoles, blanches ou grises. Une même teinte d’un gris cendré, où se mêle un peu de rose de brique, est répandue sur toute cette majestueuse apparition de ville, qui parfois se lève à nos yeux, au-dessus du feuillage noir des chênes et d’où aucun bruit ne parvient jusqu’à nous, dans ces solitudes pastorales où nous sommes.

††

Sur une colline, parmi des genêts, nous mettons pied à terre. Le marquis de Zarco, qui est depuis des années un familier de ce lieu et de la Cour, nous montre, très loin, le vieux mur d’enceinte qui serpente, — semblable un peu à la grande muraille de Chine, avec l’épaisseur en moins ; — puis, là-bas, la maison de chasse, au milieu de la forêt peuplée de daims et de sangliers, où le roi Alphonse XII passait ses plus chers loisirs en courses à cheval ; et enfin, au pied des montagnes neigeuses qui ferment l’horizon, la silhouette extra-lointaine et imprécise de l’Escurial.

Dans cette maison de chasse, au milieu de cette forêt, chaque jour le jeune roi Alphonse XIII se rend en voiture ouverte pour déjeuner, respirant en chemin le bon air sec et salubre, imprégné de l’odeur des arbres. Mais bien vite on le ramène au palais pour suivre ses cours et faire ses devoirs, car les pauvres petits princes destinés à des trônes ont toujours, plus que les autres enfants, des existences surmenées et sévères.

C’est dans cette maison aussi que vint mourir le roi Alphonse XII. Élégant jusqu’à la fin, botté et éperonné jusqu’au dernier jour, il s’était rendu là pour s’y éteindre d’une façon discrète et solitaire. Un matin, il avait demandé qu’on le laissât seul se reposer un instant sur son lit et qu’on fermât les rideaux de son alcôve : tout auprès, dans la même chambre, la Reine et quelques familiers de la Cour attendaient en silence qu’il se réveillât ; mais, ce repos se prolongeant beaucoup, on décida anxieusement de venir voir : dans sa même tranquille pose de sommeil, le Roi était mort…

– Oh ! quel charmeur il était ! — nous dit le marquis de Zarco, qui semble avoir conservé le culte de cette mémoire.

Et là, devant le déploiement de la forêt où le Roi passa, en chevauchées mélancoliques, les derniers mois de sa vie, il nous conte différents épisodes de cette jeunesse moissonnée si vite par la grande faux.

Entre autres, celui-ci :

Alphonse XII, pendant le voyage d’avènement au trône qu’il fit dans le sud de l’Espagne, arrivait un jour à cheval devant les murs de l’une des grandes villes d’Andalousie. L’alcalde était sorti à sa rencontre, suivi de toute la population, pour remettre au souverain les clefs des remparts ; mais, perdant tout à coup la tête, il balbutiait : « Señor !… señor !… señor… » et ne retrouvait absolument plus la suite de son discours.

– Je crois voir, lui répondit enfin le Roi avec son meilleur sourire, que vous êtes un peu novice dans votre rôle de parleur ; mais, rassurez-vous, je vous en prie, en vous disant que, dans mon rôle de monarque je le suis aussi, novice, au moins autant que vous.

Puis, il prit les clefs offertes, les brandit en l’air d’un beau geste de grâce juvénile et, nullement novice, malgré ce que sa modestie venait de dire, prononça quelques mots d’amicale arrivée, qui, soudain, enlevèrent la foule…

Nous rebroussons chemin lorsque le soleil commence à décliner, et cette fois, quand nous approchons de la sortie de ce lieu, nous trouvons quelques promeneurs, le long des avenues moins sauvages qui avoisinent la ville ; beaucoup de femmes en deuil, veuves de soldats morts à Cuba, auxquelles Sa Majesté, paraît-il, accorde l’entrée permanente ; des gens à pied, des familles qui semblent de condition très modeste, — et qui, d’ailleurs, obtiennent d’autant plus aisément la permission de se promener ici, car l’Espagne est un pays démocratique, dans le sens élevé et un peu fraternel de ce mot : on s’en aperçoit dans les rues, à entendre les causeries des foules mêlées ; on s’en aperçoit dans les maisons, à voir les rapports des maîtres avec leurs serviteurs. Même et surtout au milieu de cette cour, où s’est conservé, par tradition d’art, par tradition de chevaleresque déférence, le beau et fier cérémonial d’autrefois, ce sentiment de la fraternité apparaît, touchant et beaucoup plus sincère que chez certains parvenus des républiques ; on sait à l’occasion s’y montrer simple d’une façon exquise, — et, les jours de grand apparat, quand le Roi et la Reine sont assis sur leurs trônes, tous les sujets qui portent seulement une décoration espagnole sont admis sans invitation, sans carte, à défiler dans la grande salle aux tentures anciennes de velours et d’or, pour saluer les souverains.

††

A l’heure où nous rentrons dans Madrid, la course de taureaux est finie ; le soleil est couché ; la foule habituelle des soirs encombre les rues, — plus silencieuse, nous semble-t-il, avec des stationnements plus nombreux, des groupes où l’on parle à voix plus basse. Et nous sommes surpris de voir que l’on s’occupe çà et là d’enlever les draperies de fête attachées ce matin aux appuis des balcons.

Après la « Puerta del Sol », aux abords du bureau télégraphique où s’affichent les nouvelles, la circulation est empêchée par une affluence immobile et compacte de gens qui lisent. Sur des feuilles blanches accrochées aux murs, on a écrit hâtivement à la main, en grosses lettres, le récit encore atténué du premier désastre, la défaite de la flotte espagnole devant Manille…

Et ces feuilles blanches, gauchement couvertes de caractères à l’encre, sont comme un premier signal de grande alarme… Par ce beau et limpide soir de mai, on dirait qu’un souffle de déclin commence de passer sur cette ville encore pavoisée et sur ce peuple qui se tait…

Alors me revient à l’esprit certain tableau que j’avais admiré le matin même dans le cabinet de l’ambassadeur d’Allemagne.

Cela représentait, sur une haute cime, un groupe de femmes guerrières, coiffées du casque ailé des Valkyries, et symbolisant les nations d’Europe ; parmi elles se tenait la France, et toutes étaient sœurs dans une même pensée de défense et de lutte. Un génie, aux ailes éployées, leur indiquait de la main, dans le ciel oriental, là-bas, un effroyable signe : au milieu d’une nuée noire qui s’avançait suspendue, le Dieu des races jaunes, assis, dans son éternelle pose hiératique, sur le dragon à cinq griffes.

– C’est, me dit l’ambassadeur, une œuvre de l’empereur Guillaume.

Un effroi d’Apocalypse émanait de ce tableau — et, tout notre ennemi qu’il est, cet Empereur, si c’est bien lui qui a composé une telle chose, il n’en demeure pas moins un grand artiste. Mais l’allégorie sans doute eût été plus juste, d’un enseignement plus immédiat, si le Génie aux ailes ouvertes eût désigné à l’assemblée des guerrières, par delà l’Océan, vers le Nouveau-Monde, tout l’ouest du ciel, rayé de fils électriques et noirci de fumées d’usines…

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Chapitre 4
MUSIQUES D’ESPAGNE

Madrid, 1898.

C’est de la très vieille musique indigène que je veux parler, de celle qui porte le sceau indélébile du passage des Maures, de celle qui est comme un composé des langueurs d’Espagne et des tristesses d’Arabie.

En France, la musique nationale d’autrefois semble presque perdue : vieilles chansons bretonnes, béarnaises, provençales, se meurent au fond des campagnes, ou bien sont exceptionnellement recueillies, çà et là, par quelques raffinés qu’elles reposent.

Mais chez les Espagnols, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, la musique d’autrefois est restée en honneur, toujours pareille, sans que le siècle présent, si destructeur de tout, l’ait encore changée. Les gens du peuple la comprennent ; en l’entendant, ils s’exaltent ou bien s’attendrissent jusqu’aux larmes. Et, pour les élégants, pour les seigneurs, pour les artistes, à côté de Bach, de Wagner ou des extra-modernes, il y a encore cela ; il y a cette vieille musique des flamencos, qui est autre chose et qui, par d’autres moyens, éveille avec une égale intensité le « sentiment du mystère de la vie ».

Chez le marquis de X…, je suis convié à venir aujourd’hui, après le déjeuner, à l’heure d’expansion et de rêve où les cigarettes s’allument, entendre deux de ces flamencos,deux de ces errants qui ont commencé par chanter sur les chemins et qui sont devenus de célèbres bardes.

La maison du marquis est près de l’ambassade de France, où j’ai reçu l’hospitalité, et je m’y rends à pied, en flânant par les rues solitaires, sous le grand soleil du milieu du jour. Quartiers neufs, tout en larges avenues droites et en jardins, vers lesquels s’est portée la vie élégante. En ce moment, fenêtres closes, silence et sommeil méridiens. Dans l’air, flotte cette poussière blanche de Madrid que n’arrive pas à abattre le jet d’eau des arroseurs.

Cela vient de l’imagination sans doute, mais, vraiment, on croit sentir une anxiété peser sur cette ville, emplir toutes ces demeures si muettes, veiller derrière tous ces volets fermés.

Le soleil printanier brûle déjà, mais, de temps à autre, passe en surprise un petit souffle très froid, arrivé de ces montagnes qui à l’horizon montrent des cimes encore neigeuses ; c’est ce vent de Madrid, duquel un proverbe dit : « Il n’éteindrait pas une chandelle, mais il éteint son homme. »

J’aurai fait mon trajet par les rues, presque sans rencontrer âme qui vive. Et ce grand calme, cette absence de tout bruit sont une préparation favorable aux musiques anciennes que l’on va me faire écouter. Cependant, voici les sons aigres d’une musette qui viennent à moi, accompagnés d’une batterie de tambourin au rythme arabe : deux mendiants d’Andalousie, se démenant à un carrefour, avec un singe, sans que personne s’occupe de leur jeter des sous. Ou entendrait cela aussi bien dans les rues de Mogador ou de Tétouan — et comme c’est singulier que les Maures aient laissé si fortement leur trace sur la musique et les danses de ce peuple, frère du nôtre, tandis qu’ils n’ont eu aucune influence sur son architecture, son ornementation, ses statues ni ses tableaux, à tel point même que le style arabe et le style espagnol représentent presque les deux pôles extrêmes : l’un léger, mystique, éthéré, purement géométrique, inspiré des cristallisations et du givre ; l’autre, plutôt lourd, puissamment matériel, hanté par la splendeur ou la grâce des formes vivantes, des attitudes et des musculatures humaines.

Chez le marquis de X…, stores baissés contre le soleil trop chaud. Salons en pénombre, donnant une impression d’été et de midi. Dans un arrangement d’un goût très moderne et même très parisien, beaucoup de souvenirs des ancêtres, attestant l’antiquité de la famille : vieilles épées, vieux blasons, vieilles armures, introuvables faïences hispano-mauresques venues de Grenade ou de Séville.

Presque un ménage d’enfants, celui de mes hôtes d’aujourd’hui, tant ils sont peu âgés tous deux : vingt et vingt-trois ans à peu près. Et la très jeune marquise est un idéal de beauté espagnole : un visage aux lignes si fines et si pures, d’une pâleur mate, avec de longs yeux en velours noir. Svelte, élégante et patricienne en ses moindres mouvements, elle est exquise à regarder, vêtue de deuil, posée un peu nonchalamment dans un antique fauteuil armorié. Il y a là deux ou trois intimes seulement, et l’accueil est cordial, ouvert, gracieux, d’une simplicité distinguée et du meilleur aloi. L’intérieur tout entier représente, du reste, l’un des types charmants de ces intérieurs purement madrilènes, ou l’on n’admet peut-être pas très souvent les étrangers, mais où l’on sait les recevoir, quand une foison les a admis, avec une telle bonne grâce, qu’ils se croient bientôt de la famille.

D’abord, on échange quelques mots sur la guerre qui est aujourd’hui la grande oppression écrasante pour tous les cœurs. Et puis, les cigarettes du Levant et de la Havane s’allument dans un silence plein de réflexions mélancoliques, en attendant l’arrivée des flamencos…

Ils tardent à venir, les deux chanteurs. Alors, avec un très aimable enfantillage, on propose de les écouter d’abord dans un phonographe, où quelques-uns de leurs chants ont été emmagasinés précédemment. Et nous voilà tous, autour de l’extraordinaire petite machine très perfectionnée, écoutant quelque chose qui est comme un fantôme de musique, des voix andalouses dont l’exaltation amoureuse semble une colère de Guignol, des accompagnements de guitare qui font l’effet d’un petit tambourinage de grêle sur des vitres, dans un lointain sourd… Des airs si anciens, redits à la manière de Polichinelle par un phonographe, à côté d’armures du moyen âge, c’est là un tissu d’anachronismes tout à fait extravagant, et la bizarrerie nous en apparaît si irrésistible que le bon rire, oublieux de tout, nous revient, malgré les sombres préoccupations du jour…

Entrent maintenant, guitare à la main, les deux flamencos. Ils ont de braves figures de la campagne, mais avec des yeux remplis de pensée et de rêve. Et on les reçoit en vrais artistes qu’ils sont, avec une très gentille courtoisie.

Et puis, voici venir deux autres jeunes femmes de la famille, et, enfin, la mère de nos hôtes, la marquise douairière de X…

– Pauvre Espagne ! n’est-ce pas ? me dit la douairière, en me tendant sa main à baiser.

Cela est prononcé avec une expression de discrète et intime douleur, et cela s’adresse à quelqu’un dont la sympathie est assurée ; mais ce sera la seule allusion à la terrible situation présente : en ce pays-ci, on reste fier dans la défaite et on a scrupule plutôt exagéré d’ennuyer ses visiteurs avec des doléances.

Nous sommes à présent au complet, assis en cercle autour des deux bardes andalous, prêts à les entendre, dans ce silence du milieu du jour et dans cette pénombre des rideaux fermés.

Les guitares préludent, et elles pleurent sous leurs doigts, elles pleurent comme jamais violon n’a su pleurer entre les mains des plus artistes. Elles pleurent en chantant je ne sais quoi d’étrange et de désolé, dans un registre grave, plus bas que celui de l’accompagnement. Les notes de ce chant sont presque toujours attaquées en dessous, et remontées ensuite jusqu’au ton juste par une sorte de gémissement qui fait frémir ; on a l’illusion complète de sons tenus et prolongés comme ceux d’une voix d’homme.

L’un des deux bardes, qui va chanter avec une vraie voix humaine, après ce chant de la guitare, lève d’abord vers le ciel son singulier regard de paysan inspiré ; puis, tout à coup, il jette à plein gosier de ténor un grand cri déchirant — qui peu à peu se module et s’éteint en quelque chose de très doux et de très plaintif. C’est, d’ailleurs, la caractéristique de toute cette musique quasi orientale, de commencer toujours par un long cri d’angoisse et de finir en plainte mourante. La mélodie est monotone, un peu sauvage, inexplicablement évocatrice d’on ne sait quoi de mystérieux et de lointain qui inquiète jusqu’au fond de l’âme, mais qui ne se définit pas. Et les paroles, le plus souvent primitives, comme une improvisation de montagnards, sont d’une poésie âpre et violente, où frissonne l’éternelle angoisse d’aimer.

Aunque pases por mi vera

Tu ropa i la mia rocen,

No te han de mirar mis ojos

Por que los tuyos no grocen…

(Quand même tu passerais si près de moi,

Que tes vêtements et les miens se frôleraient,

Ils ne te regarderaient point, mes yeux,

Pour que les tiens ne se réjouissent pas…)

Les jeunes femmes qui écoutent, tête penchée, sont, par atavisme, préparées à subir l’incantation de cette musique, et moi l’étranger, qui la subis à ma manière, comme au travers d’un voile, je reste incapable sans doute de comprendre ce qui se passe en ce moment dans leurs âmes.

Toitas las aranas nigras

Que en el campo hacen nido

Me coman el corazon

Si este querer mio es fingido !… i

(Que toutes les araignées noires.

Qui dans les champs font leur nid,

Me mangent le cœur,

Si mon amour est un mensonge !…)

Les flamencos s’exaltent, les yeux ardents, la voix plus émue et plus prenante…

Ni contigo ni sin ti,

Tienen mis males remedio,

Contigo por que me matas,

I sin ti porque me muero…

(Ni avec toi, ni sans toi,

Mon mal n’a de remède,

Avec toi parce que tu me tues,

Et sans toi parce que je me meurs…)

Maintenant, pour finir, ils jouent avec frénésie des danses andalouses, de ces danses qui sont rapides et d’un rythme enfiévré, qui sentent le soleil et l’amour, qui sentent la guerre aussi peut-être, la guerre des temps passés et le voisinage du Maure, mais qui jamais ne sont gaies… Et, dans ce salon, voici que, de tous côtés, l’on commence d’entendre des battements de main pour marquer la mesure. Oh ! alors, comme on a soudainement conscience d’être en Espagne, en une Espagne d’autrefois encore vivante, et combien c’est inattendu et charmant, dans ce milieu qui a tous les dehors et toutes élégances modernes !

– Ollé ! ollé ! crient les hommes en frappant du talon sur le plancher.

Oui, ollé ! Vivent les pays qui ont conservé leur couleur, leur musique et leurs bardes !… Ollé ! ollé ! Vive la vieille Espagne, qui n’est qu’endormie encore sous l’Espagne d’aujourd’hui et qu’un rien suffit à éveiller : une poésie, une chanson, une furia de guitares !…

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Chapitre 5
MUSIQUES ENCORE

Et maintenant, l’autre bout de l’échelle sociale, les derniers échelons d’en bas. L’un quelconque de ces cabarets madrilènes où viennent s’asseoir des hommes du peuple au feutre large et à la haute ceinture, d’infimes toreros et des valets de toril, des gens sans aveu, des rôdeurs. Au milieu de la salle, une estrade où se tiennent deux ou trois guitaristes et où des chaises attendent les femmes. On est à un instant de repos, d’entr’acte, et ces femmes, les chanteuses, sont disséminées aux tables, parmi les hommes, les excitant à boire : flétries, toutes, vêtues d’oripeaux, ayant sur les seins un crêpon de Chine à franges et dans les cheveux une rose naturelle.

Cependant le lieu, si mal fréquenté qu’il soit, garde un certain air de bonhomie ; rien d’inquiétant ici, rien de sinistre, comme dans les bas-fonds parisiens.

La musique va reprendre, et son tour est venu, à telle fille qui plaisantait là grossièrement avec des hommes, son tour de chanter ; elle monte s’asseoir sur l’estrade et, en un moment de recueillement, de silence, sa figure change. Un dernier petit sourire discret aux hommes qui buvaient avec elle et qui d’ailleurs se recueillent aussi, et tout à coup la voici grave ; un respect l’envahit, un respect instinctif pour la musique, pour le mystère qui dort sous la musique ; un respect pour la chanson qu’elle va chanter et qui redira, comme toutes les chansons d’Andalousie, la tristesse insondable de l’amour…

Oh ! que de distance entre cette fille et la chanteuse d’un de nos « beuglants » de barrière s’apprêtant à entonner quelque ineptie grivoise !

Les guitares préludent, et c’est d’abord une sorte de crépitation grêle, comme un bruit que des sauterelles feraient l’été, dans la solitude d’une plaine ; puis, tandis que le petit sautillement léger continue sur les cordes moyennes, les cordes basses ébauchent un vague chant d’agonie, et on dirait d’une voix de jeune homme, qui aurait été jadis charmante, mais qui serait à présent malade, assourdie, et qui se pâmerait aux approches de la mort. La chanteuse écoute, car voici l’instant pour elle d’entonner une « Malaguénia » ; en même temps qu’elle prépare son gosier sonore pour les vocalises étranges, il semble qu’elle prépare aussi son âme pour ce que la chanson va dire ; elle ne voit plus les hommes qui sont là, ni les choses ; ses yeux, à demi fermés sous les paupières qui battent, regardent en dedans : au fond de sa mémoire, elle retrouve quelque amant d’autrefois peut-être, pour qui elle aura souffert les mystérieuses angoisses d’aimer, avant de devenir une fille des rues… Et soudainement, sa bouche s’ouvrant toute grande, elle débute par un cri de louve, quelque chose qui surprend et qui déchire, quelque chose qui est d’une infinie tristesse orientale, qui rappelle le son mordant des hautbois et le fausset des muezzins d’Arabie. — Les vieilles chansons andalouses toujours commencent ainsi, par un cri de haute détresse, et répètent toujours, toujours, sous une forme ou sous une autre, à travers la naïveté de leurs images, le tourment d’aimer et de mourir. — Dans la salle, on n’entend plus un bruit ; les buveurs au brun visage rasé écoutent passionnément, leurs yeux qui étaient pleins de bestialité et d’ombre, reflètent à présent comme une flamme lointaine. Et la fille prolonge son cri tant qu’elle a du souffle ; puis elle le traîne, en l’éteignant par degrés, jusqu’aux notes basses, et le termine par une sorte de vocalise mineure, par une sorte de trille en sourdine : quelque chose d’à peine perceptible qui, malgré son inexprimable tristesse, devient aussi sautillant et léger que l’accompagnement des guitares.

Les strophes, qui se succèdent, commencent toutes par le même cri d’angoisse et content l’histoire d’un jeune torero que le destin sépare de sa fiancée et qui meurt d’amour…

Quand la chanteuse a fini, les hommes extasiés lui envoient leurs chapeaux, la priant de les mettre, l’un après l’autre, un instant, sur sa tête.

Même j’entends l’un d’eux lui dire, à bout de louanges !

– Charles-Quint, auprès de toi, vois-tu, n’était rien qui valût d’être compté !

Elle sourit, mais modestement, dans son triomphe, ennoblie un instant et purifiée par la musique. Lorsqu’elle reprend son cri et sa chanson qu’on lui redemande, elle s’est coiffée, pour complaire à un qui l’aime ce soir, d’un large sombrero gris à bords plats. Les yeux énigmatiques et tristes, elle est presque belle ainsi, presque chaste, — elle qui va tout à l’heure très bassement se griser avec du vin…

††

On danse aussi sur ces estrades, au son des guitares, des battements de mains et des chants. C’est en général une fille seule, qui exécute un pas andalou, tandis que les autres, qui danseront à leur tour, restent assises derrière elle pour l’accompagner de leurs trépignements et de leurs cris.

Et cela rappelle encore l’Arabie, cela semble dérivé de certaine danse que les aimées pratiquent. Au début, ce n’est guère qu’une série d’attitudes, provoquantes ou fières, ce n’est qu’un balancement lent et presque sur place, avec des cambrures étrangement gracieuses, avec de charmants gestes des bras nus. La tête se renverse, bouche ouverte et paupières closes, comme pour appeler un baiser — sous lequel, dirait-on, le corps se pâmera si on le lui donne… Et la fille devient presque jolie, qui tout à l’heure était laide et commune.

Puis, cela s’accélère et cela se précise : les poses se font plus troublantes, plus offertes ; les mouvements des hanches se rythment à une cadence clairement lascive… La fille, qui avait commencé de devenir jolie seulement, devient à présent désirable, à force de souplesse et de grâce dans les ondulations de couleuvre qui révèlent toutes les courbes de son corps sous ses vêtements minces. Les autres, sur l’estrade, l’excitent en jetant des cris, l’interpellent par son nom : « Eh ! la Juanita ! » ou « la Manolita ! » ou « la Carmen ! » et battent la mesure avec leurs mains sèches, battent la mesure à coups de talons sur les planches, toujours plus vite, toujours plus vite, battent une mesure effrénée de bacchanale. O vieille Arabie, mystique et sensuelle, comme on te retrouve encore ici, après des siècles !… Vieille Arabie aux flûtes plaintives, aux poèmes suavement adorables, aux danses haletantes, aux tambourins forcenés !… Sous les sombreros des buveurs, les yeux luisent. Elle se démène et elle se tord, la fille que tous ces hommes regardent, et jusqu’au moment où elle s’arrête, comme mourante, en simulant le dernier spasme, toute la salle paraît subir la secousse cadencée et rapide de ses reins.

