Couverture du livre

Erckmann-Chatrian

Contes
Tome III


Un texte du domaine public.
Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-1440-0

BIBEBOOK
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- Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture

Fontes :

- David Rakowski's
- Manfred Klein
- Philipp H. Poll

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Première partie 
La lunette de Hans Schnaps

J’ai connu dans le temps, à Mayence, un honnête pharmacien nommé Hans Schnaps. La porte de son officine s’ouvrait sur le Thiermack ; elle était surmontée d’une guivre en guise d’enseigne ; le caducée de Mercure et le serpentaire d’Esculape en ornaient les panneaux. Quant à Hans Schnaps, au lieu de rester dans sa boutique, il se promenait dans les rues, une grande lunette sous le bras, et laissait le soin de ses drogues à deux garçons apothicaires.

C’était un singulier original, le nez long, les yeux gris, la lèvre moqueuse. À voir son large feutre, sa casaque de bure rougeâtre, sa barbe taillée en pointe, vous l’eussiez pris pour un artiste flamand.

Je le rencontrais quelquefois à la taverne du Pot de Tabac, sur le Zeil ; nous faisions ensemble notre partie deyoucker, nous causions de la pluie et du beau temps. Schnaps n’éprouvait pas le besoin de me faire connaître ses occupations, je ne voyais pas la nécessité de l’initier aux miennes, et, dans le fait, cela nous importait fort peu.

Un jour, le bourgmestre Zacharias me dit :

— Docteur Bénédum, vous fréquentez un certain Hans Schnaps.

— C’est vrai, bourgmestre, nous faisons notre partie ensemble assez souvent.

— Ce Schnaps est un fou.

— Ah ! je ne m’en suis pas aperçu.

— Rien de plus positif : au lieu de s’occuper de sa pharmacie, il va se promener à droite et à gauche, avec une grande lunette ; il s’arrête ici, là ; bref, il perd son temps et ses pratiques.

— Cela le regarde, bourgmestre, que voulez-vous que j’y fasse ?

— Sans doute ; mais il rend sa femme malheureuse.

— Ah ! il est marié ?

— Oui, avec la fille d’un marchand de drap, un bien digne homme et fort à son aise.

— Allons, tant mieux : Schnaps aura du bien plus tard.

— Oui, mais il le mangera.

— Avec sa lunette ?

— Non, mais avec ses expériences. Figurez-vous, docteur, qu’il s’est établi dans une cave, et qu’il fabrique là on ne sait quoi. Si vous jetez, par hasard, un coup d’œil dans le soupirail, vous voyez la lunette braquée sur vous ; Schnaps vous regarde en éclatant de rire… et quand arrive midi, sa femme est obligée de lui crier trois ou quatre fois : « Hans ! Hans ! la soupe est prête !… »

— Pauvre femme, elle est bien à plaindre !

Le bourgmestre se douta que je me moquais de lui, mais il feignit de ne pas s’en apercevoir, et me proposa de jouer un pot de bière. J’acceptai. Nous causâmes d’autre chose.

Ces étranges révélations ne laissèrent pas de m’intriguer. Que diable Schnaps faisait-il dans sa cave ?… Que signifiait sa lunette braquée vers le soupirail ?

Était-ce une plaisanterie ; était-ce une expérience sérieuse ?… Cela me trottait en tête, et, dès le jour suivant, je me présentai à la pharmacie pour en avoir le cœur net. Il était environ neuf heures. Mme Schnaps, une petite femme sèche et nerveuse, les yeux ternes, la figure insignifiante, mal fagotée, le bonnet de travers, un de ces êtres qui, sans rien dire, trouvent moyen de se poser en victime, Mme Schnaps me reçut derrière le comptoir.

— Chère dame, lui dis-je en me courbant d’un air gracieux sur la hanche, le coude en avant et le chapeau levé ; chère dame, où pourrais-je trouver M. Schnaps, votre époux ?

— À la cave, fit-elle avec un sourire pointu.

— Déjà !

Ce déjà parut charmer l’excellente créature, et, levant les yeux, elle m’indiqua la porte à gauche.

Je m’empressai d’enfiler le couloir, et je réussis, après maintes trébuchades dans l’escalier obscur, à mettre le pied sur les dalles du laboratoire.

C’était bien une cave, mais haute, large, spacieuse, parfaitement sèche… encombrée de lunettes gigantesques, de miroirs plans, sphériques, paraboliques, de prismes, de cristaux et de lentilles montées sur trépied : somme toute, l’attirail d’un opticien.

Hans Schnaps se tourna tout surpris en m’entendant descendre.

— Hé ! hé ! hé ! fit-il, c’est le docteur Bénédum… Ah ! que je suis donc heureux de cette visite !

Il venait à moi les bras ouverts. Mais, étendant la main d’un geste tragique :

— Halte ! halte !… m’écriai-je ; un instant, ne nous familiarisons pas… Je viens vous tâter le pouls de la part du bourgmestre.

Il me présenta le bras gravement ; j’appliquai le pouce sur l’artère, et, d’une voix rêveuse, allongeant la lèvre :

— Hé ! hé ! vous n’êtes pas aussi malade qu’on le dit.

— Comment ! malade ?

— Non,. vous n’êtes pas encore tout à fait braque.

Ces paroles lui firent pousser des éclats de rire si aigus, que Mme Schnaps, se penchant au haut de l’escalier, regarda dans la cave d’un œil stupéfait.

— Sophia ! Sophia ! criait l’apothicaire. Ha ! ha ! ha !… sais-tu ce qu’on dit de moi ?… Ha ! ha ! ha ! on dit que je suis braque !

La femme, à ces mots, fit une grimace et s’empressa de remonter sans répondre.

Hans Schnaps, s’étant un peu calmé, me dit :

— Docteur Bénédum, prenez donc place. Hé !. hé ! vous venez de me faire du bon sang… qu’est-ce qui me procure l’honneur de votre visite ?

Il m’avançait un large fauteuil et s’assit lui-même sur la boîte d’un daguerréotype, ses longues jambes de sauterelle écartées, les coudes sur les genoux, et sa barbe pointue, effilée, entre ses doigts maigres.

C’était vraiment une étrange physionomie, vue au jour du soupirail ; et les lueurs vagues, indécises, qui s’éparpillaient dans l’ombre sur ces mille instruments d’optique, ajoutaient encore à la singularité du coup d’œil.

Je lui racontai simplement ma conversation de la veille avec le bourgmestre, et Schnaps, loin de se fâcher, se prit à rire aux éclats.

— Voyez-vous cet animal de bourgmestre ! fit-il ; moi qui m’occupe justement de lui… moi qui viens d’inventer une seringue à son intention… une superbe découverte, docteur. Hé ! hé ! hé !… Contemplez cette lunette, c’est la fameuse seringue-Schnaps, unique dans son genre ! Jusqu’à présent nous ne connaissions que le moyen de nettoyer, expurger et rafraîchir les entrailles de monsieur… Eh bien, moi, je rafraîchirai et je nettoierai avec ma seringue, la cervelle des idiots, des imbéciles, des crétins et autres bourgmestres généralement quelconques. Je verse dans le corps de pompe une décoction de Voltaire, de Shakespeare, ou du père Malebranche ; je vous introduis délicatement le petit bout dans l’œil, je pousse, et crac ! vous voilà plein de bon sens, de poésie ou de métaphysique…

Ici, Hans Schnaps fit de telles contorsions, il se démena si fort, allongeant et recoquillant ses longues jambes tour à tour, que je m’attendais à le voir culbuter de dessus sa boîte ; mais il reprit heureusement l’équilibre.

— Ah çà ! mon cher ami, lui dis-je, c’est une excellente plaisanterie…

— Une plaisanterie ! Pas le moins du monde… Vous avez trop d’esprit, docteur Bénédum, pour ne pas savoir que nos opinions dépendent de notre point de vue : un misérable gueux, sans feu ni lieu, couvert de haillons et couché dans la fange au coin d’une borne, voit les choses sous un jour tout autre qu’un nabab… il trouve l’ordre social détestable et les lois absurdes.

— Sans doute ; mais…

— Mais, interrompit Schnaps, placez le gaillard devant une table splendide, dans un bel hôtel, entourez-le de fleurs odoriférantes et de jolies femmes, revêtez-le d’habits magnifiques, nourrissez-le de mets exquis, abreuvez-le de johannisberg, et placez derrière son fauteuil une douzaine de laquais qui l’appellent Monseigneur, Votre Grandeur Éminentissime, etc. ; il trouvera que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, l’ordre social lui paraîtra magnifique, il proclamera nos lois le chef-d’œuvre de l’esprit humain.

— D’accord, mon cher Schnaps, d’accord… C’est l’histoire de l’humanité que vous faites là… On voit les choses par le gros ou par le petit bout de la lorgnette, suivant la position dans laquelle on se trouve… Mais où diable voulez-vous en venir ?

— Eh ! s’écria l’apothicaire, c’est bien simple. Du moment que tout dépend de notre point de vue, la question du bonheur se réduit à se trouver toujours au point de vue le plus agréable, et c’est ce qui fait précisément le mérite de ma découverte. Jugez-en vous-même.

Il me remit sa lunette ; je l’appliquai à mon œil et ne pus retenir un cri d’admiration. Je me voyais présidant la Société scientifique de Berlin, gros et gras, joufflu, bien portant, décoré des ordres du Mérite, de l’Aigle noir, de l’Aigle brun, de l’Aigle roux, du Metidjé, de la Jarretière… que sais-je encore ? Je tenais la sonnette et je rappelais les gens à l’ordre. À travers les vitres de l’amphithéâtre, j’apercevais ma calèche à deux chevaux et mon laquais chamarré de galons. Je voyais plus loin ma maîtresse, une première danseuse éprise de mes charmes, se promenant sous les tilleuls, rêveuse et solitaire, une ombrelle à la main, et je me disais à moi-même : « Bénédum ! Bénédum ! être fortuné ! génie sublime ! oh ! oh ! grand homme ! »

Un éclat de rire ironique me tira de cette contemplation profonde. J’ôtai la lunette et me revis dans la cave, en face de l’apothicaire, qui me regardait de ses petits yeux malins, plissés jusqu’aux oreilles.

— Eh bien, eh bien, fit-il, que pensez-vous de cela ?

— Oh ! mon cher Schnaps, m’écriai-je, laissez-moi cette lunette.

— Vous plaisantez, dit-il, songez qu’elle me coûte dix années de travail ; qu’avec cette lunette je possède en quelque sorte l’univers ; que je vois ma femme jeune, jolie, prévenante ; que je suis toujours gai, riant et content ; que cette lunette m’élève au-dessus des plus puissants monarques de la terre ; qu’elle me rend plus riche que Crésus, plus omnipotent que Xerxès, et que je ne voudrais la perdre pour rien au monde ! Ce n’est pas tout : avec cette lunette, je puis me donner des clystères de bon sens, de poésie ou de métaphysique, selon les besoins de mon tempérament.

— Mais, au nom du ciel, Schnaps, repris-je transporté d’enthousiasme, comment avez-vous fait cette sublime découverte ?

— Elle n’est pas aussi merveilleuse que vous le croyez, dit-il en riant ; c’est tout bonnement un kaléidoscope, mais un kaléidoscope d’un nouveau genre : au lieu de laisser tomber ses fleurs et ses verroteries au hasard, il les assemble dans un ordre naturel. En d’autres termes, c’est l’assemblage du daguerréotype et du télescope, deux instruments que le Seigneur-Dieu a réunis dans notre tête.

En ce moment, Schnaps tira de sa poche une petite tabatière d’écaille ; il aspira lentement une prise comme pour se recueillir, et poursuivit :

— Il y a trois ans, je cherchais à fixer le spectre solaire sur une plaque de cuivre. J’avais employé dans ce but le chlorure d’argent, le bitume de Judée plongé dans l’huile de lavande et de pétrole, l’iodure d’argent, le bromure de chaux solide et liquide, bref, toutes les combinaisons chimiques imaginables, sans obtenir de résultat décisif. Un soir, sous l’influence d’un composé plus sensible, la lumière rouge, orange et violette parut se fixer ; la plaque prit vaguement les teintes de l’iris. J’en concevais la meilleure opinion, quand ma chère épouse, selon sa coutume immémoriale, se mit à crier : « Hans, la soupe refroidit ! Hans, la soupe refroidit ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! Hans ! la soupe refroidit, la soupe refroidit ! » Ces cris me tombaient sur les nerfs. Il me fallut, bon gré, mal gré, interrompre mon expérience. Je déposai la plaque de cuivre sur la saillie du mur que vous apercevez là-bas, et qui me sert à placer la chandelle, puis je montai me mettre tranquillement à table.

— Et qu’avez-vous dit à votre femme ?

— Rien.

— À votre place, je lui aurais tordu le cou.

L’apothicaire sourit finement.

— Cette nuit-là, reprit-il, après le souper, je redescendis au laboratoire. La fatigue et l’ennui m’empêchèrent de reprendre mon travail ; je m’assis dans ce fauteuil et je m’endormis. En m’éveillant vers une heure du matin, je vis que la chandelle s’était éteinte ; mais le rayon d’une étoile plongeait dans le soupirail, et se réfléchissait sur la plaque métallique au fond de la cave. Tout en fixant ce point lumineux, je rêvais de ma femme ; je sentais le besoin de la corriger ; les mille petites misères du ménage défilaient dans ma tête ; enfin, las de ces réflexions, je finis par m’endormir de nouveau. Le lendemain, tout était oublié, quand, jetant les yeux par hasard sur la plaque, j’y vis, quoi ? mon rêve de la nuit empreint avec une vérité frappante : ma femme, la salle à manger, l’horloge sur la cheminée, les vitres au fond, la petite cour plus loin, tout mon intérieur dans les moindres détails. Seulement, la fantaisie y jouait un certain rôle : j’étais en train d’administrer une correction à Mme Schnaps.

» Jugez de mon enthousiasme. Dès lors je conçus ma lunette, je compris que le cerveau de l’homme est, comme l’œil de la mouche, un instrument d’optique à mille facettes ; que ce qui s’y reflète peut en sortir par réfraction, et s’empreindre sur une substance chimique dont je venais de découvrir le secret.

» Ainsi, cher docteur, toutes vos passions, tous vos désirs, toutes vos pensées prennent un corps dans cette lunette. Vous improvisez du regard bien mieux que par la parole, vous matérialisez instantanément le monde intellectuel qui s’agite dans votre esprit. »

Cette découverte me parut miraculeuse.

— Maître Schnaps, homme extraordinaire, m’écriai-je, permettez que je vous embrasse. Plus grande que la pyramide de Chéops, votre mémoire traversera les siècles, et brillera dans l’avenir comme un astre de premier ordre. Mais, je vous en supplie, daignez m’éclairer encore sur un point : comment pouvez-vous administrer des clystères de philosophie ou de toute autre science ?

— Voici, dit Schnaps très flatté de mes compliments ; mais d’abord permettez-moi de vous développer quelques considérations générales du plus haut intérêt. Vous avez dû remarquer, docteur Bénédum, que les grands philosophes, les grands mathématiciens, les grands poètes et généralement tous les grands idéologuesfinissent misérablement. Bafoués pendant leur vie, honnis, conspués, et parfois même traqués comme des bêtes fauves, ils deviennent après leur mort, la proie d’une certaine classe d’individus connus sous le nom d’hommes pratiques.On a beaucoup écrit de belles phrases depuis trois mille ans, contre cette exploitation du génie par la médiocrité, mais cela n’empêche pas les choses d’aller aujourd’hui comme elles allaient du temps d’Homère, de Pythagore, de Socrate, du Christ et de tant d’autres idéologues célèbres :

On les persécute, on les tue !

sauf à se faire des réputations et à battre monnaie plus tard avec leurs découvertes ! Que tout cela soit passablement mélancolique, j’en conviens, docteur ; mais, au fond, rien n’est plus simple, et je dirai même plus naturel. Pour qu’une idée réussisse dans ce monde, il lui faut l’appui des masses. Or les masses, qui ne sauraient s’élever à la hauteur de l’idée pure, comprennent admirablement l’idée matérialisée, c’est-à-dire le fait. La prétendue supériorité des hommes pratiques sur les idéologues n’a pas d’autre raison d’être. Ces gaillards-là sont riches, puissants, ils gouvernent le monde, on leur élève des statues… Pourquoi ? Parce qu’ils mettent à la portée des imbéciles l’idée de quelque pauvre diable de grand homme mort de faim dans un taudis… Est-ce vrai, oui ou non ?

— C’est positif, maître Schnaps.

— Eh bien, reprit l’apothicaire avec un sourire ironique, ma lunette supprime les hommes pratiques et restitue aux idéologues la supériorité qui leur est due : elle matérialise les idées et les met en communication directe avec les masses ! Supposons, par exemple, que je veuille prendre un lavement de métaphysique, j’applique mon œil à la lentille. Vous me lisez Kant, et au fur et à mesure que je vous écoute, que ses raisonnements entrent dans ma tête, ils en ressortent et viennent se peindre sur la plaque en traversant mon œil ; ils s’y matérialisent, ils y prennent un corps ; je les vois, ils sont réels, positifs ; je ne puis avoir aucun doute sur leur existence, puisqu’ils tombent sous mes sens, ils me paraissent incontestables, et mon lavement produit son effet.

Pendant que Schnaps m’expliquait ce grand mystère, un désir furieux d’avoir sa lunette s’emparait de moi.

— Mon cher ami, lui dis-je, j’espère que vous fabriquerez plusieurs de ces lunettes. Une telle découverte appartient à l’humanité tout entière.

— À l’humanité ! s’écria-t-il. Je voudrais bien savoir ce qu’elle fait pour moi, l’humanité ! Elle me traite de fou, elle me force de garder une femme insupportable… et me laisserait mourir de faim comme tous les inventeurs, si je n’avais la ressource de lui vendre mes drogues.

— Mais vous obtiendrez la considération publique, l’estime et l’admiration universelles.

— Eh ! que m’importe l’admiration de ce tas de crétins, s’écria l’apothicaire. Ôtez-leur les découvertes de Gutenberg, de Galilée, de Newton, de Volta, de Daguerre et de Hans Schnaps, et vous n’aurez plus qu’un troupeau d’ânes agenouillés devant un sabre. L’admiration de ces gens-là ! allons donc ! Non, non !… Que l’humanité se fabrique des lunettes, moi je garde la mienne, et je m’en sers pour mon agrément personnel.

J’étais indigné de tant d’égoïsme.

— Maître Schnaps, repris-je en maîtrisant ma colère, permettez-moi de vous dire que votre raisonnement est absurde. Vous fabriquez des lunettes sublimes, c’est bon ; mais d’autres travaillent la terre, sèment, récoltent, font moudre le grain pour vous, ils vous apportent le pain à la maison ; d’autres vous construisent des pharmacies, d’autres vous confectionnent des habits et des souliers, d’autres vous procurent du vin, de la bière, du tabac, choses que vous ne dédaignez pas. Nous sommes tous solidaires les uns des autres, maître Schnaps ; donc…

Pendant que je développais cette thèse, l’apothicaire me regardait avec sa lunette.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il en m’interrompant, je vois ce que vous voulez. L’humanité vous importe peu. Vous voulez ma lunette, mais vous ne l’aurez pas. Hé ! hé ! hé !

Sur ce, il la renfonça comme un chapeau gibus, l’introduisit dans une boîte qu’il referma soigneusement à clef ; puis me regardant d’un air railleur :

— Vous n’y mettrez plus le nez, dit-il. Que cela vous serve de leçon, et vous empêche à l’avenir de faire l’hypocrite et de prêcher l’Évangile à votre profit. Vous êtes un rusé compère, docteur Bénédum, un philanthrope ; je n’aime pas ces gens-là. Faites-moi le plaisir de reprendre le chemin par lequel vous êtes venu.

La rougeur me montait au visage. J’éprouvais un terrible désir de corriger Hans Schnaps, qui me regardait d’un œil narquois et m’indiquait insolemment la porte ; mais je me rappelai tout à coup que les deux garçons apothicaires étaient de solides gaillards, et je me retirai prudemment.

Depuis, j’ai quitté Mayence pour venir habiter Nuremberg, et voilà deux ans bientôt que je n’ai pas vu Schnaps. Il paraît qu’il se promène toujours dans les rues, en camisole rouge, avec sa lunette sous le bras. C’est du moins ce que m’écrivait dernièrement le bourgmestre Zacharias, et je le crois volontiers.

Quel malheur qu’un si magnifique secret soit aux mains d’un pareil fou !

Chose bizarre et vraiment digne de remarque, les hommes de bon sens n’ont jamais rien inventé ; ce sont des fous qui ont fait jusqu’ici toutes les grandes découvertes.

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Deuxième partie 
Le tisserand de la Steinbach

« Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand Heinrich, en souriant d’un air mélancolique, mais si vous voulez voir la haute montagne, ce n’est pas ici, près de Saverne, qu’il faut rester ; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach, montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer ; c’est là que vous verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs et des précipices.

On dit qu’une belle route passe maintenant sur le Honeck ; je veux le croire, mais c’est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds de hauteur, la neige y séjourne jusqu’au mois de juillet, et ses flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d’immenses rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d’en bas, ressemblent à des fougères. – D’en haut, vous découvrez la vallée d’Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l’Allemagne ; – vers la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes… des montagnes à n’en plus finir !

Combien j’ai chassé dans ce beau pays !… Combien j’ai tué de lièvres, de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées ; de belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères ; combien j’ai pêché de truites dans ces lacs ! – On me connaissait partout, de la Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer : « Voici Heinrich qui vient avec ses chapelets de grives et de mésanges », disait-on. Et l’on me faisait place à table ; on me coupait une large tranche de ce bon pain de ménage qui semble toujours sortir du four ; on poussait devant moi la planchette au fromage ; on remplissait mon gobelet de petit vin blanc d’Alsace. – Les jolies filles venaient s’accouder sur mes épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides ; les vieux me serraient la main en disant : « Aurons-nous beau temps pour la fauchée, Heinrich ?… Faut-il conduire les porcs à la glandée ?… les bœufs à la pâture ? » Et les vieilles déposaient bien vite leur balai derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.

Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse desséchée ; – ou bien, en hiver, un vieux renard qu’il fallait exposer trois jours à la gelée avant d’y mordre… – Et cela suffisait, j’étais toujours l’ami de la maison, j’avais toujours mon coin à table… Oh ! le bon temps… les bonnes gens… le bon pays des Vosges !…

— Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays, puisque vous l’aimiez tant ?

— Que voulez-vous, maître Christian, l’homme n’est jamais heureux ; ma vue devenait trouble, ma main commençait à trembler : plus d’un lièvre m’avait échappé… Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes… On bâtissait de nouvelles maisons forestières… Il y avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu’un âne ne peut en porter à l’audience… Les gendarmes s’en mêlaient… On me cherchait partout… ma foi, j’ai quitté la partie, j’ai repris le fil et la navette, et j’ai bien fait, je ne m’en repens pas, non, je ne m’en repens pas ! »

Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les joues pâles et les yeux fixés devant lui. – Il me semblait voir un vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie mystérieuse.

Tout à coup il s’arrêta et me regardant en face :

« Eh bien ! oui, fit-il brusquement, oui, j’aurais mieux aimé périr au milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier ; mais il y avait encore autre chose. »

Il s’assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes :

« Un jour d’automne, en 1827, j’étais parti de Gérardmer, la carabine sur l’épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck : c’est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses. – On y voit tourbillonner tous les matins des couvées d’oiseaux de proie : des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les brouillards des Alpes… mais comme les aigles repartent généralement au petit jour, il faut y être de grand matin pour pouvoir les tirer. – On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des fouines, des belettes qui se nourrissent d’œufs et se plaisent au fond des cavernes.

À deux heures du matin, j’étais dans le défilé et je suivais un petit sentier qu’il faut bien connaître, car il longe les précipices ; des masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents pieds au-dessous, s’élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais à cette heure on ne voyait rien : la nuit était noire comme un four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l’abîme.

J’entendais près de moi les cris aigus des martres : ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats ; par un beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s’ils couraient à terre.

En attendant le jour, je m’assis au pied d’un chêne pour fumer une pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout était mort.

Comme je me reposais là, depuis environ un quart d’heure, rêvant à toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du gouffre, un éclair ramper sur le roc.

« Que diable cela peut-il être ? » me dis-je.

Une minute après, l’éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le torrent de la Tonkelbach. – Quelques figures noires se dessinèrent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis. – Des bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d’allumer du feu pour préparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond du précipice était belle ! Les vieux arbres desséchés, les brindilles de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se découpaient à jour dans les airs ; mille étincelles volaient sur l’écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg.

De la hauteur où j’étais, il me semblait voir une peinture grande comme la main… une peinture de feu et d’or, sur le fond noir des ténèbres.

Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus dans la mousse ; mille autres idées semblables me venaient à l’esprit.

À la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m’accrochant aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour voir ces gens de plus près… Mais, comme la pente devenait toujours plus rapide, je m’arrêtai de nouveau près d’un arbre, à mille pieds environ au-dessus des bohémiens.

Je reconnus alors une vieille, assise près d’une chaudière… La flamme l’éclairait de profil ; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres, et regardait dans la marmite… Trois ou quatre petits enfants à peu près nus se traînaient autour d’elle comme des grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l’ombre, faisaient leurs préparatifs de départ ; ils se levaient, couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées de feuilles dans le feu, qui s’élevait de plus en plus, tordant des masses de fumée sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me passa par la tête… une idée qui d’abord me fit rire en moi-même.

« Hé ! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde… quelle mine ferait la vieille avec son nez crochu ! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux ! – Hé ! hé ! hé ! ce serait drôle. »

Mais ensuite je pensais naturellement qu’il faudrait être un scélérat, pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne m’avaient jamais fait de mal.

« Oui… oui… me dis-je en moi-même, ce serait abominable… je ne me pardonnerais jamais de ma vie ! »

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balançais doucement… comme pour rire… »

Ici Heinrich fit une pause… il était très pâle… Au bout de quelques secondes, il reprit :

« Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique… elle développe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours. – Si je n’avais pas été habitué à verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l’idée seule que je pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m’aurait fait dresser les cheveux sur la tête. – J’aurais quitté la place sur-le-champ, pour ne pas succomber à la tentation… mais l’habitude de tuer rend cruel… Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me retenait.

Je me représentais les bohémiens, consternés… la bouche béante… courant à droite et à gauche… levant les mains… poussant des cris… et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers… avec des figures si drôles… des contorsions si bizarres… que, malgré moi, mon pied s’avançait tout doucement… tout doucement… et poussait l’énorme pierre sur la pente.

Elle partit !

D’abord elle fit un tour… lentement… J’aurais pu la retenir… Je me levai même pour m’élancer dessus, mais la pente était si roide en cet endroit, qu’au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds… puis six… puis douze !… Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme… Je le voyais en l’air… puis retomber dans la nuit… et je l’entendais bondir comme un sanglier… C’était terrible !

Je jetai un cri… un cri à réveiller la montagne… Les bohémiens levèrent la tête… il était trop tard ! Au même instant, le rocher parut en l’air pour la dernière fois… et la flamme s’éteignit… »

Heinrich se tut, me fixant d’un œil hagard… La sueur perlait sur son front. – Moi, je ne disais rien… j’avais baissé la tête… Je n’osais pas le regarder !

Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit :

« Voilà ce que j’ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier à qui j’en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de Schirmeck… deux jours après le malheur. – Ce curé me dit : « Heinrich, l’amour du sang vous a perdu… vous avez tué une pauvre vieille femme, pour une envie de rire… C’est un crime épouvantable… Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour !… Quant à moi, je ne puis vous donner l’absolution… » Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m’avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chêvrehof… J’accrochai mon fusil au mur… Je repris la navette… et me voilà ! »

Heinrich se tut.

