Couverture du livre

Alexandre Dumas

Ingénue


1854

Un texte du domaine public.
Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-1369-4

BIBEBOOK
www.bibebook.com


À propos de Bibebook :

Vous avez la certitude, en téléchargeant un livre sur Bibebook.com de lire un livre de qualité :
Nous apportons un soin particulier à la qualité des textes, à la mise en page, à la typographie, à la navigation à l’intérieur du livre, et à la cohérence à travers toute la collection.
Les ebooks distribués par Bibebook sont réalisés par des bénévoles de l'Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture, qui a comme objectif : la promotion de l'écriture et de la lecture, la diffusion, la protection, la conservation et la restauration de l'écrit.

Aidez nous :

Vous pouvez nous rejoindre et nous aider, sur le site de Bibebook.
http://www.bibebook.com/joinus
Votre aide est la bienvenue.

Erreurs :

Si vous trouvez des erreurs dans cette édition, merci de les signaler à :
error@bibebook.com

Télécharger cet ebook :


http://www.bibebook.com/search/978-2-8247-1369-4

Crédits :

Sources :


- Bibliothèque Électronique du Québec

Ont contribué à cette édition :


- Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture

Fontes :

- David Rakowski's
- Manfred Klein
- Philipp H. Poll

Licence :

Le texte suivant est une œuvre du domaine public édité sous la licence Creatives Commons BY-SA

CC By SA

Lire la licence

Cette œuvre est publiée sous la licence CC-BY-SA, ce qui signifie que vous pouvez légalement la copier, la redistribuer, l’envoyer à vos amis. Vous êtes d’ailleurs encouragé à le faire.

Vous devez attribuer l’œuvre aux différents auteurs, y compris à Bibebook.

Chapitre 1
Le Palais-Royal

Si le lecteur veut bien nous suivre avec cette confiance que nous nous flattons de lui avoir inspirée, depuis vingt ans que nous lui servons de guide à travers les mille détours du labyrinthe historique que, Dédale moderne, nous avons entrepris d’élever, nous allons l’introduire dans le jardin du Palais-Royal pendant la matinée du 24 août 1788.

Mais, avant de nous hasarder sous l’ombre de ce peu d’arbres que la cognée de la spéculation a respectés, disons un mot du Palais-Royal.

En effet, le Palais-Royal – qui, à cette époque où nous levons le rideau sur notre premier drame révolutionnaire, est en train de subir, grâce à son nouveau propriétaire, le duc de Chartres, devenu duc d’Orléans depuis le 18 novembre 1785, une transformation considérable – mérite, par l’importance des scènes qui vont se passer dans son enceinte, que nous racontions les différentes phases qu’il a parcourues.

Ce fut en 1629 que Jacques Lemercier, architecte de Son Éminence le cardinal-duc, commença de bâtir, sur l’emplacement des hôtels d’Armagnac et de Rambouillet, l’habitation qui prit d’abord modestement le titre d’hôtel de Richelieu ; puis, comme, à cette puissance qui s’agrandissait de jour en jour, il fallait une demeure digne d’elle, on vit, peu à peu, devant cet homme dont la destinée était de faire brèche à toutes les murailles, s’écrouler le vieux mur d’enceinte de Charles V ; en s’écroulant, le mur combla le fossé, et la flatterie put entrer de plain-pied au Palais-Cardinal.

S’il faut en croire les archives ducales, le terrain seul sur lequel s’élevait le chef-d’œuvre de Jacques Lemercier avait coûté, d’acquisition, huit cent seize mille six cent dix-huit livres, somme énorme pour cette époque, mais qui, cependant, était bien faible, en comparaison de celle qu’on avait dépensée pour le monument : celle-là, on la cachait avec soin, comme Louis XIV cacha, depuis, celle que lui avait coûté Versailles ; quoi qu’il en soit, elle éclatait par tant de magnificence, que l’auteur du Cid, qui logeait dans un grenier, s’écriait devant le palais de l’auteur de Mirame :

Non, l’univers entier ne peut rien voir d’égal.

Aux superbes dehors du Palais-Cardinal ;

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois !

En effet, ce palais était si magnifique – avec sa salle de spectacle, qui pouvait contenir trois mille spectateurs ; avec son salon, où l’on jouait les pièces que les comédiens représentaient ordinairement sur le théâtre des Marais-du-Temple ; avec sa voûte, décorée en mosaïque sur fond d’or par Philippe de Champagne ; avec son musée des grands hommes peints par Vouet, Juste d’Egmont et Paerson, musée dans lequel, confident de l’avenir, le cardinal avait d’avance marqué sa place ; avec ses statues antiques, venues de Rome et de Florence ; avec ses distiques latins, composés par Bourdon, ses devises, imaginées par Guise, l’interprète royal – que le cardinal-duc, qui, cependant, ne s’effrayait point facilement, on le sait, s’effraya de cette magnificence, et, pour être sûr d’habiter son palais jusqu’à sa mort, le donna de son vivant au roi Louis XIII.

Il en résulta que, le 4 décembre 1642, jour où le cardinal-duc trépassa en priant Dieu de le punir si, dans le cours de sa vie, il avait fait une seule chose qui ne fût point pour le bien de l’État, ce palais, où il venait de mourir, prit le nom de Palais-Royal ; nom que les révolutions de 1793 et de 1848 lui enlevèrent, pour lui donner successivement ceux de Palais-Égalité et de Palais-National.

Mais, comme nous sommes de ceux-là qui, malgré les décrets, conservent leurs titres aux hommes, et, malgré les révolutions, gardent leurs noms aux monuments, le Palais-Royal, si nos lecteurs veulent bien le permettre, continuera de s’appeler, pour eux et pour nous, le Palais-Royal.

Louis XIII hérita donc de la splendide demeure ; mais Louis XIII n’était guère qu’une ombre survivant à un cadavre, et, comme fait le spectre de son père à Hamlet, le spectre du cardinal faisait signe à Louis XIII de le suivre ; et, de quelque résistance qu’il se cramponnât à la vie, Louis XIII, frissonnant et pâle, le suivait, entraîné par l’irrésistible main de la Mort.

Alors, ce fut le jeune roi Louis XIV qui hérita de ce beau palais, d’où le chassèrent, un matin, MM. les Frondeurs ; chose qui le lui fit prendre dans une telle haine, que, lorsqu’il revint de Saint-Germain à Paris, le 21 octobre 1652, ce fut, non plus au Palais-Royal qu’il descendit, mais au Louvre ; si bien que cet édifice, qui émerveillait tant le grand Corneille, devint la demeure de la reine Henriette, que l’échafaud de White-Hall avait faite veuve, et à laquelle la France donnait cette hospitalité que l’Angleterre devait rendre, deux siècles plus tard, à Charles X, et qui se pratique de Stuart à Bourbon.

En 1692, le Palais-Royal forma la dot de Françoise-Marie de Blois, cette fille langoureuse et endormie de Louis XIV et de madame de Montespan, dont la princesse palatine, femme de Monsieur, nous a laissé un si curieux portrait.

Ce fut M. le duc de Chartres, plus tard régent de France, qui, la joue rougie encore du soufflet que lui avait donné sa mère en apprenant sa future alliance avec la bâtarde royale, fit entrer, à titre d’augmentation d’apanage, le Palais-Royal dans la maison d’Orléans.

Cette donation faite à Monsieur et à ses enfants mâles descendant de lui en loyal mariage, fut enregistrée au Parlement le 13 mars 1693.

Est-ce la réunion de ces deux chiffres 13 qui a porté deux fois malheur à deux descendants mâles de cette illustre maison ?

Pendant la période écoulée entre la fuite du roi et la donation du Palais-Royal à Monsieur, de grands changements avaient été pratiqués dans le château ; Anne d’Autriche, en effet, au temps de sa régence, y avait ajouté une salle de bain, un oratoire, une galerie, et, par-dessus tout cela, le fameux passage secret dont parle la princesse palatine, et par lequel la reine régente se rendait chez M. de Mazarin, et M. de Mazarin chez elle, « car, ajoute l’indiscrète Allemande, il est aujourd’hui à la connaissance de tout le monde que M. de Mazarin, qui n’était pas prêtre, avait épousé la veuve du roi Louis XIII ».

Ce fait n’était peut-être pas encore, comme le disait la princesse palatine, à la connaissance de tout le monde, mais grâce à elle, il allait singulièrement se populariser. Étrange caprice de femme et de reine, qui résiste à Buckingham, et qui cède à Mazarin !

Au reste, les nouvelles constructions ajoutées par Anne d’Autriche ne déparaient pas la splendide création du cardinal-duc.

La salle de bains était ornée de fleurs et de chiffres dessinés sur fond d’or ; les fleurs étaient de Louis, et les paysages de Bélin.

Quant à l’oratoire, il était orné de tableaux dans lesquels Philippe de Champagne, Vouet, Bourdon, Stella, Lahire, Dorigny et Paerson avaient retracé la vie et les attributs de la Vierge.

Enfin, la galerie, placée dans l’endroit le plus retiré du château, était à la fois remarquable par son plafond doré, qui était de Vouet, et par son parquet en marqueterie, qui était de Macé.

C’est dans cette galerie que la reine régente avait fait arrêter en 1650, par Guitaut, son capitaine des gardes, MM. de Condé, de Conti et de Longueville.

Le jardin contenait, alors, un mail, un manège et deux bassins, dont le plus grand s’appelait le Rond-d’Eau ; il était planté d’un petit bois assez touffu et assez solitaire pour que le roi Louis XIII, le dernier des fauconniers français, pût, de son vivant, y chasser la pie.

En outre, on avait ajouté au palais un appartement destiné à l’habitation du duc d’Anjou, et, pour le construire, on avait détruit l’aile gauche du palais, c’est-à-dire cette vaste galerie que Philippe de Champagne avait consacrée à la gloire du cardinal.

Monsieur mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante, le 1er juin 1701.

C’était l’homme que Louis XIV avait le plus aimé au monde ; ce qui n’empêcha point, lorsque, deux heures après cette mort, madame de Maintenon entra dans la chambre de son auguste époux, – car elle aussi était mariée, – ce qui n’empêcha point, dit Saint-Simon, qu’elle ne trouvât le roi chantant un petit air d’opéra à sa propre louange.

À partir de cette heure, le Palais-Royal devint donc la propriété de celui qui, quatorze ans plus tard, devait être régent de France.

Nous savons tous, un peu plus ou un peu moins, un peu mieux ou un peu plus mal, ce qui se passa dans la sévère demeure du cardinal du 1er septembre 1715 au 25 décembre 1723 ; – et peut-être est-ce depuis cette époque que s’est répandu chez nous ce proverbe : « Les murs ont des yeux et des oreilles. »

Outre les yeux et les oreilles, les murs du Palais-Royal avaient une langue, et cette langue a, par la bouche de Saint-Simon et du duc de Richelieu, raconté de singulières choses.

Le 25 décembre 1723, le régent, étant assis près de madame de Phalaris, se sentit le front un peu lourd, et, inclinant la tête sur l’épaule du petit corbeau noir – c’est ainsi qu’il appelait sa maîtresse –, il poussa un soupir, et mourut.

La veille, Chirac, son médecin, avait fort insisté pour que le prince se laissât saigner ; mais le duc avait remis la chose au lendemain : l’homme propose, Dieu dispose.

Au milieu de tous ses plaisirs, si étranges qu’ils fussent, le régent, qui, au bout du compte, était artiste, avait fait bâtir, par son architecte Oppenort, un magnifique salon servant d’entrée à la galerie élevée par Mansart ; ces deux constructions s’étendaient jusqu’à la rue de Richelieu, et ont fait place à la salle du Théâtre-Français.

Alors, Louis, fils dévot d’un père libertin ; Louis, qui devait faire brûler pour trois cent mille francs de tableaux de l’Albane et du Titien, à cause des nudités qu’ils représentaient ; Louis, sauf la grande allée du cardinal, qu’il conserva, fit planter le jardin du Palais-Royal sur un dessin nouveau ; le petit bois touffu, cher aux pies-grièches, disparut ; deux belles pelouses s’étendirent bordées d’ormes en boules qui entourèrent un grand bassin placé dans une demi-lune, et orné de treillages et de statues ; puis, au-delà de cette demi-lune, fut disposé un quinconce de tilleuls se rattachant à la grande allée et formant un berceau impénétrable aux rayons du soleil.

Le 4 février 1752, Louis d’Orléans mourut à l’abbaye de Sainte-Geneviève, où, depuis dix années, il avait pris un logement ; on eût dit que, fils pieux, il s’était retiré là afin de prier sur les fautes de son père. « C’est un bienheureux qui laisse bien des malheureux ! » dit Marie Leczinska, cette autre sainte, en apprenant la mort prématurée de cet étrange prince, qui avait légué son corps à l’école royale de chirurgie, afin qu’il servît à l’instruction des élèves.

Louis-Philippe d’Orléans lui succéda : la célébrité de celui-là fut d’avoir épousé, en premières noces, la sœur du prince de Conti, et, en secondes noces, Charlotte-Jeanne Béraud de la Haie de Riou, veuve du marquis de Montesson.

Ce fut, en outre, le père – car nous n’admettons pas la sacrilège dénégation du fils –, ce fut, en outre, le père de ce fameux duc de Chartres, connu sous le nom de Philippe-Égalité.

L’oraison funèbre de ce prince fut prononcée par l’abbé Maury, oraison tellement étrange, que le roi en défendit l’impression.

Depuis quelques années, le duc d’Orléans, retiré tantôt dans sa campagne de Bagnolet, tantôt dans son château de Villers-Cotterêts, avait laissé non seulement la jouissance, mais même la propriété du Palais-Royal à son fils ; ce fut alors que celui-ci eut l’idée de transformer en un vaste bazar le château du cardinal-duc.

Il fallait l’autorisation du roi : – le roi la donna par lettres patentes du 13 août 1784, qui permettaient à M. le duc de Chartres d’accenser les terrains et bâtiments du Palais-Royal parallèles à la rue des Bons-Enfants, à la rue Neuve-des-Petits-Champs et à la rue de Richelieu.

Tout insoucieux qu’il était, le vieux duc se réveilla, à cette nouvelle que son fils allait se faire spéculateur. Peut-être une caricature qui parut à cette époque, et qui représentait le duc de Chartres déguisé en chiffonnier, et cherchant – qu’on me pardonne le calembour : grâce au ciel, j’en suis innocent ! –, et cherchant des locataires (des loques à terre), lui tomba-t-elle sous les yeux. Il fit des représentations à son fils ; celui-ci les repoussa.

« Prenez garde, dit le vieux prince, l’opinion publique sera contre vous, mon fils.

— Bah ! répondit celui-ci, l’opinion publique, je la donnerais pour un écu ! »

Puis, se reprenant :

« Pour un gros, bien entendu ! »

Il y avait des écus de deux espèces, les petits et les gros : les petits valaient trois livres, et les gros six.

En conséquence, il fut décidé, entre le prince et son architecte Louis, que le Palais-Royal changerait non seulement d’aspect, mais encore de destination.

Le vieux duc d’Orléans mourut un an après cette décision prise et comme les travaux commençaient de s’exécuter. On eût dit que, pour ne pas voir ce qui allait se passer, le petit-fils de Henri IV voilait ses yeux avec la pierre d’une tombe.

Dès lors, il n’y eut plus d’empêchement aux desseins du nouveau duc d’Orléans, si ce n’est toutefois cette opinion publique dont l’avait menacé son père.

Les premiers opposants furent les propriétaires des maisons qui bordaient le Palais-Royal, et dont les fenêtres donnaient sur le magnifique jardin : ils firent au duc d’Orléans un procès qu’ils perdirent ; et, murés dans leurs hôtels par les constructions nouvelles, ils furent forcés de vendre à vil prix, ou d’habiter des réduits obscurs et malsains.

Les autres opposants furent les promeneurs : tout homme qui s’est promené dix fois dans un jardin public regarde ce jardin comme étant à lui, et croit avoir droit d’opposition à tout changement que l’on veut y faire ; or, le changement était grand : la cognée abattait les uns après les autres les magnifiques marronniers plantés par le cardinal ! Plus de sieste sous leurs feuilles, plus de causeries à leur ombrage ; tout ce qui restait, c’était le quinconce de tilleuls, et, au milieu de ce quinconce, le fameux arbre de Cracovie.

Disons ce que c’était que ce fameux arbre de Cracovie, dont la chute, en 1788, faillit provoquer une émeute non moins grave que la chute des arbres de la liberté de 1850.

q

Chapitre 2
L’arbre de Cracovie

L’arbre de Cracovie était, les uns disent un tilleul, les autres un marronnier ; – les archéologues sont divisés sur cette grave question, que nous n’essayerons pas de résoudre.
En tout cas, c’était un arbre plus élevé, plus touffu, plus riche d’ombre et de fraîcheur que tous les autres arbres qui l’entouraient. En 1772, lors du premier démembrement de la Pologne, c’était sous cet arbre que se tenaient les nouvellistes au grand air, et les politiques en plein vent. Ordinairement, le centre du groupe qui discutait sur la vie et la mort de cette noble patiente mise en croix par Frédéric et Catherine, et reniée par Louis XV, était un abbé qui, ayant des relations avec Cracovie, se faisait le propagateur de tous les bruits venant de la France du Nord, et, comme, en outre, cet abbé était, à ce qu’il paraît, un grand tacticien, il faisait, à tout moment et à tout propos, manœuvrer une armée de trente mille hommes dont les marches et les contremarches causaient l’admiration des auditeurs.

Il en résultait que l’abbé stratégiste avait été surnommé l’abbé Trente-Mille-Hommes, et l’arbre sous lequel il exécutait ses savantes manœuvres, l’arbre de Cracovie.

Peut-être aussi les nouvelles qu’il annonçait avec la même facilité qu’il faisait manœuvrer son armée – et qui parfois étaient aussi imaginaires qu’elle – avaient-elles contribué à faire connaître cet arbre sous sa dénomination presque aussi gasconne que polonaise.

Quoi qu’il en soit, l’arbre de Cracovie, qui, au milieu des changements opérés au Palais-Royal par le duc d’Orléans, était demeuré debout, continuait à être le centre des rassemblements, non moins nombreux au Palais-Royal en 1788 qu’en 1772 ; seulement, ce n’était plus de la Pologne que l’on s’inquiétait sous l’arbre de Cracovie : c’était de la France.

Aussi, l’aspect des hommes était-il presque aussi changé que celui des localités.

Ce qui avait opéré surtout ce changement dans l’aspect des localités, c’étaient le cirque et le camp des Tartares que le duc d’Orléans, désireux de tirer parti de son terrain, avait fait bâtir : – le cirque au milieu du jardin – et le camp des Tartares sur la face qui fermait la cour, et qu’occupe aujourd’hui la galerie d’Orléans.

Disons, d’abord, ce que c’était que ce cirque, dans lequel, à un moment donné, nous serons forcés d’introduire nos lecteurs.

C’était une construction présentant un parallélogramme allongé, lequel, en s’allongeant, avait dévoré les deux charmantes pelouses de Louis le Dévot, – et qui, avant d’être achevée, était déjà occupée par un cabinet littéraire, genre d’établissement tout nouveau alors, et dont le propriétaire, un nommé Girardin, avait conquis grâce à cette invention, la célébrité due à tout novateur ; – puis, par un club qu’on appelait le Club social, et qui était le rendez-vous de tous les philanthropes, de tous les réformateurs et de tous négrophiles ; – enfin, par une troupe de saltimbanques qui deux fois par jour, comme au temps de Thespis, donnait le spectacle sur des tréteaux improvisés.

Ce cirque ressemblait à une immense tonnelle, entièrement revêtu qu’il était de treillage et de verdure. Soixante et douze colonnes d’ordre dorique qui l’entouraient juraient un peu, il est vrai, avec cet aspect champêtre ; mais, à cette époque, il y avait tant de choses opposées qui commençaient à se rapprocher, et même à se confondre, qu’on ne faisait pas plus attention à celle-là qu’aux autres.

Quant au camp des Tartares, Mercier – l’auteur du Tableau de Paris – va nous dire ce que c’était.

Écoutez la diatribe de cet autre Diogène, presque aussi cynique et presque aussi spirituel que celui qui, une lanterne à la main, cherchait, en plein jour, un homme, sous les portiques du jardin d’Académus :

« Les Athéniens, dit-il, élevaient des temples à leurs phrynés, les nôtres trouvent le leur dans cette enceinte. Là, des agioteurs avides, qui font le pendant des jolies prostituées, vont trois fois par jour au Palais-Royal, et toutes ces bouches n’y parlent que d’argent et de prostitution politique. La banque se tient dans les cafés ; c’est-à-dire qu’il faut voir et étudier les visages subitement décomposés par la perte ou par le gain : celui-ci se désole, celui-là triomphe. Ce lieu est donc une jolie boîte de Pandore ; elle est ciselée, elle est travaillée ; mais tout le monde sait ce que renfermait la boîte de cette statue animée par Vulcain. Tous les Sardanapales, tous les petits Lucullus logent au Palais-Royal, dans des appartements que le roi d’Assyrie et le consul romain eussent enviés. »

Le camp des Tartares, c’était donc l’antre des voleurs et le bouge des prostituées ; – c’était, enfin, ce que nous avons vu jusqu’en 1828 sous le nom de galerie de Bois.

L’aspect des localités avait, en changeant, contribué à changer l’aspect des hommes.

Mais, ce qui avait surtout contribué à cette métamorphose, c’était le mouvement politique qui, vers cette époque, s’opérait en France, et qui, venant du bas en haut, secouait la société de ses profondeurs à sa surface.

En effet, on comprend la différence qu’il y a, pour de véritables patriotes, à s’occuper du sort d’une nation étrangère ou des intérêts de leur pays, et l’on ne niera point que les nouvelles qui arrivaient de Versailles ne fussent, à cette heure, plus émouvantes pour les Parisiens que ne l’étaient, seize ans auparavant, celles qui venaient de Cracovie.

Ce n’est pas qu’au milieu de l’agitation politique, on ne vit encore errer, comme des ombres d’un autre temps, quelques-unes de ces âmes sereines ou quelques-uns de ces esprits observateurs qui poursuivent leur route à travers les rêves charmants de la poésie, ou les acerbes tumultes de la critique.

Ainsi, à part cette grande foule groupée à l’ombre de l’arbre de Cracovie, et qui attendait les Nouvelles à la main en lisant le Journal de Paris ou la Lunette philosophique et littéraire1, le lecteur qui nous accompagne peut remarquer, dans une des allées latérales aboutissant au quinconce de tilleuls, deux hommes de trente-cinq à trente-six ans, portant tous deux l’uniforme, l’un des dragons de Noailles avec ses revers et son collet roses, l’autre des dragons de la Reine avec ses revers et son collet blancs. Ces deux hommes sont-ils deux officiers qui parlent bataille ? Non ; ce sont deux poètes qui parlent poésie, ce sont deux amants qui parlent amour.

Au reste, ils sont ravissants d’élégance et parfaits de bon ton : c’est l’aristocratie militaire dans son expression la plus charmante et la plus complète ; à cette époque où la poudre commence à être un peu négligée par les anglomanes, par les Américains, par les avancés enfin, leur coiffure est des plus soignées, et pour n’en point déranger l’harmonie, l’un tient son chapeau sous le bras, l’autre le tient à la main.

« Ainsi, mon cher Bertin, disait celui des deux promeneurs qui portait l’uniforme des dragons de la Reine, c’est un parti pris, vous quittez la France, vous vous exilez à Saint-Domingue ?

— Vous vous trompez, mon cher Évariste : je me retire à Cythère, voilà tout.

— Comment cela ?

— Vous ne comprenez pas ?

— Non, parole d’honneur !

— Avez-vous lu mon troisième livre des Amours ?

— Je lis tout ce que vous écrivez, mon cher capitaine.

— Eh bien, vous devez vous rappeler certains vers…

— À Eucharis ou à Catilie ?

— Hélas ! Eucharis est morte, mon cher ami, et j’ai payé mon tribut de pleurs et de poésie à sa mémoire ; je vous parle donc de mes vers à Catilie.

— Lesquels ?

— Ceux-ci :

Va, ne crains pas que je l’oublie,

Ce jour, ce fortuné moment,

Où, pleins d’amour et de folie,

Tous les deux, sans savoir comment,

Dans un rapide emportement,

Nous fîmes le tendre serment.

De nous aimer toute la vie !

— Eh bien ?

— Eh bien, je tiens mon serment : je me souviens.

— Comment ! votre belle Catilie… ?

— Est une charmante créole de Saint-Domingue, mon cher Parny, qui, depuis un an, est partie pour le golfe du Mexique.

— De sorte que, comme on dit en termes de garnison, vous rejoignez ?

— Je rejoins et j’épouse… D’ailleurs, vous le savez, mon cher Parny, je suis, comme vous, un enfant de l’Équateur, et, en allant à Saint-Domingue, je croirai retourner vers notre terre natale, retourner vers notre belle île Bourbon avec son ciel d’azur, sa végétation luxuriante ; n’ayant pas la patrie, j’aurai son équivalent, comme on a encore le portrait quand on ne peut plus posséder l’original. »

Et le jeune homme se mit à dire, avec un enthousiasme qui paraîtrait bien ridicule aujourd’hui, mais qui était de mise à cette époque, les vers suivants :

Toi dont l’image en mon cœur est tracée,

Toi qui reçus ma première pensée,

Les premiers sons que ma bouche a formés,

Mes premiers pas sur la terre imprimés,

Sous d’autres cieux cherchant un autre monde,

J’ai vu tes bords s’enfuir au loin dans l’onde...

Que de regrets ont suivi mes adieux !

Combien de pleurs ont coulé de mes yeux !

Que j’aime encore, après quinze ans d’absence,

Ce Col, témoin des jeux de mon enfance !

— À merveille, mon cher Bertin ! mais je vous prédis, moi, que vous ne serez pas plus tôt là-bas, avec votre belle Catilie, que vous oublierez les amis que vous laissez en France.

— Oh ! mon cher Évariste, comme vous vous trompez !

En amitié fidèle, encor plus qu’en amour,

Tout ce qu’aima mon cœur, il l’aima plus d’un jour !

D’ailleurs, votre renommée, mon grand poète, ne sera-t-elle point là pour me faire penser à vous ? Si j’avais le malheur de vous oublier, vos élégies ont des ailes, comme les hirondelles et les amours, et le nom d’une autre Éléonore viendra me faire tressaillir là-bas comme un écho de ce beau Paris, qui m’a si bien reçu, et que je quitte, cependant, avec tant de joie.

— Ainsi, c’est décidé, mon ami, vous partez ?

— Oh ! tout ce qu’il y a de plus décidé… Tenez, mes adieux sont achevés déjà :

Oui, c’en est fait, j’abandonne Paris ;

Qu’un peuple aimable, y couronnant sa tête,

Change l’année en un long jour de fête :

Pour moi, je pars ! Où sont mes matelots,

Venez, montez et sillonnez les flots !

Au doux zéphyr abandonnez la voile.

Et de Vénus interrogeons l’étoile.

— Oh ! que vous savez bien à qui vous faites votre prière, mon cher Bertin ! dit une troisième voix se mêlant à la conversation ; Vénus est votre vierge Marie, à vous !

— Ah ! c’est vous, mon cher Florian ! s’écrièrent à la fois les deux amis, qui à la fois étendirent leurs deux mains, que Florian serra dans chacune des siennes. »

Puis, aussitôt.

« Recevez mon compliment sur votre entrée à l’Académie, mon cher, ajouta Parny.

— Et le mien sur votre charmante pastorale d’Estelle, dit Bertin.

— Ma foi ! continua Parny, vous avez raison de revenir à vos moutons : nous avons besoin de votre monde de bergers pour nous faire oublier le monde de loups dans lequel nous vivons ; aussi, voyez, voilà Bertin qui le quitte !

— Ah çà ! ce n’était donc pas un adieu purement poétique que vous nous faisiez tout à l’heure, mon cher capitaine ?

— Non, vraiment, c’est un adieu réel.

— Et devinez pour quel antipode il part ? Pour Saint-Domingue, pour la reine des Antilles ! Il va planter du café et raffiner du sucre, tandis que, nous, Dieu sait si l’on nous laissera planter même des choux… Mais que regardez-vous donc ainsi ?

— Eh ! pardieu ! je ne me trompe pas, c’est lui ! dit Florian.

— Qui, lui ?

— Ah ! messieurs, continua le nouvel académicien, venez donc avec moi, j’ai deux mots à lui dire.

— À qui ?

— À Rivarol.

— Bon ! une querelle !

— Pourquoi pas ?

— Ah çà ! vous êtes donc toujours ferrailleur ?

— Par exemple ! il y à trois ans que je n’ai touché une épée.

— Et vous voulez vous refaire la main ?

— Le cas échéant, pourrais-je compter sur vous ?

— Parbleu ! »

Et les trois jeunes gens s’avancèrent, en effet, vers l’auteur du Petit Almanach de nos grands hommes, dont venait de paraître la seconde édition, laquelle avait fait plus de bruit encore que la première.

Rivarol était assis ou plutôt couché sur deux chaises, le dos appuyé à un marronnier, et faisant semblant de ne pas voir ce qui se passait autour de lui ; de temps en temps seulement, il jetait à gauche ou à droite un de ces regards où pétillait la flamme de l’esprit le plus éminemment français qui ait jamais existé.

Puis, à la suite de ce regard qui enregistrait un fait ou dénonçait une idée, il rapprochait ses deux mains pendantes à ses côtés, et, sur les tablettes qu’il tenait de l’une, il écrivait quelques mots avec le crayon qu’il tenait de l’autre.

Il vit s’avancer les trois promeneurs ; mais, quoiqu’il dût bien penser que ceux-ci venaient à lui, il affecta de ne point faire attention à eux, et se mit à écrire.

Cependant, tout à coup, une ombre se projeta sur son papier : c’était celle des trois amis. Force fut à Rivarol de lever la tête.

Florian le salua avec la plus grande courtoisie ; Parny et Bertin s’inclinèrent légèrement.

Rivarol se souleva sur sa chaise sans changer de position.

« Pardon si je vous dérange dans vos méditations, monsieur, lui dit Florian ; mais j’ai une petite réclamation à vous faire.

— À moi, monsieur le gentilhomme ? fit Rivarol avec son air narquois. Serait-ce à propos de M. de Penthièvre, votre maître ?

— Non, monsieur, c’est à propos de moi-même.

— Parlez.

— Vous m’aviez fait l’honneur d’insérer mon nom dans la première édition de votre Petit Almanach de nos grands hommes.

— C’est vrai, monsieur.

— Serait-ce indiscret, alors, de vous demander, monsieur, pourquoi vous avez enlevé mon nom de la seconde édition qui vient de paraître ?

— Parce que, entre la première et la seconde édition, monsieur, vous avez eu le malheur d’être nommé membre de l’Académie, et que, si obscur que soit un académicien, il ne peut, cependant, pas réclamer le privilège des inconnus ; or, vous le savez, monsieur de Florian, notre œuvre est une œuvre philanthropique, et votre place a été réclamée.

— Par qui ?

— Par trois personnes qui, je dois l’avouer humblement, avaient encore à cet honneur plus de droits que vous.

— Et quelles sont ces trois personnes ?

— Trois poètes charmants qui ont fait, le premier, un acrostiche ; le second, un distique, et le troisième, un refrain… Quant à la chanson, elle nous est promise incessamment ; mais, puisque le refrain est fait, nous pouvons attendre.

— Et quels sont ces illustres personnages ?

— MM. Grouber de Groubental, Fenouillot de Falbaire de Quingey, et Thomas Minau de Lamistringue.

— Cependant, si je vous recommandais quelqu’un, monsieur de Rivarol ?…

— J’aurais le regret de vous refuser, M. de Florian ; j’ai mes pauvres.

— Celui que je vous recommande n’a fait qu’un quatrain.

— C’est beaucoup.

— Voulez-vous que je vous le récite, monsieur de Rivarol ?

— Comment donc ! récitez, monsieur de Florian, récitez… Vous récitez si bien !

— Je n’ai pas besoin de vous dire à qui il est adressé, n’est-ce pas ?

— Je ferai mon possible pour deviner.

— Le voici.

— J’écoute.

Ci-gît Azor, chéri de ma Sylvie.

Il eut même penchant que vous, monsieur Damon :

À mordre il a passé sa vie ;

Il est mort d’un coup de bâton !

— Ah ! monsieur de Florian, s’écria Rivarol, ce petit chef-d’œuvre serait-il de vous ?

— Supposez qu’il soit de moi, monsieur de Rivarol, qu’auriez-vous à me demander ?

— Oh ! monsieur, j’aurais à vous demander de me le dicter, après me l’avoir récité.

— À vous ?

— À moi, oui.

— Pour quoi faire ?

— Mais pour le mettre dans les notes de ma troisième édition… Chacun sa place, monsieur ; le tout est de se rendre justice. Je n’ai pas d’autres prétentions que d’être, en littérature, ce que la pierre à aiguiser est en coutellerie : je ne coupe pas, je fais couper. »

Florian se pinça les lèvres. – Il avait affaire à forte partie ; cependant, il reprit :

« Et, maintenant, monsieur, pour en finir avec vous, si je vous disais que, dans l’article que vous avez eu la bonté de me consacrer, il y avait quelque chose qui m’a déplu ?

— Dans mon article, quelque chose qui vous a déplu ? Impossible ! il n’a que trois lignes.

— C’est pourtant ainsi, monsieur de Rivarol.

— Oh ! vraiment… Serait-ce dans l’esprit ?

— Non.

— Serait-ce dans la forme ?

— Non.

— Dans quoi est-ce donc ?

— C’est dans le fond.

— Oh ! si c’est dans le fond, le fond ne me regarde pas, monsieur de Florian ; il regarde Champcenetz, mon collaborateur, qui cause en se promenant là-bas avec le nez de Métra 2. – Votre serviteur, monsieur de Florian. »

Et Rivarol se remit tranquillement à écrire.

Florian regarda ses deux amis, qui lui firent signe des yeux qu’il devait se regarder comme battu, et, par conséquent, s’en tenir là.

« Allons, décidément vous êtes homme d’esprit, monsieur, dit Florian, et je retire mon quatrain.

— Hélas ! monsieur, s’écria Rivarol d’un air comiquement désespéré, il est trop tard !

— Comment cela ?

— Je viens de le consigner sur mes tablettes, et c’est déjà comme s’il était imprimé ; mais, si vous en voulez un autre, je me ferai un plaisir de vous l’offrir en place du vôtre.

— Un autre ? et toujours sur le même sujet ?

— Oui, tout frais arrivé de ce matin par la poste ; il m’est adressé ainsi qu’à Champcenetz : je puis donc en disposer en son nom et au mien. C’est d’un jeune avocat picard, nommé Camille Desmoulins, qui n’a encore fait que cela, mais qui promet, comme vous allez voir.

— À mon tour, j’écoute, monsieur.

— Ah ! pour l’intelligence des faits, il faut que vous sachiez, monsieur, que certains envieux me contestent, à moi ainsi qu’à Champcenetz, la noblesse, comme ils vous contestent, à vous, le génie ; vous comprenez bien que ce sont les mêmes. Ils disent que mon père était aubergiste à Bagnoles, et la mère de Champcenetz, femme de ménage, je ne sais où. Cela posé, voici mon quatrain, qui ne peut, certes, que gagner à l’explication que je viens de vous donner :

Au noble hôtel de la Vermine,

On est logé très proprement :

Rivarol y fait la cuisine

Et Champcenetz, l’appartement.

Vous voyez, monsieur, que le premier fait un admirable pendant au second, et que, si je vendais l’un sans l’autre, celui que je garderais serait dépareillé. »

Il n’y avait pas moyen de tenir rancune plus longtemps à un pareil homme. Florian lui tendit, en conséquence, une main que Rivarol prit avec ce fin sourire et ce léger clignement d’yeux qui n’appartenaient qu’à lui.

D’ailleurs, au même instant, il se faisait autour de Métra, et aux environs de l’arbre de Cracovie, un mouvement qui indiquait l’arrivée de quelque nouvelle importante.

Les trois amis suivirent donc l’impulsion donnée par la foule qui s’agglomérait sous les quinconces, et laissèrent Rivarol se remettre à ses notes, qu’il continua de prendre avec la même insouciance que s’il eût été seul.

Cependant, ce ne fut pas sans avoir répondu à un coup d’œil de Champcenetz qui voulait dire : « Qu’y a-t-il ? », par un regard qui signifiait : « Rien encore, pour cette fois-ci. »

q

Chapitre 3
Les nouvellistes

Métra, que venait de nommer Rivarol, et qui causait, comme nous l’avons dit, avec Champcenetz, s’était fait un des hommes les plus importants de l’époque.
Était-ce par son esprit ? Non ; son esprit était assez commun. Était-ce par sa naissance ? Non ; Métra appartenait à la bourgeoisie. Était-ce par la longueur démesurée de son nez ? Non, pas encore.

C’était par ses nouvelles.

Métra, en effet, était le nouvelliste par excellence : sous le titre de Correspondance secrète, il faisait paraître – devinez où ?… À Neuville, sur les bords du Rhin –, un journal contenant toutes les nouvelles parisiennes.

Qui savait le véritable sexe du chevalier ou de la chevalière d’Éon, à qui le gouvernement venait de donner l’ordre de s’en tenir à des habits de femme, et qui portait la croix de Saint-Louis sur son fichu ?

Métra.

Qui racontait dans leurs moindres détails, et comme s’il y eût assisté, les soupers fantastiques de l’illustre Grimod de la Reynière, lequel, abandonnant un instant la casserole pour la plume, venait de faire paraître la parodie du Songe d’Athalie ?

Métra.

Qui avait le mot des excentricités du marquis de Brunoy, l’homme le plus excentrique de l’époque ?

Métra.

Les Romains, en se rencontrant au forum, se demandèrent, chaque matin, pendant trois siècles : Quid novi fert Africa ? (Quelles nouvelles apporte l’Afrique ?) Les Français se demandèrent pendant trois ans : « Que dit Métra ? »

C’est que, le grand besoin du moment, c’étaient les nouvelles.

Il y a certaines périodes dans la vie des nations pendant lesquelles une inquiétude étrange s’empare de tout un peuple : c’est lorsque ce peuple sent, peu à peu, manquer sous ses pieds le sol sur lequel, pendant des siècles révolus, ont tranquillement marché ses ancêtres ; il croit à un avenir, car qui vit espère ; mais, outre qu’il ne distingue rien dans cet avenir, tant il est sombre, il sent encore qu’un abîme obscur, profond, inconnu, est entre cet avenir et lui.

Alors, il se jette dans des théories impossibles ; alors, il se met à la recherche des choses introuvables ; alors, comme ces malades qui se sentent si désespérés, qu’ils chassent les médecins et appellent les charlatans, il cherche la guérison, non pas dans la science, mais dans l’empirisme ; non pas dans la réalité, mais dans le rêve. Alors, pour peupler cet immense chaos où le vertige règne, où la lumière manque – non point faute qu’elle soit née, mais parce qu’elle va mourir – apparaissent des hommes de mystère comme Swedenborg, le comte de Saint-Germain, Cagliostro ; chacun apporte sa découverte, découverte inouïe, inattendue, presque surnaturelle : Franklin, l’électricité ; Montgolfier, l’aérostat ; Mesmer, le magnétisme. Alors, le monde comprend qu’il vient de faire, si aveugle et si chancelant qu’il soit, un pas immense vers les mystères célestes, – et l’orgueilleux genre humain espère avoir monté un des degrés de l’échelle qui conduit à Dieu !

Malheur au peuple qui éprouve ces tiraillements ; car, ces tiraillements, ce sont les premiers frissons de la fièvre révolutionnaire ! pour lui, l’heure de la transfiguration approche ; sans doute, il sortira de la lutte glorieux et ressuscité, mais il aura eu, pendant une agonie où il aura sué le sang, sa passion, son calvaire et sa croix.

Tel était l’état des esprits en France, à l’époque où nous sommes arrivés.

Pareilles à ces oiseaux qui s’emportent par grandes volées, qui tourbillonnent dans les airs et qui montent jusqu’aux nuages, d’où ils redescendent tout frissonnants – car ils ont été demander des nouvelles de la foudre, et l’éclair leur a répondu –, pareilles, disons-nous, à ces oiseaux, de grandes rafales de peuple couraient effarées, s’abattaient sur les places ; puis, après avoir demandé : « Qu’y a-t-il ? » reprenaient leur vol insensé à travers les rues et les carrefours.

On comprend donc l’influence que prenaient sur cette foule les gens qui répondaient à son immense interrogation en lui donnant des nouvelles.

Voilà pourquoi Métra le nouvelliste était encore plus entouré, le 24 août 1788, qu’il ne l’était les autres jours.

En effet, on sentait, depuis quelque temps, que la machine gouvernementale était tellement tendue, que quelque chose allait s’y rompre.

Quoi ? Le ministère probablement.

Le ministère fonctionnant à cette heure était on ne peut plus impopulaire. C’était le ministère de M. Loménie de Brienne, qui avait succédé à celui de M. de Calonne, tué par l’assemblée des notables, et lequel avait succédé lui-même au ministère de M. Necker.

Mais, soit que Métra fût sans nouvelles ce jour-là, soit que Métra en eût et ne voulût pas les dire, au lieu que Métra parlât à ceux qui l’entouraient, c’étaient ceux qui l’entouraient qui parlaient à Métra.

« Monsieur Métra, demandait une jeune femme ayant une robe à la lévite, coiffée en chapeau galant surmonté d’un parterre, et portant à la main une longue canne-ombrelle, est-il vrai que la reine, dans son dernier travail avec Léonard, son coiffeur, et mademoiselle Bertin, sa marchande de modes, ait non seulement annoncé le rappel de M. Necker, mais encore se soit chargée de lui notifier ce rappel ?

— Eh ! faisait Métra d’un ton qui voulait dire : “C’est possible !”

— Monsieur Métra, disait un élégant coiffé en petit-maître, vêtu d’un habit à olives, avec un gilet bordé de bandes d’indienne, croyez-vous que monseigneur le comte d’Artois se soit, comme on le dit, prononcé contre M. de Brienne et ait positivement déclaré hier au roi que, si l’archevêque ne donnait pas sa démission de ministre dans les trois jours, il était tellement jaloux du salut de Sa Grandeur, qu’il irait la lui demander lui-même ?

— Eh ! eh ! faisait Métra d’un ton qui voulait dire : “J’ai entendu raconter quelque chose de pareil à cela.”

— Monsieur Métra, demandait un homme du peuple au teint hâve et au corps amaigri, vêtu d’une culotte râpée et d’une veste sale, est-il vrai que l’on ait demandé à M. Siéyès ce que c’était que le tiers état, et que M. Siéyès ait répondu : “Rien pour le présent, toutpour l’avenir ?”

— Eh ! eh ! eh ! faisait Métra d’un ton qui voulait dire : “Je ne sais pas si M. Siéyès a dit cela ; mais, s’il l’a dit, il pourrait bien avoir dit la vérité !” »

Et tous de crier en chœur :

« Monsieur Métra, des nouvelles ! des nouvelles, monsieur Métra !

— Des nouvelles, citoyens, dit au milieu de la foule une voix glapissante, en voulez-vous ? je vous en apporte ! »

Cette voix avait un accent si singulier, un timbre si étrange, que chacun se retourna, cherchant des yeux celui qui venait de parler.

C’était un homme de quarante-six à quarante-huit ans, dont la taille n’atteignait pas à cinq pieds, aux jambes tordues dans des bas gris transversalement rayés de bleu, chaussé de souliers béants dont une ficelle échevelée remplaçait les cordons, coiffé d’un chapeau à l’Andromane, c’est-à-dire à calotte basse et à bords retroussés, et dont le torse était enfermé dans un habit marron usé partout, troué au coude, et s’ouvrant sur la poitrine pour laisser voir, derrière une chemise sale, entrebâillée et sans cravate, des clavicules saillantes et les muscles d’un cou qui semblait gonflé de venin.

Quant à sa figure, arrêtons-nous-y un instant, car elle mérite une mention particulière.

Sa figure, maigre, osseuse, large et déviant un peu de la ligne verticale à l’endroit de la bouche, était mouchetée comme la peau du léopard ; seulement, ce qui la mouchetait, c’était ici le sang, là la bile ; ses yeux, proéminents, pleins d’insolence et de défi, clignotaient comme ceux de l’oiseau de nuit jeté au grand jour ; sa bouche, largement fendue, comme celle du loup et de la vipère, avait le pli habituel de l’irritation et du dédain.

Toute cette tête, couronnée de cheveux gras, longs, noués derrière la nuque avec une lanière de cuir, et dans lesquels passait à chaque instant, comme pour comprimer le cerveau qu’ils recouvraient, une main grossière, sale et aux ongles noircis, semblait un masque posé sur le soupirail d’un volcan.

Vue d’en haut et bien éclairée, cette tête, inclinée sur l’épaule gauche comme celle d’Alexandre, ne manquait pas d’expression ; cette expression révélait à la fois l’entêtement, la colère et la force ; ce qui étonnait principalement en elle, c’était le désordre, la divergence, je dirai presque le bouleversement de ses traits : chacun semblait tiré de son côté par une pensée particulière, pensée fiévreuse qui le faisait frissonner, sans que ce frissonnement, pour ainsi dire individuel, se communiquât au reste du visage ; c’était, enfin, l’enseigne vivante, le prospectus animé de toutes ces passions fatales qui, d’ordinaire, éparpillées par la droite du Seigneur sur la foule, que Dieu aveugle pour qu’elle détruise, s’étaient, cette fois, par extraordinaire, concentrées dans un seul homme, dans un seul cœur, sur un seul visage.

À l’aspect de cet étrange personnage, tout ce qu’il y avait d’hommes de bonnes façons et de femmes élégantes dans la foule sentit courir sous sa peau comme un frémissement : le sentiment que chacun éprouvait était double ; il se composait à la fois de la répulsion qui écarte et de la curiosité qui attire.

Cet homme promettait des nouvelles ; s’il eût offert toute autre chose, les trois quarts de ceux qui étaient là se fussent enfuis, mais les nouvelles étaient une denrée si précieuse par le temps qui courait, que tout le monde resta.

Seulement, on attendit ; nul n’osait interroger.

« Vous demandez des nouvelles ? reprit l’homme extraordinaire. En voici, et des plus fraîches encore ! M. de Loménie a vendu sa démission.

— Comment, vendu ? s’écrièrent cinq ou six voix.

— Certainement, il l’a vendue, puisqu’on la lui a payée, et même assez cher ! mais il en est ainsi dans ce beau royaume de France : on paye les ministres pour entrer, on les paye pour rester, on les paye pour sortir ; et qui les paye ? Le roi ! Mais qui paye le roi ? Vous ! moi ! nous !… Donc, M. de Loménie de Brienne a fait son compte et celui de sa famille : il sera cardinal, c’est convenu ; il a, à la calotte rouge, les mêmes droits que son prédécesseur Dubois. Son neveu n’a point l’âge pour être coadjuteur ; n’importe ! il aura la coadjutrice de l’évêché de Sens ! Sa nièce – il faut bien qu’on fasse quelque chose pour la nièce, vous comprenez, puisqu’on fait quelque chose pour le neveu – aura une place de dame du palais ; quant à lui, pendant un ministère d’un an, il s’est composé une petite fortune de cinq ou six cent mille livres de rente sur les biens de l’Église ; en outre, il laisse son frère ministre de la Guerre, après l’avoir fait nommer chevalier des ordres du roi et gouverneur de Provence… Vous voyez donc bien que j’avais raison de dire qu’il ne donne pas sa démission, mais qu’il la vend.

— Et de qui tenez-vous ces détails ? demanda Métra s’oubliant jusqu’à interroger, lui qu’on interrogeait toujours.

— De qui je les tiens ? Parbleu ! de la cour… Je suis de la cour, moi ! »

Et l’homme singulier enfonça ses deux mains dans ses deux goussets, écarta ses jambes torses, se balança d’arrière en avant et d’avant en arrière, inclinant encore plus que d’habitude la tête sur l’épaule en signe de défi.

« Vous êtes de la cour ? murmurèrent plusieurs voix.

— Cela vous étonne ? dit l’inconnu. Eh ! ne faut-il pas toujours, au contraire de l’ordre physique, que, dans notre ordre moral, la force s’appuie à la faiblesse, la science à la sottise ? Beaumarchais n’était-il pas chez Mesdames ; Mably, chez le cardinal de Tencin ; Chamfort, chez le prince de Condé ; Thuliers, chez Monsieur ; Laclos, madame de Genlis et Brissot, chez le duc d’Orléans ? Qu’y aurait-il donc d’étonnant que je fusse, moi aussi, chez quelqu’un de tous ces grands seigneurs-là quoique je prétende valoir un peu mieux que tous ceux que je viens de nommer ?

— Ainsi la démission du ministre est, selon vous, certaine ?

— Officielle, je vous dis.

— Et qui le remplace ? demandèrent plusieurs voix.

— Qui ? Parbleu ! le Genevois, comme dit le roi ; le charlatan, comme dit la reine ; le banquier, comme disent les princes, et le père du peuple, comme dit ce pauvre peuple, qui appelle tout le monde son père, justement parce qu’il n’a pas de père. »

Et un sourire de damné tordit la bouche de l’orateur.

« Vous n’êtes donc pas pour M. Necker, vous ? hasarda une voix.

— Moi ? Si fait, au contraire… Peste ! il faut des hommes comme M. Necker à un pays comme la France ! Aussi quel triomphe on lui prépare ! quelles allégories on lui promet ! J’en ai vu une, hier, où il ramène l’Abondance, et où les mauvais génies fuient à sa vue ; on m’en a montré une autre aujourd’hui, où il est représenté sous la forme d’un fleuve sortant d’une grange… Son portrait n’est-il pas partout, à chaque coin de rue, sur les tabatières, sur les boutons d’habit ? ne parle-t-on pas de percer une rue qui ira à la Banque, et qu’on appellera la rue Necker ? n’a-t-on pas déjà frappé douze médailles en son honneur, presque autant que pour le grand pensionnaire de Witt, qui a été pendu ? – Si je suis pour M. Necker, je le crois bien !… Vive le roi ! Vive le parlement ! vive M. Necker !

— Ainsi vous affirmez que M. Necker est nommé ministre en remplacement de M. de Brienne ? dit, au milieu de la foule, une voix dont l’interrogation retentissait comme une menace, et qui attira tous les yeux sur celui qui venait de parler. »

Hâtons-nous de dire que le second personnage qui semblait venir réclamer sa part de l’attention publique n’en était pas moins digne que celui en face duquel il se posait.

Tout au contraire du premier, qui devait devenir son antagoniste s’il ne devenait pas son ami, le second venu, habillé avec une espèce de recherche, et remarquable surtout par la finesse et la blancheur de son linge, était une espèce de colosse haut de cinq pieds huit pouces, parfaitement pris dans toutes les parties de sa taille herculéenne. On eût dit une statue de la Force parfaitement réussie, excepté à l’endroit du visage, où le moule semblait avoir fait défaut à l’airain : en effet, tout son visage – visage informe – était, non pas marqué, non pas creusé, mais labouré, mais bouleversé par la petite vérole ! Il semblait que quelque instrument rempli de plomb fondu lui eût éclaté à la face, que quelque chimère à l’haleine de feu lui eût soufflé à la figure ; c’était, pour ceux qui le regardaient et qui essayaient de reconstruire le facies d’un homme avec ses traits ébauchés, c’était un débrouillement pénible, un classement laborieux : le nez était écrasé, l’œil à peine visible, la bouche grande ; cette bouche, en souriant, laissait voir une double rangée de dents blanches comme l’ivoire, recouverte, lorsqu’elle se fermait, par le bourrelet de deux lèvres pleines d’audace et de sensualité ; c’était une ébauche gigantesque interrompue aux mains de Dieu dans le passage du lion à l’homme ; c’était, enfin, une création imparfaite mais énergique, incomplète mais terrible !

Le tout formait une étonnante concentration de vie, de chair, d’os, de force, d’aveuglement, d’obscurité et de vertige.

Sept ou huit personnes se trouvaient placées entre ces deux hommes ; elles se retirèrent aussitôt, comme si elles eussent craint d’être broyées à leur contact ; de sorte qu’ils se trouvèrent face à face sans aucun obstacle entre eux, le géant fronçant le sourcil au nain, et le nain riant au géant.

En un instant, Bertin, Parny, Florian, Rivarol, Champcenetz et même Métra, avaient disparu des yeux de cette foule, dont toute l’attention était concentrée sur ces deux hommes, qui, cependant, lui étaient complètement inconnus.

C’était l’époque des paris – car les modes anglaises avaient fait invasion en France à la suite de M. le duc d’Orléans et des élégants de la cour – ; il était évident que l’un de ces hommes pouvait briser l’autre, rien qu’en laissant tomber sa main sur lui : eh bien ! s’il eût dû y avoir lutte entre eux, autant de paris eussent soutenu l’un que l’autre ; les uns eussent parié pour le lion, les autres pour le serpent ; les uns pour la force, les autres pour le venin.