Cela est brutal, cela est d’une crudité sauvage, mais cette glorification de la chair conserve quand même une quasi grandeur, parce qu’elle ne cesse point d’être prise au sérieux, d’être grave ; ces hommes du bas peuple, qui se réunissent là pour écouter et pour voir, n’en sont pas encore, comme ceux de chez nous, au cynique sourire, et, sur la façon dont ils s’amusent, un certain idéal de beauté continue de planer. La même distance, qui est entre les chansons de tout à l’heure et les couplets de nos cafés à musique, sépare aussi cette danse amoureuse de l’ignoble quadrille à jambes levées et à contorsions de singe qui sévit dans nos bals de banlieue. Pour en arriver à cette gouaillerie de toutes choses qui est notre apanage, l’Espagne aura besoin de progresser encore ; il lui faudra, pendant plusieurs années, les bienfaits de l’instruction laïque abondamment répandus sur les masses, des journaux à profusion, — surtout, moins d’encens dans les vieilles cathédrales, moins d’encens et moins de prières.

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Chapitre 6
IMPRESSIONS DE DÉPART

Le matin, au palais de Madrid, dans la salle des Armures. J’y suis seul, au milieu de l’assemblée macabre des poupées vêtues de fer : poupées superbes, dont les cuirasses, les casques, les gantelets furent portés, au temps des tournois, par de terribles princes. Et peu à peu une Espagne d’autrefois, magnifique et redoutable, commence de revivre aux yeux de mon esprit, dans le silence de l’incomparable musée.

Mais, de l’extérieur, tout à coup m’arrive un écho de l’Espagne d’aujourd’hui ; j’entends la Marche Royale, très lente et solennelle, jouée comme en sourdine par une musique militaire : c’est la parade des hallebardiers et des hussards, — et, pour aller revoir ce défilé de chaque matin, je quitte la compagnie des rigides poupées, je m’en vais dehors.

Dehors, un éblouissement du soleil de mai. Un soleil méridional, qui est déjà lourd sur cette grande place d’armes toute blanche de poussière, entourée d’arcades blanches et murée au fond par le vieux palais blanc. Musique en tête, les hussards rouges, dont c’est aujourd’hui le tour, font leur entrée ici, pour remplacer les hussards bleus qui veillaient depuis hier. Et ils marchent, ils s’approchent à une cadence lente, extrêmement lente, comme abordant avec crainte ce palais de tant de rois défunts, — d’où sans doute un charmant enfant-roi les regarde venir, par quelque fenêtre aux rideaux entr’ouverts. C’est d’un effet presque religieux, cette lenteur excessive des soldats qui arrivent et cette façon de jouer en sourdine, comme par respectueuse peur de faire du bruit chez les souverains, — tellement en sourdine que l’on croirait entendre un orchestre de cordes.

Hussards et hallebardiers, toujours sans presser le pas, exécutent des marches et des contremarches, une sorte de quadrille guerrier. D’après un invariable et pompeux cérémonial, ceux qui s’en vont transmettent à ceux qui les remplacent les ordres, les consignes, les mots de passe. De temps à autre, un cheval, énervé par cette allure dormante, se cabre, gambade avec un cliquetis d’acier, puis rentre, maîtrisé, dans l’alignement.

La mélancolie de ce lieu, de ce palais, lui vient surtout des campagnes désertes qu’il domine, et qui commencent là tout de suite, de l’autre côté du Mançanarès ; lointains étranges, que l’on aperçoit par échappées, ou au moins que l’on sait être là, si on ne les aperçoit plus.

Elle est vide et comme mangée de lumière, la grande place blanchâtre où manœuvrent automatiquement ces quelques centaines d’hommes, sous la surveillance des antiques fenêtres par où tant de souverains jadis ont regardé. En face de moi là-bas, à l’ombre des arceaux opposés, une foule tassée, comme chaque matin, stationne pour écouter et pour voir : gens du peuple, en grande partie, — car tout le monde est admis à contempler la parade et à entendre la musique, — gens du peuple dont les costumes ternis font ressortir les couleurs des uniformes défilant au soleil, le bleu ou le rouge des dolmans, l’éclat blanc des aciers, le jaune des cuivres.

††

La parade est longue ; la Marche Royale, indéfiniment recommencée, avec parfois une courte reprise plus bruyante pour davantage accentuer l’effet général de cette musique douce et sourde. D’ailleurs, le soleil brûle, — et je retourne chez les poupées armées, dans l’« Armereria » d’un accès moins banal, où de nouveau je suis seul.

Elles reluisent des pieds à la tête, toutes les poupées, dans leurs armures soigneusement fourbies. Quelques-unes, les plus précieuses, sont en rang sous des vitrines ; les autres forment des groupes et des foules au milieu de la salle. Sous l’acier des cuirasses et des cuissards, on voit passer leurs jupes courtes ; étoffes anciennes, vieux velours brodés d’or, qui pour la plupart furent réellement portés par les preux d’autrefois. Autant que possible les visières sont rabattues, cachant la place des visages détruits ; mais les attitudes données à ces carapaces merveilleuses sont presque toujours des attitudes de vie et même de combat. Sur des chevaux recouverts de houssines et bardés de fer, qui ont l’air de se cabrer, des chevaliers, au casque empanaché magnifiquement, ont l’air de tenir, dans leur main absente, leur lance de tournoi. Certaines cuirasses, certains boucliers sont d’inimitables chefs-d’œuvre d’orfèvrerie. Il y a aussi beaucoup d’armures d’enfant, ayant servi aux jeux de petits princes qui, par la suite, devinrent des souverains et qui sont aujourd’hui des débris, scellés dans les caveaux de l’Escurial. Sur des cartons, sur des plaques, on a pris soin d’inscrire les noms des hommes à qui ont appartenu ces costumes de guerre, qui ont brandi ces épées : ils s’appelaient Charles-Quint, Philippe II ou Boabdil…

Et deux ou trois siècles au plus nous séparent de la période d’évolution humaine où, pour aller au combat, on revêtait ces ornements de scarabée, on arborait ces plumets et ces étendards ! Comme tout cela cependant paraît déjà loin de nous !

En ces temps, resplendissaient surtout la France et l’Espagne, quand la guerre était une chose de noblesse et d’élégance. Sans même remonter jusque-là, si nous étions seulement plus jeunes d’un siècle, alors que la valeur des hommes assurait encore le succès des batailles, l’Espagne se serait à peine souciée du peuple d’industriels qui l’attaque aujourd’hui ; mais la guerre, hélas ! de nos jours, est devenue laide, empuantie de houille, chimiquement barbare, et les ennemis d’outre-mer ont plus d’argent, plus de machines, plus de pétrole pour y tremper leurs obus, plus d’explosifs…

Quand je sors de l’« Armereria », la grande place des parades militaires est absolument déserte sous le soleil de midi ; les abords du palais sont abandonnés et silencieux. Le jeune Roi, sans doute, est parti comme chaque jour pour sa promenade dans la solitude si prochaine, dans la forêt murée qui s’étend au pied de sa demeure. Et la Reine, au milieu du calme somptueux et lourd des appartements historiques, doit travailler ou réfléchir, toujours courageuse et admirablement sereine devant les anxiétés de l’heure présente.

Dehors, presque personne maintenant, que des soldats : Madrid ne commence à vivre, la foule, à s’épandre, que vers le soir. Les rideaux sont fermés dans les miradors. Un vent chaud soulève la continuelle poussière de ce pays sans pluie.

Jusqu’à l’ambassade de France, dans mon trajet par les rues, constamment je rencontre des troupes. Des troupes à pied, des troupes à cheval, toutes superbes d’allure et de tenue dans d’élégants uniformes ; en les voyant défiler, on se reprend, malgré soi, à avoir confiance et espoir. Ce sont bien toujours ces belles et solides troupes espagnoles, héroïques à toutes les époques, — héroïques en dernier lieu dans leur résistance contre la France, lors de cette guerre aujourd’hui pardonnée et oubliée entre nos deux nations amies. On devine, rien qu’à les regarder, le mal qu’auraient les commerçants d’Amérique, mis en face de tels soldats.

††

C’est mon dernier jour à Madrid, et l’heure du soleil couchant me retrouve au palais, attendant l’audience que Sa Majesté a daigné m’accorder avant mon départ. Depuis que j’étais venu ici, le glorieux désastre des Philippines a jeté sa tristesse sur l’Espagne, et il semble que les salles magnifiques, plus vides, plus silencieuses, en portent encore le deuil, de je ne sais quelle indicible manière. — Ce deuil, sans doute, n’est qu’en mon imagination, car il n’y a pas de « tristesse des choses ». — Pourtant le palais, à cette fin de jour, me semble plus morne, plus déserté. Personne dans les vestibules ni les galeries ; je me perds dans les escaliers aux épais tapis, demandant de loin en loin mon chemin à quelque hallebardier qui fait son automatique promenade. Et, dans les salles où j’attends, le dernier rayon de soleil qui fait vivre encore les vieux brocarts, sous la hauteur déjà sombre des plafonds, a la mélancolie des grands et définitifs soirs…

Cependant j’admire combien S. M. la Reine Régente a gardé sa sérénité grave… Durant les quelques minutes de cette audience d’adieu, Elle me reparle de ces procédés des ennemis qui stupéfient son âme loyale : leurs captures avant la déclaration de guerre, leurs bombardements sans prévenir, leurs obus enveloppés de toiles pétrolées qui mettent le feu aux villes, tout ce qu’ils osent contre les lois internationales des batailles, et que l’Europe laisse faire sans intervenir… Mais il me paraît que Sa Majesté conserve quand même sa confiance des premiers jours ; sa confiance en la suprême justice, sa confiance en l’héroïsme de ses soldats, de ses marins, qui ont commencé de se faire tuer si bravement dans un premier combat inégal et d’avance perdu, et qui peut-être réservent à l’Amérique des surprises sanglantes…

Oh ! la noble souveraine, que la destinée a conduite comme par la main jusque devant les extrêmes périls, et qui les regarde en face, sans un frisson et sans une plainte, préoccupée seulement de faire jusqu’à la fin son devoir ! Oh ! la noble souveraine, si hautement impeccable et droite qu’Elle a su inspirer le respect profond aux partis les plus hostiles, si courageuse qu’Elle a pu lutter presque seule pendant onze années pour préparer le trône de son fils, et, dans un but plus grand encore et plus détaché, pour conserver à son pays, foncièrement monarchique et religieux, la monarchie sans laquelle, de longtemps encore, la paix intérieure, la stabilité lui seraient impossibles.

††

La nuit tombe tout à fait quand, une heure après avoir quitté le palais, je traverse une dernière fois Madrid pour aller prendre le train de France. C’est une nuit de mai, claire et tiède, dans laquelle s’allument en haut les étoiles et en bas les milliers de lumières de la ville. Par les rues, circule la foule habituelle, et, comme chaque soir, le flot luxueux des équipages. Personne encore n’a changé sa manière de vivre, personne n’a baissé la tête : ce peuple entier est uni à sa souveraine dans un même sentiment de confiance, ou tout au moins de résignation et d’attente fière.

Et au moment où ma voiture s’engouffre, avec tant d’autres, dans la cour banale de la gare du « Norte », j’aperçois encore en me retournant le palais royal : il surgit au-dessus des bâtisses quelconques du chemin de fer, superbement assis sur la hauteur qui domine le Mançanarès, tout blanc dans la nuit, au rayonnement d’une grande pleine lune blanche ; son aspect donne une impression de solidité et de force ; malgré les tourmentes du présent, il semble attester la puissance et la durée, symboliser un principe immuable…

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Huitième partie 
AUBADES

Hendaye, juin 98.
Le lever d’un jour de juin, la pointe de l’aube rose, la première virginité du matin… Et c’est l’heure redoutée, l’heure de l’angoisse, l’heure du réveil, qui, après le tranquille non-être et les songes, ramène les pensées trop claires, les notions trop précises des brièvetés de la vie et des gouffres de la fin.

Persiennes closes, pour que n’entre pas tout de suite dans ma chambre la lumière radieuse, vitres grandes ouvertes, pour laisser passer les souffles tièdes venus de la mer.

Durant cette courte nuit, le silence s’est fait autour de ma maison isolée. Mais, à présent que pointe l’aube rose, les bruits du matin sont commencés, bruits de village et bruits de campagne, que j’ai d’abord vaguement perçus dans un demi-sommeil ; aubade lointaine des coqs ; départ de quelque pêcheur pour le large ; grincement cadencé d’avirons et chanson d’Espagne, qui passent en bas sur la rivière…

A peine les lueurs viennent de naître ; mes yeux indécis ne distinguent encore, des objets coutumiers qui m’entourent, que les masses et les ombres : silhouettes confuses des meubles, grands carrés blanchissants des fenêtres.

Et tout près de ma tête, tout près, tinte un petit bruit régulier, rapide, monotone, le tic-tac grêle d’une montre, qui est là pendue et qui se dépêche, qui se dépêche, comme enfiévrée par la fuite du temps qu’elle voudrait suivre. Vite, vite, il court, le temps de la vie : c’est ce qu’elle me dit d’abord à mon triste réveil, la toute petite machine qui, sans trêve, tourne ses roues minuscules. Vite, vite, tout se précipite, les secondes, les minutes, les heures… Illusion, l’immobilité et le silence ; une même course folle emporte les jours et les ans, la terre et les mondes, un même tourbillon es entraîne et les use… Et moi, rien négligeable, à côté des choses immenses qui passeront aussi, rien éphémère et bientôt perdu que je suis, ma vie déjà s’est plus d’à moitié consumée… Mon Dieu, tant de ruines, en arrière de ma route, — et tant de choses que je désirerais faire encore avant de mourir, tant de choses que je voudrais revoir, achever, ou comprendre… Non je ne pourrai jamais… Si vite, si vite, s’enfuit le temps, les secondes, les minutes, les heures… Et ce sera demain la vieillesse, la fin, avec le grand oubli…

Cependant, la Terre, en hâte tournant toujours, la lumière, à travers les persiennes fermées, se fait plus réelle, et les objets se détaillent. Et, par degrés, le calme me revient ; elle se perd pour moi, la notion des universelles vitesses et des chutes en vertige ; bientôt je retrouve ce sentiment illusoire, que tous nous connaissons, d’un peu de durée en avant de nous, d’un arrêt dans l’effroyable fuite, d’un peu de répit, d’un peu de loisir pour attendre la mort… Et, après l’instant par trop lucide, voici que la grande détresse de si tôt finir se dissipe encore une fois comme un mirage…

Reparaissent alors, plus angoissants et plus nets, dans cette sorte de renouveau des pensées, tous les habituels tourments, les regrets, les soucis, les remords et les désirs…

Mais le soleil sans doute bientôt va rayonner. Sous ma fenêtre, un premier petit gazouillis d’oiseau tremble dans les branches, d’abord hésitant, bref et tout de suite arrêté. Un second lui répond, puis un troisième… Et je me les représente si bien, pour les avoir maintes fois regardés, les petits chanteurs au réveil, encore tout ébouriffés en boule, secouant leurs plumes humides de rosée, étirant leurs ailes, dans la simple joie de voir venir le jour.

Un autre cri, par intervalles, monte aussi vers moi, — de plus loin, de la grève sans doute, — un pauvre cri de bestiole mourante et abandonnée. Et j’imagine quelqu’un de ces tout petits chats que les gens du voisinage ont coutume de jeter là pour les détruire, sans seulement prendre la peine de les lancer jusque dans l’eau où ils finiraient au moins plus vite.

A présent, ils s’éveillent tous, les chanteurs joyeux des arbres ; soudain cela tourne au vacarme, au vacarme comique et charmant. Ensemble, à pleins poumons, à plein gosier, moineaux, linottes, chardonnerets, pinsons et bouvreuils donnent de la voix tant qu’ils peuvent, dans l’ivresse de regarder naître encore un si beau jour. Cela couvre la plainte du petit chat agonisant, que je n’entends plus et que j’oublie. C’est le grand concert obligé de chaque matin, la délirante aubade au soleil levant. — Et je sais que cela se chante sur place, avec rien que des sautillements légers, mais, par exemple, avec de gentils tournements de cou dans tous les sens. Cela dure un quart d’heure en moyenne, et puis s’apaise subitement, comme à un signal, et les oisillons, n’y pensant plus, partent rapides pour vaquer à leurs petites affaires, construction de nids, choix de graines et chasse aux mouches.

Un silence — et la plainte de la bestiole condamnée monte de nouveau jusqu’à moi, flûtée et grêle, chevrotante, lamentable dans l’air de ce matin de juin, dans la belle lumière de fête… Allons, j’en aurai pitié, et je répondrai à son appel, en lui donnant la mort.

C’est le long d’une corde que je me laisse glisser jusqu’à terre, par incorrigible habitude de gymnaste et aussi pour n’éveiller personne. Il est je ne sais quelle heure matinale, quatre heures et demie, cinq heures peut-être. Tout continue de dormir, dans ma maison paresseuse et close ; les domestiques même, qui ont coutume de commencer la journée par des plongeons dans la rivière, n’ont pas bougé encore.

C’est bien de la grève là-bas, que vient la plainte de détresse. Et, comme elle porte loin, cette petite voix mourante qui n’a sans doute pas eu un jour de vie !… Quel mystérieux instinct la fait ainsi appeler au secours, et de qui donc espère-t-elle être entendue ?

Je descends par les escaliers en pierre des terrasses. Autour de moi, tout est fête et splendeur. Sur la mer de Biscaye, qui en ce moment joue le lac bleu aux tranquillités inaltérables, la côte des Cantabres se pose comme une haute découpure légère toute imprégnée de soleil levant. Une paix délicieuse est dans l’air, avec une vivifiante chaleur. Respirer seulement est déjà un bienfait, une chose qui enivre. La Terre semble remplie de joie et de promesses, pour les hommes, les bêtes et les plantes. Et cela trouble comme une ironie, d’entendre, au milieu du silence d’un tel matin enchanteur, râler un être, infime si l’on veut, mais qui portait en lui-même l’ébauche d’une pauvre petite âme — et qui, d’ailleurs, n’avait fait aucun mal et n’avait point demandé de vivre.

Il est l’heure de la mer basse, et les eaux, à cette embouchure de la rivière, se sont retirées beaucoup. Sur la vase grise des berges, qui se prolonge en nappes unies, j’aperçois, gisante, une toute petite chose grise aussi et mouillée — et c’est cela qui pousse le cri de douleur, entendu de ma chambre ; une petite chose, un germe de petit animal, qui n’a pas la force encore de se soulever, qu’on a blessé sans doute en le jetant là et qui est déjà englué dans cette vase, la tête à demi enfouie.

Je ramasse cela dans ma main, avec une compatissante horreur… Je croyais voir un minois chiffonné de petit chat ; mais non, le museau est plus allongé, plus grossier, plus vulgaire : c’est un petit chien… Oh ! l’étrange et vilaine figure, ayant encore les gros yeux fermés des fœtus et déjà des lèvres crispées par un rire d’agonie. A tous les degrés de l’échelle des êtres, il n’y a pas d’assemblage plus déroutant que celui-ci : les signes de la mort, sur des traits d’embryon…

Le petit corps cependant est resté très chaud, malgré l’eau qui en ruisselle ; dans ma main il se détend et se retourne, — et j’hésite à le tuer, tant il a de vie. D’ailleurs, il ne crie plus, comme si le contact d’une chose vivante lui procurait déjà un vague apaisement, une vague confiance.

Une minute d’indécision, à contempler la toute petite gueule rose, qui grimace et souffre. Qu’en faire pourtant ? Et serait-ce seulement possible de prolonger son existence !

Alors ces paroles me reviennent à la mémoire : « Faites aux autres ce que vous auriez voulu qu’on fît pour vous »… Oui, si l’on avait étouffé mon premier cri dans l’eau de quelque rivière, que d’angoisses on m’eut évitées !… Et, ramassant sur la vase un large galet plat, je me dirige vers l’eau qui resplendit en miroir. Elle est tiède et douce, cette eau, on la dirait bienfaisante et joyeuse, comme semblent du reste toutes choses, par ce beau matin de juin. J’y plonge la plaintive bestiole, en cachant sa tête sous le galet, et, à travers les couches limpides, je vois son pauvre petit corps se tordre, puis s’immobiliser bientôt, après une crispation dernière. Fini, la petite chose grise ne criera plus.

Autour de moi, silence, rayonnement et splendeur. Et, toujours seul dans le matin vierge, je remonte vers ma maison endormie, vers la corde qui me ramènera sans bruit à ma chambre, — un peu songeur cependant, parce que je viens de donner la mort…

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Neuvième partie 
CHEMINEAUX

Hendaye, 10 août 98.
Depuis deux semaines environ, les phares espagnols du golfe de Biscaye ne s’allument plus le soir. Au sommet de l’âpre falaise brune, qui se dresse ici devant nous et qui est le commencement de l’Espagne, on ne voit plus briller ce grand œil rouge qui promenait fidèlement chaque nuit sur l’horizon ses regards circulaires. Tout le long de la côte des Cantabres il en va de même, paraît-il ; les feux sont éteints, par crainte de guider l’ennemi, de favoriser quelque arrivée nocturne des navires d’Amérique. — Pour nous autres marins, habitués à considérer la lumière des phares comme presque aussi sûre et immuable que celle des étoiles, une étrange impression de tristesse, de désarroi se dégage de cette côte assombrie qui n’a plus ses feux.

Et les routes de France avoisinant la frontière sont de jour en jour plus peuplées de mendiants de toute sorte ; les uns, des professionnels déjà vieux dans le métier ; les autres, tout novices, pauvres gens qui naguère encore travaillaient la terre, trouvaient à gagner leur pain dans les fermes ou les usines. Chez nos voisins, hélas ! commence de grandir la misère.

Des déserteurs cependant, on n’en voit plus, depuis sans doute que le péril national a été compris par tous. Mais l’an dernier, lorsque Cuba seule était en jeu, c’est par centaines, par milliers, qu’ils passaient ici, les jeunes hommes du pays basque-espagnol, désertant tous, dans la terreur des fièvres de là-bas, des famines, de la mort entrevue sous mille formes vagues et affreuses au fond de ce lointain pays.

Ils se réunissaient le soir, sur la place ou à quelque carrefour, pour danser le fandango aux castagnettes, avec des allures de joyeuse bravade et souvent des yeux de détresse. Des carlistes, d’ailleurs, les encourageaient à fuir, leur promettant pour bientôt un changement de roi, suivi d’une générale amnistie. Et ils partaient en troupe pour « les Amériques » (Ce sont les pays de Montevideo et de Buenos-Ayres qu’on appelle ici « les Amériques », et qui sont en partie peuplés de colonies basques.) Pendant deux années au moins, les forces vives de l’Espagne se sont épuisées par cette continuelle filtration de jeunes soldats à travers notre frontière ; Et j’ai entendu souvent cette lamentation des filles de Guipuscoa :

– Qui épouserons-nous maintenant ? Il n’y a plus de garçons dans nos villages !…

Finies, les désertions à présent ; les routes appartiennent aux chemineaux, loqueteux, guitaristes ou chanteurs, toute la truanderie des grands chemins d’Espagne, qu’un excès de misère déverse chez nous.

Du matin au soir, dans l’allée de mon jardin, s’entendent des trottinements d’estropiés, de béquillards, d’aveugles, d’enfants demi-nus, de vieilles femmes à bâton. Ils viennent jusqu’à ma porte, font ; « Pan ! pan ! pan ! » avec des mains sèches.

– Ave, Maria pourissima ! disent-ils tous en manière de premier salut à la demeure. Et cela se continue par une antienne, qui se dévide comme un écheveau.

Ils demandent des sous, du pain, des hardes. Il y a de pauvres vieilles femmes solitaires, au visage de cadavre enveloppé d’un châle noir, — lesquelles ont peut-être été jolies, qui sait ? et désirées, et embrassées… Marchant par soubresauts, comme, des machines qui se détraquent, elles ont des voix tristes et des toux à faire frémir, des airs si humbles et parfois de si braves yeux ! Ave, Maria pourissima... Y croient-elles un peu, au moins, à cette Vierge blanche et sereine qui, dans les églises, sourit encore et tend les bras à ceux qui n’ont plus d’autre espérance ?… D’où viennent-elles, pour être si fatiguées ? Où ont-elles dormi, où iront-elles chercher le gîte incertain du soir ? C’est quand tombe le crépuscule qu’il est plus lamentable de les regarder, toutes cassées, s’en aller en toussant sous la pluie, sous les averses, par les chemins mouillés. — Mais elles sont repoussantes, et surtout elles sont innombrables ; alors, dans nos demi-pitiés mondaines, nous les laissons partir avec une petite aumône, et les oublions l’instant d’après.