Nous restâmes longtemps assis en face l’un de l’autre, sans échanger une parole. La nuit était venue… un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach… et tout au loin… bien loin… sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir. – Le vieux braconnier m’accompagna jusqu’au seuil de sa cassine.

« Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian ? » dit-il en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

« Si vous avez beaucoup souffert… Heinrich !… Souffrir, c’est expier. »

Il me regarda quelques instants sans répondre…

« Si j’ai beaucoup souffert ? fit-il enfin avec amertume… Si j’ai beaucoup souffert ? – Ah ! maître Christian, pouvez-vous me demander cela ! – Est-ce qu’un épervier peut jamais être heureux dans une cage ? Non, n’est-ce pas… On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça ne l’empêche pas d’être triste… Il regarde le ciel à travers les barreaux de sa cage… ses ailes tremblent… il finit par mourir. – Eh bien ! depuis dix ans, je suis comme cet épervier ! »

Il se tut quelques secondes… puis, tout à coup, comme entraîné malgré lui :

« Oh ! s’écria-t-il, les hautes montagnes !… les grandes forêts !… la solitude !… la vie des bois !… »

Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient à l’horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

« Pauvre vieux ! me dis-je en le quittant, pauvre vieux ! »

Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au milieu des bruyères.

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Troisième partie 
Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu

Chapitre 1

Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d’un pic escarpé, domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d’Alsace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.

Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces, très large des épaules et très court sur jambes. Il avait une jolie petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux gris pleins d’énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à claque, l’habit d’ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le gilet écarlate, les souliers à boucles d’argent, composaient sa tenue invariable.

Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le bourgogne « pelure d’oignon, » le filet de chevreuil, le coq de bruyères truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants. Quant au champagne frappé, l’honnête Jean-Pierre n’en parlait qu’avec le plus grand respect ; mais la vérité me force à dire que le bordeaux partageait, – avec les andouilles cuites dans leur jus, – ses plus chères sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans, la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues capotes grises et prisant du tabac de contrebande. On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l’abîme, se dessécher au soleil ; l’aspect du ciel bleu, de l’horizon bleu, ainsi que l’eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le sceau d’une incurable mélancolie.

Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se reposer de leurs fatigues ; l’un s’appelait Cousin, l’autre Fargès ; c’étaient deux jeunes gens de bonne famille… Une vocation irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et la gloire s’était naturellement fait un plaisir de les couvrir de lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, et c’est à cette particularité qu’ils devaient l’honneur de servir sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices de la fortune : ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle était l’existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l’après-midi, le commandant Jean-Pierre donna tout à coup l’ordre de battre le rappel et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l’oreille, ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.

« Mes enfants, s’écria-t-il en s’arrêtant devant le front des troupes, vous êtes dans le chemin de l’honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c’est moi qui vous le prédis ! Je reçois à l’instant du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui m’informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut Palatinat est envahi… L’ennemi n’est plus qu’à trois journées de marche… Il paraît même que les cosaques ont déjà poussé des reconnaissances jusque dans nos montagnes : – Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux !…

« Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi… Nous ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans dire ; mais en attendant il s’agit d’approvisionner la place… Pas de rations, pas de soldats… les moyens d’existence avant tout… c’est mon principe ! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues du fort… à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc… Vous ferez main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les bœufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront ! – Des que le convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu’aucune bête ne s’écarte… ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise… au contraire… une partie de l’escorte leur fera face, et l’autre poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d’entre vous qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu’ils conservent des vivres pour soutenir le siège. On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira d’eux : « Jacques, André, Joseph, étaient des braves !… »

Des cris frénétiques de : « Vive l’empereur ! vive le commandant ! » accueillirent cette harangue. – Le tambour battit ; Fargès tira majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le départ.

Les vétérans, pleins d’ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de bois en avant, les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu derrière l’esplanade.

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Chapitre 2

La petite troupe de Fargès s’avançait à travers les immenses forêts de Homberg, le mousquet sur l’épaule, l’œil au guet, l’oreille au vent, comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient animés du plus vif enthousiasme ; d’abord, parce qu’il est toujours agréable de faire ses provisions chez les autres, d’ouvrir les armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce, d’explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir… Et puis les Français aiment la guerre : rien que l’espoir d’une bataille leur fouette le sang ; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au dos, la brette sur la hanche. C’était plaisir de les voir s’enfoncer sous les longues avenues de chênes et de hêtres… se perdre dans les ombres… paraître et disparaître au fond des ravins… s’accrocher aux broussailles… et gravir les rochers avec une dextérité merveilleuse.

Fargès marchait à l’arrière-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé d’un immense chapeau à cornes et vêtu d’une grande capote grise. Sa taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire ; ses traits fortement accusés, ses favoris roux, le froncement continuel de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour à travers d’épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux défenses d’un vieux sanglier. Pour comble d’agrément, ce personnage fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s’échappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l’oreille jusqu’aux lèvres : Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes et dix-huit blessures… Aussi, grâce à sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

« Eh bien ! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expédition ? Croyez-vous qu’elle réussisse ?

— Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend à l’œil, ils auraient bientôt évacué leur bétail… Alors, bonsoir la compagnie… Je connais ça, sergent… En Espagne, il n’y avait qu’un moyen de les attraper…

— Quel moyen, Lombard ?

— Nous les attendions dans leurs villages… entre quatre murs… ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain… car, voyez-vous, sergent… il faut un four pour cuire du pain… Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions… tout doucement… vous comprenez…

— Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi…

— Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe… Il faut les surprendre agréablement… empoigner tout… sans leur faire de mal… mais c’est difficile, sergent, c’est difficile…

— Comment ça, Lombard ?

— D’abord, le paysan est malin ; il tient à garder ce qu’il a, sans s’inquiéter de l’honneur de la patrie… Ensuite, depuis 1814, il se défie de nous…

— Vous croyez ? dit Fargès d’un air de doute.

— Sergent, prenez garde à ce que je vous dis… Les paysans ne sont pas bêtes ! Ils se rappellent que l’année dernière nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sur qu’en apprenant l’invasion, la première chose qu’ils vont faire, ce sera d’aller cacher leurs bestiaux dans les forêts. »

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue d’œil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, s’appelaient l’une l’autre, avant de plonger dans l’épaisseur des bois.

Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était tellement noire, qu’on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès ordonna de faire halte.

« Je ne vois pas d’inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe et se livre à ses opinions individuelles… mais sous les autres rapports : motus ! Il s’agit de nous remettre en voûte quand la lune se lèvera. »

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l’une du côté de la gorge, l’autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s’étendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, gravement assis au pied d’un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d’attaque.

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Chapitre 3

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l’Oxenleier, et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu’une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent se leva tout surpris et regarda Lombard ; celui-ci, rapide comme la pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied d’un arbre. À le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à l’affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu’ils avaient perçu d’abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C’était le roulement confus que produit la marche d’un troupeau, accompagné des sons champêtres d’une trompe d’écorce.

Le caporal se releva lentement… un éclat de rire étouffé fendait sa bouche jusqu’aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l’ombre :

« Nous les tenons ! dit-il… hé ! hé ! hé ! nous les tenons !

— Qui ca ?

— Les paysans, morbleu !… ils arrivent… »

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d’heure, lorsque trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s’arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d’une conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et maigre ; il avait une capote de ratine noire usée jusqu’à la corde, de longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne pittoresque posé sur l’occiput, et le profil d’un veau qui tète : le caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d’un tricorne, faisait face à Lombard, et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse : son nez pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout l’ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village que des circonstances malheureuses avaient empêché d’atteindre au faîte de la gloire ; il portait un grand habit de peluche verte à larges manches retroussées jusqu’aux coudes, et taillé sur le patron du dernier siècle ; ses cheveux d’un roux ardent tombaient jusque sur ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque ; il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de coton lorrain ; il tenait d’une main sa trompe d’écorce, et de l’autre un énorme bâton ferré.

« Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner… Il vaut mieux tenir que courir… Nos bestiaux sont bien à nous, je pense ; nous les avons achetés et payés.

— Ça, c’est sûr, Daniel, c’est sûr… à beaux deniers comptants… mais que veux-tu, mon garçon, c’est si agréable de s’entendre appeler « monsieur le maire », gros comme le bras… de se voir tirer le chapeau jusqu’aux souliers… Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt reluquema place et…

— Eh bien !… eh bien !… votre place, elle est à vous, il ne l’aura pas, votre place.

— Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j’ai emmené les bestiaux du village pour empêcher la garnison d’avoir des vivres… et pour la faire périr de famine…

— Ah bah ! vous n’y êtes pas… Écoutez, monsieur le maire… Si le roi, – ici le petit homme souleva son chapeau d’un geste respectueux,  – si notre bon roi revient, vous direz : « J’ai sauvé les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir… et qu’elle rende la place aux armées de notre bon roi Louis !… » Alors, monsieur le préfet dira : « Oh ! le brave homme… le brave homme… qui aime l’honneur de son vrai maître ! » On vous enverra la croix… voilà… c’est sûr !

— La croix, Daniel ?… la croix avec la pension ?

— Je crois bien… avec la pension…

— Oui… mais, – balbutia le maire, – si… si l’autre enfonce notre bon roi… notre vrai roi… notre…

— Halte ! halte-là… monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, s’il est le plus fort… mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie… Eh bien, vous direz : « J’ai sauvé les bestiaux du village, pour que les kaiserlicks… les Cosaques ne puissent pas les avoir !… » Alors le préfet du grand empereur, – nouveau salut, – dira : « Oh ! le bon maire… l’honnête citoyen… il faut lui envoyer la croix ! » Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que nous garderons nos bestiaux. »

Lombard se rongeait les moustaches ; il eut grand’peine à ne pas lancer un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

« Tu as raison, Daniel… je vois que tu as raison, reprit le grand maigre d’un air convaincu… Pourquoi est-ce que je n’attraperais pas la croix tout comme un autre… puisque je sauve les bestiaux de la commune.

— Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d’un qui ne l’a pas gagnée autant que vous… et c’est le Schmitt qui sera vexé !…

— Hé ! hé ! hé ! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez.

— Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr… Mais reste à savoir où nous allons conduire les bestiaux… Il faudrait un endroit… un endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour laisser paître les bêtes… un endroit ou le diable ne pourrait pas aller sans connaître le chemin… Tenez, par comparaison… le précipice de la Salière… c’est noir… c’est lointain… les grands arbres pendent tout autour ; quarante bœufs se promèneraient là dedans sans se gêner… il n’y à qu’un petit sentier pour descendre, et l’eau ne manque point.

— Bien trouvé, Daniel, bien trouvé… Va pour la Salière.

— Alors, en route !… en route !… s’écria le petit homme en se tournant vers le pâtre. Gotlieb… appelle les bêtes… Hue !… hue !… pas de temps à perdre… Ces vauriens de Hunebourg ont déjà pris la clef des champs… mais ils trouveront les oiseaux dénichés… Hue ! »

Le pâtre, s’avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa trompe… Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la vallée silencieuse, et descendirent d’échos en échos… Une autre y répondit de l’abîme… Le troupeau se remit en marche, et l’on entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux bœufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands chênes ; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer le sentiment de la force, fouettant l’air de leur queue et tournant parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler leur cortège ; puis arriva lentement une longue file de génisses, de vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de tendresse le brave caporal… Enfin, la moitié du village d’Echbourg, femmes, vieillards, petits enfants : les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de leur mère… Les pauvres gens avançaient clopin-clopant… ils paraissaient bien las… bien tristes… mais à la guerre comme à la guerre… on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau… il ne restait plus qu’un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin… c’était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d’œil dans l’ombre… ils allaient donner le signal, lorsqu’un cri de détresse… un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu’au sommet de la côte, et glaça d’épouvante toute la caravane :

« Les cosaques !… les cosaques !… »

Alors ce fut une scène étrange ; Fargès s’élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres… On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n’avaient pas bougé ; immobiles, se regardant l’un l’autre la bouche béante, n’ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l’image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d’esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu’on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des cosaques ; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles… À les voir bondir au clair de lune sur leurs petits chevaux bessarabiens, l’œil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eut pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie… Les bœufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe… Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage s’illumina comme d’un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise… Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction du Graufthâl, mais là s’étendait une barrière de rochers infranchissables.

« En avant, morbleu ! – Pas de quartier !… » hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards… Le combat fut court… Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir… Cinquante coups de lance et de baïonnette s’échangèrent en une seconde ; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant faire manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés… Un seul résista jusqu’au bout… Grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton… Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.

« Canaille ! murmurait-il, je finirai pourtant par t’attaquer le cuir… »

Il se trompait !… Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la mâchoire… Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu… Mais attendu que l’arme n’était pas chargée, l’autre disparut sain et sauf, en ayant encore l’air de se moquer de lui par un triple hourrah !

C’est ainsi que l’intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d’Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.

« Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais ! »

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants d’Echbourg avaient disparu… Leurs bœufs erraient à l’aventure dans les halliers… Quelques chèvres grimpaient le long de la côte… et sauf une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepte Nicolas Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d’armes, de danse et de grâces françaises, lequel eut la gloire d’être embroché par un cosaque et de rendre l’âme sur le champ d’honneur… à cette exception près, tous les autres en furent quittes pour des horions.

« Ah çà ! camarades, dit Fargès, il ne s’agit pas de nous abandonner à des réflexions plus ou moins quelconques… Ce grand pendard de cosaque qui vient de s’échapper pourrait gâter nos affaires… Nos provisions sont complètes… Ce qu’il y a de plus simple, c’est de réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l’ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage. »

Tout le monde se mit aussitôt à l’œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg.

Vers six heures, elle était sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant entendu crier les chaînes du pont-levis, et s’étant mis à sa fenêtre, en simples manches de chemise, il vit défiler, d’abord les bœufs… puis les vaches laitières suivies de leurs veaux… puis les génisses… les chèvres trottant menu… les porcs… les chevaux… enfin toute la razzia… marchant « avec ordre et discipline » comme il avait eu soin de le recommander à Fargès.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à claque sur l’oreille, et le fusil en sautoir, formait à lui seul l’arrière-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie ; aussi lorsque trois jours plus tard l’archiduc Jean d’Autriche, à la tête d’un corps de six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus… Jean-Pierre ne put s’empêcher de sourire. Il fit dresser un état récapitulatif de ses provisions de bouche, et l’adressa sous forme de réponse au général autrichien, ajoutant :

« Qu’il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse… mais qu’il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien approvisionnée. Il priait conséquemmentSon Altesse de vouloir bien l’excuser… etc., etc.

« Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble, disait-il en terminant, je m’en soucie comme du roi Dagobert ! »

L’archiduc Jean d’Autriche entendait très bien le français… Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, des le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zorne… après avoir fait demi-tour à gauche !…

Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.

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Quatrième partie 
Hugues le Loup

Chapitre 1

Vers les fêtes de Noël de l’année 18…, un matin que je dormais profondément à l’hôtel du Cygne,à Fribourg, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s’écriant :
« Fritz, réjouis-toi !… je t’emmène au château de Nideck, à dix lieues d’ici. Tu connais Nideck ?… la plus belle résidence seigneuriale du pays : un antique monument de la gloire de nos pères. »

Notez bien que je n’avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans ; qu’il avait laissé pousser toute sa barbe, qu’un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu’il me tenait sa lanterne sous le nez.

« D’abord, m’écriai-je, procédons méthodiquement : qui êtes-vous ?

— Qui je suis !… Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald ?… Oh ! ingrat… Moi qui t’ai nourri, élevé ; moi qui t’ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d’un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil !… Ingrat, il ne me reconnaît pas ! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.

— À la bonne heure !… Je reconnais ton oreille gauche. Maintenant, embrassons-nous. »

Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s’essuyant les yeux du revers de la main, reprit :

« Tu connais Nideck ?

— Sans doute… de réputation… Que fais-tu là ?

— Je suis premier piqueur du comte.

— Et tu viens de la part de qui ?

— De la jeune comtesse Odile.

— Bon… quand partons-nous ?

— À l’instant même. Il s’agit d’une affaire urgente ; le vieux comte est malade, et sa fille m’a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts.

— Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu’il fait ; depuis trois jours il ne cesse pas de neiger.

— Bah ! bah ! Suppose qu’il s’agisse d’une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route ! Je vais faire préparer un morceau. »

Il sortit.

« Ah ! reprit le brave homme en revenant, n’oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus. »

Puis il descendit. Je n’ai jamais su résister au vieux Gédéon ; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement d’épaule. Je m’habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.

« Hé ! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s’écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l’étrier, car les chevaux s’impatientent. À propos, j’ai fait mettre ta valise en croupe.

— Comment, ma valise ?

— Oui, tu n’y perdras rien ; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c’est indispensable, je t’expliquerai ça tout à l’heure. »

Nous descendîmes dans la cour de l’hôtel.

En ce moment, deux cavaliers arrivaient : ils semblaient harassés de fatigue ; leurs chevaux étaient blancs d’écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise :

« Les belles bêtes !… des valaques… quelle finesse ! de vrais cerfs. Allons, Niclause, allons donc, dépêche-toi de leur jeter une housse sur les reins ; le froid pourrait les saisir. »

Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d’Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l’étrier ; je découvris seulement la longue moustache brune de l’un d’eux, et ses yeux noirs d’une vivacité singulière.

Ils entrèrent dans l’hôtel.

Le palefrenier tenait nos chevaux en main ; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.

Nous voilà partis.

Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d’ardeur ; nous volions sur la neige. En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Fribourg.

Le temps commençait à s’éclaircir. Aussi loin que pouvaient s’étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d’une voix rauque : « Misère !… misère !… misère !… »

Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freischütz ;parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d’eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.

« Hé ! hé ! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s’appelle une jolie matinée d’hiver !

— Sans doute, mais un peu rude.

— J’aime le temps sec, moi ; ça vous rafraîchit le sang. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes. »

Je souriais du bout des lèvres.

Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.

« Fritz, me dit-il d’un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.

— J’y pensais.

— D’autant plus qu’un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.

— Ah !

— Oui, il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade ; de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines ; et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l’œil pour observer sa physionomie. Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance.

— Diable ! comme tu nous traites !

— Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s’il m’arrivait de me casser une jambe, j’aimerais mieux me confier à toi qu’à n’importe quel autre médecin ; mais, pour ce qui est de l’intérieur du corps, vous n’avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s’y passe.

— Qu’en sais-tu ? »

À cette réponse, le brave homme me regarda de travers.

« Serait-ce un charlatan comme les autres ? » pensait-il.

Pourtant il reprit :

« Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, car la maladie du comte est précisément à l’intérieur : c’est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines ?

— On le dit, mais, ne l’ayant pas observé par moi-même, j’en doute.

— Tu n’ignores pas, au moins, qu’il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée d’une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous reviennent à minute fixe.

— Eh ! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu… ces maladies périodiques font mon désespoir.

— Tant pis !… la maladie du comte est périodique, elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure ; sa bouche se remplit d’écume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d’ivoire ; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.

— Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins ?

— Non ! si sa fille voulait se marier, ce serait l’homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d’honneurs. Il a tout ce que les autres désirent. Malheureusement sa fille refuse tous les partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le chagrine de penser que l’antique race des Nideck va s’éteindre.

— Comment sa maladie s’est-elle déclarée ?

— Tout à coup, il y a dix ans. »

En ce moment le brave homme parut se recueillir ; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l’ayant allumé :

« Un soir, dit-il, j’étais seul avec le comte dans la salle d’armes du château. C’était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéethal, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés depuis la queue jusqu’à la tête. Il faisait juste un temps comme celui-ci : froid et neigeux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s’arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s’accumulait la neige ; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l’on n’entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu’un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l’aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha : de blanches qu’elles étaient, les fenêtres devinrent toutes noires de ce côté…

— Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie de ton maître ?

— Laisse-moi finir… tu verras. À ce cri, le comte s’était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la bête. Moi je me chauffais toujours, et je pensais : « Est-ce qu’il n’ira pas se coucher bientôt ? » Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois, j’y suis !… À peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l’abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures. Au même instant, le comte tourne sur ses talons : il écoute, ses lèvres remuent ; je vois qu’il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains, les mâchoires serrées, les yeux blancs. Moi je lui crie : « Monseigneur, qu’avez-vous ? » Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles, la face contre terre. Aussitôt j’appelle au secours ; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve près de la fenêtre ; et comme j’étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d’apoplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d’y penser ! »

Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d’un air mélancolique :

« Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s’est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête ! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l’on fait le moindre bruit, l’on remue, il se retourne, il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir : « Va-t’en ! va-t’en ! crie-t-il les mains étendues. Oh ! laisse-moi ! laisse-moi ! n’ai-je pas assez souffert ? » C’est horrible de l’entendre, et moi, moi, qui l’accompagne de près à la chasse, qui sonne du cor lorsqu’il frappe la bête, moi, qui suis le premier de ses serviteurs, moi, qui me ferais casser la tête pour son service ; eh bien ! dans ces moments-là, je voudrais l’étrangler, tant c’est abominable de voir comme il traite sa propre fille ! »

Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.

J’étais devenu tout pensif. La cure d’une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible. C’était évidemment une maladie morale ; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l’existence.

Toutes ces pensées m’agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m’inspirer de la confiance, m’avait abattu : triste disposition pour obtenir un succès ! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l’antique castel du Nideck, tout au bout de l’horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l’édifice. Ce n’était encore qu’un vague profil, se détachant à peine sur l’azur du ciel ; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.

En ce moment Sperver ralentit sa marche et s’écria :

« Fritz, il faut arriver avant la nuit close… En avant !… »

Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.

« Qu’est-ce que cela ? s’écria Gédéon tout surpris. Ne vois-tu rien, Fritz ?… est-ce que ?… »

Il ne termina point sa phrase, et m’indiquant à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige :

« La Peste-Noire ! » fit-il d’un accent si troublé que j’en fus moi-même tout saisi.

En suivant du regard la direction de son geste, j’aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que les coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d’un vautour.

Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s’étendaient au loin sur la plaine neigeuse.

Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J’eus peine à le rejoindre.

« Ah çà ! lui criai-je ; que diable fais-tu ? C’est une plaisanterie ?

— Une plaisanterie ! non ! non ! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet ! Je ne suis pas superstitieux, mais cette rencontre me fait peur. »

Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.

« Fritz, me dit-il d’un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ; eh bien ! apprends de moi qu’on a toujours tort de rire de ce qu’on ne comprend pas. Ce n’est pas sans raison que j’appelle cette femme la Peste-Noire. Dans tout le Schwartz-Wald elle n’a pas d’autre nom ; mais c’est ici, au Nideck, qu’elle le mérite surtout ! »

Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.

« Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n’y comprends rien.

— Oui, c’est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c’est d’elle que vient tout le mal : c’est elle qui tue le comte !

— Comment est-ce possible ? Comment peut-elle exercer une semblable influence ?

— Que sais-je, moi ? Ce qu’il y a de positif, c’est qu’au premier jour du mal, au moment où le comte est saisi de son attaque, vous n’avez qu’à monter sur la tour des signaux, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tiefenbach et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles ; on dirait qu’il l’entend venir ! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit : « Gédéon, elle vient ! » Moi, je lui tiens le bras pour l’empêcher de trembler ; mais il répète toujours en bégayant, les yeux écarquillés : « Elle vient ! ho ! ho ! elle vient !… » Alors, je monte dans la tour de Hugues ; je regarde longtemps… Tu sais, Fritz, que j’ai de bons yeux. À la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j’aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros : le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille : les attaques commencent ; le comte crie !… Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne : alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau, il écume, ses yeux tournent. Oh ! la misérable !… Et dire que je l’ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m’a empêché de lui envoyer une balle. Il criait : « Non, Sperver, non, pas de sang !… » Pauvre homme, ménager celle qui le tue, car elle le tue, Fritz ; il n’a déjà plus que la peau et les os ! »

Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille, pour qu’il me fût possible de le ramener au sens commun. D’ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible ? Chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité ? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l’ardeur de la foi, que les autres contestent d’un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous ? Il est si facile de faire du bon sens avec l’ignorance universelle !

Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.

« Bah ! je m’en moque, dit-il, le pis qui puisse m’arriver, c’est d’être pendu.

— C’est déjà beaucoup trop pour un honnête homme.

— Hé ! c’est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J’aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l’apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans les autres maladies.

— Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.

— Barbe grise tant que tu voudras, c’est ma manière de voir. J’ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière ; de temps en temps j’en renouvelle l’amorce, et si l’occasion se présente… »

Il termina sa pensée par un geste expressif.

« Tu auras tort, Sperver, tu auras tort. Je suis de l’avis du comte de Nideck : « Pas de sang ! » Un grand poète a dit : « Tous les flots de l’Océan ne peuvent laver une goutte de sang humain ! » Réfléchis à cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion. »

Ces paroles parurent faire impression sur l’esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.

Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.

La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d’hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l’approche du gîte.

De temps en temps, Sperver regardait en arrière avec une inquiétude visible ; et moi-même je n’étais pas exempt d’une certaine appréhension indéfinissable, en songeant à l’étrange description que le piqueur m’avait faite de la maladie de son maître.

D’ailleurs, l’esprit de l’homme s’harmonise avec la nature qui l’entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise : les arbres ont un air morne et pétrifié qui fait mal à voir.

À mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares ; quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le vert sombre des sapinières, lorsque tout à coup, au sortir d’un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.

Sperver s’était arrêté en face d’une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.

« Nous y sommes ! » s’écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.

Il saisit le pied de cerf, et le son clair d’une cloche retentit au loin.

Après quelques minutes d’attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.

Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un rêve des Niebelungen.

Il s’avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s’efforçant de nous voir dans la nuit.

« Est-ce toi, Sperver ? fit-il d’une voix enrouée.

— Ouvriras-tu, Knapwurst ? s’écria le piqueur. Ne sens-tu pas qu’il fait un froid de loup ?

— Ah ! je te reconnais, dit le petit homme. Oui… oui… c’est bien toi… Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens ! »

La porte s’ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d’un : « Wilkom, Herr Doktor(soyez le bienvenu, monsieur le docteur) », qui semblait vouloir dire : « Encore un qui s’en ira comme les autres ! » Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.

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Chapitre 2

En suivant Sperver, qui montait l’escalier d’un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C’était une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu’on appelait château d’embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répétaient au loin le bruit de nos pas, et l’air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.

Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure ; il tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors d’haleine. Enfin il s’arrêta sur un large palier, et me dit :

« Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.

— Bon ! fais ce que tu jugeras nécessaire.

— Tu trouveras là notre majordome, Tobie Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck ; il a fait jadis la campagne de France sous le comte.

— Très bien !

— Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.

— Pourquoi pas ?

— Oui ; mais, entre nous, c’est tout bonnement une ancienne cantinière de la Grande Armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l’a épousée par reconnaissance ; tu comprends…

— Cela suffit. Ouvre toujours, je gèle. »

Et je voulus passer outre ; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m’édifier sur le compte des personnages avec lesquels j’allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave :

« De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n’a pas son pareil pour sonner du cor ; Karl Trumpf, le sommelier ; Christian Becker ; enfin, tout notre monde, à moins qu’ils ne soient déjà couchés ! »

Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d’une salle haute et sombre : la salle des anciens gardes du Nideck.

Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice ; à droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps ; – sur le buffet, un tonneau, des verres, des bouteilles ; – à gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d’une chasse au sanglier au moyen âge ; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d’étain.

Je vis tout cela d’un coup d’œil ; mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.

Je reconnus le majordome à sa jambe de bois : un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre ; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert pomme, à boutons d’acier larges comme des écus de six livres ; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d’argent. Il était en train de tourner le robinet du tonneau ; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil comme des verres de montre.

Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d’une robe de stoff à grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l’organe olfactif de la vieille et celui d’un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l’œil d’un air malin, et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.

