Marthe, et autres nouvelles
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ISBN—978-2-8247-1546-9
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« Achevé d’imprimer à Bruxelles pour Jean Gay, éditeur, le douzième jour de septembre 1876, par les soins de Félix Callewaert, père, imprimeur », ce livre a été mis en vente, le 1er octobre suivant à Bruxelles.
Vers le milieu du mois d’août de la même année, je me trouvais, dans cette ville en train de surveiller l’impression de Marthe, lorsque j’appris que M. de Goncourt se proposait de faire paraître un roman dont le sujet pouvait ressembler au mien : la Fille Élisa. J’ajouterai que les bruits annonçant l’apparition de ce livre pour le 1er novembre 1876 étaient faux, puisque la Fille Élisa n’a été mise en vente que le 20 mars 1877, à Paris.
Quoi qu’il en fût, j’eus peur d’être devancé et, hâtant la toilette imprimée de Marthe, je fis inscrire, à sa dernière page, l’acte de naissance mentionné plus haut.
Ce volume, le premier roman que j’ai écrit, a été épuisé en quelques jours. Le prix élevé qu’il a rapidement atteint n’en permet plus l’achat qu’aux amateurs de livres rares. M. Derveaux a pensé que les personnes qui avaient voulu s’intéresser aux Sœurs Vatard seraient peut-être satisfaites de pouvoir se procurer aisément ce roman naturaliste du même auteur. Tel est le motif qui a décidé l’édition française de Marthe.
J’ai eu, je l’avoue, l’intention de la refaire de fond en comble ; il m’a semblé que je l’écrirais maintenant dans une langue moins tourmentée et plus facile, puis j’ai voulu qu’elle restât telle qu’elle était, qu’elle gardât ses défauts et ses audaces de jeunesse ; j’ai surtout voulu qu’on ne m’accusât point d’y avoir changé un mot depuis la venue postérieure du roman de M. de Goncourt.
Je crois inutile de discuter maintenant sur le sujet qu’il m’a plu de traiter. Les clameurs indignées que les derniers idéalistes ont poussées dès l’apparition de Marthe et des Sœurs Vatard ne m’ont guère ému.
Je fais ce que je vois, ce que je sens et ce que j’ai vécu, en l’écrivant du mieux que je puis, et voilà tout.
Cette explication n’est pas une excuse, c’est simplement la constatation du but que je poursuis en art.
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— Tiens, vois-tu, petite, disait Ginginet, étendu sur le velours pisseux de la banquette, tu ne chantes pas mal, tu es gracieuse ; tu as une certaine entente de la scène, mais ce n’est pas encore cela.
Écoute-moi bien, c’est un vieux cabotin, une roulure de la province et de l’étranger qui te parle, un vieux loup de planche, aussi fort sur les tréteaux qu’un marin sur la mer, eh bien ! tu n’es pas encore assez canaille ! ça viendra, bibiche, mais tu ne donnes pas encore assez moelleusement le coup des hanches qui doit pimenter le « boum » de la grosse caisse. Tiens, vois, j’ai les jambes en branches de pincettes faussées, les bras en ceps de vigne, j’ouvre la gueule comme la grenouille d’un tonneau, je fais le mille pour les palets de plomb, vlan ! la cymbale claque, je remue le tout, je râpe le dernier mot du couplet, je me gargarise d’une roulade ratée, j’empoigne le public. C’est ce qu’il faut. Allons, dégosille ton couplet, je t’apprendrai, à mesure que tu le goualeras, les nuances à observer. Une, deux, trois, attention, papa entrouvre son tube auriculaire, papa t’écoute.
— Dites donc, mademoiselle Marthe, voilà une lettre que l’ouvreuse m’a dit de vous remettre, grasseya une grosse fille roupieuse.
— Ah ! elle est bien bonne, s’écria l’enfant ; regarde donc, Ginginet, ce que je viens de recevoir, c’est pas poli, sais-tu ?
Le comédien déploya le papier et les coins de ses lèvres remontèrent jusqu’aux ailes de son nez, découvrant des gencives frottées de rouge, faisant craquer le masque de fard et de plâtre qui lui vernissait la face.
— C’est des vers, clama-t-il, visiblement alarmé, autrement dit, celui qui te les envoie est un homme sans le sou. Un monsieur bien n’envoie pas de vers !
Les camarades s’étaient rassemblés pendant ce colloque. Il faisait ce soir-là un froid polaire, les coulisses avec leurs courants d’air étaient glaciales ; tous les histrions se pressaient devant un feu de coke qui flambait dans la cheminée.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit une actrice, insolemment décolletée du haut en bas.
— Oyez, dit Ginginet, et il lut, au milieu de l’attention générale, le sonnet suivant :
Un fifre qui piaule et siffle d’un ton sec,
Un basson qui nasille, un vieux qui s’époumone
À cracher ses chicots dans le cou d’un trombone,
Un violon qui tinte ainsi qu’un vieux rebec
Un flageolet poussif dont on suce le bec,
Un piston grincheux, la grosse caisse qui tonne,
Tel est, avec un chef pansu comme une tonne,
Scrofuleux, laid enfin à tenir en échec
La femme la plus apte aux amoureuses lices,
L’orchestre du théâtre. – Et c’est là cependant
Que toi, mon seul amour, toi, mes seules délices,
Tu brames tous les soirs d’infâmes ritournelles
Et que, la bouche en cœur, l’œil clos, le bras pendant,
Tu souris aux voyous, ô la Reine des belles !
Et ce n’est pas signé !
— Dis donc, Ginginet, cela s’appelle casser du sucre sur la tête du chef d’orchestre ; il faudra lui montrer ces « versses », ça le fera rogner, ce racleur !
— Allons, mesdames, en scène, cria un monsieur vêtu d’un chapeau noir et d’un macfarlane bleu ; en place, l’orchestre commence !
Les femmes se levèrent, jetèrent un manteau sur leurs épaules nues, se secouèrent toutes frissonnantes et, suivies par les hommes qui interrompaient leur pipe ou leur partie de bésigue, s’en furent à la queue leu leu par la petite porte qui donnait accès dans les coulisses.
Le pompier de service était à son poste et, bien qu’à moitié mort de froid, il avait des flambes dans les yeux quand il regardait le dessous des jupes de quelques danseuses égarées dans cette revue. Le régisseur frappa les trois coups, la toile se leva lentement, découvrant une salle bondée de monde.
À n’en pas douter, le spectacle le plus intéressant n’était pas sur la scène, mais bien dans la salle. Le théâtre de Bobino, dit Bobinche, n’était point rempli, comme ceux de Montparnasse, de Grenelle et des autres anciennes banlieues, par des ouvriers qui voulaient écouter sérieusement une pièce. Bobino avait pour clientèle les étudiants et les artistes, une race bruyante et gouailleuse si jamais il en fût. Ils ne venaient point dans cette cahute, tapissée de méchant papier amarante, pour se pâmer aux lourds mélodrames ou aux folles revues, ils venaient pour crier, rire, interrompre la pièce, s’amuser enfin ! Aussi le rideau fut-il à peine remonté que les braiments commencèrent ; mais Ginginet n’était pas homme à s’émouvoir pour si peu, sa longue carrière dramatique l’avait accoutumé aux vacarmes et aux huées. Il salua gracieusement ceux qui l’interrompaient, conversa avec eux, entremêlant son rôle de boutades à l’adresse des braillards : bref il se fit applaudir. La pièce marchait cependant assez mal, elle clopinait dès la seconde scène. La salle recommença à tempêter. Ce qui la délecta, ce fut surtout l’entrée d’une actrice énorme dont le nez marinait dans un lac de graisse. La tirade, éjaculée par la bonde de cette cuve humaine, fut scandée à grands renforts de « larifla, fla, fla ». La pauvre femme était ahurie et ne savait si elle devait rester ou fuir. Marthe parut : le charivari cessa.
Elle était charmante avec son costume qu’elle avait elle-même découpé dans des moires et des soies à forfait. Une cuirasse rose, couturée de fausses perles, une cuirasse d’un rose exquis, de ce rose faiblissant et comme expiré des étoffes du Levant, serrait ses hanches mal contenues dans leur prison de soie ; avec son casque de cheveux opulemment roux ; ses lèvres qui titillaient, humides, voraces, rouges, elle enchantait, irrésistiblement séduisante !
Les deux plus intrépides hurleurs, qui se répondaient de l’orchestre au paradis, avaient cessé leurs cris : « anneau brisé, la sûreté des clefs, cinq centimes, un sou ! orgeat, limonade, bière ! » Soutenue par le souffleur et par Ginginet, Marthe fut applaudie à outrance. Dès que sa romance fut versée, le brouhaha reprit plus furieusement. Le peintre qui siégeait aux stalles du bas, et l’étudiant en vareuse rouge qui nichait en haut, au poulailler, s’égosillèrent de plus belle, en lazzis et en calembredaines, à la grande joie des spectateurs que la pièce ennuyait à mourir.
Accotée près de la rampe, à l’un des portants, Marthe regardait la salle et se demandait lequel de ces jeunes gens avait pu lui adresser la lettre, mais tous les yeux étaient braqués sur elle, tous flamboyaient en l’honneur de sa gorge ; il lui fut impossible de découvrir parmi tous ces admirateurs celui qui lui avait envoyé le sonnet.
La toile tomba sans que sa curiosité fût assouvie.
Le lendemain soir, les acteurs étaient d’humeur massacrante, ils s’attendaient à un nouveau vacarme et le directeur qui remplissait les fonctions de régisseur, vu l’absence des fonds, se promenait fiévreusement sur la scène, attendant que le rideau se levât.
Il se sentit soudain frappé sur l’épaule et, se retournant, se trouva face à face avec un jeune homme qui lui serra la main et, très calme, dit :
— Vous vous portez toujours bien ?
— Mais… mais oui… pas mal… et vous ?
— Ça boulotte, je vous remercie. Maintenant entendons-nous : vous ne me connaissez pas, moi non plus. Eh bien ! je suis journaliste et j’ai l’intention d’écrire un article mirifique sur votre théâtre.
— Ah ! enchanté, bien ravi, certainement ! mais dans quel journal écrivez-vous ?
— Dans la Revue mensuelle.
— Connais pas. Et ça paraît quand ?
— Généralement tous les mois.
— Enfin… asseyez-vous donc.
— Je vous remercie, mais je n’en profiterai pas.
Et il s’en fut dans le foyer où jacassaient les acteurs et les actrices.
C’était un habile homme que le nouveau venu ! Il dit un mot aimable à l’un, un mot aimable à l’autre, promit à tout le monde un article gracieux, à Marthe surtout qu’il regardait d’un œil si goulu qu’elle n’eut pas de peine à deviner qu’il était l’auteur de la lettre.
Il revint les jours suivants, lui fit la cour ; bref, il parvint un soir à l’entraîner chez lui.
Ginginet, qui surveillait le manège du jeune homme, entra dans une furieuse colère qu’il épancha, à grands flots, dans le sein de Bourdeau, son collègue et ami.
Tous deux s’étaient attablés dans un cabaret des plus borgnes, pour boire chopine ensemble. Je dois à la vérité de dire que Ginginet s’était teint, depuis l’après-midi, la gargamelle d’un rouge des plus vifs ; il prétendait avoir dans la gorge des dunes qu’il arrosait à grandes vagues de vin, bientôt il pencha, pencha la tête sur la table, trempa son nez dans le verre et, sans s’adresser à son compagnon qui dormassait plus ivre que lui peut-être, il éructa un monologue pointillé et haché par une série de soubresauts et de hoquets.
— Bête, la petite, très bête, supérieurement bête, ah ! mais oui ! prendre un amant c’est bien s’il est riche ; mieux vaut sans cela garder le vieux museau de Ginginet – pas beau, c’est vrai – Ginginet – pas jeune, c’est encore vrai, – mais artiste lui ! artiste ! et elle lui préfère un greluchon qui fait des vers ! un métier de crève-la-faim ! c’est clair, comme ma voix – pas ce soir par exemple – je suis rogomme comme tout – ça me rappelle tout ça la chanson que je chantais à Amboise quand j’étais premier ténor au Grand Théâtre, ma gloire passée, quoi ! – la chanson de « ma femme et de mon parapluie ». Étaient-ils bêtes, au reste, ces couplets ! comme si une poupée et un landau à baleines c’était pas la même chose ! tous les deux se retournent et vous lâchent quand il fait mauvais ! Eh ! Bourdeau, écoute donc, je te disais que j’étais un père pour elle, un père noble qui la laissait battre de l’œil devant les jeunes gens riches, mais devant des pauvres, devant des raffalés comme ça, pouah ! zut ! raca ! je deviens père sérieux ; et ému jusqu’aux larmes, Ginginet accentua son soliloque par un vigoureux coup de poing sur la table, qui fit moutonner le vin dans son verre et éclaboussa son vieux masque pelé de larges gouttes rouges. – Il pleut dehors, il pleut dedans, poursuivit-il, bonsoir la compagnie, je vais me coucher. Eh ! Bourdeau, eh ! las-d’aller ! lève-toi, c’est ton camarluche qui t’appelle ! ça se chantait autrefois à Amboise, je ne sais plus sur quel air par exemple. – Ah ! Sambregois ! quel coffre, quel creux j’avais alors ! ô malheur de malheur ! dire que tout cela est parti en même temps que mes cheveux ! Eh toi, loufiat, cria-t-il au garçon, voilà de la braise, éteins-la, il y a cinq chopines à payer et en avant les baladins ! et quant aux bourgeois, lanturlu !
Et ce disant, il harpa par le bras gauche Bourdeau qui butait des savates, rossignolait du nez, bedonnait du ventre, dandinait de la hure, chantait à gueule-que-veux-tu, l’éloge des guimbardes et des grands vins !
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Après dix ans de luttes stériles et de misères impatiemment supportées, Sébastien Landousé, artiste peintre, se maria, au moment où il commençait à être connu du public, avec Florence Herbier, ouvrière en perles fausses. Malheureusement sa santé, déjà ébranlée par des amours et des labeurs excessifs, chancela de jour en jour, si bien qu’après une maladie de poitrine qui l’étendit pendant six grands mois sur son lit, il mourut et fut enterré, faute d’argent, dans l’un des recoins de la fosse commune.
Apathique et veule par tempérament, sa femme se redressa sous le coup qui la frappait, se mit vaillamment à l’ouvrage, et quand Marthe, sa fille, eut atteint sa quinzième année et terminé son apprentissage, elle mourut à son tour et fut, ainsi que son homme, enterrée au hasard d’un cimetière.
Marthe gagnait alors, comme ouvrière en perles fausses, un salaire de quatre francs par jour, mais le métier était fatigant et malsain et souvent elle ne pouvait l’exercer.
L’imitation de la perle se fabrique avec les écailles de l’ablette, pilées et réduites en une sorte de bouillie qu’un ouvrier tourne et retourne sans trêve. L’eau, l’alcali, les squames du poisson, le tout se gâte et devient un foyer d’infection à la moindre chaleur, aussi prépare-t-on cette pâte dans une cave. Plus elle est vieille, plus précieuse elle est. On la conserve dans des carafes, soigneusement bouchées, et l’on renouvelle de temps à autre le bain d’ammoniaque et d’eau.
Comme chez certains marchands de vins, les bouteilles portent la mention de l’année où elles furent remplies ; ainsi la purée septembrale, cette purée qui luit, se bonifie avec le temps. À défaut d’étiquettes, on reconnaîtrait d’ailleurs les jeunes flacons des vieux, les premiers semblent entamés de gris-noirs, les autres semblent lamés de vif-argent. Une fois cette compote bien dense, bien homogène, l’ouvrière doit, à l’aide d’un chalumeau, l’insuffler dans des globules de verre ronds ou ovales, en forme de boules ou de poires, selon la forme de la perle, et laver le tout à l’esprit-de-vin, qu’elle souffle également avec son chalumeau. Cette opération a pour but de sécher l’enduit ; il ne reste plus dès lors, pour donner le poids et maintenir le tain du verre, qu’à faire égoutter dans la perle des larmes de cire vierge. Si son orient est bien argenté de gris, si elle est seulement ce que le fabricant appelle un article demi-fin, elle vaut, telle quelle, de 3 francs à 3 francs 50.
Marthe passait donc ses journées à remplir les boules et, le soir, quand sa tâche était terminée, elle allait à Montrouge, chez le frère de sa mère, un ouvrier luthier, ou bien rentrait chez elle et, glacée par la froideur de ce logement vide, se couchait au plus vite, s’essayant à tuer par le sommeil la tristesse des longues soirées claires.
C’était, au reste, une singulière fille. Des ardeurs étranges, un dégoût de métier, une haine de misère, une aspiration maladive d’inconnu, une désespérance non résignée ; le souvenir poignant des mauvais jours sans pain, près de son père malade ; la conviction, née des rancunes de l’artiste dédaigné, que la protection acquise au prix de toutes les lâchetés et de toutes les vilenies est tout ici-bas ; une appétence de bien-être et d’éclat, un alanguissement morbide, une disposition à la névrose qu’elle tenait de son père, une certaine paresse instinctive qu’elle tenait de sa mère, si brave dans les moments pénibles, si lâche quand la nécessité ne la tenaillait point, fourmillaient et bouillonnaient furieusement en elle.
L’atelier n’était malheureusement pas fait pour raffermir son courage à bout de force, pour relever sa vertu aux abois.
Un atelier de femmes, c’est l’antichambre de Saint-Lazare. Marthe ne tarda pas à s’aguerrir aux conversations de ses compagnes ; courbées tout le jour sur le bol d’écailles, entre l’insufflation de deux perles, elles devisaient à perte de vue. À vrai dire, la conversation variait peu ; toujours elle roulait sur l’homme. Une telle vivait avec un monsieur très bien, recevait tant par mois, et toutes d’admirer son nouveau médaillon, ses bagues, ses boucles d’oreilles ; toutes de la jalouser et de pressurer leurs amants pour en avoir de semblables. Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations des collégiens au lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme le disent les romanciers, par amour, par entraînement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité. Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre. Les autres riaient d’elle et l’avaient surnommée « la petite serine ». À les entendre, tous les hommes étaient parfaitement imbéciles ! Une telle s’était moquée de l’un d’eux, la veille au soir, et l’avait fait poser à un rendez-vous ; il n’en serait que plus affamé ; une autre faisait le malheur de son amant, qui l’aimait d’autant plus qu’elle lui était moins fidèle ; toutes trompaient leurs servants ou les faisaient toupiller comme des tontons, et toutes s’en faisaient gloire ! Marthe ne rougissait déjà plus des gravelures qu’elle entendait, elle rougissait de n’être pas à la hauteur de ses compagnes. Elle n’hésitait déjà plus à se donner, elle attendait une occasion propice. D’ailleurs, la vie qu’elle menait lui était insupportable. Ne jamais rire ! Ne jamais s’amuser ! N’avoir pour distraction que la maison de son oncle, une bicoque, louée à la semaine, où s’entassaient, pêle-mêle, oncle, tante, enfants, chiens et chats. Le soir on jouait au loto, à ce jeu idéalement bête, et l’on marquait les quines avec des boutons de culotte ; les jours de grande fête, on buvait un verre de vin chaud entre les parties, et l’on écossait parfois des marrons grillés ou des châtaignes bouillies. Ces joies de pauvres l’exaspéraient et elle préférait encore aller chez une de ses amies qui vivait en concubinage avec un homme. Mais tous deux étaient jeunes et ne se lassaient de s’embrasser. La situation d’un tiers dans ces duos est toujours ridicule, aussi les quittait-elle, plus attristée et plus agacée que jamais ! Oh ! elle en avait assez de cette vie solitaire, de cet éternel supplice de Tantale, de ce prurit invincible de caresses et d’or ! Il fallait en finir, et elle y songeait. Elle était suivie, tous les soirs, par un homme déjà âgé qui lui promettait monts et merveilles, et un jeune homme qui habitait dans sa maison, à l’étage au-dessous, la frôlait dans l’escalier et lui demandait doucement pardon quand son bras effleurait le sien. Le choix n’était pas douteux. Le vieux l’emportait, dans cette balance du cœur, où l’un ne pouvait mettre que sa bonne grâce et sa jeunesse et où l’autre jetait l’épée de Brennus : le bien-être et l’or ! Il avait aussi un certain ton d’homme bien élevé qui flattait la jeune fille, par ce motif que ces compagnes n’avaient pour amants que des rustres, des calicots ou des commis de quincaillerie. Elle céda… n’ayant seulement pas pour excuse ces passions qui font crier sous le feu et s’abandonner corps et âme… Elle céda et fut profondément dégoûtée. Le lendemain, cependant, elle raconta à ses camarades sa défaillance, qu’elle regrettait alors ! Elle se montra fière de sa vaillantise et, devant tout l’atelier, prit le bras du vieux polisson qui l’avait achetée ! Mais son courage ne fut pas de longue durée ; ses nerfs se rebellèrent et, un soir, elle jeta à la porte argent et vieillard, et se résolut à reprendre sa vie d’autrefois. C’est l’histoire de ceux qui fument et qui, malades d’écœurement, jurent de ne plus recommencer et recommencent jusqu’à ce que l’estomac consente à se laisser dompter. Après une pipe, une autre ; après un amant, un second. Cette fois, elle voulut aimer, un jeune homme, comme si cela se commandait ! Celui-là l’aima… presque, mais il fut si doux et si respectueux qu’elle s’acharna à le faire souffrir. Ils finirent par se séparer d’un commun accord. – Oh ! alors, elle fit comme les autres ; une semaine, trois jours, deux, un, la rassasièrent avec leur importunité des caresses subies. Sur ces entrefaites, elle tomba malade et, dès qu’elle se rétablit, fut abandonnée par son amant ; pour comble de malheur, le médecin lui ordonna expressément de ne pas continuer son métier de souffleuse de perles. Que faire alors ? Que devenir ? C’était la misère, d’autant plus opprimante que le souvenir du bien-être qu’elle avait goûté avec son premier homme lui revenait sans cesse. Elle s’essaya dans d’autres professions, mais les faibles salaires qu’elle obtint la détournèrent de tenter de nouveaux efforts. Un beau soir, la faim la roula dans la boue des priapées ; elle s’y étendit de tout son long et ne se releva point.
Elle allait alors à vau-l’eau, mangeant à même ses gains de hasard, souffrant le jeûne quand la bise soufflait. L’apprentissage de ce nouveau métier était fait ; elle était passée vassale du premier venu, ouvrière en passions. Un soir, elle rencontra dans un bal où elle cherchait fortune en compagnie d’une grande gaupe, à la taille joncée et aux yeux couleur de terre de sienne, un jeune homme qui semblait en quête d’aventures. Marthe, avec sa bouche aux rougeurs de groseille, sa petite moue câline alors qu’il la lutina, sa prestance de déesse de barrière, son regard qui se mourait, en brûlant, affama ce naïf, qu’elle emmena chez elle. Cet accident devint bientôt une habitude. Ils finirent même par vivre ensemble. Chassés d’hôtel en hôtel, ils se blottirent dans un affreux terrier situé rue du Cherche-Midi.
Cette maison avait toutes les allures d’un bouge. Porte rouilleuse, zébrée de sang-de-bœuf et d’ocre, long corridor obscur dont les murs suintaient des gouttes noires comme du café, escalier étrange, criant à chaque pesée de bottes, imprégné des immondes senteurs des éviers et de l’odeur des latrines dont les portes battaient à tous les vents. Ce fut au troisième étage de ce logis qu’ils choisirent une chambre, tapissée de papier à fleurs, éraillé par endroits, laissant couler par d’autres une pluie fine de plâtre. Il n’y avait même plus dans cet habitacle les vases d’albâtre et de porcelaine peinte, la pendule sans aiguilles, la glace piquée par des chiures de mouches ; il n’y avait même plus ce dernier luxe des hôtels garnis, la gravure coloriée de Napoléon blessé au pied et remontant à cheval ; les murs déshabillés pissaient des gouttelettes jaunes et le carreau, avec ses plaques de vernis écarlate, semblait une peau malade marbrée d’érosions rouges. Pour tout mobilier, un lit en bois sale, une table sans tiroir, des rideaux de perse bituminés et raidis par la crasse, une chaise sans fond et un vieux fauteuil qui se rigolait seul, près de la cheminée, riant par toutes ses crevasses, tirant, comme pour les narguer, ses langues de crin noir par toutes les fentes de ses gueules de velours.
Ils y restèrent pendant huit semaines, vivant d’expédients, buvant et mangeant d’inénarrables choses. Marthe commençait à envier un autre sort, quand elle découvrit qu’elle était enceinte de plusieurs mois. Elle fondit en larmes, avoua à son amant que l’enfant n’était pas de lui, dit qu’elle lui rendait toute sa liberté, se l’attacha irrémédiablement par cette feinte et, d’accord avec le malheureux, se résolut à se priver du superflu pour mettre de côté la somme nécessaire à son accouchement.
Ils n’en eurent point la peine – une chute qu’elle fit dans l’escalier accéléra sa délivrance. Par une claire nuit de décembre, alors qu’ils n’avaient le sou, ni l’un, ni l’autre, elle ressentit les premières douleurs de l’enfantement. Le jeune homme se précipita dehors, en quête d’une sage-femme qu’il ramena sur l’heure.
— Mais on gèle ici, cria cette providence à cabas, en entrant dans la chambre ; il faudrait allumer du feu.
Craignant que si cette femme devinait leur misère elle ne demandât à être payée d’avance, Marthe pria son amant d’aller chercher la clef de la cave au bois, – elle devait être dans la poche de sa robe ou sur la cheminée. L’autre était tellement ébahi qu’il cherchait presque sérieusement cette clef, quand Marthe se raidit, poussa un long gémissement et retomba, inerte et blanche, sur le grabat. – Elle venait de mettre au monde une petite fille.
La sage-femme nettoya l’enfant, l’enveloppa et s’en fut, annonçant qu’elle reviendrait le lendemain au jour.
La nuit fut invraisemblablement triste. La fille gémissait et se plaignait de ne pouvoir dormir ; le garçon, mourant de froid, s’était assis sur le fauteuil et berçait la mioche, qui vagissait de lamentable façon. Vers trois heures, la neige tomba, le vent se prit à mugir dans le corridor, ébranlant les fenêtres mal jointes, souffletant la bougie qui coulait éperdue, chassant de la cheminée des cendres qui volèrent dans la pièce. L’enfant était gelée et avait faim ; pour comble de malheur, ses langes se défirent et, rendu inhabile par ces rafales qui lui glaçaient les mains, le jeune homme ne put jamais parvenir à les remettre. Détail trivialement horrible, cette chambre sans feu le rendit malade et il ne sut plus que devenir, la pauvrette criant de plus en plus fort dès qu’il ne la berçait point.
Le résultat de cette veillée fut que l’enfant et l’homme moururent : l’une de faiblesse et de froid, l’autre d’une incomparable hydropisie que cette nuit hâta. Seule, la fille sortit de la tourmente, plus fraîche et plus affriolante que jamais. Elle vécut pendant quelque temps, à l’affût des carrefours, jusqu’au soir où, découragée et ne trouvant plus elle-même de boue où ramasser son pain, elle fit la rencontre d’une ancienne camarade de fabrique. Celle-là n’avait pas eu besoin de toucher un récif. Elle avait sombré en pleine mer, corps et biens. Cet incident décida du sort de Marthe. L’autre lui vanta les profits de sa condition ; elle but deux verres de trop, accompagna son amie jusqu’au bord de l’antre, y hasarda un pied, croyant pouvoir le retirer quand bon lui semblerait.
Le lendemain elle était servante attitrée d’une buvette d’amour.
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Encore qu’elle bût jusqu’à en mourir, pour oublier l’abominable vie qu’elle menait, elle n’avait pu se résigner à cette abdication d’elle-même, à cette geôle infrangible, à cet odieux métier qui n’admettait ni répugnance, ni lassitude.
Elle n’avait pu oublier encore, dans le morne abrutissement des ripailles, cette terrible vie qui vous jette, de huit heures du soir à trois heures du matin, sur un divan ; qui vous force à sourire, qu’on soit gaie ou triste, malade ou non ; qui vous force à vous étendre près d’un affreux ivrogne, à le subir, à le contenter, vie plus effroyable que toutes les géhennes rêvées par les poètes, que toutes les galères, que tous les pontons, car il n’existe pas d’état, si avilissant, si misérable qu’il puisse être, qui égale en abjects labeurs, en sinistres fatigues, le métier de ces malheureuses !
Les angoisses, les dégoûts de cette fille s’étaient ravivés ce soir-là. Elle gisait depuis vingt minutes, éboulée sur un amas de coussins, paraissant écouter le caquetage de ses compagnes, tremblant au moindre bruit de pas.
Elle se sentait écœurée et lasse, comme au sortir de longues crapules. Par instants, ses douleurs semblaient s’apaiser et elle regardait d’un œil ébloui les splendeurs qui l’entouraient. Ces girandoles de bougies, ces murs tendus de satin, d’un rouge mat, gaufré de fleurs en soie blanche, miroitant comme des grains d’argent, dansaient devant ses yeux et pétillaient comme de blanches étincelles sur la pourpre d’un brasier ; puis sa vue se rassérénait et elle se voyait, dans une grande glace à cadre de verre, prostrée impudemment sur une banquette, coiffée comme pour aller au bal, les chairs relevées de dentelles pimentées d’odeurs fortes.
Elle ne pouvait croire que cette image fût la sienne. Elle regardait avec étonnement ses bras poudrés de perline, ses sourcils charbonnés, ses lèvres rouges comme des viandes saignantes, ses jambes revêtues de bas de soie cerise, sa poitrine ramassée et peureuse, tout l’appât troublant de ses chairs qui frissonnaient sous les fanfioles du peignoir. Ses yeux l’effrayèrent, ils lui parurent, dans leur cerne de pensil, s’être creusés bizarrement et elle découvrit, dans leur subite profondeur, je ne sais quelle expression enfantine et canaille qui la fit rougir sous son fard.
Puis, elle regardait avec hébétement les poses étranges de ses camarades, des beautés falotes et vulgaires, des caillettes agaçantes, des hommasses et des maigriottes, étendues sur le ventre, la tête dans les mains, accroupies comme des chiennes, sur un tabouret, accrochées comme des oripeaux, sur des coins de divans, les cheveux édifiés de toutes sortes : spirales ondées, frisons crêpelés, boucles rondissantes, chignons gigantesques, constellés de marguerites blanches et rouges, de torsades de fausses perles ; crinières noires ou blondes, pommadées ou poudrées d’une neige de riz.
Les peignoirs sans manches, rattachés aux épaules par des pattes rubantées de soie tendre, flottaient larges et laissaient entrevoir, sous leur diaphane ampleur, l’affriolante nudité des corps.
Les bijoux papillotaient, les rubis et les strass arrêtaient au passage des filées de lumière et, debout devant une glace, tournant le dos à la porte, une femme, les bras levés, enfonçait une épingle dans la sombre épaisseur de sa chevelure.
Son grand peignoir de gaze remontait avec le mouvement de ses bras et laissait un large espace entre sa pâle vapeur et le granit des chairs ; les seins se redressaient aussi dans cet enlèvement des coudes et leurs orbes bombaient, blancs et durs, dans des frises de rosettes. Une raie, filant de la nuque un peu renversée, se brisait dans ces plis ondulants qui relient les hanches et, sillonnée d’une courbure profonde, la croupe renflait ses neigeuses rondeurs sur deux jambes que rosait au-dessus du genou le serré des jarretières.
Et dans ce salon, tout imprégné des odeurs furieuses de l’ambre et du patchouli, c’était un vacarme, un brouhaha, un tohu-bohu ! Des rires éclataient, semblables à des escopetteries, des disputes se croisaient en tous sens, charriant, dans leurs flots précipités, des roulements d’ignominies et d’ordures.
Soudain un coup de timbre retentit. Le silence se fit comme par enchantement. Chacune s’assit, et celles qui dormassaient sur les banquettes se réveillèrent en sursaut et se frottèrent les yeux, s’efforçant de rallumer pour une seconde la flamme de leur regard, alors qu’un passager montait sur le pont pour embarquer.
La porte s’ouvrit, et deux jeunes gens entrèrent dans la pièce.
La débutante baissait la tête, s’effaçant du mieux qu’elle pouvait, tâchant de se faire petite pour n’être pas remarquée, fixant obstinément les rosaces du tapis, sentant le regard de ces hommes fouiller sous la gaze.
Oh ! qu’elle les méprisait ces gens qui venaient la voir ! Elle ne comprenait pas que la plupart de ceux qui s’attardaient près d’elle, venaient oublier, dans l’énervement de sa couche, de persistants ennuis, de saignantes rancunes, d’intarissables douleurs ; elle ne comprenait pas qu’après avoir été trompés par les femmes qu’ils aimaient, après avoir humé des vins capiteux dans les verres de mousseline et s’être déchiré les lèvres aux éclats de ces verres, la plupart ne voulaient plus boire que des vins frelatés dans les chopes épaisses des cabarets !
L’un de ces hommes lui fit signe. Elle ne bougeait pas, implorant du regard ses compagnes, mais toutes riaient et se gaussaient d’elle ; seule, Madame la fixait de son œil mort. Elle eut peur, se leva, comme ces mules qui, après s’être butées, s’élancent tout à coup sous le cinglement d’un coup de fouet ; elle traversa le salon, trébuchante, assourdie par une grêle de cris et d’éclats de rire.
Elle montait l’escalier, s’appuyant au mur, sentant d’amères nausées lui battre la poitrine comme une houle ; une bonne ouvrit la porte et s’effaça pour les laisser passer.
Il entra, et elle, défaillante, laissa retomber derrière elle la lourde portière.
Elle se réveilla le lendemain, soûle d’ignominie, et n’eut qu’un but, qu’une idée, s’échapper de l’immonde maison, aller oublier au loin d’inoubliables maux.
L’atmosphère de cette chambre, alourdie par les émanations musquées des maquillages, ces fenêtres cadenassées, ces tentures épaisses, tiédies au souffle des charbons encore roses, ce lit démembré et saccagé par le pillage des nuits, la dégoûtèrent jusqu’au vomissement. Tout le monde dormait : elle s’habilla, descendit l’escalier en toute hâte, tira les verrous, et s’élança dans la rue. Ah ! alors, elle respira ! Elle marchait au hasard, ne pensant à rien. Elle était comme ivre. Soudain, le sentiment de ses maux la poigna, elle se rappela qu’elle fuyait les saturnales, qu’elle était en rupture de ban, et elle jeta un coup d’œil de bête épeurée autour d’elle.
Elle se trouvait alors dans le bas du boulevard Saint-Michel, lorsque deux sergents de ville descendirent tranquillement vers la Seine. Une indéfinissable angoisse lui serra la gorge, ses jambes fléchirent, il lui sembla que ces hommes allaient l’arrêter et la traîner au poste. Le soleil qui pleuvait en gouttes blondes sur l’asphalte bordé d’arbres lui parut la mettre, seule, en lumière et montrer à tous qui elle était. Elle s’enfuit dans une de ces petites rues sombres qui relient le boulevard à la place Maubert. Elle reprit haleine dans l’un de ces corridors qui exhalent des bouffées de cave, puis elle reprit sa marche. Pendant ces quelques minutes de repos l’affolement avait cessé, elle songeait à aller demander asile à l’une de ses amies qui demeurait rue Monge ; elle frappa inutilement à sa porte et, sur l’assurance donnée par la concierge, qu’elle ne tarderait pas à rentrer, elle se mit à badauder, se promenant de long en large dans la rue. Elle regardait avec une attention déroutée les vitrines d’un marchand de jouets, les billes, les images d’Épinal, les polichinelles de bois, les petites marmites vernissées et vertes à l’usage des enfants, les fioles de parfumerie taillées à côtes, bouchées à l’émeri et coiffées d’un casque de peau blanche, les bouteilles d’encre rouge, les paquets d’aiguilles, enveloppées de papier noir, avec les armes de l’Angleterre en or, les images de sainteté, les crayons Mangin.
Quand elle eut bien regardé, sans même le voir, tout ce misérable éventaire, elle revint chez la concierge. Son amie n’était pas encore rentrée.
Elle se promena de nouveau ; une soif ardente lui brûlait la gorge ; elle s’arrêta devant un marchand de vins, se demandant si elle y devait entrer. Elle était devenue plus peureuse qu’un enfant. Elle resta bien pendant dix minutes en arrêt devant l’étalage, lisant à voix basse l’étiquette des bouteilles, regardant des fioles carrées d’eau-de-vie de Dantzick, aux pluies d’or tombées, des litres d’orgeat semblables à des huiles figées, des bouteilles de cognac et de cassis, des bocaux de cerises roses, de prunes vertes, de pêches blondes. Elle poussa enfin la porte et une odeur de vinée lui sauta à la gorge. Elle demanda au marchand un demi-litre de vin et un siphon d’eau de Seltz.
Il lui sembla que le cabaretier la regardait insolemment. Se doutait-il, lui aussi, de quel bagne elle s’était échappée ? Inquiète, honteuse, elle se réfugia dans une petite salle attenant à la boutique.
Le marchand la fit attendre un quart d’heure au moins avant que de la servir ; puis il jeta le tout sur la table et se précipita devant un homme qui cria, en poussant la porte :
— Un coup de jus, mon vieux birbe, et une croûte de brignolet !
— Tiens, vous voilà donc, monsieur Ginginet, fit l’homme.
— Oui, c’est moi. Je cours comme un dératé depuis ce matin. Imaginez-vous, mon vieux, que je suis chargé par mon singe de remonter le personnel du théâtre de Bobino. Peu d’argent et des étoiles de première grandeur, des comètes, quoi ! C’est sa devise à cet homme. Enfin, j’ai couru chez Rodaln, chez Machut, chez Adolphe, je les ai engagés ; il ne me manque plus que des chanteuses ; et, ce disant, Ginginet se tailla une large miche de pain et avala, coup sur coup, plusieurs verres. Entre deux rasades, il aperçut Marthe, qui reposait, sombre, presque farouche, dans le fond du cabinet. Il se mit alors à débiter ses bons mots de coulisses, à dévider sa bobine de gracieusetés. Quand il la vit sourire, il l’invita à prendre une tasse de café ; elle refusa, mais ce diable d’homme était si déluré, si jovial, il avait l’air d’un si vrai gaule-bon-temps, qu’elle finit par lier conversation avec lui. Ginginet l’examinait : elle est superbe, murmura-t-il ; avec un costume neuf elle allumerait une salle. Elle a l’air panné et honteux, ça aura fait des bêtises, ça n’a peut-être pas seulement de domicile ; si elle a un tantinet de voix, je l’engage séance tenante ; une luisarde ramassée chez un mannezingue ! Je lui apprends le chant et l’art dramatique en quinze jours. À défaut de talent, elle est jolie, c’est le principal au théâtre.
Elle accepta : elle se sentait sauvée. Quinze jours après elle débutait à Bobino.
Cette nouvelle vie lui plut. Comme toutes les malheureuses que la misère et l’embauchage ont traînées dans les clapiers d’une ville, elle éprouvait, malgré elle, malgré l’horrible dégoût qui l’avait assaillie lors de ses premières armes, cet étrange regret, cette maladie terrible qui fait que toute femme qui a vécu de cette vie retourne s’y plonger un jour ou l’autre.
Cette existence de fièvres et de soûleries, de sommeils vaincus, de papotages perpétuels, de va-et-vient, d’entrées, de sorties, de montées, de descentes des escaliers, de lassitudes domptées par l’alcool et les rires, fascine ces misérables avec l’attirance et le vertige des gouffres.