Parfois, au lieu de l’éternelle prière latine, ce sont des musiques sous mes fenêtres, on secoue quelque vieux tambourin à lames de cuivre, on racle quelque guitare sans cordes, quelque mandoline crasseuse : trios, quatuors d’aveugles aux paupières rongées, venus du fond de l’Espagne, de Séville, de Grenade, et chantant, avec des voix qui sentent la mort, les refrains chauds, languides ou pâmés de l’amour andalou.

Enfin, parmi les abonnés qui arrivent à leur jour, il y a aussi des tout petits ; quelques-uns, comiques et adorables ; bébés de cinq ou six ans, roulant de beaux yeux sauvages, ayant déjà un bâton, une besace comme les grandes personnes, cheminant déjà tout seuls, et sachant dire : Ave, Maria pourissima ! avec une révérence.

Mais ils ont l’avenir, ceux-là ; peut-être ils seront beaux, ils seront forts, ils seront aimés… Tandis que les vieux !… Oh ! les vieux, n’ayant plus à attendre qu’un trou de cimetière où pourrir, lorsqu’au tournant d’un chemin la Mort en passant les aura tordus ! Pourquoi est-ce qu’ils s’obstinent à vivre ? En vue de quelles pauvres joies encore espérées, en vue de quels instants de bien-être ou de moindre souffrance préservent-ils avec soin leur corps, sous leurs haillons de chemineau que détrempent les pluies ? Mon Dieu ! les vieillesses abandonnées, que personne ne recueille, qui se blottissent seules, les soirs d’hiver, à l’abri de quelque mur, qui n’ont plus à espérer jamais une amitié, ni seulement une attention, une prévenance un peu douce !…

††

Un couple d’Espagnols, échoué devant ma porte sur des pierres, contait ainsi son histoire :

– Il y a deux ans, nous étions des cultivateurs dans la Navarre. Pour racheter notre fils qui devait s’en aller à Cuba, nous avons d’abord vendu nos vaches ; l’année d’après, la classe suivante ayant été appelée, il fallait encore qu’il partît, malgré notre grand sacrifice ; alors, nous avons vendu aussi notre champ, afin qu’il eût de quoi déserter aux Amériques…

Je crois que jamais encore l’horreur de ceci, qui se pratique dans tous nos pays civilisés, ne m’était apparue si flagrante : prendre de force à de pauvres gens leur fils unique, pour l’envoyer aux tueries coloniales ! Mon Dieu qu’on ait plutôt pour cela des armées de volontaires, de mercenaires ; mais que l’on réserve pour les suprêmes défenses de la patrie les pauvres petits paysans qu’il faut arracher à leur village !

– Nous étions venus à pied en France, continuaient-ils, espérant du travail ; mais nous n’en avons point trouvé.

– Et votre fils ?

– Mort de la fièvre, en arrivant à Buenos-Ayres.

– Et à présent, où allez-vous ?

– A présent !… Ah ! nous ne savons plus… Devant nous, sur les routes…

« Aller devant soi, sur les routes, sans savoir. » C’est bien cela, et les voici probablement chemineaux jusqu’à leur mort, ces deux humbles qui naguère étaient cultivateurs en Navarre. Aller devant soi ! Il y a sans doute une ivresse et un oubli dans cette vie errante, qui est celle de tant de déshérités.

††

Hier, de ma fenêtre j’en voyais venir un tout courbé, tout tremblant, avec une grande boîte noire attachée dans le dos. Au lieu de dire : Ave, Maria pourissima ! j’entendis qu’il parlementait avec mes domestiques et j’écoutai ; ce n’était point le langage des chemineaux d’ici, et il avait l’accent de Bretagne.

– Je voudrais parler à M. Loti, implorait-il. Je tiendrais beaucoup à lui parler… Il m’a connu dans les temps, à la guerre de Chine ; il a été le capitaine de ma compagnie…

Un si vieux que cela, avoir servi sous mes ordres, ce n’était guère vraisemblable. Cependant je sonnai, pour dire qu’on ne le renvoyât pas.

Quand je fus descendu devant lui, il ôta son bonnet.

– Ah ! mon capitaine, dit-il, encore plus tremblant dans son émotion, vous ne me reconnaissez plus ?…

Mon Dieu non, je ne le reconnaissais pas du tout.

– Cloarec, je m’appelle Cloarec… Vous ne vous souvenez pas ?… J’étais patron du youyou, à bord de l’Atalante

Il parlait d’une voix pénible et entrecoupée, les membres secoués par un tremblement morbide. En le regardant mieux, on voyait en effet qu’il n’était pas un vieillard, malgré sa décrépitude affreuse : trente-cinq ou trente-huit ans, l’âge à peu près de tous les marins qui ont fait avec moi la campagne de Chine.

J’étais… à votre compagnie… mon capitaine… à la deuxième de bâbord… Vous me donniez la double, le dimanche… parce que j’étais propre…

Il avait une laideur de pauvre chien malade et battu, avec de bons yeux suppliants (supliants), très enfoncés, et comme voilés sous des brumes de Bretagne. Il était vêtu de cet inusable « caban » de marine, que les matelots retraités portent jusqu’à leur dernier jour, et un vieux ruban décoloré de la médaille du Tonkin paraissait encore à sa boutonnière.

– J’ai mon livret, tenez, dans ma boîte… et le certificat que vous m’avez donné, mon capitaine ! A Dax, en passant, j’ai su que vous étiez ici, c’est pourquoi j’ai voulu venir…

En effet, il me montra son livret de matelot, usé, sordide, sur lequel je retrouvai mes signatures d’antan, qui avaient pendant des années couru les routes de France, dans cette boîte de chemineau. Alors je feignis de le reconnaître, pour ne pas lui faire de peine. Et ils étaient si bons, ses certificats : « Conduite parfaite, a servi avec zèle et honneur. » Pas une punition. Puis, cette apostille, signée de ma main : « A pris part au bombardement de Thuan-An. »

Le bombardement de Thuan-An ! Avec une mélancolie étrange, je revis, sous le grand soleil dévorateur de là-bas, les sables roses d’Annam, cette côte qu’incendiaient nos obus, les sinistres fumées noires des villages en feu… Et comme tout cela, évoqué par ces papiers en lambeaux, par ce vieil homme branlant, me semblait tout à coup lointain, noyé au fond des temps révolus !…

– Ils sont tout déchirés, voyez-vous, mes pauvres certificats, mon capitaine, à force de les faire voir au monde… J’ai beau les soigner, ils ne tiennent plus…

Et, dans ses bons yeux de chien battu, soudainement deux larmes parurent, à l’idée qu’ils s’en allaient en miettes, ces papiers, ces chères reliques, tout ce qu’il possédait d’un peu précieux sur terre.

– C’est à la pêche d’Islande, par mauvais temps, que je suis tombé sur les reins…et ça m’a laissé tout tremblant, tout disloqué, comme vous voyez que je suis. Je ne peux plus travailler… Je suis tout seul… Alors je gagne ma petite vie, comme ça, sur les routes, à vendre du papier à lettres et des épingles, des chansons dans les foires…

Quand j’eus garni sa modeste bourse, mon domestique, qui hier encore était matelot, se sentant pris de pitié lui aussi, dressa pour ce convive une table dans le jardin, bien à l’ombre, et lui servit un bon déjeuner.

– Vous pourrez revenir manger ce soir, lui dis-je quand il eut fini, et aussi demain, si vous êtes encore dans le pays.

– Oh ! vous êtes trop bon !… Vous êtes trop bon, mon capitaine… Non, je vais m’en aller… Voyez-vous, il y a une fête demain à Saint-Jean-de-Luz ; j’y ferai peut-être un peu d’argent avec mes épingles…

Avant de partir, il ouvrit sa boîte et voulut laisser à mon domestique un de ses cahiers de chansons.

– Oh ! non ! dit celui-ci, gardez-le… Vous le vendrez.

– Mais ça n’est pourtant pas vilain à lire ce qu’il y a dessus, allez ! Ça vous servirait toujours à passer le temps…

Son cœur se serrait de voir dédaigner ainsi son humble cadeau. Et son pauvre regard voilé se levait plus triste vers les vifs yeux noirs, d’habitude si insouciants, du jeune homme, qui tout à coup s’attendrirent :

– Eh bien ! oui, alors, donnez, je veux bien. Je vous remercie… Ça me servira à m’amuser le soir…

Maintenant il s’en allait, après de grands saluts reconnaissants. Derrière les branches vertes du jardin, disparaissait peu à peu son dos voûté, sa tournure de pauvre vieux singe tremblant.

Mon domestique, tenant à la main le cahier de chansons, le regardait s’éloigner et demeurait tout pensif devant cette destinée d’un ancien de la marine, qui n’avait pourtant jamais rien fait de mal, qui avait même été un matelot sans reproche.

En acceptant le cadeau et en disant que « ça l’amuserait le soir », il avait témoigné d’une pitié plus exquise encore que tout à l’heure, lorsqu’il arrangeait avec sollicitude, bien à l’ombre, la petite table à manger du chemineau.

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Dixième partie 
MES DERNIÈRES CHASSES

A la comtesse de la Riboisière.

Octobre 1898.
Ce sont deux petits récits d’aventures déjà anciennes que je vais faire là. Et je les dédie à la comtesse charmante qui voulut bien, la semaine dernière, m’inviter à venir chasser à courre dans ses bois, dans son pays de Bretagne.

Je les dédie aussi à plusieurs de mes amies et amis pour lesquels la chasse est un plaisir coutumier.

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Chapitre 1

Sur moi s’était abattu un mauvais sommeil, et mon corps terrassé, les bras en croix, gisait sur des herbages étranges. Des arbres inconnus me couvraient de leur ombre, et, tout près, luisait, entre des roseaux, la surface aveuglante d’un marais équatorial.

Ainsi qu’il arrive parfois aux heures de fatigue extrême, ce sommeil très lourd demeurait cependant incomplet, me laissant une notion vague des choses ambiantes, — auxquelles des choses de rêve, des péripéties imaginaires, de temps à autre venaient se mêler.

Bientôt m’inquiéta la sensation presque physique d’une présence, d’une présence légère, il est vrai, mais réelle et très proche ; je pris conscience d’être regardé, — et alors mes paupières s’entr’ouvrirent pour essayer devoir.

En effet, une petite figure se tenait là, près de la mienne, grimaçant entre des branches, une petite figure de gnome. Deux yeux ronds, très vifs, très jeunes, notoirement enfantins, m’examinaient en clignotant avec une expression d’intense curiosité humaine. Et, par un de ces mouvements agressifs qui émanent des tréfonds de nous tous quand nous sommes en chasse, je portai la main à mon fusil…

Demi-intention, geste inefficace : ma main retomba, et le sommeil, qui revint plus impérieux, pour quelques minutes m’anéantit.

La petite figure cependant me regardait toujours, et, en dormant, je le savais. Autour de moi, j’entendais aussi bourdonner, dans le silence, le vol des longues libellules aux reflets de métal, la ronde des mille insectes extravagants, armés, empanachés, bariolés, qui dansaient dans une ivresse de chaleur et de parfums. L’air, étouffant pour ma poitrine, versait la vie exubérante à tout un monde de bêtes dangereuses et de grandes fleurs empoisonnées.

Et maintenant, par degrés, je m’éveillais tout à fait, sous le regard obstiné de la petite figure juchée dans les branches ; mon bras s’allongeait vers l’arme, avec des lenteurs et des ruses, pour l’appuyer en silence contre mon épaule.

Alors, il commença de battre en retraite, le jeune singe… Oh ! sans hâte, sans grande méfiance, comme à regret, avec de discrètes et comiques précautions pour ne pas faire de bruit. S’aidant de ses mains adroites, il se glissait parmi les feuillages, traînant, d’une allure drôle, sa longue queue derrière lui. Et il se retournait pour me regarder encore, avec un air de dire : « Je pense bien que tu ne me veux pas de mal, car je ne suis pas méchant : j’avais fait le curieux, voilà tout… Cependant on ne sait jamais, et cette machine que tu tiens à la main est de mauvaise apparence… Je préfère m’éloigner tout de même… Ne te fâche pas : tu vois, je m’en vais, je m’en vais… » Et je perçus plus loin la présence de deux autres singes de grande taille, les parents sans doute, qui lui adressèrent un cri d’appel.

Je le tenais en joue depuis deux ou trois secondes : il avait une belle pelure, qui me faisait envie. Et soudainement le coup partit, formidable dans tout ce silence, éparpillant des feuilles déchirées, excitant des cris d’oiseaux, éveillant partout des bêtes qui sommeillaient à l’ombre. Un papillon géant, plus large que la main étendue, s’envola d’un ébénier, lançant à chaque battement d’aile un éclair de métal bleu. Et le corps du jeune singe commença de rouler lentement de branche en branche, malgré le suprême effort des doigts habiles pour se raccrocher ; puis, d’une chute tout à coup abandonnée et rapide, il s’aplatit sur le sol.

Quand je le ramassai, il vivait encore, mais d’une vie trop faible pour tenter aucune résistance. Comme chose morte, il se laissa prendre ; ses petites lèvres pincées tremblaient et ses yeux d’enfant regardaient les miens avec une inoubliable expression d’agonie, de terreur et de reproche.

Alors seulement se dressa devant moi toute l’horreur stupide de ce que je venais de faire. Je le tenais couché dans mes bras, caressant avec des précautions infinies sa tête mourante. Les deux autres, dont j’avais tué le petit, criaient du haut d’un arbre, en grinçant des dents, partagés entre la peur d’être tués aussi et l’envie de m’égratigner quand même ou de me mordre. Le front appuyé sur ma poitrine, il mourut, le singe, dans une attitude de presque confiance, dans une pose de petit enfant. Et jamais je n’avais éprouvé avec tant d’exaspération ce besoin qui me prend souvent de m’injurier moi-même :

– Oh ! brute, disais-je entre mes dents serrées, oh ! bête brute !

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Chapitre 2

Je restai cinq ans après l’assassinat de ce singe, sans toucher d’autres fusils que ceux de la marine de guerre, et seulement pour les besoins du service. Mais sans doute n’étais-je pas suffisamment corrigé encore, puisqu’il m’arriva de chasser à nouveau.

Ce n’était plus cette fois dans la splendeur d’une forêt équatoriale, mais au milieu d’une âpre solitude, parmi des pierres grises et des broussailles, sous le ciel incertain de mars, dans un recoin de l’île de Mitylène. Mon navire d’alors — un tout petit aviso frêle — malmené depuis deux jours par les bourrasques d’équinoxe, était venu se réfugier à l’abri de cette île, dans une baie fermée. Un calme subit et un désœuvrement avaient succédé aux agitations du large. Il n’y avait sur la rive voisine qu’un hameau farouche de pâtres ou de pirates ; puis des rochers et des landes ; rien qui pût nous inviter à mettre pied à terre.

Cependant on entendait partout chanter des oiseaux, dans les myrtes, dans les fenouils, — et un de mes amis du bord, malade, que rebutaient nos provisions avariées, me tint insidieusement ce discours :

– Puisque vous n’avez rien à faire, allez donc, pour mon dîner de ce soir, me chercher une douzaine de ces petits chanteurs.

Et, sans plus réfléchir, je partis enchâsse, dans la morne et triste campagne où détonnait la joie de toutes ces musiques d’oiseaux.

Pour les onze premiers, les choses se passèrent à peu près bien. J’avais tiré de loin sur eux et je les ramassais inertes, sans les avoir vus souffrir.

Mais une leçon définitive m’attendait au douzième : il y a de cela dix-huit ans révolus, et cette chasse a été ma dernière.

Cependant, avec quels mots traduire, pour ceux qui me liront ici, l’ineffaçable impression qui m’en est restée ? Ce fut moins tragique infiniment que l’agonie du singe, et il n’y eut là qu’une humble mésange, visée de près, foudroyée au milieu de sa chanson. Sans doute un lent travail de clairvoyance et de pitié s’était fait dans ma tête depuis ma chasse précédente, et, en présence des cruautés inutiles, je n’étais plus l’inconscient de jadis. Et puis, je venais à peine de quitter Stamboul, d’où m’emportait ce navire ; le charme de ma vie musulmane s’était rompu d’hier et pour jamais ; alors, cette île de Mitylène, ce petit coin d’une terre encore turque où les hasards de la mer m’avaient rejeté en passant, était déjà pour me prédisposer aux émotions insondables… Avec un vieux pâtre de chèvres, croisé en chemin, j’avais reparlé tout à l’heure la langue des Osmanlis, et, par terre, j’avais reconnu ces mêmes fleurs qui s’ouvrent en mars dans les campagnes du Bosphore, les jonquilles odorantes et les grandes anémones violettes…

Donc, c’est là, dans cette île, au fond d’un ravin abrité et attiédi, que fut tirée ma dernière cartouche de chasseur. Un rayon de soleil, annonçant le calme et le printemps, commençait de percer la voûte des nuages, et toutes les bestioles de l’air chantaient plus fort, pour le saluer. Près de moi, sur une roche, entre des fenouils déjà fleuris, une mésange vint se poser avec une gentille confiance ; ivre de vie, de mouvement, de gaîté, de tendresse, elle leva la tête vers une autre qui planait, et se mit à chanter à pleine gorge, dans un délire de joie et d’attente… Mais j’avais épaulé, d’un geste machinal, du geste de l’inséparable brute qui est notre double à tous, et le plomb s’abattit sur elle, lui éteignant à jamais sa jolie chanson dans le gosier ; en moins d’une seconde, son petit corps de grâce exquise ne fut plus qu’une pauvre loque infime, qu’un rien sanglant, destiné à devenir deux bouchées de viande entre les dents broyeuses, puis au fond de l’estomac d’un ogre humain…

Oh ! ces jonquilles et ces anémones, qu’une chère main aux ongles teints de henné apportait hier encore dans ma maisonnette de Stamboul, ces mêmes fleurs des printemps d’Orient, retrouvées ici, dans ce ravin solitaire et sous ce ciel de tourmente, quand je ne pensais plus les revoir ! Et ce petit être vibrant et léger, exhalant près de moi avec confiance son chant d’amour ! Et ma brutalité, de le détruire !… Mais non, je n’arriverai pas à exprimer la liaison mystérieuse qui s’est formée entre tout cela dans ma tête, ni à faire entendre pourquoi je fus si longtemps poursuivi par le remords de cette action, par l’infinie tristesse de l’avoir commise… Je me suis perdu encore dans l’indicible, avec cette mièvre histoire de ma dernière chasse. L’exemple du singe était mieux choisi, je le reconnais, et j’aurais dû m’en tenir là.

††

Et dire que, chaque jour, des quantités de gens — pas plus mauvais que les autres, mon Dieu — commettent par plaisir des meurtres pareils, vont s’amuser à tuer, rapportent même dans leur carnassière de pauvres oiseaux blessés auxquels ils n’ont pas eu la pudeur de donner le coup de grâce, et qui ont longuement souffert, à demi étouffés entre les petits cadavres de leurs semblables !…

Et le tir au pigeon ! Y a-t-il plus féroce ineptie que ce passe-temps de quelques snobs mondains ?

Et les grandes chasses élégantes ! Dans les articles de sport, à la fin de quelque récit d’une de ces tueries où le pauvre cerf pleure — car ils versent de vraies larmes, les cerfs, sous la morsure des chiens — quand je tombe sur la traditionnelle phrase : Les honneurs du pied ont été faits à la toute gracieuse mademoiselle une telle... je me représente le jeune monstre qu’est cette toute gracieuse personne, le sourire aux lèvres devant l’agonie qu’on lui offre, et elle me répugne alors dix fois plus qu’une jeune Caraïbe ou une jeune Pahouine croquant un morceau de chair humaine quand la faim l’y pousse.

Et les isards, les derniers isards ! On connaît ces jolies et inoffensives bêtes, qui vivaient en troupes sur les cimes pyrénéennes et que l’homme imbécile aura bientôt achevé de détruire. Eh bien, dernièrement un garçon, par ailleurs cultivé, artiste, intelligent et doux, me contait qu’il était allé camper dans la montagne pour leur faire la chasse. Il avait été assez heureux, paraît-il, pour en abattre huit, qu’il avait du reste laissés par terre, n’en ayant pas l’emploi !.. Il était mon hôte et je n’osai lui dire :

– Je vous préfère de beaucoup ceux qui assassinent sur les grands chemins, car ils ont au moins le mérite de courir un danger et l’excuse d’être pauvres…

††

A notre époque, où des pensées innovatrices, subversives de toutes choses, s’agitent dans l’universel nuage noir exhalé des usines, voici que des rêveurs augustes songent à supprimer la guerre ; — la guerre que les chimistes, hélas ! se chargeront bientôt de rendre impossible, et qui cependant était l’école sublime, l’école unique de l’abnégation, de la vigueur et du courage ; la guerre qu’il eût fallu peut-être conserver aussi précieusement, dans ses formes anciennes, que la foi des ancêtres.

Mais la chasse ! Est-ce que personne ne s’élèvera contre la chasse, qui, aux temps passés, eut son utilité, sa grandeur, même sa noblesse ; mais qui, de nos jours, et dans nos pays, n’est plus que le conservatoire des petites cruautés lâches et bourgeoises ?

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Onzième partie 
ADIEUX AU PAYS BASQUE

Novembre 1898.
Adio, Euskualleria ! (Adieu, Pays basque !) C’est un chant du barde Yparraguire qui commence et s’appelle ainsi… Et ces deux mots constamment me reviennent en refrain mélancolique, à l’heure où, comme jadis le barde, je vais quitter ce pays.

Adio, Euskualleria ! Ils sont aussi une sorte de refrain d’automne, ces deux mots d’Yparraguire, devenus inséparables pour moi des novembres d’ici, — des novembres tristement lumineux, avec de chauds soleils encore sur les campagnes, tandis que tombent les feuilles en jonchée le long des chemins, tandis que les grandes feuilles rousses des platanes s’entassent au seuil des maisons et dans les allées de mon jardin demi-abandonné. C’est en automne que j’avais pour la première fois visité le village du barde, au fond de la province de Guipuscoa, et appris ce chant d’adieu composé par lui dans le vieux rythme euskarrien à cinq temps. C’est en automne aussi que je quitterai la patrie basque ; alors l’Adio, Euskualleria ! éveille dans mon esprit quelque chose comme une confuse association de feuilles mortes et de départ.

Partir !… Dans quelques jours, dans très peu de jours, je serai loin d’ici. Et il y a, pour toute âme humaine, une intime tristesse à s’en aller, de tel ou tel coin de la terre où l’on avait fait longue étape dans la vie.

Elle avait duré plus de sept ans, mon étape imprévue au pays basque ; — il est vrai, avec des intermèdes de voyages en Arabie ou ailleurs, mais toujours avec des certitudes de revenir. Et je gardais ici une maisonnette isolée qui, pendant mes absences, restait les volets clos, où je retrouvais à mes retours les mêmes petites choses aux mêmes places ; dans des tiroirs, certaines fleurs fanées des précédents étés… Lentement je m’étais attaché au sol et aux montagnes de ce pays, — aux cimes brunes du Jaiz-Guibel, perpétuellement dressées là devant mes yeux, en face de mes terrasses et de mes fenêtres. Quand on devient trop las et trop meurtri pour s’attacher aux gens comme autrefois, c’est cet amour du terroir et des choses qui seul demeure, pour encore faire souffrir…

Et j’ai eu un délicieux automne, cette année, pour le dernier. Les chemins qui, de ma maison, mènent vers le mouillage de mon navire, sont refleuris comme en juin. — C’est là-bas, ce mouillage, au tournant de la Bidassoa, contre le pont de pierres rousses, décoré des écussons de France et d’Espagne, qui réunit, par-dessus la rivière, les deux pays amis et sans cesse voisinants. — Très refleuris au soleil de novembre, ces chemins qui, presque chaque jour, aux mêmes heures, me voient passer : çà et là, des brins de chèvrefeuille, de troène, ou bien des églantines émergeant toutes fraîches d’entre les feuillages rougis. Et les grands lointains d’Océan ou de Pyrénées qui, pardessus les haies, apparaissent en un déploiement magnifique, sont immobiles et bleus…

Adio, Euskualleria !... Reviendrai-je jamais ? Qui sait ?… Et déjà, dans les environs, j’ai commencé de faire, à des amis basques de l’intérieur, les visites de grand adieu.