Le géant répéta son interrogation au milieu du silence presque solennel qui s’était fait.

« Ainsi, dit-il, vous affirmez que M. Necker est nommé ministre en remplacement de M. de Brienne ?

— Je l’affirme.

— Et vous vous réjouissez de ce changement ?

— Parbleu !

— Non point parce qu’il élève l’un, mais parce qu’il détruit l’autre, et que, dans certains moments, détruire, c’est fonder, n’est-ce pas ?

— C’est étonnant comme vous me comprenez, citoyen !

— Vous êtes l’ami du peuple alors ?

— Et vous ?

— Moi, je suis l’ennemi des grands !

— Cela revient au même.

— Pour commencer l’œuvre, oui… mais pour la finir ?

— Quand nous en serons là, nous verrons.

— Où dînez-vous, aujourd’hui ?

— Avec toi, si tu veux.

— Viens, citoyen ! »

Et, sur ces mots, le géant s’approcha du nain et lui offrit un bras de fer auquel le nain se suspendit.

Puis tous deux, sans plus s’inquiéter de la foule que si la foule n’eût pas existé, s’éloignèrent à grands pas, laissant les nouvellistes commenter, sous l’arbre de Cracovie, la nouvelle qu’on venait de livrer en pâture à leurs appétits politiques.

Arrivés à l’extrémité du Palais-Royal, et sous les arcades qui conduisaient au spectacle des Variétés – situé où est aujourd’hui le Théâtre-Français –, les deux nouveaux amis, qui ne s’étaient pas encore dit leurs noms, furent rencontrés par un homme tout déguenillé faisant le commerce de billets le jour, et celui de contremarques le soir.

On jouait, en ce moment, au théâtre des Variétés, une pièce fort courue, intitulée : Arlequin, empereur dans la lune.

« Monsieur Danton, dit le marchand de billets s’adressant au plus grand des deux hommes, c’est Bordier qui joue ce soir ; voulez-vous une bonne petite loge bien cachée où l’on puisse mener une jolie femme, et voir sans être vu ? »

Mais Danton, sans lui répondre, le repoussa de la main.

Alors, le marchand de billets fit le tour, et, s’adressant au plus petit :

« Citoyen Marat, dit-il, voulez-vous un parterre ? Vous serez là au milieu de fameux patriotes, allez ! Bordier est des bons. »

Mais Marat, sans lui répondre, le repoussa du pied.

Le marchand de billets se retira en grommelant.

« Ah ! monsieur Hébert, dit un gamin qui dévorait de l’œil le paquet de billets que le marchand tenait dans sa main ; ah ! monsieur Hébert, faites-moi cadeau d’un petit amphithéâtre ! »

C’est ainsi que, le 24 août 1788, l’avocat aux conseils, Danton, fut présenté au médecin des écuries du comte d’Artois, Marat, par le marchand de contremarques Hébert.

q

Chapitre 4
Chez Danton

Tandis que Rivarol demandait à Champcenetz, sans que celui-ci pût lui répondre, quels étaient les deux inconnus qui s’éloignaient ; tandis que Bertin, Parny et Florian se quittaient, insoucieux – oiseaux chanteurs imprévoyants de la tempête – Bertin pour faire ses préparatifs de départ, Parny pour rimer ses derniers vers des Galanteries de la Bible, et Florian pour commencer son discours de réception à l’Académie ; tandis que Métra, perdu de réputation parmi ces nouvellistes dont il était le roi, s’enfonçait dans les profondeurs du cirque et allait demander le Journal de Paris au cabinet de lecture de Girardin ; tandis que, sous les allées de tilleuls aboutissant au quinconce, et rayant le Palais-Royal dans toute sa longueur, les élégantes et les muscadins se promenaient sans s’inquiéter qui était encore ministre ou qui ne l’était plus, celles-ci, avec des chapeaux de gaze noire à la caisse d’escompte, lesquels chapeaux étaient sans fonds : ceux-là avec des gilets aux grands hommes du jour, c’est-à-dire ornés de portraits des deux héros à la mode : La Fayette et d’Estaing, – nos deux patriotes traversaient la place du Palais-Royal, enfilaient la rue Saint-Thomas-du-Louvre, gagnaient le Pont-Neuf, et débouchaient, par la rue des Fossés-Saint-Germain, dans la rue du Paon, où demeurait Danton.

Pendant la route, chacun d’eux avait appris à qui il avait affaire. Hébert, comme nous l’avons vu, avait bien successivement prononcé les noms de Danton et de Marat ; mais ces noms prononcés n’étaient pas un renseignement bien clair, attendu que l’un, celui de Marat, était à peine connu, et l’autre, celui de Danton, tout à fait ignoré ; mais, à son nom, chacun avait joint ses titres et qualités ; de sorte que Danton savait qu’il marchait à côté de l’auteur des Chaînes de l’esclavage, de l’Homme, ou Principes et lois de l’influence de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme, des Mélanges littéraires, des Recherches sur le feu, l’électricité et la lumière, de l’Optique de Newton, et enfin, des Mémoires académiques, ou Nouvelles découvertes sur la lumière ; et, de son côté, Marat savait qu’il donnait le bras à Georges-Jacques Danton, avocat aux conseils, dernier héritier d’une bonne famille bourgeoise d’Arcis-sur-Aube, époux, depuis trois ans, d’une charmante femme nommée Gabrielle Charpentier, et père, depuis deux ans, d’un garnement d’enfant sur lequel, comme tous les pères, il fondait les plus belles espérances.

La maison qu’habitait Danton était habitée en même temps par son beau-père, M. Ricordin ; le père de Danton était mort jeune, et sa mère s’était remariée ; mais son beau-père avait été si parfait pour lui, qu’à peine s’était-il aperçu de la perte qu’il avait faite. M. Ricordin tenait donc, au second étage, le grand appartement donnant sur la rue, tandis que Danton occupait, de son côté, un petit appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur le passage du Commerce. Les deux appartements, celui du beau-père et celui du beau-fils, communiquaient par une porte, et, depuis quelque temps, dans l’espérance de la clientèle future du jeune avocat aux conseils, M. Ricordin avait détaché de son appartement, à lui, un grand salon dont Danton avait fait son cabinet. Moyennant cette adjonction, le petit ménage se trouvait plus à l’aise : Danton et toute sa puissante vitalité se renfermait dans ce grand cabinet, et laissait à sa femme, à son enfant et à la cuisinière, qui formait le seul domestique de la maison, tout le reste de l’appartement, se composant d’une grande cuisine commune desservant à la fois le beau-père et le beau-fils, d’une antichambre, d’une chambre à coucher et d’un salon.

Ce fut dans cette dernière pièce, ornée des portraits de madame Ricordin et de M. Charpentier père, que fut introduit Marat. Ces deux portraits étaient des types complets de la bourgeoisie d’alors, et faisaient d’autant mieux ressortir une peinture représentant Danton en pied, debout, la main étendue, et sortant, pour ainsi dire, de la toile : cette peinture n’était, lorsqu’on la regardait de trop près, qu’une esquisse à laquelle on ne pouvait rien distinguer ; mais, en reculant de quelques pas, en l’étudiant à distance, tout cet empâtement de couleurs se débrouillait, et l’on voyait apparaître une ébauche, c’est vrai, mais une ébauche vivante, pleine de flamme et de génie. Cette ébauche avait pris naissance, en quelques heures, sous le pinceau d’un jeune homme ami de Danton, et que l’on appelait Jacques-Louis David.

Le reste de l’appartement était extrêmement simple ; seulement, dans quelques détails tels que vases, chandeliers, pendules, on y devinait une sourde aspiration vers le luxe, un besoin sensuel de voir de l’or.

Au moment où Danton sonna, l’on reconnut sa manière de sonner, et tout courut vers la porte, la jeune femme, l’enfant, le chien ; mais, lorsque la porte s’ouvrit, lorsque, derrière le maître de la maison, on aperçut l’hôte étrange qu’il ramenait, la femme recula d’un pas, l’enfant se mit à pleurer, le chien aboya.

La figure de Marat se contracta légèrement.

« Pardonnez, mon cher hôte, dit Danton, vous êtes encore étranger ici, et…

— Et je produis mon effet, dit Marat. Ne vous excusez pas, c’est inutile : je connais cela !

— Ma bonne Gabrielle, dit Danton en embrassant sa femme comme un homme qui a quelque chose à se faire pardonner, j’ai rencontré monsieur au Palais-Royal : c’est un médecin distingué ; c’est plus que cela, c’est un philosophe, et il a bien voulu accepter l’offre que je lui ai faite de venir dîner avec nous.

— Amené par toi, mon cher Georges, monsieur est sûr de l’accueil qu’on lui fera ; seulement, l’enfant n’était pas prévenu, et le chien…

— Est de bonne garde, je vois cela, dit Marat ; d’ailleurs, j’ai remarqué une chose, ajouta-t-il avec un admirable cynisme, les chiens sont fort aristocrates de leur nature.

— Quelqu’un de nos convives est-il arrivé ? demanda Danton.

— Non… le cuisinier seulement. »

Madame Danton prononça ces derniers mots en souriant.

« Lui as-tu offert ton aide ? car, toi aussi, ma bonne Gabrielle, tu es une cuisinière distinguée !

— Oui ; mais j’ai eu la honte de me voir refusée.

— Bah ?… Alors, tu t’es bornée à dresser la table ?

— Pas même cela.

— Comment, pas même cela ?

— Non ; deux domestiques ont tout apporté : linge, argenterie, candélabres.

— Croit-il donc que nous n’en avons pas ? fit Danton en se redressant et en fronçant le sourcil.

— Il a dit que c’était chose arrêtée entre vous, et qu’il n’était venu faire la cuisine qu’à cette condition.

— Bon ! laissons-le tranquille : c’est un original… Tiens, on sonne, mon enfant : va voir qui nous arrive. »

Puis, se tournant vers Marat :

« Voici la liste de nos convives, mon cher hôte ; un confrère à vous d’abord, M. le docteur Guillotin ; Talma et Marie-Joseph de Chénier, deux inséparables ; Camille Desmoulins, un enfant, un gamin, mais un gamin de génie ; et puis qui donc encore ?… Vous, ma femme et moi, voilà tout… Ah ! David, que j’oubliais. J’avais invité mon beau-père, mais il nous trouve de trop haute compagnie pour lui : c’est un bon et excellent provincial qui est tout dépaysé à Paris, et qui redemande à grands cris son Arcis-sur-Aube… Eh bien, entre donc, Camille ! entre donc ! »

Ces derniers mots s’adressaient à un homme de taille moyenne, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, et qui en paraissait vingt à peine. C’était visiblement un familier de la maison ; car aussi bien reçu par tout le monde que Marat l’avait été mal, il s’était arrêté dans l’antichambre à serrer la main de madame Danton, à embrasser l’enfant, à caresser le chien.

Sur l’invitation de Danton, il entra.

« D’où viens-tu donc ? demanda Danton. Tu as l’air tout ébouriffé.

— Moi ? Pas le moins du monde ! dit Camille en jetant son chapeau sur une chaise ; mais imagine-toi… Ah ! pardon, monsieur… »

Il venait seulement d’apercevoir Marat, et le saluait ; Marat lui rendit son salut.

« Imagine-toi, continua Camille, que je viens du Palais-Royal.

— Et nous aussi, dit Danton, nous en venons.

— Je le sais bien ; je me suis inquiété de toi, et me suis fort étonné de ne pas te trouver sous le quinconce, t’y ayant donné rendez-vous.

— Tu y as su la nouvelle ?

— Oui, la démission de cette canaille de Brienne, la rentrée de M. Necker ! C’est excellent, tout cela… Mais j’y venais pour autre chose, moi, au Palais-Royal.

— Et pourquoi y venais-tu donc ?

— Je croyais trouver là quelqu’un disposé à me chercher une querelle, et, comme j’étais, moi, disposé à l’accepter…

— Bah ! ! qui donc cherchais-tu ?

— Cette vipère de Rivarol ou cet aspic de Champcenetz.

— À quel propos ?

— En ce que ces faquins-là m’ont mis dans leurPetit Almanach de nos grands hommes.

— Et qu’est-ce que cela te fait ? dit Danton en haussant les épaules.

— Cela me fait, cela me fait… Cela me fait que je ne veux pas qu’on me classe entre M. Désessarts et M. Derome, dit Eugène ; entre un homme qui a fait l’Amour libérateur, une méchante pièce de théâtre, et un homme qui n’a encore rien fait.

— Et qu’as-tu donc fait, toi, demanda en riant Danton, pour être si difficile ?

— Moi ?

— Oui, toi.

— Je n’ai rien fait, mais je ferai, je t’en réponds. D’ailleurs, je me trompe : si, pardieu ! j’ai fait un quatrain que je leur ai envoyé… Ah ! je les arrange bien ! Écoute-moi cela ; c’est du Martial tout pur, vieux Romain :

Au grand hôtel de la Vermine,

On est logé très proprement :

Rivarol y fait la cuisine

Et Champcenetz l’appartement.

— Et tu as signé ? demanda Danton.

— Parbleu ! c’est pour cela que je venais au Palais-Royal, d’où ils ne bougent ni l’un ni l’autre… Je croyais trouver réponse à mon quatrain : eh bien, je n’ai pas fait mes frais, comme dit Talma.

— Ils ne t’ont point parlé ?

— Ils ont fait semblant de ne pas me voir, mon cher.

— Comment ! monsieur, dit Marat, vous en êtes encore à vous inquiéter de ce que l’on dit ou de ce que l’on écrit de vous ?

— Oui, monsieur, oui, dit Camille ; j’ai la peau fort sensible, j’en conviens ; aussi, si jamais je fais quelque chose, soit en littérature, soit en politique, j’aurai un journal, et, alors…

— Alors, que direz-vous dans votre journal ? fit une voix venant de l’antichambre.

— Je dirai, mon cher Talma, répondit Camille reconnaissant la voix du grand artiste, qui commençait alors sa carrière dramatique, je dirai que, le jour où vous aurez un beau rôle, vous serez le premier tragédien du monde.

— Eh bien, je l’ai, le rôle, dit Talma, et voici l’homme qui me l’a donné.

— Ah ! bonjour, Chénier !… Tu as donc commis une nouvelle tragédie ? ajouta Camille en s’adressant à ce dernier.

— Oui, mon ami, répondit Talma, une œuvre superbe qu’il a lue aujourd’hui, et qui a été reçue à l’unanimité : un Charles IX. C’est moi qui jouerai Charles IX, si toutefois le gouvernement permet que la pièce soit jouée… Imagine-toi que cet imbécile de Saint-Phal a refusé le rôle : il a trouvé que Charles IX n’était pas un personnage sympathique !… Sympathique, Charles IX ! qu’en dis-tu, Danton ? J’espère bien le rendre exécrable, moi !

— Vous avez raison au point de vue de la politique, monsieur, dit Marat, il est bon de rendre les rois exécrables ; mais peut-être aurez-vous tort au point de vue de l’histoire. »

Talma avait la vue extrêmement basse ; il s’approcha de celui qui lui parlait, et dont il ne reconnaissait pas la voix, lui à qui étaient familières toutes les voix qu’on entendait chez Danton, et au milieu du voile de sa myopie qui s’éclaircissait, il finit par apercevoir.

Sans doute, la découverte ne fut point favorable, car il s’arrêta court.

« Eh bien ? fit Marat, qui, comme pour madame Danton, comme pour l’enfant, comme pour le chien, remarquait l’impression produite.

— Eh bien, monsieur, reprit Talma un peu déconcerté, je vous demande l’explication de votre théorie.

— Ma théorie, monsieur, la voici : c’est que, si Charles IX eût laissé les huguenots faire leur œuvre – et, en ceci, je ne suis pas accusable de partialité –, le protestantisme devenait la religion de l’État, et les Condés passaient rois de France ; alors, il arrivait de notre pays ce qui est arrivé de l’Angleterre : c’est que nous nous arrêtions dans notre marche, et que l’esprit méthodique de Calvin se substituait à cette activité inquiète qui est le propre des peuples catholiques, et qui les pousse à la conquête des promesses du Christ. Le Christ nous a promis la liberté, l’égalité, la fraternité ; les Anglais ont eu la liberté avant nous ; mais, rappelez-vous bien ceci, monsieur, nous aurons l’égalité et la fraternité avant eux, et, ce bienfait, nous le devrons…

— Aux prêtres ? dit Chénier avec un air railleur.

— Non pas aux prêtres, monsieur de Chénier, répondit Marat appuyant sur la particule, qu’à cette époque, l’auteur d’Azémire et de Charles IX n’avait point encore répudiée ; pas aux prêtres, mais à la religion ; c’est la religion qui a fait le bien, ce sont les prêtres qui ont fait le mal. Auriez-vous introduit une autre idée que celle-là dans votre Charles IX ? Alors, vous vous seriez trompé.

— Eh bien, si je me suis trompé, le public fera justice de l’erreur.

— C’est encore une assez mauvaise raison que vous me donnez là, mon cher monsieur de Chénier, et je doute que vous l’ayez adoptée pour votre tragédie d’Azémire, comme vous me paraissez prêt à l’adopter pour votre tragédie deCharles IX.

— Ma tragédie d’Azémire, monsieur, n’a pas été jouée devant le public ; elle a été jouée à la cour, et vous connaissez, sur ce tribunal-là, l’opinion de Voltaire :

La cour a sifflé tes talents ;

Paris applaudit tes merveilles.

Grétry, les oreilles des grands

Sont souvent de grandes oreilles !

— Oh ! oui, monsieur, et ce n’est certes pas moi qui vous contredirai sur ce point ! Mais écoutez bien ceci, car je ne veux pas être taxé d’inconséquence : il se peut qu’un jour, vous entendiez dire que Marat poursuit la religion, que Marat ne croit pas en Dieu, que Marat demande la tête des prêtres. Je demanderai la tête des prêtres, monsieur ; mais ce sera justement parce que je vénérerai la religion, ce sera surtout parce que je croirai en Dieu.

— Et, si l’on vous donne les têtes que vous demandez, monsieur Marat, dit un petit homme de quarante à quarante-cinq ans qui venait d’entrer, je vous conseille d’adopter l’instrument que je suis en train de confectionner.

— Ah ! c’est vous, docteur ? dit Danton en se retournant vers le nouveau venu, dont il n’avait pas salué l’entrée, préoccupé qu’il était de la conversation de Chénier et de Marat.

— Ah ! monsieur Guillotin ? dit Marat saluant avec une certaine déférence.

— Oui, M. Guillotin, dit Danton, excellent docteur, monsieur Marat, mais plus excellent homme… Et quel est donc l’instrument que vous confectionnez, mon cher docteur, et comment s’appelle-t-il ?

— Comment il s’appelle, cher ami ? Je ne saurais vous le dire, car je ne lui ai pas encore donné de nom ; mais le nom ne fait rien à la chose. »

Puis, revenant à Marat :

« Vous ne me connaissez probablement pas, monsieur, continua-t-il ; mais, quand vous me connaîtrez, vous saurez que je suis un véritable philanthrope.

— Je sais sur vous tout ce qu’on peut savoir, monsieur, dit Marat avec une certaine courtoisie qu’il n’avait encore fait paraître qu’à cette occasion, c’est-à-dire que non seulement vous êtes un des hommes les plus savants qui soient, mais encore un des meilleurs patriotes qui existent. Votre thèse à l’université de Bordeaux, le prix que vous avez remporté à la faculté de médecine, votre jugement sur Mesmer, les cures merveilleuses, enfin, que vous opérez tous les jours, voilà pour la science ; votre pétition des citoyens domiciliés de Paris, voilà pour le patriotisme. Je dirai plus, maintenant : c’est que je sais même quelque chose de l’instrument dont vous parlez. N’est-ce point une machine à trancher la tête ?

— Comment, docteur, s’écria Camille, vous vous intitulez philanthrope, et vous inventez des machines à tuer l’humanité ?

— Oui, monsieur Desmoulins, répondit gravement le docteur, et c’est justement parce que je suis philanthrope que je les invente. Jusqu’aujourd’hui, en appliquant la peine capitale, la société n’a pas seulement puni, elle s’est vengée. Qu’est-ce que tous ces supplices du feu, de la roue, de l’écartèlement ? qu’est-ce que cette huile bouillante ? qu’est-ce que ce plomb fondu ? n’est-ce pas la continuation de la torture que votre excellent roi a modifiée, sinon abolie ? Messieurs, que veut la loi quand elle frappe ? Elle veut supprimer le coupable ; voilà ; eh bien, toute la punition doit consister dans la perte de la vie, et non dans autre chose encore ; l’adjonction d’une douleur quelconque au supplice est un crime égal à celui, quel qu’il soit, que le criminel peut avoir commis !

— Ah ! par exemple ! s’écria Danton ; et vous croyez, vous, docteur, que vous détruirez l’homme, cette machine si admirablement organisée, qui se cramponne à la vie par tous ses désirs, par tous ses sens, par toutes ses facultés, vous croyez que vous détruirez l’homme comme un charlatan arrache une dent, sans douleur ?

— Oui, monsieur Danton ! Oui, oui, oui ! dit le docteur s’exaltant, sans douleur !… Je détruis l’homme par l’anéantissement ; je détruis comme détruit l’électricité, comme détruit la foudre ; je frappe comme frappe Dieu, cette suprême justice !

— Et comment frappez-vous ? demanda Marat. Dites-moi cela, je vous prie, si ce n’est pas un secret. Vous ne pouvez vous faire idée combien votre conversation m’intéresse.

— Ah ! fit Guillotin respirant, comme s’il eût été au comble de la joie d’avoir, enfin, trouvé un auditeur digne de lui. Eh bien, monsieur, voici : ma machine est une machine toute nouvelle, et d’une simplicité… Quand vous verrez cela, vous serez étourdi de cette simplicité ; et vous vous étonnerez qu’une chose si peu compliquée ait été six mille ans à se produire ! Imaginez-vous, monsieur, une plate-forme, une espèce de petit théâtre… M. Talma, vous écoutez aussi, n’est-ce pas ?

— Parbleu ! dit Talma, je crois bien que j’écoute ! et cela m’intéresse, je vous jure, presque autant que M. Marat.

— Eh bien, je disais donc : imaginez-vous une plate-forme, une espèce de petit théâtre auquel on monte par cinq ou six marches ; le nombre n’y fait rien… Sur ce théâtre, je dresse deux poteaux ; au bas de ces poteaux, je pratique une sorte de petite chatière dont la partie supérieure est mobile et s’abaisse sur le cou du condamné, qu’elle contient ; au haut de ces deux poteaux, je place un couperet alourdi par un saumon de trente ou quarante livres, retenu par un fil : je détache ce fil sans même y toucher, avec un ressort ; le couperet glisse entre deux rainures bien graissées ; le condamné éprouve une légère fraîcheur sur le cou, et crac ! la tête est à bas.

— Peste ! fit Camille, comme c’est ingénieux !

— Oui, monsieur, reprit Guillotin s’animant de plus en plus, et cette opération qui sépare la vie de la matière, qui tue, qui détruit, qui foudroie ! cette opération dure… devinez combien de temps : pas une seconde !

— Oui, pas une seconde, c’est vrai, dit Marat : mais êtes-vous bien sûr, monsieur, que la douleur ne dure pas plus longtemps que l’exécution ?

— Comment voulez-vous que la douleur survive à la vie ?

— Pardieu ! comme l’âme survit au corps.

— Ah ! oui, je sais bien, fit Guillotin avec une légère amertume provenant de la prescience de la lutte, vous croyez à l’âme ! vous lui assignez même, contrairement à l’opinion des spiritualistes, qui la répandent par tout le corps, vous lui assignez même un siège particulier : vous la logez dans les méninges ; ce qui fait que vous méprisez Descartes, et suivez Locke, que vous eussiez dû citer au moins, puisque vous avez pris une portion de sa doctrine. Oh ! si vous avez lu ma brochure sur le tiers état, j’ai lu votre livre sur l’homme ; j’ai lu tout ce que vous avez fait, vos travaux sur le feu, sur la lumière, sur l’électricité… Oui, oui, n’ayant pas réussi contre Voltaire et les philosophes, votre génie belliqueux s’est attaqué à Newton : vous avez cru détruire son optique, et vous vous êtes jeté dans une foule d’expériences hâtées, passionnées, légères, que vous avez essayé de faire ratifier par Franklin et par Volta ; mais ni l’un ni l’autre n’ont été de votre avis sur la lumière, monsieur Marat ; permettez-moi donc de penser autrement que vous sur l’âme. »

Marat avait écouté toute cette sortie du docteur Guillotin avec une tranquillité dont se fût grandement étonné celui qui eût connu le caractère irritable du médecin des écuries d’Artois ; mais, aux yeux d’un profond observateur, cette tranquillité même eût offert la mesure du degré d’intérêt que Marat portait à la fameuse découverte du docteur Guillotin.

« Eh bien, monsieur, dit-il, pour un moment, et puisqu’elle vous effraie si fort, j’abandonne l’âme et je rentre dans la matière, car c’est la matière, et non l’âme, qui souffre.

— Alors, comme je tue la matière, la matière ne souffre pas.

— Mais êtes-vous bien sûr de la tuer ?

— Si je tue la matière en tranchant la tête ?

— Êtes-vous bien sûr de la tuer sur le coup ?

— Parbleu ! puisque c’est là justement qu’il frappe ! dit Camille ne pouvant pas résister au plaisir de faire un jeu de mots, si mauvais qu’il fût.

— Veux-tu te taire, malheureux ! dit Danton.

— Expliquez-vous, dit Guillotin.

— Oh ! mon explication est bien simple ; vous mettez le siège du jugement dans le cerveau, n’est-ce pas ?… C’est avec le cerveau que nous pensons, et, la preuve, c’est que, lorsque nous avons beaucoup pensé, nous avons mal à la tête.

— Oui, mais c’est au cœur que vous mettez le siège de la vie, s’écria vivement Guillotin, qui prévoyait d’avance les arguments de son adversaire.

— Soit ; mettons le siège de la vie au cœur ; mais, le sentiment de la vie, où le mettrons-nous ? Au cerveau… Eh bien, séparez la tête du corps ; le corps sera mort, c’est possible ; le corps ne souffrira plus, c’est possible encore ; mais la tête, monsieur ! la tête !

— Eh bien, la tête ?…

— La tête, monsieur, elle continuera de vivre, et, par conséquent, de penser tant qu’une goutte de sang animera son cerveau, et, pour qu’elle perde son sang, il lui faut au moins huit ou dix secondes.

— Oh ! huit ou dix secondes, fit Camille, c’est bientôt passé !

— C’est bientôt passé ! s’écria Marat en se levant ; êtes-vous si peu philosophe, jeune homme, que vous mesuriez la douleur par le temps qu’elle dure, et non par le coup qu’elle frappe, par le fait, et non par les suites ? Mais, songez donc à cela si une douleur insupportable dure une seconde, elle dure une éternité ; et, lorsque cette douleur, insupportable déjà, laisse assez de sentiment pour que celui qui l’éprouve comprenne, tout en l’éprouvant, que la fin de la douleur est la fin de la vie, et quand, malgré cette douleur insupportable, pour prolonger sa vie, il voudrait prolonger sa douleur, vous ne croyez pas qu’il y ait là un intolérable supplice ?

— Ah ! voilà justement où nous ne sommes pas d’accord, dit Guillotin ; je nie qu’on souffre.

— Et, moi, je l’affirme, reprit Marat. D’ailleurs, le supplice de la décollation n’est pas nouveau ; je l’ai vu pratiquer en Pologne et en Russie : on y assied le patient sur une chaise ; à quatre ou cinq pas devant lui, il y a un tas de sable destiné, comme dans les arènes d’Espagne, à cacher le sang ; le bourreau détache la tête d’un coup de sabre. Eh bien, moi, j’ai vu, je vous dis que j’ai vu, de mes yeux vu, un de ces corps sans tête se lever, faire deux ou trois pas en trébuchant, et ne tomber qu’en heurtant le tas de sable qui était devant lui… Ah ! dites, monsieur, que votre machine est plus rapide, plus expéditive ; qu’en temps de révolution, elle offre l’avantage de détruire plus activement qu’une autre, et je serai de votre avis – et ce sera déjà un grand service rendu à la société –, mais qu’elle soit plus douce ? Non, non, non, monsieur, je nie cela !

— Eh bien, messieurs, dit Guillotin, c’est ce que l’expérience vous apprendra.

— Eh ! docteur, fit Danton, voulez-vous dire que nous ferons l’essai de votre machine ?

— Mais, mon cher ami, puisque ma machine n’est destinée qu’aux criminels… Je veux dire que l’on pourra expérimenter sur les têtes des criminels, voilà tout.

— Eh bien, monsieur Guillotin, mettez-vous près du premier condamné dont la tête tombera par l’emploi de votre moyen, ramassez cette tête à l’instant même ; criez-lui à l’oreille le nom qu’elle portait pendant sa vie, et vous verrez cette tête rouvrir les yeux et les tourner de votre côté ; voilà ce que vous verrez, monsieur.

— Impossible !

— Voilà ce que vous verrez, monsieur, je vous le dis ; et vous le verrez parce que, ayant fait ce que je vous dis de faire, moi, moi, je l’ai vu ! »

Marat avait prononcé ces paroles avec une telle conviction, que personne n’essaya plus, pas même le docteur Guillotin, de nier la persistance, sinon de la vie, au moins du sentiment dans les têtes coupées.

« Mais, avec tout cela, docteur, et malgré votre description, dit Danton, je ne me fais pas une idée bien exacte de votre machine.

— Tiens, dit en se levant, et en présentant un croquis à Danton, un jeune homme qui était entré, et qui, sans être vu, tant la conversation était animée, s’était assis et avait crayonné sur un papier une esquisse de la terrible machine décrite par M. Guillotin ; tiens, Danton, voici la chose… Comprends-tu, maintenant ?

— Merci, David ! dit Danton. Ah ! très bien… Mais il me semble qu’elle fonctionne, ta machine.

— Oui, répondit David, elle est en train de faire justice de trois assassins : il y en a un, comme tu vois, que l’on exécute, et deux qui attendent.

— Et ces trois assassins sont Cartouche, Mandrin et Poulailler ? demanda Danton.

— Non, ces trois assassins sont Vanloo, Boucher et Watteau.

— Et qui ont-ils donc assassiné ?

— Pardieu ! la Peinture.

— Monsieur est servi, dit un valet en grande livrée ouvrant les deux portes du cabinet de travail de Danton, devenu, pour un jour, seulement, une salle à manger.

— Allons ! à table, à table ! dit Danton.

— Monsieur Danton, dit Marat en mémoire du bonheur que j’ai eu de vous rencontrer aujourd’hui, faites-moi donc cadeau du dessin de M. David.

— Oh ! bien volontiers, dit Danton. Tu vois, David, on me dépouille ! »

Et il tendit le dessin à Marat.

« Je t’en ferai un autre, dit David, sois tranquille, et peut-être que tu ne perdras rien au change. »

Et, sur ces mots, on passa dans le cabinet ou plutôt, comme nous avons dit, dans la salle à manger.

q

Chapitre 5
Le dîner

Le valet, en ouvrant la double porte, avait fait entrer, de la salle dans le salon, un véritable flot de lumière car, quoiqu’il fût à peine quatre heures de l’après-midi, heure à laquelle on dînait à cette époque, on avait improvisé la nuit en fermant volets et rideaux, et l’on avait illuminé cette nuit à grand renfort de lustres, de candélabres et même de lampions dont une double rangée, accompagnant la corniche, couronnait la salle d’un diadème de feu.

En outre, il était évident que tout avait été sacrifié, dans le cabinet de l’avocat aux conseils, à l’acte important qui allait s’y accomplir. Le bureau avait été poussé entre les deux fenêtres ; le grand fauteuil d’acajou à coussin de cuir s’était emboîté sous un buffet improvisé ; des rideaux avaient été tendus devant les casiers pour cacher la vue des cartons, et pour faire comprendre que toute affaire, quelle qu’elle fût, était remise au lendemain ; enfin, une table avait été dressée au milieu de la chambre.

Cette table de forme ronde, couverte du linge le plus fin, était ornée d’un surtout resplendissant de fleurs, d’argenterie et cristaux, au milieu desquels se tenaient debout, dans les poses les plus maniérées, de petites statues de Flore, de Pomone, de Cérès, de Diane, d’Amphitrite, de nymphes, de naïades et d’hamadryades, représentantes naturelles des différentes combinaisons culinaires qui forment un dîner bien ordonné, et dans lequel doivent paraître les produits les plus recherchés des jardins, des champs, des forêts, de la mer, des fleuves, des rivières et des fontaines.

Chaque convive avait, sur sa serviette, une carte où était écrit, d’une écriture parfaitement lisible, le menu du dîner, afin que chaque convive pût, ayant fait son choix d’avance, manger avec calcul et discernement.

Cette carte était ainsi composée :

1. Huîtres d’Ostende à discrétion, apportées par courrier extraordinaire, vu l’époque de l’année où l’on se trouve, et qui ne seront tirées de l’eau de la mer que pour être ouvertes et servies sur la table.

2. Potage à l’osmazome.

3. Un dindon du poids de sept à huit livres, bourré de truffes du Périgord jusqu’à sa conversion en sphéroïde.

4. Une grosse carpe du Rhin, richement dotée et parée, venue vivante de Strasbourg à Paris, et morte dans le court-bouillon.

5. Des cailles truffées à la moelle, étendues sur des rôties beurrées au basilic.

6. Un brochet de rivière, piqué, farci et baigné d’une crème d’écrevisses.

7. Un faisan à son point, piqué en toupet, gisant sur une rôtie travaillée à la Soubise.

8. Des épinards à la graisse de caille.

9. Deux douzaines d’ortolans à la provençale.

10. Une pyramide de meringues à la vanille et à la rose.

Vins courants

Madère, bordeaux, champagne, bourgogne, le tout des meilleurs crus et des meilleures années.

Vins de dessert

Alicante, malaga, xérès, syracuse, chypre et constance.

Nota. – Les convives sont libres de demander et d’entremêler les vins à leur fantaisie ; mais un ami leur donne le conseil, pour les premiers, d’aller des plus substantiels aux plus légers, et, pour les autres des plus lampants aux plus parfumés.

Les convives prirent chacun sa place, et lurent la carte du repas avec des impressions diverses : Marat, avec dédain ; Guillotin, avec intérêt ; Talma, avec curiosité ; Chénier, avec indifférence ; Camille Desmoulins, avec sensualité ; David, avec étonnement, et Danton, avec volupté.

Puis, en regardant autour d’eux, ils s’aperçurent qu’il leur manquait un convive : ils étaient sept seulement à table, et la table portait huit couverts.

La huitième place, réservée entre Danton et Guillotin, était vide.

« Messieurs, dit Camille, il nous manque quelqu’un, à ce qu’il paraît ; mais attendre un convive retardataire, c’est un manque d’égards pour tous ceux qui sont présents ; je demande donc qu’il soit procédé à l’ouverture de la séance, et cela sans retard.

— Et, moi, mon cher Camille, je demande mille excuses à la société ; mais elle a déjà, je l’espère, rien que par l’inspection de cette carte, trop de reconnaissance à celui qui doit occuper cette place, pour qu’elle commence, sans lui, un dîner qu’elle ne ferait pas sans lui.

— Comment ! le convive qui nous manque, dit Camille, c’est… ?

— Notre cuisinier ! dit Danton.

— Notre cuisinier ? reprirent en chœur les convives.

— Oui, notre cuisinier… Pour que vous ne croyiez pas que je suis en train de me ruiner, messieurs, il faut que je vous fasse l’historique de notre repas. Un brave abbé qu’on appelle l’abbé Roy, et qui est chargé des affaires des princes, à ce qu’il paraît, est venu me demander une consultation pour Leurs Altesses. À qui dois-je cette bonne fortune ? le diable m’emporte si je m’en doute ; mais, enfin, la consultation a été donnée, et, il y a huit jours, l’honnête homme d’abbé est venu m’apporter mille francs. Donc, comme je n’ai pas voulu souiller mes mains de l’or des tyrans, j’ai résolu de consacrer le résultat de ma consultation à un dîner d’amis, et, comme Grimod de la Reynière est le plus voisin, j’ai commencé ma tournée par Grimod de la Reynière ; mais l’illustre gourmet m’a déclaré qu’il ne dînait jamais hors de chez lui, qu’il ne fît le dîner lui-même, je lui ai déclaré, en conséquence, que je mettais non seulement les mille francs à manger à sa disposition, mais encore ma cuisine, ma cuisinière, ma cave, etc. À cette offre, il a secoué la tête. “Je prends la cuisine, a-t-il dit, et je me charge du reste.” Tout le reste, messieurs, est donc de notre cuisinier : linge, argenterie, fleurs, surtout, candélabres, lustres, et, si vous avez quelque remerciement à faire, ce n’est point à moi, c’est à lui. »

À peine Danton achevait-il cette explication, que la porte du fond s’ouvrit, et qu’un second laquais annonça :

« M. Grimod de la Reynière ! »

À cette annonce, chacun se leva, et l’on vit entrer un homme de trente-cinq à trente-six ans, à la figure douce, pleine, fleurie, agréable et spirituelle ; il était vêtu d’un habit de velours noir, ample et à larges poches, d’une culotte de satin broché sur laquelle flottaient deux chaînes de montre chargées de breloques ; il était chaussé de bas de soie à coins brodés et de souliers à boucles de diamants, et coiffé d’un chapeau rond de forme presque pointue qu’il ne quittait jamais, même à table, et dont le seul ornement était un velours large de deux doigts retenu par une boucle d’acier.

À sa vue, un murmure flatteur sortit de toutes les bouches, excepté de celle de Marat, qui regarda l’illustre fermier général avec un air plus rapproché de la colère que de la bienveillance.

« Messieurs, dit Grimod en portant la main aux bords de son chapeau, mais sans lever ce chapeau de dessus sa tête, j’eusse voulu, dans cette circonstance solennelle, me faire aider par mon illustre maître de la Guêpière ; mais il avait un engagement pris avec M. le comte de Provence, engagement duquel il n’a pu se libérer ; j’en ai donc été réduit à mes seules ressources. En tout cas, j’ai fait de mon mieux, et je me recommande à votre indulgence. »

Le murmure se changea en applaudissements ; La Reynière s’inclina comme un artiste encouragé par les bravos du public. La carte du dîner avait, à l’exception de Marat, merveilleusement disposé tous les convives.

« Messieurs, dit Grimod, personne n’est plus obligé de parler que pour ses besoins : la table est le seul endroit où l’on ne s’ennuie jamais pendant la première heure. »

En conséquence, et selon cet avis ou plutôt cet aphorisme, chacun se mit à dévorer ses huîtres sans autre accompagnement de paroles que ces mots de La Reynière, qui revenaient de temps en temps avec la même régularité, et je dirai presque avec la même gravité que ceux de serrez les rangs, sous le feu :

« Pas trop de pain, messieurs ! pas trop de pain ! »

Quand les huîtres furent mangées :

« Pourquoi pas trop de pain ? demanda Camille Desmoulins.

— Pour deux raisons, monsieur ; d’abord, le pain est l’aliment qui satisfait le plus vite l’appétit, et il est inutile de se mettre à table au commencement d’un dîner si l’on ne sait pas s’y maintenir en mangeant jusqu’à la fin. Les animaux se repaissent, tous les hommes mangent, l’homme d’esprit seul sait manger. Ensuite, le pain, comme tous les farineux, pousse à l’obésité ; or, l’obésité, messieurs – demandez au docteur Guillotin, qui ne sera jamais gras, lui –, l’obésité est la plus cruelle ennemie du genre humain ; l’homme obèse est un homme perdu ! L’obésité nuit à la force, en augmentant le poids de la masse à mouvoir, sans augmenter la puissance motrice ; l’obésité nuit à la beauté, en détruisant l’harmonie de proportions primitivement établie par la nature, attendu que toutes les parties ne grossissent pas d’une manière égale ; l’obésité, enfin, nuit à la santé, en ce qu’elle entraîne avec elle le dégoût pour la danse, la promenade, l’équitation ; l’inaptitude pour toutes les occupations ou tous les amusements qui exigent un peu d’agilité ou d’adresse ; et, par conséquent, elle prédispose à diverses maladies, telles que l’apoplexie, l’hydropisie, la suffocation, etc., etc. J’avais donc raison de dire : “Pas trop de pain, messieurs ! pas trop de pain !” Tenez, il y a deux hommes qui mangeaient trop de pain, l’histoire le constate : c’est Marius et Jean Sobieski ; eh bien, ils ont manqué de payer de leur vie leur prédilection pour le farineux. Jean Sobieski, à la bataille de Lowics, cerné par les Turcs, fut forcé de fuir ; le pauvre homme était énorme : la respiration lui manqua bientôt ; on le soutint presque évanoui sur son cheval, tandis que ses aides de camp, ses amis et ses soldats se faisaient tuer pour lui : il en coûta peut-être la vie à deux cents hommes, parce que Jean Sobieski avait mangé trop de pain ! Quant à Marius, qui, ainsi que je l’ai dit, avait aussi ce défaut, comme il était de petite taille, il était devenu aussi large que long ; il est vrai que, dans sa proscription, il avait un peu maigri ; mais encore était-il resté si gros, qu’il effraya le Cimbre chargé de le tuer. Plutarque dit que le soldat barbare recula devant la grandeur de Marius : détrompez-vous, messieurs, ce fut devant sa grosseur… Rappelez-vous bien cela, monsieur David, vous qu’on dit ami de la vérité, si vous traitez jamais le sujet de Marius à Minturnes.

— Mais, au moins, monsieur, dit David, cette fois l’obésité a-t-elle servi à quelque chose !

— Pas à grand-chose, car Marius ne survécut pas longtemps à cette fâcheuse aventure. Rentré chez lui, il voulut célébrer son retour par un repas de famille ; il y fit un pauvre petit excès de vin, et en mourut. Je ne saurais donc trop vous répéter : “Pas trop de pain, messieurs ! pas trop de pain !” »

La savante dissertation historico-culinaire de l’orateur fut interrompue par la porte qui s’ouvrit.

On apportait le potage et le premier service.

Ce premier service était précédé d’un héraut d’armes portant la lance, et habillé en guerrier antique ; il était suivi du maître d’hôtel, vêtu tout de noir ; puis venait un jeune homme habillé de blanc, représentant le puer des anciens ; puis les cuisiniers, le bonnet de coton sur la tête, le tablier serré autour de la taille, les couteaux passés dans la ceinture, habillés d’une veste blanche, chaussés de bas blancs et de souliers à boucles, et portant les plats élevés entre leurs mains.

Cette procession, suivie de six valets qui, avec les deux valets présents, portaient le nombre égal à celui des convives, fit trois fois le tour de la table et, au troisième tour, déposa les mets un peu en dehors du surtout, afin que les convives pussent jouir de leur vue, tout en mangeant le potage.

Après quoi, toute la procession sortit, à l’exception des huit serviteurs, dont chacun s’attacha à un convive, et ne le quitta plus.

Le potage seul avait été mis sur une table à part, et fut servi en une seconde.

C’était un simple consommé, mais si succulent, si fin de goût, si sapide enfin, que chacun voulut connaître à quelle substance nutritive il avait affaire en ce moment.

« Ma foi, mon cher Grimod, dit Danton, malgré l’autorisation que vous nous avez donnée de ne point parler pendant la première heure, je romprai le silence pour vous demander ce que c’est que l’osmazome.

— C’est tout bonnement, cher ami, demandez au docteur Guillotin, le plus grand service rendu par la chimie à la science alimentaire.

— Mais, enfin, dit Talma, qu’est-ce que l’osmazome ? Je suis comme le Bourgeois gentilhomme, qui était enchanté de savoir ce qu’il faisait en faisant de la prose : je serais enchanté de savoir, moi, ce que je mange en mangeant de l’osmazome.

— Oui, oui !… qu’est-ce que l’osmazome ? qu’est-ce que l’osmazome ?… demandèrent toutes les voix, à l’exception de celle de Guillotin, qui souriait, et de celle de Marat, qui fronçait le sourcil.

— Qu’est-ce que l’osmazome ? répondit Grimod de la Reynière en rabattant ses longues manches sur ses mains, naturellement mutilées 1, et qu’il n’aimait point à laisser voir à cause de cette mutilation, le voici. L’osmazome, messieurs, est cette partie éminemment sapide des viandes qui est soluble à l’eau froide, et qui se distingue de la partie extractive en ce que celle-ci n’est soluble que dans l’eau bouillante. L’osmazome, c’est elle qui fait le mérite des bons potages ; c’est elle qui, en se caramélisant, forme le roux des viandes ; c’est elle par qui se consolide le rissolé des rôtis ; enfin, c’est d’elle que sortent le fumet et la venaison du gibier. L’osmazome est une découverte moderne, messieurs ; mais l’osmazome existait bien avant qu’on la découvrît… C’est la présence de l’osmazome qui a fait chasser tant de cuisiniers convaincus de distraire le premier bouillon ; c’est la prescience de l’osmazome qui a fait la réputation des croûtes au pot ; c’est cette prescience qui inspirait le chanoine Chevrier, quand il inventa les marmites fermant à clef ; enfin, c’est pour ménager cette substance, dont l’évaporation est si facile, que vous entendrez dire à tous les vrais gourmands, même à ceux qui ignorent ce que c’est que l’osmazome, que, pour faire de bon bouillon, il faut veiller à ce que la marmite sourie toujours et ne rie jamais. Voilà ce que c’est que l’osmazome, messieurs.

— Bravo ! bravo ! crièrent les convives.

— Moi, messieurs, dit Camille Desmoulins, je suis d’avis que, pendant tout le dîner, il ne soit question que de cuisine, afin que notre savant professeur puisse faire un cours complet, et qu’on impose une amende de dix louis, au profit des pauvres gens ruinés par la trombe du 13 juillet, à celui qui parlera d’autre chose.

— Chénier réclame, dit Danton.

— Moi ? fit Chénier.

— Il désire, dit Talma en riant, qu’il soit fait une exception en faveur de Charles IX.

— Et David en faveur de La Mort de Socrate, dit Chénier, qui n’était pas fâché de rejeter sur un autre la plaisanterie qui lui était adressée.

— Charles IX sera, sans doute, une admirable tragédie, dit Grimod, et La Mort de Socrate est, à coup sûr, un magnifique tableau ; mais, sans faire l’éloge de mon éloquence, convenez, messieurs, que c’est un assez triste entretien, pour des gens qui dînent, qu’un entretien sur un jeune roi chassant aux huguenots, ou sur un vieux sage buvant la ciguë… Pas d’impressions tristes à table, messieurs ! la mission du maître de la maison est un sacerdoce : convier quelqu’un à dîner, c’est se charger du bonheur moral et physique de ce quelqu’un, tout le temps qu’il demeure sous notre toit !

— Allons, mon cher, dit Danton, faites-nous l’historique de cette magnifique dinde dans laquelle vous venez de déployer le couteau avec tant de dextérité. »

En effet, Grimod de la Reynière, quoiqu’il n’eût que deux doigts à chaque main, était un des plus habiles découpeurs qu’il y eût au monde.

« Oui, oui, l’histoire de la dinde ! fit Guillotin.

— Messieurs, dit Grimod, l’histoire de cette dinde, simple individu, ne se rattache pas moins à l’histoire de l’espèce, et l’histoire de l’espèce, comme animal, est du ressort de M. de Buffon, comme produit, du ressort de M. Necker, nouveau ministre des Finances.

— Bon, dit Chénier essayant d’embarrasser le gastronome, qui avait nié l’opportunité, à table, d’une conversation sur Charles IX, quel rapport la dinde peut-elle avoir avec le ministre des Finances, si ce n’est comme contribuable ?

— Quel rapport la dinde peut avoir avec le ministre des Finances ? s’écria Grimod. C’est-à-dire que, si j’étais ministre des Finances, messieurs, c’est surtout sur la dinde que j’opérerais.

— Vous n’oublieriez pas le dindon, j’espère ! dit Camille Desmoulins avec ce blaisement qui donnait un côté si comique à ce qu’il disait.

— Ni l’une, ni l’autre, monsieur ; seulement, j’ai dit la dinde, au lieu de dindon, parce qu’il est reconnu que, dans cette espèce, la viande de la femelle est plus fine que celle du mâle.

— Au fait ! au fait ! dirent deux autres voix.

— M’y voici, messieurs, au fait. Eh bien, à mon avis, les contrôleurs des Finances n’ont pas encore, jusqu’à aujourd’hui, envisagé le dindon sous un aspect en harmonie avec son mérite. Le dindon, messieurs, et particulièrement le dindon truffé, est devenu la source d’une addition importante à la fortune publique : au moyen de l’éducation des dindons, les fermiers acquittent plus facilement le prix de leurs loyers ; les jeunes filles amassent une dot suffisante à leur mariage ; voilà pour les dindons non truffés. Maintenant, suivez ceci : c’est un calcul fort simple, et qui a rapport aux dindons truffés. Depuis le commencement de novembre jusqu’en février, c’est-à-dire en quatre mois, j’ai calculé qu’il se consommait, par jour, à Paris, trois cents dindes truffées : en tout, trente-six mille dindes ! Or, le prix commun de chaque dinde est de vingt francs ; en tout : pour Paris, sept cent vingt mille livres ! Supposons que la province tout entière, c’est-à-dire trente millions d’hommes comparés à huit cent mille, ne consomme, en dindes et dindons truffés, que trois fois autant que Paris ; la province donne un total de deux millions cent soixante mille livres qui, réunies aux sept cent mille de Paris, donnent deux millions huit cent quatre-vingt mille livres ; ce qui fait, vous le voyez, un assez joli mouvement de fonds. Maintenant, messieurs, ajoutez à cette somme, à peu près égale pour volailles, faisans, poulets et perdrix pareillement truffés, vous atteindrez presque le chiffre de six millions, c’est-à-dire le quart de la liste civile du roi. J’avais donc raison de vous dire, messieurs, que les dindons étaient du ressort de M. Necker, aussi bien que de M. de Buffon.

— Et les carpes, demanda Camille, qui, en véritable épicurien qu’il était, prenait un plaisir infini à la conversation, de qui sont-elles justiciables ? Dites !

— Oh ! les carpes, c’est une autre affaire, dit Grimod ; c’est Dieu qui les fait, c’est la nature qui les élève, qui les engraisse, qui les parfume ; l’homme se contente de les prendre, et de les perfectionner, mais après leur mort, tandis que le dindon, animal domestique essentiellement sociable, se perfectionne de son vivant.

— Pardon, monsieur, dit Chénier, qui ne perdait pas une occasion d’attaquer le savant démonstrateur, mais je vois, à propos de cette carpe, qu’elle est venue vivante de Strasbourg à Paris. Y a-t-elle été transportée avec des relais d’esclaves, comme faisaient les Romains, quand ils expédiaient le surmulot du port d’Ostia à la cuisine de Lucullus et de Varron, ou dans un fourgon construit exprès, comme font les Russes, quand ils expédient le sterlet du Volga à Saint-Pétersbourg ?

— Non, monsieur ; cette carpe que vous voyez est tout bonnement venue de Strasbourg à Paris par la diligence qui apporte les lettres, c’est-à-dire en quarante heures à peu près. Elle a été prise avant-hier matin dans le Rhin ; elle a été mise dans une boîte faite à sa taille, au milieu d’herbe fraîche ; on lui a introduit dans la bouche une espèce de biberon correspondant à un vase contenant de la crème bouillie, afin qu’elle ne s’aigrît pas, et elle a été tout le long de la route, comme vous avez fait, monsieur Chénier, comme nous avons fait tous, quand nous étions enfants, et comme nous ferons encore, si le système de la métempsycose est vrai, et si jamais nous devenons carpes.

— Je m’incline, dit Chénier, battu pour la seconde fois, et je reconnais la supériorité de l’art culinaire sur l’art poétique.

— Et vous avez tort, monsieur Chénier : la poésie a sa muse qu’on appelle Melpomène ; la cuisine a la sienne, qu’on appelle Gasterea ; ce sont deux puissantes vierges : adorons-les toutes deux, au lieu de médire de l’une ou de l’autre. »

En ce moment, la porte se rouvrit, et, avec le même cérémonial qu’au premier service, les cuisiniers apportèrent le second.

Ce second service se composait, on se le rappelle, de cailles truffées à la moelle ; d’un brochet de rivière, piqué, farci et baigné dans une crème d’écrevisses ; d’un faisan à son point, piqué en toupet, gisant sur une rôtie travaillée à la Soubise ; d’un plat d’épinards à la graisse de caille ; d’une douzaine d’ortolans à la provençale, et d’une pyramide de meringues à la vanille et à la rose.

Tout était digne de l’illustre gastronome ; mais le faisan et les épinards surtout eurent un immense succès.

Aussi l’épilogueur Camille s’inquiéta-t-il comment un si mauvais général que M. de Soubise avait pu donner son nom à une si bonne rôtie que celle sur laquelle était couché le faisan.