« Combien de cartes ? demandait-il.

— Deux, répondait la vieille.

— Et toi, Christian ?

— Deux…

— Ha ! ha !… Je vous tiens !… Coupez le roi ! coupez l’as !… Et celle-ci, et celle-là… Ha ! ha ! ha ! Encore une cheville, la mère ! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France !

— Monsieur Christian, vous n’avez pas d’égards pour le beau sexe.

— Au jeu de cartes, on ne doit d’égards à personne.

— Mais vous voyez bien qu’il n’y a plus de place !

— Bah ! bah ! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource. »

En ce moment Sperver s’écria :

« Camarades, me voici !

— Hé ! Gédéon… déjà de retour ? »

Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre. Tout le monde se tourna de notre côté.

« Et Monseigneur va-t-il mieux ?

— Heu ! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu !

— C’est toujours la même chose ?

— À peu près », dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l’œil.

Sperver s’en aperçut.

« Je vous présente mon fils : le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah ! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s’en aille. Si l’on m’avait écouté plus tôt… Enfin, il vaut mieux tard que jamais. »

Marie Lagoutte m’observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s’adressant au majordome :

« Allons donc, monsieur Offenloch, allons donc, s’écria-t-elle, remuez-vous, présentez un siège à monsieur le docteur. Vous restez là, bouche béante comme une carpe. Ah ! Monsieur… ces Allemands !… »

Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.

« Permettez, monsieur…

— Vous êtes trop bonne, ma chère dame.

— Donnez, donnez toujours… Il fait un temps… Ah ! Monsieur, quel pays !…

— Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige, nous arrivons à temps

— Hé ! Kasper ! Kasper !… »

Un petit homme, plus haut d’une épaule que de l’autre, et la figure saupoudrée d’un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée :

« Me voici !

— Bon ! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues… tu sais ?

— Oui, Sperver, tout de suite.

— Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ; Knapwurst te la remettra. Quant au souper…

— Soyez tranquille, je m’en charge.

— Très bien, je compte sur toi. »

Le petit homme sortit, et Gédéon, après s’être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.

J’étais vraiment confus de l’empressement de Marie Lagoutte.

« Ôtez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur ; vous vous êtes assez rôti, j’espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes… C’est cela. »

Puis, me présentant sa tabatière :

« En usez-vous ?

— Non, ma chère dame, merci.

— Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort : c’est le charme de l’existence. »

Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants :

« Vous arrivez à propos : Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n’est-ce pas, monsieur Offenloch ?

— Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.

— Ce n’est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas ; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l’ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.

— Et sans boire un verre de vin », ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine.

Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.

Aussitôt maître Tobie Offenloch vint s’asseoir à ma droite et me dit :

« Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobrünner par jour.

— Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre à faire peur.

— Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, car les Français ne l’ont pas tout bu, comme le prétend madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg : il n’y a rien comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.

— Dans le temps, dit le grand veneur d’un air mélancolique, dans le temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine : il se portait bien ; depuis qu’il n’en fait plus, il est malade.

— C’est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l’appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.

— Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent ; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes. »

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j’entendais le vent fouetter les vitres et s’engouffrer dans les meurtrières avec des sifflements lugubres.

Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi je réfléchissais à l’étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre réciproquement de conseils.

En ce moment, le majordome se leva.

« Monsieur le docteur boira bien un verre de vin ? dit-il en s’appuyant au dos de mon fauteuil.

— Je vous remercie, je ne bois jamais avant d’aller voir un malade.

— Quoi ! pas même un petit verre de vin ?

– Pas même un petit verre de vin. »

Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d’un air tout surpris.

« Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui : j’aime mieux boire en mangeant, et prendre un verre de cognac après. Dans mon pays, les dames prennent leur cognac ; c’est plus distingué que le kirsch ! »

Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entrouvrit la porte et me fit signe de le suivre.

Je saluai l’honorable compagnie, et, comme j’entrais dans le couloir, j’entendis la femme du majordome dire à son mari :

« Il est très bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier ! »

Sperver paraissait inquiet, il ne disait rien ; j’étais moi-même tout pensif.

Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoutte : pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l’ornithomyse, sous l’aile puissante du vautour.

Bientôt Gédéon m’ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d’or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d’un globe de cristal dépoli, l’éclairait vaguement. D’épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas : on eût dit l’asile du silence et de la méditation. En entrant, Sperver souleva un flot de lourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l’abîme et je compris sa pensée : il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine ; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.

Moi, j’avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade : c’était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l’art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.

Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue ? Je l’ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.

À mon approche, Odile s’était levée.

« Soyez le bienvenu, monsieur le docteur », me dit-elle avec une simplicité touchante ; puis m’indiquant du geste l’alcôve où reposait le comte : « Mon père est là ».

Je m’inclinai profondément, et sans répondre, tant j’étais ému, je m’approchai de la couche du malade.

Sperver, debout à la tête du lit, élevait d’une main la lampe, tenant de l’autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.

Dès le premier instant, je fus saisi de l’étrange physionomie du seigneur de Nideck, et, malgré toute l’admiration respectueuse que venait de m’inspirer sa fille, je ne pus m’empêcher de me dire : « C’est un vieux loup ! »

En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d’une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face ; l’étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base ; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l’œil terne et froid ; la barbe courte et drue s’épanouissant autour des mâchoires osseuses : tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l’esprit.

Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade : il était sec, nerveux ; la main était petite et ferme.

Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.

Que faire ?

Je réfléchissais ; d’un côté, la jeune comtesse anxieuse ; de l’autre, Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes… m’imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu’il n’y avait rien de sérieux à entreprendre.

Je laissai le bras, j’écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours, s’accélérait, et devenait haletant. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme : épilepsie ou tétanos, qu’importe ?… Mais la cause…la cause… voilà ce qu’il m’aurait fallu connaître et ce qui m’échappait.

Je me retournai tout pensif.

« Que faut-il espérer, monsieur ? me demanda la jeune fille.

— La crise d’hier touche à sa fin, madame. Il s’agirait de prévenir une nouvelle attaque.

— Est-ce possible, monsieur le docteur ? »

J’allais répondre par quelque généralité scientifique, n’osant me prononcer d’une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.

« Des étrangers ! » dit Sperver.

Il y eut un instant de silence.

« Allez voir ! dit Odile, dont le front s’était légèrement assombri. Mon Dieu ! comment exercer les devoirs de l’hospitalité dans de telles circonstances ?…. C’est impossible ! »

Presque aussitôt la porte s’ouvrit ; une tête blonde et rose parut dans l’ombre et dit à voix basse :

« M. le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d’un écuyer, demande asile au Nideck… Il s’est égaré dans la montagne.

— C’est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir M. le baron de Zimmer. Qu’il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l’empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu’on éveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient. »

Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c’est que l’accomplissement des devoirs de l’opulence élève l’âme.

Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d’Odile de Nideck, son profil d’une pureté de lignes qu’on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques, ces idées me passaient par l’esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.

« Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.

— Oui, madame. »

La suivante s’éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions.

Odile s’était retournée.

« Vous le voyez, monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur ; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.

— C’est vrai, madame, répondis-je, les âmes d’élite appartiennent à toutes les infortunes : le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d’en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous ! »

Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la main.

Au bout d’un instant elle reprit :

« Ah ! monsieur, si vous sauviez mon père !…

— Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour.

— L’espérez-vous ?

— Avec l’aide de Dieu, sans doute, madame, ce n’est pas impossible. Je vais y réfléchir. »

Odile, tout émue, m’accompagna jusqu’à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l’antichambre, où quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d’entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules :

« Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire : qu’en penses-tu ?

— Il n’y a rien à craindre pour cette nuit.

— Bon, je sais cela, tu l’as dit à la comtesse ; mais demain ?

— Demain ?

— Oui, ne tourne pas la tête. À supposer que tu ne puisses pas empêcher l’attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu’il en meure ?

— C’est possible, mais je ne le crois pas.

— Eh ! s’écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c’est que tu en es sûr ! »

Et me prenant bras dessus bras dessous, il m’entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur l’épaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu’aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert pistache à brandebourgs, le colback d’ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d’étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.

« Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Fribourg. Ils nous ont suivis de près.

— Tu ne te trompes pas : ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée ; il a le profil d’aigle et porte les moustaches à la Wallenstein. »

Ils disparurent dans une travée latérale.

Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je ? cela n’en finissait plus.

« Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits, la chapelle, où l’on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s’est fait protestant. Voici la salle d’armes. »

Toutes choses qui m’intéressaient médiocrement.

Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche :

« Prends garde à la lumière, dit-il. Attention ! »

En même temps il poussa la porte, et l’air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.

« Ah ! ah ! ah ! s’écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu’aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz !… Avance donc… Ne crains rien… Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour. »

Et le brave homme sortit pour me donner l’exemple.

La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit, le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu dire : « Que font-ils donc là-haut, dans les nuages ? Pourquoi se promènent-ils à cette heure ? »

« La vieille sorcière nous regarde peut-être », pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m’indiquer la route et marchait à grands pas.

Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux : quel bonheur de se retrouver à l’abri d’épaisses murailles !

J’avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m’écriai :

« Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.

— Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en l’air : un cuissot de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds, j’aime ça. Je suis content de Kasper ; il a bien compris mes ordres. »

Il disait vrai, ce brave Gédéon : « Viandes froides et vins chauds », car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l’influence délicieuse de la chaleur.

À cet aspect, je sentis s’éveiller en moi une véritable faim canine ; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit :

« Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps, mettons-nous à l’aise ; les gelinottes ne veulent pas s’envoler. D’abord, tes bottes doivent te faire mal ; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussures ; c’est mon principe. Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes… Bien… je la tiens… En voilà une !… Passons à l’autre… C’est cela ! Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos. À la bonne heure ! »

Il en fit autant, puis d’une voix de stentor :

« Maintenant, Fritz, s’écria-t-il, à table ! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand : – « Si c’est le diable qui a fait la soif, à coup sûr c’est le Seigneur Dieu qui a fait le vin ! »

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Chapitre 3

Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine :

« Nous avons des bois ! nous avons de hautes bruyères ! nous avons des étangs ! »

Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait :

« Nous avons aussi des coteaux, verts au printemps, et pourpres en automne !… À ta santé, Fritz !

— À la tienne, Gédéon ! »

C’était merveille de nous voir ; nous nous admirions l’un l’autre.

La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient ; et dehors, le vent des nuits d’hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu’il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s’engloutissent, et que la lune pâle regarde l’éternelle bataille !

Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d’un vieux vin de Brumberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords : il me le présenta en s’écriant :

« Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck. Bois jusqu’à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende ! »

Ce qui fut fait.

Puis il le remplit de nouveau, et répétant d’une voix retentissante :

« Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck, mon maître ! »

Il le vida gravement à son tour.

Alors une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.

Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l’air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.

C’était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d’une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre. Tout au fond, j’aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit, un lit à ras de terre, ayant, je crois, une peau d’ours pour couverture ; et, dans cette grande niche, une autre plus petite, ornée d’une statuette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit, et couronnée d’une touffe d’herbes fanées.

« Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu ! ce n’est pas grandiose ! Ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la tour de Hugues ; c’est vieux comme la montagne, Fritz, ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues ; ils creusaient dans la pierre.

— C’est égal, tu m’as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.

— Il ne faut pas t’y tromper, Fritz : c’est la salle d’honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu’il en arrive ; tu comprends, la vieille tour de Hugues, c’est ce qu’il y a de mieux !

— Qui cela, Hugues ?

— Eh ! Hugues le Loup !

— Comment, Hugues le Loup ?

— Sans doute, le chef de la race des Nideck, un rude gaillard, je t’en réponds ! Il est venu s’établir ici avec une vingtaine de reîtres et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi ! ils ont dit : « Nous sommes les maîtres ! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon, nous tombons dessus comme des loups ; nous leur mangeons la laine sur le dos, et si le cuir suit la laine, tant mieux ! D’ici, nous verrons de loin : nous verrons le défilé du Rhéethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald. Gare aux marchands ! » Et ils l’ont fait, les gaillards, comme ils l’avaient dit. Hugues le Loup était leur chef. C’est Knapwurst qui m’a conté ça, le soir, à la veillée.

— Knapwurst ?

— Le petit bossu… tu sais bien… qui nous a ouvert la grille. Un drôle de corps, Fritz, toujours niché dans la bibliothèque.

— Ah ! vous avez un savant au Nideck ?

— Oui, le gueux !… au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque ; on dirait un gros rat. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes. C’est lui qui t’en débiterait, Fritz. Il appelle ça des chroniques !… ha ! ha ! ha ! »

Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants, sans trop savoir pourquoi.

« Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s’appelle la tour de Hugues… de Hugues le Loup ?

— Je te l’ai déjà dit, que diable !… ça t’étonne ?

— Non !

— Mais si, je vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose. À quoi rêves-tu ?

— Mon Dieu… ce n’est pas le nom de cette tour qui m’étonne ; ce qui me fait réfléchir, c’est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n’as vu que la flèche des sapins, les cimes neigeuses du Wald-Horn, les gorges du Rhéethal ; toi qui n’as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck, courir les sentiers du Schwartz-Wald, battre les broussailles, aspirer le grand air, le plein soleil, la vie libre des bois, je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge : voilà ce qui, m’étonne, ce que je ne puis comprendre. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s’est faite. »

L’ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noire ; il la bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu’il plaça dans son brûle-gueule ;puis, le nez en l’air, les yeux fixés au hasard, il répondit d’un air pensif :

« Les vieux faucons, les vieux gerfauts et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d’un rocher ! – Oui, c’est vrai, j’ai aimé le grand air, et je l’aime encore ; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d’être ballotté par le vent, j’aime à rentrer maintenant dans ma caverne, à boire un bon coup… à déchiqueter tranquillement un morceau de venaison, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m’a rencontré au clair de la lune et m’a dit : « Camarade qui chasses tout seul, viens chasser avec moi ! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien ! chasse, puisque c’est ta nature ; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l’aigle de la montagne, je m’appelle Nideck ! »

Sperver se tut quelques instants, puis il reprit :

« Ma foi ! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement, avec un ami, ma bouteille d’affenthal ou de… »

En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s’interrompit et prêta l’oreille.

« C’est un coup de vent, lui dis-je.

— Non, c’est autre chose. N’entends-tu pas la griffe qui racle ?… C’est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé ! ouvre, Blitz ! » s’écria le brave homme en se levant ; mais il n’avait pas fait deux pas, qu’un danois formidable s’élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.

Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi :

« Fritz, disait-il, quel homme pourrait m’aimer ainsi ?… Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents. »

Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses :

« Laisse-moi, Lieverlé ; je sais bien que tu m’aimes. Parbleu ! qui m’aimerait, si tu ne m’aimais, toi ? »

Et Gédéon alla fermer la porte.

Je n’avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé ; sa taille atteignait deux pieds et demi. C’était un formidable chien d’attaque, au front large, aplati, à la peau fine : un tissu de nerfs et de muscles entrelacés ; l’œil vif, la patte allongée, mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins, mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n’existe plus !

Sperver étant revenu s’asseoir passait la main sur la tête de son Lieverlé avec orgueil, et, gravement, m’en énumérait les qualités.

Lieverlé semblait le comprendre.

« Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d’un coup de mâchoire. C’est ce qu’on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n’a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j’ai peur pour mon Lieverlé : il a l’attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir… j’en frémis ! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos. »

Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.

« Regarde, Fritz, cette raie blanche sans poil qui prend sous la cuisse et qui va jusqu’à la poitrine : c’est un sanglier qui lui a fait ça ! Pauvre bête !… il ne lâchait pas l’oreille…, nous suivions la piste au sang. J’arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l’empoigne à bras le corps, je le roule dans mon manteau et j’arrive ici. J’étais hors de moi ! Heureusement les boyaux n’étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah ! diable ! il hurlait !… il souffrait ! mais, au bout de trois jours, il se léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé ! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles ? Aussi, nous nous aimons, nous deux ! »

J’étais vraiment attendri de l’affection de l’homme pour ce chien, et du chien pour cet homme ; ils se regardaient l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme. Le chien agitait sa queue, l’homme avait des larmes dans les yeux.

Sperver reprit :

« Quelle force !… Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir ; une corde à six brins ; il a trouvé ma trace ! Tiens, Lieverlé, attrape ! »

Et il lui lança le reste du cuissot de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit :

« Fritz, s’il te tenait par le fond de la culotte, tu n’irais pas loin !

— Moi comme un autre, parbleu ! »

Le chien alla s’étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant. Il se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l’œil avec satisfaction. L’os se broyait sous la dent : Lieverlé aimait la mœlle !

« Hé ! fit le vieux braconnier, si l’on te chargeait d’aller lui reprendre son os, que dirais-tu ?

— Diable ! ce serait une mission délicate. »

Alors nous nous mîmes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son fauteuil de cuir roux, le bras gauche pendu par-dessus le dossier, l’une de ses jambes sur un escabeau, l’autre en face d’une bûche qui pleurait dans la flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.

Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu :

« Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m’as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c’est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme. »

Gédéon fronça le sourcil, une larme voila son regard ; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l’ongle du pouce :

« Eh bien ! oui, dit-il, c’est vrai, ma femme est morte !… Voilà ce qui m’a chassé des bois. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse sans grincer des dents. J’ai déployé mon aile de ce côté ; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut ; et quand, par hasard, la meute tourne là-bas, je laisse tout aller au diable ! je rebrousse chemin… je tâche de penser à autre chose. »

Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne ; je me repentais d’avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.

Étrange impression ! un mot, un seul, nous avait jetés dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.

Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d’un orage, nous fit tressaillir.

Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant ; mais, la tête haute, l’oreille droite, l’œil étincelant, il écoutait… il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.

Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles : pas un bruit, pas un soupir ; au-dehors, le vent s’était calmé ; rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s’échappait de la poitrine du chien.

Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable ; les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.

Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu’à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois il s’arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l’angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d’entamer le granit.

Nous l’observions sans rien comprendre à son irritation.

Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir.

« Lieverlé ! s’écria Sperver en s’élançant vers lui, que diable as-tu ? Est-ce que tu es fou ? »

Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l’épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.

« Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons, couche-toi, ne m’agace plus les nerfs. »

Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s’ouvrit, et le gros, l’honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d’une main, sa canne de l’autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.

« Salut ! l’honorable compagnie, dit-il, hé ! que faites-vous donc là ?

— C’est cet animal de Lieverlé, dit Sperver ; il vient de faire un tapage !… Figurez-vous qu’il s’est hérissé contre ce mur. Je vous demande pourquoi ?

— Parbleu ! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l’escalier de la tour », fit le brave homme en riant.

Puis déposant son falot sur la table :

« Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d’une faiblesse pour vos chiens, d’une faiblesse ! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l’heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz ; il me saute à la jambe, voyez : ses dents y sont encore marquées ! une jambe toute neuve ! Canaille de bête !

— Attacher mes chiens !… la belle affaire ! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien, ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu’il n’était pas attaché, Lieverlé ? La pauvre bête a encore la corde au cou.

— Hé ! ce que je vous en dis, ce n’est pas pour moi – quand ils approchent j’ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant – c’est pour la discipline : les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château. »

Tobie s’assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d’un ton de confidence :

« Vous saurez, messieurs, que je suis garçon ce soir.

— Ah bah !

— Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l’antichambre de Monseigneur.

— Alors, rien ne vous presse ?

— Rien ! absolument rien !

— Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides ! »

La figure déconfite du bonhomme m’attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage ! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.

« Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n’est pas perdu ! »

Il prit sa lanterne.

« Bonsoir, messieurs.

— Hé ! attendez donc, s’écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.

— Volontiers, Sperver, volontiers ; nous irons dire un mot en passant à maître Trumpf le sommelier, il est en bas avec les autres ; Knapwurst leur raconte des histoires.

— C’est cela. Bonne nuit, Fritz.

— Bonne nuit, Gédéon ; n’oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal.

— Sois tranquille.

— Lieverlé !… pstt ! »

Ils sortirent. Comme ils traversaient la plate-forme, j’entendis l’horloge du Nideck sonner onze heures.

J’étais rompu de fatigue.

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Chapitre 4

Le jour commençait à bleuir l’unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d’une trompe de chasse.
— Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude ; la dernière note surtout, cette note prolongée, qui s’étend sur la plaine immense, éveillant au loin, bien loin, les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le cœur.

Le coude sur ma peau d’ours, j’écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte basse, sombre, écrasée, antique repaire du loup de Nideck, et plus loin cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre, plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.

Là m’attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l’aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l’horizon : des montagnes !… des montagnes !… et puis des montagnes !… – flots immobiles qui s’aplanissent et s’effacent dans les brumes lointaines des Vosges ; – des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de neige. Au bout de tout cela, l’infini !

Quel enthousiasme serait à la hauteur d’un semblable tableau !

Je restais confondu d’admiration. À chaque regard se multipliaient les détails : hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain ; il suffisait de regarder pour les voir !

J’étais là depuis un quart d’heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule ; je me retournai, la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d’un :

« Gouden tâg1, Fritz ! »

Puis il s’accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe. Il étendait la main dans l’infini et me disait :

« Regarde, Fritz, regarde… Tu dois aimer ça, fils du Schwartz-Wald ! Regarde là-bas… tout là-bas… la Roche-Creuse… La vois-tu ? Te rappelles-tu Gertrude ?… Oh ! que toutes ces choses sont loin ! »

Sperver essuyait une larme ; que pouvais-je lui répondre ?

Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l’horizon, me disait :

« Ceci, c’est le Wald-Horn ! ça, le Tiefenthal ! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach ; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l’épaule du Harberg : un froid manteau pour l’hiver ! – Et là-bas, ce sentier, il mène à Fribourg ; avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver. »

Ainsi se passa plus d’une heure.

Je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Quelques oiseaux de proie, l’aile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon ; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage : toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.

« C’est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d’Allemagne. Écoute-moi ça, Fritz, comme c’est moelleux !… – Pauvre Sébalt ! il se consume depuis la maladie de Monseigneur, il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation : tous les matins, au lever du jour, il monte sur l’Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir ! »

Sperver, avec ce tact de l’homme qui sait admirer, n’avait pas interrompu ma contemplation ; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l’ombre de la tour :

« Fritz, me dit-il, tout va bien, le comte n’a pas eu d’attaque. »

Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.

« Ah ! tant mieux… tant mieux !

— C’est toi, Fritz, qui lui vaut ça.

— Comment, moi ? Je ne lui ai rien prescrit !

— Eh ! qu’importe ! tu étais là !

— Tu plaisantes, Gédéon ; que fait ici ma présence, du moment que je n’ordonne rien au malade ?

— Ça fait que tu lui portes bonheur. »

Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.

« Oui, reprit-il sérieusement, tu es un porte-bonheur,Fritz ; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C’est clair !

— Pas trop, Sperver ; moi je trouve, au contraire, que c’est très obscur.

— On apprend à tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu’il y a des porte-bonheurdans ce monde, et des porte-malheuraussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu’il m’arrivera quelque chose : mon fusil rate, je me foule le pied, un de mes chiens est éventré… Que sais-je ? Aussi, moi, sachant la chose, j’ai soin de partir au petit jour, avant que le drôle, qui dort comme un loir, n’ait ouvert l’œil ; ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends !

— Je comprends très bien ; mais tes idées me paraissent singulières, Gédéon.

— Toi, Fritz, poursuivit-il sans m’écouter, tu es un brave et digne garçon ; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables ; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux… enfin tu portes bonheur aux gens, c’est positif… je l’ai toujours dit, et la preuve… en veux-tu la preuve ?…

— Oui, parbleu ! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans ma personne.

— Eh bien ! fit-il en me saisissant au poignet, regarde là-bas ! »

Il m’indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.

« Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu ?

— Parfaitement.

— Regarde autour, tu ne vois rien ?

— Non.

— Eh ! parbleu ! c’est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuire des racines. C’était une malédiction ! Ce matin, la première chose que je fais, c’est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde : partie la vieille coquine ! J’ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne, rien ! rien ! Elle t’avait senti, c’est sûr. »

Et le brave homme, m’embrassant avec enthousiasme, s’écria d’un accent ému :

« Oh ! Fritz… Fritz… quelle chance de t’avoir amené ici ! C’est la vieille qui doit être vexée… Ha ! ha ! ha ! »

Je l’avoue, j’étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m’en être jamais aperçu jusqu’alors.

« Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit ?

— Très bien !

— Alors, tout est pour le mieux, descendons. »

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse ; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu’au fond de la vallée. C’était un escalier de précipices échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu’au milieu de la plate-forme, j’entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu’une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage ; j’y jetai les yeux et je vis, tout au haut d’une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m’avait frappé la veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant : c’était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à deux mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l’Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens Minnesinger,et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure. – Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l’œil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l’hôte naturel, le famulus,le rat, comme l’appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c’étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l’antique bibliothèque. Ils y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues le Loup jusqu’à Yéri-Hans, le seigneur actuel ; depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu’à l’œuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.

Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d’un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l’agneau près du fauve, une jeune femme, – l’œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d’heures, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, entourant sa pâle figure d’une auréole d’or, – m’attira par un grand caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d’une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu’un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive : front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d’aigle.

« Que cette femme devait convenir à Hugues ! » me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume ; il répondait à l’énergie de la tête : la main droite s’appuyait sur un glaive, un corselet de fer serrait la taille.

Il me serait difficile d’exprimer les réflexions qui m’agitèrent en présence de ces trois physionomies ; mon œil allait de l’une à l’autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m’en détacher.

Sperver, s’arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.

« Est-ce moi que tu siffles comme un chien ? dit le gnome.

— Oui, méchant rat, c’est pour te faire honneur.

— Écoute, reprit Knapwurst d’un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier ; je t’en défie ! »

Il lui présentait la semelle.

« Et si je monte ?

— Je t’aplatis avec ce volume. »

Gédéon se mit à rire et reprit :

« Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal, au contraire, j’estime ton savoir ; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe ? On dirait que tu as passé la nuit.

— C’est vrai, je l’ai passée à lire.

— Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi ?

— Non, je suis à la recherche d’une question grave ; je ne dormirai qu’après l’avoir résolue.

— Diable !… Et cette question ?

— C’est de connaître par quelle circonstance Ludwig de Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n’avait qu’une coudée de haut : cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très honorablement au couronnement du duc Rodolphe. Le comte Ludwig l’avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes : c’était l’un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s’émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l’épée au poing, et d’une voix retentissante il cria : « Vive le duc Rodolphe ! », ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances ; mais il ne dit pas d’où venait ce nain, s’il était de haut lignage, ou de basse extraction, chose du reste peu probable : le vulgaire n’a pas tant d’esprit. »

J’étais stupéfait de l’orgueil d’un si petit être ; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager : lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits, à la droite de Hugues.

« Monsieur Knapwurst, lui dis-je d’un ton respectueux, auriez-vous l’obligeance de m’éclairer sur un doute ? »

Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit :

« Parlez, Monsieur ; s’il s’agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m’en soucie pas.

— Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portrait de votre galerie.

— Ah ! ah ! fit Knapwurst, dont les traits s’animèrent, vous parlez d’Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues ! »

Et déposant son volume il descendit l’échelle pour converser plus à l’aise avec moi. Ses yeux brillaient, on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme ; il était glorieux d’étaler son savoir.

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.

« Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d’autres encore. Hugues le Loup n’eut pas d’enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l’an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l’aida de ses conseils. C’était une personne de grand courage. On ne sait ni d’où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait ; mais cela ne l’a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l’on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu’elle avait entraînés par son courage, s’empara d’une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues le Loup épousa cette seconde femme en 842 ; il en eut trois enfants.

— Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s’appelait Edwige, et les descendants du Nideck n’ont aucun rapport avec elle ?

— Aucun.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n’a pas eu d’enfants ; Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

— C’est surprenant !