Ce qui avait sauvé Marthe de l’épouvantable récurrence, c’était d’abord le peu de temps qu’elle était restée dans cette maison, c’était surtout la vie affolante des coulisses, cette exhibition devant un public dont les yeux brûlent, cette camaraderie avec les acteurs, cette hâte, cette bousculade de toutes les minutes, le soir, alors qu’elle s’habillait et répétait son rôle. La fièvre du théâtre avait été pour elle l’antidote le plus puissant contre le poison qu’elle avait absorbé.
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Chemin faisant, bras dessus, bras dessous, Marthe et Léo devisaient de choses bêtes. Ils suivaient alors à contreval la rue de Madame et allaient gagner la Croix-Rouge.
La conversation devenait de plus en plus bête. Les louanges sur son costume, sur sa voix, les potins du théâtre, les demandes de la femme au sujet de la rue qu’il habitait, étaient épuisés. Un chien les regardait passer sur le trottoir et hurlait sans raison : ils parlèrent des chiens. Lui, préférait les chats, elle, les toutous frisés, ces affreux roquets dont la gueule pue quand ils ont mangé de la viande ou du sucre. Cette discussion fut bientôt close. Ils ne dirent mot pendant quelques minutes, puis un pochard dévala d’une rue, battant les murs, et ils déblatérèrent sur les ivrognes, puis se turent. Un sergent de ville passait. Elle eut un petit frisson dans le dos. Il essaya de l’égayer, elle ne semblait plus l’entendre. En vérité, il était temps qu’ils arrivassent.
Le gaz était éteint. Léo prit la main de Marthe et la guida au travers de la cour jusqu’à l’entrée du corridor. Là, ils s’arrêtèrent, il enflamma son rat de cave et elle vit les premières marches d’un escalier qui tournait dans le noir. Quand il ouvrit sa porte, un grand feu de charbon teignait de plaques rouges les tentures d’une petite chambre et allumait de foyers étincelants le verre des cadres pendus aux murs. Marthe enleva son chapeau, son mantelet de zibeline et s’assit dans un vaste fauteuil de cuir qu’il roula près du feu. À ses pieds, ramassé à croupetons, il la regardait, émerveillé de sa taille plus souple que la lance des roseaux et se mourait d’envie de baiser ses cheveux qui se tordaient en mèches folles sur la neige rosée du cou. Une épingle se détacha et une longue spirale se déroula sur sa robe d’un vert presque noir qui l’étreignait comme un vêtement japonais, dessinant le serpentement de sa gorge, la corniche de ses hanches. Avec ses longs yeux noirs splendidement lumineux, ses lèvres en braises, ses joues rondes, elle ressemblait ainsi, moins le costume si fastueusement pittoresque, à Saskia, la première femme de Rembrandt, celle dont Ferdinand Bol nous a retracé l’image dans un merveilleux portrait.
Marthe se leva. « Tiens, regarde donc, dit-elle, ces gens qui boivent », et elle touchait avec l’amande rose de son ongle une copie de Jordaens, le Roi de la Fève, puis elle rit à gorge déployée à la vue de ce monarque coiffé d’une couronne de paillon, aux cheveux dégringolant à la débandade, sur la serviette attachée au cou ; elle se divertit à contempler cette tablée de joyeux drilles qui braillent, fument, crient à tue-tête : « Le roi boit ! le roi boit ! » Léo lui avait pris la main et lui montrait, tout en l’embrassant, les femmes du tableau, cette populacière ventrue qui torche son enfant tandis que le chien vient le flairer et les deux autres plus élancées, plus blondes, qui rient et boivent, toutes voiles dehors, les vins couleur de lumière, les bières couleur d’ambre.
Elle eut comme une rapide vision des gogailles passées.
Mais ni ces opulences, ni ces fougues, ni ces débauches de chairs à la Rubens, ni ces pourpris de lys et de vermillon, ni cette plénitude, ni cette somptuosité de charnure, ni ces remous, ni ces vagues de carmin et de nacre ne la tinrent longtemps. Elle regarda, sans s’y arrêter, différents tableaux, puis demeura songeuse devant une gravure d’Hogarth, un des épisodes de la vie des courtisanes. Ces drôlesses dépoitraillées, ce jeune homme ivre à qui une ravissante fillette dérobe sa montre, ces tréteaux pleins de verres renversés, de catins qui s’injurient, se crachent à la face, se menacent de coups de couteau, cette coquine dont le harnais, le corsage, les jupes, gisent fripés à terre et qui remet sur des bas de soie ses brodequins à revers, cette figure piquée de mouches aux lèvres et au front et dont un des seins dévale de la chemise pendante, ces deux malandrins loqueteux qui ululent à la porte, et reflètent dans un plat de cuivre la flamme d’une bougie, évoquèrent en elle des souvenirs précis et elle demeura, fascinée, muette, et comme sortant d’un songe, dit entre ses dents : « Comme c’est bien cela ! »
Elle s’assit de nouveau dans le fauteuil ; lui, se mit à cheval sur une chauffeuse et tisonna le feu. Ils étaient déconcertés. Elle songeait à sa vie d’autrefois. Tous ses souvenirs se réveillaient. Ces allures de bouge, cette saveur de fille qu’elle s’étudiait à faire disparaître, reparurent tout à coup et l’obsédèrent invinciblement. Plus elle s’observait et plus les mots étranges, plus les maladresses, plus les expressions qu’elle eût voulu oublier lui revenaient et jaillissaient malgré elle de ses lèvres. Elle rompit la conversation que Léo avait reprise et regarda le foyer d’un air si sombre que son amant ne sut plus ni que dire, ni que faire.
Sur ces entrefaites, la pendule qui jasait sans relâche, comme pour les railler de leur silence, sonna deux heures. Marthe leva la tête. Léo saisit l’occasion et lui dit :
— Je crois qu’il serait temps de nous coucher.
Et tandis qu’elle passait dans l’autre chambre, il s’enfouit dans le fauteuil qu’elle venait de quitter, et se plongea dans ses réflexions.
À vrai dire, elles n’étaient pas gaies. Ce garçon s’était affranchi de bonne heure de la servitude maternelle et il avait tant mésusé de la liberté acquise que, vengeresse des mœurs, la débauche l’avait flétri, corps et âme. Se sentant un vrai talent que devaient apprécier les artistes et honnir les bourgeois, il s’était jeté, tête baissée, dans le marécage des lettres. Il n’y avait malheureusement pas un pied d’eau à l’endroit où il avait plongé ; il se meurtrit si violemment sur les pierres du fond qu’il se releva découragé avant même que d’avoir tenté de gagner le large. Il vivait de sa plume, autrement dit, il vivait de faim. À force de tourmenter l’idée, d’essayer de rendre les bizarreries qui le hantaient, les nerfs se tendirent et une immense fatigue l’accabla. De temps à autre, dans les bons moments, il écrivait une page fourmillant de grotesques terribles, de succubes, de larves à la Goya, mais le lendemain, il se trouvait incapable de jeter quatre lignes et peignait, après des efforts inouïs, des figures qui échappaient à l’étreinte de la critique.
Ce qu’il rêvait comme un excitant d’esprit, comme un coup de gong qui réveillerait son talent assoupi, c’était une fantaisie monstrueuse, de poète et d’artiste : une femme qui l’aimât, une femme vêtue de toilettes folles, placée dans de curieux arrêts de lumière, dans de singulières attitudes de couleurs, une femme invraisemblable, peinte par Rembrandt, son Dieu ! une femme insolemment fastueuse dont les yeux brasillassent avec cette indéfinissable expression, cette ardeur de vie presque mélancolique du chef-d’œuvre du Van Rhin, « la femme du salon carré au Louvre » ! Il la voulait ainsi, avec une peau couleur d’ambre, et même une pointe de rouge sur la pommette et de cendre bleue sous l’œil, et il la désirait avec un esprit alambiqué et savant ; il la demandait excessive et troublante à des moments convenus, sage et dévouée pour l’ordinaire. Ce rêve impossible, cette appétence irréalisable, cette convoitise de sagesse et d’imprévu à heure fixe, le torturaient. Marthe lui avait semblé, avec ses gaspillages de crinière, ses yeux de fêtes, sa bouche affamée, remplir l’idéal qu’il poursuivait vainement. Il l’avait admirée sur la scène, tour à tour provocante et naïve, il comptait autant sur la comédienne que sur la maîtresse pour jouer le rôle qu’il lui assignait dans leur tête-à-tête.
Il songeait à cela. Il se souvint, tout à coup, que sa place n’était pas dans un fauteuil et il passa dans la chambre à coucher.
Marthe s’endormit, surprise. Elle qui avait été la servante résignée de chacun, elle n’avait pas encore vu pareil homme ; ce salpêtre étonnant, cette jeunesse ravivée et pleine de mots enthousiastes, de lyrisme fou, de respects perdus, la ravirent. Elle se dit que ceux qui aimaient étaient sans doute ainsi faits et elle lui fut reconnaissante de n’avoir pas évoqué dans sa couche le souvenir des anciennes défaites. Elle qui avait guidé tant de passants vers les Cythères, à tant la course, elle oublia de faire des comparaisons. Léo fut vraiment son premier amant. Le lendemain, au petit jour, le jeune homme la regarda et demeura indécis : elle sommeillait, bouche en o, jambes en i, torse au vent et gorge au diable ! Il se demanda s’il ne la renverrait pas comme les autres ; il retira sa main qui s’était coulée sous la tête de Marthe, elle ouvrit les yeux et sourit si gentiment qu’il l’embrassa et lui demanda si elle avait bien dormi. Pour toute réponse, elle l’enlaça de ses bras et baisa ses lèvres, à petites lapées. Il perdit la tête.
Il la jugea digne de toutes les tendresses et de tous les dévouements, mais ce qui le désarçonna quelque peu, ce fut le lever. Elle s’habilla comme toutes les filles, s’assit sur le bord du lit, enfila ses longs bas mauves, mit les boutons de ses bottines avec une épingle à cheveux, rabattit sa chemise sur ses jambes et, se trouvant près de la toilette, fit comme toutes, entrouvrit le rideau de la croisée et regarda dans la cour. Quelle femme n’avait eu ce geste ? Quelle femme n’avait fait cette sotte demande : As-tu du savon ? Tiens, de la poudre de riz ! oh ! comme elle sent bon ! elle est à la maréchale, dis ?
Il se reprocha de l’avoir crue autre que ses compagnes et pourtant, quand elle resserra dans sa robe tous les trésors qu’elle en avait tirés la veille, il éprouva comme un regret. Il était peiné qu’elle s’en fût : il la retint à déjeuner. Elle attendait sa blanchisseuse, elle devait être rentrée de bonne heure. Cette réponse l’exaspéra. Toutes les femmes qui veulent s’en aller attendent leur blanchisseuse, il ne le savait que trop ! Elle céda cependant, et tandis qu’elle ôtait son chapeau et défaisait son manteau, le poète héla dans la cour le concierge.
Romel, c’était son nom, leva la tête et, grave, glapit : J’y vas. Il montait une heure après.
— Allez me chercher, lui dit Léo, des biftecks, un pâté, du fromage, un gâteau et deux bouteilles de Moulin-à-vent.
— Entendu.
Et se penchant avec des airs de confidence à l’oreille de Léo, Romel susurra : Dites donc, à propos, j’ai acheté ces jours-ci une glace Louis XVI épatante, je ne vous la vendrai pas cher.
Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, Romel, concierge et savetier de son état, avait peint dans sa jeunesse des marines. À l’en croire, il avait eu « des dispositions ». Actuellement il brocantait un tas d’ordures, s’efforçant de les vendre à ses locataires, le matin surtout, alors qu’ils n’étaient pas seuls. Il jugeait des charmes et des friandises du compagnon de nuit par le ton du refus – car tous lui refusaient avec ensemble. Ce matin-là, Léo lui répondit non, doucement. Il conclut de suite que la femme qu’il avait amenée viendrait souvent lui demander la clef du local, et il se promit de la saluer très bas lorsqu’elle partirait.
Tandis qu’il se rendait chez le marchand de vins du coin pour commander le déjeuner, Léo alluma un grand feu de sarment, et comme Marthe, assise sur la chauffeuse, relevait un peu la tête, il baisa à gorgées lentes son cou, ses lèvres et ses yeux qui, se fermant, palpitèrent sous la chaude haleine de sa bouche. Il songeait aux exploits du fils de Jupiter et d’Alcmène, à Hercule, tueur de monstres, quand Romel entra, suivi d’un garçon qui charroyait dans une serviette et mangers et vins. Il dressa la table et partit. Léo et Marthe étaient en face l’un de l’autre ; elle mangeait avec appétit, lui, ne bougeait, l’écoutant faire sonner le doux carillon des mâchoires ; l’eau sifflait dans la bouillotte, elle la versa sur le café, puis ils se rapprochèrent et dans l’intervalle du bruissement de leurs lèvres, l’eau chanta s’égouttant au travers du filtre. À l’étage du dessous, une pianiste tapotait un air de Faust. Au-dehors une voix de pauvresse, alternant avec le clapotis du piano, s’élevait, dans un silence d’hiver, célébrant la gloire de l’amour, et les ineffaçables victoires du petit « Dardant ». Ils étaient engourdis par la chaleur des braises ; aucun d’eux n’eut le courage d’ouvrir la fenêtre et de jeter un sou. Ils s’assoupirent à écouter ce chant monotone ; elle se leva enfin, s’étira, l’embrassa et s’enfuit, après lui avoir donné rendez-vous pour le soir même au théâtre.
Il se trouva esseulé quand elle eut franchi la porte ; son logement lui parut triste et froid. Il s’habilla et sortit. Il fallait tuer la journée. Il s’en fut relancer un éditeur qui lui devait de l’argent : il n’en put tirer un sou. Alors, il erra sur le boulevard et entra dans un café ; trois heures sonnèrent à un œil-de-bœuf juché au-dessus d’une étagère à bouteilles. Il s’assigna la tâche de rester sur la banquette pendant une heure. Il lut et relut les journaux, bâilla, alluma un cigare, fit la remarque que les gens qui l’entouraient tenaient des conversations idiotes ; que deux poussahs, dont l’un avait un bec-de-lièvre et l’autre un œil de bigle, riaient comme des pleutres, en jouant au billard, regarda de nouveau la pendule, appela le garçon, qui vint trop vite à son gré, et sortit, se reprochant de n’avoir pas attendu, pendant cinq minutes de plus, que l’heure fût sonnée.
Il badauda, regarda les éventaires, enfila un passage, sourit à une petite fille qui sautait à la corde, marcha à pas redoublés jusqu’à la Bastille, n’admira point le génie qui bat un entrechat sur son fût, revint en arrière, rentra dans un café, se fit servir un bitter, relut les journaux qu’il connaissait et repartit. Il fut heureux de rencontrer, à la hauteur de la rue Vivienne, un ami qu’il évitait d’ordinaire : il lui offrit l’absinthe et quand l’aiguille marqua six heures il le quitta précipitamment.
Le moment approchait où il devait revoir Marthe. Il avait mal dîné, sans appétit et sans soif ; il courut à la rue de Fleurus et se rendit au foyer où étaient rassemblés tous les acteurs.
C’était jour de première. Ginginet était ce soir-là plus grincheux et plus bougon que de coutume. Ses gambilles se désossaient, disait-il, en se tapotant les jambes. D’ailleurs, il crevait de dépit, il venait de perdre trois manches au bésigue et la quatrième était bien compromise, car Bourdeau, son partner, venait d’annoncer le 250, et comme il avait dans son jeu les deux as d’atout, il annihilait du même coup, pour son adversaire, tout espoir de revanche.
Ginginet grommelait, le nez sur ses cartes. – Quarante de galapiats, hurla-t-il rageusement en jetant quatre valets sur la table ; et il se leva un instant pour aller voir au travers de l’œil du rideau la composition de la salle.
Il revint exaspéré.
— Tous des portiers et des lampistes, clama-t-il, et avec cela des gonzesses en soie et des pommadins ! Il n’y a dans tout le théâtre qu’un Andalou qui reluise et encore il est grêlé, un vrai grenier à lentilles ! Ah ! parole ! ça me dégoûte de jouer devant des têtes comme celles-là. À propos, si nous comptions les brisques ?
— Je ne joue plus que pour 20, soupira Bourdeau.
— Et moi pour 500, gronda Ginginet, je suis cuit ! Eh ! dis donc, Marthe, ma petite gigolette, que devient ce plumitif qui t’adore ? L’aimes-tu toujours, vaurienne ? Eh ! voyons, ne fais pas ta tête, tu vois bien que je blague. Tiens, je t’offre de fioler avec nous une tasse de café et un verre de camphre, ça va-t-il ?
— En scène ! en scène ! cria le régisseur.
— Au diable ! glapit Ginginet furieux.
Mais comme la toile se levait, force fut au cabotin de dissimuler sa mauvaise humeur et de faire son entrée.
Léo, qui venait d’arriver, embrassa Marthe et se blottit derrière un portant.
La pièce tomba à plat. Les trognons de pommes volèrent, les imitations du hululement des hiboux dominèrent le bruit que faisaient à l’orchestre deux tristes vieillards sans cheveux, qui chatouillaient la panse des violoncelles. Marthe et Léo prirent la fuite. Ce fut un sauve-qui-peut général. Le rideau s’abaissa. Il ne restait plus en scène que Ginginet et les deux auteurs de la pièce qui se regardaient atterrés.
Le comédien les consola par de bonnes paroles.
— Jeunes gens, dit-il, si le métier d’auteur dramatique ne vous donne pas de pain, il vous octroie du moins des pommes. Ça vous servira à faire des chaussons. Quant à mon avis sur votre œuvre, le voici : ceux qui l’ont sifflée sont des justes, ceux qui m’ont bombardé de projectiles sont des cancres. Et maintenant, sonnez, trompettes, je décale !
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Marthe prit l’habitude de venir coucher tous les soirs chez Léo. Elle finit même par apporter la moitié de sa garde-robe, ne voulant pas, quand il pleuvait, se lever de bonne heure pour aller chez elle changer de costume.
Un mois durant, ils crurent s’aimer, puis, un beau jour, une double catastrophe s’abattit sur eux. Le théâtre fit faillite et le journal où Léo écrivait suspendit ses payements.
Le poète perdait dans cette débâcle cent francs de copie, et Marthe se trouvait sur le pavé, sans place.
Elle pleura, dit qu’elle ne voudrait pas être à sa charge, qu’elle chercherait un autre emploi, que d’ailleurs Ginginet était son ami et que, dans quelque théâtre qu’il entrât, elle serait sûrement engagée avec lui.
Léo, qui détestait le comédien et se sentait de furieuses envies de le gifler quand il la tutoyait ou la houspillait avec ses gracieusetés de barrière, lui déclara nettement qu’il ne consentirait jamais à ce qu’elle le revît.
— Comment faire alors, soupira-t-elle ?
Il eut un geste d’ignorance. Au fond, tous deux avaient la même pensée et chacun attendait que l’autre l’exprimât pour l’accepter aussitôt.
Il ne pouvait supporter les frais de deux termes. Il fallait aviser au moyen de n’en payer qu’un. La dépense serait ainsi diminuée de moitié. Le restaurant et la femme de ménage seraient économisés. Elle se chargeait de faire la cuisine, de tenir l’appartement propre, de raccommoder son linge, de le blanchir ; elle pourrait au besoin coudre ses robes et bâtir ses chapeaux elle-même. Léo finit par se convaincre qu’ils vivraient à deux à meilleur compte que lorsqu’il était seul.
Quand ce projet fut décidé, le poète n’eut plus de cesse qu’il ne fût mis à exécution. Il la pressa de faire ses malles, emprunta de l’argent pour acquitter sa note à l’hôtel qu’elle habitait, cloua, décloua, rangea tout à nouveau chez lui pour qu’elle pût y installer ses affaires. Leur première soirée de noces fut sans pareille : Marthe rétablit l’ordre de la maison, nettoya les tiroirs, mit de côté le linge à repriser, épousseta les livres et les tableaux, et quand il revint pour dîner il trouva bon feu, lampe ne fumant pas comme d’habitude, et, dans son fauteuil, une femme gentiment ébouriffée qui l’attendait, les pieds au feu, le dos à table.
— Comme je vais travailler, se dit-il, maintenant que je suis si bien chez moi !
En attendant, l’argent fuyait, bride avalée. Tous les jours c’était une dépense nouvelle : des verres, une carafe, des assiettes ; il fut effrayé, mais il se consola, se répétant qu’une place de deux cents francs par mois lui était réservée dans un nouveau journal ; le tout était de prendre patience ; dans quelques mois sa situation serait meilleure.
Le journal mourut avant que de naître, la misère vint et, avec elle, les terribles désillusions du concubinage.
Les premiers temps, chacun s’efforce d’être aimable ; c’est à qui devancera les désirs de l’autre et cédera à toutes ses volontés. L’on sent bien alors que la première dispute en engendrera d’autres, mais la misère dégrise. Grâce à elle, le vin d’amour est bien vite cuvé. Léo commençait à voir clair. Il était d’ailleurs harassé par ces mille petits riens qui désolent à la longue. Pourquoi s’obstinait-elle à ne pas vouloir laisser son fauteuil devant son bureau ? Pourquoi cette manie de lire ses livres et d’y faire des cornes ? Et puis, pourquoi cette volonté bien arrêtée de pendre sur son paletot et sa culotte ses jupes et ses peignoirs, alors qu’elle aurait pu les accrocher à un autre clou et ne pas le contraindre à enlever toute une charretée de linge pour prendre sa vareuse ? Il fallait subir aussi l’odeur de la cuisine, la senteur lourde du vin dans les sauces, l’écœurante grillade de l’oignon dans la poêle, voir des croûtes de pain traîner sur les tapis, des bouts de fil sur tous les meubles ; son salon se trouvait bouleversé de fond en comble. Les jours de savonnage, c’était encore pis ! Il fallait bien cependant poser la planche à repasser sur son bureau et sur une autre table, faire essorer le linge sur des traverses dans l’entrée. Ces flaques d’eau sur le parquet, cet arôme fade de la lessive, cette buée du linge, qui mouillait ses cuivres et ternissait ses glaces, le désespérèrent.
Ces désagréments qui se répétaient tous les jours, cette absence des amis que la présence de la femme éloigne, cette impossibilité de travailler près d’une maîtresse qui, n’ayant plus rien à faire, veut causer et vous raconte tous les cancans de la maison, l’insolence du concierge à qui l’on a retiré le ménage qui se venge par mille tracasseries, la femme qui sent cette hostilité contre elle et qui insiste pour que l’homme s’en mêle et la fasse cesser, sa moue dépitée quand il sortait le soir pour affaires, ou que, pressé de travail, il lisait ou prenait des notes, dans son lit, les doléances sur l’état de sa robe qu’elle ne pouvait plus raccommoder, ce soupir qui disait si clairement, à la vue d’une chemise trouée, que d’ici à quelques jours il en faudrait de neuves ; cette opiniâtreté enfin à gémir quand l’argent manquait et à le faire mal dîner parce qu’elle avait dû se procurer des gants, l’exaspérèrent.
Et puis, quel avantage avait-il depuis que sa liberté était perdue ? Qu’étaient devenues les robes traînantes, les jupes falbalassées, les corsets de soie noire, tout ce factice qu’il adorait ? La comédienne, la maîtresse avait disparu, il ne restait que la bonne à tout faire. Il n’avait même plus cette joie des premiers jours de leur liaison, quand il se disait en route : Ce soir elle viendra. Le pas qui se presse pour arriver plus tôt, cette angoisse même qui vous opprime quand l’heure est passée et que l’on n’entend point le pas connu monter et s’arrêter devant votre porte, oh ! que tout cela était loin. Plus de bonnes conversations au coin du feu, avec des amis ; plus de discussions intelligentes sur tel ou tel livre, sur tel ou tel tableau. Allez donc parler littérature et beaux-arts devant une femme qui bâille dans sa main, qui regarde furtivement la pendule, qui semble vous dire : Mais allez donc vous-en, que nous nous couchions ! Ce suicide d’intelligence que l’on nomme « un collage » commençait à lui peser.
Elle, de son côté, n’était guère plus satisfaite. Elle le trouvait froid, plus occupé de son art que d’elle-même ; elle se révoltait contre ses silences ou ses bouderies. Ils s’accusaient mutuellement d’ingratitude. Léo s’imaginait avoir fait un grand sacrifice en associant Marthe à sa vie, elle, était convaincue qu’elle se dévouait pour lui. Elle faisait tout, récurait les meubles, lavait le plancher et la vaisselle, blanchissait son linge, ne voyait plus ses anciennes camarades, qu’il avait mises poliment dehors, et, en échange de tout cela, elle avait la misère ! Elle ne pouvait seulement pas s’acheter une robe !
Au reste, elle se lassa vite du travail de chaque jour, le ménage fut balayé à la diable, le repas préparé à toute volée ; elle faisait monter d’une gargote des parts de lapin, des tranches de gigot cuit au four. Léo se plaignit.
— Et de l’argent ? disait-elle.
Et quand il répliquait qu’il était moins cher de faire cuire la viande chez soi que de l’aller chercher, toute prête, au-dehors, elle gémissait, se disait exténuée, ne demandant qu’à dormir. Elle ne desservait même pas la table, se déshabillait avec des gestes d’épuisement, s’étendait dans le lit, disant tous les quarts d’heure à son amant qui travaillait : Tu ne viens donc pas ?
Il répondait en grognant ; puis, de guerre lasse, il laissait son travail et se couchait. Alors elle ne bougeait, faisant semblant de dormir, se rejetant avec peine sur le bord du lit pour lui faire place dans la ruelle ; elle lui tournait obstinément le dos, retirant ses jambes aussitôt qu’il approchait les siennes pour les réchauffer. Impatienté, il éteignait la lampe et s’essayait de dormir.
Ces taquineries puériles, ces bouderies de femme l’agaçaient, et comme elles se renouvelaient chaque fois qu’elle se mettait au lit seule, il finit par céder, et, pour avoir une maîtresse aimable, il dut fermer les yeux à des heures stupides. Au reste, Marthe ne lui en fut pas reconnaissante, trouvait qu’il manquait de volonté et se promettant bien d’user de sa faiblesse à la première occasion.
Il était avec cela jaloux et, après une dispute causée par des taches de boue à sa robe, qui dénonçaient clairement, malgré les dénégations qu’elle lui opposa, qu’elle n’était pas restée chez elle toute la journée, leur vie en commun devint insupportable.
Elle sortit pendant qu’il corrigeait ses épreuves dans un bureau de journal ou qu’il fouillonnait des livres dans une bibliothèque, et nia mettre les pieds dehors ; il ne pouvait cependant s’astreindre à la surveiller ; mais parfois il vérifiait le livre des dépenses, cherchant si le ruban de velours, si le chapeau qu’elle avait achetés étaient inscrits. Il recommençait les additions, craignant que ces emplettes n’y figurassent point, se demandant si la somme qu’il lui avait remise avait été totalement employée aux besoins du ménage, avec quel argent elle avait pu faire ses acquisitions nouvelles.
Tout à coup ses absences cessèrent ; elle refusa, avec une ténacité, qu’il ne put vaincre, de sortir avec lui dans la rue. Il attribua ce brusque changement à l’un de ces caprices de femme contre lequel serait bien fou qui se buterait. Pour qu’il pût comprendre l’obstination de cette fille, il lui eût fallu connaître son passé et il n’en connaissait que les bribes qu’elle lui avait servies dans des moments d’expansion raisonnée. La vérité était que Marthe avait revu d’anciennes amies, que s’étant posé, un jour de détresse, la question de la marguerite : « L’aimerai-je un peu, beaucoup, passionnément ? » elle avait répondu : « Beaucoup ! » Mais enfin on peut avoir de l’affection pour un homme et cependant ne pas lui rester fidèle, cela se voit tous les jours ; elle avait donc tenté de s’aboucher avec des hospodars de la halle au blé, des gens riches si jamais il en fût ! Elle avait presque ébauché une liaison avec l’un d’entre eux, quand elle rencontra un agent de police qui la dévisagea curieusement.
Sa situation n’était pas claire. D’un moment à l’autre, la préfecture pouvait mettre la main sur elle ; elle avait fait partie d’un bagne d’amour, elle s’était évadée ; des limiers des mœurs pouvaient la reprendre.
Elle en vint à tressaillir quand le vent soufflait sous la porte ou qu’un porteur d’eau montait pesamment les marches. Elle ne sortait plus que pour aller aux provisions et rentrait aussitôt. Cette vie de transes et angoisses ne lui laissa plus un instant de répit. Elle s’ivrogna pour oublier ses épouvantes ; elle buvait du rhum à plein verre, accroupie sur une peau de bête devant un feu rouge et elle souriait aux flammes, hébétée, muette, frissonnant et se passant avec un geste épuisé les mains sur le front ; la chaleur terrifiante des braises l’étourdissait, la tête lui tournait, sa volonté s’affaissait avec son corps, elle était comme liée et ne pouvant remuer bras ou jambes, elle dormassait, soûle et pâmée, devant le feu de charbon qui ronflait et lui brûlait la face. Parfois même, au lieu de cette torpeur qu’elle cherchait, la fièvre l’empoignait et avec elle l’hallucination, et de longs anéantissements d’où elle se réveillait brisée et comme morte. À ce jeu sa raison finissait par courir la prétentaine et sa tête, après s’être balancée sur sa gorge avec des nutations de magot, tombait pesamment sur ses genoux relevés et elle restait ainsi, inerte, ahurie, jusqu’à l’arrivée de Léo, qui ouvrait toutes les fenêtres et, furieux, la traînait à l’air.
Sa patience se lassait. Un jour qu’elle butait contre les meubles, battue et comme aveuglée par d’atroces névralgies, il jeta toutes les bouteilles par la fenêtre. Elle le regarda avec cet œil résigné des chiens qu’on fouaille, puis elle se leva et, tout en larmes, le serra étroitement, lui demandant pardon, lui promettant de n’être plus malade, de lui rendre la vie heureuse.
Un soir qu’il rentrait, ramassant une lettre que le concierge, fatigué de l’attendre, avait glissée sous sa porte, il s’approcha de la lampe, ouvrit l’enveloppe, devint affreusement pâle et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
Marthe éclata en sanglots. Quand elle sut que la mère de son amant était bien malade, elle eut une attaque de nerfs qui la secoua, affolée, trépidante, sur le lit. Il lui fut reconnaissant de cet excès de sensibilité. C’était, à la vérité, jeu de nerfs tendus plus qu’une émotion vraie et cependant, au mot de « mère », elle avait senti comme un coup dans la poitrine. Son enfance à laquelle elle s’efforçait de ne pas songer, lui était subitement apparue, sa mère à elle était morte à la peine, elle la revoyait, se penchant sur son berceau, baisant ses mains quand elle les sortait du lit, lui souriant avec des larmes quand la chambre était froide. Un vieil air qu’elle lui chantait lui revint par bribes ; elle tenta de le retrouver, mais cette tension de mémoire achevant de la briser, elle s’endormit d’un sommeil de plomb jusqu’au lendemain matin.
Quand elle se réveilla, son amant était déjà debout et prêt à partir. Elle l’embrassa avec effusion, lui promit de lui écrire, voulut l’accompagner jusqu’au chemin de fer, mais il était déjà en retard. Le temps qu’elle se vêtît, il manquerait sûrement son train. Elle dut renoncer à son projet.
Lorsque Léo fut parti, elle enfila rapidement ses jupes. Elle avait besoin de marcher, d’aller à l’air ; elle traita de folle sa peur des agents de police et, passant d’un excès à un autre, elle eût voulu les trouver devant elle, les narguer, leur dire en face : « Vous n’êtes que de sales roussins » ; mais cette surexcitation tomba dès qu’elle fut sortie.
Elle s’en fut voir une de ses camarades qui desservait l’un des plus infimes caboulots de la rue de Vaugirard. La salle était presque vide lorsqu’elle y entra et pas encore balayée. Les glaces, rendues troubles par la pommade des têtes qui s’y étaient posées, étaient claires en haut et ternes en bas ; le plancher, poudré de rouge, était étoilé de flegmes et de crachats secs, d’épaves de cigares et de bourres de pipes, le marbre des tables gluait avec ses ronds de verres poissés et, au fond, sur un divan, gisait, infamie vivante, le père de la patronne chargé de faire manœuvrer la pompe de la bière.
La salle sentait la vapeur refroidie du tabac, l’odeur particulière aux estaminets. Le vieil homme reniflait en somnolant et Maria, l’amie de Marthe, assise sur une banquette, bâillait aux mouches. Après qu’elles se furent embrassées, Maria, entraînant Marthe dans la cuisine, lui dit précipitamment :
— As-tu reçu ma lettre ?
— Non.
— Mais la police est à tes trousses, ma chère. C’est le petit rouge qui me l’a dit : hier au soir, tu as été reconnue par un agent qui avait perdu tes traces, mais qui vient de les retrouver.
Elle demeura comme ahurie. Ses craintes étaient donc réalisées ! Le Dispensaire allait lui demander compte de sa fuite ! On irait chez Léo ; la concierge saurait tout et lui dirait quand il serait de retour, qui elle était, quelle vie elle avait menée. Elle se résolut à ne plus retourner chez lui.
— Je t’offrirais bien de te cacher pendant quelques jours chez moi, disait la fille, mais je n’habite pas seule et mon monsieur se fâcherait. Va plutôt chez Titine.
— Où demeure-t-elle ?
— Ah ! Je ne sais pas au juste : elle habite, m’a-t-on dit, près des Halles, mais j’ignore le nom et le numéro de sa rue. Mais reste toujours jusqu’à la tombée de la nuit, tu verras après. D’ici là tu auras le temps de réfléchir et de prendre un parti.
Le soir vint et Marthe ne savait à quoi se résoudre. Craignant les limiers de la police qui faisaient des rafles de femmes dans tous les caboulots du quartier, elle s’enfuit de la boutique et, ne sachant où se réfugier, elle chemina le long des quais jusqu’au Pont-Neuf, se répétant, sans y croire, que le hasard lui serait propice, qu’elle rencontrerait son amie en route.
Arrivée sur le pont, elle se sentit si lasse, si désolée, qu’elle s’agenouilla sur un banc, dans une de ces demi-lunes qui surmontent chaque pile. Elle regarda, les larmes aux yeux, les remous qui clapotaient au tournant des arches.
La Seine charriait ce soir-là des eaux couleur de plomb, rayées çà et là par le reflètement des réverbères. À droite, dans un bateau de charbon, amarré à un rond de fer grand comme un cerceau, des ombres d’hommes et de femmes se mouvaient confusément ; à gauche, se dressait le terre-plein du pont avec la statue du Roi. Planté au bas, près d’un concert, un arbre déchiquetait ses linéaments frêles sur le gris ardoisé du ciel. Plus loin enfin, le pont des Arts s’estompait dans la brume avec sa couronne de becs de gaz et l’ombre de ses piliers se mourait dans le fleuve en une longue tache noire. Une mouche fila sous l’arcade du pont, jetant une bouffée de vapeur tiède au visage de Marthe, laissant derrière elle un long sillage de mousse blanche qui s’éteignit peu à peu dans la suie des eaux. Une pluie fine commençait à tomber.
Marthe ne pensait plus à rien.
Elle regardait la Seine, sans même la voir. La pluie tomba plus drue, de plus larges gouttes lui fouettèrent le visage. Elle se réveilla comme d’un songe. Le spectre de la police se dressa devant elle, implacable ; elle se pencha sur le parapet, eut, pendant une seconde, l’idée d’en finir avec tous ses maux, puis elle eut peur, recula et, effarée, voulut s’enfuir, quand un homme ineffablement ivre lui prit le bras.
— Tiens, Marthe ! Ah çà ! Que fais-tu à regarder la Seine, pluie battante et manteau trempé ?
Et Ginginet, remarquant combien elle était pâle, lui demanda si elle souffrait.
Elle lui avoua que peu s’en était fallu qu’elle ne se jetât dans la rivière.
— Des bêtises, fillette, glapit tragiquement le pochard ; meurs-tu de faim, as-tu tué quelqu’un, t’es-tu crêpé le chignon avec une camarade, as-tu été ramassée dans un ruisseau, insultant la force armée, que tu sois sans abri et que tu veuilles te suicider ? Pas de ça, Lisette, continua l’impitoyable blagueur, en tenant sa canne comme un fusil ; quand même vous seriez le petit caporal, on ne passe pas !
Elle ne disait mot.
— Mais, petite oisonne, poursuivit l’acteur, à quoi cela te servirait-il de te noyer ? C’est bête comme tout la mort… même au cinquième acte d’un drame ; là, voyons, réfléchis un peu, te vois-tu sur le Tucker de la Morgue avec tes cheveux rouges et un ventre vert ? Tiens, ne me fais pas jouer, par un temps semblable, le rôle d’ange gardien. Je ne l’ai pas encore étudié, celui-là ! Viens-t’en plutôt écraser un grain avec moi, voire même pour une dame qui fréquente les poètes, viens pitancher un verre de cogne. C’est dit, pas vrai ? Non ? Mais tu es donc bûche que tu ne réponds pas ? Je parie que c’est la faute à ce polisson que tu as pris pour amant. Le sieur Léo t’aura fait des misères. Eh bien ! mais lâche-le !
Au nom de son amant, Marthe se mit à sangloter.
— Allons bon, gémit l’ivrogne, voilà de l’eau, maintenant ! Je gare ma coupe !
— Ah tiens ! s’écria-t-elle, en s’exaltant à mesure qu’elle pleurait, tu ferais mieux de ne pas m’empêcher de mourir. Crois-tu donc que j’en aie déjà tant envie ! Tu sais, on est folle au moment, on s’imagine que c’est tout simple de monter sur le parapet et de faire le saut. Ça ne dure pas longtemps, par exemple ! on a une fière peur, va ! ça vous remue, ce bouillonnement sous le pont ! c’est comme si on vous serrait la gorge, on étrangle ! et c’est bête pourtant, car mieux vaudrait en finir tout de suite que de continuer à vivre comme je vais le faire ! Vois-tu, Ginginet, tu diras ce que tu voudras, mais Léo était tout de même un bon garçon ! je me suis conduite avec lui comme la dernière des femmes. Je me grisais, sais-tu, et il me couchait et il me soignait quand j’étais malade. Est-ce que tu aurais fait ça, toi ? Allons donc, tu te serais soûlé avec mes restes ! Quant à ton opinion sur moi, je m’en fiche ! entre gens comme nous deux, est-ce qu’on s’aime ? on se rencontre et l’on couche ensemble comme on mange lorsqu’on a faim ! Ah ! et puis j’en ai assez de cette vie de transes continuelles, j’en ai assez d’être traquée comme une bête ! je me rends. Eh bien quoi ! quand tu me regarderas avec tes yeux effarés, croyais-tu pas avoir trouvé une vertu le jour où tu me racolas dans un cabaret ? Tu as ramassé une traînée de boue, mon cher ! et tu sais, on a beau se décrotter, il en reste toujours, ça revient comme la tache d’huile sur les étoffes ! et puis, après tout, qu’est-ce que ça me fait ? Ni père ni mère et pas de santé, ça s’appelle une chance quand on fait ce métier-là !