« Monsieur, répondit Grimod, voyant l’attention que chacun apportait à l’explication qu’il allait donner, monsieur, croyez bien que je ne suis pas de ces mangeurs vulgaires qui engloutissent les choses sans s’inquiéter de leur origine. Or, j’ai fait de profondes recherches sur ce nom de Soubise que le malencontreux général a eu la chance de laisser, en mourant, à un mets qui l’immortalisa. M. de Soubise qui, malgré ces deux vers de Voltaire :

Messieurs du roi, marchez à la victoire ;

Soubise et Pecquigny nous mènent à la gloire !

fut un des capitaines les plus battus et les mieux battus qui aient jamais existé ; M. de Soubise, dans une de ses retraites, se réfugia chez un garde-chasse allemand qui n’avait à lui offrir pour tout potage qu’un faisan, mais un faisan de huit à dix mois, attendu sept jours, bien à point par conséquent. Le faisan fut rôti pendu par les pattes à une ficelle – mode de cuisson qui donne au rôti cuit de cette façon une grande supériorité sur le rôti cuit à la broche – puis couché sur une simple tranche de pain frottée avec un oignon, et transformée en rôtie dans la lèchefrite. Le malheureux général, à qui le désespoir de sa défaite avait ôté l’appétit – il le croyait du moins – commença de le retrouver dans la première bouchée qu’il mordit au faisan, et le retrouva si bien, qu’il dévora faisan et rôtie, et s’informa, en suçant les os, de quelle façon avait été accommodé ce mets merveilleux ; le garde fit alors venir sa femme, et M. de Soubise écrivit sous sa dictée des notes que ses aides de camp, qui venaient de le rejoindre, crurent être des renseignements sur la position de l’ennemi. Cela fit que ces jeunes officiers admirèrent la sollicitude de leur général, qui ne prenait pas le temps de dîner, sacrifiant tout, jusqu’à son appétit, au salut de ses soldats. Un rapport en fut fait au roi par des témoins oculaires, et ne contribua pas peu à maintenir M. de Soubise en faveur près de Louis XV et de madame de Pompadour. Revenu à Versailles, M. de Soubise donna, comme de lui, la recette à son cuisinier, lequel, plus consciencieux que le prince, baptisa du nom de Soubise cette rôtie sans pareille.

— En vérité, mon cher Grimod, vous êtes d’une érudition à démonter d’Alembert, Diderot, Helvétius, Condorcet, et toute l’Encyclopédie.

— Seulement, ajouta Chénier, je voudrais savoir…

— Prends garde, Chénier, dit Talma, tu n’as pas de bonheur aujourd’hui !

— N’importe, je me risque une dernière fois… C’est une dernière charge qui, à Fontenoy, a mis en déroute l’ennemi.

— Que voudriez-vous savoir, monsieur de Chénier ? demanda Grimod de la Reynière en s’inclinant courtoisement. Parlez, je suis prêt à répondre.

— Je voudrais savoir, monsieur, reprit Chénier avec un accent légèrement ironique, comment il se peut qu’une volaille cuite au bout d’une ficelle soit meilleure qu’une volaille enfilée par une broche.

— Oh ! monsieur, rien de plus facile à expliquer et, par conséquent, à comprendre : toute créature vivante a deux orifices, un orifice supérieur et un orifice inférieur ; il est évident que, si, une fois morte et destinée à être rôtie, vous pendez cette créature par les pattes, et que vous l’arrosiez de haut en bas, soit avec du beurre, soit avec de la crème, l’intérieur et l’extérieur se ressentiront à la fois de cet arrosement ; tandis que, si vous lui trouez le corps avec une broche, le jus personnel à l’animal s’enfuira par les deux blessures, sans qu’il puisse être remplacé par la matière arrosante, qui glissera sur le corps, et n’y pénétrera point. Il est donc évident qu’une volaille pendue par les pattes, et rôtie de cette façon, sera plus juteuse et plus succulente qu’une volaille trouée avec une broche. Voilà qui est clair comme le jour, n’est-il pas vrai, monsieur de Chénier ? »

Chénier s’inclina.

Au même moment, le docteur Guillotin poussa une exclamation :

« Oh ! quels épinards, mon cher Grimod ! »

Grimod s’inclina à son tour.

« Vous êtes connaisseur, docteur : c’est mon chef-d’œuvre !

— Comment diable faites-vous cette ambroisie ?

— Un homme moins philanthrope que moi vous dirait : “Je garde ma recette, docteur !” Mais, moi qui prétends que l’homme qui a inventé ou perfectionné un plat a rendu plus de services à l’humanité que l’homme qui a découvert une étoile, je vous dirai que, pour faire de bons épinards, il faut, par exemple, qu’ils soient cuits le dimanche, remis tous les jours de la semaine sur le feu avec addition de beurre frais, arrosés, le dernier jour avec de la graisse ou du jus de bécasse, et servis chauds le dimanche suivant. D’ailleurs, j’ai un faible pour les médecins, moi.

— Bah ! et pourquoi cela ? les médecins prescrivent la diète, cependant.

— Oui, mais ils se gardent bien de la suivre ; les médecins sont gourmands par état, quoiqu’ils ne sachent pas toujours manger… Tenez, avant-hier, docteur, j’ai donné une consultation gastronomique à votre confrère, le docteur Corvisart.

— Et où cela ?

— À un dîner chez Sartine… Je remarquai que, aussitôt le potage enlevé, il s’était mis à boire du vin de Champagne glacé ; aussi était-il gai, pétillant, bavard dès le premier service, tandis qu’au contraire, quand les autres commencèrent à entamer le vin mousseux. Corvisart devint maussade, taciturne, presque endormi. “Ah ! docteur, lui dis-je, prenez garde : vous n’aurez jamais de bons desserts. – Et pourquoi cela ? demanda-t-il. – Parce que le vin de Champagne, à cause du gaz acide carbonique qu’il contient, a deux effets, le premier excitant, le second stupéfiant.” Corvisart convint de la vérité de la chose, et promit de se corriger.

— Et les gens de lettres, demanda Chénier, sont-ils aussi gourmands par état ?

— Monsieur, les gens de lettres s’améliorent ; sous Louis XIV, ils se contentaient d’être ivrognes : aujourd’hui, ils ne sont pas encore gourmets, mais sont déjà gourmands. C’est Voltaire qui a donné le branle en popularisant le café ; il eût popularisé bien autre chose, s’il n’avait pas eu un mauvais estomac… Ah ! un mauvais estomac, messieurs ! Dieu vous garde d’un mauvais estomac ! Le vautour de Prométhée n’est qu’une allégorie : ce qui rongeait le foie du fils de Japet, c’étaient les mauvaises digestions ! Le vainqueur de Mithridate avait un mauvais estomac ; aussi voyez comme il est triste, maussade, irrésolu, tandis qu’au contraire, Antoine, qui digérait à merveille, ne pensa qu’à l’amour jusqu’au dernier moment, se fit porter blesser dans le tombeau où s’était renfermée Cléopâtre, et mourut en baisant les mains, et peut-être même autre chose, à la belle reine d’Égypte… Messieurs, messieurs, retenez bien cet axiome : “On ne vit pas de ce que l’on mange, mais de ce que l’on digère.”

— À propos de la reine d’Égypte, dit Camille, il me semble que nous avons là une pyramide de meringues qu’il serait assez bon d’attaquer.

— Attaquez, messieurs, attaquez, dit nonchalamment Grimod ; je méprise fort toutes ces sortes de friandises, qui, à mon avis, ne sont bonnes que pour les femmes et pour les hommes à mollets d’abbés, n’est-ce pas, docteur ? »

Mais le docteur était occupé à voir venir le dessert, qui s’avançait avec le cérémonial obligé.

Le dessert était digne du reste du dîner ; mais c’était au café que les critiques attendaient l’illustre professeur. Chénier, David, Talma, Danton, Marat même, étaient amateurs de café ; chacun tendit donc sa tasse et commença à respirer l’arôme de la liqueur avant que de la boire.

Un murmure de satisfaction courut dans l’assemblée.

« Messieurs, dit Grimod en s’étendant dans sa chaise avec le tendre gémissement que laisse échapper l’homme dont tous les sens sont parfaitement satisfaits, messieurs, si jamais vous avez quelque influence sur la société, aidez-moi à déraciner cette fatale habitude de se lever de table pour aller prendre le café dans une autre chambre ! Ceux qui commettent cette hérésie, messieurs, confondent le plaisir de manger avec le plaisir de la table, qui sont deux plaisirs bien différents : on ne peut pas toujours manger, mais l’on peut toujours rester à table, et c’est surtout pour prendre le café qu’il faut y rester. Comparez, en effet, une tasse de café prise debout, dans un salon, sous l’œil d’un animal de domestique qui ne se doute pas qu’il vous fait commettre le sacrilège de boire vite ce qui doit être savouré lentement, et qui attend de vous que vous lui rendiez votre tasse et votre soucoupe ; comparez cela avec l’extase du véritable amateur, bien assis, ses deux coudes sur la table, – je suis d’avis qu’on peut les y mettre au dessert –, ses joues entre ses deux mains, et prenant une fumigation du café qu’il va boire ; car dans le café, rien n’est perdu, messieurs : la fumée est pour l’odorat, la liqueur est pour le goût ! Dugazon, l’homme le plus maître de son nez qu’il y ait au monde, puisqu’il a trouvé quarante-deux manières de le faire mouvoir, perd tout empire sur cet organe quand il tient une tasse de café à la main : son nez tremble, se désordonne, s’allonge comme une trompe ; c’est une véritable lutte, entre la bouche et le nez, à qui arrivera le premier à la tasse ; jusqu’à présent, c’est la bouche qui a réussi ; mais, hier, il me disait encore qu’il ne pouvait pas prévoir comment la chose finirait.

— Ma foi, cher professeur, dit Guillotin enthousiasmé, que serait-ce donc s’il goûtait du vôtre ?… Le vôtre, voyez-vous, le vôtre, ce n’est pas du café, c’est du nectar ! il n’est pas possible que ce café-là soit moulu : il est pilé !

— Ah ! que vous êtes bien digne de votre réputation, cher docteur ! s’écria tendrement Grimod de la Reynière ; aussi je vous promets un cadeau.

— Lequel ?

— Je vous donnerai un de mes vieux mortiers. »

Camille éclata de rire.

Grimod le regarda de travers.

« Profane ! dit-il. Savez-vous que j’ai fait venir de Tunis un mortier qui avait plus de deux cents ans, et qui m’a coûté trois cent cinquante piastres ?

— Le mortier était donc d’argent, et le pilon d’or ?

— Le mortier était de marbre, et le pilon de bois ; mais le bois… le bois est devenus du café, à force de se mettre en contact avec le café lui-même… Ah ! monsieur, les Turcs sont nos maîtres sur le chapitre du café. – Oh ! que faites-vous, monsieur de Chénier ! je crois que vous sucrez le vôtre avec du sucre en poudre – un poète !

— Mais il me semble, dit Chénier, que le sucre en poudre ou le sucre en morceaux…

— Erreur, monsieur ! erreur ! N’avez-vous donc jamais étudié la différence qu’il y a entre un verre d’eau au sucre en poudre, et un verre d’eau au sucre en morceaux ? Elle est immense, monsieur !

— Ma foi, quant à moi…, insista Chénier.

— Docteur ! s’écria Grimod, docteur ! mais dites donc à ce malheureux poète que le sucre contient diverses substances dont les principales sont : le sucre, la gomme et l’amidon, et que, dans la collision qui s’exerce par l’écrasement, une partie des portions sucrées passe à l’état d’amidon ou de gomme, c’est le secret de la nature, et ôte ainsi au sucre la moitié de sa saveur. – Laquais, mon ami, versez une autre tasse de café à M. de Chénier ! – Et maintenant, monsieur le poète, un petit verre d’eau-de-vie, pour porter à son dernier degré l’exaltation palatale, et passons au salon. »

On se leva, et l’on suivit Grimod de la Reynière, devenu le véritable amphitryon.

Danton et Marat passèrent les derniers.

« Vous n’avez pas dit un seul mot pendant tout le dîner, dit Danton ; l’avez-vous trouvé mauvais ?

— Je l’ai trouvé trop bon, au contraire.

— Et cela vous a attristé ?

— Cela m’a fait réfléchir.

— À quoi ?

— À une chose : c’est que ce Grimod de la Reynière, ce fermier général, a dévoré à lui seul, depuis qu’il est au monde, la substance qui eût fait vivre dix mille familles !

— Vous voyez qu’il n’en est pas plus triste.

— Oui, certes, Dieu les a frappés d’aveuglement : mais un jour viendra où tous ces vampires devront compter avec le peuple, et, ce jour-là…

— Eh bien, ce jour-là ?

— Ce jour-là, je crois que l’invention de notre ami Guillotin sera appréciée à sa valeur… Adieu, monsieur Danton.

— Comment, vous nous quittez ?

— Que voulez-vous que je fasse, inhabile comme je suis à apprécier les aphorismes de votre fermier général ?

— Je veux que vous restiez pour venir avec moi au club.

— Quand cela ?

— Ce soir.

— Et à quel club ?

— Au Club social, pardieu ! je n’en connais pas d’autre.

— Quand j’aurai été où vous m’avez conduit, viendrez-vous où je vous conduirai, moi ?

— Avec grand plaisir.

— Parole d’honneur ?

— Parole d’honneur.

— Bien, je reste. »

Et Danton et Marat entrèrent dans le salon où Grimod de la Reynière continuait, avec un succès croissant, à développer ses théories de la salle à manger.

q

Chapitre 6
Le Club social

En effet, une heure après cette convention faite entre les deux nouveaux amis – David étant rentré chez lui ; Camille Desmoulins étant allé faire sa cour à une jeune fille nommée Lucile Duplessis, qu’il aimait, dont il était aimé, et qu’il devait épouser deux ans après ; Talma et Chénier étant allés à la Comédie Française, pour y parler un peu de ce fameux Charles IX dont il leur avait été si peu permis de parler en dînant ; Grimod de la Reynière étant allé digérer à l’Opéra, Guillotin ayant rendez-vous avec MM. les électeurs – Danton et Marat sortirent à leur tour de la rue du Paon, et recommencèrent, en se rendant au Palais-Royal, le même chemin qu’ils avaient déjà fait, le matin, pour en venir.

Mais, si animé que fût le Palais-Royal pendant le jour, le Palais-Royal, à la lumière, était bien autre chose encore : tous les marchands de bijoux, d’argenterie, de cristaux ; toutes les marchandes de modes, tous les tailleurs, tous les coiffeurs, l’épée au côté, s’étaient emparés de ces boutiques neuves auxquelles le procès scandaleux de leur propriétaire avait servi de prospectus. À l’un de ses angles bruyait le théâtre des Variétés, où l’acteur Bordier attirait tout Paris dans ses arlequinades ; à un autre, rugissait le 113, la terrible maison de jeu sur laquelle M. Andrieux venait de faire ce quatrain philosophique :

Il est trois portes à cet antre !

L’espoir, l’infamie et la mort ;

C’est par la première qu’on entre,

C’est par les deux autres qu’on sort !

En face du 113, et du côté opposé, était le café de Foy, rendez-vous de tous les motionnaires ; enfin, au centre de ce triangle s’élevait ce fameux cirque dont nous avons déjà parlé, et qui renfermait le cabinet de lecture de Girardin, le théâtre de saltimbanques et le Club social, transformé pour ce soir-là, en Club américain.

Dès leur sortie de la rue du Paon – rue qui, à cette époque comme aujourd’hui, était assez retirée – Danton et Marat remarquèrent dans les rues des signes d’agitation qui annoncent l’approche de quelque crise. En effet, le bruit de la démission de Brienne et du rappel de M. Necker commençait à se répandre, et la population, tout émue, commençait à sortir des maisons pour faire groupe dans les rues, sur les places et dans les carrefours ; partout on entendait prononcer les noms des deux antagonistes : celui de Brienne avec la satisfaction de la haine triomphante, celui de Necker avec l’accent de la reconnaissance et de la joie. Au milieu de tout cela, de grandes louanges étaient données au roi – car, en 1788, la plume à la main ou la parole à la bouche, du moins, tout le monde était encore monarchiste.

Marat et Danton traversèrent ces groupes sans s’y mêler ; sur le pont Neuf, ils étaient si nombreux, que les voitures étaient obligées de marcher au pas ; ce qui donnait, du reste, à tous ces groupes un caractère presque menaçant parfois, c’est que la nouvelle, répandue dans la journée, était encore douteuse, et que l’espoir conçu un instant, s’il était déçu, devenait une flamme éphémère, mais ayant, cependant, duré assez longtemps, pour faire bouillonner les passions.

En approchant du Palais-Royal, c’était bien pis encore : on croyait approcher d’une ruche. D’abord, les appartements du duc d’Orléans étaient ardemment illuminés, et les ombres nombreuses que l’on voyait se mouvoir à travers les rideaux de gaze, dans l’encadrement lumineux des fenêtres, indiquaient qu’il y avait, ce soir-là, nombreuse réception chez Son Altesse ; en outre, le peuple stationnait sur la place, comme dans les autres rues, et l’éternel va-et-vient de la foule, s’engorgeant dans le Palais-Royal, ou sortant de ce même palais, donnait à la multitude ce mouvement de flux et de reflux qu’ont les vagues au bord de la mer.

C’étaient deux forts nageurs dans cette espèce d’océan, que Marat et Danton ; aussi eurent-ils bientôt traversé la cour des Fontaines, et abordé le Palais-Royal par le côté opposé à celui qui leur avait donné passage le matin, c’est-à-dire par la rue de Valois.

Arrivés à l’extrémité de la double galerie nommée, comme nous l’avons dit, à cette époque, le camp des Tartares, Danton, malgré la répugnance visible de son compagnon, s’arrêta un instant. En effet, c’était un curieux spectacle dont nous autres, hommes du commencement de ce siècle, avons vu la fin, que celui de ces femmes enluminées, chargées de plumes et de bijoux, décolletées jusqu’à la ceinture, troussées jusqu’aux genoux, appelant quiconque passait d’un geste lascif, ou le poursuivant de propos railleurs, quelques-unes marchant côte à côte, pareilles à des amies, d’autres se rencontrant et échangeant, comme l’étincelle qui sort du choc du caillou, une injure des halles qui faisait toujours tressaillir les auditeurs, lesquels ne pouvaient s’habituer à entendre sortir ce déluge de mots obscènes des bouches de ces belles créatures qui n’avaient, dans la tournure et dans la mise, d’autre différence avec les grandes dames du temps que de porter des bijoux faux, et de ne point vouloir accepter pour elles le proverbe :

« Voleuse comme une duchesse. »

Danton regardait donc. Cet homme à la puissante organisation était, quelque part qu’il fût, et dans quelque situation qu’il se trouvât, toujours attiré, soit vers le plaisir, soit vers le métal qui le donne : à la porte d’un changeur il s’arrêtait devant les lingots et les sébiles d’or, comme, à l’entrée du Palais-Royal, il s’arrêtait devant les prostituées.

Marat le tira à lui, et il suivit Marat, tournant malgré lui la tête vers le repaire immonde.

Mais à peine furent-ils engagés sous la galerie de pierre, que ce fut autre chose : à la tentation physique succéda la tentation morale. Les livres obscènes étaient alors dans toute leur vogue ; des hommes qu’on reconnaissait à leurs manteaux – car ces hommes portaient des manteaux, quoique l’on fût en plein mois d’août, comme nous l’avons dit – offraient ces livres aux passants. C’était auquel de ces hommes tirerait soit Marat, soit Danton, par le pan de l’habit : « Monsieur, voulez-vous Le Libertin de qualité, par M. le comte de Mirabeau ?… Charmant roman ! – Monsieur, voulez-vous Felicia ou Mes Fredaines, par M. de Nerciat, avec gravures ? – Monsieur, voulez-vous Le Compère Mathieu, par l’abbé Dulaurens ? » C’était ce que l’on appelait, à cette époque, vendre des livres sous le manteau.

Afin de se débarrasser de ces courtiers d’infamie – pour lesquels, il faut l’avouer, Danton ne ressentait pas la même répugnance que Marat, sévère admirateur de Jean-Jacques – tous deux s’élancèrent dans le jardin, où se croisaient les duègnes chargées de recruter à domicile ; mais, ce soir-là, les vénérables matrones étaient un peu effarouchées par le bruit qui se faisait dans le jardin, où étaient entassées peut-être plus de deux mille personnes cherchant des nouvelles, et avec lesquelles il n’y avait rien à faire, la curiosité ayant étouffé tous les autres sentiments.

Ce ne fut pas sans peine que Danton et Marat arrivèrent à la pente par laquelle on descendait dans le cirque ; arrivé là, on n’avait plus qu’à se laisser aller, et, pourvu que l’on fût possesseur d’une carte, rien n’empêchait plus que l’on ne fût admis au nombre des élus.

Danton avait deux cartes : il ne fut donc fait à la porte aucune difficulté : au contraire, Danton et Marat furent salués gracieusement par les commissaires, gens qui savaient vivre, et tous deux entrèrent dans la salle.

Le coup d’œil en était fort éblouissant. Deux mille bougies, peut-être, éclairaient l’aristocratique assemblée. Les drapeaux de l’Amérique enlacés aux drapeaux de la France, ombrageaient de leurs plis des cartouches où étaient écrits les noms des victoires remportées par les armées unies ; trois bustes couronnés de lauriers attiraient les yeux vers le fond de la salle : ces bustes étaient, aux deux angles, ceux de La Fayette et de Franklin ; au milieu, celui de Washington.

Théodore Lameth, l’aîné des deux frères de ce nom, tenait le fauteuil du président ; Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses, remplissait l’office de secrétaire.

Les tribunes et les galeries étaient pleines de femmes protectrices de l’indépendance américaine. On y remarquait madame de Genlis, vêtue d’une polonaise de taffetas rayé, et coiffée à l’insurgente ; la marquise de Villette, la belle et bonne protégée de Voltaire, vêtue d’une circassienne garnie de blonde rehaussée d’un ruban tigré, et coiffée d’un bonnet orné d’une barrière ; Thérésa Cabarrus, qui fut depuis madame Tallien, et qui alors n’était encore que la marquise de Fontenay : toujours belle, mais, ce jour-là, plus belle encore que d’habitude, sous une thérèse en voile de gaze noire, à travers laquelle, comme deux étoiles dans la nuit, étincelaient ses yeux espagnols ; la vicomtesse de Beauharnais, Joséphine Tascher de la Pagerie, adorable créature pleine d’indolence, animée, en ce moment, par une prédiction de mademoiselle Lenormand, la sorcière du faubourg Saint-Germain, qui lui avait annoncé qu’elle serait un jour reine ou impératrice de France : laquelle devrait-elle être des deux ? la sorcière l’ignorait ; mais, à coup sûr, d’après l’oracle des cartes, elle ne pouvait manquer d’être l’une ou l’autre ; la fameuse Olympe de Gouges, née à Montpellier d’une mère revendeuse à la toilette, mais d’un père à la tête couronnée, Léonard Bourdon dit d’un bandeau royal, Olympe de Gouges dit d’une simple branche de laurier : étrange femme de lettres, riche de deux cent mille livres de rente, qui ne savait ni lire ni écrire, et qui dictait à ses secrétaires des pièces et des romans qu’elle ne pouvait pas même relire ; son entrée, qui avait coïncidé avec celle de Danton et de Marat, avait été saluée d’une triple salve d’applaudissements ; elle venait justement de faire jouer au Théâtre-Français, après cinq ans d’attente, de démarches et de cadeaux, sa pièce de L’Esclavage des Noirs, qui était à peu près tombée ; mais la pièce tombée n’empêchait pas l’auteur d’être applaudi, sinon pour le talent, du moins pour l’intention.

Il faudrait citer tout ce qu’il y avait de jolies femmes, de femmes riches ou de femmes illustres à Paris, si l’on voulait passer en revue les tribunes et les galeries du Club social, converti, comme nous l’avons dit, pour ce soir-là, en Club américain.

Au milieu d’elles, tiré par l’une, arraché par l’autre, sollicité par une troisième qui, de loin, étendait vers lui sa jolie main, papillonnait le héros du jour, le marquis de La Fayette. C’était, alors, un beau et élégant jeune homme de trente et un ans. Patricien, possesseur d’une immense fortune ; allié, par sa femme – la fille du duc d’Ayen, qu’il avait épousée, il y avait déjà quinze ans – aux plus grandes maisons de France ; à vingt ans, poussé hors de France par ce souffle de liberté qui passait sur le monde sans savoir encore où se fixer, il avait armé secrètement deux vaisseaux, les avait chargés d’armes et de munitions, et était arrivé à Boston, comme, cinquante ans plus tard, Byron devait arriver à Missolonghi ; mais, plus heureux que l’illustre poète, il devait voir l’affranchissement du peuple qu’il était venu secourir, et, si Washington s’était réservé le titre de père de la liberté américaine, il avait, du moins, permis que La Fayette prît celui de son parrain. L’enthousiasme qu’avait inspiré La Fayette revenu en France était plus grand, peut-être, que celui qu’il avait laissé en Amérique ; la mode l’avait adopté, la reine lui avait souri, Franklin l’avait fait citoyen, Louis XVI le fit général.

Cette popularité était douce, et cet habit de général allait bien à un jeune homme de trente et un ans ; sa vanité le lui avait dit, et, en supposant que la vanité qui a une fois parlé puisse se taire, les femmes le lui répétaient si souvent, qu’il était bien forcé de s’en souvenir.

Celui qui partageait avec La Fayette les honneurs de la soirée était le comte d’Estaing. Vaincu dans les Indes, où il avait été fait deux fois prisonnier, il avait pris sa revanche en Amérique ; là après avoir livré un combat indécis à Howe, après avoir échoué dans une attaque sur Sainte-Lucie, il avait battu complètement le commodore Byron. Tout au contraire de La Fayette, le comte Hector d’Estaing était un vieillard ; aussi l’enthousiasme se partageait-il entre lui et son jeune rival, et, comme d’un accord unanime, les femmes avaient réclamé La Fayette, les hommes avaient recueilli d’Estaing.

Les autres assistants, moins connus peut-être à cette époque, devaient cependant atteindre chacun à un certain degré de célébrité. C’étaient : l’Abbé Grégoire, qui voyageait alors en professant la philosophie ; il n’avait rien écrit encore sur l’esclavage, mais il s’occupait déjà de cette question, qui, d’ailleurs, l’occupa toute sa vie ; Clavière, un des plus ardents négrophile de l’époque ; l’abbé Raynal, qui revenait de l’exil où l’avait envoyé son Histoire philosophique des deux Indes ; Condorcet, qui allait recommencer une vie nouvelle, la troisième ; qui, après avoir été mathématicien avec d’Alembert, critique avec Voltaire, allait devenir homme politique avec Vergniaud et Barbaroux ; Condorcet, penseur éternel, dans le cabinet comme dans le salon, dans la solitude comme dans la foule, plus spécial en toutes choses que les hommes les plus spéciaux, inaccessible à la distraction, quelque part qu’il se trouvât ; parlant peu, écoutant tout, profitant de tout, et n’ayant jamais rien oublié de ce qu’il avait appris ou entendu ; Brissot, qui arrivait d’Amérique, fanatique de liberté, enthousiaste de La Fayette ; Brissot, le futur rédacteur de l’Adresse aux puissances étrangères, et qu’attendait le fatal honneur de donner son nom à un parti ; Roucher, qui venait de publier son poème des Mois, et qui était occupé de traduire La Richesse des nations, de Smith ; enfin, Malouet, qui, lui aussi, venait de publier son fameux Mémoire sur l’esclavage des nègres, et qui, au moment où entraient Marat et Danton, montait à la tribune, et attendait, pour commencer son discours, que fût calmé l’effet produit par l’arrivée d’Olympe de Gouges.

Il succédait à Clavière, qui avait parlé sur l’esclavage, mais en généralisant la question, et qui était descendu de la tribune en annonçant que son ami Malouet allait parler à son tour, mais, plus instruit que lui sur la matière, citerait des faits qui feraient frissonner toute l’assemblée.

L’assemblée éprouvait ce besoin d’émotions qui se répand chez les peuples à certaines époques de leur existence, et, par conséquent, ne demandait pas mieux que de frissonner.

D’ailleurs, il y avait, nous l’avons déjà dit, beaucoup de jolies femmes dans la salle – et les jolies femmes font un si charmant mouvement d’épaules quand elles frissonnent, que ce serait bien maladroit à une jolie femme de ne pas frissonner toutes les fois qu’elle en trouve l’occasion.

Le silence se rétablit donc plus vite qu’on n’eût dû l’espérer : peu à peu, les regards se détournèrent d’Olympe de Gouges, et, après avoir flotté encore un instant – ceux des hommes, de madame de Beauharnais à Thérésa Cabarrus ; ceux des femmes, de Brissot à La Fayette, ils finirent par se fixer sur la tribune, où attendait l’orateur, la main prête au geste, la bouche disposée à la parole.

Puis, enfin, quand le silence fut complet, quand l’attention fut entière :

« Messieurs, dit Malouet, j’entreprends une tâche difficile : celle de vous retracer les malheurs d’une race qui semble maudite, et qui, cependant, n’a rien fait pour mériter cette malédiction. Heureusement, la cause que je plaide en faveur de l’humanité est celle des âmes sensibles, et la sympathie me viendra en aide là où le talent me manquera.

« Vous est-il jamais arrivé, messieurs, quand vous avez, à la fin d’un dîner délicat, rapproché l’une de l’autre, comme complément indispensable de ce dîner, ces deux substances qui se complètent l’une par l’autre : le sucre et le café ; quand longtemps avant de le prendre, nonchalamment étendus sur des fauteuils, aux coussins moelleux, vous avez voluptueusement respiré son délicieux arôme ; quand longtemps vous l’avez savouré, et que vos lèvres ont, pour ainsi dire, aspiré goutte à goutte la vivifiante liqueur, vous est-il jamais arrivé de penser que ce sucre et ce café, dont vous veniez de faire vos délices, a coûté la vie à plusieurs millions d’hommes ?

« Vous devinez de qui je veux parler, n’est-ce pas ? Je veux parler de ces malheureux enfants de l’Afrique qu’on est convenu de sacrifier aux caprices voluptueux des Européens, que l’on traite comme des bêtes de somme, et qui, cependant, sont nos frères devant la nature et devant Dieu. »

Un murmure d’approbation encouragea l’orateur. Tous ces hommes élégants, poudrés, musqués, ambrés, toutes ces femmes charmantes, couvertes de dentelles, de plumes et de diamants, adhérèrent, par un gracieux mouvement de tête, à l’opinion du préopinant, et reconnurent qu’ils étaient les frères et les sœurs des nègres du Congo et des négresses du Sénégal.

« Et, maintenant, cœurs compatissants, continua Malouet avec cette phraséologie sentimentale particulière à l’époque, et qui procédait surtout par invocation, souvenez-vous bien que ce que je vais vous dire n’est point un roman ébauché dans l’espoir d’amuser vos loisirs ; c’est une histoire véritable des traitements dont, depuis deux siècles, vos semblables sont accablés ; c’est le cri de l’humanité gémissante et persécutée qui ose s’élever jusqu’à vous et dénoncer à toutes les nations du monde les cruautés dont ces malheureux sont victimes ; ce sont, enfin, les nègres de l’Afrique et de l’Amérique qui invoquent l’appui de leurs défenseurs ; afin que ces défenseurs en appellent pour eux au jugement des souverains de l’Europe et demandent justice des souffrances atroces dont on les accable en leur nom. Serez-vous sourds à leur prière ? Non ! la voix des hommes s’élèvera forte et sévère, la voix des femmes se fera entendre douce et suppliante, et les rois, que Dieu a faits ses représentants sur la terre, reconnaîtront que c’est offenser Dieu lui-même que de livrer ainsi aux plus vils traitements des créatures faites comme nous à son image. »

Ici, les murmures d’approbation firent place aux applaudissements. Néanmoins, il était évident que l’on trouvait le préambule suffisant, et qu’une aspiration générale, quoique muette encore, attirait l’orateur vers son sujet.

Malouet sentit le besoin d’entrer en matière, et commença :

« Sans doute, vous savez ce que c’est que la traite ; mais savez-vous comment se fait la traite ? Non, vous ne le savez pas ou, du moins, vous n’avez jeté qu’un regard superficiel sur cette opération étrange, dans laquelle une race a trafiqué d’une autre race, où les hommes se sont faits vendeurs d’hommes.

« Quand un capitaine négrier veut faire la traite, il s’approche des côtes d’Afrique et fait prévenir quelqu’un de ces petits souverains qui bordent la côte qu’il est là, porteur de marchandises d’Europe, et qu’il voudrait échanger ces marchandises contre un chargement de deux ou trois cents nègres ; puis il envoie un échantillon de ses marchandises au souverain avec lequel il veut traiter, fait accompagner ces échantillons d’un présent d’eau-de-vie, et attend.

« Eau-de-vie, eau-de-feu ! comme disent les malheureux nègres ; fatale découverte qui nous vient des Arabes – avec cet art de la distillation, que nous avons reçu d’eux, et qu’ils avaient inventé pour extraire le parfum des fleurs et surtout de la rose, tant célébrée dans les écrits de leurs poètes ! – pourquoi es-tu devenue une arme si formidable aux mains d’hommes cruels, qu’il faille te maudire, toi qui as plus dompté, et surtout plus détruit de nations que ces armes à feu qui étaient inconnues aux hommes du Nouveau Monde, et qu’ils prenaient pour un tonnerre aux mains de nouveaux dieux ? »

Comme on le voit, Malouet venait de se lancer dans le plus haut lyrisme ; il fut récompensé de sa hardiesse par une salve d’applaudissements.

« Nous disons, reprit-il, que le capitaine négrier attend. Hélas ! il n’attend pas longtemps : l’obscurité venue, il peut voir l’incendie courir de village en village ; dans le silence nocturne, il peut entendre les plaintes des mères à qui on arrache leurs fils, des enfants à qui on arrache leur père, et, au milieu de tout cela, les cris de mort de ceux qui aiment mieux mourir tout de suite que d’aller traîner une vie languissante loin du toit de la famille, loin du ciel de la patrie.

« Le lendemain, on raconte à bord que le roi nègre a été repoussé ; que les malheureux qu’on voulait enlever ont combattu avec l’acharnement du désespoir ; qu’une nouvelle attaque est organisée pour la nuit prochaine, et que la livraison de la marchandise ne peut être faite que le lendemain.

« La nuit venue, le combat, l’incendie et les plaintes recommencent ; le carnage dure toute la nuit, et, le matin, on apprend qu’il faudra encore attendre jusqu’au lendemain, si l’on veut avoir la cargaison demandée.

« Mais, cette nuit, on l’aura certainement, car le roi repoussé a ordonné à ses soldats de prendre les esclaves promis dans ses propres états ; il fera entourer deux ou trois de ses villages, à lui, et, fidèle à la parole donnée, il livrera ses sujets, ne pouvant livrer ses ennemis.

« Enfin, le troisième jour, on voit arriver quatre cents nègres enchaînés, suivis des mères, des femmes, des filles et des sœurs, si l’on n’a besoin que d’hommes ; car, si l’on a besoin de femmes, les femmes, les filles et les sœurs sont enchaînées avec les frères, les pères et les maris.

« Alors, on s’informe et l’on apprend que, pendant ces deux nuits, quatre mille hommes ont péri pour que le roi spéculateur arrivât à en livrer quatre cents !

« Et ne croyez pas que j’exagère : je raconte ; je raconte ce qui est arrivé : le capitaine du bâtiment est le capitaine du New York ; le roi qui a vendu ses propres sujets est le roi de Barsilly.

« Ô magistrats ! ô souverains de l’Europe ; vous qui dormez tranquillement dans vos palais, tandis qu’on égorge vos semblables, vous ignorez toutes ces atrocités, n’est-ce pas ? C’est, cependant, en votre nom qu’elles sont commises. Eh bien, que les cris de ces malheureux traversent les mers et vous réveillent !

« Maintenant, continua l’orateur, jetons les yeux sur cette côte aride, et qui, cependant, est celle de la patrie ; voyons-y les malheureux nègres couchés et exposés nus aux regards et à l’investigation des fréteurs européens.

« Quand les chirurgiens ont attentivement examiné ceux des nègres qu’ils jugent sains, agiles, robustes et bien constitués, ils les approuvent comme bons, les reçoivent au nom du capitaine, ainsi que des chevaux et des bœufs, et, ainsi que des chevaux et des bœufs, ils les font marquer à l’épaule avec un fer rouge : cette marque, ce sont les lettres initiales du nom du vaisseau, et du commandant qui les a achetés.

« Puis, au fur et à mesure qu’on les marque, on les enchaîne deux à deux et on les conduit au fond du navire qui, pendant deux mois, doit leur servir de prison, et souvent de tombeau.

« Souvent pendant une traversée – tant leur horreur de l’esclavage est grande ! – deux, quatre, six de ces malheureux conviennent de se jeter à la mer, exécutent leur dessein, et comme ils sont liés, trouvent la mort dans les profondeurs de l’Océan.

« Dans la dernière traite que le capitaine Philips a faite en Guinée, chez le roi de Juida, il a perdu ainsi douze nègres, noyés volontairement.

« Cependant, comme on les surveille de près, le plus grand nombre des esclaves arrivent ordinairement dans le vaisseau. Aussitôt, ils sont descendus à fond de cale ; c’est là que cinq ou six cents malheureux sont entassés pêle-mêle dans un espace mesuré à la longueur de leur corps, ne voyant la lumière que par l’ouverture des écoutilles, ne respirant nuit et jour qu’un air qui, d’insalubre, devient pestiféré par le séjour constant des exhalaisons humaines et des excréments qui y séjournent ; alors, du mélange de toutes ces exhalaisons putrides, résulte une infection douloureuse qui corrompt le sang et cause une foule de maladies inflammatoires, lesquelles font périr le quart et quelquefois le tiers de tous les esclaves dans le seul espace de deux mois ou deux mois et demi que dure ordinairement la traversée.

« Ô vous, à qui je m’adresse, s’écria l’orateur en étendant les mains comme pour adjurer l’univers tout entier, Anglais, Français, Russes, Allemands, Américains, Espagnols ! que le destin vous ait mis, soit une couronne sur la tête, soit une bêche à la main, rentrez au fond de votre cœur ; jetez un coup d’œil sur la situation où les fréteurs européens vous plongent depuis si longtemps, songez qu’en ce moment même où je parle, les capitaines négriers exécutent toutes les horreurs que je viens de décrire, et que c’est au nom de l’Europe, et sous le régime de ses lois, que se commettent, sans remords, de semblables crimes !

« Aussi, Européens éclairés, ne croyez pas aux fables que ces hommes dénaturés vous débitent froidement en Europe, pour cacher leurs forfaits ; gardez-vous d’ajouter foi à leurs calomnies, lorsqu’ils prétendent que les malheureux nègres sont des animaux privés de sentiment et de raison ; sachez, au contraire, qu’il n’en est pas un seul de ceux que vous arrachez à leur patrie qui n’ait quelque tendre attachement de cœur que vous n’ayez rompu, pas un enfant qui ne regrette douloureusement ses parents ou son père, point de femme qui ne pleure un époux, une mère, une sœur, une amie, pas un homme que ne dévore, au fond de son cœur ulcéré, le désespoir des tendres liens que vous avez brisés par une séparation violente et cruelle. Oui, j’ose vous le dire avec franchise, il n’y a pas un de vos esclaves qui, dans la vérité de son cœur, ne vous regarde comme des bourreaux homicides qui massacrent, qui foulent aux pieds tous les sentiments les plus doux de la nature.

« Hommes cruels et implacables ! si vous saviez lire au fond de leurs âmes, si leurs justes plaintes n’étaient pas réduites au silence le plus rigoureux ou punies des plus terribles châtiments, là, vous verriez un père expirant qui vous dirait : “Tu m’as séparé d’un troupeau d’enfants encore jeunes, que mon travail nourrissait, et qui vont périr de faim et de misère !” ; plus bas, vous trouveriez une mère au désespoir que vous avez arrachée des bras d’un époux ou d’une fille chérie qui touchait au moment de se marier ; plus loin, de jeunes enfants dérobés à leurs familles qui, en versant des larmes entrecoupées par leurs sanglots, s’écrient : Paou, paou, bulla ! (Père, père, la main !) ; à côté d’eux, une jeune fille consternée, qui pleure la tendresse d’une mère ou d’un amant dont elle était sincèrement aimée ; partout, des créatures désolées de n’avoir pas eu la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de leurs pères ou de leurs parents en les quittant pour jamais ; dans tous les cœurs vous trouveriez, enfin, la honte et l’indignation concentrées, capables de toutes les extrémités où peut porter le désespoir ! »

La commisération de l’assemblée en faveur des malheureux nègres était portée au plus haut degré ; aussi, après avoir interrompu l’orateur par ses applaudissements, fut-elle quelque temps à se remettre : celui-ci utilisa cette trêve en s’essuyant le front avec un mouchoir de batiste et en buvant un verre d’eau sucrée.

Pendant tout ce plaidoyer auquel nous nous sommes attachés à laisser la forme oratoire du temps, Danton examinait Marat, dont la figure prenait, peu à peu, l’expression d’une puissante ironie.

Malouet reprit :

« Vous avez frémi, vous avez pleuré. Écoutez donc ce qui me reste à vous dire, cœurs sensibles, âmes aimantes ! Lorsque le capitaine Philips, dont j’ai déjà prononcé le nom, eut terminé son chargement, outre les douze nègres qui s’étaient jetés à la mer, beaucoup refusèrent de manger dans l’espoir de finir leurs tourments par une mort plus prompte ; alors, quelques officiers du bâtiment proposèrent de faire couper les bras et les jambes aux plus entêtés, afin d’effrayer les autres ; mais le commandant, plus humain qu’on n’eût osé l’espérer, refusa en disant : “Ils sont déjà bien assez malheureux, sans leur faire encore subir des supplices si cruels !” C’est avec joie, messieurs, que je rends justice à cet homme en publiant sa générosité ; mais, pour un qui agit ainsi, combien procèdent autrement ! combien, sur ce refus de manger, brisent avec des barres de fer, à plusieurs endroits, les bras et les jambes des malheureux récalcitrants qui, par les cris horribles qu’ils poussent, répandent l’effroi parmi leurs compagnons, et les obligent à faire, dans la crainte de subir le même traitement, ce qu’ils refusaient de faire avec autant de force que de raison !

« Ce supplice, messieurs, est l’égal de la roue en Europe, excepté que ceux que l’on roue en Europe sont des criminels, tandis que ceux que l’on roue sur les bâtiments négriers sont des innocents.

« Attendez encore, je n’ai point fini : j’ai ici une relation écrite, publiée, imprimée par John Atkins, chirurgien à bord du vaisseau amiral l’Ogles-Squadron,chargé de nègres de Guinée ; écoutez ce qu’il va vous dire. John Harding, qui commandait ce bâtiment, s’aperçut que plusieurs esclaves se parlaient à l’oreille, que plusieurs femmes avaient l’air de propager un secret ; il s’imagina enfin que quelques Noirs conspiraient pour recouvrer leur liberté ; alors, sans s’assurer si ses soupçons étaient fondés, savez-vous ce que fit le capitaine Harding ? Il condamna sur-le-champ deux de ces malheureux à la mort, un homme et une femme, et prononça la sentence en étendant la main vers l’homme, qui devait mourir le premier : à l’instant même le malheureux fut égorgé devant tous ses frères, puis on lui arracha le cœur, le foie et les entrailles, qui furent répandus à terre, et, comme ils étaient trois cents esclaves sur le bâtiment, on coupa le cœur, le foie et les entrailles en trois cents morceaux qu’on força les compagnons du mort de manger crus et ensanglantés, le capitaine menaçant du même supplice quiconque refuserait cette horrible nourriture ! »

Un murmure d’horreur courut dans l’assemblée.

Mais la voix de l’orateur domina ce murmure ; il comprenait que, selon les formes de l’art oratoire, il fallait frapper un second coup après le premier.

« Écoutez, écoutez ! s’écria-t-il. Peu satisfait de cette exécution, le cruel capitaine désigna ensuite la femme à ses bourreaux ; les ordres avaient été donnés d’avance, et le supplice était réglé. La pauvre créature fut attachée avec des cordes par les deux pouces, et suspendue à un mât jusqu’à ce que ses pieds eussent perdu terre. On lui enleva les quelques haillons qui la couvraient, et on la fouetta d’abord jusqu’à ce que le sang ruisselât par tout son corps. Puis, avec des rasoirs, on lui découpa la peau ; et, pour être mangé aussi par les trois cents esclaves, on lui enleva du corps trois cents morceaux de chair ; si bien que tous ses os furent mis à découvert, et qu’elle expira dans les plus cruelles tortures ! »

Des cris d’indignation éclatèrent ; l’orateur s’essuya le front et acheva son verre d’eau sucrée.

« Voilà ce que souffrent les malheureux nègres pendant la traversée, continua Malouet ; maintenant disons ce qu’ils ont à souffrir une fois arrivés.

« Un tiers, à peu près, est mort dans la traversée ; nous l’avons dit : bornons-nous au quart, et vous allez voir où le calcul mortuaire va nous mener.

« Le scorbut, l’étisie, les fièvres putrides, une autre fièvre aiguë qui n’a pas de nom scientifique, et qu’on appelle la fièvre des nègres, fondent sur eux au moment où leurs pieds touchent la terre, en enlèvent encore le quart ; c’est un tribut que le climat impose à ceux qui, d’Afrique, passent aux îles américaines. Or l’Angleterre seule exporte cent mille Noirs, et la France moitié, cent cinquante mille à elles deux ; c’est donc soixante-quinze mille nègres que deux nations placées à la tête de la civilisation font périr tous les ans pour en donner soixante-quinze mille autres aux colonies. Calculez, vous qui m’écoutez ici, calculez quel nombre immense de victimes ont, sans en tirer aucun bénéfice, fait périr ces deux nations depuis deux cents ans que dure ce commerce ; soixante-quinze mille nègres par an, pendant deux cents ans, donnent un chiffre de quinze millions d’hommes détruits par nous ; et, si vous ajoutez à ce douloureux calcul un chiffre égal pour tous les esclaves dont les autres royaumes d’Europe ont causé la mort, vous aurez trente millions de créatures enlevées de la surface du globe par l’insatiable cupidité des Blancs ! »

Les assistants se regardèrent. Il leur semblait impossible qu’ils eussent pris, ne fût-ce que par insouciance, leur part d’un pareil massacre.

L’orateur fit signe qu’il allait continuer ; le silence se rétablit, et il reprit en ces termes :

« Si lorsque la mer a pris sa dîme ; si, lorsque la fièvre a pris son tribut, quelque espérance de bonheur restait au moins à ceux qui survivent, si leur séjour dans l’exil était tolérable ; s’ils trouvaient seulement des maîtres qui les traitassent comme on traite des animaux, cela serait supportable encore. Mais, une fois arrivés, une fois vendus, le travail qu’on exige de ces malheureux est au-dessus des forces humaines. Dès la pointe du jour, ils sont appelés aux travaux, et, jusqu’à midi, ils doivent les continuer sans interruption ; à midi, il leur est enfin permis de manger ; mais, à deux heures, sous le soleil ardent de l’équateur, il faut reprendre sa tâche et la poursuivre jusqu’à la fin du jour ; et, pendant tout ce temps, ils sont suivis, surveillés, punis par des conducteurs qui frappent à grands coups de fouet ceux qui travaillent avec quelque nonchalance. Enfin, avant de les laisser rentrer dans leurs tristes cabanes, on les oblige encore à faire le travail de l’habitation, c’est-à-dire à ramasser du fourrage pour les troupeaux, à charroyer du bois pour les maîtres, du charbon pour les cuisines, du foin pour les chevaux ; de sorte qu’il arrive souvent qu’il est minuit ou une heure avant qu’ils arrivent à leurs cases. Alors, il leur reste à peine le temps de piler et de faire bouillir un peu de blé d’Inde pour leur nourriture ; puis, pendant que ce blé cuit, ils se couchent sur une natte où, bien souvent, écrasés de fatigue, ils s’endorment, et où le travail du lendemain vient les prendre avant qu’ils aient eu le temps de satisfaire la faim qui les dévore, ou le sommeil qui les poursuit.

« Et, cependant, un auteur contemporain, connu par un grand nombre d’ouvrages qui attestent la vaste étendue et les connaissances de son esprit, a prétendu prouver que l’esclavage des nègres offrait une existence bien plus heureuse que le sort dont jouissent la plupart de nos paysans et journaliers de l’Europe.

« En effet, au premier abord, son système paraît séduisant. “Un ouvrier gagne en France, dit-il, de vingt à vingt-cinq sous par jour. Comment peut-il, avec ce modique salaire, se nourrir, nourrir et entretenir sa femme et cinq ou six enfants ; payer son loyer, acheter du bois et fournir à tous les frais d’une famille entière ? Ils vivent dans l’indigence alors, et presque toujours manquent du nécessaire. Un serf au contraire, ou un esclave, est comme le cheval de son maître : ce maître est intéressé à le bien nourrir, à le bien entretenir pour le conserver en santé et en retirer un service utile et permanent ; ayant donc tout ce qui lui est nécessaire, il est plus heureux que les journaliers libres, qui parfois n’ont pas de pain.”

« Hélas ! la comparaison n’est pas juste, et j’en apporte la preuve ; il n’y a pas longtemps qu’elle m’a été donnée, et voici comment. Il y a huit jours, j’entrai dans un café ; trois ou quatre Américains étaient assis autour d’une table : l’un d’eux lisait les papiers publics, les autres parlaient de la traite des nègres ; la curiosité me fit asseoir près d’eux, et j’écoutai. Voici, mot à mot, le calcul que j’entendis faire à l’un d’eux : “Mes nègres, disait-il, me reviennent l’un dans l’autre à quarante guinées ; chacun me rapporte environ, tous frais faits, sept guinées de bénéfice en les nourrissant comme il faut ; mais, en retranchant sur leur nourriture seulement la valeur de deux pence par jour, cette économie sur chaque nègre me donne trois livres sterling de profit, c’est-à-dire trois cents livres sterling sur mes trois cents nègres – en sus des sept livres sterling qu’ils me donnaient déjà. Par ce moyen, j’arrive à faire, par an, sur chacun de mes esclaves, dix guinées de bénéfice ; ce qui porte le revenu net de mon habitation à trois mille livres sterling. Il est vrai, ajouta-t-il, qu’en suivant le plan de cette administration économique, mes nègres ne durent tout au plus que huit ou neuf ans, mais qu’importe, puisqu’au bout de quatre ans, chaque nègre m’a rendu les quarante guinées qu’il m’a coûtées ? Donc, ne vécût-il plus que quatre ou cinq ans, c’est son affaire, puisque le surplus des quatre années est un pur bénéfice. L’esclave meurt ; bon voyage ! avec le seul profit que j’ai fait sur sa nourriture pendant sept ou huit ans, j’ai de quoi racheter un autre nègre jeune, robuste, au lieu d’un être épuisé, qui n’est plus bon à rien, et, vous comprenez, sur trois cents esclaves, cette économie est immense !”

« Voilà ce qu’il disait, cet homme, ou plutôt ce tigre à face humaine ! voilà ce que j’ai entendu, et j’ai eu honte de ce que celui qui disait cela fût un Blanc comme moi !

« Ô Européens féroces ! s’écria l’orateur interrompant, avec volonté de l’interrompre, le frémissement que ses dernières paroles avaient soulevé dans l’assemblée, serez-vous toujours des tyrans cruels, quand vous pouvez être des protecteurs bienfaisants ? Les êtres que vous persécutez sont, cependant, conçus et nés, comme vous, dans le corps d’une femme ; elle les a portés neuf mois dans son sein, comme vos mères vous ont portés ; elle les a mis au jour avec les mêmes douleurs et les mêmes dangers que vos femmes mettent au jour leurs enfants ! N’ont-ils pas été allaités de lait comme vous ? élevés avec la même tendresse que vous ? ne sont-ils pas des hommes ainsi que vous ? n’est-ce pas le même Créateur qui nous a tous formés ? n’est-ce pas la même terre qui nous a portés, et qui nous nourrit ? n’est-ce pas le même soleil qui nous éclaire ? n’est-ce pas le même Père de l’univers que nous adorons tous ? n’ont-ils pas un cœur, une âme, les mêmes affections de tendresse et d’humanité ? Parce que la couleur de leur peau n’est pas semblable à la nôtre, est-ce un titre légitime pour les massacrer, pour enlever leurs femmes, voler leurs enfants, enchaîner leurs pères, pour leur faire souffrir sur la terre et sur l’océan les cruautés les plus odieuses ?