— Pourquoi ?

— J’avais cru remarquer quelque ressemblance…

— Hé ! les ressemblances, les ressemblances !… fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident. Tenez… voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier, elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche ; j’ai le nez camard et la bouche agréable ; est-ce que ça m’empêche d’être son petit-fils ?

— Non, sans doute.

— Eh bien ! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d’Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c’est Huldine qui est leur souche mère. Voyez l’arbre généalogique ; voyez, monsieur ! »

Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.

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Chapitre 5

« C’est égal, me disais-je, la ressemblance existe… faut-il l’attribuer au hasard ?… Le hasard… qu’est-ce, après tout ?… un non-sens… ce que l’homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose ! »

Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d’Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.

Tout à coup, Gédéon s’arrêta ; je levai les yeux, nous étions en face des appartements du comte.

« Entre, Fritz, me dit-il, moi, je vais donner la pâtée aux chiens ; quand le maître n’est pas là, les valets se négligent ; je viendrai te reprendre tout à l’heure. »

J’entrai, plus curieux de revoir mademoiselle Odile que le comte ; je m’en faisais le reproche, mais l’intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d’apercevoir dans le demi-jour de l’alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde ! Je m’attendais si peu à ce regard, que j’en fus tout stupéfait.

« Approchez, monsieur le docteur, me dit-il d’une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m’a souvent parlé de vous ; j’étais désireux de faire votre connaissance.

— Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu’elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.

— Je n’en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

— C’est une erreur, monsieur le comte.

— Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.

— Combien j’ai vu de ces pressentiments se démentir ! » dis-je en souriant.

Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C’est un moment difficile pour le médecin, de son attitude dépend la force morale du malade ; le regard de celui-ci va jusqu’au fond de sa conscience : s’il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu ; l’abattement commence, les ressorts de l’âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection, le comte parut se rassurer ; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.

J’aperçus seulement alors mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l’alcôve, de l’autre côté du lit.

Elles me saluèrent d’une inclinaison de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l’esprit.

« C’est elle, me dis-je, elle… la première femme de Hugues !… Voilà bien ce front haut, ces longs cils, ce sourire d’une tristesse indéfinissable. – Oh ! que de choses dans le sourire de la femme ! N’y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d’inquiétudes, tant d’anxiétés poignantes ! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le cœur se comprime, lorsque le sanglot étouffe… C’est ton rôle, ô femme ! dans cette grande lutte qu’on appelle l’existence humaine ! »

Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit à dire :

« Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande ; si elle consentait seulement à me donner l’espérance de se rendre à mes vœux, je crois que mes forces reprendraient. »

Je regardai la jeune comtesse ; elle baissait les yeux et semblait prier.

« Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie ; la perspective de me voir entouré d’une nouvelle famille, de serrer sur mon cœur des petits-enfants, la continuation de notre race, me ranimerait. »

À l’accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.

La jeune fille ne répondit pas.

Au bout d’une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d’un œil suppliant, poursuivit :

« Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père ? Mon Dieu ! je ne te demande qu’une espérance, je ne te fixe pas d’époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour ; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d’obtenir la main de mon enfant ? Tu seras libre de te prononcer. »

Il se tut.

Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille ; tant d’intérêts divers, de sentiments intimes, s’y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences. Je souffrais, j’aurais voulu fuir ; les circonstances ne le permettaient pas.

« Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez ; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection. Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie !

— Tu ne me réponds pas, dit le comte d’un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein ? n’est-il pas juste, naturel ? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables ? ai-je froissé tes sentiments ? ai-je agi de violence ou de ruse ?

— Non, mon père.

— Alors, pourquoi te refuser à mes prières ?…

— Ma résolution est prise… c’est à Dieu que je me dévoue ! »

Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante ; elle ne parut pas m’apercevoir.

« Ainsi, reprit-il d’une voix étranglée par l’émotion, tu verrais périr ton père : il te suffirait d’un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas ?

— La vie n’appartient pas à l’homme, elle est à Dieu, dit Odile ; un mot de moi n’y peut rien.

— Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas : « Honore ton père et ta mère ! »

— Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n’est pas de me marier. »

J’entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.

« Va-t’en, fit-il, ta vue me fait mal !… »

Et s’adressant à moi, tout pâle de cette scène :

« Docteur, s’écria-t-il avec un sourire sauvage, n’auriez-vous pas un poison violent ?… un de ces poisons qui foudroient comme l’éclair ?… Oh ! ce serait bien humain de m’en donner un peu… Si vous saviez ce que je souffre !… »

Tous ses traits se décomposèrent, il devint livide. Odile s’était levée et s’approchait de la porte.

« Reste ! hurla le comte, je veux te maudire !… »

Jusqu’alors je m’étais tenu dans la réserve, n’osant intervenir entre le père et la fille ; je ne pouvais faire davantage.

« Monseigneur, m’écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend !

— Eh ! que m’importe la vie ? que m’importe l’avenir ? Ah ! que n’ai-je un couteau pour en finir ! Donnez-moi la mort ! »

Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s’élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j’aperçus, derrière la jeune fille, Sperver, les joues contractées, l’air égaré. Il s’approcha sur la pointe des pieds, et s’inclinant vers Odile :

« Oh ! Mademoiselle, dit-il, mademoiselle… le comte est un si brave homme ! Si vous disiez seulement : peut-être… nous verrons… plus tard !… »

Elle ne répondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d’opium ; il s’affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n’avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s’éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse : on eût dit l’image vivante du devoir accompli.

Lorsqu’elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi :

« Eh bien ! Fritz, me dit-il d’un air grave, que penses-tu de cela ? »

Je courbai la tête sans répondre : la fermeté de cette jeune fille m’épouvantait.

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Chapitre 6

Sperver était indigné.
« Voilà ce qu’on appelle le bonheur des grands ! s’écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz-Wald, pour qu’une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce : « Tu veux ? Eh bien ! moi, je ne veux pas ! Tu me pries ? Et moi je réponds : C’est impossible ! » Oh ! Dieu !… quelle misère !… Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d’un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail ? Tiens, Fritz, allons-nous-en… Cela me suffoque… j’ai besoin de respirer le grand air ! »

Et le brave homme, me prenant par le bras, m’entraîna dans le corridor.

Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s’était couvert de nuages ; la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.

Nous allions descendre l’escalier qui mène à la cour d’honneur, lorsqu’au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.

Le digne majordome était tout essoufflé.

« Hé ! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite ?… et le déjeuner !

— Le déjeuner !… quel déjeuner ? demanda Sperver.

— Comment, quel déjeuner ? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz ?

— Tiens ! c’est juste, je n’y pensais plus. »

Offenloch partit d’un éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu’aux oreilles.

« Ha ! ha ! ha ! s’écria-t-il, la bonne farce ! et moi qui craignais d’arriver le dernier ! Allons, allons, dépêchez-vous ! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre ; nous serons plus à l’aise. Au revoir, monsieur le docteur. »

Il me tendit la main.

« Vous ne montez pas avec nous ? dit Sperver.

— Non, je vais prévenir madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l’honneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.

— Le baron de Zimmer ?

— Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.

— Ah ! bon, dépêchez-vous.

— Soyez tranquille… le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour. »

Il s’éloigna clopin-clopant.

Le mot « déjeuner » avait changé complètement la direction des idées de Sperver.

« Parbleu ! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu’on ait servi dans ma chambre ; sous les voûtes immenses de la salle d’armes, autour d’une petite table, on a l’air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d’une église. Tiens, Fritz, nous y sommes ; écoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible. »

Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum ; c’est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.

« Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi. Hier, tout était bon : le chevreuil, les gelinottes et le brochet. Je suis juste ; quand on fait son devoir, j’aime à le dire tout haut. Aujourd’hui, c’est la même chose : cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse. N’est-ce pas, Fritz ?

— Certainement.

— Eh bien ! poursuivit Sperver, puisqu’il en est ainsi, tu rempliras nos verres. Je veux t’élever de plus en plus, car tu le mérites ! »

Kasper baissait les yeux d’un air modeste ; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître.

Nous prîmes place, et j’admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu’il n’eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper d’avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.

Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut ; mais il n’était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.

Nous nous levâmes. Le jeune baron vint à notre rencontre le front découvert : c’était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s’arrêta devant Sperver.

« Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m’assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.

— Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s’inclinant, et je suis à vos ordres.

— Des circonstances impérieuses m’obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d’ici.

— Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de neige.

— Je le sais… mais il le faut !

— Un guide vous serait indispensable : moi, si vous le voulez, ou bien Sébalt Kraft, le grand veneur du Nideck ; il connaît à fond la montagne.

— Je vous remercie de vos offres, monsieur, et je vous en suis reconnaissant ; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me suffisent. »

Sperver s’inclina, puis s’approchant d’une fenêtre, il l’ouvrit tout au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le corridor, et referma la porte avec fracas.

Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil ; le petit Kasper s’était effacé dans un coin. Le baron et son écuyer s’approchèrent de la fenêtre.

« Messieurs, s’écria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des signaux, nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue… mais à quoi bon ? Vous apercevez d’ici la pointe de l’Altenberg, et plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l’ouragan se démène ! Eh bien ! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, qu’on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes : la Behrenkopf, le Geierstein et le Trielfels. C’est sur ce dernier point, le plus à droite, qu’il faudra vous diriger. Un torrent coupe la vallée de Rhéethal, mais il doit être couvert de glace. Dans tous les cas, s’il vous est impossible d’aller plus loin, vous trouverez à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte : la Roche-Creuse. Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.

— Je vous remercie, monsieur.

— Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent ; mais je doute fort qu’il s’en trouve dans la haute montagne par un temps pareil. D’ici, ce serait trop difficile. Seulement ayez soin de contourner la base du Behrenkopf, car, de l’autre côté, la descente n’est pas possible : ce sont des rochers à pic. »

Pendant ces observations j’observais Sperver, dont la voix claire et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune baron, qui l’écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne paraissait l’effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.

Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie dans l’espace, un de ces mouvements rapides où l’ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L’œil alla plus loin : on aperçut les trois pics derrière l’Altenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l’air se troubla de nouveau.

« C’est bien, dit le baron, j’ai vu le but, et, grâce à vos explications, j’espère l’atteindre. »

Sperver s’inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.

Gédéon referma la fenêtre, et s’adressant à maître Tobie et à moi :

« II faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout à fait ; celle du vieux aussi. Ah ça ! buvons ! Maître Tobie, à votre santé ! »

Je m’étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d’honneur, malgré la neige répandue dans l’air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s’entrouvrir, et mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.

« Hé ! Fritz, que fais-tu donc là ? s’écria Sperver.

— Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.

— Ah ! oui, des valaques ; je les ai vus ce matin à l’écurie : de belles bêtes ! »

Les cavaliers partirent à fond de train. Le rideau se referma.

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Chapitre 7

Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone ; c’était toujours le matin l’air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n’ayant d’autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable ; il s’enfonçait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.

On peut se figurer mon ennui. Sperver m’avait fait voir dix fois les écuries et le chenil ; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par cœur toutes les grosses plaisanteries du majordome après boire, et les répliques de Marie Lagoutte. La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour ; j’aurais volontiers soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes, et je tournais sans cesse les yeux vers Fribourg.

Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. C’était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m’avait dit Sperver se vérifiait : parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse :

« Elle vient ! elle vient ! »

Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux ; mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.

À force de réfléchir à cette étrange maladie, j’avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou ; l’influence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d’égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.

Les médecins qui se sont occupés de l’aliénation mentale savent que les folies périodiques ne sont pas rares ; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l’année : au printemps, en automne, en hiver, et que les autres ne se montrent qu’une seule fois. Je connais à Fribourg une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire : elle se présente à la maison de santé. On l’enferme. Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse : elle tremble sous la main du bourreau, elle est arrosée du sang des victimes, elle gémit à faire pleurer les pierres. Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents. On lui rend enfin sa liberté, sûr de la voir revenir l’année suivante.

« Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l’unissent évidemment à la Peste-Noire. Qui sait ? –  Cette femme a été jeune… elle a dû être belle. »

Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j’avais soin de n’en rien dire à personne, Sperver ne m’aurait jamais pardonné de croire son maître capable d’avoir eu des relations avec la vieille : et quant à mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible.

La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité le comte qu’il supportait difficilement sa présence ; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et s’étendait sur l’ingratitude des enfants. Parfois même des crises violentes suivaient les visites d’Odile. Les choses en vinrent au point que je me crus forcé d’intervenir. J’attendis un soir la comtesse dans l’antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner le comte ; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à veiller son père comme elle l’avait fait jusqu’à ce jour.

« C’est mon devoir, dit-elle d’une voix ferme, et rien au monde ne saurait m’en dispenser.

— Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, l’état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu’ils puissent être, un honnête homme doit les remplir : votre présence tue le comte. »

Je me souviendrai toute ma vie de l’altération subite des traits d’Odile.

À ces paroles, tout son sang parut refluer vers le cœur ; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.

« Est-ce possible ?… balbutia-t-elle. Vous m’en répondez sur l’honneur… n’est-ce pas, monsieur ?…

— Oui, madame, sur l’honneur ! »

Il y eut un long silence. Puis d’une voix étouffée :

« C’est bien, dit-elle, que la volonté de Dieu s’accomplisse !… »

Et, courbant la tête, elle se retira.

Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte, dont je ne prévoyais pas l’issue, et à ma clientèle de Fribourg, que je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappés contre la porte, vinrent m’arracher à ces tristes réflexions.

« Entrez ! »

La porte s’ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant une profonde révérence.

L’arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup ; j’allais la prier de me laisser seul, mais l’expression méditative de sa physionomie me surprit. Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle rouge et vert, elle baissait la tête en se pinçant les lèvres ; et ce qui m’étonna le plus, c’est qu’après être entrée, elle ouvrit de nouveau la porte, pour s’assurer que personne ne l’avait suivie.

« Que me veut-elle ? pensai-je en moi-même. Que signifient ces précautions ? »

J’étais intrigué.

« Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s’avançant vers moi, je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j’ai quelque chose de sérieux à vous apprendre.

— Parlez, madame, de quoi s’agit-il ?

— Il s’agit du comte.

— Ah !

— Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c’est moi qui l’ai veillé la nuit dernière.

— En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. »

Elle s’assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui m’avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.

« Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d’abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive ; j’ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu’il n’y a plus rien qui m’étonne : quand on a passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laissé la peur en route.

— Je vous crois, madame.

— Ce n’est pas pour me vanter que je vous dis ça ; c’est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu’on peut se fier à moi quand je dis : « J’ai vu telle chose. »

« Que diable va-t-elle m’apprendre ? » me demandai-je.

— Eh bien ! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j’allais me coucher, Offenloch entre et me dit : « Marie, il faut veiller le comte. » D’abord cela m’étonne. « Comment ! veiller le comte ? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père elle-même ? – Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la remplaces. – Malade !… pauvre chère enfant ! j’étais sûre que ça finirait ainsi. » Je le lui ai dit cent fois, monsieur, mais que voulez-vous ? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c’est son père ! Enfin je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m’attendait, va se coucher. Bon ! me voilà seule. »

Ici la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J’étais devenu fort attentif.

« Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que faisait le comte : il ne bougeait pas ; il avait le sommeil doux comme celui d’un enfant. Tout alla bien jusqu’à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré soi, et d’ailleurs, je ne me défiais de rien ; je me disais : « Il va dormir d’un trait jusqu’au jour. » Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme une bouteille d’encre ; finalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil ; je regarde encore une fois le malade, je vois qu’il n’a pas changé de position, et je reprends mon tricot ; mais au bout de quelques instants, je m’endors… je m’endors… là… ce qui s’appelle… bien ! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la chambre était chaude… Que voulez-vous ?… Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d’air me réveille en sursaut. J’ouvre les yeux, et qu’est-ce que je vois ? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre !

— Le comte ?

— Oui.

— C’est impossible… il peut à peine remuer.

— Je ne dis pas non ! mais je l’ai vu comme je vous vois : il tenait une torche à la main ; la nuit était sombre et l’air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite. »

Je regardai Marie-Anne d’un air stupéfait.

« D’abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet… un effet… je veux crier… mais aussitôt je me dis : « Peut-être qu’il est somnambule ! si tu cries… il s’éveille… il tombe… il est perdu !… » Bon ! je me tais et je regarde, avec des yeux !… vous pensez bien !… Voilà qu’il lève sa torche lentement, puis il l’abaisse… il la relève et l’abaisse, enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal ; ensuite il la jette dans les remparts, ferme la fenêtre, tire les rideaux, passe devant moi sans me voir, et se couche en marmottant Dieu sait quoi !

— Êtes-vous bien sûre d’avoir vu cela, madame ?

— Si j’en suis sûre !…

— C’est étrange !

— Oui, je le sais bien ; mais que voulez-vous ? c’est comme ça ! Ah ! dame ! dans le premier moment ça m’a remuée… puis, quand je l’ai revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine comme si de rien n’était, alors je me suis dit : « Marie-Anne, tu viens de faire un mauvais rêve, ça n’est pas possible autrement », et je me suis approchée de la fenêtre ; mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne, on la voyait briller comme une étincelle : il n’y avait pas moyen de dire non. »

Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence :

« Vous pensez bien, Monsieur, qu’à partir de ce moment-là je n’ai plus eu sommeil de toute la nuit. J’étais comme qui dirait sur le qui-vive. À chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n’est pas la peur, mais que voulez-vous ? j’étais inquiète, ça me tracassait ! Ce matin au petit jour, j’ai couru éveiller Offenloch et je l’ai envoyé près du comte. En passant dans le corridor, j’ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l’ai trouvée près du petit sentier du Schwartz-Wald ; tenez, la voilà. »

Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu’elle déposa sur la table.

J’étais terrassé.

Comment cet homme, que j’avais vu la veille si faible, si épuisé, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre ? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit ? Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m’éveillai enfin de cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutte qui s’était levée et se disposait à sortir.

« Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très bien fait de me prévenir et je vous en remercie. Vous n’avez rien dit à personne de cette aventure ?

— À personne, Monsieur ; ces choses-là ne se disent qu’au prêtre et au médecin.

— Allons, je vois que vous êtes une brave personne. »

Ces paroles s’échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.

« Eh ! Fritz ! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles !

— Allons… bon ! me dis-je, encore du nouveau… Décidément le diable se mêle de nos affaires ! »

Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.

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Chapitre 8

La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de Sébalt une ironie amère.
Ce digne veneur, qui m’avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre et sec comme un vieux brocart ; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon, – d’où pendait le couteau à manche de corne, – de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d’un feutre à larges bords, la plume de héron dans la ganse ; et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.

« Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses ! »

Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d’un air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.

« Eh bien, Sébalt ! s’écria Gédéon, parle donc ! »

Puis, me regardant, il ajouta :

« La sorcière rôde autour du château. »

Cette nouvelle m’eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille ; ces rapports, j’en ignorais la nature ; il me fallait, à tout prix, les connaître.

« Un instant, messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur ; avant tout, je voudrais savoir d’où vient la Peste-Noire. »

Sperver me regarda tout ébahi.

« Eh ! fit-il, Dieu le sait !

— Bon ! À quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck ?

— Je te l’ai dit : huit jours avant Noël, tous les ans.

— Et elle y reste ?

— De quinze jours à trois semaines.

— Avant on ne la voit pas ? même de passage, ni après ?

— Non.

— Alors il faut s’en saisir absolument, m’écriai-je, cela n’est pas naturel ! Il faut savoir ce qu’elle veut, ce qu’elle est, d’où elle vient.

— S’en saisir ! fit le veneur avec un sourire bizarre, s’en saisir ! »

Et il secoua la tête d’un air mélancolique.

« Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Si l’on osait lui envoyer une balle, à la bonne heure, on pourrait s’en approcher assez près de temps à autre, mais le comte s’y oppose ; et, quant à la prendre autrement… va donc attraper un chevreuil par la queue ! Écoute Sébalt, et tu verras ! »

Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me regarda et dit :

« Ce matin, en descendant de l’Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige était à pic sur les bords. J’allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux : elle était profonde, et prenait le chemin par le travers ; il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n’était ni la brosse du lièvre qui n’enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup : c’était un creux profond, un véritable trou. – Je m’arrête… je déblaye pour voir le fond de la piste, et j’arrive sur la trace de la Peste-Noire !

— En êtes-vous bien sûr ?

— Comment, si j’en suis sûr ? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, monsieur, j’ai toujours l’œil à terre, je reconnais les gens à leur trace… Et puis un enfant lui-même ne s’y tromperait pas.

— Qu’a donc ce pied qui le distingue si particulièrement ?

— Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l’orteil très rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C’est ce qu’on peut appeler un pied admirable ! Moi, monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une impression !… Dieu du ciel, est-il possible qu’un si joli pied soit celui de la Peste-Noire ! »

Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles d’un air mélancolique.

« Eh bien ! ensuite, Sébalt ? dit Sperver avec impatience.

— Ah ! c’est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J’avais l’espoir d’attraper la vieille au gîte, mais vous allez voir le chemin qu’elle m’a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine du Nideck ; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite : elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours ; mais voilà qu’en regardant par hasard un peu à gauche, j’aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m’arrête… Serait-ce Sperver ? ou bien Kasper Trumpf ?… ou bien un autre ? Je m’approche, et figurez-vous mon étonnement : ça n’était personne du pays ! Je connais tous les pieds du Schwartz-Wald, de Fribourg au Nideck. Ce pied-là ne ressemblait pas aux nôtres. Il devait venir de loin. La botte, – car c’était une sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une petite raie derrière, – la botte, au lieu d’être ronde par le bout, était carrée ; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d’un homme de vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d’un coup d’œil ; je n’en ai jamais vu d’aussi bien faites.

— Qui cela peut-il être ? »

Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.

« Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille ? demandai-je en m’adressant à Sperver.

— Eh ! fit-il d’un air désespéré, le diable seul pourrait le dire. »

Nous restâmes quelques instants méditatifs.

« Je reprends la piste, poursuivit enfin Sebalt ; elle remonte de l’autre côté, dans l’escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même : « Oh ! vieille peste, s’il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de chasseur ne serait pas tenable : il vaudrait mieux travailler comme un nègre ! » Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au bout du Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé, la neige me montait jusqu’aux cuisses : c’est égal, il faut que je passe ! J’arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste ! Je m’arrête, et je vois qu’après avoir piétiné à droite et à gauche, les bottes du monsieur ont fini par s’en aller dans la direction de Tiefenbach : mauvais signe. Je regarde de l’autre côté du torrent : rien ! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en marchant dans l’eau pour ne pas laisser de piste. Où aller ? À droite, ou à gauche ? Ma foi ! dans l’incertitude, je suis revenu au Nideck.

— Tu as oublié de parler de son déjeuner, dit Sperver.

— Ah ! c’est vrai, monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu’elle avait allumé du feu… la place était toute noire. Je posai la main dessus, pensant qu’elle serait encore chaude, ce qui m’aurait prouvé que la Peste n’avait pas fait beaucoup de chemin, mais elle était froide comme glace. Je remarquai tout près de là un collet tendu dans les broussailles…

— Un collet ?…

— Oui, il paraît que la vieille sait tendre des pièges. Un lièvre s’y était pris ; sa place restait encore empreinte dans la neige, étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire cuire : elle s’était régalée !

— Et dire, s’écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans notre village, tant d’honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre ! Voilà ce qui me révolte, Fritz… Ah ! si je la tenais !… »

Mais il n’eut pas le temps d’exprimer sa pensée ; il pâlit, et tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l’un l’autre, bouche béante.

Un cri, – ce cri lugubre du loup par les froides journées d’hiver… ce cri qu’il faut avoir entendu pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre, – ce cri retentissait près de nous ! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la bête eût été sur le seuil de la tour !

On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l’immensité du désert ; mais si l’Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l’hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure ; et cette voix, c’est le hurlement du loup !

À peine ce cri lugubre s’était-il fait entendre, qu’une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois : les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des chenils ébranlés par la rage ; et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours : c’était le chant de ce concert infernal !

Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour :

« Est-ce qu’un loup serait tombé dans les fossés ? » dit-il.

Mais le hurlement partait de l’intérieur. Alors, se tournant de notre côté :

« Fritz !… Sébalt !… s’écria-t-il, arrivez !… »

Nous descendîmes les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d’armes. Là, nous n’entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores ; les cris lointains de la meute devenaient haletants, les chiens s’enrouaient de rage, leurs chaînes s’entrelaçaient, ils s’étranglaient peut-être.

Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant ; ils me précédèrent dans la galerie.

Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien… il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps ; un pressentiment nous annonçait quelque chose d’abominable.

En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison sur pied : les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant :

« Qu’est-ce qu’il y a ? D’où viennent ces cris ? »

Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur de Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d’y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tête renversée, la chevelure pendante, et l’emportait rapidement.

Nous passâmes près d’elle si vite, que c’est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m’est revenue en mémoire, et la tête pâle d’Odile retombant sur l’épaule de la bonne femme m’apparaît comme l’image touchante de l’agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d’avance par l’effroi.

Enfin nous étions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.

Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d’un tel hôte ; nous n’en avions pas le temps, les idées s’entrechoquaient dans notre esprit.

Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s’élancer dans la chambre ; mais il s’arrêta sur le seuil, immobile, comme pétrifié.

Je n’ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d’un homme : ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante.

Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d’horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres !

Le loup… c’était lui !…

Ce front, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre, ces jambes nerveuses, la face, le cri, l’attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain !

Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ; puis il reprenait son chant mélancolique.

Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d’épouvante.

Tout à coup le comte se tut. Comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l’oreille.

Là-bas !… là-bas !… sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre ; d’abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l’entendîmes dominer le tumulte de la meute : la louve répondait au loup !

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse :

« Écoute la vieille ! »

Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d’une voix pleine de larmes, s’écria :

« Comte de Nideck, que faites-vous ?

Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourir.

La troisième attaque commençait : elle fut terrible !

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Chapitre 9

Le comte de Nideck se mourait !
Que peut l’art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort ? À cette heure dernière où les lutteurs invisibles s’étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour… que peut le médecin ?

Regarder, écouter et frémir !

Parfois la lutte semble suspendue ; la vie se retire dans son fort, elle s’y repose, elle y puise le courage du désespoir. Mais bientôt son ennemi l’y suit. Alors, s’élançant à sa rencontre, elle l’étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l’issue fatale.

Et le malade, baigné de sueur froide, l’œil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse ; tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.

Et les assistants se regardent… Ils pensent : « Un jour, cette même lutte aura lieu pour nous. Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l’araignée la mouche. Mais la vie… elle… l’âme, déployant ses ailes, s’envolera vers d’autres cieux en s’écriant : « J’ai fait mon devoir, j’ai vaillamment combattu ! » Et d’en bas, la mort la regardant s’élever, ne pourra la suivre : elle ne tiendra qu’un cadavre ! –  Ô consolation suprême !… certitude de l’immortalité, espérance de justice, quel barbare pourrait vous arracher du cœur de l’homme ?… »

Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l’agonie commençait ; le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances… des interruptions… puis des retours soudains.

Il ne me restait plus qu’à voir mourir cet homme… je tombais de fatigue ; tout ce que l’art permet, je l’avais fait.

Je dis à Sperver de veiller… de fermer les yeux de son maître…

Le pauvre garçon était désolé ; il se reprochait son exclamation involontaire : « Comte de Nideck, que faites-vous ? » et s’arrachait les cheveux de désespoir.

Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de prendre quelque nourriture ; je n’en sentais pas le besoin.

Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ne tarda pas à venir : ce sommeil lourd, inquiet, que l’on s’attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.

Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière ruisselait sur les dalles.

Au bout d’une heure le feu s’assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.

Perdu dans une vague somnolence, j’entrouvris les yeux, pour voir d’où provenaient ces alternatives de lumière et d’obscurité.