††

Aujourd’hui, c’est au village d’Ascain, chez mon camarade Otharré, grand joueur de pelote et même l’un des premiers joueurs de France.

J’y arrive à l’heure du soleil déclinant, et, comme d’habitude, je les trouve, Otharré et sa gentille femme, sous leurs platanes taillés en voûte, dans cette salle de verdure qu’ils se sont arrangée à la mode basque, entre leur vieille maison et la très antique église entourée de tombes, avec un côté gaîment ouvert sur la place du village et sur le jeu de paume. Maintes fois depuis sept ans, je suis venu m’asseoir là, dans ce lieu de paix charmante, où rien de banal ni de moderne n’est pour offenser les yeux, et j’y ai même longuement travaillé à l’ombre, entendant résonner dans l’église voisine des bruits sacrés de chants et de prières ; mais j’ai le sentiment aujourd’hui que, de bien longtemps, je n’y reviendrai plus. Et je demande à voir les petits, qui se présentent, toujours effarouchés et, bien entendu, ne parlant encore que la vénérable langue euskarienne. Puis comme je dis mon regret de partir sans avoir revu le village de Sare :

– Nous avons le temps si vous voulez, répond Otharré. J’attelle de suite ; nous y dînerons et je pourrai vous ramener à Saint-Jean-de-Luz pour le passage du dernier train ; à onze heures du soir, vous serez de retour chez vous, à la Bidassoa.

Donc, en route, et vite, pour une course d’adieu à ce village de montagne, qui jadis m’avait charmé très particulièrement. Et nous voilà roulant au grand trot, entre des tapis de fougères que l’on dirait teintes de sanguine, par des chemins jonchés de feuilles mortes et déjà envahis d’ombre, tandis qu’autour de nous les grandes cimes s’éclairent encore de rayons couleur de cuivre rouge. Cela rappelle le temps, déjà bien enfui, où j’écrivais Ramuntcho et où, guidé par Otharré, je courais les villages de contrebandiers, les auberges de frontière.

Aux approches du crépuscule, nous arrivons à Sare, où, toujours comme du temps de Ramuntcho, nous commandons notre souper à l’auberge de la place. Dans le solitaire village, la petite vie du soir est localisée sur cette place du jeu de paume, qui s’étend monumentale, avec ses antiques gradins de pierre : des enfants s’y amusent, à des jeux qui font courir ; des jeunes filles s’y promènent en groupes ; des hommes qui reviennent des champs s’y arrêtent pour causer. Et, tandis que notre souper se prépare, tandis qu’Otharré combine, avec des gens en béret qui sont là, des parties de paume prochaines, je vais seul faire à l’église et au cimetière ma visite d’adieu.

Le jour achève de s’éteindre, quand j’arrive dans ce lieu de calme et de mort. La haute montagne surplombante n’est déjà plus qu’une masse obscure, unifiée par la nuit ; tout d’une pièce, elle encombre le ciel pâle, le ciel semblable à du vermeil d’où l’or s’en va. Et voici les bonnes Sœurs, embéguinées de noir, qui entrent à la file dans l’enclos des tombes, parmi des rosiers du Bengale refleuris en gerbes roses ; puis voici l’angélus qui, là-haut tout près, au-dessus de ma tête, commence à sonner au milieu du tranquille crépuscule… On dirait bien toujours l’un des centres les plus intimes du vieux pays basque, cette église et ce cimetière, en ce village perdu ; quand on pénètre ici, l’on croit autour de soi sentir, moins diffuse qu’ailleurs, l’âme finissante de l’Euskualleria… Et ce soir, dans ce lieu ancien et préservé, d’où sont montées tant de prières, c’est au fond de moi-même peu à peu l’éphémère réveil d’une résignation à la bienfaisante mort, et l’envahissement d’une paix religieuse infinie, au son de l’angélus, parmi ces rosiers d’automne et ces tombes, dans l’obscurité douce…

Mais là-bas, au-dessus des montagnes de l’Est, un large disque rose, d’un rose de sang, commence à surgir, et la lune, montrant sa figure d’éternelle morte, rejette mon esprit dans l’abîme des temps, dans l’insondable des origines — et tout ce leurre de foi, qui m’avait un instant bercé dans le tranquille cimetière, s’évanouit devant l’apparition rose.

Oh ! l’effroi et presque l’horreur que par instants me cause cette lune, quand elle apparaît ainsi, toute proche et au ras des choses terrestres, sinistre, comme pour narguer de son immuable durée nos pauvres petites âmes d’un jour, nos pauvres petites légendes d’immortalité… A des époques qui ne se peuvent concevoir, de quels lointains incommensurables est-elle venue se refroidir et se figer là, enchaînée pour une éternité monotone à cette Terre qui l’a happée au passage ?… En vérité, cela oppresse de songer qu’elle y est et qu’elle y sera toujours, inévitable, aux mêmes heures montrant sa face lépreuse et sans vie, sorte de scorie immonde attachée à nous et dont rien, aux siècles des siècles, ne nous pourra plus débarrasser jamais…

††

Il fait froid ce soir, un premier froid triste de novembre, dans cette salle d’auberge où notre table est servie et où nous arrive d’en bas le refrain d’une vieille chanson lente et quasi religieuse, indéfiniment reprise en chœur par des voix de montagnards. Mais, notre souper fini, quand nous nous retrouvons dehors, une illusion d’été nous vient de l’air attiédi, que traversent des haleines de vent du Sud. Le village est inondé d’une grande lumière blanche, et c’est la pleine lune qui se tient maintenant tout en haut, non plus lourde et rouge comme à son lever, mais légère, aérienne, rayonnante… Et comme les lointains sont devenus étranges ! Subitement d’épaisses vapeurs ont monté, avec le soir, des terres d’en bas, des marais, des rivières, et toutes les vallées au-dessous de nous sont comme submergées par des vagues, par un houleux océan de ouates blanches. Alors cette vieille place du jeu de paume, cette vieille église, ce lieu d’autrefois, semblent s’être séparés plus encore du reste du monde, à présent qu’ils sont au-dessus des nuages.

Très vite, comme nous étions venus, il nous faut repartir, plongés bientôt dans ces brumes si blanches pour deux heures de route à travers des villages et des bois. L’air humide nous fouette le visage et nous sommes trempés de rosée. Dans le silence des campagnes, quelques sons de cloche, pour des couvre-feu ou des agonies, quelques aboiements de chiens de garde, que le feutrage épais des brumes semble assourdir. Et nous nous arrêtons çà et là devant des « cidreries » de hameau, où l’on chante des airs d’Yparraguire : mon compagnon de route me demande le temps d’y parlementer pour ses affaires de « pelotari », et cela me donne l’occasion de dire adieu à de braves gens, connus jadis à des fêtes basques, et que je ne reverrai peut-être jamais. A l’heure de s’en aller, souvent on serre des mains quelconques comme si c’étaient des mains d’amis. D’ailleurs, j’ai ce soir le sentiment d’un grand départ, et déjà, fascinateur en avant de mon chemin, m’apparaît cet Orient lumineux et immobile où je vais m’en retourner ; déjà se dessinent et s’éclairent, dans un resplendissement morne, des villes aux noms enchantés : Bagdad, Ispahan, Caboul… Et, de ce là-bas où je serai bientôt, l’Euskualleria, que j’ai habitée sept ans, m’apparaîtra, dans le recul infini, comme un tranquille pays d’ombre et de pluie tiède, de hêtres et de fougères, où sonnent encore le soir tant de vénérables cloches d’église…

Presque en retard, nous arrivons à Saint-Jean-de-Luz ; il faut se hâter, courir, pour attraper le train qui passe…

Ces empressements pour ne pas manquer l’heure d’un départ, ces adieux avec des incertitudes de retour, cela fut toute ma vie en somme, et cela représente aussi la plupart des existences de ce temps, enfiévrées, trop brèves pour ce qu’elles ont voulu embrasser.

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Douzième partie 
NUIT DE FIÈVRE

24 décembre 1898.

Intoxication d’autrefois par les rizières d’Indo-Chine, ou bien par les grands marécages de la Guinée et du Sénégal ; empoisonnement très singulier qui sommeille d’une façon latente aux tréfonds de l’être, et qui tous les ans, tous les deux ans, revient interrompre, durant quelques heures, le cours habituel de la vie.

Les marins qui ont séjourné là-bas connaissent toujours ce singulier mal que le temps ne parvient pas à déraciner et qui ramène avec lui le souvenir, presque la vue, de certaines régions de la terre excédées de pluie et de soleil.

Rizières en velours vert, infinies sous les grisailles d’un ciel épais, ou bien tristes plaines d’herbages confinant aux solitudes sahariennes, plaines désolées, avec de grands nénuphars qui s’épanouissent chaque soir, dès l’heure crépusculaire : je revois tout cela comme si j’y étais encore, sitôt que la fièvre commence.

C’est vers la fin du jour que cette fièvre apparaît et la sensation d’abord en est plutôt agréable, bien que les tempes s’alourdissent et brûlent. La vie de l’esprit en est momentanément doublée et, à la faveur d’une somnolence étrange, le champ de l’imagination s’agrandit sans limites : d’extravagants projets semblent d’une exécution facile ; dans la tête s’improvisent des phrases délicieuses ou profondes, — qui sont parfois d’une nullité enfantine si le lendemain on les retrouve ; surtout il arrive que l’on compose des musiques inouïes, évocatrices de mystères et d’enchantements, — mais qui se désagrègent en petites mélodies banales quand l’accès est passé. Pendant la nuit qui survient ensuite, le front est douloureux et comme cerclé de fer, et l’on a soif autant qu’en plein Sahara. Quand enfin le jour suivant se lève, la fièvre presque toujours est partie : une lassitude seulement reste, et c’est alors la pénible phase à cause de l’impitoyable lucidité qui succède aux rêves d’hier. Les matins et les réveils ne manquent jamais d’amener avec eux des clairvoyances lugubres ; mais en particulier ceux-là. Dans cet état de faiblesse soudaine — qui donnerait à penser que la vie s’éteint, si l’on ne savait par expérience que ce n’est qu’un affaissement d’une heure, si passager et presque illusoire, — on a, comme jamais, le sentiment de la fuite des jours et de l’inutilité de tout effort humain ; on éprouve, dirait-on, la sensation presque physique du glissement irrésistible et rapide qui mène à la mort…

††

Donc, ce soir, voici la fièvre. Et c’est justement le soir de Noël, et ce matin j’étais revenu de Paris, seul, dans mon ermitage des bords de la Bidassoa, afin d’assister comme tous les ans à une messe de minuit qui se chante sur la rive d’en face, en Espagne, dans un vieux couvent de capucins.

Bien ennuyeuse, cette fièvre, d’avoir choisi une telle date, et j’essaie de lutter.

Au coin du feu, pour attendre minuit, je m’installe sur un canapé, dans une petite pièce de rez-de-chaussée qui est ici le lieu coutumier des veillées de décembre ; et mon serviteur basque, en lisant quelque histoire de brigands, veille auprès de moi.

Silence absolu autour de ma maisonnette de solitude. Et pourtant, Dieu sait les sinistres tapages de vent ou de marée que l’on est sujet à y entendre, les soirs d’hiver ! car mes fenêtres, dominant des horizons marins, sont tout le temps battues par les bourrasques et les pluies qui s’engouffrent au fond de ce golfe de Biscaye. — C’est pour moi, du reste, un des charmes de cette demeure : durant la saison mauvaise, dans l’obscurité des nuits sans lune, quand on s’y sent plus isolé du voisinage par les petits sentiers de jardin devenus mouillés et noirs, y subir la continuelle agression des rafales.

Mais, silence partout, cette fois ; les brisants ont assourdi leur grande plainte, et les branches de mes arbres, si souvent tourmentées par les souffles de la mer, dorment en profond repos. Il doit faire au dehors une belle nuit de Noël, claire et calme.

Sur le canapé où la fièvre me tient abattu, tout près, le plus près de moi possible, s’est couchée ma chatte noire et blanche, — une nommée Ratonne, — qui dort les pattes tendrement allongées contre mes genoux. Mais Belaud, mon matou gris, s’est excusé, ayant affaire dans les jardins abandonnés d’alentour, où se célèbre, je suppose, quelque messe de minuit pour chats.

Voici que, dans le jardin silencieux, éclate une chanson à quatre voix d’hommes, une joyeuse chanson, d’un rythme et d’une gaîté d’autrefois ; c’est le commencement de ces sérénades de Noël que des garçons groupés en quatuor vont chanter de porte en porte, — et, suivant l’usage, mon serviteur devra leur offrir à chacun du cidre ou du vin. J’entends cela dans le demi-sommeil de la fièvre et, aux confuses réminiscences des noëls passés que cette musique fait revivre, se mêle obstinément dans ma tête le souvenir d’un marécage sénégalais, morne au lever d’une lune géante, avec de larges nénuphars épanouis sur les eaux.

Ces chanteurs partis, d’autres, à courts intervalles, leur succèdent ; puis viennent des voix d’enfants, très gentilles et légères.

– Ce sont des petits des villages, là-bas, du côté de Subernoa, — me dit mon serviteur, qui sort chaque fois pour donner à boire aux arrivants. — Ils ont une crèche à faire voir, ceux-ci, avec un bonhomme Noël ; et, si le commandant voudrait on les laisserait entrer…

– Oh ! s’ils ont tant de belles choses à faire voir, alors oui, pour ne pas les offenser, je veux bien leur donner audience.

Et leur petit cortège entre à grand’peine, râclant les murs, tant ce qu’ils apportent est encombrant. Ils sont six, de même taille et pouvant avoir une dizaine d’années ; l’un, qui est le chef, marche en tête avec une lanterne ; quatre autres soutiennent à l’épaule une civière faite de branches d’arbre, et sur laquelle est posée la crèche : une maisonnette en feuillage de laurier. Le sixième, enfin, qui joue le Bonhomme Noël, est assis à la manière d’un petit bouddha dans cette niche de verdure ; un Père Noël devant toujours être barbu, on lui a dessiné au charbon, sur le minois, de longues moustaches, et, avec ses bonnes joues barbouillées, il trône, immobile dans son palanquin vert, roulant ses yeux vifs. Impayables tous, de dignité et de tenue, ils chantent en fausset candide, avec un ensemble et un sérieux parfaits, scandant chaque mot de leur vieille chanson.

Évidemment ils ont eux-mêmes taillé dans les bois voisins toutes ces branches et fabriqué tout cet attirail, qui est d’ailleurs de tradition immémoriale. Ils sont venus seuls, en pleine nuit, de plus de deux lieues, par des chemins de montagne, tenant à la main de longs bâtons qui leur donnent des airs de petits préhistoriques, de petits orangs-outangs. Et, malgré le sourire que laisse leur visite, on garde le sentiment de quelque chose d’archaïque et de grave, qui viendrait de passer…

Le grand silence se fait à nouveau dès qu’ils n’y sont plus, et bientôt j’entends sonner le quart après dix heures, de l’autre côté de la rivière, au clocher de Fontarabie. Mon serviteur alors prend la parole :

– Il serait temps que j’irais à la cidrerie chercher Ignacio et Pantchiket 1, puisque le commandant leur a dit qu’on mangerait des gâteaux, ici, avant de partir.

Avant de partir ! Mais c’est que je n’aurai jamais la force, moi, d’aller à cette messe, car, décidément, ma fièvre augmente et la tête commence à me faire grand mal…

Dans l’embrasure de la porte, ils apparaissent ensemble, Ignacio et Pantchiket, chaussés d’espadrilles et arrivés sans bruit, comme des félins dont ils ont la souplesse.

En entrant, ils ôtent leur béret ; ce qui est une concession faite aux belles manières de ma maison, et puis, à cause de la flambée de bois qui pétille dans la cheminée, ils s’excusent d’être obligés d’ôter aussi leur veste, ce qui est moins élégant, mais beaucoup plus basque.

Ignacio et Pantchiket, deux de mes voisins, — grands contrebandiers, il va de soi, — que j’ai priés de me conduire cette nuit dans leur barque vers la rive espagnole. Les voilà donc attablés, en maillot de laine, devant un gâteau de Noël et du vin chaud, que mon serviteur est prié de leur offrir et de partager avec eux. Et, entre ces trois personnages, très saisis de me voir gisant sur des coussins, commence une conversation à voix basse, ainsi qu’aux veillées mortuaires. On parle contrebande, bien entendu, aventures des nuits pluvieuses et noires. On parle aussi de moi, pendant une minute où l’on me croit endormi profondément, et j’ai la satisfaction de constater que mon serviteur lui-même fait le plus grand cas de mon caractère, — tout en déplorant, il est vrai, certaines imperfections de détail :

– « Mais, par exemple, il y a des fois que, pour faire du désordre dans sa chambre, on croirait que le commandant serait au moins une demi-douzaine… »

Le fil de ce qu’ils racontent, souvent m’échappe, car j’ai de plus en plus la tête là-bas, en Afrique, au milieu des marais sans fin où sommeillent les caïmans gris. Une torpeur me retient couché malgré ma volonté de me soulever et de vivre ; il me semble que la mort peu à peu m’enlace d’une étreinte chaude, tandis que mon esprit libéré s’en va… s’en va n’importe où, plane à ma fantaisie au-dessus des régions de la terre que j’ai habitées, de préférence toutefois s’attardant sur les déserts de vase et d’herbages qui resplendissent au soleil torride… Vraiment je ne sais plus si je dors ou si je veille.

J’entends Ignacio, malgré tout, me dire qu’il fait dehors une nuit magnifique, éclairée par la lune ; que le grand air me guérira sans doute et que, si nous ne voulons pas manquer cette messe, l’heure approche de partir… Mais non, ma tête alourdie demeure appuyée ; je ne pourrai jamais, je ne pourrai pas…

Et, maintenant, je compose un oratorio merveilleux, sur l’Apocalypse. Pour la sonnerie de la dernière trompette, il me vient, d’inspiration subite, une phrase qui me donne à moi-même le frisson de la grande épouvante, le vertige des fins de monde. Je m’admire d’être un musicien si intuitif, et je me promets de cultiver ça…

– Écoute-moi bien, Ignacio ! — dit Pantchiket. — Dans ta poche, tuas mis des clous, de la ficelle et un marteau. Bon ! Quand le train est en marche, le train de nuit, bien entendu, vite tu sors par la portière et tu grimpes sur ton wagon, avec toute ta contrebande. Tu arranges ça là-haut, juste au milieu de la toiture ; au moyen de ta ficelle et de tes clous, tu le fixes solide. Après, tu redescends ; tu rentres, tu te rassieds à ta place, tranquille comme un petit saint… Et qui est-ce qui ira le dénicher, je te prie ?

– Ah ! ouatte ! — interrompt Ignacio, — on l’a déjà usé, ce truc-là, ils le connaissent tous. (Ils, se rapporte ici aux douaniers de France et aux carabiniers d’Espagne, avec lesquels du reste les contrebandiers entretiennent, en dehors des tours qu’ils leur jouent, une camaraderie tout à fait bon enfant.) C’est comme sous le charbon de la locomotive… — continue Ignacio — Ce qu’on en a caché d’affaires là-dessous, du temps du défunt Itchoua !… Mais c’est éventé à présent ; par le train, vois-tu, il n’y a plus espoir de rien passer du tout…

Je trouve peut-être un peu terre à terre cette causerie, traversant par dissonances imprévues l’oratorio que je compose. Mais cependant toutes ces choses alternent, ou bien se mêlent, sans trop se heurter, dans ma tête brûlante : la contrebande, les grands nénuphars du Sénégal au calice ouvert sur les eaux languides, et enfin la sombre vallée de Josaphat, qui est le décor de ma symphonie apocalyptique. Et j’invente des harmonies qui me paraissent de plus en plus surhumaines ; elles accompagnent la trompette de l’archange terrible, comme la plainte dernière d’un monde retournant au chaos…

Des cloches tout à coup, mais de vraies cloches : les cloches de Noël ! Et les contrebandiers se taisent. C’est Fontarabie qui, dans le lointain, sonne à toute volée, et soudainement l’air de la nuit est comme rempli de claires vibrations d’argent.

Oh ! le beau son de ces cloches ! Jamais encore je ne l’avais connu si musical et si pur que ce soir, dans cet absolu silence, m’arrivant par-dessus la rivière endormie.

Allons ! puisque me voilà bien réveillé, à présent, essayons d’aller à cette messe. Un médecin sans doute ne conseillerait pas précisément, en pleine évolution de fièvre, cette promenade à la fraîcheur nocturne, jusque vers deux heures du matin ; mais tant pis !

Quand je suis debout, la tête me tourne. Quand je mets un béret, mes cheveux, devenus de petites choses extrasensibles, me font l’effet de se redresser tous, à ce contact qui les blesse. Tant pis ! allons-nous-en !

Mes deux bateliers avaient raison : il fait une nuit incomparable. La lune éclaire tout bleu, — la lune que les Basques appellent Il-argia (la Lumière-morte), — et c’est, dehors, un grand resplendissement pâle sur les eaux et les montagnes. Combien on est mieux en plein air que près du feu, enfermé dans une pièce trop chaude, et quelle ivresse de respirer ! L’air est d’une douceur exquise, avec de très légers souffles de vent du sud qui rappellent les soirs d’Afrique. J’ai déjà vu de bien belles nuits de Noël dans ce pays basque, mais jamais comme celle-ci : aucune sensation de froid, ni d’humidité hivernale, et pas même de rosée sur la terre.

Au pied du jardin, la barque d’Ignacio nous attend, et nous commençons une traversée d’un quart d’heure, un glissement plutôt, pourrait-on dire, sur une sorte de miroir à étoiles, où notre sillage dessine de longues moirures en lumière de lune, en « lumière morte ».

De la rivé espagnole, bleuâtre en avant de nous, viennent des chants lointains, avec les sons confus d’une guitare. Un bien-être momentané, que je paierai peut-être au retour, a succédé aux lourdeurs de la fièvre ; je ne vois plus les marécages aux nénuphars, ni je n’entends plus les harmonies d’apocalypse. Mais voici de nouveau les cloches de Fontarabie, empressées, joyeuses, argentines, charmantes à cette heure d’habituel silence, et il semble que l’air et l’eau en soient tout vibrants…

Oh ! les nuits de Noël ! Oh ! les cloches de Noël ! leur sortilège infiniment doux et presque ineffable, que les années n’arrivent pas à détruire, n’est-il fait que de nos souvenirs d’enfance, ou bien est-ce que, derrière tout cela, demeure autre chose d’occulte et d’éternel ?

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Treizième partie 
DIMANCHE D’HIVER

Janvier 1890.
Encore le pays basque, auquel pourtant j’avais fait mes adieux, et où voici que je demeure quelques semaines de plus, par obstination de caractère à rester partout où j’ai déjà vécu, à retenir tout ce qui passe, à prolonger tout ce qui finit.

Deux heures de l’après-midi, au resplendissement d’un soleil d’hiver qui, en ce pays méridional, joue le soleil d’été. Devant la porte de ma maisonnette, m’attend, avec des marques d’impatience extrême, le jeune et folâtre Tamboul, le toujours unique compagnon de mes promenades du dimanche.

Où irons-nous aujourd’hui, Tamboul ? Pas dans les chemins solitaires de montagne, à l’ombre des grandes cimes. Non ; plutôt vers la plage, vers la mer, si tu veux bien…

Oh ! la tristesse des dimanches !… Quand j’étais écolier, je les trouvais désolants, surtout le soir, parce qu’ils finissaient trop vite, après s’être fait désirer toute une semaine. Aujourd’hui, ils m’écœurent quand je suis dans les villes, à cause sans doute des endimanchements bêtes, des foules, des chapeaux hauts de forme arborés pour ce jour ; à la campagne, ils m’apportent des mélancolies d’exilé, parce que les naïves gaîtés ambiantes, auxquelles je ne saurais pourtant prendre part, vaguement m’invitent et me troublent…

Personne en vue, d’aucun côté, malgré le si beau temps de ce soir, sur cette plage au déploiement superbe et infini, qui est le fond du golfe de Biscaye et que ferment là-bas les falaises brunes de l’Espagne. Devant nous, rien que le sable, étendu en désert ; puis, l’Océan bruissant et bleu, sans même une voile. Et cela est triste, d’une tristesse qui, à cette heure, me donne envie de fuir. Non, décidément, rebroussons chemin et allons ailleurs, car je suis quelque peu devenu, sans doute, un campagnard d’ici, et je confesse que cela m’amuse davantage — que cela nous amuse davantage, Tamboul et moi, — le dimanche, de trotter sur des routes où des gens passent, pour voir un peu les figures et les toilettes : elles en font de si drôles, ou de si gentilles, des toilettes, les filles d’ici !