« Lisez l’histoire de tous les peuples et de toutes les nations de la terre, dans aucun empire, dans aucun siècle, même les plus barbares, vous ne trouverez l’exemple d’une férocité aussi réfléchie et aussi constante. Dans un temps où la saine philosophie et les connaissances les plus étendues viennent éclairer l’Europe par les découvertes les plus sublimes, pourquoi faut-il que vous soyez encore l’effroi des Africains, l’horreur de vos semblables, les persécuteurs du genre humain ? Faites, il en est temps encore, oublier tant de cruautés en donnant à toute la terre l’exemple de l’humanité et de la bienfaisance : faites les nègres libres, brisez leurs fers, rendez leur condition supportable, et soyez sûrs que vous serez mieux servis par des affranchis qui vous chériront comme leurs pères que par des esclaves qui vous détestent comme des bourreaux ! »

Cette péroraison terminée par une antithèse enleva l’auditoire : les bravos, les cris, les applaudissements éclatèrent ; les hommes se précipitèrent vers la tribune ; les femmes agitèrent leur mouchoir, et l’orateur descendit au milieu des cris enthousiastes de « Liberté ! liberté ! »

Danton se retourna vers Marat ; deux ou trois fois, il avait été sur le point de se laisser aller à l’entraînement général ; mais il sentait près de lui, dans son compagnon, quelque chose de pareil à une raillerie mal contenue, à un dédain prêt à éclater qui le repoussait.

Cependant, quand l’orateur eut fini, Danton, comme nous l’avons dit, se retourna vers Marat.

« Eh bien, lui demanda-t-il, que pensez-vous de cela ?

— Je pense, dit Marat, qu’il faudrait bien des séances comme celle-ci, et bien des orateurs comme celui-là, pour faire faire un pas à l’humanité.

— La cause qu’il défend est belle, cependant ! dit Danton, qui, habitué à cette phraséologie philosophique, voulait au moins lutter avant de se rendre.

— Sans doute ; mais il y a une cause plus pressante encore à défendre que celle des esclaves d’Amérique.

— Laquelle ?

— C’est celle des serfs de la France.

— Je comprends.

— Vous m’avez promis de me suivre ?

— Oui.

— Venez.

— Où allons-nous ?

— Vous m’avez conduit parmi des aristocrates qui traitent de l’affranchissement des Noirs, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien, moi, je vais vous conduire parmi des démocrates qui s’occupent de l’affranchissement des Blancs. »

Et, sur ces mots, Marat et Danton sortirent sans que nul les remarquât – si remarquables qu’ils fussent, – tant l’attention générale était concentrée sur l’orateur, qui descendait de la tribune au milieu des félicitations de l’assemblée.

q

Chapitre 7
Le Club des Droits de l’homme

Après avoir fait quelques pas, Marat et Danton se retrouvèrent dans le Palais-Royal, déjà un peu moins peuplé à cette heure qu’à celle où ils étaient arrivés, car il commençait de se faire tard, et si l’éloquence de l’orateur avait eu la puissance de faire oublier le temps, elle n’avait pas eu celle de l’arrêter. D’ailleurs, cette fois, au lieu que ce fût Danton qui servît de guide a Marat, c’était Marat qui guidait Danton, et le sombre conducteur paraissait pressé d’arriver au but du chemin, comme s’il eût marché à un rendez-vous.

Les deux compagnons gagnèrent la galerie qui longe la rue de Valois, firent quelques pas dans cette galerie ; puis Marat prit, à droite, un petit passage, Danton le suivit, et tous deux se trouvèrent bientôt hors du Palais-Royal.

La rue de Valois était bien autrement déserte à cette époque qu’elle ne l’est aujourd’hui ; en effet, les propriétaires des hôtels dont les nouvelles bâtisses de monseigneur le duc d’Orléans venaient de borner la vue n’avaient point encore eu l’envie de tirer parti de leurs cours et de leurs jardins, en faisant bâtir eux-mêmes ; d’ailleurs, toute la façade du Palais-Royal donnant sur cette rue n’était pas encore achevée, et, de place en place, le passage, interdit aux voitures était, même pour les piétons, encombré de pierres, et, par conséquent, d’un difficile accès.

Marat se retrouva au milieu de tous ces échafaudages, au milieu de toutes ces pierres qui attendaient la scie, au milieu de tous ces moellons qui attendaient le plâtre, comme s’il eût tenu dans sa main le fil de cet autre labyrinthe, et, se retournant de temps en temps pour voir s’il était suivi, il conduisit Danton à l’entrée d’une espèce de cave dans laquelle on pénétrait après avoir descendu une douzaine de marches.

Tout dormait ou semblait dormir dans la rue, excepté ce soupirail par lequel montaient jusqu’à l’atmosphère extérieure une vapeur chaude, et, de temps en temps, des rumeurs qui ressemblaient à celles d’un volcan souterrain.

Si bien préparé qu’il fût à l’intérieur par l’extérieur, Danton s’arrêta à l’orifice de ce gouffre, où venait sans hésitation de plonger Marat ; enfin, il se décida, descendit l’escalier degré à degré, et fit halte sur la dernière marche.

De cette dernière marche voici ce qu’il aperçut.

Une immense salle voûtée qui sans doute, autrefois – c’est-à-dire avant l’exhaussement du terrain – avait dû servir d’orangerie à un de ces immenses hôtels dont une partie était déjà disparue à cette époque, et dont le reste disparaît tous les jours ; cette orangerie avait, depuis vingt-cinq ou trente ans, fait place à une taverne, laquelle, à son tour, sans changer de destination, se modifiait néanmoins, et allait devenir ou plutôt était devenue un club.

Ce club, encore inconnu, si ce n’est de ses affiliés ; ce club, dans lequel on n’était reçu, comme dans les loges maçonniques, qu’à l’aide de certains signes ou au moyen de certaines paroles, ce club, était celui des Droits de l’homme.

Aussi, soit prudence, soit que l’on n’eût point cru qu’il y eût désaccord trop prononcé entre l’ancienne et la nouvelle destination du local, les tables étaient restées à leurs places, et, dans ce moment, chargées de gobelets d’étain retenus par des chaînes, étaient entourées de buveurs assis sur des bancs vermoulus et des tabourets boiteux.

Au fond, dans une atmosphère rendue indécise par la fumée du tabac, par la vapeur des lampes, par les haleines épaissies de consommateurs, on voyait se mouvoir, comme des ombres, ceux à qui leurs moyens pécuniaires ne permettaient pas de faire honneur au vin de l’établissement, et qui, l’estomac vide, regardaient d’un air sombre et envieux ces favoris de la fortune auxquels la misère, moins cruelle, laissait encore quelques sous à dépenser dans ce bouge.

Derrière cette masse compacte, et dans un lointain presque perdu, s’élevait sur des futailles vides une espèce de théâtre couronné et un vieux comptoir devenu le bureau du président. Ce bureau supportait une chandelle allumée sans laquelle il eût été complètement perdu dans l’ombre, et une chandelle éteinte. L’esprit d’économie qui veillait sur l’établissement avait regardé comme un luxe blâmable ces deux chandelles allumées à la fois, et en avait supprimé une.

Il y avait loin de la société élégante et musquée, de la salle dorée et tapissée de velours d’où sortaient Marat et Danton, à cette réunion sombre et déguenillée, à cette voûte noire et fumeuse sous laquelle ils s’enfonçaient ; mais il faut dire ici qu’ils venaient de plonger, à travers les limbes d’une bourgeoisie invisible, du paradis de l’aristocratie dans l’enfer du peuple.

Pour le moment, le personnage important de cette réunion souterraine paraissait être le maître de l’établissement ; c’était au moins son nom qui retentissait le plus souvent, sinon le plus harmonieusement, au milieu de cette réunion, qui n’avait certes pas, à cette heure, sa pareille au monde.

« Jourdan ! du vin ! criait d’une voix de stentor un buveur colossal, aux manches de chemise retroussées, aux bras nerveux, au visage frais, de cette fraîcheur particulière aux bouchers et aux charcutiers, c’est-à-dire aux hommes qui respirent la vapeur du sang.

— On y va, monsieur Legendre, disait Jourdan en apportant le liquide demandé ; mais je vous ferai observer que c’est la quatrième bouteille.

— As-tu peur qu’on ne te paye pas, animal ? dit le boucher en tirant de son tablier taché de sang une poignée de sous mêlés de menue monnaie, au milieu desquels brillaient, comme ces étoiles qui nous apparaissent plus grandes à mesure qu’elles sont plus rapprochées de la terre, des écus de trois et de six livres.

— Oh ! ce n’est pas cela, monsieur Legendre : on vous connaît, et l’on vous sait bon pour payer quatre bouteilles ! Si même vous le vouliez, je troquerais bien mon établissement de la rue de Valois contre votre étal de la rue des Boucheries-Saint-Germain ; mais vous avez la tête près du bonnet, monsieur Legendre, et j’ai remarqué que, de la cinquième à la sixième bouteille, il vous arrivait toujours malheur.

— À moi ? dit Legendre.

— Non, je me trompe, répondit Jourdan, à vos voisins !

— À la bonne heure ! dit Legendre avec son gros rire ; mais, comme nous n’en sommes encore qu’à la quatrième bouteille, sers hardiment, mon digne confrère ! car tu as fait tous les métiers, toi ! tu as été boucher, maréchal-ferrant, contrebandier, soldat au régiment d’Auvergne, palefrenier dans les écuries du maréchal de Vaux. Maintenant te voilà dans ta véritable sphère : marchand de vin ! tu nages en pleine eau… À boire donc, maître Petit, comme on t’appelle maintenant, ou maître Jourdan, comme on t’appelait ; à boire !

— Hé ! Jourdan ! cria-t-on d’un autre côté. »

Jourdan déposa la bouteille en face de Legendre et courut à ce nouvel appel, qui lui était fait par un personnage que nous avons déjà entrevu dans cette histoire.

« Que veux-tu, mon vieil Hébert ? demanda Jourdan avec familiarité : est-ce qu’il te reste quelque petite contremarque qu’on pourrait utiliser demain ?

— Il ne me reste rien, pas même ma place, attendu qu’on m’a mis ce soir à la porte des Variétés sous prétexte… Mais ce n’est pas la peine de te dire le prétexte.

— Et puis, dit Jourdan souriant d’un sourire qui n’appartenait qu’à lui, je ne suis pas curieux, moi.

— Non, mais tu es hospitalier, surtout quand on te paye… Je te préviens donc que tu auras, à partir de demain, à nous nourrir aux frais de la masse, monsieur et moi. »

Et Hébert montrait un homme de trente-six à trente-huit ans, maigre, jaune, à l’œil vif, et dont le costume offrait un singulier mélange de faux luxe et de misère réelle.

« Qu’est-ce que c’est que monsieur ? demanda Jourdan.

— Monsieur est le citoyen Collot d’Herbois, qui joue les premiers rôles de tragédie en province, et qui, à ses heures perdues, fait des comédies ; or, comme, dans ce moment-ci, il ne peut ni jouer les rôles des autres – attendu qu’il est sans emploi – ni faire jouer les siens – attendu que la Comédie-Française lui refuse ses pièces, – il s’adresse au Club des Droits de l’Homme ; et, comme tout homme a droit d’être nourri, il dit à la société philanthropique dont nous faisons partie : “Nourris-moi !”

— Il me faudra pour cela un mot du président.

— Le voilà, ton mot… Tu vois, il est pour deux : à partir de demain, tu dois nous nourrir. En attendant, abreuve-nous ; on n’est pas encore tout à fait au dépourvu, et l’on peut payer la dépense de ce soir. »

Et Hébert, en riant et avec un juron amical, tira de la poche de sa culotte une douzaine d’écus qui prouvaient que, s’il avait été renvoyé de la place qu’il occupait au contrôle des Variétés de Bois, il n’en était pas sorti les mains tout à fait vides.

Jourdan alla chercher le vin demandé ; mais, en route, il fut arrêté par un personnage qui se tenait debout contre un des piliers soutenant la voûte.

C’était un homme de près de six pieds de haut, portant un habit noir râpé, mais propre et honnête : il avait une figure presque lugubre, à force d’être solennelle.

« Un instant, Jourdan, dit-il.

— Que désirez-vous, monsieur Maillard ? dit le marchand avec une sorte de respect. Ce n’est pas du vin, j’en suis sûr.

— Non, mon ami ; seulement, je désire savoir quel est cet homme appuyé sur deux béquilles, et qui cause là-bas avec notre vice-président, Fournier l’Américain. »

En effet, d’un autre côté de la salle, un homme de trente-deux à trente-quatre ans, aux longs cheveux, à la figure souffrante et mélancolique, au corps pliant sur lui-même, et soutenu par deux béquilles, causait tout bas avec une espèce de bouledogue.

C’était ce dernier, si célèbre depuis – comme la plupart, au reste, de ceux que nous mettons en scène – mais inconnu encore à cette époque, que l’huissier Maillard venait de désigner à Jourdan sous le nom de Fournier l’Américain.

« Celui qui cause avec notre vice-président ? dit Jourdan. Mais attendez donc !…

— Oh ! c’est que je suis l’homme de la légalité, moi : il est convenu qu’on ne sera admis parmi nous qu’à certaines conditions, et je veux savoir si ces conditions ont été remplies.

— Ah ! je me rappelle ! il est parfaitement en règle… Et, tenez, voilà qu’il montre ses lettres de créance à M. Fournier. C’est un avocat ou un juge, un juge du tribunal de Clermont, je crois ; il est menacé d’une paralysie des jambes, et il vient consulter à Paris. Il se nomme Georges Couthon, et est recommandé par les patriotes d’Auvergne.

— Bon, n’en parlons plus… Et cet autre qui a de si beaux habits, et qui est si laid.

— Lequel ?

— Celui qui se tient sur la dernière marche de l’escalier, comme s’il était trop grand seigneur pour marcher sur le même plancher que nous.

— Celui-là, je ne le connais pas ; mais il est venu avec quelqu’un de connaissance.

— Avec qui ?

— Oh ! quelqu’un qui n’est pas suspect !

— Enfin, avec qui est-il venu ?

— Avec M. Marat.

— Ah çà ! mais… et ce vin ? cria Hébert en s’adressant à Jourdan avec un geste moitié amical, moitié menaçant, auquel celui-ci répondit par un mouvement analogue de la tête et des épaules ; ce vin ?… »

Puis, tendant la main à un nouveau personnage qui venait d’entrer, et qui glissait au milieu de l’honorable assemblée avec le mouvement gracieux et câlin d’un chat :

« Ah ! viens donc, Bordier, que je te présente à M. Collot d’Herbois, un confrère. »

Le nouveau venu s’inclina en croisant ses mains et en faisant un charmant mouvement de tête.

« Monsieur Collot d’Herbois, mon ami Bordier, l’illustre arlequin qui est en train de faire la fortune des Variétés, où il joue en ce moment Arlequin, empereur dans la lune, ouvrage qui ne vaut pas les vôtres, bien certainement, monsieur Collot d’Herbois, mais qui, cependant, fait courir tout Paris.

— J’ai justement vu monsieur hier, dit Collot, et je l’ai applaudi de grand cœur.

— Monsieur, fit l’arlequin en s’inclinant de nouveau.

— Vous dites surtout d’une façon admirable : “Vous verrez qu’avec tout cela, je finirai, un jour, par être pendu !”

— Vous trouvez, monsieur ? dit Bordier.

— Oh ! sur ma parole, il est impossible de trouver une intonation plus comique de terreur que ne l’est la vôtre.

— Imaginez-vous que c’est moi qui ai fait mettre dans la pièce cette phrase, qui n’y était pas.

— Et à quel propos ?

— Ah ! voici. Étant enfant, j’ai vu pendre un homme ; c’était fort laid. La nuit suivante, j’ai rêvé que j’étais pendu ; c’était fort triste. Le rêve et la réalité me sont restés dans l’esprit si vivaces, que, toutes les fois que je pense à une potence, je frissonne ! Or, vous savez, on est artiste ou on ne l’est pas : Dugazon a inventé quarante-deux manières de remuer le nez, et, à chacune, il fait rire ; moi, je n’ai inventé qu’une manière de dire : “Vous verrez qu’avec tout cela, je finirai, un jour, par être pendu !”, et je fais presque pleurer… Mais, pardon, je crois que voilà la séance qui commence. »

En effet, la seconde chandelle destinée à éclairer le bureau venait d’être allumée, et le vice-président Fournier semblait inviter le président Marat à prendre le fauteuil ; mais Marat refusait.

« Qu’a donc Marat, aujourd’hui ? demanda Bordier. On dirait qu’il décline l’honneur de la présidence.

— Il veut sans doute parler, dit Hébert.

— Parle-t-il bien ? demanda Collot d’Herbois.

— Je crois bien ! répondit Hébert.

— Comme qui parle-t-il ?

— Comme qui il parle ? Il parle comme Marat. »

En ce moment, la sonnette du vice-président se fit entendre ; un frémissement courut dans l’assemblée. Sur un signe de Jourdan, un garçon du cabaret barricada le soupirail. Marat alla prendre Danton par le bras, et le conduisit au premier rang du cercle qui se formait autour de la tribune ; le coup de sonnette fut suivi de ces paroles prononcées par le vice-président :

« Citoyens, la séance est ouverte. »

Aussitôt le murmure qui planait au-dessus de cette multitude alla s’éteignant, et une espèce de silence s’établit, dans lequel on sentait vivre, cependant, tous ces tumultes populaires qui devaient interrompre la séance dont nous allons essayer de rendre compte.

q

Chapitre 8
La traite des blancs

C’était pour Danton surtout que l’aspect de cette assemblée était caractéristique. Danton, né dans la bourgeoisie, avait, comme tout homme né dans un milieu, un instinct qui le tirait hors de ce milieu ; les instincts de l’un le tirent par en haut, les instincts de l’autre le tirent par en bas ; les instincts de Danton le portaient vers l’aristocratie. Danton, homme sensuel, épicurien politique, futur homme d’État, sanguin mais non sanguinaire, Danton aimait le beau linge, les parfums enivrants ; Danton aimait la soie et le velours ; Danton aimait, lui, l’homme à la peau encore rude et grossière, Danton aimait cette peau blanche et fine qui, aux 2 et 3 septembre, ces jours de terrible mémoire, devinrent, dans la bouche de ses agents, un arrêt de mort.

Or, Danton sortait d’une réunion où il avait trouvé tout cela : éclat des bougies, froissement de la soie, caresse du velours, balancement des plumes, lumière des diamants ; il avait respiré cette atmosphère embaumée qui se compose non seulement du mélange des parfums distillés, mais encore de cette émanation bien autrement sensuelle, bien autrement enivrante, qui s’échappe des organisations jeunes, soignées, aristocratiques, mises en contact les unes avec les autres ; et voilà que, tout à coup, sans passage, sans transition, il tombait dans les bas-fonds de la société, au milieu des chandelles fumeuses, des mains sales, des haillons infects ; il comprenait l’existence inconnue de ces autres catacombes vivantes sous cette autre Rome dont elles devaient, à un jour donné, changer l’aspect ; il comprenait ! – et, tout frissonnant, après le contraste de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, il attendait le contraste de la parole.

Le contraste ne se fit pas attendre.

Bordier, le secrétaire du club, se leva et donna connaissance à l’assemblée des correspondances provinciales.

Le premier fait dénoncé au Club des Droits de l’homme était celui-ci :

Gilles Leborgne, laboureur à Machecoul, près de Nantes, ayant tué un lapin qui mangeait ses choux, avait, par ordre du seigneur de Machecoul, été attaché à un poteau, et fustigé.

Les faits se suivaient, et tous témoignaient de cette cruauté qu’à quelques exceptions près, les privilégiés de l’époque exerçaient sur les classes inférieures.

Pierre, dit le Sonneur, journalier au Pont-Saint-Mesmin, ayant refusé de faire la corvée pour battre l’eau des fossés du château, tandis que madame était en couche, avait été enfermé dans un four encore chaud. Il y était mort asphyxié.

Barnabé Lampon, de Pithiviers, ayant une femme et six enfants, ne vivait, depuis trois mois, lui et sa famille, que d’herbe et de feuilles d’arbre ; il était si faible, qu’à peine, au bas de cette dénonciation de sa misère, il avait pu signer son nom.

Et, à chaque fait que constatait le secrétaire, Marat serrait violemment le poignet de Danton, en murmurant à demi-voix :

« Qu’en dis-tu, Danton ? qu’en dis-tu ? »

Et Danton le sensuel, Danton le voluptueux, Danton l’épicurien, sentait comme un remords descendre dans son âme en songeant à toutes ces perles, à tous ces diamants, à toutes ces dorures qu’il venait de voir ; à ces hommes poussant des soupirs, à ces femmes versant des larmes sur la misère des Africains qui souffraient à deux mille cinq cents lieues de la France, tandis que, dans la France même, sous les pieds de Paris, souffraient, palpitaient, agonisaient des misères non moins grandes, des douleurs non moins terribles.

La liste se déroulait, et chaque nouveau fait allumait un nouvel éclair dans tous ces regards flamboyants ; on sentait que ce n’était pas une cause étrangère, éloignée, la cause d’une autre race, que défendaient ces hommes, mais une cause pour laquelle ils avaient souffert, une cause pour laquelle ils allaient lutter Les poitrines étaient haletantes, gonflées, près de déborder par les lèvres ! Chacun attendait le moment où le secrétaire aurait fini la longue et douloureuse énumération pour s’élancer à la tribune et verser sa parole sur cet incendie, non pas comme une eau qui éteint, mais comme une huile qui enflamme !

Tous se précipitèrent vers la tribune informe.

Marat, sans bouger, étendit la main.

« Le citoyen Marat demande la parole, dit le président, la parole est au citoyen Marat.

— Oui ! oui ! crièrent deux cents voix ; Marat à la tribune !… Marat ! Marat ! Marat ! »

Et Marat s’avança au milieu du chemin que lui faisaient ces vagues humaines, comme Moïse s’avança au milieu des flots de la mer Rouge, reculant devant lui.

Il monta lentement l’échelle à quatre échelons qui conduisait à l’estrade, et, passant sa main noire et crasseuse dans ses longs cheveux, qu’il rejeta en arrière, comme s’il eût craint qu’un seul de ses traits hideux ne fût voilé dans son expression :

« Vous tous qui êtes ici, vous avez entendu, dit-il, vous avez entendu le râle de tout un peuple qui agonise et se lamente ! d’un peuple qui s’adresse à vous, car il n’a d’espoir qu’en vous !… Eh bien, dites ! en qui avez-vous espoir, vous ? à qui vous adresserez-vous ? Nous savons ceux que nous devons craindre : dites-nous ceux dans lesquels nous devons espérer.

— La Fayette ! Necker ! crièrent plusieurs voix.

— La Fayette ! Necker ! répéta Marat, c’est dans ces deux hommes que vous mettez votre espérance ?

— Oui ! oui ! oui !

— Dans l’un comme général, dans l’autre comme ministre ?

— Oui ! oui ! oui !

— Ainsi, un aristocrate et un publicain, un marchand de belles paroles et un vendeur d’argent, voilà vos hommes, vos héros, vos dieux ! Savez-vous ce que c’est que La Fayette ? Je vais vous le dire d’abord. Savez-vous ce que c’est que Necker ? Je vous le dirai ensuite.

— Parle, Marat ! parle ! » crièrent cent voix .

Un sourire de haine profonde passa sur les lèvres de l’orateur, sourire du tigre qui va déchirer sa proie.

« Commençons par La Fayette, continua Marat ; ce ne sera pas long, car il est, par bonheur pour nous, au commencement de sa carrière, et je n’ai pas grand-chose à en dire ; mais ce que j’en dirai suffira, je l’espère, pour amener la défiance dans vos cœurs, car ce que j’en dirai vous le fera voir sous son véritable jour.

« Notre héros naquit à Chavagnac, en Auvergne. Si les signes cabalistiques qui accompagnèrent la naissance de l’infâme Octave, que ses flatteurs ont appelé Auguste, si ces signes caractéristiques n’ont pas présidé à la naissance du marquis de La Fayette, au moins suis-je en droit d’affirmer que l’ambition, la sotte vanité et les ridicules répandirent sur son berceau leurs malignes influences.

« Sa mère l’appelait son Rousseau ; pourquoi cela ? est-ce parce qu’il devait rivaliser de gloire avec l’immortel auteur d’Émile et du Contrat Social, ou simplement parce que la nature, prodigue pour cette jeune tête, l’avait douée d’une chevelure couleur de feu ?

« C’est ce que l’avenir nous révélera ; quant à moi, je penche fort pour la seconde explication, attendu que mon héros n’a encore rien fait pour qu’on lui applique la première.

« En attendant, c’était le fils bien-aimé, l’héritier chéri ; aussi, est-il sorti des mains des femmes, tout aussi gâté, tout aussi mutin, tout aussi ignorant, tout aussi volontaire que le dauphin actuel de la cour de France. Or, à qui confia-t-on le soin de développer ce charmant caractère ? quel fut l’intelligent, le sage, le vertueux instituteur que l’on plaça près de lui, afin de corriger la nature par l’éducation ? Vous le connaissez tous : c’est un cuistre, jadis aumônier de vaisseau ; un jésuite que la charité et la compassion avaient attiré dans l’hôtel, pour être le jouet et le bouffon des maîtres et le persécuteur de la valetaille, buvant comme un templier ou comme le vicomte de Mirabeau, jurant comme un gabier, libertin comme un prince de sang royal ; tel fut le mentor du jeune marquis, du futur Rousseau, de Blondinet, de La Fayette enfin…

« Ce fut dans les mains de cet homme, qui eût perverti même une nature honnête, que resta le futur vainqueur de La Grenade, le libérateur à venir de l’Amérique, jusqu’au moment où il entra au collège du Plessis.

« Là, qui fut son maître ? quel fut le successeur de l’homme que nous avons dit ? Un autre cuistre, un autre jésuite : le rejeton des embrassements d’un pâtissier de la rue Feydeau et de la femme de charge du duc de Fitz-James, qui, à force d’intrigues et de bassesses, était parvenu à appeler le roi mon cousin, en affublant sa tête du bonnet de recteur. Grâce à ce digne maître, il parcourut toutes ses classes ; grâce à ce digne maître, il concourut pour le prix d’éloquence proposé par l’Université ; grâce à ce digne maître enfin, qui lui fit son amplification, sous le titre de Discours d’un général à ses soldats, Blondinet de la Fayette fut couronné ! Ce premier laurier le mit en goût.

« D’ailleurs, chacun vantait ce jeune lauréat qui avait, à l’âge de dix-huit ans, écrit un discours digne d’Annibal et de Scipion, discours qui témoignait assez de ce que ferait, un jour, dans la carrière des armes, un guerrier qui joindrait la théorie à la pratique.

« Aussi, les femmes, ces créatures frivoles et légères, commencèrent-elles à lui prodiguer les louanges les plus outrées et les plus fastidieuses, empoisonnant son amour-propre, égarant sa raison par toutes ces avances honteuses que leur faiblesse ordinaire ne sait que trop offrir à la vanité, se plaisant à corrompre et à dessécher cette jeune plante, chacune d’elles désirant, à l’exemple de la reine de Saba, qui fit tant de chemin pour passer une nuit avec Salomon – chacune d’elles désirant que le beau Blondinet de la Fayette lui jetât le mouchoir !

« Ce fut dans ces conjonctures que Blondinet de la Fayette parut à la cour de France, dans ce climat dont l’atmosphère est empoisonnée, dont la honte, la pudeur, la décence, la franchise et la sincérité sont exilées sans retour ; ce fut là que, trouvant, chaque jour, une occasion d’affermir en lui cet esprit de frivolisme qui fait le fond de son caractère, il devint successivement fat, impudent et faux ; ce fut là qu’il contracta cette habitude, qu’il a toujours conservée depuis, d’avoir le sourire sur les lèvres, l’affabilité dans le regard, et la trahison dans le cœur. Heureusement, aujourd’hui personne que les niais et les imbéciles n’est plus dupe de ce sourire et de cette affabilité : le tuf est découvert, le masque s’arrache par lambeaux ! Oh ! que ne puis-je découvrir entièrement à vos yeux cette physionomie cauteleuse et rusée du prétendu héros que la nation française, nation aveugle, place à la tête des bons patriotes, et à qui elle est prête à confier les pouvoirs les plus sérieux et les plus nuisibles à son bonheur !

« Mais, me direz-vous, vous nous montrez là le héros des ruelles, de l’étiquette, de la cour, et non pas le compagnon d’armes de Washington, l’ami de Franklin, le libérateur de l’Amérique.

« Pourquoi ne l’avez-vous pas vu tout à l’heure, comme moi ce héros d’un Nouveau Monde revenu dans l’ancien, escorté de ces souvenirs qui, contre les lois de la perspective, grandissent en s’éloignant ? Pourquoi ne l’avez-vous pas vu ramassant le mouchoir de madame la comtesse de Montesson, offrant son flacon de sels à madame la vicomtesse de Beauharnais, passant son nœud d’épée au cou du chien de madame la comtesse de Genlis, battant des mains au discours de M. de Malouet, essuyant une larme aux récits des malheurs des pauvres nègres ? Vous l’auriez estimé à sa valeur, ce général d’antichambre ! vous auriez su ce que vous devez attendre de ce messie aristocrate !

« Si La Fayette est vraiment ce qu’on dit qu’il est, pourquoi est-il là-bas, et non pas ici ? Pourquoi est-il parmi eux, et non parmi nous ? S’il a des larmes à verser, Français, qu’il verse ses larmes sur les douleurs de la France ; s’il aime véritablement le peuple, qu’il vienne à nous, qui sommes le vrai peuple, le seul peuple ; et, alors, moi qui l’attaque en ce moment, moi qui vous le montre, non pas tel que vous le voyez, mais tel qu’il est, j’irai à lui, je lui ouvrirai la porte, je m’inclinerai sur le seuil et je lui dirai : “Sois le bienvenu, toi qui viens de la part de la liberté !” »

Quelques applaudissements interrompirent Marat, mais factices et comme honteux. On voyait qu’il venait de heurter de face une des convictions populaires les mieux affermies, et que l’arme du ridicule, dont il s’était servi, n’avait fait qu’effleurer celui à qui il avait espéré faire une blessure mortelle.

Aussi ne s’obstina-t-il point davantage, pour ce jour-là, sur La Fayette, qu’il devait, pendant deux ans de suite, mordre et déchirer à belles dents.

« Quant à Necker, continua-t-il – ô pauvre peuple, comme on t’aveugle ! – quant à Necker, veux-tu savoir, à son tour, qui il est ? Je vais te le dire.

« D’abord, de mes jours, je n’ai vu M. Necker : je ne le connais que par la renommée, que par quelques-uns de ses écrits, que par ses opérations surtout ; quoique mon contemporain, il m’est aussi étranger que me le serait un habitant de l’autre monde, Séjan ou Crassus.

« Il y a douze ans que l’on ne connaissait encore M. Necker que comme banquier ; mais son opulence, qui lui attirait la considération dans le monde, n’était, à mes yeux, qu’un titre de mépris ; car, cette opulence, j’en connaissais la source. Voulez-vous que je vous la dise ? La voici : Necker est né à Genève, la patrie du grand Rousseau. Hélas ! comme Rousseau, il quitta Genève, non pas pour se dévouer au bonheur de ses contemporains, aux progrès de l’humanité, mais pour faire sa fortune. Dans cette espérance, il entra, en qualité de commis, chez le banquier Thélusson.

« À force d’assiduité et d’hypocrisie, il devint caissier ; dès qu’il eut cet emploi, il commença d’agioter pour son propre compte avec l’argent de la caisse.

« Il y avait dans la maison un teneur de livres nommé Dadret, qui, par ses longs services, était sur le point d’être associé à la banque ; Necker obtint sur lui la préférence, moyennant le versement qu’il fit à la caisse d’une somme de huit cent mille livres. Comment se procura-t-il cette somme, lui qui ne possédait rien au monde ? Je vais vous le dire encore.

« Un Anglais avait placé cette somme chez Thélusson, et M. Necker avait remis au lendemain de l’enregistrer ; l’Anglais mourut dans la nuit : aucun titre ne justifiait le dépôt, la somme ne fut pas réclamée, le Genevois se l’appropria. Voilà quel fut le commencement de sa fortune.

« Le désir d’acquérir de nouvelles richesses lui fit trouver le moyen de découvrir le secret du cabinet de Saint-James ; il proposa à M. Thélusson d’acheter des actions du Canada. Qui n’a pas entendu parler des tours de bâton qu’il employa alors pour discréditer ces billets, et les accaparer à soixante et dix et soixante et quinze pour cent de perte, peut consulter l’Éloge de Colbert par M. Pélinery. Qui n’a pas entendu parler des tours de bâton qu’il employa pour s’enrichir, en consommant la ruine de la Compagnie des Indes, peut consulter deux mémoires contenus dans un ouvrage intitulé : Théorie et pratique de M. Necker dans l’administration des finances.

« Ses admirateurs font valoir, comme un trait d’habileté, qu’il ait été cinq années en place, et en temps de guerre, sans mettre un sou d’impôt ; c’est jouer sur les termes, car les intérêts de ses nombreux emprunts sont de véritables impôts levés sur le peuple. Or, il a grevé la nation pour plus de soixante millions par an !

« La reine, au milieu des plaisirs de Trianon, était devenue enceinte.

« Vous savez tous quels étaient ces plaisirs, n’est-ce pas ? On illuminait une partie des bosquets de Trianon, dans l’un desquels on établissait un trône de fougère ; là, on jouait au roi, comme les petites filles jouent au trou-madame. Ce roi élu tenait sa cour, donnait ses audiences, rendait justice sur les plaintes qui lui étaient portées par son peuple, représenté par les gens de la cour. Et qu’étaient ces plaintes ? La parodie des tiennes, vrai peuple, qui souffres, qui te lamentes, qui agonises, tandis que les grands jouent ton agonie, tes lamentations, tes souffrances ! Or, c’était presque toujours M. de Vaudreuil qui était le roi, le roi élu. Il choisissait la reine ; la reine était toute trouvée : c’était la fille de Marie-Thérèse, c’était Marie-Antoinette, c’était l’Autrichienne ; puis il mariait les autres seigneurs aux autres dames de la cour ; puis il prononçait le mot sacramentel, le fameux decampativos ; aussitôt, chaque couple s’enfuyait, avec défense faite par le roi des fougères de reparaître de deux heures dans la salle du trône, et surtout défense d’aller plus d’un couple ensemble dans le même bosquet ! C’était un jeu charmant, comme vous le voyez. Le moyen d’entendre les soupirs du peuple à la cour, quand on y joue à de si charmants jeux !

« Au milieu de ces jeux, la reine était donc devenue grosse ; mais, malheureusement, elle était accouchée d’une fille : il s’agissait de provoquer une seconde grossesse ; les médecins proposaient les eaux ; mais M. Necker prétendait que les eaux étaient inutiles, et que la continuation de l’ingénieux amusement appelé le decampativos pouvait lutter avec l’influence des eaux les plus génératrices, et, quoiqu’il fût prouvé que le roi élu chaque soir coûtait presque autant que le roi régnant de droit divin, il s’en tint à cette recette.

« Dieu bénit M. Necker, et la reine, devenue grosse une seconde fois, accoucha de monseigneur le dauphin.

« La reine n’était pas la seule sur laquelle la recette eût produit son effet ; madame Jules de Polignac aussi était devenue enceinte ; la reine lui donna, au moment de ses couches, une layette de quatre-vingt mille livres, et le roi un présent de cent mille francs. On devait y joindre le duché de Mayenne, qui valait quatorze cent mille livres ; car c’était un bien pauvre cadeau qu’un cadeau de cent quatre-vingt mille livres pour un cadeau royal ; mais le probe, mais l’austère M. Necker s’y opposa. Il est vrai que, quelque temps après, il réfléchit… il réfléchit que M. Turgot était tombé pour un refus pareil, et, comme il tenait beaucoup à sa place, dont la favorite menaçait de le déloger, il détermina la reine à faire à madame Jules un don de trois millions en argent, à la place du duché, qui ne valait que quatorze cent mille livres ! M. Necker était un bon courtisan, comme vous voyez, et madame de Polignac n’a rien perdu à attendre !

« Maintenant, tu comprends bien, pauvre peuple, que ce que M. Necker fait pour les étrangers, à plus forte raison le fait-il pour les siens. M. Necker a une fille qu’il a mariée à un Allemand ; car, quoiqu’il ait gagné sa dot en France, ce n’est pas pour un Français qu’il l’a réservée : cette fille s’appelle madame de Staël ; elle est jeune, elle est spirituelle ; c’est la digne fille du banquier genevois… elle n’épargne rien, rien du tout, pour faire des partisans à son père, et son père ne refuse rien aux partisans qu’elle lui a faits.

« Je vous ai dit quel était La Fayette ; je vous dis maintenant quel est Necker… et j’ajoute : ne comptez ni sur l’un ni sur l’autre, car ce serait jeter l’avenir de la nation comme une plume au vent, comme une planche à la mer ; ce serait bâtir le bonheur du pays sur le frivolisme, la trahison et la cupidité. »

Marat s’arrêta pour respirer. Cette seconde fois, il avait été mieux inspiré que la première, non pas que le banquier protestant le cédât en popularité au général aristocrate ; mais nous sommes ainsi faits dans nos sympathies tout instinctives : un homme d’argent est plus facile à attaquer chez nous qu’un homme d’épée ; on ne compte pas de l’argent toute une journée, sans que, le soir, il ne vous reste un peu de crasse aux mains.

Aussi les applaudissements, encore contenus à la fin de la période de Marat sur La Fayette, éclatèrent-ils à la fin de la période de Marat sur Necker.

Chacun avait écouté ce double discours avec son tempérament, ses instincts, ses haines. Jourdan, fanatique de l’orateur, faisait le signe d’un homme qui coupe une tête ; Legendre étendait vers la tribune son bras nu ; Collot d’Herbois balançait la tête en signe d’assentiment, dans une pose théâtrale ; Bordier trépignait ; Fournier l’Américain, les lèvres retroussées par le sourire du dédain, montrait ses dents blanches comme celles d’un tigre ; Maillard était calme et froid ; Couthon, respirant à pleine poitrine, rejetait, avec un noble mouvement de sa belle tête, ses longs cheveux en arrière.

Quant à Danton, il regardait avec une espèce d’effroi cet homme qui, obscur et sans nom, mordait ainsi la société aux parties secrètes, attaquant ces deux idoles du jour que l’on appelait La Fayette et Necker, et cette idole de tous les temps que l’on appelle la monarchie.

Et comment attaquait-il tout cela ? Avec la vérité et avec le mensonge, avec la médisance et avec la calomnie, en face ou par-derrière, peu lui importait.

Il y avait à la fois, dans cet homme, de la dent du dogue et du venin du serpent.

Mais comme cet homme savait bien à qui il parlait ! comme il laissait tomber ses paroles une à une sur cette multitude altérée, endolorie, souffrante ! comme cette parole était une chaude rosée pour cette haine qui, semée au fond du cœur de chacun, ne demandait qu’à faire éclore ses fleurs vénéneuses, qu’à porter ses fruits empoisonnés ! comme, enfin, aux lueurs que secouait la torche du pamphlétaire sur ce monde des grands jusque-là inconnu des petits, comme ceux-ci découvraient de sombres horizons dans le passé, de plus sombres horizons dans l’avenir !

Marat comprit que les esprits étaient disposés à l’entendre ; qu’après ces deux attaques, il lui fallait une charge à fond, et, après ces deux victoires disputées, un triomphe incontestable.

Il fit signe qu’il avait encore quelque chose à dire ; le silence s’établit comme par enchantement.

Marat reprit en étendant les deux mains sur cet auditoire frissonnant :

« Et maintenant, écoutez bien ce qui me reste à vous dire, tous tant que vous êtes : si deux hommes, par une lente agonie, avaient fait mourir votre mère de la plus longue, de la plus douloureuse, de la plus cruelle des morts, de la faim, leur pardonneriez-vous ? Non, n’est-ce pas ? À plus forte raison n’en feriez-vous pas vos défenseurs, vos gardiens, vos sauveurs, vos idoles ? Eh bien, ces deux hommes, l’un publicain, l’autre aristocrate, sont les représentants de deux races qui ont tué votre mère, notre mère, la mère commune, – la terre ! la terre, sur laquelle nous sommes nés, qui nous met au jour, qui nous nourrit de sa substance, qui nous reçoit après notre mort, et que nous oublions, enfants dénaturés, quand elle crie à son tour : “À moi ! j’agonise ! à moi ! je meurs !”

« Oh ! il y a longtemps que j’ouvre l’oreille à ce chant lugubre, qui raconte l’épuisement de la France. “On ne peut plus aller !” dit Colbert, en 1681 ; et il meurt lui-même après avoir dit ces paroles qui semblent son dernier soupir. Quinze ans plus tard, les intendants, qui font le mal, le révèlent et le déplorent ; on leur demande des mémoires pour le jeune duc de Bourgogne, et ils racontent naïvement que tel pays a perdu le quart de ses habitants, tel le tiers, tel la moitié ! C’est la statistique de la mort faite par les bourreaux : elle doit être exacte.

« C’est en 1698 qu’on fait ce triste dénombrement. Eh bien, neuf ans après, en 1707 on regrette cette année 1698. “Alors, dit un vénérable magistrat nommé Bois-Guilbert, alors, il y avait encore de l’huile dans la lampe… Aujourd’hui, ajoute-t-il, tout a pris fin, faute de matière ! Maintenant, le procès va rouler entre ceux qui payent et ceux qui n’ont fonction que de faire payer !”

« En effet, pauvre peuple, le procès est là ! procès de vie et de mort pour toi !

« Écoutez Fénelon après Bois-Guilbert ; l’archevêque de Cambrai n’est pas plus rassurant que le magistrat normand. “Les peuples ne vivent plus en hommes, dit-il ; il n’est plus permis de compter sur leur patience : la vieille machine achèvera de se briser au premier choc !”

« Quatre-vingts ans se sont écoulés, pauvre peuple, depuis que l’auteur de Télémaque disait cela, et la vieille machine dure toujours, car tu en graisses les ressorts avec ta sueur.

« Aussi voyez quelle joie éclate en France quand Louis XIV meurt ! Ne dirait-on pas qu’un seul homme affamait le pays ?… Qui lui succède ? Hosannah ! c’est le bon duc d’Orléans ! Celui-là aime le peuple ; le peuple le croit du moins ; oui, mais il est avant tout l’ami de l’Angleterre, et il livre à l’Angleterre notre commerce, notre honneur et jusqu’à nos secrets d’État ; puis il meurt, laissant la dette augmentée de sept cent cinquante millions. “Si j’étais peuple, disait le régent, je me révolterais, à coup sûr.”

« Puis, comme on lui répondait qu’en effet, le peuple s’était révolté : “Il a bien raison, s’écriait-il, et le peuple est bien bon de tant souffrir.”

« Vient Fleury, ministre aussi économe que le régent était prince dissipateur ; sous Fleury, la France va se refaire : aussi, en 1739, Louis d’Orléans – le fils de celui qui disait que le peuple avait bien raison de se révolter –, Louis d’Orléans jette sur la table du conseil un pain de fougère ; c’est le pain que mange le peuple. Il est vrai que, vingt ans plus tard, Foulon – Foulon, qui vient de marier sa fille à Berthier, et qui lui a donné deux millions de dot –, Foulon dira : “Du pain de fougères ! c’est encore trop bon pour le peuple : je lui ferai manger de l’herbe : mes chevaux mangent bien du foin !”

« Tout empire, et de quelle façon ! voici les femmes elles-mêmes qui y voient clair ; voici les maîtresses des rois qui s’effraient à leur tour ; voici madame de Châteauroux qui dit, en 1742 : “Il y aura un grand bouleversement, je le vois, si on n’y apporte remède.”

« Oui, madame, et tout le monde s’étonne que ce bouleversement tarde si longtemps ; que le peuple, qu’on altère, qu’on affame, dont on boit le sang, dont on sèche les os, que le peuple, qui va toujours maigrissant, puisse vous résister encore, à vous et à vos pareilles !

« Ô terrible histoire de la faim, trop oubliée des historiens ! quelle plume de bronze écrira tes sombres annales, pour la France qui t’a soufferte, et qui a gardé jusqu’aujourd’hui sa pitié pour les artisans de la famine ?

« Pauvre peuple, creuse donc ce mot : La terre produit de moins en moins !

« Pourquoi produit-elle de moins en moins, cette mère admirable, féconde depuis six mille ans ? Je vais te le dire.

« C’est que, le paysan n’ayant plus de meubles qu’on puisse saisir, le fisc saisit le bétail et l’extermine peu à peu ; le bétail saisi, plus d’engrais : la culture se restreint de jour en jour, la terre ne peut plus réparer ses forces, la mère du monde, la Cérès ne produit plus ; l’Isis aux huit mamelles n’a plus de lait : le nourricière meurt de faim, elle jeûne, elle s’épuise, et, comme le bétail a fini, elle va finir elle-même.

« Maintenant, pauvre peuple, ce que je dois te dire, ce que je puis te montrer, c’est que, comme les nobles et les publicains, c’est-à-dire, ceux qui sont exempts d’impôts et ceux qui lèvent l’impôt, se multiplient tous les jours, l’impôt, tous les jours, va pesant davantage sur toi qui le payes ; puis, écoute bien et regarde bien : à mesure que l’aliment devient plus rare, à mesure que le pain, par sa cherté, échappe à tes doigts amaigris, il devient l’objet d’un trafic de plus en plus productif ; les profits sont clairs, si clairs, que le roi Louis XV veut en avoir sa part, et se fait marchand de farine. C’est étrange, n’est-ce pas ? un roi qui spécule sur la vie de ses sujets, un roi qui trafique de la famine, un roi qui fait payer à la mort l’obole qu’elle avait fait payer jusque-là à tout le monde, même aux rois ! Voilà comme on finit, tant la loi du progrès est certaine, par se rendre raison de tout : pauvre peuple ! tu meurs de faim, c’est vrai, mais, au moins, tu sais comment et pourquoi tu meurs ; la disette n’est plus le résultat du trouble des saisons, des changements atmosphériques, des cataclysmes de la nature : la disette est un phénomène d’ordre naturel, légal, enregistré au Parlement ; on a faim de par Louis, et plus bas, signé Phélippeaux.

« On a eu faim sous Louis XIV, on a eu faim sous Louis XV, on a faim sous Louis XVI ; quatre générations se sont suivies, dont pas une n’a été rassasiée ; c’est que la famine est naturalisée en France ; elle y a son père et sa mère : son père, l’impôt ; sa mère, la spéculation ; alliance monstrueuse, qui, cependant, porte des fruits, produit des enfants, engendre une race particulière, race cruelle, affamée, inassouvie, race de fournisseurs, de banquiers, de traitants, de financiers, de fermiers généraux, d’intendants et de ministres ; tu la connais, pauvre peuple ! cette race : ton roi l’a anoblie, l’a glorifiée, l’a fait monter dans ses carrosses le jour où elle est venue à Versailles lui faire signer le pacte de famine.

« Et, pauvre peuple ! à défaut de pain, tu as des philosophes et des économistes, des Turgot et des Necker, des poètes qui traduisent Les Géorgiques, des poètes qui font Les Saisons, des poètes qui font Les Mois ; chacun parle d’agriculture, écrit sur l’agriculture, fait des essais sur l’agriculture. – Et, toi, pendant ce temps, toi, pauvre peuple ! comme le fisc a dévoré tes bœufs, tes chevaux, tes ânes, tu t’attelles à la charrue, avec ta femme et tes enfants. Heureusement, la loi défend que l’on saisisse le soc ; mais cela viendra, sois tranquille ! Cela viendra, et, alors, avec le même instrument dont tu t’ouvres la poitrine depuis cent cinquante ans, tu ouvriras la terre ! Mourant, tu gratteras la terre morte avec tes ongles !

« Oh ! pauvre peuple !

« Eh bien, quand ce jour sera venu – et il va venir ! –, quand la femme demandera une dernière bouchée de pain à son mari, qui la regardera d’un air farouche sans lui répondre ; quand la mère n’aura plus que des pleurs à donner aux cris de son enfant dont la faim dévorera les entrailles ; quand l’inanition tarira le lait de la nourrice ; quand son nourrisson affamé ne tirera plus qu’un peu de sang de ses mamelles ; quand les boutiques de tes boulangers, ouvertes ou fermées, seront vides ; quand, dans ton désespoir, tu seras forcé d’avoir recours, pour te nourrir, aux choses les plus dégoûtantes, aux animaux les plus vils, – heureux encore si ton frère ne te les arrache pas pour s’en repaître lui-même ! alors, pauvre peuple, tu seras peut-être désabusé une bonne fois, une fois pour toutes, des La Fayette et des Necker, et tu viendras à moi, à moi, ton vrai, ton seul, ton unique ami, puisque moi seul t’aurai prévenu des calamités qu’on te destine, des horreurs auxquelles tu es réservé !… »

Cette fois, Marat s’arrêta pour tout de bon ; mais ne se fût-il pas arrêté, qu’il lui eût été impossible d’aller plus loin, tant l’enthousiasme croissant avait besoin d’éclater.

Il ne descendit pas de la tribune, il en fut emporté.

Mais, au moment où tous les bras s’étendaient vers lui, où toutes les mains qui ne pouvaient pas le toucher battaient en son honneur, où toutes les voix proféraient ces cris inarticulés qui font quelquefois la joie aussi terrible que la colère, on entendit frapper violemment à la porte de la rue.

« Silence ! » dit le maître de l’établissement.

Et le silence se fit.

Au milieu du silence, on entendit résonner sur le pavé de la rue la crosse des fusils du guet.

Puis on frappa une seconde fois plus violemment encore que la première.

« Ouvrez ! dit une voix, c’est moi… moi, Dubois ! le chevalier du guet en personne, qui veut savoir ce qui se passe ici… Au nom du roi, ouvrez ! »

Au même instant, et comme soufflées par une même haleine, toutes les lumières s’éteignirent, et l’on se trouva dans la plus profonde obscurité.

Danton, un instant étourdi et incertain, sentit qu’une main vigoureuse lui saisissait le poignet.

Cette main, c’était celle de Marat.

« Viens ! dit-il ; il est important qu’on ne nous prenne ici ni l’un ni l’autre, car l’avenir a besoin de nous.

— Viens…, dit Danton, c’est bien facile à dire. Je n’y vois pas.

— J’y vois, moi, dit Marat ; j’ai vécu si longtemps dans la nuit, que les ténèbres sont devenues ma lumière. »

Et il entraîna, en effet, Danton avec la même rapidité et la même certitude que si tous deux eussent marché en plein jour, à la face du soleil.

Danton franchit le seuil d’une petite porte, heurta la première marche d’un escalier tournant, au milieu duquel il n’était point parvenu, qu’il entendit crier les gonds et se briser les panneaux de la principale porte d’entrée, sous la crosse des fusils de la patrouille de nuit.

Puis un tumulte épouvantable succéda à ce premier bruit. Il était évident que le guet faisait irruption dans le club.

En ce moment même, Marat ouvrait une porte donnant sur la rue des Bons-Enfants.

La rue était solitaire et tranquille.

Marat ferma cette porte derrière lui et derrière Danton, et en mit la clef dans sa poche.

« Maintenant, dit-il, vous avez vu deux clubs : le Club social et le Club des Droits de l’homme ; dans l’un, on discute sur la traite des Noirs, et dans l’autre, sur la traite des Blancs. Lequel, à votre avis, s’occupe des vrais intérêts de la nation ? Dites.

— Monsieur Marat, dit Danton, je vous avais compris, vous me rendrez cette justice, au premier mot, à la première vue ; seulement, je crois qu’après nous avoir compris, il faut nous connaître.

— Ah ! oui, dit Marat, et je vous connais, moi, tandis que, vous, vous ne me connaissez pas… Eh ! bien, soit ! venez, demain matin, déjeuner avec moi.

— Où cela ?

— Aux écuries d’Artois… Vous demanderez le docteur Marat ; mais, je vous en préviens, nous ne déjeunerons pas chez moi comme nous avons dîné chez vous.

— Qu’importe ! j’irai pour vous, et non pas pour votre déjeuner.

— Oh ! si vous venez pour moi, je suis tranquille, dit Marat ; comme vous serez bien reçu, vous serez content.

— À demain donc ! » dit Danton en faisant un mouvement pour s’éloigner.

Puis, se rapprochant de Marat, dont il n’avait pas tout à fait lâché la main :

« Il faut que vous ayez bien souffert ! » lui dit-il.

Marat se mit à rire amèrement.

« Vous croyez ? dit-il.

— J’en suis sûr.

— Allons, dit Marat, vous êtes un plus grand philosophe que je ne le croyais.

— Ah ! je ne me trompais donc pas ?

— C’est justement cela que je compte vous raconter demain, dit Marat. Venez. »

Et, tandis que Marat, regagnait la place du Palais-Royal en prenant la cour des Fontaines, Danton s’éloignait dans la direction du Pont-Neuf par la rue du Pélican.

Cette nuit-là, Danton dormit mal : comme le pêcheur de Schiller, il venait de plonger dans un gouffre, et il y avait découvert des monstres inconnus !

q

Chapitre 9
Les écuries de monseigneur le comte d’Artois

Nous ne serons pas plus avare de notre prose pour l’un de nos héros que nous ne l’avons été pour l’autre ; nous avons dit où et comment était logé Danton : disons où et comment était logé Marat.