La plus étrange surprise m’attendait :

Sur le fond de l’âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se détachait un profil noir : la silhouette de la Peste !

Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.

Je crus d’abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours ; je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.

C’était bien elle : calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses bras, – telle que je l’avais vue dans la neige, – avec son grand cou replié, son nez en bec d’aigle, ses lèvres contractées.

J’eus peur !

Comment la Peste-Noire était-elle là ? Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abîmes ?

Tout ce que m’avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me parut justifié !… La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair !… Je me blottis dans l’alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.

La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé dans le roc ; ses lèvres marmottaient je ne sais quoi !

Mon cœur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l’immobilité de cette apparition surnaturelle.

Cela durait bien depuis un quart d’heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair : la brindille se tordit en sifflant et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu’au fond de la salle.

Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d’une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet, et roide comme du carton ; un lourd bracelet à son poignet gauche, une flèche d’or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.

Ce fut comme une évocation des temps passés.

Cependant la Peste ne pouvait avoir d’intentions hostiles : elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.

Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva, et, lentement… lentement… s’approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu’elle venait d’allumer.

Je m’aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards !

Je fis un effort pour me lever, pour crier : pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres !

Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire étrange. J’aurais voulu me défendre, appeler… mais son regard me paralysait, comme l’oiseau sous l’œil du serpent.

Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la durée de l’éternité.

Qu’allait-elle entreprendre ?

Je m’attendais à tout.

Subitement, elle tourna la tête, prêta l’oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.

Enfin j’avais recouvré une partie de mon courage. La volonté me mit debout comme un ressort. Je m’élançai sur les pas de la vieille, qui d’une main tenait sa torche haute, et de l’autre la porte toute grande ouverte.

J’allais la saisir par les cheveux, lorsqu’au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j’aperçus, qui ?

Le comte de Nideck lui-même !

Le comte de Nideck, – que je croyais mourant, – revêtu d’une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s’avançait en visière sur son front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.

Il portait de ces grands souliers formés d’un cuir épais cousu comme une feuille roulée ; une griffe d’argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d’une fixité glaciale, tout annonçait l’homme fort, l’homme du commandement : le maître !

En face d’un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. La fuite n’était pas possible. J’eus encore la présence d’esprit de me jeter dans l’embrasure de la fenêtre.

Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlèrent à voix basse, si basse qu’il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs : la vieille indiquait le lit !

Ils s’approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds. Là, dans l’ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.

À peine le comte eut-il vu ce sac, qu’en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou. Les rideaux s’agitèrent, son corps disparaissait sous leurs plis, je ne voyais plus qu’une de ses jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.

Vous eussiez dit une scène de meurtre !

Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus épouvantable, ne m’aurait pas tant saisi que la représentation muette d’un tel acte.

La vieille accourut à son tour, déployant le sac.

Les rideaux s’agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce qu’il y a de plus horrible, c’est que je crus voir une flaque de sang se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer : c’était la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.

Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer jusqu’au fond de ma gorge, lorsqu’un grand mouvement se fit.

La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac, ils les poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre ; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui, la vieille le suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.

Je sentais mes genoux vaciller, s’entrechoquer ; je priais tout bas !

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées, que je m’élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.

Je traversai la courtine en courant, et j’allais pénétrer sous l’ogive de la tour, quand une citerne large et profonde s’ouvrit à mes pieds ; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer, tournoyer autour du cordon de pierre, comme une luciole ; elle devenait imperceptible par la distance.

Je descendis à mon tour les premières marches de l’escalier, me guidant sur cette lueur lointaine.

Tout à coup elle disparut : la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice. Moi, la main contre la rampe, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d’autre issue.

Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J’écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.

Qui aurait supposé qu’un trou pareil montait au château ? Qui l’avait enseigné à la vieille ? Je ne m’arrêtai point à ces questions.

La plaine immense s’étendait devant moi, éblouissante de lumière comme en plein jour. À ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l’infini.

L’air était froid, calme ; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale.

Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s’élevait lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d’étoiles sans nombre.

Je les atteignis à la descente du ravin.

Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours… Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d’automatique.

Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l’Altenberg, tantôt dans l’ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d’un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir ; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d’acier, me pénétraient jusqu’au cœur.

J’aurais voulu retourner : une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.

À cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j’entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise ; je me vois suivre ces deux êtres silencieux, et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m’entraînait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés. Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.

Je retourne brusquement la tête et je ne vois rien.

Nous venions d’atteindre une ligne de rochers à la crête de l’Altenberg ; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg, mais en hiver les torrents ne coulent pas, c’est à peine si un filet d’eau serpente sous leur couche épaisse de glace ; la solitude n’a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre : ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le silence !

Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc, ils montèrent tout droit, sans hésiter, avec une certitude incroyable ; moi, je dus m’accrocher aux broussailles pour les suivre.

À peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l’abîme, je me vis à trois pas d’eux, et, de l’autre côté, j’aperçus un précipice sans fond. À notre gauche tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs. Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine, cette apparence du mouvement dans l’immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur œuvre sinistre avec l’impassibilité de l’automate, tout cela renouvela mes terreurs.

La nature elle-même semblait partager mon épouvante.

Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre, puis le long suaire flotta sur l’abîme, et les meurtriers se penchèrent.

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux. Je le vois descendre, descendre, comme le cygne frappé à la cime des airs, l’aile détendue, la tête renversée, tourbillonnant dans la mort.

Il disparut dans les profondeurs du précipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s’approchait de la lune la voilà lentement de ses contours bleuâtres ; les rayons se retirèrent.

La vieille, tenant le comte par la main, et l’entraînant avec une rapidité vertigineuse, m’apparut une seconde.

Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l’abîme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai… J’étais seul à la pointe du roc ; la neige me montait jusqu’aux genoux.

Saisi d’horreur, je redescendis l’escarpement et me mis à courir vers le château, bouleversé comme si j’eusse commis un crime !…

Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.

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Chapitre 10

J’errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l’issue par laquelle j’étais sorti.
Tant d’inquiétudes et d’émotions successives commençaient à réagir sur ma tête ; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j’avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.

Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire, sans en omettre un geste, une circonstance, le moindre détail, qui s’échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre : tout cela me torturait l’esprit, allait et venait sous mes yeux, et me produisait l’effet d’un cauchemar.

Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me diriger.

Le froid devenait plus vif à l’approche du jour. Je grelottais… Je maudissais Sperver d’être venu me prendre à Fribourg, pour me lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.

Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite cassine,adossée contre le roc, près du grand portail, restait silencieuse ; il me semblait que le bossu n’en finirait pas de s’habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.

Je sonnai de nouveau.

À ce coup sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d’un accent furieux :

« Qui est là ?

— Moi… le docteur Fritz !

— Ah !… c’est différent. »

Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu’au ventre, et, me fixant à travers la grille :

« Pardon, pardon, docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues. Comment ! c’était vous qui sonniez ? Tiens ! tiens ! C’est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n’était sorti. J’ai répondu que non, et, de fait, je ne vous avais pas vu.

— Mais, au nom du ciel, monsieur Knapwurst, ouvrez donc ! vous m’expliquerez cela plus tard.

— Allons, allons, un peu de patience. »

Et le bossu, lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la tête.

« Vous avez bien froid, docteur, me dit alors le petit homme ; vous ne pouvez entrer au château,

— Sperver en a fermé la porte intérieure, je ne sais pas pourquoi, cela ne se fait pas d’habitude, la grille suffit, – venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n’est à proprement parler qu’un réduit ; mais, quand on a froid, on n’y regarde pas de si près. »

Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrâmes dans la cassine,et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m’empêcher d’admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d’ardoises, appuyée d’un côté contre le roc, et de l’autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s’étayant jusqu’au faîte.

L’appartement se composait d’une pièce unique, ornée d’un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte ?… Il eût été difficile de le dire.

Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à fermoir et coins d’argent. Cela me parut avoir tout l’air d’un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l’un de cuir roux et l’autre garni d’un coussin de duvet, où l’échine anguleuse et le coxal biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient l’ameublement.

Je passe l’écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe d’étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève la patte.

Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d’ambre enfumé qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le secret.

« Vous êtes donc sorti hier soir, monsieur le docteur ? me dit Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.

— Oui, d’assez bonne heure, lui répondis-je ; un bûcheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours : il s’était donné de la hache dans le pied gauche. »

Cette explication parut satisfaire le bossu ; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.

« Vous ne fumez pas, docteur ?

— Pardon.

— Eh bien ! bourrez donc une de mes pipes. J’étais là, fit-il en étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j’étais à lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné. »

Je compris alors la longue attente qu’il m’avait fait subir.

« Vous aviez un chapitre à finir ? lui dis-je en souriant.

— Oui, Monsieur », fit-il de même.

Et nous rîmes ensemble.

« C’est égal, reprit-il, si j’avais su que c’était vous, j’aurais interrompu le chapitre. »

Il y eut quelques instants de silence. Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je réfléchissais au sort étrange de certains hommes :

« Voilà ce nain, me disais-je, – cet être difforme, rabougri, exilé dans un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de l’âtre, – voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l’agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des hallalis, le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne songeant qu’aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour de lui, que le printemps, l’été, l’hiver, passent et viennent regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, chauffant, engourdissant la nature !… Pendant que tant d’autres êtres se livrent aux entraînements de l’amour, de l’ambition, de l’avarice, espèrent, convoitent, désirent, lui n’espère rien, ne convoite, ne désire rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixés sur un vieux parchemin, il rêve… il s’enthousiasme pour des choses qui n’existent plus, ou qui n’ont jamais existé, ce qui revient au même : « Hertzog a dit ceci… un tel suppose autre chose ! » Et il est heureux !… Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, ses longs doigts s’implantent dans ses joues, ses petits yeux gris se fixent sur des caractères latins, étrusques ou grecs. Il s’extasie, il se lèche les lèvres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s’étend sur son grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. Oh ! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l’échelle, qu’on trouve l’application sévère de tes lois, l’accomplissement du devoir ? »

Et cependant la neige fondait autour de mes jambes, la douce haleine du poêle me pénétrait, je me sentais renaître dans cette atmosphère enfumée de tabac et de résine odorante.

Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l’in-folio :

« Voici, docteur Fritz, dit-il d’un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d’une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes !

— Comment cela, monsieur Knapwurst ?

— Le parchemin, le vieux parchemin, dit-il, j’aime ça ! Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c’est tout ce qui nous reste des temps écoulés, depuis Karl le Grand, jusqu’aujourd’hui ! Les vieilles familles s’en vont, les vieux parchemins restent ! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d’autres races fameuses ?… Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies, et depuis longtemps effacées ?… Que serait tout cela, sans ces parchemins ? Rien ! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s’ils n’avaient jamais été, eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin !… Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s’effacent, ce sont des ruines, de vagues souvenirs !… De tout cela, une seule chose subsiste : la chronique, l’histoire, le chant du barde ou du minnesinger, – le parchemin ! »

Il y eut un silence. Knapwurst reprit :

« Et dans ces temps lointains, – où les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins ; – avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, l’écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanion ! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant : « Celui-ci n’est qu’un atome, un puceron ; il n’est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n’administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout ! » Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien ! ce puceron, cet atome les fait survivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures ! –  Aussi, moi, j’aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s’écrouler et de disparaître tout à fait. »

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli ; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres ! Et puis, il disait vrai, ses paroles avaient un sens profond.

J’en fus tout surpris.

« Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin ?

— Oui, monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le latin et le grec ; de vieilles grammaires m’ont suffi. C’étaient des livres du comte, mis au rebut ; il me tombèrent dans les mains, je les dévorai !… Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m’ayant entendu par hasard faire une citation latine, s’étonna : « Qui donc t’a appris le latin, Knapwurst ? – Moi-même, Monseigneur. » Il me posa quelques questions. J’y répondis assez bien. « Parbleu ! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi, je veux en faire mon archiviste. » Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j’ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s’arrête un instant, et me demande : « Eh ! que fais-tu donc là, Knapwurst ? – Je lis les archives de la famille, Monseigneur. – Ah ! et ça te réjouit ? – Beaucoup. – Allons, tant mieux ! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck ? »

Et il s’en va en riant. Je fais ici ce que je veux.

— C’est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst ?

— Oh ! docteur Fritz, quel cœur ! quelle franchise ! fit le bossu en joignant les mains ; il n’a qu’un défaut.

— Et lequel ?

— De n’être pas assez ambitieux.

— Comment ?

— Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck ! l’une des plus illustres familles d’Allemagne, songez donc ! il n’aurait eu qu’à vouloir, il serait ministre, ou feld-maréchal. Eh bien ! non ! dès sa jeunesse, il s’est retiré de la politique ; – sauf la campagne de France qu’il a faite à la tête d’un régiment qu’il avait levé à son compte, – sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l’agitation, simple, presque ignoré, ne s’inquiétant que de ses chasses. »

Ces détails m’intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d’elle-même le chemin que j’aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d’en profiter.

« Le comte n’a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst ?

— Aucune, docteur Fritz, aucune, et c’est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme dépourvu d’ambition se présente dans une haute lignée, c’est un malheur : il laisse déchoir sa race. Je pourrais vous en citer bien des exemples ! Ce qui ferait le bonheur d’une famille de marchands cause la perte des noms illustres. »

J’étais étonné ; toutes mes suppositions sur l’existence passée du comte croulaient.

« Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs !

— Lesquels ?

— Il a perdu sa femme…

— Oui, vous avez raison… sa femme… un ange… il l’avait épousée par amour… C’était une Zâan, vieille et bonne noblesse d’Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de monseigneur. Elle mourut d’une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah ! tout fut épuisé pour la sauver. Ils firent ensemble un voyage en Italie ; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s’enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là, – fit le bossu, en appuyant le doigt sur son cœur avec émotion, – vous comprenez… quelque chose qui saigne ! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps, et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l’herbe croît sur les tombes, et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre. Du reste, le comte n’a pas voulu se remarier ; il a reporté toute son affection sur sa fille.

— Ainsi ce mariage a toujours été heureux ?

— Heureux ! Il était une bénédiction pour tout le monde. »

Je me tus. Le comte n’avait pas commis, il n’avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l’évidence. Mais alors cette scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à trahir leur passé, qu’était-ce donc ?

Je m’y perdais !

Knapwurst ralluma sa pipe, et m’en offrit une que j’acceptai.

Alors le froid glacial qui m’avait saisi était dissipé ; je me sentais dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque, étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d’un nuage de fumée, on s’abandonne au plaisir du repos, et qu’on écoute le duo du grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.

Nous restâmes bien un quart d’heure ainsi.

« Le comte de Nideck s’emporte quelquefois contre sa fille ? » me hasardai-je à dire.

Knapwurst tressaillit, et me fixant d’un regard louche, presque hostile :

« Je sais, je sais ! »

Je l’observais du coin de l’œil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d’un air ironique :

« Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu’elle puisse jamais y monter.

— Sans doute, mais le fait est positif.

— Oui, que voulez-vous ? c’est une lubie, un effet de son mal. Une fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile reparaît. C’est curieux, Monsieur, un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoué, plus affectueux. Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vous que je l’ai vu dix fois monter à cheval pour lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je ? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n’aurait voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu’il aime tant ! Aussi mademoiselle Odile n’ose exprimer un désir devant lui, de peur de ces folies. Enfin, que puis-je vous dire ?… Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et le meilleur maître qu’on puisse souhaiter. Les braconniers qui ravagent ses forêts, l’ancien comte Ludwig les aurait fait pendre sans miséricorde ; lui, il les tolère, il en fait même des gardes-chasse. Voyez Sperver : eh bien ! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d’une corde, tandis qu’il est premier piqueur au château ! »

Décidément, c’était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je rêvai longtemps.

Knapwurst, supposant que je dormais, s’était remis à sa lecture.

Le jour grisâtre pénétrait dans la cassine.La lampe pâlissait. On entendait de vagues rumeurs dans le château.

Tout à coup des pas retentirent au-dehors. Je vis passer quelqu’un devant les fenêtres. La porte s’ouvrit brusquement, et Gédéon parut sur le seuil.

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Chapitre 11

La pâleur de Sperver et l’éclat de son regard annonçaient de nouveaux événements ; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma présence chez Knapwurst.
« Fritz, me dit-il d’un ton bref, je viens te chercher. »

Je me levai sans répondre et je le suivis. À peine étions-nous sortis de la cassine,qu’il me prit par le bras, et m’entraîna vivement vers le château.

« Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon oreille.

— Mademoiselle Odile !… serait-elle malade ?

— Non, elle est tout à fait remise ; mais il se passe quelque chose d’extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le comte près de rendre l’âme, je vais pour éveiller la comtesse ; au moment de sonner, le cœur me manque : « Pourquoi l’attrister ? me dis-je, elle n’apprendra le malheur que trop tôt ; et puis l’éveiller au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de secousses, ça suffirait pour la tuer du coup ! » Je reste là dix minutes à réfléchir ; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde… personne ! Ce n’est pas possible : un homme à l’agonie ! Je cours dans le corridor comme un fou. Rien ! J’entre dans la grande galerie. Rien ! Alors, je perds la tête, et me voilà de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne ; elle paraît en criant : « Mon père est mort ? – Non… – Il a disparu ? – Oui, Madame… J’étais sorti un instant… Lorsque je suis rentré… – Et le docteur Fritz… où est-il ? – Dans la tour de Hugues. – Dans la tour de Hugues ! » Elle s’enveloppe de sa robe de chambre, prend la lampe et sort. Moi, je reste. Un quart d’heure après, elle revient, les pieds tout couverts de neige, et pâle, pâle, enfin ça faisait pitié. Elle pose sa lampe sur la cheminée, et me dit en me regardant : « C’est vous qui avez installé le docteur dans la tour ? – Oui, Madame. – Malheureux !… vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait. » Je voulais répondre. « Cela suffit… allez fermer toutes les portes, et couchez-vous. Je veillerai moi-même. Demain matin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Knapwurst, et vous me l’amènerez. Pas de bruit ! vous n’avez rien vu !… vous ne savez rien ! »

— C’est tout, Sperver ? »

Il inclina la tête gravement.

« Et le comte ?

— Il est rentré… Il va bien ! »

Nous étions arrivés dans l’antichambre. Gédéon frappa doucement à la porte, puis il ouvrit, annonçant :

« Le docteur Fritz ! »

Je fis un pas, j’étais en présence d’Odile. Sperver s’était retiré en fermant la porte.

Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d’un fauteuil, les yeux brillant d’un éclat fébrile et vêtue d’une longue robe de velours noir.

Elle était calme et fière.

Je me sentis tout ému.

« Monsieur le docteur, dit-elle en m’indiquant un siège, veuillez vous asseoir, j’ai à vous entretenir d’une chose grave. »

J’obéis en silence.

Elle s’assit à son tour et parut se recueillir.

« La fatalité, monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, vous a rendu témoin d’un mystère où se trouve engagé l’honneur de ma famille. »

Elle savait tout.

Je restai stupéfait.

« Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul…

— C’est inutile, fit-elle. Je sais tout… C’est affreux ! »

Puis d’un accent à fendre l’âme :

« Mon père n’est point coupable ! » cria-t-elle.

Je frémis, et les mains étendues :

« Je le sais, madame, je connais la vie du comte, l’une des plus belles, des plus nobles qu’il soit possible de rêver. »

Odile s’était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée hostile à son père. En m’entendant le défendre moi-même, elle s’affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

« Soyez béni, monsieur, murmurait-elle, soyez béni ; je serais morte à la pensée qu’un soupçon…

— Ah ! madame, qui pourrait prendre pour des réalités les vaines illusions du somnambulisme ?

— C’est vrai, monsieur, je m’étais dit cela, mais les apparences… je craignais… pardonnez-moi… J’aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme.

— De grâce, madame, calmez-vous.

— Non, fit-elle, laissez-moi pleurer. Ces larmes me soulagent… j’ai tant souffert depuis dix ans !… tant souffert !… Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme… il me tuait… j’en serais morte… comme ma mère !… Dieu m’a prise en pitié… il vous en a confié la moitié… Laissez-moi tout vous dire, monsieur, laissez-moi… »

Elle ne put continuer ; les sanglots l’étouffaient.

Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu la douleur, après l’avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans les profondeurs de l’âme, elles passent, sinon heureuses, du moins indifférentes au milieu de la foule, et l’œil de l’observateur lui-même pourrait s’y tromper ; mais viennent un choc subit, un déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s’écroule, tout disparaît. L’ennemi vaincu se relève plus terrible qu’avant sa défaite ; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d’orage.

Telle était Odile !

Enfin elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s’étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d’une voix lente et mélancolique :

« Quand je descends dans le passé, monsieur, quand je remonte jusqu’au premier de mes rêves, je vois ma mère ! – c’était une femme grande, pâle et silencieuse. Elle était jeune encore à l’époque dont je parle ; elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en eût au moins donné cinquante ! Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et l’orgueil. Il n’y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans, rien que sa taille droite et fière, ses yeux brillants, et sa voix douce et pure comme un rêve de l’enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette même salle, la tête penchée ; et moi, je courais heureuse, oui, heureuse autour d’elle, ne sachant point, pauvre enfant ! que ma mère était triste, ne comprenant pas ce qu’il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides !… J’ignorais le passé ; le présent pour moi, c’était la joie, et l’avenir… oh ! l’avenir c’étaient les jeux du lendemain ! »

Odile sourit avec amertume et reprit :

« Quelquefois il m’arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mère. Elle s’arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant à ses pieds, elle se penchait lentement, m’embrassait au front avec un vague sourire ; puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, monsieur, quand j’ai voulu chercher dans mon âme le souvenir des premières années, cette grande femme pâle m’est apparue comme l’image de la douleur. La voilà, – fit-elle en m’indiquant de la main un portrait suspendu au mur, – la voilà telle que l’avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce terrible et fatal secret… Regardez ! »

Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que m’indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.

Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux noirs, fixes, ardents, d’une vitalité terrible, qui vous regardent !

Il y eut un instant de silence.

« Que cette femme a dû souffrir ! me dis-je, et mon cœur se serra douloureusement.

— J’ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l’attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues… Tout enfin, tout ! Elle ne doutait pas de mon père. Oh non ! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même. »

Je pris mon front dans mes mains… je pleurais !

« Une nuit, poursuivit-elle, j’avais alors dix ans, ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité. C’était en hiver, je dormais. Tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet ; je regarde : en face de moi se trouvait une femme ; d’une main elle portait un flambeau, et de l’autre elle m’étreignait le bras. Sa robe était couverte de neige ; un tremblement convulsif agitait tous ses membres et ses yeux brillaient d’un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage : c’était ma mère ! « Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi ; il faut que tu saches tout ! » Je m’habillai, tremblante de peur. Alors, m’entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. « Ton père va sortir de là, dit-elle en m’indiquant la tour ; il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir. » Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l’Altenberg. « Regarde, enfant, criait-elle, il le faut, car moi… je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père, seule, toute seule, entends-tu bien ?… Il y va de l’honneur de ta famille ! » – Et nous revînmes. – Quinze jours après, monsieur, ma mère mourut, me léguant son œuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l’ai suivi religieusement. Au prix de quels sacrifices ! vous avez pu le voir : il m’a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le cœur ! Me marier, c’était introduire l’étranger au milieu de nous, c’était trahir le secret de notre race. J’ai résisté ! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d’hier, qui a brisé mes forces et m’a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret !… Dieu en a décidé autrement, il a mis entre vos mains l’honneur de notre famille. Je pourrais exiger de vous, monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit…

— Madame, m’écriai-je en me levant, je suis tout prêt…

— Non, monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n’engagent pas les cœurs vils, et la probité suffit aux cœurs honnêtes. Ce secret, vous le garderez, j’en suis sûre, vous le garderez, parce que c’est votre devoir !… Mais j’attends de vous plus que cela, monsieur, beaucoup plus, et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire. »

Elle se leva lentement.

« Docteur Fritz, reprit-elle d’une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage ; je ploie sous le fardeau, j’ai besoin d’un aide, d’un conseil, d’un ami : voulez-vous être cet ami ? »

Je me levai tout ému.

« Madame, lui dis-je, j’accepte avec reconnaissance l’offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j’en suis fier, mais permettez-moi cependant d’y mettre une condition.

— Parlez, monsieur.

— C’est que ce titre d’ami, je l’accepterai avec toutes les obligations qu’il m’impose.

— Que voulez-vous dire ?

— Un mystère plane sur votre famille, madame ; ce mystère, il faut le pénétrer à tout prix : il faut s’emparer de la Peste-Noire, savoir qui elle est, ce qu’elle veut, d’où elle vient !…

— Oh ! fit-elle en agitant la tête, c’est impossible !…

— Qui sait, madame ? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en inspirant à Sperver l’idée de venir me prendre à Fribourg.

— Vous avez raison, monsieur, répondit-elle gravement, la Providence ne fait rien d’inutile. Agissez comme votre cœur vous le conseillera. J’approuve tout d’avance ! »

Je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait, et je sortis plein d’admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte contre la douleur.

Rien n’est beau comme le devoir noblement accompli !

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Chapitre 12

Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous sortions ventre à terre du Nideck.
Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n’avait qu’un cri : « Hue !… »

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile : il fendait littéralement l’air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu’il avait pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes !

Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l’avance comme d’habitude, lorsque je m’écriai :

« Halte, camarade ! halte !… Avant de poursuivre notre route, délibérons ! »

Il fit volte-face.

« Dis-moi seulement, Fritz, s’il faut tourner à droite ou à gauche.

— Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s’agit de prendre la vieille ! »

Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier, ses yeux étincelèrent.

« Ah ! ah ! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d’en venir là. »

Et, d’un mouvement d’épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna l’éveil.

« Un instant, Sperver ! il ne s’agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante.

— Vivante ?

— Sans doute, et, pour t’épargner bien des remords, je dois te prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup. »

Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait.

« Est-ce bien vrai, Fritz ?

— C’est positif. »

Il y eut un long silence ; nos deux chevaux, Fox et Reppel, balançaient la tête, l’un en face de l’autre, et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de l’expédition. Lieverlé bâillait d’impatience, allongeant et pliant sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup il la fit repasser sur son dos et s’écria :

« Eh bien ! tâchons de la prendre vivante, cette Peste. Nous mettrons des gants s’il le faut ; mais ce n’est pas aussi facile que tu le penses, Fritz. »

Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, il ajouta :

« Regarde : voici l’Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l’Oxenhorn, le Rhéethal, le Behrenkopf, et, si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat ; il y a là-dedans des rochers, des ravins, des défilés, des torrents et des forêts, toujours des forêts : ici des sapins, plus loin des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de tout cela ; elle a bon pied, bon œil, elle vous flaire d’une lieue. Allez donc la prendre.

— Si c’était facile, où serait le mérite ? Je ne t’aurais pas choisi tout exprès.

— C’est bel et bon ce que tu me chantes là, Fritz !… Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu’avec du courage, de la patience…

— Quant à sa piste, ne t’en inquiète pas, je m’en charge.

— Toi ?

— Moi-même.

— Tu te connais à trouver une piste ?

— Et pourquoi pas ?

— Ah ! du moment que tu ne doutes de rien, que tu penses en savoir plus que moi, c’est autre chose… marche en avant, je te suis. »

Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que j’osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas répéter l’invitation, et je tournai brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, après s’être enfuie avec le comte, avait dû traverser la plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrière moi, sifflant d’un air d’indifférence, et je l’entendais murmurer :

« Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve !… un autre se serait imaginé qu’elle a dû suivre la lisière du bois, comme d’habitude. Mais il paraît qu’elle se promène maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Fribourg. »

Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l’entendis s’exclamer de surprise ; puis me regardant d’un œil pénétrant :

« Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n’en dis !

— Comment cela, Gédéon ?

— Oui, cette piste que j’aurais cherchée huit jours tu la trouves du premier coup ; ça n’est pas naturel !

