Couverture du livre

Louis Hémon

Colin-Maillard


1924

Un texte du domaine public.
Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-1539-1

BIBEBOOK
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- Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture

Fontes :

- David Rakowski's
- Manfred Klein
- Philipp H. Poll

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Première partie 

Le contremaître avait dit : « Vous trouverez facilement un logement, ce n’est pas ce qui manque par ici ! » et Mike O’Brady s’en allait au hasard des rues, guettant les pancartes aux fenêtres.
Le contremaître avait raison ; elles ne manquaient pas. Certaines étaient en carton, imprimées en caractères gras ; d’autres n’étaient que des demi-feuilles de papier à lettre à bon marché, sur lesquelles une main malhabile avait grimpé et dégringolé d’une ligne à l’autre, arrondissant les lettres à grand’peine, s’y reprenant à plusieurs fois pour les jambages, faisant dans les coins des souillures de doigts ; mais les annonces ne variaient guère. C’étaient : « Logement pour célibataire » – « Logement bon marché » – « Logement non meublé ».

« Logement pour célibataire » et parfois quand le perron était d’une propreté inutile et qu’il y avait des rideaux aux fenêtres : « Logement pour célibataire respectable ». Ces dernières, Mike les regardait sans s’arrêter, passant avec un grognement de dérision.

« Respectable » ! Heuh ! Il voyait cela d’ici. Un logeur onctueux qui ne tolérerait pas qu’on rentrât tard le soir, et passerait ses dimanches à suer dans ses vêtements de drap sombre au-dessus d’un livre de piété ; une logeuse qui vous forcerait à porter des chaussons dans la maison et qui vanterait sans cesse la tempérance d’un air insultant. Non ! ce n’était pas cela qu’il fallait à Mike O’Brady. Il pouvait se résigner à être respectable, mais ne voulait pas en porter l’écriteau.

D’autres pancartes l’attiraient, parce qu’elles répétaient l’inscription coutumière en hébreu ; il retrouvait chaque fois son étonnement primitif de voir ces signes surprenants s’étaler le long d’une rue britannique, sur les façades des petites maisons de plâtre gris, et il s’immobilisait un instant devant les portes entrebâillées, s’attendant à voir surgir dans les couloirs une gent curieuse, vêtue d’oripeaux éclatants.

Il n’avait encore rien vu qui ressemblât tout à fait à ceci, et il sentait donc qu’il avait bien fait de s’expatrier, même s’il n’avait eu comme raison principale d’éviter le petit malentendu avec la police de Dublin.

« Respectable » ! Heuh ! Pourquoi pas ? Il avait eu plus de chance que bien d’autres. À peine arrivé il se trouvait pourvu de travail pour longtemps, avec de bons vêtements et de forts souliers, quelques demi-couronnes encore en poche, et la conscience en repos. Car le petit malentendu que la police de Dublin aurait voulu odieusement grossir, n’était que le résultat d’une affaire purement privée ; « une affaire d’honneur », avait dit l’autre ; et si l’honneur et la force ne s’étaient pas trouvés du même côté, c’était tant pis pour l’autre.

Ainsi Mike s’en allait le long des rues, les mains à fond dans les poches et se dandinant un peu à chaque pas, se demandant quel heureux ménage allait avoir le privilège de recevoir son argent, en échange d’un lit, d’un peu de nourriture, et de la complète indépendance qu’un homme digne de ce nom doit tenir pour plus précieuse même que le pain.

Encore une pancarte ! Celle-ci s’étalait à la vitrine d’une petite boutique de tabac et de journaux. Le logeur était un sage et n’exigeait pas que le locataire fût « respectable » ; mais peut-être l’exigeait-il, après tout, sur la pancarte d’au-dessous qui était en hébreu. Mike jeta un regard négligent sur la maison et, soudain intéressé, mais indécis, se reprit à examiner la pancarte avec plus de soin. Sur le seuil de la boutique se tenait une très belle fille brune et forte, de grosses perles aux oreilles, qui contemplait le panorama de Cable Street d’un air hautain. Une juive, évidemment, et, évidemment encore, la fille du boutiquier. Mike examina sa blague à tabac, s’aperçut avec ennui qu’elle était pleine et décida d’acheter des allumettes, qui ne coûtaient pas cher et servaient toujours ; il pourrait en même temps examiner les couvertures des journaux illustrés.

Lorsqu’il pénétra dans la boutique, la belle fille s’effaça sur le seuil pour lui laisser passage, mais se remit aussitôt à sa contemplation, ne lui accordant qu’un regard distrait. Sa forte silhouette qui bouchait la porte, et les journaux pendus contre les vitres ne laissaient passer que peu de lumière ; mais cette étroite boutique sombre montrait dans son aménagement un ordre si prodigieux qu’on était tenté de regretter que les ventes de la journée dussent venir en déranger l’harmonie. Les paquets de tabac et de cigarettes disposés sur une étagère, les bocaux de bonbons multicolores alignés au-dessus ; les revues hebdomadaires à un penny qui se chevauchaient l’une l’autre sur le comptoir, jusqu’aux ballots de jouets d’enfants pendus à des clous, semblaient avoir trouvé d’eux-mêmes leurs places définitives, le seul coin qui leur convînt précisément ; et le vieil homme à barbe grise qui régnait sur tout cela avait en vérité un air de sagesse surnaturelle, l’aspect d’un créateur qui surveille, bénévole, l’Univers qu’il vient d’ordonner.

Devant tant de majesté Mike O’Brady doubla sa commande et acheta le Mirror of Life, le seul journal qui lui parût valoir d’être lu ; puis il tira sa pipe de sa bouche, la bourra lentement et l’alluma avec soin. Son regard erra sur la vitrine où la lumière dessinait une grille claire entre les journaux déployés, et sur la belle fille qui lui tournait toujours le dos ; le jour venant de la rue luisait doucement sur un raccourci de cheveux noirs et de peau poudrée, sa blouse blanche moulait ses épaules massives, les mains derrière le dos elle cambrait sa forte taille et regardait la rue d’un côté, puis de l’autre, d’un air nonchalant. Elle était trop belle pour ce décor ; trop belle pour la rue grise, pour la maison obscure, trop belle même pour la boutique si bien rangée ; elle semblait une princesse en exil, qui, trop fière pour se plaindre, contemple avec un mépris souverain le lieu de son refuge. Mike sentait tout cela confusément et ne savait que dire. Personne ne faisait attention à lui ; il restait là, accoudé au comptoir, suivant de l’œil la fumée de sa pipe qui montait dans l’air, et s’efforçant de paraître à son aise.

— Voilà la belle saison qui vient tout de même, dit-il, il n’est que temps !

Le vieillard sembla s’apercevoir qu’il était encore là, le regarda d’un air étonné, et hocha la tête, puis il abaissa le menton sur sa poitrine, où sa barbe grise s’étala en touffes laineuses. Quand il demeurait ainsi, les yeux tournés vers la terre et les paupières à demi baissées, il avait toute la majesté digne d’un patriarche qui attend des visions ; mais ses paupières se relevaient sur des yeux noirs et petits, dont le regard était curieusement alerte, et luisait de la rancune méfiante des générations.

Il parla comme si les paroles prononcées tout à l’heure n’avaient pas été perdues pour lui ; comme s’il les avait pesées et méditées à loisir, pour leur donner un sens plus profond.

— La belle saison ! fit-il. C’est vrai qu’elle arrive ! C’est toujours ça qu’on n’empêchera pas ! Mais après ? Après ? C’est encore l’hiver !

En disant cela il regardait fixement Mike O’Brady comme s’il attendait de lui une justification, comme s’il le prenait à partie pour la succession fatale des mois, et Mike, ne comprenant pas, préféra ne rien répondre.

Après un nouveau silence il dit négligemment : – Je vois comme ça que vous avez une chambre à louer ici !

La silhouette de la porte tourna la tête et le regarda par-dessus l’épaule. Le vieillard détourna tout à coup les yeux, rectifia l’alignement de quelques journaux sur le comptoir et dit en hésitant :

— Oui, c’est vrai qu’il y a une chambre.

— C’est que, ajouta Mike, j’en cherche une, savez-vous ! Je viens d’arriver.

Le boutiquier dit lentement :

— Eh bien oui, il y a une chambre. Je ne sais pas si elle vous conviendrait, moi ! Je ne sais pas.

De la porte la belle Juive le regardait toujours par-dessus son épaule massive ; les lourdes perles qui pendaient à son oreille oscillaient doucement ; le jour de la rue sertissait d’une mince ligne blanche sa figure poudrée. Mike O’Brady sentit soudain qu’il n’était là qu’un étranger admis à contempler quelques instants, derrière une vitre, le spectacle de la vie d’un peuple qu’il ne comprendrait jamais.

Il murmura :

— On a tout le temps, n’est-ce pas ? Je reviendrai plus tard, et il regagna la rue.

Elle était pleine, à cette heure, d’ouvrières qui rentraient à une fabrique voisine après leur repas, des Irlandais pour la plupart, la tête enveloppée d’un châle qui descendait sur des jupes pauvres où s’attachaient des débris de coton. Mike carra les épaules et se sentit à son aise ; il regarda les plus jolies d’un air insolent, bouscula quelques autres qui barraient le trottoir et reçut leurs invectives avec un sourire gouailleur ; puis il descendit Cable Street en sifflotant, les mains dans les poches, sentant affluer en lui le bonheur facile d’un beau garçon sain, fort et content de soi. Quelle lubie lui avait pris de perdre dix minutes de soleil dans une boutique obscure, entre un vieux toqué graillonneux et cette grosse fille qui, d’être parée comme une châsse, prenait déjà ses os pour des reliques ? Ses camarades auraient dit que cela ressemblait bien à Mike O’Brady d’aller rôder autour d’une belle fille, blanche, jaune ou noire, mais cela ne lui ressemblait guère de s’en aller de nouveau comme un chien fouetté, sans même l’avoir regardée dans les yeux !

†

  †  †

La belle saison était bien arrivée. Le printemps de l’East-End, le printemps sur les ruelles étroites qui bordent les entrepôts, ne ressemble guère au printemps des romances ; ce n’est, au mieux, qu’une alternance de soleil furtif et de pluie tenace, une humidité tiède succédant à l’humidité froide, une suite de matinées prometteuses et de journées lamentables ; mais de l’autre côté des entrepôts il y a la rivière qui vient lécher leurs murs, et le printemps sur la rivière est une bonne chose, une chose faite de soleil doux sur l’eau clapotante, de pluies bienfaisantes qui lavent l’air gris et les vieilles pierres enfumées, de grands souffles frais qui montent avec la marée et qui sentent la vase et le sel. Ce printemps-là n’est pas de ceux qui portent à la tête et qui grisent, mais il gonfle les poumons, il rend joyeux et fort, et donne à tout le vaste monde une âme d’enfant.

L’entrepôt où travaillait Mike O’Brady était semblable à tous les autres : six étages encombrés de caisses, de ballots et de futailles, où régnaient des relents curieux qui changeaient d’un jour à l’autre, au hasard des cargaisons. La muraille qui donnait sur la rivière était percée de panneaux qui s’ouvraient au dehors et quand ces panneaux étaient baissés et assujettis avec des chaînes, il suffisait de faire un pas pour sortir d’un seul coup de toutes les bâtisses sombres et se trouver en plein vent au-dessus de l’eau profonde.

Au-dessous de soi les vapeurs amarrés le long des berges allongeaient leurs ponts ; des chalands solitaires s’en allaient à la dérive, toujours de travers, et chargeant imprudemment les remorqueurs : en amont TowerBridge basculait majestueusement toutes les demi-heures, et sans cesse quelque navire nouveau levait ses câbles et s’en allait en faisant hurler sa sirène, fanfaron, pour apprendre aux sédentaires qu’il retournait sur les mers périlleuses avec la marée qui était venue le chercher. Mais par-dessus tout cela il y avait le vent. Il soufflait avec le flux pendant des heures et des heures sans varier ni faiblir, si fort, si direct, si chargé d’odeurs marines, qu’il était difficile de croire que la vraie mer fût à cinq heures de voile : sûrement les collines de Greenwich, qui se dessinaient à l’est, étaient de hauts promontoires, du sommet desquels on devrait voir l’étendue des eaux profondes, la ligne libre de l’horizon d’où venaient ces grands souffles neufs qui n’avaient pas encore passé sur des villes.

Le premier jour, Mike travailla jusqu’au soir de l’autre côté de l’entrepôt, au-dessus de la ruelle étroite dans laquelle les murailles descendaient comme la paroi d’un puits, où les chevaux des camions piétinaient malaisément au milieu des jurons et du grincement des poulies. Il était de belle humeur et le temps passa assez vite ; d’abord parce que le maniement de ballots et de futailles dans un espace restreint est une besogne d’artiste, qui exige, non seulement de la force, mais encore le sentiment correct du poids et de la distance, l’instinct des mouvements qui font levier et ne coûtent que peu d’effort, de l’à-propos et du sang-froid, sous peine de catastrophe ; et puis il se présentait forcément quelques occasions de délassement inoffensif : des commentaires vitrioliques, égrenés par une trappe du quatrième étage, sur le physique, les mœurs probables, les antécédents et les capacités réelles d’un charretier maladroit, ou des libations de bienvenue, à l’heure du déjeuner, sur le comptoir du « pub » voisin, histoire de faire connaissance ! L’après-midi le travail continua comme le matin, juste assez dur pour occuper tout son temps et lui donner la joie de faire jouer ses muscles forts, assez simple pourtant pour lui éviter l’humiliation d’un noviciat gauche ; une bonne journée de travail, qui le laissa satisfait sans trop de fatigue, conscient d’avoir accompli sa tâche en homme libre, sans zèle servile ni surmenage.

Ce ne fut tout à fait que vers le soir qu’on envoya Mike de l’autre côté de l’entrepôt donner un coup de main aux équipes de déchargement ; et, par une trappe abaissée, le vent le frappa soudain en pleine figure, soufflant en lui une force glorieuse et peu à peu une sorte d’exaltation sauvage. Les bâtiments de l’autre côté de la rivière étaient assez loin pour laisser libre tout le vaste ciel aux couleurs tendres. Le repos du soir éteignait l’un après l’autre sur l’eau tous les bruits de travail des hommes, et les sifflets des remorqueurs répétaient toutes les minutes que le jour était fini, bien fini, et qu’il fallait s’en aller chacun chez soi et vivre à sa guise. Mais le vent venait en rafale clamer que c’était un sacrilège de s’enfermer entre des murailles et d’obéir à des lois mesquines et à des coutumes piètres alors que le monde était plein de vie qui attendait, et qu’à tous ceux qui voulaient vivre et être forts, il soufflerait la force sans compter.

Mike avait la curieuse habitude de s’énumérer parfois mentalement, l’une après l’autre, et avec une attention scrupuleuse, toutes les raisons qu’il avait d’être heureux. Au bord de la trappe ouverte qui donnait sur l’eau il se sentit heureux tout d’abord parce qu’il était en bonne santé, fort et bien nourri ; parce que son sang galopait dans ses veines, riche et chaud, pour lutter contre le froid du vent. Il se sentit heureux ensuite de penser que, s’il était sage, il n’aurait ni faim ni froid d’ici longtemps ; heureux d’avoir à travailler souvent près de l’eau et à l’air libre, et heureux de songer qu’il venait d’arriver dans une grande ville inconnue dont il pourrait arpenter les rues à sa guise, prêt à profiter de toutes les chances, les mains à fond dans les poches, promenant au milieu des ennemis héréditaires une âme de barbare !

Trois quarts d’heure plus tard il s’en allait en effet par les rues, repu, et en quête de nouveau ; il avait tout Londres à sa portée, et voulait voir quelque chose de plus brillant que des rues étroites entre des maisons basses. Il remonta donc Leman Street jusqu’à Aldgate, où il s’arrêta. Ceci était déjà mieux. Les boutiques étaient encore ouvertes et leur clarté illuminait le trottoir, la rue était large et droite ; la tour qui surmontait le grand magasin de nouveautés était pittoresque et grandiose, et parmi la foule des passants qui s’acheminaient tous dans le même sens, venant de la Cité et rentrant chez eux, il était nombre de gens des deux sexes, bien vêtus et gras, que Mike pourrait regarder insolemment et maudire à son aise.

Il le faisait d’ailleurs sans aucune amertume et presque sans jalousie. Il allait s’installer devant une boutique, les pieds bien écartés, et là, suivant du regard des hommes à l’air prospère et des femmes jolies et bien habillées, il songeait avec une joie sauvage à ce qu’il adviendrait de tous ces gens-là, si lui, Mike O’Brady était maître de leurs destinées. La plupart du temps il n’allait pas jusqu’à former des souhaits précis, il se contentait de les toiser insolemment au passage en sifflotant entre ses dents, sachant fort bien qu’ils ne s’en souciaient guère. Son défi muet lui suffisait en guise de revanche ; mais dans un pays vraiment libre et moins outrageusement policé, comme il aurait aimé leur montrer ce que leur dignité cossue pesait dans ses mains ! Les hommes ! Au premier mot arrogant il les aurait envoyés rouler sur la chaussée avec la mâchoire en deux morceaux ; et quant aux femmes ! Heuh ! Les femmes, elles auraient pu plus mal tomber !

L’une d’elles qui passait précisément attira son regard et sembla lui rappeler quelque chose, et il se dit à lui-même : « Tiens ! La grosse Juive de Cable Street ! » Mais il vit aussitôt qu’il s’était trompé ; ce n’était pas la fille du boutiquier de Cable Street, mais une autre femme de même race qui lui ressemblait comme une sœur, et un peu plus tard il en vit passer une autre, et une autre encore, et tant qu’il resta là elles ne cessèrent de passer. Il y avait parmi elles des fillettes de quatorze ans qui montraient déjà les formes pleines d’une maturité précoce, et jouaient de la prunelle avec assurance ; et leurs aînées de cinq ans à peine, déjà épaisses, qui balançaient leurs hanches lourdes à chaque pas, tendant leur poitrine grasse sous des manteaux savamment dégrafés. Chez toutes, les mêmes masques aux traits forts, empâtés de poudre, les mêmes yeux liquides, noirs ou gris verdâtre, luisant de l’orgueil secret de la race élue, le même maintien de vanité confiante : confiance dans l’astuce entêtée de leurs hommes, dans leur propre habileté de ménagères, dans le succès inéluctable des frères et sœurs sains, bien nourris et pleins de ruse ; vanité de leurs robes solides et riches et de leur corps épais.

Mike sentit, en les voyant passer, grandir en lui une rancune sauvage d’humilié. C’était une longue insulte personnelle que ce défilé de belles filles qui l’ignoraient ; elles se moquaient pas mal qu’un Irlandais besogneux les regardât en se dandinant ; elles étaient séparées de lui par toute la hauteur de leur race, de leur ambition, de leur assurance provocante d’honnêtes filles et de leurs vêtements cossus ; de sorte qu’elles pouvaient même se permettre de lui envoyer, en passant, une œillade hardie, comme aux autres beaux garçons, et de continuer sans jamais se retourner.

Il murmura entre ses dents : « Oh, vous et vos grands airs ! vos airs de princesses ! », et il lui vint tout à coup l’instinct obscur qu’elles appartenaient, après tout, à une race souvent asservie, et que si jamais on était débarrassé des lois…

Il se vit, lui et quelques milliers de garçons comme lui, dans les rues d’une ville au pillage entre des maisons d’où des cris de femmes sortaient par les fenêtres éventrées ; et ces femmes qui se défendaient avec des cris contre les étreintes ou les coups des barbares étaient toutes semblables à celles qui passaient ici, de belles filles, mais qui avaient perdu leurs airs hautains et qui ne savaient plus que supplier avec des larmes coulant de leurs yeux noirs sur leurs joues blanches, pendant qu’on enfonçait l’une après l’autre les portes de leurs maisons.

Une bouffée de vent froid lui fit tendre les épaules, et la vision passa, vite oubliée. Il remonta Commercial Road pour rentrer chez lui, mais après avoir fait quelques pas, s’avisa qu’il avait la gorge sèche, et encore quelque argent en poche. Il entra dans le « pub » le plus proche, et se trouva seul dans son compartiment.

La barmaid qui le servait était une Anglaise de race, celle-là, plus très jeune, guère jolie, qui avait des cheveux d’un jaune ouaté et des yeux las. Quand elle eut manié les robinets à bière et passé un torchon sur le comptoir, elle s’assit sur un haut tabouret précisément en face de Mike, et le regarda sans intérêt.

— Je ne vous ai encore jamais vu ici, dit-elle ; et il expliqua qu’il venait seulement d’arriver à Londres et qu’il n’avait guère eu le temps de se retourner, bien que demeurant dans le voisinage. Elle le regarda de nouveau avec un peu plus de curiosité, et le sourire supérieur d’une personne d’expérience.

— Heum ! dit-elle. C’est grand, Londres !

Mike convint que Londres paraissait très grand, et ne ressemblait guère à ce qu’il s’était imaginé.

— D’abord, fit-il, c’est plein de Juifs ! On ne voit que de ça !

La barmaid éclata de rire, et après interrogatoire lui expliqua que ce qu’il avait vu jusqu’ici n’était pour ainsi dire pas Londres, mais seulement une sorte d’excroissance de la grande ville, où les immigrés de Pologne et de Russie séjournaient une génération ou deux, avant de s’en aller vers ParkLane avec leur premier million.

— Il faut aller vers l’Ouest, lui dit-elle ; Regent Street Piccadilly, c’est là qu’il y a des magasins ! C’est de là qu’elles reviennent toutes, ces Juives, avec leurs robes à la mode de Paris, d’il y a deux ans ! Le vendredi soir elles ont fini de travailler pour la semaine, et elles s’en vont dans les quartiers chics essayer d’avoir l’air de vraies dames ! Si vous voyiez les taudis dont elles sortent, certaines d’entre elles, avec leurs frusques à grand effet ! ça fait rire !

Mais Mike secoua la tête : l’Ouest ne le tentait pas. Pourtant d’apprendre que toutes les belles filles qu’il avait vues passer n’étaient pas de vraies dames lui fit grand plaisir ; il remarqua à haute voix qu’il s’en était d’ailleurs bien douté.

Un gros homme qui circulait derrière le comptoir s’assit et promena sur toutes choses l’œil du maître. Il suffirait de le voir pour comprendre que ceci était son « pub », son comptoir et sa barmaid ; il avait le teint apoplectique et fumait un cigare à bouffées courtes, en soufflant pesamment. Son regard sévère tenta de faire comprendre à Mike que, pour ses deux pence, il n’avait guère le droit de rester plus longtemps ; retirant son cigare d’entre ses dents il en fit tomber la cendre et appela : « Wynnie ! » d’une voix épaisse. La barmaid se retourna d’un air de lassitude humiliée et il lui fit signe d’approcher. Quand elle fut près de lui il la considéra un instant, lui dit quelques mots à voix basse et s’en alla en soufflant.

Wynnie reprit son siège et s’accouda au comptoir.

À la lumière crue du gaz son visage poudré apparaissait las et blafard sous les cheveux jaunes sans reflets, et sa pose abandonnée, la tête oscillant sur le poignet frêle, les yeux meurtris, la grimace de sa bouche fardée, aux lèvres minces, disaient une fatigue et un dégoût tels que toute la paix du Seigneur, la paix « qui dépasse l’entendement » suffisait à peine à les effacer.

Mike se pencha vers elle et dit entre ses dents :

— C’est le patron, hein ! Vieux bandit !

Il sentait en lui toute la haine féroce de sa race contre ceux qui possèdent les maisons et les terres, contre les maîtres que protègent les lois, et il se dit qu’il y avait ici encore un tort qu’il ne pourrait jamais redresser, mais qu’il pouvait toujours s’en souvenir et le faire payer avec usure ; n’importe quand, à n’importe qui, pourvu qu’il le fît payer !

†

  †  †

Les quelques semaines qui suivirent enseignèrent à Mike qu’il ne connaissait, en effet, qu’une très petite partie de Londres ; il voulut voir le reste et, quand il l’eut vu, il comprit qu’une sage Providence l’avait conduit dès son arrivée dans la sphère qui lui convenait et qu’il ferait bien de n’en pas sortir. Pour parvenir jusqu’au West End dont la barmaid avait parlé, il fallait traverser d’interminables quartiers, qui, vers le soir, – le seul moment où il fût libre – étaient mornes et déserts. À cette heure la Cité avait fermé et barricadé portes et fenêtres pour laisser dormir en paix, au fond des coffres-forts, les milliards remués tout le jour ; Holborn ressemblait à une ville morte où la haute forteresse rouge de la « Prudential » se dressait, mélancolique et majestueuse, en donjon déserté ; même le Strand, une fois passé Fleet Street, n’avait guère à montrer que la tristesse gothique des « Law Courts » et la solitude saharienne du grand terrain à vendre, qui ne sera jamais vendu.

Et que trouvait-il de l’autre côté de ces espaces sans gaîté ? Il trouvait Claring-Cross, Leicester Square et Piccadilly Circus, où chaque minute lui confirmait l’impression insultante qu’il n’avait guère d’excuse d’être là. Les rues étaient trop somptueuses, les lumières trop vives, les gens trop bien habillés !

Au seuil d’Aldgate il pouvait s’installer sur le trottoir, les épaules ouvertes et les pieds écartés, pour toiser et détester à son aise les plus luxueusement mis des passants, conscient qu’il représentait une vaste humanité proche et sympathique, qui partageait sa pauvreté et aurait dû partager ses haines ; mais ici il se sentait isolé parmi les oppresseurs, égaré sur leur domaine, et il ne pouvait se défendre d’un malaise obscur, de la crainte instinctive qu’il ne s’exposât aux rigueurs d’une de leurs lois, rien que pour s’être mêlé à eux !

Il comprit donc que ces régions étincelantes étaient en dehors de son univers, mais cet univers, à mesure qu’il apprenait à le connaître mieux, se révélait de plus en plus vaste et divers, et riche de tout ce qu’il pouvait chercher. Au centre de tout, il y avait Cable Street, avec le restaurant obscur où il mangeait matin et soir, et la maison où il dormait la nuit ; Cable Street qui s’étendait de l’Ouest à l’Est comme un continent, passant par degrés de la Palestine à l’Irlande, qui se touchaient sans se fréquenter ni se comprendre, pleins d’une méfiance et d’un mépris réciproques.

Les soirs ternes où l’on n’avait envie de rien, que de paix et de bière bien tirée, il faisait bon descendre la rue paresseusement en faisant étape à des « pubs » connus ; passer par échelons de Shadwell à Leman Street, et s’en retourner paisible, satisfait de retrouver les figures et les scènes familières : une passante, des gens assis au seuil de leur maison, une courte rixe à la porte du « Joyeux Marinier » ou l’interminable querelle de deux voisines soumettant à l’aréopage de la rue des griefs cuisants.

Quand cela ne lui suffisait pas, il avait devant lui tout Commercial Road et plus loin Whitechapel, un monde de grandes rues, de petites rues et de ruelles dont chacune avait sa vie propre et distincte, qui changeait selon le jour et oscillait selon l’heure.

Aldgate était un isthme, un défilé par où passaient le matin et repassaient le soir tous ceux que leur travail appelait en d’autres contrées. D’un côté la gare du Métropolitain ; de l’autre le restaurant allemand à la porte duquel, l’estomac plein, on pouvait lire avec une curiosité amusée les noms de mets barbares ; un peu plus loin les cinématographes, devant lesquels stationnaient des groupes composites attirés à la fois par l’élégance raffinée de la façade blanc et or, et par l’attrait des scènes comiques ou sanglantes, que peignaient les affiches aux couleurs crues. Puis c’était le confluent de Commercial Road, de Whitechapel Road et de Leman Street, carrefour vaste auquel la tour du grand magasin de nouveautés prêtait une majesté spéciale ; plus loin encore on trouvait la bibliothèque publique, et, de l’autre côté, Wonderland, deux lieux importants. Après cela le trottoir de gauche offrait encore le « Pavilion », un théâtre, et le « Paragon » un music-hall ; celui de droit n’avait à montrer que le « London Hospital », et ces deux derniers points indiquaient l’extrême limite des zones intéressantes ; au-delà il ne restait plus que l’interminable ligne droite qui s’en allait à travers Mile End vers Bow Bridge et Stratford, régions déshéritées.

Et d’Aldgate à Mile End chacune des petites rues qui donnaient dans Whitechapel Road était encore une porte ouverte sur l’inconnu, le seuil d’un univers de quelques maisons qui ne ressemblaient à aucune autre : Middlesex Street, où se tient le marché du dimanche matin, Osborn Street, qui mène à Brick Lane, et Old Montagne Street qui est la plus curieuse de toutes, celle qui se rapproche le plus de ce qu’était l’ancien Ghetto ; une artère étroite où déborde la vie des maisons trop pleines, où des négoces minuscules se poursuivent tout le jour en d’âpres marchandages. Même les rues qui semblaient au premier abord les plus ternes et les plus communes cachaient souvent des révélations inattendues ; un passage étroit laissant la vision rapide d’une cour sale entre des maisons lézardées, encombrée de linges tendus, grouillante de bambins multicolores et de femelles débraillées ; quelques mots de « Jiddish » saisis au passage, pleins du sens mystérieux de ce qui reste incompris ; la figure d’une femme derrière une vitre, qui vous regardait passer avec des yeux profonds.

Jour après jour Mike apprenait à connaître ces choses, sans jamais pourtant perdre l’impression qu’il se trouvait là en pays étranger. Plus près des docks, dans Shadevell et Wapping, il retrouvait partout le facies, soit des hommes de la race, soit des Saxons, et se sentait presque chez lui ; car les Saxons étaient des ennemis et des hérétiques, mais il les connaissait bien et les comprenait à peu près. Dès que les annonces en hébreu apparaissaient aux vitrines et que passaient les lourdes beautés aux anneaux d’or, il perdait pied, et, dépaysé, sentait poindre en lui une timidité hostile.

Mais tout cela n’était que le décor des soirs, et le décor des jours était heureusement dépourvu de mystère, reposant et familier. D’une semaine à l’autre l’entrepôt échangeait ses futailles pour des caisses, ces caisses pour des ballots, et ces ballots pour des barres de métal ; les vapeurs venaient s’amarrer, vider leurs cales et repartir en hâte à la chasse des dividendes ; mais, pluie ou soleil, le grand vent frais qui soufflait sur l’eau rendait chaque jour semblable à l’autre, et c’étaient tous des jours où il faisait bon vivre, tant qu’on avait de quoi manger.

†

  †  †

Le contremaître avait besoin de deux hommes pour accompagner des chalands jusqu’à Battersea ; il en avait désigné un, un vieil Irlandais qui travaillait à l’entrepôt depuis longtemps, et en cherchait un autre.

À six pas de lui Mike se grattait la tête en supputant ses chances d’être choisi. Son compatriote, qui tirait déjà sur les amarres, cligna de l’œil dans sa direction et dit au contremaître :

— Sauf votre respect, il y a là Mike O’Brady qui ferait bien l’affaire.

Le contremaître toisa Mike et dit d’un ton douteux :

— Mais il n’a encore jamais été sur l’eau, il n’a pas l’habitude !

D’indignation le vieil Irlandais leva les bras au ciel :

— Pas l’habitude, Mike ! Gloire aux saints ! Et lui qui était connu dans tout Belfast comme un marinier d’expérience !

— Alors, fit le contremaître, qu’il aille ! D’ailleurs pour ce qu’il y a à faire, n’importe quel imbécile suffirait.

Mike sourit aimablement et sauta dans un des chalands. Il crut pourtant devoir rappeler à son compatriote qu’il ne venait pas de Belfast, mais de Dublin, qui est loin dans l’intérieur des terres, et qu’on ne lui avait jamais confié de bateau.

— Alors, remarqua l’autre, il n’est que temps que vous commenciez ; et d’ailleurs ça vaudra toujours mieux qu’un Saxon.

Mike acquit tout de suite une haute opinion du métier de marinier ; il n’avait encore jamais rien fait qui lui plût autant. Le principal, semblait-il, était de fumer continuellement et d’avoir l’air très à son aise ; il était aussi bon de descendre de temps en temps à l’intérieur du chaland et de faire semblant d’arranger la cargaison ; le remorqueur se chargeait du reste, et, loin des contremaîtres, il était doux de s’asseoir en avant du bateau, les jambes dans le vide, et de regarder Londres défiler des deux côtés. London Bridge et Saint-Paul, l’Enbankment, le Palais du Parlement et Big Ben vinrent tour à tour occuper sa curiosité indolente ; le remous du remorqueur venait se fondre en clapotis sous ses pieds, et l’ombre des nuages épais formait de grandes taches grises qui fuyaient sur l’eau. Il retira sa pipe d’entre ses dents et cracha voluptueusement dans l’eau trouble.

— Ceci, ça me plaît-il ? se dit-il à haute voix. Oh ! ça me plaît. Ma parole, c’est comme un yacht !

Le mot lui rappela ces scènes de régates qu’on voit à la page du milieu des journaux illustrés ; de grandes voiles déployées planant sur les lames courtes, ces coques trop bien vernies dans lesquelles des équipages d’amateurs se bousculent l’un l’autre avec fièvre, s’arrachant la peau des mains sur le filin mouillé.

— Les imbéciles ! murmura-t-il ; et il se croisa les bras avec un sourire satisfait. Sur son bateau à lui il y aurait eu des chaises longues, des boissons fraîches, des matelots payés pour faire les besognes fatigantes ; et il rêva de longues croisières sur l’eau bleue, d’un pont peuplé d’amis de choix, égayés de toilettes claires, d’où l’on verrait surgir lentement de la mer des côtes inconnues.

Il sortit de ce songe pour prendre part à un chœur d’invectives à l’adresse d’un autre chaland qui remontait la rivière avec la marée et n’avait évité une collision avec peine. Quand on fut hors de portée de la voix, on se cria d’un chaland à l’autre, et du remorqueur aux chalands, toutes les réparties mordantes auxquelles on n’avait pas songé sur le moment. Un peu plus tard il fallut s’arrêter, on était arrivé.

Après une demi-heure d’attente, on communiqua aux deux navigateurs des nouvelles fâcheuses : il était inutile d’attendre que les chalands fussent vidés pour s’en retourner avec eux, car ce serait trop long. Il leur fallait donc rentrer par terre.

Sur le quai de Battersea où on les avait débarqués, le vieil Irlandais qui dirigeait l’expédition se livra à des calculs profonds.

— D’ici à Wapping par les omnibus, dit-il, ça fait au moins quatre pence par homme, que les patrons paieront naturellement. Si des fois on rentrait à pied, ça ferait donc deux verres pour chacun.

Mike remarqua aussitôt qu’il avait grande envie de marcher. Ils burent un verre, puis un autre dans Pannington Lane ; un peu plus loin ils crurent s’apercevoir qu’ils n’avaient pas pris le chemin le plus direct, et il leur fallut évidemment entrer dans un « pub » pour vérifier le fait et demander au patron par où ils auraient dû passer. Le patron était un homme affable et bien informé qui les retint là quelque temps.

Avant d’arriver à London Bridge le compagnon de Mike eut un accès de tristesse. Il proclama qu’une nostalgie profonde le rongeait depuis maintes années, qu’il en avait assez des Saxons, de leur pays sans grâce, des boissons sans vertu qu’ils faisaient payer si cher et son désespoir prit des proportions telles que Mike dut l’entraîner dans un bar voisin, où un instinct subtil lui conseilla de faire servir du whisky irlandais en doses consolantes. Cette attention toucha le vieillard jusqu’au cœur ; s’étayant d’une main au comptoir il fit savoir à tous que Mike était un des meilleurs qui fussent jamais sortis du vieux pays ; que les saints veillaient sur sa vie et le chérissaient, et, que si lui, Timothy Sullivan, avait eu des fils, il aurait souhaité qu’ils devinssent des hommes au cœur d’or, loyaux et bons, en tous points semblables à Mike O’Brady.

Mike souriait complaisamment et buvait son whisky sans rien dire. Il était parfaitement sobre et quand ils sortirent, en donna la preuve, en prenant la direction des affaires ; il marchait droit, soutenait son compagnon, et pas une fois il ne se trompa de rue, mais il ne pouvait se débarrasser d’une impression confuse que le monde de ce matin-là n’était pas tout à fait semblable au monde des autres jours, qu’il y avait quelque chose de changé dans Londres, ou bien que le cours du temps avait subi un à-coup et était reparti à cloche-pied, un peu au hasard, vers des destinées inattendues !