« Tiens, poursuivit-elle, en enfonçant sa bottine dans la crotte, en voilà de la boue ! eh bien, ça n’est rien ! j’y enfoncerai jusqu’au menton, et je te jure que je ne relèverai pas la tête, mon vieux, je la baisserai jusqu’à ce que, la bouche pleine, j’en étouffe et j’en crève !
— Ah ! ça, mais elle est folle, se dit Ginginet, stupéfait de la voir s’enfuir du côté des Halles, elle va faire des bêtises. Sapristi ! je ne blague plus, je vais la filer.
Il la rattrapa presque à un coin de rue ; malheureusement ses jambes lui pesaient formidablement, le petit bleu lui avait rompu les muscles ; il dut s’arrêter, souffler, rabattre sa chemise qui se sauvait de son pantalon et de son gilet et courir de nouveau le long des trottoirs, tantôt la perdant de vue dans les embarras de voitures, tantôt l’apercevant au loin, criant après elle, au risque de se faire arrêter par les sergents de ville.
Vint un moment où il galopait presque pieds nus ; ses souliers rendirent l’âme dans cette course vertigineuse. Feuilletés comme des galettes, anhélant comme des soufflets, ils s’empêtrèrent dans un monceau d’ordures, posèrent à faux, et leur maître s’étendit de tout son long sur le ventre.
Il se releva étourdi du coup et, avec cette persistance, née plus encore de la ténacité particulière aux ivrognes que de l’affection qu’il portait à Marthe, il s’élança de nouveau à sa poursuite. Il la vit au loin tirer une porte et disparaître. Brisé, moulu, renâclant, suant, il arriva devant cette porte, leva le nez en l’air, regarda la maison, resta bouche bée, éleva les bras au ciel, lâcha sa canne et, suffoqué par l’ivresse, étouffé par la stupeur qu’il éprouvait, il bégaya :
— Oh ! Jésus Dieu ! eh bien, c’est du propre !
Et il tomba tout d’une pièce sur un tas de trognons de choux et d’épluchures de scaroles qui bossuaient de vert le pavé de la rue.
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Il fut surpris de se réveiller le lendemain au poste. Il tenta de se rappeler les méfaits qu’il avait bien pu commettre. Ne les retrouvant point, il conclut judicieusement qu’il s’était pochardé ; soudain, il se rappela avoir rencontré Marthe, l’avoir suivie jusque dans une petite ruelle dont le nom lui échappait. J’ai rêvé, dit-il, c’est impossible. Il se promit cependant, connaissant l’adresse de Léo, d’aller chez lui aussitôt qu’il serait relaxé.
Il se fit, en effet, réclamer le jour même par l’un de ses amis, et il courut au plus vite à la recherche de Marthe. La concierge lui apprit sa disparition et la visite des agents. Sur ces entrefaites, Léo parut, descendant de voiture et tenant sa malle de voyage à la main.
Il reçut assez mal Ginginet qui lui dit, très digne :
— Monsieur, si vous voulez avoir des nouvelles de Marthe, vous ferez bien de vous adresser à la préfecture de police (2e bureau de la 1re division, service des mœurs) ; on vous en donnera. Quant à moi, si je pleure l’artiste dramatique, mon ancienne élève, j’admire la femme, mon ancienne maîtresse. Elle a au moins un avantage sur les autres, elle renonce à tromper les hommes. Marthe ne mentira pas, maintenant qu’elle n’aura plus l’occasion de simuler les geigneries du parfait amour ; ce que le bourgeois appellerait piquer une tête dans le cloaque, descendre le dernier échelon de l’infamie, je l’appelle, moi, une expiation, un retour à l’honnêteté !
Et ce disant, plus digne que jamais, le cabotin souleva son feutre qui, par suite des heurts et cahots de la nuit, gondolait piteusement et semblait un accordéon prêt à jouer une marche funèbre, et sa silhouette calamiteuse et cocasse disparut subitement au tournant du couloir.
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Quand il fut parti près de sa mère mourante, Léo ne songeait guère à Marthe. Sa mère, qu’il adorait, le danger, qui semblait imminent et qu’il appréhendait de ne pouvoir conjurer, l’absorbèrent complètement pendant le trajet des trains.
Il demeura plusieurs jours près d’elle ; le péril avait disparu, ses angoisses cessèrent et le souvenir de Marthe l’obséda sans repos. L’aimait-il vraiment ? Il ne le savait lui-même. Cette fille l’avait certainement ravi plus que toute autre. Tant qu’ils n’avaient pas habité ensemble, tant qu’ils n’avaient pas connu les défaillances de la vie commune, il s’était senti violemment épris d’elle. Au bout de huit jours de ces côtoiements, tout ce renouveau de la femme qui enchante quand même et qui n’est que le résultat d’absences savamment combinées, toutes les hideuses faiblesses de la nature que chacun s’efforce d’ignorer et que l’on se cache de part et d’autre, tout cela était fini, tout cela était connu, tout cela ne présentait plus ce mystère sans lequel toute passion se lasse. Ces instincts de luxe, ces assaisonnements de toilettes étaient épuisés ; après avoir goûté à des mets de haute liesse, il avait pénétré dans les arcanes de la cuisine et l’appétit avait disparu en même temps que le désir de toucher à ces mets subtils et réveillés d’épices. Il commençait à s’ennuyer de cette monotonie sans espoir de revanche, de ce duo ressassé sur tous les orgues de ménage ; puis, à y bien songer, cette fille lui avait rendu la vie insupportable avec ses appétences et ses furies de folle, ses vices d’ivrognerie et ses abattements de malade, ses tumultes des sens alternés de froideurs trop peu feintes ; s’il eût quitté Paris pour un motif autre que celui qui l’en avait fait partir, il eût considéré cette échappée comme un collégien considère les vacances qui le délivrent de l’asservissement des maîtres.
L’oisiveté qu’il mena dans la petite maison de sa mère ramena forcément ses pensées vers Paris. Il se rappela les joyeux dîners, les enfantillages des premiers jours, la traîtrise des luttes à coups de lèvres. De loin, tous les défauts de l’idole s’évanouirent ; il la voyait, en quelque sorte, idéalisée et plus belle qu’elle ne lui sembla jamais ; le poète reparut dans l’amant, il replaçait sur un piédestal de déesse la poupée dont il avait entrevu le son sous la couverte de peau rose ; bref, il se mourait d’envie de l’adorer encore.
Il était avec cela miné par l’inquiétude. Toutes ses lettres étaient restées sans réponse et il craignait un malheur. Il en vint à ne plus tenir en place, à s’ennuyer partout ; sa mère était rétablie, rien ne le retenait plus à la campagne. Il partit.
Le chemin de fer, si lassant quand le trajet dure une journée entière, accéléra encore son désir de voir Marthe. En vain, il s’essayait à tuer l’interminable journée, s’efforçant de prendre intérêt aux manœuvres des trains, aux machines qui passaient dans une vapeur rouge, à l’étincellement du soleil sur les cuivres, aux rails qui luisaient comme de minces filets d’eau, il ne songeait qu’à Marthe ; il regarda les gens entassés dans le wagon et se divertit, durant quelques secondes, de leurs mines et de leurs hardes. C’étaient, pour la plupart, des paysans et des paysannes ; l’artiste se gaudit de cette collection de nez ; il y avait des pieds de marmites, des nez à retroussis, des nez gibbeux, des pifs épatés et fendus ; il y avait des expositions de dents de toutes espèces, des blanches, des jaunes, des bleuâtres, des noires, des chicots de toutes formes, les uns débordant sur la lèvre, les autres battant en retraite dans les gencives. Il prit même un calepin et s’efforça de croquer des cous de campagnardes qui lui tournaient le dos, des cous tapissés de chairs grenues comme celles de volailles, des peaux de Caraïbes, mais il s’ennuya, remit son crayon dans sa poche et, passant la tête à la portière, regarda longuement cette ribambelle de maisons et d’arbres qui semblaient se donner la main et danser devant ses yeux une gigantesque farandole.
Puis il retomba dans ses pensées tristes. La gare du Nord s’estompa enfin dans la brume, il débarqua, sauta dans une voiture, arriva dans la cour le cœur battant et maintenant qu’il avait vu cet odieux Ginginet, il était tombé dans un fauteuil comme anéanti par tout ce qu’il venait d’apprendre.
Il regarda sa chambre qui était restée telle que le jour où il l’avait quittée. Les bottines étaient échouées dans les fleurs du tapis les pointes en l’air, les quartiers en bas ; la couche était défaite, les couvertures fouillonnées au hasard des plis, le couvrepied tamponné et tassé dans la ruelle, les oreillers aplatis, les cornes en avant. Tout accusait le désordre du lever, les épingles à cheveux dans une coupe, les pantoufles égarées dans chaque coin, la camisole pendant au dos d’un fauteuil, la cuvette pleine d’eau savonneuse, l’odeur du renfermé, le parfum de l’eau de Botot avec laquelle on s’est rincé les dents, l’arôme fin du Chypre qui fuyait du flacon mal bouché, tout ce tohu-bohu d’objets, tous ces réveils de senteurs lui rappelèrent la fuite qu’il n’avait su prévoir. Il se dressa comme mû par un ressort et, à la vue de ce lit où avaient bivaqué toutes les tendresses, toutes les grâces malfaisantes de Marthe, il eut un étouffement et il demeura inerte, l’œil stupidement fixé sur le fouillis des draps.
Les jours qui suivirent furent atroces. Il mena cette vie de gens enfermés dans Paris sans famille, sans camarades, qui, à l’heure du dîner, remettent leurs bottines pour aller chercher pâture dans un bouillon. Cette halle où des gens en gala viennent à plusieurs, manger des viandes insipides et roses, ce brouhaha de bonnes en gris qui naviguent entre des tables de marbre, ces malheureuses topettes de vin, ces assiettes en pâte à pipe, cette gloutonnerie d’imbéciles qui dépensent deux francs en nourriture et huit francs en boissons de luxe, cette épouvantable tristesse qu’évoque une vieille femme en noir, tapie, seule, dans un coin et mâchant, à bouchées lentes, un tronçon de bouilli, tout cet écœurement d’odeurs, tout cet assourdissement de cris, tous ces frôlements de foule, il les connut pendant des mois. Il sortait du râtelier dégoûté et las, ne sachant que faire, irrité par la joie des autres, opprimé par un persistant ennui, puis il apercevait à l’angle d’un carrefour une taille, une robe qui ressemblait à celle de Marthe et il recevait comme un coup de poing dans la poitrine ; il rentrait chez lui, les épaules en avant, les genoux pliés, s’essayait à écrire quelques lignes, jetait sa plume avec rage, prenait un livre, regardait sa montre, attendant que dix heures sonnassent pour se mettre au lit.
Ah ! la journée était lourde à porter ! mais le soir, avec les demi-teintes du crépuscule et ces ciels rouges d’automne qui navrent jusqu’au spleen, toutes ces rancunes se ravivaient et l’assaillaient plus opiniâtrement encore. Quoi qu’il voulût faire il pensait à Marthe ; il la revoyait excitante et narquoise, il se rappelait l’ondulation de sa croupe sur le divan, elle lui souriait, œil allumé et dents en l’air, et il se levait, les sens en rumeur, prenait son chapeau et fuyait par les rues.
À toutes ces douleurs vinrent se joindre ces terribles détails de la vie qui brisent les plus fiers. Ces riens, ce linge en miettes qu’on ne raccommode pas, ces boutons arrachés, ces bas de pantalon qui s’effrangent et vous donnent l’air d’un misérable, ces ineptes bêtises qu’une femme conjure en deux tours d’aiguille, le harcelèrent de leurs mille piqûres et lui firent sentir plus encore combien il était délaissé par tous. Pour la première fois de sa vie, il pensa au mariage, mais il n’avait pas de situation, il ne pouvait raisonnablement penser à en finir ainsi.
Il se reprocha de n’avoir pas retenu Ginginet, de ne pas lui avoir demandé l’adresse de Marthe et il le cherchait vainement dans tous les cafés où il se montrait d’habitude lorsqu’un soir, qu’il battait les pavés, il fut frappé sur l’épaule par l’un de ses amis, un interne à l’hôpital de Lariboisière. Il lui conta ses souffrances, lui demandant, à tout hasard, s’il connaissait la demeure du cabotin.
— Mais oui, dit l’autre, Ginginet est établi marchand de vins rue de Lourcine, seulement… seulement, comme il est sur le point de faire faillite, si tu veux le trouver, dépêche-toi de l’aller voir.
Léo saisit le bras du jeune homme et l’entraîna, bride abattue, dans les méandres du quartier des Gobelins.
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En suivant, à gauche de l’Observatoire, le boulevard de Port-Royal, ils arrivèrent après quelques minutes de marche, devant des escaliers qui s’enfoncent sous un pont et tombent dans l’une des rues les plus hideuses de Paris, la rue de Lourcine. Il y avait, d’un côté, un terrain vague avec des baquets plein d’eau, des pierres de taille accotées les unes contre les autres, des piquets reliés par des ficelles et laissant flotter, comme des drapeaux, des camisoles à pois déteints, des blouses bleuâtres, des culottes à côtes vert bouteille, des haillons effiloqués, et, de l’autre, vis-à-vis ce chantier de pierres, s’étendaient, en rang d’oignons, des masures lézardées, mitrées de toits de zinc effondrés et croulants. Il y avait des boutiques de petits commerçants, joailliers en savates, orfèvres en cuir, ravaudant les vieux socques, rapetassant les bottines, débitant des semelles de paille et de liège ; des fruiteries où l’on vendait du lait et des soldats de plomb ; des épiceries où s’entassaient, séparés par des cloisons de verre, des amas de pommes tapées, aux pelures froncées et couleur d’amadou, des vagues d’amandes blondes, des piles de sucre candi, des biscuits Guillout, des meules de gruyère, des confitures orangées ou roses, limpides ou bourbeuses, des litres rouges, des tambours en bois où se liquéfiaient les chairs dissoutes des géromés à l’anis ; des gargotes aux vitrines desquelles se racornissaient des poissons rissolés et friables, des lapins saignants encadrés d’un mur de vaisselles opaques et de saladiers regorgeant de pruneaux qui s’enlisaient dans la vase de leur sauce.
Léo et son ami s’orientèrent dans la rue. Ni l’un ni l’autre ne connaissait l’adresse exacte du comédien. Ils avisèrent enfin, non loin de la rue des Lyonnais, un marchand de tabac qui arborait fièrement à sa devanture, au-dessus de blagues en cuir granuleux et en vessie de porc, des grappes de pipes blanches : têtes de jeunes filles et de turcs, de zouaves et de boucs, de bacchus et de patriarches ; une jeune fille mafflue, qui pesait des carottes à chiques, leur indiqua la maison qu’ils cherchaient, une maison récemment barbouillée d’une couleur grumeleuse et rosâtre, quelque chose comme un écrasement de fraises dans du fromage blanc, de lie de vin dans du plâtre. C’était là, en effet, derrière un comptoir en zinc, troué de citernes minuscules pour l’écoulement des vins, que gesticulait et braillait le chanteur. Le ventre ceint d’un tablier noir, les bras nus, la bouche crénelée de bouts de dents, le grouin rouge comme une vitelotte, Ginginet, cabotin et ivrogne par goût, cabaretier et coureur de filles par nécessité, buvait de quatre heures du matin à minuit, avec ses pratiques, qui travaillaient, pour la plupart, à trier des chiffons et à préparer des peaux de bêtes avec du tan.
Mais ces ouvriers ne venaient guère que le matin, au point du jour, ou le soir, à la tombée de la nuit. Aussi le cabaret était-il presque toujours vide de neuf heures du matin à huit heures du soir, et à part une tourbe de riboteurs qui venaient se repaître de galimafrées d’andouillettes et de tripes à la mode de Caen, la grande salle était déserte. Le soir, au contraire, elle était pleine à ne pouvoir bouger, mais le cabot s’esquivait, laissant la garde du comptoir à un grand échassier à calotte de velours, un ancien pion qui lui tenait ses livres et servait, au besoin, les clients, et il allait rejoindre dans une autre salle, séparée de la grande par la cuisine, ses amis et confrères, un ramassis de chanteurs et d’échotiers de journaux. Ces pratiques-là buvaient à ventre regoulé et sans un sou en poche ; mais on n’a pas hurlé impunément sur les planches, la bouche en cul de poule et les yeux en billes, et quand Ginginet se trouvait avec eux, il leur faisait volontiers crédit, regrettant presque sa misère d’autrefois, déplorant même, quand il avait trop bu, la mort de son oncle qui l’avait fait héritier de ce débit de vins.
Ses compagnons regrettaient moins que lui son changement de fortune ; ils l’aidaient à manger son fonds et, lui, les laissait faire avec un beau désintéressement qui provenait, sans doute, de son habitude de se pocharder de l’aube jusqu’à la nuit et de la nuit jusqu’à l’aube. C’est à peine si, ce soir-là, il reconnut Léo ; il s’était si fort rué en cuisine, il s’était noyé l’âme dans un tel lac de reginglat, qu’il vacillait comme un navire en détresse, il faisait non pas eau mais vin de toutes parts ; il s’était traîné du comptoir jusque dans la petite salle, et là, se caressant la bedaine, il débitait avec une profonde hébétude un chapelet de mots sonores dont il ne comprenait pas le sens, ratiocinait pour la millième fois, rabâchait jusqu’à extinction de voix, ses théories d’acteur en ripaille, s’adressant plus particulièrement à un malheureux journaliste qui butait du nez contre une table et criait d’une voix larmoyante :
— Ginginet, tu es grandiloquent comme feu Cicéron luimême, mais tu m’embêtes !
Léo parvint à acculer l’ivrogne dans un coin et lui demanda des nouvelles de Marthe. Ginginet hurla à tue-gorge :
Elle est mon bien, elle est ma vie !
Puis, clignant de l’œil et tapant sur la cuisse du poète, il bredouilla : Hein, mon fils, c’est une largue qui vous traque les entrailles, ça ? Elle a du persil, c’est clair, mais avouez que sa tête ressemble à celle de la statue des merlans, « Mlle Sidonie », avec ses mirettes noires et ses cheveux en poils de soleil !
— Hé ! pomme de canne ! mugit une voix, tu jaspineras plus tard. Sers-nous d’abord des bocks !
Il fut impossible à Léo de reprendre la conversation au point où il l’avait laissée. Il s’apprêtait à sortir, se promettant de revenir dans la journée, mais toutes les issues étaient bouchées par des entassements de corps. Un triomphant vacarme emplissait la salle ; une douzaine d’individus avaient roulé par terre et dormaient, à jambes rebindaines, et, dans les coins, des égueulées, les cheveux épars, ardaient sous les regards flambants et se débattaient entre les bras des assaillants qui les voulaient pétrir. Léo et son ami atteignaient enfin la porte quand elle s’ouvrit, jetant sur le parquet une nouvelle râtelée d’artisanes en godailles, secouant leurs jupes, riant d’un rire stupide, hurlant à pleins poumons :
— Chahut ! Chahut !
Léo pensa défaillir. Il venait de reconnaître Marthe dans ce bataillon d’histrionnes ; elle devint affreusement pâle et l’attendit. Il s’arrêta devant elle, l’œil en feu, tremblant de tous ses membres. Il voulut parler, sentit comme une main qui lui serrait la gorge et ânonnant, bredouillant, fou de rage, il fit avec le bras ce geste de dégoût des Parisiens et, poussé par son ami, assourdi par les huées des gens qu’il bousculait, il se trouva dehors sans qu’il sût comment.
Quand il fut parti, Ginginet surprit un geste éploré de Marthe. Il demeura pensif, puis il l’appela et la fit monter dans sa chambre, un taudion formé de lattis et de plâtre, et se croisant les bras, il lui dit :
— Eh bien ?
Comme elle ne répondait pas, il reprit, s’affolant à mesure qu’il parlait :
— Tiens, vois-tu, j’en ai plein le cœur. Je t’ai tirée de la piolle où tu gisais, les quatre fers en l’air, je t’ai fait rayer des contrôles de la préfecture, je t’ai amenée ici, tu piffres, tu boissonnes, tu fumes, c’est tout dans la vie, ça ! Tu as le plus beau sort qu’une femme puisse envier, et, en échange de ce paradis, en échange de toutes ces liches, en échange de toutes ces bitures, tu me turlupines comme un gogo, tu me fleuris de jonquille en veux-tu, en voilà ! C’est guignolant à la fin, je réclame ! Je n’en ai pas pour mon argent ; c’est mal pesé, je n’ai que des os, je demande de la réjouissance ! Non, mais c’est aussi par trop fort ! Tu vas, tu viens, tu rentres, tu ne rentres pas, je me tais, – je ne puis faire autrement d’ailleurs, – tu as d’autres amants, c’est sûr, des gosses de vingt ans qui te répètent qu’ils t’aiment, et tu t’imagines que c’est arrivé ; tu crois manger du turbot parce que c’est écrit sur la carte, comme s’il y avait encore du turbot ! Imbécile ! c’est du carrelet que tu béquilles, c’est comme les choses qui seraient véritablement bonnes, ça n’existe pas ! C’est décidément bien vrai qu’il n’y a que la foi qui sauve… et la bêtise… Oh ! tu sais, ce n’est pas la peine d’allumer la rampe de tes yeux, j’y vois clair, va ! Je te connais, toi et tes semblables : avoir vingt-quatre amants, un par heure, ça ne tire pas à conséquence, on fait le métier ou on ne le fait pas, je n’ai rien à dire, ça me paraît tout naturel ; mais je ne veux pas des réserves que tu fais avec les autres, moi ! Tu m’entends, n’est-ce pas ? Aussi j’exige que tu ne le reluques plus ton poète. S’il t’agrafait à nouveau, il aurait non seulement la femme, mais la maîtresse. La femme, passe encore, la maîtresse, non ! Voilà, décide-toi, ma fille, c’est à prendre ou à laisser !
— Je laisse, dit Marthe,
— Tu laisses ? À ton aise. Va le rejoindre, ton rafalé d’amant ! Non, écoute, reste encore quelques instants et réfléchis. Avec lui, c’est la débine sans frein ; avec moi, c’est le verre jamais vide, c’est le boucan perpétuel, c’est la bombance à tour de mâchoires.
Et comme, sans l’écouter, Marthe préparait un paquet de ses nippes, Ginginet lui prit les mains et poursuivit :
— Tiens ! après tout, j’ai peut-être tort, car enfin ce n’est pas de ta faute s’il est venu ce soir. Voyons, crois-moi, ne nous disputons plus ; aussi bien, à force de parler, j’ai comme du poussier dans la gargoine. Je suis sans rancune, toi aussi, pas vrai ? Dis donc, chérie, si nous lichions un petit bischof ? Qu’en penses-tu ? je vais crier à Ernest qu’il nous en monte un grand bol… Non, tu n’as pas soif ? Oh ! n’aie pas peur, va, ce sera un vrai bischoff que tu boiras, pas de ceux qu’on sert en bas ; je le ferai faire avec une bouteille de Grave, c’est gentil, hein ? mais que faut-il donc, bon Dieu, pour te dérider ? Voyons, laisse là ton baluchon, tu ne vas pas l’emporter ce soir. Où irais-tu d’ailleurs ? pas chez Léo, toujours… Ah ! tonnerre ! si tu y allais…
— Eh bien ! et quand j’irais ? Ah çà, tu crois donc que j’écoute toutes les guitares que tu me grattes depuis une heure ? Tu m’as fait sortir de ma geôle, c’est vrai. Pourquoi ? Pour me planter dans un comptoir et échauffer les gens en goguette. Je sers d’enseigne à ta bibine ; je joue le rôle d’allumette, mais je n’ai pas le droit de brûler pour de bon ! Quant à mon rafalé d’amant, comme tu le nommes, je l’aimerais peut-être s’il avait plus de colère au cœur, s’il était moins gnian-gnian, s’il était homme, enfin. Mais, c’est égal, malgré tout, j’en raffole presque ce soir ; il m’a fièrement méprisée, ça m’a émue. Oh ! je ne te le cacherai pas, j’ai été sur le point de le suivre.
— Avec ça qu’il aurait voulu de toi !
— Il n’aurait pas voulu de moi. Ah ! çà, mais tu es bête, dis donc ? Est-ce que tous les hommes ne pardonnent pas aux femmes qui les font souffrir. Il n’y aurait plus de malheur sur terre alors et ce ne serait pas la peine d’avoir des prisons et des juges !
— La belle malice que de vous empaumer, vous autres ! Oh, c’est bien simple, va !
Et le touchant presque, elle lui tendit ses merveilleuses lèvres, éclatantes comme des pivoines et tout embrasées par la flamme blanche des dents.
Ginginet fut remué de fond en comble et il avança les bras.
— Bas les pattes, vieux ! dit-elle. Je joue la comédie, et c’est toi qui me l’as apprise. Ni vu, ni connu, je t’embrouille. Tout bien considéré, vois-tu, ta bedaine me choque avec son va-et-vient perpétuel ; tes joues pèlent, ton nez se truffe, ta figure ne me revient décidément plus. Bonsoir !
— Sais-tu une chose, Marthe ? dit Ginginet très pâle, c’est que j’ai une furieuse envie de te gifler comme tu le mérites !
— Ah, par exemple ! toi me gifler ! n’approche pas, tu sais, ou je te brise cette carafe sur la tête !
Ginginet n’en attendit pas davantage ; il se rua sur elle, attrapa à la volée un coin du cristal qui lui bossua le crâne, mais il empoigna la fille par les mains et la jeta rudement sur le plancher.
Elle se releva meurtrie et elle le regarda avec plus d’étonnement que de colère.
— Tu as ton compte ! dit le comédien, va te coucher maintenant !
Et il sortit, fermant la porte à double tour. Il redescendit, puis, se frappant le front, remonta l’escalier, rouvrit la porte et dit à Marthe :
— À propos, tu sais ; s’il te plaît d’aller retrouver Léo, ne te gêne pas, ma chère !
Elle ne soufflait mot. Ginginet murmura :
— Je la tiens. Maintenant qu’elle est libre d’aller le rejoindre, elle ne bougera plus, et il ajouta sentencieusement, en se caressant la cime du nez : « C’est étonnant comme les poètes sont bêtes ; ils font des phrases, ils pleurent, ils geignent, ils crient, comme si cela touchait les femmes ! N’est aimé que celui qui cogne. Ce n’est pas du marasquin qu’il faut servir aux filles, c’est du vinaigre. J’ai maintenant pour huit jours d’amour sur la planche ! »
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Ginginet avait pensé juste. Marthe était arrivée à cette phase où les sens ne vivent plus que par secousses. L’amour peureux, l’amour ne vivant que de brutalités et d’injures, le système nerveux bandé à l’excès et ne se détendant que sous le poids de la douleur physique, les joies de la bourbe, cette haine attendrie que l’on porte au mâle qui vous fouaille, les révoltes furieuses contre le servage, cette allégresse à frapper son dompteur, quitte à se faire écraser par lui, rendirent Marthe presque folle. Elle eut des moments d’accablement et de prostration où elle recevait les coups sans bouger jusqu’à ce que, hurlant de douleur, elle le suppliât de ne la point tuer. Elle eut aussi des bondissements, des jours où, rugissante et cabrée, elle se précipitait sur lui, éprouvant une âpre jouissance à se colleter corps à corps, à se rouler sur le carreau, à briser tout ce qui tombait sous sa main, puis, sans haleine, sans force, enamourée et farouche, elle enlaçait de ses bras meurtris le sinistre farceur qui descendait lamper chopine en bas, et répondait aux buveurs atterrés par ces cris :
— Oh ! ce n’est rien ! Je repasse la chemise de ma femme !
Il redescendit un jour, la figure en sang. La salle s’esclaffa de rire. Ces railleries l’exaspérèrent ; il remonta dans sa chambre et il assomma presque Marthe à coups de bottes. On dut la lui arracher des mains et la jeter dans une voiture qui la déposa au premier hôtel venu.
Du coup elle fut guérie de son amour.
Quand elle se réveilla, le lendemain matin, brisée et le visage bleui par les coups, elle s’étonna d’avoir pu supporter ces ignobles luttes et elle ressentit un horrible dégoût pour l’homme qui l’avait ainsi frappée. Elle avait encore quelques sous dans sa poche ; elle vécut à l’hôtel tant que la trace de ces pugilats ne se fut point effacée, puis elle s’habilla de son mieux et se résolut à aller chercher abri chez l’une de ses camarades, une ancienne cabotine du théâtre de Bobino dont elle avait retrouvé l’adresse.
Cette femme était, depuis l’an trente-cinquième de son âge, entretenue par un vieillard marié, qui venait se consoler de la beauté de sa femme avec les grâces frelatées de sa maîtresse.
Quand Marthe arriva chez elle, Titine, vautrée sur un divan, se faisait inspecter la main par sa bonne, qui lui expliquait en un charabia d’Auvergne la désastreuse influence de la ligne de Saturne et s’étonnait qu’une femme de si peu de mœurs n’eût pas plus de grilles sur le mont de Vénus. Marthe interrompit la séance de chiromancie et expliqua en quelques mots à sa compagne le service qu’elle attendait d’elle.
— Tu tombes bien, ma chère, répondit la fille, il y a justement réunion ici ce soir. Ce sera très amusant, tu verras. Il y aura beaucoup de jeunes gens riches, et je pourrai, si tu le désires, te mettre en relation avec l’un d’entre eux. Vois-tu, ma petite, ce n’est pas une vie que d’aller avec Pierre et avec Paul ! C’est déjà bien assez que d’avoir un homme qui vous entretient et un autre qui vous gruge ; il faut faire une fin. Vois, moi, je suis très heureuse ; j’ai pour amant un malbâti, c’est vrai, mais il ne passe presque jamais la nuit : c’est à considérer. Gante, comme j’ai fait, un vieux qui soit marié ou un tout petit jeune homme qui ne le sera qu’après s’être laissé ruiner ; l’un et l’autre se valent. Le tout c’est de ne pas prendre un amant qui atteigne la trentaine. Plus d’amour et pas encore de passion, c’est notre mort à nous, ces gens-là !
La soirée fut charmante. Le gros négociant arriva, flanqué d’un pâté aux truffes et d’un panier de vins. C’était un crapoussin bonasse et un jovial compère que ce commerçant coureur de guilledou. Ventripotent et poussif, il avait des favoris en nageoires, et sa figure offrait cette particularité étonnante, que le nez était en couleur d’aubergine, tandis que le reste de la figure semblait teint avec ce rouge éclatant des peintres émailleurs, la pourpre de Cassius. Il fit des compliments de boîte de dragées à Marthe, lui expliqua qu’il était marié, depuis deux ou trois ans, avec une jeune femme, qu’ils étaient séparés de lit sinon de corps, depuis qu’il avait connu Titine, et il acheva ses confidences par l’aveu qu’il adorait la jeunesse et que son plus grand bonheur était de souper avec de joyeux garçons et de jolies filles.
La sonnette commençait à tinter. Les invités arrivèrent en foule. Vieillards cérémonieux, arborant sur des lèvres sans dents un sourire folâtre, jeunes gens vêtus de cols cassés, de vestons courts, de pantalons larges, de souliers à bouffettes, femmes un peu mûres et rechampies de talc et de rose, jeunes filles aux voix d’hommes enroués, aux poitrines flasques ou plates, moutards frais éclos du collège, avec une raie au milieu du front et des bas rayés, tout cela se tassa dans le petit salon. Le mal-être des premiers instants se dissipa bien vite, les hommes s’enhardirent, le gros négociant rit de tout son rire épais. Titine prit l’air pincé d’une maîtresse de maison, la bonne eut des familiarités de servante à filles, le punch circula et les inepties commencèrent à se débiter. Les femmes n’osaient encore se révéler et laisser libre cours à leurs joies de guinguettes, les vieux routiers se réservaient pour l’heure de la bâfre, les jeunes gens causaient du dernier bal de madame une telle. On proposa de se dégourdir les jambes. Le quadrille débuta presque convenablement, mais à mesure que les couples s’échauffèrent et que le gros homme, incapable de se maîtriser, eut commencé à débiter de lubriques sornettes, la danse se déginganda. À l’heure du souper, les vieillards avaient déboutonné leur gilet et se trémoussaient, les basques de l’habit en l’air, les bras en tourniquet, époumonés, suant, battant des jambes, dodelinant du torse.
L’Auvergnate ouvrit la porte de la salle à manger. Chacun se précipita sur la table ; on s’assit pêle-mêle, les femmes sur les genoux des hommes, et l’on pignocha les petits pois et les truffes. La bedaine au galop, les yeux paillards, le gros père exultait. Il fit verser le champagne destiné aux femmes, le champagne qui mousse rose, et il appliqua ses vieilles lèvres d’œgypan sur les bras de ses voisines. Ce fut comme un signal. Les couples se pressèrent. Marthe était assise près d’un jeune homme qui lui parlait de courses et d’un pari qu’il avait engagé sur Finette, une pouliche superbe, disait-il.
Quand il eut épuisé ce sujet de conversation, il lui mâchonna quelques lourds madrigaux auxquels elle ne répondit que par des sourires, se réservant de demander à son amie quel était ce bellâtre.
— C’est un fier imbécile, lui dit Titine, bête et riche ; aiguise tes quenottes, ma fille, et mords à belles dents. Sois aimable, mais tiens-moi ça en laisse, c’est nécessaire avec des morveux de cet âge !
On se leva de table et l’on fut boire au salon du café et des liqueurs. Ce fut une vraie débandade. Enfouis dans des fauteuils, les vieillards ne bougeaient plus : ils digéraient, somnolents et gavés. Les jeunes papillonnèrent et allumèrent des cigarettes : d’aucuns, très pâles, disparurent ; les autres s’assirent à côté des femmes et se mirent à les lutiner. Marthe devint froide comme un marbre dès que l’éphèbe, enhardi par le sans-gêne des couples, voulut l’embrasser. Il fut quelque peu surpris, mais il se consola, très satisfait d’avoir pêché dans la bourbe de ce vivier une femme qui eût de la tenue et ne se laissât pas enlever dès le premier soir.
— Tu couches ici, n’est-ce pas ? dit Titine.
— Mais comment faire ? reprit Marthe, ton amant va rester !
— Lui ? dit la fille en montrant du doigt le vieillard qui gisait anéanti sur un divan, plus rouge et plus gonflé que jamais, allons donc ! Il aurait vraiment trop de bonheur s’il pouvait, à son âge et sans péril pour sa santé, s’empiffrer de la viande et des vins et rester avec moi après !
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Huit jours ne s’étaient pas écoulés que Marthe se trouvait en possession d’un grand appartement qu’elle fit meubler avec un goût stupide. Pour se venger d’avoir autrefois mangé avec ses doigts, elle voulut avoir de l’argenterie, et elle n’eut garde d’oublier dans ses achats les faux cuivres de boule, les camelotes de bois de rose, les glaces à cadres trop dorés, les éternelles appliques emmanchées de bougies roses. Son amant ne se plaignit point d’ailleurs ; pourvu que sa femme fût excentriquement vêtue et qu’elle se laissât traîner dans les parties fines et sur les champs de courses, il se tenait pour satisfait, et puis, il était enchanté d’entendre des gens miséricordieux dire, en levant les yeux au ciel :
— Ce petit imbécile est en train de se faire ruiner.
L’idée qu’il fût capable de manger son capital le ravissait. Marthe fut révoltée par l’ineptie de cet être. Quand il amenait, à sa suite, une ribambelle de galopins barbus, coiffés en drôlesses et confits dans l’opoponax et que, vautrés dans le salon, ils jabotaient, pendant des heures, célébrant avec des enthousiasmes d’idiots la gloire de « Tartine » qui avait gagné d’une longueur sur « Jacinthe », alors que « Saxifrage » et « Mascara » s’étaient dérobés à la barrière fixe, elle se froissait les mains avec rage.
Elle eut, il est vrai, des diversions. Le lundi suivant, son cornac entraîna chez elle des hommes sérieux et considérablement ivres qui lui prirent le menton et dirent avec des allures de mystère :
— Vous savez, n’est-ce pas, que demain le marché sera très indécis, hésitant entre les facilités offertes et les méfiances répandues par la dépréciation des valeurs étrangères ?
— Oh ! je ne sais pas ; moi, ce qui m’intéresse davantage, c’est d’être assuré que le Saragosse est ferme et qu’il donnera d’excellents dividendes.
— Peuh ! Au fond, tout cela n’est pas brillant ; si certaines actions ont une bonne tenue, il est véritablement triste que notre marché fléchisse, car enfin, si nous exceptons nos rentes, sur lesquelles il y aura toujours quelques transactions à faire, les autres valeurs sont peu offertes. Je ne parle pas, bien entendu, des chemins de fer, qui font bonne contenance.
— Oh ! s’écria Marthe révoltée, j’aime encore mieux les voyous !
Son amant la trouva mal élevée, mais il attribua cette étrange sortie à deux verres de champagne qu’elle avait bus.
Marthe se reprocha sa lourdise et désormais elle ne dit mot, étouffant ses rancunes et ses rages. Dès le premier jour, son amant lui déplut ; elle l’exécra dès le premier soir. Il vint vers deux heures du matin, l’œil guilleret, la bouche remplie par un gros cigare. Il causa du cheval qu’il choisirait au prochain handicap, et, relevant avec un beau semblant de distraction le bas de ses culottes, il fit voir à la femme qu’il nourrissait un caleçon à trame rose. Comme elle ne s’extasiait point devant cette élégance de clown, il tira un peu son maillot et dit en avançant les lèvres :
— Vois donc comme la soie est souple ?
Elle garda le silence, attendant cette gracieuseté banale, cette amabilité de rencontre, que tout être, si vil ou si abêti qu’il soit témoigne, la première nuit au moins à la femme qu’il est censé vaincre. Elle eût pu attendre longtemps ! Quand il eut achevé son cigare et que, battant du pied, il en eut écrasé la cendre sur le tapis, il murmura satisfait :
— Je parie que tu ne devines pas ce que contient cette valise ? Non ? Oh ! c’est-il drôle, les femmes, ça ne devine jamais ! Eh bien ! mais, c’est un vêtement de nuit ; et il étala avec une monstrueuse joie une chemisette en foulard de Surah maïs, agrémentée de rubans couleur feu.
Pour la première fois depuis qu’elle l’avait quitté Marthe songeait à Léo. Quelle différence entre le début de ces deux hommes ! Où étaient les respects égrillards du poète, les hâtes si ralenties du déshabillé ? Léo défaisait, une à une, ses jupes, délaçait son corsage, la soie sifflait et lui battait les hanches, sa gorge s’arrondissait à l’aise dans la chemise qui remuait du col aux pieds. Alors il la prenait, la portait dans le lit, faisant la maraude des baisers, tandis qu’elle se pâmait, le corps craquant entre ses bras. Sans doute, le soir où elle vint chez lui, les premiers instants avaient été pénibles, mais une fois qu’ils s’étaient échauffés dans la lutte, de quelles vives délices ne s’étaient-ils pas repus ! Cet inoubliable souvenir des nuits où l’on sort, les épaules rouges et les tresses mordues, l’opprimante vision de ces moments où les mains s’égarent, tous ces recueillements attendris, tous ces bonheurs à perte d’haleine, l’obsédèrent à nouveau et, furieuse, elle poussa rudement dans l’alcôve son amant, qui se cogna contre le mur et marmonna, tout endormi :
— Ah ! bien ! mais non, tu sais, tu m’embêtes, toi ! Tiens-toi donc tranquille !