— Où la vois-tu donc ?

— Eh ! n’aie pas l’air de la regarder à tes pieds ! »

Et m’indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible :

« La voilà ! »

Aussitôt il prit le galop ; je le suivis, et, deux minutes après, nous mettions pied à terre : c’était bien la trace de la Peste-Noire !

« Je serais curieux de savoir, s’écria Sperver en se croisant les bras, d’où diable cette trace peut venir.

— Que cela ne t’inquiète pas.

— Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ; je parle quelquefois en l’air. Le principal est de savoir où la piste nous mènera. »

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige. J’étais tout oreilles ; lui, tout attention.

« La trace est fraîche, dit-il à la première inspection, elle est de cette nuit ! C’est étrange, Fritz, pendant la dernière attaque du comte, la vieille rôdait autour du Nideck. »

Puis, examinant avec plus de soin :

« Elle est de trois à quatre heures du matin.

— Comment le sais-tu ?

— L’empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit dernière, vers minuit je suis sorti pour fermer les portes : il tombait du grésil, il n’y en a pas sur la trace ; donc elle a été faite depuis.

— C’est juste, Sperver, mais elle peut avoir été faite beaucoup plus tard : à huit ou neuf heures, par exemple.

— Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu’au petit jour. La vieille est passée depuis le grésil, avant le verglas, de trois à quatre heures du matin. »

J’étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains l’une contre l’autre, pour en détacher la neige, et, me regardant d’un air rêveur, il ajouta, comme se parlant à lui-même :

« Mettons, au plus tard, cinq heures du matin. Il est bien midi, n’est-ce pas, Fritz ?

— Midi moins un quart.

— Bon ! la vieille a sept heures d’avance sur nous. Il nous faudra suivre, pas à pas, tout le chemin qu’elle a fait. À cheval, nous pouvons la gagner d’une heure sur deux ; et, supposé qu’elle marche toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons. En route, Fritz, en route ! »

Nous repartîmes, suivant les traces. Elles nous guidaient droit vers la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait :

« Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu’elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.

— Espérons-le, Gédéon.

— Oh ! n’y compte pas, n’y compte pas. La vieille Louve est toujours en route, elle est infatigable, elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères. Si par hasard, elle s’est arrêtée, tant mieux, nous en serons plus contents ; et si elle a marché toujours, eh bien ! nous ne serons pas découragés !… Allons, un temps de galop, hop ! hop ! Fox ! »

C’est une étrange situation que celle de l’homme à la chasse de son semblable, car, après tout, cette malheureuse était notre semblable ; elle était douée comme nous d’une âme immortelle, elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous ; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu’un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain ; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d’exercer sur elle le despotisme de l’homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite ; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j’étais déterminé à ne reculer devant aucun moyen, pour m’emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m’aurait pas inspiré la même exaltation !

La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, enlevés par le fer comme à l’emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.

Sperver, tantôt le nez en l’air, sa grande moustache rousse au vent, tantôt son œil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j’avais vus traverser l’Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l’illusion.

Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m’empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste : il était capable de la mettre en pièces avant qu’elle eût le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.

« Encore ici, criait Sperver, ce n’est rien, on voit de loin ; mais dans le bois, ce sera bien autre chose. C’est là qu’il faudra ouvrir l’œil !… Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la piste !… La voilà qui s’est amusée à balayer ses pas, et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s’est glissée jusqu’au ruisseau, elle l’a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr ! »

Nous venions d’atteindre la lisière d’un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l’envergure des rameaux. C’était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y voir, et me fit placer à sa gauche, afin d’éviter mon ombre.

Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l’empreinte. Aussi n’était-ce que dans les espaces libres, où la neige était tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d’arbres. Le vieux braconnier s’en rongeait la moustache, et son grand nez formait un demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m’interrompait brusquement et s’écriait :

« Ne parle pas, ça me trouble ! »

Enfin nous redescendîmes un vallon à gauche, et Gédéon, m’indiquant les pas de la Louve, au versant des bruyères :

« Ceci, vieux, dit-il, n’est pas une fausse sortie, nous pouvons la suivre en toute confiance.

— Pourquoi ?

— Parce que la Peste a l’habitude, dans toutes ses contremarches, de faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d’en faire cinq ou six de l’autre, et de sauter brusquement dans une éclaircie. Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque sans s’inquiéter des feintes. Tiens, que t’ai-je dit ?… Elle bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier, il ne sera pas difficile de suivre sa voie. C’est égal, mettons-la toujours entre nous, et allumons une pipe. »

Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à s’animer, me regardant avec enthousiasme, s’écria :

« Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie ! Si nous prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles sur la croupe de Fox. Une seule chose m’ennuie.

— Quoi ?

— C’est d’avoir oublié ma trompe. J’aurais voulu sonner la rentrée en approchant du Nideck. Ha ! ha ! ha ! »

Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes. Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente tellement roide, qu’il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre et conduire nos chevaux par la bride.

« La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver ; de ce côté les montagnes sont à pic, l’un de nous sera peut-être forcé de tenir les chevaux en main, tandis que l’autre grimpera pour rabattre. C’est le diable, on dirait que le jour baisse ! »

Le paysage prenait alors une ampleur grandiose ; d’énormes roches grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes anguleuses, comme des écueils au-dessus d’un océan de neige.

Rien de mélancolique comme le spectacle de l’hiver dans les hautes montagnes : les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères scintillantes de givre, ont un caractère d’abandon et de tristesse indicible. Et le silence, – si profond que vous entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se détacher de l’arbre, – le silence vous pèse, il vous donne l’idée incommensurable du néant !…

Que l’homme est peu de chose ! deux hivers consécutifs, et la vie est balayée de la terre.

Par instants l’un de nous éprouvait le besoin d’élever la voix, c’était une parole insignifiante :

« Ah ! nous arriverons !… Quel froid de loup !… »

Ou bien :

« Hé ! Lieverlé, tu baisses l’oreille. »

Tout cela pour s’entendre soi-même, pour se dire :

« Oh ! je me porte bien… hum ! hum ! »

Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer ; ils enfonçaient jusqu’au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.

Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes : ici elle avait fait le tour d’une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait arraché des racines qui croissent sur les roches moussues, ailleurs elle s’était assise au pied d’un arbre, et cela récemment, il y avait tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches ; aussi notre espoir et notre ardeur s’en redoublaient. Mais le jour baissait à vue d’œil !

Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n’avions rencontré ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares. Dans cette saison, la solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de l’Amérique du Nord.

À cinq heures, la nuit était venue ; Sperver fit halte et me dit :

« Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard. La Louve a trop d’avance sur nous ! Avant dix minutes, il va faire noir sous les arbres comme dans un four. Ce qu’il y a de plus simple, c’est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d’ici, d’allumer un bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille n’est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que nous la trouverons morte de froid au pied d’un arbre ; car il est impossible qu’une créature humaine puisse supporter de telles fatigues, par un temps comme celui-ci : Sébalt lui-même, qui est le premier marcheur du Schwartz-Wald, n’y résisterait pas !… Voyons, Fritz, qu’en penses-tu ?

— Je pense qu’il faudrait être fou pour agir autrement ; et d’abord je ne me sens plus de faim.

— Eh bien donc, en route ! »

Il prit les devants et s’engagea dans une gorge étroite, entre deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches au-dessus de nos têtes. Sous nos pieds coulait un torrent presque à sec ; et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L’obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des éclats de rire de macaques. Les échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir à notre approche : c’était l’issue de la gorge.

« Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la Tunkelbach. C’est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald ; il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu’on appelle la Marmite du Grand Gueulard.Au printemps, à l’époque de la fonte des neiges, la Tunkelbach vomit là-dedans toutes ses entrailles, d’une hauteur de deux cents pieds. C’est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ; mais à cette heure elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous pourrons y faire un bon feu. »

Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me disais que l’instinct des fauves cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui égaye l’âme, que cet instinct tient du remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil : la chèvre debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le chien qui s’ébat près de son maître, l’oiseau qui se baigne en pleine lumière, tous respirent la joie, le bonheur ; ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d’enthousiasme. Et le chevreuil qui brame à l’ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poétique comme l’asile qu’il préfère ; le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables où il s’enfonce ; l’aigle, de fier, d’altier comme ses rochers à pic ; le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne ; mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres, la peur les accompagne ; cela ressemble au remords !

Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l’air vif me frapper au visage, – car nous approchions de l’issue de la gorge, – quand tout à coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre.

« Ha ! fit Sperver d’une voix étouffée, nous tenons la vieille ! »

Mon cœur bondit ; nous étions pressés l’un contre l’autre.

Le chien grondait sourdement.

« Est-ce qu’elle ne peut pas s’échapper ? demandai-je tout bas.

— Non, elle est prise comme un rat dans une ratière, la Marmite du Grand Gueulardn’a pas d’autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut. Ha ! ha ! je te tiens, vieille scélérate ! »

Il mit pied à terre dans l’eau glacée, me donnant la bride de son cheval à tenir. Un tremblement me saisit. J’entendis dans le silence le tic-tac rapide d’une carabine qu’on arme. Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs.

« Sperver, que vas-tu faire ?

— Ne crains rien, c’est pour l’effrayer.

— À la bonne heure ! mais, pas de sang ! Rappelle-toi ce que je t’ai dit : « La balle qui frapperait la Peste tuerait également le comte ! »

— Sois tranquille. »

Il s’éloigna sans m’écouter davantage. J’entendis le clapotement de ses pieds dans l’eau, puis je vis sa haute taille debout à l’issue de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m’approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n’étais plus qu’à trois pas.

« Chut ! fit-il d’un air mystérieux. Regarde ! »

Au fond de l’anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne, je vis un beau feu dérouler ses spirales d’or à la voûte d’une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu’à son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il était immobile, le front dans les mains. Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus loin, son cheval à demi perdu dans l’ombre nous regardait l’œil fixe, l’oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupéfait !

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette solitude ?… Qu’y venait-il faire ?… S’était-il égaré ?…

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais à laquelle m’arrêter quand le cheval du baron se prit à hennir.

À ce bruit, son maître releva la tête.

« Qu’as-tu donc, Donner ? » dit-il.

Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux écarquillés.

Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue ride perpendiculaire, m’aurait frappé d’admiration dans toute autre circonstance ; mais alors un sentiment d’appréhension indéfinissable s’était emparé de mon âme, et j’étais plein d’inquiétude.

Tout à coup le jeune homme s’écria :

« Qui va là ?

— Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s’avançant vers lui, moi, Sperver, le piqueur du comte de Nideck !… »

Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure ne tressaillit. Il se leva, ramenant d’un geste sa pelisse sur ses épaules. J’attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à hurler d’une façon lamentable.

Qui n’est sujet à des craintes superstitieuses ? Aux plaintes de Lieverlé, j’eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.

Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l’un de l’autre : le premier immobile au milieu de l’anse, la carabine sur l’épaule ; le second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête haute, l’œil fier et nous dominant du regard.

« Que voulez-vous ? dit le jeune homme d’un accent agressif.

— Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l’ordre de l’arrêter !

— A-t-elle volé ?

— Non.

— A-t-elle tué ?

— Non, Monseigneur.

— Alors que lui voulez-vous ? De quel droit la poursuivez-vous ? »

Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron :

« Et vous, de quel droit l’avez-vous prise ? fit-il avec un sourire bizarre, car elle est là… je la vois au fond de la caverne. De quel droit mettez-vous la main dans nos affaires ?… Ne savez-vous pas que nous sommes ici sur les terres du Nideck, et que nous avons droit de haute et basse justice ? »

Le jeune homme pâlit, et d’un ton rude :

« Je n’ai pas de comptes à vous rendre, dit-il.

— Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de conciliation. J’agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon droit, et vous me répondez mal.

— Votre droit ?… fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez pas de votre droit, vous me forceriez à vous dire le mien !…

— Eh bien, dites-le ! s’écria le vieux braconnier, dont le grand nez se courbait de colère.

— Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n’entrerez pas !

— C’est ce que nous allons voir ! » fit Sperver en avançant vers la caverne.

Le jeune homme tira son couteau de chasse. Alors, moi, voyant cela, je voulus m’élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais en laisse m’échappa d’une secousse et m’étendit à terre. Je crus le baron perdu ; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de la caverne, et, comme je me relevais, j’aperçus la vieille debout devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en arrière, les cheveux flottants sur les épaules ; elle levait au ciel ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la plainte du loup par les froides nuits d’hiver, quand la faim lui tord les entrailles.

Je n’ai rien vu de ma vie d’aussi épouvantable. Sperver, immobile, l’œil fixe, la bouche entrouverte, semblait pétrifié. Le chien lui-même, à cette apparition inattendue, s’était arrêté quelques secondes ; mais courbant tout à coup son échine hérissée de colère, il reprit sa course avec un grondement d’impatience qui me fit frémir. La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol, sans cela il l’eût atteinte du premier bond. Je l’entends encore franchir les broussailles couvertes de givre, je vois le baron se jeter devant la vieille, en criant d’une voix déchirante :

« Ma mère !… »

Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme l’éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.

Cela s’était passé dans une seconde. Le gouffre s’était illuminé, et les échos lointains se renvoyaient l’explosion dans leurs profondeurs infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après l’éclair.

Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j’aperçus Lieverlé gisant à la base du roc, et la vieille évanouie dans les bras du jeune homme. Sperver, pâle, regardant le baron d’un œil sombre, laissait tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les yeux à demi fermés d’indignation.

« Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme… votre mère !… Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du comte… Emmenez-la !… Emmenez-la !… et qu’elle ne revienne plus… car je ne répondrais pas du vieux Sperver !… »

Puis, jetant un coup d’œil sur le chien :

« Mon pauvre Lieverlé !… s’écria-t-il d’une voix déchirante. Ah ! voilà donc ce qui m’attendait ici… Viens, Fritz… partons… sauvons-nous… Je serais capable de faire un malheur !… »

Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle, mais tout à coup le cœur lui creva, et laissant tomber sa tête sur l’épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.

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Chapitre 13

Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J’avais refusé de le suivre ; mon devoir, à moi, me retenait près de la vieille, je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à ma conscience.

D’ailleurs, il faut bien le dire, j’étais curieux de voir de près cet être bizarre ; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.

Là m’attendait un spectacle étrange.

Sur un grand manteau de fourrure blanche était étendue la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa poitrine, une flèche d’or dans ses cheveux gris.

Je vivrais mille ans que l’image de cette femme ne s’effacerait pas de mon esprit ; cette tête de vautour agitée par les derniers tressaillements de la vie, l’œil fixe et la bouche entrouverte, était formidable à voir. Telle devait être à sa dernière heure la terrible reine Frédégonde.

Le baron, à genoux près d’elle, essayait de la ranimer ; mais au premier coup d’œil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce n’est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour lui prendre le bras.

« Ne touchez pas à madame, s’écria le jeune homme d’un accent irrité ; je vous le défends !

— Je suis médecin, Monseigneur. »

Il m’observa quelques secondes en silence, puis se relevant :

« Pardonnez-moi, monsieur, dit-il à voix basse, pardonnez-moi ! »

Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient.

Au bout d’un instant il reprit :

« Que pensez-vous ?

— C’est fini… Elle est morte ! »

Alors, sans répondre un mot, il s’assit sur une large pierre, le front dans sa main, le coude sur le genou, l’œil fixe, comme anéanti.

Moi je m’accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face rigide de la vieille.

Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand, relevant tout à coup la tête, le baron me dit :

« Monsieur, tout ceci me confond !… Voici ma mère… depuis vingt-six ans je croyais la connaître… et voilà que tout un monde de mystères et d’horreur s’ouvre devant mes yeux !… Vous êtes médecin… avez-vous jamais rien vu d’aussi épouvantable ?

— Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d’une maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de madame votre mère. Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait peut-être m’offrir un moyen de sauver mon malade.

— Volontiers, monsieur », fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant à l’une des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque année, vers l’automne, un voyage en Italie, accompagnée d’un vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance ; que cet homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier le fils de son ancien maître, et qu’à cette heure suprême, tourmenté sans doute par quelque remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mère en Italie n’était qu’un prétexte pour se livrer à des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas le but, mais qui devaient avoir quelque chose d’épouvantable, car la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et qu’il lui fallait plusieurs semaines de repos pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours.

Voilà ce que le vieux domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.

Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s’en tenir, avait vérifié l’année même ce fait incompréhensible en suivant sa mère d’abord jusqu’à Baden. Il l’avait vue ensuite s’enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l’avait suivie pour ainsi dire pas à pas. Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne, c’étaient les siennes.

Quand le baron m’eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l’influence bizarre que l’apparition de la vieille exerçait sur l’état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.

Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits, de l’attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l’un sur l’autre sans se connaître, de l’action tragique qu’ils représentaient à leur insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses issues les plus secrètes, sans l’avoir jamais vu précédemment, du costume qu’elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne pouvait avoir été pris qu’au fond de quelque retraite mystérieuse, que la lucidité magnétique seule lui avait révélée. Enfin, nous demeurâmes d’accord que tout est épouvantement dans notre existence, et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que Dieu se réserve, quoiqu’il nous paraisse le plus important.

Cependant la nuit commençait à pâlir. Au loin, bien loin, une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange qui semble sortir d’un goulot de bouteille. Bientôt se fit entendre un hennissement dans les profondeurs du défilé ; puis, aux premières lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit par le domestique du baron. Il était couvert de paille et de literies. On y chargea la vieille.

Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur la glace. J’accompagnai le traîneau jusqu’à la sortie du défilé, et nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai vers les tours du Nideck.

À neuf heures, j’étais en présence de mademoiselle Odile et je l’instruisais des événements qui venaient de s’accomplir.

M’étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort satisfaisant. Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après les crises terribles qu’il venait de traverser ; mais il avait repris possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis la veille au soir.

Tout marchait vers une guérison prochaine.

Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine convalescence, je voulus retourner à Fribourg, mais il me pria si instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions tellement honnêtes à tous égards, qu’il me fut impossible de me refuser à son désir.

Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que j’eus l’honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique rentrée aux flambeaux après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald douze heures de suite sans quitter l’étrier.

Je venais de souper et je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entrouverte, des cris joyeux frappèrent mes oreilles. Je m’arrêtai, et le plus agréable spectacle s’offrit à mes regards : autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.

Les verres s’entrechoquaient !…

Là se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée ; il avait à sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ; une teinte rose colorait ses joues brunies au grand air, il levait l’antique hanap d’argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume de chasse.

C’était une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volée ; elle riait, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.

Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge, sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes ; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chêne.

Les yeux étaient voilés de douces larmes : la vigne du Seigneur pleurait d’attendrissement !

Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, attirait d’abord les regards. Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes d’Ulm à chaînette d’argent et des grands couteaux à lame luisante.

La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur d’ambre, et laissait dans l’ombre les vieilles murailles grises où se roulaient en cercles d’or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La voûte chantait.

Sperver, comme je l’ai dit, levait le hanap ; il entonnait l’air du burgrave Hatto le Noir :

Je suis le roi de ces montagnes !

tandis que la rosée vermeille de l’affenthal tremblotait à chaque poil de ses moustaches. À mon aspect, il s’interrompit, et me tendant la main :

« Fritz, dit-il, tu nous manquais. Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir. Sois le bienvenu.

Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé je ne me rappelais pas l’avoir vu sourire, il ajouta d’un air grave :

« Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur, et Knapwurst nous raconte des histoires ! »

Tout le monde s’était retourné.

Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.

Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis en possession d’un grand verre de Bohême, avant d’être revenu de mon ébahissement.

La vieille salle bourdonnait d’éclats de rire, et Sperver, m’entourant le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout brave cœur qui a un peu trop bu, s’écriait :

« Voilà mon fils !… Lui et moi… moi et lui… jusqu’à la mort !… À la santé du docteur Fritz !… »

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre. Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet, et Sébalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l’ombre du Wildjaëger debout dans les hautes bruyères, répétait : « À la santé du docteur Fritz ! » pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s’éparpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence. Tout le monde buvait, puis un seul choc : tous les verres touchaient la table à la fois.

« Bravo ! » s’écria Sperver.

Puis se tournant vers moi :

« Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte et celle de mademoiselle Odile. Tu vas en faire autant ! »

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux ; les figures sortaient de l’ombre pour me regarder de plus près : il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides ; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.

Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur la bosse du nain :

« Silence ! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler !… Cette bosse, voyez-vous, c’est l’écho de l’antique manoir du Nideck ! »

Le petit bossu, bien loin de se fâcher d’un tel compliment, regarda le piqueur avec attendrissement et dit :

« Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reîtres dont je vous ai raconté l’histoire !… Oui, tu as le bras, la moustache et le cœur d’un vieux reître ! Si cette fenêtre s’ouvrait et que l’un d’eux, allongeant le bras du milieu des ombres, te tendait la main, que dirais-tu ?

— Je lui serrerais la main et je lui dirais : « Camarade, viens t’asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies que du temps de Hugues. Regarde ! »

Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la table.

Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck : les unes rougissaient de joie, d’autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un regard d’azur, et je m’étonnais de n’avoir pas encore remarqué ces roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.

« Silence !… s’écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst va nous répéter la légende qu’il nous racontait tout à l’heure.

— Pourquoi pas une autre ? dit le bossu.

— Celle-là me plaît !

— J’en sais de plus belles.

— Knapwurst ! fit le piqueur en levant le doigt d’un air grave, j’ai des raisons pour entendre la même ; fais-la courte si tu veux. Elle dit bien des choses. Et toi, Fritz, écoute ! »

Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s’écria d’une voix perçante :

« Eh bien donc ! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues, surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon : c’était un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le heaume quand le chevalier combattait. Quand il voulait prendre l’air, il ôtait son casque, et se couvrait du bonnet. Alors les lambrequins retombaient sur ses épaules.

« Jusqu’à quatre-vingt-deux ans, Hugues n’avait pas quitté son armure ; mais, à cet âge, il respirait avec peine.

« Il fit venir Otto Burlach, son chapelain, Hugues, son fils aîné, son second fils Barthold, et sa fille, Berthe la Rousse, femme d’un chef saxon nommé Blouderic,et leur dit :

— « Votre mère la Louve m’a prêté sa griffe… son sang s’est mêlé au mien… Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans les neiges du Schwartz-Wald ! Les uns diront : c’est la bise qui pleure ! Les autres : c’est la chouette !… Mais ce sera votre sang, le mien, le sang de la Louve, qui m’a fait étrangler Edwige, ma première femme devant Dieu et la sainte Église… Oui… elle est morte par mes mains… Que la Louve soit maudite ! car il est écrit : « Je poursuivrai le crime du père dans ses descendants, jusqu’à ce que justice soit faite ! »

« Et le vieux Hugues mourut.

« Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les voyageurs errant la nuit ne savent pas que c’est le sang de la Louve qui pleure… lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle en siècle, jusqu’au jour où la première femme de Hugues, Edwige la Blonde, apparaîtra sous la forme d’un ange au Nideck, pour consoler et pardonner !… »

Sperver se levant alors, détacha l’une des lampes de la torchière, et demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.

Il me fit signe de le suivre.

Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la salle d’armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l’immense corridor.

Tous les bruits avaient cessé, on eût dit un château désert.

Parfois je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres, se prolongeant à l’infini, glisser comme des fantômes sur les hautes tentures, et se tordre en contorsions bizarres.

J’étais ému, j’avais peur !

Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier. Arrivé devant le portrait d’Edwige, dont la ressemblance avec la jeune comtesse m’avait frappé lors de notre première visite à la bibliothèque, il s’arrêta et me dit d’un air solennel :

« Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner !… Eh bien ! elle est revenue !… Dans ce moment, elle est en bas, près du vieux. Regarde, Fritz, la reconnais-tu ?… c’est Odile !… »

Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues :

« Quant à celle-là, reprit-il, c’est Huldine la Louve. Pendant mille ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald, et c’est elle qui est la cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ; mais désormais les comtes de Nideck peuvent dormir tranquilles, car justice est faite, et le bon ange de la famille est de retour ! »

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Cinquième partie 
Le combat d’ours

Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c’est d’avoir un peintre dans la famille !
Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah ! si j’étais devenu conseiller comme monsieur Andreus Van Berghum ; si j’avais nasillé de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles… quelle estime… quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur son neveu ! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le conseiller Kasper ! Comme elle aurait cité, à tout propos, l’avis de monsieur notre neveu le conseiller ! C’est alors qu’elle m’aurait servi ses plus fines confitures ; qu’elle m’aurait versé chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin muscat de l’an XI, disant :

« Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller… Il n’en reste plus que dix bouteilles. »

Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.

Hélas ! le Seigneur n’a pas voulu que la digne femme obtint cette satisfaction suprême : le neveu s’appelle Kasper tout court, Kasper Diderich ; il n’a point de titre, de canne, ni de perruque… il est peintre !… et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe : « Gueux comme un peintre, » ce qui la désole.

Moi, dans les premiers temps, j’aurais voulu lui faire comprendre qu’un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable ; que ses œuvres traversent parfois les siècles et font l’admiration des générations futures, et qu’à la rigueur, un tel personnage peut bien valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j’eus la douleur de ne pas réussir ; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne daignait pas même me répondre.

J’aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine… tout… mais lui sacrifier l’art, la vie d’artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sébaldus… plutôt mourir !

La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Cigogne. À peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous découvrez à l’intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles galeries vermoulues, ou monte un escalier de bois ; tout autour s’ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier siècle… des lucarnes… des soupiraux.

Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.

La grange, les petites tonnes rangées dans un coin ; l’entrée de la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s’élance en pointe au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d’autres fenêtres au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l’ombre, les buveurs avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis ; les petites femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin en l’air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela, pêle-mêle, attire et confond vos regards… C’est étrange… vraiment étrange !…

Depuis cinquante ans, pas un clou n’a été posé dans la vieille masure ; vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil d’automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussière d’or ; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent ; quand le cabaret chante et nasille ; quand les canettes tintent ; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court à la cave un broc au poing ; quand sa femme Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu’avec son grand couteau ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent sous une pluie de sang ; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre pour arranger son chèvrefeuille, et qu’au-dessus se promène le gros chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux verts l’hirondelle qui tourbillonne dans l’azur sombre… alors je vous jure qu’il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s’arrêter en extase, prêtant l’oreille à ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements ; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas : « Que c’est beau ! »

Mais c’est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussée ; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique… c’est un de ces jours-là qu’il faut voir la taverne de maître Sébaldus.

L’automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux heures de l’après-midi, nous étions tous réunis autour de la grande table de chêne : le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz, clarinette à la taverne du Pied-de-Bœuf, et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant au youkervidant des chopes, mangeant du boudin et des andouilles.

La mère Grédel allait et venait ; les jolies servantes Heinrichen et Lotché montaient et descendaient l’escalier de la cuisine comme des écureuils… et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse : « Zing… zing… boum… boum !… Hé ! hohé ! grande bataille, l’ours des Asturies Bépoet Baptistele Savoyard, contre tous les chiens du pays !… Boum ! boum ! Entrez, messieurs, mesdames ! On verra le buffle de la Calabre et l’onagre du désert… Courage, messieurs… entrez… entrez !… »

On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant :

« Vos cinq kreutzers, canailles !… vos cinq kreutzers !… ou je vous étrangle ! »

C’était une bagarre épouvantable ; on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite ; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur d’ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d’un immense feutre gris en pain de sucre, entrouvrit la porte et nous cria :

« La bataille va commencer. »

Aussitôt les tables furent abandonnées ; on ne prit pas même le temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j’en grimpai l’échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis tout seul sur une botte de paille, j’eus le plus beau coup d’œil qu’il soit possible de voir.