Où dansera-t-on le plus aujourd’hui ? Je dis le plus, car on dansera sans doute partout, comme chaque dimanche. A Hendaye, à Behobie, à Behobia, à Irun ou à Fontarabie, c’est toujours fête, au son des musiquettes locales, dans l’un quelconque de ces petits pays sans cesse voisinant. Et les garçons, les filles, courent de l’un à l’autre, passent et repassent la frontière, se dépêchant, allongeant leur pas de montagnard, pour ne rien perdre. Vois-tu, mon cher Tamboul, c’est à ce point qu’un écrivain du siècle dernier — (combien je regrette de ne pouvoir te dire lequel ! mais tu sais que j’ai toujours manqué d’érudition ; je crois bien pourtant que c’était M. de Voltaire) — a défini les Basques : un petit peuple qui danse au sommet des Pyrénées.

Donc, rebroussons chemin vite et prenons le vent pour savoir d’où viennent aujourd’hui les musiques.

Nous revoici dans Hendaye, où la gaie fanfare entonne, avec des notes un peu à côté parfois, un air de fandango. — Hélas ! sur la rive française, on en danse de moins en moins, des fandangos, depuis sept ans que j’y habite ; cela s’en va, remplacé par les fades mazurques ou les quadrilles de barrière. — Puisque la fanfare prélude, c’est que ce sera ici même, presque chez nous, aujourd’hui, le principal centre du plaisir ; alors, il n’y a pas à hésiter, nous devons prendre la route d’Espagne pour croiser ainsi la foule des petites danseuses qui vont se dépêcher d’arriver de là-bas… Tiens ! sur cette place d’Hendaye, des chevaux de bois qui tournent ! Un reste de dimanche dernier, qui était la Saint-Bichintcho, la fête d’ici. Vive émotion chez Tamboul, qui n’a jamais vu ces machines-là de si près ; oreilles subitement dressées, velléités de pointer… Mais non, cependant… « Après tout, se dit-il en lui-même, puisqu’il y a tant de monde autour, ça ne doit pas être bien dangereux. Passons, et prenons la chose gaîment au contraire. » Et il passe, très émoustillé, sautillant en cadence, sur un air de valse que l’orgue de Barbarie lui joue.

Ah ! mon Dieu, autre émotion ! Nous arrivons au pont du chemin de fer juste comme file le train de trois heures : saisissement mal dissimulé chez Tamboul ; allure extravagante ; mots pénibles entre nous deux…

Et enfin les « Allées », puis la tranquillité de la campagne. Nous voici sur la route qui mène à Behobie et Behobia, ces deux moitiés, l’une française, l’autre espagnole, d’un même village que réunit, par-dessus la Bidassoa, un pont international.

Elle est exquise aujourd’hui, cette route, au beau soleil d’hiver, quoique pitoyable en tant que route et défoncée comme pas une. Elle monte, elle descend, s’en va par ondulations, longeant, du côté de la France, la vallée de la Bidassoa. Dans les haies de bordure, il y a déjà de fraîches couleurs de renouveau, tandis que, par-dessus les murs des jardins, on aperçoit, encore fleuries, les dernières roses de janvier. Et, de l’autre côté de la rivière en miroir, se dressent, tout près et très haut, les Pyrénées espagnoles, où de grands rideaux de vapeurs font des fantasmagories légères.

C’était bien ici qu’il fallait venir, oui, car voici toute une jeunesse qui arrive des villages et de l’Espagne, vers Hendaye, en groupes empressés et joyeux. Des bandes de garçons, le béret sur l’oreille, avec un air de conquête ; les plus paysans d’entre eux portant la veste à l’épaule. Et des bandes de jeunes filles, oh ! si parées toutes, et si agréables à regarder. Jolies souvent, mais presque toujours gracieuses ; tête nue, et si adroitement coiffées ! D’ailleurs, n’ayant rien de nos paysannes des autres provinces de France. Étonnamment élégantes de mise, de démarche et de tournure : tout ce qu’il y a de plus neuf et de plus cherché, comme formes de robes ou de petits manteaux. Et, si près de la frontière où tout le monde pourrait se ressembler, les Basquaises espagnoles se distinguent quand même des Basquaises françaises, à une certaine matité plus grande de leurs joues, à je ne sais quoi, dans leurs yeux, de plus languide et de plus noir.

Mon Dieu, mon cher Tamboul, que je connais déjà de monde ici ! C’est que tu n’étais pas né, vois-tu, quand j’y suis arrivé, il y a une petite éternité de sept ans.

Sept ans ! C’est pour cela que beaucoup de bérets sont touchés de la main sur mon passage. Il ne faut pas non plus t’étonner, Tamboul, ni surtout penser à mal, tu m’entends bien, si quelques jolis chignons — que j’ai connus enfants et à peine peignés jadis — s’inclinent pour un petit salut, taudis que les lèvres jeunes disent en souriant : « Adios » ou bien : « Bonjour, monsieur Loti ! »

Voici Behobie, le pont international gardé de ce côté par les douaniers de France qui me font le salut militaire. A l’autre bout, ce sont les féroces carabineros qui s’avancent pour nous barrer le passage ; mais leur sergent me reconnaît : « Es el commandante », dit-il à ses hommes, avec un geste aimable qui signifie de me laisser passer. Et je suis à Behobia, en Espagne.

On n’y dansera guère aujourd’hui, à Behobia ; Hendaye lui fait trop de concurrence. Devant la cidrerie du coin, un accordéon joue, maigrement, quelque chose, que sautent entre elles une vingtaine de filles, petites servantes de ferme ou d’auberge, se faisant face deux à deux et les bras en l’air, avec des claquements de doigts en bruit de castagnettes.

C’est sans intérêt, Tamboul, car elles sont toutes vilaines. Poussons jusqu’à Irun, je te prie ; pour trois kilomètres de plus, nous trouverons sûrement mieux là-bas. Il repart, Tamboul, toujours disposé à aller de l’avant, portant haut la tête et haut la queue, avec la conscience d’être joli et généralement remarqué. Et, le long de la Bidassoa, sur la rive espagnole cette fois, nous refaisons, en sens inverse, à peu près le trajet de tout à l’heure.

L’entrée d’Irun. Une bonne femme est là, qui fait griller des marrons, au grand effroi de Tamboul, dans une épaisse fumée. Puis une place apparaît, où se tiennent des groupes de jeunes hommes en bérets rouges de carliste, et nous passons contre un immense mur sur l’autre face duquel on entend : clac ! clac ! des coups violents et secs.

Ne t’inquiète point, Tamboul : pas plus dangereux cela ; vois-tu, que le fourneau de la marchande de marrons ; c’est le mur du jeu de pelote, tu comprends, et c’est la balle qui fouette… (Je crains vraiment d’avoir oublié de dire au début que Tamboul était mon cheval ; mais j’espère qu’on s’en est douté.)

Personne aujourd’hui dans les rues de cette petite ville d’Irun qui, si près de la frontière, est déjà si espagnole d’aspects et de senteurs. Cependant les vêpres sont finies. Alors, les élégantes doivent être ailleurs, cela va de soi ; encore deux kilomètres, Tamboul, et poussons jusqu’à Fontarabie.

La ville dépassée, quand nous sommes de nouveau sur la route, nous trouvons enfin beaucoup de monde, qui se rend à la « vieille cité héroïque » — pour danser ou pour voir danser, bien entendu. Des chapeaux très empanachés, quelques mantilles, ou bien de simples coiffures en cheveux, mais avec des ondulations adorables. Et toujours des toilettes à effet. D’ailleurs, sensiblement plus de luxe en Espagne que chez nous ; pour nos yeux français, un peu d’outrance parfois dans la nouveauté des formes, un peu d’imprévu et de heurté dans le choix des nuances ; mais l’ensemble charme tout de même et amuse…

Surtout, voici trois femmes d’une élégance excessive, surmontées de chapeaux absolument sensationnels — et qui vont, se donnant le bras, avec des airs assez drôles, cependant, des airs de ne pas se prendre au sérieux, et de faire plutôt quelque farce. L’une, entendant le trot de Tamboul, se retourne, me sourit, pousse le coude aux autres, qui se retournent et sourient de même. Et moi qui ne les reconnaissais pas, sous tant de fleurs et de plumets ! « Bonjour, Conchita ; bonjour, Gracieuse et Marie-Louise » ! Trois petites contrebandières de chez nous qui sont venues en Espagne dans ces mirobolantes toilettes, mais qui vont tout à l’heure les quitter et s’en retourner nu-tête par un autre chemin, en taille, en petit jupon, — gentilles tout de même, et marchant plus vite pour n’avoir pas froid.

Après ce long trajet, arrivés finalement à l’ « Alameda » de Fontarabie, nous nous retrouvons en face d’Hendaye, notre point de départ, sur la rive opposée : Hendaye et Fontarabie, si voisines par la Bidassoa, sont encore assez distantes par les routes de terre.

L’ « Alameda », la promenade, où naturellement l’on danse, est en dehors et au pied de la vieille ville sombre, toujours momifiée là-haut entre ses remparts. Deux musiques sont là, qui alternent, dans l’allée de platanes, l’une de cuivres, l’autre de tambourins et de fifres. Et c’est le fandango, tout le temps le fandango qui tourne et se balance. Quelques centaines de mains s’agitent en l’air, imitant des castagnettes, et les filles évoluent avec d’harmonieux mouvements de hanches…

– Mon cher maître, me dit Tamboul (mes chevaux et mes chats ont toujours été les seules personnes dans la bouche de qui cette appellation de cher maître ne m’a pas fait sourire), puisque vous ne dansez point et que vous redoutez les mélancolies crépusculaires, il serait peut-être temps de…

Très judicieuse, la réflexion : allons-nous-en !

Et, tandis que le jour baisse et que s’épaissit autour de nous l’ombre des montagnes, nous repasserons par les mêmes lieux : Irun, Behobia, Behobie, Hendaye.

Hendaye : ici, je crois qu’il faut nous hâter, Tamboul, afin de ne pas franchir le pont du chemin de fer à l’instant même où filera l’express de Madrid à Paris ; cela t’émotionnerait trop…

††

Et maintenant, c’est le retour dans ma maison isolée, au hâtif crépuscule de janvier, avec déjà de l’obscurité, dès le jardin, sous les arbres. Plus de musiques, mais un grand silence d’abandon ; dans le lointain seulement, l’éternelle plainte des brisants du golfe de Biscaye ; et, tombant tout à coup sur moi comme des plis de linceul, ces tristesses qui sont particulières aux soirs de dimanche.

Celui de mes gens qui, pour son malheur, est aujourd’hui de service, après m’avoir allumé mon feu de solitaire, s’approche et me tient à peu près ce langage :

– Si le commandant permettrait que je retournerais à la musique jusqu’au souper ? Sûr que personne ne viendra sonner ce soir, et il n’y a jamais de mendiants le dimanche.

– Tu désires retourner à la musique ? Oh ! comme je comprends ce sentiment-là ! Va, mon ami, va sur la place ! Tu verras devant toi se balancer en mesure quelque taille souple de jeune fille, si c’est le fandango que tu danses ; ou bien tu la sentiras se cambrer sur ton bras, si tu valses… Moi, je vais peut-être, pour essayer de me distraire, écrire les très futiles impressions de ma journée… Eh bien, mais je te confesse que j’aimerais mieux n’avoir comme toi que vingt-deux ans, aucun souci conventionnel de ma tenue, — et m’en aller danser !

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Quatorzième partie 
L’ILE DE PAQUES

Il est, au milieu du Grand, Océan, dans une région où l’on ne passe jamais, une île mystérieuse et isolée ; aucune autre terre ne gît en son voisinage et, à plus de huit cents lieues de toutes parts, des immensités vides et mouvantes l’environnent.

Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, œuvres d’on ne sait quelle race aujourd’hui dégénérée ou disparue, et son passé demeure une énigme.

J’y ai abordé jadis, dans ma prime jeunesse, sur une frégate à voiles, par des journées de grand vent et de nuages obscurs ; il m’en est resté le souvenir d’un pays à moitié fantastique, d’une terre de rêve.

Sur mes cahiers de petit aspirant de marine, j’avais noté au jour le jour mes impressions d’alors, avec beaucoup d’incohérence et d’enfantillage.

C’est ce journal d’enfant que j’ai traduit ci-dessous, en essayant de lui donner la précision qui lui faisait défaut.

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JOURNAL D’UN ASPIRANT DE LA « FLORE »

Pour ALBERT VANDAL.

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Chapitre 1

3 janvier 1872.

A huit heures du matin, la vigie signale la terre, et la silhouette de l’île de Pâques se dessine légèrement dans la direction du nord-ouest. La distance est grande encore, et nous n’arriverons que dans la soirée, malgré la vitesse que les alizés nous donnent.

Depuis plusieurs jours, nous avons quitté, pour venir là, ces routes habituelles que suivent les navires à travers le Pacifique, car l’île de Pâques n’est sur le passage de personne. On l’a découverte par hasard, et les rares navigateurs qui l’ont de loin en loin visitée en ont fait des récits contradictoires. La population, dont la provenance est d’ailleurs entourée d’un inquiétant mystère, s’éteint peu à peu, pour des causes inconnues, et il y reste, nous a-t-on dit, quelques douzaines seulement de sauvages, affamés et craintifs, qui se nourrissent de racines ; au milieu des solitudes de la mer, elle ne sera bientôt qu’une solitude aussi, dont les statues géantes demeureront les seules gardiennes. On n’y trouve rien, pas même une aiguade pour y faire provision d’eau douce, et, de plus, les brisants et les récifs empêchent le plus souvent d’y atterrir.

Nous y allons, nous, pour l’explorer, et pour y prendre, si possible, une des antiques statues de pierre, que notre amiral voudrait rapporter en France.

Lentement elle s’approche et se précise, l’île étrange ; sous le ciel assombri de nuages, elle nous montre des cratères rougeâtres et des rochers mornes. Un grand, vent souffle et la mer se couvre d’écume blanche.

Rapa-Nui est le nom donné par les indigènes à l’île de Pâques, — et, rien que dans les consonances de ce mot, il y a, me semble-t-il, de la tristesse, de la sauvagerie et de la nuit... Nuit des temps, nuit des origines ou nuit du ciel, on ne sait trop de quelle obscurité il s’agit ; mais il est certain que ces nuages noirs, dont le pays s’enténèbre pour nous apparaître, répondent bien à l’attente de mon imagination.

A quatre heures du soir enfin, à l’abri de l’île, dans la baie où Cook vint mouiller jadis, notre frégate replie ses voiles et jette ses ancres. Des pirogues alors se détachent du singulier rivage et se dirigent vers nous, dans le vent déchaîné.

††

Voici même une sorte de baleinière, qui nous amène un semblant d’Européen !… Un bonhomme en chapeau et en paletot, nous arrivant de Rapa-Nui, cela déroute mes idées et me désenchante.

Il monte à bord, ce visiteur : c’est un vieux Danois, personnage bien imprévu.

Il y a trois ans, nous conte-t-il, l’une de ces goélettes tahitiennes, qui transportent en Amérique la nacre et les perles, a fait un détour de deux cents lieues pour le déposer ici. Et, depuis ce temps-là, il vit seul avec les indigènes, le vieil aventurier, aussi séparé de notre monde que s’il eût fixé dans la lune sa résidence. Il avait été chargé, par un planteur américain, d’acclimater dans l’île les ignames et les patates douces, afin de préparer d’immenses plantations pour l’avenir ; mais rien ne va, rien ne pousse, et les sauvages refusent de travailler. Ils sont encore trois ou quatre cents, nous dit ce vieux, groupés justement tous aux environs de la baie où nous avons jeté l’ancre, tandis que le reste du pays est devenu un désert, ou peu s’en faut. Lui, le Danois, habite une maison de pierre qu’il a trouvée en arrivant et dont il a refait la toiture ; c’était autrefois une demeure de missionnaires français, — car il y a eu, durant quelques années, des missionnaires à Rapa-Nui, mais ils s’en sont allés, ou ils sont morts, on ne sait pas trop, laissant la peuplade revenir aux fétiches et aux idoles.

Tandis qu’il nous parle, j’entends derrière moi quelque chose de léger bondir, et je me retourne pour voir : un des rameurs du Danois, un jeune sauvage, qui s’est enhardi jusqu’à grimper à bord. Oh ! l’étonnante figure maigre, avec un petit nez en bec de faucon et des yeux trop rapprochés, trop grands, trop égarés et tristes ! Il est nu, à la fois très svelte et très musclé, tout en nerfs ; sa peau, d’une couleur de cuivre rouge, est ornée de fins tatouages bleus, et ses cheveux, rouges aussi, d’un rouge artificiel, sont noués par des tiges de scabieuse sur le sommet de la tête, formant ainsi une huppe que le vent remue et qui ressemble à une flamme. Il promène sur nous l’effarement de ses yeux trop ouverts. Dans toute sa personne, un charme de diablotin ou de farfadet.

– Et les statues, demandons-nous au vieux Robinson danois.

Ah ! les statues ? Il y en a de deux sortes. D’abord, celles des plages, qui toutes sont renversées et brisées ; nous en trouverons du reste près d’ici, aux environs de cette baie. Et puis les autres, les effrayantes, d’une époque et d’un visage différents, qui se tiennent encore debout, là-bas, là-bas, sur l’autre versant de l’île, au fond d’une solitude où personne ne va plus.

Il s’apprivoise, le sauvage à la huppe rouge. Pour nous plaire, le voici qui chante et qui danse. Il est un de ceux que les missionnaires avaient baptisés jadis et il s’appelle Petero (Pierre). Le vent, qui augmente au crépuscule, emporte sa chanson mélancolique et tourmente sa chevelure.

Mais les autres sont craintifs et ne veulent pas monter. Leurs pirogues cependant nous entourent, secouées de plus en plus par les lames, inondées d’embrun et d’écume. Montrant leurs membres nus, ils demandent par signes des vêtements aux matelots, en échange de leurs pagaies qu’ils offrent, et de leurs lances et de leurs idoles de bois ou de pierre. Toute la peuplade est accourue vers nous, naïvement surexcitée par notre présence. Dans la baie, la mer devient mauvaise. Et la nuit tombe.

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Chapitre 2

4 janvier.

Cinq heures du matin, et le jour commence de poindre sous d’épaisses nuées grises. Vers la rive encore obscure, une baleinière qu’on m’a confiée m’emporte avec deux autres aspirants, mes camarades, pressés comme moi de mettre le pied dans l’île étrange. L’amiral, amusé de notre hâte, nous a donné à chacun des commissions diverses : reconnaître la passe et l’endroit propice au débarquement, chercher les grandes statues — et, pour son déjeuner, lui tuer des lapins !

Il fait froid et sombre. Nous avons vent debout ; un alizé violent nous jette au visage des paquets d’écume salée. L’île, pour nous recevoir, a pris sa plus fantastique apparence ; sur les grisailles foncées du ciel, ses rochers et ses cratères semblent du cuivre pâle. D’ailleurs, pas un arbre nulle part ; une désolation de désert.

Sans trop de peine, nous trouvons la passe au milieu des brisants, qui, ce matin, font grand et sinistre tapage. Et, la ceinture de récifs une fois franchie, arrivés en eau calme et moins éventés, nous apercevons Petero, notre ami d’hier au soir, qui s’est perché sur une roche et nous appelle. Ses cris éveillent la peuplade entière et, en un instant, la grève se couvre de sauvages. Il en sort de partout, de creux de rochers où ils dormaient, de huttes si basses qu’elles semblaient incapables de recéler des êtres humains. De loin, nous ne les avions pas remarquées, les huttes de chaume ; elles sont là, nombreuses encore, aplaties sur le sol dont elles ont la couleur.

A l’endroit que Petero nous a désigné, à peine avons-nous débarqué, tous ces hommes nous entourent, agitant devant nous, dans la demi-obscurité matinale, leurs lances à pointe de silex, leurs pagaies et leurs vieilles idoles. Et le vent redouble, bruissant et froid ; les nuages bas semblent traîner sur la terre.

La baleinière qui nous a amenés s’en retourne vers la frégate, suivant les ordres du commandant. Mes deux camarades, qui ont des fusils, s’en vont par la plage, du côté d’un territoire à lapins que le Danois nous a indiqué la veille, — et je reste seul, cerné de plus en plus près par mes nouveaux hôtes : des poitrines et des figures bleuies par les tatouages, de longues chevelures, de singuliers sourires à dents blanches, et des yeux de tristesse dont l’émail est rendu plus blanc encore par les dessins d’un bleu sombre qui le soulignent. Je tremble de froid, sous mes vêtements légers, humides des embruns de la mer, et je trouve que le plein jour tarde bien à venir ce matin, sous le ciel si épais… Leur cercle s’est fermé de tous côtés, et, chacun me présentant sa lance ou son idole, voici qu’ils me chantent, à demi-voix d’abord, une sorte de mélopée plaintive, lugubre, et l’accompagnent d’un balancement de la tête et des reins comme feraient de grands ours, debout… Je les sais inoffensifs, et du reste leurs figures, que les tatouages rendent farouches au premier abord, sont d’une enfantine douceur ; ils ne m’inspirent aucune crainte raisonnée ; mais c’est égal, pour moi qui, la première fois de ma vie, pénètre dans un île du Grand Océan, il y a un frisson de surprise et d’instinctif effroi à sentir si près tous ces yeux et toutes ces haleines, avant jour, sur un rivage désolé et par un temps noir…

Maintenant le rythme de la chanson se précipite, le mouvement des têtes et des reins s’accélère, les voix se font rauques et profondes ; cela devient, dans le vent et dans le bruit de la mer, une grande clameur sauvage menant une danse furieuse.

Et puis, brusquement cela s’apaise. C’est fini. Le cercle s’ouvre et les danseurs se dispersent… Que voulaient-ils tous ? Enfantillage quelconque de leur part, ou bien conjuration, ou bien encore souhaits de bienvenue ?… Qui peut savoir ?…

††

Un vieil homme très tatoué, portant sur la chevelure de longues plumes noires, quelque chef sans doute, me prend par une main ; Petero me prend par l’autre ; tous deux en courant m’emmènent, et la foule nous suit.

Ils m’arrêtent devant une de ces demeures en chaume qui sont là partout, aplaties parmi les roches et le sable, ressemblant à des dos de bête couchée.

Et ils m’invitent à entrer, ce que je suis obligé de faire à quatre pattes, en me faufilant à la manière d’un chat qui passe par une chatière, car la porte, au ras du sol, gardée par deux divinités en granit de sinistre visage, est un trou rond, haut de deux pieds à peine.

Là dedans on n’y voit pas, surtout à cause de la foule qui se presse et jette de l’ombre alentour ; il est impossible de se tenir debout, bien entendu, et, après les grands souffles vivifiants du dehors, on respire mal, dans une odeur de tanière.

A côté de la cheffesse et de sa fille, on m’invite à m’asseoir sur des nattes ; on n’a rien à m’offrir comme cadeau et je comprends, à certaine mimique éplorée, qu’on s’en excuse. Maintenant mes yeux s’accoutument, et je vois grouiller autour de nous des chats et des lapins.

Il me faut faire dans la matinée beaucoup d’autres visites du même genre, pour contenter les notables de l’île, et je pénètre en rampant au fond de je ne sais combien de gîtes obscurs — où la foule entre derrière moi, m’enserre dans une confusion de poitrines, de cuisses, nues et tatouées ; peu à peu je m’imprègne d’une senteur de fauve et de sauvage.

Tous sont disposés à me donner des idoles, des casse-tête ou des lances, en échange de vêtements ou d’objets qui les amusent. L’argent, naturellement, ne leur dit rien : c’est bon tout au plus pour orner des colliers ; mais les perles de verre sont d’un effet bien plus beau.