Il prit l’habitude de venir tous les jours la harasser de sa présence ; elle l’eût étranglé avec joie, cet imbécile qui la détaillait sans bouger quand elle se mettait au lit ! Elle en vint à être tellement importunée par cet homme qu’elle n’eut même plus de goût à lui manger ses biens ; elle resta chez elle, couchée pendant des journées entières, fumant des cigarettes, buvant des grogs, anéantie et torpide. Cette solitude qu’elle se créa, renonçant aux visites d’autres femmes, cette somnolence qui ne la quittait plus, devait aboutir comme autrefois, quand elle habitait chez le poète, à d’abominables soûleries. Elle but, à gosier débordant, des alcools et des bières, mais quand sa tête s’emplissait de brumes, elle revoyait la chambre de Léo ; cet amant qu’elle avait torturé comme à plaisir se vengeait par le persistant souvenir de ses bontés.
Marthe se vautra dans le vin pour s’égayer et chasser à jamais la hantise du poète, mais son estomac s’y refusait maintenant, elle eut d’atroces flambées dans le ventre. Elle dut interrompre ces noyades et, un soir, exaspérée de ne pas dormir, les nerfs malades à se rouler par terre, elle sauta du lit, s’habilla, prit une voiture et se fit conduire chez son ancien amant.
Ce fut machinal, ce fut inconscient. Les bouffées d’air qui entraient par les embrasures du fiacre la firent revenir à elle. Il était dix heures du soir, elle fut sur le point d’arrêter le cocher et de descendre du véhicule. Il fallait qu’elle fût vraiment folle pour aller ainsi chez Léo. Demeurait-il toujours à la même adresse, serait-il chez lui, n’y trouverait-elle pas une autre femme ? Et puis, quel accueil lui ferait-il ? Si elle fût retournée le voir le lendemain qui suivit leur rencontre chez Ginginet, nul doute qu’il n’eût crié, nul doute qu’il ne l’eût honnie, mais qu’en fin de compte, il ne fût tombé dans ses bras ; sa rage devait être aujourd’hui passée et avec elle cette inévitable conséquence : la lâcheté des sens, la faiblesse du cœur ; il pouvait tout simplement la prier de sortir. Marthe hésitait encore quand la voiture s’arrêta, elle fit un geste qui risquait tout, sonna au plus vite comme pour ne point se laisser le temps de retourner sur ses pas, monta l’escalier et, haletante, frappa la porte de sa main. La porte s’ouvrit et, stupéfié, Léo regarda Marthe et dit :
— C’est toi !
— Oui… tu sais, je passais dans le quartier, je suis venue pour savoir de tes nouvelles… – Tu vas bien ?
— Oui, mais…
Elle lui mit les doigts sur la bouche et reprit :
— Voyons ne me dis rien, ne parlons plus du passé, ce qui est fait est fait. Aussi bien, je n’ai pas grimpé tes quatre étages pour te chercher noise. – Tiens, causons de tout ce que tu voudras ; travailles-tu beaucoup ? t’amuses-tu ? as-tu trouvé un éditeur ?
Léo regardait la porte d’un air ennuyé.
— Ah ! tu l’attends, murmura-t-elle, j’aurais dû m’en douter – je m’en vais alors – elle est brune ou blonde ?
— Blonde et, qui plus est, honnête.
— Honnête ! avec cela qu’il y a des femmes honnêtes qui viennent à onze heures du soir chez un homme ! elle est comme nous toutes, parbleu ! plus ou moins de tenue quand elle marche, plus ou moins d’élan quand elle se déshabille ! et après ? tiens, je voudrais la voir, je lui dévisagerais la frimousse, moi ! tu verrais bien si son honnêteté ne s’écaillerait pas ; mais que je suis bête ! est-ce que cela me regarde qu’elle soit honnête ou non.
À ce moment la sonnette tinta. – Le jeune homme fit un mouvement, Marthe se sentit perdue si la porte s’ouvrait, elle se campa devant Léo et se pendit à son cou ; il tenta de se dégager, mais les yeux de Marthe prirent feu, ses lèvres le brûlèrent de leurs flammes mouillées, pantelante, dégrafée, elle l’entraîna près de la fenêtre. – La sonnette tinta plus fort.
— Je t’aime, murmura-t-elle, n’ouvre pas ; je me bats avec elle d’abord, si elle met les pieds ici !
Il se résigna, furieux d’être ainsi joué. Le pas s’éloignait. – Les deux amants se regardèrent sans dire mot.
Marthe vint s’asseoir sur ses genoux et l’embrassa ; il se laissait faire, mais ne lui rendait pas ses caresses ; alors, comme achevant d’exprimer une idée qui la poursuivait, elle s’écria :
— Oh ! ils se ressemblent tous ! Voudrais-tu pas que je les aimasse ! des gens qui se soucient d’une femme comme d’une écale qui serait vide ! C’est bon genre d’en charroyer une et de se compromettre avec elle ; c’est à ça que nous servons, nous autres, à nous faire plaindre de vivre avec de pareils imbéciles et à les faire huer parce qu’ils fréquentent de semblables drôlesses ; quand ils sont las de notre accoutrement, bonsoir, trouves-en un autre, ma fille ! Et l’on nous reproche de saccager des fortunes ! mais c’est la guerre après tout ! l’on ravage et l’on pille ! Tiens, tu me parlais autrefois d’une femme, je n’ai pu retenir son nom, je ne suis pas savante d’abord, qui était une statue. Elle s’anima, m’as-tu dit, sous le baiser de l’homme qui l’avait faite ; c’est le contraire maintenant, nous devenons de marbre quand ils nous embrassent ! Ah ! si tu savais combien je suis fatiguée de jouer ce rôle ! Tiens, ce n’est pas vrai, je ne suis pas venue par hasard ici, je suis venue exprès, je voulais me réchauffer les pieds contre les tiens, et c’est bête ce que je vais te dire, mais, vois-tu, il y a des jours où ça semble bon de ne point passer la soirée avec des riches ; et puis, c’est bien naturel après tout, on hait ses nourrisseurs !
Il ne l’écoutait même pas ; elle se résolut alors à le reconquérir quand même, elle lui saisit la tête à pleins bras et, le couvrant de baisers, elle le culbuta dans une charge à fond de train des lèvres !
Il dormit mal, et dès l’aube il se leva, s’assit dans un fauteuil et regarda la fille sommeillant dans ses cheveux qui s’épandaient en un torrent vermeil sur le ravin des oreillers blancs. Il avait décidément assez d’elle, elle lui répugnait depuis qu’il connaissait sa manière de vivre, il la jugeait méprisable entre toutes, et cependant comment éviter la pipée de ses yeux, comment échapper à l’affût de sa bouche ?
Elle se retourna et, souriante, la tête un peu renversée, le cou gonflé, la chemise ouverte, laissant entrevoir sous le brouillard des malines des éclaircies de peau blanche, elle soupira doucement. Il la regardait, étonné de n’avoir plus de désirs pour cette femme qui l’embrasait jadis ; il n’éprouvait plus maintenant qu’une honte, une sorte de déchéance, celle d’avoir subi des caresses qu’elle prodiguait aussi largement sans doute à tous ceux qu’elle rencontrait dans ses courses.
Certes, celle qui le visitait maintenant était, comme maîtresse, inférieure à Marthe. Plus d’énergies folles, plus de turbulences charnelles, mais une quiétude profonde, une inertie sans réveils. Léo l’avait ramassée un soir en se baissant, et elle avait poussé chez lui avec cette indifférence des plantes vivaces. Elle était avec cela mariée et séparée d’un époux qui la foulait à coups de poings, et cependant quand elle y songeait elle avait de grosses larmes dans les yeux, pleurant sur son sort, répétant qu’elle eût aimé à vivre près de lui et avoir des enfants. Elle eût été insupportable si elle n’avait servi au poète de havre où il renfloua sa barque de détresse. Il avait même fini par s’attacher à cette pauvre femme, si timide qu’elle n’osait lever les yeux et si peu coquette qu’elle se coiffait, la nuit, de madras à raies.
Il regrettait de ne pas lui avoir ouvert et il fut à ce moment furieux contre Marthe ; il évitait maintenant de la regarder, mais elle ouvrit les yeux et l’appela près du lit. Il fut presque sur le point de retomber sous le charme, tant elle était fascinante cette gouge aux prunelles claires ! mais le jour qui blutait sa poudre d’or au travers des rideaux, lui montra son visage bleui par les meurtrissures des nuits et cette attitude qui décelait la fille traînée par tous les cloaques des villes ; il ne répondit pas et il sifflota tout en regardant par la fenêtre.
Marthe se leva, s’habilla lentement et lui dit :
— Tu as raison, après tout, nous sommes usés, mon cher ; j’ai cru retrouver nos anciennes ivresses et nous ne sommes plus de force, ni l’un, ni l’autre, à les faire renaître ; mieux vaut en finir et ne plus nous revoir. Je m’en vais, et pour de bon, cette fois.
Elle lui tendit la main ; il ne se sentit point la force de ne pas l’embrasser sur la joue, et plus ému qu’il ne voulait paraître, il laissa la porte se fermer sur elle.
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Marthe rentra au logis, défaillante et farouche. Son amant l’avait attendue pendant toute la nuit, et il avait préparé pour son retour une série de phrases mi-sentimentales, mi-gouailleuses. Aux premiers mots qu’il prononça, elle le regarda en face et lui dit :
— Le loyer est-il à mon nom ?
Et comme il répondait oui : – En ce cas, cria-t-elle, vous ne feriez pas mal de me ficher votre camp !
Il fut étonné, balbutia quelques injures, et finalement emporta sa chemise en foulard de soie et disparut.
Quand il eut quitté la chambre, elle respira et, courant à l’armoire, avala d’un trait un grand verre de kirsch, puis elle saisit avec rage le goulot du flacon et but à même.
Cette ribote la rendit malade et plus triste que jamais. Une foule de jeunes gens vint la voir, se proposant de remplacer leur ami dans ses bonnes grâces ; elle préféra les avoir tous que d’en endurer un seul, et elle recommença son ancienne vie, ne se sentant aucune affection, aucune tendresse pour tous ces gens qui faisaient la chaîne le long de sa couche, comme si elle eût été brûlée dans un incendie d’amour. Elle en arriva à prendre pour amants de cœur d’ignobles hommes aux casquettes bouffies et portant sur les tempes les stigmates des infâmes : les accroche-cœur. Ceux-là la dégoûtèrent plus encore et elle s’ingénia à passer les nuits seule.
Alors, sous les courtines de soie pâle, dans l’insomnie qu’elle ne pouvait vaincre, elle songea au passé. Elle en vint à pleurer sa petite fille qui était morte en naissant et à aimer presque le jeune homme qui l’avait soignée dans cette crise horrible ; puis à mesure que sa lamentable vie se déroulait devant elle, comme les tableaux changeants d’un kaléidoscope, elle frissonnait, mesurant la profondeur des boues où elle avait plongé, et quand elle arriva à cette phase de son existence où elle avait servi dans le régiment des mercenaires, alors, dans le silence de l’alcôve, se dressa, avec sa robe bariolée et ses hurlements de sinistre joie, le spectre des maisons de filles.
Elle entrait, confuse, et des âmes, rendues charitables par l’ivresse, lui disaient : N’aie donc pas peur, tu t’y feras bien vite ; puis on la déshabillait et elle n’avait plus pour tout vêtement qu’une mousseline, sous laquelle son corps s’estompait en rose ; l’on apportait des verres et elle se mettait à jouer au nain-jaune des moos de bière louche jusqu’à l’arrivée de M. Henri, le coiffeur chargé de rafistoler les femmes. Quand chacune avait sur le crâne un étage de tignasse et au-dessus du front un tas de banderoles et de fleurs, on buvait l’absinthe, on brassait à nouveau les cartes, attendant l’heure d’appareiller, soit pour Lesbos, soit pour Cythère ; après le dîner, enfin, tout le monde descendait au salon et, debout sur le seuil, la mère Jules guettait.
Il venait deux, trois, vingt personnes ; on demandait à boire, on montait au premier, puis le timbre sonnait et toutes se bousculant, se chatouillant, se pinçant, dégringolaient l’escalier, quatre à quatre, faisant tourbillonner dans la vapeur rouge des gaz leurs oripeaux de théâtre ou se découpant, blanches et nues, sur le faux marbre des murailles.
On atteignait ainsi onze heures, la table était prête pour le souper, et tout l’escadron remontait et s’empiffrait des rondelles de cervelas, des tartines de rillettes, des parts de lapins aux pommes, et le timbre retentissait encore ; chacune avalait le morceau qu’elle avait en bouche, et pour la vingtième fois elles s’engouffraient avec un bruit de tempête dans la salle du marché, puis remontaient, sauf une ou deux, qui rentraient plus tard les bas luisants de pièces d’argent ou d’or.
Mais c’était vers une heure du matin que le délire atteignait son intensité suprême. Les passagers affluaient ; alors les gambades et les cabrioles, les piétinements et les huées ne cessaient plus, les filles luttaient entre elles de bêtise et d’entrain. Elles sautaient, se trémoussaient, se tordaient, les lèvres éclaboussées de laque rose, les dents frottées de ponce. Fouettées par le vin, éperonnées par l’alcool, elles hennissaient, regimbantes, ou s’abattaient fourbues et veules sur les divans.
D’autres fois, au terme de la veillée, vers trois heures du matin, alors que toutes les femmes demandaient aux hommes de leur dire l’heure et persistaient à les étourdir de l’éternel refrain : Tu payes à boire ! un monsieur entrait et disait à l’une d’elles : « Va t’habiller, je t’emmène », et il s’installait, les jambes croisées, fumant son cigare, attendant que son achat lui fût remis, empaqueté dans de l’étoffe noire ; l’on entendait alors des appels dans l’escalier, la femme demandant une chemise à Madame, attachant avec des épingles les jupes qu’on lui prêtait ; elle descendait enfin, débarrassée de son rouge et de sa poudre, et allait embrasser ses camarades comme si, partant la nuit, à l’aventure, elle craignait de ne les plus revoir. On sortait, et appuyée sur la rampe, la loueuse criait de sa voix brève : « Je t’attends demain à midi, ne t’amuse pas en route. »
Ce fut une nouvelle fascination pour Marthe, ce fut cette attraction du vide sur lequel on se penche que cette vie chauffée à blanc, que ces culbutes, que ces pirouettes, que ces verres vidés sur le coude, que ces disputes entre l’une et l’autre pour un ruban ou pour un homme, que ces raccommodements entre deux galops ; elle se souvint avec un singulier plaisir de ces ardeurs et de ces fièvres qui la faisaient délirer et se tordre, comme cette frénésie et ce vertige qui font ululer et bondir les derviches hurleurs affolés par le tournoiement de leurs rondes.
Et puis, c’était une déroute de toutes les idées tristes, une abdication volontaire des luttes d’ici-bas, que ce désordre sans cesse attisé : la prison éloignait toutes les difficultés de l’existence, on ne s’occupait plus de rien sinon de gagner assez pour perdre au jeu et s’ivrogner si les passants se refusaient à payer l’écot, et cependant, quelle misère et quelle abjection ! Sans doute, elle s’y était faite aux baisers méprisants des hommes, mais les premiers temps, comme le goût de cette bourbe lui avait tenu en bouche ! le chaland se levait le matin et dégrisé, reconnaissant l’endroit où il avait couché, furieux contre lui-même, plein de dégoût pour la femme qui l’avait frôlé, il s’habillait en un tour de main, secouait le blanc qui marbrait ses habits et s’échappait sans même lui dire adieu ; elle entendait son pas précipité sur les marches, puis il s’arrêtait près de la porte, attendant que l’omnibus fût passé pour sauter dans la rue et s’enfuir. Et quelle humiliation lorsqu’elle-même ayant passé la nuit dehors rentrait au jour ; le laitier et le boucher, fumant leur pipe sur le pas de leurs boutiques, avaient des rires insultants et lui crachaient aux jambes, quitte à venir les lui embrasser le soir !
Enfin, grâce à Ginginet, qui avait répondu d’elle, se disant prêt à l’épouser, elle n’était plus sujette du bureau des mœurs, et la pensée qu’elle allait refaire à nouveau partie de ce bétail que la police doit surveiller et traquer sans relâche lui donnait froid dans le dos.
Elle ne se dissimulait pas les douloureuses voluptés de cette servitude, et cependant elle était attirée par elles comme un insecte par le feu des lampes ; tout lui semblait valoir mieux d’ailleurs, le péril des tempêtes, la chasse sans merci, que cette navrante solitude qui la minait.
Elle se réveillait de ces visions, l’esprit détraqué, les joues en sueur, elle suffoquait dans sa chambre, et parfois elle descendait pour prendre l’air et se traînait le long des murs, avec une démarche et des gestes de mourante. La fraîcheur du matin, le clair soleil chassaient ces rêves et elle allait tomber sur un banc, dans un jardin public ou dans un square, regardant le sol qu’elle creusait avec la pointe de ses bottines, tamisant, au travers de ses doigts, de la terre en poudre. Mais tous ces enfants qui faisaient des petits pâtés avec des seaux en fer-blanc l’exaspérèrent ; ils lui rappelaient le temps où, elle aussi, se ventrouillait dans la poussière et plantait des branches d’arbre sur des tas de cailloux. Elle se prit alors à errer dans Paris, et un jour qu’elle déambulait ainsi au hasard elle tomba, au détour d’une route, devant une caserne, à l’heure où les mendiants viennent chercher la soupe.
Elle s’arrêta dans une sorte de cul-de-sac, bordé au nord par cette caserne, quelques marchands de vins où buvaient, à l’ombre de pins en caisse, des vieillards pansus comme des tourailles : au sud par une échoppe à fritures et à crêpes, un restaurant interlope avec ses bols de riz au lait et ses crèmes tremblantes et par un sordide marchand de bric-à-brac, à la porte duquel pendaient en désarroi des crinolines dont les chairs s’étaient dissoutes et dont les carcasses d’archal sonnaient aux vents.
Plus près enfin, à l’entrée de l’impasse, trois arbres aux troncs flacheux dressaient de leurs manches de terre des bras éplorés et difformes.
Une pelletée de misérables avait été jetée dans le ruisseau au pied de ces trois arbres. Il y avait là des pauvresses aux poitrines rases et au teint glaiseux, des ramassis de bancroches, des borgnes et des ventrées de galopins morveux qui soufflaient par le nez d’incomparables chandelles et suçaient leurs doigts, attendant l’heure de la miche.
Accotés, accroupis, couchés les uns contre les autres, ils agitaient des récipients inouïs : casseroles sans queue, pots de grès cravatés de ficelles, bidons cabossés, gamelles meurtries, bouillottes sans anses, pots de fleurs bouchés par le bas.
Un soldat leur fit signe et tous se précipitèrent en avant, tête baissée, aboyant comme des dogues, puis, quand leurs écuelles furent pleines, ils s’enfuirent avec des regards voraces et, le derrière sur le trottoir, les pieds dans le ruisseau, ils avalèrent goulûment leur bâfre.
Marthe frémit à la vue d’un vieillard qui buvait sa soupe à même d’une chaufferette et elle regarda, tout interdite, ce visage feutré d’une barbe grise, ces yeux clignotants et troubles, ce nez qui perçait, tout praliné de rouge, la croûte flasque et comme morte des joues. Ce crâne peluché, ces loques cousues avec des ficelles, ces habits couleur de bouse, cette culotte mangée des mites, étoilée de trous, cuirassée de fange, ce gilet racorni, rongé, ratatiné par tous les soleils et par toutes les pluies, ces savates sans nom, éculées et avachies, ouvrant, pour laisser passer l’orteil, des lucarnes de cuir roux ; cette figure enfin, ravagée par tous les excès, ce hideux tremblotement des jambes, ces mains qui dansaient toutes seules sans que l’homme les remuât, l’émurent d’une poignante pitié, et elle blêmit alors que le mendiant s’approcha d’elle et lui dit à voix basse :
— Tu ne me reconnais pas ? Je suis Ginginet.
— Oh ! fit-elle, abasourdie, comment, c’est toi ! Et tu en es arrivé là !
— Il a bien fallu ; j’ai tout mangé, j’ai tout bu, j’ai fait faillite comme un vrai commerçant ; ratiboisé, ma chère ; et avec ça, plus de voix, je ne puis plus filer un son, le battant de ma sonnette est perdu ; je l’aurai avalé par mégarde dans le fond d’un litre. Hein ? Je suis changé, dis donc ? Ah dame ! je suis vêtu sans prétention et sans chic, mon elbeuf se déforme, mon grimpant se détraque et mes bottes sont blettes, – que veux-tu ! Ça vous vieillit un homme que d’être dans la misère et d’avoir toujours soif ! Mais voyons, parlons un peu de toi. Sais-tu que tu es toujours mignonne et, qui plus est, crânement ficelée. Tu dois être riche ! Ah bien alors, tu devrais bien me prêter quelques sous pour boire une chopine ; et tendant un affreux bourgeron, il ajouta avec un effroyable sourire : Un jaunet, ma princesse, ça vous portera bonheur.
Les yeux de Marthe eurent comme une explosion d’ivresse :
— Ah ! dit-elle, depuis le temps où tu me rouas de coups, tu n’as point fait fortune ; cela doit te paraître dur, hein, de me demander l’aumône ?
Puis, à la vue de ce visage, tanné et comme fumé par la misère, sa jactance tomba, la pitié lui revint au cœur, elle embrassa la barbe hideuse du comédien, et lui jetant tout ce qu’elle avait en poche :
— Bah ! dit-elle, nous nous valons ; c’est égal, mon cher, si c’était à recommencer ! Sais-tu qu’il vaudrait mieux bûcher et trimer pour de vrai, ça rapporterait plus !
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L’homme, qui est, à l’hôpital de Lariboisière, préposé tout à la fois au service des écritures et du balayage de la salle des autopsies, poussa la petite porte qui sépare cette pièce de la chambre des morts, ferma les rideaux blancs des lits, épousseta l’autel, renouvela, dans les terrines, les provisions de chlore, repiqua sur le bois d’un cercueil un laisser-passer qui s’envolait, remmaillota dans le drap le pied d’une femme, but un coup de vin, et sans paraître incommodé par l’épouvantable odeur fade qui se dégageait des deux salles, il repassa dans la première qu’il nettoya à grand renfort de seaux d’eau.
Cette pièce était exclusivement meublée de tréteaux doublés de zinc et d’une fontaine qui chantonnait près de la porte. L’homme jeta, au passage, un regard indifférent sur un cadavre de vieillard couché sur l’étal, les jambes rapprochées, le ventre gonflé comme un ballon, la figure atrocement révulsée, et, prenant une éponge, il se mit en devoir de récurer les tables de la dissection.
Il s’assura que leur trou n’était pas bouché, que le seau de fer-blanc était bien pendu au-dessous de leur orifice, puis il déposa dans la vasque de la fontaine son éponge qui se dégorgea, but une nouvelle lapée de vin, aperçut une grande tache rouge qui marbrait la rigole, et, pris soudain d’une fringale de propreté, il rangea le long du mur un baquet rempli de son, une paire de galoches, deux bocaux où marinait, dans un bain d’alcool, une horrible bourbe veinée de rose, tira les ficelles des vasistas qui surmontent les deux fenêtres, sortit et s’en fut au-devant de deux internes, à tabliers blancs et à calottes noires, qui refermaient la porte de la salle Saint-Ferdinand bis.
— C’est égal, disait l’un, lorsqu’on apporta sur une civière ce malheureux Ginginet, j’ai reçu comme un cahot dans l’estomac, j’ai revécu, en une minute, toute ma vie d’autrefois ; je me suis rappelé le temps où, vêtu d’une vareuse rouge, je hurlais au poulailler de Bobinche, insultant Ginginet et applaudissant Marthe ; je me suis rappelé, enfin, ce fameux soir où je conduisis Léo dans la rue de Lourcine.
— Tiens, répliqua l’autre, qu’est-il devenu ton ami Léo ?
— Oh ! mon cher, c’est toute une histoire ! il s’est enfin décidé à me répondre. Imagine-toi que… mais non, tiens, lis plutôt sa lettre, je t’assure qu’elle est curieuse.
Ce fut à ce moment que le gardien les rejoignit.
— Eh bien ! père Machin, lui dirent-ils, quoi de neuf ?
— Je vous cherchais, toussa le vieux. Il y a, paraît-il, un sujet intéressant ; ce matin, on va disséquer un homme qui s’est laissé mourir à force de lichotter ; il avait, disait le médecin, un tas de maladies plus épatantes les unes que les autres. Mais vous avez bien dû en entendre parler, monsieur Charles ; c’était le numéro 28 de la salle Saint-Vincent.
— Ah ! fichtre, s’écria le jeune homme, mais alors c’est Ginginet qui est mort et moi qui voulais aller prendre de ses nouvelles ! Enfin ! nous irons au moins voir son autopsie à ce pauvre diable !
Et ils marchèrent d’un pas plus rapide. La séance n’était pas encore commencée ; ils s’accotèrent, après avoir échangé force poignées de main avec les assistants, contre la fontaine, et, dépliant la lettre, ils lurent à mi-voix :
« Tu me demandes ce que je fais et à quoi je passe mon temps ? Je vague, mon ami, au bord d’une rivière, je regarde couler l’eau et je ne pêche pas ! – je me promène et je dors – j’arrose aussi des fleurs, je fume des bouffardes à culottes noires, je bois du vin âpre, je mange des ratas succulents, c’est te dire que je me porte à ravir et que j’ai eu bien du mal à trouver un encrier pour t’écrire ces quelques lignes.
« Mais causons maintenant de ceux que j’ai laissés, depuis tantôt deux mois, dans Paris. – Marthe, me dis-tu, est rentrée dans le tripot qu’elle habitait jadis. Oh ! tu aurais pu, pour m’apprendre cette nouvelle, éviter toute espèce de circonlocutions : c’était fini entre nous et tu le savais. – À défaut d’affection, je n’ai même plus d’intérêt pour elle ; sa vie ne changera guère maintenant. – Admettons encore une alternance de richesse et de misère et ce sera tout ; elle finira dans une crise d’ivrognerie où se jettera, un jour de bon sens, dans la Seine. – En vérité, ce n’est pas la peine que nous nous occupions d’elle, et puis, que peut me faire ce qu’elle deviendra ? car il faut bien que je t’annonce une grande nouvelle : je me marie.
« Eh ! ne t’exclame pas ! – Écoute : quand nous étions réunis chez moi, que de plaisanteries, que de gorges-chaudes nous avons faites sur le mariage ! c’était banal, c’était bête. – Deux individus se réunissaient, à une heure convenue, au son d’un orgue et en présence d’invités impatients d’aller se repaître de mets qui ne leur coûteraient rien, puis, au bout d’un nombre de mois déterminés, sauf accident, ils donnaient le jour à d’affreux bambins qui piaillaient, pendant des nuits entières, sous le prétexte qu’ils souffraient des dents, et alors, dans le grésillement des pipes, nous décrétions que jamais un artiste ne devait s’enjuponner sérieusement.
« Comme vous me l’avez baillé belle avec votre liberté que le mariage étranglait ! vous étiez à peine sortis de chez moi que vous couriez la perdre avec des ramassées quelconques ! Ah çà, voyons, est-ce que tu ne les méprisais pas autant que moi, ces filles dont tu te disais épris ? Est-ce que, lorsque nous restions en tête à tête avec elles, tous nos instincts de gens bien élevés ne se rebellaient pas devant leur grossièreté native ? Est-ce que vous ne finirez pas comme moi, quitte à épouser, comme l’ont fait plusieurs d’entre nous, des filles de sorcières ou de concierges qui se tireront les cartes et ne se peigneront plus, le jour où elles auront traîné leur robe sur le parquet d’une mairie ? Et bienheureux encore les camarades, lorsqu’elles auront des jupes bâties à coups d’épingles et des teignasses qui brandilleront au vent ! Celles-ci se laissent parfois cacher, mais quand on fait comme notre ami Brice, qu’on épouse une fille de bohème, dont Dieu sait qui eut l’entame ! une dondon qui enveloppe de robes carnavalesques ses grâces de laveuse et veut faire la dame, s’imposant quand même chez les gens qui ne l’invitent pas, les forçant à la faire asseoir devant une table qu’elle devrait desservir, ça devient tout simplement odieux, car celles-là ont des ordures de ruisseau qui leur gargouillent dans la bouche et qu’elles lâchent au dessert, en même temps que les agrafes de leur corset.
« Et voilà où nous en arrivons, nous autres, les indépendants ! Épouser sa maîtresse, c’est être aussi bête que Gribouille qui, de peur de la pluie, se jetait dans l’eau. Et puis encore faut-il en trouver des maîtresses ; j’en ai eu, parbleu ! des femmes à tant le verre, mais j’avais le vin triste ! Et c’est alors que j’ai couru après ces fillettes qui se pendent, le dimanche, au bras des ouvriers ; mais elles ne m’ont pas aimé, moi ! Je n’étais pas de leur monde, elles me trouvaient poseur, embêtant enfin, et pourtant l’une s’amouracha de moi pendant huit jours. Ce fut accablant, mon cher ; je dus sortir avec elle en cheveux, supporter des rires éclatants dans la rue, subir ces abominables expressions : “vrai pour sûr, oh alors !”
« Eh bien ! c’est à la suite de ces promenades que j’en vins à chercher, parmi les filles les plus pimentées de toilettes, à trouver des réveillons de désirs dans une fleur de poudre, dans un rehaut de fard, à me gaudir enfin devant une gorge noyée dans une brume de dentelles que déchirait l’éclair des rubans pâles ! Et j’étais sincère alors ! J’aimais moins une femme pour elle-même que pour ses bouffettes et ses chiffons. Quelle absurdité ! Et comme, aujourd’hui que la raison m’est venue, je m’étonne d’avoir été si bête ! Je n’ajouterai pas à ta stupeur, en te faisant l’éloge de ma femme ; ne crains rien, je ne te dirai point qu’elle est belle, qu’elle a des yeux de saphir ou de jayet, et que ses lèvres sont cinabrines, non ; elle n’est même pas jolie, mais que m’importe ? Ce sera terre à terre que de la regarder, le soir, ravauder mes chaussettes et que de me faire assourdir par les cris de mes galopins, d’accord ; mais comme, malgré toutes nos théories, nous n’avons pu trouver mieux, je me contenterai de cette vie, si banale qu’elle te puisse sembler.
« Que te dirai-je de plus ? Je ne suis pas un fier Sicambre, mais je brûle tout ce que j’ai adoré ; et quant à Marthe, puisque tu me parles encore d’elle à la fin de ta lettre, je lui pardonne toutes ses vilenies, toutes ses traîtrises ; les filles comme elle ont cela de bon qu’elles font aimer celles qui ne leur ressemblent pas ; elles servent de repoussoir à l’honnêteté. Mais je t’embête, hein, mon pauvre vieux ? Pardonne-moi tous ces rabâchages et tends ta main, que je la serre. »
— Sacré nom !… dit le jeune homme en repliant la lettre.
Mais ses camarades le poussèrent du coude pour le faire taire, et le père Briquet, décalottant d’un coup de ciseau le crâne du comédien, commença de sa voix traînante :
— L’alcoolisme, Messieurs…
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Le garçon mit sa main gauche sur la hanche, appuya sa main droite sur le dos d’une chaise et il se balança sur un seul pied, en pinçant les lèvres.
— Dame, ça dépend des goûts, dit-il ; moi, à la place de monsieur, je demanderais du Roquefort.
— Eh bien, donnez-moi un Roquefort.
Et M. Jean Folantin, assis devant une table encombrée d’assiettes où se figeaient des rogatons et des bouteilles vides dont le cul estampillait d’un cachet bleu la nappe, fit la moue, ne doutant pas qu’il allait manger un désolant fromage ; son attente ne fut nullement déçue ; le garçon apporta une sorte de dentelle blanche marbrée d’indigo, évidemment découpée dans un pain de savon de Marseille.
M. Folantin chipota ce fromage, plia sa serviette, se leva, et son dos fut salué par le garçon qui ferma la porte.
Une fois dehors, M. Folantin ouvrit son parapluie et pressa le pas. Aux lames aiguës du froid vous rasant les oreilles et le nez, avaient succédé les fines lanières d’une pluie battante. L’hiver glacial et dur qui sévissait depuis trois jours sur Paris se détendait et les neiges amollies coulaient, en clapotant, sous un ciel gonflé, comme noyé d’eau.
M. Folantin galopait maintenant, songeant au feu qu’il avait allumé, chez lui, avant que d’aller se repaître dans son restaurant.
À dire vrai, il n’était pas sans craintes ; par extraordinaire, ce soir-là, la paresse l’avait empêché de réédifier, de fond en comble, le bûcher préparé par son concierge. Le coke est si difficile à prendre, songeait-il ; et il grimpa, quatre à quatre, ses escaliers, entra, et il n’aperçut, dans la cheminée, aucune flamme.
— Dire qu’il n’existe pas de femmes de ménage, pas de portiers qui sachent apprêter un feu, grogna-t-il, et il mit sa bougie sur le tapis et, sans se déshabiller, le chapeau sur la tête, il renversa la grille, l’emplit à nouveau, méthodiquement, ménageant dans sa construction des prises d’air. Il baissa la trappe, consuma des allumettes et du papier et il se dévêtit.
Soudain, il soupira, car il arrachait à sa lampe de profonds rots.
— Allons, bon, il n’y a pas d’huile ! Ah bien, en voilà une autre, c’est complet maintenant ! et il considéra, navré, la mèche qu’il venait de lever, une mèche éventée et jaune, à la couronne calcinée et tailladée de dents noires.
— Cette vie est intolérable, se dit-il, en cherchant des ciseaux ; tant bien que mal, il répara son éclairage, puis il se jeta dans un fauteuil et s’abîma dans ses réflexions.
La journée avait été mauvaise ; depuis le matin, il broyait du noir ; le chef du bureau où il était commis, depuis vingt ans, lui avait, sans politesse, reproché son arrivée plus tardive que de coutume.
M. Folantin s’était rebiffé et, tirant son oignon : « Onze heures juste », avait-il dit, d’un ton sec.
Le chef avait à son tour extrait de sa poche un puissant remontoir.
— Onze vingt, avait-il riposté, je vais comme la Bourse et, d’un air méprisant, il avait consenti à excuser son employé, en s’apitoyant sur l’antique horlogerie qu’il exhibait.
M. Folantin vit, dans cette ironique manière de le disculper, une allusion à sa pauvreté et il répliqua vivement à son supérieur qui, n’acceptant plus alors les écarts séniles d’une montre, se redressa et, dans des termes comminatoires, reprocha de nouveau à M. Folantin d’être inexact.
La séance, mal commencée, avait continué d’être insupportable. Il avait fallu, sous un jour louche salissant le papier, copier d’interminables lettres, tracer de volumineux tableaux et écouter en même temps les bavardages du collège, un petit vieux qui, les mains dans les poches, s’écoutait parler.
Celui-là récitait tout entier le journal et il l’allongeait encore par des jugements de son crû, ou bien il blâmait les formules des rédacteurs et il en citait d’autres qu’il eût été heureux de voir substituer à celles qu’il expédiait ; et il entremêlait ces observations de détails sur le mauvais état de sa santé qu’il déclarait s’améliorer un tantinet pourtant, grâce au constant usage de l’onguent populéum et aux ablutions répétées d’eau froide.
À écouter ces intéressants propos, M. Folantin finissait par se tromper ; les raies de ses états godaient et les chiffres couraient à la débandade, dans les colonnes ; il avait dû gratter des pages, surcharger des lignes, en pure perte d’ailleurs, car le chef lui avait retourné son travail, avec ordre de le refaire.
Enfin, la journée s’était terminée et, sous le ciel bas, au milieu des rafales, M. Folantin avait dû piétiner dans des parfaits de fange, dans des sorbets de neige, pour atteindre son logis et son restaurant et voilà que, pour comble, le dîner était exécrable et que le vin sentait l’encre.
Les pieds gelés, comprimés dans des bottines racornies par l’ondée et par les flaques, le crâne chauffé à blanc par le bec de gaz qui sifflait au-dessus de sa tête, M. Folantin avait à peine mangé et maintenant la guigne ne le lâchait point ; son feu hésitait, sa lampe charbonnait, son tabac était humide et s’éteignait, mouillant le papier à cigarette de jus jaune.
Un grand découragement le poigna ; le vide de sa vie murée lui apparut, et, tout en tisonnant le coke avec son poker, M. Folantin, penché en avant sur son fauteuil, le front sur le rebord de la cheminée, se mit à parcourir le chemin de croix de ses quarante ans, s’arrêtant, désespéré, à chaque station.
Son enfance n’avait pas été des plus prospères ; de père en fils, les Folantin étaient sans le sou, les annales de la famille signalaient bien, en remontant à des dates éloignées, un Gaspard Folantin qui avait gagné dans le commerce des cuirs presqu’un million ; mais la chronique ajoutait qu’après avoir dévoré sa fortune, il était resté insolvable ; le souvenir de cet homme était vivace chez ses descendants qui le maudissaient, le citaient à leurs fils comme un exemple à ne pas suivre et les menaçaient continuellement de mourir comme lui sur la paille, s’ils fréquentaient les cafés ou couraient les femmes.
Toujours est-il que Jean Folantin était né dans de désastreuses conditions ; le jour où la gésine de sa mère prit fin, son père possédait pour tout bien un dizain de petites pièces blanches. Une tante qui, sans être sage-femme, était experte à ce genre d’ouvrage, dépota l’enfant, le débarbouilla avec du beurre et, par économie, lui poudra les cuisses, en guise de lycopode, avec de la farine raclée sur la croûte d’un pain. – Tu vois, mon garçon, que ta naissance fut humble, disait la tante Eudore, qui l’avait mis au courant de ces petits détails, et Jean n’osait espérer déjà, pour plus tard, un certain bien-être.
Son père décéda très jeune et la boutique de papeterie qu’il exploitait rue du Four fut vendue pour liquider les dettes nécessitées par la maladie ; la mère et l’enfant se trouvèrent sur le pavé ; Madame Folantin se plaça chez les autres et devint demoiselle de magasin, puis caissière dans une lingerie et l’enfant devint pensionnaire dans un lycée ; bien que madame Folantin fût dans une situation réellement malheureuse, elle obtint une bourse et elle se priva de tout, économisant sur ses maigres mois, afin de pouvoir parer plus tard aux frais des examens et des diplômes.
Jean se rendit compte des sacrifices que s’imposait sa mère et il travailla de son mieux, emportant tous les prix, compensant aux yeux de l’économe le mépris qu’inspirait sa situation de pauvre hère, par des succès au grand concours. C’était un garçon très intelligent et, malgré sa jeunesse, déjà rassis. À voir la misérable existence que menait sa mère, enfermée, du matin au soir, dans une cage de verre, toussant, la main devant la bouche, sur des livres, demeurant timide et douce dans l’insolent brouhaha d’un magasin plein d’acheteurs, il comprit qu’il ne fallait compter sur aucune clémence du sort, sur aucune justice de la destinée.
Aussi eut-il le bon sens de ne pas écouter les suggestions de ses professeurs qui le chauffaient en vue d’exhausser leur réputation et de gagner des grades et, tâchant d’arrache-pied, il passa son baccalauréat, après sa seconde.