Dieu que de monde ! Les vieilles galeries en craquaient ; les toits en pliaient… Il y en avait… il y en avait… mon Dieu ! cela faisait frémir… On aurait dit que tout devait tomber ensemble ; que les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes à l’angle des piliers, et plus haut, sur la gouttière ; plus haut, dans le pigeonnier ; plus haut, dans les lucarnes de la mairie ; plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait :

« Les ours ! les ours ! »

Et quand j’eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur l’aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus décharné que le coursier fantôme de l’Apocalypse, la paupière demi-close, les oreilles pendantes. C’est lui qui devait commencer la bataille.

« Faut-il que les gens soient bêtes ! » me dis-je en moi-même.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se possédait plus d’impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s’avançant au milieu de la cour, s’écria d’un ton solennel, le poing sur la hanche :

« L’onagre du désert défie tous les chiens de la ville. »

Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda :

« Où donc est l’onagre ?

— Le voilà !

— Ça ! mais c’est un âne ! »

Et tout le monde cria :

« C’est un âne ! C’est un âne !

— C’est un onagre !

— Eh bien, nous allons voir, » dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l’âne :

« Foux… attrape ! »

Mais, chose bizarre, à peine l’âne eut-il vu le chien accourir, qu’il se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu’il en eut la mâchoire fracassée.

Des éclats de rire immenses s’élevèrent jusqu’au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables.

« Eh bien, cria le meneur d’ours, direz-vous encore que mon onagre est un âne ?

— Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c’est un onagre.

— À la bonne heure… à la bonne heure… Que d’autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts… Qu’ils approchent… l’onagre les attend ! »

Mais aucun ne se présentait ; le meneur d’ours avait beau crier de sa voix perçante :

« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu’on a peur ?… peur de mon onagre ? C’est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage… courage… Messieurs, Mesdames ! »

Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le tumulte recommençait :

« Les ours ! Les ours ! Qu’on fasse venir les ours ! »

Au bout d’un quart d’heure, l’homme vit bien qu’on était las de son onagre ; c’est pourquoi, l’ayant fait entrer dans la grange, il s’approcha du réduit à porcs, l’ouvrit et tira dehors, par sa chaîne, Baptistele Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes, enfermés sous le porche de la taverne, sentant l’odeur des fauves, hurlèrent à la mort d’une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit près d’un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards mélancoliques.

« Pauvre vieux routier, m’écriai-je en moi-même, qui t’aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l’Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu’aux vieux chênes de la montagne… qui t’aurait dit alors qu’un jour, triste et résigné, la gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de misérables chiens, pour l’amusement de Bergzabern ? Hélas ! hélas ! Sic transit gloria mundi ! »

Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l’action allait s’échauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, venaient de s’avancer à l’autre bout de la cour. Retenus par leur maître, ces animaux écumaient de rage. C’était un grand danois à la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires déchaussées comme un crocodile… puis un de ces grands lévriers du Tannevald, dont le jarret n’a pas été coupé selon l’ordonnance, les flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins noueux et secs comme un bambou. Ils n’aboyaient pas ; ils tiraient à la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contrepoids de son corps.

« Retirez-vous ! retirez-vous ! » criait-il d’une voix vibrante. Et le meneur d’ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.

C’est alors qu’il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête !

L’ours s’était accroupi, ses larges pattes en l’air ; il frissonnait dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée ; les chiens ne firent qu’un bond d’une extrémité de la cour à l’autre, et leurs dents aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre Baptiste, dont les griffes passèrent autour du cou des limiers, s’imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt… Mais lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient… les chiens tenaient ferme… et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas un cri… pas un soupir… les trois animaux restaient là, immobiles comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.

Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu ; l’ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante… l’œil du vieux routier brilla d’espérance… puis il y eut encore un temps d’arrêt… On entendit un hoquet terrible… une sorte de craquement : l’échine du lévrier venait de se casser… il tomba sur le flanc, la gueule sanglante.

Alors Baptisteembrassa voluptueusement le danois des deux pattes… celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l’oreille… tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière ; l’ours s’élança furieux… sa chaîne le retint. Le chien s’enfuit, rouge de sang, jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin le lévrier qui ne revenait pas.

Baptisteavait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il flairait le carnage à pleins poumons : le vieux héros s’était retrouvé ! Des applaudissements frénétiques s’élevèrent des galeries jusqu’à la cime du clocher… L’ours semblait les comprendre… Je n’ai jamais vu d’attitude plus fière, plus résolue.

Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine ; le capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre… on s’offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior, développant les différentes chances de la bataille, s’entendait de loin. Il n’eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la grange s’ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant… Puis, d’un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné de l’ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s’élancer, à reculer, à faire de l’opposition.

« Oh ! les lâches !… Oh ! la canaille !… criaient les gens courageux de la galerie, oh ! les misérables !… »

Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant :

« Allez-y donc vous-mêmes ! »

L’ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur générale, Heinrich revint avec son danois.

J’ai su depuis qu’il avait parié cinquante florins contre le garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s’avança donc le caressant de la main, puis lui montrant l’ours :

« Courage, Blitz ! » s’écria-t-il.

Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l’attaque.

Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches, des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux Baptisteen fut couvert ; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l’un, estropiant l’autre, se débattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrépide ; il avait pris l’ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l’air, tandis que d’autres lui mordaient les jarrets… d’autres ses pauvres oreilles saignantes… Cela n’en finissait plus.

« Assez ! assez ! » criait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement :

« Sus ! sus !… courage !… »

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair ; il vint saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces :

« Blitz ! Blitz !… lâcheras-tu ? »

Bah ! rien n’y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher prise par un coup de fouet terrible, et l’entraînant aussitôt, il disparut à l’angle de la porte cochère.

Les roquets n’avaient pas attendu son départ pour battre en retraite… quatre ou cinq restaient sur le flanc… Les autres, effarés, éclopés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à coup l’un d’eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre de la cuisine, et plein d’un noble enthousiasme, il enfila l’une des vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent par là sans hésiter… On entendit les soupières, les casseroles, toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des cris aigus :

« Au secours !… Au secours ! »

Ce fut le plus beau moment du spectacle : on n’en pouvait plus de rire… on se tordait les côtes…

« Ha ! ha ! ha ! la bonne farce !… »

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs… les ventres galopaient à perdre haleine…

Au bout d’un quart d’heure, le calme s’était rétabli… On attendait avec impatience le terrible ours des Asturies.

« L’ours des Asturies ! L’ours des Asturies !… »

Le meneur d’ours faisait signe au public de se taire, qu’il avait quelque chose à dire… Impossible… les cris redoublaient :

« L’ours des Asturies !… L’ours des Asturies !… »

Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha l’ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout d’une chaîne qui traînait à terre… Un grondement formidable se fit entendre à l’intérieur… L’homme passa rapidement la chaîne dans un anneau de la muraille et sortit en criant :

« Hé ! vous autres, lâchez les chiens ! »

Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l’air sinistre, s’élança de l’ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques déplorables… Il était, en outre, surexcité au dernier point par les aboiements et le bruit du combat qu’il venait d’entendre… et son maître faisait très bien de s’en défier.

« Lâchez les chiens ! criait le meneur en passant le nez par la lucarne de la grange, lâchez les chiens ! »

Puis il ajouta :

« Si l’on n’est pas content… ce ne sera pas de ma faute… Que les chiens sortent… et l’on va voir une belle bataille ! »

Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens-loups du vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la mâchoire allongée et l’oreille droite, s’avancèrent ensemble dans la cour.

Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et fléchissant les reins… Il ne voyait pas encore l’ours, et semblait s’éveiller… Mais après avoir bâillé longuement… il se retourna… vit l’ours… et resta immobile, comme stupéfait. L’ours regardait aussi, l’oreille tendue, ses deux grosses serres crispées sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l’affût.

Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.

Le silence était tel alors, qu’on aurait entendu tomber une feuille ; un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d’orage, donnait le frisson à la foule.

Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant quelques secondes, on ne vit plus qu’une masse rouler autour de la chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler sur les dalles… puis, enfin, l’ours se relever, tenant le dogue sous sa serre tranchante… balancer sa lourde tête avec un soupir et bâiller à son tour… car il n’avait plus de muselière… elle s’était détachée dans le combat !

Un vague chuchotement courait autour des galeries… On n’applaudissait plus ; on avait peur ! – Le dogue râlait ; les deux autres chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie… dans les écuries voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail… des ruades ébranlaient les murs… Et pourtant l’ours ne bougeait pas… il semblait jouir de la terreur générale…

Or, comme on était ainsi, voilà qu’un faible craquement se fit entendre… puis un autre : les vieilles galeries vermoulues commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule !… Et ce bruit, dans le silence de l’attente… ce faible bruit avait quelque chose de si terrible, que moi-même, à l’abri dans mon grenier, je me sentis froid subitement… Aussi, promenant les yeux sur les galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d’une pâleur étrange… Quelques-unes, la bouche béante… les autres, les cheveux hérissés… écoutant, retenant leur haleine. Les joues du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s’était décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans… Les petites femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre secousse pourrait entraîner la chute générale.

J’aurais voulu fuir ; il me semblait voir les vieux piliers de chêne s’enfoncer dans la terre… Était-ce une illusion de la peur ? Je l’ignore… mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et s’affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut quelque chose d’horrible : autant le silence avait été grand, autant le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse d’êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage, à mordre… pour fuir plus vite… Et, dans cette épouvantable bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal d’enfant, s’entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu ! rien qu’à ce souvenir, je me sens encore frissonner… Le Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle !

Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’est que l’ours se trouvait précisément attaché tout près de l’escalier de la cour qui monte aux galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui s’était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la première marche, lorsqu’il aperçut, au bas de l’escalier, Beppoaccroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l’œil réjoui… prêt à le happer au passage !

Ce qu’il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le sait… Je vis ses larges mains saisir les montants de l’escalier… son dos s’arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu’il aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer la catastrophe, la porte de l’étable s’ouvrit brusquement, et le terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon flottant comme un tablier, le mufle couvert d’écume, s’élança dans la cour.

C’était une inspiration de notre digne maître de taverne… il sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de l’étable, criant à la foule de ne pas s’effrayer… qu’il allait ouvrir l’escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue… et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction générale !

Mais écoutez la fin de l’histoire.

À peine l’ours avait-il aperçu le taureau, qu’il s’était élancé vers ce nouvel adversaire d’un bond si terrible, que sa chaîne s’était cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l’ours, s’accula dans l’angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses jambes trapues, il attendit l’attaque.

L’ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant de droite à gauche ; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides ; le bruit de la foule, s’écoulant par la rue des Juifs, s’éloignait de plus en plus, et la manœuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua sur l’ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se réfugia dans la niche du bûcher… la tête du taureau l’y suivit et le cloua sans doute contre la muraille, car j’entendis un hurlement terrible, suivi d’un craquement d’os… et presque aussitôt un ruisseau de sang serpenta sur le pavé.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante… On eût dit qu’il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond de l’ombre avait quelque chose d’épouvantable. Je n’en attendis pas la fin… Je descendis tout doucement l’échelle de mon grenier, et je me glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant la foule réunie devant la porte autour du meneur d’ours, qui s’arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la demeure de ma tante.

J’allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.

« Hé ! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite ?

— Je vais dessiner la grande bataille d’ours ! lui répondis-je avec enthousiasme.

— Encore une scène de taverne, sans doute ? fit-il en hochant la tête.

— Hé ! pourquoi pas, maître Conrad ? Une belle scène de taverne vaut bien une scène du forum ! »

J’allais le quitter… mais lui, s’accrochant à mon bras, poursuivit d’un ton grave :

« Kasper !… au nom du ciel, écoute-moi… Je n’ai plus rien à t’apprendre : tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van Berghem… Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse… Il faut maintenant voyager… Remercie le ciel de t’avoir donné 1500 florins de rente… Chacun ne possède pas cet avantage… Il faut aller voir l’Italie… le ciel pur de la belle Italie… au lieu de perdre ton temps à courir les tavernes ! Tu vivras là en société de Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître Léonard, le phénix des phénix ! Tu nous reviendras grandi de sept coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad !

— Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt ? m’écriai-je, vraiment indigné. C’est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour m’éloigner de la taverne de Sébaldus Dick ; mais il n’en sera rien ! Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrück, est-ce qu’il faut songer aux voyages ? Dans quelle partie du monde trouve-t-on d’aussi beaux jambons qu’aux portes de Mayence… d’aussi bons pâtés que sur les rives de Strasbourg… de plus nobles vins qu’à Ruedesheim, Markobrünner, Steinberg… de plus jolies filles qu’à Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt ?… Où trouve-t-on des physionomies plus dignes d’être transmises à la postérité, que dans notre bonne petite ville de Bergzabern ? Est-ce à Rome… à Naples… à Venise ?… Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces pâtres se ressemblent… On les a peints et repeints cent mille fois… Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que l’Apollon du Belvédère…

— Tu veux te moquer de moi ! s’écria le bonhomme stupéfait.

— Non, je dis ce que je pense… Au moins, vous n’avez pas les yeux dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre… Et puis, allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que celle de notre vieux docteur Melchior Hasenkopf, sa perruque jaune clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face empourprée comme une grappe en automne ! – Est-ce que votre Hercule Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton jusqu’aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et la lèvre humide avancée en goulot de carafe ?… Regardez-le de profil, maître Conrad, quand il boit… Quelle ligne magnifique, depuis le haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets !… Quelle cascade de chair ! Voilà ce que j’appelle un chef-d’œuvre de la création ! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée ; il aime mieux tenir un broc que des serpents… Est-ce une raison suffisante pour méconnaître son mérite ? – Et notre brave capucin Johannes donc !… avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un bouc… Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d’une voix sonore le chant sublime : Buvons ! buvons ! buvons !Comme sa main musculeuse presse le verre, comme son œil étincelle !… N’est-ce pas de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître Conrad ? – Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies créatures que cette Roberte Weber et sa sœur Éva, les deux chanteuses de carrefour, lorsqu’elles vont de taverne en taverne, le soir, l’une sa guitare sous le bras, l’autre sa harpe pendue à l’épaule, et qu’elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées, avec toute la majesté de Sémiramis… Voilà ce que je nomme des modèles !… de vrais modèles !… Oui, toutes déguenillées qu’elles sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à mon âme ; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère m’enthousiasment… Je les estime plus que toutes les Venus de l’univers… Au moins elles ne posent pas ! – Et quant à tous ces paysages arides… ces paysages à grandes lignes qu’on nous envoie d’Italie… quant à leurs golfes, à leurs ruines… le moindre coin de haie où bourdonne un hanneton… le plus petit chemin creux où grimpe une rosse étique traînant une charrette… les roues fangeuses… le fouet qui s’effile dans l’air… un rien… une mare à canards… un rayon de soleil dans un grenier… une tête de rat dans l’ombre, qui grignote et se peigne la moustache… me transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers de soleil et vos effets de nuit ! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela c’est de l’imitation… les païens ont accompli leur œuvre… Elle est magnifique… je le reconnais… Mais, au lieu de la copier platement… il s’agit de faire la nôtre !… On nous assomme avec le grand style, le genre grave… l’idéal grec… Moi, je ne veux être d’aucune académie et je suis Flamand… J’aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus… Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel… et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs tableaux n’auront pas l’air de poser, comme des acteurs devant le public… alors j’irai m’établir à Rome. En attendant je reste ici… Mon Vatican à moi, c’est la taverne de maître Sébaldus ! C’est la que j’étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en vidant des chopes… C’est bien plus amusant que de rêver sur des ruines… »

J’en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.

« Allons… bonsoir, maître Conrad, m’écriai-je en lui serrant la main, et sans rancune.

— De la rancune ! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu’au fond je suis de ton avis… Si je te dis quelquefois d’aller en Italie, c’est pour faire plaisir à dame Catherine… Mais suis ton idée, Kasper… Ceux qui prennent l’idée d’un autre ne font jamais rien. »

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Sixième partie 
Le rêve d’Aloïus
Scène rustique

Vous saurez que saint Aloïus est mon patron, et quand c’est la Saint-Aloïus, je passe toute la journée avec mes camarades Fritz, Niclausse et Ludwig au Lion-d’Or. Nous causons de choses réjouissantes : de la pluie, du beau temps, des filles à marier, du bonheur d’être garçon, et caetera, et caetera. Nous buvons du vin blanc, et le soir nous rentrons honnêtement chez nous, en louant le Seigneur de ses grâces innombrables.

À la fête de chacun cela recommence, et, de cette façon, au lieu d’avoir une seule fête, nous en avons cinq ou six. Mais cela ne plaît pas à tout le monde ; les femmes font le sabbat quand on rentre après onze heures.

Moi, je ne peux pas me plaindre, je n’ai que ma grand’mère Anne ; elle est un peu sourde, et quand elle dort, on volerait la maison, le jardin et le verger, qu’elle ne remuerait pas plus qu’une souche. C’est bien bon ; mais quelquefois aussi c’est bien mauvais.

Ainsi l’autre jour, en rentrant au clair de lune, je trouve la porte fermée ; j’appelle, je crie, je frappe… Bah ! la bonne vieille grand’mère restait bien tranquille… J’entendais les autres secouer leur porte… On leur ouvre… moi, je reste dehors. – Il commençait à faire un peu frais, et je me dis en moi-même :

« Aloïus, si tu restes là le brouillard est capable de te tomber dans les oreilles, comme au sacristain Furst, la nuit de la Fête-Dieu, lorsqu’il s’est endormi dans les orties, derrière la maison du curé, et ça t’empêcherait d’entendre sonner la messe le restant de tes jours. Prends garde… prends garde… le serein du printemps cause beaucoup de mal. »

Je fais donc le tour du hangar, je traverse la haie et j’entre dans notre cour. J’essaye la porte de la grange… fermée ! la porte du pressoir… fermée ! la porte de l’étable… fermée ! – La lune regardait ; elle avait l’air de rire. Cela m’ennuyait tout de même un peu.

Enfin, à force d’essayer, le volet de l’étable s’ouvre ; je m’accroche à la crèche et je tire mes jambes dedans. Après ça, je remets le crochet, j’arrange une botte de paille sous ma tête, au bout de la crèche, et je m’endors à la grâce de Dieu.

Mais pas plutôt endormi, voilà qu’il m’arrive un drôle de rêve :

Je croyais que Niclausse, Ludwig, Fritz et les autres, avec moi, nous buvions de la bière de mars sur la plate-forme de l’église. Nous avions des bancs, une petite tonne d’une mesure ; le sonneur de cloches, Breinstein, tournait le robinet, et de temps en temps il sonnait pour nous faire de la musique. Tout allait bien ; malheureusement il commençait à faire un peu chaud, à cause du grand soleil. Nous voulons redescendre, chacun prend sa bouteille, mais nous ne trouvons plus l’escalier ! Nous tournons, nous tournons autour de la plate-forme, et nous levons les bras en criant aux gens du village :

« Attachez des échelles ensemble ! »

Mais les gens se moquaient de nous et ne bougeaient pas. Nous voyions le maître d’école Pfeifer, avec sa perruque en queue de rat, et M. le curé Tony en soutane, avec son chapeau rond, son bréviaire sous le bras, qui riaient le nez en l’air, au milieu d’un tas de monde.

Ludwig disait :

« Il faut que nous retrouvions l’escalier. »

Et Breinstein répondait :

« C’est le Seigneur qui l’a fait tomber, à cause de la profanation du saint lieu. »

Nous étions tous confondus, comme ceux de la tour de Babel, et nous pensions : « Il faudra dessécher ici, car la tonne est vide ; nous serons forcés de boire la rosée du ciel. »

À la fin, Niclausse, ennuyé d’entendre ces propos, boutonna son grand gilet rouge, qu’il avait ouvert jusque sur les cuisses ; il enfonça son tricorne sur la nuque, pour empêcher le vent de l’emporter, et se mit à cheval sur sa bouteille, en disant :

« Mon Dieu, vous êtes encore bien embarrassés ; faites donc comme moi. »

En même temps, il enjamba la balustrade et sauta du clocher. Nous avions tous la chair de poule, et Fritz criait :

« Il s’est cassé les bras et les jambes en mille morceaux ! »

Mais voilà que Niclausse remonte en l’air, comme un bouchon sur l’eau, la figure toute rouge et les yeux écarquillés. Il pose la main sur la balustrade, en dehors, et nous dit :

« Allons donc, vous voyez bien que ça va tout seul.

— Oui, tu peux bien descendre à ton aise, toi, lui dis-je ; tu sais que tu rêves !… au lieu que nous autres, nous voyons tout le village, avec la maison commune, et le nid de cigognes, la petite place et la fontaine, la grande rue et les gens qui nous regardent. Ce n’est pas malin d’avoir du courage quand on rêve, ni de monter et de descendre comme un oiseau.

— Allons, s’écria Niclausse en m’accrochant par le collet, arrive ! »

J’étais près de la rampe, il me tirait en bas ; l’église me paraissait mille fois plus haute, elle tremblait… Je criais au secours. Breinstein sonnait comme pour un enterrement, les corneilles sortaient de tous les trous, la cigogne passait au-dessus, le cou tendu et le bec plein de lézards. Je me cramponnais comme un malheureux ; mais tout à coup je sens Ludwig qui me prend par la jambe et qui me lève ; Niclausse se pend à mon cou ; alors je passe par-dessus la balustrade et je descends en criant :

« Jésus ! Marie ! Joseph ! »

Et ça me serre tellement le ventre que je m’éveille.

Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. J’ouvre les yeux, je regarde ; le jour venait par un trou du volet, il traversait l’ombre de l’étable comme une flamme, et tout aussitôt je pense en moi-même : « Dieu du ciel, c’était un rêve ! » Cette pensée me fait du bien ; je relève ma botte de paille, pour avoir la tête plus haute, et je m’essuie la figure, toute couverte de sueur.

Il pouvait être alors trois heures du matin ; le soleil se levait derrière les pommiers en fleurs du vieux Christian, je ne le voyais pas, mais je croyais le voir ; je regardais et j’écoutais dans le grand silence, comme un petit enfant qui s’éveille dans son berceau, sous la toile bleue, et qui rêve tout seul sans remuer. Je trouvais tout beau : les brins de paille qui pendaient des poutres dans l’ombre, les toiles d’araignée dans les coins, la grosse tête de Schimmel, toute grise, qui se penchait près de moi, les yeux à demi fermés ; la grande bique Charlotte, avec son long cou maigre, sa petite barbe rousse et son petit biquet noir et blanc qui dormait entre ses jambes. Il n’y avait pas jusqu’à la poussière d’or, qui tremblait dans le rayon du soleil, et jusqu’à la grosse écuelle de terre rouge, remplie de carottes pour les lapins, qui ne me fissent plaisir à voir.

Je pensais : « Comme on est bien ici… comme il fait chaud… comme ce pauvre Schimmel mâche toute la nuit un peu de regain, et comme cette pauvre Charlotte me regarde avec ses grands yeux fendus ! C’est tout de même agréable d’avoir une étable pareille. Voilà maintenant que le grillon se met à chanter… Hé ! voici notre vieille hase qui sort de dessous la crèche, elle écoute en dressant ses grandes oreilles. »

Je ne bougeais pas.

Au bout d’un instant la pauvre vieille fit un saut, avec ses longues jambes de sauterelle pliées sous son gros derrière ; elle entrait dans le rayon de soleil en galopant tout doucement, et chacun de ses poils reluisait. Puis il en vint un autre sans bruit, un vieux lapin noir et roux, à favoris jaunes, l’air tout à fait respectable ; puis un autre petit… puis un autre… puis toute la bande, les oreilles sur le dos, la queue en trompette. Ils se plaçaient autour de l’écuelle, et leurs moustaches remuaient ; ils grignotaient, ils grignotaient, les plus petits avaient à peine de la place.

Dehors on entendait le coq chanter. Les poules caquetaient, et les alouettes dans les airs, et le nid de chardonnerets dans le grand prunier de notre verger, et les fauvettes dans la haie vive du jardin, tout revivait, tout sifflait. On entendait les petits chardonnerets dans leur nid demander la becquée, et le vieux en haut, qui sifflait un air pour leur faire prendre patience.

Ah ! Seigneur, combien de choses en ce bas monde qu’on ne voit pas quand on ne pense à rien !

Je me disais en moi-même : « Aloïus, tu peux te vanter d’avoir de la chance d’être encore sur la terre ; c’est le bon Dieu qui t’a sauvé, car ça pouvait aussi bien ne pas être un rêve ! »

Et songeant à cela, je m’attendrissais le cœur ; je pensais : « Te voilà pourtant à trente-deux ans, et tu n’es encore bon à rien, tu ne peux pas dire : je me rends des services à moi-même et aux autres. De célébrer la fête de saint Aloïus, ton patron, ce n’est pas tout, et même, à la longue, ça devient ennuyant. Ta pauvre vieille grand’mère serait pourtant bien contente, si tu te mariais, si elle voyait ses petits-enfants. Seigneur Dieu, les jolies filles ne manquent pas au village, et les braves non plus, principalement la petite Suzel Rèb ; voilà ce que j’appelle une fille bien faite, agréable en toutes choses, avec des joues rouges, de beaux yeux bleus, un joli nez et des dents blanches : elle est fraîche comme une cerise à l’arbre. Et comme elle était contente de danser avec toi chez le vieux Zimmer ; comme elle se pendait à ton bras ! Oui, Suzel est tout à fait gentille, et je suis sûr qu’elle t’ouvrirait, le soir, quand tu rentrerais après onze heures, qu’elle ne te laisserait pas coucher dans la grange, comme la grand’mère. Elle ne serait pas encore sourde, elle t’entendrait bien ! »

Je regardais le gros lapin à favoris, qui semblait rire au milieu de sa famille ; ses yeux brillaient comme des étoiles ; il arrondissait son gros jabot, et dressait les oreilles tout joyeux.

Et je pensais encore : « Est-ce que tu veux ressembler à ce pauvre vieux Schimmel, toi ? Est-ce que tu veux rester seul dans ce bas monde, tandis que le dernier lapin se fait en quelque sorte honneur d’avoir des enfants ? Non, cela ne peut pas durer, Aloïus. Cette petite Suzel est tout à fait gentille. »

Alors je me levai de la crèche, je secouai la paille de mes habits, et je me dis : « Il faut faire une fin… Et d’avoir une petite femme qui vous ouvre la porte le soir – quand même elle crierait un peu – c’est encore plus agréable que de passer la nuit dans une crèche, et de rêver qu’on tombe d’un clocher. Tu vas changer de chemise, mettre ton bel habit bleu, et puis en route. Il ne faut pas que les bonnes espèces périssent. »

Voilà ce que je pensai… et je l’ai fait aussi, oui, je l’ai fait ! ce jour même j’allai voir le vieux Rèb, je lui demandai Suzel en mariage. Ah ! Dieu du ciel, comme elle était contente, et lui, et moi, et la grand’mère ! – Il ne faut que prendre un peu de cœur et tout marche.

Enfin, les noces sont pour après-demain, au Lion-d’Or ; on chantera, on dansera, on boira du vieux kutterlé ; et s’il plaît au Seigneur, quand les alouettes auront des jeunes, l’année prochaine, j’aurai aussi un petit oiseau dans mon nid, un joli petit Aloïus, qui lèvera ses petits bras roses, comme des ailes sans plumes, pendant que Suzel lui donnera la becquée. Et moi, je serai là comme le vieux chardonneret ; je lui sifflerai un air pour le réjouir.