Il fut donc quelque peu étonné de voir la foule au bas des marches de Tower Hill, et de constater qu’il n’était encore qu’une heure et demie, le moment de déjeuner. Dans la foule se mêlaient des débardeurs de Lower Thames Street, des sans-travail, et des employés de la Cité qui flânaient au soleil avant de regagner leurs bureaux. En haut des marches se tenait un homme vêtu en ouvrier, qui parlait par à-coups, avec des gestes gauches. Il disait :

— On se moque de vous. On se moque de vous depuis le commencement, et on se moquera de vous jusqu’à ce que vous disiez : Assez !… Il y en a qui se moquent de vous en vous racontant des histoires d’Empire, de Dreadnoughts, d’invasions allemandes et des réformes de tarifs. Il y en a d’autres qui viennent vous donner des tapes dans le dos et vous dire que maintenant qu’ils sont au pouvoir tout va changer ; que l’amélioration du sort de la classe ouvrière les occupe jour et nuit, et ceux-là vous racontent principalement des histoires de pensions pour les vieillards, de lois sur l’instruction et de budgets démocratiques. Et les uns comme les autres se moquent de vous. Seulement les seconds sont plus dangereux que les premiers, parce que de temps en temps ils vous jettent un os à ronger, ou tout au moins font semblant, et qu’il y a toujours des imbéciles qui s’y laissent prendre, qui croient aux promesses qu’on leur fait, et qui se résignent à leur sort et continuent à vivre comme des pourceaux dans les taudis qu’on veut bien leur laisser… S’ils avaient pour deux pence de bon sens ils diraient aux Conservateurs et aux Libéraux : « Voilà assez longtemps que vous jouez au volant avec le pouvoir et vous n’avez encore rien fait pour nous ; alors nous allons chercher ailleurs ». Et quand tous ceux-là seront venus grossir le parti socialiste, le parti du travail, on s’apercevra que le parti du travail c’est presque tout le pays, et il ne restera plus en dehors que quelques accapareurs d’argent et de terres, des pirates, qui ne demanderont plus qu’à se faire oublier… L’important, c’est la première fois, que les Libéraux ou les Conservateurs viendront vous raconter leurs histoires, de donner un coup de poing sur la table et de dire : « Nous en avons assez. Nous sommes saouls de belles paroles et de promesses et maintenant nous voulons autre chose. Nous voulons des maisons grandes, propres et commodes ; nous voulons des heures de travail qui ne nous abrutiront pas et qui nous laisseront des loisirs, et nous ne voulons travailler qu’autant que le fruit du travail de chacun profitera à tous. Nous voulons de la nourriture abondante et bonne, qui n’aura pas été falsifiée par des marchands voleurs, et nous voulons de bons vêtements pour nous tous ; pas des diamants et des velours pour les uns et des haillons pour les autres. » Et tout cela est possible. Il y a assez d’argent – si nous laissons subsister l’argent – il y a assez d’argent dans le monde pour tout cela ; où se trouve cet argent et dans quelles mains, cela nous est égal. Où qu’il se trouve il faut le prendre et s’en servir, parce que cet argent-là est à nous puisque nous sommes ici chez nous.

Le vieux poussa le coude de Mike, et lui dit à l’oreille :

— C’est pourtant vrai ça ! Mais allez donc faire comprendre quelque chose à des Saxons !

Mike ne répondit rien ; les poings fermés dans ses poches, il sentait monter en lui une vague brûlante d’indignation et de colère. C’était donc cela ! Il le savait depuis des années et des années, presque depuis toujours, qu’on lui avait volé quelque chose ; et maintenant il comprenait tout clairement. C’était comme dans les drames : un héritage détourné par des bandits, qui se prélassaient dans l’or et la pourpre, pendant que les héritiers véritables menaient des vies misérables ; et, comme dans les drames, tout s’arrangerait avant la fin. Seulement ce drame-ci durait depuis déjà tant d’années, et les spoliateurs étaient si puissants et si riches, qu’il faudrait, pour amener un dénouement heureux, quelque coup de théâtre éclatant.

Il regarda autour de lui pour voir ceux qui se trouvaient du même côté dans la grande lutte.

C’étaient de tristes hères, pour la plupart : des sans-travail déguenillés qui écoutaient distraitement pour occuper d’interminables loisirs ; des dockers, des gamins gouailleurs ; quelques artisans gras et bien vêtus, trop préoccupés de leur digestion pour essayer de comprendre. La plupart venaient là tous les jours à l’heure du déjeuner ; tous les jours on leur prêchait le nouvel évangile, et ils n’avaient encore rien fait ! Les richesses et les honneurs étaient toujours aux mains des méchants, et les héritiers légitimes poursuivaient dans l’ignorance des besognes avilissantes, n’ayant comme consolation que la conscience improfitable de leur vertu anémique.

— C’est une honte ! dit-il à haute voix.

Le vieux qui le tenait toujours par le bras, le regarda d’un air étonné.

— Vous êtes donc socialiste, Mike ? demanda-t-il, et Mike répondit sèchement :

— Bien sûr !

Sur les confins de la foule, au milieu d’un cercle amusé, le vieil Irlandais prédit que Mike étant socialiste, il arriverait des choses ! et les oppresseurs saxons pourraient bien, eux, passer un mauvais quart d’heure ; car il venait d’un comté dont tous les habitants descendaient authentiquement de plusieurs rois d’Irlande, et un seul d’entre eux valait plusieurs douzaines d’Anglais, lorsqu’il s’agissait d’émeutes. Les yeux sur la muraille grise de la Tour, Mike, déjà lassé de principes impersonnels et de grandes idées, rêvait secrètement d’une revanche immédiate et particulière prise sur la personne d’un des voleurs d’héritage, revanche pour laquelle lui, Mike O’Brady, serait choisi comme l’instrument de la justice immanente.

À l’entrepôt où il passa tout le reste de la journée il retourna sans cesse dans sa tête la vérité qu’il venait de découvrir et quand le soir vint il s’en alla la prêcher dans tous les « pubs » de Cable Street. Il se heurta, comme tous les prophètes, à la stupidité prodigieuse de gens obtus et contents d’eux-mêmes, et après qu’il eût été jeté dehors pour avoir par trop sérieusement endommagé un auditeur incrédule, goûtant pleinement l’orgueil amer des martyrs, il s’en alla vers Aldgate promener son mépris !

Le hasard, ou peut-être un souvenir obscur, le conduisit aux « Trois Dauphins » où il retrouva la barmaid aux yeux las qui lui avait la première expliqué que l’East-End n’était pas Londres.

Elle portait une blouse de soie bleu pâle, un nœud de velours noir faisait bouffer ses cheveux jaunes, elle souriait machinalement d’un sourire usé. Mike la contempla attentivement pendant qu’elle maniait les robinets à bière, et arriva à la conclusion que, en dépit de sa toilette élégante, elle devait être de ceux qui se réjouiraient d’apprendre la bonne nouvelle ; il lui annonça donc l’arrivée prochaine des temps meilleurs.

Elle l’interrompit bientôt pour se moquer de lui.

— Vous êtes déjà un socialiste, dit-elle. Vous n’avez pas perdu de temps ! Et alors vous voulez tout changer… Mon pauvre garçon ! Voilà bien longtemps qu’on en parle de votre socialisme – je vois ça dans les journaux – et il ne s’est pas encore passé grand’chose, hein ?

Il lui expliqua qu’une ère nouvelle s’était ouverte ce jour-là à une heure et demie précises, et que le dénouement ne saurait tarder beaucoup ; s’il tardait, lui et des milliers d’autres sortiraient dans les rues avec des marteaux et des barres de fer pour reprendre ce qui leur était dû. Il tenta de lui faire comprendre que ce jour-là était un jour à part, en rien semblable aux jours précédents ; qu’il s’était passé quelque chose d’étrange et d’imprévu qui allait bouleverser l’ordre des choses et hâter l’avènement des temps nouveaux, et que, d’ailleurs, l’injustice était si flagrante et durait depuis si longtemps qu’elle devait inévitablement prendre fin bientôt.

Elle le regarda avec compassion :

— C’est ça, dit-elle, on va tout changer pour vous faire plaisir… vous n’avez qu’à dire un mot ! Et après ? Qu’est-ce que c’est, seulement, que votre socialisme ?

Mike triompha.

— Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas ce que c’est ; et il le lui expliqua.

C’était très simple : le socialisme, c’étaient les choses comme elles auraient dû être depuis le commencement ; les choses comme chacun les voulait. Le monde se rangerait de lui-même dans un ordre parfait et marcherait paisiblement vers des félicités sans nombre, avec des cris d’allégresse et des fanfares de triomphe. On n’aurait presque plus besoin de travailler ; hommes et femmes, délivrés de l’esclavage, s’en iraient en bienheureux à travers un univers inondé de soleil, encombré de tables servies, ployant sous le faix des ressources illimitées que créerait un labeur facile et plaisant. Chacun vivrait comme on voyait vivre les riches, dans l’abondance, sans peine ni soucis. Et tout cela était leur dû ; c’était leur bien à tous qu’une minorité leur avait escroqué et accumulait inutilement dans des caisses, ou gaspillait en luxes grotesques. Le jour où ils reprendraient leur bien, cette minorité paierait le prix du vol séculaire, expierait la honte de sa vie oisive et douce au milieu des populations écrasées.

Toute la splendeur de l’utopie prochaine, tout le triomphe de la revanche inéluctable tenaient dans le bar étroit, flottaient en nuées parmi la fumée bleue qui montait. La barmaid le regardait sans rien dire, la bouche à demi-ouverte, d’un air d’étonnement incrédule. Mike fit un pas en oscillant et se pencha au-dessus du comptoir.

— Et je vais vous dire une chose, dit-il. Quand le grand jour viendra la première chose que je ferai ce sera de passer par ici et de démolir le patron. Qu’est-ce que vous dites de ça ?

Elle renversa la tête et rit d’un rire grêle en fermant les yeux.

— Si c’est comme ça, fit-elle, je suis avec vous.

Dehors la nuit était peuplée de clameurs vite étouffées, de lumières qui clignotaient et trébuchaient, de souffles tour à tour brûlants et frais qui galopaient le long des rues. Les gens chez qui logeait Mike causant avec des voisins au seuil de leur maison le regardèrent approcher et s’écartèrent, pour le laisser entrer, avec un sourire de sympathie. Il monta l’escalier, s’assit sur son lit, et, pris d’un accès de fureur subite, lança sa casquette sur le plancher. Tendant les poings vers la fenêtre ouverte, il cria d’une voix rauque :

— Faut pas que ça tarde trop ! Est-ce qu’ils croient qu’on va toujours trimer du matin au soir pendant que les autres se gobergent avec notre argent ?

Et puis l’idée de tout ce que représentaient « les autres » l’écrasa : l’appareil magnifique et compliqué de l’ordre et de la justice ; les magistrats, la police et l’armée, les royautés qui passent en voiture au milieu des hourrahs et du claquement des sabots de l’escorte ; les solennels imbéciles que des millions d’autres imbéciles envoient parloter dans les palais…

Son regard erra autour de sa chambre : une des deux chaises n’avait que trois pieds et le fond de l’autre était crevé ; on avait encore permis aux enfants de venir y jouer et ils y avaient laissé des empreintes de petits souliers boueux, un journal qui avait contenu de la friture, et les débris d’une caisse épars sur le plancher ; les carreaux étaient sales ; on lui avait volé son savon. Il sentait confusément que tous ces griefs n’étaient rien ; qu’il y avait bien d’autres choses dont il aurait dû s’indigner, des dégradations subtiles qu’il aurait dû ressentir. Son cœur fut humble et simple comme celui d’un petit enfant, il souhaita que quelqu’un le prît par la main et lui montrât tout ce qu’il ne pouvait voir encore, lui apprît les nobles dégoûts des âmes supérieures ; les grandes aspirations distinguées qu’il ne pouvait que deviner vaguement. Et il craignait d’entrer dans des temps nouveaux avec son âme d’autrefois.

Le lendemain et les jours suivants Mike eut tout le temps de réfléchir à ce qu’il venait d’apprendre ; il eut aussi de nombreuses occasions de se mêler à la vie du parti et de mieux connaître son évangile, et, ce qui l’étonna le plus, c’est qu’il eût pu l’ignorer si longtemps. C’était si simple et si parfait : une foi toute faite jaillissant de la bouche des apôtres, un remède universel et sûr répandu à flots sur le pauvre monde gangrené, une simple date dont la venue balaierait à jamais tous les casse-têtes d’un système injuste et compliqué. En Irlande il n’avait jamais entendu parler de tout cela ; il est vrai qu’en Irlande il n’y avait guère de place pour cette foi-là ; on était trop occupé à poursuivre la lutte ancienne, à dénoncer, maudire et haïr les oppresseurs saxons qui possédaient la terre, ou les Orangemen plus haïssables encore. Mais après tout n’était-ce pas la même chose sous d’autres noms ? Un héritage volé et une longue lutte pied à pied pour le reprendre ; d’un côté les possesseurs légitimes affamés et en haillons ; de l’autre les spoliateurs, prospères, faisant paître leur bétail sur le sol que quittaient les populations décimées. Et Mike se rappelait en jubilant une ou deux nuits de représailles auxquelles il avait pris part avant de s’en aller à Dublin : une nuit sans lune dans Roscommon, le bétail pourchassé de champ en champ à plus de quinze milles de distance, et la police du comté chargeant à coups de bâton, et reconduite à coups de pierre. Seulement ici ce ne serait pas du bétail qu’on pourchasserait dans les rues, et il faudrait autre chose que des pierres.

Il ne pouvait se faire à l’idée, constamment exprimée par les orateurs qu’il entendait, que le changement attendu serait ordonné et pacifique, un simple déplacement de votes qui servirait de point de départ à de longues réformes progressives. Pendant qu’on lui prêchait la révolution blanche, l’horreur du sang versé, la toute-puissance de l’ordre nouveau, il secouait la tête, sceptique, et songeait : « Ils disent ça à cause de la police pour ne pas avoir d’histoires ; mais il y aura tout de même bien un coup de torchon ! » La paix et l’ordre, ce serait pour plus tard, quand on aurait liquidé les vieilles dettes, réglé leur compte aux escrocs ; mais pendant que ces comptes se régleraient, il y aurait bien quelques jours de troubles et d’émeutes, quelques jours où l’on pourrait rire, châtier les méchants, humilier les insolents heureux, et laisser ça et là quelques marques visibles de l’avènement du peuple souverain.

Les détails techniques de la grande cause lui échappaient, et d’ailleurs ne l’intéresseraient guère ; que les chemins de fer, les mines et les entrepôts devinssent la propriété de l’État, cela lui était égal ; que tout fût dirigé et conduit par un Gouvernement tout puissant, il y consentait, mais sans enthousiasme ; même il se méfiait un peu d’une surveillance trop étroite, de l’intervention continuelle d’autorités tracassières. Mais avant qu’on en arrivât là il y aurait toujours le partage des dépouilles, la distribution des richesses longtemps séquestrées, et c’était là l’important.

Pour tous les chefs du parti, du moins pour tous ceux qu’il connaissait, ceux qui parlaient dans les endroits qui lui étaient accessibles, il avait un respect profond ; ce ne fut même que peu à peu qu’il apprît à distinguer entre eux, à séparer les médiocres des grands : l’orateur ordinaire de Tower Hill n’était certes pas un génie ; ce n’était même, à proprement parler, qu’un amateur, un travailleur brûlé d’enthousiasme, ou peut-être assoiffé de popularité, qui avalait son déjeuner à la hâte pour trouver le temps de venir haranguer la foule ; il se fiait moins à son éloquence qu’à celle des chiffres extraits des journaux du matin. Sa méthode ordinaire était de découper soigneusement les affirmations de politiciens, conservateurs ou libéraux, et de prouver sommairement que c’étaient des blagues : besogne facile. Il chérissait particulièrement le chapitre des tramways ; le coût de leur construction et de leur entretien, le prix de revient par mille, les avantages comparés des divers systèmes, la supériorité écrasante de l’exploitation municipale faisaient l’objet de dissertations interminables, et Mike, appuyé, marmottait entre ses dents :

— Et l’héritage ! l’héritage qu’on nous a volé. Si on en parlait un peu !

Mais parfois à Tower Hill, parfois ailleurs, il avait l’occasion d’entendre des hommes plus éminents : Stewart Gray, avec son cortège de vagabonds déguenillés et hâlés aux masques de famine ; Will Crooks, le bon enfant qui plaisante et prêche en un langage que chacun comprend ; Victor Grayon, qui s’est fait jeter à la porte de la Chambre des Communes pour la bonne cause ; d’autres encore, qui parlaient du haut d’un perron de trois marches, ou montés sur une chaise, ou encore de la plate-forme d’une des roulottes de propagande. De leur bouche Mike n’apprit pas grand’chose de nouveau ; il les écoutait parler, souvent distrait, guettant les quelques mots qui devaient venir tôt ou tard, les phrases qui parlaient à son cœur.

Quand elles étaient venues il hochait la tête et les ruminait longuement, et s’en retournait vers Cable Street, en attendant.

†

  †  †

Le premier mai approchait : les orateurs l’avaient annoncé ; tous les organes du parti le confirmaient en gros caractères sur leurs affiches, et orateurs et journaux s’unissaient pour inviter tous les spécialistes de Londres à se joindre à la manifestation grandiose qui devait rassembler dans Hyde-Park, au cœur même des quartiers habités par les riches, les victimes de leur oppression. Il se trouva précisément que le premier mai était un samedi, ce qui permettrait à tous d’être là. Mike apprit que des groupes de plusieurs quartiers devaient se réunir sur l’Enbankment et marcher de là sur Trafalgar Square et Hyde-Park, et il y alla.

Le cortège n’était guère imposant : quelques centaines d’hommes de tout âge, les bannières des groupes locaux, et deux orphéons. Les membres des groupes, porteurs de bannières et musiciens avaient tous leurs habits du dimanche, du linge propre, et un insigne rouge à la boutonnière. Autour d’eux rôdait un nombre égal de vagabonds et de loqueteux ; la plupart de ceux-ci avaient laissé loin derrière eux toute foi politique, perdu toute espérance de temps meilleurs, soit dans ce monde-ci soit dans un autre, mais ils trouvaient l’occasion bonne d’aller étaler leurs haillons innombrables parmi les gens bien habillés ; ils n’avaient rien de ce qu’il leur fallait, et désiraient qu’on le sût. Quand le cortège s’ébranla ils se mirent en rang et suivirent.

Les musiques jouaient une sorte d’hymne solennel et lent. Le temps était couvert et froid, la marée était basse. De grandes rafales de vent venaient agiter l’eau jaune et plisser la surface presque liquide des bancs de vase, agiter aussi les branches encore nues des arbres et faire frissonner les haillons. Sur le trottoir qui bordait la rivière, des passants s’arrêtaient et les regardaient défiler, à peine curieux, moqueurs ou dégoûtés ; de l’autre côté les voitures passaient, rapides, et faisaient jaillir la boue. Des policemen précédaient et encadraient le cortège, placides et dignes, lui prêtant un caractère presque officiel ; le laissez-passer d’autorités tolérantes.

Après avoir suivi la foule pendant cinq minutes, Mike sortit brusquement des rangs et monta sur le trottoir ; il en avait assez. Ces gens qui se laissaient conduire en troupeau, solennels ou résignés, serrant les rangs sur un ordre de la police et pliant le dos sous le vent froid, ne pouvaient rien avoir de commun avec lui ; leur docilité le remplissait de mépris. Il s’en irait vers Hyde-Park seul, en enfant perdu, sans escorte et sans fanfare, pour revendiquer son bien. Il suivit donc la colonne à quelque distance, les mains dans ses poches, bousculant les curieux arrêtés, et avant d’arriver au parc, il marcha plus vite et prit les devants.

Sur la grande pelouse qui s’étend entre la Serpentine et Marble Arch, sept plates-formes étaient élevées, surmontées de numéros et de bannières. Quelques colonnes venues d’autres quartiers de Londres étaient déjà arrivées ; et leur musique se mit à jouer quand on vit poindre au loin l’avant-garde de la colonne venant du Sud. Le public encore clairsemé et qui se sentait perdu dans l’immensité du Parc se porta à sa rencontre avec des cris de bienvenue. Elle arriva à travers l’espace découvert : une lente procession gauche, mal rangée, clairsemée et trop longue, au-dessus de laquelle les grandes bannières rouges, couvertes d’inscriptions brodées, flottaient comme des espoirs. La jeunesse socialiste de « Hackney » était là, et aussi le « Parti du Travail de Poplar », et d’autres « Jeunesses Socialistes » et d’autres « Partis du Travail » ; mais la plupart était simplement les représentants de Syndicats ouvriers, et ni les noms des Syndicats ni les figures de leurs représentants, n’annonçaient la révolution prochaine. Les travailleurs du gaz et les débardeurs, les tailleurs et les relieurs, les employés des chemins de fer et les ouvriers du mobilier venaient, pour la plupart, revendiquer les droits du peuple écrasé, avec des chemises blanches et des vêtements de drap qui gardaient encore les plis de l’armoire. Leur présence en groupe constituait évidemment à leurs yeux une protestation suffisante, le bêlement de leurs cuivres et la pourpre ternie de leurs étendards, l’extrême limite de leur révolte.

Mike les regardait défiler et sentait augmenter son mépris. Une des musiques jouait un air qu’il avait déjà entendu quelque part ; un air qui semblait contenir une exhortation, un appel cherchant à se faire jour à travers la cadence trop lente. Derrière la musique venaient deux grands breaks remplis d’enfants : c’était quelque « École Socialiste du Dimanche », une quarantaine de petites filles soigneusement lavées et peignées, un ruban rouge dans les cheveux ou une fleur rouge à la ceinture, sous la garde d’une vieille dame à figure ravagée. Elles devaient tout à l’heure chanter des hymnes socialistes ; en attendant elles s’abandonnaient au plaisir inusité d’une promenade en voiture, se trémoussant sur leurs banquettes et piaillant à cœur joie.

Après cela il ne restait plus que l’arrière-garde des loqueteux, et ceux-là passèrent sans fanfare ni bannières, traînant les pieds, courbant l’échine, se demandant quelle révolution serait assez puissante pour leur rendre leur virilité volée.

Quand le dernier d’entre eux eut passé, Mike se retourna vers les pates-formes, et, au même moment, la musique éclata de nouveau. Les trois fanfares massées attaquaient l’air qu’il avait entendu tout à l’heure ; et le vent éparpilla cette fois sur la foule placide un hymne qui montait comme une chevauchée de Walkyries, le chant ivre de légions s’ébranlant vers la victoire. Les orateurs s’étaient détachés du cortège et montaient sur leurs tribunes ; la foule déjà silencieuse se pressait pour les écouter, les bannières claquaient et flottaient, et les cuivres hurlaient au-dessus de tout cela le credo des cohortes en marche, le serment d’un invincible espoir.

Il demanda à voix basse à un voisin :

— Qu’est-ce que c’est qu’ils jouent là ?

Et l’autre répondit d’un ton presque indigné :

— Quoi ? Vous n’avez jamais entendu La Marseillaise ?

Mike hocha la tête et rougit un peu. Il avait peut-être déjà entendu La Marseillaise, mais il ne se rappelait pas où ni quand : il savait seulement que c’est un air qui a aidé des hommes d’autrefois, dans d’autres pays, à faire des révolutions ; un air qu’on entonne quand on veut quelque chose et que les oppresseurs refusent, défient et menacent, réfugiés avec leur butin derrière les murailles de Jéricho.

Quand les cuivres se turent, le ciel fut de nouveau gris et triste, et le vent froid souffla sur un enthousiasme mort-né. Mike erra quelque temps entre les plates-formes, et s’arrêta près de la roulotte du « Clarion », du balcon de laquelle le camarade Shaw parlait. Le camarade Shaw avait un masque d’acteur, les cheveux longs, et des convictions ardentes qu’il crachait entre ses dents serrées. Il célébra d’abord la gloire de la cause qui pouvait ainsi réunir dans un même but un nombre immense de travailleurs divers, puis il prêcha l’idéal qui les rassemblait.

Ils venaient, dit-il, protester contre le capitalisme, contre la distribution injuste des richesses produites par le seul labeur, contre l’exploitation des faibles par les forts, contre la concurrence entre nations, contre l’esprit de rivalité et de haine que les classes privilégiées, les seules qui eussent quelque chose à perdre, fomentaient pour en tirer profit.

— Nous voulons la paix, cria-t-il, la paix qui nous permettra de jouir de la vie, d’améliorer notre sort, de réparer une par une les injustices flagrantes de notre système social et il convient donc que nous résistions de toutes nos forces, sans nous laisser intimider ni distraire, à ceux qui cherchent en ce moment à provoquer dans notre pays contre l’Allemagne l’hostilité qu’ils ont à d’autres époques provoquées contre d’autres pays ; leurs intérêts ne sont pas les nôtres, leurs querelles ne nous regardent pas, et nous refuserons de nous laisser armer contre nos frères, et de verser leur sang et le nôtre pour faire couler un peu d’or dans des coffres déjà trop pleins.

Tant qu’il parla de l’exploitation honteuse du prolétariat et de la revanche inéluctable, Mike l’écouta ardemment, poussant en avant pour mieux entendre et hurlant plus fort que personne aux bons moments. Quand il en vint à prêcher la paix universelle et la fraternité des peuples, tout l’intérêt s’évapora. Ce n’était pas cela qu’il voulait entendre ; même, il n’y croyait guère. Les peuples étaient, après tout, comme les individus, et quel homme pouvait se vanter de vivre sans querelles ? Il se fit l’effet d’un sage écoutant avec un sourire sceptique des contes de fée au milieu d’un auditoire d’enfants. Paix et fraternité ! La bonne blague ! À quoi ressemblerait la vie si elle n’était ça et là parsemée de saines bagarres, coupée de soirs de tapage et de batterie où l’on peut se laisser aller – une fois n’est pas coutume – et faire provision de sagesse et de bleus pour quelque temps.

Il s’en alla vers une autre plate-forme où l’orateur était un gros garçon à cheveux frisés. Celui-là haranguait la foule sur la mortalité infantile dans les centres industriels ; il était armé de statistiques, muni de chiffres nombreux qu’il citait d’un air pénétré, parfois tragique, en appelant la malédiction céleste sur le système social qui causait et tolérait de tels massacres.

— À Bolton, disait-il, sur mille enfants nés en une semaine cent soixante-douze sont morts avant d’avoir atteint l’âge d’un an. Si nous comparons ce chiffre à celui de la mortalité dans un des districts habités par les classes privilégiées, nous constatons que pour chaque enfant qui meurt avant l’âge d’un an chez les riches, chez les pauvres il en meurt près de trois. Je ne crains pas d’affirmer…

Il secouait sa tête frisée, agitait une feuille de papier dans sa main, et prenait sur lui l’orgueil de la découverte.

— Je ne crains pas d’affirmer que sur mille enfants qui vous sont nés, il en est au moins cent vingt qui devraient vivre et qui meurent, tués par la Société qui nous gouverne et qui prétend vous protéger. Cent vingt enfants ! Si au lieu d’envoyer une pétition à la Chambre des Communes, un rouleau de papier couvert de noms, nous pouvions leur apporter les cadavres de ces cent vingt enfants qui avaient droit à leur vie et à qui on l’a volée, peut-être se décideraient-ils alors à faire quelque chose ! Cent vingt enfants sur mille ! et cela d’un bout à l’autre du pays ! À l’instant où je vous parle, à cette seconde même, il meurt un enfant qui aurait dû vivre, et il en naît un autre qui est condamné d’avance à mourir !

Mike haussa les épaules et s’éloigna : des enfants ! Comme si on avait du temps à perdre à s’apitoyer sur des enfants ! Il commençait à en avoir assez de tout ce sentiment, des pleurnicheries sur les querelles des nations ou les cadavres des nouveau-nés. Oh ! trouver un homme qui aurait le courage de s’affranchir de ces fadaises, qui saurait traduire en mots tout ce qui grondait dans son cœur, qui plaiderait la grande cause avec des paroles de flamme, qui ferait entendre non des demandes timides ou des protestations larmoyantes, mais la voix de ceux qui ont faim d’autre chose. Qu’étaient quelques milliers de morts, soldats ou enfants, venant après des milliards et des milliards d’autres morts ? Qu’était la plainte de ceux qui restaient, à côté de la plainte lamentable de ceux qui, depuis le commencement des générations, s’en sont allés sans avoir goûté de la vraie vie, et sous les pieds des vivants crient : Vengeance ! vengeance ! vengeance ! pour toute la joie qu’on leur a volée.

Les mains dans les poches et se balançant un peu sur ses hanches, Mike erra sur les confins de la foule. Que tout était compliqué et difficile à comprendre ! Il y avait dans sa tête une galopade de grandes idées neuves, à demi-formées, qui tourbillonnaient sans répit, semblaient luire un instant comme l’éclair d’un phare, et rentraient dans la ronde obscure.

L’État souverain ! Fraternité des peuples ! Du lait pour les petits enfants ! Est-ce que vraiment il aurait dû aspirer à tout cela ? Il ne voulait certes pas de mal aux travailleurs des autres pays, qui se débattaient comme lui sous le joug des exploiteurs ; mais enfin c’étaient des étrangers, des gens qui n’étaient pas tout à fait ses égaux, qu’il ne comprendrait pas, qu’il ne pouvait s’imaginer que séparés de lui par des différences profondes. Et les petits enfants ! Ce n’était pas de sa faute s’il ne pouvait pas s’apitoyer beaucoup sur eux. Le gros homme frisé avait parlé de la plainte des petits enfants assassinés ; c’était très triste ; mais en quelque sorte, lui, Mike, n’entendait pas cette plainte. Il n’entendait que sa voix propre réclamant à grands cris tout ce qui lui était refusé, et il pouvait entendre aussi, lorsqu’il y songeait, la voix des millions de garçons comme lui à qui tout avait été refusé et pour qui il était trop tard. Un enfant, ça n’avait pas grand’chose à perdre ! ça n’avait pas encore commencé à vivre ! mais il ne leur voulait pas de mal, au contraire. Bien sûr, qu’il ne voulait pas voir mourir les petits enfants !

Sous le ciel gris où fuyaient les nuages, Mike se gratta la tête rêveusement, disant à voix basse : « Voyons ! Je ne suis pas plus mauvais qu’un autre ! » et il alla se joindre à la foule réunie autour de la plate-forme voisine.

Celle-là était qualifiée « d’internationale », et l’orateur qui l’occupait avait un type sémite accentué et des lunettes d’or. Il parlait en yiddish, naturellement, et parmi ceux qui l’écoutaient il en était beaucoup qui n’eussent pas compris d’autre langue. C’était un morceau de l’East End qui s’était déplacé en bloc pour venir dans Hyde Park témoigner de ses convictions, élever la plainte de Whitechapel et de Bethnal Green à côté de la plainte de Hackney, Southwark ou Poplar, contresigner la protestation des hommes d’une autre race courbés sous le même joug. À côté de quelques vieillards aux redingotes râpées, aux barbes de prophètes, leurs fils arboraient des complets presque trop britanniques et des visages rasés d’infidèles. Et comme c’était samedi et que la loi du Sabbat ne défend pas d’écouter des discours, leurs filles, sœurs ou fiancées s’étaient déplacées aussi et s’étaient assises sur l’herbe par groupes de deux ou trois pour discuter les toilettes et admirer l’éloquence de leurs hommes.

Mike les observa quelque temps. Alors ces gens-là étaient socialistes aussi ! Il ne l’eût pas imaginé. Mais comme il était fatigué de penser, il s’allongea à son tour sur le sol et mâchonna des brins d’herbe en écoutant distraitement les voix lointaines. Il se sentait singulièrement seul au milieu de toute cette foule, comprenant qu’il ne trouverait personne là – ni peut-être ailleurs – qui pensât exactement comme lui ni souhaitât les mêmes choses ; et il était un peu déçu. Il s’était figuré vaguement un défilé farouche au milieu d’un déploiement de police menaçante ; et la réalité ressemblait plutôt à un pique-nique de mutualistes endimanchés. La police n’était représentée que par quelques constables qui se tenaient par groupes de deux ou trois à proximité des plates-formes, et leur air de confiance paisible était une insulte de plus. On les tolérait ; on les laissait s’ébattre sur le gazon, parler et faire de la musique ; on comptait seulement qu’ils seraient sages, et que, quand ils auraient acclamé la cause rouge tout leur saoul, ils rentreraient tranquillement chacun chez soi.

La note aiguë d’un clairon déchira l’air et une grande clameur lui répondit.

Les programmes annonçaient qu’à cinq heures chaque orateur devait soumettre à la foule qui l’entourait un ordre du jour commun qui serait mis aux voix, et, naturellement, voté par acclamation. Le mouvement était arrivé, et sur les sept tribunes sept hommes gesticulaient et tentaient vainement de se faire entendre au milieu des hourrahs redoublés.

En un clin d’œil Mike fut debout : Est-ce qu’il allait enfin se passer quelque chose ? Il se dirigea vers le groupe international qui était le plus rapproché, et tout à coup il fut, sans s’y attendre, pris dans un remous violent.

Autour de lui on poussait, certains avec des plaisanteries et des rires étouffés, et d’autres avec des protestations et des cris ; des gens s’éloignaient en courant ou cherchaient vainement à se garer ; de tous côtés les policemen arrivaient au pas de course, et autour de la charrette dételée qui avait servi de tribune, la foule oscillait aveuglément, s’écrasant dans sa propre poussée comme un bétail en panique.

Une voix gouailleuse dit derrière lui :

— Oh ! Regardez les vieux Juifs ! Allez, les gars ! Poussez !

L’élan d’une bande le jeta de côté, un balan de la foule vint se heurter à la charrette sur laquelle quelques personnes étaient encore debout ; et, avec un craquement de planches éclatées, elle oscilla aussi, s’inclina et versa sur le côté. Un trou soudain dans la mêlée, les soubresauts de gens qui trébuchent et tombent, le cri éperdu d’une femme piétinée ; et Mike était en pleine bagarre poussant aussi et, lorsqu’on le poussait, résistant avec des coups de reins et des coups d’épaules furieux. La chaleur de tous ces corps écrasés le saoulait, il avait envie de frapper et de mordre, et sentait courir en lui, des pieds aux épaules, les sursauts brefs de vieilles forces réveillées. Il se jetait en avant, insérant le coude ou l’épaule entre deux corps pressés et, déployant sa force, les écrasait contre d’autres corps pour se frayer un passage. Un homme, qui s’efforçait de soutenir une femme évanouie, dégagea un bras et le frappa à coups répétés avec des cris inarticulés et une grimace hystérique ; Mike ne fit qu’en rire ; appuyant une de ses mains sur le visage convulsé et l’autre sur la foule compacte, il s’arc-bouta et repoussa lentement dans la masse la figure blême qui se teignit de sang. Un peu plus loin il trébucha et se débattit toute une longue minute avec les pieds sur quelque chose de mou qui gisait à terre ; puis il toucha le sol de nouveau et recommença à creuser son sillon dans les corps entassés.

Tout à coup la foule sembla céder devant lui, et rien n’arrêtant plus son effort, il fut lancé en avant et faillit tomber. Au centre du groupe quelques policemen avaient réussi à faire le vide et cherchaient vainement les auteurs de la bagarre : l’un d’eux vit Mike déboucher dans l’espace vide, la tête en avant, et se jeta vers lui. Mais avant qu’il ne l’eût touché Mike avait repris son équilibre, vu la main tendue, et frappé. Il frappa à la mâchoire, vite et fort avec un « Hou » ! de bûcheron et un balan sauvage de torse, sentit les muscles du cou se tordre sous le choc, vit le grand corps inerte osciller une seconde avant que les genoux ne ploient et déjà il était rentré dans la foule comme un sanglier dans les taillis.

Cela faisait toujours un Saxon, un représentant de l’Ordre et de la Loi, qui ne pourrait pas se vanter de sa journée ! Et il riait pendant que la foule se refermait derrière lui et s’ouvrait devant ses coups d’épaule ; il riait aussi de sentir avec quelle facilité il trouait cette humanité ballottante, et de voir les maigres tailleurs de Whitechapel affolés et suffoquant, se serrer encore un peu devant sa poussée. Plus que quelques rangs à percer ! Devant lui il y avait une femme endimanchée qui, la tête renversée en arrière, se débattait faiblement et semblait près de défaillir. Il hurla dans le tumulte avec un éclat de rire :

— Honneur aux dames, s’il vous plaît ! l’empoigna par la taille et, la soulevant contre lui, fonça aveuglément vers l’espace libre.

Quand ils furent sortis de la cohue et qu’il l’eut reposée à terre, il vit que c’était la belle Juive de Cable Street et que son père, qui avait suivi dans la trouée, lui prodiguait, tout en reprenant son souffle, des hochements de tête reconnaissants.

†

  †  †

La rue s’éveillait lentement, paresseusement, par degrés, comme il convient un dimanche. Car le dimanche est, lorsqu’on y songe bien, moins un jour de repos qu’un jour où il importe de faire le contraire de ce qu’on fait les autres jours. Mike s’éveilla donc comme de coutume, au moment même où cinq heures et demie sonnaient à l’église de « Saint-Georges in the East », se retourna voluptueusement, infligea quelques coups de poing à son oreiller, et annonça à haute voix à un univers silencieux qu’il resterait au lit jusqu’à dix heures, ou même plus tard, s’il voulait.

Il n’avait plus envie de dormir ; mais, forcé six jours sur sept de se lever plus tôt qu’il n’eût voulu, il se sentait le septième jour également forcé de se lever trop tard pour proclamer son indépendance. Et, d’ailleurs, que peut-on faire un dimanche matin ?