Il lui fallait sans tarder une place qui allégeât le pesant fardeau que supportait sa mère ; il demeura longtemps sans en découvrir, car son aspect chétif ne prévenait pas en sa faveur et sa jambe gauche boitait, par suite d’un accident survenu au collège, dans son enfance ; enfin, la malchance sembla tourner ; Jean concourut pour une place d’employé dans un ministère et il fut admis avec les appointements de quinze cents francs.
Quand son fils lui annonça cette bonne nouvelle, Madame Folantin sourit doucement : « Te voilà ton maître, dit-elle, tu n’as plus besoin de personne, mon pauvre garçon, il était grand temps » ; et en effet sa santé débile s’altérait de jour en jour ; un mois après, elle mourut des suites d’un gros rhume gagné dans la cage ventilée où elle demeurait, l’hiver comme l’été, assise.
Jean resta seul ; la tante Eudore était enterrée depuis longtemps ; ses autres parents étaient ou dispersés ou morts ; il ne les avait d’ailleurs pas connus ; c’est tout au plus s’il se souvenait du nom d’une cousine actuellement en province, dans un monastère.
Il se fit quelques camarades, quelques amis, puis arriva le moment où les uns quittèrent Paris et où les autres se marièrent ; il n’eut pas le courage de nouer de nouvelles liaisons et, peu à peu, il s’abandonna et vécut seul.
— C’est égal, la solitude est douloureuse, pensait-il maintenant, en remettant, un à un, des bouts de coke sur sa grille, et il songea à ses anciens camarades. Comme le mariage brisait tout ! On s’était tutoyé, on avait vécu de la même existence, l’on ne pouvait se passer les uns des autres et c’est à peine si l’on se saluait à présent lorsqu’on se rencontrait. L’ami marié est toujours un peu embarrassé, car c’est lui qui a rompu les relations, puis il s’imagine aussi qu’on raille la vie qu’il mène et enfin, il est, de bonne foi, persuadé qu’il occupe dans le monde un rang plus honorable que celui d’un célibataire, se disait M. Folantin, qui se rappelait la gêne et un peu la morgue d’anciens camarades entrevus depuis leur mariage. Tout cela, c’est bien bête ! Et il sourit, car le souvenir de ces compagnons de jeunesse le ramenait forcément au temps où il les fréquentait.
Il avait vingt-deux ans alors et tout l’amusait. Le théâtre lui apparaissait comme un lieu de délices, le café comme un enchantement, et Bullier, avec ses filles cabrant le torse, au son des cymbales et chahutant, le pied, en l’air, l’allumait, car dans son ardeur, il se les figurait déshabillées et voyait sous les pantalons et sous les jupes la chair se mouiller et se tendre. Tout un fumet de femme montait dans des tourbillons de poussière et il restait là, ravi, enviant les gens en chapeaux mous qui cavalcadaient en se tapant sur les cuisses. Lui, boitait, était timide, et n’avait pas d’argent. N’importe, ce supplice était doux, puis de même que bien des pauvres diables, un rien le contentait. Un mot jeté au passage, un sourire lancé par-dessus l’épaule, le rendaient joyeux et, en rentrant chez lui, il rêvait à ces femmes et s’imaginait que celles-là qui l’avaient regardé et qui lui avaient souri étaient meilleures que les autres.
Ah ! si ses appointements avaient été plus élevés ! Dépourvu d’argent comme il l’était, ne pouvant prétendre à lever des filles dans un bal, il s’adressait aux affûts des corridors, aux malheureuses dont le gros ventre bombe au ras du trottoir ; il plongeait dans les couloirs, tâchant de distinguer la figure perdue dans l’ombre ; et la grossièreté de l’enluminure, l’horreur de l’âge, l’ignominie de la toilette et l’abjection de la chambre ne l’arrêtaient point. Ainsi que dans ces gargotes où son bel appétit lui faisait dévorer de basses viandes, sa faim charnelle lui permettait d’accepter les rebuts de l’amour. Il y avait même des soirs où sans le sou, et par conséquent sans espoir de se satisfaire, il traînait dans la rue de Buci, dans la rue de l’Égout, dans la rue du Dragon, dans la rue Neuve-Guillemin, dans la rue Beurrière, pour se frotter à de la femme ; il était heureux d’une invite, et, quand il connaissait une de ces raccrocheuses, il causait avec elle, échangeait le bonsoir, puis il se retirait, par discrétion, de peur d’effaroucher la pratique, et il aspirait après la fin du mois, se promettant, dès qu’il aurait touché son traitement, des bonheurs rares.
Le beau temps ! – Et dire que maintenant qu’il était un peu plus riche, maintenant qu’il pouvait goûter à de meilleures pâtures et s’épuiser sur des couches plus fraîches, il n’avait plus envie de rien ! L’argent était arrivé trop tard, alors qu’aucun plaisir ne le séduisait.
Mais une période intermédiaire avait existé, entre celle où ces turbulences du sang le bouleversaient et celles où, incurieux, presque impuissant, il restait là, chez lui, dans un fauteuil, auprès du,feu. Vers les vingt-sept ans, le dégoût l’avait pris des femmes en carte, éparses dans son quartier ; il avait désiré un peu de cajolerie, un peu de caresse ; il avait rêvé de ne plus se précipiter à la hâte sur un divan, mais bien de temporiser et de s’asseoir. Comme ses ressources l’obligeaient à n’entretenir aucune fille, comme il était malingre et ne possédait aucun talent de société, aucune gaîté libertine, aucun bagou, il avait pu, tout à son aise, réfléchir sur la bonté d’une Providence qui donne argent, honneur, santé, femme, tout aux uns et rien aux autres. Il avait dû se contenter encore de banales dînettes, mais comme il payait davantage, il était expédié dans des salles plus propres et dans des linges plus blancs.
Une fois, il s’était cru heureux ; il avait fait connaissance d’une fillette qui travaillait ; celle-là lui avait bien distribué des à-peu-près de tendresse, mais, du soir au lendemain, sans motifs, elle l’avait lâché, lui laissant un souvenir dont il eut de la peine à se guérir ; il frémissait, se rappelant cette époque de souffrances où il fallait quand même aller à son bureau et quand même marcher. Il est vrai qu’il était encore jeune et qu’au lieu de s’adresser au premier médecin venu, il avait eu recours aux charlatans, sans tenir compte des inscriptions qui rayaient leurs affiches dans les rambuteaux, des inscriptions véridiques comme celle-ci : « remède dépuratif… » oui, pour la bourse ; – menaçantes comme celle-là : « on perd ses cheveux » ; – philosophiques et résignées comme cette autre : « vaut encore mieux coucher avec sa femme » ; – et, partout, l’adjectif gratuit accolé au mot traitement était biffé, creusé, ravagé à coups de couteaux, par des gens qu’on sentait avoir accompli cette besogne avec conviction et avec rage.
Maintenant les amours étaient bien finies, les élans bien réprimés ; aux halètements, aux fièvres, avaient succédé une continence, une paix profondes ; mais aussi quel abominable vide s’était creusé dans son existence depuis le moment où les questions sensuelles n’y avaient plus tenu de place !
— Tout cela ce n’est pas risible, pensait M. Folantin, en hochant la tête et il ajoura son feu. – On gèle ici, murmura-t-il, c’est dommage que le bois soit si cher, quelles belles flambées, on ferait ! – Et cette réflexion l’amena à songer au bois qu’on leur distribuait à gogo, au ministère, puis à l’administration elle-même et enfin à son bureau.
Là encore, ses illusions avaient été de courte durée. Après avoir cru qu’on arrivait à des positions supérieures par la bonne conduite et le travail, il s’aperçut que la protection était tout ; les employés nés en province étaient soutenus par leurs députés et ils arrivaient quand même. Lui, était né à Paris, il n’était aidé par aucun personnage, il demeura simple expéditionnaire et il copia et recopia, pendant des années, des monceaux de dépêches, traça d’innombrables barres de jonction, bâtit des masses d’états, répéta des milliers de fois les invariables salutations des protocoles ; à ce jeu, son zèle se refroidit et maintenant, sans attente de gratifications, sans espoir d’avancements, il était peu diligent et peu dévoué.
Avec ses 237 fr. 40 c. par mois, jamais il n’avait pu s’installer dans un logement commode, prendre une bonne, se régaler, les pieds au chaud, dans des pantoufles ; un essai malheureux tenté, un jour de lassitude, en dépit de toute vraisemblance, de tout bon sens, avait été d’ailleurs décisif et, au bout de deux mois, il avait dû naviguer de nouveau, au travers des restaurants, s’estimant encore satisfait d’être débarrassé de sa femme de ménage, madame Chabanel, une vieillesse haute de six pieds, aux lèvres velues et aux yeux obscènes plantés au-dessus de bajoues flasques. C’était une sorte de vivandière qui bâfrait comme un roulier et buvait comme quatre ; elle cuisinait mal et sa familiarité dépassait les bornes du possible. Elle posait les plats, bout-ci, bout-là, sur la table, puis s’asseyait en face de son maître, faisant chapelle sous ses jupes et roussinait, en rigolant, le bonnet de côté et les mains aux hanches.
Impossible d’être servi ; mais M. Folantin eût peut-être encore supporté cet humiliant sans-gêne, si cette étonnante dame ne l’avait dévalisé ainsi que dans un bois ; les gilets de flanelle et les chaussettes disparaissaient, les savates devenaient introuvables, les alcools se volatilisaient, les allumettes même brûlaient toutes seules.
Il avait pourtant fallu mettre un terme à cet état de choses ; aussi, M. Folantin rassembla son courage et, de peur que cette femme ne le pillât complètement pendant son absence, il brusqua la scène et, un soir, séance tenante, il la congédia.
Madame Chabanel devint cramoisie et sa bouche béa, vidée de dents ; puis elle se mit à gigoter et à battre de l’aile lorsque M. Folantin dit d’un ton aimable :
— Puisque je ne mangerai plus désormais chez moi, je préfère vous faire profiter des provisions qui restent plutôt que de les perdre ; nous allons donc, si vous le voulez bien, les passer en revue, ensemble.
Et alors il avait ouvert les armoires.
— Ça, c’est un sac de café et cette bouteille contient de l’eau-de-vie, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur, c’en est, avait gémi madame Chabanel.
— Eh bien, c’est bon à conserver et je la garde, disait M. Folantin, et ainsi de tout ; la mère Chabanel n’héritait en fin de compte que de deux sous de vinaigre, d’une poignée de sel gris et d’un petit verre d’huile à lampe.
Ouf ! s’était écrié M. Folantin, alors que cette femme descendait l’escalier, en trébuchant contre les marches ; mais sa joie s’était vite éteinte ; depuis ce temps-là, son intérieur avait marché tout de guingois. La veuve Chabanel avait été remplacée par le concierge, qui trépignait le lit de coups de poing et apprivoisait les araignées dont il ménageait les toiles.
Depuis ce temps, la victuaille avait été aussi invraisemblable qu’indécise ; les stations chez les nourrisseurs du quartier n’avaient plus cessé et son estomac s’était rouillé ; la période des eaux de Saint-Galmier et des eaux de Seltz, de la moutarde masquant le goût faisandé des viandes et attisant la froide lessive des sauces, était venue.
À force d’évoquer toute la séquelle de ces souvenirs. M. Folantin tomba dans une affreuse mélancolie. Il avait subi vaillamment, depuis des années, la solitude, mais, ce soir-là, il s’avoua vaincu ; il regretta de ne pas s’être marié et il retourna contre lui les arguments qu’il débitait quand il prêchait le célibat pour les gens pauvres. – Eh bien, quoi ? les enfants, on les élèverait, on se serrerait un peu plus le ventre. – Parbleu, je ferais comme les autres, je m’attellerais à des copies, le soir, pour que ma femme fût mieux mise ; nous mangerions de la viande le matin seulement et, de même que la plupart des petits ménages, nous nous contenterions au dîner d’une assiettée de soupe. Qu’est-ce que toutes ces privations à côté de l’existence organisée, de la soirée passée entre son enfant et sa femme, de la nourriture peu abondante mais vraiment saine, du linge raccommodé, du linge blanchi et rapporté à des heures fixes ? – Ah ! le blanchissage, quel aria pour un garçon ! – On me visite quand on a le temps et l’on m’apporte des chemises molles et bleues, des mouchoirs en loques, des chaussettes criblées de trous comme des écumoires et l’on se fiche de moi lorsque je me fâche ! – Et puis, comment tout cela finira-t-il, à l’hospice ou à la maison Dubois, si la maladie se prolonge ; ici, invoquant la pitié d’une garde-malade, si la mort est prompte.
Trop tard… plus de virilité, le mariage est impossible. Décidément, j’ai raté ma vie. – Allons, ce que j’ai de mieux à faire, soupira M. Folantin, c’est encore de me coucher et de dormir. – Et, pendant qu’il ouvrait ses couvertures, et disposait ses oreillers, des actions de grâces s’élevèrent dans son âme, célébrant les pacifiants bienfaits du secourable lit.
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Ni le lendemain, ni le surlendemain, la tristesse de M. Folantin ne se dissipa ; il se laissait aller à vau-l’eau, incapable de réagir contre ce spleen qui l’écrasait. Mécaniquement, sous le ciel pluvieux, il se rendait à son bureau, le quittait, mangeait et se couchait à neuf heures pour recommencer, le jour suivant, une vie pareille ; peu à peu, il glissait à un alourdissement absolu d’esprit.
Puis, il eut, un beau matin, un réveil. Il lui sembla qu’il sortait d’une léthargie ; le temps était clair et le soleil frappait les vitres damasquinées de givre ; l’hiver reprenait, mais lumineux et sec ; M. Folantin se leva, en murmurant : fichtre, ça pince ! Il se sentait ragaillardi. Ce n’est pas tout cela, il s’agirait de trouver un remède aux attaques d’hypocondrie, se dit-il.
Après de longues délibérations, il se décida à ne plus vivre ainsi enfermé et à varier ses restaurants. Seulement, si ces résolutions étaient faciles à concevoir, elles étaient, en revanche, difficiles à mettre en pratique. Il demeurait rue des Saint-Pères et les restaurants manquaient. Le VIe arrondissement était impitoyable au célibat. Il fallait être ordonné prêtre pour trouver des ressources, des dîners spéciaux dans des tables d’hôtes réservées aux ecclésiastiques, pour vivre dans ce lacis de rues qui enveloppent l’église de Saint-Sulpice. Hors la religion, point de mangeaille, à moins d’être riche et de pouvoir fréquenter des maisons huppées ; M. Folantin, ne remplissant pas ces conditions, devait se borner à prendre ses repas chez les quelques traiteurs disséminés, çà et là, dans son voisinage. Décidément, il semblait que cette partie de l’arrondissement ne fût habitée que par des concubins ou des gens mariés. Si j’avais le courage de l’abandonner, soupirait de temps à autre M. Folantin. Mais son bureau était là, puis il y était né, sa famille y avait constamment vécu ; tous ses souvenirs tenaient dans cet ancien coin tranquille, déjà défiguré par des percées de nouvelles rues, par de funèbres boulevards, rissolés l’été et glacés l’hiver, par de mornes avenues qui avaient américanisé l’aspect du quartier et détruit pour jamais son allure intime, sans lui avoir apporté en échange des avantages de confortable, de gaîté et de vie.
Il faudrait traverser l’eau pour dîner, se répétait M. Folantin, mais un profond dégoût le saisissait dès qu’il franchissait la rive gauche ; puis il avait peine à marcher avec sa jambe qui clochait, et il abominait les omnibus. Enfin, l’idée de faire des étapes, le soir, pour chercher pâture, l’horripila. Il préféra tâter de tous les marchands de vins, de tous les bouillons qu’il n’avait pas encore visités, dans les alentours de son domicile.
Et tout aussitôt il déserta le gargot où il mangeait d’habitude ; il hanta d’abord les bouillons, eut recours aux filles dont les costumes de sœur évoquent l’idée d’un réfectoire d’hôpital. Il y dîna quelques jours, et sa faim, déjà rabrouée par les graillonnants effluves de la pièce, se refusa à entamer des viandes insipides, encore affadies par les cataplasmes des chicorées et des épinards. Quelle tristesse dégageaient ces marbres froid, ces tables de poupées, cette immuable carte, ces parts infinitésimales, ces bouchées de pain ! Serrés en deux rangs placés en vis-à-vis, les clients paraissaient jouer aux échecs, disposant leurs ustensiles, leurs bouteilles, leurs verres, les uns au travers des autres, faute de place ; et, le nez dans un journal, M. Folantin enviait les solides mâchoires de ses partners qui broyaient les filaments des aloyaux dont les chairs fuyaient sous la fourchette. Par dégoût des viandes cuites au four, il se rabattait sur les œufs ; il les réclamait sur le plat et très cuits ; généralement, on les lui apportait presque crus et il s’efforçait d’éponger avec de la mie de pain, de recueillir avec une petite cuiller le jaune qui se noyait dans des tas de glaires. C’était mauvais, c’était cher et surtout c’était attristant. En voilà assez, se dit M. Folantin, essayons d’autre chose.
Mais partout il en était de même ; les inconvénients variaient en même temps que les râteliers ; chez les marchands de vins distingués, la nourritures était meilleure, le vin moins âpre, les parts plus copieuses, mais en thèse générale, le repas durait deux heures, le garçon étant occupé à servir les ivrognes postés en bas devant le comptoir ; d’ailleurs, dans ce déplorable quartier, la boustifaille se composait d’un ordinaire, de côtelettes et de beefstecks qu’on payait bon prix parce que, pour ne pas vous mettre avec les ouvriers, le patron vous enfermait dans une salle à part et allumait deux branches de gaz.
Enfin, en descendant plus bas, en fréquentant les purs mannezingues ou les bibines de dernier ordre, la compagnie était répulsive et la saleté stupéfiante ; la carne fétidait, les verres avaient des ronds de bouches encore marqués, les couteaux était dépolis et gras et les couverts conservaient dans leurs filets le jaune des œufs mangés.
M. Folantin se demanda si le changement était profitable, attendu que le vin était partout chargé de litharge et coupé d’eau de pompe, que les œufs n’étaient jamais cuits comme on les désirait, que la viande était partout privée de suc, que les légumes cuits à l’eau ressemblaient aux vestiges des maisons centrales ; mais il s’entêta ; – à force de chercher, je trouverai peut-être, – et il continua à rôder par les cabarets, par les crèmeries ; seulement, au lieu de se débiliter, sa lassitude s’accrut, surtout quand, descendant de chez lui, il aspirait, dans les escaliers, l’odeur des potages, il voyait des raies de lumière sous les portes, il rencontrait des gens venant de la cave, avec des bouteilles, il entendait des pas affairés courir dans les pièces ; tout, jusqu’au parfum qui s’échappait de la loge de son concierge, assis, les coudes sur la table, et la visière de sa casquette ternie par la buée montant de sa jatte de soupe, avivait ses regrets. Il en arrivait presque à se repentir d’avoir balayé la mère Chabanel, cet odieux cent-garde. – Si j’avais eu les moyens, je l’aurais gardée, malgré ses désolantes mœurs, se dit-il.
Et il se désespérait, car à ses ennuis moraux se joignait maintenant le délabrement physique. À force de ne pas se nourrir, sa santé, déjà frêle, chavirait. Il se mit au fer, mais toutes les préparations martiales qu’il avala lui noircirent, sans résultat appréciable, les entrailles. Alors il adopta l’arsenic, mais le Fowler lui éreinta l’estomac et ne le fortifia point ; enfin il usa, en dernier ressort, des quinquinas qui l’incendièrent ; puis il mêla le tout, associant ces substances les unes aux autres, ce fut peine perdue ; ses appointements s’y épuisaient ; c’étaient chez lui des masses de boîtes, de topettes, de fioles, une pharmacie en chambre, contenant tous les citrates, les phosphates, les proto-carbonates, les lactates, les sulfates de protoxyde, les iodures et les proto-iodures de fer, les liqueurs de Pearson, les solutions de Devergie, les granules de Dioscoride, les pilules d’arséniate de soude et d’arséniate d’or, les vins de gentiane et de quinium, de coca et de colombo !
Dire que tout cela c’est de la blague et que d’argent perdu ! soupirait M. Folantin, en regardant piteusement ces vains achats, et, bien qu’il n’eût pas voix au chapitre, le concierge était de cet avis ; seulement il époussetait la chambre, plus mal encore, sentant son mépris d’homme robuste s’accroître pour ce locataire étique qui ne vivait plus qu’en avalant des drogues.
En attendant, l’existence de M. Folantin persistait à être monotone. Il n’avait pu se décider à rentrer dans son premier restaurant ; une fois il était allé jusqu’à la porte, mais, arrivé là, l’odeur des grillades et la vue d’une bassine de crème violette au chocolat, l’avaient fait fuir. Il alternait marchands de vins et bouillons et, un jour par semaine, il s’échouait dans une fabrique de bouillabaisse. Le potage et le poisson étaient passables ; mais il ne fallait point réclamer d’autre pitance, les viandes étant ratatinées comme des semelles de bottes et tous les plats dégageant l’âcre goût des huiles à lampes.
Pour se raiguiser l’appétit, encore émoussé par les abjects apéritifs des cafés : – les absinthes puant le cuivre ; les vermouths : la vidange des vins blancs aigris ; les madères : le trois-six coupé de caramel et de mélasse ; les malagas : les sauces des pruneaux au vin ; les bitters : l’eau de Botot à bas prix des herboristes ; – M. Folantin essaya d’un excitant qui lui réussissait dans son enfance ; tous les deux jours, il se rendit aux bains. Cet exercice lui plaisait surtout parce qu’ayant deux heures à tuer, entre la sortie de son bureau et son repas, il évitait ainsi de rentrer chez lui, de demeurer tout botté, tout habillé, consultant sa pendule, attendant l’heure du dîner. Et, les premières fois, ce furent des moments délicieux. Il se blottissait dans l’eau chaude, s’amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maelstroms. Doucement, il s’assoupissait, au bruit argentin des gouttes tombant des becs de cygnes et dessinant de grands cercles qui se brisaient contre les parois de la baignoire ; tressautant, alors que des coups furieux de sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claquements de portes. Puis le silence reprenait avec le doux clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive ; dans la cabine, voilée d’une vapeur d’eau, il rêvassait et ses pensées s’opalisaient avec la buée, devenaient affables et diffuses. Au fond, tout était pour le mieux ; il s’embêtait. Eh ! mon Dieu, chacun n’a-t-il pas ses ennuis ? Il avait, dans tous les cas, évité les plus douloureux, les plus poignants, ceux du mariage. Il fallait que je fusse bien bas, le soir où j’ai pleuré sur mon célibat, se dit-il. Voyez-vous cela, moi, qui aime tant à m’étendre, en chien de fusil, dans les draps, forcé de ne pas bouger, de subir le contact d’une femme, à toutes les époques, de la contenter alors que je souhaiterais simplement de dormir !
Et encore, si l’on ne procréait aucun enfant ! si la femme était vraiment stérile ou bien adroite, il n’y aurait que demi-mal ! – mais, est-on jamais sûr de rien ! et alors ce sont de perpétuelles nuits blanches, d’incessantes inquiétudes. Le gosse braille, un jour, parce qu’il lui pousse une quenotte ; un autre jour, parce qu’il ne lui en pousse pas ; ça pue le lait sûr et le pipi, par toute la chambre ; enfin, il faudrait au moins tomber sur une femme aimable, sur une bonne fille ; oui, va-t’en voir si elles viennent, Jean ; avec ma déveine coutumière, j’aurais épousé une pimbêche, une petite chipie, qui m’aurait intarissablement reproché les gênes utérines survenues après ses couches.
Non, il faut être juste : chaque état a ses inquiétudes et ses tracas ; et puis, c’est une lâcheté lorsqu’on n’a pas de fortune que d’enfanter des mioches ! – C’est les vouer au mépris des autres quand ils seront grands ; c’est les jeter dans une dégoûtante lutte, sans défense et sans armes ; c’est persécuter et châtier des innocents à qui l’on impose de recommencer la misérable vie de leur père. – Ah ! au moins, la génération des tristes Folantin, s’éteindra avec moi ! – Et, consolé, M. Folantin lapait sans se plaindre, une fois sorti du bain, l’eau de vaisselle de son bouillon, et déchiquetait l’amadou mouillé de sa viande.
Tant bien que mal, il atteignait la fin de l’hiver et la vie devint plus indulgente ; l’intimité des intérieurs cessait et M. Folantin ne regretta plus si vivement les douillettes somnolences au coin du feu ; ses promenades le long des quais recommencèrent.
Déjà les arbres se dentelaient de petites feuilles jaunes ; la Seine, réverbérant l’azur pommelé du ciel, coulait avec de grandes plaques bleues et blanches que coupaient, en les brouillant d’écume, les bateaux-mouches. Le décor environnant semblait requinqué. Les deux immenses portants, représentant, l’un, le pavillon de Flore et toute la façade du Louvre ; l’autre, la ligne des hautes maisons jusqu’au Palais de l’Institut, avaient été ranimés et comme repeints et la toile du fond, de nouveau tendue, découpait sur un outremer adouci, tout neuf, les poivrières du Palais de Justice, l’aiguille de la Sainte-Chapelle, la vrille et les tours de Notre-Dame.
M. Folantin adorait cette partie du quai, comprise entre la rue du Bac et la rue Dauphine ; il choisissait un cigare, dans le débit de tabac situé près de la rue de Beaune, et il musait, à petits pas, allant un jour à gauche, fouillant les boîtes des parapets, et un autre jour à droite, consultant les rayons, en plein vent, des livres en boutique.
La plupart des volumes entassés dans les caisses étaient des rancarts de librairie, des rossignols sans valeur, des romans morts-nés, mettant en scène des femmes du grand monde, racontant, dans un langage de pipelette, les accidents de l’amour tragique, les duels, les assassinats et les suicides ; d’autres soutenaient des thèses, attribuaient tous les vices aux gens titrés, toutes les vertus aux gens du peuple ; d’autres enfin poursuivaient un but religieux ; ils étaient revêtus de l’approbation de Monseigneur un tel et ils délayaient des cuillerées d’eau bénite dans le mucilage d’une gluante prose.
Tous ces romans avaient été rédigés par d’incontestables imbéciles et M. Folantin filait vite, ne reprenant haleine que devant les volumes de vers qui battaient de l’aile à toutes les brises. Ceux-là étaient moins dépiotés et moins souillés, attendu que personne ne les ouvrait. Une charitable pitié venait à M. Folantin pour ces recueils délaissés. Et il y en avait, il y en avait ! des vieux datant de l’entrée de Malekadel dans la littérature, des jeunes, issus de l’école d’Hugo, chantant le doux Messidor, les bois ombreux, les divins charmes d’une jeune personne qui, dans la vie privée, faisait probablement la retape. Et tout cela avait été lu en petit comité et les pauvres écrivains s’étaient réjouis. Mon Dieu ! ils ne s’attendaient pas à un retentissant succès, à une vente populaire, mais seulement à un petit bravo de la part des délicats et des lettrés ; et rien ne s’était produit, pas même un peu d’estime. Par ci, par là, une louange banale dans une feuille de chou, une ridicule lettre du Grand-Maître pieusement conservée, et ç’avait été tout.
Ce qu’il y a de plus triste, pensait M. Folantin, c’est que ces malheureux peuvent justement exécrer le public, car la justice littéraire n’existe pas ; leurs vers ne sont ni meilleurs, ni pires que ceux qui se sont vendus et qui ont mené leurs auteurs à l’Institut.
Tout en rêvant de la sorte, M. Folantin rallumait son cigare, reconnaissait les bouquinistes qui, bavards et hâlés, se tenaient, comme l’année précédente, près de leurs boîtes. Il reconnaissait aussi les bibliomanes qui piétinaient, au dernier printemps, tout le long des parapets, et la vue de ces individus qu’il ne connaissait pas le charmait. Tous lui étaient sympathiques ; il devinait en eux de bons maniaques, de braves gens tranquilles, passant dans la vie, sans bruit, et il les enviait. Si j’étais comme eux, songeaient-il ; et déjà, il avait tenté de les imiter, de devenir bibliophile. Il avait consulté des catalogues, feuilleté des dictionnaires, des publications spéciales, mais il n’avait jamais découvert de pièces curieuses et il devinait d’ailleurs que leur possession ne comblerait pas ce trou d’ennui qui se creusait lentement, dans tout son être. – Hélas ! le goût des livres ne s’apprenait pas, et puis, en dehors des éditions épuisées que ses faibles ressources lui interdisaient d’acheter, M. Folantin n’avait guère de volumes à se procurer. Il n’aimait ni les romans de cape et d’épée, ni les romans d’aventure ; d’un autre côté, il abominait le bouillon de veau des Cherbuliez et des feuillet ; il ne s’attachait qu’aux choses de la vie réelle ; aussi sa bibliothèque était restreinte, cinquante volumes en tout, qu’il savait par cœur. Et ce n’était pas l’un de ses moindres chagrins que cette disette de livres à lire ! En vain, il avait essayé de s’intéresser à l’histoire ; toutes ces explications compliquées de choses simples ne l’avaient ni captivé, ni convaincu. Vaguement il furetait, n’espérant plus dépister un bouquin qu’il joindrait aux siens. Mais cette promenade le distrayait, puis, quand il était las de remuer la poussière des imprimés, il se penchait au-dessus des berges et la vue des bateaux aux coques goudronnées, aux cabines peintes en vert-poireau, au grand mât abattu sur le pont, lui plaisait : il demeurait là, enchanté, contemplant la cocotte mijotant sur un poêle de fonte, à l’air, l’éternel chien noir et blanc courant, la queue en trompette, le long des péniches ; les enfants très blonds, assis près du gouvernail, les cheveux sur les yeux et les doigts dans la bouche.
Ce serait gai de vivre ainsi, pensait-il, souriant, malgré lui, de ces envies puériles, et il sympathisait même avec les pêcheurs à la ligne, immobiles, en rang d’oignons, séparés par des boîtes d’asticots les uns des autres.
Ces soirs-là, il se sentait plus dispos et plus vert. Il consultait sa montre et si l’heure du dîner était lointaine encore, il traversait la chaussée, suivait le trottoir qui faisait face à celui qu’il venait de quitter et il remontait le long des maisons. Il flânait fouillonnant encore des livres dont les dos s’alignaient aux devantures des boutiques, s’extasiant sur d’anciennes reliures aux plats de maroquin rouge, estampés d’armes en or ; mais celles-là étaient enfermées sous verre, comme des choses précieuses que des initiés pouvaient seuls toucher ; et il repartait, examinait les magasins pleins de vieux chênes si bien réparés qu’ils ne conservaient plus un morceau du temps, les assiettes de vieux Rouen fabriquées aux Batignolles, les grands plats de Moustiers cuits à Versailles, les tableaux d’Hobbéma, le petit ru, le moulin à eau, la maison coiffée de tuiles rouges, éventées par un bouquet d’arbres enveloppé dans un coup de lumière jaune ; des tableaux étonnamment imités par un peintre, entré dans la peau du vieux Minderhout, mais incapable de s’assimiler la manière d’un autre maître ou de produire, de son crû, la moindre toile ; et M. Folantin essayait de percer la profondeur des boutiques, d’un coup d’œil au travers des portes ; jamais il n’y voyait de chalands ; seule, une vieille femme était généralement assise, dans le pêle-mêle des objets où elle s’était réservé une niche, et, ennuyée, elle ouvrait la bouche en un long bâillement qui se communiquait au chat campé sur une console.
C’est drôle tout de même, se disait M. Folantin, comme les marchandes de bric-à-brac changent. Les rares fois où j’ai cheminé au travers des quartiers de la rive droite, je n’ai jamais vu, dans les débits de bibelots, de bonnes vieilles dames comme celle-ci, mais j’ai toujours aperçu derrière les vitrines de belles et hautes gaillardes, de trente à quarante ans, soigneusement pommadées et la figure très travaillée au plâtre.
Une vague odeur de prostitution s’échappait de ces magasins où les œillades de la négociante devaient abréger les marchandages des acheteurs. – Allons, le bon enfant disparaît ; d’ailleurs, les centres se déplacent ; maintenant tous les antiquaires, tous les vendeurs des livres de luxe végètent dans ce quartier et ils fuient, dès que leurs baux expirent, de l’autre côté du fleuve. Dans dix ans d’ici, les brasseries et les cafés auront envahi tous les rez-de-chaussée du quai ! Ah ! décidément Paris devient un Chicago sinistre ! – Et, tout mélancolisé, M. Folantin se répétait : profitons du temps qui nous reste avant la définitive invasion de la grande muflerie du Nouveau-Monde ! – Et il reprenait ses flânes, s’arrêtant devant les marchands d’estampes aux montres tendues d’images du XVIIIe siècle, mais au fond les gravures en couleur de cette époque et les gravures à la manière noire anglaise qui les flanquaient, dans la plupart des étalages, ne le passionnaient guère et il regrettait les estampes de la vie intime flamande, maintenant reléguées dans les cartons, par suite de l’engouement des collectionneurs pour l’école française.
Quand il était las de baguenauder devant ces boutiques, il entrait, pour varier ses plaisirs, dans la salle des dépêches d’un journal, une salle garnie de dessins et de peintures représentant des Italiennes et des almées, des bébés embrassés par des mères, des pages moyen âge grattant de la mandoline sous des balcons, toute une série évidemment, destinée à l’ornementation des abat-jour, et il se détournait, passait, préférant encore regarder les photographies d’assassins, de généraux et d’actrices, de tous les gens qu’un crime, qu’un massacre ou qu’une chansonnette mettait pendant une semaine en évidence.
Mais ces exhibitions étaient, en somme, peu récréatives, et M. Folantin, gagnant la rue de Beaune, admirait davantage l’inébranlable appétit des cochers attablés chez des mastroquets et il prenait comme une prise de faim. Ces platées de bœuf reposant sur des lits épais de choux, ces haricots de mouton emplissant la petite et massive assiette, ces triangles de brie, ces verres pleins, lui communiquaient des fringales et ces gens aux joues gonflées par d’énormes bouchées de pain, aux grosses mains tenant un couteau la pointe en l’air, au chapeau de cuir bouilli montant et descendant en même temps que les mâchoires, l’excitaient et il filait, tâchant de conserver cette impression de voracité pendant la route ; malheureusement dès qu’il s’installait dans le restaurant, sa forge se recroquevillait, et il contemplait piteusement sa viande, se demandant à quoi servait le quassia qui marinait, à son bureau, dans une carafe.
Malgré tout, cette promenade écartait les pensées trop sombres et il écoula ainsi l’été, traînant le long de la Seine, avant le dîner et, une fois sorti de table, s’attablant à la porte d’un café. Il fumait, humant un peu de fraîcheur, et malgré le dégoût que lui inspiraient les bières de Vienne fabriquées avec du chipotin et de l’eau de buis, sur la route de Flandre, il en lapait deux bocks, peu désireux de se mettre au lit.
La journée même, pendant cette saison, était moins lourde à vivre. En manches de chemise, dans sa pièce, il somnolait, entendant confusément les histoires de son collègue, se réveillant pour s’éventer avec un almanach, travaillant le moins possible, combinant des promenades. L’ennui de quitter, l’hiver, son bureau chauffé, pour courir au dehors, dîner, les pieds trempés, et rentrer dans une chambre froide, n’existait plus. Au contraire, il éprouvait un soulagement en s’échappant de sa pièce empuantie par cette odeur de poussière et de renfermé que dégagent les cartons, les liasses et les pots d’encre.
Enfin, son intérieur était mieux tenu ; le portier n’avait plus à préparer le feu et si le lit continuait à être mal battu et pas bordé, peu importait, puisque M. Folantin couchait nu sur les draps et les couvertures.
La pensée de s’étendre seul, par ces nuits d’orage où l’on sue comme dans une étuve, où l’on se retourne dans des draps poissés, le réjouissait aussi. Je plains les gens qui sont à deux, se disait-il, en roulant sur le lit, à la recherche d’une place plus fraîche. Et la destinée lui semblait, à ces moments-là, plus hospitalière, moins rétive.
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Bientôt les chaleurs accablantes s’atténuèrent, les longues journées s’écourtèrent, l’air fraîchit, les ciels faisandés perdirent leur bleu, se peluchèrent comme de moisissure. L’automne revenait, ramenant les brouillards et les pluies ; M. Folantin prévit d’inexorables soirées et, effrayé, il dressa de nouveau ses plans.
D’abord il se résolut à rompre avec sa sauvagerie, à tâter des tables d’hôtes, à se lier avec des voisins d’assiettes, à fréquenter même les théâtres.
Il fut servi à souhait ; il rencontra, un jour, sur le seuil de son bureau, un monsieur qu’il connaissait. Ils avaient, pendant un an, mangé côte-à-côte, se préservant, l’un l’autre, des mets défectueux ou gâtés, se prêtant le journal, discutant sur les vertus des fers différents qu’ils avalaient, buvant, pendant un mois, ensemble, de l’eau de goudron, émettant des pronostics sur les changements de temps, cherchant, à eux deux, des alliances diplomatiques pour la France.
Leurs relations s’étaient bornées là. Ils se donnaient une poignée de main, se tournaient le dos une fois sur le trottoir, et cependant le départ de ce coreligionnaire avait attristé M. Folantin.
Ce fut avec plaisir qu’il l’aperçut.
— Tiens, M. Martinet, dit-il, comment va ?
— M. Folantin ! bah ! – et comment vous portez-vous, depuis les temps fous que nous ne nous sommes vus ?
— Ah ! vous êtes un joli lâcheur, riposta M. Folantin. Voyons, que diable êtes-vous devenu ?
Et ils avaient échangé leurs confidences, M. Martinet était maintenant l’hôte assidu d’une table d’hôte et il en fit immédiatement un chimérique éloge. Quatre-vingt-dix à cent francs, par mois ; c’est propre, bien tenu ; on en a à sa faim, on se trouve en bonne compagnie. Vous devriez venir dîner là ?
— Je n’aime guère la table d’hôte, disait M. Folantin ; je suis un peu ours, vous le savez ; je ne puis me décider à converser avec les gens que je ne connais point.
— Mais vous n’êtes pas forcé de parler. Vous êtes chez vous. L’on n’est pas tous autour d’une table, c’est la même chose que dans un grand restaurant. Tenez, essayez-en, venez ce soir.
M. Folantin hésita ; il balançait entre l’agrément de ne pas se repaître seul et la crainte que lui inspiraient les repas de corps.
— Allons ! vous n’allez pas refuser, insista M. Martinet. Je vais vous traiter, à mon tour, de lâcheur si, pour une fois que je vous rencontre, vous me laissez en plan.
M. Folantin eut peur d’être malhonnête et il suivit docilement son compagnon, au travers des rues. – Nous y voici, montons. – Et M. Martinet s’arrêta sur le palier, devant une porte à tambour vert.
Là sonnaient de grands bruits d’assiettes sur un bourdonnement ininterrompu de voix ; puis la porte s’ouvrit et, en même temps qu’un violent hourvari, des gens en chapeau se précipitèrent dans l’escalier en battant la rampe avec leurs cannes.
M. Folantin et son camarade se garèrent, puis ils poussèrent à leur tour la porte et s’introduisirent dans une salle de billard. M. Folantin, pris à la gorge, recula. Cette pièce était noyée dans une épaisse fumée de tabac, traversée par des coups de queues ; M. Martinet entraîna son invité dans une autre pièce, où la buée était peut-être plus intense encore, et çà et là, dans des chants de pipes bouchées, dans des écroulements de dominos, dans des éclats de rire, des corps passaient presque invisibles, devinés seulement par le déplacement de vapeur qu’ils opéraient. M. Folantin resta là, ahuri, cherchant à tâtons une chaise.