À l’extrémité des rues Neuve-de-Berry et du Faubourg-du-Roule, sur le terrain de l’ancienne pépinière du roi, s’élevaient les écuries du comte d’Artois, vaste bâtiment dont nos lecteurs nous permettront de leur offrir une description qui aidera puissamment, nous l’espérons, à l’intelligence de cette histoire.

Le prince, âgé, à cette époque, de trente et un ans, c’est-à-dire dans toute la force de l’âge, dans toute l’ardeur de la jeunesse, amoureux du luxe, amoureux de tout ce qui orne le luxe, amoureux surtout de tout ce qui pouvait cacher ce luxe aux yeux des Parisiens, – assez mal disposés à son endroit, grâce à la cauteleuse conduite de son frère M. le comte de Provence, qui ne laissait échapper aucune occasion de s’emparer pour lui seul de la popularité de toute la famille –, le prince, disons-nous, avait chargé son architecte Bellanger de lui trouver un plan propre à la fois à dépenser et à gagner de l’argent, une ruine et une spéculation.

L’architecte, aussitôt cette recommandation reçue, s’était mis en quête d’un emplacement brillant et stérile ; brillant, parce que, à son avis, les fantaisies du prince devaient éclater aux yeux, pour lui faire honneur, à lui qui les réalisait, stérile, parce que le comte d’Artois, étant peu riche de son propre fonds, ayant déjà eu recours deux fois à Louis XVI – roi qui n’était rien moins que généreux – pour payer ses dettes, devait, afin de pouvoir se passer un certain nombre de fantaisies, les payer le moins cher possible.

C’était le moment où Paris, essayant de se secouer sur le lit de Procuste où l’avait étendu Charles V, et qu’avaient inutilement tenté d’agrandir Henri II et Charles IX, faisait enfin craquer la vieille ceinture de ses anciens rois. Paris s’était fort augmenté sous Henri IV et sous Louis XIV, mais c’était comme en cachette et innocemment qu’il avait, sans le savoir lui-même – c’était l’excuse qu’il donnait, du moins –, empiété sur le faubourg du Roule et le faubourg Montmartre.

Le géant avait donc allongé ses bras, l’espace de plus d’une demi-lieue, et l’on voit, dans les auteurs du temps, le sombre mécontentement de ces Parisiens pur sang, qu’un caprice du roi, des princes, des ministres ou des financiers, venait troubler dans leurs habitudes.

Sous Louis XV même, alors que les mœurs étaient si vagabondes et si libres, les plus faciles esprits murmurent tout haut de voir la ville déménager comme elle le fait – et, cela, clandestinement – du sud à l’ouest et du midi au nord ; en vain les humbles serviteurs de ce maître absolu et grondeur qu’on appelle le public, et auquel le plus rebelle obéit, lui construisent-ils, pour se faire pardonner leurs autres constructions, un amphithéâtre romain du nom de Colysée ; en vain se ruinent-ils à entasser dans cet édifice toutes les richesses réunies du marbre, du bronze et de l’or ; en vain promettent-ils des fêtes hydrauliques dignes de César, des jardins suspendus qui feront honte à ceux de Sémiramis, des concerts comme Néron, le terrible ténor, n’en avait jamais organisé, des loteries où chaque billet sortant amènera un lot, des salons étincelants de lumière, des salles de verdure fermées même aux rayons de la lune : rien ne pouvait émouvoir le routinier Parisien, voué à ses vieux jardins, à ses vieilles places, à ses vieilles rues, aux vieux points de vue de sa petite rivière, le long de laquelle dansent, chantent et se battent sur les quais les racoleurs, les oiseaux, les paillasses et les filles de joie, rondes et rouges de leurs fréquentes visites aux cabarets.

Le Colysée ! beau mot cependant, fait pour plaire – on l’eût juré – à des badauds lutéciens ! le Colysée avec ses seize arpents de contenance, ses jets d’eau et ses orchestres ! Les entrepreneurs qui avaient rêvé ce beau projet avaient promis d’y ensevelir sept cent mille livres ; ils avaient promis d’ouvrir pour le mariage de Louis XVI et de cette pauvre princesse que l’on commençait à détester autant comme reine qu’on l’avait adorée comme dauphine ; ils avaient promis… Que ne promettaient-ils pas ?… Mais, comme si tout ce que l’on promettait au nom de Louis XVI dût nécessairement avorter, l’édifice ne fut point terminé à l’époque du mariage, et – prospectus prophétique du déficit de l’État – le devis de sept cent mille livres conduisit tout net, par ce chemin battu sur lequel les devis marchent au galop, à une dépense de deux millions six cent soixante et quinze mille cinq cents francs ! ce qui produisit un léger déficit d’un million neuf cent soixante et quinze mille cinq cents francs, et encore, malgré ce surcroît de dépense, le Colysée ne fut-il point achevé.

Il ouvrit, cependant, comptant sur le hasard, comme tout ce qu’on ouvre en France ; il ouvrit sur l’emplacement de la rue de Matignon ; il ouvrit avec autorisation de la ville ; et voici ce que les magistrats du temps dirent aux entrepreneurs, le lendemain de l’ouverture, c’est-à-dire le 23 mai 1771 :

« Le Colysée est un catafalque ; les bruits répandus dans le public, sur la volonté décidée du ministère pour forcer Paris à se tourner du côté de ce lieu, n’ont pas laissé que de prévenir beaucoup contre l’entreprise. »

Ce n’était point la peine, comme on le voit, de dépenser près de trois millions pour arriver à ce résultat.

Mal pris du public, le Colysée succomba, et, en 1784, l’architecte de M. le comte d’Artois achetait l’emplacement, faisait démolir l’édifice, et, le réunissant aux terrains de la pépinière du roi, destinait une partie à la construction d’un nouveau quartier, et l’autre à la fondation des écuries du prince, qui nous ont fait faire un détour, comme on voit, mais auxquelles nous revenons, une fois ce détour accompli.

Ce nouveau quartier, dû aux idées de luxe de M. le comte d’Artois, devait nécessairement subir l’influence du prince ; or, le prince était anglomane : aussi les maisons devaient-elles y être bâties dans le genre anglais, c’est-à-dire dénuées de toute espèce d’ornement, bien aérées, bien distribuées, et de manière que les locations ou acquisitions se trouvassent moindres que dans le reste de la ville.

On voit que, si la raison d’État restait aristocrate, la spéculation consentait à se faire populaire. Voilà donc comment, ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce chapitre, M. le comte d’Artois travaillait à satisfaire le peuple, tout en lui gagnant son argent ; à étendre son luxe, tout en accroissant ses propres revenus.

Les écuries, soutenues par ce principe économique, s’élevèrent rapidement ; elles formaient un bâtiment coupé de pavillons et de cours spacieuses : la première, celle d’entrée, renfermait, à droite et à gauche, des écuries voûtées en voûtes plates, et décorées extérieurement de colonnes sans base qui servaient de contreforts à la butée des voûtes.

Peut-être, en ce temps-là, temps où la critique commençait à s’exercer sur tout le monde, et même sur les personnes royales, têtes sacrées, qui jusque-là avaient échappé à la critique – publique du moins –, peut-être, en ce temps-là, disons-nous, des économistes rigoureux reprochèrent-ils au prince l’ampleur et la magnificence des logis destinés à ses chevaux ; il s’est toujours trouvé des statisticiens jaloux qui ont eu la rage de comparer les bêtes aux gens, les chevaux aux hommes, et d’envier à ceux-là, par amour pour ceux-ci, leur litière et leurs mangeoires !

Mais, heureusement, M. le comte d’Artois avait prévu l’objection en faisant construire ces maisons du genre anglais, c’est-à-dire ces demeures philanthropiques dans lesquelles des créatures humaines pourraient vivre et respirer, sans payer trop cher, à tout prendre, la respiration, ce premier besoin de la vie, et, cela, avec la chance d’être plus ménagés dans leur travail que ne l’étaient les chevaux du prince, quadrupèdes trop enviés, à notre avis, par MM. les économistes ; car, s’il logeait splendidement ses chevaux, M. le comte d’Artois, en revanche, ne les ménageait guère.

Donc, à l’époque où se passent les événements que nous racontons, le quartier du Roule était bâti à l’anglaise ; aujourd’hui encore que plus de soixante ans se sont écoulés, il a gardé de son principe l’espace et la régularité.

Les écuries étaient achevées : chevaux, palefreniers et Parisiens de cette circonscription n’avaient point à se plaindre. Le Colysée seul eût pu réclamer ; mais les sépulcres se taisent.

Nous avons dit que le bâtiment était grandiose et commode : il pouvait loger trois cents chevaux ; il logeait bien quatre cents personnes, et M. Bellanger n’avait point privé celles-là – sans doute en vertu du bonheur dont elles jouissaient d’être attachées au prince le plus élégant de l’époque –, M. Bellanger n’avait point privé celles-là, selon la mode anglaise, de sculptures et d’ornements. Il y en avait de plus ou moins remarquables, depuis les deux guérites surmontées de trophées qui annonçaient l’entrée principale, jusqu’aux frontons de tous les passages, voûtes ou vestibules de l’intérieur.

Dans ce bâtiment immense, espèce de phalanstère princier, vivaient donc tranquillement, avec femmes, enfants, poules et chiens, tous les gens de la maison du prince, les gens de ses écuries, du moins ; et ce n’était pas une mince récréation pour ce village que l’entrée libre de ce beau manège, situé dans la seconde cour, et où se dressaient, se mettaient et se dérouillaient les magnifiques chevaux anglais et normands de Monseigneur.

Ces mêmes économistes, éplucheurs de traitements et chasseurs de sinécures, eussent contrarié bien malignement un des employés, le plus heureux de cette maison, si leurs attaques philanthropiques eussent décidé M. le comte d’Artois à se faire philanthrope comme eux, et, par conséquent à vendre ses chevaux, et à loger des hommes dans ses écuries.

Nous voulons parler, non pas du médecin des écuries, comme on l’a dit ; non pas du vétérinaire, comme on l’a dit encore, mais du chirurgien des vétérinaires qui avait son petit appartement entre la première et la seconde cour, au soleil et au nord, sur les arbres et sur le manège, avec douze cents livres d’appointements.

C’était ce personnage que Danton avait quitté la veille, à minuit, en lui promettant de le revoir le matin, à dix heures, promesse qu’il s’apprêtait à accomplir en franchissant la porte massive des écuries, le 26 août 1788, à l’heure indiquée.

« M. le docteur Marat ? demanda-t-il au large suisse qui essayait inutilement de croiser sur son énorme ventre deux petites mains placées au bout de deux bras trop courts.

— Vestibule 1er, escalier B, corridor D, porte 12 », répliqua le suisse sans se tromper, et sans, cependant, faire la moindre attention à ce qu’il disait.

Danton traversa, aux rayons d’un tiède soleil du matin, la vaste cour, où çà et là, quelques piqueurs, déjà chaussés de leurs longues bottes, se promenaient en traînant leurs éperons.

Par les vitraux ouverts des impostes s’échappaient ces robustes respirations des chevaux qui fouillent avidement le sainfoin poudreux et l’avoine qui les pique. On entendait, à droite, les hennissements des étalons, auxquels répondaient les impatientes cavales.

À ce bruit se mêlaient, sous les arcades, le cliquetis des chaînettes d’argent et le froissement des boucles de fer ; les polisseurs faisaient crier leurs brosses actives sur les harnais reluisants ; les eaux pures gazouillaient dans de larges ruisseaux au sortir des abreuvoirs de marbre dans lesquels venaient de boire les chevaux de service.

Danton eut le temps de tout voir et de tout entendre pendant le trajet qu’il fit dans cette cour. En vain essaya-t-il d’étouffer sous les souvenirs philanthropiques de la veille son admiration pour toutes ces magnificences. Nous l’avons dit, les aspirations de Danton étaient vers le luxe, et nous n’oserions pas dire que cet homme, qui venait à Marat comme un défenseur et comme un ami du peuple, n’eût pas, en ce moment, plus d’envie à l’endroit du riche prince, que de sympathie à l’endroit des pauvres prolétaires.

Il ne traversa pas moins la cour, l’œil dédaigneux et le sourcil froncé ; seulement, il mit cinq minutes à la traverser, tant ces divers objets avaient d’empire sur les sens divers qu’ils affectaient chez lui.

Enfin, ayant lu, en lettres dorées et incrustées dans la pierre, le numéro 1, il entra.

Une vaste arcade continuant à creuser la masse du bâtiment conduisait au manège, dont les deux portes ouvertes, à cause de la douceur de l’air, laissaient voir, à une distance doublée par l’illusion d’optique, les chevaux caracolant sur le sable roux éclairés par en haut, reluisants, l’œil en feu, pressés par des écuyers galonnés d’argent ; ils passaient et repassaient au fond de cette perspective comme des ombres fantasmagoriques.

Danton s’arrêta malgré lui sous ce premier vestibule, et regarda. Il regarda en homme qui sait le prix des belles choses, et s’arracha trop vite à cette contemplation pour un homme qui n’eût pas désiré.

La philosophie grecque eut à subir de moins rudes assauts, et n’en sortit pas toujours victorieusement.

Dans le brusque soubresaut que sa philosophie lui fit faire, Danton se trouva en face de l’escalier B, le monta par deux degrés à la fois, se jeta dans le corridor D, et frappa doucement à la porte n∘ 12.

Il frappa doucement, avons-nous dit ; ce n’est pas que Danton fût, de sa nature, bien timide ou bien scrupuleux sur les questions d’étiquette ; mais il est de certaines maisons qui commandent le respect, de certains logis qui ressemblent à des autels.

Danton fût peut-être entré le chapeau sur la tête chez un gouverneur de province ; mais, chez Marat, il n’osait.

Cependant, un instant après avoir frappé – instant pendant lequel il prêta l’oreille plus attentivement qu’il n’avait encore fait de sa vie – voyant qu’on ne lui répondait pas, et n’entendant aucun bruit, il tourna la clef et se trouva dans un corridor carrelé qui prenait jour sur le corridor qu’il venait de quitter. Une odeur de rôti fumeux le guida vers la cuisine, à gauche, où, devant un fourneau gras, une femme indolemment assise épluchait des radis, en surveillant la cuisson de deux côtelettes enveloppées d’un nuage de fumée blanche qui s’élevait, accompagnée du pétillement de la graisse crépitant sur la braise.

Sur une des cases de ce même fourneau bouillait du lait dans un poêlon gercé par l’usage, tandis que, sur la même case, pour économiser le charbon, sans doute, frissonnait, dans une cafetière de terre, une préparation de café noir couronné d’une écume floconneuse, et laissant négligemment s’évaporer le peu d’arôme qui avait survécu à ses bouillons de la veille et de l’avant-veille.

Enfin, en travers de la pincette, juxtaposée au gril où cuisaient les côtelettes, trois rôties de pain se carbonisaient sur l’excédent de la braise qui dépassait le gril.

Danton n’eut donc pas besoin de longues observations pour embrasser d’un regard le menu du déjeuner que son nouvel ami lui réservait.

L’épicurien sourit et trouva, en pensant au menu de Grimod de la Reynière, que le philosophe stoïcien Marat montrait, en cette occasion, autant d’orgueil que de ladrerie : il se sentit un instant pris de l’envie de lui dire, pour tout bonjour, qu’un peu moins de vanité et un peu plus de côtelettes eût mieux fait l’affaire d’un estomac parfaitement disposé à l’appétit par la course qu’il venait de faire.

Mais ce n’était pas précisément pour déjeuner que Danton s’était acheminé de la rue du Paon à l’extrémité du faubourg du Roule ; il prit, en conséquence, quelques renseignements près de la cuisinière, dont il était resté quelques secondes à admirer le costume prétentieux, et qui, ayant relevé la tête, répondit dédaigneusement que monsieur travaillait.

Mais, en même temps, il faut le dire, la cuisinière indiquait du doigt la chambre de Marat.

Danton ouvrit la porte sans frapper, cette précaution lui ayant mal réussi la première fois, et se trouva chez monsieur.

q

Chapitre 10
L’intérieur de Marat

Marat, un mouchoir jaune à pois blancs sur la tête, le corps penché sur une table de bois noir, les bras nus jusqu’au coude – bras velus et secs comme le bras ensorcelé de Glocester – piochait, d’une plume courte et rude, un papier robuste, un de ces papiers que l’on fabriquait alors en Hollande, et qui pouvaient supporter deux ou trois couches de ratures.

Beaucoup de livres étaient ouverts devant lui ; plusieurs manuscrits roulés à l’antique gisaient à terre.

Cet écrivain spartiate laissait voir partout l’industrie besogneuse du petit bureaucrate : canif raccommodé avec de la ficelle, écritoire égueulée comme les vases de Fabricius, plumes rongées et rabougries accusant un mois de service, tout était en harmonie autour de Marat ; en outre, une boîte à pains à cacheter en papier noirci ; pour poudrière, une tabatière de corne ouverte et aux trois quarts vide ; pour buvard, le mouchoir à tabac en grosse toile de Rouen et à grands carreaux bleus.

Marat avait placé sa table loin de la fenêtre, dans un angle de la chambre. Il ne voulait pas être distrait, ni même réjoui par le soleil ; il ne voulait pas que les brins d’herbe éclos entre les fentes de la pierre lui parlassent du monde ; il ne voulait pas que les oiseaux voletant sur l’appui de sa fenêtre lui parlassent de Dieu.

Le nez sur son papier jauni, quand il écrivait ; l’œil sur une vieille tenture, lorsqu’il pensait, il ne prenait d’autre distraction, en travaillant, que le travail lui-même ; toute cette joie de l’écrivain, tout ce luxe de son labeur, lui étaient choses non seulement inconnues, mais encore indifférentes.

Chez lui, l’eau paraissait étrangère à tout autre besoin que celui de la soif.

Marat était un de ces poètes cyniques qui sollicitent la muse avec des mains sales.

Au bruit que fit la toux sonore de Danton, pénétrant dans le cabinet de Marat, celui-ci se retourna, et, reconnaissant l’hôte attendu, il fit, de la main gauche, un signe qui demandait pour la main droite la permission de finir la phrase commencée.

Mais cette phrase ne s’achevait pas vite ; Danton en fit la remarque.

« Comme vous écrivez lentement ! dit-il ; c’est chose étrange pour un homme vif et maigre comme vous êtes. Je vous eusse cru tout impatience et tout nerfs, et je vous vois aligner vos pensées lettre à lettre, comme si vous étiez chargé de faire, pour quelque école, un modèle de calligraphie. »

Mais Marat, sans se déconcerter, paracheva sa ligne, prenant la peine, cependant, de faire, de la main gauche, un second signe à Danton ; puis ayant fini, il posa sa plume, se retourna et présenta les deux mains au nouveau venu, avec un sourire qui ouvrit le sinistre rictus de ses lèvres tordues.

« Oui, c’est vrai, dit-il, aujourd’hui, j’écris lentement.

— Comment, aujourd’hui ?

— Asseyez-vous donc. »

Danton, au lieu de prendre une chaise comme il y était invité, s’approcha de celle de Marat, et, s’appuyant sur le dossier, de manière que son regard embrassât le bureau et celui qui était assis devant :

« Pourquoi aujourd’hui ? insista-t-il ; est-ce que vous avez des jours de rapidité et des jours d’indolence, comme les boas ? »

Marat ne se fâcha point de la comparaison ; elle n’avait rien que de flatteur : vipère eût été désobligeant ; la comparaison rapetissait Marat ; mais boa ! la comparaison le grandissait.

« Oui, je comprends, dit Marat, et mes paroles ont besoin d’explication. J’ai différentes manières d’écrire, ajouta-t-il avec une légère fatuité ; quand j’écris ce que j’écris aujourd’hui, ma plume est lente ; elle se plaît à étudier les déliés et les pleins, à caresser les points et les virgules ; elle se plaît à dire à la fois la parole et la pensée, à peindre aux yeux les sensations du cœur.

— Que diable me dites-vous là ? s’écria Danton émerveillé de ce langage ; est-ce M. Marat en chair et en os qui me parle, ou ne serait-ce point l’ombre de M. de Voiture ou de mademoiselle de Scudéry ?

— Eh ! eh ! fit Marat, des confrères !

— Oui, mais pas des modèles…

— En fait de modèles, je n’en connais qu’un ; c’est l’élève de la nature, c’est le philosophe suisse, c’est l’illustre, le sublime, l’immortel auteur de Julie.

— Jean-Jacques ?

— Oui, Jean-Jacques… Celui-là aussi écrivait lentement, celui-là aussi donnait à sa pensée le temps de descendre du cerveau, de séjourner dans son cœur et de se répandre ensuite sur le papier avec l’encre de sa plume.

— Mais c’est donc un roman que vous écrivez ?

— Justement, dit Marat en se renversant dans son fauteuil de paille, et en dilatant son œil profond sous sa paupière flasque et jaune, ridée par mille plis, un roman ! »

Et son sourcil se fronça comme à un souvenir douloureux.

« Peut-être même une histoire, ajouta-t-il.

— Un roman de mœurs ? un roman historique ? demanda Danton ; un roman… ?

— D’amour.

— D’amour ?

— Mais oui ; pourquoi pas ? »

À ce pourquoi pas, le géant ne put garder son sérieux : il écrasa d’un coup d’œil insolent le pygmée crasseux et contrefait, frappa dans ses larges mains, et donna un libre cours à son hilarité.

Mais, contre toute attente, Marat ne se fâcha point : il ne parut même pas remarquer l’inconvenant éclat de rire de Danton ; tout au contraire, son œil s’abaissa sur le manuscrit, s’y plongea rêveur et attendri ; puis, après la lecture à voix basse d’une ou deux longues phrases, son regard remonta vers Danton, qui ne riait plus.

« Pardon, dit-il, si je ris ; mais, vous comprenez, je trouve un romancier, et un romancier sentimental, à ce qu’il paraît, là où je venais chercher un savant ; je croyais avoir affaire à un physicien, à un chimiste, à un expérimentateur, et voilà que je rencontre un céladon, un amadis, un percerose ! »

Marat, sourit, mais ne répondit point.

« On m’a parlé, dit Danton, de quelques livres de vous… Guillotin, parbleu ! qui, tout en prétendant que vous vous trompez, les estime fort, même avec leurs erreurs ; mais ce sont des ouvrages scientifiques, des œuvres de philosophie et non d’imagination.

— Hélas ! dit Marat, souvent chez l’écrivain, l’imagination n’est que de la mémoire, et tel semble composer, qui raconte, voilà tout. »

Danton, quoique assez superficiel en apparence, n’était pas homme à laisser tomber un mot profond. Celui que venait de dire Marat lui parut bon à creuser, et il se préparait à en extraire tout le sens mystérieux qui pouvait y être caché, quand Marat se leva vivement de sa chaise, et rajustant son costume débraillé :

« Déjeunons, dit-il ; voulez-vous ? »

Et il passa dans le corridor, pour prévenir la cuisinière qu’il était temps de servir.

Danton, resté seul, abaissa vivement les yeux sur le manuscrit ; il était intitulé : Aventures du jeune comte Potocky ; le héros s’appelait Gustave et l’héroïne Lucile.

Puis, comme il craignait d’être surpris commettant cette indiscrétion, son regard se reporta du manuscrit au reste du cabinet.

Un affreux petit papier gris et rouge, des cartes au mur, des rideaux d’indienne aux fenêtres, deux vases de verre bleu sur la cheminée, un bahut de vieux chêne piqué des vers, tel était l’ameublement du cabinet de Marat.

Le beau soleil du printemps, l’ardent soleil de l’été n’apportait à cette chambre rien de vivant ou de gai. On eût dit qu’il n’osait y entrer, certain de n’y trouver ni une plante à faire éclore, ni une surface polie à faire briller.

Comme Danton achevait son inventaire, Marat rentra.

Il portait un bout de la table toute servie, la cuisinière portait l’autre.

On déposa cette table au milieu du cabinet : la cuisinière approcha le fauteuil de paille pour Marat, et sortit sans s’inquiéter autrement de l’étranger.

Danton espérait que son hôte n’entamerait pas la question d’excuses, il se trompait.

« Ah ! dit Marat, je ne dépense pas deux mille quatre cents livres à mon déjeuner, moi !

— Bah ! répondit Danton avec enjouement, si vos éditeurs vous donnaient cent louis pour un volume de roman, et que vous fissiez un volume dans le même temps où je donne, moi, une consultation, vous ajouteriez bien une côtelette à votre ordinaire ! »

Marat lui passa l’assiette.

« Vous me dites cela, parce que vous voyez que nous n’avons que deux côtelettes, et que vous trouvez que c’est peu ; est-ce que, par hasard, vous mangez plus de deux côtelettes ?

— Mais vous ? demanda Danton.

— Oh ! moi, dit Marat, jamais de viande le matin ; je ne pourrais plus travailler.

— À des romans ? fit Danton traitant légèrement ce genre de littérature, qui paraissait si grave à Marat. Allons donc !

— Justement, des romans, reprit Marat. Oh ! s’il s’agissait d’écrire un article politique, j’aimerais assez avoir le sang aux yeux, afin d’y voir rouge, et, dans ce cas, je mangerais volontiers de la viande pour m’exciter ; mais le roman, oh ! le roman, c’est autre chose ; cela ne s’écrit ni avec l’estomac ni avec la tête ; cela s’écrit avec le cœur ! Il faut être à jeun, mon cher monsieur, pour écrire du roman.

— Ah çà ! mais vous êtes un paladin de plume, mon cher ! »

Et Danton présentait l’assiette à Marat.

« Gardez les deux côtelettes, vous dis-je, fit celui-ci.

— Merci ! répondit Danton, ne vous occupez pas de moi ; je crois toujours, comme Gargantua, que rien n’assouvira ma faim, et, tenez, si je mange une de vos côtelettes, ce sera tout. »

Le fait est que Danton ne se sentait pas plus engagé par l’aspect de la table qu’il ne l’était par les mets ou la société.

Des assiettes de faïence ébréchées, des couverts d’argent usés – cuillers qui coupaient, fourchettes qui ne piquaient plus – de grosses serviettes de toile bise, rude à la peau ; du sel gris broyé avec le cylindre d’une bouteille, et ramassé dans une soucoupe de terre de pipe ; un vin épais tiré à la pièce dans le cabaret voisin ; tout cela n’était point, on en conviendra, un bien appétissant régal pour le fastueux ami de M. de la Reynière.

Aussi Danton grignota-t-il chaque chose d’une dent superbe, comme le rat d’Horace, et, poursuivant la conversation, tandis que Marat absorbait lentement son café au lait, épongé presque entièrement par les rôties :

« Alors, on vous donne le logement ici ? dit Danton.

— Oui, je suis de la maison du prince. »

Et il prononça ce mot prince comme s’il lui eût écorché les lèvres.

« Aurea mediocritas ! » dit brutalement Danton.

Marat sourit de son singulier sourire.

« C’est un port après la tempête, dit-il, et tout port semble bon au matelot qui a lutté avec le naufrage.

— En vérité, mon cher monsieur Marat, dit Danton, vous êtes aujourd’hui comme un trappiste… On dirait que vous avez des regrets ou des remords… En effet, je vous vois écrivant des romans, je vous vois rassasié, je vous vois fuyant le soleil…

— Des remords ! s’écria Marat en interrompant Danton, des remords, moi !… moi qui ai l’âme d’un agneau ?… Non, mon hôte, non… heureusement, je n’ai pas de remords…

— Des regrets, alors ? fit Danton.

— Ah ! des regrets, oui, c’est possible… des regrets, je ne dis pas !… Tout homme sensible peut avoir des regrets ; tout homme fort peut se permettre de les manifester. »

Danton posa carrément ses coudes sur la table, appuya son large menton dans le creux de ses deux mains, et, d’une voix dont il adoucissait ironiquement la rudesse :

« J’en reviens à ce que je disais tout à l’heure, murmura-t-il, le savant n’est pas un savant, le philosophe n’est pas un philosophe, le publiciste n’est pas un homme politique, ou, pour mieux dire, toutes ces facultés-là sont cousues dans la peau d’un amoureux ! »

Et, quand il eut achevé cette phrase, Danton, que cette idée de Marat amoureux paraissait réjouir d’une façon exorbitante, la ponctua d’un glorieux éclat de rire ; rire bien naturel, lorsqu’on songe qu’il partait de cette poitrine de géant, et que les formidables coudes de ce géant ébranlaient le point d’appui de ce pygmée, qu’avec ses grosses lèvres et ses larges dents le rieur semblait dévorer d’une seule bouchée ; lorsqu’on songe, enfin, que l’un était l’Hercule insolent qui captive Déjanire, tandis que l’autre rampait, pareil au scarabée honteux d’avoir perdu ses ailes.

q

Chapitre 11
Ce qu’était Danton en 1788

Cependant, Marat ne se laissa pas plus longtemps suspecter de faiblesse, ou taxer d’impuissance, il avait l’amour-propre ordinaire à tout homme qui n’atteint pas ou ne dépasse pas cinq pieds, c’est-à-dire un amour-propre féroce.

« Amoureux ! répondit-il à Danton, et pourquoi pas ? »

Et, en disant ces mots, lui aussi frappa du poing sur la maigre table, et le choc résonna presque aussi haut qu’il eût fait sous le poing du géant. La colère vaut parfois la force.

« Amoureux ! continua-t-il, oui, je l’ai été, et, qui sait ? peut-être le suis-je encore !… Ah ! riez ! En vérité, mon cher colosse, ne dirait-on pas que Dieu a donné aux géants seuls le monopole de la régénération humaine, et qu’il faut avoir votre encolure pour faire souche ? Est-ce que nous n’avons pas la baleine et l’ablette, l’éléphant et le ciron, l’aigle et l’oiseau mouche ? est-ce que nous n’avons pas le chêne et l’hysope ? est-ce que, dans tous les règnes, le monstrueux féconde plus que le médiocre ou le petit ? Que veut dire amour, en langue naturelle et philosophique ? Plaisir utile ? Donnons-en à l’âme tout ce qui en revient à l’âme, mais laissons au corps ce qu’il en sait toujours prendre. J’ai vu, autre part que dans les fables d’Ésope ou de la Fontaine, les amours des fourmis et des pucerons ; il y a des amours d’atomes, et si l’on inventait un bon microscope, il y aurait certainement des amours d’invisibles… Excusez donc, mon cher Micromégas, excusez l’atome Marat, excusez l’invisible Marat d’avoir été amoureux. »

Et, en disant ces mots, Marat était devenu livide, excepté à ses pommettes saillantes, où le sang avait monté ; en même temps, la fièvre avait allumé deux charbons dans ses yeux, et ses nerfs tressaillaient comme des cordes de lyre mises en jeu par l’orage. On dit que tout serpent devient beau dans l’amour : il faut bien que l’axiome soit vrai, puisque Marat était devenu presque beau au souvenir de son amour – beau, il est vrai, comme Marat pouvait devenir beau, c’est-à-dire beau de laideur !

« Oh ! halte là, mon amoureux ! s’écria Danton en voyant cette exaltation soudaine ; si vous vous défendez ainsi avant qu’on vous ait attaqué, vous me donnerez le droit de vous attaquer après que vous vous serez défendu. Je ne vous conteste pas la faculté d’être amoureux, moi !

— Non, mais vous m’en contestez le droit, répondit Marat d’une voix mélancolique. Ah ! je vous comprends bien, allez, Danton ! vous me regardez et vous vous dites : “Marat est petit ; Marat est tout recroquevillé comme un animal à qui l’on a fait voir le feu ; il a des yeux rouges percés d’un point noir, auquel toute lumière jette un reflet fauve ; il est osseux, et ses os tordus sont mal habillés par le peu de chair qui s’y colle ; ces os crèvent çà et là l’enveloppe dans le sens que Dieu n’a pas indiqué aux développements des mammifères ; Marat a les tempes nues et les cheveux plats ; ses cheveux ont l’air d’être usés comme les crins d’un vieux cheval qui a tourné la meule ; son front est fuyant, son nez se recourbe à droite, vulgaire et honteuse déviation de la ligne patricienne ; il a des dents rares et ébranlées ; il a des membres secs et velus ; c’est une laide variété du genre homo, décrit par Pline et Buffon !” Or, voilà ce que vous vous dites en me voyant, et vous ajoutez : “Comment donc, dans ce front fuyant et déprimé, la pensée resterait-elle à l’aise ? comment, de ce corps maladif et turpe, s’échapperait-il l’effluve sympathique qui fait éclore la rêverie au cœur des femmes, ce magnétisme animal qui leur met le désir au corps ? Comment ce malheureux disgracié, qui n’est qu’une souffrance, et qui n’a qu’un cri, représenterait-il ce que l’Être suprême a mis dans le grand tout, pour l’orner, l’échauffer, le vivifier ? Comment représenterait-il, fût-ce pour un cent millionième, l’amour physique ou l’amour moral ? Avouez que vous vous êtes dit cela, ou que, si vous ne le formulez pas d’une façon absolue, vos instincts de colosse, votre conscience de géant vous poussent à la comparaison, et soulèvent vos muscles rieurs – les risorii – quand je vous dis que j’ai été amoureux.

— Mais enfin, mon cher…, répliqua Danton, étourdi par ce flot d’arguments pressés et se succédant comme une marée montante.

— Ne riez pas, ce n’est pas la peine : je suis plus de votre avis que vous-même, allez ! Il me semble que tout à l’heure je vous ai fait un portrait de moi peint sans amour-propre.

— Oh ! trop peu flatté !

— Non, ressemblant ! Ma glace est peu grande, néanmoins elle suffit à réfléchir mon visage, et, je le sais, ce visage est celui d’une créature peu faite pour l’amour… “Mais, allez-vous me dire, maintenant que vous voilà dans la réaction, parce qu’on est laid, ce n’est pas une raison pour ne point aimer : le cœur est toujours beau !” et mille autres consolants aphorismes qui satisferaient les imbéciles ; mais nous n’en sommes pas là, et, à mon tour, j’irai plus loin que vous ; à mon tour, je vous dirai : “Celui-là seul a le droit d’inspirer l’amour, qui est venu au monde beau, fort, sain et sensé ; la passion vraie, la passion fécondante, celle dont la nature a besoin, pousse mal dans un corps de travers ; une lame droite ne tient plus dans un fourreau tordu et faussé !” Je dis cela, et cependant j’ajoute : “J’ai été amoureux, et j’avais le droit d’être amoureux.” »

Alors, Danton, laissant de côté toute raillerie, se pencha vers Marat, comme pour mieux le voir, comme pour l’examiner plus attentivement ; pendant quelques moments, il l’étudia en silence, et, avec le regard profond d’un homme averti et d’un homme intelligent.

« Oui, cherchez bien, lui dit Marat tristement, cherchez bien sous le squelette, puisqu’on le voit si clairement ; cherchez, sous la contraction des nerfs et des muscles, sous la déviation des os, la construction primordiale ; cherchez, sous la forme réduite du batracien… du crapaud – je me reprends, parce que vous êtes assez bel homme pour ne pas savoir le grec –, cherchez l’Apollon du Belvédère, que tout anatomiste en sait tirer à la vingtième génération, avec un peu de patience, de dessin et d’élasticité. Le trouvez-vous ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, vous avez tort, mon cher : l’Apollon s’y trouva, pas longtemps, c’est vrai, mais il s’y trouva : l’œil flasque et vide de Marat fut un œil vif et pur, aux paupières nettes et fraîches ; le front écrasé sous les sales cheveux fut un front poétique ouvert aux caresses printanières et parfumées, celles-là qui conseillent les amours, suadetae amorum, a dit le poète ; le corps étique, crochu, velu, c’était un torse d’Endymion, blanc, ferme, moite et frais. Oui – c’est incroyable, n’est-ce pas ? et cependant cela est ! – j’ai eu la jambe élégante, le pied fin et la main effilée ; mes dents ont appelé le baiser des lèvres sensuelles, “l’âcre morsure”, comme dit Jean-Jacques ; j’ai été beau, j’ai eu de l’esprit, j’ai eu du cœur ! Est-ce assez, répondez, pour m’autoriser à dire que j’ai été amoureux ? »

Danton releva la tête, étendit une main vers Marat, laissa tomber l’autre le long de sa cuisse, et, d’un geste qui exprimait le plus sincère étonnement :

« En vérité ! murmura-t-il consterné.

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, répondit ironiquement Marat, dont la philosophie, si grande qu’elle fût, ne pouvait s’empêcher d’être sensible à l’impertinence de cette surprise.

— Mais il vous est donc arrivé quelque chose de pareil à ce qui arriva au pauvre Scarron ?

— D’être tombé, couvert de plumes, dans une rivière glacée, et d’en être sorti perclus de rhumatismes ? Oui ; seulement, j’ai été plus heureux que Scarron : je m’en suis tiré avec mes jambes ; elles sont tordues, sans doute, mais telles qu’elles sont, je continue à m’en servir. Je voulais dire que je n’étais pas tout à fait cul-de-jatte, comme le pauvre Couthon le sera dans un an. Il est vrai que Couthon est beau, et que je suis hideux, ce qui fait compensation.

— Voyons, de grâce, ne raillez plus, Marat, et expliquez-moi votre métamorphose.

— Ah ! dans ce cas, il va falloir vous expliquer beaucoup, mon cher bel homme ! dit Marat avec sa voix stridente ; il faudra vous dire combien j’étais doux, candide, bon…

— Vraiment ! fit Danton.

— Combien j’aimais tout ce qui reluit, tout ce qui sonne, tout ce qui embaume, c’est-à-dire combien j’aimais les gens d’épée, héros reluisants… combien j’aimais les poètes et les beaux diseurs, moulins sonnants… combien j’aimais les femmes et les aristocrates, mannequins embaumés.

— Et surtout, n’est-ce pas, vous me direz comment vous en êtes arrivé à haïr tout ce que vous aimiez ?…

— Oui, tout ce que je n’ai plus… Mais quand je vous aurai dit cela… voyons, à quoi mon récit vous servira-t-il ?

— À me prouver que votre mot de tout à l’heure n’est pas une vaine répercussion de l’air sollicité par le mouvement de votre langue.

— Quel mot ?

— Celui qui m’a le plus frappé parmi tous ceux que vous m’avez dits, depuis que j’ai le plaisir de dialoguer avec vous : “L’imagination de l’écrivain n’est souvent que de la mémoire.”

— Ah ! ce mot vous a frappé ? dit Marat avec un sourire de satisfaction. Le fait est que le mot est bien construit, n’est-ce pas ? oui, bien venu… tout d’une haleine et tout d’une pièce, tel que j’étais moi-même avant d’être ce que je suis. »

Et, se levant de table, il alla prendre sa plume en traînant ses pantoufles drapées, écrivit la phrase sur le travers d’une feuille de papier, prit sur son bureau le manuscrit des Aventures du jeune comte Potocky ;après quoi, revenant à Danton, qui s’installait dans un fauteuil et s’y carrait, au risque d’en faire éclater les enchevêtrures vermoulues :

« Savez-vous ce que je devrais faire d’abord ? dit-il.

— Je gage, dit Danton, presque effrayé, que vous avez envie de me lire le manuscrit énorme que voici !

— Pariez ! vous gagnerez.

— Diable ! fit Danton, un roman polonais !

— Qui vous a dit cela ?

— J’ai lu le titre.

— Cependant…

— Le jeune Potocky, serait-ce vous, par hasard ?

— Qui sait ? dit Marat.

— Et celle dont vous étiez amoureux se serait-elle appelée Lucile ?

— Peut-être.

— Ce sont des lettres, comme dans la Nouvelle Héloïse ? » fit Danton, de plus en plus effrayé.

Marat rougit : cette allusion au roman de Rousseau lui semblait une accusation de plagiat.

« Il y a plus d’un auteur original dans la même forme de langage.

— Je ne vous accuse pas, mon cher romancier ! ne prenez donc pas la mouche à contretemps ; seulement, je pèse avec les yeux ce volume : je le trouve lourd, eu égard au temps que nous avons à passer ensemble, et je me dis que, quant aux Aventures du jeune Potocky, j’aurai patience pour attendre ; tandis que, pour savoir les aventures de Marat, j’irais tout d’une traite à Varsovie ou à Cracovie… À propos, vous avez voyagé ?

— Mais oui…

— Vous avez été à Londres, à Édimbourg ? c’est même en Angleterre, je crois, que vous avez publié votre premier livre ?

— C’est en Angleterre, et même en anglais… Oui… Les Chaînes de l’esclavage...

— Ce n’est pas tout : vous avez vécu aussi dans le Nord ?

— En Pologne, oui.

— Eh bien, je vous en supplie, ne me faites pas languir !… Je vous ai dit hier, après votre discours : “Vous avez dû bien souffrir !…” Vous m’avez serré la main, et vous m’avez répondu : “Venez déjeuner avec moi demain…” Je ne suis pas venu pour déjeuner : je suis venu pour écouter ce que vous avez tacitement promis de me dire. Eh bien, me voici ; je veux connaître l’homme ancien : levez le voile qui me le cache !… Quant à l’homme présent, je ne suis pas inquiet, la France le connaîtra !… »

Marat remercia Danton par un geste plus éloquent que noble ; cette flatterie de conversation, lui seul en pouvait mesurer la portée, et trouver, au compte de son orgueil, qu’elle n’était point exagérée.

De son côté, Danton ne l’eût peut-être pas laissé échapper si, en 88, il eût deviné 93.

Une flatterie d’homme grand et fort, pour Marat, c’était un ordre ; il se prépara donc à raconter comme les héros d’Homère, et, pour donner le temps à sa mémoire de lui fournir les premiers chapitres, et assouplir sa voix rauque, il but, dans la tasse ébréchée, le reste du lait refroidi que Danton avait dédaigné de prendre. Il but comme les chats ou comme les renards, en regardant obliquement tandis qu’il buvait, et l’on voyait tressaillir l’artère de ses tempes à chaque aspiration du breuvage.

La tasse vide, il essuya ses lèvres blanchies du revers de sa main, passa cette main noire et grasse dans ses cheveux rebelles, et commença.

Danton choisit une place entre les deux fenêtres, de façon à ne pas perdre un mouvement de la physionomie du narrateur ; mais Marat, soit qu’il pénétrât ce dessein, soit que ses yeux fussent blessés par la lumière, tira les rideaux et entama le récit dans une pénombre qui, dès lors, cessait d’être aussi favorable à Danton que l’eût été le grand jour.

Mais, comme il fallait en prendre son parti, Danton ferma les yeux et ouvrit les oreilles, essayant de gagner par l’ouïe ce qu’il venait de perdre par la vue.

q

Chapitre 12
Le prince Obinsky

Marat, ainsi que Danton, ferma un instant les yeux, comme s’il regardait en lui-même, et écoutait sa propre voix qui lui racontait doucement les souvenirs de sa jeunesse.
Puis, tout à coup, relevant la tête :

« Je suis de Neuchâtel, dit-il, vous savez cela sans doute ; je suis né en 1744. J’avais dix ans au moment où mon glorieux compatriote Rousseau lançait, dans le monde littéraire ou plutôt politique, le Discours sur l’inégalité ; j’avais vingt ans lorsque Rousseau, exilé, proscrit, revint chercher un asile dans sa patrie. Ma mère, sensible, ardente, fanatique du philosophe, m’avait élevé dans l’admiration exclusive du maître, et avait tourné toute son ardeur à faire de moi un grand homme à la manière de l’auteur du Contrat social ; elle avait été admirablement secondée en cela par mon père, digne ministre, homme savant et laborieux, qui entassa de bonne heure dans ma tête tout ce qu’il possédait de science ; aussi, à cinq ans, voulais-je être maître d’école ; à quinze ans, professeur ; auteur à dix-huit, génie créateur à vingt !

« Comme Rousseau, comme la plupart de mes compatriotes, je quittai jeune mon pays, emportant dans ma tête un magasin assez considérable, mais assez mal rangé, de connaissances diverses, une grande science des simples acquise dans nos montagnes ; avec cela de la sobriété, du désintéressement, beaucoup d’ardeur et une puissance de travail que je n’ai connue à aucun homme avant moi.

« Je débutai par l’Allemagne et par la Pologne.

— Et pourquoi alliez-vous en Allemagne ?

— Mais, comme tout chercheur d’aventures, pour vivre.

— Et vous vécûtes ?

— Fort mal, je dois l’avouer.

— Oui, la littérature nourrissait peu, n’est-ce pas ?

— Si je ne m’étais adressé qu’à la littérature, elle ne m’eût pas nourri du tout ; mais, outre la littérature, j’avais à mon service le français et l’anglais, que je parle comme ma langue maternelle.

— Oui, je me rappelle que vous m’avez dit, en effet, avoir donné des leçons de langue aux Écossaises, et avoir publié à Édimbourg Les Chaînes de l’Esclavage, esclave que vous étiez, sans doute, de celles qui vous avaient pris pour maître. »

Marat regarda Danton avec une espèce d’étonnement qui fit presque rougir celui-ci. Rien n’est plus attristant, pour celui qui a eu le malheur de le faire, qu’un jeu de mots qui est mal compris.

« Il me semble, en vérité, dit Marat d’un ton rude, que j’entends parler M. de Florian ou M. Bertin ; c’est du madrigal que vous faites là, mon cher ! c’est du madrigal, et, je vous en préviens, le madrigal va mal à Danton !

— En ce cas, je vais me taire et me contenter de vous écouter désormais, dit Danton, puisque j’ai si peu de chance à vous interrompre.

— Oui, reprit Marat, d’autant mieux que, si je fais des romans, les histoires que je raconte sont peu madrigalesques ; c’est ce que vous allez voir tout à l’heure.

« Je reviens donc à mes leçons, qui me nourrissaient peu, et à un autre exercice famélique, qui me nourrissait encore moins, je veux dire à la médecine.

« Je résolus de quitter l’Allemagne et de pousser jusqu’en Pologne. C’était en 1770 : j’avais vingt-six ans, quelques thalers au fond de la bourse, beaucoup d’espérances au fond du cœur, et d’excellentes lettres de recommandation par-dessus tout cela… Le roi Stanislas régnait alors – Stanislas-Auguste, bien entendu –, c’était un savant, un lettré, c’est même encore tout cela, devrais-je dire, car il vit toujours, le digne prince ! et la philosophie, la science et les muses l’aident, sans doute, à supporter les humiliations que la Russie, la Prusse et l’Autriche lui infligent en ce moment.

— Je crois, dit Danton – si toutefois vous me permettez une interruption philosophico-politique, après m’avoir interdit les interruptions madrigalesques –, je crois que l’honnête monarque fera bien de continuer à cultiver les déesses consolatrices ; car il ne me paraît pas certain qu’il meure sur le trône que Catherine, sa sévère maîtresse, lui a donné tout entier, et lui reprend morceau par morceau.

— Cette fois, vous voyez juste ; aussi applaudirai-je à l’interruption au lieu de la blâmer, et je ne doute pas que le roi Stanislas ne soit bien heureux de retrouver, un jour, n’importe où, les œillets que cultivait le grand Condé. Mais, à l’époque dont il s’agit, quoique sourdement menacé du partage de son royaume, ce prince régnait paisiblement. Il aimait, comme je l’ai dit, les sciences, les arts, les lettres, et dépensait noblement. Moi obscur, moi écrasé – Suisse, par mon compatriote Rousseau ; savant, par mon confrère d’Alembert ; philosophe, par les holbachiens, race fatale qui se répandait par toute la terre –, j’émigrai donc vers le Nord, tout fier de mes vingt-sept ans, de mon bagage scientifique, de mes belles joues fraîches et de ma santé robuste… Vous me regardez, Danton, et vous cherchez ce que tout cela est devenu ! Soyez tranquille, vous saurez où et comment cela m’a quitté : c’est mon histoire. Dans ma confiance juvénile, je me disais que, Stanislas Poniatovsky ayant gagné un trône avec sa bonne mine, près de la grande-duchesse devenue czarine je pourrais bien, moi, avec tout mon mérite physique et moral, gagner douze cents livres de rente ou de pension près de Stanislas. C’était mon but, mon ambition. Possesseur de cette fortune, je défierais toutes les coteries, toutes les mauvaises chances ; je reviendrais en France étudier l’économie politique ; je la saurais à l’âge où pousse l’ambition dans le cœur des hommes ; je pourrais faire un grand médecin si la routine et le préjugé subsistaient ; je ferais un grand administrateur si la philosophie parvenait à émanciper l’humanité.

— C’était bien raisonné, dit froidement Danton ; mais à toute chose un commencement est nécessaire ; tout dépend de ce commencement : montrez-moi le vôtre et montrez-le moi tel qu’il fut, si c’est possible.

— Oh ! je ne me farderai pas, soyez tranquille, l’imagination n’est pas mon fait ; d’ailleurs, la réalité suffira, je l’espère, à vous intéresser.

— C’est singulier que vous reniiez ainsi l’imagination, vous qui avez la tête longue et les tempes larges !

— Je ne renie pas l’imagination, dit Marat ; mais je crois n’avoir d’imagination qu’en politique : pour tout le reste, et surtout pour l’économie politique, je ressemble à ce chat de la fable qui n’avait qu’un tour dans son sac, et qui était obligé de reconnaître son infériorité à l’endroit du renard, la bête aux cent moyens. Il en résulte que, lorsque j’ai eu faim, ce qui m’est arrivé quelquefois, j’ai donné des leçons, et j’ai mangé peu ou prou.

— Et quelles leçons donniez-vous ?

— Des leçons de tout, ma foi ! je suis à peu près universel, tel que vous me voyez : aujourd’hui, par exemple, j’ai composé, écrit et imprimé une vingtaine de volumes de découvertes physiques, et je crois avoir épuisé toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique.

— Diable ! fit Danton.

— C’est comme cela, dit Marat d’un ton qui n’admettait pas la réplique. Je donnais donc des leçons de tout : de latin, de français, d’anglais, de dessin, d’arithmétique, de chimie, de physique, de médecine, de botanique, sans compter tout ce que suggère de facultés inconnues l’appétit, cette grande excitation à l’industrie universelle.

— Bon ! vous voilà donc parti pour donner des leçons en Pologne, dit Danton essayant de hâter la prolixité du narrateur.

— Me voilà parti pour la Pologne. La langue ne m’inquiétait pas : en Pologne, tout le monde parle latin et je savais le latin comme Cicéron.

— Trouvâtes-vous des élèves, au moins, dans le belliqueux pays des Jagellons ?

— J’étais recommandé à des officiers du roi Stanislas ; l’un de ces officiers, un seigneur de six villages, un staroste nommé Obinsky, et pour lequel j’avais une lettre très pressante, se trouvait par hasard à Varsovie quand j’y arrivai ; je m’empressai de lui remettre la dépêche qui me recommandait à lui. Les Polonais sont affables et hospitaliers ; leur orgueil national leur fait regarder les Français comme des frères. Le prince lut la lettre, fixa attentivement les yeux sur moi, comme pour m’estimer à ma valeur physique ; puis, après un moment d’examen et de silence, il fit un léger signe de tête. Le signe me sembla bienveillant.

« C’était un homme de haute stature, gris de cheveux, blanc de visage, aux yeux perçants, à la voix retentissante ; il tenait du géant pour la taille ; moi, j’avais cinq pieds – car, à un pouce près, je n’ai jamais guère été plus grand que je ne le suis – il m’imposa tout d’abord.

« J’étais, je vous l’ai dit, naïf, ami des grandeurs, disposé à devenir contemplatif par l’admiration ou actif par la reconnaissance ; bref, une pâte malléable attendant la saveur que la première injure ou le premier bienfait allait déposer, généreuse ou amère, dans l’âme qui animait cette matière.

« Le prince sortit enfin de sa rêverie.

« “Nous avons beaucoup de Français ici, dit-il ; mais tous sont militaires, et le roi, aussitôt qu’ils arrivent, se hâte de les expédier, soit à son amie Sa Majesté l’impératrice, soit à ses ennemis les opposants, qui méditent des guerres de religion en Podolie… Connaissez-vous l’histoire de ces dissidences ?

« – Ma foi, non ! et j’avoue naïvement mon ignorance”, fis-je un peu humilié.

« Le prince parut très enchanté de trouver un savant qui avouait ignorer quelque chose.

« “Alors, dit-il avec une satisfaction visible, vous avouez ne pas connaître les schismes de Soltyk, de Massalsky et autres furieux catholiques ?

« – Mon Dieu, non, prince, répondis-je.

« – Eh bien, tant mieux, dit-il, vous ferez un précepteur excellent, et surtout un moraliste d’autant plus parfait que vous ne mêlerez aucun levain politique ou religieux à vos leçons. J’ai un élève à vous donner.”

« Jugez de ma joie, mon cher Danton, de ma fierté surtout : un élève à moi ! un élève donné par un prince, par un grand de la terre, maître absolu dans ses domaines, l’héritier présomptif d’une royauté de six villages ! Je m’agenouillai presque ; le staroste me releva.