Il s’étira et, les manches de sa chemise retombant sur ses bras nus, il se caressa doucement les biceps en songeant. Il se sentait de bonne humeur, ce matin-là, reposé et le cœur léger, comme un homme qui s’est endormi en riant d’une bonne plaisanterie dont, au réveil, il ne se souvient plus. Qu’était-il donc arrivé ? Ah ! Le policeman… Oui ! Ç’avait été le seul bon moment d’une journée terne… Pourtant ! Il s’était passé autre chose… Et il se souvint qu’il était invité à aller cet après-midi même prendre le thé chez M. Hydleman au 37 de Cable Street. Il se mit sur son séant et sifflota joyeusement en s’interrompant de temps à autre pour rire. Le nommé Mike O’Brady, un jeune homme chevaleresque et plein de courage, avait, au péril de sa vie, sauvé d’une mort affreuse une jeune fille d’une grande beauté, qui avait une robe de soie pure et des perles aux oreilles, et le père de la jeune fille, un négociant très bien dans ses affaires, désirait lui renouveler ses remerciements et l’abreuver de thé et de crevettes dans son arrière-boutique en parlant des temps nouveaux.

Tout un roman ! Il se recoucha sans y songer et s’endormit de nouveau.

Quand il s’éveilla pour la seconde fois, la rue aussi était bien réveillée. Un petit garçon doué d’une voix surnaturellement aiguë criait les journaux du dimanche ; et les enfants de son logeur, sans doute saisis d’émulation, prirent quelque prétexte futile pour se répandre en glapissements. La voix paternelle gronda des menaces, la main maternelle distribua des taloches, et, après une minute de hurlements éperdus, le calme se rétablit peu à peu, coupé de pleurnicheries étouffées.

Mike sortit de son lit et commença de s’habiller en soupirant :

— Combien qu’il a dit qu’il en mourait, le gros frisé, fit-il ? Cent cinquante sur cent ? Ça n’est pas assez.

Sa gaieté de six heures du matin l’avait quitté. Chaque étape de sa toilette lui fournit des griefs nouveaux : sa boîte de cigare s’était mystérieusement vidée ; sa brosse avait disparu et il devina qu’il la trouverait à la cuisine, encore humide d’avoir été utilisée pour la lessive ; enfin sa serviette, outre qu’elle n’avait pas été changée depuis longtemps, était usée au point que ses doigts y faisaient des trous. À chaque découverte nouvelle, l’objet de sa rancune s’élevait d’un degré, et quand il descendit et ne trouva que du thé amer et froid, sous prétexte qu’il était trop tard, il dédaigna de rien casser, et se contenta d’appeler la révolution sociale de tous ses vœux.

Sur le seuil son logeur, à califourchon sur une chaise, l’arrêta pour commenter les nouvelles du matin. Il étala son journal sur un genou, secoua les cendres de sa pipe, et fit part à Mike d’inquiétudes grandissantes.

— Ça ne peut durer comme ça, dit-il. Tous les journaux disent qu’on n’a pas assez de cuirassés, et voilà maintenant qu’il y a des ballons dirigeables étrangers qui se promènent au-dessus de l’Angleterre toute la nuit. C’est très joli d’en rire, mais enfin si les Allemands débarquaient un beau matin…

Mike l’interrompit brusquement.

— Eh bien ! Qu’ils viennent ! Quand ils auront fait sauter le Parlement, Buckingham Palace et la Tour il sera toujours bien temps de voir à les flanquer à l’eau !

Il descendit le perron sans en écouter davantage et s’en alla vers Leman Street.

Jusqu’à Watney Street les femmes avaient les cheveux tirés et roulés en papillotes ; au-delà elles avaient les cheveux bouffants et édifiés avec art. Ce détail, et les noms qui surmontaient les boutiques, indiquaient la frontière approximative entre Erin et Israël. Les hommes avaient ce trait en commun d’un bout de la rue à l’autre, qu’ils passaient la matinée du dimanche de la même façon, assis au seuil des maisons ou aux fenêtres, en bras de chemise, et se livrant aux douceurs du tabac.

Au moment de passer devant le no 37 il crut voir quelqu’un à la porte, et, se sentant vaguement gêné sans savoir pourquoi, il préféra rebrousser chemin et prendre une rue latérale. Elle le conduisit dans Commercial Road et il continua jusqu’à Aldgate. Or, lorsqu’on se trouve dans Aldgate un dimanche matin, il est impossible de résister à l’attraction du marché de Middlesex Street, et Mike n’essaya même pas de résister.

Chacun sait que le dimanche avant une heure les amusements sont rares, et les boniments des marchands hébreux vaudraient toujours mieux qu’un long exposé des vues de son logeur sur la défense du Royaume Uni et l’iniquité des puissances étrangères.

Les vendeurs de glaces, de boutons, de bananes, de colliers de perles, de cartes postales ou de dépuratif à deux pence le verre qui encombrent l’entrée de Middlesex Street ne sont, pour la plupart, que de pauvres hères sans éloquence et dépourvus d’originalité ; ils ne savent que mugir ou glapir le nom de leur marchandise et vanter son excellence en termes peu persuasifs. Les deux jeunes gens si distingués qui, tous les dimanches matins, élèvent leurs tréteaux en face de la boutique paternelle et vendent à six shillings, et uniquement pour la réclame, les châles « laine et soie » qu’on peut se procurer pour quatre shillings en semaine, sont trop bien élevés pour être amusants. Les marchands de confections ne valent guère mieux ; ils se contentent généralement d’arrêter un par un et de prendre insidieusement à part des jeunes gens à l’air simple et susceptibles d’apprécier les mérites exceptionnels de complets à douze shillings six qui doivent « durer comme le fer ».

L’un deux pourtant fait des efforts louables pour relever le niveau de sa profession. C’est un homme court et robuste, à fortes moustaches blondes, dont le torse opulent fait valoir les costumes qu’il essaye sans répit toute la matinée pour séduire les acheteurs. Il montre successivement les trois pièces du complet ; en vante l’étoffe et la coupe ; indique facétieusement le devant et le dos, de peur que l’on ne s’y trompe, puis il enfile le veston, tourne sur lui-même, et plein de bonne humeur, commence les enchères à « cinq cents guinées ! » La foule s’esclaffe. Il descend immédiatement à cinq guinées, puis à dix shillings, et à ce dernier prix trouve un acheteur. Mais une providence perverse veut que ceux que ces complets ont séduits soient immanquablement des hommes aux proportions anormales, construits sans soin, sur le dos desquels les vêtements les plus élégants deviennent des plaisanteries en actions et des sources de commentaires discourtois.

Le philanthrope qui annonce toutes les cinq minutes qu’il ne tient pas à l’argent et vend, par humanité et pour occuper ses loisirs, des chronomètres à mouvement garanti, aux boîtiers façonnés avec les métaux les plus rares, pour la somme de huit shillings ou même moins, n’est pas de ceux que l’on écoute en sceptique et pour en rire : son maintien digne et détaché de toutes considérations sordides, ses lunettes d’or, la valeur énorme des bijoux qu’il manie négligemment, imposent le respect.

Lorsqu’on veut simplement passer un quart d’heure gai et se distraire un peu, il faut aller écouter les marchands de porte-monnaie. Comme verve spirituelle, résistance des cordes vocales et génie du négoce, ils se partagent les premiers prix et laissent les marchands de châles, de confections et de dépuratifs se disputer des accessits de complaisance. Un auditeur impartial se sent en conscience obligé de faire la navette entre Rubinstein, qui est l’un d’eux, et son collègue d’un peu plus haut, pour les comparer à loisir ; et même après de nombreuses séances il préférera probablement les classer ex-aequo. Rubinstein est peut-être plus ingénieux dans sa pantomime, plus subtil ; mais l’autre est assurément plus vigoureux ; il se sert de l’actualité avec plus d’audace, et la répétition infatigable de l’adjectif fait de son discours une curieuse mosaïque.

Mike avait déjà entendu maintes fois tous les boniments de Middlesex Street et la plupart de ses plaisanteries ; mais après tout, quand une chose est drôle, elle est drôle toujours, la centième fois aussi bien que la première ; même elle plaît davantage quand on la reconnaît aussitôt, en vieille amie, et qu’on peut en rire sans effort d’esprit. Un garçon qui n’a rien de mieux à faire et qui, assagi par l’expérience, est bien décidé à ne rien acheter, peut passer une matinée fort agréable entre les deux rangées de tréteaux et de voitures à bras. Il y trouvera tout ce qu’il faut pour être heureux, un spectacle qui change constamment sans jamais surprendre, des coins tranquilles où l’on peut se réconforter d’une assiette de pois verts ou d’un bol d’anguille à la gelée, et, pour ceux que brûlent une faim spirituelle, le miracle incessant d’un flot de paroles enchaînées avec art, magiques, fascinantes, répandues sur la foule ébahie par des hommes qui ont reçu le don divin.

Une horloge sonna, et tout ce qu’il y avait de sexe mâle dans la rue, soudain désintéressé du spectacle, résolument se dispersa ; à ces signes Mike connut qu’il était une heure, et que les « pubs » venaient d’ouvrir.

Aux « Trois Dauphins », il retrouva Wynnie qui, ironique et lasse, lui demanda s’il ne pouvait pas, pour lui faire plaisir, avancer un peu l’ère nouvelle. Elle en avait assez ! Il protesta que si cela dépendait de lui, ce serait déjà fait, et ils en vinrent à parler de Middlesex Street :

— Avez-vous bien remarqué, fit-elle, les noms de ceux qui vendent et les figures de ceux qui achètent. Ceux qui vendent ce sont tous des Cohen, des Hyams, des Beuben, des Goldberg… et ceux qui achètent ce sont de pauvres Anglais, comme vous et moi, des naïfs, qui se laissent prendre aux histoires de « soldes », de « réductions », de « ventes après saisie ». Ah ! il n’y a pas à dire, ils sont trop malins pour nous ; rien d’étonnant à ce qu’ils viennent ici par milliers. Quinze jours après leur arrivée ils se font expédier le grand-père, la grand’mère et les petites sœurs restés en Pologne, et au bout d’un an ils commencent à acheter des maisons.

Mike dit d’un ton sentencieux :

— C’est pourtant vrai : mais elles ne leur profiteront pas longtemps.

Elle se moqua de lui :

— Pas longtemps ! ça durera toujours plus longtemps que vous et moi. D’ailleurs ils ont bien raison ; j’en ferais autant à leur place, et vous aussi ; et si vous aviez des rentes et des maisons vous n’auriez pas envie de tout changer.

Il n’écouta pas la fin de sa phrase, buté aux premiers mots :

— Plus longtemps que vous et moi, répéta-t-il ; si je croyais cela, je ferais une révolution à moi tout seul, sans attendre davantage.

†

  †  †

« Ça durera plus longtemps que vous et moi ! » Il se répétait cela tout en déjeunant, empli d’un vague malaise. Cette phrase l’accompagna sur l’impériale du tramway de Bow Bridge où il jugea bon de faire sa digestion en prenant l’air et elle lui chantait encore dans les oreilles quand il passa le seuil du no 37 de Cable Street. Cela durerait plus longtemps que lui ! Le thé amer, les serviettes trouées, l’exploitation éhontée, la vie morne et sans joie, les chambres délabrées d’où l’on entendait piailler des enfants, et l’ignorance que l’on ne pouvait que sentir, l’ignorance de tout ce qui eût été différent, l’ignorance qui permettait seulement de se débattre en aveugle, de donner des coups de pied dans le vide avec des cris et des malédictions d’infirme bafoué ; cela durerait plus longtemps que lui ! C’étaient des paroles en l’air, évidemment ; mais si pourtant c’était vrai !

Il vit Hannah Hydleman s’effacer sur le seuil pour le laisser passer et lui indiquer la porte de l’arrière-boutique avec un sourire de grâce majestueuse ; le vieillard se leva à moitié pour lui tendre la main, et poser sur la table le journal qu’il lisait – « Justice » – ; et il s’assit, sa casquette sur le genou, solennel et candide, comme l’on s’assied en face du trépied de l’oracle. Ce vieillard allait tout lui expliquer ; c’était un homme d’expérience et de grand savoir, sans aucun doute ; un des sages d’une race renommée pour sa ruse ; et s’il avait dédaigné d’acheter des maisons et de vivre dans l’opulence, c’était assurément que la cause du peuple opprimé brûlait dans son cœur comme une grande flamme.

Quand Hydleman eut parlé de la manifestation d’hier, de ce qu’en disaient les journaux de dimanche, et qu’il posa des questions, Mike lui répondit comme il eut répondu à un confesseur ou à un maître, à un de ceux qui distribuaient la science ou la foi. Oui ! il était socialiste ; pas depuis très longtemps, mais de tout son cœur.

Il n’avait pas étudié beaucoup dans les livres, il n’avait entendu que quelques orateurs du parti, ceux qui parlent dans les rues et il n’était pas certain d’avoir tout compris. Il n’avait jamais été grand clerc : généralement dernier à l’école, quand par hasard il y allait ; et les systèmes trop compliqués lui échappaient. Mais il se rendait nettement compte que tout était de travers, et que cela ne pouvait pas durer longtemps. Non ! il n’était pas sans travail. Il avait un emploi régulier, et pas plus mal payé qu’un autre, et les contremaîtres ne le tourmentaient pas ; du plus loin qu’il pouvait s’en souvenir, les contremaîtres ne l’avaient jamais tourmenté longtemps. Ce qui l’agitait, c’était l’iniquité des choses, et l’idée qu’il y avait des gens qui étaient plus riches que lui, et qui avaient plus d’argent et plus de tout ce qui compte, sans être forcés de travailler.

Hydleman le regardait d’un air songeur, et tapotait la table à petits coups :

— Oui ! fit-il. C’est toujours autant de fait. Vous sentez l’injustice du système, vous êtes mécontent, et c’est le principal ; il faut commencer par être mécontent. Ceux qui sont contents d’eux-mêmes, contents de tout ce qui les entoure, ne méritent pas d’avoir mieux ; mais ils arrêtent les autres. Et ils sont d’autant moins à plaindre que les riches leur donnent des tapes dans le dos en vantant leur vertu – les vertus innombrables avec lesquelles on bâtit une seule fortune inique – et que les prêtres les bénissent et leur promettent le royaume des cieux. Ça paraît vraiment dommage de gaspiller le royaume des cieux pour des hommes qui se trouvent parfaitement satisfaits de vivre ici-bas comme des pourceaux !

— Bien sûr ! fit Mike. Le ciel, ce doit être un endroit où on a tout ce qu’on veut, et ceux qui n’ont rien voulu, eh bien ! C’est leur affaire !

De l’autre côté de la porte vitrée il pouvait voir Hannah Hydleman assise dans la boutique derrière le comptoir, le menton dans ses mains, regardant vers la porte de la rue, par où venait la lumière. La fenêtre de la pièce où il se trouvait donnait sur une cour sombre, bornée par un haut mur gris dont le pied s’écaillait. Tous ceux qui venaient dans cette pièce tournaient, d’instinct, le dos à la fenêtre, s’asseyaient de côté autour de la table ronde, faisant face à la porte vitrée par où devait venir toute la vie du dehors. Du côté de Hydleman la cheminée occupait presque tout le pan du mur ; de son côté il y avait juste la place nécessaire pour deux chaises, un réchaud à gaz posé sur une caisse drapée d’une pièce d’étoffe jaune, et une petite armoire de bois peint. Et le tout semblait affreusement vieux ; c’était une pièce où l’on pouvait se figurer un homme attendant de jour en jour, de mois en mois et d’année en année, d’innombrables années sans fin, l’arrivée de nouvelles toujours retardées, mais qui ne peuvent manquer de venir ; une pièce obscure et basse comme une crypte, défendue de toutes parts contre la lumière et le bruit, où l’on comprenait sans effort la futilité de toutes les luttes des générations.

Mike sentit qu’il perdait courage ; et la phrase que la barmaid avait ce matin-là lancée au hasard lui revint à l’esprit : « Ça durera plus longtemps que vous et moi ! » Le vieillard assis en face de lui avait peut-être commencé à rêver des temps meilleurs, assis dans ce fauteuil de velours usé, alors qu’il était encore jeune et plein de force ; et maintenant qu’il était vieux qu’en pensait-il ? Espérait-il encore ?

Il parla en hésitant un peu :

— Croyez-vous que ça va encore durer longtemps ?… Oui ! comme c’est maintenant ? Ça n’a pas l’air de marcher beaucoup ; les gens ne comprennent pas, ou bien ils ont peur.

Hydleman hocha la tête :

— Oui ! c’est surtout ça, ils ne comprennent pas. Ils ont toujours vu les choses comme elles sont, et ils ne sont pas capables de les imaginer différemment. Et quand on leur en parle ils vous récitent les maximes qu’on leur a apprises à l’école ou à l’église : C’est la loi ! C’est la nature ! Il faut bien qu’un corps ait une tête ! et ainsi de suite. Comme si toutes les lois divines et humaines nous commandaient de respecter des hommes qui se sont enrichis en vendant de la bière, du whisky ou des journaux à sensation, en bâtissant des maisons de carton ou en prêtant à la petite semaine. Il suffit d’une escroquerie heureuse, et voilà vos fils titrés et vos petits-fils bâtissant des églises ou faisant cadeau de vieux tableaux moisis à des musées. Et le peuple souverain, eh bien ! il ne lui reste plus qu’à vénérer et remercier à genoux parce qu’on restitue, à quelqu’un d’autre ou sous des formes inutiles, cinq pour cent de ce qu’on lui a volé. Pourtant ça commence, ça commence ; il n’y a pas à dire : voyez les dernières élections. Et puis il se trouve justement que les temps sont durs ; les affaires ne vont pas ; et quand les affaires ne vont pas, ça veut dire qu’on renvoie des ouvriers, ou bien que les patrons ferment leurs usines, vendent une automobile sur deux et s’en vont crier misère sur la Côte d’Azur, pendant qu’ici… Les ventres se creusent, il n’y a pas de charbon, des enfants meurent, et alors on commence à comprendre que tout n’est pas comme il faudrait. Mais quand ils deviennent enragés ils ne savent pas s’y prendre ; ils poussent de tous les côtés comme un troupeau. Alors ceux qui les conduisent envoient leurs chiens pour aboyer des mensonges : « Ce qu’il vous faut, ce sont des tarifs, de la protection » ; ou bien : « C’est la faute des Allemands. » Et ils commencent à se bousculer vers les fondrières…

Hannah entra et tira de l’armoire de bois peint tout ce qu’il fallait pour le thé : des tasses de faïence blanche à peine ébréchées, des assiettes à filet d’or, du pain et du beurre, du cresson, des pâtisseries étranges…

Dans le fauteuil, son père hochait la tête, les yeux baissés, sa barbe grise écrasée contre sa poitrine ; une de ses mains reposait sur la table et, toutes les cinq secondes, les doigts se levaient et retombaient ensemble avec un son mat, scandant le vol du temps implacable. – et encore si peu d’accompli ! – Mike les regardait l’un après l’autre et se sentait plein de mélancolie. L’âge d’or était à des distances incalculables ; la porte de l’Eden était aux mains d’un ennemi puissant et rapace, armé de mille ruses, et il ne restait guère aux pauvres garçons comme lui qu’à glaner ça et là, parfois en cachette, ce qu’on voulait bien leur laisser.

Quand tout fut prêt Hannah s’assit, le dos à la fenêtre. Dans le contre-jour son visage mat prenait un grain d’une finesse miraculeuse ; les perles de ses oreilles oscillaient doucement, les paupières se levaient et s’abaissaient avec langueur sur les grands yeux placides ; chaque geste indolent faisait ressortir la richesse d’un corps massif et sain, une beauté lourde de concubine de roi, de captive qui vaut une guerre.

Elle versa le thé et ils burent et mangèrent sans rien dire ; Hannah surveillait la porte vitrée qui donnait sur la boutique et grignotait une pâtisserie avec des gestes d’un raffinement infini ; Mike pleurait sa chimère agonisante et sentait lentement renaître en lui son cœur de barbare : À quoi bon parler de libération à des esclaves endurcis dans leur turpitude ? Ceux qui tenaient le pouvoir étaient trop forts et trop habiles ; le peuple ne pouvait qu’obéir à leur poussée et s’en aller en trébuchant vers les fondrières, s’arrêtant aux coins des chemins pour lapider les précurseurs. Il n’éprouvait aucune soif de martyre ; il ne voulait ni s’immoler pour autrui, ni vieillir dans un trou sombre en caressant un songe. Il préférait s’en aller seul sur les flancs du troupeau pourchassé, choisissant son pâturage, prenant toute sa part et, s’il pouvait, la part d’un autre, sournois et subtil. Et les chiens ne lui feraient pas peur !

Le vieillard parla de nouveau :

— Ce qu’il y a de plus étonnant, dit-il, c’est que ceux de nos adversaires qui sont de bonne foi nous traitent de visionnaires et parlent de nous avec pitié, comme de pauvres abusés qui se font des illusions sur le genre humain, qui se forgent des rêves insensés, qui bâtissent leur utopie sur les fondations de vertus absentes avec le mortier d’une bonne volonté universelle qui n’est pas de ce monde. Si nous y croyions à toute cette vertu, à cette bonne volonté de tous, est-ce que nous aurions besoin de rien changer ?… Même les lois actuelles seraient inutiles. Il n’y aurait ni juges, ni prisons, ni richesse insolente, ni pauvreté terrible. Les hommes vivraient dans l’équité et la paix… C’est justement parce qu’ils sont foncièrement mauvais, injustes et durs les uns pour les autres qu’il faut des lois, et ce dont nous nous plaignons, c’est que les lois présentes ne suffisent pas. Elles ont permis à quelques-uns de réunir entre leurs mains toute la joie du monde, et ils l’égrènent parcimonieusement et à contrecœur à ceux qui usent leur vie pour eux. C’est pour cela que nous voulons d’autres lois…

Mike suivait des yeux Hannah Hydleman qui allait et venait indolemment, desservant la table avec des gestes royaux. Les mots ne lui parvenaient qu’étouffés ; les phrases étaient vides de sens. Des lois ! des lois ! Qui donc voulait des lois ? Sa force montait en lui comme une marée. Il songeait à ces choses comme il n’en arrive que dans les livres ou dans les rêves, au cœur de contrées miraculeuses, affranchies de toutes lois : un cri dans la nuit, la charge et le rapt, une belle fille enlevée dans des bras forts, comme il l’avait la veille enlevée dans ses bras.

†

  †  †

Le lendemain le ciel était encore gris et triste, et il ne semblait pas qu’il y eût de place pour des révoltés dans un univers ordonné, ajusté, inconscient et brutal comme une machine. Tout, gens et choses, semblait disposé par quelque main souveraine ; les choses alignées à leur place propre pour des usages ingénieux ; les gens soumis et dociles, attachés à leurs fonctions obscures comme des sentinelles à leurs postes, héritiers instinctifs de traditions anciennes qui enseignent qu’il est inutile de résister. Se lever le matin à une certaine heure précise ; s’en aller vers un certain lieu entre des rangées de maisons tirées au cordeau ; voir tout le jour des hommes, les bêtes qui leur obéissent et les machines qu’ils ont construites, exécuter aveuglément des ordres venus d’on ne sait où, exprimés et transmis, par des moyens presque surnaturels ; autant d’étapes dans la voie des humbles, conduisant lentement vers l’asservissement sans réserve qu’est leur destin.

Le jeudi soir Mike retourna au 37 de Cable Street.

Hannah Hydleman était sortie ; son père était seul dans la boutique, assis derrière le comptoir, les mains étendues à plat devant lui sur les journaux empilés. Il reçut le jeune homme avec un hochement de tête familier, comme s’il trouvait sa visite toute naturelle : quelques mots en passant échangés entre deux camarades de même opinion et naturellement disposés à voisiner. Mike s’assit, feuilleta distraitement une revue illustrée ; puis il la referma, la remit à sa place avec soin, soupira et regarda autour de lui sans rien dire.

Vue de derrière le comptoir et face à la porte de la rue, la boutique était moins sombre qu’au premier abord. L’ordre parfait qui avait présidé à son aménagement la rendait bien telle qu’il se souvenait l’avoir vue le jour même de son arrivée à Londres. Depuis, il avait toujours pensé à cette pièce de quelques pieds carrés comme à un monde modèle où tout s’emboîtait et s’agençait ingénieusement, où il n’y avait place pour aucun désordre, aucune incertitude, aucune erreur de bien ni de temps ; et pourtant le vieillard qui gouvernait ce monde était là dans la pénombre, étendant devant lui des mains vides et regardant le rectangle lumineux de la porte avec des yeux questionneurs.

Il se surprit à formuler un vœu muet : Pourvu que cette fois l’oracle fût propice ! pourvu qu’il lui permît de s’en aller en emportant des réponses, et non de nouvelles énigmes insolubles pour lui ! Mais voilà que les doigts du vieillard commençaient de se lever et de retomber avec un son mat sur les journaux qui couvraient le comptoir, un geste d’impuissance lasse, de lutte sans espoir contre des forces écrasantes, presque d’abandon. Il dit :

— Il y avait de bien belles choses dans le journal ce matin. Plusieurs membres de la famille royale ont gracieusement consenti à honorer de leur présence, hier soir, la cérémonie d’ouverture d’un restaurant coopératif ouvrier. Le Duc a déclaré que l’enthousiasme montré sur le parcours des voitures par la population de l’East End l’avait profondément touché, et il a adjuré tous les loyaux citoyens de sa Majesté, quelle que fût leur pauvreté, de continuer à soutenir de toutes leurs forces le Trône et l’Empire. La Duchesse a goûté la soupe et le bœuf, qu’elle a trouvés excellents, et elle a caressé, sur la tête, trois petits enfants. Allez donc vous plaindre, après ça ! Et les gens de leur suite, qui remplissaient les voitures, et qui n’ont rien dit, je me demande ce qu’ils ont pensé de tout cela ! Ils ont dû se dire les uns les autres avec des sourires suaves : Délicieux ! Je m’accommoderais fort bien de déjeuner ici tous les jours ! Et les pauvres diables dehors, qui étaient venus pour acclamer la royauté pendant qu’elle gaspillait deux portions de bœuf, qu’est-ce qu’ils se disaient, ceux-là ? Probablement : Nous aussi nous nous accommoderions bien de déjeuner tous les jours ; malheureusement il n’y a pas que ça à faire ! Ils ont dû aussi regarder au passage toutes les rues noires qui suent la misère, les gens de la suite, frissonner un peu, comme au Zoo, quand on regarde des loups de l’autre côté de la grille, et se dire à part soi que les gens qui habitaient ces rues-là devaient être de drôles de gens, et qu’il devait s’y passer de drôles de choses ! Et même là-dessus ils se faisaient des illusions : le plus terrible c’est justement qu’il ne se passe rien. De temps en temps une femme tuée à coups de pied ou une famille qui meurt de faim ; mais à part ça, il ne se passe rien d’un jour à l’autre, rien d’un bout de l’année à l’autre, rien. Rien que la misère et la saleté et l’ignorance. Leur paradis : un coin de ruisseau quand ils ont la bonne fortune d’être saouls ! Leur enfer : « Home ! Sweet Home ! » Elle peut venir, la royauté !

Hannah rentra, salua Mike d’un sourire de suzeraine, passa dans l’arrière-boutique pour enlever son chapeau, et revint s’accouder sur le seuil. Elle suivait les passants attardés d’un regard à la fois curieux et hautain, comme elle eût pu regarder une fourmilière. On devinait qu’elle se sentait élue pour un sort rare, désignée par Iahveh pour aider à une étape nouvelle du peuple de son choix, et qu’il était donc de son devoir d’être belle, afin que les hommes de sa race fussent poussés à l’accomplissement de grandes choses par le désir de son corps.

— Il y avait encore bien d’autres choses dans le journal, continue Hydleman. Il y avait entre autres le compte rendu de l’assemblée annuelle d’une société de prévoyance, présidée par un vrai lord. Et le vrai lord a fait un discours. Il a dit à ceux qui l’écoutaient qu’ils étaient la crème de l’humanité, le dernier espoir de la nation et la seule barrière qui s’opposât à l’assaut d’une démocratie sans principes. Il a regretté qu’un Gouvernement dépourvu de dignité se fît l’esclave de cette démocratie et cherchât à lui complaire en la comblant de dons immérités. Les pensions pour les vieillards, par exemple ! Les pensions pour les vieillards vont saper la fibre morale du peuple tout simplement. Les populations ouvrières vont cesser de songer à l’avenir et vivre dans le désordre et la débauche, maintenant que leurs vieux jours leur ouvrent une perspective de luxe injustifié et de bombance sénile avec les cinq shillings par semaine du Gouvernement. Le noble Lord a donné à son auditoire une idée de ce que serait le prolétariat selon son cœur. Le bon prolétaire passe à la caisse le samedi, touche ses vingt-cinq shillings et revient en courant les remettre à sa ménagère. Elle en place une bonne partie à la Caisse d’épargne et, avec ce qui reste, elle se fait un jeu de payer le loyer, d’acheter le charbon, le pain, la viande, le thé, les légumes, les vêtements et les souliers pour cinq personnes. Elle s’en fait un jeu parce que naturellement le bon prolétaire est convenablement humble, et n’aspire pas aux mets, aux vêtements, aux plaisirs réservés à ceux qu’une Providence intelligente place au-dessus de lui. Le bon prolétaire et sa femme bouclent leur budget et font des économies parce qu’ils sont soigneux et serrés, qu’ils surveillent impitoyablement les fournisseurs, et que chaque fois qu’ils dépensent un penny, ils s’arrangent pour en obtenir toute la valeur, ou même un peu plus. Ils sont pleins de respect pour les choses établies, pour la constitution, la Chambre des Lords, les portiques à colonnes et les gens plus riches qu’eux. Le dimanche, ils font leur toilette avec soin et s’en vont à l’église, où on leur prêche une religion qui leur recommande de retirer leurs économies de la caisse d’épargne et de les distribuer en aumônes ; d’aimer leurs fournisseurs comme eux-mêmes et d’adorer la vertu en haillons. Sur quoi j’imagine que le bon prolétaire se prend la tête entre ses mains et cherche vainement à comprendre. Il se donne bien du mal pour rien : il lui suffirait de retenir cette maxime, que ceux qui ont le moins d’argent sont ceux qui ont le plus de devoirs, et qu’ils n’ont qu’un droit, celui d’aider à maintenir les choses comme elles sont.

Mike, penché en avant et les coudes sur ses genoux, les yeux au niveau du comptoir regardait la porte ouverte dans laquelle la silhouette de Hannah s’encadrait. Il écoutait avec attention ; tous les mots lui parvenaient et il en comprenait clairement le sens. Il voyait le noble lord, bénévole et protecteur, expliquer à la classe ouvrière comment il lui plairait qu’elle vécût ; et lui assurer que lui et ses semblables étaient tout prêts à améliorer son sort dans la mesure du possible et à sauver un bon nombre de pauvres gens de la famine, pourvu qu’ils fussent dociles et complaisants.

Il comprenait tout cela et, pour le moment n’en éprouvait aucune indignation. Cela semblait inévitable ; ce n’était que peu de chose, une part infime d’un système qui paraissait indéracinable à force de complication, d’un univers façonné d’injustices et de malentendus. Depuis le commencement du monde les hommes avaient dû s’ingénier sans fin à construire des cellules innombrables, toujours multipliées, par-dessus les murailles desquelles ils se regardaient avec une méfiance hostile, si bien que maintenant ce monde était tout entier coupé de barrières, hérissé de remparts derrière lesquels les clans fanatiques se guettaient l’un l’autre âprement et refusaient obstinément de se comprendre.

Par-dessus le comptoir où s’étageaient les journaux multicolores, il voyait Hannah Hydleman, debout sur le seuil, appuyée contre le chambranle de la porte, une main sur la hanche profonde que sa pose faisait saillir. Au-dessus de la taille forte, sanglée dans une ceinture de cuir, la ligne ample du torse s’évasait vers les lourdes épaules, et les bras épais, la poitrine gonflée, l’équilibre animal du corps sain, la rendaient proche de ces femelles qu’on se représente à l’aube de l’espèce, autour des feux fumants sur les grèves, simples comme leur vie, et graves de sentir en elles le flux puissant des générations à naître.

Mike songeait, et sa songerie était peuplée d’images qui étaient à moitié des idées, et à moitié des instincts vieux comme le monde : si cette femme et lui s’étaient rencontrés en d’autres temps, bien avant la naissance des villes, avant qu’on n’eût obscurci la joie des forces humaines en leur donnant des vêtements futiles de lois, de religions et de pudeurs, il l’aurait prise dans ses bras sans rien dire, et sans rien dire elle aurait refermé ses bras sur lui, parce qu’ils étaient tous deux jeunes et affamés de vie, et que rien ne les séparait. Mais maintenant ! Telle qu’elle se tenait là sur le seuil il la devinait pétrie de préjugés, de mépris et de devoirs imaginaires ; esclave de sa race, esclave de sa religion, esclave de subtiles distinctions de caste qu’elle entendait condamner tous les jours, mais qui faisaient partie d’elle et qu’il lui serait impossible d’ignorer. À ses yeux il n’était qu’un idolâtre endurci dans son erreur, le fils de ceux qui avaient persécuté les siens ; il n’était aussi qu’un ouvrier, un manœuvre condamné à rester un manœuvre, pauvre d’ambitions comme d’idées, dépourvu de l’astuce patiente des jeunes hommes d’Israël. Et même si tous ces obstacles n’avaient pas existé, qu’aurait été leur union sinon un pacte de plus, une soumission nouvelle aux lois sévères, l’entrée dans une trappe sur laquelle veillent des puissances malveillantes… À moins que l’arrivée des temps nouveaux ne vînt tout changer, rendre tout possible dans un monde redevenu jeune, qui reprendrait toutes choses au commencement.

La voix de Hydleman s’éleva de nouveau :

— Et dans une autre réunion un autre lord (ou peut-être n’était-ce qu’un pauvre baronnet) a déclaré que les spoliations toujours croissantes d’un Gouvernement de démagogues, les impôts iniques qui ne pesaient que sur les classes aisées leur rendaient la vie impossible, et que lui, pour sa part, allait se voir contraint de réduire considérablement ses dépenses et de restreindre son train de maison, et qu’il supprimerait, entre autres choses et en première ligne, les sommes qu’il avait coutume de consacrer à des œuvres de charité. Les journaux conservateurs citent les paroles du baronnet et disent au pauvre peuple : « Vous voyez ! Vous voilà bien attrapé ! » Dans les villages situés sur les domaines  du baronnet, il n’y aura donc plus de distributions de petit lait et de couvertures, et les ménagères vont maudire le Gouvernement ; mais ce sera nous, socialistes, qui rirons le mieux et les derniers. Les villageois au cœur simple commenceront à rêver d’un état où les distributions de petit lait et de couvertures seraient un droit, et non une grâce, et le baronnet fera bien de ne plus rien dépenser du tout et d’économiser tous ses revenus, parce que son capital commencera à branler. Plus tôt cessera leur charité, qui est à moitié une vertu et à moitié une mesure de sécurité et de propagande, et mieux cela vaudra pour nous. Il n’y en a que trop qu’elle asservit et qu’elle avilit. C’est une goutte de baume sur l’immense gangrène des pauvres, une soupape d’échappement à leur colère ; quand la soupape aura été close et boulonnée et que toute l’aristocratie sera assise dessus, occupée à dire au peuple : « Voilà ce que c’est », nous n’aurons plus qu’à attendre à bonne distance pour ramasser les morceaux.

Cela, Mike pouvait le comprendre ; et il abattit son poing sur les journaux en jubilant.

— Bien sûr ! fit-il. C’est comme ça que ça arrivera. Il y aura des temps durs, les usines fermeront, les riches cadenasseront leurs caisses, il y aura des milliers et des milliers qui crèveront de faim, et alors ça viendra. On se dira les uns aux autres : « Nous n’avons rien, et il y a ceux-là et ceux-là, et ceux-là qui en ont trop » ; et on ira les chercher tous ensemble. Ah ! il y aura de la misère avant ça ! bien sûr ! Mais pour ceux qui resteront le moment sera venu de rire !

En s’en allant il s’arrêta un instant sur le seuil, et, s’appuyant au chambranle de la porte de l’autre côté, il regarda Hannah avec un sourire. Il se sentait fort de la révolution prochaine qui allait tout aplanir, fort aussi de ses larges épaules, et continuait de sourire sans la quitter des yeux.

Elle le regarda à son tour, sourit aussi par politesse, et, appuyant sa tête contre le mur de briques, contempla le ciel noir. Après un moment de silence elle bâilla, puis dit d’un ton plein de distinction :

— Il fait bien doux ce soir !

Mike répondit : « Oui », et son audace s’envola.

Vingt révolutions n’auraient pu combler l’abîme, ni effacer l’empreinte profonde des générations. La splendeur de la blouse claire, de la cravate de soie et des boucles d’oreilles n’était rien ; ce qui la mettait si loin de lui c’était sa race qui parlait par chaque ligne de son corps, la majesté indolente de sa pose, le faste oriental de ses bijoux et de ses ornements, les grands yeux calmes, pleins du mystère des pensées qu’il ne comprendrait jamais.