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Septième partie 
Les Bohémiens d’Alsace sous la révolution

« Puisque tu veux savoir pourquoi nous avons quitté la France, me dit le vieux Bohémien Bockes 1, rappelle-toi d’abord la grande caverne du Harberg. Elle est à mi-côte, sous une roche couverte de bruyères, où passe le sentier de Dagsbourg. On l’appelle maintenant le Trou-de-l’Ermite, parce qu’un vieil ermite y demeure. Mais bien des années avant, quand les seigneurs avaient encore des châteaux en Alsace et dans les Vosges, nos gens vivaient dans ce trou de père en fils. Personne ne venait nous troubler, au contraire, on nous faisait du bien ; nos femmes et nos filles allaient dire la bonne aventure jusqu’au fond de la Lorraine, nos hommes jouaient de la musique ; les tout vieux et les toutes vieilles restaient seuls au Harberg, couchés sur des tas de feuilles avec les petits enfants.

« Je te dis, Christian, que nous étions une fourmilière, on ne pouvait pas nous compter. Souvent il rentrait trois et quatre troupes par jour ; le pain, le vin, le lard, le fromage ne manquaient pas, tout venait en abondance.

« Au fond de ce creux, nous avions aussi le grand-père Daniel, blanc comme une chouette qui perd son duvet à force de vieillesse, et tout à fait aveugle. On ne pouvait le réveiller qu’en lui mettant un bon morceau sous le nez ; alors il soupirait, et se redressait un peu le dos contre la roche. Deux autres vieilles ratatinées et chauves lui tenaient compagnie.

« Eh bien, tu le croiras si tu veux, les seigneurs et les grandes dames d’Alsace et de Lorraine n’avaient de confiance que dans l’esprit de ces vieilles. Ils arrivaient à cheval avec leurs domestiques et leurs chasseurs, pour se faire expliquer l’avenir et les amours ; et plus les vieilles radotaient, plus elles bégayaient en rêve, plus ces seigneurs et ces dames avaient l’air de les comprendre et paraissaient contents. »

Bockes se mit à rire tout bas en hochant la tête et vida son verre.

« C’est là, parmi des centaines d’autres, que je suis venu au monde, reprit-il, au moins je le pense. Il est bien possible que ce soit sur un sentier d’Alsace ou des Vosges ; mais ce qui me revient d’abord, c’est notre caverne, nos gens qui rentraient par bandes avec leurs cors, leurs trompettes et leurs cymbales.

« Une chose qui me fait encore plus de plaisir quand j’y pense, ce sont mes premiers voyages sur le dos de ma mère. Elle était jeune, toute brune, et bien contente de m’avoir. Elle me portait dans un vieux châle garni de franges, lié sur son épaule, et je passais la tête dans un pli pour regarder les environs. – Un grand noir, qui jouait du trombone, nous suivait, et me clignait des yeux en riant de bonne humeur. C’était mon père !

« Nous montions et nous descendions. Je regardais défiler les arbres, les rochers, les vallons, les ruisseaux où ma mère entrait jusqu’aux genoux, les fermes, les moulins et les scieries. Nous allions toujours, et le soir nous faisions du feu sous une roche, au coin d’un bois. On suspendait la marmite, d’autres troupes arrivaient, chacun apportait quelque chose à frire. On s’allongeait les jambes, on allumait sa pipe, on riait, les garçons et les filles dansaient. Quelle vie ! Dans cent ans je verrais la flamme rouge qui monte dans les genets, l’ombre des arbres qui s’allonge sur la côte brune couverte de feuilles mortes, les ronces qui se traînent, les grosses branches qui s’étendent dans l’air, – les étoiles au-dessus ; – j’entendais le torrent qui gronde, le vent qui passe dans les feuilles, le moulin qui marche toujours, les hautes grives qui se répondent d’un bout de la forêt à l’autre.

« Vous autres, vous ne connaissez pas ces choses ! Vous aimez un bon feu l’hiver, en racontant vos histoires à la veillée, avec des pommes de terre et des navets dans votre cave. Qu’est-ce que cela, Christian, auprès de notre marmite qui fume dans les bois, quand la lune monte lentement au-dessus des sapinières, quand le feu s’endort et que le sommeil arrive ?

« Moi, pendant des heures, j’aurais pu regarder la lune.

« Et le lendemain, au petit jour, quand le coq de la ferme voisine nous éveillait, que la rosée tombait doucement et qu’on se secouait…

« Ah ! gueux de coq, nous ne t’avons pas attrapé ; mais gare… ton tour viendra !

« Si les chrétiens connaissaient cette vie, ils n’en voudraient pas d’autre.

« Malheureusement, les meilleures choses ne peuvent pas durer. Quelques mois plus tard, au lieu d’être bien à l’aise sur le dos de ma mère, je galopais derrière elle, les pieds nus, et j’en regardais un autre plus petit, crépu comme moi, les lèvres grosses et le nez un peu camard, qui se dorlotait dans mon bon sac, qui buvait, qui regardait par la fente de mon sac, sans s’inquiéter de rien. C’est à lui que le grand noir souriait, et c’est lui que ma mère couvrait bien le soir, en me disant seulement : – « Approche-toi du feu. »

« Je grelottais, et je pensais en regardant l’autre :

« Que la peste t’étouffe ! sans toi je serais encore dans le sac et j’attraperais les bons morceaux. »

« Je ne le trouvais pas aussi beau que moi. Je ne comprenais pas pourquoi ce gueux avait pris ma place, et je ne pouvais pas le sentir.

« Mais le pire, c’est qu’il fallut bientôt gagner sa vie, danser sur les mains et faire des tours de souplesse.

« Tu sauras, Christian, que nous avions chez nous des danseurs de corde, des musiciens et des diseuses de bonne aventure. – Le grand noir essaya d’abord de me faire danser sur la corde, mais la tête me tournait, je croyais toujours tomber, et je m’accrochais avec les mains malgré moi, enfin ce n’était pas mon idée.

« Alors un vieux, qui s’appelait Horni, m’adopta pour jouer de la trompette, et tout de suite j’attrapai l’embouchure. Après la trompette, j’appris le cor, après le cor, le trombone. Dans toute notre troupe, on n’avait jamais eu de meilleur trombone que moi. Pendant que les autres risquaient de se casser le cou en dansant sur la corde, je soufflais avec un grand courage, et j’allais aussi faire les publications ; je battais de la caisse comme un tambour-maître.

« Nous revenions toujours au Harberg, et j’avais déjà cinq ou six petits frères et sœurs, lorsqu’arriva le commencement de la guerre entre tout le monde. Cela commença du côté de Sarrebourg, où les gens se mirent à tomber sur les juifs ; on leur cassait les vitres, on jetait les plumes de leurs lits par les fenêtres, de sorte que vous marchiez dans ces plumes jusqu’aux genoux. Les gens chantaient : « Ça ira ! » Tout était en l’air, et je me rappelle que nous avions été forcés de nous sauver de Lixheim, où l’on brûlait les papiers de la mairie devant l’église.

« Le vieux Horni disait que le monde devenait fou. Nous courions à travers les bois, parce que le tocsin sonnait à Mittelbronn, à Lutzelbourg, au Dagsberg ; tous les paysans, hommes, femmes, enfants, s’avançaient hors des villages avec leurs fourches, leurs haches et leurs pioches en chantant :

« Ça va ! ça ira !… »

« Plusieurs tiraient des coups de fusil. Comme nous arrivions à la nuit sur le plateau de Hazelbourg, Horni s’arrêta, car il ne pouvait plus courir ; il étendit la main du côté de l’Alsace, et tout le long des montagnes, au-dessus des bois, je vis les châteaux et les couvents brûler jusqu’aux frontières de la Suisse. La fumée rouge montait aussi des vallons, et dans la plaine les tocsins bourdonnaient ; ensuite, tantôt à droite, tantôt à gauche, on voyait quelque chose s’allumer.

« Nous tremblions comme des malheureux.

« En arrivant, vers une heure du matin, à la caverne du Harberg, aucun bruit ne s’entendait, et nous croyions que tous nos gens venaient d’être exterminés. Par bonheur, ce n’était rien ; notre monde restait assis dans l’ombre sans oser allumer de feu, et toute cette nuit, les troupes arrivaient de Lorraine et d’Alsace, disant : – Tel château brûle ! telle église est en feu ! Dans tel endroit on veut pendre le curé !… Dans tel autre on chasse les moines !… Les seigneurs se sauvent !… Le régiment d’Auvergne, qui est à Phalzbourg, a cassé tous ses officiers nobles ; il a nommé des caporaux et des sergents à leur place, etc., etc.

« Cette extermination dura plusieurs années. Les paysans étaient las des couvents et des châteaux ; ils voulaient cultiver la terre pour leur propre compte.

« Nous autres, à la fin, nous avions repris courage, et nous recommencions nos tournées. Tout était changé, les gens avaient des cocardes à leurs bonnets ; ils se mettaient tous à prêcher et s’appelaient citoyens entre eux ; les semaines avaient dix jours, et le dimanche s’appelait décadi ; mais cela nous était bien égal, et même nous vivions de mieux en mieux, parce que les citoyens laissaient leurs portes ouvertes, en criant que c’était le règne de la vertu.

« Pas un seul d’entre nous n’avait de défiance, lorsqu’un matin, au commencement des foires d’automne, au petit jour, et comme les bandes allaient se mettre en route, la vieille Ouldine vit une quinzaine de gendarmes à l’entrée de la caverne, et derrière eux une ligne de baïonnettes. Aussitôt elle rentra, les mains en l’air, et chacun allait voir. Des paysans arrivaient aussi plus loin, avec une longue file de charrettes pour nous emmener. Tu penses, Christian, quels cris les femmes poussaient ; mais les hommes ne disaient rien. C’était le temps où l’on coupait le cou des gens par douzaines, et nous croyions tous qu’on allait nous conduire à Sarrebourg pour avoir le cou coupé, d’autant plus que le juge de paix était avec la milice.

« Malgré nos cris, on nous fit sortir deux à deux. Le brigadier disait : Ça ne finira donc jamais !

« Nous étions près de deux cents. – Les femmes et les petits enfants montaient sur les charrettes. Les hommes et les garçons marchaient derrière, entre deux files de soldats.

« Lorsqu’on fit sortir le vieux Daniel et la vieille Margareth, à peine étaient-ils dehors, au grand air, qu’ils moururent tout de suite. On les mit tout de même sur une charrette. Horni, Kleinmichel et moi, nous suivions en pleurant. Toutes nos femmes étaient comme mortes de frayeur. On ne voulait pourtant pas nous faire de mal, on voulait seulement nous forcer d’avoir des noms de famille, pour nous reconnaître à la conscription.

« Tous les gens des villages où nous passions venaient nous voir, et nous appelaient aristocrates.

« Une fois à Sarrebourg devant la mairie, au milieu des soldats, on nous fit monter, l’un après l’autre, prendre des noms, qu’on écrivait sur un gros livre.

« Le père Grébus eut de l’ouvrage avec nous jusqu’au soir. – On nous forçait aussi de choisir un logement ailleurs qu’au Harberg.

« C’est depuis ce temps que je me suis appelé Bockes. J’étais alors un grand et beau garçon de vingt ans, tout droit, avec une belle chevelure frisée. – Toi, me dit le maire en me regardant, tu ressembles au dieu du bon vin ; tu t’appelleras Bockes !

« Il dit au vieux Horni qu’il s’appellerait Silénas, à cause de son gros ventre, et tout le monde riait.

« On nous relâcha les uns après les autres.

« Horni, Kleinmichel et moi, nous restions ensemble dans une chambre au Bigelberg. Nous courions toujours les foires ; mais depuis que nous avions des noms et qu’on nous appelait citoyens, la joie s’en était allée.

« Aussi, lorsqu’un peu plus tard on voulut nous forcer de prendre des métiers et de travailler comme tout le monde, Silénas me dit :

« – Écoute, Bockes, tout cela m’ennuie. Quand j’ai vu les Français brûler les couvents et les châteaux, j’étais content ; je pensais : – Ils veulent se faire bohémiens ! – Mais à présent je vois bien qu’ils sont fous. J’aimerais mieux être mort, que de cultiver la terre comme un gorgio 2. Allons-nous-en ! »

« Et le même jour nous partîmes pour la Forêt-Noire.

« Voilà cinquante ans que nous roulons dans ce pays, Kleinmichel et moi. Les Allemands nous laissent bien tranquilles ! Pourvu qu’on leur joue des valses et des hopser pendant qu’ils boivent des chopes, ils sont heureux et ne demandent pas autre chose. – C’est un bon peuple ! »

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Huitième partie 
Le coquillage de l’oncle Bernard

L’oncle Bernard avait un grand coquillage sur sa commode. Un coquillage aux lèvres roses n’est pas commun dans les forêts du Hundsruck, à cent cinquante lieues de la mer ; Daniel Richter, ancien soldat de marine, avait rapporté celui-ci de l’Océan, comme une marque éternelle de ses voyages.

Qu’on se figure avec quelle admiration, nous autres enfants du village, nous contemplions cet objet merveilleux. Chaque fois que l’oncle sortait faire ses visites, nous entrions dans la bibliothèque, et le bonnet de coton sur la nuque, les mains dans les fentes de notre petite blouse bleue, le nez contre la plaque de marbre, nous regardions l’escargot d’Amérique, comme l’appelait la vieille servante Grédel.

Ludwig disait qu’il devait vivre dans les haies, Kasper qu’il devait nager dans les rivières ; mais aucun ne savait au juste ce qu’il en était.

Or, un jour l’oncle Bernard, nous trouvant à discuter ainsi, se mit à sourire. Il déposa son tricorne sur la table, prit le coquillage entre ses mains et s’asseyant dans son fauteuil :

« Écoutez un peu ce qui se passe là-dedans, » dit-il.

Aussitôt, chacun appliqua son oreille à la coquille, et nous entendîmes un grand bruit, une plainte, un murmure, comme un coup de vent, bien loin au fond des bois. Et tous, nous nous regardions l’un l’autre émerveillés.

« Que pensez-vous de cela ? » demanda l’oncle ; mais, personne ne sut que lui répondre.

Alors, il nous dit d’un ton grave :

« Enfants, cette grande voix qui bourdonne, c’est le bruit du sang qui coule dans votre tête, dans vos bras, dans votre cœur et dans tous vos membres. Il coule ici comme de petites sources vives, là comme des torrents, ailleurs comme des rivières et de grands fleuves. Il baigne tout votre corps à l’intérieur, afin que tout puisse y vivre, y grandir et y prospérer, depuis la pointe de vos cheveux jusqu’à la plante de vos pieds.

« Maintenant, pour vous faire comprendre pourquoi vous entendez ces bruits au fond du coquillage, il faut vous expliquer une chose. Vous connaissez l’écho de la Roche-Creuse, qui vous renvoie votre cri quand vous criez, votre chant quand vous chantez, et le son de votre corne, lorsque vous ramenez vos chèvres de l’Altenberg le soir. Eh bien, ce coquillage est un écho semblable à celui de la Roche-Creuse ; seulement, lorsque vous l’approchez de votre oreille, c’est le bruit de ce qui se passe en vous qu’il vous renvoie, et ce bruit ressemble à toutes les voix du ciel et de la terre, car chacun de nous est un petit monde : celui qui pourrait voir la centième partie des merveilles qui s’accomplissent dans sa tête durant une seconde, pour le faire vivre et penser, et dont il n’entend que le murmure au fond de la coquille, celui-là tomberait à genoux et pleurerait longtemps, en remerciant Dieu de ses bontés infinies.

« Plus tard, quand vous serez devenus des hommes, vous comprendrez mieux mes paroles et vous reconnaîtrez que j’avais raison.

« Mais, en attendant, mes chers amis, veillez bien sur votre âme, conservez-la sans tache, c’est elle qui vous fait vivre ; le Seigneur l’a mise dans votre tête pour éclairer votre petit monde, comme il a mis son soleil au ciel pour éclairer et réchauffer l’univers.

« Vous saurez, mes enfants, qu’il y a dans ce monde des pays où le soleil ne luit pour ainsi dire jamais. Ces pays-là sont bien tristes. Les hommes ne peuvent pas y rester ; on n’y voit point de fleurs, point d’arbres, point de fruits, point d’oiseaux, rien que de la glace et de la neige ; tout y est mort ! Voilà ce qui vous arriverait, si vous laissiez obscurcir votre âme ; votre petit monde vivrait dans les ténèbres et dans la tristesse ; vous seriez bien malheureux !

« Évitez donc avec soin ce qui peut troubler votre âme : la paresse, la gourmandise, la désobéissance, et surtout le mensonge ; toutes ces vilaines choses sont comme des vapeurs venues d’en bas, et qui finissent par couvrir la lumière que le Seigneur a mise en nous.

« Si vous tenez votre âme au-dessus de ces nuages, elle brillera toujours comme un beau soleil et vous serez heureux ! »

Ainsi parla l’oncle Bernard, et chacun écouta de nouveau, se promettant à lui-même de suivre ses bons conseils, et de ne pas laisser les vapeurs d’en bas obscurcir son âme.

Combien de fois depuis, n’ai-je pas tendu l’oreille aux bourdonnements du coquillage. Chaque soir, aux beaux jours de l’automne, en rentrant de la pâture, je le prenais sur mes genoux, et la joue contre son émail rose, j’écoutais avec recueillement. Je me représentais les merveilles dont nous avait parlé l’oncle Bernard et je pensais : Si l’on pouvait voir ces choses par un petit trou, c’est ça qui doit être beau !

Mais ce qui m’étonnait encore plus que tout le reste, c’est qu’à force d’écouter, il me semblait distinguer, au milieu du bourdonnement du coquillage, l’écho de toutes mes pensées, les unes douces et tendres, les autres joyeuses ; elles chantaient comme les mésanges et les fauvettes au retour du printemps, et cela me ravissait. Je serais resté là des heures entières, les yeux écarquillés, la bouche entr’ouverte, respirant à peine pour mieux entendre, si notre vieille Grédel ne m’avait crié :

« Fritzel, à quoi penses-tu donc ? Ôte un peu cet escargot de ton oreille et mets la nappe, voici M. le docteur qui rentre. »

Alors je déposais le coquillage sur la commode en soupirant, je mettais le couvert de l’oncle et le mien au bout de la table, je prenais la grande carafe et j’allais chercher de l’eau à la fontaine.

Pourtant, un jour, la coquille de l’oncle Bernard me rendit des sons moins agréables ; sa musique devint sévère et me causa la plus grande frayeur. C’est qu’aussi je n’avais pas lieu d’être content de moi, des nuages sombres obscurcissaient mon âme ; c’était ma faute, ma très grande faute ! Mais il faut que je vous raconte cela depuis le commencement. Voici comment les choses s’étaient passées :

Ludwig et moi, dans l’après-midi de ce jour, nous étions à garder nos chèvres sur le plateau de l’Altenberg ; nous tressions la corde de notre fouet, nous sifflions, nous ne pensions à rien.

Les chèvres grimpaient à la pointe des rochers, allongeant le cou, la barbe en pointe sur le ciel bleu. Notre vieux chien Bockel, tout édenté, sommeillait, sa longue tête de loup entre les pattes.

Nous étions là, couchés à l’ombre d’un bouquet de sapineaux, quand tout à coup Ludwig étendit son fouet vers le ravin et me dit :

« Regarde là-bas, au bord de la grande roche, sur ce vieux hêtre, je connais un nid de merles. »

Alors, je regardai, et je vis le vieux merle qui voltigeait de branche en branche, car il savait déjà que nous le regardions.

Mille fois l’oncle Bernard m’avait défendu de dénicher des oiseaux ; et puis le nid était au-dessus du précipice, dans la fourche d’une grande branche moisie. Longtemps, longtemps je regardai cela tout rêveur. Ludwig me disait :

« Il y a des jeunes ; ce matin, en allant cueillir des mûres dans les ronces, je les ai bien entendus demander la becquée ; demain ils s’envoleront, car ils doivent avoir des plumes. »

Je ne disais toujours rien, mais le diable me poussait. À la fin, je me levai, je m’approchai de l’arbre, au milieu des bruyères, et j’essayai de l’embrasser : il était trop gros ! Malheureusement près de là poussait un hêtre plus petit et tout vert. Je grimpai dessus, et le faisant pencher, j’attrapai la première branche de l’autre.

Je montai. Les deux merles poussaient des cris plaintifs et tourbillonnaient dans les feuilles. Je ne les écoutais pas. Je me mis à cheval sur la branche moisie, pour m’approcher du nid que je voyais très bien ; il y avait trois petits et un œuf, cela me donnait du courage. Les petits allongeaient le cou, leur gros bec jaune ouvert jusqu’au fond du gosier, et je croyais déjà les tenir. Mais comme j’avançais, les jambes pendantes et les mains en avant, tout à coup la branche cassa comme du verre, et je n’eus que le temps de crier : – Ah ! mon Dieu ! – Je tournai deux fois, et je tombai sur la grosse branche au-dessous, où je me cramponnai d’une force terrible. Tout l’arbre tremblait jusqu’à la racine, et l’autre branche descendait, en raclant les rochers avec un bruit qui me faisait dresser les cheveux sur la tête ; je la regardai malgré moi jusqu’au fond du ravin ; elle bouillonna dans le torrent et s’en alla, tournoyant au milieu de l’écume, jusqu’au grand entonnoir où je ne la vis plus.

Alors je remontai doucement au tronc, les genoux bien serrés, demandant pardon à Dieu, et je me laissai glisser tout pâle dans les bruyères. Les deux vieux merles voltigeaient encore autour de moi, jetant des cris lamentables. Ludwig s’était sauvé ; mais comme il descendait le sentier de l’Altenberg, tournant la tête par hasard, il me vit sain et sauf, et revint en criant tout essoufflé :

« Te voilà !… Tu n’es pas tombé de la roche ?

— Oui, lui dis-je, sans presque pouvoir remuer la langue, me voilà… le bon Dieu m’a sauvé ! Mais allons-nous-en… allons-nous-en… j’ai peur ! »

Il était bien sept heures du soir, le soleil rouge se couchait entre les sapins ; j’en avais assez ce jour-là de garder les chèvres. Le chien ramena notre troupeau, qui se mit à descendre le sentier dans la poussière jusqu’à Hirschland. Ni Ludwig ni moi nous ne soufflions joyeusement dans notre corne, comme les autres soirs, pour entendre l’écho de la Roche-Creuse nous répondre.

La peur nous avait saisis et mes jambes tremblaient encore.

Une fois au village, pendant que les chèvres s’en allaient à droite, à gauche, bêlant à toutes les portes d’étables, je dis à Ludwig :

« Tu ne raconteras rien ?

— Sois tranquille. »

Et je rentrai chez l’oncle Bernard. Il était allé dans la haute montagne voir un vieux bûcheron malade. Grédel venait de dresser la table. Quand l’oncle n’était pas de retour sur les huit heures du soir, nous soupions seuls ensemble. C’est ce que nous fîmes comme d’habitude. Puis Grédel ôta les couverts et lava la vaisselle dans la cuisine. Moi, j’entrai dans notre bibliothèque, et je pris le coquillage, non sans inquiétude. Dieu du ciel, comme il bourdonnait ! Comme j’entendais les torrents et les rivières mugir, et comme, au milieu de tout cela, les cris plaintifs des vieux merles, le bruit de la branche qui râclait les rochers et le frémissement de l’arbre s’entendaient ! Et comme je me représentais les pauvres petits oiseaux écrasés sur une pierre ! – c’était terrible… terrible !

Je me sauvai dans ma petite chambre au-dessus de la grange, et je me couchai ; mais le sommeil ne venait pas, la peur me tenait toujours.

Vers dix heures, j’entendis l’oncle arriver en trottant dans le silence de la nuit. Il fit halte à notre porte et conduisit son cheval à l’écurie, puis il entra. Je l’entendis ouvrir l’armoire de la cuisine et manger un morceau sur le pouce, selon son habitude, quand il rentrait tard.

« S’il savait ce que j’ai fait ! » me disais-je en moi-même.

À la fin il se coucha. Moi, j’avais beau me tourner, me retourner, mon agitation était trop grande pour dormir ; je me représentais mon âme noire comme de l’encre : j’aurais voulu pleurer. Vers minuit, mon désespoir devint si grand, que j’aimai mieux tout avouer. Je me levai, je descendis en chemise et j’entrai dans la chambre à coucher de l’oncle Bernard, qui dormait, une veilleuse sur la table.

Je m’agenouillai devant son lit. Lui, s’éveillant en sursaut, se leva sur le coude et me regarda tout étonné.

« C’est toi, Fritzel, me dit-il, que fais-tu donc là, mon enfant ?

— Oncle Bernard, m’écriai-je en sanglotant, pardonnez-moi, j’ai péché contre le ciel et contre vous.

— Qu’as-tu donc fait ? dit-il tout attendri.

— J’ai grimpé sur un hêtre de l’Altenberg pour dénicher des merles, et la branche s’est cassée !

— Cassée ? Oh ! mon Dieu !…

— Oui, et le Seigneur m’a sauvé en permettant que je m’accroche à une autre branche. Maintenant les vieux merles me redemandent leurs petits ; ils volent autour de moi, ils m’empêchent de dormir. »

L’oncle se tut longtemps. Je pleurais à chaudes larmes.

« Oncle, m’écriai-je encore, ce soir j’ai bien écouté dans la coquille, tout est cassé, tout est bouleversé, jamais on ne pourra tout raccommoder. »

Alors il me prit le bras et dit au bout d’un instant d’une voix solennelle :

« Je te pardonne !… Calme-toi… Mais que cela te serve de leçon. Songe au chagrin que j’aurais eu, si l’on t’avait rapporté mort dans cette maison. Eh bien, le pauvre père et la pauvre mère des petits merles sont aussi désolés que je l’aurais été moi-même. Ils redemandent leurs enfants ! Tu n’as pas songé à cela… Puisque tu te repens, il faut bien que je te pardonne. »

En même temps il se leva, me fit prendre un verre d’eau sucrée et me dit :

« Va-t’en dormir… les pauvres vieux ne t’inquiéteront plus… Dieu te pardonne à cause de ton chagrin… Tu dormiras maintenant. Mais à partir de demain tu ne garderas plus les chèvres ; un garçon de ton âge doit aller à l’école. »

Je remontai donc dans ma chambre plus tranquille, et je m’endormis heureusement.

Le lendemain l’oncle Bernard me conduisit lui-même chez notre vieil instituteur Tobie Veyrius. Pour dire la vérité, cela me parut dur les premiers jours, de rester enfermé dans une chambre du matin au soir, sans oser remuer, oui, cela me parut bien dur ; je regrettais le grand air, mais on n’arrive à rien ici-bas sans se donner beaucoup de peine. Et puis le travail finit par devenir une douce habitude ; c’est même, tout bien considéré, la plus pure et la plus solide de nos jouissances. Par le travail seul on devient un homme, et l’on se rend utile à ses semblables.

Aujourd’hui l’oncle Bernard est bien vieux ; il passe son temps assis dans le grand fauteuil derrière le poêle, en hiver, et l’été, sur le banc de pierre devant la maison, à l’ombre de la vigne qui couvre la façade. Moi, je suis médecin… Je le remplace ! Le matin au petit jour je monte à cheval, et je ne rentre que le soir, harassé de fatigue. C’est une existence pénible, surtout à l’époque des grandes neiges ; eh bien, cela ne m’empêche pas d’être heureux.

Le coquillage est toujours à sa place. Quelquefois, en rentrant de mes courses dans la montagne, je le prends comme au bon temps de ma jeunesse, et j’écoute bourdonner l’écho de mes pensées ; elles ne sont pas toujours joyeuses, parfois même elles sont tristes, – lorsqu’un de mes pauvres malades est en danger de mort, et que je ne puis rien pour le secourir, – mais jamais elles ne sont menaçantes, comme le soir de l’aventure du nid de merles.

Celui-là seul est heureux, mes chers amis, qui peut écouter sans crainte la voix de sa conscience : riche ou pauvre, il goûte la félicité la plus complète qu’il soit donné à l’homme de connaître en ce monde.

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1.Bonjour.

1.Bacchus.

2.Chrétien.

Une édition

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Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.