« “Je mets une seule condition à ma protection, dit le prince.

« – Parlez, monseigneur.

« – Vous avez des lettres pour le roi : vous ne verrez pas le roi.”

« Je regardai mon protecteur avec surprise ; il s’aperçut de mon étonnement.

« “C’est bien naturel, dit-il : on vous donne à moi pour savant, savantissime ; si je vous veux, je vous veux pour moi seul, et non pas pour autrui ; ne vous engagez donc point à l’avance, réfléchissez. Nous sommes un peu jaloux, nous autres Sarmates, exclusifs surtout ; si vous voulez vivre chez moi avec l’élève que je vous offre, si vous voulez mille florins par an, outre les frais de votre entretien…”

— C’était joli, fit Danton.

— C’était superbe ! répondit Marat ; aussi j’acceptai. Aussitôt le prince m’emmena, ou plutôt m’enferma chez lui ; dès le même jour j’étais de la maison, hélas ! »

Et Marat poussa un soupir que Danton prit au vol en disant :

« Je comprends ; vous ne tardâtes point à vous repentir d’avoir cédé ; votre élève était quelque grand drôle de sang barbare, roux, buveur et bête ; un ours moldave, mal léché par sa mère, lequel vous écoutait peu et vous battait beaucoup ?

— Oh ! vous n’y êtes point, fit Marat.

— Alors, c’était un de ces élèves comme les a dépeints Juvénal : Arcadius juvenis ?

— C’était une jeune fille de quinze ans, belle, éblouissante, spirituelle, brave, poétique ; une fée, un ange, une divinité !

— Ouf ! murmura Danton en se rapprochant de Marat, voilà qui devient intéressant, le roman se noue : Lucile va aimer le jeune Potocky.

— N’est-ce pas ? dit Marat avec amertume.

— Il me semble flairer le sentimental Saint-Preux et la belle Julie.

— Attendez, attendez, cher ami, vous aurez mieux que tout cela, je vous en réponds ; quand je promets un œuf, je donne un bœuf.

— Ouais ! aurions-nous, par mauvaise fortune, au lieu de Saint-Preux et Julie, Héloïse et Abailard ?

— Oh ! pas tout à fait. Diable ! comme vous y allez, vous !

— Je ne vais pas, je vous écoute ; seulement, l’intérêt de ce que vous me dites fait naître dans mon esprit la surprise, et la surprise, la supposition.

— Supposez donc ou ne supposez pas. Je continue.

— Et moi, j’attends.

— Je passe sous silence mon étonnement lors de la présentation, qui fut faite le soir même : trompé comme vous, j’avais compté sur un élève et non sur une élève ; je passe sous silence ma rougeur, mon tressaillement, mon malaise ; je passe sous silence ma honte de jeune homme, quand je regardai, frôlant mon maigre accoutrement de philosophe, l’habit de velours et les fourrures de martre de Cécile.

— Ah ! elle s’appelait Cécile ! je croyais que c’était Lucile !

— Elle s’appelle Lucile dans le roman, mais elle s’appelait Cécile dans l’histoire. C’était, d’ailleurs, le nom d’une fameuse reine du pays, et cette reine-là, Danton, ne fut jamais plus reine que cette jeune fille à laquelle le comte venait de me présenter, en me la donnant pour élève et en me donnant à elle pour maître !… »

q

Chapitre 13
Cécile Obinska

« Rougeur, tressaillement, fausse honte ; tout cela n’était rien, et j’étais réservé à bien autre chose ! Le prince, après m’avoir présenté, ajouta : “Cécile, le savant Français que voici vous apprendra le français, l’anglais, les sciences exactes… Il passera une année ici, et, dans un an, vous saurez tout ce qu’il sait.” Je le regardai fixement pour tâcher de deviner s’il me jugeait si mal, par ignorance ou de parti pris. “Oh ! reprit-il, je comprends”…

« Je vis que ce n’était point par ignorance que le prince parlait ainsi, et qu’il avait, au contraire, l’esprit très subtil. Puis il ajouta : “Ne vous étonnez pas, mon cher monsieur, si je dis que, dans un an, Cécile saura tout ce que vous savez, c’est que je connais son aptitude et sa mémoire ; elle est d’un génie auquel vous ne sauriez comparer le vôtre… Enseignez seulement, et vous verrez comme elle apprendra…” Je m’inclinai. “Monseigneur, répondis-je respectueusement, Dieu me préserve de douter du mérite de mademoiselle Obinska ; mais encore, pour lui apprendre toutes ces choses, faudrait-il m’accorder le temps matériel.

« – Bon ! dit-il, je vous ai fixé un an… eh bien, elle ne vous quittera point, ou plutôt vous ne la quitterez point pendant cette année : vous lui donnerez donc, en réalité, la somme de temps que vous donneriez, en six ans, à tout élève en France. Là-bas, les filles vont aux assemblées, à la cour – je connais cela, j’ai été à Paris, elles reçoivent chez elles ; elles donnent une heure par jour à la culture de l’esprit, et le reste à des frivolités… Ici, au contraire, la princesse Obinska dépensera douze heures par jour à l’étude.

« – Monseigneur me permet-il de lui faire une observation ?

« – Oh ! oui, bien certainement, faites.

« – Douze heures pour l’étude dans une seule journée c’est trop, et mademoiselle n’y résistera point !

« – Allons, dit le prince en souriant – car, au bout du compte, il souriait quelquefois –, vous n’allez pas me forcer à vous enseigner votre métier… Oui, vous avez raison, docteur, douze heures extermineraient le meilleur cerveau, si on les appliquait sans relâche et sans variété à l’étude ; mais, comme ici vous monterez à cheval avec la princesse deux heures chaque matinée ; comme, ensuite, vous déjeunerez avec elle ; comme vous vous enfermerez pour écrire ou compter au tableau jusqu’à midi ; comme à midi, vous irez à la promenade dans son carrosse, on cause en voiture, n’est-ce pas ? comme, au dîner, aux réceptions, aux chasses, aux veillées, vous serez près de Cécile et causerez avec elle ; comme, enfin, vous ne la quitterez pas, je ne fais donc point un calcul exagéré en vous donnant douze bonnes heures de travail par jour.”

« Au fur et à mesure que le prince parlait, il me semblait entendre les paroles d’un génie des rêves ; au fur et à mesure qu’il expliquait ce plan d’éducation, il semblait dérouler à mes yeux un de ces tableaux merveilleux du paradis enchanté que, grâce au hachisch, le Vieux de la Montagne faisait voir à ses adeptes endormis. J’avais tant de choses à penser, que je ne trouvai pas un mot à répondre.

« Et j’avais cependant une telle envie de répondre, que je crispais mes mains et mes pieds pour ne pas bouger de place, ou pour ne pas faire un geste qui m’eût réveillé. Je croyais dormir.

« De son côté, pendant cette hallucination délicieuse, Cécile n’avait pas cessé de me regarder avec un œil tranquille et froid, mais d’une persévérance qui, aujourd’hui encore, après dix-sept ans écoulés, me perce le cœur comme une larme invisible dirigée sur moi par un démon secret.

« Grande, droite, les cheveux épais, d’un blond d’épis mûrs, l’œil bleu et profond comme les lames de nos lacs, elle croisait ses deux bras ronds sous sa pelisse de fourrure, et n’avait point encore desserré les lèvres ; de sorte que je n’avais vu d’elle que ce qu’on voit d’une statue sous ses draperies. Comme je ne me rappelais pas l’avoir vue arriver dans la salle, comme je ne l’avais pas vue se placer auprès de son père, et que rien en elle, pas même ses longues paupières, n’avait fait un mouvement, je pus croire que la forme humaine que j’avais devant les yeux était purement et simplement une de ces images protectrices que les seigneurs polonais placent dans leurs châteaux, ou sous le manteau de leurs cheminées, ainsi que faisaient autrefois les Romains de leurs dieux lares, et qui sont les silencieuses gardiennes de la famille et du foyer.

« Ce père qui parlait tant et si bizarrement, cette fille qui regardait tant et parlait si peu, tout cela fit sur moi un effet que je ne puis exprimer, tout romancier que je suis ; peut-être le comprendrez-vous ?

— Peste ! si je le comprends, je crois bien ! s’écria Danton. Mais poursuivez, mon cher : j’étais loin de me douter que tous ces noms en sky et en ska pussent figurer dans des histoires aussi intéressantes… Il est vrai que nous avons dans le Faublas de Louvet de Couvray une certaine Lodoïska… Avez-vous lu Faublas ?

— Non, répondit Marat, je ne lis pas de livres obscènes.

— Obscène ! vous trouvez ? fit Danton. Diable ! vous êtes rigoriste ! je ne trouve pas cela plus obscène que la Nouvelle Héloïse.

— Oh ! ne blasphémons pas ! fit Marat en pâlissant.

— Oui, vous avez raison : il n’est question ni de Faublas, ni de Lodoïska, ni de la nouvelle Héloïse ; mais il s’agit de vous, d’une histoire et non d’un roman. Continuez, continuez… Je vous demande pardon de vous avoir interrompu. »

Marat reprit :

« Mon étonnement était si grand, ou plutôt ma stupéfaction était si complète, qu’il y eut un moment où la tête me tourna et où je fus pris comme d’un vertige. Pendant ce moment, je fus conduit – par qui ? je n’en sais rien ; comment ? je l’ignore – dans une grande chambre où je revins à peu près à moi, et où je me trouvai au milieu de serviteurs polis et souriants, qui me montraient un bon lit et un bon repas.

— En vérité, mon cher ami, dit Danton, quelque promesse que j’aie faite à vous et à moi-même de ne pas vous interrompre, je ne puis résister au désir de vous faire observer qu’il est impossible de commencer la féerie d’une façon plus agréable ; c’est exactement comme dans les débuts des contes arabes ; aussi va-t-il sans dire, je l’espère, que vous fîtes honneur au repas et au lit.

— Je dînai assez bien, répondit Marat, mais je dormis assez mal : après les longues fatigues du corps, après les grandes secousses de l’esprit, l’homme nerveux repose difficilement. Moi, particulièrement, j’avais une double raison de mal dormir ; j’avais le corps brisé, l’esprit perdu ; je rêvai pourtant, mais mon rêve fut une espèce d’extase. Mademoiselle Obinska m’avait magnétisé, avec ses grands yeux ouverts et sa silencieuse immobilité !

« Je mentirais, toutefois, si je vous disais que je ne dormis pas du tout : il faut que j’aie perdu connaissance, puisque, en me réveillant, je vis sur un siège, près de moi, à la lueur d’une lampe de nuit, des habits, je dois le dire, beaucoup plus convenables au climat du pays dans lequel je me trouvais que ceux que j’avais apportés de France.

« Je me levai et j’allai droit à mes habits, que je passai sans perdre un instant. Je ne saurais vous dire combien je me trouvai fier et beau devant le miroir de ma chambre. Une redingote de la forme de celles qu’on a portées depuis en France, et auxquelles on a donné le nom de polonaises, une culotte de velours violet, des bottes armées d’éperons d’argent, un charmant chapeau orné d’une ganse, formaient les principaux objets de mon habillement. Je trouvai, en outre, suspendu à la muraille, au-dessus du fauteuil qui avait été fait dépositaire de mes habits, un couteau de chasse au manche d’ivoire sculpté, un fouet de chasse ; enfin tout l’attirail d’un gentilhomme opulent. Sous ce costume, je me sentais l’égal de la terre entière, et je me fusse volontiers écrié avec Voltaire, malgré la haine que je lui ai vouée :

Ce n’est pas la naissance,

C’est le costume seul qui fait la différence.

« Tandis que je m’extasiais en face de ma personne ainsi embellie, l’heure passait ; et un piqueur vint m’avertir que la jeune princesse était descendue, et m’attendait.

« Nous étions au commencement de mars ; cinq heures du matin venaient de sonner ; la terre se gerçait sous les dernières gelées ; nulle part d’autre clarté que le reflet des neiges. Ce jour bleu pâle, doux comme un crépuscule, s’éteignait à l’horizon dans les anfractuosités des montagnes, derrière lesquelles, à certains jets de vapeur rose, on devinait la future apparition du soleil.

« Tel fut le tableau qui frappa mes yeux, pendant que je descendais rapidement le large escalier par les fenêtres duquel on apercevait la plaine.

« Au bas du grand escalier, je me trouvai dans la cour d’honneur.

« Comme j’en avais été prévenu, mademoiselle Obinska, déjà en selle, m’attendait ; je ne vis d’abord, au milieu des flambeaux, que la silhouette noire de son cheval et la veste d’hermine dont elle s’était revêtue pour avoir le libre exercice de ses mains sans souffrir du froid.

« Je marchais de surprise en surprise, désespéré d’atteindre jamais à la lucide intelligence des choses qui m’arrivaient : cette étrange théorie du père réalisée par la fille, cette charmante femme délicate et frêle levée avant le jour, et prête à l’exercice, quand moi, homme, je dormais encore, est-ce que tout cela, même en Pologne, n’était pas merveilleux et surtout incroyable ?

— Ma foi, oui ! dit Danton, et ce qui va être plus incroyable et plus merveilleux encore, c’est de vous voir à cheval.

— Attendez, dit Marat, nous y arrivons.

— Je vous tiens l’étrier, répliqua Danton ; allez !

— Après avoir regardé la princesse et les flambeaux, et tout de ce qui m’entourait, j’aperçus, enfin, le cheval qui m’était destiné…

— Ah ! ah ! voyons la description du cheval !

— C’était un beau coursier de l’Ukraine aux jambes de fuseaux, à la tête intelligente, à la crinière immense. Il grattait du pied droit le sable de la cour, et, quand je m’approchai, il cessa de fouiller la terre et me regarda de côté en bête d’esprit qui tient à savoir à quel cavalier elle va avoir affaire… »

Danton se mit à rire.

« Il paraîtrait, poursuivit Marat, que l’examen lui plut, car il se remit à gratter, semblant ainsi témoigner son désir de faire la promenade sous ma direction. Je le regardai à mon tour, comme on regarde un adversaire duquel on se défie, et je me mis aussitôt en selle.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Danton avec un accent de désappointement qui ressemblait à de la terreur, seriez-vous cavalier, par hasard ?

— Cavalier n’est pas le mot ; mais, à Boudry, où je suis né, j’avais souvent monté, en polissonnant, les chevaux des postillons qui revenaient à vide.

— Ah ! bon ! fit Danton, voilà qui m’ôte tout mon plaisir : j’espérais vous voir tomber au premier trot.

— Patience ! patience, ami ! dit Marat avec un sourire amer ; je vais partir, mais je ne suis pas encore rentré.

— Allez ! allez ! je vous suis.

— J’enfourchai donc le cheval cosaque, continua Marat, et, toujours sans un mot de la princesse, je partis à sa suite, car elle, de son côté, avait pris les devants avec son magnifique cheval noir.

— Et vous étiez seul ?

— Non ; le piqueur qui m’avait prévenu qu’il était temps de partir, et que la princesse attendait, suivait à trente pas, sa carabine en bandoulière ; mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que mon cheval, pour achever sur moi l’étude commencée par ce regard oblique que j’ai enregistré en son lieu et place, résolut, au lieu de continuer son chemin, de retourner du côté de l’écurie.

— Ah ! fit Danton, voilà une résolution bien impertinente avec un pareil cavalier.

— Aussi voulus-je m’y opposer ; il regimba ; je crus que le moment était venu d’utiliser ce beau fouet que j’avais trouvé dans ma chambre ; j’en cinglai un vigoureux coup à mon bucéphale, lequel ne l’eut pas plus tôt reçu, qu’au moyen d’un saut de mouton, il m’envoya de côté, à dix pas dans la neige, la tête la première.

— À la bonne heure ! dit Danton.

— C’est un bien heureux pays pour l’équitation que la Pologne, surtout en hiver ! J’entrai de trois pieds dans cette ouate glaciale ; c’était modestie de ma part : j’eusse pu y entrer de cinq sans faire le moindre tort aux lichens subjacents. »

Danton riait de toutes ses forces.

« Oh ! oh ! dit-il, voilà un début capable de compromettre le roman ! Vous n’avez pas idée combien cela me réjouit ; je suis tout dérouté maintenant, et vous pouvez me conter tout ce qu’il vous plaira. Peste ! j’ai eu un instant grande peur que vous n’eussiez dompté le cheval et que vous n’eussiez même sauvé la vie à mademoiselle Obinska, dont le puissant cheval noir se serait emporté à l’instar du vôtre… Rien n’existe de tout cela, Dieu soit loué !

— Oh ! n’ayez pas peur ! l’histoire que je raconte est de celles qui peuvent laisser prévoir les résultats, mais qui, je vous en réponds, ne laissent pas deviner les détails. Mademoiselle Obinska, en voyant la tête que je venais de piquer, s’arrêta, se retourna gracieusement sur sa selle et me regarda.

« Je tremblai, en me dépêtrant du tas de neige, d’entendre ses éclats de rire, et je me débarbouillai de mon mieux ; mais la princesse ne riait aucunement : son visage était le même que je l’avais toujours vu depuis la veille au soir, c’est-à-dire impassible et froid.

« “Elle va tout au moins me demander si je me suis fait mal”, pensai-je à part moi, en me remettant en selle, tandis que le piqueur tenait obligeamment le mors de mon cheval.

« Je me trompais : Cécile n’ouvrit pas la bouche ; il résulta de ce silence que je repris mon chemin un peu désappointé ; quant à la princesse, elle n’alla ni plus ni moins vite.

« Au bout de dix autres minutes, mon cheval, ayant, à ce qu’il paraît conçu contre moi de nouveaux sujets de plainte, choisit une chaussée sèche, battue et bordée de pierres, sur lesquelles il me lança comme la première fois, mais avec une fortune bien différente.

« En cette rencontre, au lieu du doux lit d’édredon que la nature semblait avoir étendu pour moi, je rencontrai une dure couche de granit ; de sorte que ma tête et mon épaule furent écorchées, et que quelques gouttes de sang apparurent sur mes cheveux.

« Cécile était à peine à dix pas de moi quand l’accident arriva. Le jour naissait – en ce pays vous le savez, il est plein dès l’aurore –, elle vit donc le domestique me relever, elle vit pâlir mon visage, elle vit mon mouchoir se rougir, et ne donna point un signe d’émotion.

« J’étais piqué au jeu ; je souffrais d’ailleurs, et, pour lui faire sentir son inhumanité, j’exagérai mon malaise. J’essuyai donc longtemps mes cheveux, de manière à tacher de sang tout mon mouchoir.

« Je voulais voir jusqu’où irait la dureté de ce jeune cœur, qui semblait mort et glacé, comme cette nature glacée et morte qui l’entourait.

— Elle était peut-être muette ? demanda Danton.

— Non pas, car ses lèvres s’ouvrirent, ses dents se desserrèrent, et ces deux mots latins tombèrent de ses lèvres : “Pravè equitas !”

— Tu montes mal à cheval ! s’écria Danton, voilà tout ?

— Oui.

— Oh ! le joli petit cœur de Sarmate !

— N’est-ce pas ? Je faillis devenir fou de colère : d’une main, je saisis la crinière du cheval rebelle, et de l’autre, je levai mon fouet.

« Cécile haussa les épaules et se remit en marche. “Cave, dit-elle, ne te occidet !” Et, de fait, bien certainement, l’enragé cheval m’aurait tué.

« Mademoiselle Obinska ne me parla plus pendant le reste de la promenade ; mais j’avais pris une rage qui allait croissant à chaque minute, et qui était arrivée à ce point, d’exaspération, au moment où la fantaisie reprit à mon cheval de se débarrasser une troisième fois de moi, qu’au premier signe qu’il donna de cette résolution, je lâchai la bride, j’empoignai d’un main la crinière, et, faisant de mes deux talons un double balancier de pendule, je l’éperonnai désespérément. Tout étonné de cette résistance presque agressive, mon cheval m’emporta ; je le laissai faire. Il voulut s’arrêter ; mais, à mon tour, je ne voulais plus qu’il s’arrêtât, et je l’éperonnai avec fureur. Enfin, cramponné à lui par des liens presque aussi étroits que ceux qui maintenaient Mazeppa sur son coursier de l’Ukraine, je fatiguai tellement le mien, qu’il s’avoua vaincu.

« Trois fois la même plaisanterie se renouvela de sa part, et trois fois, grâce au nouveau mode de stabilité que je m’étais créé, je revins victorieux, à mon tour, me ranger, avec une superbe modestie, à la suite de la princesse, qui ne plaignit pas plus la bête qu’elle n’avait plaint l’homme.

« À partir de ce moment, je crus que j’allais prendre cette femme en haine, et j’affectai de ne plus la regarder ; mais elle jouit tranquillement de sa promenade, empourpra ses belles joues à la brise fraîche du matin, fit opérer à son cheval tous les exercices du manège, les uns après les autres, et revint au palais paternel avec un appétit d’homme.

« J’avais, en chemin, conquis l’estime et l’amitié du piqueur ; cet homme me témoigna toute sa sympathie et me donna, en son mauvais latin, des conseils très judicieux sur l’équitation.

— Diable ! fit Danton, la première leçon de Saint-Preux à Julie fut moins rude que la vôtre à la belle Cécile, ce me semble.

— C’est vrai ; mais, voyez-vous, Danton, cela tient à une chose : c’est que Saint-Preux débuta par montrer à Julie des choses qu’elle ne savait pas, de sorte qu’il se fit admirer dès l’abord ; moi, tout au contraire, je me présentais à cette jeune sauvage sous un aspect défavorable. Je sentais bien le ridicule et l’infériorité de ma position ; aussi, tandis qu’elle déjeunait imperturbablement sans me regarder ni me servir, je réfléchis, à part moi, que les leçons allaient me donner une revanche, et que mademoiselle Obinska, ce fameux génie tant vanté par son père, s’apercevrait bientôt de la différence que l’auteur de la nature a mise entre l’esprit et la matière.

« Cependant comme elle avait cessé de manger, et que, malgré cette inaction de sa mâchoire, elle ne l’occupait aucunement à me parler, le dépit me gagna, et, la regardant avec une assurance presque agressive : “Mademoiselle, lui dis-je en latin, priez le seigneur votre père de me rendre ma parole.” Elle me regarda fixement. “Cur ? demanda-t-elle ! – Parce que j’ai douze heures de leçons et d’entretiens à vous donner par jour, et qu’en voilà déjà quatre passées sans que vous ayez daigné m’adresser une seule parole. Si j’étais un serf, une bête de somme ou un chien de chasse, je me contenterais de la pitance que l’on me donne, et ferais pour le reste selon vos caprices ; mais je suis un homme, je gagne ma vie, et ne la mendie pas… Travaillons, mademoiselle, ou séparons-nous.” Elle éteignit mon regard sous la flamme et la fixité du sien. Puis : “Quid vocatur, gallicè, equus ? demanda-t-elle. – Cheval, répondis-je. – Anglicè ? –Horse.”

« Et ainsi de suite pendant dix minutes qu’elle employa à me demander, en français et en anglais, le nom de tout ce qui sert à garnir le cheval.

« Là, elle s’arrêta, réfléchit un peu ; puis reprit : “Quid vocatur, gallicè, sanguis ? – Sang. –Anglicè ? – Blood. – Quid, gallicè, capilli ? – Cheveux. – Anglicè ? – Hair.”

« Après quoi, elle se mit à énumérer, en français et en anglais, toute l’anatomie humaine.

« Les réflexions faites comme la première fois, elle me questionna sur le mouvement, dont je lui développai une théorie assez lucide ; sur la formation et la circulation du sang, que je lui expliquai très longuement et très nettement ; enfin, elle me demanda, toujours du même ton, de lui traduire, en français et en anglais, une trentaine de verbes, une cinquantaine de substantifs et douze adjectifs seulement, choisis parmi les plus expressifs.

« Elle écouta attentivement, se fit répéter deux et même trois fois les mots qu’elle avait mal entendus, demanda l’orthographe de quelques-uns qui l’embarrassaient ; puis cette conversation, qui dura deux heures, une fois achevée, elle se retira dans son appartement, me laissant la liberté de me retirer dans le mien ; ce que je fis.

— Singulier caractère ! » dit Danton.

q

Chapitre 14
Le roman se noue

« Je restai deux ou trois heures seul dans ma chambre, et, pendant ces deux ou trois heures, j’eus tout le temps de réfléchir ; seulement, pour réfléchir avec fruit, j’eusse eu besoin d’avoir plus de puissance sur moi-même : malheureusement, cette étrange figure de mademoiselle Obinska, avec son front terrible à force de sérénité, avec ses grands yeux clairs, avec son geste de reine, me troublait incessamment dans mes réflexions ; depuis la veille, c’est-à-dire depuis dix-huit ou vingt heures, elle avait trouvé moyen de me faire subir plus d’humiliations que je n’en avais subies dans toute ma vie. Je haïssais cette femme, car il m’était impossible de ne pas confesser sa supériorité : il y a des gens qui naissent pour le commandement, et ceux-là commandent avec le regard, avec les mains, avec le geste : la parole, chez eux, n’est qu’un accessoire du commandement ; la jeune princesse était une de ces personnes-là.

« L’heure du dîner arriva sans que j’eusse quitté le fauteuil sur lequel j’étais tombé tout pensif en rentrant dans ma chambre.

« On vint m’avertir que la princesse était servie ; je descendis, un peu reposé de mes accidents du matin, et surtout plus calme et plus disposé à tout observer.

« Cécile avait près d’elle, à table, deux parentes dont elle ne s’occupa presque pas, de sorte que je vis que l’habitude de la princesse était de ne se point gêner pour ses convives ; cependant, vers le tiers du repas, sans s’occuper des assistants, Cécile recommença ses questions, et, moi, je recommençai mes réponses. Mais je remarquais tant de vague et d’inconséquence dans sa curiosité ; il y avait, parmi cet entassement d’études hétérogènes une si risible prétention à l’universalité de la science, que je me proposai de régulariser le travail quand je serais plus libre avec elle, et de la forcer à fixer sur le papier les sommaires, au moins, de toutes les sciences que nous effleurions en causant ; je résolus également de faire acheter des dictionnaires et des grammaires ; mais, avant que ce projet fût proposé, il était devenu inutile.

— Comment cela ? demanda Danton.

— Oui, vous ne pouvez supposer ce qui arriva.

— Qu’arriva-t-il ?

— Il arriva qu’au bout d’un mois de promenades, de dîners, de conversations, de séances académiques – au bout d’un mois, entendez-vous bien ? –, mademoiselle Obinska, un beau matin, tout en déjeunant, me dit dans le plus pur français : “Monsieur Paul – je m’appelle Paul comme le héros de Bernardin de Saint-Pierre –, monsieur Paul, à présent que je sais l’anglais et le français, passons à une autre langue.”

— Hein ? s’écria Danton.

— Je demeurai stupéfait.

— Je le crois mordieu bien ! Elle osa vous dire cela, et elle put vous le dire ?

— Elle le put, et elle eut raison de l’oser ; car, en effet, au bout d’un mois, elle savait l’anglais et le français presque aussi bien que moi-même ; elle retenait tous les mots au vol, les prononçait avec cette facilité que l’habitude de la langue slave donne à certains peuples du Nord ; puis, une fois bien prononcés, elle semblait les enfermer dans une case de son cerveau d’où ils ne sortaient qu’à l’occasion. Le latin lui avait servi à me faire prononcer en anglais ou en français chaque phrase qu’elle devait apprendre, et, je le répète, ce que l’on avait dit une fois devant elle restait aussi profondément gravé dans son esprit que la note de musique se grave dans le plomb. Tout ce mélange de questions en apparence décousues était le résultat de ses études secrètes, de ses calculs intérieurs. La réponse que je lui faisais, c’était une lueur qui éclairait pour elle vingt lieues d’horizon ; elle ressemblait à ces mineurs qui creusent un petit trou dans une pierre gigantesque, qui y déposent quelques grains noirs, et s’en vont : tout à coup, une flamme brille, une explosion se fait entendre, et un bloc effrayant se détache et roule, que vingt hommes n’eussent pas démoli en vingt jours.

« Cette masse de travaux, Cécile l’avait composée, en un mois, de mille millions de détails que moi, moi la brute routinière, moi la matière organisée, moi la grossière nature, j’avais mis vingt ans à entasser brin à brin ; et, cependant, je me vante d’être intelligent.

« De ce que l’on avait dit une fois à cette femme, elle n’oubliait rien, fût-ce une période, fût-ce une page, fût-ce un chapitre, fût-ce un volume ! Voilà, mon cher, à quelle élève j’avais affaire ! Qu’en pensez-vous ?

— Ma foi ! je ne sais pas trop ce que j’en pense, répondit Danton ; mais je sais bien ce que j’éprouve, et cela ressemble fort à de l’admiration !

— Il va sans dire, continua Marat, que, si fière que fût mademoiselle Obinska, elle me sut gré de lui avoir fourni un pareil triomphe d’amour-propre ; seulement, sa joie ne se manifesta point comme cela fût arrivé chez une autre femme, chez une femme ordinaire par exemple, par un redoublement de tendresse, ou par le désarmement de cette fermeté qui me l’avait rendue redoutable ; non, mademoiselle Obinska ne fut ni plus ni moins désagréable qu’elle n’avait été d’abord.

— Je voudrais bien savoir, alors, demanda Danton, ce que vous aperçûtes de son changement, si elle n’avait pas changé.

— Mon cher satirique, rappelez-vous bien ceci : c’est que les femmes sont extrêmes en tout. Cécile était, comme les autres, c’est-à-dire plus que les autres même, douée de cet orgueil atroce des aristocrates polonais. Elle s’était aperçue de l’impression qu’elle avait faite sur moi, et cela lui suffisait.

— Ah ! elle avait fait impression sur vous ? dit Danton.

— Je ne le nie pas.

— Allons, allons, notre roman se noue !

— Peut-être… Mais laissez-le continuer, je vous prie ; voilà déjà longtemps qu’il dure, et l’heure s’avance.

« Je vous ai dépeint à grands traits le père ; vous devez connaître la fille, car je lui ai donné le fini d’une miniature ; vous n’êtes pas assez peu paysagiste pour ne point vous figurer le pays, le château, la ville. Songez donc à ce que fut pour moi, jeune homme de vingt-six ans, songez donc à ce que fut le printemps, à ce que fut l’été passé dans cette opulence, au milieu de cette société, parmi tous ces enivrements de la richesse, de la beauté, de l’esprit.

« J’étais facile à charmer, je devins fou, fou d’amour ! oui, d’amour… À mesure que l’esprit de Cécile gagnait sur le mien, à mesure que cette femme me captivait, m’éblouissait par sa supériorité, mon cœur, resté la seule faculté de mon être dont elle ne surpassât point la puissance, mon pauvre cœur s’inondait d’amour, et je faisais à mon élève les honneurs de ma science, de ma philosophie et de ma fierté, à condition qu’elle voudrait, un jour, m’abandonner un peu de son cœur, à elle ; et, cela, vous comprenez bien que ce n’était pas une condition faite : c’était une espérance conçue.

— Alors vous lui fîtes un aveu, comme la nouvelle Héloïse ? » fit Danton.

Marat sourit orgueilleusement.

« Non, dit-il, je savais trop à quelle femme je m’adressais ; j’avais trop bien remarqué cette froideur avec laquelle elle accueillait mes empressements. Comment eussé-je résisté, moi, humble et amoureux, à l’ordre incessamment tyrannique qui s’échappe des yeux de la femme patricienne que l’on aime ?… Après trois mois d’étude, mon élève savait toute ma science ; après quatre mois, elle avait déchiffré tout mon esprit ; je n’avais donc plus à redouter qu’une chose : c’était sa perspicacité à déchiffrer mon cœur ; du jour où j’étais complètement deviné de ce côté-là, je sentais que j’étais perdu.

— Mais c’était donc une fille de marbre ? demanda Danton.

— Tenez, voulez-vous que je vous fasse une confession ?

— Faites.

— Je me suis toujours figuré que, si cette femme eût jamais dû aimer, ce jour-là, ses regards fussent tombés sur moi.

— Qui l’empêchait, alors, de baisser les yeux ?

— Il est dans les sentiments humains, dans la façon dont ils naissent, se produisent ou s’étouffent, des mystères qui ne s’expliquent point. Cécile me dédaignait ; elle ne m’adressait jamais la parole qu’à la dernière extrémité ; jamais sa main n’avait rencontré la mienne ; pas une fois elle n’avait accepté mon bras à la promenade, ou mon secours dans ses exercices, et, cependant, quelque chose me poussait à l’aimer, quoique quelque chose de plus puissant m’empêchât de le lui dire.

— Voilà où est le roman, parbleu !

— Oui, le roman, c’est-à-dire le diable ! Vous allez voir si le diable eut tort avec moi, et s’il perdit pour attendre.

— Voyons !

— Je vous ai dit que le printemps passa, que l’été passa… Eh bien, ce fut toujours même froideur chez cette jeune fille, et je commençais à devenir le plus malheureux des hommes ! Toutes mes idées s’étaient transformées ; je n’aimais plus, je désirais… je ne rêvais plus, je délirais… Un jour – ah ! mon cher auditeur, que voulez-vous ! il faut bien vous contenter de cette formule, jusqu’à ce que vous en ayez trouvé une meilleure ! –, un jour, la voyant si belle et si injuste, j’eus un moment de faiblesse : je m’approchai d’elle ; nous étions en promenade dans sa calèche, qu’elle conduisait elle-même au milieu des bois, et, avec un visage auquel les femmes ne se trompent jamais, même les plus cruelles, je lui dis : “Mademoiselle, vous plairait-il de faire arrêter la voiture ? Je souffre beaucoup !” Elle siffla dans un petit sifflet d’or, et ses chevaux, à moitié sauvages, habitués à lui obéir à ce signal, s’arrêtèrent tout court. “Qu’avez-vous ? demanda-t-elle de sa voix brève, et avec son regard perçant. – Je n’ose vous le dire, mademoiselle ; il serait digne de vous de le deviner. – J’apprends tout, dit sèchement Cécile, hormis à deviner les énigmes. – Hélas ! répondis-je, le ton que vous prenez pour me répondre me prouve que vous m’avez compris ; je ne crois pas, cependant, vous avoir encore offensée, n’est-ce pas ? Eh bien… – Eh bien, quoi ? demanda-t-elle. – Eh bien, permettez-moi de m’éloigner avant que l’idée me vienne de vous manquer de respect. – Vous êtes parfaitement maître de vous éloigner ou de rester : partez, si cela vous convient ; restez, si cela vous plaît.”

« Je pâlis et m’affaissai sur le siège de la voiture ; la princesse ne parut pas s’en apercevoir ; seulement, le fouet échappa de ses mains, et tomba à terre, au moment où elle venait de lancer ses chevaux. Je me précipitai à bas de la voiture, non pour ramasser le fouet, mais pour me faire broyer sous les roues. Le démon, toujours impassible et froid, devina mon projet à peine conçu, et, d’un coup de main détourna les deux chevaux, la roue, qui devait me couper en deux, mordit à peine le pan de ma redingote.

« Je la regardai alors, tout étendu que j’étais sur le sable ; elle me lançait un regard si lumineux, si plein de menaces ; elle était si pâle, si colère sans doute, que je regrettai d’avoir voulu mourir pour une pareille femme.

« Je me relevai.

« “Quid ergo ? dit-elle avec une insolence suprême. – Ecce flagellum ; recipe !” répondis-je ironiquement en reprenant ma place auprès d’elle.

« Et j’avais au cœur un tel mépris, au cerveau une telle exaltation en prononçant ces paroles, que je n’eus pas la puissance de mesurer mon geste, et qu’en lui rendant son fouet, j’effleurai de ma main sa main, qui s’avançait pour me le reprendre.

« Le contact me brûla comme eût fait un fer rouge : j’oubliai d’ouvrir la main pour rendre le fouet ; elle, se penchant vers moi pour me l’arracher, se heurta la joue sur mon front.

« Je poussai un soupir, et faillis perdre connaissance.

« Cécile fouetta rudement, avec rage, vingt fois de suite, ses chevaux irrités, qui partirent d’un galop effrayant, et en poussant des hennissements sauvages.

« La course dura plus d’une heure.

« Pendant cette heure, nous fîmes peut-être dix lieues, moi sans tenter un mouvement, elle sans prononcer une parole.

« Et ce fut tout. Nous rentrâmes au château, moi à moitié mort, elle nerveuse, frissonnante et courroucée, les chevaux baignés de sueur et d’écume.

— Et vous partîtes après ce beau coup ? demanda Danton.

— Non, la chair de cette femme avait dévoré ma chair ; j’étais à elle : il fallait qu’elle fût à moi.

— Oh ! oh ! ce n’est plus du Saint-Preux, cela ; c’est du Valmont tout pur !

— L’histoire n’est pas finie, reprit Marat en souriant, et nous allons peut-être trouver un type moins fade que le Valmont. Attendez ! »

q

Chapitre 15
Le roman se dénoue (suite.)

Il se fit un moment de silence. Marat avait besoin de respirer, Danton n’était point fâché de réfléchir :
« Je vous ai dit, reprit Marat, que mes veines charriaient du feu, et non du sang ; attendez, attendez, mon roman n’est pas signé Laclos, et je ne suis pas un romancier à manchettes ; attendez, attendez ! »

Mais Danton, abusant encore une fois de la supériorité multiple qu’il avait sur Marat :

« Il est certain, dit-il, que vous avez été jeune ; il est même possible que vous ayez été beau – vous le dites, et je vous crois – mais je ne m’explique pas, je vous l’avoue, comment vous vous seriez fait aimer d’une pareille femme.

— Et qui vous parle de se faire aimer ? répliqua aigrement Marat. M’être fait aimer ! moi ? Allons donc ! est-ce que j’ai jamais été aimé dans ma vie ? Les gens disgraciés en amour, qui n’ont pu trouver ni femme ni maîtresse, ont parfois, au moins, eu la chance d’être aimés de leur chien. Moi, j’essayai d’en avoir un : c’était un magnifique dogue écossais ; il m’étrangla aux trois quarts, un jour que j’ôtais de sa soupe un os qui aurait pu l’étrangler lui-même. Me faire aimer ?… Bah ! je n’y ai songé qu’à ma première entrevue avec Cécile ; depuis jamais !

— Alors, dit Danton, le roman va tomber là tout court dans votre tasse de lait, comme vous tombâtes dans la neige ?

— Oh ! que non pas ! Vous ne me connaissez guère, cher ami : j’ai de la persévérance, moi, voyez-vous, et, ce que je veux, je le veux bien. Vous êtes grand, vous êtes fort, vous êtes supérieur à moi ; vous le croyez du moins, et je vous l’accorde. Eh bien, si je me mettais à vouloir vous battre en combat singulier, ou vous vaincre en éloquence, vous seriez battu et vaincu, mon cher ! Ne me forcez jamais à vous en donner la preuve. Or, je voulus me venger de Cécile, je voulus la soumettre, je voulus la vaincre, et voici comment je m’y pris…

— Violemment ? Mais, mon cher, au premier geste que vous ferez, cette femme-là va vous rouer de coups.

— Je me fis la même réflexion que vous, dit Marat, et j’eus recours à des moyens moins périlleux.

— Diable ! diable ! s’écria Danton, est-ce qu’il y avait là-bas un codex des inventions du fameux marquis de Sade ?

— Pourquoi copier quelqu’un ? répondit dédaigneusement Marat. Est-ce que l’on n’est pas soi ? Pourquoi chercher dans l’arsenal des autres des instruments de débauche ? Est-ce que je n’étais pas médecin botaniste et très spécialement versé dans l’étude des soporifiques ?

— Ah ! oui, un petit narcotique ! je comprends, dit Danton.

— Supposez cela, si vous voulez ; toujours est-il que, dans une de nos promenades à cheval, au fond d’un ravin couvert de bois, la jeune princesse fut prise d’un sommeil invincible. Peut-être comprit-elle d’où lui venait ce sommeil, et quel devait en être le résultat, car elle criait : “Au secours !” Alors, je la pris dans mes bras pour la faire descendre de cheval, et, comme elle avait entièrement perdu connaissance, j’envoyai le piqueur chercher un carrosse au château, ce qui fit que je me trouvai seul avec la princesse…

— Très bien, dit Danton en regardant fixement et avec un certain dégoût son interlocuteur ; mais, quand on a dormi, d’un sommeil agité, surtout, on se réveille.

— Cécile se réveilla, en effet, au moment où la voiture arrivait avec ses femmes, répondit Marat. Il n’y avait pas besoin d’aller chercher le médecin, le médecin, c’était moi ; je déclarai que mademoiselle Obinska ne courait aucun danger, et tout le monde fut content.

— Et vous aussi ?

— Oh ! oui… Je me rappelle qu’en se réveillant, elle me chercha d’abord ; mais, ne m’apercevant pas, elle me poursuivit des yeux jusqu’à ce qu’elle m’eût trouvé. Alors, son regard sembla fouiller à la fois jusqu’aux plus profonds replis de mon cœur et de ma pensée.

— C’était un crime, savez-vous bien cela, dit Danton, et vous avez parfaitement raison d’être athée ; car, s’il y avait un Dieu, mon cher, et que ce Dieu eût regardé de votre côté dans ce moment-là, vous eussiez porté la peine de ce crime, et une terrible peine !…

— Vous allez voir si je suis payé pour croire en Dieu, dit Marat avec un grincement sauvage. J’avais calculé que, sans témoins, sans complices, sans ennemis, je n’étais exposé à rien, par suite de cette action que je nomme une vengeance, et que vous nommez un crime ; en effet, qui pouvait me faire soupçonner de Cécile, et, si elle me soupçonnait, comment oserait-elle me dénoncer ?

« Tout alla d’abord comme je l’avais prévu. Cécile continua de me traiter sans préférence, mais aussi sans haine, ne cherchant ni ne fuyant aucune occasion de se trouver avec moi, et même, s’il y eut en elle un changement quelconque, ce fut du sévère au doux.

— Oh ! malheureux qui ne se sauvait pas ! s’écria Danton ; mais pourquoi ne vous sauviez-vous pas, insensé ?… Oh ! tenez, je devine à vos yeux !

— Pourquoi ne me sauvais-je pas ? Dites, homme perspicace, et nous verrons si vous devinez juste.

— Vous ne vous sauviez pas, parce que le larron qui n’a pas été découvert espère l’impunité pour un second vol.

— Allons, vous êtes plus sagace que je ne croyais, répondit Marat avec un sourire hideux. Oui, j’attendis l’impunité, je l’attendis avec l’occasion jusqu’au mois de septembre, c’est-à-dire deux mois.

« Mais, deux mois contenu, l’orage amassé sur ma tête éclata enfin.

« Un matin, le prince Obinsky entra dans ma chambre ; je m’habillais, comptant, comme d’habitude, sortir à cheval avec Cécile. Je me retournai au bruit qu’il fit en poussant ma porte, et pris pour le recevoir mon air le plus souriant ; le digne seigneur n’avait jamais eu pour moi que tendresse et attentions. Mais lui, fermant la porte avec un tremblement que je n’avais pas encore remarqué, et qui ne laissa pas que de m’inquiéter : “Galle, dit-il en latin, Galle, proditor infamis ! flecte genua, et ora !” En même temps, il tira son sabre du fourreau et en fit luire la lame au-dessus de ma tête.

« Je suivis des yeux, avec terreur, cette lame tournoyante et sifflante.

« Je poussai un cri si terrible, que mon bourreau hésita ; d’ailleurs, la mort par le sabre lui parut peut-être trop noble encore pour un criminel tel que moi.

« Plusieurs pas retentissaient dans le corridor ; le comte remit son sabre au fourreau et alla ouvrir la porte à ceux qui s’approchaient : “Venez, venez, dit-il aux serviteurs effrayés, venez ! voici un scélérat qui a commis un grand crime.”

« Et il me désignait du doigt.

« Je frissonnai, car si le staroste allait déclarer tout haut le déshonneur de sa fille, c’est qu’il avait résolu sa vengeance, et que cette vengeance, c’était ma mort. J’étais perdu !

« Je crois qu’il est permis d’avoir peur en un pareil moment ; au surplus, je ne suis pas fanfaron, moi, et j’avoue que parfois, quand je suis pris à l’improviste, je manque de courage, comme certaines gens manquent de présence d’esprit.

« Je me jetai à genoux, les mains jointes, interrogeant les yeux enflammés du prince, et ne détournant mon regard de lui que pour le porter sur ces hommes soumis à ses moindres volontés, et qui n’attendaient qu’un geste de lui pour lui obéir. “Mais qu’ai-je donc fait ?” m’écriai-je tout en tremblant et en espérant à la fois, car il me semblait que, si le prince Obinsky ne m’avait pas encore frappé, c’est qu’il était retenu par une crainte quelconque.

« Mais lui ne me répondit même pas, et, s’adressant aux domestiques : “Ce Français que j’ai recueilli chez moi, nourri chez moi, s’écria-t-il, c’est un traître, c’est un espion des catholiques, c’est un conspirateur envoyé par les ennemis de notre bon roi Stanislas Poniatovsky !”

« Comme il parlait en latin, j’entendais.

« “Moi ! m’écriai-je effrayé, moi un espion ? – Et, poursuivit Obinsky, au lieu de le tuer honorablement, comme je voulais le faire tout à l’heure avec mon sabre, j’ai décidé qu’il mourrait comme les criminels et les esclaves, c’est-à-dire sous le knout. Holà ! holà ! le knout au misérable ! le knout !…”

« Je n’eus pas le temps de répliquer : deux hommes s’emparèrent de moi, me courbèrent, et, sur un signe du staroste, on m’entraîna dans la cour, où le prévôt du château – chacun de ces petits seigneurs, ayant droit de vie et de mort sur ses gens, a un prévôt –, où le prévôt du château avait l’ordre de me faire knouter jusqu’à ce que mort s’ensuivît.

« Au dixième coup, je m’évanouis, baigné dans mon sang !… »

Ici, Marat fit une pause : il avait épouvanté Danton par sa pâleur et la féroce expression de sa physionomie.

« Oh ! oh ! murmura le géant, mademoiselle Obinska n’avait pas eu tort de confier ses secrets à monsieur son père : c’était un discret confesseur, celui-là !

— Si discret, répondit Marat, qu’il m’avait fait tuer pour que je ne parlasse point ; je dis tuer, car le prince avait, je le répète, ordonné qu’on frappât jusqu’à ce que j’eusse rendu le dernier soupir.

— Cependant il me semble que vous n’êtes pas mort, répondit Danton.

— Grâce à cet ami que je m’étais fait, je ne sais de quelle façon.

— Quel ami ?

— Ce piqueur qui nous suivait dans nos courses, et qui m’avait pris en pitié en voyant la cruauté de Cécile : c’était l’ami intime de mon bourreau ; il le sollicita pour moi ; celui-là me laissa évanoui, et s’en alla annoncer au prince que j’étais mort. Heureusement le prince n’eut pas l’idée de s’assurer du fait par lui-même ! On me porta évanoui dans la chambre du piqueur, d’où je devais être jeté dans un petit cimetière où MM. les seigneurs polonais font purement et simplement enterrer les esclaves morts sous le knout, et, là, mon piqueur me pansa à sa façon, c’est-à-dire qu’il bassina ma plaie avec de l’eau et du sel.

— Vous dites ma plaie, fit observer Danton, qui ne paraissait pas fort ému de la souffrance de son hôte ; je croyais vous avoir entendu dire que vous aviez reçu un nombre indéfini de coups de fouet ?

— Oui, répondit Marat ; mais un bourreau habile frappe toujours au même endroit, et les dix coups ne font qu’une seule coupure, coupure effroyable, et par laquelle, d’ordinaire, l’âme s’en va avec le sang.

— Enfin, reprit Danton, le sel vous réussit, n’est-ce pas ?

— Vers le soir, c’était un dimanche ; je m’en souviens, parce que, ce jour-là, mademoiselle Obinska devait dîner chez le prince Czartorisky, où dînait le roi Stanislas –, vers le soir, mon sauveur vint me trouver ; j’étais épuisé, j’avais à peine la force d’ouvrir les yeux, la souffrance m’arrachait des cris incessants. “Tout le monde ici vous croit mort, me dit-il en latin, et vous osez crier ?”

« Je lui répondis que c’était bien malgré moi.

« Il secoua la tête. “Si le maître ou mademoiselle, dit-il, venaient à vous entendre, on vous achèverait, et, moi, votre sauveur, je subirais la même peine que vous.”

« J’essayai alors d’étouffer mes cris ; mais, pour cela, j’étais obligé d’appuyer ma main sur ma bouche.

« “Voici votre argent, ajouta-t-il en m’offrant ma bourse, qui contenait quatre cents florins de mes épargnes ; le maître me l’avait donnée avec le reste de votre défroque ; mais, sans argent, vous ne vous sauveriez pas, et il faut que vous vous sauviez. – Quand cela ? demandai-je avec effroi. – Mais tout de suite. – Tout de suite ? Vous êtes fou ! je ne puis remuer. – En ce cas, dit flegmatiquement cet honnête ami, je vais vous casser la tête d’un coup de pistolet : vous ne souffrirez plus, et, moi, je serai hors d’inquiétude.”

« En même temps, il étendit la main vers des pistolets suspendus à la cheminée.

« “Hé ! lui dis-je alors d’un ton pitoyable, pourquoi m’avez-vous sauvé du knout, puisque vous voulez me tuer à présent ? – Je vous ai sauvé tantôt, dit-il, parce que j’espérais dans votre énergie ; parce que je comptais, le soir même, vous mettre sur pied, vous donner vos florins, et vous conduire hors du château… jusqu’aux portes de Varsovie, s’il le fallait ; mais, puisque vous vous abandonnez vous-même ; puisque, lorsqu’il faudrait fuir à toutes jambes, vous déclarez qu’il vous est impossible de bouger ; puisque, enfin, en restant ici, vous me perdez avec vous, mieux vaut que vous vous perdiez tout seul.”

« Ces mots et le geste résolu qui les avait précédés me décidèrent tout à fait ; je me levai, je ne poussai pas un cri, malgré d’épouvantables souffrances ; ce qui me persuada de la vérité de cet aphorisme de Galien : Malo pejore minus deletur.

— Pauvre diable ! fit Danton, il me semble vous voir.

— Oh ! vous avez raison, pauvre diable ! J’endossai un manteau par-dessus ma chemise humide de sang ; le piqueur fourra ma bourse dans ma poche, et, me tirant par la main, me conduisit dans la ville par les chemins les plus détournés qu’il put prendre. Chaque pas que je faisais m’arrachait l’âme. J’entendis sonner dix heures à l’horloge du palais Czartorisky, et mon guide me prévint qu’il allait me quitter, attendu que je ne courais plus aucun danger ; qu’à dix heures, les rues étaient désertes, et qu’en suivant tout droit la rue où nous nous trouvions, je serais hors de la ville au bout de cinq minutes.

« Je le remerciai comme on remercie un homme à qui l’on doit la vie. Je lui proposai de partager mes quatre cents florins : il refusa en disant que je n’avais pas trop d’argent pour regagner la France, ce qu’il m’invitait à faire aussi lestement que la chose me serait possible.

« Le conseil était bon ; aussi ne demandais-je pas mieux que de le suivre. Malheureusement, le désir seul dépendait de moi ; mais l’exécution dépendait du hasard. »

q

Chapitre 16
Comment les aventures de Marat se trouvent mélées à celles d’un roi

« Mon plan, ou plutôt celui du brave homme qui m’avait sauvé, était tout fait. Bien qu’il me pressât de fuir, le piqueur avait compris que, blessé comme je l’étais, je ne pouvais fuir immédiatement, et il m’avait ménagé un repos.

« Une fois sorti de la ville, j’allais loger à une lieue de là, chez un de ses beaux-frères, charbonnier de son état, lequel me recevrait au seul énoncé du nom de Michel. Michel, j’ai oublié de vous le dire, était le nom du piqueur. Là, caché au milieu des bois, je me rétablissais et demeurais introuvable jusqu’au moment où je me sentais assez fort pour regagner la Prusse ou les Flandres, ou, mieux encore, pour m’embarquer à Dantzick et atteindre l’Angleterre.

« Mais ce je ne sais quoi qui préside à la destinée des hommes s’occupait, cette nuit-là, de déranger mes projets et ceux de bien d’autres ; ceci soit dit en passant pour que vous ne m’accusiez point de fatuité.

« Nous étions, vous le savez déjà, au dimanche, un dimanche de septembre, le premier ; c’est-à-dire au 3 septembre 1771. »

Marat s’arrêta, regardant Danton.

« Eh bien ? demanda celui-ci.

— Eh bien, est-ce que cette date-là ne vous rappelle rien ?

— Ma foi, non ! dit Danton.

— Elle me rappelle beaucoup, à moi, reprit Marat, et à toute la Pologne en même temps qu’à moi. »

Danton chercha, mais inutilement.

« Allons, dit Marat, je vois bien qu’il faut que je vienne à votre secours.

— Venez, dit Danton ; je ne suis pas fier.