Cependant le plein jour est venu et, de tous côtés, le rideau de nuages se déchire. Alors, les aspects changent ; l’île plus éclairée, plus réelle, se fait moins sinistre, et d’ailleurs je m’y habitue.

Déjà, pour faire des marchés, j’ai livré tout ce que contenaient mes poches : mon mouchoir, des allumettes, un carnet et un crayon ; je me résous à livrer encore ma veste d’aspirant pour obtenir une massue extraordinaire que termine une sorte de tête de Janus à double visage humain, — et je continue ma promenade en bras de chemise.

Je suis décidément tombé au milieu d’un peuple d’enfants ; jeunes et vieux ne se lassent pas de me voir, de m’écouter, de me suivre, et portent derrière moi mes acquisitions diverses, mes idoles et mes armes, en chantant toujours des mélopées plaintives. Quand on y songe, en effet, quel événement que notre présence dans leur île isolée, où ils ne voient pas en moyenne tous les dix ans poindre une voile autour d’eux sur l’infini des eaux !

En plus du cortège qui se tient à distance, j’ai aussi conquis mes amitiés particulières, au nombre de cinq : Petero d’abord ; puis deux jeunes garçons, Atamou et Houga ; et deux jeunes filles, Marie et Iouaritaï.

Toutes deux sont nues, Marie et Iouaritaï, à part une ceinture qui retombe un peu aux places essentielles ; leur corps serait presque blanc, sans le hâle du soleil et de la mer, s’il ne gardait toutefois ce léger reflet de cuivre rouge, qui est le sceau de la race. De longs tatouages bleus, d’une bizarrerie et d’un dessin exquis, courent sur leurs jambes et leurs flancs, sans doute pour en accentuer la sveltesse charmante. Marie, qui fut un enfant baptisé par les missionnaires, — ce nom de Marie, à une fille de l’île de Pâques, déroute beaucoup, — n’a pour elle que sa taille de jeune déesse, sa fraîcheur et ses dents. Mais Iouaritaï serait jolie partout et dans tous les pays, avec son petit nez fin et ses grands yeux craintifs ; elle a noué à l’antique sa chevelure, artificiellement rougie, dans laquelle des brins d’herbe sont piqués…

Mon Dieu, comme le temps passe !… Déjà dix heures et demie, l’heure à laquelle nous devons rentrer à bord pour le déjeuner, et j’aperçois là-bas, franchissant les lignes de récifs, la baleinière qui arrive pour nous reprendre. Mes deux camarades aussi reviennent de la chasse, suivis comme moi d’un cortège qui chante. Ils ont tué plusieurs mouettes blanches, qu’ils distribuent aux femmes ; mais de lapins, aucun. Quels mauvais commissionnaires nous sommes tous les trois !… Et les grandes statues que j’étais chargé d’aller reconnaître, moi qui les ai oubliées !…

††

A bord, on nous reçoit bien, quand même, et les officiers s’intéressent à toutes les choses que je rapporte.

Mais je ne tiens pas en place et, dès midi, je retourne à terre auprès de mes amis sauvages.

Il vente toujours, et le vent d’ailleurs doit être familier à cette île de Pâques, située dans la région, où l’alizé austral souffle le plus fort. Pourtant il ne reste plus au ciel que des lambeaux tourmentés du sombre vélum de ce matin, et le soleil paraît, dans du bleu profond, un brûlant soleil, car nous sommes ici tout près du tropique.

Quand j’arrive à la grève, je m’aperçois que, dans l’île, c’est l’heure de dormir, l’heure de la sieste méridienne, et mes cinq amis, qui sont là par politesse à m’attendre, assis sur des pierres, ont des yeux très somnolents.

Je dormirais bien quelques minutes, moi aussi ; mais où trouver un peu d’ombre pour ma tête, dans ce pays qui n’a pas un arbre, pas un buisson vert ?

Après hésitation, je vais demander au vieux chef l’hospitalité d’un moment, et, marchant à quatre pattes je m’insinue en son logis.

Il y fait très chaud et il y a encombrement de corps étendus. C’est que, sous cette carapace, qui a tout juste la contenance d’un canot renversé, le chef habite avec sa famille : une femme, deux fils, une fille, un gendre, un petit-fils ; plus, des lapins et des poules ; plus, enfin, sept vilains chats, à mine allongée et hauts sur pattes, qui ont plusieurs petits.

On m’installe cependant sur un tapis de joncs tressés et, par déférence, les gens sortent un à un sans bruit pour aller se coucher ailleurs ; je reste sous la garde d’Atamou, qui m’évente avec un chasse-mouches en plumes noires, et je m’endors.

Une demi-heure après, quand je reprends conscience de vivre, je suis complètement seul, au milieu d’un silence où se perçoit le brait lointain de la mer sur les récifs de corail ; et de temps à autre, une courte rafale d’alizé agite les roseaux de la toiture. A ce réveil, dans ce pauvre gîte de sauvages, me vient d’abord la notion d’un dépaysement extrême. Je me sens loin, loin comme jamais, et perdu. Et je suis pris aussi de cette angoisse spéciale qui est l’oppression des îles et qu’aucun lieu du monde ne saurait donner aussi intensément que celui-ci ; l’immensité des mers australes autour de moi m’inquiète soudain, d’une façon presque physique.

Par le trou qui sert de porte, un rayon de soleil pénètre, éclatant, vu du coin obscur où je suis couché ; sur le sol de la case, il dessine l’ombre d’une idole qui en surveille l’entrée — et les ombres saugrenues de deux chats à trop longues oreilles, qui rêvent, assis là sur leur derrière, regardant au dehors… Même cette traînée de lumière et son éclat morne me semblent avoir quelque chose d’étranger, d’extra-lointain, d’infiniment antérieur. Dans cet ensoleillement, dans ce silence, au souffle de ce vent tropical, une tristesse indicible vient m’étreindre au réveil : tristesse des premiers âges humains peut-être, qui serait confusément demeurée dans la terre où je m’appuie, et que surchaufferait à cette heure le toujours même soleil éternel…

Bien entendu, cela passe vite, s’efface comme un caprice d’enfant, dès le plein retour de la vie. Et, sans bouger encore, je m’amuse à examiner les détails de la demeure tandis que des souris, malgré ces deux chats en sentinelle, font le va-et-vient tranquillement à mes côtés.

La toiture en roseaux qui m’abrite est soutenue par des nervures de palmes ; — mais où donc les ont-ils prises, puisque leur île est sans arbres et ne connaît guère d’autre végétation que celle des herbages ?… Dans ce réduit, qui n’a pas un mètre et demi de haut sur quatre mètres de longs mille choses sont soigneusement accrochées : des petites idoles de bois noir, qu’emmaillottent des sparteries grossières ; des lances à pointe de silex éclaté, des pagaies à figure humaine, des coiffures en plume, des ornements de danse ou de combat, et beaucoup d’ustensiles d’aspect inquiétant, d’usage à moi inconnu, qui semblent tous d’une extrême vieillesse. Nos ancêtres des premiers âges, lorsqu’ils se risquèrent à sortir des cavernes, durent construire des huttes de ce genre, ornées d’objets pareils ; on se sent ici au milieu d’une humanité infiniment primitive et, dirait-on, plus jeune que la nôtre de vingt ou trente mille ans.

Mais quand on y songe, tout ce bois si desséché de leurs massues et de leurs dieux, à quelle époque peut-il remonter et d’où leur est-il venu ?… Et leurs chats, leurs lapins ?… Je veux bien que les missionnaires les leur aient amenés jadis. Mais les souris qui se promènent partout dans les cases, personne, je suppose, ne les a apportées, celles-là !… Alors, d’où arrivent-elles ?… Les moindres choses, dans cette île isolée, soulèvent des interrogatoires sans réponse ; on s’étonne qu’il puisse y avoir ici une faune et une flore.

††

Quant aux habitants humains de l’île de Pâques, ils sont venus de l’Occident, des archipels de Polynésie ; cela ne fait plus question.

D’abord, ils le disent eux-mêmes. D’après la tradition de leurs vieillards, ils seraient partis, il y a quelques siècles, de l’île océanienne la plus avancée vers l’est, d’une certaine île de Rapa — qui existe bien réellement et s’appelle encore ainsi. — Et c’est en mémoire de cette très lointaine patrie qu’ils auraient nommé leur nouvelle terre : Rapa-Nui (la Grande Rapa).

Cette origine étant admise, reste tout le mystère de leur exode et de leur voyage. En effet, la région australe du Grand Océan comprise entre l’Amérique et l’Océanie est à elle seule beaucoup plus large que l’Océan Atlantique ; elle représente la solitude marine la plus vaste, l’étendue d’eau la plus effroyablement déserte qui soit à la surface de notre monde — et, au centre, gît l’île de Pâques, unique, infime et négligeable comme un caillou au milieu d’une mer. En outre, les vents dans cette région ne soufflent pas, comme chez nous, de tous les points du ciel, mais d’une direction constante, et, pour des navires venant de Polynésie, ils ne peuvent qu’être éternellement contraires. Alors, sur de simples pirogues, au bout de combien de mois d’un louvoyage obstiné, avec quels vivres, guidés par quelle prescience inexplicable, comment et pourquoi ces navigateurs mystérieux ont-ils réussi à atteindre justement ce grain de sable, égaré dans une telle immensité 1 ? Depuis leur arrivée, d’ailleurs, ils auraient perdu tout moyen de communication avec le reste de la terre.

Mais, qu’ils soient des Polynésiens, ces gens-là, des Maoris, c’est incontestable. Devenus seulement un peu plus pâles que leurs ancêtres, à cause du climat nuageux, ils en ont gardé la belle stature, le beau visage très caractérisé, avec l’ovale un peu long et les grands yeux rapprochés l’un de l’autre. Ils ont conservé aussi plusieurs des coutumes de leurs frères de là-bas, et surtout ils en parlent le langage.

C’est même pour moi l’un des charmes imprévus de cette île, que la langue des Maoris y soit parlée, car j’ai commencé de l’étudier dans des livres des missionnaires, en prévision de notre arrivée prochaine à « Tahiti la délicieuse », dont je rêvais, depuis mon enfance. Et ici, pour la première fois de ma vie, je puis placer quelques-uns de ces mots qui résonnent à mon oreille d’une façon encore si neuve et si mélodieusement barbare.

††

Les grandes statues, ce soir je ne les oublierai pas comme j’avais fait ce matin. Et, ma sieste méridienne finie, je les demande, dans son propre langage, au premier qui se présente à moi, à Atamou :

– Conduis-moi, je te prie, aux Sépultures.

Et il me comprend à merveille,

J’ai dit : sépultures (en tahitien : maraé, et à l’île de Pâques : mardi) parce que ces colosses de pierre, qui font l’objet de notre voyage, ornent des places où l’on ensevelissait, sous des roches amoncelées en tumulus, les grands chefs tombés dans les batailles. Ce nom de mardi, les indigènes le donnent également aux mille figures de fétiches et d’idoles qui remplissent leurs cases en roseaux et qui, dans leur esprit, sont liées au souvenir des morts.

Donc, nous partons, Atamou et moi, sans cortège par hasard, tous deux seuls, pour visiter le mardi le plus proche. Et c’est ma première course dans l’île inconnue.

En suivant à petite distance le bord de la mer, nous traversons une plaine, que recouvre une herbe rude, d’espèce unique, de couleur triste et comme fanée.

Sur notre chemin, nous trouvons les ruines d’une petite demeure, pareille à celle que le Danois habite. Atamou m’apprend que c’était la maison d’un papa farani (père français, missionnaire), et m’arrête pour me conter à ce sujet, avec une mimique excessive, une histoire sans doute très émouvante, que je ne démêle pas bien ; je vois seulement à ses gestes qu’il y a eu des guets-apens, des hommes cachés derrière des pierres, des coups de fusil et des coups de lance… Que lui ont-ils fait à ce pauvre prêtre ?… On ne sait jamais à quel degré de férocité soudaine peut atteindre un sauvage, ordinairement doux et câlin, lorsqu’il est poussé par quelqu’une de ses passions d’homme primitif, ou par quelque superstition ténébreuse. Il ne faut pas oublier non plus qu’un instinct de cannibalisme sommeille au plus intime de ces natures polynésiennes, si accueillantes et d’apparence débonnaire : ainsi, là-bas, en Océanie, aux îles de Routouma et d’Hivaoa, des Maori, d’un aspect charmant, à l’occasion vous mangent encore.

Son histoire contée, Atamou, persuadé que j’ai très bien compris, me prend par la main, et nous continuons notre route.

Devant nous, voici un monticule de pierres brunes, dans le genre des cromlechs gaulois, mais formé de blocs plus énormes ; il domine d’un côté la mer où rien ne passe, de l’autre la plaine déserte et triste, que limitent au loin des cratères éteints. Atamou assure que c’est le mardi, et tous deux nous montons sur ces pierres.

On dirait une estrade cyclopéenne, à demi cachée par un éboulement de grosses colonnes, irrégulières et frustes. Mais je demande les statues, que je n’aperçois nulle part — et alors Atamou, d’un geste recueilli, m’invite à regarder mieux à mes pieds… J’étais perché sur le menton de l’une d’elles, qui, renversée sur le dos, me contemplait fixement d’en bas, avec les deux trous qui lui servaient d’yeux. Je ne me l’imaginais pas si grande et informe, aussi n’avais-je pas remarqué sa présence… En effet, elles sont là une dizaine, couchées pêle-mêle et à moitié brisées : quelque dernière secousse des volcans voisins, sans doute, les a culbutées ainsi, et le fracas de ces chutes a dû être lourdement terrible. Leur visage est sculpté avec une inexpérience enfantine ; des rudiments de bras et de mains sont à peine indiqués le long de leur corps tout rond, qui les fait ressembler à des piliers trapus. Mais une épouvante religieuse pouvait se dégager de leur aspect, quand elles se tenaient debout, droites et colossales, en face de cet océan sans bornes et sans navires. Atamou me confirme d’ailleurs qu’il y en a d’autres, dans les lointains de l’île, beaucoup d’autres, toute une peuplade gisante et morte, le long des grèves blanchies par le corail.

Aux pieds du mardi est une petite plage circulaire, entourée de rochers, sur laquelle nous descendons ; l’émiettement, par la mer, des coraux de toute espèce lui à fait un sable d’une blancheur neigeuse, semé de frêles coquilles précieuses et de fins rameaux de corail rose.

Cependant l’alizé, comme hier, souffle avec une violence croissante, à mesure que la journée s’avance. Il apporte à nouveau, du fond des solitudes de la mer Australe ; tout un banc de nuages noirs, si noirs que les montagnes, les vieux volcans refroidis, recommencent de se détacher en clair sur le ciel soudainement obscur. Et Atamou, qui voit la pluie prochaine, précipite notre retour.

En effet, à mi-chemin, nous prend une ondée rapide, tandis que le vent furieux couche entièrement les herbes dans toute l’étendue de la plaine ; alors, sous des roches qui surplombent en voûte, nous nous arrêtons à l’abri, — au milieu d’un essaim de libellules rouges… D’où sont-elles venues, celles-là, encore ?… Et les papillons, que nous avons vus courir au-dessus de ces tapis d’herbes pâles, les papillons blancs, les papillons jaunes, qui donc en a apporté la graine, à travers huit cents lieues d’Océan ?…

Très vite ils s’en vont, ces nuages en troupe sombre, continuer leur course sur les déserts de la mer, après avoir arrosé en passant la mystérieuse île. Et, quand nous revenons à la baie où se tient notre frégate, le soleil du soir rayonne.

Les environs de cette baie, où sont groupées les cases de roseaux, ont en ce moment un aspect bien insolite de vie et de joie, car tous les officiers du bord s’y sont promenés durant l’après-midi, chacun escorté d’une petite troupe d’indigènes, et, maintenant que l’heure de rentrer approche, ils attendent l’arrivée des canots, assis là par terre au milieu des grands enfants primitifs qui ont été leurs amis de la journée et qui chantent pour leur faire plus de fête. Je prends place, à mon tour, et aussitôt mes amis particuliers viennent en courant se serrer auprès de moi, Petero, Houga, Marie et la jolie Iouaritaï. Notre présence de quelques heures a déjà, hélas ! apporté du ridicule et de la mascarade dans ce pays de l’âpre désolation. Nous avons presque tous échangé, contre des fétiches ou des armes, de vieux vêtements quelconques, dont les hommes aux poitrines tatouées se sont puérilement affublés. Et la plupart des femmes, par convenance ou par pompe, ont mis de pauvres robes sans taille, en indienne décolorée, qui avaient dû jadis être offertes à leurs mères par les prêtres de la mission, et dormaient depuis longtemps sous le chaume des cases.

Ils chantent, les Maoris ; ils chantent tous, en battant des mains comme pour marquer un rythme de danse. Les femmes donnent des notes aussi douces et flûtées que des notes d’oiseau. Les hommes, tantôt se font des petites voix de fausset toutes chevrotantes et grêles, tantôt produisent des sons caverneux, comme des rauquements de fauves qui s’ennuient. Leur musique se compose de phrases courtes et saccadées, qu’ils terminent par de lugubres vocalises descendantes, en mode mineur ; on dirait qu’ils expriment l’étonnement de vivre, la tristesse de vivre, et pourtant c’est dans la joie qu’ils chantent, dans l’enfantine joie de nous voir, dans l’amusement des petits objets nouveaux par nous apportés.

Joie d’un jour, joie qui, demain, quand nous serons loin, fera pour longtemps place à la monotonie et au silence. Prisonniers sur leur île sans arbres et sans eau, ils sont, ces chanteurs sauvages, d’une race condamnée, qui, même là-bas, en Polynésie, dans les îles mères, va s’éteignant très vite ; ils appartiennent à une humanité finissante et leur singulier destin est de bientôt disparaître.

Pendant que ceux-là battent des mains et s’amusent, mêlés si familièrement à nous, d’autres personnages nous observent dans une immobilité pensive. Sur des roches en amphithéâtre, qui nous dominent et font face à la mer, se tient échelonnée toute une autre partie de la population, plus craintive ou plus ombrageuse, avec qui nous n’avons pu lier connaissance : des hommes très tatoués, farouchement accroupis, les mains jointes sous les genoux ; des femmes assises dans des poses de statue, ayant aux épaules des espèces de manteaux blanchâtres et, sur leurs cheveux noués à l’antique, des couronnes de roseaux. Pas un mouvement, pas une manifestation, pas un bruit ; ils se contentent de nous regarder, d’un peu haut et à distance. Et quand nous nous éloignons dans nos canots, le soleil couchant, déjà au ras de la-mer, leur envoie ses rayons rouges, par une trouée dans de nouveaux nuages, encore soudainement venus ; il n’éclaire que leurs groupes muets et leur rocher, qui se détachent lumineux sur l’obscurité du ciel et des cratères bruns…

††

Le soir, à bord, étant de service pour la nuit, je parcours les documents que possède l’amiral sur l’île de Pâques, depuis qu’elle a été découverte par les hommes « civilisés », et je constate, d’ailleurs sans surprise, que ce sont les civilisés qui ont montré, vis-à-vis des sauvages, une sauvagerie ignoble.

Vers 1850, en effet, une bande de colons péruviens imagina d’envoyer ici des navires pour faire une rafle d’esclaves : les Maoris se défendirent comme ils purent, avec des lances et des pierres, contre les fusils des agresseurs ; ils furent battus, cela va sans dire, tués en grand nombre, et des centaines d’entre eux, capturés odieusement, durent partir en esclavage pour le Pérou. Au bout de quelques années, cependant, le gouvernement de Lima fit rapatrier ceux qui n’étaient pas morts de mauvais traitements ou de nostalgie. Mais les exilés, en rentrant chez eux, y rapportèrent la variole, et plus de la moitié de la population périt de ce mal nouveau, contre lequel les sorciers de l’île ne connaissaient point de remède.

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Chapitre 3

5 janvier.

Aujourd’hui encore nous obtenons du commandant, l’un de mes camarades et moi, un canot à nos ordres pour nous rendre dès le matin dans l’île, et nous partons au petit jour. Il vente comme hier, et nous avons l’alizé droit debout, ce qui retarde notre marche à l’aviron, nous arrose d’embruns, nous mouille de la tête aux pieds. Non sans peine, nous atteignons la plage, nous étant un peu trompés de route au milieu des récifs de corail, qui sont plus que jamais bruissants et couverts d’écume blanche.

Atamou et les amis d’hier accoururent pour nous recevoir, avec quelques sauvages de figure inconnue — et je fais parmi ces derniers l’acquisition matineuse d’un dieu en bois de fer, au visage triste et féroce, coiffé de plumes noires.

C’est la première fois que mon camarade descend à terre, et, sur sa demande, je le mène d’abord voir l’antique mardi, auquel nous allons décidément tenter aujourd’hui d’enlever une statue. Des gens nous suivent en grande troupe, ce matin, à travers la plaine d’herbages mouillés, et, arrivés là-bas, se mettent à danser sur les dalles funéraires. et sur les idoles couchées, à danser partout comme une légion de farfadets, échevelés et légers dans le vent qui siffle, nus et rougeâtres, bariolés de bleu, corps sveltes et clairs parmi les pierres brunes et devant les horizons noirs ; ils dansent, ils dansent, sur les énormes figures, heurtant de leurs doigts de pieds, sans bruit, les fronts des colosses, le nez ou les joues. Et on n’entend guère non plus ce qu’ils chantent, dans le fracas toujours croissant des rafales et de la mer…

Les hommes de Rapa-Nui, qui vénèrent tant de petits fétiches et de petits dieux, paraissent tous sans respect pour ces sépultures : ils ne se souviennent plus des morts endormis là dessous 1.

††

Nous retournons ensuite à la baie déjà familière, où sont les cases de roseaux, et là je commence à circuler d’une manière moins pompeuse qu hier, en petit cortège maintenant, accompagné de mes seuls intimes, comme quelqu’un qui serait déjà du pays. Des hommes, qui me croisent, se bornent à me toucher la main ou à me faire un signal amical, en continuant leur route.

« Ia ora na, taio ! (Bonjour, ami !) » me disent la cheffesseet sa fille, qui sont dans un champ à arracher des patates douces et ne se dérangent plus de leur besogne. Le vieux chef me reçoit dans une caverne attenante à sa demeure, où il passe sa vie accroupi, les mains jointes sous ses genoux bleuis de tatouages ; avec sa figure rayée de bleu sombre, ses longs cheveux, ses longues dents et son habitude de s’immobiliser dans des poses de bête, il serait d’apparence affreuse, sans la douceur extrême de son regard. Je ne semble plus l’intéresser particulièrement et j’abrège ma visite.

Désirant emporter une de ces coiffures en plumes noires, d’un mètre de largeur, comme j’en ai vu sur la tête de quelques vieux personnages difficiles à aborder, je m’en ouvre à Houga, celui qui comprend le mieux mes phrases hésitantes, et nous commençons ensemble nos recherches. Il m’introduit alors dans plusieurs cases, où sont accroupis des ancêtres à figure bleue et à dents blanches, immobiles comme des momies, et qui d’abord ne semblent pas remarquer ma présence ; l’un d’eux cependant est occupé : il arrache les dents à une mâchoire humaine pour remettre des yeux d’émail à son idole. Il y a là en effet, accrochées sous la toiture, de très grandes couronnes de plumes ; mais les vieillards en demandent des prix fous : mon pantalon de toile blanche, et ma veste d’aspirant avec ses galons d’or, — ma veste neuve, puisque hier j’ai vendu l’autre. C’est trop cher, il faut y renoncer. Et Houga, me voyant désolé, me propose d’en réparer pour ce soir une un peu ancienne, un peu usée qu’il possède chez lui, et de me la céder en échange d’un pantalon seulement, — ce que j’accepte.

Allons maintenant faire au vieux Robinson danois notre visite, depuis hier promise.