M. Martinet l’avait quitté. Vaguement, dans un nuage, M. Folantin l’aperçut, sortant d’une porte. Il faut attendre un peu, dit M. Martinet, toutes les tables sont pleines ; oh, ce ne sera pas long !
Une demi-heure s’écoula. M. Folantin eût donné bien des choses pour n’avoir jamais mis le pied dans cet estaminet, où l’on pouvait fumer, mais où l’on ne se nourrissait pas. De temps à autre, M. Martinet s’échappait et allait s’assurer que les sièges étaient toujours occupés. Il y a deux messieurs qui en sont au fromage, dit-il d’un air satisfait, j’ai retenu leurs places.
Une autre demi-heure s’écoula. M. Folantin se demanda s’il ne ferait pas bien de se diriger vers l’escalier tandis que son compagnon guettait les tables. Enfin, M. Martinet revint, lui annonça le départ des deux fromages et ils pénétrèrent dans une troisième pièce où ils s’assirent, serrés comme des harengs dans une caque.
Sur la nappe tiède, dans les éclaboussures de sauce, dans les mies de pain, on leur jeta des assiettes, et l’on servit un bœuf coriace et résistant, des légumes fades, un rosbif dont les chairs élastiques pliaient sous le couteau, une salade et du dessert. Cette salle rappela à M. Folantin le réfectoire d’une pension, mais d’une pension mal tenue, où on laisse brailler à table. Il n’y manquait vraiment que les timbales au fond rougi par l’abondance, et l’assiette retournée pour étaler sur une place moins sale les pruneaux ou les confitures.
Certes, la pâture et le vin étaient misérables, mais ce qui était plus misérable que la pâture et plus misérable que le vin, c’était la compagnie au milieu de laquelle on mâchait ; c’étaient les maigres servantes qui apportaient les plats, des femmes sèches, aux traits accentués et sévères, aux yeux hostiles. Une complète impuissance vous venait, en les regardant ; on se sentait surveillé et l’on mangeait, découragé, avec ménagement, n’osant laisser les tirants et les peaux, de peur d’une semonce, appréhendant de reprendre d’un plat, sous ces yeux qui jaugeaient votre faim et vous la refoulaient au fond du ventre.
— Eh bien, que vous disais-je, affirmait M. Martinet, c’est gai, n’est-ce pas ? et, ici, c’est de la vraie viande.
M. Folantin ne soufflait mot ; autour de lui, les tables vacarmaient avec un bruit terrible.
Toutes les races du Midi emplissaient les sièges, crachaient et se vautraient, en mugissant. Tous les gens de la Provence, de la Lozère, de la Gascogne, du Languedoc, tous ces gens, aux joues obscurcies par des copeaux d’ébène, aux narines et aux doigts poilus, aux voix retentissantes, s’esclaffaient comme des forcenés, et leur accent, souligné par des gestes d’épileptiques, hachait les phrases et vous les enfournait, toutes broyées, dans le tympan.
Presque tous faisaient partie de la jeunesse des écoles, de cette glorieuse jeunesse dont les idées subalternes assurent aux classes dirigeantes l’immortel recrutement de leur sottise ; M. Folantin voyait défiler devant lui tous les lieux communs, toutes les calembredaines, toutes les opinions littéraires surannées, tous les paradoxes usés par cent ans d’âge.
Il jugeait l’esprit des ouvriers plus délicat et celui des calicots plus fin. Avec cela, la chaleur était écrasante. Une vapeur couvrait les assiettes et voilait les verres ; les portes brusquement secouées envoyaient des exhalaisons de tabagie ; des troupeaux d’étudiants arrivaient encore et leur attente impatientée pressait les gens à table. De même que dans le buffet d’une gare, il fallait mettre les bouchées doubles, avaler son vin en toute hâte.
Ainsi, c’est là la fameuse table d’hôte qui distribuait jadis la becquée aux débutants de la politique, songeait M. Folantin, et, la pensée que ces gens qui emplissaient les salles de leur bacchanale deviendraient, à leur tour, de solennels personnages, gorgés et d’honneurs et de places, lui fit lever le cœur.
S’empiffrer de la charcuterie chez soi et boire de l’eau, tout, excepté de dîner ici, se dit-il.
— Prenez-vous du café ? demanda M. Martinet d’un ton aimable.
— Non, merci, j’étouffe, je vais respirer un peu. Mais M. Martinet n’était pas disposé à le quitter. Il le rejoignit sur le palier et lui saisit le bras.
— Où me menez-vous ? dit Folantin, découragé.
— Voyons, mon cher camarade, répondit M. Martinet, j’ai compris que ma table d’hôte ne vous plaisait guère …
— Mai si… mais si… pour le prix c’est même surprenant… seulement il faisait bien chaud, riposta timidement M. Folantin, qui craignait d’avoir blessé son hôte, par sa mine renfrognée et par sa fuite.
— Eh bien, nous ne nous voyons pas assez souvent pour que je veuille que vous vous sépariez de moi avec une mauvaise impression, fit M. Martinet d’un ton cordial. À propos, comment allons-nous tuer la soirée ? Si vous aimiez le théâtre, je vous proposerais d’aller à l’Opéra-Comique. – Nous avons le temps, dit-il, en examinant sa montre. On joue ce soir Richard Cœur-de-Lion et le Pré-aux-Clercs. Hein, qu’en dites-vous ?
— Tout ce que vous voudrez. – Après tout, pensa M. Folantin, peut-être arriverai-je à me distraire, et puis comment refuser la proposition de ce brave homme, dont j’ai déjà froissé tous les enthousiasmes ? – Voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare ? fit-il, en entrant chez un marchand de tabac.
Ils s’épuisèrent en vain pour activer la combustion de ces londrès, qui avaient un goût de chou et ne tiraient pas. – Encore un plaisir qui s’en va, se dit M. Folantin ; même en y mettant le prix, on ne peut plus se procurer maintenant un cigare propre ! Nous ferons mieux d’y renoncer, poursuivit-il en se tournant vers M. Martinet, qui aspirait de toutes ses forces sur le londrès dont la peau se crevait en fumant un peu. Du reste, nous voici arrivés ; – et il courut au guichet et rapporta deux stalles d’orchestre.
Richard commençait, dans une salle vide.
M. Folantin éprouva, pendant le premier acte, une impression étrange ; cette série de chansons pour épinettes lui rappelait le tourniquet à musique d’un marchand de vins qu’il avait quelquefois hanté. Lorsque les ouvriers mettaient en branle la manivelle, un clapotis d’airs vieillots sonnait, quelque chose de très lent et de très doux, avec de temps à autre des notes cristallines et aiguës, sautant sur le tapotement mécanique des ritournelles.
Au second acte, une autre impression lui vint. L’air « Une fièvre brûlante » évoqua en lui l’image de sa grand-mère, qui le chevrotait sur le velours d’Utrecht de sa bergère ; et il eut, pendant une seconde, dans la bouche, le goût des biscottes qu’elle lui donnait, tout enfant, lorsqu’il avait été sage.
Il finit par ne plus suivre du tout la pièce ; d’ailleurs, les chanteurs n’avaient aucune voix et ils se bornaient à avancer des bouches rondes au-dessus de la rampe, tandis que l’orchestre s’endormait, las d’épousseter la poussière de cette musique.
Puis, au troisième acte, M. Folantin ne songea plus ni au tourniquet du marchand de vins, ni à sa grand-mère, mais il eut subitement dans le nez l’odeur d’une antique boîte qu’il avait chez lui, une odeur moisie, vague, dans laquelle était resté comme un relent de cannelle. Mon Dieu ! que tout cela est donc vieux !
— Joli opéra-comique, n’est-ce pas ? fit M. Martinet, en lui lançant un coup de coude.
M. Folantin tomba de son haut. Le charme était rompu ; ils se levèrent, pendant que la toile baissait, saluée par des salves de claque.
Le Pré-aux-Clercs,qui succédait à Richard,atterra M. Folantin. Jadis, il s’était pâmé aux airs connus ; maintenant toutes ces romances lui semblaient troubadour et dessus de pendule, et les interprètes l’irritaient. Le ténor se tenait en scène comme un frotteur et il nasillait, quand par hasard il lui coulait de la bouche un filet de voix. Costumes, décors, tout était à l’avenant ; on eût sifflé dans n’importe quelle ville de l’étranger et de la province, car nulle part on n’eût supporté un chanteur aussi ridicule et des cantatrices aussi baroques. Et la salle s’était emplie pourtant, et le public applaudissait aux passages soulignés par l’implacable claque.
M. Folantin souffrait réellement. Voilà que le Pré-aux-Clercs,dont il avait conservé un bon souvenir, s’effondrait aussi.
— Tout fiche le camp, se dit-il, avec un gros soupir.
Aussi, quand M. Martinet, enchanté de sa soirée, lui proposa de renouveler de temps à autre ces petites parties, d’aller ensemble, s’il le désirait, aux Français, M. Folantin s’indigna et, oubliant les réserves, qu’il s’était promis d’observer, il déclara violemment qu’il ne mettrait plus les pieds dans ce théâtre.
— Mais pourquoi ? questionna M. Martinet.
— Pourquoi ? Mais d’abord, parce que s’il existait une pièce vivante et bien écrite – et je n’en connais aucune pour ma part, – je la lirais chez moi, dans un fauteuil, et ensuite parce que je n’ai pas besoin que des cabots, sans instruction pour la plupart, essaient de me traduire les pensées du Monsieur qui les a chargés de débiter sa marchandise.
— Mais enfin, dit M. Martinet, vous admettrez bien que des comédiens du Théâtre-Français…
— Eux ! s’écria M. Folantin, allons donc ! ce sont des Vatel de Palais-Royal, des sauciers, et voilà tout ! – Ils ne sont bons qu’à enduire les portions qu’on leur apporte, de l’immuable sauce blanche, s’il s’agit d’une comédie, et de l’éternelle sauce rousse, s’il s’agit d’un drame. Ils sont incapables d’inventer une troisième sauce ; d’ailleurs, la tradition ne le permettrait pas.
Ah ! ce sont de bien vulgaires routiniers que ces êtres-là ! Seulement, il faut leur rendre justice, ils s’entendent à la réclame, car ils ont emprunté aux grands magasins d’habits l’homme décoré qui se tient bien en vue dans les rayons et qui rehausse par sa présence le prestige de la maison et attire la clientèle !
— Oh ! voyons, Monsieur Folantin…
— Il n’y a pas de « voyons », c’est ainsi, et, au fond, je ne suis pas fâché de cette occasion qui se présente de donner mon avis sur le magasin de M. Coquelin. – Sur ce, cher Monsieur, me voici à destination. Je suis enchanté de notre rencontre. À bientôt, j’espère, et à l’avantage de vous revoir.
Les conséquences de cette soirée furent salutaires. Au souvenir de cette fatigue, de cette gêne, M. Folantin s’estimait content de dîner où bon lui semblait et de demeurer, pendant toute une soirée, dans sa chambre ; il jugea que la solitude avait du bon, que ruminer ses souvenirs et se conter à soi-même des balivernes était encore préférable à la compagnie des gens dont on ne partageait ni les convictions, ni les sympathies ; son désir de se rapprocher, de toucher le coude d’un voisin cessa et, une fois de plus, il se répéta cette désolante vérité : que lorsque les anciens amis ont disparu, il faut se résoudre à n’en point chercher d’autres, à vivre à l’écart, à s’habituer à l’isolement.
Puis il essaya de se concentrer, de prendre de l’intérêt aux moindres choses, d’extraire de consolantes déductions des existences remarquées près de sa table ; il alla dîner, pendant quelque temps, dans un petit bouillon près de la Croix-Rouge. Cet établissement était généralement fréquenté par des gens âgés, par de vieilles dames qui venaient, chaque jour, à six heures moins le quart, et la tranquillité de la petite salle le dédommageait de la monotonie de la nourriture. On eût dit des gens sans famille, sans amitiés, cherchant des coins un peu sombres pour expédier, en silence, une corvée ; et M. Folantin se trouvait plus à l’aise dans ce monde de déshérités, de gens discrets et polis, ayant sans doute connu des jours meilleurs et des soirs plus remplis. Il les connaissait presque tous de vue et il se sentait des affinités avec ces passants, qui hésitaient à choisir un plat sur la carte, qui émiettaient leur pain et buvaient à peine, apportant, avec le délabrement de leur estomac, la douloureuse lassitude des existences traînées sans espoir et sans but.
Là, pas d’appels bruyants, pas de cris ; les servantes consultaient les clients à voix basse. Mais si aucune de ces dames, aucun de ces messieurs, n’échangeait un propos, tous du moins se saluaient gracieusement, en entrant et en sortant, et ils apportaient des habitudes de salon dans cette gargote.
Je suis encore plus heureux que tout ce monde-là, se disait M. Folantin. Eux, regrettent peut-être des enfants, des femmes, une fortune perdue, une vie jadis debout et maintenant par terre.
À force de plaindre les autres, il finit par se moins plaindre ; il rentrait chez lui et pensait tout de même que ses détresses étaient bien creuses et ses misères bien peu profondes. – Combien d’individus, à l’heure qu’il est, arpentent le pavé, sans gîte ; combien envieraient mon grand fauteuil, mon feu, mon paquet de tabac où je peux puiser à ma fantaisie ! et il activait les flammes de la cheminée, rôtissait ses pantoufles, confectionnait des grogs dorés et chauds. – S’il paraissait en librairie des livres réellement artistes, la vie serait, en somme, très supportable, concluait-il.
Plusieurs semaines s’écoulèrent ainsi, et son collègue de bureau déclara que M. Folantin rajeunissait. Il causait maintenant, écoutait avec une patience angélique tous les papotages, s’intéressait même aux infirmités de son copain ; puis, avec le froid qui commençait, l’appétit agissait plus régulièrement, et il attribuait cette amélioration aux vins créosotés et aux préparations de manganèse qu’il absorbait. – J’ai donc enfin expérimenté une médication moins infidèle et plus active que les autres, pensait-il. Et il la recommandait à toutes les personnes qu’il rencontrait.
Il atteignit ainsi l’hiver ; mais, aux premières neiges, sa mélancolie reparut. Le bouillon où il stationnait depuis l’automne le lassa et il recommença à brouter, au hasard, tantôt ici et tantôt là. Plusieurs fois il franchit les ponts et tenta de nouveaux restaurants ; mais, dans une bousculade, des garçons filaient, ne répondant pas aux appels ou bien ils vous lançaient votre plat sur la table et fuyaient quand on leur réclamait du pain.
La nourriture n’était pas supérieure à celle de la rive gauche et le service était arrogant et dérisoire. M. Folantin se le tint pour dit et il resta désormais dans son arrondissement, bien résolu à ne plus en démarrer.
Le manque d’appétit lui revint. Il constata une fois de plus l’inutilité des stomachiques et des stimulants, et les remèdes qu’il avait tant prônés allèrent rejoindre les autres, dans une armoire.
Que faire ? La semaine s’égouttait encore, mais c’était le dimanche qui lui pesait.
Jadis, il badaudait dans des quartiers déserts ; il se plaisait à longer les ruelles oubliées, les rues provinciales et pauvres, à surprendre, par les fenêtres des rez-de-chaussée, les mystères des petits ménages. Mais, aujourd’hui, les rues calmes et muettes étaient démolies, les passages curieux, rasés. Impossible de regarder par les portes entrouvertes des vieilles bâtisses, d’apercevoir un bout de jardinet, une margelle de puits, un coin de banc ; impossible de se dire que la vie serait moins rechignée, moins rogue, dans cette cour, de rêver à l’époque où l’on pourrait se retirer dans ce silence à réchauffer sa vieillesse dans de l’air plus tiède.
Tout avait disparu ; plus de feuillages de massifs, plus d’arbres, mais d’interminables casernes s’étendant à perte de vue ; et M. Folantin subissait dans ce Paris nouveau une impression de malaise et d’angoisse.
Il était l’homme qui détestait les magasins de luxe, qui, pour rien au monde, n’eût mis les pieds chez un coiffeur élégant ou chez un de ces modernes épiciers dont les montres ruissellent de gaz ; il n’aimait que les anciennes et simples boutiques où l’on était reçu à la bonne franquette, où le marchand n’essayait pas de vous jeter de la poudre aux yeux et de vous humilier par sa fortune.
Aussi avait-il renoncé à se promener, le dimanche, dans tout ce luxe de mauvais goût qui envahissait jusqu’aux banlieues. D’ailleurs, les flânes dans Paris ne le tonifiaient plus comme autrefois ; il se trouvait encore plus chétif, plus petit, plus perdu, plus seul, au milieu de ces hautes maisons dont les vestibules sont vêtus de marbre et dont les insolentes loges de concierge arborent des allures de salons bourgeois.
Pourtant, une partie de son quartier demeurée intacte, près du Luxembourg mutilé, était restée pour lui bienveillante et intime : la place Saint-Sulpice.
Parfois, il déjeunait chez un marchand de vins dont la boutique faisait l’angle de la rue du Vieux-Colombier et de la rue Bonaparte, et là, à l’entresol, par la fenêtre, il plongeait sur la place, contemplait la sortie de la messe, les enfants descendant du parvis, des livres à la main, un peu en avant des père et mère, toute la foule qui s’épandait autour d’une fontaine décorée d’évêques, assis dans des niches, et de lions accroupis au-dessus d’une vasque.
En se penchant un peu sur la balustrade, il apercevait le coin de la rue Saint-Sulpice, un terrible coin, balayé par le vent de la rue Férou et occupé, lui aussi, par un marchand de vins qui possédait la clientèle assoiffée des chantres. Et cette partie de la place l’intéressait, avec sa vue de gens vacillant sur leurs pieds, la main au chapeau, sous la tourmente, près des grands omnibus de la Villette, dont les larges caisses rouge-brun s’alignent, au ras du trottoir, devant l’église.
La place s’animait, mais sans gaieté et sans fracas ; les fiacres dormaient à la station, devant un cabinet à cinq centimes et un trinckhall ; les énormes omnibus jaunes des Batignolles sillonnaient, en ballottant, les rues, croisés par le petit omnibus vert du Panthéon et par la pâle voiture à deux chevaux d’Auteuil ; à midi, les séminaristes défilaient, deux à deux, les yeux baissés, avec un pas mécanique d’automates, se déroulant de Saint-Sulpice au séminaire, en une longue bande noire et blanche.
Sous un coup de soleil, la place devenait charmante : les tours inégales de l’église blondissaient ; l’or des annonces pétillait tout le long des débits de chasubles et de saints ciboires, le vaste tableau d’un déménageur avivait ses couleurs qui éclataient plus crues, et, sur l’armure d’un urinoir, une réclame de teinturier : deux chapeaux écarlates, jaillissant sur un fond noir, évoquait, dans ce quartier de bedeaux et de dévotes, les fastes d’une religion, les hautes dignités d’un sacerdoce.
Seulement, ce spectacle n’offrait à M. Folantin aucun imprévu. Combien de fois, dans sa jeunesse avait-il piétiné sur cette place, afin de regarder le vieux sanglier que possédait autrefois la maison Bailly ; combien de fois, le soir, avait-il écouté la complainte d’un chanteur en plein vent, près de la fontaine ; combien de fois avait-il flâné, les jours de marché aux fleurs, près du séminaire ?
Depuis longtemps déjà, il avait épuisé le charme de ce lieu tranquille ; pour le savourer à nouveau, il fallait maintenant qu’il espaçât ses visites, qu’il ne le parcourût qu’à de rares intervalles.
Aussi, la place Saint-Sulpice ne lui était-elle plus d’aucun secours le dimanche et il préférait les autres jours de la semaine, car, allant à son bureau, il était moins désœuvré ; ah ! décidément, le dimanche devenait interminable ! Ce matin-là, il déjeunait un peu plus tard que de coutume et il s’éternisait à table, pour laisser au portier le temps de nettoyer la chambre, et jamais elle n’était rangée quand il revenait : il butait contre les tapis en rouleaux, et il avançait dans le nuage soulevé par les balais. Une, deux, le pipelet retapait les draps, étendait les tapis et il partait sous prétexte qu’il ne voulait pas déranger Monsieur.
M. Folantin récoltait de la poussière sur tous les meubles avec ses doigts, rangeait ses habits entassés sur un fauteuil, envoyait çà et là un coup de plumeau et remettait de la cendre dans son crachoir ; ensuite, il comptait le linge que rapportait parfois la blanchisseuse ; un tel dégoût l’assaillait à la vue de la charpie de ses chemises, qu’il les fichait, sans plus les examiner, dans un tiroir.
La journée s’égrappait encore facilement jusqu’à quatre heures. Il relisait de vieilles lettres de parents et d’amis depuis longtemps morts ; il feuilletait quelques-uns de ses livres, en dégustait quelques passages, mais vers les cinq heures, il commençait à souffrir ; le moment approchait où il allait falloir se rhabiller ; l’idée seule de déguerpir lui réprimait la faim, et, certains dimanches, il ne bougeait pas – ou bien s’il appréhendait un tardif appétit, il descendait en pantoufles et il acquérait deux petits pains, un pâté ou des sardines. Il avait toujours un peu de chocolat et de vin dans un placard et il mangeait, heureux d’être chez lui, de jouer des coudes, de s’étaler, d’éviter, pour une fois, la place restreinte d’un restaurant ; seulement, la nuit était mauvaise ; il se réveillait, en sursaut, avec des tiraillements et des frissons ; quelquefois l’insomnie durait une heure, et l’obscurité animant toutes les idées tristes, il se rabâchait les mêmes plaintes que dans le jour et il en arrivait à regretter de n’être pas un concubin. Le mariage est impossible, à mon âge, se disait-il. – Ah ! si j’avais eu, dans ma jeunesse une maîtresse et si je l’avais conservée, je finirais mes années avec elle, j’aurais, à mon retour, ma lampe allumée et ma cuisine prête. Si la vie était à recommencer je la mènerais autrement ! je me ferais une alliée pour mes vieux jours ; décidément, j’ai trop présumé de mes forces, je suis à bout. – Et, le matin venu, il se levait les jambes brisées, la tête étourdie et molle.
Le moment était du reste pénible ; l’hiver sévissait et le froid de la bise rendait enviable le chez soi et odieux le séjour des traiteurs dont on ouvre constamment les portes. Tout à coup, un grand espoir bouleversa M. Folantin. Un matin, dans la rue de Grenelle, il avisa une nouvelle pâtisserie qui s’installait. Cette inscription flambait en lettres de cuivre, sur les carreaux : « Dîners pour la ville. »
M. Folantin eut un éblouissement. Est-ce que ce rêve si longtemps caressé de se faire monter à dîner chez soi allait pouvoir enfin se réaliser ? – Mais il resta découragé, se rappelant ses inutiles chasses dans le quartier, à la recherche d’un établissement qui consentît à porter au dehors de la nourriture.
Ça ne coûte rien de demander, se dit-il enfin, et il entra.
— Mais certainement, Monsieur, lui répondit une jeune dame enfouie dans un comptoir et dont le buste était entouré de saint-honorés et de tartes. Rien n’est plus facile, puisque vous logez à deux pas. Et à quelle heure désirez-vous qu’on vienne ?
— À six heures, fit M. Folantin, tout palpitant.
— Parfaitement.
Le front de M. Folantin s’assombrit.
— Maintenant, reprit-il, en bredouillant un peu, voilà, je voudrais un potage, un plat de viande et un légume, quel serait le prix ?
La dame parut s’absorber dans des réflexions, murmurant, les yeux au ciel… potage… viande… légume. – Vous ne prenez pas de vin ?
— Non, j’en ai chez moi.
— Eh bien, Monsieur, dans ces conditions-là, ce serait deux francs.
La figure de M. Folantin s’éclaira. – Soit, dit-il, c’est convenu ; et quand pourrons-nous commencer ?
— Mais quand il vous plaira, ce soir, si vous voulez.
— Ce soir même, Madame. – Et il s’inclina et fut salué par une courbette si profonde, dans le comptoir, que le nez de la dame faillit creuser les saint-honorés et percer les tartes.
Dans la rue, M. Folantin s’arrêta, après quelques pas. Ça y est ! en voilà une chance, se dit-il ; puis, sa joie se modéra. Pourvu que cette boustifaille ne soit que médiocre. Baste ! j’ai subi, dans ma pauvre vie, tant d’exécrables plats que je n’ai pas le droit de me montrer difficile. – Elle est gentille, cette dame, reprit-il ; ce n’est pas qu’elle soit jolie, mais elle a des yeux bien expressifs ; pourvu qu’elle fasse de bonnes affaires ! Et, tout en reprenant sa trotte, il souhaita la prospérité de la pâtissière.
Ensuite, il s’ingénia à parer au désordre du premier soir ; il commanda chez un épicier six litres de vin, puis, quand il fut arrivé à son bureau, il établit une petite liste des denrées qu’il achèterait :
Confitures ;
Fromage ;
Biscuits ;
Sel ;
Poivre ;
Moutarde ;
Vinaigre ;
Huile.
Je ferai monter, tous les jours, le pain par mon concierge ; ah ! sapristi, si ça peut réussir, je suis sauvé !
Il aspira après la fin de la journée ; sa hâte à jouir de son contentement, tout seul, retardait encore la marche des heures.
Il consultait de temps à autre sa montre.
Son collègue, qu’avait déjà stupéfié l’air extatique de M. Folantin rêvant à son intérieur, sourit.
— Avouez qu’elle vous attend, dit-il.
— Qui ça, elle ? interrogea M. Folantin très étonné.
— Allons, c’est bon, vous voulez apprendre à un vieux singe à faire des grimaces. Voyons, blague à part, elle est blonde ou brune ?
— Oh ! mon ami, répliqua M. Folantin, je puis vous assurer que j’ai vraiment autre chose à penser qu’aux femmes.
— Oui, oui… je sais bien, ça se dit. Ah ! ah ! farceur, vous êtes encore un chaud de la pince, vous !
— Tenez, messieurs, copiez cela, tout de suite ; il me faut ces deux lettres pour la signature de ce soir ; – et le chef entra et disparut.
— C’est absurde, il y a quatre pages serrées, grogna M. Folantin ; je n’aurai pas fini avant cinq heures. – Mon Dieu, que c’est donc bête ! reprit-il, s’adressant à son collègue qui ricanait, tout en murmurant : dame ! mon cher, l’administration ne peut pourtant pas s’occuper de ces détails.
Tant bien que mal, tout en maugréant, il termina sa tâche, puis il retourna chez lui par la voie la plus courte, les bras chargés de paquets, les poches bourrées de sacs ; il respira, une fois enfermé, mit ses chaussons, donna un coup de serviette au peu de vaisselle qu’il possédait, essuya ses verres et, ne trouvant ni planchette ni grès pour récurer les lames de ses couteaux, il les plongea dans la terre d’un vieux pot de fleur et parvint à les faire un peu reluire.
— Ouf ! dit-il en approchant la table du feu, je suis prêt ; six heures tintèrent.
M. Folantin attendait le mitron avec impatience, et il avait un peu en lui de cette fièvre qui l’empêchait, dans sa jeunesse, de tenir en place, quand un ami s’attardait, inexact au rendez-vous.
Enfin à six heures un quart, la sonnerie carillonna et un galopin s’avança entraîné, le nez en avant, par le poids d’une grande boîte en fer-blanc, de la forme d’un seau ; M. Folantin aida à distribuer sur la table les assiettes, qu’il découvrit lorsqu’il fut seul. Il y avait un bouillon au tapioca, un veau braisé, un chou-fleur à la sauce blanche.
Mais ce n’est pas mauvais, se dit-il en goûtant à chacun de ces plats, et il se gava de bon appétit, but un peu plus que de coutume, puis il tomba dans une douce rêverie, en contemplant sa chambre.
Depuis des années, il manifestait l’intention de la décorer, mais il se répétait : Baste ! à quoi bon ? je ne vis pas chez moi ; si plus tard je puis m’arranger une autre existence, j’organiserai mon intérieur. Mais tout en n’achetant rien, il avait déjà jeté son dévolu sur bien des bibelots qu’il reluquait, en rôdant sur les quais et dans la rue de Rennes.
L’idée d’habiller les murs glacés de sa chambre s’implanta tout à coup en lui, tandis qu’il lampait un dernier verre. Son indécision cessait ; il était déterminé à dépenser les quelques sous qu’il entassait depuis des années dans ce but, et il eut une soirée charmante, réglant d’avance la toilette de son réduit. Je me lèverai demain, de bonne heure, conclut-il, et j’irai tout d’abord faire un tour chez les marchands de nouveautés et les bric-à-brac.
Son désœuvrement prenait fin ; un nouvel intérêt se glissait en lui ; la préoccupation de découvrir, sans trop dépenser d’argent, quelques gravures, quelques faïences, le soutenait et, après son bureau, il déployait une hâte fébrile, escaladait les étages du Bon Marché et du Petit Saint-Thomas, remuant des masses d’étoffes, les trouvant trop foncées ou trop claires, trop étroites ou trop larges, refusant les rebuts et les soldes que les calicots s’efforçaient de tarir, les obligeant à exhiber des marchandises qu’ils réservaient. À force de les tanner, de les tenir en haleine, pendant des heures, il finit par se faire montrer des rideaux tout faits et des tapis qui le séduisirent.
Après ces emplettes et après de féroces discussions chez les débitants de bibelots et d’estampes, il demeura sans le sou ; toutes ses économies étaient épuisées ; mais, comme un enfant à qui l’on vient d’offrir de nouveaux jouets, M. Folantin examinait, remuait ses achats dans tous les sens. Il grimpait sur les chaises pour attacher les cadres et il disposait ses livres en un autre ordre. L’on est bien chez soi, se disait-il ; et, en effet, sa chambre n’était plus reconnaissable. Au lieu de murailles aux papiers éraillés par d’anciennes traces de clous, les cloisons disparaissaient sous les gravures d’Ostade, de Teniers, de tous les peintres de la vie réelle dont il raffolait. Un amateur eût certainement haussé les épaules devant ces estampes sans aucune marge, mais M. Folantin n’était ni connaisseur, ni riche ; il acquérait surtout les sujets de la vie humble qui lui plaisaient, et il se moquait d’ailleurs de l’authenticité de ses vieux plats, pourvu que les couleurs en fussent actives et propres à égayer ses murs.
Il aurait fallu changer aussi mes meubles d’acajou, se dit-il, considérant son lit à bateau, ses deux voltaires au damas roussi, sa toilette au marbre fendu, sa table au plaqué rougeâtre, mais ce serait trop cher, et du reste les rideaux et les tapis rajeunissent suffisamment ce mobilier qui, de même que mes vieux vêtements, est fait à mes mouvements et à mes habitudes.
Aussi quel empressement à rentrer maintenant chez lui, à éclairer tout, à s’enfoncer dans son fauteuil ! Le froid lui semblait parqué au-dehors, repoussé par cette intimité de petit coin choyé, et la neige qui tombait, qui assoupissait tous les bruits de la rue, ajoutait encore à son bien-être ; dans le silence du soir, le dîner, les pieds devant le feu, tandis que les assiettes chauffaient devant la grille, près du vin dégourdi, était charmant, et les ennuis du bureau, la tristesse du célibat s’envolaient dans cette pacifiante quiétude.
Sans doute, huit jours ne s’étaient pas écoulés et déjà le pâtissier se relâchait. L’invariable tapioca était plein de grumeaux et le bouillon était fabriqué par des procédés chimiques ; la sauce des viandes puait l’aigre madère des restaurants ; tous les mets avaient un goût à part, un goût indéfinissable, tenant de la colle de pâte un peu piquée, et du vinaigre éventé et chaud. M. Folantin poivra vigoureusement sa viande et sinapisa ses sauces ; baste ! ça s’avale tout de même, disait-il ; le tout, c’est de se faire à cette mangeaille !
Mais la mauvaise qualité des plats ne devait pas rester stationnaire et, peu à peu, elle s’accéléra, encore aggravée par les constants retards du petit mitron. Il arrivait à sept heures, couvert de neige, son réchaud éteint, des pochons sur les yeux et des égratignures tout le long des joues. M. Folantin ne pouvait douter que ce garçon déposât sa boîte auprès d’une borne et se flanquât une pile en règle avec les gamins de son âge. Il lui en fit doucement l’observation ; l’autre pleurnicha, jura, en étendant le bras et en crachant par terre, un pied en avant, qu’il n’en était rien et continua de plus belle ; et M. Folantin se tut, pris de pitié, n’osant se plaindre à la pâtissière, de peur de nuire à l’avenir du gosse.
Pendant un mois encore, il supporta vaillamment tous ces déboires ; et pourtant le cœur lui défaillait quand il devait ramasser sa viande tombée dans le fer blanc, car il y avait des jours où une tempête semblait s’être abattue dans la boîte, où tout était sens dessus dessous, où la sauce blanche se mêlait au tapioca, dans lequel s’enlisaient des braises.
Il eut heureusement un temps de répit : le petit pâtissier avait été congédié, sur les plaintes sans doute de personnes moins indulgentes. Son successeur fut un long dadais, une sorte de jocrisse au teint blême et aux grandes mains rouges. Celui-là était exact, arrivait à six heures précises, mais sa saleté était répugnante ; il était vêtu de torchons de cuisine roides de graisse et de crasse, ses joues étaient barbouillées de farine et de suie et son nez mal mouché coulait en deux vertes rigoles tout le long de la bouche.
M. Folantin para énergiquement ce nouveau coup ; il renonça aux sauces, aux assiettes maculées, il transféra sa viande sur une assiette à lui, la racla, la nettoya et la mangea avec du sel.
En dépit de sa résignation, le moment vint où certains plats lui donnèrent des nausées, il tâtait maintenant de tous les godiveaux ratés, de toutes les pâtisseries brûlées ou gâtées par les cendres ; il pêchait de vieilles boulettes de tourtes dans tous les plats ; enhardi par sa bienveillance, le pâtissier mettait de côté toute pudeur, toute vergogne et lui dépêchait tous les résidus de sa cuisine.
L’empoisonneuse ! murmurait M. Folantin, devant la boutique de la pâtissière, qu’il ne jugeait plus si gentille, et il regardait de côté, ne souhaitant plus du tout, à l’heure présente, la prospérité de ses affaires.
Il eut recours aux œufs durs. Il en achetait chaque jour, redoutant, pour le soir, un dîner impossible. – Et quotidiennement il se bourra de salades ; mais les œufs putridaient, la fruitière lui vendant, en sa qualité d’homme qui ne s’y connaissait pas, les œufs les plus avariés de sa boutique.
Tâchons d’atteindre le printemps, se disait M. Folantin pour se remonter ; mais, de semaines en semaines, son énergie se désarmait, en même temps que son corps, déplorablement nourri, criait famine. Sa gaieté s’effondra ; son intérieur se rembrunit ; le cortège des anciennes détresses cerna de nouveau son existence désœuvrée. – Si j’avais une passion quelconque ; si j’aimais les femmes, le bureau, si j’aimais le café, le domino, les cartes, je pourrais bouffer au-dehors, ruminait-il, car je ne resterais jamais chez moi. Mais hélas ! rien ne me divertit, rien ne m’intéresse ; et puis mon estomac se détraque ! Ah ! ce n’est pas pour dire, mais les gens qui ont dans leur poche de quoi s’alimenter et qui ne peuvent cependant manger, faute d’appétit, sont tout aussi à plaindre que les malheureux qui n’ont pas le sou pour apaiser leur faim !
q
Un soir qu’il chipotait des œufs qui sentaient la vesse, le concierge lui présenta une lettre de faire-part ainsi conçue :
†
M
Les religieuses de la Compagnie de Sainte-Agathe vous supplient très humblement de recommander à Dieu dans vos prières et au Saint Sacrifice de la Messe, l’âme de leur chère sœur Ursule-Aurélie Bougeard, religieuse de chœur, décédée, le 7 septembre 1880, dans la soixante-deuxième année de son âge et la trente-cinquième de sa profession religieuse, munie des Sacrements de Notre Sainte Mère l’Église.
De profundis !
Doux cœur de Marie, soyez mon salut.
(300 jours d’ind.)
C’était une cousine à lui qu’il avait autrefois aperçue, dans son enfance ; jamais, depuis vingt ans, il n’avait songé à elle et la mort de cette femme lui porta cependant un grand coup ; elle était sa dernière parente et il se crut encore plus esseulé depuis qu’elle était décédée, dans le fond d’une province. Il envia sa vie calme et muette et il regretta la foi qu’il avait perdue. Quelle occupation que la prière, quel passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un culte ! Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation, et les misères de la vie sont de peu ; puis les dimanches s’égouttent dans la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses.
Oui, mais pourquoi la religion consolatrice n’est-elle faite que pour les pauvres d’esprit ? Pourquoi l’Église a-t-elle voulu ériger en dogmes les croyances les plus absurdes ? Il est vrai que si l’on avait la foi… oui, mais je ne l’ai plus ; enfin, l’intolérance du clergé le révoltait. Et pourtant, reprenait-il, la religion pourrait seule panser la plaie qui me tire. – C’est égal, on a tort de démontrer aux fidèles l’inanité de leurs adorations, car ceux-là sont heureux qui acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les afflictions de la vie présente. Ah ! la tante Ursule a dû mourir sans regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore !
Il pensa à elle, tâcha de se rappeler ses traits, mais sa mémoire n’en avait gardé aucune trace ; alors, pour se rapprocher un peu d’elle, pour s’immiscer un peu dans l’existence qu’elle avait menée, il relut le mystérieux et pénétrant chapitre des Misérables,sur le couvent du Petit-Picpus.
Pristi ! c’est payer cher l’improbable bonheur d’une vie future, se dit-il. Le couvent lui apparut comme une maison de force, comme un lieu de désolation et de terreur. Ah bien, pas de ça ! je ne jalouse plus le sort de la tante Ursule ; mais c’est égal, les malheurs de l’un ne consolent pas les malheurs de l’autre et, en attendant, la boustifaille du pâtissier devient inabordable.
Deux jours après, il reçut, en plein crâne, une nouvelle douche.
Pour faire diversion aux dîners composés de salades et de desserts, il retourna dans un restaurant ; il n’y avait personne, mais le service était lent et le vin fleurait la benzine.
— Enfin, l’on n’est pas foulé, c’est déjà quelque chose, se dit, en guise de consolation, M. Folantin.
La porte s’ouvrit, un soufflet lui éventa le dos ; il entendit un grand frou-frou de jupes et sa table se couvrit d’ombre. Une femme était devant lui, qui dérangeait la chaise sur les barreaux de laquelle il appuyait ses pieds. Elle s’assit, et posa sa voilette et ses gants près de son verre.
— Que le diable l’emporte, grommela-t-il, elle n’a que l’embarras du choix, toutes les tables sont vides ; et elle vient, juste, s’installer à la mienne !
Machinalement, il leva les yeux, qu’il tenait baissés sur son assiette, et il ne put s’empêcher d’inspecter sa voisine. Elle avait une figure de petit singe, une margoulette fripée, avec une bouche un peu grande marchant sous un nez retroussé, et de toutes petites moustaches noires au bout des lèvres ; malgré ses airs folichons, elle lui sembla cependant polie et réservée.
Elle lui dardait de temps à autre un coup d’œil et, d’une voix très douce, le priait de lui passer la carafe ou le pain. En dépit de sa timidité, M. Folantin dut répondre à quelques questions qu’elle lui lança ; peu à peu la conversation s’était engagée, et au dessert, ils déploraient, ne sachant trop quoi dire, l’aigre bise qui sifflait au dehors, en leur glaçant les jambes.