Il fit un signe de tête vague, descendit dans la rue et s’en alla vers les « Trois Dauphins ». Il avait soif de paroles simples et dépourvues de mystère ; il voulait retrouver des hommes comme lui, qui exprimeraient des idées familières dans des termes faciles à comprendre, qui plaisanteraient et riraient bruyamment, en abattant leurs poings sur le comptoir.

†

  †  †

Au cours des quelques semaines qui suivirent, Mike retourna plusieurs fois au 37 de Cable Street. Il restait souvent cinq ou six jours sans en approcher et sans y songer, presque sans songer à rien, occupé par son travail toute la journée, et, le soir, satisfait de rejoindre des compagnons dans les tavernes du voisinage ou de fumer, à cheval sur une chaise, devant la porte de sa maison. Dans ces moments-là il n’aspirait à rien de plus qu’à des quantités illimitées de bière, à la conversation joviale des buveurs et au bien-être indécis qui résulte des deux.

Vers la fin de la semaine, quand les fonds tiraient à leur fin, il pouvait même se contenter de la complainte monotone de son logeur, qui consacrait chaque jour un demi-penny à l’achat d’un journal du soir, en partie pour voir le résultat des courses, en partie afin d’y trouver des arguments nouveaux dont il pût étayer ses discours. Un gamin peu scrupuleux qui vendait ces journaux, en courant à perdre haleine, poussé par la double espérance – toujours vaine – qu’il passerait le premier et qu’on ne lui demanderait pas de rendre de monnaie, lui donnait fréquemment le « Star » au lieu du « Evening News » qu’il désirait ; quand il s’apercevait de l’erreur il ne lui restait plus qu’à lire toute la soirée les opinions d’adversaires détestés, exprimées avec tant d’astuce qu’il ne savait qu’y répondre. Ces soirs-là il hochait interminablement la tête et laissait sa pipe s’éteindre, presque silencieux, sentant sa foi politique vaciller en lui.

Mais, après ces périodes de calme, il venait toujours un soir où Mike se réveillait à la réalité intolérable, honteux d’avoir laissé s’assoupir sa juste colère, et pénétré pourtant de l’espoir vague, que, dans l’intervalle, un pas de plus aurait été fait vers le but obscur et désirable.

Il était tiré avec un choc de sa torpeur presque satisfaite, par un incident quelconque de la journée qui venait lui rappeler, généralement d’une manière indirecte et par des voies inattendues, l’iniquité des choses et sa propre servitude.

Les petites injustices courantes, les actes de tyrannie mesquine qu’il pouvait voir ou subir à l’entrepôt ne le touchaient guère, les contremaîtres le laissaient généralement en paix et il n’éprouvait que du mépris pour ceux qui se laissaient malmener. De plus toutes ces choses-là étaient en dehors des grandes règles, n’avaient aucun rapport avec les inégalités et les injustices dont l’idée le brûlait. Lorsqu’un homme de sa classe, semblable à lui presque en tous points, que des puissances occultes avaient investi d’une certaine autorité, en profitait pour lui causer quelque ennui, il n’éprouvait ni étonnement, ni indignation ; la vengeance était simple et à portée de sa main ; c’était une affaire personnelle qu’il savait comment régler, et, s’il était obligé d’attendre quelque temps, il le faisait sans rancune et sans impatience, certain de ne pas oublier.

Mais la vue des passagers de première classe des paquebots hollandais, allongés luxueusement dans leurs fauteuils pliants, ou du « Koh I Noor » emportant vers Margate des touristes en complets de flanelle et en toilettes claires, aux sons d’un orchestre allemand, ou celle simplement d’un bookmaker à l’air propre, conduisant dans Commercial Road un tonneau attelé d’un poney râblé, maniant les guides entre des doigts chargés de bagues, un gros cigare aux dents, suffisait pour faire flamber sa révolte ou bien pour l’emplir de ressentiments troubles, de doutes infinis.

Il y songeait pendant des heures et des heures, tout en vaquant à sa besogne, vite hébété par l’effort de pensée, cherchant vainement à comprendre ce qui l’agitait ainsi, ce qu’il voulait, comment il se faisait que toutes ces choses fussent possibles, comment elles finiraient, et quand ?

La révolution qui devait venir, la chute d’un système injuste et imparfait, il comprenait bien cela ; mais il n’arrivait pas à voir comment elle s’appliquerait à lui, comment il se pourrait qu’il entrât de plain-pied dans son héritage, qu’il fût transformé en un moment, désormais prêt à jouir de tous les biens, spirituels et matériels jusque-là réservés aux heureux de ce monde, et qu’il s’efforçait d’imaginer.

Alors il s’en allait en hâte vers Cable Street dès que le soir était venu, vers la boutique où Hydleman tenait sans doute la clef de ces énigmes qu’il méditait derrière le comptoir, les mains étendues sur les journaux alignés, ou bien dans la salle obscure où il s’asseyait face à la porte, tournant le dos au grand mur triste dont le plâtre s’écaillait. Seulement, une fois là, il s’apercevait qu’il ne savait comment exprimer ce qu’il pensait, que ses idées n’avaient été que de grandes formes indécises qu’aucuns mots ne pourraient rendre.

Il ne lui restait qu’à se taire et à écouter, à attendre que quelque parole du vieillard lui expliquât son propre cœur, répondît aux questions qu’il n’avait pas su poser. Et il attendait, soir après soir, puis sortait dans la nuit, sans jamais emporter ce qu’il cherchait.

Quand Hannah était sorti, il restait dans la boutique avec Hydleman, l’écoutait quand il parlait, quand il se taisait, ruminait ses paroles et s’efforçait de comprendre, feuilletait distraitement les journaux et le regardait servir les clients. Ceux-ci étaient tous des gens du voisinage qu’il connaissait de vue et qui avaient cessé de s’étonner de le trouver là : des Israélites, pour la plupart, qui préféraient accorder leur clientèle à un coreligionnaire, encore qu’il fût un « Epikouros » et suspect d’hérésie, ou bien des hommes qui partageaient ses opinions, qui venaient échanger quelques mots en passant. Ces derniers, Mike les écoutait aussi quand ils parlaient, et quand ils ne disaient rien, il les regardait attentivement, se demandant chaque fois :

« Que sait-il celui-là ? Et que pourrait-il m’expliquer ? »

Mais il n’apprenait pas grand’chose de leur bouche sur les sujets auxquels il pensait, et il n’apprenait rien sur eux, parce qu’ils étaient d’une race étrangère et qu’il ne les comprenait pas.

Il entra un soir à la Bibliothèque publique de Saint-George-in-the-East et s’attarda à feuilleter une revue illustrée. C’était un « Grand Numéro d’Été » bourré de photographies et de gravures décrivant les plaisirs divers des gens qui prennent trois mois de vacances, à l’usage de ceux qui n’ont que quinze jours, et, accidentellement, à l’usage de ceux qui n’en ont pas.

Des messieurs aux coiffures irréprochables, vêtus de flanelle immaculée, un foulard de soie autour des reins, promenaient dans des « punts » capitonnés de coussins des jeunes femmes aux poses voluptueuses qui abritaient coquettement leurs cous nus sous des parasols chinois ; à la page suivante les mêmes messieurs et les mêmes jeunes femmes avaient échangé leur bateau de rivière pour un yacht singulièrement mal construit, qui filait à toute voile sur une mer clapotante ; le vent avait quelque peu dérangé les coiffures, et les costumes étaient différents ; mais l’élégance chevaleresque des hommes et la grâce raffinée de leurs compagnes permettaient de les reconnaître. Un peu plus loin, poussés par quelque incompréhensible lubie, ils s’étaient aventurés parmi les rochers à pic où, exempts de vertige, ils conservaient leur courtoisie sereine dans une position apparemment désespérée. D’autres gravures représentaient des plages à la mode, les lacs d’Écosse ou des fjords norvégiens, qui ne faisaient que servir de décor à la joie incessante des houris et des héros.

Mike tourna rageusement les pages et s’arrêta à une d’elles qui contenait des portraits. Le texte annonçait les tout derniers mariages en vue de la saison, et d’une colonne à l’autre trois exemplaires légèrement différents de « la charmante fille de M. X…, la charmante fille de M. Y…, la charmante fille de M. Z… » avec des mines chastes dans des décolletages imprécis, contemplaient les trois portraits de leurs fiancés. Les jeunes filles étaient jolies, et le photographe connaissait son métier. Elles détournaient les yeux, dans une pose pleine de distinction pure, ou bien levaient vers le lecteur un regard rêveur et doux, sans mièvrerie, sûres que la vie ne leur apporterait jamais rien d’offensant ni de vil.

Les fiancés avaient l’air parfaitement correct, sain et borné, de vrais aristocrates anglais. Mike serra les dents et marmotta des promesses de calamités ; mais comme il restait quelques minutes en face des pages déployées, indécis, son hostilité se fondit en découragement et il regarda les portraits de nouveau, humblement, comme pour leur demander ce qu’il cherchait.

Aucune révolution n’aurait pu le rendre semblable à eux, ni les abaisser jusqu’à lui, et il n’était même plus certain qu’elle eût été juste ; ils semblaient si forts de leurs droits, si loin de soupçonner qu’on pût leur en vouloir d’être ce qu’ils étaient. Il les devinait pourvus d’idées bien établies sur toutes les choses qui comptent, soignés d’esprit et de corps, pétris de raffinements sans nom et une grande vague d’envie désespéré lui noya le cœur. Ceux qu’on avait dépouillés, c’étaient ses ancêtres inconnus au cours de générations innombrables ! Ils avaient vécu comme il vivait ; ils n’avaient pu lui léguer que ce qu’ils avaient, une âme fruste et obscure, proche de la terre qui les portait où les premières grandes semailles ne faisaient lever qu’une moisson d’élans maladroits et d’aspirations incompréhensibles.

Il sortit et s’en alla vers la boutique de Hydleman, et tout en marchant il s’émerveillait grandement de se sentir si troublé, de percevoir en lui le jeu confus de forces ignorées. Elles s’enchevêtraient, se combinaient une seconde pour former quelque chose qui semblait une idée, ou un grand désir qui brûlait, ou un accès de sourde colère, et l’instant d’après il ne comprenait plus rien sinon qu’il était comme un homme qui, les yeux bandés, bafoué et poussé par derrière, trébuche sur des obstacles qu’il ne peut voir. C’était nouveau, cela, et quand il se fut rendu compte que ce n’étaient pas les symptômes d’un mal corporel, il se prit à songer à lui-même avec un respect étonné. Il avait pour le moment perdu sa belle assurance d’autrefois et la paix de son cœur, mais quelque chose d’autre s’éveillait en lui, qu’il n’avait jamais soupçonné.

Quand il arriva au 37 de Cable Street il trouva Hydleman dans l’arrière-boutique, comme de coutume enfoncé dans le grand fauteuil de velours, un journal déployé sur les genoux. Sur la table étaient posés une bouteille de rhum et deux verres qui avaient servi. En s’asseyant, Mike eut l’intuition qu’il se passait, ou qu’il s’était passé quelque chose, et que s’il était venu plus tôt il eût interrompu une scène de modeste réjouissance, quelque cérémonie familiale qui ne le regardait pas. Hydleman hochait la tête avec un sourire indulgent et semblait ruminer des nouvelles heureuses ; par la porte vitrée il pouvait voir Hannah adossée au comptoir, jouant avec ses doigts.

Comme le silence continuait, Mike parla le premier, mais une sorte de pudeur lui conseilla de ne rien dire des choses qui lui tenaient au cœur ; il fit quelques remarques, sur le temps, sur l’été qui arrivait, et sur des événements dont il avait entendu parler. Hydleman assujettit sa calotte de drap et continua de hocher la tête, la mine plus gaie qu’à l’ordinaire, comme s’il venait de résoudre d’une façon heureuse un problème important.

Quelques moments plus tard il joignit les mains sur le journal déployé et dit distraitement :

— Enfin ! Enfin ! c’est la vie… Il ne faut pas songer à soi ; et puis c’est une chose dont on doit se réjouir, une bonne chose ! oui, une bonne chose !

Levant les yeux, il parut se rappeler tout à coup que Mike était là. Il appela Hannah, lui dit de donner un verre propre, et y versa un peu de rhum ; puis il en versa quelques gouttes dans son propre verre, et sourit de nouveau :

— Nous avons célébré aujourd’hui une petite fête, dit-il en s’adressant à Mike, un événement heureux ; oui, un événement heureux !

Il regarda Hannah, qui rougit un peu, et leva son verre. Mike prit le sien et le leva à moitié, avec un geste de vague politesse, puis il se rassit, parce qu’il ne savait que dire ni que faire.

Il ne comprit pas tout de suite à quel événement Hydleman faisait allusion ; mais il devina que la belle Hannah allait sortir de son horizon, émigrer probablement vers des sphères supérieures, et il le ressentit confusément. Pourquoi tous les gens qu’il voyait semblaient-ils poursuivre le cours de leur vie placide, y trouver des joies suffisantes, des buts qui valaient la peine d’être atteints, pendant que lui, Mike O’Brady, les regardait faire, attendant tout d’eux et ne recevant rien ?

Il n’avait aucune raison d’être là ; il n’avait jamais eu aucune raison de venir, il n’avait jamais été qu’un intrus, peut-être importun, sûrement ridicule à leurs yeux, stupide au point qu’il ne trouvait rien de mieux que d’écouter et de contempler des étrangers pour comprendre son propre cœur. Et qu’avait-il appris ?

Hydleman souriait et hochait la tête, Hannah était retournée s’accouder sur le seuil pour voir les passants, goûter l’air de la nuit et rêver aux jours nouveaux ; dans l’arrière-boutique, la lumière du gaz semblait chaleureuse et douce, parlait d’intimité, de veillées sans querelles, d’un cercle familier et clos contre le dehors, et Mike se sentit plus que jamais un intrus.

Il vida son verre, murmura quelques mots d’excuse, en se levant, et quand il eut passé le seuil et fait vingt pas dans la rue, il s’étira et dit à demi-voix :

— C’est fini, cette histoire-là, bien fini.

Et ce qu’il reniait ainsi ce n’étaient pas seulement les soirées dans l’arrière-boutique, la voix de Hydleman peuplant la pièce sombre de griefs irrémédiables, la silhouette d’Hannah sur le seuil, c’était aussi la vision des jours parfaits qui s’était fanée sans approcher ; le grand espoir dont il avait entretenu son cœur avide, et qui ne lui suffisait plus.

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Deuxième partie 

Aux « Trois Dauphins » Wynnie restait invisible, et le garçon qui servit Mike était un pauvre niais, novice à sa besogne, que les réprimandes hargneuses du patron achevaient d’affoler. Il courait gauchement d’un client à l’autre, confondait invariablement les commandes et, préoccupé d’avoir l’air alerte et dégagé, s’accoudait au comptoir dès qu’il croyait avoir quelques instants de liberté, proférant, sans jamais réussir à intéresser les consommateurs méprisants, des remarques ineptes sur le temps et les événements sportifs de la journée. Du compartiment voisin venait un tumulte de voix bruyantes et assurées, coupé de rires gras ; l’aristocratie du quartier y buvait du « special Scotch » en fumant des cigares ; le patron qui s’était joint à elle, prêtait une oreille attentive à ses plaisanteries et s’esclaffait avec déférence.

Mike but une lampée de bière et s’adossa à la cloison. La force de l’habitude le poussa à s’assurer mentalement que son tour viendrait bientôt de boire des spiritueux de marque et de fumer des cigares à bagues dorées, mais tout aussitôt il se souvint qu’il n’en était plus bien certain, et il s’aperçut en même temps que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il souhaitait… mais après tout que voulait-il ? Il chercha la réponse au plafond, puis parmi les bouteilles alignées sur une étagère, enfin sur les panneaux de verre dépoli où se dessinaient les ombres des passants, et encore une fois il ne découvrit qu’une chose, c’est qu’il s’étonnait lui-même. Une partie de lui – tout ce qui n’était pas son corps – semblait s’être transformée à son insu ; les limites de ses rêves de bonheur s’étaient élargies ; elles se noyaient maintenant dans une pénombre mystérieuse qui l’intimidait un peu.

Quand il fut sorti, il descendit lentement Commercial Road en songeant à ce phénomène obscur qui le surprenait, et sans s’en apercevoir, il alla jusqu’à l’église de Limehouse. Comme il rebroussait chemin pour rentrer chez lui, il s’arrêta un instant devant une affiche qui annonçait pour la semaine suivante une « Grande Séance de Gymnastique, Boxe, Lutte et Poids, avec le concours d’un chœur de jeunes filles et d’une fanfare. » Cette affiche était posée près d’une porte ouverte, par où venaient des bruits confus de commandements et de pieds martelant le plancher en cadence. Un peu intrigué, il resta là quelques minutes jusqu’à ce que, s’étant déplacé pour aller examiner une deuxième affiche de l’autre côté de la porte, il vit que celle-ci annonçait des sermons et des réunions pieuses.

Il se dit avec un rire méprisant : « Je vois ce que c’est. »

La jeunesse chrétienne de Limehouse entremêlait la gymnastique et la religion, la barre fixe et les psaumes ; subterfuge d’ecclésiastiques ingénieux à qui tout est bon pour attirer loin des lieux de perdition une humanité toujours altérée.

Sur les marches du perron se tenait précisément un spécimen parfait de ceux qui devaient fréquenter ce lieu : un jeune homme d’aspect à la fois malingre et dégagé, qui ornait de grosses lunettes rondes une physionomie curieusement falote, impersonnelle et comme inachevée, dont chaque trait timidement ébauché réalisait la vertu. Dès qu’il vit que Mike le regardait, il sourit affablement, descendit le perron et vint le prendre par le bras.

— Eh bien, mon vieux ! fit-il, ça ne vous dit rien d’entrer ? Vous serez le bienvenu. Venez donc faire un tour à l’intérieur, comme ça en visiteur !

La main sur l’épaule de Mike, il souriait d’un air engageant. Il semblait parfaitement à son aise, cordial, et légèrement protecteur ; ses traits rudimentaires avaient revêtu une expression de camaraderie enjouée, ses lunettes rondes distillaient la bienveillante indulgence d’un sage. Mike le regardait avec étonnement, ne sachant s’il devait rire des épaules étroites et du facies de larve, ou ressentir comme une insulte le ton protecteur. Il se décida pour le rire, et répondit en pouffant :

— Entrer là dedans ! non merci ! je n’aime pas les prêches !

Son interlocuteur secoua la tête sans se fâcher.

— Voilà où vous vous trompez, mon vieux, on ne vous fera pas de sermon. On ne vous forcera à rien et on ne vous demandera rien. Vous pouvez passer une heure ici, lire les journaux ou un bon livre, ou bien vous joindre aux gymnastes, ou encore faire quelques « reprises avec les gants » vous et un camarade. Vous avez l’air solide ; je suis sûr qu’avec quelques leçons vous deviendrez tout à fait calé.

De nouveau, Mike éclata de rire. L’idée du jeune avorton à lunettes offrant de lui enseigner le « noble art » lui parut comique. Dans tout cela il y avait quelque chose qu’il ne comprenait pas ; cette assurance affable, ce maintien confiant et supérieur chez un être évidemment déshérité devaient avoir une source qu’il ne pouvait deviner, et tout en continuant à secouer la tête, il regardait curieusement l’entrée béante. À ce moment une jeune femme – une jeune fille – apparut et descendit les marches du perron ; le prosélyte la vit et se fit plus pressant.

— Voyons – fit-il – un bon mouvement. Venez jeter un coup d’œil, rien que par curiosité. Je vous promets qu’on ne vous tourmentera pas. N’est-ce pas, Miss Gordon-Ingram ?

Elle répondit aussitôt :

— Assurément ; vous serez le bienvenu, sans conditions. Et je suis sûre que Wilkins sera le meilleur des guides.

Mike la regarda, et comprit ce qui lui avait tout à l’heure échappé : le droit de parler familièrement à une créature d’essence aussi manifestement divine devait suffire à donner au plus humble des mortels le sentiment que sa part des biens de ce monde méritait l’envie.

Elle n’avait rien d’éthéré ni d’irréel ; sa présence se révélait d’abord sous la forme d’un corps, d’un corps de femme sain et vêtu de chair qu’aucun trait essentiel ne distinguait des corps d’autres femmes. Elle avait probablement des yeux bleus, lumineux et doux, des cheveux blonds, couleur de toutes les choses blondes, couleur de feuille sèche, de beurre frais, de froment et de bronze usé qui luit. Sa bouche n’était ni une fraise, ni un bouton de rose, mais une vraie bouche, assez large, aux lèvres tendres qui faisaient souvent une espèce de moue apitoyée mais courageuse, à moitié sourire et à moitié commencement de prière, comme celles d’une personne qui intercède. Mais il était impossible de songer à ses yeux quand elle regardait, ni à sa bouche quand elle parlait. Ses paroles comme ses regards étaient des appels directs et francs qu’on ne pouvait ignorer. Ses yeux brillaient lorsqu’ils se fixaient sur vous, honnêtes et sans peur, comme si vous, vos pensées et vos paroles étaient pour le moment la chose la plus importante du monde et la plus digne d’attention. Et ce qu’elle disait, elle, ne semblait pas une suite de mots assemblées à la manière ordinaire et qui signifient ceci ou cela, c’était l’expression d’un intérêt qui, à l’instant où elle parlait, était tout elle-même, et d’une bonne volonté infinie. En vérité lorsqu’on la connaissait davantage on finissait par oublier le reste pour ne plus voir en elle que cela, une bonne volonté qui eût pu tenir lieu de toutes les vertus et de toutes les grâces, large comme le monde, droite et simple comme une lame, le souhait incessant, souverain, de toujours équilibrer les balances, de ne jamais négliger le plus humble des suppliants ni la plus insignifiante des suppliques, d’accorder à chacun tout son dû, tout son désir. Et si le désir était impossible, le suppliant saurait au moins qu’elle s’en désolait avec lui. Comprendre cette bonne volonté sans bornes, c’était regretter qu’un sort cruel n’eût pas mis entre ses mains l’ordonnance de toutes choses et le royaume de la terre, où elle eût assurément amené la paix.

Tout cela, Mike ne put le voir tout de suite ; mais qu’elle se tînt devant lui et qu’elle lui parlât, avec l’air engageant et naturel d’une grande dame qui parle à ses pairs, suffit pour faire lever en lui un essaim de puretés, de vertus insoupçonnés, qui se bousculaient l’une l’autre pour monter à la surface de son cœur. Les yeux clairs qui le regardaient étaient pleins d’intérêt sincère. Elle descendait ce perron pour s’en aller, et voilà qu’elle s’était arrêtée à cause de lui, qu’elle négligeait tout le reste de sa vie merveilleuse, pour demeurer en face de lui et lui parler !

Elle disait :

— Vraiment, nous ne vous forcerons pas à dire des prières ni à chanter des hymnes malgré vous. Vous n’êtes pas très pieux ? Plutôt un païen ? Ça nous est bien égal ; à moins que vous ne soyez un bandit achevé vous serez assez bon pour nous… Vous entrez ? À la bonne heure ! Maintenant je vous laisse avec votre ami ; mais je compte bien vous revoir.

Wilkins dit à demi-voix avec orgueil :

— Elle vous a parlé comme ça parce qu’elle croit que vous êtes mon ami. Elle n’est pas fière, hein ?

Mike se laissa mener, monta deux marches, et se retourna de nouveau. Elle s’éloignait dans la direction d’Aldgate, foulant le trottoir sordide d’un pas libre et souple, tout comme s’il était digne d’elle au lieu d’appartenir aux régions humbles où sa présence était un miracle incessant. Elle était suivie à dix pas par un homme qu’il n’avait pas remarqué, un domestique, évidemment, bien vêtu d’un complet de serge et d’un chapeau melon dans lesquels il paraissait gêné. Il maintenait sa distance avec soin, rigide, surveillant de regards soupçonneux et méprisants les passants et les maisons ; tout son maintien exprimait une désapprobation muette de ces visites au vulgaire, auxquelles il se trouvait obligé.

Le jeune homme à lunettes montra à Mike les diverses salles qui composaient « l’Institut Chrétien de Limehouse », et ne manqua pas de faire ressortir les avantages nombreux qu’il offrait à ses membres. La cotisation ? Rien ou presque rien : un shilling de temps en temps, juste de quoi écarter les farceurs.

— Vous comprenez bien, dit-il, que ce n’est pas ça qui suffit à payer le loyer, le gaz, et le reste. On ne s’en tirerait jamais si on n’avait personne pour nous aider ; mais nous avons des protecteurs, des gens riches, des philanthropes (qu’on les appelle) qui ont fondé l’Institut et qui paient le plus gros des frais. Et ils ne se contentent pas de nous donner de l’argent, ils viennent aussi, souvent, et pas fiers. Vous avez vu Miss Gordon-Ingram, hein ! Eh bien ? il y en a d’autres ; il y a le capitaine, qui vient plusieurs fois par semaine pour surveiller les gymnastes et les boxeurs et les instruire. C’est lui qui a payé de sa poche tous les appareils, et les haltères, et les gants. Des gens de la haute, tous, qui ont des maisons dans le West End, avec des domestiques et des équipages ; mais pas fiers. Ainsi Miss Gordon-Ingram. Hein !

Il assujettit ses lunettes pour mieux regarder Mike, hocha fortement la tête et dit avec conviction :

— Il n’y a pas mieux !

La salle de lecture était meublée de quelques tables, flanquées de bancs, sur lesquelles des journaux et des revues à bon marché étaient étalés. La salle de jeux comportait les mêmes tables et les mêmes bancs, mais les journaux étaient remplacés par des damiers et des jeux d’échecs et de dominos. Le gymnase était un sous-sol parqueté de paillassons et garni de quelques appareils rudimentaires et d’haltères de tous calibres ; et les autres pièces étaient à l’avenant. Mais aux murs délabrés et au mobilier sommaire s’attachait un prestige subtil, l’enchantement récent d’une présence glorieuse, et Mike écoutait son compagnon et regardait autour de lui avec respect. Même la cantine, où l’on ne vendait naturellement que des boissons de tempérance et des décoctions chaudes, n’excita pas son mépris.

En traversant cette dernière salle, son guide lui mit une main sur l’épaule et dit confidentiellement :

— Mon vieux, si jamais vous avez envie de boire une bonne tasse de cacao, c’est ici qu’il faut venir. Il n’y a pas un autre endroit dans tout Londres où on boive de meilleur cacao.

Ses sourcils, qu’un plissement du front élevait au-dessus des lunettes rondes, et la moue significative dont il accompagna ce conseil donnaient une idée des voluptés aiguës que la dégustation de ce liquide était susceptible de procurer. Mike réprima une grimace, et dut avouer que jusqu’ici il n’avait jamais abusé du cacao.

L’heure s’avançait, et l’Institut était à peu près vide ; ils virent encore avant de s’en aller deux salles réservées aux jeunes filles, et une troisième où, révéla Wilkins avec un sourire entendu, les deux sexes étaient autorisés à se réunir, sous une surveillance convenable, pour échanger des propos plaisants ou aimables et faire connaissance.

Sur le perron, il assujettit ses lunettes de nouveau, prit Mike par le bras et le secoua jovialement.

— Eh bien ! dit-il, il y a tout ce qu’il faut hein ! Et vous voyez que nous ne sommes pas jusqu’au cou dans la piété. Je ne dis pas que de temps en temps nous n’avons pas une petite allocution, ou une conversation sérieuse, mais c’est toujours sans façon, comme ça, d’homme à homme. Et si ça ne vous dit rien, eh bien ! vous n’êtes pas forcé.

Il ajouta pendant qu’ils se serraient la main :

— Et pour la cotisation, vous savez, on ne vous pressera pas. Quand ça vous sera commode ! Alors, c’est entendu ; vous allez être des nôtres. Ah ! ne dites pas non. D’abord Miss Gordon-Ingram a dit qu’elle comptait bien vous revoir.

Il leva le doigt, solennel, pour accentuer l’énormité d’une désobéissance ; puis, comme Mike ne répondait rien, il s’éloigna de quelques pas, se retourna pour lui faire un dernier signe amical, et chuchota :

— Et n’oubliez pas ce que je vous ai dit pour le cacao !

Dans Commercial Road les boutiques étaient presque toutes fermées, les passants se faisaient rares, les tramways électriques se poursuivaient sur la chaussée, s’arrêtaient pour prendre ou déposer les voyageurs, et fonçaient de nouveau dans la nuit avec des appels de timbre. Mike enfonça les mains dans ses poches et suivit le trottoir distraitement ; il n’essayait pas de penser ; il laissait toutes les images qui s’étaient présentées à lui ce soir-là danser dans sa tête et se ranger à leur guise. Elles défilaient pêle-mêle, idées et figures mélangées « L’Institut Chrétien de Limehouse » dont il allait devenir membre – lui, Mike O’Brady.

Que s’était-il donc passé ? Le jeune apôtre à lunettes, le gymnase et le cacao, et puis, et puis… cette jeune fille. Quand il en fut arrivé là il s’arrêta court : il n’y avait que cela qui comptât. Le reste n’avait aucune importance ; mais cette jeune fille, son apparence, ce qu’elle devait être, ce qu’elle avait dit, cela c’était l’important. C’étaient des choses qui méritaient qu’on y songeât, qu’on y songeât longuement, qu’on ne songeât qu’à elles, qu’on les retournât patiemment en soi comme des énigmes précieuses dont la solution devait tout aplanir.

Il avait retenu son nom et se le répéta deux fois ; mais le nom ne signifiait pas encore grand’chose pour lui, et ne suffisait pas à la faire reparaître à ses yeux. Il se rendait compte que c’était un nom splendide, un de ces noms chargés de gloire qu’on lit sur les monuments et les grandes tombes de pierre, de ces noms qui depuis des siècles immémoriaux sont annoncés dans les salons à voix éclatante, ou criés sur les champs de bataille. À l’époque présente un nom comme celui-là représentait une maison à colonnes, loin dans l’Ouest, cachant derrière des stores ouvrés et des rideaux de dentelles un faste de tapis épais, de meubles d’acajou et de domestiques poudrés. Il représentait aussi toutes sortes de luxes spirituels, de raffinements impérieux comme des lois, auxquels le vulgaire n’avait pas accès et qui servaient de mot d’ordre aux élus. Ce nom signifiait tout cela, mais il ne pouvait lui faire revoir la personne à laquelle il songeait.

Alors il chercha à se la représenter telle qu’elle lui était apparue, à se souvenir d’elle trait par trait et toute entière, descendant les marches et s’arrêtant devant lui. Et une fois de plus il s’aperçut qu’il ne pourrait pas se la rappeler ainsi. Il ne revoyait ni ses yeux, ni ses cheveux, ni sa bouche, ni la ligne de son corps ; mais il sentait de nouveau sa présence miraculeuse, et de nouveau il était pénétré de l’instinct qu’il était inutile de chercher plus loin ou de demander davantage, qu’il ne pouvait faire mieux que de la suivre et de s’en remettre à elle pour tout ce qu’il ne comprenait pas.

Pour la première fois Mike goûta la douceur d’être ignorant et simple lorsque l’on connaît quelqu’un à qui l’on peut se fier. Il devient inutile de se débattre parmi les doutes et les ténèbres et les faillites d’une vie enchevêtrée quand on peut se débarrasser de tout cela dans des mains justes et compatissantes, dans le creuset de paumes merveilleuses où les ténèbres se muent en lumière, et les faillites en succès, et où les doutes révèlent la vérité éclatante qui était là depuis le commencement.

Commercial Road devint une voie triomphale au bout de laquelle des êtres d’essence supérieure l’attendaient, en tendant vers lui des présents magnifiques, des êtres qui étaient certainement en dehors de la vie ordinaire, pétris de tout le bien et de toute la beauté dont le Créateur ne s’était pas servi pour les autres. Ils descendaient de leur piédestal, ou bien sortaient vivants des pages d’un magazine, et venaient vers lui parce qu’il les avait attendus sans le savoir.

— Maintenant… maintenant cela va aller mieux, dit Mike.

Il ne voulut pas en dire davantage, à cause des sorts mauvais qui guettent ceux qui expriment trop ouvertement leurs espoirs. Il s’arrêta seulement, suivit d’un regard distrait un tramway qui s’enfonçait dans l’ombre, et se répéta en hochant la tête :

— Maintenant je crois que ça va aller mieux.

†

  †  †

Le lendemain soir Mike se rendit de bonne heure à l’Institut et, une fois là, se trouva fort embarrassé. Il ne voyait ni Wilkins, ni Miss Gordon-Ingram, aucun de ceux qu’il comptait y rencontrer. Dans la salle de lecture et dans la salle de jeux des jeunes gens inconnus le regardèrent curieusement sans lui adresser la parole ; au gymnase un adolescent agitait gauchement des haltères, et deux autres, les gants de boxe aux mains, s’efforçaient vainement de concilier la fraternité chrétienne et un simulacre du pugilat. Il erra d’une pièce à l’autre et resta quelque temps aux aguets près d’une porte derrière laquelle il entendait des voix de femmes ; c’était la portion de l’Institut réservée aux jeunes filles. Miss Gordon-Ingram était probablement là, mais il ne pouvait entrer. Il attendait depuis quelques minutes sans remuer quand il lui vint à l’esprit que ce qu’il faisait là était peut-être indélicat, et qu’elle pourrait concevoir pour lui un grand mépris ; il retourna donc dans la salle de lecture et s’empara d’un journal du soir qu’il regarda distraitement.

« Une catastrophe dans une mine du Pays de Galles : 14 disparus ». « L’Autriche construit des Dreadnoughts ». « Les Australiens débutent mal ». Qu’est-ce que tout cela pouvait lui faire ? Des résultats de matches de cricket ! des cuirassés ! des catastrophes ! les journaux étaient toujours pleins de choses qui ne l’intéressaient en rien ! Il allait rejeter celui-là sur la table, quand il lui vint un scrupule soudain ! peut-être après tout qu’il devait maintenant lire tout cela, y songer et même tâcher d’y trouver quelque intérêt. Il venait d’entrer dans une voie nouvelle, et ne savait pas exactement ce que l’on attendait de lui ; il reprit donc le journal avec plus d’attention et parcourut les colonnes de nouveau.

Parmi tout ce qu’elles contenaient que fallait-il négliger et que fallait-il lire ? Le cricket était hors de question ; les cuirassés, étant des instruments de carnage, faisaient partie de préparatifs belliqueux que le christianisme devait réprouver ; et pourtant, qu’en aurait-elle pensé ? Elle appartenait aux classes supérieures qui déclarent et conduisent les guerres et maintiennent dans un état d’exaltation héroïque le peuple qui doit défendre leurs possessions ; elle était proche des lords qui haranguent les pauvres gens sur leurs devoirs et ne leur reconnaissent aucun droit, et si elle pensait comme eux, c’était donc cela la vérité ! Encore une question obscure ! Mais celle-ci serait facile à résoudre, puisqu’il suffirait de le lui demander.

Restait la catastrophe, et il ne pouvait y avoir aucun doute sur ce qu’elle en penserait. Pour elle ce ne serait pas un événement impersonnel et lointain, presque inévitable et largement compensé par une souscription ; ce serait un affreux malheur dont elle s’affligerait avec les affligés ; une source de larmes qu’elle répandrait avec les femmes et les mères dépouillées, un certain nombre d’infortunes particulières qu’elle désirerait soulager à tout prix. Et, d’imaginer sa douleur, Mike se sentit plein de pitié.

Un homme à cheveux gris s’approcha de sa table, le regarda à la dérobée, ramassa un journal qu’il rejeta après avoir fait semblant de l’examiner, et finit par s’asseoir près de lui. Il était vêtu en petit boutiquier ou en artisan supérieur, très proprement mais avec une simplicité remarquable, comme si tout ce qui pouvait ressembler à un ornement eût été scrupuleusement éliminé.

Il demanda :

— Est-ce que vous ne seriez pas un membre nouveau de l’Institut ? J’ai cru voir que vous ne vous sentiez pas encore tout à fait chez vous.

Mike dut admettre qu’il y venait pour la première fois, car sa visite d’hier ne pouvait guère compter. Il parla de Wilkins, qu’il s’étonnait de ne pas trouver là.

Son interlocuteur répéta « Wilkins ! » et hocha la tête :

— Oui ! continua-t-il ; Wilkins est un brave garçon, un garçon méritant et pieux. Je suis content que vous le connaissiez ; si c’est lui qui vous a amené ici, c’est un bon point pour vous.

Mike crut de son devoir d’avouer que ses relations avec Wilkins dataient de la veille, et s’étaient bornées à un quart d’heure de conversation et à la visite de l’Institut. Quand il entendit cela l’homme à cheveux gris sembla le considérer avec un intérêt plus grand ; il se rapprocha un peu, baissa la voix et le félicita de s’être laissé enrôler.