Les abords de sa maisonnette, à eux seuls, sont déjà pour serrer le cœur, avec ce semblant de véranda, ce semblant de petit jardin, où poussent quelques maigres plantes dont il a dû apporter les graines… Quel exil que celui de cet homme qui, en ce pays presque vide, n’a même pas un bouquet d’arbres, même pas un peu de verdure où reposer sa vue. Et en cas de détresse, de maladie ou de menace de mort, aucune possibilité de communiquer avec le reste du monde…

Il est parti dès l’aube pour la chasse aux lapins, — nous explique, avec mille grâces et en nous priant d’entrer quand même, son épouse morganatique : une Maorie entre deux âges et plutôt fanée, qui est naturellement la grande élégante de l’île et qui porte ce matin une tunique en mousseline jaune, avec une couverture de voyage en laine rouge jetée comme un châle sur les épaules. Elle nous offre l’eau fraîche et claire d’une gargoulette, présent rare, car il n’y a point de sources à Rapa-Nui ; les indigènes ramassent de l’eau quand il pleut et la conservent dans des gourdes où elle a vite fait de se corrompre, ou bien vont en chercher au fond des cratères, dans des mares souvent taries. Quel dénuement et quelle tristesse, dans cette solitaire demeure ! Et dire qu’il serait impossible à cet homme de se procurer autre chose, même le voulant, puisqu’ici il n’y a rien nulle part.

Ailleurs, les ermites, les reclus peuvent toujours, si l’angoisse les prend, s’en aller ou appeler au secours ; mais celui-là… on se sent froid à l’âme rien qu’en songeant à ce que doivent être pour lui les pluvieux crépuscules, les tombées de nuit par mauvais temps, les veillées d’hiver…

Nous ne voulons pas abuser davantage de l’accueil de cette dame, d’autant plus que cela risquerait de tourner mal pour l’un de nous, ou même pour tous deux, et à l’heure du repas de nos canotiers (dix heures), nous rentrons à bord, — où, depuis le matin, sont commencés les préparatifs de l’enlèvement de la statue, l’amiral ayant décidé que ce serait aujourd’hui si possible, et que nous partirions ensuite pour l’Océanie.

A midi, l’expédition est prête à aller chercher la grande idole. Dans la chaloupe de la frégate, on a embarqué d’énormes palans, une sorte de chariot improvisé et une corvée de cent hommes, sous la conduite d’un lieutenant de vaisseau. Mais je suis de service à bord, moi, hélas ! et je contemple mélancoliquement tout ce monde qui va partir.

A la dernière minute pourtant, l’amiral, dont je suis « l’aspirant de majorité », me fait appeler sur son balcon. Il remettra à demain ma journée de garde, à condition que je lui rapporte un croquis exact du mardi avant qu’on en ait changé l’aspect. — C’est étonnant ce que cela m’aura servi pendant cette campagne, de savoir dessiner, pour obtenir ainsi des permissions d’aller courir ! — Et je saute avec joie dans la chaloupe, déjà bondée de monde, où les matelots ont des figures de gens qui se rendent à une fête.

Très chargée, la chaloupe a du mal à franchir les récifs, par une passe nouvelle, qui nous fera accoster dans une baie plus voisine du mardi. Nous arrivons tout de même, mais on s’inquiète de ce que sera le retour, avec le poids de l’idole en plus, et il faudra sûrement faire deux voyages pour ramener les cent matelots.

Les indigènes se sont réunis en masse sur la plage et poussent des cris perçants pour nous recevoir. Depuis hier, la nouvelle de l’enlèvement prochain de la statue s’est répandue parmi eux, et ils sont accourus de toute part pour nous regarder faire ; il en est venu même de ceux qui habitent la baie de La Pérouse, de l’autre côté de l’île ; aussi voyons-nous beaucoup de figures nouvelles.

Le lieutenant de vaisseau qui commande la corvée tient à ce que les cent hommes s’acheminent vers le mardi en rangs et au pas, les clairons sonnant la marche ; cette musique jamais entendue met la peuplade entière dans un état de joie indescriptible, — et ils deviennent difficiles à tenir en bon ordre, les matelots, avec toutes ces belles filles demi-nues, qui autour d’eux gambadent et s’amusent.

Au maraï, par exemple, il n’y a plus de discipline possible ; cela devient une folle confusion de vareuses de marine et de chairs tatouées, une frénésie de mouvement et de tapage ; tout ce monde se frôle, se presse, chante, hurle et danse. Au bout d’une heure, à coups de pinces et de leviers, tout est bousculé, les statues plus chavirées, plus brisées, et on ne sait pas encore laquelle sera choisie.

L’une, qui paraît moins lourde et moins fruste, est couchée la tête en bas, le nez dans la terre ; on ne connaît pas encore sa figure, et il faut la retourner pour voir. Elle cède aux efforts des leviers manœuvrés à grands cris, pivote autour d’elle-même et retombe sur le dos avec un bruit sourd. Son retournement et sa chute donnent le signal d’une danse plus furieuse et d’une clameur plus haute. Vingt sauvages lui sautent au ventre et y gambadent comme des forcenés… Ces vieux morts des races primitives, depuis qu’ils dorment là sous leur tumulus, n’ont jamais entendu pareil vacarme, — si ce n’est peut-être quand ces statues ont perdu l’équilibre, secouées toutes ensemble par quelque tremblement de terre, ou bien tombant de vieillesse, une à une, le front dans l’herbe.

C’est bien celle-là, décidément, la dernière touchée et retournée, que nous allons emporter ; non pas tout son corps, mais seulement sa tête, sa grosse tête qui pèse déjà quatre ou cinq tonnes ; alors, on se met en devoir de lui scier le cou. Par bonheur, elle est en une sorte de pierre volcanique assez friable, et les scies mordent bien, en grinçant d’une manière affreuse…

††

Ayant terminé, dans la bousculade, mes croquis pour l’amiral, je m’en vais, moi ; la fin de la manœuvre et l’embarquement de la statue massacrée ne m’intéressent plus. Avec mes fidèles, Atamou, Petero, Marie et Iouaritaï, je m’en retourne vers la baie où sont les cases en roseaux, pour voir un peu à la réparation de ma couronne de plumes, que Houga m’a promis de finir ce soir même.

Et je le trouve bien au travail, comme je l’espérais, ce brave petit sauvage ; il a coupé la queue à un coq noir pour remplacer les plumes avariées, et cela avance, cela prend vraiment très grand air.

Le vieux chef, comme je passe devant sa grotte, m’appelle par signes ; d’un air engageant et confidentiel, il me montre une poussière sombre, qu’il tient enveloppée dans un étui de feuilles mortes et qu’il nomme « tatou ». C’est de la poudre à tatouer, et, puisque je semble apprécier l’industrie de Rapa-Nui, il me propose de me faire sur les jambes quelques légers dessins bleus, en échange de mon pantalon que je lui offrirais pour sa peine.

Un autre vieillard aussi m’emmène chez lui, pour échanger, contre une boîte d’allumettes suédoises, une paire de boucles d’oreilles en épine dorsale de requin. Je rapporterai donc, ce soir encore, mille choses étonnantes.

Dominant cette baie, qui est devenue notre quartier général, il y a le cratère de Rano-Kaou 2, le plus large peut-être et le plus régulièrement circulaire qui soit au monde. Vu du ciel, il doit faire l’effet de ceux que les télescopes nous révèlent dans la lune. C’est un colisée immense et magnifique, dans lequel manœuvrerait aisément toute une armée. Le dernier des rois de Rapa-Nui était monté s’y cacher avec son peuple, lors de l’invasion péruvienne, et là eut lieu le grand massacre. Les sentiers qui y mènent sont remplis d’ossements, et des squelettes entiers apparaissent encore, couchés dans l’herbe.

A l’extrême déclin du soleil, je reviens m’asseoir avec mes cinq amis en face de la mer, au point où nous avons déjà pris l’habitude d’attendre ensemble l’arrivée des canots. Ce sera la dernière fois peut-être, car j’aperçois là-bas au loin la chaloupe qui retourne à bord et, au milieu de l’entassement des matelots vêtus de blanc, la grosse tête brune de l’idole qui s’en va en leur compagnie ; donc, la manœuvre s’est terminée à souhait, et nous avons chance de partir demain 3. Je dis presque : tant pis, car volontiers je serais resté encore.

††

Mais le soir, au moment de me coucher dans mon hamac, je suis appelé chez le commandant, et je pressens du nouveau pour la journée suivante.

Il m’annonce en effet que le départ est ajourné de vingt-quatre heures. Demain il a le projet de se rendre, avec quelques officiers, dans la région plus éloignée, où des idoles, très différentes de celles à notre connaissance, restent encore debout. La course probablement sera pénible et longue ; sur la carte, que nous examinons ensemble, cela fait, pris à vol d’oiseau avec un compas, six lieues, qui en représentent bien sept ou huit, avec les détours, les montées, les descentes ; autant ensuite pour revenir… Et il me demande si je veux l’accompagner. J’en meurs d’envie, cela va sans dire. Mais demain, je suis de garde, hélas ! moi, m’étant promené aujourd’hui tout le jour.

– « Ça, dit-il, j’en fais mon affaire avec l’amiral. » — Et il ajoute en riant : « A une condition… » — Ah ! oui, les dessins ! Il va falloir que je dessine les statues sous toutes les faces et pour tout le monde… Tant qu’on voudra,pourvu qu’on m’emmène 4 !

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Chapitre 4

6 janvier.

Avant quatre heures du matin, par une nuit encore noire sous un ciel épais, nous quittons la frégate. Et avant le jour nous atteignons la plage, choisissant pour débarquer un point difficile et solitaire, afin de ne pas donner l’éveil aux indigènes, qui, tous, voudraient nous suivre. Nous sommes quatre de l’état-major, le commandant, deux officiers et moi ; le vieux Danois et un Maori de confiance nous guident ; trois matelots rompus à la marche nous suivent, portant à l’épaule notre déjeuner et le leur. Du côté des cases, là-bas, on voit briller des feux dans l’herbe.

D’abord nous passons près du mardi dévasté hier, dont l’aspect est sinistre. Le ciel est voilé tout d’une pièce, sauf une déchirure, au raz de l’horizon oriental, qui laisse voir une lueur jaune annonçant la fin de la nuit.

Tous à la file, à travers l’herbe mouillée, nous nous dirigeons vers l’intérieur de l’île, qu’il faudra traverser d’un bord à l’autre, et, au bout d’une demi-heure, derrière un repli de colline, la mer et les feux lointains de la frégate disparaissent pour nos yeux, ce qui nous isole soudainement davantage. Nous nous enfonçons dans cette partie centrale de l’île que couvre, sur la carte du commandant, le mot Tekaouhangoaru écrit en grosses lettres de la main de l’évêque de Tahiti. Tekaouhangoaru est le premier des noms que les Polynésiens donnèrent à ce pays ; plus encore que le nom de Rapa-Nui, il. sonne la sauvagerie triste, au milieu de vent et ténèbres.

Dans les temps même où la population était nombreuse, il paraît que ce territoire central restait inhabité. Il en va de même, d’ailleurs, dans les autres îles peuplées par les Maoris, qui sont une race de pêcheurs et de marins, vivant surtout de la mer ; ainsi le centre de Tahiti, et celui de Nuka-Hiva, malgré une végétation admirable et des forêts pleines de fleurs, n’ont jamais cessé d’être de silencieux déserts. Mais, pas de forêts ici, à Hapa-Nui, pas d’arbres, rien ; des plaines dénudées, funèbres, plantées d’innombrables petites pyramides de pierre ; on dirait des cimetières n’en finissant plus.

Le jour se lève, mais le ciel reste très sombre, une pluie fine commence à tomber et, nous avons beau avancer toujours, notre horizon demeure fermé de tous côtés par des cratères qui se succèdent pareils, avec la même forme en tronc de cône, la même coloration brune.

Nous sommes jusqu’aux genoux dans l’herbe mouillée. Cette herbe aussi est toujours la même ; elle couvre l’île dans toute son étendue ; c’est une sorte de plante rude, d’un vert grisâtre, à tiges ligneuses garnies d’imperceptibles fleurs violettes ; il en sort des milliers de ces petits insectes qu’on appelle en France des éphémères. Quant aux pyramides que nous continuons de rencontrer à chaque pas, elles sont composées de pierres brutes, que l’on a simplement posées les unes sur les autres ; le temps les a rendues noires ; elles paraissent être là depuis des siècles.

Voici cependant une vallée où la végétation change un peu ; il y croît des fougères, des cannes à sucre sauvages, de maigres buissons de mimosas, et aussi quelques autres arbrisseaux courts, que les officiers reconnaissent pour être d’essences très répandues en Océanie, mais qui là-bas deviennent des arbres. — Est-ce que les hommes les ont apportés ? Ou bien vivent-ils ici depuis le grand mystère des origines, et alors pourquoi sont-ils restés à l’état de broussailles et dans ce recoin unique, au lieu de se développer comme ailleurs et d’envahir ?

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Vers neuf heures et demie enfin, ayant traversé l’île dans sa plus grande largeur, nous voyons de nouveau se déployer devant nous les lignes bleues de l’Océan Pacifique. Et la pluie cesse, et les nuages se déchirent, et le soleil paraît. Vraiment nous sortons de Tekaouliangoaru comme on s’éveillerait d’un cauchemar d’obscurité et de pluie.

Il y a même dans le lointain, près de la mer, quelque chose qui ressemble à une maisonnette d’Européen. Et c’est, nous dit le Robinson danois, la troisième des habitations que les missionnaires avaient jadis construites ; dans ce lieu, qui s’appelle Vaïhou, il y avait en ce temps-là une tribu heureuse qui vivait au bord de la plage ; mais plus personne aujourd’hui ; Vaïhou est un désert et la maisonnette tombe en ruine.

Nous apercevons déjà le cratère de Ranoraraku, au pied duquel nous trouverons, paraît-il, ces statues annoncées, différentes de toutes les autres, plus étranges et encore debout. Nous n’en sommes bientôt qu’à deux lieues, et ce sera le terme de notre voyage. Donc, ici dans la maison vide, nous nous arrêterons pour déjeuner ; d’abord, cela soulagera plus tôt les épaules de nos marins, et puis nous aurons au moins l’abri d’un reste de toiture.

Une sauvagesse très vieille et d’affreuse laideur se montre sur la porte, ensuite vient à nous avec des sourires craintifs. C’est la seule créature vivante rencontrée sur notre chemin. Elle a fait son gîte de cette petite ruine solitaire, et, sans doute, elle est quelque fille de la tribu disparue. — Mais de quoi vit-elle et qu’est-ce qu’elle peut bien manger ? Des racines, probablement, des lichens, avec des poissons qu’elle pêche.

††

A partir de Vaïhou, le pays que nous traversons est sillonné (silonné) de sentiers aussi battus et piétinés que s’il y passait chaque jour une foule nombreuse. Et cependant tout est désert : on nous l’avait dit, et nous le voyons bien ; notre guide indigène nous assure même qu’à part cette vieille femme, on ne trouverait pas un être humain à cinq lieues à la ronde. Alors, que penser ?… Dans cette île, tout est pour inquiéter l’imagination.

Le lieu dont nous continuons de nous approcher a dû être, dans la nuit du passé, quelque centre d’adoration, temple ou nécropole, car voici maintenant que la région entière s’encombre de ruines : assises de pierres cyclopéennes, restes d’épaisses murailles, débris de constructions gigantesques. Et l’herbe, de plus en plus haute, recouvre ces traces des mystérieux temps, l’herbe à tiges ligneuses comme celles du genêt, toujours, toujours la même herbe et du même vert décoloré.

Nous cheminons à présent le long de la mer. Au bord des plages, sur les falaises, il y a des terrasses faites de pierres immenses ; on y montait jadis par des gradins semblables à ceux des anciennes pagodes hindoues et elles étaient chargées de pesantes idoles, qui sont renversées aujourd’hui la tête en bas, le visage enfoui dans les décombres. L’Esprit des Sables et l’Esprit des Rochers 1, l’un et l’autre gardiens des îles contre l’envahissement des mers, tels sont les personnages des vieilles théogonies polynésiennes que ces statues figuraient.

C’est ici, au milieu des ruines, que les missionnaires découvrirent quantité de petites tablettes en bois, gravées d’hiéroglyphes ; — l’évêque de Tahiti les possède aujourd’hui, et sans doute donneraient-elles le mot de la grande énigme de Rapa-Nui, si l’on parvenait à les traduire.

Les dieux se multiplient toujours, à mesure que nous avançons vers le Ranoraraku, et leurs dimensions aussi s’accroissent ; nous en mesurons de dix et même de onze mètres, en un seul bloc ; on ne les trouve plus seulement au pied des terrasses, le sol en est jonché ; on voit partout leurs informes masses brunes émerger des hautes herbes ; leurs coiffures, qui étaient des espèces de turbans, en une lave différente et d’un rouge de sanguine, ont roulé çà et là, aux instants des chutes, et l’on dirait de monstrueuses pierres meulières.

Près d’un tumulus, un entassement de mâchoires et de crânes calcinés semble témoigner de sacrifices humains, qui se seraient accomplis là durant quelque longue période. Et — autre mystère — des routes dallées, comme étaient les voies romaines, descendent se perdre dans l’Océan...

Des mâchoires, des crânes, on en trouve du reste ici partout. On ne peut nulle part soulever un peu de terre sans remuer des débris humains, comme si ce pays était un ossuaire immense. C’est que, à une époque dont l’épouvante s’est transmise jusqu’aux vieillards de nos jours, les hommes de Rapa-Nui connurent l’horreur d’être trop nombreux, de s’affamer et de s’étouffer dans leur île, dont ils ne savaient plus sortir ; alors survinrent, entre les tribus, de grandes guerres d’extermination et de cannibalisme. C’était en des temps où l’existence de l’Océanie n’était même pas soupçonnée par les hommes blancs ; mais, au siècle dernier, lorsque passa Vancouver, il trouva encore, dans cette île qui n’avait déjà plus que deux mille habitants à peine, des traces de camps retranchés sur toutes les montagnes, des restes de fortifications en palissades au bord de tous les cratères.

Tant de blocs taillés, remués, transportés et érigés. attestent la présence ici, pendant des siècles, d’une race puissante, habile à travailler les pierres et possédant d’inexplicables moyens d’exécution. Aux origines, presque tous les peuples ont ainsi traversé une phase mégalithique 2, durant laquelle des forces que nous ignorons leur obéissaient.

La science officielle admet, il est vrai, que ces statues sont en trachyte, matière dure et résistante ; cela est exact peut-être pour les grandes figures de Ranoraraku ; mais non pour les innombrables idoles dont les plages sont jonchées : je les ai vu scier aisément avec des scies à bois, et la matière en est friable et légère.

Par ailleurs, l’île semble bien petite en proportion de cette zone considérable, occupée par les monuments et les idoles. Était-ce donc une île sacrée, où l’on venait de loin pour les cérémonies religieuses, à l’époque très ancienne de la splendeur des Polynésiens, quand les rois des archipels avaient encore des pirogues de guerre capables d’affronter les tempêtes du large et, de tous les points du Grand-Océan, s’assemblaient dans des cavernes, pour y tenir conseil, en une langue secrète ?… Ou bien ce pays est-il un lambeau de quelque continent submergé jadis comme celui des Atlantes ? Ces routes plongeant dans les eaux sembleraient l’indiquer ; mais les légendes maories ne font pas mention de cela, et, tandis que l’Atlantide en sombrant a formé sous la mer des plateaux gigantesques, ici, autour de l’île de Pâques, tout de suite les profondeurs insondables commencent…

Cependant, une fatigue, à la fin, et comme une anxiété nous viennent de cette interminable marche en file espacée, entre les hautes herbes, dans ces étroits sentiers de sauvages, au milieu de tant de désolation, de mystère et de silence. D’ailleurs, ces statues couchées, que nous rencontrons à chaque pas, sont de tout point semblables à celles que nous connaissions déjà, plus grandes seulement, mais de même forme et de même visage.

Et nous réclamons à notre guide les autres que nous étions venus voir, les autres statues, les différentes, qui se tiennent encore debout…

– Tout à l’heure, nous dit-il, là-bas, sur le flanc du Ranoraraltu : c’est là qu’on les trouve, mais rien que là, en un groupe unique.

Du reste, les sentiers maintenant abandonnent la rive et tournent vers l’intérieur des terres, dans la direction du volcan.

Il y a une heure et demie environ que nous avons repris notre route depuis la halte de Vaïhou, lorsque nous commençons de distinguer, debout au versant de cette montagne, de grands personnages qui projettent sur l’herbe triste des ombres démesurées. Ils sont plantés sans ordre et regardent de notre côté comme pour savoir qui arrive, bien que nous apercevions aussi quelques longs profils à nez pointu tournés vers ailleurs. C’est bien eux cette fois, eux auxquels nous venions faire visite ; notre attente n’est point déçue, et involontairement nous parlons plus bas à leur approche.

En effet, ils ne ressemblent en rien à ceux qui dormaient, couchés par légions sur notre passage. Bien qu’ils paraissent remonter à une époque plus reculée, ils sont l’œuvre d’artistes moins enfantins ; on a su leur donner une expression, et ils font peur. Et puis ils n’ont pas de corps, ils ne sont que des têtes colossales, sortant de terre au bout de longs cous et se dressant comme pour sonder ces lointains toujours immobiles et vides. De quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevée et leurs lèvres minces qui s’avancent en une moue de dédain ou de moquerie ? Point d’yeux, rien que des cavités profondes sous le front, sous l’arcade sourcilière qui est vaste et noble, — et cependant ils ont l’air de regarder et de penser. De chaque côté de leurs joues, descendent des saillies qui représentaient peut-être des coiffures dans le genre du bonnet des sphinx, ou bien des oreilles écartées et plates. Leur taille varie de cinq à huit mètres. Quelques-uns portent des colliers, faits d’incrustations de silex, ou des tatouages dessinés en creux.

Vraisemblablement, ils ne sont point l’œuvre des Maoris, ceux-là. D’après la tradition que les vieillards conservent, ils auraient précédé l’arrivée des ancêtres ; les migrateurs de Polynésie, en débarquant de leurs pirogues, il y a un millier d’années, auraient trouvé l’île depuis longtemps déserte, gardée seulement par ces monstrueux visages. Quelle race, aujourd’hui disparue sans laisser d’autres souvenirs dans l’histoire humaine, aurait donc vécu ici jadis, et comment se serait-elle éteinte ?…

Et qui dira jamais l’âge de ces dieux ?… Tout rongés de lichens, ils paraissent avoir la patine des siècles qui ne se comptent plus, comme les menhirs celtiques… Il y en a aussi de tombés et de brisés. D’autres, que le temps, l’exhaussement du sol ont enfouis jusqu’aux narines, semblent renifler la terre.

Sur eux, flamboie à cette heure le soleil méridien, le soleil tropical qui exagère leur expression dure en mettant plus de noir dans leurs orbites sous le relief de leur front, et la pente du terrain allonge leurs ombres sur cette herbe de cimetière. Au ciel, quelques derniers lambeaux de nuages achèvent de se dissiper, de se fondre dans du bleu violent et magnifique. Le vent s’est calmé, tout est devenu tranquillité et silence autour des vieilles idoles ; d’ailleurs, quand l’alizé ne souffle plus, qui troublerait la paix funèbre de ce lieu, qui remuerait son linceul uniforme d’herbages, puisqu’il n’y a jamais personne et qu’il n’existe dans l’île aucune bête, ni oiseau, ni serpent, rien que les papillons blancs, les papillons jaunes et les mouches qui bourdonnent en sourdine… Nous sommes à mi-montagne, ici, au milieu des sourires de ces grands visages de pierre ; au-dessus de nos têtes, nous avons les rebords du cratère éteint, sous nos pieds la plaine déserte jonchée de statues et de ruines, et pour horizon les infinis d’une mer presque éternellement sans navires…

Ces mornes figures, ces groupes liges au soleil, vite, vite il me faut, puisque je l’ai promis, les esquisser sur mon album, tandis que mes compagnons s’endorment dans l’herbe. Et ma hâte, ma hâte fiévreuse à noter tous ces aspects, — malgré la fatigue et le sommeil impérieux contre lesquels Je me défends, — ma hâte est pour rendre plus particuliers et plus étranges encore les souvenirs que cette vision m’aura laissés…

En effet, tout de suite après, c’est le départ, car le commandant s’inquiète, et nous aussi, de la trop longue route que nous avons à refaire avant la nuit à travers les solitudes centrales ; le départ, avec la certitude que jamais dans notre vie nous ne reviendrons en visite chez ces dieux, au fond de leur invraisemblable domaine.