— C’est des temps où il ferait bon de ne pas coucher seul, fit la femme d’un ton rêveur.
Cette réflexion abasourdit M. Folantin, qui ne crut pas devoir répondre.
— N’est-ce pas, Monsieur, reprit-elle ?
— Mon Dieu !… Mademoiselle… et, comme un poltron, qui jette ses armes, pour ne pas engager une lutte avec son adversaire, M. Folantin avoua sa continence, son peu de besoins, son désir de tranquillité charnelle.
— Avec ça ! dit-elle, en le regardant bien dans les yeux.
Il se troubla, d’autant que le corsage qu’elle avançait exhalait un arôme de new-mown-hay et d’ambre.
— Je n’ai plus vingt ans, et, ma foi, je n’ai plus de prétentions – si j’en ai jamais eu ; – ce n’est plus de mon âge. Et il désigna sa tête chauve, son teint plombé, ses vêtements qui n’appartenaient plus à aucune mode.
— Laissez donc, vous voulez rire, vous vous faites plus vieux que vous n’êtes ; et elle avait ajouté qu’elle n’aimait pas les jeunes gens, qu’elle préférait les hommes mûrs, parce que ceux-là savent se conduire avec une femme.
— Sans doute… sans doute, balbutia M. Folantin, qui demanda l’addition ; la femme ne tira pas son porte-monnaie, et il comprit qu’il fallait s’exécuter. Il solda au garçon railleur le prix des deux dîners et il s’apprêtait à saluer la femme, sur le seuil de la porte, lorsqu’elle lui prit tranquillement le bras.
— Tu m’emmènes, dis, monsieur ?
Il chercha des échappatoires, des excuses pour éviter ce mauvais pas, mais il s’embrouillait, il faiblissait sous les yeux de cette femme dont la parfumerie lui serrait les tempes.
— Je ne puis, finit-il par répondre, on n’amène pas de femmes dans ma maison.
— Alors, venez chez moi ; – et elle se pressa contre lui, jacassa et allégua qu’elle avait un bon feu dans sa chambre. – Puis, voyant la morne attitude de M. Folantin, elle soupira : Alors je ne vous plais pas ?
— Mais si, Madame… mais si… seulement on peut trouver une femme charmante et ne point… Elle se mit à rire. – Est-il drôle ! dit-elle, et elle l’embrassa.
M. Folantin eut honte de ce baiser en pleine rue ; il eut la perception du grotesque qui dégageait un vieil homme boiteux choyé publiquement par une fille. Il allongea les jambes, voulant se soustraire à ces caresses et craignant en même temps, s’il essayait de fuir, une scène ridicule qui ameuterait le monde.
— C’est ici, dit-elle, et elle le poussa légèrement, marchant derrière lui, lui barrant la retraite. Il monta jusqu’à un troisième et, contrairement aux affirmations de cette femme, il ne vit aucun feu allumé chez elle.
Il regarda, très penaud, la chambre dont les murs semblaient trembler, à la lueur vacillante d’une bougie ; une chambre aux meubles couverts de laine bleue et au divan tapissé d’algérienne. Une bottine crottée traînait sous une chaise et une pincette de cuisine lui faisait vis-à-vis sous une table ; çà et là, des réclames de marchands de semoule, de chastes chromos représentant des babys barbouillés de soupe étaient piquées sur le mur par des épingles ; le pied d’un gueux apparaissait sous la trappe mal baissée de la cheminée sur le faux marbre de laquelle s’étalaient, près d’un réveil-matin et d’un verre où l’on avait bu, de la pommade dans une carte à jouer, du tabac et des cheveux dans un journal.
— Mets-toi donc à ton aise, fit la femme, et malgré son refus de se dévêtir, elle saisit les manches de son pardessus et s’empara de son chapeau.
— J. F., je parie que tu t’appelles Jules, dit-elle en regardant les lettres de la coiffe.
Il confessa se nommer Jean.
— C’est pas un vilain nom ; dis donc !… et elle le força à s’asseoir sur un canapé et sauta sur ses genoux.
— Dis donc, chéri, qu’est-ce que tu vas me donner pour mes petits gants ?
M. Folantin sortit péniblement une pièce de cent sous de sa poche et elle la fit prestement disparaître.
— Voyons, tu peux bien m’en donner une autre, je me déshabillerai, tu verras, comme je serai gentille.
M. Folantin céda, tout en déclarant qu’il préférait qu’elle ne fût pas nue, et alors elle l’embrassa si habilement qu’une bouffée de jeunesse lui revint, qu’il oublia ses résolutions et perdit la tête ; puis à un moment, comme il tardait, tout en s’empressant, – Ne t’occupe pas de moi… dit-elle, ne t’occupe pas de moi… fais ton affaire.
.
M. Folantin descendit de chez cette fille, profondément écœuré et, tout en s’acheminant vers son domicile, il embrassa d’un coup d’œil l’horizon désolé de la vie ; il comprit l’inutilité des changements de routes, la stérilité des élans et des efforts ; il faut se laisser aller à vau-l’eau ; Schopenhauer a raison, se dit-il, « la vie de l’homme oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui ». Aussi n’est-ce point la peine de tenter d’accélérer ou de retarder la marche du balancier ; il n’y a qu’à se croiser les bras et à tâcher de dormir ; mal m’en a pris d’avoir voulu renouveler les actes du temps passé, d’avoir voulu aller au théâtre, fumer un bon cigare, avaler des fortifiants et visiter une femme ; mal m’en a pris de quitter un mauvais restaurant pour en parcourir de non moins mauvais, et tout cela pour échouer dans les sales vol-au-vent d’un pâtissier !
Tout en raisonnant de la sorte, il était arrivé devant sa maison. Tiens, je n’ai pas d’allumettes, se dit-il, en fouillant ses poches, dans l’escalier ; il pénétra dans sa chambre, un souffle froid lui glaça la face et, tout en s’avançant dans le noir, il soupira : le plus simple est encore de rentrer à la vieille gargote, de retourner demain à l’affreux bercail. Allons, décidément, le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive.
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Dans le quartier de Montrouge-Plaisance, une triste rue s’étend qui naît près d’un passage à niveau de chemin de fer, à côté des ateliers à machines de la gare de l’Ouest, prend en écharpe la chaussée du Maine et s’arrête enfin, non loin de l’extraordinaire bal Grados, rue de la Gaieté.
De cette rue, un marchand de vins ouvre sur un trottoir une boutique barbouillée de chocolat et rechampie de filets jaune-serin. Ce n’est pas le marchand de vins moderne avec ses dorures, ses glaces, son immense comptoir d’étain, surmonté à chaque bout de mousquetaires ou de mignons en similibronze qui surveillent, l’épée ou le drapeau en main, le filet d’eau en train de chanter dans la piscine où baignent des verres ; ce n’est même pas le marchand de vins des quartiers populeux avec ses barreaux rouges et ses raisins en tôle bleue, au-dessus de la porte, c’est le vulgaire mastroquet des anciens temps, c’est la boutique nue, sans cabinets séparés par des cloisons découpées, à hauteur d’homme. Une salle humide comme une cave, sans papier collé au mur, sans sable jaune qui boive au moins le liquide rejeté par les buveurs, six tabourets, deux tables de bois et, dans un coin, un petit comptoir au milieu duquel trône, coupé au ventre, un buste d’homme versant les manches retroussées jusqu’aux coudes sur des bras poilus, des brocs de vin qui mousse en gloussant dans le verre subitement violet des litres.
Huit heures du soir sonnent à peine ; la salle est presque vide. Un chat roulé en boule sur une table se lève, s’étire, fait le dos de chameau et va flairer une vieille femme qui dévore, silencieuse, du fromage d’Italie dans un papier ; on traverse la pièce, on pousse une porte et l’on descend cinq marches ; la goguette est là dans une cour.
Quatre murailles se dressent, quatre derrières de maisons trouées de lucarnes. Une lumière paraît de temps à autre au travers des grilles qui les garnissent, puis s’en va ; l’on ne paraît pas séjourner longtemps dans chacune de ces pièces.
En bas, dans la cour, l’obscurité est à peu près complète ; une lampe à schiste éclaire, seule, enfumant les murs ; cependant, les yeux s’habituent à l’ombre, et alors, confusément, l’on distingue des arbres plantés dans des barriques, des pins et des lauriers-roses, des tables, du gravier qui crie sous les pas et, tout au fond, une tonnelle qui abrite un grouillement de foule. La cour fourmille d’ailleurs de gens ; les tables sont encombrées, c’est à peine si près d’un enfant qui me tambourine aussitôt les jambes avec ses pieds, j’ai pu parvenir à trouver place. Un garçon arrive et demande ce que l’on veut boire ; les consommations sont peu variées ; tout le monde réclame un saladier et bientôt l’on entend au-dessus des voix, le bruit du sucre que l’on écrase à coups de cuillers dans un peu d’eau, puis le dégoulinage des litres qui tombent en cascade dans la faïence.
Un second quinquet s’allume, à l’autre bout de la cour, et alors apparaît une petite estrade et le profil de l’homme-orchestre assis sur une chaise sans dossier, une grosse caisse dans le dos, cymbales par-dessus, un immense biniou dégonflé entre les bras. Deux autres figures coiffées de chapeaux pointus, des modèles italiens avec des dents de loup, s’installent sur des tabourets et ils lèchent aussitôt pour la lubréfier la bouche de leurs flageolets.
— Un peu de silence ! crie une voix enrouée.
Et l’homme-orchestre se lève, souffle dans son instrument qui s’emplit comme un ballon et jappe tel qu’un chien, tandis que la mailloche tape sur la caisse et que les cymbales claquent. Il joue la « Mandolinata » avec calme d’abord, puis sans qu’on sache pourquoi, il presse le mouvement, accélère les borborygmes du biniou, suivi dans cette hâte fébrile par ses comparses, qui sucent plus avidement le bec des flageolets qui crient dans la nuit, et vous entrent dans l’oreille comme une pointe.
Satisfait, l’homme-orchestre remue ses yeux qui rient et s’assied. Un ouvrier se lève d’une table.
— C’est Jules !
— Tu crois ?
— Oh, j’en suis sûr !
Des pleurs d’enfants accompagnés par l’aboiement d’un terrier coupent cette conversation échangée par des gens qu’on ne voit pas.
— Eh ! garçon, de la flotte ! hurle, en traînant, une voix canaille, tandis que le garçon apporte une carafe d’eau.
Puis le silence se rétablit.
— Vas-y, négociant ! crie une femme à un ouvrier qui s’achemine vers l’estrade.
— À la commode ! glapit une autre.
Le patron a paru en haut de l’escalier conduisant dans la cour ; il tient tout le cadre de la porte avec ses épaules et croise, la mine rogue, de formidables bras. Personne ne dit plus mot. L’ouvrier monté sur l’estrade se dandine, un peu renversé en arrière, et il commence, sans accompagnement de musique, d’une voix profonde creusée par le trois-six :
« Salut au héros de Vincennes,
À Daumesnil, au bon Français ! »
Ces accents héroïques, religieusement écoutés, enthousiasment les buveurs. Quelques-uns déjà très saouls, s’agitent, et un maçon plus ivre encore se lève, se retenant d’une main à la table, dressant l’autre en l’air, et il braille, à tue-tête, avec le chanteur :
« De lui que tout Français l’apprenne,
Le drapeau ne se rend jamais ! »
Sa femme se pend après lui et le fait asseoir.
— Hein ! j’ai payé ma tournée, j’ai le droit de chanter, crie-t-il.
— Voyons, mon vieux, voyons !
— Y a pas de mon vieux qui tienne, j’ai-t-y payé ? oui, eh bien alors, je suis le maître…
L’homme-orchestre se relève et ressouffle dans son biniou la « Mandolinata » que vinaigrent furieusement les flageolets des hommes aux chapeaux pointus.
Il se rassied et, cette fois, deux ouvriers escaladent l’estrade. Comme ils ne peuvent, faute de la place nécessaire pour exécuter les gestes, se tenir en face du public, ils se présentent de profil, bec contre bec, haleinant droit, l’un sur l’autre, penchés en avant, prêts à se cogner le front comme chez Guignol. Ils entament, sans musique toujours, un duo polisson qui secoue la foule.
Des salves d’applaudissements partent ; la cour entière vocifère des bis. Ils dégoisent alors un nouveau couplet où, par une facile divination de la bêtise humaine, le chansonnier a ajouté aux malheurs d’une belle-mère les infortunes d’une jeune fille qui avoue naïvement sa faute. Le triomphe est retentissant et se prolonge jusqu’à ce que les chanteurs soient descendus et aient regagné leur place.
Depuis dix minutes déjà, d’étranges bruits me parviennent dans l’obscurité, j’entrevois de vagues enlacements, je perçois des rires énervés de femmes que l’on brasse. Je tourne la tête et, à la lueur d’une allumette qui brûle une pipe, je regarde au fond de la tonnelle, en un rapide éclair, des couples échauffés près de litres vides, dominés, comme dans une apothéose, par une énorme fille en cheveux, debout, le corsage dégrafé dans lequel un mécanicien plonge, en ricanant, une grosse patte noire.
L’allumette s’est éteinte et le bosquet est retombé dans l’ombre ; la bière à laquelle je goûte m’épouvante ; une hurlée de Marseillaise m’étourdit en même temps qu’une odeur d’évier m’écœure. Allons, il est temps de partir – aussi bien les Alphonses rappliquent de toutes parts, et une fois sorti, je les rencontre encore qui rôdent en bande dans la rue, tandis qu’en une effrontée ribambelle, des filles lâchées des maisons voisines les rejoignent et, bras dessus, bras dessous, s’enfoncent dans d’obscurs couloirs d’hôtels louches dont les portes à claire-voie sonnent lugubrement dans la rue noire.
Aussitôt que j’eus achevé mes études, mes parents jugèrent utile de me faire comparoir devant une table habillée de drap vert et surmontée de bustes de vieux messieurs qui s’inquiétèrent de savoir si j’avais appris assez de langue morte pour être promu au grade de bachelier.
L’épreuve fut satisfaisante. – Un dîner où tout l’arrière-ban de ma famille fut convoqué, célébra mes succès, s’inquiéta de mon avenir, et résolut enfin que je ferais mon droit.
Je passai tant bien que mal le premier examen et je mangeai l’argent de mes inscriptions de deuxième année avec une blonde qui prétendait avoir de l’affection pour moi, à certaines heures.
Je fréquentai assidûment le Quartier latin et j’y appris beaucoup de choses, entre autres à m’intéresser à des étudiants qui crachaient, tous les soirs, dans des bocks, leurs idées sur la politique, puis à goûter aux œuvres de George Sand et de Heine, d’Edgard Quinet et d’Henri Murger.
La puberté de la sottise m’était venue.
Cela dura bien un an ; je mûrissais peu à peu, les luttes électorales de la fin de l’Empire me laissèrent froid ; je n’étais le fils ni d’un sénateur ni d’un proscrit, je n’avais qu’à suivre sous n’importe quel régime les traditions de médiocrité et de misère depuis longtemps adoptées par ma famille.
Le droit ne me plaisait guère. Je pensais que le Code avait été mal rédigé exprès pour fournir à certaines gens l’occasion d’ergoter, à perte de vue, sur ses moindres mots ; aujourd’hui encore, il me semble qu’une phrase clairement écrite ne peut raisonnablement comporter des interprétations aussi diverses.
Je me sondais, cherchant un état que je pusse embrasser sans trop de dégoût, quand feu l’Empereur m’en trouva un ; il me fit soldat de par la maladresse de sa politique.
La guerre avec la Prusse éclata. À vrai dire, je ne compris pas les motifs qui rendaient nécessaires ces boucheries d’armées. Je n’éprouvais ni le besoin de tuer les autres ni celui de me faire tuer par eux. Quoi qu’il en fût, incorporé dans la garde mobile de la Seine, je reçus l’ordre, après être allé chercher une vêture et des godillots, de passer chez un perruquier et de me trouver à sept heures du soir à la caserne de la rue de Lourcine.
Je fus exact au rendez-vous. Après l’appel des noms, une partie du régiment se jeta sur les portes et emplit la rue. Alors la chaussée houla et les zincs furent pleins.
Pressés les uns contre les autres, des ouvriers en sarrau, des ouvrières en haillons, des soldats sanglés et guêtrés, sans armes, scandaient, avec le cliquetis des verres, la Marseillaise qu’ils s’époumonnaient à chanter faux. Coiffés de képis d’une profondeur incroyable et ornés de visières d’aveugles et de cocardes tricolores en fer-blanc, affublés d’une jaquette d’un bleu noir avec col et parements garance, culottes d’un pantalon bleu de lin traversé d’une bande rouge, les mobiles de la Seine hurlaient à la lune avant que d’aller faire la conquête de la Prusse. C’était un hourvari assourdissant chez les mastroquets, un vacarme de verres, de bidons, de cris, coupé, çà et là, par le grincement des fenêtres que le vent battait. Soudain un roulement de tambour couvrit toutes ces clameurs. Une nouvelle colonne sortait de la caserne ; alors ce fut une noce, une godaille indescriptible. Ceux des soldats qui buvaient dans les boutiques s’élancèrent dehors, suivis de leurs parents et de leurs amis qui se disputaient l’honneur de porter leur sac ; les rangs étaient rompus, c’était un pêle-mêle de militaires et de bourgeois ; des mères pleuraient, des pères plus calmes suaient le vin, des enfants sautaient de joie et braillaient, de toute leur voix aiguë, des chansons patriotiques !
On traversa tout Paris à la débandade, à la lueur des éclairs qui flagellaient de blancs zigzags les nuages en tumulte. La chaleur était écrasante, le sac était lourd, on buvait à chaque coin de rue ; on arriva enfin à la gare d’Aubervilliers. Il y eut un moment de silence rompu par des bruits de sanglots, dominés encore par une hurlée de Marseillaise, puis on nous empila comme des bestiaux dans des wagons. « Bonsoir, Jules à bientôt ! sois raisonnable ! écris-moi surtout ! » – On se serra la main une dernière fois, le train siffla, nous avions quitté la gare.
Nous étions bien une pelletée de cinquante hommes dans la boîte qui nous roulait. Quelques-uns pleuraient à grosses gouttes, hués par d’autres qui, soûls perdus, plantaient des chandelles allumées dans leur pain de munition et gueulaient à tue-tête : « À bas Badinguet et vive Rochefort ! » Plusieurs, à l’écart dans un coin, regardaient, silencieux et mornes, le plancher qui trépidait dans la poussière. Tout à coup le convoi fait halte, – je descends. – Nuit complète, – minuit vingt-cinq minutes.
De tous côtés, s’étendent des champs, et au loin, éclairés par les feux saccadés des éclairs, une maisonnette, un arbre, dessinent leur silhouette sur un ciel gonflé d’orage. On n’entend que le grondement de la machine dont les gerbes d’étincelles filant du tuyau s’éparpillent comme un bouquet d’artifice le long du train. Tout le monde descend, remonte jusqu’à la locomotive qui grandit dans la nuit et devient immense. L’arrêt dura bien deux heures. Les disques flambaient rouges, le mécanicien attendait qu’ils tournassent. Ils redevinrent blancs ; nous remontons dans les wagons, mais un homme qui arrive en courant et en agitant une lanterne, dit quelques mots au conducteur qui recule tout de suite jusqu’à une voie de garage où nous reprenons notre immobilité. Nous ne savions, ni les uns ni les autres, où nous étions. Je redescends de voiture et, assis sur un talus, je grignotais un morceau de pain et buvais un coup, quand un vacarme d’ouragan souffla au loin, s’approcha, hurlant et crachant des flammes, et un interminable train d’artillerie passa à toute vapeur, charriant des chevaux, des hommes, des canons dont les cous de bronze étincelaient dans un tumulte de lumières. Cinq minutes après, nous reprîmes notre marche lente, interrompue par des haltes de plus en plus longues. Le jour finit par se lever et, penché à la portière du wagon, fatigué par les secousses de la nuit, je regarde la campagne qui nous environne : une enfilade de plaines crayeuses et, fermant l’horizon, une bande d’un vert pâle comme celui des turquoises malades, un pays plat, triste, grêle, la Champagne pouilleuse !
Peu à peu le soleil s’allume, nous roulions toujours ; nous finîmes pourtant bien par arriver ! Partis le soir à huit heures, nous étions rendus le lendemain à trois heures de l’après-midi à Châlons. Deux mobiles étaient restés en route, l’un qui avait piqué une tête du haut d’un wagon dans une rivière ; l’autre qui s’était brisé la tête au rebord d’un pont. Le reste, après avoir pillé les cahutes et les jardins rencontrés sur la route, aux stations du train, bâillait, les lèvres bouffies de vin et les yeux gros, ou bien jouait, se jetant d’un bout de la voiture à l’autre des tiges d’arbustes et des cages à poulets qu’ils avaient volés.
Le débarquement s’opéra avec le même ordre que le départ. Rien n’était prêt : ni cantine, ni paille, ni manteaux, ni armes, rien, absolument rien. Des tentes seulement pleines de fumier et de poux, quittées à l’instant par des troupes parties à la frontière. Trois jours durant, nous vécûmes au hasard de Mourmelon, mangeant un cervelas un jour, buvant un bol de café au lait un autre, exploités à outrance par les habitants, couchant n’importe comment, sans paille et sans couverture. Tout cela n’était vraiment pas fait pour nous engager à prendre goût au métier qu’on nous infligeait.
Une fois installées, les compagnies se scindèrent ; les ouvriers s’en furent dans les tentes habitées par leurs semblables, et les bourgeois firent de même. La tente où je me trouvais n’était pas mal composée, car nous étions parvenus à expulser, à la force des litres, deux gaillards dont la puanteur de pieds native s’aggravait d’une incurie prolongée et volontaire.
Un jour ou deux s’écoulent ; on nous faisait monter la garde avec des piquets, nous buvions beaucoup d’eau-de-vie, et les claquedents de Mourmelon étaient sans cesse pleins, quand subitement Canrobert nous passe en revue sur le front de bandière. Je le vois encore, sur un grand cheval, courbé en deux sur la selle, les cheveux au vent, les moustaches cirées dans un visage blême. Une révolte éclate. Privés de tout, et mal convaincus par ce maréchal que nous ne manquions de rien, nous beuglâmes en chœur, lorsqu’il parla de réprimer par la force nos plaintes : « Ran, plan, plan ! cent mille hommes par terre, à Paris ! à Paris ! »
Canrobert devint livide et il cria, en plantant son cheval au milieu de nous : « Chapeau bas devant un maréchal de France ! » De nouvelles huées partirent des rangs ; alors tournant bride, suivi de son état-major en déroute, il nous menaça du doigt, sifflant entre ses dents serrées : « Vous me le payerez cher, messieurs les Parisiens ! »
Deux jours après cet épisode, l’eau glaciale du camp me rendit tellement malade que je dus entrer d’urgence à l’hôpital. Je boucle mon sac après la visite du médecin, et sous la garde d’un caporal me voilà parti clopin-clopant, traînant la jambe et suant sous mon harnais. L’hôpital regorgeait de monde, on me renvoie. Je vais alors à l’une des ambulances les plus voisines, un lit restait vide, je suis admis. Je dépose enfin mon sac, et en attendant que le major m’interdise de bouger, je vais me promener dans le petit jardin qui relie le corps des bâtiments. Soudain surgit d’une porte un homme à la barbe hérissée et aux yeux glauques. Il plante ses mains dans les poches d’une longue robe couleur de cachou et me crie du plus loin qu’il m’aperçoit :
— Eh ! l’homme ! qu’est-ce que vous foutez là ?
Je m’approche, je lui explique le motif qui m’amène. Il secoue les bras et hurle :
— Rentrez ! vous n’aurez le droit de vous promener dans le jardin que lorsqu’on vous aura donné un costume.
Je rentre dans la salle, un infirmier arrive et m’apporte une capote, un pantalon, des savates et un bonnet. Je me regarde ainsi fagoté dans ma petite glace. Quelle figure et quel accoutrement, bon Dieu ! avec mes yeux culottés et mon teint hâve, avec mes cheveux coupés ras et mon nez dont les bosses luisent, avec ma grande robe gris-souris, ma culotte d’un roux pisseux, mes savates immenses et sans talons, mon bonnet de coton gigantesque, je suis prodigieusement laid. Je ne puis m’empêcher de rire. Je tourne la tête du côté de mon voisin de lit, un grand garçon au type juif, qui crayonne mon portrait sur un calepin. Nous devenons tout de suite amis ; je lui dis m’appeler Eugène Lejantel, il me répond se nommer Francis Émonot. Nous connaissons l’un et l’autre tel et tel peintre, nous entamons des discussions d’esthétique et oublions nos infortunes. Le soir arrive, on nous distribue un plat de bouilli perlé de noir par quelques lentilles, on nous verse à pleins verres du coco clairet et je me déshabille, ravi de m’étendre dans un lit sans garder mes hardes et mes bottes.
Le lendemain matin je suis réveillé vers six heures par un grand fracas de porte et par des éclats de voix. Je me mets sur mon séant, je me frotte les yeux et j’aperçois le monsieur de la veille, toujours vêtu de sa houppelande couleur de cachou, qui s’avance majestueux, suivi d’un cortège d’infirmiers. C’était le major.
À peine entré, il roule de droite à gauche et de gauche à droite ses yeux d’un vert morne, enfonce ses mains dans ses poches et braille :
— Numéro 1, montre ta jambe…. ta sale jambe. Eh ! elle va mal, cette jambe, cette plaie coule comme une fontaine ; lotion d’eau blanche, charpie, demi-ration, bonne tisane de réglisse.
— Numéro 2, montre ta gorge…. ta sale gorge. Elle va de plus en plus mal, cette gorge ; on lui coupera demain les amygdales.
— Mais, docteur…
— Eh ! je ne te demande rien, à toi ; si tu dis un mot, je te fous à la diète.
— Mais enfin…
— Vous foutrez cet homme à la diète. Écrivez : diète, gargarisme, bonne tisane de réglisse.
Il passa ainsi la revue des malades, prescrivant à tous, vénériens et blessés, fiévreux et dysentériques, sa bonne tisane de réglisse.
Il arriva devant moi, me dévisagea, m’arracha les couvertures, me bourra le ventre de coups de poing, m’ordonna de l’eau albuminée, l’inévitable tisane et sortit, reniflant et traînant les pieds.
La vie était difficile avec les gens qui nous entouraient. Nous étions vingt et un dans la chambrée. À ma gauche couchait mon ami, le peintre, à ma droite un grand diable de clairon, grêlé comme un dé à coudre et jaune comme un verre de bile. Il cumulait deux professions, celle de savetier pendant le jour et celle de souteneur de filles pendant la nuit. C’était, au demeurant, un garçon cocasse, qui gambadait sur la tête, sur les mains, vous racontant le plus naïvement du monde la façon dont il activait à coups de souliers le travail de ses marmites, ou bien qui entonnait d’une voix touchante des chansons sentimentales :
Je n’ai gardé dans mon malheur-heur,
Que l’amitié d’une hirondelle !
Je conquis ses bonnes grâces en lui donnant vingt sous pour acheter un litre, et bien nous prit de n’être pas mal avec lui, car le reste de la chambrée, composée en partie de procureurs de la rue Maubuée, était fort disposé à nous chercher noise.
Un soir, entre autres, le 15 août, Francis Émonot menaça de gifler deux hommes qui lui avaient pris une serviette. Ce fut un charivari formidable dans le dortoir. Les injures pleuvaient, nous étions traités de « roule-en-cul » et de « duchesses ». Étant deux contre dix-neuf, nous avions la chance de recevoir une soigneuse raclée quand le clairon intervint, prit à part les plus acharnés, les amadoua et fit rendre l’objet volé. Pour fêter la réconciliation qui suivit cette scène, Francis et moi nous donnâmes trois francs chacun, et il fut entendu que le clairon, avec l’aide de ses camarades, tâcherait de se faufiler au dehors de l’ambulance et rapporterait de la viande et du vin.
La lumière avait disparu à la fenêtre du major, le pharmacien éteignit enfin la sienne, nous rampons en dehors du fourré, examinons les alentours, prévenons les hommes qui se glissent le long des murs, ne rencontrent pas de sentinelles sur leur route, se font la courte échelle et sautent dans la campagne. Une heure après ils étaient de retour, chargés de victuailles ; ils nous les passent, rentrent avec nous dans le dortoir ; nous supprimons les deux veilleuses, allumons des bouts de bougie par terre, et autour de mon lit, en chemise, nous formons le cercle. Nous avions absorbé trois ou quatre litres et dépecé la bonne moitié d’un gigotin, quand un énorme bruit de bottes se fait entendre ; je souffle les bouts de bougie à coups de savate, chacun se sauve sous les lits. La porte s’ouvre, le major paraît, pousse un formidable « Nom de Dieu ! », trébuche dans l’obscurité, sort et revient avec un falot et l’inévitable cortège des infirmiers. Je profite du moment de répit pour faire disparaître les reliefs du festin ; le major traverse au pas accéléré le dortoir, sacrant, menaçant de nous faire tous empoigner et coller au bloc.
Nous nous tordons de rire sous nos couvertures, des fanfares éclatent à l’autre bout du dortoir. Le major nous met tous à la diète, puis il s’en va, nous prévenant que nous connaîtrons dans quelques instants le bois dont il se chauffe.
Une fois parti nous nous esclaffons à qui mieux mieux ; des roulements, des fusées de rire grondent et pétillent ; le clairon fait la roue dans le dortoir, un de ses amis lui fait vis-à-vis, un troisième saute sur sa couche comme sur un tremplin et bondit et rebondit, les bras flottants, la chemise envolée ; son voisin entame un cancan triomphal ; le major rentre brusquement, ordonne à quatre lignards qu’il amène d’empoigner les danseurs et nous annonce qu’il va rédiger un rapport et l’envoyer à qui de droit.
Le calme est enfin rétabli ; le lendemain nous faisons acheter des mangeailles par les infirmiers. Les jours s’écoulent sans autres incidents. Nous commencions à crever d’ennui dans cette ambulance, quand à cinq heures, un jour, le médecin se précipite dans la salle, nous ordonne de reprendre nos vêtements de troupier et de boucler nos sacs.
Nous apprenons, dix minutes après, que les Prussiens marchent sur Châlons.
Une morne stupeur règne dans la chambrée. Jusque-là nous ne nous doutions pas des événements qui se passaient. Nous avions appris la trop célèbre victoire de Sarrebruck, nous ne nous attendions pas aux revers qui nous accablaient. Le major examine chaque homme ; aucun n’est guéri, tout le monde a été trop longtemps gorgé d’eau de réglisse et privé de soins. Il renvoie néanmoins dans leurs corps les moins malades et il ordonne aux autres de coucher tout habillés et le sac prêt.
Francis et moi nous étions au nombre de ces derniers. La journée se passe, la nuit se passe, rien, mais j’ai toujours la colique et je souffre ; enfin vers neuf heures du matin apparaît une longue file de cacolets conduits par des tringlots. Nous grimpons à deux sur l’appareil. Francis et moi nous étions hissés sur le même mulet ; seulement, comme le peintre était très gras et moi très maigre, le système bascula : je montai dans les airs tandis qu’il descendait en bas sous la panse de la bête qui, tirée par devant, poussée par derrière, gigotta et rua furieusement. Nous courions dans un tourbillon de poussière, aveuglés, ahuris, secoués, nous cramponnant à la barre du cacolet, fermant les yeux, riant et geignant. Nous arrivâmes à Châlons plus morts que vifs ; nous tombâmes comme un bétail harassé sur le sable, puis on nous empila dans les wagons et nous quittâmes la ville pour aller où ?… personne ne le savait.
Il faisait nuit ; nous volions sur les rails. Les malades étaient sortis des wagons et se promenaient sur les plates-formes. La machine siffle, ralentit son vol et s’arrête dans une gare, celle de Reims, je suppose, mais je ne pourrais l’affirmer. Nous mourions de faim, l’Intendance n’avait oublié qu’une chose : nous donner un pain pour la route. Je descends et j’aperçois un buffet ouvert. J’y cours, mais d’autres m’avaient devancé. On se battait alors que j’y arrivai. Les uns s’emparaient de bouteilles, les autres de viandes, ceux-ci de pain, ceux-là de cigares. Affolé, furieux, le restaurateur défendait sa boutique à coups de broc. Poussé par leurs camarades qui venaient en bande, le premier rang des mobiles se rue sur le comptoir qui s’abat, entraînant dans sa chute le patron du buffet et ses garçons. Ce fut alors un pillage réglé ; tout y passa, depuis les allumettes jusqu’aux cure-dents. Pendant ce temps une cloche sonne et le train part. Aucun de nous ne se dérange, et, tandis qu’assis sur la chaussée, j’explique au peintre que ses bronches travaillent, la contexture du sonnet, le train recule sur ses rails pour nous chercher.
Nous remontons dans nos compartiments, et nous passons la revue du butin conquis. À vrai dire, les mets étaient peu variés : de la charcuterie, et rien que de la charcuterie ! Nous avions six rouelles de cervelas à l’ail, une langue écarlate, deux saucissons, une superbe tranche de mortadelle, une tranche au liséré d’argent, aux chairs d’un rouge sombre marbrées de blanc, quatre litres de vin, une demi-bouteille de cognac et des bouts de bougie. Nous fichâmes les lumignons dans le col de nos gourdes qui se balancèrent, retenues aux parois du wagon par des ficelles. C’était, par instants, quand le train sautait sur les aiguilles des embranchements, une pluie de gouttes chaudes qui se figeaient presque aussitôt en de larges plaques, mais nos habits en avaient vu bien d’autres !
Nous commençâmes immédiatement le repas qu’interrompaient les allées et venues de ceux des mobiles qui, courant sur les marchepieds, tout le long du train, venaient frapper au carreau et nous demandaient à boire. Nous chantions à tue-tête, nous buvions, nous trinquions ; jamais malades ne firent autant de bruit et ne gambadèrent ainsi sur un train en marche ! On eût dit d’une cour des Miracles roulante ; les estropiés sautaient à pieds joints, ceux dont les intestins brûlaient les arrosaient de lampées de cognac, les borgnes ouvraient les yeux, les fiévreux cabriolaient, les gorges malades beuglaient et pintaient, c’était inouï !
Cette turbulence finit cependant par se calmer. Je profite de cet apaisement pour passer le nez à la fenêtre. Il n’y avait pas une étoile, pas même un bout de lune, le ciel et la terre ne semblaient faire qu’un, et dans cette intensité d’un noir d’encre clignotaient, comme des yeux de couleurs différentes des lanternes attachées à la tôle des disques. Le mécanicien jetait ses coups de sifflet, la machine fumait et vomissait sans relâche des flammèches. Je referme le carreau et je regarde mes compagnons. Les uns ronflaient ; les autres, gênés par les cahots du coffre, ronchonnaient et juraient, se retournant sans cesse, cherchant une place pour étendre leurs jambes, pour caler leur tête qui vacillait à chaque secousse.
À force de les regarder, je commençais à m’assoupir, quant l’arrêt complet du train me réveilla. Nous étions dans une gare, et le bureau du chef flamboyait comme un feu de forge dans la sombreur de la nuit. J’avais une jambe engourdie, je frissonnais de froid, je descends pour me réchauffer un peu. Je me promène de long en large sur la chaussée, je vais regarder la machine que l’on dételle et que l’on remplace par une autre, et, longeant le bureau, j’écoute la sonnerie et le tic-tac du télégraphe. L’employé, me tournant le dos, était un peu penché sur la droite, de sorte que, du point où j’étais placé, je ne voyais que le derrière de sa tête et le bout de son nez qui brillait, rose et perlé de sueur, tandis que le reste de la figure disparaissait dans l’ombre que projetait l’abat-jour d’un bec de gaz.
On m’invite à remonter en voiture, et je retrouve mes camarades tels que je les ai laissés. Cette fois, je m’endors pour tout de bon. Depuis combien de temps mon sommeil durait-il ? Je ne sais, quand un grand cri me réveille : « Paris ! Paris ! » Je me précipite à la portière. Au loin, sur une bande d’or pâle se détachent, en noir, des tuyaux de fabriques et d’usines. Nous étions à Saint-Denis ; la nouvelle court de wagon en wagon. Tout le monde est sur pied. La machine accélère le pas. La gare du Nord se dessine au loin, nous y arrivons, nous descendons, nous nous jetons sur les portes, une partie d’entre nous parvient à s’échapper, l’autre est arrêtée par les employés du chemin de fer et par les troupes, on nous fait remonter de force dans un train qui chauffe, et nous revoilà partis Dieu sait pour où !
Nous roulons derechef, toute la journée. Je suis las de regarder ces ribambelles de maisons et d’arbres qui filent devant mes yeux, et puis j’ai toujours la colique et je souffre. Vers quatre heures de l’après-midi, la machine ralentit son essor et s’arrête dans un débarcadère où nous attendait un vieux général autour duquel s’ébattait une volée de jeunes gens, coiffés de képis roses, culottés de rouge et chaussés de bottes à éperons jaunes. Le général nous passe en revue et nous divise en deux escouades ; l’une part pour le séminaire, l’autre est dirigée sur l’hôpital. Nous sommes, paraît-il, à Arras. Francis et moi, nous faisions partie de la première escouade. On nous hisse sur des charrettes bourrées de paille, et nous arrivons devant un grand bâtiment qui farde et semble vouloir s’abattre dans la rue. Nous montons au deuxième étage, dans une pièce qui contient une trentaine de lits ; chacun déboucle son sac, se peigne et s’assied. Un médecin arrive.
— Qu’avez-vous ? dit-il au premier.
— Un anthrax.
— Ah ! Et vous ?
— Une dysenterie.
— Ah ! Et vous ?
— Un bubon.
— Mais alors vous n’avez pas été blessés pendant la guerre ?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien ! vous pouvez reprendre vos sacs. L’archevêque ne donne les lits des séminaristes qu’aux blessés.
Je remets dans mon sac les bibelots que j’en avais tirés, et nous repartons, cahin-caha, pour l’hospice de la ville. Il n’y avait plus de place. En vain les sœurs s’ingénient à rapprocher les lits de fer, les salles sont pleines. Fatigué de toutes ces lenteurs, j’empoigne un matelas, Francis en prend un autre, et nous allons nous étendre dans le jardin, sur une grande pelouse.
Le lendemain matin, je cause avec le directeur, un homme affable et charmant. Je lui demande pour le peintre et pour moi la permission de sortir dans la ville. Il y consent, la porte s’ouvre, nous sommes libres ! nous allons enfin déjeuner ! manger de la vraie viande, boire du vrai vin ! Ah ! nous n’hésitons pas, nous allons au plus bel hôtel de la ville. On nous sert un succulent repas. Il y a des fleurs sur la table, de magnifiques bouquets de roses et de fuchsias qui s’épanouissent dans des cornets de verre ! Le garçon nous apporte une entrecôte qui saigne dans un lac de beurre ; le soleil se met de la fête, fait étinceler les couverts et les lames des couteaux, blute sa poudre d’or au travers des carafes, et, lutinant le pommard qui se balance doucement dans les verres, pique d’une étoile sanglante la nappe damassée.