— Alors vous ne connaissez pas Wilkins. Non ! Non ! vous ne l’aviez jamais vu !… Non !… Et c’est lui qui vous a décidé ; un brave garçon, Wilkins ; méritant et zélé ! Eh bien ! vous êtes le bienvenu, et vous trouverez ici des camarades, des jeunes gens de votre âge, et tous de braves garçons, voyez-vous, de bonnes connaissances, qui ne peuvent faire de mal à personne. Et puis il y a des journaux, et les échecs, et le gymnase, oui ! le gymnase. Et, dites-moi, (il se pencha un peu plus et baissa encore la voix) si vous ne connaissiez pas Wilkins, vous… n’avez peut-être pas les mêmes idées ; j’entends… en matière de religion. Vous n’y aviez peut-être pas beaucoup pensé jusqu’ici, hein ? Non, c’est ça, c’est ça ! Et alors vous vous êtes aperçu que ça valait la peine qu’on y pense, hein ? et qu’il n’était que temps !

Il se pencha encore, presque jusqu’à le toucher, et lui mit une main sur l’épaule :

— Vous êtes jeune et robuste, c’est vrai ! c’est vrai ! Mais enfin tout arrive, on ne sait jamais, et si vous vous en alliez sans être prêt, c’est ce qui arriverait ? Hein ! Vous voyez qu’il n’était que temps !

Jetant un regard autour de lui il chuchota :

— On ne peut pas beaucoup causer ici, ça dérange ceux qui lisent ; mais venez donc dans la pièce à côté. Nous serons tranquilles ; nous pourrons avoir une petite conversation à nous deux, comme ça, en camarades, hein !

Il le prit par le bras et l’entraîna, et tout en marchant lui disait :

— Vous vous étonnez peut-être de me voir ici. Ah ! Je ne suis plus un jeune, moi ! Un vieux débris, rien qu’un vieux débris ; mais j’aime bien me trouver avec des jeunes gens. Je suis plus vieux qu’eux, j’ai plus d’expérience, alors de temps en temps je peux leur donner un conseil comme ça, en camarade. On cause, voilà tout, on cause : il ne peut en sortir que du bien. Le père Boulter, qu’ils m’appellent. Oui ! Boulter, John Boulter, c’est mon nom.

Il poussa Mike dans un des coins de la salle, l’installa à l’extrémité d’un banc, contre le mur et s’assit à côté de lui. Il se frottait les mains, caressait sa moustache grise d’un geste distrait, un peu nerveux, et méditait des paroles décisives.

Sa figure terne avait revêtu une expression ardente et futée, le masque du chasseur qui voit venir vers lui sa proie rabattue, et choisit son arme, avec soin. Tout en préparant son attaque il continuait à parler, bon enfant et paternel, s’appliquant à n’employer que des phrases simples, des expressions familières, dépourvues de solennité et qui n’éveilleraient aucune méfiance.

— Voilà, dit-il. Je vois ce que c’est. Vous êtes jeune, n’est-ce pas, vous avez vécu comme tant d’autres, pas plus mal que les autres, mais pas mieux non plus, et vous n’avez jamais pensé beaucoup aux choses de la religion. Hein ! D’abord parce qu’à votre âge on a tant de choses à faire, et tant de choses qu’on croit devoir faire ! Le monde est plein de tentations, le malin est plein de ruses, et la chair est faible lorsqu’on n’a pas le Christ pour soutien. On se dit : les autres en font autant, ou même pis. On se dit ça comme ça, sans y penser, comme si l’enfer n’était pas assez grand pour contenir eux et vous. Et on s’amuse, et on appelle ça s’amuser, s’amuser un peu et on n’y voit pas de malice. Je sais, je sais ; j’ai été jeune moi aussi… Il y a longtemps… Avant d’avoir trouvé le salut…

Il s’arrêta un instant, les yeux dans le vague, et voici que ses propres paroles lui faisaient revoir ses iniquités passées, un désert de vice et de perdition, parsemé de partie de quilles, de bouteilles de limonade, et de promenades en cachette avec la demoiselle du pharmacien, au temps lamentable d’« avant le salut ».

— Et puis quand on est jeune on croit toujours avoir le temps. On se dit que rien ne presse, qu’on a des années et des années pour y songer. On se sent fort, on croit que ça va durer encore longtemps, et quand on sera vieux et fatigué, eh bien ! alors, il sera peut-être temps… Et tout ce temps-là il y a la mort qui guette et les flammes de l’enfer qui attendent. Songez à tout ce qui peut arriver ; les gens qu’on trouve morts dans leurs lits oui, même des gens comme vous, jeunes et forts… Ah ! Vous n’y croyez pas, ça vous fait rire ! Lisez donc les journaux ! Et les accidents voyons. Tout ce qui peut arriver !

Son geste vague embrassa les bancs et les tables, les murs ornés de gravures coloriées et d’extraits des Écritures, la fenêtre close derrière laquelle Commercial Road élevait un bourdonnement confus, coupé d’appels de timbre.

— Les autobus ! dit-il, et il regarda Mike d’un air menaçant.

L’effet produit ne semblait pas répondre à son attente ; plein de ressources, il changea de front et fit donner des troupes fraîches.

— Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’aime bien être toujours du bon côté, du côté qui gagne. Eh bien ! il y a une grande bataille d’engagée, une bataille qui dure depuis des siècles et qui n’est pas encore finie, entre les hordes du Démon et les forces de Jésus. D’un côté les troupes du péché, de la chair et du monde, les tentations et les ruses du Malin, et de l’autre les troupes de la vérité et de la sainteté et du bien, marchant à la victoire sous la bannière du Christ. Oui ou non, voulez-vous être du côté qui gagne ? L’armée du péché pourrait être mille fois plus forte, elle n’a pas l’ombre d’une chance, jeune homme, pas l’ombre d’une chance. C’est couru !

Familier et prophétique, empruntant le langage de l’ennemi pour mieux le vaincre, il semblait donner un « tuyau » exclusif, conseiller à un ami fortuné de prendre Christ, et Christ, et Christ encore, Christ à n’importe quelle cote !

Puis ses mains battirent l’air, évoquèrent dans le vide la certitude de récompense inouïe.

— Et pour les troupes victorieuses, une gloire comme jamais vainqueurs n’en ont eue ; dans ce monde-ci le bonheur de la foi parfaite et du devoir accompli et dans l’autre monde d’autres béatitudes ineffables qui dureront tant que durera l’éternité.

— Tiens, fit Mike, voilà Wilkins !

Wilkins arrivait à petits pas pressés, assujettissant ses lunettes et souriant affablement.

Il leur serra la main et s’assit à côté d’eux.

— Les voilà deux ! songea Mike. Cette fois j’y passe. Mais qu’est-ce qu’ils veulent que je dise ?

Il attendait une attaque concertée, mais à sa surprise, s’aperçut que ses deux compagnons restaient silencieux et se regardaient l’un et l’autre d’un air gêné. Wilkins parla le premier.

— Il y a longtemps que vous êtes là ? demanda-t-il. Je suis un peu en retard ce soir, et je n’étais pas sûr que vous viendriez. Alors vous avez déjà fait la connaissance de M. Boulter. À la bonne heure ! À la bonne heure !

Il dirigea ses lunettes vers ce dernier et s’adressa à lui.

— C’est moi qui l’ai amené, fit-il. Il passait, comme ça, et…

Boulter l’interrompit hâtivement, avec une nuance d’impatience :

— Je sais, je sais. Il m’a dit.

Les lunettes restèrent pointées sur lui quelques secondes, puis se détournèrent lentement. On ne contestait pas leurs droits.

Après un nouveau silence Wilkins se pencha, posa une main sur le genou de Mike et esquissa un sourire tentateur :

— Une partie de dames ? Hein ?

Boulter se leva en soupirant et retourna vers la salle de lecture.

Au-dessus du damier, Wilkins fut confidentiel et intime.

— Boulter est un excellent homme, dit-il, un homme dévoué et plein de mérite, mais il est un peu trop… Heuh ! Comment dirai-je ?… Un peu trop pressant. Il a travaillé avec l’Armée du Salut, et il lui en est resté quelque chose. L’Armée est une institution admirable, mais ses méthodes sont, à mon avis, un peu… crues. Elle peut obtenir des résultats superbes mais pas avec tout le monde ; non ! ça ne réussit pas avec tout le monde. Moi, voyez-vous je crois aux influences. Quand on a amené un homme dans le bon chemin, il ne faut pas le tourmenter, il faut l’y maintenir tout doucement, sans le forcer à rien, presque sans qu’il s’en aperçoive, et laisser agir les influences, les bonnes influences. Au lieu de passer ses soirées dans un bar suffoquant, mal aéré, plein de fumée, parmi des gens à moitié ivres qui crachent sur le plancher, eh bien ! il vient ici faire une partie de dames avec un camarade, en causant, comme ça. Je ne dis pas ça pour vous, remarquez ! Je ne veux pas dire que vous passiez vos soirées comme ça ; non ! Vous me comprenez ?… Au lieu de boire des saletés qui lui donnent des rhumatismes ou qui l’abrutissent, eh bien ! si le cœur lui en dit, il boit une bonne tasse de cacao. Et le dimanche au lieu de flâner dans la rue en attendant que les pubs s’ouvrent, il viendra écouter une allocution sans façon, quelque chose de réellement intéressant, voyez-vous, qui en vaut la peine, par un homme qui sait ce qu’il dit. Des influences, voyez-vous, de bonnes influences, et il n’y a qu’à les laisser agir. Notre homme est forcé de changer, et sans le savoir ; il ne peut pas s’en empêcher.

Les lunettes rondes oscillaient comme l’éclair d’un phare, concentraient sur le damier une attention absorbée, ou, se levant, envoyaient à l’adversaire un message d’encouragement, un regard qui était un échantillon de la sagesse béate à laquelle il pouvait aspirer. Leur possesseur réfléchit soudain qu’il avait peut-être tort de dévoiler ainsi son plan de campagne, et changea de conversation.

— Pas grand monde ce soir ! non ! Le capitaine devait venir, mais il a été empêché, et quant à Miss Gordon-Ingram naturellement ce n’est pas son jour. Elle sera là après-demain vendredi. Oui ! Mardi et vendredi, ce sont ses jours. Sans compter le dimanche, naturellement.

Mike leva les yeux sur lui, vite, comme une bête surprise, et les rabaissa aussitôt. C’était son tour de jouer ; mais il n’y songeait guère. Les coudes sur les genoux, penché vers la table il se balançait d’avant en arrière sur son banc et sentait monter en lui une colère sauvage. Est-ce qu’on s’était encore moqué de lui ? Oh ! Les puissances occultes qui jouaient avec lui, qui peuplaient le monde de figures trompeuses et qui le faisaient rebondir d’un mensonge à l’autre. Un appeau jeté sur son chemin et retiré aussitôt, une trappe habile qui le laissait à la merci de subalternes méprisés, des serviteurs qui ne pouvaient que commenter et défigurer les paroles d’en haut.  Celui-ci, par exemple, qui s’attribuait le mérite de sa capture et parlait de le « changer » par son influence ! S’il lui faisait rentrer ses lunettes dans le crâne…

Wilkins continuait placidement :

— Elle ne peut pas venir plus souvent, parce qu’elle a tant d’autres choses à faire, tant de gens qui la réclament, n’est-ce pas !… Mais elle est là tous les mardis et vendredis de huit heures et demie à dix heures, ponctuellement, et le dimanche après-midi. Je suis sûr qu’elle vous plaira… Elle est très populaire ici, très populaire.

Allons ! il la verrait dans deux jours, après tout ; et il n’avait pas besoin de venir les jours où elle ne venait pas. À moins qu’elle ne le voulût… Et elle lui dirait que faire, que croire de tout ce que ceux-ci disaient. Wilkins… elle avait dit quelque chose de Wilkins, il ne pouvait pas se rappeler quoi. Qu’il serait un excellent camarade, probablement, un garçon qu’il serait bon de fréquenter, ou quelque chose de semblable. De sorte qu’il fallait rester là et peut-être même l’écouter… Encore deux jours, et elle lui expliquerait ce qu’elle voulait de lui. En attendant il devait faire comme Wilkins, rester assis, hocher la tête, et pousser ses pions sur le damier…

†

  †  †

Le vendredi soir, en arrivant, il rencontra de nouveau Wilkins qui prit possession de lui sans plus de façons. Ils traversèrent la salle de lecture et la salle de jeux, mais Wilkins avait cette fois en vue d’autres divertissements que les dames. Tout en entraînant Mike, il disait :

— Le vendredi est un de nos meilleurs jours, l’Institut est toujours plein le vendredi. Miss Gordon-Ingram et le capitaine sont là tous les deux ; seulement Miss Gordon-Ingram passe toujours une bonne partie de la soirée avec les jeunes filles, et nous ne la voyons guère avant neuf heures et demie. Je vous conduis au gymnase ; le capitaine doit être là.

La capitaine était un homme d’une trentaine d’années, grand, mince sans maigreur, décidément beau garçon, l’air franc et dégagé. Son visage hâlé faisait paraître plus clairs ses yeux clairs, et plus pâle sa courte moustache fauve. Habit bas, sans faux-col, les manches relevées jusqu’au coude, il était au milieu d’un groupe d’adolescents et de jeunes gens parmi lesquels il semblait parfaitement à son aise. Ceux-ci étaient dans des états divers de déguenillement qui laissaient place à un doute : on se demandait si c’était là leur costume ordinaire ou un déshabillé sportif. Ils avaient tous un trait commun, un respect profond pour le capitaine, probablement basé en partie sur des prouesses athlétiques et en partie sur sa supériorité sociale, qu’il semblait pourtant désireux de faire oublier.

Wilkins lui présenta Mike, qu’il accueillit chaleureusement.

— Vous êtes le bienvenu, mon vieux, dit-il, d’autant plus, et il le mesura du regard, que vous avez l’air plutôt solide, hein ! Bonne acquisition pour le gymnase ! Et c’est Wilkins qui vous a capturé comme ça, tout seul ! C’est le triomphe de l’esprit sur la matière, alors !

Wilkins rit sans s’offenser, et avoua que Miss Gordon-Ingram lui avait prêté main-forte un instant. Le capitaine caressa sa moustache pour dissimuler un sourire, et remarqua simplement qu’il ne s’en étonnait plus.

Au milieu de ces réparties enjouées, Mike se sentait maussade et hostile. Il se moquait pas mal du capitaine ! Un aristocrate qui venait mendier le respect des pauvres diables en se mêlant à eux, et leur reconnaissance en feignant de les traiter comme des égaux ! Il le surveillait à la dérobée, guettant dans ses paroles un accent condescendant ou moqueur pour s’en faire une raison de rancune ; et faute de cela il lui en voulait de sa belle mine, de son apparence soignée et presque élégante dans un costume d’une négligence étudiée, de sa force équilibrée, de sa peau fine et saine, de l’air de race qui le rendait différent de ceux qui l’entouraient. Son ressentiment de l’autre jour persistait. C’était toujours la même histoire : il croyait atteindre quelque chose, étendait les bras et… On se moquait de lui !

Il refusa obstinément de soupeser les haltères ou d’essayer les appareils, mais quand le capitaine l’invita à mettre les gants et à montrer ce qu’il savait faire, il accepta sans hésiter. Cela au moins était un des arts dont ceux de la haute n’avaient pas le monopole, et sur ce terrain-là le beau capitaine ne serait vraiment que son égal.

Palper le crin que de longs mois d’usage avaient comprimé en touffes dures, glisser les mains dans les gants dont l’intérieur était encore moite de sueur, sentir la prise des doigts et le jeu du pouce bien protégé, chacune de ces sensations-là lui fit du bien et le réconcilia avec lui-même en lui rappelant le bon temps passé ; et quand, après la poignée de mains, il eut fait volte-face, finassé, feinté deux fois et manqué une attaque qui les jeta en corps à corps, il se trouva rajeuni de bien des mois, redevenu simple et brutal, sans colère, débarrassé des énigmes trop compliquées et des désirs obscurs.

Ceci, c’était vraiment un jeu, un vrai jeu d’homme avec des fautes qui marquent et qui font mal et des secondes de pleine joie.

Guetter patiemment, avancer pouce à pouce, sans jamais rompre l’équilibre parfait du corps ramassé pour la détente, toujours prêt pour la retraite ou l’esquive, feinter, ruser, tromper l’adversaire, déchaîner soudain les coups durs et rapides qui font sentir à travers la chair et le crin des gants les os heurtés, la mêlée ardente de quelques secondes qu’arrête l’esquive ou le corps à corps ; recommencer patiemment, soigneusement, avec l’attention lucide d’un bon ouvrier, le masque impassible derrière lequel brûle l’instinct sauvage du combat, ah ! c’était bon, cela, c’était satisfaisant comme un repas, vivifiant comme une boisson forte, par moment, aigu comme une volupté.

Mais la volupté s’émoussa, se mua en impatience, et l’impatience en un ressentiment sourd quand il s’aperçut que le capitaine le ménageait. Même à ce jeu-là cet aristocrate à peau fine était son supérieur, et, qu’il n’en abusât pas, c’était aggraver l’offense. Mettant à profit son allonge supérieure il surveillait Mike avec attention, ignorait ses feintes, et recevait ses attaques avec des directs du gauche longs et vites, en pleine figure, suffisamment forts pour l’arrêter, pas assez pour l’ébranler ni l’étourdir. Il ne considérait évidemment ceci que comme une démonstration à l’usage de ses élèves, qui s’effaçaient contre les murs, faite sur un mannequin animé, qu’il eut été inutile et peu politique d’endommager.

Mike comprit cela et sa double rancune d’athlète humilié et de prolétaire jaloux se condensa en une poussée de violence froide qui blanchit ses joues et lui fit passer des frissons dans les épaules. Il abandonna son style franc de beau joueur pour avoir recours l’une après l’autre à toutes les ficelles de métier, qu’il avait appris à mettre en pratique dans les « saloons » de Dublin, quand l’arbitre regardait ailleurs et que la tentation était trop forte de gagner les deux souverains n’importe comment. On ne lui avait pas enseigné cela, au capitaine ! Les pesées de l’avant-bras sur la gorge et les coups aux reins frappés avec la main ouverte dans les corps à corps ! Les passements de jambes qui semblent involontaires, l’art de fatiguer l’adversaire en lui faisant supporter tout son poids et les coups inattendus au moment où l’on se sépare ! Les attaques molles qu’on porte d’un air épuisé, presque chancelant, et les coups furieux à l’estomac, quand l’autre a cessé de se méfier et vous laisse arriver à portée !

Mais certaines ficelles réussissaient et certaines ne réussissaient pas, et toutes les dix secondes le gant gauche du capitaine venait lui marteler la figure, sans violence inutile, courtoisement, comme pour lui rappeler simplement qu’il n’était pas bien terrible après tout. L’essoufflement vint, ses mouvements se ralentirent, et quand les tapes condescendantes continuèrent de lui pleuvoir sur le visage, plus serrées et plus légères, la colère et l’humiliation l’aveuglèrent. Oh ! trouver un jour dans cette défense éblouissante ! rien que quelques pouces carrés, rien qu’une fraction de seconde ! le temps de placer le coup du droit qui lui enfoncerait les côtes, et, peut-être, avant qu’il ne s’écroule, un ou deux crochets vicieux du côté de la mâchoire, de quoi marbrer pour une semaine sa belle figure propre et fraîche !

Il négligeait de parer ou d’esquiver les coups, maintenant, et suivait son homme pouce à pouce en traînant les pieds sur le sol, guettant le moment propice et en triomphant d’avance ; tel un animal en chasse qui, de la branche qui surplombe sa proie, s’arrête un instant, figé dans un rêve, goûtant d’avance la volupté du sang chaud sur ses gencives.

Et quand il vit le capitaine poussé jusqu’au mur et acculé dans un coin, il fonça aveuglément, frappant des deux mains, avec le désir sauvage de sentir quelque chose céder et s’affaisser sous ses coups.

Derrière lui résonna tout à coup une voix dont il se souvenait, une voix claire et nette qui semblait toujours annoncer de bonnes nouvelles ; le capitaine lui saisit le bras et l’immobilisa en souriant encore, et il se retourna juste à temps pour voir Miss Gordon-Ingram entrer. Elle s’arrêta un instant sur la dernière marche de l’escalier, vit les deux hommes arc-boutés l’un contre l’autre dans un coin de la pièce et rit de bon cœur.

Dès qu’elle fut là, il ne pouvait plus être question de rancune, de jalousie ni de violence ; sa présence était une guérison de toutes ces choses pour le présent et l’avenir, et une absolution pour le passé. Mike retira son gant droit, serra chaleureusement la main que lui tendait le capitaine, et reporta vers elle des yeux innocents et simples comme ceux d’un petit enfant !

Enfin il la revoyait ! Et dès qu’il se fut bien rendu compte qu’elle était là, qu’elle le regardait et qu’elle allait peut-être lui parler, il sentit tout de suite que son impatience, son irritation des jours précédents et de ce soir même avaient été un exemple de présomption monstrueuse, presque un sacrilège. Comment ! Lui, Mike O’Brady avait osé se révolter contre les puissances invisibles parce qu’elles lui refusaient accès, maintenant et toutes les fois qu’il le désirait, auprès d’une créature qui, dans l’échelle des êtres, était assurément plus près de ces puissances que de lui ! De nouveau elle était là, et son souvenir avait été une chose bonne et douce et réconfortante, mais la voir était encore bien plus et bien mieux. C’était un don gracieux qu’il eût été imprudent d’escompter, le privilège inestimable d’une entrevue à laquelle on aurait dû arriver sur la pointe des pieds, avec ses habits et son cœur du dimanche. Il lui suffisait de songer à elle et à lui-même à côté l’un de l’autre, dans la même pensée, pour se sentir humble et plein de remords. « Une femme comme elle !… et un homme comme moi ! » C’était tout ce qu’il arrivait à se dire, et, de laisser cette phrase se former dans sa tête, il semblait plus incroyable encore qu’elle fût vraiment là, qu’elle le regardât et qu’elle se souvînt de lui : « Une femme comme elle !… et un homme comme moi ! »

Elle ne vit pas tout cela dans les yeux fixés sur elle, ou peut-être ne voulut-elle pas le voir. Elle lui tendit la main et dit en souriant :

— Je suis bien contente que vous soyez venu. Et alors vous avez déjà commencé à annihiler le capitaine ! Vous allez bien !

Elle regarda ce dernier et ajouta :

— Heureusement qu’il est de taille à se défendre ! Mais quand vous boxerez avec les autres, vous les ménagerez, n’est-ce pas ?

Mike fit « Oui » de la tête sans détourner les yeux.

Après qu’elle eut fait le tour de la pièce en distribuant à chacun des paroles amicales et des marques d’intérêt, elle s’arrêta et dit à voix haute :

— Garçons !

Tous interrompirent leurs occupations et se tournèrent vers elle.

— Garçons ! dit-elle. Je suis venue pour vous répéter ce que j’ai dit à vos camarades en haut. Je voudrais que vous veniez tous à l’Institut dimanche après-midi. Cette semaine j’ai obtenu du Révérend Keeling qu’il vienne vous parler, et si quelques-uns d’entre vous n’ont pas encore entendu parler de lui, je peux leur affirmer qu’il leur plaira. C’est un homme très remarquable, qui accomplit une tâche admirable dans Lambeth et Southwark ; je lui suis très reconnaissant d’avoir bien voulu vous consacrer un peu de son temps précieux ; vous devez lui en être reconnaissants aussi, et il faudra le lui montrer en venant tous. Je suis sûre qu’il vous plaira.

En se dirigeant vers la porte elle s’arrêta encore une fois devant Mike, et lui demanda avec un demi-sourire un peu hésitant :

— Viendrez-vous ?

De nouveau il fit « Oui » de la tête, et la regarda s’en aller.

Wilkins le prit familièrement par le bras.

— Hein ! dit-il. Vous voyez qu’elle ne vous avait pas oublié ! Elle est comme ça avec tout le monde ici : elle a des chevaux et des autos, et toutes sortes d’affaires, là-bas dans l’Ouest ; mais avec nous elle ne fait pas d’embarras, hein !

Il assujettit ses lunettes, contempla rêveusement la porte par où elle était sortie, et dit d’une voie étouffée :

— Voilà ce que j’appelle une chrétienne ! Oui une chrétienne, et pas d’erreur !

Mike ne l’écoutait pas, occupé qu’il était à enregistrer dans sa mémoire les premières lignes de l’évangile qu’il était venu chercher.

†

  †  †

Le Révérend Keeling était un homme encore jeune, puissamment charpenté, et pourtant d’une maigreur extrême. C’était ce qui frappait le plus en lui au premier abord, le contraste de cette forte ossature et de la chair usée par un régime ascétique et un travail incessant, et ce contraste était encore accentué par celui qu’offraient la lourde mâchoire de lutteur et des yeux singulièrement purs et doux. Il parlait avec une simplicité presque exagérée, s’appliquant à ne se servir que de mots usuels, parfois vulgaires, en phrases courtes qu’il était facile de comprendre et de retenir. Il lui arrivait de s’oublier par moments et de s’embarquer dans les périodes châtiées et balancées du style qu’on avait dû autrefois lui apprendre à cultiver ; quand il s’en apercevait il s’arrêtait court, avec un geste d’excuse, et repartait en termes plus communs.

Sa théologie se réduisait à l’existence indiscutable d’une divinité pas très puissante, pleine de tolérance et de compassion. Elle semblait se débattre elle-même, cette divinité, dans un réseau de restrictions et d’interdictions sans nombre. Elle contemplait d’en haut avec une immense pitié les pauvres de ce monde qu’elle ne pouvait aider, les encourageant à la dérobée et promettant d’intercéder pour eux auprès d’autres puissances inexorables. Elle comprenait les tentations et semblait les excuser d’avance ; elle se rendait compte de l’injustice qui préside à la répartition des biens terrestres, et suppliait les malheureux de se résigner, faisant luire à leurs yeux la certitude de compensations futures. Et lorsque les malheureux refusaient de se résigner et succombaient aux tentations irrésistibles, cette divinité appliquait à regret une loi assurément plus forte qu’elle-même, et les condamnait, le cœur brisé, à une éternité de supplices sans nom.

Par la voix de son ministre, la divinité tour à tour priait et sommait les membres de l’Institut chrétien de Limehouse de fuir certains vices haïssables et pernicieux entre tous, la boisson, le jeu, l’usage de locutions trop robustes et d’adjectifs inutiles et grossiers.

La plupart des autres vices, leur laissa-t-il entendre, étaient heureusement hors de leur portée, ce dont ils devaient remercier la Providence à genoux. À ceux qui triompheraient du Malin et d’eux-mêmes, la divinité garantissait des béatitudes imprécises ; à ceux qui se laisseraient vaincre, elle promettait des tourments très précis et réels, dont la perspective donnait à penser.

Mike écoutait avec attention et s’étonnait : Il avait déjà entendu maintes fois des prédicateurs de toutes sectes condamner frénétiquement ces plaisirs qu’il jugeait naturels et dont il ne pouvait comprendre la hideur : le verre de bière quand on a soif ou qu’on vient retrouver des amis, le verre de quelque chose de plus fort quand on est en fonds ou qu’on est l’invité, les « deux shillings gagnant et placé » qui apportent un peu d’intérêt dans une vie terne ; et le langage sainement coloré qui peut seul exprimer comme il faut certains états d’âme. Il n’avait jamais considéré ces condamnations que comme des prétextes à éloquence, comme les élucubrations fastidieuses de toqués inoffensifs, et il aurait classé le Révérend Keeling dans cette catégorie si ce n’avait été pour l’appui que lui prêtait Miss Gordon-Ingram. Après tout que pensait-elle de tout cela ?

Elle se tenait un peu de côté sur sa chaise, levant son visage sur le prédicateur debout près d’elle, et de temps à autre elle hochait la tête en signe d’approbation. Ainsi c’était donc vrai, tout ce qu’il disait là ! C’était là que gisait la route que lui, Mike, devait suivre pour mériter les éloges et se rapprocher quelque peu des êtres supérieurs ! Il se prenait à la regarder pendant des minutes entières, suivant sur sa figure l’effet des paroles inspirées, et tout à coup il la voyait hocher la tête, et se ressaisissant, il cherchait désespérément à imaginer la phrase qu’il n’avait pas écoutée et qu’elle approuvait ainsi. Il ne faudrait plus jurer, ni jouer, ni presque plus boire. Bon ! Bon ! Il y était résolu ; mais en même temps il sentait grandir en lui une déception immense, parce que ce qu’elle demandait n’était que cela : une question de plaisirs vulgaires dont le contact semblait presque l’abaisser.

Et puis… Et puis elle se leva, et tout le reste ne compta plus. C’était la première fois que Mike la voyait ainsi, un peu éloignée de lui, debout pendant que tous restaient assis, sereine et douce et simple, se préparant à livrer son message, sans se douter qu’avant même d’avoir parlé elle avait déjà apporté un message miraculeux.

Il songea :

— Elle a laissé derrière elle, loin dans l’Ouest, ses maisons et ses équipages, et elle est venue ici pour me parler !

Avant qu’elle n’eût dit un mot, il se sentait plein de honte.

Ce n’étaient pas seulement les jurons, les paris et la boisson, ces choses dont avait parlé l’autre, c’était toute sa vie avant ce jour-là, chaque minute de sa vie, chaque action mesquine ou laide, chaque péché même inconscient, chaque erreur et chaque ignorance, qui se fondaient en une grande honte humiliée, une chose brûlante qu’il eût voulu effacer du passé.

Il ne savait pas ce qu’elle allait dire ; mais il devinait qu’elle voulait parler de quelque chose qui lui tenait au cœur et qu’elle voulait faire connaître, de quelque chose qui pourrait être en commun entre elle et lui, d’un lien subtil qui pourrait le rapprocher d’elle, d’un cœur nouveau qu’elle désirait faire naître en lui, et qu’il pourrait lui montrer sans honte !

Elle commença : « Mes amis… » et il se sentit prêt à pleurer. « Mes amis ! » Ce n’était pas une vaine formule ; clairement elle les aimait, tous ceux qui l’écoutaient, tous ces pêcheurs que ces premiers mots élevaient déjà un peu. Il se pencha en avant, et attendit la révélation avec confiance.

— Nous devons, dit-elle, faire le bien parce que c’est le bien et fuir le péché ou nous en repentir parce que c’est le péché. Mais la chair est faible, les tentations sont nombreuses, souvent déguisées avec ruse, et il convient de porter constamment en soi le souvenir des récompenses que Dieu réserve aux justes dans le royaume des cieux. Ainsi les faibles seront réconfortés ; ceux qui se lamentent et accusent un monde imparfait pourront goûter d’avance les joies parfaites qui les attendent, et tous comprendront qu’ils doivent lutter de toutes leurs forces et vivre dans la patience et la foi. Mais la miséricorde divine est telle, mes amis, que les récompenses qu’elle nous promet ne sont pas seulement de l’autre monde. Le monde où nous vivons, et dont tant d’entre nous se plaignent, devient une chose de joie et de beauté pour ceux qui ont trouvé le salut ; et ceux qui trébuchent et tâtonnent dans les ténèbres, s’ils prennent Christ pour guide, marchent dans un chemin de gloire sans crainte de s’égarer. Et c’est de cela que je veux vous parler surtout. Ils me comprendront, ceux qui se sont longtemps débattus dans le doute, ceux qui ont lutté, cherché, failli, goûté sans profit les plaisirs du monde, ceux qui ont erré dans le labyrinthe de la vie, s’arrêtant à chaque tournant pour douter encore, faire appel à leurs faux dieux, et attendre leur réponse, en vain. Car pour tous ceux qui se couvrent les yeux de leurs mains et disent : « Il fait noir ! » la lumière n’existe pas, et ils se débattent dans une angoisse sans nom, sans comprendre. Dans leur folie ils croient pouvoir endormir leur souffrance en s’abreuvant à la coupe de vains plaisirs, et ils vident la coupe, et ils s’aperçoivent qu’elle ne contenait que de la lie. Mais quand la voix du Christ est venue jusqu’à eux, ils retirent leurs mains, leurs yeux sont dessillés, ils voient la lumière, et voici que descend en eux une grande paix…

Mike la regardait toujours ; sa gorge était sèche et brûlante ; il haletait doucement ; il sentait qu’il était sur le seuil de ce royaume de paix, et n’attendait plus qu’un signe d’elle pour y pénétrer.

Elle avait parlé d’une voix égale et douce, presque sans gestes ; elle laissait ses bras pendre devant elle, et ses deux mains qui reposaient sur sa robe, les paumes ouvertes, faisaient parfois un mouvement très faible, comme une offrande ébauchée. Et, apportant à tous ceux qui l’écoutaient la grâce de sa présence et le secours de sa foi, elle semblait s’excuser de ne pas leur apporter davantage ; elle disait :

— Christ ne vous imposera pas de pénitences dures et longues, si grand qu’ait été votre péché. Il vous demandera seulement un repentir sincère et des intentions meilleures, et songez à ce qu’il donne en échange ! Il donne son appui constant, une consolation et un grand espoir, et il donne à tous ceux qui croient en lui et se réfugient dans son amour, la paix qui est un avant-goût des béatitudes futures, le contentement parfait qui est le baume des cœurs troublés…

Quand elle se tut, Mike sentit qu’il était toujours au seuil du royaume merveilleux, tremblant d’anxiété fébrile et se demandant ce qu’il lui restait encore à faire. Le salut, la paix, l’état de sainteté heureuse où elle l’appelait ; la consolation et le grand espoir, il voulait cette chose-là, quel que fût son nom.

Une voix donna le numéro d’une page, et cinquante autres voix entonnèrent un hymne. Le refrain était : « Que sera la réponse ? Que sera la réponse ? Que direz-vous à Jésus ? Que sera la réponse ? » Le voisin de Mike lui passa obligeamment un feuillet sur lequel les paroles étaient imprimées, et il remua les lèvres et fit semblant de chanter. Les cinquante voix s’adressaient à lui, lui demandait instamment ce qu’il allait faire, la réponse qu’il devait donner, et quand il vit qu’elle chantait aussi il eut conscience de quelque devoir impérieux qu’il ne comprenait pas bien.

L’hymne terminé, le Révérend Keeling se leva de nouveau. Mike n’entendait que confusément ce qu’il disait ; il perçut : « … parmi vous des visiteurs, ou peut-être des nouveaux venus… si l’un d’entre eux s’est laissé toucher et a trouvé le salut… repentir… voie nouvelle… »

Derrière lui quelqu’un se leva à moitié et se pencha sur son épaule en lui prenant le bras. C’était Boulter, qui lui chuchotait à l’oreille :

— Maintenant le moment est venu, mon garçon ; pourquoi attendre ? Trouvez le salut ce soir et vivez en paix avec vous-même. Hein ! Qu’est-ce que vous choisissez, la gloire éternelle ou la damnation éternelle ? N’attendez pas plus longtemps : c’est aujourd’hui ou jamais. Demain il sera peut-être trop tard !

Mike n’écoutait guère et attendait des ordres plus clairs, une inspiration d’en haut. Elle était assise, les yeux à terre, son livre d’hymnes entre les mains ; elle regardait un coin de la salle ; puis le plafond, puis un des textes, pendus au mur, enfin le Révérend debout à côté d’elle ; elle semblait s’appliquer à ne pas laisser ses regards se tourner vers lui. Boulter lui chuchotait à l’oreille des menaces de flammes inextinguibles, des promesses de félicités inouïes, le sommait de ne pas attendre davantage, de prendre le salut pendant qu’il s’offrait. Entre ces voix diverses Mike ressentait ce que doit ressentir un martyr à qui l’on commande d’accomplir un rite qu’il ignore : il voulait le salut, bien qu’il se moquât des flammes ; il voulait tout ce dont elle avait parlé ; mais maintenant elle ne disait rien !

Pourtant voici que ses yeux s’étaient levés sur lui, hâtivement, furtivement, que ses regards avaient rencontré les siens, et s’étaient détournés aussitôt. Au milieu du silence il se leva.

Il se leva, et ne sut que dire.

Il ne comprenait pas exactement ce qu’on attendait de lui, et, même s’il l’avait compris, comment aurait-il pu trouver les mots qu’il fallait ? Debout, et se balançant d’un pied sur l’autre il regardait sans voir par-dessus les rangées de têtes et sondait péniblement son cœur obscur. Que voulait-il donc ? Ah oui ! La paix ; la grande paix ! Quand il fut sûr de cela il chercha à se rappeler les phrases comme celles qu’il avait entendues le dimanche soir dans les carrefours, ou bien dans les églises, ou encore comme celles qu’il avait lues dans des brochures pieuses, en des minutes de désœuvrement. Ce qu’il avait à dire ne pouvait pas s’exprimer dans la langue ordinaire, exigeait des paroles solennelles et saintes ; et pourtant il semblait étrange, incongru, de revêtir de ces paroles sacrées ce qu’il sentait en lui.

Il commença :

— J’ai vécu dans les ténèbres et le péché…

C’était vrai, cela ! Voilà longtemps qu’il était dans les ténèbres, et, quand au péché, il n’en pouvait douter non plus.

Que lui demandait-on d’autre ? Le repentir ? Des serments de vertu future ? Oui ! Il fallait exprimer tout cela, et l’exprimer d’une manière décente et pieuse, digne de l’état de sainteté où il entrait.

Il répéta :

— J’ai vécu dans les ténèbres et le péché… et soudain les mots lui vinrent.