— Vous qui savez tant de choses, continua le narrateur avec une légère teinte d’ironie, vous savez, sans doute, que le roi Stanislas avait pour ennemis politiques tous les dissidents de l’Église grecque, les luthériens et les calvinistes, dont les droits à un libre exercice de leurs cultes avaient été reconnus par les conférences de Kadan, en 1768 ?

— J’avoue, dit Danton, que je me suis peu occupé de religion, au point de vue de l’étranger surtout, ces questions ne m’ayant pas paru très intéressantes pour la France.

— C’est possible ; mais vous allez voir combien elles furent intéressantes pour un Français, répliqua Marat.

— J’écoute.

— Donc, le roi Stanislas avait reconnu les droits des dissidents ; mais à peine ces hérésiarques jouissaient-ils du libre exercice de leur religion, que certains évêques ultra-catholiques, et la noblesse avec ces évêques, formèrent en Podolie une ligue pour détruire les libertés religieuses ; et, comme Stanislas, honnête homme et roi généreux, tenait à sa parole et permettait aux dissidents de vivre tranquillement à l’ombre du trône, les confédérés de Podolie tramèrent contre ce prince une petite conspiration.

— Mais cela ressemble fort à ce qui arriva à Henri IV, fit Danton.

— Oui, sauf le dénouement… Je dis donc que les évêques Soltyk, de Cracovie, et Massalsky, de Vilna, conspirèrent à Bar, contre le roi tolérant, et voici qu’elle était la conspiration.

— J’écoute, pour juger les procédés insurrectionnels de MM. les Polonais, dit Danton.

— Oh ! le plan était simple, presque naïf : il fut décidé que Stanislas serait enlevé de Varsovie et séquestré jusqu’à ce qu’il eût promis de s’amender. Au cas où on ne pourrait l’enlever vivant, on l’enlèverait mort ; ce qui reviendrait à peu près au même, et ce qui, au dire de quelques-uns, serait encore plus sûr.

— En vérité, dit Danton, pour des Français du Nord, comme on appelle ces messieurs, c’était presque aussi galant que chez les Turcs ?

— Je le veux bien, car peu m’importe ! Mais jugez de la fatalité : ces gens-là s’étaient réunis au nombre de quarante et avaient nommé trois chefs ; ils choisirent, pour exécuter l’enlèvement, précisément le premier dimanche de septembre, troisième jour du mois, le même où le seigneur Obinsky s’était donné – il le croyait du moins – la satisfaction de me faire périr sous le knout. Il était dit que, ce jour-là, le roi dînant chez le prince Czartorisky, les conjurés l’attaqueraient à la sortie, dès que sa voiture se serait engagée dans cette grande rue déserte où je me trouvais. On se couche de bonne heure à Varsovie, le dimanche surtout. Le roi sortit de chez son hôte à dix heures ; il avait une petite escorte, et un aide de camp était près de lui, dans son carrosse.

« Les conjurés, tous à cheval, se tenaient embusqués dans une ruelle par laquelle il fallait absolument que le roi passât pour gagner la grande rue.

« Connaissez-vous les détails ou seulement le fait de cet enlèvement ?

— Je connais le fait, voilà tout.

— Comme je fus à la fois victime du fait et des détails, je vais vous les raconter ; mais soyez tranquille, cela ne demandera qu’un temps à peu près égal à celui qu’il fallut pour qu’ils s’accomplissent.

« L’impatience des conjurés ne leur permit pas d’attendre que le roi eût atteint la grande rue ; d’ailleurs, la ruelle était plus favorable pour une embuscade. Ils débutèrent par ouvrir un feu roulant de pistolets sur le carrosse ; à ce début, l’escorte se dispersa et l’aide de camp fit le plongeon par la portière. Un seul heiduque, placé sur le siège du cocher, tint ferme, riposta aux assaillants et se fit cribler de balles. C’était le seul défenseur du roi ; aussi la lutte ne fut-elle pas longue.

« Les conjurés se précipitèrent sur la voiture, saisirent Stanislas au moment où il essayait de fuir, comme avait fait son aide de camp, et, le traînant par les cheveux et par les habits au galop de leurs chevaux, lui ouvrirent d’abord la tête d’un coup de sabre, lui brûlèrent le visage d’un coup de pistolet, et finirent par l’entraîner au-delà de la ville.

« Ce que souffrit le pauvre prince fait la matière d’un long poème que l’on chante en Pologne, comme on chantait autrefois l’Odyssée en Grèce, comme on chantait autrefois la Jérusalem délivrée à Venise, comme on chante aujourd’hui l’Orlando Furioso à Naples. Il y a, dans cette odyssée que l’on chante en Pologne, des détails qui vous feraient frémir d’horreur. Vous y verriez que Stanislas avait perdu sa pelisse, son chapeau, ses souliers, une bourse en cheveux à laquelle il tenait plus qu’à l’argent qui était dedans ; qu’il avait dix fois failli expirer de fatigue, dix fois changé de chevaux, dix fois reçu l’ordre de se préparer à la mort, et qu’enfin, tous ses ravisseurs s’étaient dissipés un à un comme des fantômes, excepté le chef, qui finit par demeurer seul avec son prisonnier : lui, vigoureux, intact, armé comme un arsenal ; le prisonnier, blessé, épuisé, désespéré.

« Alors, au moment où le prisonnier s’y attendait le moins, où une mort prompte était l’objet de son ambition la plus exagérée, le chef des révoltés avait, tout à coup, fléchi le genou devant le roi, avait demandé pardon à sa victime, et avait fini par se faire protéger de celui qui croyait n’avoir plus que Dieu pour protecteur… Mais tout cela vous paraîtrait bien un hors-d’œuvre, mon cher Danton ; je reviens donc à moi. Reportez les yeux à l’endroit où vous avez laissé votre serviteur ; je quitte le brave Michel, le sang coule toujours de ma plaie, la sueur m’inonde avec le sang, des vertiges font tourbillonner devant moi arbres et maisons, je ne me connais plus : je vacille, je chancelle et je roule à droite et à gauche, comme un homme ivre ; au fond de tout cela, l’instinct de la vie existe toujours, et, avec ce reste de force, j’essaye de suivre la voie qui m’a été indiquée.

« Tout à coup, j’entends des détonations d’armes à feu dans une ruelle que je viens de laisser à ma gauche ; j’entends des cris de menace mêlés à des cris d’effroi ! En outre, j’avais entendu un bruit de carrosse : il m’inquiétait, car, si je tenais le milieu de la rue, il pouvait m’écraser ; mais, au bruit des coups de feu, le carrosse s’arrête, les chevaux piétinent. Qu’est-ce que cela ?

« Je m’oriente en écoutant, effrayé. Ce que c’était, vous le savez déjà, car je viens de vous le dire : ce sont les gens du roi, qui se sauvent à toute bride et dans toutes les directions. Deux ou trois prennent la rue que je suis ; un d’entre eux m’effleure en passant, et le vent de sa course suffit presque pour me renverser. Puis la voiture se remet en route, sous l’escorte des quarante-trois conspirateurs ; voiture et conspirateurs apparaissent au bout de la rue où j’étais, fondent comme un ouragan sur moi, qui m’affaisse à terre ; les chevaux, je ne sais comment, bondissent par-dessus moi sans me toucher ; et celui qui me foule aux pieds, c’est le pauvre roi Stanislas qu’on entraîne ! Puis chevaux, voiture où l’on a fait monter le prisonnier, conspirateurs au sabre nu et étincelant à travers la nuit, tout disparaît dans le lointain, et je reste étendu sur le sol, ne respirant plus, ne comprenant pas, et me recommandant à tout hasard à saint Paul, mon patron, pour qu’il me tire de ce nouveau malheur.

« Au bout de cinq minutes, silence parfait, nuit profonde, plus rien à l’horizon, tout s’est évanoui comme une fumée. Seulement quelques fenêtres ouvertes autour de moi au bruit de la galopade furieuse qui vient de passer, et qui se referment assez insoucieusement.

« Les habitants de Varsovie pardonnent aisément une rixe de soldats un dimanche : le tumulte a passé pour une rixe. Moi, pauvre inutile, je reste immobile, trop faible ou plutôt trop épouvanté pour essayer de me relever. Tout ce que je demande, c’est que nul ne soit assez curieux pour regarder dans la rue, c’est que nul ne soit assez charitable pour me porter secours.

« Une demi-heure s’écoule ainsi, pendant laquelle tous mes sens, presque anéantis par le danger passé, se réveillent peu à peu et commencent à pressentir le danger à venir. Pendant cette demi-heure, la fraîcheur a ranimé mes forces ; les muscles se détendent, les idées reviennent plus nettes à mon cerveau. Je me relève et tente de recommencer le voyage. Au moment où je m’appuie sur un genou, où je me soulève sur une main, un flambeau paraît à l’extrémité de la rue ; il est suivi de trois, de cinq, de vingt flambeaux ! Une nuée d’officiers, s’interrogeant, se hâtent sur les pas de deux serviteurs du roi ; ces gens, empressés, pâles d’angoisse, se heurtent au cadavre de l’heiduque, qui tient encore son sabre sanglant à la main.

« Alors, toute la troupe s’arrête, commente, délibère sur ce cadavre.

« Puis, comme tout cadavre veut une oraison funèbre, vingt voix s’écrient : “C’est un brave ! – Il a défendu son prince ! – Il a tué un ennemi ! – Il a reçu dix balles !” Et chacun de regarder le corps criblé, d’examiner la lame rougie, et de répéter en chœur, comme font les soldats d’Odin aux funérailles de leur chef : “C’est un brave ! c’est un brave !”

« On perd dix minutes à cet éloge ; pendant ces dix minutes, je suis parvenu à faire cent pas, et, comme les forces me reviennent avec la nécessité de les retrouver, dix minutes encore je serai hors de la ville, et je pourrai me jeter à droite ou à gauche dans la campagne.

« Tout à coup, une voix s’écrie : “Ils ont évidemment suivi cette rue, et ils sont sortis par cette porte. Gagnons la porte, une fois sur la route, nous trouverons la trace des chevaux, nous la suivrons, et nous atteindrons ces brigands !”

« Aussitôt ils se précipitent, tenant toute la rue comme des pêcheurs qui traînent une seine ; au bout de cent pas, ils me rencontrent, me prennent pour un fugitif, étendent les bras vers moi avec de grands cris.

« Je m’évanouis de frayeur…

« Quand je revins à moi – ce qui ne fût pas long –, on discutait sur moi et autour de moi.

« Interrogations et explications se croisaient.

« “Quel est celui-là ? est-il mort ? – Non, il n’est que blessé, sans doute… Ce n’est pas un homme au prince… Le connaît-on ? – Pas moi ! pas moi ! personne !… Alors, c’est un étranger, un des assassins du roi probablement, celui peut-être que le brave heiduque a blessé. Respire-t-il encore ? – Oui… non… si… – Tuons-le, alors ! coupons-le en morceaux !”

« Et l’on s’apprêtait à faire ainsi qu’il était dit. Un des officiers leva son sabre. “Sta !” m’écriai-je. J’avais réfléchi, pendant ces quelques secondes : la blessure qui me sillonnait le dos, et qui mettait mes os à l’air, ressemblait assez à l’empreinte d’une roue de voiture. “Je ne suis pas un assassin, continuai-je, toujours en latin ; je suis un pauvre étudiant ; j’ai été enveloppé par les ravisseurs du roi, renversé, foulé aux pieds, et le carrosse de Son auguste Majesté m’a fait l’honneur de me passer sur le corps.”

« C’était possible, à tout prendre ; aussi cela suffit-il pour me donner un instant de répit.

« “Messieurs, reprit un des officiers, ce que cet homme dit n’est pas probable, et je maintiens que nous avons affaire à l’un des assassins du roi ; mais tant mieux, s’il en est ainsi : la Providence permet qu’il vive encore, et qu’il ne paraisse pas blessé mortellement ; gardons-le, il parlera, et, s’il refuse de parler, on trouvera moyen de lui délier la langue ; ainsi, on connaîtra les auteurs de cet infâme complot.”

« La motion eut un succès d’enthousiasme ; dès lors, puisqu’on me tenait, puisqu’on comptait par moi avoir des renseignements, personne ne se crut obligé d’aller plus loin ; une voix cria : “Au palais !” toutes les voix répétèrent : “Au palais !”

« On me prit à quatre, on m’emporta, non par pitié, mais parce qu’on avait peur, sans doute, qu’en marchant à pied, je ne me sauvasse.

« Cinq minutes après, je faisais mon entrée triomphale au palais, escorté par cinq cents personnes, lesquelles malgré l’heure avancée, avaient tenu à savoir quel était ce bandit qui mettait toute la ville en rumeur. – Qu’en pensez-vous, Danton ? est-ce une aventure, celle-là ? Voyons un peu votre avis.

— Ma foi ! dit Danton, j’avoue que vous venez de me dérouler un merveilleux assortiment de circonstances ! Vous êtes prédestiné, mon cher monsieur Marat… Mais continuez, je vous en supplie ; je ne sais pas si les aventures du jeune Potocky sont amusantes ; ce que je sais, c’est qu’elles m’intéressent.

— Je le crois pardieu bien ! dit Marat ; et, s’il en était autrement, je déclare, en ma qualité de héros de l’aventure, que vous seriez trop difficile, et je renoncerais à vous contenter. »

q

Chapitre 17
Comment, après avoir fait connaissance avec les officiers du roi de Pologne, Marat fit connaissance avec les geôliers de l’impératrice de Russie

Marat continua :
« Je vous ai dit, je crois, que Stanislas avait pardonné au chef des conspirateurs, qui avait imploré son pardon.
— Et je crois que le roi fit bien, dit Danton, car, s’il n’eût point pardonné à cet homme, le désespoir d’être en disgrâce eût pu pousser cet homme à achever de fendre l’auguste tête de Stanislas, qui était déjà entamée.

— Vous avez, ma foi, raison, dit Marat, et vous me faites envisager la clémence de Sa Majesté sous un nouvel aspect… Enfin, on lui pardonna ; quant aux autres chefs, j’ai su, depuis, qu’ils avaient été pris par les Russes, et décapités, et, cela, sans jugements, sans sursis, probablement dans la crainte qu’ils ne parlassent trop franchement des intentions de Sa Majesté Catherine II, à l’égard de son ami vassal le roi de Pologne.

« Mes interrogatoires continuèrent ; je m’en tins à mon premier dire, que l’on traita d’obstination ; enfin, à travers cette obstination, mes juges, qui étaient des gens fort clairvoyants, découvrirent que je n’étais certes pas un des chefs du complot, mais que j’étais purement et simplement un conjuré subalterne.

— Et vous ne protestâtes point ? demanda Danton.

— Je vous trouve encore plaisant ! Voilà ce que vous auriez fait, vous ? Mais, pour protester, mon cher, il me fallait dire qui j’étais : il me fallait rafraîchir à mon endroit la mémoire de M. le comte Obinsky et de mademoiselle Obinska. Stanislas, qui avait pardonné à un des principaux chefs de la conspiration, pouvait être clément pour un conjuré subalterne comme moi, c’était une chance ; mais clément, M. le comte Obinsky ? mais clémente, mademoiselle Obinska ? Jamais !

« Et la preuve que j’avais cent fois raison de me taire, c’est que je fus condamné à travailler toute ma vie aux fortifications de Kaminiec, et que l’auguste souverain n’en exigea point davantage.

— Vous fûtes sauvé, alors ?

— C’est-à-dire que je fus envoyé au bagne ! Si vous appelez cela être sauvé, soit, je fus sauvé, je n’en disconviens pas. Je partis pour ma destination ; malheureusement ou heureusement, à peine étais-je arrivé à Kaminiec, que la peste, qui n’attendait que moi, à ce qu’il paraît, y arriva à son tour ! J’étais à peu près guéri de mes coups de knout, ou de ma roue de voiture, comme vous voudrez ; la surveillance était molle ; je trouvai une facilité de m’enfuir chez Sa Majesté l’impératrice de toutes les Russies… et je m’enfuis !

« La Russie, d’après ce que j’en avais entendu narrer de merveilles, était, depuis longtemps, mon eldorado, et, si je n’eusse pas été arrêté en Pologne par les offres gracieuses du comte Obinsky, mon intention, tout d’abord, était de gagner les États de la Sémiramis du Nord, comme l’appelait l’auteur de la Henriade.

« Là, me disais-je, les savants sont honorés : M. Diderot reçoit, tous les jours, des galanteries de l’impératrice, M. de la Harpe est en correspondance avec elle, M. de Voltaire n’a qu’à souhaiter pour qu’elle lui envoie des diamants et des bibliothèques : moi, qui suis modeste, je me contenterais d’une petite pension de dix-huit cents livres.

« Vous savez que c’était mon chiffre.

— Et eûtes-vous votre pension ? demanda Danton.

— Vous allez voir… À peine entré sur le territoire russe, je fus arrêté comme espion.

— Bon ! s’écria Danton ; mais, cette fois, vous vous expliquâtes, j’espère ?

— Peste ! je le crois bien ! Comme je savais que l’enlèvement du roi était un coup monté par le gouvernement russe, et que j’ignorais complètement la décollation des quarante-deux chefs polonais, je racontai, avec tous les détails possibles, que j’avais eu l’honneur de prendre part à l’enlèvement du roi Stanislas. Nul doute, me disais-je, que les autorités russes, après un tel récit, ne m’élèvent des arcs de triomphe pour entrer à Pétersbourg.

— C’était puissamment raisonner ! s’écria Danton en éclatant de rire. Bon ! je prévois ce qui va arriver : vous fûtes arrêté et conduit en prison ?

— Parfaitement ! L’officier qui m’interrogeait était un sous-gouverneur de province ; il dressa l’oreille au nom de Stanislas, me regarda de travers, et comme, en ce moment, on craignait, en Russie, les Polonais comme la peste, et la peste comme les Polonais, le gouverneur m’expédia immédiatement dans une forteresse dont il dit le nom tout bas, afin que je ne susse pas même le nom de la forteresse où il m’expédiait, et qui était située au milieu d’un fleuve appelé je ne sais comment.

— Allons donc ! dit Danton, est-ce possible ?

— C’est invraisemblable, je le sais bien, dit Marat, et, cependant, c’est vrai ; vous savez, il y a un vers de Boileau là-dessus… Depuis, j’eus tout lieu de penser que le fleuve, c’était la Dvina, et cette forteresse, celle de Dunabourg ; mais je n’oserais en répondre. Ce que je puis affirmer, par exemple, c’est que j’entrai là dans un cachot au niveau du fleuve, à peu près ; de même que la peste n’attendait que mon arrivée à Kaminiec pour m’y rendre visite, le fleuve n’attendait que mon entrée au cachot pour déborder. En conséquence, mon cachot commença de se remplir : en huit jours l’eau monta, de deux pouces, à trois pieds.

— Pauvre Marat ! fit Danton, qui commençait à comprendre que les pires souffrances de son compagnon ne lui étaient pas encore racontées.

— Mon dos, plaie mal cicatrisée, continua Marat sans s’arrêter à la pitié de Danton, s’ouvrit à l’humidité ; mes jambes se glacèrent dans ce bain perpétuel, et, de droites qu’elles étaient, devinrent tordues ; mes épaules, jadis dégagées, se courbèrent sous la pression aiguë de la douleur ! Dans cette caverne, mes yeux se sont éteints, mes dents sont tombées ; mon nez, dont la courbe avait une certaine noblesse aquilin, s’est déjeté, et tous les os de mon corps ont suivi son exemple ! dans cette caverne, je suis devenu laid, livide, honteux ; dans cette caverne, j’ai pris l’habitude des ténèbres ; depuis ce temps-là, mon œil peureux craint le jour ; depuis ce temps-là, les caves, pourvu qu’elles ne soient pas trop inondées, je les aime, parce que j’y ai blasphémé à mon aise contre les hommes, contre Dieu, et que Dieu ne m’a pas foudroyé, que les hommes ne m’ont pas percé la langue, comme avait ordonné que l’on fît aux blasphémateurs le saint roi Louis IX ; j’aime les caves, enfin, parce que je suis sorti de celle-là, convaincu de ma supériorité sur les hommes et sur Dieu !

« Eh bien, maintenant voici la morale de tout cela.

« Je suis devenu méchant parce que le châtiment ne m’a point paru proportionné au crime ; parce que surtout ce châtiment n’était pas le châtiment logique du crime ; parce que j’eusse trouvé naturel que M. Obinsky me poignardât ou me fît expirer sous le knout ; mais je trouve absurde, stupide, brutalement inepte, que, par suite de ce crime, on m’ait pris pour un des assassins de Stanislas, puis pour un espion polonais, et qu’en fait, il est aussi bête, aussi illogique, aussi injuste, que, sauvé après tant de souffrance, c’est-à-dire ayant payé ma dette, j’ai subi le nouveau supplice du froid, de la captivité, de la faim et de l’eau, dans cette prison du gouverneur, mon dernier juge. Je suis donc méchant, Danton, oui, je l’avoue ; et, si vous me répondez, par hasard, que c’est Dieu qui m’a puni par tous ces supplices exagérés, je vous répondrai en simple algébriste.

« Soit, faisons la proportion : Dieu a voulu me punir, mais c’est Dieu aussi qui a voulu me faire méchant ; mon supplice eut le résultat qu’il s’était proposé, car, en me faisant méchant, il est la cause de mon crime, et mon crime est la cause de mon supplice ; les supplices que je ferai endurer à mes ennemis, quand je serai le plus fort, si jamais je suis le plus fort, il en sera encore le principe.

« Maintenant, s’il n’y a pas un grand résultat caché au fond de cette énigme, si le mal particulier ne concourt pas d’une façon invisible au bien général, avouez que les Indous ont bien raison d’adopter un bon et un mauvais principe, et d’admettre le triomphe fréquent du mauvais sur le bon. »

Danton baissa la tête devant cet effroyable raisonnement ; il ne savait pas encore, cependant, jusqu’où les événements pousseraient la déduction des conséquences.

Marat but un grand verre d’eau pour étouffer la bile que tant de souvenirs avaient soulevée de son cœur à son gosier brûlant.

« Tout cela ne me dit pas, reprit Danton, que ce silence gênait, parce qu’il ne savait que répondre au raisonnement qui l’avait amené, tout cela ne me dit pas comment, après avoir échappé au knout du bourreau de M. Obinsky, aux épées des officiers de Stanislas, aux fortifications de Kaminiec, et à la peste, qui était venue les visiter à votre intention, vous avez échappé aux lacs souterrains de cette fameuse prison que vous croyez être la forteresse de Dunabourg, mais dont vous ne sauriez me dire précisément le nom. Si Dieu vous perd quelquefois, avouez qu’il vous sauve toujours ; si les hommes vous persécutent, avouez qu’ils vous servent aussi ! Un comte palatin, un staroste qui a droit de justice basse et haute sur sa maison, vous condamne à mort ; un pauvre piqueur, un domestique, un laquais, un esclave vous sauve ; un gouverneur qui a des ordres de rigueur à l’endroit d’un événement dont vous vous accusez vous-même d’être complice, vous envoie dans un cachot où l’eau pénètre, où l’on ne saurait rester sans mourir ; vous y tombez malade, vous vous y déjetez, vous vous y déformez, soit ; mais, enfin, vous n’y mourez pas, puisque vous voici. Un homme a donc été suscité pour votre délivrance, comme un homme avait été suscité pour votre emprisonnement, vous le voyez bien ; l’humanité de celui-ci compense la cruauté de celui-là.

— Ah ! voilà bien ce qui vous trompe, mon cher ! Vous croyez que celui qui m’a sauvé de la prison m’a, comme le pauvre Michel, qui, peut-être, a payé sa bonne action de sa vie, sauvé par humanité ? Ah bien, oui, détrompez-vous : celui qui m’a sauvé de la prison m’a sauvé par égoïsme.

— Peut-être, dit Danton. Comment voulez-vous savoir cela ? Celui-là seul que vous niez lit au fond des cœurs.

— Bon ! vous allez voir si je me trompe, dit Marat. J’avais naturellement un geôlier qui m’apportait ma maigre pitance de chaque jour ; c’était un gaillard logeant avec toute sa famille dans une espèce de four bien chaud, et qui aimait ses aises. Tout alla bien tant que le fleuve demeura dans son lit, mais, quand les inondations arrivèrent, et que, pour venir à moi, cet homme fut forcé d’abord de barboter dans mon marécage, et ensuite de traverser mon lac, il poussa, en russe, une série de jurons progressifs, capables de faire reculer le fleuve, si le fleuve eût eu des flots aussi timides que ceux qui s’épouvantèrent à la vue du monstre envoyé par Neptune pour effrayer les chevaux d’Hippolyte ! Le fleuve ne tint donc aucun compte des jurons de mon geôlier, et continua de monter ; de sorte que bientôt il ne s’agit plus, pour le brave homme, de se mouiller simplement les pieds, mais il lui fallut entrer dans l’eau jusqu’aux genoux, et, enfin, jusqu’à mi-corps !

« Le gaillard y renonça ; il déclara au gouverneur que ce séjour était inhabitable pour des geôliers ; que, quant aux prisonniers, c’était une affaire bien réglée, puisque le limon et l’eau du fleuve amenaient une quantité suffisante de rats et d’anguilles pour dévorer non seulement un prisonnier, mais encore dix prisonniers.

« Il n’y avait donc qu’à me laisser mourir de faim : les rats et les anguilles feraient le reste.

« Le gouverneur ne répondit rien aux plaintes du geôlier, qui continua, bien à contrecœur, de prendre son bain d’eau froide une fois par jour.

« Le geôlier, alors, résolut de mettre son projet à exécution, et de me laisser mourir de faim. Il fut deux jours sans m’apporter à manger.

« Quoique la vie ne fût pas pour moi une douce chose, je ne voulais pas mourir. Le second jour, comprenant que c’était une résolution prise, je poussai donc des hurlements ; j’ai la voix forte, ainsi que vous avez pu en juger hier ; ces hurlements furent entendus du geôlier. Comme ils pouvaient être entendus par d’autres, et qu’accusé d’outrepasser ses pouvoirs, le geôlier risquait de perdre sa place, il prit un parti qui, vous allez le voir, faisait le plus grand honneur à son imagination.

« D’abord, il accourut à mes cris. “Que diable avez-vous donc ?” me demanda-t-il en ouvrant ma porte. “Pardieu ! ce que j’ai ! répondis-je ; j’ai que j’ai faim.”

« Il vint à moi et me donna ma nourriture.

« “Écoutez, me dit-il pendant que je dévorais l’ignoble pitance, il paraît que vous êtes las d’être mon prisonnier ?

« – Je le crois bien ! répondis-je.

« – Eh bien !, moi, je ne le suis pas moins d’être votre gardien.

« – Vraiment !”

« Je le regardai.

« “De sorte que, si vous voulez être sage et promettre de ne pas vous laisser reprendre, cette nuit… – Eh bien, cette nuit ? – Vous serez libre. – Moi ? – Oui, vous ! – Et qui me donnera la liberté ? – Est-ce que je n’ai pas les clefs de votre chaîne et de votre cachot ?… Allons, mangez tranquille, et attendez-moi ; cette nuit, vous quitterez la forteresse. – Mais, quand on s’apercevra que je me suis évadé, qu’arrivera-t-il de vous ? – On ne s’en apercevra pas. – Comment vous arrangerez-vous donc, alors ? – Bon ! cela me regarde !”

« Et il referma ma porte.

« J’avais bien faim encore, et, cependant, cette nouvelle me coupa l’appétit : je savais que, dans tous les pays du monde, les geôliers ont les prisonniers en compte, et qu’un prisonnier ne disparaît pas ainsi, sans qu’il y ait un peu de trouble dans la prison.

« J’attendis donc, plus effrayé que joyeux du bonheur qui m’était promis.

« Je vis baisser le jour, je vis venir la nuit, je vis s’épaissir l’obscurité, j’entendis sonner dix heures à l’horloge de la forteresse.

« Presque au même instant, ma porte s’ouvrit, et j’aperçus mon geôlier. Il tenait une lanterne de la main gauche, et, sur son épaule droite, il portait un fardeau sous le poids duquel il chancelait.

« Ce fardeau avait une si singulière forme, que mes yeux se fixèrent dessus, et ne surent plus s’en détacher. À quinze pas, c’était un sac ; à dix, c’était un homme ; à cinq, c’était un cadavre.

« Je jetai un cri de terreur.

« “Qu’est-ce que cela ? demandai-je à mon geôlier. – Votre successeur, me dit-il en riant. – Comment, mon successeur ? – Oui… Comprenez-vous, j’ai deux prisonniers dont j’ai particulièrement soin ; il y en a un dans un cachot bien sec, sur un bon lit de paille ; il y en a un autre dans une cave, et ayant de l’eau jusqu’au cou… Lequel des deux doit mourir ? Celui qui est le plus mal, naturellement. Ah bien, oui, les prisonniers, ç’a été fait pour la damnation des geôliers ! il y en a un qui meurt, c’est celui qui est bien ; il y en a un autre qui s’obstine à vivre, c’est celui qui est mal ! Parole d’honneur, c’est à n’y plus rien comprendre… Allons, tenez votre camarade.”

« Il me jeta le cadavre dans les bras.

« Je ne savais pas encore quelle était son intention ; cependant, je pressentais vaguement que mon salut était dans ce cadavre.

« Je fis un effort, et, si faible, si épouvanté que je fusse, je le retins dans mes bras. “Là !… Maintenant, dit le geôlier, tâchez de tirer votre jambe de l’eau… celle où il y a un carcan de fer.”

« Je tirai ma jambe en m’appuyant, pour me maintenir debout, contre un des piliers qui soutenaient la voûte.

« L’opération fut longue : l’eau avait rouillé le cadenas, la serrure ne voulait plus jouer.

« Le geôlier jurait comme un païen, et s’en prenait à ma mauvaise volonté de ce que la clef ne mordait pas.

« Enfin, le cercle de fer qui, depuis trois mois, m’étreignait la jambe, s’ouvrit. J’avais reconquis la première partie de la liberté !

« La seconde partie, c’était d’être hors du cachot ; la troisième, c’était d’être hors de la forteresse.

« “Maintenant, dit le geôlier, donnez-moi la jambe de l’autre. – Vous allez donc le mettre à ma place ? – Parbleu ! Oh ! soyez tranquille ! demain, on ne saura plus si c’est vous ou lui : les rats ou les anguilles en auront fait un squelette, et bonsoir ! il n’y aura eu qu’un mort, et je serai débarrassé de deux prisonniers… Ce n’est pas mal joué, hein ?”

« Je compris tout à fait, et trouvai non seulement que ce n’était pas mal joué, mais encore que c’était joué de première force.

« Je le félicitai très sincèrement sur son invention.

« “Bon ! dit-il, croyez-vous qu’on soit bourreau de son corps à ce point-là ? Il y avait de quoi attraper une pleurésie à vous apporter à manger comme cela une fois tous les jours !”

« S’il y avait de quoi attraper une pleurésie pour le gardien qui venait, une fois par jour, dans le cachot, jugez ce que devait attendre le prisonnier qui y demeurait toute la journée ! Vous le voyez, mon cher, ce que devait attendre le prisonnier, c’était de devenir ce que je suis. »

Et Marat éclata de rire.

Danton n’était pas facile à impressionner, et, cependant, il frissonna à ce rire de Marat.

q

Chapitre 18
Deux différentes manières de voir

« Une fois le vivant déchaîné, continua Marat, une fois le mort enchaîné à la place du vivant, le geôlier reprit sa lanterne et me fit signe de le suivre. Je ne demandais pas mieux ; mais ce fut un autre travail pour moi que de me tenir sur mes jambes percluses.

« Le geôlier vit la presque impossibilité où j’étais d’obéir.

« “Oh ! oh ! dit-il, prenez garde : on ensevelit ici les morts dans le fleuve, qui les conduit tout doucement à la mer, laquelle nous en débarrasse… J’allais y jeter le mort : je pourrais bien y jeter le vivant ; au bout de cinq minutes, cela reviendrait exactement au même.”

« La menace fit son effet : comme dans la cabane du piqueur, comme dans les rues de Varsovie, je rappelai autour de mon cœur tout ce qui me restait de sang, je ralliai à ma volonté tout ce qui me restait de forces, et je me traînai sur les pieds et sur les mains, non plus comme un homme, mais comme un animal immonde, à la suite de mon geôlier.

« Après une foule de tours et de détours qui avaient pour but de me faire éviter les postes et les sentinelles, nous arrivâmes à un chemin couvert ; du chemin couvert, nous gagnâmes la poterne. Le geôlier ouvrit la porte, dont il avait la clef ; nous nous trouvâmes au niveau du fleuve. “Là ! me dit mon conducteur. – Comment, là ? répondis-je. – Sans doute… Sauvez-vous ! – Comment voulez-vous que je me sauve ? – À la nage, pardieu ! – Mais je ne sais pas nager !” m’écriai-je.

« Il fit un mouvement terrible que j’arrêtai par un geste ; car je compris qu’ennuyé des difficultés que je trouvais à tout, il allait, pour en finir, me pousser dans le fleuve.

« “Non, lui dis-je, non… Un peu de patience ! nous trouverons un moyen. – Cherchez. – N’y a-t-il pas une barque ? – Voyez. – Mais j’en aperçois une, là-bas. – Oui, enchaînée… Avez-vous la clef ? Moi, je ne l’ai pas. – Que faire, mon Dieu ? – On dit que les chiens nagent sans avoir appris ; vous qui marchez si bien à quatre pattes, essayez : peut-être savez-vous nager, et ne vous en doutez-vous pas ? – Attendez ! m’écriai-je. – Quoi ? – À l’entrée du chemin ouvert, il y a un chantier ? – Oui. – Dans ce chantier, à terre, j’ai vu des poutres. – Bon ! – Aidez-moi à porter une de ces poutres jusqu’ici. – À merveille ! – Je jette la poutre à l’eau, je me couche dessus, et à la garde de Dieu !”

— Ah ! interrompit Danton, vous voyez bien que vous y croyez, à Dieu !

— Oui, par-ci par-là, comme tout le monde, dit Marat ; il est possible que, dans ce moment-là, j’y aie cru.

— Vous y avez cru, puisque Dieu vous a sauvé. »

Marat tourna la discussion.

« Ce qui fut dit fut fait : nous allâmes chercher une poutre ; nous l’apportâmes à grand-peine – c’est-à-dire lui, car à moi, elle ne me semblait pas plus pesante qu’une plume – puis, arrivés à la poterne, nous mîmes à flot la pièce de bois, et je me couchai dessus en fermant les yeux…

— Voyons, interrompit Danton, avouez que, cette fois encore, vous vous recommandâtes à Dieu.

— Je ne m’en souviens plus, répondit Marat ; ce dont je me souviens, c’est que, peu à peu, je me rassurai ; l’eau du fleuve était, comparativement, moins froide que celle de mon cachot ; puis j’avais le ciel sur ma tête, à ma droite et à ma gauche la terre, devant moi la liberté !

« Il était impossible que le courant du fleuve ne me portât point à la rencontre de quelque bâtiment, ou à l’entrée de quelque ville. Si j’eusse gagné la terre, je courais risque d’être rencontré, arrêté ; d’ailleurs, aurais-je pu marcher ? Par eau, il en était autrement : le fleuve marchait pour moi, et assez rapidement même ; je devais faire une lieue à l’heure !

« En m’abandonnant sur ma poutre, j’avais entendu sonner onze heures ; le jour venait à sept heures. Lorsque vint le jour, j’avais donc fait déjà huit lieues, à peu près.

« Je me trouvai un instant au milieu d’un brouillard qui, peu à peu, se dissipa. Il me semblait, à travers cette vapeur du matin, entendre venir à moi des voix d’hommes. À mesure que le courant m’emportait, ces voix se faisaient plus distinctes ; au moment où le brouillard s’éclaircit, j’aperçus, en effet, des mariniers occupés à dépecer un bateau échoué ; derrière eux étaient les rares maisons d’un pauvre village.

« J’élevai la voix ; j’appelai à mon secours, et fis des signes avec la main.

« Les travailleurs m’aperçurent, mirent à l’eau une petite barque, puis ramèrent d’abord à ma rencontre, et ensuite à ma poursuite, car ma poutre dépassa un instant la barque.

« Enfin, on me rejoignit, et je passai dans le canot.

« Toute cette opération, qui eût dû me combler de joie, ne laissait pas que de me causer une certaine inquiétude. J’avais mon histoire toute faite, et j’avais eu le temps de la faire ; mais croirait-on à cette histoire ?

« Le hasard me servit : nul parmi ces hommes ne parlait latin. On me conduisit au curé.

« Je vis que le moment de placer mon histoire de l’enlèvement de Stanislas était venu. Le curé était un prêtre catholique : il devait, par conséquent, approuver une action qui avait été exécutée à la plus grande gloire de la religion catholique.

« Cette fois, je ne me trompais pas : le curé me reçut comme un martyr, me soigna, me garda chez lui quinze jours, et profitant d’un chariot qui passait portant des marchandises à Riga, il me recommanda au charretier et m’expédia avec les marchandises.

« Au bout de huit jours de marche, j’étais à Riga.

« Les marchandises étaient expédiées à un négociant anglais avec lequel je débutai en lui annonçant, dans sa propre langue, l’heureuse arrivée de tout son bagage, assez important, en ce que la majeure partie était du thé venu par caravane.

« À celui-là, qui était protestant, mes exploits ultracatholiques de Varsovie n’allaient plus comme recommandation ; je me donnai donc purement et simplement pour un maître de langue qui désirait passer en Angleterre. Un bâtiment anglais était en partance dans le port ; le négociant avait des intérêts dans son chargement ; il me recommanda au capitaine. Trois jours après, le bâtiment sillonnait les flots de la Baltique ; huit jours après, il jetait l’ancre à Folkestone.

« J’avais des lettres de mon négociant pour Édimbourg. J’arrivai dans la capitale de l’Écosse, et je m’y fis professeur de français.

« Avec toutes mes aventures, j’avais atteint mes vingt-huit ans en l’année 1772. C’était cette même année que s’achevait la publication des Lettres de Junius ; l’Angleterre était dans la plus vive agitation. J’avais vu, en passant, la terrible émeute qui avait eu lieu à propos de Wilkes, qui, de pamphlétaire, était devenu tout à coup shérif et lord-maire de Londres ; je me mis à écrire à mon tour, et je publiai, en anglais, Les Chaînes de l’esclavage. Un an après, un livre posthume d’Helvétius parut, et j’y répondis par mon livre De l’Homme, que je publiai à Amsterdam.

— N’établissez-vous pas, dans ce livre, un nouveau système psychologique ? demanda Danton.

— Oui ; mais j’attaque et je démolis cet idéologue qu’on appelle Descartes, comme, plus tard, j’attaquai et je démolis Newton. Cependant, tout cela me donnait à peine de quoi vivre ; de temps en temps, je recevais de quelque riche Anglais, ou de quelque prince qui était de mon avis en philosophie, une tabatière d’or, que je vendais ; mais, la tabatière mangée, il me fallait gueuser de nouveau. Je me décidai à rentrer en France ; mon titre de médecin spiritualiste me frayait un chemin vers la cour ; un livre de médecine galante que je publiai fut ma recommandation près de Monseigneur le comte d’Artois, et j’entrai dans sa maison comme médecin de ses écuries.

« Aujourd’hui, j’ai quarante-deux ans ; brûlé de travail, de douleurs, de passions et de veilles, je suis jeune de vengeance et d’espoir ! Médecin de chevaux – médecin sans clientèle –, un jour viendra où la France sera assez malade pour s’adresser à moi, et, alors, soyez tranquille, je la saignerai jusqu’à ce qu’elle ait dégorgé tout ce qu’elle a de sang de rois, de princes et d’aristocrates dans les veines !

« Me voilà tel que je suis, mon cher bel homme, c’est-à-dire déformé au physique et au moral, et cuirassé contre toute sensibilité. J’étais parti beau, je suis revenu hideux ; j’étais parti bon, je suis revenu méchant ; j’étais parti philosophe et monarchiste, je suis revenu spiritualiste et républicain.

— Et comment arrangez-vous votre spiritualisme avec votre négation de Dieu ?

— Je ne nie pas Dieu comme grand tout, comme universalité intelligente animant la matière ; je nie Dieu comme individu céleste, s’occupant des fourmis humaines et des cirons terrestres.

— C’est déjà quelque chose, fit Danton. Et mademoiselle Obinska, qu’est-elle devenue ?

— Je n’ai jamais entendu reparler d’elle… Maintenant, citoyen Danton, trouves-tu étrange que j’affiche la prétention d’avoir de la mémoire ? trouves-tu étrange que je dise que l’imagination de l’écrivain n’est souvent que de la mémoire ? trouves-tu étrange, enfin, que, réunissant imagination et mémoire en un seul principe fécondant, j’écrive un roman sur la Pologne, et que j’aligne des phrases en l’honneur du jeune Potocky ?

— Ma foi ! non, répondit Danton, rien ne m’étonnera plus de vous, soit que je vous voie faire de la politique, de la physique, du spiritualisme ou du roman ; mais je m’étonnerai chaque fois que je vous verrai me donner un aussi mauvais déjeuner, chaque fois que je vous verrai si familier avec votre cuisinière – s’appelât-elle Albertine, comme je crois vous avoir entendu appeler la vôtre –, mais je m’étonnerai, surtout, chaque fois que je vous verrai les mains sales.

— Pourquoi cela ? demanda naïvement Marat.

— Parce que l’homme qui a eu l’honneur d’endormir aussi amoureusement l’incomparable Cécile Obinska, fille du comte Obinsky, devrait se respecter lui-même toute sa vie, comme le prêtre respecte l’autel sur lequel il a brûlé l’encens de ses sacrifices.

— Tout cela est puéril ! dit Marat hochant la tête avec dédain.

— Soit ! mais c’est propre, mon cher, et la propreté, disent les Italiens, est une demi-vertu ; or, comme je ne vous connais pas de vertu tout entière, vous devriez toujours conquérir celle-là.

— Monsieur Danton, répliqua le nain difforme en secouant les miettes de pain et les gouttes de lait qui diapraient sa vieille robe de chambre, quand on veut manier le peuple, il faut craindre d’avoir les mains trop blanches.

— Qu’importent, s’écria Danton en haussant les épaules, qu’importent des mains blanches, si ce sont des mains solides ! Regardez les miennes. »

Et il poussa jusque sous le nez de Marat deux de ces robustes battoirs bien blancs et bien épais que le peuple, dans son langage juste et pittoresque, appelle des épaules de mouton.

Si dédaigneux que fût Marat à l’endroit des avantages naturels, il ne put s’empêcher d’admirer.

« En somme, citoyen Marat, reprit Danton, tu m’as intéressé ; tu es un savant et un observateur. Je te prendrai donc, si tu veux, comme un ours que l’on montre à la porte des boutiques foraines ; ton physique préparera l’attention de la foule. Les jours de grandes fêtes, tu raconteras au public Obinsky et Obinska ; nous élèverons un temple au piqueur et un autel au geôlier ; mais, d’abord, il faut quitter la petite boutique que tu occupes aujourd’hui : l’emplacement n’est pas digne de toi, et l’enseigne en est mauvaise. Un républicain comme nous, loger aux écuries d’Artois ! un Fabricius, émarger au registre des appointements domestiques ! un médecin qui veut saigner la France à blanc, piquer, en attendant, avec sa lancette la jugulaire des chevaux princiers, fi ! c’est compromettant !

— Vous voilà bien avec vos conseils, vous ! dit Marat, vous m’enviez ma malheureuse petite place au soleil ; vous m’enviez mon pauvre café du matin, et vous vous gorgez de dîners à cinquante louis. Je me nourris un an, moi, avec ce que, vous, vous avez gloutonné hier en une heure !

— Pardon, pardon, maître Diogène, reprit Danton, il me semble que vous êtes ingrat.

— L’ingratitude est l’indépendance du cœur, répondit Marat.

— Soit ; mais il ne s’agit point ici de cœur.

— De quoi s’agit-il donc ?

— D’estomac ! le dîner était bon ; pourquoi en médire ? est-ce qu’il serait déjà complètement digéré ?

— J’en médis, parce que, tout bon qu’il était, répondit Marat, il est déjà digéré, comme vous dites, et m’a laissé de l’appétit pour aujourd’hui ; parce que c’est avec l’or des princes que le dîner fut payé, comme mes trois cent soixante-cinq repas misérables sont payés avec les sous de ces mêmes princes ; or ou cuivre, faisan ou bouilli, c’est toujours de la corruption, ce me semble !

— Bah ! Aristide oublie que les cinquante louis donnés par l’abbé Roy, au nom des princes, étaient le prix d’une consultation.

— Et mes douze cents livres, à moi, ne sont donc pas aussi le prix de mes consultations ?… Seulement, vous donnez des consultations pour les princes, et j’en donne, moi, pour leurs chevaux. Est-ce que vous vous figurez, par hasard, que votre mérite est au mien dans la proportion d’une heure à trois cent soixante-cinq jours ? »

Et, en disant ces mots, le nain s’enfla de colère et d’envie ; la bile s’alluma comme un phosphore dans ses yeux ; l’écume monta jusqu’à ses lèvres violettes.

« Voyons, voyons, dit Danton, tout beau ! tu m’as avoué que tu étais méchant : ne te donne pas la peine de me le prouver, mon cher Potocky ! Faisons la paix. »

Marat grogna comme un dogue à qui l’on rend son os.

« D’abord, continua Danton, j’insiste : je ne souffrirai pas que tu demeures ici plus longtemps ; tu joues un rôle ignoble, ami Marat… Oh ! refâche-toi, si tu veux ; mais écoute ! Un homme comme toi ne doit pas manger le pain des tyrans, après avoir dit d’eux toutes les jolies choses que je t’ai entendu dire hier au club. Voyons un peu, suppose que ce jeune homme, ton maître… – bon ! Marat n’a pas de maître ? soit ; ton patron ; ne discutons pas sur les mots –, suppose que le comte d’Artois lise ton petit discours des Droits de l’homme, suppose qu’il te fasse venir, et qu’il te dise : “Monsieur Marat, qu’est-ce que mes chevaux vous ont fait pour que vous me traitiez si mal ?” Que répondrais-tu ? Dis.

— Je répondrais…

— Tu répondrais quelque bêtise – car, je te défie de répondre une chose spirituelle à une pareille interpellation ! –, quelque bêtise qui te mettrait dans ton tort, et qui perdrait ta carrière attendu qu’on répond toujours par une bêtise à l’homme d’esprit qui a raison. Tu vois donc bien, mon cher, que, pour garder le beau rôle, que, pour t’appeler Fabricius Marat, et ne pas faire tort à ton parrain, il faut que tu renverses la marmite royale, que tu abandonnes les lambris dorés, et que l’on te proclame un meurt-de-faim héroïque ; sans cela, tu n’es pas républicain, et je ne crois plus ni à Obinsky, ni à Obinska ; règle-toi là-dessus. »

Et Danton ponctua cette plaisanterie d’un énorme éclat de rire et d’une tape d’amitié sous laquelle s’écroula Marat tout entier.

« Il y a du vrai dans tout ce que tu dis là, murmura ce dernier en frottant son épaule ; oui, l’on se doit à la patrie ; mais sache bien mon opinion sur toi, Danton : tu ne m’imposes point par toi-même ; j’accepte ta morale, et je repousse ton exemple. Tu es de ceux que Jésus appelait des sépulcres blanchis, et desquels Juvénal écrivait : Qui Curios simulant, et bacchanalia vivent ; tu n’es qu’un faux Curius, un patriote aux truffes !

— Pardieu ! s’écria le colosse, crois-tu donc que Dieu ait fait l’éléphant pour qu’il vive d’un grain de riz ? Non, mon cher, l’éléphant est une intelligence supérieure qui mange, en un seul repas, ce qui nourrirait tout un jour cinquante bêtes ordinaires ; qui dévore, à son dessert, toutes les fleurs d’un bois d’orangers ; qui piétine, pour se cueillir une botte de trèfle, tout un arpent où l’on en récolterait mille bottes. Eh bien, cela ne nuit aucunement à la considération de l’éléphant, il me semble : on respecte l’éléphant, et chacun de ses voisins a peur qu’il ne lui marche sur le pied. Si je suis un faux Curius, c’est que je trouve ce Curius un imbécile et un malpropre ; il mangeait des trognons de choux dans de vilains tessons de terre sabine ; il n’eût pas rendu sa patrie moins heureuse en mangeant de bons dîners dans de belle vaisselle d’argent ! et puis tu me disais tout à l’heure une absurdité, citoyen Marat : tu me disais que ton mérite n’est pas au mien dans la proportion de mille livres à huit millions.

— Oui, je le disais, et je le répète.

— Que prouve cela ? C’est qu’un savant peut répéter deux fois en cinq minutes la même ânerie ; si je ne valais pas mille livres pour une heure, mon cher, crois bien que M. l’abbé Roy ne m’eût pas payé ce prix-là ; d’ailleurs, essaye de t’en faire donner autant, essaye !

— Moi ! s’écria Marat furieux ; mais je rougirais de tendre la main aux aristocrates, fût-ce pour vingt-quatre mille livres par jour.

— Alors, tu vois bien que j’avais cent fois raison de te conseiller de ne pas rester aux gages de M. d’Artois, pour trois francs sept sous par vingt-quatre heures. Déménage, ami Marat ! déménage ! »

Comme Danton achevait ces mots, un grand bruit se fit entendre dans la rue, et l’on vit, par la fenêtre, les gens de l’hôtel, courant écouter à la porte pour y prendre des nouvelles fraîches.

Marat ne se dérangeait pas facilement ; il envoya mademoiselle Albertine aux informations.

Danton n’était pas si fier ou si indolent ; il se leva à la première rumeur, courut à la fenêtre du corridor, l’ouvrit, et se mit à écouter avec l’intelligence de l’homme expert dégustant un bruit qui passe comme un courtier déguste le vin.

Ces cris, cette agitation, ces rumeurs, étaient un des effets dont nos lecteurs ont appris la cause en nous accompagnant hier au Palais-Royal, sous l’arbre de Cracovie.

Cette cause, c’était la disgrâce de M. de Brienne, et le rappel de M. Necker.

Cet effet, c’était le bruit de cette retraite et de ce rappel répandu dans Paris, et qui mettait sens dessus dessous toute la population de la capitale.

q

Chapitre 19
Le mannequin de la place Dauphine

La cuisinière de Marat revint près de son maître ; elle avait pris connaissance des faits.
« Ah ! monsieur, s’écria-t-elle, voilà que nous allons avoir du bruit !

— Du bruit, ma bonne Albertine ! fit Marat en passant la langue sur ses lèvres, comme le chat qui va mordre sa proie ; et qui va faire ce bruit ?

— Monsieur, ce sont des ouvriers et des jeunes gens de la basoche qui crient : “Vive M. Necker !”

— Ils en ont le droit, puisque M. Necker est ministre.

— Mais, monsieur, ils crient encore autre chose.

— Diable ! et quelle est cette autre chose qu’ils crient ?

— Ils crient : “Vive le Parlement !”

— Pourquoi ne crieraient-ils pas : “Vive le Parlement !” puisque le Parlement vit, quoiqu’aient pu faire Louis XIV et Louis XV pour le tuer ?

— Ah ! monsieur, c’est qu’ils crient autre chose encore, quelque chose de bien plus terrible !

— Dites, Albertine ! dites !

— Ils crient : “À bas la cour !”

— Ah ! ah ! fit Danton souriant, vous êtes sûre qu’ils crient cela ?

— Je l’ai entendu.

— Mais c’est un cri séditieux.

— Le fait est, répliqua Marat en faisant un signe à son hôte que la cour s’est bien laissé égarer sous le ministère de ce malheureux M. de Brienne !

— Oh ! monsieur, si vous entendiez comme les ouvriers et les basochiens le traitent, celui-là, et un autre encore !

— Quel est cet autre ?

— M. de Lamoignon.

— Ah, vraiment ! notre digne garde des sceaux… Qu’en disent-ils donc ?

— Ils crient : “Au feu, Brienne ! au feu, Lamoignon !” »

Marat et Danton se regardèrent ; il y eut, entre les deux hommes, un échange de pensées bien faciles à lire dans leurs yeux.

L’un voulait dire : « Est-ce que cette émeute ne viendrait pas un peu de votre club, mon cher Marat ? »

Et l’autre demandait : « Est-ce que vous n’auriez pas semé là-dedans, mon cher Danton, un peu de cet or des princes, rivaux du roi ? »

Le bruit, cependant, après avoir mugi comme un ouragan, allait s’enfonçant et s’éteignant vers le centre de Paris.

Marat interrogea de nouveau sa servante.

« Et où vont ces braves gens ? demanda-t-il.

— Ils vont à la place Dauphine.

— Et que vont-ils faire à la place Dauphine ?

— Brûler M. de Brienne.

— Comment ! brûler un archevêque ?

— Oh ! monsieur, reprit naïvement Albertine, peut-être n’est-ce qu’en effigie.