Vers deux heures donc, au plus brûlant de la journée, recevant dans les yeux, juste en face, un soleil que rien ne voile plus, nous nous remettons en marche pour le retour, à la file, dans ces étroits sentiers dont l’existence ne s’explique pas, ayant toujours cette même herbe autour de nous, jusqu’à mi-jambe ou jusqu’à la ceinture.

Et, malgré les averses du matin, cette herbe n’est même pas humide, le sol non plus. Comment ce pays peut-il sécher si vite et sa terre redevenir en quelques heures si poussiéreuse, au milieu des immenses nappes marines qui l’environnent ?… Et puis, c’est singulier, quand on y réfléchit, la persistance de cette île et son air de quiétude, au milieu du Grand Océan, qui, dirait-on, ne vient mouiller que ses plages de corail, sans vouloir jamais franchir une ligne convenue… Il suffirait pourtant du dénivellement le plus léger dans les effroyables masses liquides pour submerger ce rien qui, depuis tant d’années chauffe au soleil son peuple d’idoles… Et, la fatigue aidant, je crois que peu à peu l’âme des anciens hommes de Rapa-Nui pénètre la mienne, à mesure que je contemple à l’horizon le cercle souverain de la mer : voici que je partage leur angoisse devant l’énormité des eaux et que tout à coup je les comprends d’avoir accumulé, au bord de leur terre par trop isolée, ces géantes figures de l’Esprit des Sables et de l’Esprit des Rochers, afin de tenir en respect, sous tant de regards fixes, la terrible et mouvante puissance bleue…

Au crépuscule, nous sommes de retour à la région habitée, en face du mouillage de notre frégate. Les timoniers, avec des longues-vues, guettaient notre arrivée, et une embarcation se détache aussitôt du bord pour venir nous prendre. J’ai juste le temps de m’asseoir une dernière fois devant la mer à la nuit tombante, au milieu de mes cinq amis sauvages, et nous attendons ensemble le canot qui m’emportera pour toujours. Ils ont l’air très frappé de mon départ et me disent, avec mélancolie, sous la voûte des nuages ramenés par le vent du soir, plusieurs choses que je voudrais mieux entendre. Quant à moi, j’éprouve un serrement de cœur en leur faisant mes adieux, — car ce sont de grands adieux et entre nous l’éternité commence : l’appareillage est fixé à six heures demain matin et, pour sûr, je ne reviendrai jamais.

. Le soir, à bord, j’ai entre les mains, pour la première lois, une des tablettes hiéroglyphiques de Rapa-Nui, que le commandant possède et m’a confiée, un de ces « bois qui parlent », ainsi que les Maoris les appellent. Elle est en forme de carré allongé, aux angles arrondis ; elle a dû être polie par quelque moyen primitif, sans doute par le frottement d’un silex ; le bois, rapporté on ne sait d’où, en est extrêmement vieux et desséché. Oh ! la troublante et mystérieuse petite planche, dont les secrets à présent demeureront à jamais impénétrables ! Sur plusieurs rangs, des caractères gravés s’y alignent ; comme ceux d’Égypte, ils figurent des hommes, des animaux, des objets ; on y reconnaît des personnages assis ou debout, des poissons, des tortues, des lances. Ils éternisaient ce langage sacré, inintelligible pour les autres hommes, que les grands chefs parlaient, aux conseils tenus dans les cavernes. Ils avaient un sens ésotérique ; ils signifiaient des choses profondes, ou cachées, que seuls pouvaient comprendre les rois ou les prêtres initiés 3…

Cette écriture, — tracée en sillons de bœuf (suivant les expressions de l’évêque-missionnaire), — se lisait en commençant par le bas de l’inscription, et, toutes les fois qu’on passait d’une ligne à une autre, il fallait retourner la tablette, chaque ligne étant inscrite la tête en bas par rapport aux lignes voisines.

Malheureusement, la signification ésotérique des mots, la seule importante, n’a pu être retrouvée et le langage des bois demeure à jamais inintelligible.

On m’appelle !… C’est de la part de l’amiral, ce soir, — et, comme hier, comme avant-hier, quand on m’avait appelé ainsi à des heures insolites, je pressens du nouveau qui pourrait bien me ramener encore une fois dans l’île sombre.

En effet, l’amiral souhaiterait posséder un dieu en pierre, remplissant certaines conditions de taille et de physionomie ; comme il sait que son aspirant de majorité a beaucoup fréquenté dans les cases, il me demande si je me chargerais de lui procurer cela, et de le faire vite, demain au petit jour, sans retarder le départ de la frégate qui reste fixé à six heures.

Justement j’en connais, une idole, qui répond à son idéal, chez le vieux chef lui-même : je prends l’engagement de la lui rapporter avant l’appareillage, en échange d’une redingote qu’il me confiera ; — et, charmé de retourner encore à Rapa-Nui, je prépare avant de m’endormir plusieurs phrases de langue polynésienne, pour une dernière et suprême causerie avec mes amis sauvages.

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Chapitre 5

7 janvier.

A quatre heures du matin, je suis en route, dans la baleinière de l’amiral. Par hasard, le temps est calme, mais si couvert, si noir ! Depuis notre arrivée, c’est la même chose à la fin de chaque nuit : un voile obscur, tout d’une pièce, retarde le lever du jour sur l’île et sur la mer.

Et me voici donc une fois de plus, dans la demi-obscurité matinale, au milieu des brisants et des récifs, revenant vers la baie où je ne pensais plus reparaître. Les aspects encore nocturnes de ce rivage sont aussi fantastiques aujourd’hui que le matin de ma première visite. De lourdes ténèbres demeurent dans les fonds, sur les vieux volcans morts, tandis que s’éclairent déjà vaguement les grèves. Çà et là, parmi les roches et les cases à peine dessinées, brillent des feux dans l’herbe, dansent des flammes jaunes, et, devant, l’on voit passer les ombres de quelques sauvagesses, qui rôdent alentour, en surveillant des cuissons de racines ou d’ignames ; à mesure que l’on approche, des odeurs de fumée vous viennent, des odeurs de fauve, de tanière. Et ces formes nues, ces attitudes primitives, que la lueur des feux révèle, sont pour plonger l’esprit dans un rêve des anciens temps : cela devait être ainsi, une aube préhistorique, dans des régions nuageuses, commençant d’éclairer le réveil et la petite activité d’une tribu humaine à l’âge de pierre…

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Les femmes sans doute circulent ici plus tôt que les hommes, car je suis d’abord rencontré et reconnu par Iouaritaï et Marie. On ne pensait plus me revoir, ni moi ni aucun de nous. Grands cris de joie. On court chez le vieux chef, l’avertir que c’est à lui que j’ai affaire, et que c’est pressé. Il sort au-devant de moi. Le marché lui agrée. En échange de son idole, que deux de mes matelots emportent sur leurs mains nouées en chaise, je lui livre la belle redingote de l’amiral et il l’endosse sur-le-champ.

Pas de temps à perdre. Il faut redescendre à la course vers la plage. En peu d’instants, mes amis sont tous sur pied pour me voir encore. Houga, éveillé en sursaut, se présente enveloppé d’un manteau en écorce d’arbre, et puis j’entends derrière moi accourir Atamou, et enfin Petero, le maigre farfadet. Ce sont bien nos derniers adieux, cette fois-ci ; dans quelques heures, l’île de Pâques aura disparu à mes yeux pour toujours. Et vraiment un peu d’amitié avait jailli entre nous, de nos différences profondes peut-être, ou bien de notre enfantillage pareil.

Il fait presque jour quand je me rembarque dans la baleinière, avec l’idole. Mes cinq amis restent sur la grève, pour me suivre jusqu’à perte de vue. Seul le vieux chef, qui était descendu avec eux pour me reconduire, remonte lentement vers sa case, — et, le voyant si ridicule et lamentable avec sa redingote d’amiral d’où sortent deux longues jambes tatouées, j’ai le sentiment de lui avoir manqué de respect, en concluant ce marché, d’avoir commis envers lui une faute de lèse-sauvagerie.

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Quinzième partie 
APRÈS UNE LECTURE DE MICHELET

La mer ! — Il semble que ce mot en lui-même ait quelque chose d’immense, avec je ne sais quelle tranquillité de néant.
C’est un écrasant titre pour un livre : aussi avais-je des préventions inquiètes en commençant de lire cette Mer de Michelet, bien que l’œuvre fût célèbre.

Mais je me suis senti, dès les premières pages, rassuré par une sorte de prélude grandiose où passe un effroi religieux, et, de plus en plus ensuite, j’ai été conquis et j’ai admiré.

Je ne dis pas que ce soit toute la mer ; non, peut-être n’est-ce que la mer vue du rivage, — mais vue par des yeux profonds et clairs qui l’ont presque devinée jusqu’en ses lointains inconnus.

Comme en général ceux qui la regardent pour la première fois, Michelet s’épouvante d’abord devant la mer ; il lui trouve quelque chose d’hostile et d’éternellement destructeur ; il est oppressé par le sentiment de son irrésistible pouvoir d’anéantir. Il se complaît à lui rendre son appellation de nuit de l’abîme, ou ses noms antiques de « désert » et de ce nuit ».

Les paysages marins, les landes et les plages commencent déjà pour lui cette impression de crainte — sans laquelle, du reste, il n’y aurait, par la suite, ni compréhension ni amour. Il s’inquiète dès qu’il entend et qu’il devine « la redoutable personne ». Sur ces sables où s’épanouissent, aux grands souffles vivifiants, des tapis d’œillets roses et toute une flore spéciale si exquise, il perçoit surtout, lui, la déroute des arbres, qui se couchent et qui meurent sous le terrible vent du large. Et cette voix de la mer, ce bruit puissant et berceur, qui me semble la plus apaisante de toutes les musiques ; résonne au contraire à ses oreilles comme une longue et implacable menace.

Il a, d’ailleurs, au plus haut degré le don de faire passer dans l’âme de ceux qui le lisent son frisson personnel. Tellement que, ce soir même, du haut d’une falaise, — au bord de ce golfe de Biscaye où j’habite en ce moment et dont Michelet signale les parages comme si redoutables, — je regardais la côte et l’océan vert, dans un sentiment nouveau qui se rapprochait du sien. Je venais de lire ses premiers chapitres, qui ne sont que magiques paraphrases de ces quatre mots du solitaire de Granville : « Cela me fait peur ! » Alors les falaises de France et d’Espagne, fuyant de droite et de gauche au fond des lointains, m’apparaissaient comme labourées de blessures vives ; partout un déchiquetage cruel, laissant à nu des vertèbres de pierre rose ; en bas, des sables et des sables, prodigieux émiettements de choses mortes, et, sur leurs blancheurs tristes, des amas de débris étalés en lignes sans fin, témoignant qu’une orgie de destruction durait là depuis des siècles, des siècles et des millénaires… Sous l’influence de Michelet, je regardais, ce soir, avec des yeux différents des miens ; et, pour la première fois de ma vie, à cette tombée un peu sinistre d’une nuit de mars, je les voyais tels qu’ils sont, les abords du vaste gîte féroce : encombrés de ruines, d’ossements, d’organismes broyés et pulvérisés…

Pourtant elle était si calme la grande Tueuse, qui sommeillait étendue là-bas, sous les grises vapeurs crépusculaires ! oh ! si calme et si douce ! Endormie, elle rendait un confus bruissement d’orgues religieuses ; on entendait d’imprécises harmonies d’abîme monter de ses profondeurs ; elle était attirante comme le repos sans remords ; elle semblait appeler les hommes, éphémères à l’âme troublée, et les convier à venir, à venir tous, dans ses longs voiles gris, chercher la suprême paix de l’infini. Et sur ces sables, sur ces falaises, mille petites fleurs vigoureuses, aux senteurs saines, aux tiges rudes, glorifiaient la mer, disaient l’effet bienfaisant de son voisinage et la puissante vie qu’elle exhale… Aussi, peu à peu, toute mon affection confiante retournait à ce néant charmeur, qui a bercé pendant tant d’années ma vie livrée à son caprice.

Oh ! les tranquillités de la mer !… Oh ! prendre le large, s’éloigner et s’isoler sur une mer calme !… Y a-t-il au monde une impression reposante comparable à cette impression-là ?… Et, plus elle est sombre, la mer, plus elle est morne, au déclin des jours brumeux, sous le suaire des ciels de décembre, — plus s’accentuent les sentiments de paix qu’elle apporte, les sentiments de résignation à la mort, les sentiments d’oubli et de pardon de tout. Je crois que, même de ses tourmentes et même de l’horreur de son bruit, se dégage encore, sous une certaine forme, sa paix immense, qui endort, qui assainit et qui retrempe. De même qu’elle est le grand champ de lutte où les matelots gardent leur âme simple et se font un courage de fer, elle est aussi le cloître profond et superbe, le souverain refuge ouvert aux désolés qui n’ont pas de foi…

Dans ces premiers chapitres du livre de Michelet, qui pourraient s’appeler « chapitres de la terreur », il y a une admirable description de tempête, que j’ai lue avec une surprise et une émotion très particulières : je m’attendais si peu à la trouver là, cette souveraine tempête d’octobre 1859, la première que virent mes yeux et que mes oreilles entendirent ! Dans la mémoire des gens de la côte, elle a laissé une profonde trace sinistre et je m’en souviens moi-même avec une confuse frayeur.

J’ignorais que Michelet eût jamais passé dans mon pays, — et précisément il habitait, à cette époque, ce même hameau de Saint-George-de-Didonne, où l’on m’avait conduit pour une saison de plage ; tandis que je m’épouvantais, en petit enfant, de cette furie jamais vue, il était là, tout près, lui, qui la notait superbement pour l’avenir.

Il m’en reste surtout cette grise image : un soir, par un des crépuscules terribles d’alors, quelqu’un de grand, je ne sais qui, me tenait enveloppé dans le pan de son propre manteau et, pour n’être pas emporté, s’abritait avec moi derrière une muraille, essayant de regarder du côté du large ; je tâchais de voir, moi aussi, aveuglé, étouffé, par tout ce qui me cinglait la figure, par tout ce qui s’engouffrait dans ma poitrine, — et une grande musique d’enfer me maintenait dans une sorte de stupeur. Auprès de nous étaient deux femmes de la côte, à l’abri de ce même mur, enlacées étroitement à bras le corps, s’efforçant de comprimer leurs manteaux noirs, qui s’enflaient toujours et battaient avec un bruit de fouet ; elles regardaient comme nous du côté de l’épouvante, et l’une d’elles poussait des espèces de gémissements rauques, qui s’entendaient malgré le vent…

Je ne crois pas que la description de Michelet puisse être dépassée. Il est vrai, c’est encore du rivage qu’il a vu cette tempête, un peu comme il a vu les autres choses de la mer ; mais il nous en donne l’aspect et le bruit, l’obscurité et la profondeur, les embruns et la mouillure salée, — tellement qu’après avoir lu nous gardons de tout cela le sentiment intime et le grand frisson.

Peu à peu, à mesure que l’on tourne les feuillets du livre, on sent que l’auteur entre en communion plus intime avec son terrible modèle. Il s’incline devant la fatalité sereine de ses destructions, devant la patience de ses enfantements toujours recommencés. Finalement, il se prend d’une sorte d’amour épouvanté pour la grande Tueuse et la grande Créatrice ; il la proclame amie, mère et nourrice des êtres.

Et c’est à partir du chapitre intitulé « Fécondité » qu’il apparaît comme un poète unique, d’une incomparable grandeur. Je ne crois pas qu’on puisse donner jamais avec plus de puissance l’impression des profondeurs marines, où la vie obscurément se soulève du sommeil de pierre, l’impression de la sourde furie de vivre qui s’agite dans les eaux, de l’immense poussée organique qui monte, incessante et éternelle, du fond des ténèbres d’en dessous. — Mais, bien que Michelet parle de « nos très justes espoirs de revivre en nos âmes immortelles », son œuvre, dans toute cette partie, dégage une sombre et magnifique impression de mort ; la matière s’y révèle maîtresse de ses propres transformations, formidable, éternelle, souveraine de tout. Et l’on pourrait appliquer à ces passages la phrase même que l’auteur adresse à la mer : « Cela fait peur. »

Il va jusqu’à lui prêter, à cette mer, une sorte d’animalité confuse, une sorte de maternité consciente, — et il dit ces choses dans une langue à lui, où, sous chaque mot, s’ouvre un abîme.

Ensuite, dans une série de chapitres qui portent des titres étranges, tels que Fleurs de sang ou les Faiseurs de mondes, et qui sont colorés comme des nacres changeantes, Michelet se complaît à merveilleusement décrire la variété infinie des trésors marins. Ici, le livre devient quelque chose comme une histoire naturelle qui serait écrite par un poète et généralisée par un penseur.

Je m’étonne et j’admire qu’il ait pu peindre, en des attitudes si vivantes, ce monde fragile des eaux, qu’il n’a guère connu que mort, décoloré et desséché. Il n’a fréquenté que nos côtes un peu déshéritées, que les bords de nos mers froides et relativement pauvres ; c’est sur de ternes étagères de musées qu’il a rencontré les ossements, les enveloppes, les débris de ces milliers d’êtres par lui décrits, — et il lui a fallu sa prodigieuse intuition d’artiste pour leur rendre ainsi le mouvement et la couleur.

Il semble qu’il les ait sondées lui-même, les mers de corail emplies de merveilles, et les mers équatoriales, aux houles languissantes, lourdes à force de contenir de la vie, dormantes éternellement sous leurs grosses nuées d’orage ou sous leur soleil de splendeur.

De mon premier voyage de marin, j’ai gardé le souvenir d’un soir où je fus plus particulièrement en communion et en contact avec les puissances vitales épandues dans ces mers. C’était en plein milieu de l’Atlantique, sous l’équateur, dans la région des grandes pluies chaudes pareilles aux pluies du monde primitif, au déclin d’une de ces journées si rares où le ciel de là-bas quitte son voile obscur. Pas un nuage et pas un souffle ; par hasard, le Baal éternel flambait dans du bleu profond, — et alors tout devenait magnificence et enchantement. Dans l’immensité vide qui resplendissait, deux navires se tenaient inertes, arrêtés depuis des jours par le calme, lentement balancés sur place : le nôtre, et un inconnu qui apparaissait là-bas dans les limpidités chaudes de l’horizon.

Vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, à l’instant où le Baal commence à éclairer d’or, on me chargea d’aller, dans une très petite embarcation, visiter cet autre promeneur du large, qui nous avait fait un signal d’appel. Oh ! quand je fus au milieu de la route, voyant loin de moi, l’un en avant, l’autre en arrière, les deux immobiles navires, je pris conscience d’un tête-à-tête bien imposant et bien solennel avec les grandes eaux silencieuses. Seul, dans ce canot frêle aux rebords très bas, où ramaient six matelots alanguis de chaleur, seul et infiniment petit, je cheminais sur une sorte de désert oscillant, fait d’une nacre bleue très polie où s’entre-croisaient des moirures dorées. Il y avait une houle énorme, mais molle et douce, qui passait sous nous, toujours avec la même tranquillité, arrivant de l’un des infinis de l’horizon pour se perdre dans l’infini opposé : longues ondulations lisses, immenses boursouflures d’eau qui se succédaient avec une lenteur rythmée, comme des dos de bêtes géantes, inoffensives à force d’indolence. Peu à peu, soulevé sans l’avoir voulu, on montait jusqu’à l’une de ces passagères cimes bleues ; alors, un instant, on entrevoyait des lointains magnifiquement vides, inondés de lumière, tout en ayant l’inquiétante impression d’avoir été porté si haut par quelque chose de fluide et d’instable, qui ne durerait pas, qui allait s’évanouir. En effet, la montagne bientôt se dérobait avec le même glissement, la même douceur, perfide, et on redescendait. Tout cela se faisait sans secousse et sans bruit, dans un absolu silence. On ne savait même pas bien positivement si l’on redescendait soi-même ; avec un peu de vertige, on se demandait si plutôt ce n’étaient pas les horizons qui s’effondraient par en dessous, dans des abîmes… Et maintenant, on était de nouveau au fond d’une des molles vallées, entre deux montagnes aux luisants nacrés, qui se mouvaient, — l’une en fuite, celle d’où l’on venait de glisser si aisément, et l’autre toute pareille, qui s’approchait menaçante. Cette eau chaude, aux pesanteurs d’huile, qui vous berçait comme une plume légère, était d’un bleu si intense qu’on l’eût dite colorée par elle-même, teinte à l’indigo pur. Si l’on se penchait pour en prendre un peu dans le creux de la main, on voyait qu’elle était pleine de myriades de petites plantes ou de petites bêtes ; qu’elle était encombrée et comme épaissie de choses vivantes. Autour de nous, il y avait aussi de ces coquillages appelés argonautes, qui naviguaient nonchalamment, toutes voiles dehors ; surtout, il y avait une profusion de méduses flottantes, qui tendaient chacune, à je ne sais quels imperceptibles souffles, une transparente petite voile nuancée au carmin : sur la surface du désert bleu, c’était comme une jonchée de fleurs en cristal rose…

Alors la mer m’apparut bien telle que Michelet l’a comprise : le grand creuset de la vie, dont « la conception permanente, l’enfantement ne finit jamais ».

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1.Après la première représentation à l’Opéra-Comique du Mariage de Loti, musique de Reynaldo Hahn. (Mars 1898.)

2.Ceci se passait le jour même où l’auteur venait d’être illégalement rayé des cadres de la marine, avec une trentaine d’autres officiers, par un précédent ministère. Depuis, le Conseil d’État a fait justice, comme on sait, en réintégrant dans leur corps M. Pierre Loti et ses camarades.

1.Pantchiket, une corruption basque de François.

1.D’après la tradition des Maoris et leurs généalogies d’ancêtres, cette aventure de leur arrivée à l’île de Pâques ne remonterait qu’à un millier d’années. — P. L.

1.L’opinion admise est que les statues de l’île de Pâques n’ont pas été faites par les Maoris, mais qu’elles sont l’œuvre d’une race antérieure, inconnue et aujourd’hui éteinte. Cela est vrai peut-être pour les grandes statues de Ranoraraku, dont je parlerai plus loin. Mais les innombrables statues qui garnissaient jadis les maraï au bord des plages appartiennent bien à la race maorie et représentent vraisemblablement l’Esprit des Sables et l’Esprit des Rochers. — P. L.

2.A l’île de Pâques, le nom de tous les volcans commence par Rano, ce qui signifie proprement : étang. C’est qu’en effet, la partie profonde de tous ces cratères est devenue avec le temps un marécage, où les indigènes, après les pluies, viennent chercher de l’eau. Mais pour avoir choisi cette appellation de Rano, il faut donc que les Moaris, en prenant possession de l’île, aient trouvé ces volcans déjà éteints et convertis en réservoirs. Cela détruirait cette théorie généralement admise que l’île aurait été bouleversée et diminuée par le feu depuis que les Moaris l’habitent. — P. L.

3.Cette tête d’idole est aujourd’hui à Paris, au Jardin des Plantes, à l’une des entrées du Muséum. — P. L.

4.Nous sommes en 1872. On n’avait encore inventé ni les photo-jumelles, ni les kodaks, et personne à bord ne faisait de photographie. — P. L.

1.Tii-Oné et Tii-Papa, l’ « Esprit des Sables » et l’ « Esprit de Rochers » : ces noms et cette explication viennent des vieux chefs de l’île Laïvavaï (archipel Touhouaï, Polynésie) où se trouvent au bord de la mer des statues de même figure qu’à l’île de Pâques, bien que moins hautes et moins détériorées. — P. L.

2.Chez les Maoris, il semblerait que l’âge des Grandes-Pierres se soit prolongé jusqu’aux temps modernes, car la matière volcanique dont certaines de leur statues sont composées paraît peu durable, et les idoles au bord de la mer ne sauraient avoir plus de trois ou quatre siècles.

3.Mgr d’Axiéri, évêque-missionnaire qui vécut de longues années en Polynésie, possédait un grand nombre de « bois qui parlent », et il avait obtenu, de quelques vieux chefs de l’île de Pâques, aujourd’hui défunts, la signification littérale de chacun des caractères de leur écriture. On trouvera ci-contre un aperçu des documents qu’il a laissés et qui sont tout à fait uniques.

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Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.