Il proclama qu’il avait accumulé toute sa vie des erreurs et des iniquités sans nombre dont il comprenait maintenant la laideur ; qu’il avait ignoré Dieu et mis son espoir en des idoles qui l’avaient abandonné ; et qu’il s’était cru heureux, mais qu’il comprenait maintenant qu’il n’avait pas pu l’être. Un moment était venu où il avait senti s’éveiller en lui un grand désir, une soif ardente qu’il ne savait comment étancher, et clairement c’était la soif du salut qui le brûlait ainsi. Il entendait maintenant parler de fontaine de vie où les croyants peuvent s’abreuver à longs traits, de paix profonde, du contentement parfait qui possède les cœurs qu’a touchés la foi. Il venait donc chercher le salut et réclamer toutes ces choses.

Quand il se tut, Boulter dit derrière lui d’une voix retentissante : « Alleluia », et des voix éparses répétèrent plus doucement : « Alleluia ».

Le Révérend le prit par le bras et l’emmena dans la pièce voisine, où il lui parla longuement. Par la porte venaient les sons d’un autre hymne chanté sans doute en l’honneur de sa conversion :

« Oh ! Ce sera gloire pour moi ! gloire pour moi ! gloire pour moi ! Quand par sa grâce je pourrai voir sa face, oh ! Ce sera gloire pour moi. »

Les voix montaient dans une extase de foi, vers un remerciement éperdu pour les félicités promises. Le Révérend, une main sur son épaule, l’exhortait à ne plus jamais faiblir, à songer constamment à l’insignifiance de la tâche et à l’énormité de la récompense, à fortifier son cœur en vue des petits sacrifices nécessaires par la pensée de Christ qui s’était sacrifié pour lui. Il lui disait :

— Vous allez voir comme vous allez être heureux ! C’est le poids du péché qui est enlevé de votre cœur ; tous les tourments du doute et du remords qui cessent. Je suis sûr que vous le sentez déjà, le bonheur des élus, le grand bonheur de ceux qui ont trouvé la voie et qui se sont délivrés d’un lourd fardeau. Et tant que vous louerez Dieu et que vous observerez la loi, tant que vous mettrez votre confiance en Christ, ce bonheur ne vous quittera pas.

Il le regardait dans les yeux et lui souriait fraternellement. L’hymne qui venait de la pièce voisine semblait s’élever exprès pour lui, célébrer une promotion splendide, l’ouverture solennelle des portes du royaume divin.

Enfin il avait franchi le seuil ; il se trouvait maintenant parmi les élus et semblable à eux, absous de ses péchés, délivré de son fardeau, l’égal en vertu de tous ceux qu’il avait jusque-là contemplés de loin. Il avait besoin d’y penser constamment pour le croire ; il lui semblait presque impossible qu’un si court espace de temps eût pu le transformer ainsi ; il cherchait un signe tangible de sa sainteté nouvelle, et n’en trouvait pas.

Alors il se répéta tout doucement : « Sauvé ! Voilà ! c’est fait ! Je suis sauvé ! »

Toutes ces obligations futures que lui imposait ce salut, et que le Révérend lui énumérait, ne devaient pas avoir tant d’importance ; en tout cas ce n’était pas à cela qu’il songeait pour le moment. Il voulait songer surtout à l’étape qu’il venait d’accomplir, et que, de son propre aveu, il avait désirée ardemment ; et quand il se fut redit deux ou trois fois qu’il était enfin sauvé il se tut et s’efforça de voir en lui-même pour sentir l’état de contentement parfait et de foi bienheureuse de son cœur nouveau.

Le Révérend Keeling parlait toujours, et il ne pouvait s’empêcher d’écouter. « Une vie pure, une âme élevée au-dessus des besoins de la chair ; le souvenir constant de Christ qui est notre modèle et notre appui… Fuir les compagnons dangereux…, mépriser les plaisirs vulgaires… »

Mike comprenait fort bien ce que cela voulait dire, et s’en impatientait un peu. Ce qu’il avait pu faire dans le passé ne comptait pas, puisque c’était effacé ; et quant à l’avenir… voyons ! Il était sauvé ! Il avait été appelé et reçu dans les sphères supérieures, où il allait se mouvoir parmi des êtres semi-divins, dont la présence et l’exemple allaient sanctifier ses moindres actions. Le moment était mal choisi pour ces recommandations mesquines. Il voulait se répéter qu’il était sauvé et se le répéta encore ; il voulait comprendre tout ce que le salut représentait pour lui : un monde nouveau ouvert à ses pas, un échelon glorieux franchi, la lumière et la paix, la possession de tout ce qui comptait ici bas… et quand il se serait répété cela assez souvent et qu’il l’aurait bien compris, son cœur sanctifié entonnerait de lui-même un hymne de reconnaissance éperdue au Dieu qui lui prodiguait ses bienfaits.

Dans le couloir il retrouva ses camarades de tout à l’heure, qui se préparaient à s’en aller et dont quelques-uns semblaient l’attendre. Boulter, qui s’épongeait le front, les yeux luisants et dévorants de foi, lui serra fortement la main en prononçant des paroles de joie ; Wilkins vint à lui à petits pas nerveux, consolida ses lunettes et lui serra aussi la main ; enfin Miss Gordon-Ingram lui sourit et dit d’une voix attendrie : « Je suis bien contente. »

Les autres l’avaient accueilli avec des mines solennellement émues, comme on accueille un homme qui vient d’échapper à un grand danger ou de passer par quelque terrible épreuve : elle le regardait avec un sourire de sa bouche compatissante et de ses yeux sincères, un beau sourire de camaraderie et de bienvenue ; elle le voyait entrer dans une vie qui serait pour lui meilleure et plus douce ; elle en était heureuse, et elle le lui disait.

Elle avait dit : « Je suis bien contente ! » et il soupira de soulagement. Il avait donc bien fait ce qu’il fallait faire, ce qu’elle attendait de lui ; il se sentait maintenant plus près d’elle et pouvait la regarder sans honte. Oh ! la tendresse infinie de son visage ! Une tendresse qui vous faisait comprendre aussitôt que vous n’en pouviez espérer qu’une toute petite part, qui serait pourtant assez grande pour apaiser et consoler et guérir. Et il pouvait lire encore sur ce visage bien d’autres choses bienfaisantes et généreuses auxquelles il n’eût pu donner de noms. Nombre de gens qui connaissaient Audrey Gordon-Ingram auraient pu décrire en termes appropriés certains traits de sa figure et de son corps marqués d’une grâce particulière, ou la courbe harmonieuse que créait le hasard d’un geste, ou l’expression plaisante que sa figure revêtait souvent : Mike n’aurait pas su les décrire ; il avait même peine à les comprendre. Mais ces choses représentaient plus pour lui que pour les autres, encore qu’il les perçût moins clairement : elles représentaient tout ce qu’il n’avait jusqu’alors jamais connu, la parure des vies plus fortunées, les dons merveilleux qui sont apparemment sur la terre le sillage des divinités disparues.

Elle avait dit : « Je suis bien contente » et après cela elle parut vouloir ajouter quelque chose, hésita, et se tut. Mike se tenait patiemment debout devant elle, la regardant avec des yeux pleins d’attente ingénue. Après quelques instants il se dit : « Allons ! Allons ! Elle ne dira plus rien ! » et il crut s’apercevoir que sa présence immobile le gênait peu. Il fit un pas en arrière, gauchement, et détourna les yeux. Elle ne dirait plus rien ! Et Boulter s’approchait de nouveau !

Il descendit le perron et sortit dans Commercial Road.

†

  †  †

Deux heures plus tard il se trouvait dans Aldgate, un peu désorienté et ne sachant que faire. Les « Trois Dauphins » ?… Non : ce n’était pas ainsi qu’un homme récemment converti devait passer son dimanche. Après réflexion le seul endroit auquel il put songer qui n’eût pas un caractère nettement impie, en dehors de la rue, était la bibliothèque publique de Whitechapel Road, et il s’y rendit.

Par un dimanche d’été cette bibliothèque est quelconque, guère encombrée, bien balayée et propre à réjouir le cœur des philanthropes qui croient à l’influence bienfaisante des mots imprimés. Devant les journaux déployés sur leurs pupitres des groupes inégaux sont formés : un lecteur qui se campe et se carre, fort de son droit de priorité, et prend un plaisir tyrannique à tourner les pages quand il lui plaît ; derrière lui d’autres qui lisent par-dessus son épaule des moitiés de paragraphes, relèvent timidement le coin du journal quand le titulaire le leur permet, et attendent patiemment que leur tour vienne de lui succéder. Pour lire les journaux du jour il faut, ou bien une chance exceptionnelle, ou bien une persévérance méritoire : ceux qui ne croient pas à leur chance et doutent de leur persévérance se résignent à parcourir les quotidiens de la veille ou des revues techniques vieilles de plusieurs jours.

Les journaux hebdomadaires illustrés sont particulièrement recherchés ; le vendredi ils font leur apparition ; le samedi le coin droit inférieur de chaque feuille porte déjà l’empreinte de nombreux pouces crasseux ; le dimanche cette empreinte commence à empiéter sur les gravures ; le lundi des mains malhabiles et pesantes ont emporté en tournant les feuilles la portion du papier qui portait l’empreinte ; et les jours suivants les empreintes et les déchirures grimpent lentement le long de la page, jusqu’à ce que le vendredi suivant vienne faire remplacer par le numéro nouveau une loque maculée.

Les philanthropes auraient encore bien plus de raisons de se réjouir s’ils visitaient la bibliothèque de Whitechapel Road par un soir d’hiver, quand il fait froid et quand il commence à pleuvoir dans les rues. Les légions des déguenillés arrivent en hâte, clopinant sur leurs pieds blessés, entourés de linges couleur de suie, qui se révèlent par les fissures innombrables de leurs souliers boueux. Quand ils ont atteint la protection du couloir, ils entrent plus doucement dans la salle et s’en vont près des feux. Il y en a deux, un de chaque côté, brasiers généreusement nourris et dont la seule vue fait chaud au cœur. Seulement des cordes tendues en demi-cercle en défendent l’approche, et il faut se contenter d’en jouir à distance et de laisser sécher peu à peu les loques mouillées. Les loqueteux se penchent par-dessus les cordes pour se rapprocher un peu du beau feu rouge, clignent des yeux à la flamme, font une fois de plus l’inventaire des vêtements qui s’effritent et des fragments de cuir qu’il leur reste aux pieds, et surveillent l’horloge avec angoisse.

Au premier étage, il n’y a pas de feu, seulement un calorifère, mais il y a des chaises, et les habitués somnolent au-dessus de revues scientifiques dont les seuls titres sont une ironie, se redressant par à-coups pour guetter le surveillant d’un œil inquiet, regarder la neige tomber au dehors et les aiguilles de l’horloge galoper sur le cadran. D’un étage à l’autre se répand la même odeur complexe de haillons humides, de malpropreté humaine, d’asphalte, de brouillard et de suie ; mais il fait chaud, et quand on a lu un article sur le concert européen, la question des Balkans ou les quatre Dreadnoughts supplémentaires, ou vu des photographies d’aviateurs ou de mariages princiers, il est dur de sortir de ce Paradis pour rentrer dans un monde auquel ni les municipalités ni M. Carnegie n’ont encore étendu leurs donations éclairées !

Les soirs d’été, quand il fait beau et sec et qu’un grand feu cesse d’être la condition essentielle du bonheur, la bibliothèque perd cet aspect pathétique et redevient une bibliothèque plutôt qu’un asile. C’est ainsi que Mike la trouva : une grande salle sombre où les journaux blafards s’étalent sur leurs pupitres ou pendent tristement. Pourtant même par ce temps et à cette heure les gens qui se trouvaient là étaient pour la plupart des vagabonds. Le grand air ne les tente guère ; à vrai dire ils en ont leur saoul d’un bout de l’année à l’autre. En hiver c’est le grand air et le froid ; au printemps le grand air et la pluie ; en été le grand air et le soleil sur l’asphalte, et quand l’automne arrive c’est le grand air et le froid de nouveau ; de sorte que les recommandations des hygiénistes les laissent indifférents et que le refuge de leurs rêves est par définition enclos de murs. Ils s’accoudent devant un journal allemand ou « La Revue des Industries du Fer », remuant péniblement quand leurs pieds leur font mal, et agitent des problèmes déchirants : vaut-il mieux rester là ou aller dormir sur un banc autour des fossés de la Tour ? Est-ce la peine de traverser la Cité et de s’en aller dans l’Ouest quêter quatre pence pour un lit ? Et toutes les fois qu’il s’agit d’un voyage il faut consulter les chaussures qui répondent infailliblement : « Non ! »

Ce fut là que Mike amena son cœur récemment sanctifié. Sa vertu nouvelle l’embarrassait un peu. Quand on ne porte en soi qu’une âme ordinaire et peu précieuse on peut vivre sans précautions et se moquer des conséquences ; mais quand de hautes interventions l’ont gratifiée d’une pureté inattendue il convient de ne s’avancer qu’avec prudence et de protéger contre les atteintes du dehors ce joyau inestimable et probablement fragile. Il parcourut la salle et feuilleta quelques revues sans intérêt, circonspect et craignant des embûches ; puis il monta au premier étage et s’assit près d’une fenêtre avec un magazine américain.

C’était un de ces magazines qui publient, à côté d’articles d’actualité, de nombreuses nouvelles d’auteurs peu connus, et un ou deux romans entre lesquels un seul et même artiste semble avoir distribué impartialement ses illustrations. Celles-ci représentaient des hommes et des femmes d’aspect fatal, pâles, aux traits tourmentés, qui paraissaient subir la crise décisive de leurs vies en des décors irréels et comme embrumés. Des drames de rêve, des tragédies poignantes vues à travers un crêpe, des attitudes angoissées, des corps raidis dans des poses d’émotion contenue et des gestes d’amertume, des yeux grands ouverts dans des masques livides, qui parlaient de chagrins insupportables, de décisions irrévocables et cruelles ; et tout cela sur un fond seulement esquissé, estompé de gris, sobre et vague, qui dégageaient une accablante mélancolie. Le dessinateur avait revêtu tous ces personnages de littérature médiocre d’une grâce austère et lointaine de puritains, et il avait dû faire passer dans leur noblesse étrange toute la tristesse d’un génie inquiet et affamé d’irréel.

Toujours est-il que son passage parvint jusqu’à Mike O’Brady. Mike tourna les pages du magazine, contempla ces gravures et se sentit troublé. Il ne songea pas à lire les romans ni les nouvelles ; c’eût été trop long, et d’ailleurs lire l’histoire de ces personnages leur aurait enlevé leur caractère poignant d’énigmes. Mais de les regarder tels qu’ils étaient fixés sur ces pages, distants et bizarres, secoués par des sentiments aigus et des instincts profonds, lui fit une fois de plus sentir obscurément le mystère complexe du monde.

Il lut la ligne qui servait de légende à une de ces gravures : « … Ainsi, dit-il, je vous ai perdue… Il lut sa réponse dans ses yeux… »

Le soleil s’était couché derrière Aldgate et la ligne des toits commençait à n’être plus qu’une ombre : à l’Est, Saint-Mary de Whitechapel dressait vers le ciel terne son clocher de pierre grise. Dans la rue les lumières s’allumaient une à une, les rares lumières du soir de Sabbat, et sur le trottoir la foule du Sabbat passait. Mike regarda de nouveau la gravure : « Ainsi, dit-il, je vous ai perdue… » et songea que la vie était compliquée et dure, même à en croire le magazine, pour les gens bien habillés. Une belle fille, celle qu’il avait perdue ! Et lui ! Un beau garçon aussi, et d’une élégance infinie. Le décor estompé de la pièce où ils se trouvaient tous deux semblait riche et recherché. Et il l’avait perdue ! Mike secoua la tête et renonça à comprendre. C’était encore quelque raffinement insoupçonné, un sentiment de riches, que les pauvres gens ne pouvaient sonder. Ils avaient tous deux l’air sérieux et pleins de vertu.

« C’est pas possible qu’il lui ait fait des blagues ! » pensa-t-il, et il retomba dans la mélancolie.

Il faisait nuit quand il quitta la bibliothèque et cette fois s’achemina vers les « Trois Dauphins », sans un moment d’hésitation. Le Révérend Keeling n’était qu’un âne, Miss Gordon-Ingram n’avait aucunement prêché l’abandon des rafraîchissements honnêtes, et lui comprenait de mieux en mieux que ces questions n’avaient aucun rapport avec le salut tel qu’il l’entendait. Il alla s’installer contre la cloison à sa place favorite, fit un signe de tête amical à Wynnie qui était occupée à l’autre bout du bar, et but tranquillement tout en regardant autour de lui.

Au bout de quelque temps sa mélancolie se dissipa, et fit place à une sorte de satisfaction solennelle qui n’allait pas sans vanité. Combien de ceux qu’il voyait étaient assurés du salut ? Bien peu sans doute. La plupart ignoraient la vérité, n’en avaient jamais entendu parler, peut-être, et s’en allaient les yeux fermés vers un abîme peuplé de tortures sans fin. Il ne désirait aucunement les éclairer sur leur sort ; d’abord parce qu’il se sentait trop novice en sainteté pour arracher impunément à des puissances redoutables leur juste proie : et puis l’état de péché constant de tous ces gens lui faisait mieux apprécier sa propre sécurité. Mais bien plus encore que sa certitude de récompenses futures il goûtait le grand orgueil de l’étape accomplie. Il savait ce qu’il avait été jusque-là et que pas un seul moment de sa vie n’avait été ce qu’il aurait dû être, ni ce qu’il aurait voulu qu’il fût. C’était un passé sombre, noirci de hontes qu’il n’avait pas encore toutes comprises : il préférait l’oublier en bloc, ne s’en souvenir que pour mieux reconnaître à mesure tous les degrés du bonheur vertueux qu’on lui avait promis.

Les  mains dans ses poches il appuya sa tête en arrière contre la cloison et regarda les gens qui l’entouraient à travers la fumée de sa pipe, qui montait en un filet mince. Il les avait déjà vus cent fois, eux, ou leurs semblables, dans le cadre où il les voyait ou en d’autres lieux tout pareils ; le long comptoir qui formait un rectangle avec le mur, une porte au milieu de ce mur, de chaque côté de cette porte les étagères sur lesquelles s’alignaient à droite des bouteilles de liqueurs et des carafons de vins, à gauche des bocaux de biscuits et les petites piles de monnaie assortie, soigneusement alignées.

Derrière le comptoir saillaient de distance en distance les poignées de robinets à bière ; sur sa surface de bois les verres avaient laissé des ronds humides qu’un coup de torchon rapide allongeait bientôt en traînées. De la salle elle-même, il ne pouvait voir que le compartiment où il se trouvait, ou bien, en se penchant au-dessus du comptoir, la perspective d’autres compartiments semblables et, tout au fond, le luxe inaccessible du saloon-bar, meublé d’un piano mécanique et d’une banquette recouverte de peluche grenat.

Des hommes entraient, jetaient leur commande d’une voix brève, vidaient leur verre, s’essuyaient la bouche du dos de leur main et sortaient aussitôt. D’autres venaient par deux et s’attardaient à causer à voix basse ; d’autres encore, qui étaient seuls, échangeaient quelques mots avec la barmaid et s’attardaient aussi quelques instants après avoir bu, regardant distraitement les étagères ou contemplant leur verre vide avec une expression de regret pathétique.

Ils semblaient se dire :

— Encore un bon moment de passé, et deux pence sortis de notre poche ! Et c’est déjà fini ! Maintenant il faut s’en aller, rentrer chez soi, oui, rentrer.

La lumière faisait miroiter plaisamment les verres et les pichets d’étain ; les compartiments étroits donnaient une impression de confort intime ; l’idée des caves bondées de futailles pansues ouvrait une vision d’interminables dégustations à loisir ; les murs étaient embellis d’affiches et d’almanachs aux couleurs vives ; et il fallait quitter tout cela pour la laideur légitime et les ennuis du foyer !

Ils méditaient un instant, mélancoliques, et s’en allaient d’un air résigné.

Ce décor, ces figures, le jeu de ces figures et ce qu’il voulait dire, étaient pour Mike des choses familières ; mais il les voyait cette fois sous un jour nouveau. Il considéra les buveurs, puis ferma à moitié les yeux et se dit :

— Hosannah ! Je ne suis plus comme eux !

Tout ce qui s’était passé cet après-midi, l’assemblée, les hymnes et les sermons, son acte de repentir et de foi effaçant miraculeusement des années d’erreur, l’approbation décisive d’intercesseurs proches de la divinité, il commençait à sentir tout cela avec plus de force et d’orgueil.

L’humanité était clairement répartie en deux classes : ceux que la grâce avait touchés, et les autres. Ceux-ci n’avaient devant eux que la perspective d’une vie confuse et dure, dénuée de beauté et de joie, et d’une mort ignominieuse qui les jetait en pâture à des puissances cruelles. À ceux qui avaient trouvé le salut était réservé tout ce que le monde contient de noble et de doux, à eux seuls étaient accessibles les grâces privilégiées qui parent la vie ; ils étaient co-héritiers de tout ce qui est désirable sur la terre, en attendant le royaume des cieux.

La bière ne lui sembla pas digne d’une occasion aussi solennelle : il commanda du whisky, et son cœur chanta les louanges de Dieu. La vie n’était pas si mauvaise, après tout : peuplée pour le juste de plaisirs innocents, de présences glorieuses qui répandent autour d’elles une atmosphère enchantée de lumière et de paix, embellie d’un grand espoir. Il allait rester là encore une demi-heure, tranquille et recueilli, puis regagner son domicile et s’assoupir dans les bras du Seigneur. Des phrases de piété, fortes et belles, d’augustes expressions bibliques lui revinrent à la mémoire, et il déplora de ne pas s’en être souvenu à temps. Ce n’était d’ailleurs que partie remise ; le dimanche suivant au plus tard il se lèverait de nouveau au milieu de la congrégation et révélerait en termes appropriés l’enthousiasme qu’il sentait en lui.

Il fit le bilan de ce qui lui restait en poche, et renouvela sa commande. Le liquide ambré qui caressait son gosier fut un philtre magique, le symbole matériel de la grâce qui l’inondait. Des versets de psaumes, des fragments de litanies, des mots sans suite lui montaient aux lèvres, impuissants à exprimer l’immensité de sa foi. Il eut des visions de mains tendues vers lui qui offraient des récompenses surnaturelles, d’un soutien de tous les instants qui aplanirait tout, d’un amour infini qui l’attendait. Il donna des ordres, plusieurs fois, d’une voix assurée, et s’abandonna à son rêve. Le cliquetis des bouteilles sur le bord des verres, le tintement de la monnaie jetée sur le comptoir ne firent que scander les étapes d’une ascension prodigieuse. La bienveillance protectrice de la divinité l’enveloppait comme un nuage, créait pour lui un univers à part où il se mouvait en bienheureux.

Et Audrey Gordon-Ingram ! Elle aussi formait part de la générosité divine ; elle était le complément nécessaire et l’icône d’une vie de vertu pieuse, prêtait le secours de sa grâce touchante à l’appel de Christ. Oh ! Ses yeux qui répandaient des promesses ! Sa bouche miséricordieuse qui prêchait la cause sainte ! Ses gestes simples qui prêchaient aussi le mérite d’une vie où tout n’est qu’harmonie !

Mike s’aperçut soudain qu’il gesticulait avec ferveur et répétait à voix haute :

— Hosannah ! Hosannah !

Il vit en même temps que le patron se tenait en face de lui de l’autre côté du comptoir et le regardait fixement. Il le regarda à son tour, bouillant d’une rancune ancienne qui s’aggravait maintenant de dégoût : ce visage boursouflé, avec des poches violettes sous les yeux clignotants ; cette barbe décolorée couvrant des joues flasques que tendait et relâchait le mécanisme pénible de la respiration ; les détails de son costume et de sa posture dont il ne pouvait que deviner vaguement la vulgarité prétentieuse ; tout cela avait revêtu cette fois une hideur nouvelle, un aspect particulièrement offensant et vil. Cet homme était une insulte vivante à la beauté du monde et à l’intelligence du Créateur qui le tolérait.

Accusateur, Mike trébucha vers le comptoir et étendit vers lui une main solennelle. L’autre continua à le regarder fixement ; puis, avec une moue méprisante lui dit très distinctement et en appuyant sur chaque mot :

— Vous êtes ivre !

L’infamie de l’accusation interdisait toute réponse : Mike empoigna son verre… Quelque adversaire déloyal le saisit par derrière, lui immobilisant les bras, et, à moitié le portant, à moitié le poussant, le jeta contre la porte qui s’ouvrit et se referma, oscilla deux ou trois fois, puis redevint immobile, le laissant sur le trottoir.

À dix pas de là un policeman, les mains derrière le dos, le surveillait sévèrement. Mike dut étouffer sa révolte et se résigner. Par-dessus son épaule il jeta un regard de dédain sur la porte qui abritait l’ennemi. Après un geste de menace il se mit en marche, trébucha, reprit son équilibre et traversa la rue en courant.

Les trottoirs ondulaient et serpentaient malicieusement, les camions et les omnibus semblaient venir le frôler par instants ; des imbéciles se retournaient et le suivaient du regard. Insouciant des dangers qui guettaient ses pas, plein d’indulgence apitoyée pour la curiosité vulgaire des passants, il descendait Commercial Road, le cœur plein de joie et s’arrêtant à tous les coins de rue pour répéter : « Hosannah ! » Le patron des « Trois Dauphins » était un pourceau, à qui il ferait quelque jour expier sa tyrannie insolente ; ce lui était d’ailleurs une consolation de penser que cet homme marchait inéluctablement vers l’effondrement de son orgueil et des brasiers certains ; cependant que lui, Mike O’Brady, le cœur plein d’actions de grâces et les yeux pleins de larmes de gratitude, s’en allait allégrement dans la voie des justes, où des anges guidaient ses pas.

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Le lendemain ne réveilla en lui que le souvenir glorieux du salut qu’il avait conquis, et il se répéta à l’entrepôt ce qu’il s’était dit aux « Trois Dauphins », avec le même sentiment de vanité confiante, en regardant ceux qui l’entouraient : « Dieu soit loué ! Je ne suis plus comme eux ! »

Que tous les manœuvres et même les contremaîtres de l’entrepôt fussent des infidèles, d’avance voués aux flammes, ne pouvait faire aucun doute ; leur vie n’était qu’un tissu d’erreur et de péché.

Ils juraient tout le jour ; le soir, dans les « pubs » divers où ils rejoignaient leurs compagnons de vice, ils ne songeaient qu’à tuer le temps en chansons, en plaisanteries vulgaires ou en d’interminables discussions politiques ; et, loin de racheter leurs débauches de la semaine par un Sabbat de piété exemplaire, ils ne craignaient pas de consacrer toutes leurs heures de loisir à fainéanter en manches de chemises ou à lire des journaux profanes pendant que leurs âmes galopaient vers la perdition.

Souvent Mike s’arrêtait dans son travail pour savourer le contentement secret d’être, seul au milieu d’eux, l’élu du Seigneur, d’être seul détenteur de la vérité et par conséquent leur supérieur incontestablement. Lorsqu’un chef d’équipe lui parlait avec arrogance, Mike négligeait maintenant d’enregistrer cette offense parmi les comptes à régler plus tard : il laissait ce soin aux puissances divines qui veillaient sur lui, certain que le châtiment serait également infaillible, et plus complet. Tout au plus rêvait-il parfois d’une preuve tangible de la protection d’en haut, de quelque cataclysme qui le laisserait seul debout au milieu des ruines et des agonies, serein, et célébrant en termes convenables la bonté du Seigneur.

Il ne se contentait pas de cette humilité chrétienne ; il y joignait une modestie généreuse qui le poussait à ne pas montrer à ses camarades qu’il était différent d’eux. Six jours par semaine son langage et ses manières étaient jusqu’au soir copiés sur les leurs, mais sanctifiés par la conscience intime du salut acquis. Le septième jour seulement il laissait tout cela derrière lui pour regagner une sphère supérieure où ils n’avaient pas accès.

Cette sphère avait naturellement son centre à « l’Institut Chrétien de Limehouse », dont le ton général de piété joyeuse le mettait maintenant fort à son aise, suffisamment en tout cas pour qu’il pût se dispenser de la protection de Boulter et de Wilkins et voler de ses propres ailes, des ailes semi-angéliques que sa conversion lui avait données. Le mardi et le vendredi soir, ponctuellement, il fallait y penser une heure ou deux et fortifier sa foi. Avec un peu de chance, il pouvait éviter Wilkins et sa recette de vertu : – parties de dames, cacao et bonnes influences. – Boulter était plus redoutable : son zèle s’aggravait d’une inlassable curiosité. Il avait du salut une conception mesquine et tatillonne que Mike ne pouvait tolérer ; après avoir posé des questions oiseuses, presque indiscrètes, il s’arrêtait parfois et considérait Mike d’un air plein de doute, comme s’il se demandait en vérité si sa conversion avait été réelle et complète ; et avec un peu d’hésitation il répétait des fragments de sermons, des citations sacrées ou des phrases de propagande, indécis et embarrassé, s’arrêtant après chaque tentative pour constater l’effet produit. D’autres fois ses doutes semblaient s’être dissipés, et il félicitait Mike en termes chaleureux d’avoir si promptement quitté les voies de l’erreur.

Ces questions, ces félicitations et ces doutes, Mike les subissait d’assez mauvaise grâce, taciturne et décourageant, quand il ne pouvait y échapper. Cela valait pourtant encore mieux que le gymnase et la courtoisie humiliante de l’aristocrate bon enfant qui y présidait. Mike attendait patiemment, maniant un journal du soir dont il lisait et relisait distraitement les en-têtes et il n’attendait jamais en vain. À dix heures moins le quart, parfois un peu plus tôt, parfois un peu plus tard, Audrey Gordon-Ingram sortait des salles réservées aux jeunes filles et faisait le tour de l’Institut avant de s’en aller. Elle semblait visiter scrupuleusement chaque pièce l’une après l’autre, soucieuse de ne négliger personne. Un garçon gauche et timide, isolé dans un coin, des joueurs de dominos cachés derrière le battant d’une porte, deux amis causant dans l’ombre de l’escalier, la voyaient apparaître soudain, inspecter chaque pièce et chaque recoin d’un coup d’œil rapide, découvrir leur présence et leur donner comme un dû un sourire de bonne humeur et quelques mots enjoués. Parfois elle annonçait quel serait le prédicateur du dimanche suivant, discutait une réunion ou une solennité quelconque en cours d’organisation, ou encourageait d’une façon particulière une des sections de l’Institut, et d’autres fois elle n’avait d’autre message à répandre que l’assurance renouvelée de son intérêt et de sa bonne volonté infinie ; mais chaque fois tous ceux qui l’avaient vue et à qui elle avait souri et parlé sentaient qu’ils avaient reçu quelque chose, quelque chose d’inestimable, de réchauffant et de doux, un souffle de parfum spirituel qu’ils devaient emporter avec eux et conserver quelque temps. Et en haut du perron elle s’arrêtait toujours encore une fois pour dire : « Bonjour, tous ! » avec un dernier sourire d’excuse et de tendresse profonde pour ceux qui se sentiraient négligés.

Mike ne pouvait se débarrasser de l’impression obscure qu’il avait encore quelque chose à attendre d’elle, qu’elle avait encore à prononcer des mots décisifs qui lui étaient nécessaires, qui l’aideraient à régler sa vie et à comprendre clairement ce qui pouvait encore lui échapper. Toutes les fois qu’elle paraissait, il se demandait s’il allait entendre ces mots, toutes les fois il était déçu, et pourtant il ne s’en allait jamais sans un sentiment qu’il avait gagné quelque chose à la voir. C’était en la voyant qu’il avait pour la première fois perçu la réalité de l’amour de Dieu pour ses créatures, et jusqu’où il peut pousser la munificence de ses dons ; de sorte que de suivre, même, pour quelques instants seulement, le jeu de ses traits, de ses mouvements et de ses paroles, et rien qu’une courte phase de sa vie harmonieuse, lui confirmait qu’il avait eu raison d’écouter et d’obéir. Ses yeux quand elle parlait, ses yeux et la ligne de son front ! En vérité ce monde était l’œuvre de Dieu. Ce geste franc et simple qu’elle avait pour tendre la main, tout comme si c’était là une action naturelle et de nul prix ! Qui pouvait douter de la miséricorde divine ! Et la grâce incompréhensible que sa présence répandait sur toutes choses ! Clairement il n’était de vraie joie que dans la paix du Seigneur !

Le dimanche il pouvait la regarder plus à loisir et l’écouter plus longuement, et quand la réunion prenait fin et qu’il quittait l’Institut, c’était souvent dans un état d’exaltation tel qu’il éprouvait le besoin impérieux de donner encore d’autres preuves de sa foi. Il apprit à connaître tous les carrefours de l’East-End où l’on prêche la parole de Christ le dimanche entre six heures et neuf heures du soir ; les missions semées le long de Commercial Road entre Aldgate et Blackwall ; celles de Mile End, de Bethnal Green, de Hackney et de Victoria Park. Il lui arriva même de s’aventurer une ou deux fois jusqu’à Oxford Circus ou Marble Arch sur l’impériale d’un autobus, pour suivre à travers les rues du West End la fanfare de l’Armée du Salut se rendant à Regent Hall, ou se joindre aux demi-cercles attentifs et mélodieux qui partagent l’espace libre aux confins du Parc avec les orateurs politiques de toutes nuances.

La petite estrade portative de bois verni sur laquelle le nom de la mission s’étalait en sobres lettres noires ; la lampe à acétylène, l’orgue minuscule dont jouait un artiste à lunettes accroupi sur une chaise d’enfant ; tout cela se retrouvait infailliblement chez les missions fortunées. D’autres se privaient de l’orgue, ou même de la lampe à acétylène. Certains enfin ne possédaient même pas d’estrade et se groupaient simplement sous un réverbère quand la nuit venait ; c’étaient généralement celles-là qui chantaient le plus fort.

Pour Mike les noms ne signifiaient pas grand’chose. Il ignorait sereinement les rivalités de secte à secte, et les abîmes que des questions d’interprétation ou de rite creusaient entre deux carrefours voisins. Il gardait même une certaine méfiance pour ceux des prédicateurs qui semblaient louer trop exclusivement leur petite foi particulière ; à ces moments-là il se souvenait qu’il était, après tout, catholique, et que ces doctrines étroites devaient être entachées d’hérésie. Il préférait de beaucoup ceux qui n’assaisonnaient pas leur culte de distinctions rigides ni de principes mesquins. Le salut, la gloire du salut, l’horreur du péché qui noircissait tant de vies et les vouait infailliblement à une fin affreuse, le mérite éclatant qu’il y avait à narguer Satan et à vivre en juste, et le bonheur inexprimable réservé à ceux qui y parvenaient : voilà ce qu’il voulait entendre.

Il apprit donc à éviter certaines missions dont la propagande lui paraissait trop égoïste, dont les apôtres prêchaient sans tact l’excellence spéciale d’une chapelle bénie entre toutes, dont la sainteté agressive ne se laissait jamais oublier dans leurs discours. Heureusement il en était d’autres ! Il était aussi des prêcheurs solitaires, parias de la vertu, qui propageaient avec feu des religions imprécises et pourtant strictement différentes de toutes les autres. Ces derniers avaient généralement les yeux inspirés et des fronts gonflés de convictions farouches ; autour d’eux un cercle d’admirateurs humbles et doux leur apportait l’appui d’une dévotion servile.

Mike se joignait à ces groupes, retirait les mains de ses poches, et prêtait l’oreille, respectueux, et recueilli. Quand le prédicateur commentait et déplorait un passé impie dont il se félicitait d’avoir émergé, Mike hochait la tête sentencieusement, plein d’approbation muette et de sympathie. Lorsqu’on célébrait la joie pure qui pénètre chaque moment de la vie des élus, il levait des yeux reconnaissants vers le ciel impassible et récapitulait avec gratitude les dons divins qui avaient embelli tous les jours de sa conversion. Et quand le sermon était terminé ou interrompu et que les fidèles entonnaient un hymne, il n’allait pas jusqu’à chanter, mais il dodelinait de la tête en cadence et son cœur planait près de Dieu.

L’Armée du Salut lui convenait surtout. Point de dogmes compliqués et subtils, de prescriptions minutieuses, ni de rituel exigeant : une théologie élémentaire, à la portée de tous, une classification rigoureuse et simple comme une règle de calcul, qui ne laissait aucun espace intermédiaire, aucun vide dangereux et troublant entre la damnation et le salut. Là les allocutions étaient plus directes, plus convaincantes, plus chargées de promesses et de menaces que partout ailleurs. Les hommes en maillot rouge apportaient à leurs chants une ferveur simple, un air de béatitude impressionnant ; les femmes aux grands chapeaux s’adressaient à la foule comme des suppliantes, la priaient instamment d’entendre raison, de ne pas refuser plus longtemps les bienfaits et les joies qu’il était en leur pouvoir de distribuer. Foin des sectes, des sacrements et des cérémonies : le repentir suffisait, le repentir et l’intention de ne pas recommencer. C’était une cure rapide et sûre offerte à tous, un remède souverain et de simplicité déconcertante mis à portée de toutes les consciences, le salut garanti sans plus attendre, quelque chose comme « l’offre humanitaire qui est la conséquence d’un vœu » que publie sans se lasser un philanthrope méconnu.