Ô sainte joie des bâfres ! j’ai la bouche pleine, et Francis est soûl ! Le fumet des rôtis se mêle au parfum des fleurs, la pourpre des vins lutte d’éclat avec la rougeur des roses, le garçon qui nous sert a l’air d’un idiot, nous, nous avons l’air de goinfres, ça nous est bien égal. Nous nous empiffrons rôtis sur rôtis, nous nous ingurgitons bordeaux sur bourgogne, chartreuse sur cognac. Au diable les vinasses et les trois-six que nous buvons depuis notre départ de Paris ! au diable ces ratas sans nom, ces gargotailles inconnues dont nous nous sommes si maigrement gavés depuis près d’un mois ! Nous sommes méconnaissables ; nos mines de faméliques rougeoient comme des trognes, nous braillons, le nez en l’air, nous allons à la dérive ! Nous parcourons ainsi toute la ville.
Le soir arrive, il faut pourtant rentrer ! La sœur qui surveillait la salle des vieux nous dit avec sa petite voix flûtée :
« Messieurs les militaires, vous avez eu bien froid la nuit dernière, mais vous allez avoir un bon lit. »
Et elle nous emmène dans une grande salle où fignolent au plafond trois veilleuses mal allumées. J’ai un lit blanc, je m’enfonce avec délices dans les draps qui sentent encore la bonne odeur de la lessive. On n’entend plus que le souffle ou le ronflement des dormeurs. J’ai bien chaud, mes yeux se ferment, je ne sais plus où je suis, quand un gloussement prolongé me réveille. J’ouvre un œil et j’aperçois, au pied de mon lit, un individu qui me contemple. Je me dresse sur mon séant. J’ai devant moi un vieillard, long, sec, l’œil hagard, les lèvres bavant dans une barbe pas faite. Je lui demande ce qu’il me veut. – Pas de réponse. – Je lui crie :
« Allez-vous-en, laissez-moi dormir ! »
Il me montre le poing. Je le soupçonne d’être un aliéné ; je roule une serviette au bout de laquelle je tortille sournoisement un nœud ; il avance d’un pas, je saute sur le parquet, je pare le coup de poing qu’il m’envoie, et lui assène en riposte, sur l’œil gauche, un coup de serviette à toute volée. Il en voit trente-six chandelles, se rue sur moi ; je me recule et lui décoche un vigoureux coup de pied dans l’estomac. Il culbute, entraîne dans sa chute une chaise qui rebondit ; le dortoir est réveillé ; Francis accourt en chemise pour me prêter main-forte, la sœur arrive, les infirmiers s’élancent sur le fou qu’ils fessent et parviennent à grand-peine à recoucher.
L’aspect du dortoir était éminemment cocasse. Aux lueurs d’une rose vague qu’épandaient autour d’elles les veilleuses mourantes, avait succédé le flamboiement de trois lanternes. Le plafond noir avec ses ronds de lumière qui dansaient au-dessus des mèches en combustion éclatait maintenant avec ses teintes de plâtre fraîchement crépi. Les malades, une réunion de Guignols hors d’âge, avaient empoigné le morceau de bois qui pendait au bout d’une ficelle au-dessus de leurs lits, s’y cramponnaient d’une main, et faisaient de l’autre des gestes terrifiés. À cette vue, ma colère tombe, je me tords de rire, le peintre suffoque, il n’y a que la sœur qui garde son sérieux et arrive, à force de menaces et de prières, à rétablir l’ordre dans la chambrée.
La nuit s’achève tant bien que mal ; le matin, à six heures, un roulement de tambour nous réunit, le directeur fait l’appel des hommes. Nous partons pour Rouen.
Arrivés dans cette ville, un officier dit au malheureux qui nous conduisait que l’hospice était plein et ne pouvait nous loger. En attendant, nous avons une heure d’arrêt. Je jette mon sac dans un coin de la gare, et bien que mon ventre grouille, nous voilà partis, Francis et moi, errant à l’aventure, nous extasiant devant l’église de Saint-Ouen, nous ébahissant devant les vieilles maisons. Nous admirons tant et tant, que l’heure s’était écoulée depuis longtemps avant même que nous eussions songé à retrouver la gare.
« Il y a beau temps que vos camarades sont partis, nous dit un employé du chemin de fer ; ils sont à Évreux ! »
Diable ! le premier train ne part plus qu’à neuf heures. – Allons dîner ! – Quand nous arrivâmes à Évreux, la pleine nuit était venue. Nous ne pouvions nous présenter à pareille heure dans un hospice, nous aurions eu l’air de malfaiteurs. La nuit est superbe, nous traversons la ville, et nous nous trouvons en rase campagne. C’était le temps de la fenaison, les gerbes étaient en tas. Nous avisons une petite meule dans un champ, nous y creusons deux niches confortables, et je ne sais si c’est l’odeur troublante de notre couche ou le parfum pénétrant des bois qui nous émeuvent, mais nous éprouvons le besoin de parler de nos amours défuntes. Le thème était inépuisable ! Peu à peu, cependant, les paroles deviennent plus rares, les enthousiasmes s’affaiblissent, nous nous endormons. « Sacrebleu ! crie mon voisin qui s’étire, quelle heure peut-il bien être ? » Je me réveille à mon tour. Le soleil ne va pas tarder à se lever, car le grand rideau bleu se galonne à l’horizon de franges roses. Quelle misère ! il va falloir aller frapper à la porte de l’hospice, dormir dans des salles imprégnées de cette senteur fade sur laquelle revient comme une ritournelle obstinée, l’âcre fleur de la poudre d’iodoforme !
Nous reprenons tout tristes le chemin de l’hôpital. On nous ouvre, mais hélas ! un seul de nous est admis, Francis, – et moi on m’envoie au lycée.
La vie n’était plus possible, je méditais une évasion, quand un jour l’interne de service descend dans la cour. Je lui montre ma carte d’étudiant en droit ; il connaît Paris, le Quartier latin. Je lui explique ma situation. « Il faut absolument, lui dis-je, ou que Francis vienne au lycée, ou que j’aille le rejoindre à l’hôpital. » Il réfléchit, et le soir, arrivant près de mon lit, me glisse ces mots dans l’oreille : « Dites, demain matin, que vous souffrez davantage. » Le lendemain, en effet, vers sept heures, le médecin fait son entrée ; un brave et excellent homme, qui n’avait que deux défauts : celui de puer des dents et celui de vouloir se débarrasser de ses malades, coûte que coûte. Tous les matins, la scène suivante avait lieu :
« Ah ! ah ! le gaillard, criait-il, quelle mine il a ! bon teint, pas de fièvre ; levez-vous et allez prendre une bonne tasse de café ; mais pas de bêtises, vous savez, ne courez pas après les jupes ; je vais vous signer votre exeat, vous retournerez demain à votre régiment. »
Malades ou pas malades, il en renvoyait trois par jour. Ce matin-là, il s’arrête devant moi et dit :
« Ah ! saperlotte, mon garçon, vous avez meilleure mine ! »
Je me récrie, jamais je n’ai tant souffert ! Il me tâte le ventre. « Mais ça va mieux, murmure-t-il, le ventre est moins dur. » – Je proteste. – Il semble étonné, l’interne lui dit alors tout bas :
« Il faudrait peut-être lui donner un lavement, et nous n’avons ici ni seringue ni clysopompe ; si nous l’envoyions à l’hôpital ?
— Tiens, mais c’est une idée, » dit le brave homme, enchanté de se débarrasser de moi, et séance tenante, il signe mon billet d’admission ; je boucle radieux mon sac, et sous la garde d’un servant du lycée, je fais mon entrée à l’hôpital. Je retrouve Francis ! Par une chance incroyable, le corridor Saint-Vincent où il couche, faute de place dans les salles, contient un lit vide près du sien ! Nous sommes enfin réunis ! En sus de nos deux lits, cinq grabats longent à la queue leu leu les murs enduits de jaune. Ils ont pour habitants un soldat de la ligne, deux artilleurs, un dragon et un hussard. Le reste de l’hôpital se compose de quelques vieillards fêlés et gâteux, de quelques jeunes hommes, rachitiques ou bancroches, et d’un grand nombre de soldats, épaves de l’armée de Mac-Mahon, qui, après avoir roulé d’ambulances en ambulances, étaient venus échouer sur cette berge. Francis et moi, nous sommes les seuls qui portions l’uniforme de la mobile de la Seine ; nos voisins de lit étaient d’assez gentils garçons, plus insignifiants, à vrai dire, les uns que les autres ; c’étaient, pour la plupart, des fils de paysans ou de fermiers rappelés sous les drapeaux lors de la déclaration de guerre.
Tandis que j’enlève ma veste, arrive une sœur, si frêle, si jolie, que je ne puis me lasser de la regarder ; les beaux grands yeux ! les longs cils blonds ! les jolies dents ! – Elle me demande pourquoi j’ai quitté le lycée ; je lui explique en des phrases nébuleuses comment l’absence d’une pompe foulante m’a fait renvoyer du collège. Elle sourit doucement et me dit :
« Oh ! monsieur le militaire, vous auriez pu nommer la chose par son nom, nous sommes habituées à tout. »
Je crois bien qu’elle devait être habituée à tout, la malheureuse, car les soldats ne se gênaient guère pour se livrer à d’indiscrètes propretés devant elle. Jamais d’ailleurs je ne la vis rougir ; elle passait entre eux, muette, les yeux baissés, semblait ne pas entendre les grossières facéties qui se débitaient autour d’elle.
Dieu ! m’a-t-elle gâté ! Je la vois encore, le matin, alors que le soleil cassait sur les dalles l’ombre des barreaux de fenêtres, s’avancer lentement, au fond du corridor, les grandes ailes de son bonnet battant sur son visage. Elle arrivait près de mon lit avec une assiette qui fumait et sur le bord de laquelle luisait son ongle bien taillé. « La soupe est un peu claire ce matin, disait-elle, avec son joli sourire, je vous apporte du chocolat ; mangez vite pendant qu’il est chaud ! »
Malgré les soins qu’elle me prodiguait, je m’ennuyais à mourir dans cet hôpital. Mon ami et moi nous étions arrivés à ce degré d’abrutissement qui vous jette sur un lit, s’essayant à tuer, dans une somnolence de bête, les longues heures des insupportables journées. Les seules distractions qui nous fussent offertes consistaient en un déjeuner et un dîner composés de bœuf bouilli, de pastèque, de pruneaux et d’un doigt de vin, le tout en insuffisante quantité pour nourrir un homme.
Grâce à ma simple politesse vis-à-vis des sœurs et aux étiquettes de pharmacie que j’écrivais pour elles, j’obtenais heureusement une côtelette de temps à autre et une poire cueillie dans le verger de l’hôpital. J’étais donc, en somme, le moins à plaindre de tous les soldats entassés pêle-mêle dans les salles, mais, les premiers jours, je ne parvenais même point à avaler ma pitance le matin. C’était l’heure de la visite et le docteur choisissait ce moment pour faire ses opérations. Le second jour après mon arrivée, il fendit une cuisse du haut en bas ; j’entendis un cri déchirant ; je fermai les yeux, pas assez cependant pour que je ne visse une pluie rouge s’éparpiller en larges gouttes sur son tablier. Ce matin-là, je ne pus manger. Peu à peu, cependant, je finis par m’aguerrir ; bientôt, je me contentai de détourner la tête et de préserver ma soupe.
En attendant, la situation devenait intolérable. Nous avions essayé, mais en vain, de nous procurer des journaux et des livres, nous en étions réduits à nous déguiser, à mettre pour rire la veste du hussard ; mais cette gaieté puérile s’éteignait vite et nous nous étirions, toutes les vingt minutes, échangeant quelques mots, nous renfonçant la tête dans le traversin.
Il n’y avait pas grande conversation à tirer de nos camarades. Les deux artilleurs et le hussard étaient trop malades pour causer. Le dragon jurait des « Nom de Dieu » sans parler, se levait à tout instant, enveloppé dans son grand manteau blanc et allait aux latrines dont il rapportait l’ordure gâchée par ses pieds nus. L’hôpital manquait de thomas ; quelques-uns des plus malades avaient cependant sous leur lit une vieille casserole que les convalescents faisaient sauter comme des cuisinières, offrant, par plaisanterie, le ragoût aux sœurs.
Restait donc seulement le soldat de la ligne : un malheureux garçon épicier, père d’un enfant, rappelé sous les drapeaux, battu constamment par la fièvre, grelottant sous ses couvertures.
Assis en tailleurs sur nos lits, nous l’écoutions raconter la bataille où il s’était trouvé.
Jeté près de Froeschwiller, dans une plaine entourée de bois, il avait vu des lueurs rouges filer dans des bouquets de fumée blanche, et il avait baissé la tête, tremblant, ahuri par la canonnade, effaré par le sifflet des balles. Il avait marché, mêlé aux régiments, dans de la terre grasse, ne voyant aucun Prussien, ne sachant où il était, entendant à ses côtés des gémissements traversés par des cris brefs, puis les rangs des soldats placés devant lui s’étaient tout à coup retournés et dans la bousculade d’une fuite, il avait été, sans savoir comment, jeté par terre. Il s’était relevé, s’était sauvé, abandonnant son fusil et son sac, et à la fin, épuisé par les marches forcées subies depuis huit jours, exténué par la peur et affaibli par la faim, il s’était assis dans un fossé. Il était resté là, hébété, inerte, assourdi par le vacarme des obus, résolu à ne plus se défendre, à ne plus bouger ; puis il avait songé à sa femme, et pleurant, se demandant ce qu’il avait fait pour qu’on le fit ainsi souffrir, il avait ramassé, sans savoir pourquoi, une feuille d’arbre qu’il avait gardée et à laquelle il tenait, car il nous la montrait souvent, séchée et ratatinée dans le fond de ses poches.
Un officier était passé, sur ces entrefaites, le revolver au poing, l’avait traité de lâche et menacé de lui casser la tête s’il ne marchait pas. Il avait dit : « J’aime mieux ça, ah ! que ça finisse ! » Mais l’officier, au moment où il le secouait pour le remettre sur ses jambes, s’était étalé, giglant le sang par la nuque. Alors, la peur l’avait repris, il s’était enfui et avait pu rejoindre une lointaine route, inondée de fuyards, noire de troupes, sillonnée d’attelages dont les chevaux emportés crevaient et broyaient les rangs.
On était enfin parvenu à se mettre à l’abri. Le cri de trahison s’élevait des groupes. De vieux soldats paraissaient résolus encore, mais les recrues se refusaient à continuer. « Qu’ils aillent se faire tuer, disaient-ils, en désignant les officiers, c’est leur métier à eux ! » « Moi, j’ai des enfants, c’est pas l’État qui les nourrira si je suis mort ! » Et l’on enviait le sort des gens un peu blessés et des malades qui pouvaient se réfugier dans les ambulances.
« Ah ! ce qu’on a peur et puis ce qu’on garde dans l’oreille la voix des gens qui appellent leur mère et demandent à boire, » ajoutait-il, tout frissonnant. Il se taisait, et regardant le corridor d’un air ravi, il reprenait : « C’est égal, je suis bien heureux d’être ici ; et puis, comme cela, ma femme peut m’écrire, » et il tirait de sa culotte des lettres, disant avec satisfaction : « Le petit a écrit, voyez, » et il montrait au bas du papier, sous l’écriture pénible de sa femme, des bâtons formant une phrase dictée où il y avait des « J’embrasse papa » dans des pâtés d’encre.
Nous écoutâmes vingt fois au moins cette histoire, et nous dûmes subir pendant de mortelles heures les rabâchages de cet homme enchanté de posséder un fils. Nous finissions par nous boucher les oreilles et par tâcher de dormir pour ne plus l’entendre.
Cette déplorable vie menaçait de se prolonger, quand un matin Francis, qui, contrairement à son habitude, avait rôdé toute la journée de la veille dans la cour, me dit : « Eh ! Eugène, viens-tu respirer un peu l’air des champs ? » Je dresse l’oreille. « Il y a un préau réservé aux fous, poursuit-il ; ce préau est vide ; en grimpant sur le toit des cabanons, et c’est facile, grâce aux grilles qui garnissent les fenêtres, nous atteignons la crête du mur, nous sautons et nous tombons dans la campagne. À deux pas de ce mur s’ouvre l’une des portes d’Évreux. Qu’en dis-tu ?
— Je dis…. je dis que je suis tout disposé à sortir ; mais comment ferons-nous pour rentrer ?
— Je n’en sais rien ; partons d’abord, nous aviserons ensuite. Lève-toi, on va servir la soupe, nous sautons sur le mur après. »
Je me lève. L’hôpital manquait d’eau, de sorte que j’en étais réduit à me débarbouiller avec de l’eau de Seltz que la sœur m’avait fait avoir. Je prends mon siphon, je vise le peintre qui crie feu, je presse la détente, la décharge lui arrive en pleine figure ; je me pose à mon tour devant lui, je reçois le jet dans la barbe, je me frotte le nez avec la mousse, je m’essuie. Nous sommes prêts, nous descendons. Le préau est désert ; nous escaladons le mur. Francis prend son élan et saute. Je suis assis à califourchon sur la crête, je jette un regard rapide autour de moi ; en bas, un fossé et de l’herbe ; à droite, une des portes de la ville ; au loin, une forêt qui moutonne et enlève ses déchirures d’or rouge sur une bande de bleu pâle. Je suis debout ; j’entends du bruit dans la cour, je saute ; nous rasons les murailles, nous sommes dans Évreux !
— Si nous mangions ?
— Adopté.
Chemin faisant, à la recherche d’un gîte, nous apercevons deux petites femmes qui tortillent des hanches ; nous les suivons et leur offrons à déjeuner ; elles refusent ; nous insistons, elles répondent non plus mollement ; nous insistons encore, elles disent oui. Nous allons chez elles, avec un pâté, des bouteilles, des œufs, un poulet froid. Ça nous paraît drôle de nous trouver dans une chambre claire, tendue de papier moucheté de fleurs lilas et feuillé de vert ; il y a, aux croisées, des rideaux en damas groseille, une glace sur la cheminée, une gravure représentant un Christ embêté par des Pharisiens, six chaises en merisier, une table ronde avec une toile cirée montrant les rois de France, un lit pourvu d’un édredon de percale rose. Nous dressons la table, nous regardons d’un œil goulu les filles qui tournent autour ; le couvert est long à mettre, car nous les arrêtons au passage pour les embrasser ; elles sont laides et bêtes, du reste. Mais, qu’est-ce que ça nous fait ? il y a si longtemps que nous n’avons flairé de la bouche de femme !
Je découpe le poulet, les bouchons sautent, nous buvons comme des chantres et bâfrons comme des ogres. Le café fume dans les tasses, nous le dorons avec du cognac ; ma tristesse s’envole, le punch s’allume, les flammes bleues du kirsch voltigent dans le saladier qui crépite, les filles rigolent, les cheveux dans les yeux et les seins fouillés ; soudain quatre coups sonnent lentement au cadran de l’église. Il est quatre heures. Et l’hôpital, Seigneur Dieu ! nous l’avions oublié ! Je deviens pâle, Francis me regarde avec effroi, nous nous arrachons des bras de nos hôtesses, nous sortons au plus vite.
« Comment rentrer ? dit le peintre.
— Hélas ! nous n’avons pas le choix ; nous arriverons à grand-peine pour l’heure de la soupe. À la grâce de Dieu, filons par la grande porte ! »
Nous arrivons, nous sonnons ; la sœur concierge vient nous ouvrir et reste ébahie. Nous la saluons, et je dis assez haut pour être entendu d’elle :
« Sais-tu, dis-donc, qu’ils ne sont pas aimables à l’Intendance, le gros surtout nous a reçus plus ou moins poliment… »
La sœur ne souffle mot ; nous courons au galop vers la chambrée ; il était temps, j’entendais la voix de sœur Angèle qui distribuait les rations. Je me couche au plus vite sur mon lit, je dissimule avec la main un suçon que ma belle m’a posé le long du cou ; la sœur me regarde, trouve à mes yeux un éclat inaccoutumé et me dit avec intérêt :
« Souffrez-vous davantage ? »
Je la rassure et lui réponds :
« Au contraire, je vais mieux, ma sœur, mais cette oisiveté et cet emprisonnement me tuent. »
Quand je lui exprimais l’effroyable ennui que j’éprouvais, perdu dans cette troupe, au fond d’une province, loin des miens, elle ne répondait pas, mais ses lèvres se serraient, ses yeux prenaient une indéfinissable expression de mélancolie et de pitié. Un jour pourtant elle m’avait dit d’un ton sec : « Oh ! la liberté ne vous vaudrait rien », faisant allusion à une conversation qu’elle avait surprise entre Francis et moi, discutant sur les joyeux appas des Parisiennes ; puis elle s’était adoucie et avait ajouté avec sa petite moue charmante :
« Vous n’êtes vraiment pas sérieux, monsieur le militaire. »
Le lendemain matin nous convenons, le peintre et moi, qu’aussitôt la soupe avalée, nous escaladerons de nouveau les murs. À l’heure dite, nous rôdons autour du préau, la porte est fermée ! « Bast, tant pis ! dit Francis, en avant ! » et il se dirige vers la grande porte de l’hôpital. Je le suis. La sœur tourière nous demande où nous allons. « À l’Intendance. » La porte s’ouvre, nous sommes dehors.
Arrivés sur la grande place de la ville, en face de l’église, j’avise, tandis que nous contemplions les sculptures du porche, un gros monsieur, une face de lune rouge hérissée de moustaches blanches, qui nous regardait avec étonnement. Nous le dévisageons à notre tour, effrontément, et nous poursuivons notre route. Francis mourait de soif, nous entrons dans un café, et, tout en dégustant ma demi-tasse, je jette les yeux sur le journal du pays, et j’y trouve un nom qui me fait rêver. Je ne connaissais pas, à vrai dire, la personne qui le portait, mais ce nom rappelait en moi des souvenirs effacés depuis longtemps. Je me rappelais que l’un de mes amis avait un parent haut placé dans la ville d’Évreux. « Il faut absolument que je le voie », dis-je au peintre ; je demande son adresse au cafetier, il l’ignore ; je sors et je vais chez tous les boulangers et chez tous les pharmaciens que je rencontre. Tout le monde mange du pain et boit des potions ; il est impossible que l’un de ces industriels ne connaisse pas l’adresse de M. de Fréchêde. Je la trouve, en effet ; j’époussette ma vareuse, j’achète une cravate noire, des gants et je vais sonner doucement, rue Chartraine, à la grille d’un hôtel qui dresse ses façades de brique et ses toitures d’ardoise dans le fouillis ensoleillé d’un parc. Un domestique m’introduit. M. de Fréchêde est absent, mais Madame est là. J’attends, pendant quelques secondes, dans un salon ; la portière se soulève et une vieille dame paraît. Elle a l’air si affable que je suis rassuré. Je lui explique, en quelques mots, qui je suis.
« Monsieur, me dit-elle, avec un bon sourire, j’ai beaucoup entendu parler de votre famille ; je crois même avoir vu chez Madame Lezant, madame votre mère, lors de mon dernier voyage à Paris ; vous êtes ici le bienvenu. »
Nous causons longuement ; moi, un peu gêné, dissimulant avec mon képi, le suçon de mon cou ; elle, cherchant à me faire accepter de l’argent que je refuse.
« Voyons, me dit-elle enfin, je désire de tout mon cœur vous être utile ; que puis-je faire ? » Je lui réponds : « Mon Dieu ! madame, si vous pouviez obtenir qu’on me renvoie à Paris, vous me rendriez un grand service ; les communications vont être prochainement interceptées, si j’en crois les journaux ; on parle d’un nouveau coup d’État ou du renversement de l’Empire ; j’ai grand besoin de retrouver ma mère, et surtout de ne pas me laisser faire prisonnier ici, si les Prussiens y viennent. »
Sur ces entrefaites rentre M. de Fréchêde. Il est mis, en deux mots, au courant de la situation.
« Si vous voulez venir avec moi chez le médecin de l’hospice, me dit-il, nous n’avons pas de temps à perdre. »
— Chez le médecin ! bon Dieu ! et comment lui expliquer ma sortie de l’hôpital ? Je n’ose souffler mot ; je suis mon protecteur, me demandant comment tout cela va finir. Nous arrivons, le docteur me regarde d’un air stupéfait. Je ne lui laisse pas le temps d’ouvrir la bouche, et je lui débite avec une prodigieuse volubilité un chapelet de jérémiades sur ma triste position.
M. de Fréchêde prend à son tour la parole et lui demande, en ma faveur, un congé de convalescence de deux mois.
« Monsieur est, en effet, assez malade, dit le médecin, pour avoir droit à deux mois de repos ; si mes collègues et si le général partagent ma manière de voir, votre protégé pourra, sous peu de jours, retourner à Paris.
— C’est bien, réplique M. de Fréchêde ; je vous remercie, docteur ; je parlerai ce soir même au général. »
Nous sommes dans la rue, je pousse un soupir de soulagement, je serre la main de l’excellent homme qui veut bien s’intéresser à moi, je cours à la recherche de Francis. Nous n’avons que bien juste le temps de rentrer, nous arrivons à la grille de l’hôpital ; Francis sonne, je salue la sœur. Elle m’arrête :
« Ne m’aviez-vous pas dit, ce matin, que vous alliez à l’Intendance ?
— Mais certainement, ma sœur.
— Eh bien ! le général sort d’ici. Allez voir le directeur et la sœur Angèle, ils vous attendent ; vous leur expliquerez, sans doute, le but de vos visites à l’Intendance. »
Nous remontons, tout penauds, l’escalier du dortoir. Sœur Angèle est là qui m’attend et qui me dit :
« Jamais je n’aurais cru pareille chose ; vous avez couru par toute la ville, hier et aujourd’hui, et Dieu sait la vie que vous avez menée !
— Oh ! par exemple », m’écriai-je.
Elle me regarda si fixement que je ne soufflai plus mot.
« Toujours est-il, poursuivit-elle, que le général vous a rencontré aujourd’hui même sur la Grand-Place. J’ai nié que vous fussiez sortis, et je vous ai cherchés par tout l’hôpital. Le général avait raison, vous n’étiez pas ici. Il m’a demandé vos noms ; j’ai donné celui de l’un d’entre vous, j’ai refusé de livrer l’autre, et j’ai eu tort, bien certainement, car vous ne le méritez pas !
— Oh ! combien je vous remercie, ma sœur !… » Mais sœur Angèle ne m’écoutait pas, elle était indignée de ma conduite ! Je n’avais qu’un parti à prendre, me taire et recevoir l’averse sans même tenter de me mettre à l’abri. Pendant ce temps, Francis était appelé chez le directeur, et comme, je ne sais pourquoi, on le soupçonnait de me débaucher, et qu’il était d’ailleurs, à cause de ses gouailleries, au plus mal avec le médecin et avec les sœurs, il lui fut annoncé qu’il partirait le lendemain pour rejoindre son corps.
« Les drôlesses chez lesquelles nous avons déjeuné hier sont des filles en carte qui nous ont vendus, m’affirmait-il, furieux. C’est le directeur lui-même qui me l’a dit. »
Tandis que nous maudissions ces coquines et que nous déplorions notre uniforme qui nous faisait si facilement reconnaître, le bruit court que l’Empereur est prisonnier et que la république est proclamée à Paris ; je donne un franc à un vieillard qui pouvait sortir et qui me rapporte un numéro du Gaulois. La nouvelle est vraie. L’hôpital exulte. « Enfoncé Badingue ! c’est pas trop tôt, v’là la guerre qui est enfin finie ! » Le lendemain matin, Francis et moi nous nous embrassons, et il part. « À bientôt, me crie-t-il en fermant la grille, et rendez-vous à Paris ! »
Oh ! les journées qui suivirent ce jour-là ! quelles souffrances ! quel abandon ! Impossible de sortir de l’hôpital ; une sentinelle se promenait, en mon honneur, de long en large, devant la porte. J’eus cependant le courage de ne pas m’essayer à dormir ; je me promenai comme une bête encagée, dans le préau. Je rôdais ainsi douze heures durant. Je connaissais ma prison dans ses moindres coins. Je savais les endroits où les pariétaires et la mousse poussaient, les pans de muraille qui fléchissaient en se lézardant. Le dégoût de mon corridor, de mon grabat aplati comme une galette, de mon geigneux, de mon linge pourri de crasse, m’était venu. Je vivais, isolé, ne parlant à personne, battant à coups de pieds les cailloux de la cour, errant comme une âme en peine sous les arcades badigeonnées d’ocre jaune ainsi que les salles, revenant à la grille d’entrée surmontée d’un drapeau, montant au premier où était ma couche, descendant au bas où la cuisine étincelait, mettant les éclairs de son cuivre rouge dans la nudité blafarde de la pièce. Je me rongeais les poings d’impatience, regardant, à certaines heures, les allées et venues des civils et des soldats mêlés, passant et repassant à tous les étages, emplissant les galeries de leur marche lente.
Je n’avais plus la force de me soustraire aux poursuites des sœurs, qui nous rabattaient le dimanche dans la chapelle. Je devenais monomane ; une idée fixe me hantait : fuir au plus vite cette lamentable geôle. Avec cela, des ennuis d’argent m’opprimaient. Ma mère m’avait adressé cent francs à Dunkerque, où je devais me trouver, paraît-il. Cet argent ne revenait point. Je vis le moment où je n’aurais plus un sou pour acheter du tabac ou du papier.
En attendant, les jours se suivaient. Les de Fréchêde semblaient m’avoir oublié et j’attribuais leur silence à mes escapades, qu’ils avaient sans doute apprises. Bientôt à toutes ces angoisses vinrent s’ajouter d’horribles douleurs : mal soignées et exaspérées par les prétantaines que j’avais courues, mes entrailles flambaient. Je souffris tellement que j’en vins à craindre de ne plus pouvoir supporter le voyage. Je dissimulais mes souffrances, craignant que le médecin ne me forçât à demeurer plus longtemps à l’hôpital. Je gardai le lit quelques jours ; puis, comme je sentais mes forces diminuer, je voulus me lever quand même et je descendis dans la cour. Sœur Angèle ne me parlait plus, et le soir, alors qu’elle faisait sa ronde dans les corridors et les chambrées, se détournant pour ne point voir le point de feu des pipes qui scintillait dans l’ombre, elle passait devant moi, indifférente, froide, détournant les yeux.
Une matinée, cependant, comme je me traînais dans la cour et m’affaissais sur tous les bancs, elle me vit si changé, si pâle, qu’elle ne put se défendre d’un mouvement de compassion. Le soir, après qu’elle eut terminé sa visite des dortoirs, je m’étais accoudé sur mon traversin et, les yeux grands ouverts, je regardais les traînées bleuâtres que la lune jetait par les fenêtres du couloir, quand la porte du fond s’ouvrit de nouveau, et j’aperçus, tantôt baignée de vapeurs d’argent, tantôt sombre et comme vêtue d’un crêpe noir, selon qu’elle passait devant les croisées ou devant les murs, sœur Angèle qui venait à moi. Elle souriait doucement. « Demain matin, me dit-elle, vous passerez la visite des médecins. J’ai vu madame Fréchêde aujourd’hui, il est probable que vous partirez dans deux ou trois jours pour Paris. » Je fais un saut dans mon lit, ma figure s’éclaire, je voudrais pouvoir sauter et chanter ; jamais je ne fus plus heureux. Le matin se lève, je m’habille et, inquiet cependant, je me dirige vers la salle où siège une réunion d’officiers et de médecins.
Un à un, les soldats étalaient des torses creusés de trous ou bouquetés de poils. Le général se grattait un ongle, le colonel de la gendarmerie s’éventait avec un papier, les praticiens causaient en palpant les hommes. Mon tour arrive enfin : on m’examine des pieds à la tête, on me pèse sur le ventre qui est gonflé et tendu comme un ballon, et, à l’unanimité des voix, le conseil m’accorde un congé de convalescence de soixante jours. Je vais enfin revoir ma mère ! retrouver mes bibelots, mes livres ! Je ne sens plus ce fer rouge qui me brûle les entrailles, je saute comme un cabri !
J’annonce à ma famille la bonne nouvelle. Ma mère m’écrit lettres sur lettres, s’étonnant que je n’arrive point. Hélas ! mon congé doit être visé à la Division de Rouen. Il revient après cinq jours ; je suis en règle, je vais trouver sœur Angèle, je la prie de m’obtenir, avant l’heure fixée pour mon départ, une permission de sortie afin d’aller remercier les de Fréchêde qui ont été si bons pour moi. Elle va trouver le directeur et me la rapporte ; je cours chez ces braves gens, qui me forcent à accepter un foulard et cinquante francs pour la route ; je vais chercher ma feuille à l’Intendance, je rentre à l’hospice, je n’ai plus que quelques minutes à moi. Je me mets en quête de sœur Angèle que je trouve dans le jardin, et je lui dis, tout ému :
« Ô chère sœur, je pars ; comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous ? »
Je lui prends la main qu’elle veut retirer, et je la porte à mes lèvres. Elle devient rouge. « Adieu ! murmure-t-elle, et me menaçant du doigt, elle ajoute gaiement : soyez sage, et surtout ne faites pas de mauvaises rencontres en route !
— Oh ! ne craignez rien, ma sœur, je vous le promets ! » L’heure sonne, la porte s’ouvre, je me précipite vers la gare, je saute dans un wagon, le train s’ébranle, j’ai quitté Évreux.
La voiture est à moitié pleine, mais j’occupe heureusement l’une des encoignures. Je mets le nez à la fenêtre, je vois quelques arbres écimés, quelques bouts de collines qui serpentent au loin et un pont enjambant une grande mare qui scintille au soleil comme un éclat de vitre. Tout cela n’est pas bien joyeux. Je me renfonce dans mon coin, regardant parfois les fils du télégraphe qui règlent l’outremer de leurs lignes noires ; quand le train s’arrête, les voyageurs qui m’entourent descendent, la portière se ferme, puis s’ouvre à nouveau et livre passage à une jeune femme.
Tandis qu’elle s’assied et défripe sa robe, j’entrevois sa figure sous l’envolée du voile. Elle est charmante, avec ses yeux pleins de bleu de ciel, ses lèvres tachées de pourpre, ses dents blanches, ses cheveux couleur de maïs mûr.
J’engage la conversation ; elle s’appelle Reine et brode des fleurs : nous causons en amis. Soudain elle devient pâle et va s’évanouir ; j’ouvre les lucarnes, je lui tends un flacon de sels que j’ai emporté, lors de mon départ de Paris, à tout hasard ; elle me remercie, ce ne sera rien, dit-elle, et elle s’appuie sur mon sac pour tâcher de dormir. Heureusement que nous sommes seuls dans le compartiment, mais la barrière de bois qui sépare, en tranches égales, la caisse de la voiture ne s’élève qu’à mi-corps, et l’on voit et surtout on entend les clameurs et les gros rires des paysans et des paysannes. Je les aurais battus de bon cœur, ces imbéciles qui troublaient son sommeil ! Je me contentai d’écouter les médiocres aperçus qu’ils échangeaient sur la politique. J’en ai vite assez ; je me bouche les oreilles ; j’essaye, moi aussi, de dormir ; mais cette phrase qui a été dite par le chef de la dernière station : « Vous n’arriverez pas à Paris, la voie est coupée à Mantes », revient dans toutes mes rêveries comme un refrain entêté. J’ouvre les yeux, ma voisine se réveille elle aussi : je ne veux pas lui faire partager mes craintes ; nous causons à voix basse, elle m’apprend qu’elle va rejoindre sa mère à Sèvres. « Mais, lui dis-je, le train n’entrera guère dans Paris avant onze heures du soir, vous n’aurez jamais le temps de regagner l’embarcadère de la rive gauche. – Comment faire, dit-elle, si mon frère n’est pas en bas, à l’arrivée ? »
Ô misère, je suis sale comme un peigne et mon ventre brûle ! je ne puis songer à l’emmener dans mon logement de garçon, et puis, je veux avant tout aller chez ma mère. Que faire ? Je regarde Reine avec angoisse, je prends sa main ; à ce moment, le train change de voie, la secousse la jette en avant, nos lèvres sont proches, elles se touchent, j’appuie les miennes bien vite, elle devient rouge. Seigneur Dieu ! sa bouche remue imperceptiblement, elle me rend mon baiser ; un long frisson me court sur l’échine, au contact de ces braises ardentes je me sens défaillir : Ah ! sœur Angèle, sœur Angèle, on ne peut se refaire !
Et le train rugit et roule sans ralentir sa marche, nous filons à toute vapeur sur Mantes ; mes craintes sont vaines, la voie est libre. Reine ferme à demi ses yeux, sa tête tombe sur mon épaule, ses petits frisons s’emmêlent dans ma barbe et me chatouillent les lèvres, je soutiens sa taille qui ploie et je la berce. Paris n’est pas loin, nous passons devant les docks à marchandises, devant les rotondes où grondent, dans une vapeur rouge, les machines en chauffe ; le train m’arrête, on prend les billets. Tout bien réfléchi, je conduirai d’abord Reine dans mon logement de garçon. Pourvu que son frère ne l’attende pas à l’arrivée ! Nous descendons des voitures, son frère est là. Dans cinq jours, me dit-elle, dans un baiser, et le bel oiseau s’envole ! Cinq jours après j’étais dans mon lit atrocement malade, et les Prussiens occupaient Sèvres. Jamais plus depuis je ne l’ai revue.
J’ai le cœur serré, je pousse un gros soupir ; ce n’est pourtant pas le moment d’être triste ! Je cahote maintenant dans un fiacre, je reconnais mon quartier, j’arrive devant la maison de ma mère, je grimpe les escaliers, quatre à quatre, je sonne précipitamment, la bonne ouvre. C’est Monsieur ! et elle court prévenir ma mère qui s’élance à ma rencontre, devient pâle, m’embrasse, me regarde des pieds à la tête, s’éloigne un peu, me regarde encore et m’embrasse de nouveau. Pendant ce temps, la bonne a dévalisé le buffet. « Vous devez avoir faim, monsieur Eugène ? – Je crois bien que j’ai faim ! » Je dévore tout ce qu’on me donne, j’avale de grands verres de vin ; à vrai dire, je ne sais ce que je mange et ce que je bois !
Je retourne enfin chez moi pour me coucher ! – Je retrouve mon logement tel que je l’ai laissé. Je le parcours, radieux, puis je m’assieds sur le divan et je reste là, extasié, béat, m’emplissant les yeux de la vue de mes bibelots et de mes livres. Je me déshabille pourtant, je me nettoie à grande eau, songeant que pour la première fois depuis des mois, je vais entrer dans un lit propre avec des pieds blancs et des ongles faits. Je saute sur le sommier qui bondit, je m’enfouis la tête dans la plume, mes yeux se ferment, je vogue à pleines voiles dans le pays du rêve.
Il me semble voir Francis qui allume sa vaste pipe de bois, sœur Angèle qui me considère avec sa petite moue, puis Reine s’avance vers moi, je me réveille en sursaut, je me traite d’imbécile et me renfonce dans les oreillers, mais les douleurs d’entrailles un moment domptées se réveillent maintenant que les nerfs sont moins tendus et je me frotte doucement le ventre, pensant que toute l’horreur de la dysenterie qu’on traîne dans des lieux où tout le monde opère, sans pudeur, ensemble, n’est enfin plus ! Je suis chez moi, dans des cabinets à moi ! et je me dis qu’il faut avoir vécu dans la promiscuité des hospices et des camps pour apprécier la valeur d’une cuvette d’eau, pour savourer la solitude des endroits où l’on met culotte bas, à l’aise.