En vérité il venait des moments où l’intention et même le repentir diminuaient d’importance ; ce qu’il fallait avant tout c’était apparemment être là, grossir leur cercle et chanter avec eux. Et marcher dans le sentier de la vertu (vertus qu’ils oubliaient souvent de préciser), était moins essentiel que suivre leur cortège en marchant au pas, la bannière au vent, tous les talons sonnant ensemble sur l’asphalte et les cuivres de leur fanfare hurlant dans les rues désertes du dimanche le chant simple et triomphal des légions bénies.

Cette fanfare et les refrains qu’elle jouait, des refrains populaires qui avaient été chantés dans les music-halls et sifflés dans les rues et qui sur le tard se sanctifiaient en s’associant à des paroles pieuses, étaient une propagande plus efficace que tous les prêcheurs. Quand le cortège quittait son carrefour, se formait en se mettant en marche, Mike suivait toujours, raccourcissant sa foulée pour rester au pas et roulant des épaules au rythme de la musique. Elle montait et flottait parmi les maisons grises, cette musique, entraînante, chargée de défi, noyant tous les doutes sous une cataracte de sons. Des passants emboîtaient le pas et suivaient quelque temps, des chevaux se cabraient, le drapeau pendait le long de la hampe et oscillait un peu à chaque pas, martial et glorieux, et le reste du monde semblait s’aligner sur les trottoirs pour voir défiler des conquérants. On marchait vers un but magnifique, vers le triomphe assuré de la bonne cause, vers la félicité exclusive des justes dans ce monde et dans l’autre, vers les gloires indicibles du Paradis où il semblait qu’on dût arriver présentement.

Et puis les musiciens et le reste du cortège s’engouffraient dans la salle et Mike s’arrêtait là. Il n’entrait jamais. Dehors l’on était à l’abri des questions oiseuses et importunes et des propagandes trop zélées. Une fois chez ces gens il ne se serait pas senti en parfaite sécurité ; ils auraient peut-être tenté de discuter sa foi ou de contester le salut qu’il avait régulièrement conquis ; ou bien il se serait trouvé obligé d’accomplir les mêmes rites qu’eux et par là de léser peut-être quelque règle de son culte à lui. En tout cas il se méfiait vaguement et préférait rester dehors.

Mais ces quelques heures de foi exaltée suffisaient à orner de contentement orgueilleux le reste de la semaine. Cette piété belliqueuse, le simulacre de lutte et de conquête, l’attrait puissant des uniformes, des orchestres et des bannières, la vanité confiante qu’on éprouve à se sentir enrôlé, même momentanément, dans les rangs d’une armée nombreuse, enthousiaste et sûre de la victoire, toutes ces influences agissaient puissamment sur lui et ne se dissipaient pas tout de suite, et comme dans le courant de la semaine il allait encore à l’Institut renouveler sa certitude et trouver d’autres marques de l’approbation divine, Satan ne pouvait que grincer des dents et garder pour d’autres ses flèches impuissantes.

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Il se laissa un dimanche entraîner par Boulter à une des réunions spéciales que l’Armée du Salut organisait dans la salle du « Holborn Empire » pendant que l’on réparait un de ses locaux. Mike s’était laissé convaincre en partie par la promesse d’une cérémonie splendide et en partie parce qu’il était assez curieux de voir l’Armée chez elle, ailleurs que dans la rue, et de la voir livrer les batailles dont il n’avait encore jamais contemplé que les préliminaires. La présence de Boulter serait une sécurité et un appui.

Le salutiste qui distribuait les programmes à la porte rappelait assez le dignitaire chamarré qui remplit la même fonction les autres soirs, et l’escalier par où ils grimpèrent à l’amphithéâtre était exactement semblable à ce qu’il avait été la veille et à ce qu’il serait le lendemain, nu, éclairé par des becs de gaz entourés d’un grillage en forme de globe, et souillé de papiers piétinés et d’empreintes de semelles boueuses. Même, lorsqu’ils arrivèrent aux dernières marches, l’immense volume de son qui accueillit leurs oreilles aurait fort bien pu être la voix d’un auditoire enthousiasmé par « Vesta Victoria » et reprenant en chœur le refrain d’une récente création. Le public ne différait guère, tout au moins en apparence, d’un public ordinaire de music-hall, et seuls les salutistes des deux sexes, qui remplaçaient les ouvreuses et les pages, mettaient dans la salle une note distinctive. Enfin le spectacle de la scène était resté un spectacle, quelque chose qu’on pouvait examiner curieusement, pour éviter l’ennui, si par hasard les allocutions, les chants et la musique perdaient leur attrait à la longue.

Le décor représentait Venise… et devant ce fond d’eau miroitante, de palais et de gondoles, sur des chaises alignées en rangs serrés d’une aile à l’autre se tenait une foule assez mélangée ; un orchestre d’un côté ; un chœur de femmes de l’autre, et entre les deux des salutistes en uniforme ; en première ligne une vingtaine de gens des deux sexes, vêtus de vêtements nobles et éclatants qui représentaient – on le comprenait à la réflexion – les costumes nationaux de divers pays. La plupart n’étaient à vrai dire que de pieux figurants, qui cachaient sous des lainages de Touaregs ou des voiles soyeux d’Orientales de simples âmes faubouriennes ; mais aux deux extrémités de leur ligne et bien en vue étaient assis quelques étrangers authentiques : deux Japonaises, un Russe et un Persan et peut-être un ou deux autres. Devant la rampe on avait élevé une sorte de parapet, destiné évidemment à protéger contre leur propre fougue certains apôtres trop ardents.

Au moment où Mike et son compagnon entraient dans la salle on terminait un hymne et Mike vit en consultant le programme que depuis onze heures du matin, en trois réunions successives, les hymnes, les allocutions et les morceaux de musique s’étaient succédé, gradués avec art, montant d’étape en étape vers la frénésie sainte qui devait tout à l’heure franchir la rampe, broyer les âmes errantes sous le poids de leur péché, les jeter éperdues dans les bras qui s’entr’ouvraient pour les arracher à l’horreur de leur indignité et au danger de la mort imminente.

Le porte-voix principal des légions sacrées était le « Commissionnaire » Higgins, et ceux qui l’avaient choisi pour ce poste d’honneur ne s’étaient pas trompés. Le « Commissionnaire » Higgins était grand, solide, blond, doué d’une physionomie franche et joyeuse sur laquelle le spectacle affreux du vice venait par moments mettre une expression de désespoir sincère. Il avait choisi comme sujet le festin de Balthazar, et il parlait depuis quelques minutes à peine que Mike l’écoutait déjà avec une attention absorbée, les coudes sur ses genoux, les mains crispées l’une sur l’autre, et haletant d’intérêt.

Il décrivit la scène du miracle, et, dès les premiers mots, l’imminence du châtiment céleste sembla peser sur les impies. La magnificence du festin, la splendeur prodigieuse du palais de marbre et d’albâtre, le luxe inouï des ornements, tout ce cadre royal, presque surhumain, où se mouvaient des hommes à l’aspect auguste et des femmes d’une beauté miraculeuse, demi-nues, dont la chair et les bijoux luisaient, faisaient ressortir davantage l’énigme effrayante des lettres de feu, et leur sens terrible. Et le destin cruel qui s’abattit sur le roi parut en vérité une juste vengeance et la preuve concluante de l’existence du Dieu qu’il ignorait.

La main du Seigneur venait ainsi de surgir des nues pour anéantir les infidèles quand le « Commissionnaire » s’arrêta.

C’était une des règles essentielles de l’Armée du Salut, que de ne jamais éprouver trop durement les enthousiasmes tièdes ; les allocutions un peu longues étaient toujours coupées en plusieurs morceaux habilement répartis, entremêlés d’hymnes et de solos, qui reposaient l’esprit, arrêtaient un instant la marche des menaces divines qui allaient gronder de nouveau un peu plus tard.

On entendit donc successivement chanter une salutiste habillée en Italienne et l’orchestre jouer un pot-pourri entraînant. Ensuite une des Japonaises parla. Elle s’avança à pas menus jusqu’au parapet de la rampe et décrivit sa conversion, l’état d’aveuglement idolâtre où elle se trouvait auparavant, et la sérénité heureuse que le salut lui avait apportée. Quand elle ne trouvait pas les mots qu’il fallait ou qu’elle craignait de n’être pas comprise, elle se penchait au-dessus de la rampe, timide et trépidante, plissant sa bouche ronde, et ses mains d’enfants s’agitaient en petits gestes mignards. Elle peignit la grande pitié d’un pays tout entier vivant dans l’erreur, adorant les faux dieux et s’en déclarant satisfait, des millions de vies usées en des joies et des passions païennes, en plaisirs et en devoirs où le Christ n’était pour rien. Ces gens n’avaient jamais connu la lumière, la vraie lumière, et ils avaient donc grand tort d’être heureux.

Quand elle eut fini, après un nouvel hymne, le « Commissionnaire » Higgins reprit la parole et commença l’assaut final.

Cette fois il ne rappela le festin de Balthazar que pour en faire ressortir le dénouement terrifiant et pour en tirer un exemple propre à frapper les cœurs. Si les grands de ce monde, si les tyrans au faîte de leur puissance étaient ainsi impitoyablement abattus, à quoi les gens du commun pouvaient-ils s’attendre ? Ils pouvaient, ils devaient s’attendre à une mort prompte terminant cette vie éphémère et quand l’appel viendrait, quand la main du Seigneur, déjà levée, s’appesantirait sur eux, de quoi leur serviraient leurs petites possessions et leurs petites vanités, et leur contentement impie, sous le fléau du courroux divin ?

La terreur du jugement implacable trembla dans sa voix et plana sur la salle muette. Toutes les tortures d’ici bas ; la somme entière des angoisses, des souffrances et des amertumes de notre pauvre humanité, n’étaient rien à côté des tourments qui attendaient les rebelles. L’imagination ne pouvait se représenter de ces tourments que leur effet déchirant : les pleurs brûlants, les cris d’agonie, les grincements de dents et les râles qui se heurtaient sans arrêt dans un monde de ténèbres et d’horreur, au long des innombrables années sans fin de l’éternité. Des visions de gouffres sans fond, d’atroces arrêts sans appel, de suprêmes spasmes de douleur prolongés indéfiniment, prirent des formes presque concrètes, remplissant d’attente affolée un univers prêt à s’écrouler d’un moment à l’autre.

Mike s’essuyait le front, pantelant, désespérant d’échapper à la main impitoyable. Sûrement son salut était trop récent, pas assez complet peut-être, pour lui permettre de passer au travers du crible divin. Supposez que certains des apôtres eussent raison ; qu’il fallût vraiment renoncer à tout le monde, renoncer à jouir de l’air et du soleil, de la force qu’on sent en soi, renoncer à parler comme les autres, à fumer, à boire innocemment en louant le Seigneur ! Un jugement sans appel ! Des tourments qui dureraient toute l’Éternité !

Il semblait impossible d’éviter les foudres célestes ; le courroux du Dieu des armées descendait comme un nuage sombre… mais Christ entra en scène, et tout ne fut que pardon et amour infini.

Un cœur d’homme, indulgent aux faiblesses des hommes, et pourtant plein d’une tendresse surhumaine ; le plus noble des sacrifices, accompli sans un regret pour assurer la rançon des générations à venir ; des paumes percées qui s’ouvraient pour accueillir les plus simples et les plus endurcis des pécheurs d’un geste fraternel ; une voix miséricordieuse qui prononçait des paroles d’oubli et de paix, et, loin d’imposer des pénitences, répandait des bénédictions et des dons précieux… Oui ! C’était là qu’était la voie ; et si facile, si douce à suivre !

Une fois de plus le « Commissionnaire » Higgins s’arrêta et donna le signal d’un hymne, et toutes les voix montèrent ensemble. Des voix de pécheurs consternés qui s’élevaient comme une supplication ardente, imploraient l’Éternel de les épargner un moment, le temps de se repentir et de laver leur âme souillée. Des voix de serviteurs de Dieu qui formulaient des remerciements passionnés pour leur sécurité sainte et leur bonheur, et qui intercédaient et priaient pour leurs frères encore noircis de péchés. Des voix de croyants tièdes et de sceptiques qui chantaient parce qu’ils se sentaient forcés de chanter, entraînés par la vague de foi qui les enveloppait, perdant pied et tendant les mains vers un appui.

Et quand les voix se turent le « Commissionnaire » Higgins récapitula tout ce qu’il venait de dire en phrases brèves, frappées d’émotion déchirante. Il fit le bilan irréfutable du péché et du salut, menaça, promit, supplia, tendit vers la salle des mains anxieuses, fit ressortir une fois encore l’immensité du danger et les délices du refuge, pria, pleura, amena l’auditoire entier au degré d’exaltation qui l’animait, et, reculant de deux pas, les bras en croix, adjura ceux qui se sentaient écrasés sous le poids de leur péché et avides de pardon, de chercher le salut à l’instant même et de se déclarer sans plus attendre.

Dans le grand silence coupé seulement de sanglots et de murmures extasiés, une main se leva, puis une autre, et quelques autres encore, et chaque main qui se levait suscitait dans tous les coins de la salle des actions de grâce éperdues, des voix pâmées qui clamaient : « Dieu soit loué ! » « Ah ! Dieu soit loué ! » Des salutistes s’avancèrent vers les repentants et les conduisirent aux premiers rangs des fauteuils d’orchestre, qui étaient restés vides, et là, le dos à la scène, à genoux contre les sièges et appuyant sur le velours rouge des dossiers leurs têtes secouées de sanglots, ils échappèrent au courroux divin et connurent la vérité.

Vus des hauteurs de l’amphithéâtre, ces nouveaux convertis, dans leur posture d’humilité écrasée, paraissaient infiniment pathétiques. Les premiers à se déclarer avaient été un vieillard et sa femme, un vieux couple proprement endimanché, d’aspect vénérable, qui jusque-là s’était sans doute cru à l’abri des châtiments d’en haut ; maintenant, prostrés dans deux stalles voisines ils pleuraient éperdument, secoués par l’angoisse d’un remords nouveau-né. Un salutiste s’était agenouillé à côté de l’homme, un bras en travers de ses épaules, et lui chuchotait à l’oreille des paroles d’encouragement et de consolation : la figure du vieillard était caché dans ses mains ; son crâne chauve s’abaissait sous le poids du jugement auquel il se soumettait. À deux pas de lui sa femme également assistée par une des sœurs de l’Armée, enfouissait aussi son visage entre ses mains, et, dans son désespoir, écrasait contre le velours rouge du fauteuil son beau chapeau des dimanches avec ses ornements de jais.

Le « Commissionnaire » Higgins comptait toutes ces conversions l’une après l’autre :

— Six… Sept ! fit-il. – Est-ce tout ? Sûrement il en est d’autres qui se sentent maculés de péché, condamnés d’avance ; ne veulent-ils pas se laver dans l’amour de Christ ?

Son geste doux invita ceux qui hésitaient à venir se réfugier dans le pardon et dans la paix. Il parcourut la salle des yeux, puis se retourna et fit un geste ; et une fois de plus un hymne s’éleva.

Tous les salutistes qui occupaient la scène étaient maintenant à genoux, le front sur leurs chaises, traînant dans la poussière des planches leurs uniformes ou les draperies de leurs costumes orientaux, et ils chantèrent aussi, ivres de foi, sentant autour d’eux une atmosphère prodigieuse de miracles, implorant le Seigneur d’écouter les paroles de repentir et de dessiller encore quelques yeux. Quand l’hymne se tut d’autres mains se levèrent, et d’autres pécheurs se laissèrent conduire au salut. C’étaient cette fois pour la plupart des femmes et même des petites filles, que l’harmonie des voix exaltées avait vaincues. Et le « Commissionnaire » les comptait une à une.

— Dix !… Onze !… Ce ne peut pas être tout !… Oh ! mes frères et sœurs, nous voulons vous sauver ; nous désirons ardemment vous sauver… Où donc êtes-vous ? vous qui hésitez à vous déclarer et qui pourtant vous sentez, au fond de vos cœurs, assoiffés des paroles de Dieu ?… Onze !… Nous voulons vous sauver… Nous voulons vous amener dans les bras de Christ… Oui ! Vous !… et vous ! et vous !… et vous !…

Sa main oscilla des loges au balcon et du balcon à l’amphithéâtre, indiquant à la persuasion divine des pécheurs imaginaires, et d’un ton plein de tendresse il appela :

— Douze !… Douze !… Où êtes-vous ?

Comme douze tardait à se montrer il fit un nouveau signe, et l’Italienne s’avança jusqu’à la rampe et se mit à chanter.

Sa voix était grêle et pure comme un son de flûte ; grêle et pourtant d’une ampleur incroyable : une voix qui semblait non pas issue d’un gosier de chair, mais née surnaturellement d’un élan de foi et d’amour extasié. Elle fouilla jusqu’aux derniers recoins de la salle béante, se brisa aux murs, courut sur les nerfs en un frisson aigu, puis sembla monter encore, s’envoler dans des régions inondées de lumière, laissant les pauvres humains loin derrière elle dans l’ombre et la nostalgie.

Mike se pencha sur le balcon de l’amphithéâtre et reposa son front sur ses mains. Oh ! Ce chant ! Cette voix qui semblait le symbole émouvant du grand appel, de cette faim du cœur qui le mordait par moments, s’apaisait ou disparaissait, revenait, et s’en allait de nouveau sans se laisser comprendre ! Elle brûlait, tenaillait ; elle le poussait en avant, trébuchant et aveugle, vers des appuis dont il n’était jamais sûr. Que voulait-elle de lui cette fois ? Il s’efforça de penser et l’image d’Audrey Gordon-Ingram sortit du chaos, claire et nette et précieuse, les mains pleines de dons merveilleux. Cela, c’était bon, c’était certain, cela ne souffrait pas de doute ; ce qu’elle disait, c’était la vérité ; et ce qu’elle voulait, c’était que toutes choses fussent comme elles devaient être.

Cette voix qui montait au-delà de la vie, c’était la voix du grand cœur tendre qu’elle ouvrait à tous ; et quand Mike eut compris cela, les notes éthérées qui volaient si haut suffirent à peine à exprimer sa foi reconnaissante. Il voulait témoigner, lui aussi ; il voulait se joindre en acteur à cet enthousiasme sacré, proclamer qu’il prenait sa part des bénédictions célestes qui en vérité lui avaient été prodiguées, confesser hautement qu’il n’y a qu’un Dieu, un Dieu tout-puissant, qui dans sa miséricorde nous envoie parfois une de ses créatures…

La voix s’était tue, et les conversions affluaient. Des hommes, des femmes, de tout petits enfants quittaient leur siège en sanglotant, accablés de repentir. Le « Commissionnaire » Higgins les regardait venir et les comptait un par un, d’une voix qui défaillait de gratitude.

Derrière lui les salutistes toujours prosternés sur la scène priaient, ou courbaient le front, ou regardaient la salle avec des yeux suppliants.

Il comptait :

— Dix-neuf !… Vingt ! Ah ! Dieu soit loué !… Mais il en est d’autres… Oh ! Mes frères et sœurs laissez-vous sauver !… Vous… et vous… et vous !

Sa main oscillant au hasard désigna un coin de l’amphithéâtre et Mike se leva. La salle semblait très lointaine, voilée d’un brouillard léger, mais l’appel lui sonnait encore à l’oreille, et son cœur était toujours inapaisé. Un salutiste se hâta vers lui, la figure éclairée de joie, lui serra la main fraternellement, et, un bras autour des épaules, l’entraîna vers l’escalier.

Quelques personnes assises à côté de lui se retournèrent, Boulter resta confondu : il ne comprit qu’après un instant, et prit à témoin ceux qui l’entouraient.

— Mais qu’est-ce qu’il fait ? répéta-t-il. Qu’est-ce qu’il fait ? Il est sauvé, voyons ! Je vous dis qu’il est sauvé : c’est moi qui l’ai sauvé !

Agenouillé au premier rang des fauteuils d’orchestre, le front appuyé sur le dossier de velours rouge encore humide des larmes d’un autre, Mike écoutait distraitement les encouragements qu’une voix émue lui murmurait à l’oreille. Sur la scène derrière lui quelqu’un chantait un hymne que les spectateurs accompagnaient en battant des mains en cadence. Il n’était pas sûr que ce qu’il faisait en ce moment fût bien ce qu’il fallait ; mais il demanderait. Oui ! Dès la prochaine fois, mardi soir, il demanderait. Et il lui semblait qu’il avait encore tant de choses à demander !

La voix à côté de lui se fit plus pressante, sa prière plus urgente, plus précise.

Les yeux perdus, Mike commença :

— J’ai vécu dans les ténèbres et le péché…

†

  †  †

Et voici que les puissances se détournèrent de lui.

Cette réunion de l’Armée du Salut, ces chants énervants et cette éloquence bouleversante, la vague d’émotion qui l’avait poussé au banc du repentir, la stupéfaction et les reproches de Boulter, l’avaient rempli d’inquiétude troublée. Son univers, cet univers qui paraissait enfin assuré et stable, solidement bâti sur les fondations de choses éternelles, l’univers soigneusement rangé où il avait conquis une place enviable et riche d’espérances, s’était de nouveau mis en branle et oscillait trompeusement. Il avait cru confirmer sa sécurité, se mettre doublement à l’abri, en même temps qu’il rendait grâce publiquement à ceux qui avaient intercédé pour lui et l’avaient sauvé, et au lieu de cela voici qu’il avait déjà manqué aux lois d’un code secret et difficile à comprendre. Bien plus, il avait probablement offensé ceux qu’il voulait honorer.

Boulter avait dit, avec une nuance d’indulgence méprisante :

— Évidemment ! Vos intentions étaient excellentes ; mais, si vous y songez, c’était tout à fait inutile ; et, pour nous tous, qui vous avons pris en main et mis dans la bonne voie, c’était, heu ! Je ne veux pas dire insultant… mais enfin ! pas très gentil ! Vous me comprenez ?

Le « nous tous » se composait d’un énorme Boulter, assisté au second plan de Wilkins et du Révérend Keeling en beaucoup plus petit ; mais Mike ne l’entendait pas ainsi. Même lorsque Boulter ajouta avec bienveillance qu’on ne se souviendrait que de l’intention et que c’était pardonné, il conserva tous ses doutes. La parole de Boulter ne lui suffisait pas ; il demanderait. Il avait tant de choses à demander !

Et puis en arrivant à l’Institut le mardi soir, il rencontra Wilkins qui commença à l’entretenir de choses futiles :

— Beau temps, hein ! C’est bien agréable pour ceux qui ont des vacances.

Il consolida ses lunettes et songea que l’Éternel, dans sa sagesse, faisait généralement coïncider la période du beau temps avec la saison des vacances ; il songea aussi qu’il réservait sans doute d’autres compensations à ceux qui n’en avaient pas, et se réjouit d’avance.

— Oui, continua-t-il. On s’en va : voilà Miss Gordon-Ingram partie au bord de la mer, quelque part sur le Continent… Cinq à six semaines… Elle avait bien besoin de repos !

Il s’épongea le front.

— Une partie de dames ? Non ! Ça ne vous dit rien. Trop chaud, hein ? Je comprends ; j’ai déjà bu trois verres de limonade ce soir.

Mike sortit, et redescendit Commercial Road. Marchant sur un trottoir qu’il foulait presque chaque jour, entre des maisons qu’il connaissait une par une, il avait pourtant la sensation de s’en aller à la dérive vers des mers perfides, sur un radeau peuplé d’ombres et de fantômes.

Et la voix qu’il sentait en lui, se préparant à poser des questions timides, s’éleva dès qu’il comprit que ces questions resteraient sans réponse, en une clameur insupportable, réclamant, accusant, se lamentant d’une injustice criante. Il voulait savoir, être sûr, et il ne saurait jamais. Les grandes choses qu’il est indispensable de comprendre, les règles certaines sans lesquelles on ne peut vivre comme il convient, resteraient toujours hors de sa portée ; chose d’apparat, luxueusement pendues en vue de tous, l’une à côté de l’autre, mais sans ordre, compliquées et mystérieuses, devant lesquelles les simples ne pouvaient que rester bouche bée et s’émerveiller.

Cinq à six semaines ! Qu’en savaient-ils ? Elle était retournée dans son monde, le monde des yachts et des automobiles, des wagons réservés, des grandes malles pleines de choses inimaginables et des domestiques obséquieux ; et qui oserait affirmer qu’elle en reviendrait jamais ? Et si elle ne revenait pas, qui l’aiderait, lui ? Boulter et ces autres ? Il songea à eux avec mépris.

Il s’était inconsciemment arrêté sur le trottoir et regardait les mâts des navires du dock voisin, qui saillaient au-dessus des toits des maisons. Son univers avait culbuté et s’effritait lentement. La certitude du salut, les gloires du monde futur et le caractère sacré de ce monde-ci, la sainteté et la vertu, c’étaient des choses creuses ; des choses creuses qui sonnaient, quand on les agitait, une note consolante, vite éteinte dans le grand silence décourageant. Et ce n’était même pas un vrai silence : il était plein de murmures pervers, de chuchotements sardoniques et tentateurs, même de voix persistantes qui criaient et geignaient lamentablement. Dès qu’il pensa à elle ces voix s’élevèrent : il y en avait d’anciennes et de neuves ; certaines qui semblaient naître à l’instant même pour déplorer les griefs récents ; d’autres qui sortaient d’un long sommeil pour se plaindre de vieilles plaies encore cuisantes.

Mike abaissa ses regards et chercha des yeux le « pub » le plus voisin. Il pouvait toujours faire taire ces voix. Les puissances lui retiraient leur appui et le laissaient trébucher dans le labyrinthe ; il n’en sortirait jamais seul, c’était clair ; mais tant qu’il avait de l’argent en poche il pouvait toujours faire taire ces voix.

†

  †  †

Les voix se turent, et elles parurent s’être tues pour de bon. Le lendemain et les jours suivants Mike vaqua à son travail, mangea, but et dormit comme à l’ordinaire, et découvrit que la catastrophe n’affectait en rien les fonctions essentielles de sa vie. Le vrai monde, le monde incolore et terne qu’il avait toujours connu, entr’ouvert un instant, venait de se refermer sur lui, sans choc, sans bruit, comme un piège bien graissé. Mais il n’éprouvait pas la fièvre de révolte exaspérée d’une bête sauvage soudain captive : il se retrouvait enfermé dans une cage connue, familière, et, résigné d’avance, dédaignant de tourner en rond le long des murs, il se contentait de regarder à travers les barreaux le profil des collines inaccessibles.

Jusqu’à huit heures du soir il travaillait, et par conséquent ne pensait pas ; et même après huit heures il ne pensait généralement guère. Seulement quand il se trouvait seul dans les rues, sobre, et ne sachant que faire, il lui arrivait d’éprouver un malaise vague, une impression de perte irréparable, de déchéance, qu’il fallait étouffer à tout prix. Et il n’y avait qu’un moyen de l’étouffer, un seul, qui coûtait cher et n’était même pas infaillible.

Jour après jour et semaine après semaine ce malaise vint, s’en alla, revint, jamais très aigu, tout juste la visite d’un génie malveillant qui passe, frappe à la porte, l’entr’ouvre et, de peur qu’on n’oublie, rappelle en un chuchotement le désastre navrant. Contre ces attaques perfides Mike ne pouvait qu’implorer le secours de cet autre génie qui vit au fond des tonneaux et des bouteilles. La première semaine il commit une faute de tactique. Il mit l’ennemi en fuite, l’écrasa, nagea pendant trois jours dans un océan d’insouciance hébétée, et se trouva le mardi soir sans un penny en poche, sans défense contre des tourments ingénieux. Pendant toute la fin de cette semaine-là il dut regarder en face le monde où il se trouvait rejeté, un grand désert noir, peuplé d’ombres mornes qui restaient encore sans forme précise, mais allaient sans doute se révéler un peu plus tard, hostiles, redoutables, habiles à faire souffrir.

Après cela il fut prudent et plus économe, et garda son argent et son remède pour les mauvais soirs. Quand il se trouvait en compagnie de camarades ou d’inconnus accueillants et joyeux il pouvait fort bien se contenter de quelques verres de bière et de leur conversation joviale. Les mauvais soirs, les soirs où il se trouvait seul, mécontent, morose, écrasé par le sentiment trop vif de ce qu’il avait perdu, il attendait le plus longtemps possible, marchant vite dans les rues ou essayant de s’intéresser à ce qu’il voyait, et quand ces moyens avaient échoué il n’avait plus qu’une ressource : entrer dans un bar et absorber promptement, avec ruse, les boissons qui abrutissent le mieux et coûtent le moins cher.

Là encore il fallait calculer et réfléchir. La bière ne servait de rien. Le whisky était, en quantité suffisante, inabordable. Restait le gin, auquel il fallait se borner. En économisant un peu sur le reste il s’aperçut qu’il pouvait être sûr de quatre soirs par semaine de paix et de bonheur, et avec l’accoutumance systématique vint une certaine virtuosité. Avec un peu d’imagination, avec l’aide de quelques souvenirs de figures et de voix, il pouvait souvent orienter son bonheur presque comme il lui plaisait, et se figurer, tantôt qu’il ne les avait jamais connus. Deux rêves infiniment consolants, qui s’épanouissaient lentement, soir après soir et à son choix, au milieu des cliquetis des verres, au cœur de refuges tous pareils, que bornaient deux cloisons de bois, une porte et un comptoir.

Seulement un de ces rêves ravivait le lendemain l’amertume de la déchéance et du vide atterrant, et l’autre accentuait l’humiliation d’une vie inutile et sans gloire. Après quelque temps Mike se contenta de boire, et renonça à rien imaginer.

Il était d’ailleurs retourné deux ou trois fois à l’Institut, et il était aussi retourné écouter l’Armée du Salut dans les carrefours ; mais il n’arrivait à retrouver que des bribes de foi, des convictions passagères qui l’enflammaient de nouveau un moment, l’emportaient comme autrefois d’un grand vol vers les cimes miraculeuses, et soudain se dissipaient et, par un autre miracle, le laissaient retomber au niveau de tous les jours où il n’y avait rien qui valût la peine d’être cru.

Un peu plus tard les puissances lui donnèrent une preuve nouvelle de leur malveillance : elles l’attaquèrent d’une manière détournée, presque déloyale. Il s’endormit un soir comme à l’ordinaire et se réveilla avant l’aube. Son premier regard vers la fenêtre lui fit comprendre qu’il était encore nuit ; et presque immédiatement la nuit retira peu à peu sa paix obscure et fit place au jour, mais le jour mit une éternité à venir. Il s’attarda derrière l’horizon, traînard, boudeur, se faisant précéder longtemps d’avance d’une lueur blafarde qui ne s’étendit qu’à contre-cœur. C’était l’heure lamentable où l’homme sent qu’il n’a aucune excuse d’être vivant et éveillé, et qu’il devrait dormir, feindre la mort pour épargner la pudeur mélancolique du monde qui s’éveille à regret. Et dans la clarté blafarde et triste de cet éveil Mike sentit sa détresse comme il ne l’avait encore jamais sentie.

Il rejeta ses couvertures, s’assit sur le rebord de son lit, et vit le monde révéler une à une malgré lui, ses plaies et ses tares, dont il a honte après l’oubli de la nuit. Un monde terriblement complexe et imparfait, foncièrement hostile, et pourtant à plaindre, un pauvre monde estropié, gangrené, et qui se venge ; un monde dont les habitants s’arrachent le plus possible, se dressant sur la pointe des pieds vers l’éther inaccessible, usant le meilleur de leurs cœurs en aspirations délirantes vers un être dont le caractère essentiel est d’être différent de tout ce qu’ils connaissent.

Mike s’était dressé comme les autres, tant qu’on l’avait tenu par la main ; mais voici que la main miséricordieuse avait lâché la sienne, et l’être suprême s’effaçait peu à peu. Par le rectangle de clarté livide qui était sa fenêtre, l’aube lui versa un découragement infini.

Tout ce jour-là il fut poursuivi par une crainte vague, une sorte de terreur superstitieuse des formes que prenait la malveillance divine. C’était pour lui un événement sans précédent et inexplicable que de s’éveiller à cette heure, apparemment sans raison, et d’avoir à ruminer un souci dans la tristesse du petit jour ; c’était peu naturel, presque terrible, et il se demandait si cela n’allait pas revenir.

Et quelques jours plus tard cela revint ; et ensuite deux ou trois fois par semaine, rarement deux nuits de suite, mais sans longs intervalles, il se réveilla juste avant l’aube et vit le jour gris poindre et lui rappeler longuement tout ce qu’il avait perdu. Il n’avait pas cette satisfaction que les raffinés et les subtils trouvent à analyser leur peine et à s’en faire une sorte d’orgueil amer ; il ne pouvait qu’épier la fenêtre sale filtrant lentement la lumière morne bouleversé par un instinct profond d’abandon, d’abandon irrémédiable, et d’injustice.

†

  †  †

La persécution des puissances invisibles, se manifestant sous cette forme, acheva de le démoraliser. L’inégalité de la lutte était trop flagrante : il n’était qu’un jouet entre des mains inexorables, un jouet vivant qu’elles maniaient lentement, rusées et cruelles, mutilant d’abord, puis frottant la plaie. Il ne pouvait rien contre elles, et que lui servait d’acheter très cher un soir de contentement si l’aube devait venir lui rappeler sournoisement la gloire du paradis perdu, doublement perdu ! Il lui vint peu à peu un instinct d’évasion, le désir d’aller plus loin, de voir des choses nouvelles, et l’espoir confus que cela l’aiderait peut-être à comprendre. Mais où aller ? Que voir ? Des rues interminables entre de petites maisons sales alignées ; quelques squares qui fermaient trop tôt ; de loin en loin des cales aux pavés gras qui se glissaient furtivement entre des murs sombres et allaient plonger dans l’eau vaseuse ; des gens qui passaient dans la rue ou qui se laissaient voir derrière les fenêtres éclairées, des gens innombrables dont chacun était une énigme décourageante : et au-dessus de tout cela tantôt l’impression qu’il était surveillé, épié sans cesse par des génies hostiles, tantôt la certitude plus désolante encore que nul ne se donnait la peine de l’épier, et qu’il s’en allait au hasard, tout seul, en dérive sur des mers abandonnées.

Ses pérégrinations le conduisirent un soir à la lisière de Hackney Marsh, et il y retourna plusieurs fois. Il y retourna d’abord parce que c’était différent du reste et ensuite parce que c’était un espace très vaste, pas encore encombré de maisons, une immense étendue de sol et de ciel dont l’aspect avait quelque chose d’élémentaire, de primordial, et où le mécanisme obscur des choses semblait perdre un peu de sa complexité. Quand on s’asseyait sur un talus, le dos tourné aux dernières lueurs du soleil, la nuit semblait envahir la plaine comme une armée, et de la rivière lointaine des escadrons de brumes se levaient et marchaient avec la nuit. Les rues de Hackney, les rues pavées, bordées de maisons, semées de réverbères, venaient se terminer brusquement en pistes qui coupaient le sol spongieux du marais, et les brumes nées de l’autre côté de la plaine chevauchaient jusqu’à la frontière des maisons et flottaient, indécises, à la limite du territoire défendu. Mike les regarda venir plusieurs fois ; mais elles ne lui apportèrent rien.

D’autres fois il s’attarda à feuilleter des livres ou des magazines à la bibliothèque de Whitechapel Road, sans jamais y trouver grand intérêt. La vue des pages imprimées, des caractères menus qui remplissaient des colonnes, le décourageait d’avance. Sans aucun doute ces pages contenaient des choses de grande valeur, des explications précieuses et qui pourraient peut-être l’aider ; mais il les sentait hors de sa portée dans leurs gangues de mots, emmaillotées dans ces lignes innombrables comme en autant de bandelettes qui les défendaient contre lui.

Un soir il quitta la salle de lecture et s’en alla errer dans le musée. Ce musée ne comportait qu’une pièce entourée de vitrines, une autre rangée de vitrines en son milieu, et un grand bocal où nageaient des têtards. Mike fit le tour de la salle et examina distraitement les vitrines.

Les premières contenaient des haches de silex et des outils préhistoriques ; d’autres étalaient une maigre collection d’armes sauvages de provenances variées ; mais la plupart étaient consacrées au règne animal dont on s’était efforcé de présenter une sorte de résumé : les poissons et les mollusques ; un peu plus loin les insectes ; puis les reptiles, plus loin encore les oiseaux, que suivaient des mammifères de toutes espèces ; à l’extrémité de la rangée de vitrines, un squelette de chimpanzé et celui d’un homme ; en vérité, tout était là non seulement les animaux ordinaires et ceux qu’on voit dans les ménageries ou sur les gravures, mais aussi des bêtes assurément rares et d’aspect surprenant. Les plus grandes n’étaient, il est vrai, représentées que par leur image coloriée ou par quelque portion de leur squelette ; mais d’autres étaient là tout entières telles qu’elles existaient sans doute au cœur de pays lointains et difficiles à imaginer. Plusieurs serpents, une araignée venimeuse, un crapaud-bœuf, d’étranges organismes marins, des oiseaux multicolores… Mike regardait et secouait la tête : drôles de bêtes, souvent dangereuses, et qui ne semblaient pas servir à grand’chose !

Au centre des vitrines la photographie d’un vieillard chauve occupait évidemment une place d’honneur : au-dessous une pancarte calligraphiée avec art expliquait en termes savants qu’il avait été illustre en son temps. Mike lut la pancarte sans comprendre et examina la photographie de nouveau.

« Darwin », « … Évolution… » On l’avait mis entre les insectes et les reptiles… Peut-être n’était-il pas comme tout le monde !

Comme il se détournait, un autre visiteur qui regardait par-dessus son épaule désigna le vieillard chauve d’un signe de tête, et dit d’un ton pénétré :

— Grand homme ça ! Très grand homme !

Mike le considéra d’un air de doute et dit en toute sincérité :

— Grand homme ? Oh ! Je veux bien !

Sur quoi son interlocuteur le toisa d’un œil indigné. C’était un homme gras et rouge, au nez remarquablement court ; il avait l’air agressif et narquois. Toutes les deux minutes il enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, bombait le ventre, baissait la tête et, reposant son menton gras sur sa poitrine, plissait le front et grimaçait d’une façon expressive ; tantôt il semblait tenter de voir ses propres sourcils, tantôt il avait simplement l’air d’un homme qui discute avec un penseur moins profond que lui-même et se prépare à le confondre malicieusement.

Il regarda Mike avec sévérité et répéta en appuyant sur les mots :

— Oui, Monsieur, un trrrrès grand homme ! C’est lui qui a expliqué tout cela pour ainsi dire – son geste embrassa la faune des vitrines – … expliqué tout cela, fichu dehors une fois pour toutes les bonnes blagues de la Bible, la Genèse et le reste, hein ! L’univers en six jours, complet sur commande, hein ! Livré de suite, bon marché et mal fait ; comme de la marchandise allemande.

Il hocha la tête et indiqua d’une moue profonde la splendeur des principes que l’homme chauve avait révélés.

— C’est bien plus beau comme il l’a montré, dit-il. Ah la la ! Ça en vaut cinquante de leur Genèse ! Je sais ça, moi ; j’ai lu son livre… le commencement !… On est tous pareils, pour ainsi dire, tous frères, nous, les kangourous et les éponges. Tous pareils au fond, sauf une petite différence de rien du tout entre nos ancêtres, il y a de ça quelques millions d’années. Tous venus de la même souche ; seulement on est différent maintenant parce qu’on a vécu un peu différemment, à la longue, chacun dans son coin… Un seul ancêtre, la vie ! Ça paraît drôle, hein ! La vie ! Oui ! C’est une drôle de chose.

Il se gratta la tête et regarda le crapaud-bœuf d’un œil rêveur. L’expression d’incrédulité soupçonneuse que le visage de Mike avait revêtue parut l’offenser.

— Je vois ça, reprit-il, vous êtes encore un de ceux qui s’attachent comme des sangsues à ce qu’on leur a appris au catéchisme… Veulent rien apprendre, rien comprendre, rien… Mordent dans une idée à l’âge de sept ans parce qu’on la leur a mise dans la bouche, et y restent accrochés toute leur vie… Pauvres ignorants !

Il écrasa son double menton sur son faux-col et claqua la langue en signe de mépris.

— Votre histoire de la création, et le reste, tout le monde en rit, tous ceux qui ont pour deux sous de bons sens… Tous les savants n’y croient plus ; ils ont tous compris que Darwin avait raison ; voyons ! c’est prouvé depuis longtemps, on en est sûr. Une seule origine pour tout ce qui vit, tous pareils, tous frères… ou cousins. C’est plus fort que la Bible ça, hein ? Seulement c’est plus difficile à comprendre… pour les imbéciles.

Il ricana bruyamment et s’éloigna.

†

  †  †

Mike le suivit du regard, perplexe. Il avait employé des mots malsonnants, et, n’était la solennité du lieu… Mais avec tous les gens qui semblaient instruits, bien informés, sûrs de leur fait, il se sentait singulièrement timide : il n’osait ressentir les personnalités offensantes, et se tenait coi, respectueux, un peu humilié pendant qu’ils éparpillaient sans compter leur sagesse et leur savoir.

Une seconde lecture de la pancarte calligraphiée, tendue un tant soit peu plus claire par les revendications colériques du gros homme, lui fit voir ce musée sous un jour nouveau. Il commençait à comprendre que les animaux des vitrines n’avaient pas été rangés au hasard ; une méthode quelconque avait dû présider à leur classification. Certaines vitrines semblaient se fondre l’une dans l’autre ; entre des espèces (extraordinaires) différentes intervenait parfois un type étrange, probablement disparu, ou qui peut-être se trouvait encore quelque part au-delà des mers… Il recula de trois pas pour embrasser toute la collection du regard, et à deux reprises différentes crut entrevoir quelque chose, une idée qui courait d’un bout à l’autre de la salle, une explication prodigieuse, une chaîne… Mais ce ne fut qu’un éclair de phare, une courte lumière qui s’éteignit aussitôt et le laissa de nouveau, rêveur et perplexe, en face d’un ordre de choses incompréhensible, imposant et embrouillé.

Près de la porte le gros homme, qui semblait le guetter, l’aborda de nouveau. Ses petits yeux narquois luisaient de triomphe anticipé ; il agita l’index et, confidentiel, le prit par le revers de son veston.

— La prochaine fois que vous irez au prêche, dit-il, et qu’on vous recommandera d’étudier la Bible pour y trouver la vérité, posez donc quelques devinettes à vos amis, de ma part. Demandez-leur par exemple d’où est venue l’eau du déluge ? Hein ! Tous les écoliers savent que la pluie n’est que l’humidité du globe terrestre, aspirée par le soleil, et qui retombe après quelque temps. Mais l’eau du déluge, la pluie qui a couvert le monde sans laisser à sec le plus petit espace, même grand comme une pièce de trois pence ; d’où venait-elle ? Hein ! Si elle venait de la terre, il a fallu qu’elle s’évapore d’abord. Et alors, comme il ne pouvait pas en retomber plus qu’il ne s’en était évaporé, eh bien ! d’où est venu le reste ?

Il baissa la tête, fit une lippe prodigieuse, et regarda Mike en jubilant.

— Et l’arche de Noé ! Voilà encore une bonne histoire ! Ça devait être plus beau qu’un musée, hein ! Et plus difficile à tenir en ordre, parce que, si vous y songez, il y avait là pas mal de milliers d’animaux qui avaient l’habitude de se nourrir les uns des autres, et la Bible ne parle pas de ça. Elle ne parle pas non plus des provisions qu’il a fallu pour nourrir ces animaux tout le temps qu’ils sont restés dans l’Arche. Dommage qu’on n’ait pas plus de détails ! Aussi, rien que la police de l’Arche, ça a dû être une sacrée besogne !

Mike tourna les talons et descendit l’escalier. Il lui semblait qu’il venait d’entendre quelque chose de profondément répréhensible, presque obscène, de ces propos coupables qui en d’autres temps provoquaient le courroux divin sous la forme d’un trait de feu. Il n’avait rien répondu parce qu’il se sentait incapable de discuter avec cet homme, qu’il devinait repu de science et pourvu d’arguments ingénieux ; mais il eut désiré ardemment que quelque manifestation surnaturelle vînt le confondre, réfuter ses blasphèmes, et détruire une fois pour toutes les systèmes évidemment impies, et peu vraisemblables, que son orgueil le poussait à échafauder.

Au bout de quelques minutes il en vint à réfléchir qu’il était curieux qu’il se fît d’instinct le champion muet de la divinité, lui qui se sentait délaissé, persécuté, repoussé par la main implacable du Seigneur.

Et tout à coup monta en lui une poussée de foi désespérée, de foi quand même, le désir angoissant de quelqu’un en qui il pût croire, de quelqu’un paré de grâces surhumaines, trônant bien au-dessus du pauvre monde rampant, dans la splendeur et la majesté, entouré de toutes ces choses glorieuses auxquelles les hommes ne peuvent que donner des noms… Il était arrivé une fois tout près de cette vision bienheureuse, et maintenant, maintenant !…

Sur le bord du trottoir, en face de Leman Street, il s’était arrêté et calculait péniblement les semaines. Il recommença trois fois, pour être sûr de ne pas se tromper, et se dit :

— Sept semaines, et pas d’erreur ; ça fait bien sept semaines qu’elle est partie.

En un instant tout fut remis en ordre, la divinité de nouveau souriante et propice, toutes ses erreurs effacées, le chemin tracé encore une fois, certain et facile, vers la cime des vérités suprêmes et des glorieuses certitudes, et Mike suivait ce chemin allégrement, guidé, protégé, comprenant mieux de jour en jour, relevé au-dessus du vulgaire, et s’élevant encore avec assurance vers la félicité des élus. Les semaines qui venaient de s’écouler n’avaient été qu’un malentendu, un malentendu fâcheux qu’on oublierait d’un accord tacite. Et le pacte serait renouvelé : le Seigneur lui rendrait sa bienveillance, le délivrerait du doute et de l’obscurité, l’admettrait de nouveau dans le cercle privilégié des êtres de son choix ; en échange Mike louerait son nom, écouterait les hymnes avec ferveur et vivrait dans l’équité.

Il se répéta :

— Sept semaines, c’est bien ça ! Et demain sera vendredi !

Et un peu plus tard :

— Qu’est-ce qui m’a donc pris de perdre la tête comme ça, parce qu’une demoiselle de la haute est partie en vacances ? Ça n’empêchait pas que j’étais sauvé, n’est-ce pas ?

Le lendemain soir il monta le perron de l’Institut avec assurance, en se disant une fois de plus ce qu’il s’était dit toute la journée :

— Et, après tout, quand même elle ne serait pas revenue, qu’est-ce que ça fait ?

Wilkins l’accueillit avec quelques questions détournées sur son absence, et, ne recevant pas de réponse, n’insista pas.

— Ma parole, dit-il, on croirait que vous revenez de villégiature, tout comme les gens du monde. Où était-ce ? la mer ? ou l’Écosse ? ou le Continent ?

Il rit avec complaisance et raffermit ses lunettes.

— Enfin ! Enfin ! Vous voilà revenu, et c’est le principal. Vous ne nous revenez pas fiancé, au moins, comme Miss Gordon-Ingram. Ah vous ne saviez pas ! Ma foi ! Oui ; c’est comme ça. Miss Gordon-Ingram et le Capitaine ont passé leurs vacances ensemble, voyez-vous, et ils nous reviennent fiancés. Un vrai couple chrétien ! Oui !… Amis d’enfance, voyez-vous ; leurs familles se connaissaient ; et tout ça… Et nous les perdons tous les deux du même coup ; tout au moins dans quelques semaines, le capitaine est envoyé en Égypte. Oui ! Il ne faut pas être égoïste… Un vrai couple chrétien !

Après cela il resta quelque temps sans rien dire, retira ses lunettes et les essuya avec soin.

Dénudés, ses yeux aux paupières rouges clignotaient à la lumière, et lui donnaient l’air d’une pauvre créature mal douée, mal placée, destinée à disparaître. Et sa face à l’ossature fragile, on l’eût dit incomplète ! Et la tragédie de ses vêtements râpés, désespérément « respectables », de son faux col de celluloïd et de ses manchettes déchiquetées ! Il continuait à frotter machinalement ses lunettes, répétant à demi-voix :

— Il ne faut pas être égoïste !… Un vrai couple chrétien !… Un vrai couple chrétien !

Et ses yeux clignotaient, clignotaient.

Boulter, qui entrait à ce moment, vint serrer la main à Mike, et tous trois allèrent s’asseoir dans un coin.

— On vous a annoncé les nouvelles ? fit Boulter. Oui ! C’est une grande perte pour l’Institut, évidemment ; mais ça n’empêchera pas l’œuvre de continuer. Ils ont semé la bonne graine, et avec l’aide de Dieu, d’autres feront la moisson. Oui ! d’autres. Et le Seigneur leur prêtera son appui.

Il leva les yeux, se caressa le menton, et laissa malgré lui paraître le contentement légitime d’un simple corsaire de Dieu promu à l’apostolat. Mais après quelques instants de béatitude son regard retomba sur Mike et il s’agita sur sa chaise d’un air inquiet.

— Voilà joliment longtemps qu’on ne vous a pas vu, vous ! remarqua-t-il ; nous commencions à croire que vous nous aviez abandonnés. Vous ne seriez pas… heu… ! retombé dans les voies de l’erreur ? Non ! Non ! Évidemment non ! Nous ne voudrions pas y croire, mais il faut être constamment sur ses gardes, mon ami : le Démon est plein de ruse !

Il continuait à regarder Mike et semblait, comme autrefois, pénétré d’un certain doute. Ce garçon lui inspirait toujours un malaise confus ; il redoutait que son âme ne fût pas purifiée jusqu’au fond, que son repentir et son salut n’eussent laissé subsister en lui des profondeurs troubles, peuplées d’hérésies stagnantes. Il fallait pourtant user de tact…

— Non, reprit-il, lorsqu’on a goûté une fois les bénédictions divines, on ne peut se retremper dans le vice, à moins d’avoir perdu la raison. Car, que sont les plaisirs passagers du monde à côté de la grande joie que Christ apporte aux cœurs des hommes ? Une telle joie ! Une telle confiance ! Une telle paix ! Je ne suis qu’un misérable pécheur ; mais depuis que Christ m’a pardonné et m’a donné son amour, je n’ai jamais eu un seul moment d’anxiété. J’ai entendu la voix de mon Sauveur et je ne désire plus entendre d’autre voix. J’ai, par sa grâce, trouvé la vérité éternelle, et je ne cherche plus rien d’autre. Je sais qu’il me regarde avec ferveur et qu’il soutient mes pas, et pourquoi mon cœur serait-il troublé ? Et sans aucun doute c’est aussi ce que vous sentez ?

Il paraissait attendre une réponse, qui ne vint pas. Son regard passait et repassait furtif, prudent, pour observer l’effet de ses paroles. Il se rasséréna peu à peu.

— En vérité, conclut-il, nous sommes les heureux de ce monde, nous qui vivons dans l’ombre du Seigneur. Ne l’oublions pas et rendons-lui grâce chaque jour !

Quand il s’éloigna, Wilkins et Mike restèrent seuls. Wilkins semblait rêver : il étudiait à travers ses lunettes l’extrémité de ses doigts, comme s’il avait soudain découvert un attrait pathétique à ces points où sa personnalité à lui, Wilkins, s’arrêtait et où commençait l’espace.

Il dit à demi-voix, d’un ton un peu mélancolique.

— Oui ! C’est une grande chose que d’avoir Dieu dans son cœur, surtout pour ceux qui n’ont pas grand’chose d’autre. Une grande chose certainement ! Seulement il faut en être bien sûr, et ne jamais en douter, jamais, et s’en contenter. Sans cela, où serait-on ?

Il regarda la lumière et, même derrière l’abri de ses lunettes, ses yeux faibles clignotaient curieusement.

— Une partie de dames ? fit-il.

Mike secoua la tête, et ils se turent tous les deux. Dans la pièce voisine la voix de Boulter s’élevait avec une solennité nouvelle.

— Mes jeunes enfants, disait-il, dimanche prochain nous aurons…

†

  †  †

À l’angle de Commercial Road et de Bromley Street, Mike s’était arrêté pour laisser passer un camion, et oubliait de repartir. Une fois de plus il était arrivé au seuil de la terre promise, et la vue de Boulter y trônant en maître, solennel et fervent, avait suffi à l’en repousser : Boulter ! Que pourrait-il apprendre de lui ? qu’apprendrait-il jamais de personne ? qui trouverait-il jamais qui lui fît voir les choses sacrées ?

On venait de le pousser, au moment même où il retrouvait sa foi et son repentir, on venait de le pousser, et il avait la sensation de tomber, tomber, tomber sans fin. Voici que les puissances le bernaient de nouveau et faisaient disparaître d’un seul coup tout ce qui valait la peine d’être désiré, simplement parce que Audrey Gordon-Ingram s’en allait pour de bon. Ou bien était-ce qu’elles l’avaient berné depuis le commencement ? Parce qu’elle s’en allait ; parce qu’elle allait vivre sa vie, comme il fallait s’y attendre, à sa guise et comme il lui plaisait, dans le luxe qui lui convenait quelque part en Orient, avec des palanquins et des esclaves ! C’était son droit ; c’était naturel, et le capitaine était un homme supérieur ; mais en quelque sorte… en quelque sorte… ce n’était pas juste ; c’était une des erreurs d’un univers mal ordonné.

Machinalement Mike releva les yeux, vit le passage libre, et traversa la rue. À quelque distance de lui une silhouette familière semblait se hâter. Soudain elle s’arrêta, hésita un instant, et disparut dans un public-house, avec un geste nerveux des mains vers les tempes. Wilkins ! Mike s’arrêta aussi, regarda la porte se refermer derrière lui en oscillant, et continua son chemin en secouant la tête. Si Wilkins lui-même s’écartait du sentier de la vertu, quelle chance de salut restait-il aux hommes comme lui ? Tout était de travers. Des pans du monde s’éboulaient dans l’abîme, emportant avec eux des pantins qui gesticulaient faiblement. Des hommes trébuchaient vers la perdition, parce que leur créateur avait lui-même mis dans leurs cœurs le désir de choses inaccessibles. Les justes étaient confondus, et ceux qui blasphémaient le nom du Seigneur et niaient son ouvrage vivaient dans la prospérité et érigeaient des musées pour propager leurs doctrines impies.

Au carrefour suivant un groupe réuni en cercle autour d’un pupitre chantait un hymne. Le fracas des camions et des autobus, les sonneries des tramways électriques, noyaient leurs voix la moitié du temps ; les passants jetaient un coup d’œil distrait sans s’arrêter, et seuls quelques gamins s’étaient laissés attirer et se poursuivaient autour du cercle avec des cris perçants. Insouciants du fracas et des cris, les fidèles chantaient avec sérénité, satisfaits, placides, tournant le dos aux réalités insolubles. Clairement, ceux-là aussi avaient trouvé ce qu’ils cherchaient ! Mike les considéra par-dessus son épaule, en passant, et comme il les quittait des yeux son cœur s’emplit soudain d’amertume violente. Il les hait, comme jadis il haïssait les riches, tous ces gens aux mines repues qui se mettaient en rond et chantaient noblement, remerciant le grand Répartiteur parce qu’il leur avait donné tout ce qu’il leur fallait.

Il continua son chemin machinalement ; machinalement encore il poussa une porte et entra ; quand il fut entré il s’aperçut qu’il était dans un des bars des « Trois Dauphins ». Depuis que le patron l’avait fait mettre à la porte, il s’était gardé d’y revenir ; mais cette fois le patron était invisible et Mike décida de rester. Wynnie non plus ne semblait pas être là ; il donna son ordre à un petit garçon en tablier de toile qui s’affairait d’un air important derrière le comptoir, et bourra sa pipe pensivement.

Il avait l’impression très nette, et complètement inexplicable, que ce jour-là n’aurait pas de lendemain, du moins pas de lendemain qui comptât. Il sentait qu’il était arrivé au fond d’un cul-de-sac, et que la vie ne revient guère sur ses pas… Donc à quoi bon ménager ses ressources et être sage ?

Au bout d’une heure le piano mécanique du salon-bar, jusque-là silencieux, joua une mélodie gaillarde, et Mike songea qu’un client comme lui avait certes droit à un peu de luxe, et qu’il serait agréable de boire en musique. Il alla donc s’installer sur une des banquettes de peluche rouge, commanda un « Special Scotch » comme un gentleman, et mit son penny dans la fente du piano. Mais le hasard voulut que parmi les sept morceaux de répertoire ce fût le tour de « Santa Lucia », un « Santa Lucia » lamentable, attristé et traînant, semé de notes usées qui défaillaient comme des sanglots. Quand ce fut terminé il soupira de soulagement et résolut de mieux employer ce qui lui restait d’argent ; ce qu’il fit.

Et pour la dernière fois les puissances invisibles descendirent dans la vie de Mike O’Brady, et un nouveau miracle s’accomplit. Il y a des gens qui ne croient pas aux miracles ; mais tous les hommes d’expérience savent que de temps en temps la divinité en accomplit encore quelques-uns. Seulement dans sa sagesse elle ne choisit comme témoins que ceux dont elle a préalablement troublé l’esprit au moyen de philtres puissants. Ceux qui boivent en joyeuse compagnie, rient, crient, chantent et se grisent surtout de bruit, ne verront jamais la main redoutable descendre d’entre les nuages et changer la face des choses. Mais si un homme dont le cœur est indécis et plein de doutes s’isole et persiste à trouver dans la boisson l’oubli et la paix, il vient un moment où en vérité il sort du monde que le vulgaire connaît. Lorsqu’il a bu pendant quelque temps l’ivresse vient : l’ivresse commune et grossière. Pourtant si son trouble le tenaille encore et qu’il continue à boire implacablement, sans bouger et sans rien dire, l’ivresse s’en va, et il vient un moment où il se trouve en marge du monde, dans la paume des Dieux, dont il entend la voix.

Or, ce qui advint à Mike, dans le saloon-bar des « Trois Dauphins », c’est qu’une main toute puissante balaya de son cœur sa vie et ses pensées de bien des mois, et qu’il les vit soudain devant lui comme s’il lisait dans un livre. Le livre parlait de grands désirs qui n’avaient pas trouvé leurs buts, de foi qui s’était allumée et éteinte comme une flamme ; rallumée, et qui venait de s’éteindre encore. C’était curieux de songer à ces choses comme à des choses mortes, étrangères. Il était difficile de croire qu’elles eussent jamais pu être autrement. Et, touchant ces désirs et cette foi, et tous les efforts gâchés, et les malentendus sans nombre, le livre disait encore bien d’autres choses, que Mike ne savait pas lire.

Son verre était vide, et comme il se levait pour le faire remplir, Wynnie souleva la portière qui cachait l’entrée de l’escalier et vint reprendre sa place derrière le comptoir, suivie de près par le patron. Son visage venait évidemment de recevoir une couche fraîche de poudre, qui n’arrivait pourtant pas à déguiser le cerne de ses yeux accablés, ni la grimace d’écœurement de sa bouche. Le patron soufflait ses pieds écartés, regardant autour de lui d’un air satisfait, et, tenant à deux mains le bas de son gilet, l’étira par pesées prudentes. Quand il se fut dirigé vers l’autre extrémité du comptoir, Wynnie fit un signe de tête à Mike, et après avoir servi quelques clients, vint s’accouder près de lui.

Elle fit quelque remarque, sur le temps peut-être. Mike ne répondit rien et elle ne sembla pas s’en étonner. Ensuite elle ouvrit un journal du soir et le parcourut en bâillant.

Après un silence elle indiqua du doigt une colonne et demanda :

— Vous avez vu ?

Mike fit « non » de la tête, et elle lui passa le journal.

C’était le compte-rendu d’une allocution prononcée par l’évêque d’Eastcote à une réunion de quelque institution charitable. L’évêque avait parlé avec son éloquence et son charme coutumiers du pessimisme moderne et du jeu néfaste que se font certaines gens de décrier leurs semblables, ou plutôt leurs contemporains, qui valent probablement mieux qu’eux. Le monde n’était certes pas parfait ; évidemment non ! Mais il n’était pas non plus si mauvais que cela ! Lui, l’évêque, avait constamment l’occasion d’observer des traits de vraie bonté et de charité délicate, en faveur non seulement d’humains en peine, mais souvent même de pauvres créatures muettes. Ainsi un fait touchant dont il avait eu récemment connaissance, un rien sans doute, mais qui servirait d’exemple.

Dans un village de son diocèse une femme qui s’était rendue coupable de quelque félonie avait été arrêtée et dirigée sur la prison de la ville voisine. En route elle avait parlé au policeman qui l’accompagnait d’une chatte fidèle qu’elle avait laissée chez elle et qui venait de donner le jour à une portée de chatons. Elle s’inquiétait de leur subsistance et craignait pour eux. Ce fait avait été porté à la connaissance du public par l’intermédiaire du magazine de la paroisse, et l’article reproduit dans quelques feuilles de la région. La conséquence en avait été que le clergyman de ce village n’avait pas reçu moins de cinquante-trois lettres de gens de toutes conditions qui offraient charitablement d’adopter un, ou même plusieurs des chatons. Ce n’était évidemment qu’une toute petite chose, mais significative, un des nombreux incidents qui suffiraient à démontrer à tout observateur impartial la fausseté coupable du pessimisme qui semblait maintenant de mode !

Le menton dans ses mains, Wynnie fixait le vide de ses yeux ternes avec une grimace moqueuse.

— Il me plaît, cet évêque ! dit-elle. Il doit être rigolo ! Je me demande si c’est celui à qui les dames de son diocèse ont fait récemment cadeau d’une automobile neuve, parce que celle qu’il avait n’était guère que d’une demi-douzaine de bourricots-vapeur, et qu’elle avait eu l’impudence de s’arrêter une fois dans une côte, forçant Son Éminence à secouer ses guêtres et à monter à pied ! Pourquoi est-ce qu’il n’a pas cité aussi cet exemple-là ? Hein ! « Société pour la protection des jambes d’évêques ! » C’était presque aussi méritoire que d’adopter un chaton.

Elle rit bruyamment et se passa la main sur la figure.

— On est là des millions et des millions à se débattre sans comprendre et à donner des coups de pied dans le vide parce que la vie nous fait mal, et le voilà qui s’amène après dîner, cet évêque, avec son automobile et ses guêtres noires, pour nous raconter des histoires de chatons. C’est pas que je leur en veuille, aux pauvres petites bêtes ! Mais nous ! Mais nous ! La vérité, c’est que s’il s’occupait de nous il ne saurait que faire ni que dire, cet homme ! Il nous dirait probablement que tout ce qui nous arrive, c’est de notre faute, parce que nous avons enfreint les lois du Seigneur. Pauvres vieilles lois ! Comme s’il n’était pas temps qu’on les retape un peu et qu’on les rafraîchisse !

Mike écoutait sans rien dire, mais sa tête semblait osciller d’elle-même, comme pour approuver, à la fin de chaque phrase :

« C’est vrai. C’est bien vrai. Ah ! comme vous avez raison ! »

Il se sentait pour Wynnie une sorte de tendresse fraternelle, une pitié d’autant plus facile qu’il la plaignait parce qu’elle se révélait proche de lui. Et il commença à lui raconter du mieux qu’il pouvait ce qui lui était arrivé depuis qu’il était à Londres, les gens qu’il avait connus, tout ce à quoi il avait songé, jour après jour, ce qu’il avait cherché, et ce qui était venu. C’était incroyablement difficile à dire, et aussi futile que d’essayer de décrire une peinture avec des mots. Il s’arrêtait par moments, et les dernières paroles qu’il venait de prononcer lui résonnant encore aux oreilles, il percevait vaguement qu’elles n’exprimaient nullement sa pensée, et s’étonnait de les avoir dites. Des ombres, des images confuses qu’il mettait au jour péniblement, et que personne ne pouvait voir comme il les voyait : des mirages.

Wynnie prêtait l’oreille languissamment, s’éloignait de temps à autre pour aller servir des clients. Il continuait souvent à parler sans s’apercevoir qu’elle n’était plus là ; et quand elle revenait, il voyait qu’elle avait compris tout de travers, et se décourageait de plus en plus. La petite boutique de Cable Street, le socialisme, Hannah Hydleman et son père, qui étaient brusquement sortis de sa vie sans qu’il pût maintenant se rappeler pourquoi. Et des choses inexplicables, des choses sans nom, qui vivaient dans son cœur et le poussaient à leur gré. L’Institut Chrétien de Limehouse, des gens absurdes qui prêchaient des doctrines farouches, et une jeune fille qui était là. Et encore des choses qui s’étaient levées dans son cœur, qu’il avait désirées ardemment, et qui s’en étaient allées ; qui peut-être n’avaient jamais été là ! Et cette jeune fille qui était partie ! Entre son départ et la faillite des aspirations de Mike il n’y avait clairement aucun rapport ; et pourtant en quelque sorte, tel qu’il essayait de l’expliquer, ce départ, et la futilité des consolations divines, et son abandon de tout espoir, semblaient mystérieusement entremêlés.

Entendant cela, Wynnie prit un air malin et fit des grimaces ironiques.

— Je vois ! dit-elle. Alors, vous et cette jeune fille…

Elle s’arrêta : Mike la regardait avec des yeux étonnés. Il réfléchit un instant, en faisant tourner le whisky dans son verre, et dit doucement :

— Non ! Grâce à Dieu ! Je n’ai jamais pensé à elle comme cela.

Un peu plus tard, il entendit Wynnie prononcer des paroles de sagesse profonde, et il écouta curieusement. Elle disait :

— Oui ! C’est vrai que tout est de travers et que personne n’y comprend rien. Il y a des gens qui disent qu’ils comprennent ; mais ça n’est pas vrai : ils sont payés pour dire ça et pour faire oublier ce qui est réel. Ou bien c’est qu’ils ont tout ce qu’il leur faut, et qu’ils se moquent pas mal de vous. Mais je vais vous dire une chose : tant qu’on a de quoi se payer à boire on peut toujours leur faire la nique, n’est-ce pas ? Moi, je ne chercherai pas plus loin.

Après cela le temps passa sans laisser de traces, peuplé de formes obscures et de pensées incohérentes. Mike s’aperçut qu’il n’avait plus d’argent, et fit durer longtemps son dernier verre. Dehors le monde qui l’attendait était plein de problèmes insolubles et de difficultés insurmontables ; un monde où il ne lui restait plus rien, semblait-il, ni argent, ni certitude ; un monde hostile qu’il n’avait même pas le pouvoir de blesser.

Il considéra la porte avec crainte, et, détournant les yeux, vit le patron qui le regardait fixement, de l’autre côté du comptoir. Avant qu’il n’eût ouvert la bouche, Mike devina ce qu’il allait dire : quelque insulte, et l’ordre de s’en aller, de quitter son dernier refuge pour le morne désespoir de la rue. Il le regarda aussi dans les yeux, s’accrochant des deux mains au comptoir, et songea au vieux compte de rancune qui restait à régler entre eux. Cet homme l’avait outragé, plusieurs fois, il l’outrageait encore de sa hideur, de son argent, de sa satisfaction immonde, du pouvoir qu’il avait de vivre en maître, d’opprimer, de souiller et de meurtrir, et de relever le front impudemment au milieu d’un univers fait pour lui. Cette figure violacée et bouffie !… Sa chaîne d’or !… Son ventre repu… Et voici qu’il allait insulter encore.

Le lourd porte-allumettes qui l’atteignit entre l’œil et la tempe l’envoya chanceler vers la porte de l’escalier avec un cri étouffé, la main au visage ; et, dans le court moment de stupeur qui suivit, Mike se raidit contre l’ivresse, jeta une main sur le comptoir et le franchit d’un bond. De tous les compartiments de la salle vinrent des exclamations et des appels ; Wynnie s’enfuit à l’autre extrémité en se couvrant les yeux, et le patron, encore étourdi du choc, le laissa arriver jusqu’à lui sans bouger. L’instant d’après d’autres clients avaient aussi sauté le comptoir, et le garçon descendait l’escalier en courant, mais Mike n’en avait cure, car il avait eu le temps de frapper deux fois à la mâchoire, furieusement, avec un grognement de colère, et quand son homme tomba il se laissa tomber sur lui, un genou sur sa poitrine, et lui prit le cou de ses mains.

Le tumulte qui remplit la maison et déborda jusque dans la rue, les cris des femmes affolées, les voix d’hommes qui hurlaient des conseils ou des injures, les bruits des tabourets renversés, des carafons et des verres écrasés sous les corps qui s’entassaient dans l’étroit passage, Mike n’entendit rien de tout cela. Les seules choses dont il eut conscience étaient les coups enragés qui pleuvaient sur sa tête et ses épaules, les mains qui tordaient ses poignets, et le cou flasque, aux replis de peau grasse, dont il étouffait les gargouillements entre ses doigts.

Lentement, lentement, il sentait qu’il allait être forcé de lâcher, que ceux qui le frappaient et le tiraient par derrière étaient trop nombreux et que l’homme qu’on lui arrachait allait en sortir vivant, triomphant, quitte pour quelques meurtrissures : l’œuvre d’un pauvre imbécile d’ivrogne qui expierait sa sottise en prison. Heureusement qu’entre le comptoir et le mur il ne restait pas grand’place pour ceux qui l’attaquaient, et trois ou quatre au plus pouvaient mettre en même temps leurs mains sur lui. Pourtant il se sentait lâcher prise peu à peu ; quelqu’un avait glissé sa main sous une des siennes et lui retournait les doigts ; l’homme qui gisait sous lui lutta faiblement, se retourna à moitié sur sa poitrine.

Et au moment où il allait lui échapper une main moite de sueur qui se crispait sur son poignet glissa, et il se trouva presque libre une seconde, encore agenouillé sur son ennemi, qui était maintenant couché sur le ventre et cherchait à s’évader en rampant. Avec un coup de reins il poussa son genou droit un peu plus haut, sur la nuque, lui passa sa main libre sous le front et tendit ses muscles rageusement. Un râle sourd, le craquement des vertèbres du cou cédant sous l’effort, le corps ramassé sous lui s’abandonnant soudain en loque inerte ; et il se laissa écarter et maintenir, avec un soupir de contentement.

Pendant qu’on relevait le corps, pendant que des mains stupides, pleines de sollicitude, tentaient de verser du brandy entre les lèvres inanimées, pendant qu’un des spectateurs sortait en courant pour aller chercher la police, Mike resta indifférent aux coups et aux poussées, et se laissa écraser contre le mur par quelques-uns des plus forts de la bande, en attendant l’arrivée de la cordelette qui devait servir à le ligoter. Il était parfaitement calme, satisfait, et ne songeait qu’à reprendre son souffle autant qu’on le lui permettait. Entre deux de ses gardiens improvisés il pouvait voir la figure violacée du patron ; la teinte du visage et les yeux lui montraient qu’il avait terminé son ouvrage ; et le reste importait peu. Un mince filet de sang descendait comme un ver le long du menton et se perdait dans le fouillis du cou.

Voyant Wynnie qui regardait avec horreur, une main à la bouche, l’autre crispée sur la portière de l’escalier, il lui cria triomphalement :

— Hein ! Je vous l’avais bien dit, que je vous délivrerais quelque jour !

La réponse vint d’une voix suffoquée, hystérique, après un sanglot :

— Oh ! Dieu ! dit Wynnie ; et qu’est-ce que je vais devenir ?

À ce moment quelqu’un descendait l’escalier quatre à quatre avec un rouleau de corde ; et un autre qui revenait de la rue rentra dans la salle en courant. Un brusque mouvement de colère secoua Mike, et sa détente inattendue fit lâcher prise à quelques mains. Les faces convulsées de haine qu’il voyait en face de lui ; la meurtrissure des poignes qui le reprirent aussitôt pour l’immobiliser, les liens humiliants qu’on lui préparait, firent de nouveau flamber sa fureur, et il songea en une seconde que maintenant qu’il avait commencé, autant valait lutter jusqu’au bout. Il se trouvait encore entre le comptoir et le mur, et en se jetant en arrière il écrasa contre l’arête des étagères deux de ses gardiens, et les força de le lâcher. Ensuite il lança tout son poids en avant tête baissée, et fit tomber avec lui ceux qui le tenaient encore : un coup de pied sauvage pendant qu’ils étaient à terre ; deux mains de plus qui s’ouvrirent ; et il n’en restait plus qu’un, couché contre lui, et dont il cherchait les yeux avec ses doigts.

Après cela il se trouva libre, et le sort lui fit voir dans un coin une barre de fer qui servait à assujettir les volets. Quand il eut cela en main ceux qui allaient se jeter de nouveau sur lui s’arrêtèrent net, et une minute plus tard ils avaient tous fui, moins deux dont les corps étendus gisaient au pied de la portière. Alors Mike franchit de nouveau le comptoir et se campa dans la salle, avec sa barre de fer dans les mains.

Il était tout à fait dégrisé, maintenant ; il savait ce qu’il avait fait, et ce qui l’attendait, et s’en réjouissait d’avance. Les souvenirs que tout à l’heure encore il remuait péniblement s’étaient évanouis sans laisser de traces, en choses de peu d’importance. Rien ne comptait plus ici-bas que la dureté lourde qu’il sentait entre ses paumes, le jet de métal tangible, réel, indiscutable, facile à comprendre, qui sculptait tout puissamment les fragiles crânes humains. Les âmes nombreuses qui s’étaient suicidées en lui depuis des mois avaient fui comme des ombres. Dans son cœur flambait l’anarchisme ingénu de tous les O’Brady du Comté Roscommon dont les vies pauvres s’étaient ensoleillées d’innombrables bagarres.

Dans la rue, les forces ennemies se concertaient ; des coups de sifflet de policeman, un bruit de piétinements, de voix étouffés ; et leur poussée soudaine creva la porte, jeta dans la salle trois géants vêtus de bleu.

— On va rire ! dit Mike O’Brady.

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Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.