— En effigie ou en réalité, il y aura spectacle, dit Danton ; est-ce que vous n’êtes pas un peu curieux de voir ce spectacle, mon cher Marat ?

— Ma foi ! non, dit le nain : il y a des coups à gagner par là : la police est furieuse et frappera rudement. »

Danton regarda ses poings avec complaisance.

« Voilà, dit-il, ce que c’est que d’être Danton au lieu d’être Marat ; je puis satisfaire ma curiosité, moi ; la nature me le permet.

— Et, à moi, la nature me conseille le repos, dit Marat.

— Adieu donc : je vais un peu voir ce qui se passe à la place Dauphine, dit le colosse.

— Et, moi, je vais finir mon chapitre de Potocky, répliqua Marat ; j’en suis à une description de solitude fleurie et de vallons embaumés.

— Oh, oh ! s’écria Danton en tressaillant, on dirait que l’on entend quelque chose comme un feu de peloton… Adieu, adieu ! »

Et il s’élança hors de la chambre.

Quant à Marat, il tailla sa plume, – dépense qu’il ne se permettait que dans ses moments de grande satisfaction – et il se mit à écrire tranquillement.

Danton avait vu juste, et Albertine avait dit vrai : il y avait émeute, et l’émeute s’acheminait partiellement vers la place Dauphine, où était son rendez-vous général ; là, une foule bruyante, et qui allait sans cesse croissant, criait à tue-tête : « Vive le Parlement ! vive Necker ! à bas Brienne ! à bas Lamoignon ! »

Or, comme le soir approchait, les ouvriers, après leur ouvrage, les clercs, après l’étude et le palais, les bourgeois, avant le souper, accouraient de toutes parts et grossissaient les groupes et les murmures.

Cela commença par un immense bruit de casseroles et de poêlons. Quelle main avait organisé ce charivari gigantesque, qui, comme un serpent aux mille tronçons, s’agitait dans Paris, tendant à se rejoindre sans cesse ? Nul ne le sut jamais ; seulement, le 26 août, à six heures, sans que personne eût été prévenu, tout le monde se trouva prêt.

Comme le centre de ce mouvement et de ce bruit était la place Dauphine, toutes les rues, tous les quais environnants, et particulièrement le Pont-Neuf, s’encombrèrent de charismatiques et surtout de curieux venant voir le charivari que dominait, de toute la hauteur de son cheval de bronze, la statue de bronze de Henri IV.

Une chose remarquable chez le peuple parisien, c’est l’affection qu’il a gardée au successeur du dernier Valois. Est-ce à son esprit que Henri IV doit cette popularité qui a traversé les générations ? Est-ce à sa bonté un peu problématique ? Est-ce à son fameux mot de la poule au pot ? Est-ce à ses amours avec Gabrielle ? Est-ce à ses disputes avec d’Aubigné ? Est-ce à l’une ou à l’autre de ces causes, ou à toutes ces causes réunies ? Nous ne pourrions le dire ; mais il y a un fait, c’est que Henri IV, cette fois comme toujours, fixa l’attention de ceux qui l’entouraient, lesquels déclarèrent, pour leur sûreté personnelle d’abord, que personne ne traverserait le Pont-Neuf en voiture, et que ceux qui, descendus de voiture, le traverseraient à pied, salueraient la statue de Henri IV.

Or, le hasard fit que le troisième carrosse qui passa fut celui de M. le duc d’Orléans.

Nous nous sommes fort occupés de M. le duc d’Orléans, au commencement de cet ouvrage, et nous avons raconté comment, par son anglomanie, ses paris étranges, ses débauches publiques, et surtout par ses spéculations éhontées, il avait perdu la meilleure part de cette popularité que Mirabeau devait lui refaire plus tard.

Aussi, à peine la foule eut-elle reconnu le prince, que, sans plus d’égards pour lui que pour un simple particulier, et avec plus d’affectation peut-être, elle arrêta les chevaux, les conduisit par la bride, et, les arrêtant en face de la statue du Béarnais, ouvrit la portière, et, avec ce ton qui n’admet pas la réplique parce que c’est, non pas la voix d’un homme ni la voix de dix hommes, mais la voix d’un peuple, elle invita le prince à saluer son aïeul.

Le prince descendit souriant, et, civil comme toujours. Il commença par saluer gracieusement la multitude.

« Saluez Henri IV ! saluez Henri IV ! lui cria-t-on de toutes parts.

— Saluer mon aïeul ? saluer le père du peuple ? dit le duc. Mais bien volontiers, messieurs ! Pour vous autres, ce n’est qu’un bon roi ; pour moi, messieurs, c’est un illustre ancêtre ! »

Et, se tournant vers le terre-plein, il salua poliment la statue équestre.

À ces paroles, à ce salut, au sourire affable que le duc étendit sur la multitude, un tonnerre d’applaudissements s’éleva, qui retentit sur les deux rives de la Seine.

Au milieu de ces bravos dont son oreille était si avide, le prince s’apprêtait à remonter dans sa voiture, lorsqu’une espèce de géant mal vêtu, mal peigné, mal rasé, un forgeron qui tenait à la main une tringle de fer, et qui dominait les groupes de toute la tête, s’approcha de lui, et, appuyant une lourde main sur l’épaule du duc :

« Ne le salue pas tant, ton ancêtre, dit-il, et essaye de lui ressembler un peu plus !

— Monsieur, répliqua le prince, j’y fais tous mes efforts ; mais je ne suis pas roi de France, moi, comme l’était Henri IV, et comme l’est Louis XVI : je ne puis donc rien pour le peuple, que partager ma fortune avec lui ; c’est ce que j’ai fait dans les mauvaises années, et c’est ce que je suis prêt à faire encore. »

En disant ces mots, non sans quelque fierté, le prince avait fait un nouveau pas vers sa voiture ; mais il n’en avait pas fini avec son forgeron.

« Ce n’est pas assez que de saluer, continua celui-ci, il faut chanter : Vive Henri IV !

— Oui, s’écria la foule, oui, Vive Henri IV ! »

Et un immense refrain, chanté par dix mille voix, tourbillonna dans l’air.

Le prince y mêla sa voix de fort bonne grâce ; puis, le refrain achevé, il lui fut permis de remonter dans sa voiture.

Une fois remonté, il s’assit ; les piqueurs refermèrent la portière, et le carrosse partit au milieu des bravos enthousiastes de la foule.

Le carrosse du prince à peine disparu, le tumulte s’augmenta de l’arrivée d’un autre carrosse dans lequel un ecclésiastique très pâle et très inquiet était signalé par mille bras levés avec menace.

« C’est l’abbé de Vermont ! c’est l’abbé de Vermont ! criaient les cinq cents voix à qui appartenaient ces mille bras.

— C’est l’abbé de Vermont ! répéta le forgeron d’une voix qu’on eût crue alimentée par les soufflets de sa forge ; au feu, l’abbé de Vermont ! au feu le conseiller de la reine ! »

Et chacun de répéter à grands cris : « Au feu, l’abbé de Vermont ! », unanimité qui se semblait aucunement rassurer l’ecclésiastique du carrosse.

C’est que, il faut le dire, l’illustre personnage dont il était question ici, malgré son titre d’abbé, n’était point en odeur de sainteté près du peuple. Fils d’un chirurgien de village, docteur en Sorbonne, bibliothécaire du collège Mazarin, il avait été choisi en 1769 – sur la présentation de ce même M. de Brienne dont on s’occupait de préparer l’exécution en effigie – pour succéder aux deux comédiens qu’on avait donnés comme lecteurs à la future dauphine Marie-Antoinette, et devenir son dernier maître de langue française ; l’abbé de Vermont avait donc été envoyé à Vienne par M. de Choiseul, le confident de Marie-Thérèse, avec recommandation particulière, et comme un homme dans lequel l’impératrice pouvait avoir toute confiance. Le nouveau professeur de la future dauphine n’avait point fait mentir son protecteur : il était entré corps et âme dans le parti autrichien, qui, à cette heure, luttait victorieusement avec le parti français ; il était devenu un des conseillers les plus actifs de cette petite cour qui accompagna Marie-Antoinette en France. À partir de ce moment, toutes les légèretés qu’avait commises la dauphine et, depuis, la reine – la pauvre femme, on le sait, ne s’en était pas fait faute ! –, toutes ces légèretés avaient été attribuées à l’influence de l’abbé de Vermont. En effet, à peine arrivé en France, sous prétexte que sa qualité de lecteur devait aussi lui donner celle de professeur d’histoire, il avait fait éconduire l’historiographe Moreau, que sa science avait élevé aux fonctions de bibliothécaire de madame la dauphine. Excitée par l’abbé de Vermont, la dauphine avait tourné en ridicule sa première dame d’honneur, madame de Noailles, et le sobriquet de madame l’Étiquette, qui était resté à celle-ci, venait, disait-on, non pas de la reine, mais bien de l’abbé. De plus, en arrivant à la cour, madame la dauphine avait témoigné beaucoup de tendresse à Mesdames, filles de Louis XV, madame Victoire, surtout, avait répondu avec une grande sympathie à ces avances de sa nièce. Alors, l’abbé de Vermont avait vu son crédit menacé, et il n’avait eu de tranquillité qu’après être parvenu à brouiller madame la dauphine avec ses trois tantes. C’était encore l’abbé de Vermont qui, pour le même motif, avait brouillé la reine avec toutes les familles puissantes, et particulièrement avec la famille de Rohan, dont un des membres lui fut si fatal à propos de l’affaire du collier ; cette brouille était venue de la dépréciation que la reine avait faite de l’instruction de madame Clotilde, l’aînée des filles de Louis XV, laquelle avait été élevée par madame de Marsan. C’était l’abbé toujours, qui, au lieu de pousser son élève à des études sérieuses et à des lectures historiques, la laissait, sans jamais hasarder une représentation, lire tous les livres qui lui tombaient sous la main, jouer tous les jeux qu’inventaient les courtisans, même ce fameux jeu de decampativoscontre lequel avait tonné la pudeur de Marat, au Club des Droits de l’homme. C’était lui qui avait poussé la dauphine, devenue reine, à se mettre en opposition avec le roi, en essayant de faire adopter la politique autrichienne de madame de Pompadour, et en proposant le rappel de M. de Choiseul. C’était lui qui, lors du voyage de l’archiduc Maximilien en France – quoique le prince voyageât incognito –, c’était lui qui avait poussé la reine à demander que son frère prît le pas sur les princes du sang français. Inquiet de toutes les faveurs nouvelles qui naissaient près de la sienne, il avait jalousé le crédit de madame Jules de Polignac, avait essayé de jouer la comédie du cardinal de Fleury près du roi Louis XV, et s’était exilé pendant quinze jours de la cour ; mais, voyant qu’on ne l’y rappelait pas, il s’était hâté d’y revenir, et, de ce moment, était devenu l’ami de celle qu’il n’avait pu renverser. Enfin, c’était, assurait-on toujours, sous l’influence de l’abbé de Vermont qu’avait été faite la nomination au contrôle général de son ancien protecteur M. de Brienne, le même dont on célébrait la chute, à cette heure où l’abbé de Vermont, reconnu sur le Pont-neuf excitait dans toute cette foule l’émotion que nous venons de raconter.

Le pauvre ecclésiastique, cause de toute cette émotion, bouc émissaire momentané du ministère et de la cour, ne paraissait pas trop savoir ce que voulaient toutes ces voix hurlantes, tous ces bras étendus vers son carrosse ; aux cris de « L’abbé de Vermont ! l’abbé de Vermont ! », il regardait autour de lui comme si ces cris ne lui eussent point été adressés, et il semblait chercher l’individu à qui ils s’adressaient ; mais force lui fut bientôt de comprendre que c’était à lui que cette multitude avait affaire, car, en un instant, la voiture fut arrêtée, les portières furent ouvertes, et l’abbé, arraché du carrosse, fut traîné, malgré ses protestations, vers la place Dauphine.

Toute la foule s’ébranla aussitôt pour lui faire cortège, et assister au supplice qu’on lui promettait.

Au milieu de la place Dauphine, un bûcher de fagots et de charbon mêlés s’élevait à une hauteur respectable ; sur ce bûcher, que les marchands fruitiers du voisinage avaient été appelés à offrir à la patrie – et qu’ils avaient offert avec enthousiasme, il faut le dire à leur louange –, un mannequin d’osier vêtu de la simarre rouge faisait assez piteuse mine, tout en laissant voir, sur sa barrette, le nom de Brienne, écrit à la hâte, en énormes caractères, par un des ordonnateurs de la fête.

Autour de cette victime inanimée qui était évidemment vouée à la flamme s’agitaient les émeutiers hurlant d’impatience ; car ils attendaient la nuit pour que leur feu parût plus beau et que la cérémonie improvisée eût, par ce retard, le temps d’attirer un plus grand nombre de spectateurs.

Ils furent donc agréablement surpris en voyant arriver un renfort de collègues inventeurs d’un nouveau programme, et saluèrent par des cris frénétiques ceux qui leur amenaient l’abbé de Vermont, que l’on avait eu l’heureuse idée de brûler avec le mannequin.

La figure du pauvre abbé portait l’empreinte d’un effroi facile à comprendre. On devinait bien, à ses gestes, que le malheureux parlait et cherchait à se faire entendre ; mais, comme on le poussait en criant, comme ceux qui l’eussent pu entendre ou retenir étaient poussés eux-mêmes par d’autres enragés qui criaient plus haut qu’eux, les plaintes ou les explications du patient étaient perdues dans la clameur générale.

Enfin, on atteignit le bûcher. L’abbé y fut acculé, et l’on commença, quoiqu’il fît encore jour, les préparatifs de l’exécution en liant les mains du pauvre abbé.

En ce moment, un homme ouvrit la foule, d’un puissant mouvement de ses larges épaules, étendit ses deux mains protectrices vers l’abbé, et s’écria :

« Mais, imbéciles que vous êtes ! cet homme n’est point l’abbé de Vermont !

— Oh ! monsieur Danton, à moi ! à moi ! » s’écria le pauvre ecclésiastique défaillant.

Si forte que fût la rumeur générale, la voix éclatante de Danton l’avait dominée, et quelques personnes avaient entendu les paroles qu’il venait de prononcer.

« Comment ! cet homme n’est point l’abbé de Vermont ? répétèrent ceux qui avaient été à même d’entendre.

— Mais non, mais non, criait le pauvre abbé, je ne suis pas l’abbé de Vermont… Il y a une heure que je me tue à vous le dire !

— Mais qui êtes-vous donc, alors ?

— Mais c’est l’abbé Roy ! cria Danton ; l’abbé Roy, le fameux nouvelliste ! l’abbé Trente-Mille-Hommes, comme on l’appelait au Palais-Royal, quand il donnait des nouvelles de la Pologne sous l’arbre de Cracovie ! l’abbé Roy, l’antagoniste de l’abbé de Vermont, au contraire ! l’abbé Roy, votre ami, mordieu !… Prenez garde à ce que vous faites, messieurs : vous allez brûler le bon larron en place du mauvais ! »

En Danton éclata d’un rire qui fut répété par les plus proches, et qui gagna de confiance jusqu’aux extrémités.

« Vive l’abbé Roy ! vive l’ami du peuple ! vive l’abbé Trente-Mille-Hommes ! crièrent une dizaine de voix, multipliées par cent, puis par mille.

— Oui, oui, vive l’abbé Roy ! et, puisque nous le tenons, dit le forgeron, qu’il nous serve au moins à quelque chose : qu’il monte sur le bûcher et qu’il confesse M. de Brienne.

— Et il répétera la confession tout haut, dit un autre ; ce sera drôle !

— Oui, oui, qu’il confesse Brienne ! qu’il confesse Brienne ! » dirent les assistants.

L’abbé Roy fit signe qu’il voulait parler.

« Silence ! cria Danton de sa voix de tonnerre, qui fut entendue au-dessus de toutes les voix.

— Silence ! chut !… chut ! silence !… » fit la multitude.

Et la volonté est si puissante sur les masses, qu’au bout de quelques instants, il se fit un silence à entendre voler une mouche.

« Messieurs, dit l’abbé Roy d’une voix claire, quoique encore un peu tremblante, messieurs, je ne demande pas mieux que de vous obéir et de confesser le condamné…

— Oui, oui ! bon ! bravo ! la confession, la confession !

— Mais, messieurs, continua-t-il, je dois, en même temps, vous faire observer une chose.

— Laquelle ?

— C’est que monseigneur l’archevêque de Sens est un grand pécheur.

— Oh ! oui, oui, connu ! dit la foule en riant aux éclats.

— Et que, par conséquent, il a commis grand nombre de péchés.

— Oui, oui, oui !

— Sa confession sera donc longue, bien longue… si longue, que vous ne pourrez peut-être pas le brûler aujourd’hui.

— Eh bien, nous le brûlerons demain.

— Oui, reprit l’abbé ; mais M. le lieutenant de police, M. le chevalier du guet…

— Ah ! c’est vrai, fit la foule.

— Il vaudrait donc mieux, à mon avis, le brûler sans confession, ajouta l’abbé Roy.

— Bravo ! bravo ! il a raison : brûlé ! brûlé ! brûlé à l’instant même !… Vive l’abbé Roy ! vive l’abbé Trente-Mille-Hommes !… Au feu, Brienne ! au feu ! »

Et, en même temps, la foule se sépara en deux parts : l’une forma un arc de triomphe sous lequel s’élança, avec les ailes de la victoire, et surtout de la peur, le pauvre abbé, qui avait manqué de payer pour son confrère ; l’autre part s’élança vers le bûcher, et, au bruit de tous les chaudrons et de toutes les casseroles du quartier, préluda par une ronde infernale à l’autodafé qui allait illuminer la place.

Enfin, à neuf heures sonnantes, heure des feux d’artifice, toutes les fenêtres s’illuminèrent, les unes de chandelles, les autres de lampions ; une torche fut approchée solennellement du bûcher par un homme vêtu de rouge et représentant le bourreau, et le bûcher commença de crépiter en flambant, aux acclamations de tous ces fous, que le reflet des tisons ardents colorait d’une teinte pourpre effrayante à voir, et dont les yeux de braise, comme dit Dante, flambaient plus terriblement encore que les tisons !

q

Chapitre 20
La maison de M. Réveillon, marchand de papiers peints au faubourg Saint-Antoine

Que nos lecteurs nous permettent de quitter un instant la place Dauphine, où flambe le bûcher de M. de Brienne, et où retentit un bruit qui a mis sur pied tous les habitants de la Cité et des environs, pour passer dans une portion de Paris où règne le silence le plus parfait, et où va régner l’obscurité la plus complète.

Au reste, flamme et bruit éclaireront et réveilleront ce quartier à son tour, et, une fois réveillé, il jettera à lui seul, en deux ou trois ans, plus de bruit et de flammes que n’en ont jeté, depuis Empédocle et Pline l’Ancien, l’Etna et le Vésuve.

Un hôtel de belle apparence s’élevait rue de Montreuil, à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine.

Il était la propriété de Réveillon, ce riche marchand de papiers peints dont le nom est devenu, grâce aux événements qui s’y sont rattachés, un nom historique.

À cette époque, où il n’était pas encore européen, le nom de Réveillon était, cependant, fort connu dans le quartier Saint-Antoine, et même dans le reste de la ville, à cause des inventions ingénieuses de celui qui le portait, de son activité commerciale et de la solidité de sa signature.

En effet, Réveillon était alors possesseur d’une fortune immense, et plus de cinq cents ouvriers employés dans sa fabrique, et sur chacun desquels il pouvait gagner cinq ou six francs par jour, non seulement entretenaient cette fortune, mais encore l’augmentaient dans une progression tellement effrayante, que nul ne pouvait dire où cette fortune s’arrêterait.

On a beaucoup dit et beaucoup écrit sur Réveillon ; il en résulte que Réveillon est fort connu, mais qu’il est peut-être mal connu. Nous n’avons point la prétention de mieux connaître Réveillon que les autres historiens qui ont parlé de lui ; d’ailleurs, nous nous inquiétons et surtout nous nous occupons peu de ces réputations de hasard, faites par un événement qui les accroche et les traîne au grand jour, toutes honteuses qu’elles sont des circonstances qui les grandissent, et de cette lumière qui leur fait cligner les yeux comme à un hibou effarouché, sorti pendant le jour du trou d’où il avait l’habitude de ne sortir que la nuit.

Nous ne dirons donc de Réveillon que ce que l’on en disait à cette époque-là, ou ce que l’on en a dit depuis.

Réveillon, disaient les jacobins – et, à propos de jacobins, qu’on nous permette de faire observer ici que ceux qui ont inscrit l’apparition des jacobins aux registres de 90 ou de 91 leur ont donné un faux acte de naissance : sauf leur nom, emprunté au lieu où ils s’assemblaient, les jacobins existaient déjà depuis longtemps, à l’époque où se passaient les événements que nous racontons –, Réveillon, disaient donc les jacobins, était un homme dur, acerbe et avide : il avait proposé de réduire le salaire de ses ouvriers à quinze sous par jour ; c’était, enfin, prétendaient les meneurs de ce parti encore obscur, un de ces publicains prêts à mettre en pratique la théorie de MM. Flesselles et Berthier, lesquels avaient répondu, quand on leur avait parlé de la misère du peuple : « Si les Parisiens n’ont point de pain, on leur fera manger de l’herbe ; nos chevaux en mangent bien ! »

Au contraire, les royalistes et les modérés avaient une toute autre idée du commerçant en papiers peints. C’était, disaient-ils, un brave homme, vivant comme on vivait dans ce temps-là, prenant la tâche telle qu’il l’avait reçue de son père, peu économiste, peu philosophe, peu politique, mais économe, sage et moral, toutes qualités qui tournent en vices dans l’alambic des révolutions.

Réveillon devait avoir des ennemis, puisqu’il avait de l’influence. On le regardait, dans ce faubourg, comme un homme à ménager. Celui qui fait mouvoir, d’un geste, mille bras vigoureux n’est jamais un citoyen insignifiant dans les jours d’orage.

Or, ce jour-là même où nous sommes arrivés, jour d’orage s’il en fut, M. Réveillon soupait dans sa belle salle à manger, ornée de peintures dont les copies, en papier peint, étaient dans le commerce, mais dont, il faut le dire, il avait acheté et raisonnablement payé les originaux à des peintres de quelque talent.

La bonne vaisselle d’argent plus lourde qu’élégante, le beau linge de famille, les mets substantiels et généreusement épicés, le vin sain et franc d’une petite métairie de Touraine, composaient un agréable festin auquel prenaient part six personnes parfaitement disposées.

D’abord, Réveillon lui-même, dont le portrait n’est pas utile à peindre, le nom valant portrait historique ; deux de ses enfants et sa femme, excellente femme ; puis un vieillard étranger et une jeune fille.

Le vieillard était revêtu d’une longue redingote de couleur incertaine, qui avait dû être olive autrefois ; la façon accusait quinze ans de coupe ; le drap, limé, usé, râpé jusqu’à la corde, accusait vingt ans de réel usage.

Ce n’était point l’indigence, ce n’était point la malpropreté non plus, c’était la négligence la plus remarquable, et l’on peut affirmer qu’il fallait quelque courage au porteur de cette redingote pour la montrer sur ses épaules, en plein soleil, à Paris, alors qu’il avait au bras la jeune fille dont nous ferons le portrait à son tour, quand les derniers linéaments de celui du vieillard seront terminés.

Revenons donc à lui.

Une tête longue et étroite, s’élargissant aux tempes, un œil vif, un nez long, une bouche usée et cyniquement moqueuse, de rares cheveux blancs, faisaient de cet homme un vieillard, bien qu’il n’eût encore que cinquante-quatre ans.

On l’appelait Rétif de la Bretonne, et ce nom, fort connu, sinon fort populaire alors, ne s’est point effacé tout à fait au frottement des années, et est parvenu jusqu’à nous. Il avait écrit déjà plus de volumes que certains académiciens de son temps n’avaient écrit de lignes.

Sa fidèle redingote, à laquelle il n’avait point adressé de strophes dithyrambiques, comme l’ont fait, pour leurs habits, certains poètes râpés et bienveillants de notre temps, mais dont il a, cependant, célébré les mérites dans un paragraphe de ses Confessions était l’objet constant des soins et des raccommodages de la jeune fille placée à la gauche de M. Réveillon.

Cette enfant pure et fraîche, fleur éclose dans le gravier d’une imprimerie s’appelait Ingénue : son père lui avait donné un nom de roman : d’ailleurs, déjà depuis vingt ans – chose remarquable et qui était un présage des bouleversements politiques et religieux qui devaient survenir – les noms de baptême échappaient à l’influence du calendrier, qui allait bientôt être lui-même changé en un catalogue de légumes et de fleurs. Ce nom de roman sur lequel nous appuyons, et qu’avait reçu la jeune fille, explique une des singularités du vieillard : c’est qu’il aimait moins Ingénue comme sa fille que comme un modèle à copier ; il lui adressait moins une tendresse de père qu’une caressante affection d’auteur.

Au reste, la belle jeune fille était digne en tous points de son nom : l’ingénuité virginale brillait doucement dans ses grands yeux bleus à fleur de tête. Elle tenait sa bouche entrouverte par un doux sourire, ou un naïf étonnement, pour aspirer, fleur naissante, toute sensation, qu’elle renvoyait au monde en une suave et douce haleine ! le teint nacré, les cheveux blonds de cendre, sans poudre ; les mains charmantes, bien qu’un peu longues – mais Ingénue avait quinze ans, et chez les femmes de cet âge, la main et le pied seuls ont pris toute leur croissance –, les mains charmantes, bien qu’un peu longues, disons-nous, complétaient le tableau.

Ingénue, avec son corsage jeune et timidement ébauché, sa contenance modeste et son franc sourire, embellissait le fourreau de toile, bien simple et sans garniture, qui lui servait de grande toilette. Elle suppléait à la richesse de ce tissu par l’élégance de la forme, et, si humble que fût son costume, il fallait, nous le répétons, une grande dose de courage à Rétif, pour se promener, dans Paris, avec une pareille redingote, auprès d’Ingénue, si fraîche et si belle en son fourreau neuf.

Au moment où nous sommes entrés dans la salle à manger, Rétif faisait les frais de la conversation, et racontait aux demoiselles Réveillon des histoires morales qu’il entremêlait d’attaques gastronomiques aux restes d’un dessert complètement mis en déroute, mais qui devait être d’une belle ordonnance avant sa défaite – car c’était un homme de grand appétit, que maître Rétif de la Bretonne, et sa langue ne faisait point de tort à ses dents.

Réveillon – que les histoires morales de Rétif de la Bretonne n’intéressaient pas autant que ses filles, et, cela, peut-être, parce que, plus à fond qu’elles, il connaissait la moralité du narrateur, et que cette connaissance ôtait aux histoires beaucoup de leur moralité –, Réveillon se décida, vers la fin du repas, à parler politique avec son hôte.

« Vous qui êtes un philosophe, dit-il avec ce ton goguenard qu’affectent les hommes de l’argent et de la matière à l’endroit des hommes du rêve et de la pensée, tandis que les biscuits se digèrent, mon cher Rétif, expliquez-moi pourquoi nous perdons de jour en jour, en France, l’esprit national. »

Ce préambule effaroucha les dames, qui, après avoir regardé les deux hommes, pour s’assurer que la conversation allait suivre la nouvelle impulsion donnée, se levèrent, emmenant Ingénue, et allèrent jouer à quelques petits jeux dans le jardin.

« Ne t’éloigne pas, Ingénue, dit Rétif en se levant à son tour, et en secouant les miettes du dernier biscuit qu’il venait de manger, et qui saupoudraient les basques de sa longue et fidèle redingote.

— Non, mon père, je suis à vos ordres, répliqua la jeune fille.

— Bien ! dit Rétif, heureux d’être obéi, comme sont heureux tous les pères qui croient conduire leurs filles, et sont conduits par elles. »

Puis se retournant vers Réveillon :

« Charmante enfant ! n’est-ce pas, monsieur Réveillon ? consolation de mes vieilles années, bâton de mes derniers jours, pures joies de la paternité ! »

Et Rétif de la Bretonne leva béatement les yeux au ciel.

« Vous devez être diablement joyeux ! dit alors Réveillon avec cette bonhomie narquoise de nos bourgeois.

— Et pourquoi cela, mon ami ? demanda Rétif de la Bretonne.

— Mais parce que, répondit Réveillon, s’il faut en croire vos espions, monsieur Faublas, on vous attribue au moins une centaine d’enfants ! »

Le roman de Louvet de Couvray, qui venait de paraître, et qui était alors dans toute sa vogue, avait fourni à Réveillon son point de comparaison railleuse.

« Rousseau a bien dit la vérité, dans ses Confessions, dit Rétif de la Bretonne, visiblement embarrassé de la botte que venait de lui porter le marchand de papiers peints ; pourquoi ne l’imiterais-je pas, sinon par le talent, du moins par le courage ? »

Les quatre mots, sinon par le talent, furent prononcés avec cet accent que la musique elle-même, cette grande menteuse qui a la prétention de tout exprimer, ne saurait rendre.

« Eh bien, répliqua Réveillon, si vous avez eu, en effet, cent enfants comme Ingénue, c’est une jolie famille, et je vous engage à noircir pas mal de papier pour les nourrir. »

Réveillon sacrifiait un peu à ce préjugé – assez admis encore par les journaux de nos jours, qui préféraient M. Leclerc à M. Eugène Sue – que le papier blanc a plus de valeur que le papier écrit.

Ce n’est point à nous à juger la question, malgré notre admiration profonde pour les feuilles propres.

« Mais, enfin, dit Réveillon, comme on ne peut toujours faire des enfants, et que, d’ailleurs, entre nous, vous n’êtes plus d’âge a négliger vos autres exercices comme celui-là, que faites-vous dans ce moment, mon cher Spectateur nocturne 1 ? »

Rétif, à cette époque, publiait, sous ce titre, une espèce de journal faisant pendant au Tableau de Parisde Mercier ; seulement, les deux amis s’étaient partagé le cadran : l’un avait pris le jour, et c’était Mercier ; l’autre avait pris la nuit, et c’était Rétif de la Bretonne.

« Ce que je fais ? demanda Rétif en se renversant sur sa chaise.

— Oui.

— Je fais le plan d’un livre capable tout simplement de révolutionner Paris.

— Oh ! oh ! s’exclama Réveillon riant de son plus gros rire, révolutionner Paris ! la chose n’est pas facile.

— Eh ! eh ! mon cher ami, dit Rétif de la Bretonne avec cette prescience qui n’appartient qu’aux poètes, plus facile peut-être que vous ne croyez…

— Et les gardes-françaises ? et le guet ? et les régiments allemands ? et les gardes du corps ? et M. de Biron ? et M. de Bézenval ?… Tenez, mon cher Rétif, croyez-moi, ne révolutionnez pas Paris. »

Soit prudence, soit dédain, l’auteur du Pornographene répliqua point à l’apostrophe, et, répondant à la demande que lui avait faite Réveillon :

« Vous me demandiez tout à l’heure, dit-il, pourquoi nous perdions de jour en jour notre patriotisme, en France ?

— Ma foi ! oui, dit Réveillon ; expliquez-moi cela, je vous prie.

— C’est que, répondit Rétif, le Français a toujours été fier de ses chefs ; c’est qu’il met en eux son orgueil et sa foi. Depuis le jour où il a élevé Pharamond sur le bouclier, il en a été ainsi. Il a été grand avec Charlemagne, grand avec Hugues Capet, grand avec saint Louis, grand avec Philippe-Auguste, grand avec François Ier, avec Henri IV, avec Louis XIV ! Il est vrai que, de Pharamond à Louis XVI, il y a loin, monsieur Réveillon. »

Réveillon se mit à rire.

« C’est un brave homme, cependant, dit-il, que le pauvre Louis XVI. »

Rétif haussa les épaules de façon à faire craquer une couture de sa redingote.

« Brave homme ! brave homme ! répliqua-t-il ; vous voyez bien, vous venez de répondre vous-même à la question que vous m’aviez posée. Quand les Français disent de leur chef qu’il est un grand homme, ils ont du patriotisme ; quand ils l’appellent un brave homme, ils n’en ont plus.

— Ce diable de Rétif, s’écria Réveillon en riant aux éclats, il a toujours le petit mot pour rire ! »

Réveillon se trompait : Rétif ne riait point, et surtout Rétif ne disait point cela pour faire rire les autres.

En conséquence, s’assombrissant en fronçant le sourcil, il continua :

« Et, si je cesse de parler de celui qu’on appelle le roi, si je passe aux chefs subalternes, dites-moi un peu quelle considération vous allez leur accorder ?

— Ah ! quant à cela, cher monsieur Rétif, dit Réveillon, c’est diablement vrai !

— Dites-moi un peu ce que c’était qu’un d’Aiguillon ?

— Oh ! le d’Aiguillon, justice en a été faite.

— Un Maupeou ?

— Ah, ah, ah !

— Vous riez ?

— Ma foi ! oui.

— Eh bien, ces risibles ministres sont des aigles, en comparaison des Brienne et des Lamoignon.

— Ah ! c’est bien vrai ! Mais vous savez qu’on les renvoie, et que M. Necker rentre aux affaires.

— De Charybde en Scylla, monsieur Réveillon ! de Charybde en Scylla !

— Oui, oui, deux gouffres à tête de chien », fit l’honnête fabricant en désignant un de ses panneaux de peinture où étaient représentés avec tous les accompagnements qui les embellissent, Charybde le voleur de bœufs, et Scylla, la rivale de Circé.

Puis, revenant au principe émis par Rétif :

« C’est pourtant vrai, dit-il en s’étirant, on n’a plus de patriotisme en France depuis que l’on a des chefs comme les nôtres… Tiens ! tiens ! tiens ! je n’avais jamais songé à cela, moi.

— Cela vous frappe ? fit Rétif, enchanté et de lui-même et de la compréhension de Réveillon.

— Oh ! beaucoup, beaucoup !

— Mais cette impression produite sur vous, mon cher ami.

— Elle est grande, interrompit Réveillon, très grande, en vérité.

— Oui, mais elle n’est pas purement historique ou morale ?

— Non ! non !

— Elle est personnelle, alors ?

— Eh bien, je l’avoue !

— En quoi vous touche-t-elle ? Voyons.

— Elle me touche, en ce qu’on me propose comme électeur pour Paris. Si je suis nommé… »

Réveillon se gratta l’oreille.

« Eh bien, si vous êtes nommé ?…

— Eh bien, si je suis nommé, il faudra que je parle, que je fasse un discours, une profession de foi : c’est un beau sujet pour déclamer, que la ruine de l’esprit national en France, et vos raisons pour l’établir m’ont infiniment plu ; je m’en servirai.

— Ah ! diable ! dit Rétif avec un soupir.

— Eh bien, qu’avez-vous, mon cher ami ?

— Rien, rien.

— Mais si fait, vous avez soupiré.

— Rien ! vous dis-je ; peu de chose du moins.

— Enfin ?

— J’en serai quitte pour trouver un autre sujet.

— Sujet de quoi ? demanda Réveillon.

— Sujet de brochure.

— Ah, ah !

— Oui, je venais de concevoir celui-là, et c’est à ce propos que je nourrissais comme je vous l’ai dit des arguments capables de révolutionner Paris ; mais, puisque vous prenez ce sujet-là, mon cher ami…

— Eh bien ?

— Eh bien, j’en chercherai un autre.

— Non pas, dit Réveillon, je n’entends point vous porter préjudice !

— Ah bah ! une misère !… dit Rétif se drapant dans sa redingote ; j’aurais composé deux feuilles là-dessus.

— Attendez donc ! attendez donc !… Diable ! fit Réveillon en se grattant la tête, il y aurait peut-être un moyen…

— Moyen de quoi, cher monsieur Réveillon ?

— Si vous vouliez… »

Réveillon hésita en regardant d’un air significatif Rétif de la Bretonne.

« Si je voulais quoi ? répéta celui-ci.

— Si vous vouliez, votre travail ne serait point perdu, et ce qu’il y aurait de bon en cela, c’est qu’il serait gagné par moi.

— Ah ! fit Rétif qui comprenait très bien, mais qui faisait semblant de ne pas comprendre ; expliquez-moi donc votre idée, cher ami.

— Eh bien, vous eussiez fait cette brochure, dit Réveillon en passant la manche de son bel habit sous la manche grasse de la redingote de Rétif, et elle eût été remarquable comme tout ce que vous faites…

— Merci, dit Rétif en saluant.

— De plus, poursuivit le fabricant, elle eût ajouté un peu à votre petite bourse… Eh, eh, eh ! »

Rétif leva la tête.

« Elle n’eût rien ajouté à votre renommée, c’est impossible ! »

Rétif salua encore.

« C’est vrai, dit-il ; mais cela eût fait plaisir à mon ami Mercier, et je tiens beaucoup à lui plaire, parce qu’il me fait de bien jolis articles dans son Tableau de Paris.

— Enfin, cher monsieur Rétif, continua Réveillon, de plus en plus caressant, vous vous rattraperez, tandis que, moi…

— Eh bien, vous ?…

— Je ne retrouverai point facilement un sujet pareil à celui-là, pour parler à mes électeurs.

— Ah ! c’est vrai, cela, dit Rétif.

— Je vous propose donc… », reprit Réveillon.

Ici, Rétif tendit l’oreille.

« Je vous propose donc de préparer la brochure comme pour vous, c’est-à-dire d’en faire un brouillon, et, quand ce brouillon sera prêt, de me le céder ; je remplacerai le public qui l’aurait lue, et, ma foi ! j’achète toute l’édition, en vous épargnant les frais d’impression ! Cela vous va-t-il ? ajouta Réveillon en souriant de son plus charmant sourire.

— Il y a une difficulté, dit Rétif.

— Bah !

— C’est que vous ne savez pas comment je compose, moi.

— Non ; composez-vous autrement que les autres, cher monsieur Rétif ; autrement que ne composaient M. Rousseau, M. de Voltaire, et que ne composent M. d’Alembert ou M. Diderot ?

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Comment donc composez-vous, alors ?

— Je compose de fait, c’est-à-dire que je suis à la fois le poète, le prote et l’imprimeur ; au lieu de prendre la plume, je tiens le composteur, et, au lieu d’écrire les lettres qui forment les mots et les lignes d’un manuscrit, je me sers tout de suite des caractères typographiques ; bref, j’imprime en concevant, de sorte que l’impression ne me coûte rien, attendu que je suis imprimeur ; et, ainsi, ma pensée se trouve coulée en plomb tout de suite… C’est la fable de Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter.

— Avec un casque et une lance ? fit le marchand de papiers peints. J’ai cela sur mon plafond, peint par Seinard, un gentil garçon !

— Ne croyez pas que je vous refuse pour cela, dit Rétif.

— Vous acceptez alors ?

— J’accepte le plaisir de vous faire ce petit présent, mon cher Réveillon ; mais prenez garde, la chose étant toute composée sur les formes typographiques…

— Eh bien, dit Réveillon, qui, dans son désir de s’approprier l’idée de Rétif de la Bretonne, ne connaissait plus d’obstacle, eh bien, on tirera une copie ici : j’ai des presses pour mes papiers peints, et le papier blanc ne vous manquera point.

— Cependant… recommença d’objecter Rétif.

— Enfin, interrompit Réveillon, dites que vous acceptez, voilà tout ce qu’il me faut. J’aurai donc mon discours… pas trop long, cher ami, n’est-ce pas ?… et des phrases sur les républiques grecques ; cela fait beaucoup d’effet au faubourg. Maintenant, parlons affaires : voyons, la main sur la conscience, cher ami, combien pensez-vous… ?

— Oh ! fit Rétif, oh ! ne parlons point de cela.

— Si fait, si fait, parlons-en ; les affaires sont les affaires.

— Jamais, je vous prie.

— Vous m’allez gêner horriblement, mon ami.

— Comment ne ferais-je pas cela pour vous que je connais depuis vingt ans ?

— Vous m’honorez, cher monsieur Rétif ; mais je n’accepterai pas aux conditions que vous me fassiez, ou plutôt que vous ne me faites pas : le prêtre vit de l’autel.

— Bah ! dit Rétif de la Bretonne, le métier d’écrivain a ses non-valeurs. »

Et il ajouta à cette sentence un soupir qui gâta sa munificence, et d’un geste tragique qui fit craquer sa redingote.

Réveillon l’arrêta.

« Écoutez, dit-il, je marchande : c’est mon état, et je suis riche justement parce que j’ai pris cette bonne habitude-là ; mais je n’accepterai jamais rien pour rien. Vous me demanderiez une de mes planches gratis, que je vous la refuserais : donnant donnant, mon cher ami. Pour votre papier noirci, je vous donnerai, d’abord, cent francs en espèces sonnantes ; puis la tenture d’une chambre ou d’un cabinet pour vous, et, enfin, une jolie robe de soie pour Ingénue. »

Réveillon était si bien habitué aux accrocs de Rétif, qu’il ne lui proposa pas même une autre redingote.

« Tope ! dit Rétif enchanté : cent livres d’abord, puis une tenture pour mon cabinet, puis une robe de soie pour Ingénue… Ah ! la tenture à figures, n’est-ce pas ?

— Les Grâces et les Saisons, cela vous convient-il ? Des nus magnifiques !

— Diable ! répondit Rétif de la Bretonne, qui grillait du désir d’avoir dans son cabinet les Grâces et les Saisons, c’est peut-être un peu vif pour Ingénue, ce que vous me proposez là !

— Bah ! fit Réveillon en allongeant les lèvres, nous n’avons d’un peu vif que ce coquin d’Automne, un très beau jeune homme ; mais nous lui découperons des pampres. Quant au Printemps, grâce à sa guirlande, il est fort décent, et l’Été même peut passer avec sa faucille.

— Hum ! fit Rétif, sa faucille… il faudra voir.

— Et puis, continua Réveillon, on ne met pas les filles dans des boîtes, mon cher ! Est-ce que vous ne la marierez pas un jour, Ingénue ?

— Le plus tôt que je pourrai, mon cher monsieur Réveillon ; j’ai même certain plan pour sa dot.

— Ah !… Nous disons donc cent livres que je vous remettrai contre la brochure… »

Rétif fit un mouvement.

« Oh ! c’est commercial !… Cent livres que je vous remettrai contre la brochure, une jolie robe de soie pour Ingénue… Madame Réveillon s’en chargera, et madame Réveillon fait bien les choses. Enfin, la tenture des Grâces et des Saisons, que je vous enverrai quand vous voudrez ; seulement, je ne me souviens plus de votre adresse, cher monsieur Rétif.

— Rue des Bernardins, près la place aux Veaux.

— Très bien… Et le manuscrit ?

— Dans deux jours.

— Quel génie ! s’écria Réveillon en regardant Rétif, et en se frottant les mains ; deux jours ! un discours qui me fera électeur et peut-être député !

— C’est donc chose convenue, dit Rétif. Mais, voyons, quelle heure est-il, cher monsieur Réveillon ?

— Huit heures viennent de sonner.

— Huit heures ! Vite, vite, vite, que l’on fasse rentrer Ingénue.

— Si tôt… Qui vous presse ?

— Le temps, parbleu !

— Eh ! laissez-la jouer une demi-heure avec mes filles, qui sont au jardin… Tenez, les entendez-vous ? »

Et, Réveillon ouvrant la porte avec un paternel sourire, on entendit s’exhaler de cette ouverture un concert de voix fraîches et gaies qui chantaient une ronde en chœur.

Le temps était doux, les œillets et les roses du jardin parfumaient l’air ; Rétif passa mélancoliquement sa tête fanée par la baie de la porte, et regarda toute cette jeunesse folâtre, dont les ombres tournoyaient, blanchissantes, dans la première brume du soir.

Et ces fantômes charmants de jeunes filles réveillèrent les souvenirs de son adolescence, souvenirs plus vifs, mais moins chastes, assurément ; car on eût pu voir, sous les treilles, d’où pendaient les fleurs et les grappes, on eût pu voir briller ses yeux d’un éclat qui eût effrayé des jeunes filles plus hardies que notre blanche et pure Ingénue.

La belle enfant, arrachée inopinément à ses jeux par la grosse voix de M. Réveillon, qui l’appelait, et par la voix plus craintive de Rétif, qui avait secoué ses songes profanes, la belle enfant dit adieu à ses compagnes, en les embrassant tendrement.

Puis elle jeta sur ses épaules, modestement découvertes et moites, son petit mantelet d’étoffe pareille à sa robe, salua, encore animée de l’ardeur de la danse, madame Réveillon, qui lui sourit, M. Réveillon, qui la baisa en père sur le front ; puis elle appuya son bras rond et frissonnant sur la manche râpée de la redingote paternelle.

On se dit plusieurs fois encore adieu, on se fit des signaux entre jeunes filles ; les deux pères se recommandèrent le souvenir de leurs mutuelles promesses : à la suite de quoi, M. Réveillon fit à Rétif l’honneur inusité de le reconduire en personne jusqu’à la porte de la rue.

Là, le digne commerçant reçut les salutations d’un groupe d’ouvriers attachés à sa fabrique, lesquels causaient entre eux avec animation, et se turent en s’écartant dès que le patron parut.

Réveillon répondit avec dignité à ce salut, un peu humble pour n’être pas affecté, leva les yeux au ciel, pour voir l’atmosphère, qui, vers le midi, se colorait d’une singulière teinte ressemblant à celle d’un incendie, fit un dernier signe amical à son ami Rétif, et rentra.

q

Chapitre 21
Le père et la fille

L’écrivain, qui ruminait, chemin faisant, les avantages de cette soirée passée chez Réveillon, ne laissait pas, tout en donnant le bras à Ingénue, que d’observer ce qui se passait autour de lui.

La mine affairée et même effarée des ouvriers de Réveillon l’avait surpris.

D’ordinaire, après le travail, les ouvriers de Paris causent ou dorment, quand ils ne prennent pas la distraction du théâtre, ou celle du cabaret.

S’ils causent, c’est avec cette lente morbidesse qui révèle la fatigue de la journée, et qui a toujours été le caractère distinctif du Parisien, lorsqu’il se replie sur lui-même, avec toutes ses facultés pour sentir et vivre, au lieu de penser et d’agir.

Cette animale instinctivité est le privilège de ces admirables machines qu’on appelle les prolétaires de Paris, natures tout aussi bien organisées pour le repos que pour l’action, et qui ont de tout temps déjoué les combinaisons de l’autorité, laquelle les a crues prêtes à agir, quand elles voulaient se reposer, et prêtes à se reposer, quand leur caprice était d’agir.

Pour tout Parisien vrai, l’attitude des promeneurs ou des flâneurs est significative, à tel point que jamais il ne s’est trompé sur leurs dispositions, du moment où il les a pu voir regarder au coin des rues, ou stationner d’une certaine façon sur la voie publique.

Rétif comprit donc, en apercevant les ouvriers effarés et agités dans leurs fourmilières, qu’ils s’occupaient d’un événement quelconque, et que cet événement ne manquait pas d’importance.

Mais son imagination dut s’arrêter devant les invraisemblances. Que pouvait-il y avoir, bon Dieu ! dans cette ville de Paris ! Du mécontentement ? Eh ! l’on n’avait pas autre chose depuis cent ans !

Rétif oublia donc vite les idées qu’avait fait naître en lui cette agitation des ouvriers, et, pour intéresser Ingénue par un peu de conversation, il se mit à lui parler morale et bon exemple.

« Belle maison, dit-il, que la maison de M. Réveillon ! n’est-ce pas, Ingénue ?

— Mais oui, cher père.

— Belle maison, gagnée par un beau travail !

— Et par du bonheur, fit Ingénue, car beaucoup travaillent qui réussissent moins bien.

— Heu ! fit Rétif.

— Vous, par exemple, continua Ingénue, vous qui travaillez douze heures par jour, et qui avez du talent…

— Conclus, conclus…

— Vous n’avez pas une belle maison comme M. Réveillon, cher père.

— C’est vrai, dit Rétif en toussant ; mais j’ai autre chose.

— Quoi donc ?

— Un vrai trésor ! répondit Rétif.

— Un trésor ? s’écria Ingénue avec une naïveté curieuse bien digne de son nom. Oh ! que n’en usez-vous, mon père ?

— Chère enfant, c’est un trésor à l’usage de moi seul, et, si je ne puis le partager avec personne, en revanche, personne ne peut me le prendre.

— C’est ?… fit Ingénue.

— C’est d’abord une conscience pure… »

Ingénue fit une petite moue impatiente.

« Qu’as-tu ?

— Rien, mon père : je sautais le ruisseau.

— Je te disais une conscience pure, c’est inestimable !

— Mon père, est-ce que tout le monde n’a pas ce trésor-là ?

— Oh ! enfant ! »

On voit bien qu’Ingénue n’avait pas lu La Paysanne pervertie.

« As-tu remarqué les ouvriers sur la porte de Réveillon ? fit Rétif pour détourner les chiens. En voici deux qui passent, et qui leur ressemblent.

— Vous pourriez bien avoir raison, répliqua Ingénue en se rangeant pour laisser passer ou plutôt courir trois hommes qui se dirigeaient en grande hâte vers les quais.

— Braves ouvriers ! continua Rétif, ils vont à leur repas après le rude labeur de la journée, d’un pas aussi rapide, aussi empressé que nous autres quand nous allons au plaisir. Estimables créatures ! n’est-ce pas, Ingénue ?

— Sans doute, mon père.

— Quel sort plus heureux que celui de la ménagère qui les attend le soir, sur la porte, en été ; près du foyer, en hiver ? Le sarment brille, ou l’air circule ; on entend dans la maison les vagissements du dernier enfant, et la chanson de la bouilloire qui renferme le souper de famille. Cependant l’ouvrier arrive : on l’attendait impatiemment ; il a chaud, il tend les bras à ses enfants et à sa femme, reçoit et prodigue de franches caresses, un peu longues pour son appétit inquiet. Le souper fume et est sur la table ; les enfants se groupent autour du poêlon odorant ; leurs escabeaux se heurtent et se confondent, et la mère, qui a préparé toute cette joie, sourit et s’oublie elle-même dans la contemplation de ce tranquille bonheur… Et c’est comme cela tous les jours à recommencer !

— Tiens !… dit Ingénue, qui goûtait peut-être moins que le pastoral écrivain cette morale, un peu trop cirée pour n’être pas reluisante ; il me semble que j’entends un singulier bruit. Entendez-vous, mon père ?

— Où donc ?

— Là-bas. »

Et elle étendait la main dans la direction des ponts.

Rétif écouta.

« Je n’entends rien, dit-il ; n’est-ce pas un bruit de voitures ?

— Oh ! non, mon père, ce n’est pas cela : on dirait le bruit d’une immense quantité de voix.

— Bon ! des voix… Pourquoi des voix ? et en immense quantité encore ? Prends garde, Ingénue, prends garde à l’exagération, qui corrompt tous les bons naturels.

— J’ai cru entendre…

— Croire n’est pas affirmer.

— Je n’ai pas affirmé, mon père.

— Je disais donc, mon enfant, que le bonheur des pauvres est relativement plus grand que celui des riches.

— Oh ! fit Ingénue.

— Oui, car il se compose d’une petite somme de bonheur matériel doublée d’une somme incalculable de plaisirs moraux… Ah ! tu regardes ces beaux chevaux qui emportent le phaéton de cette belle dame ?

— Je l’avoue, mon père.

— Rappelle-toi ces mots de Rousseau le Genevois, mon enfant…

— Lesquels, mon père ?

— “La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un prince.”

— Estimable ne dit pas heureuse, mon père.

— Eh ! Ingénue, quel bonheur est possible, sans estime ? Moi, je ne rêve qu’une chose pour toi.

— Laquelle, mon cher papa ?

— C’est qu’un bon ouvrier, aux mains noblement durcies, me demande ta délicate et douce main.

— Vous la lui donneriez ?

— Tout de suite.

— Mais alors, que deviendrait pour vous ce bonheur que vous décriviez si bien, il n’y a qu’un moment ? Qui allumerait le feu ? qui ferait chanter la bouilloire ? qui préparerait votre soupe ? qui vous tendrait les bras, toutes les fois que vous revenez sans argent de chez les libraires ?… Vous voyez bien que, si vous ne m’aviez pas, vous sacrifieriez votre bonheur personnel à celui d’un autre !

— Au tien aussi ! n’est-ce pas le devoir d’un père ?

— Non, pas au mien ; car, moi, reprit vivement Ingénue, moi, je ne serais pas heureuse. »

Ces mots frappèrent si juste, si net l’oreille de Rétif, qu’il s’arrêta pour observer le regard de sa fille ; mais une autre impression avait déjà effacé la précédente, et Ingénue regardait de tous côtés avec une attention qui commença d’inquiéter Rétif.

Heureusement pour la jeune fille que le vieil argus observait avec toute son expérience ; un nouveau bruit retentit du côté des quais, et fit à la fois dresser l’oreille à Rétif et à sa fille.

« J’ai entendu, cette fois ! s’écria Rétif ; oui, il y a des voix par là, des voix nombreuses et irritées. »

Et Rétif obliqua à droite.

« Nous nous détournons de notre chemin, mon père.

— Oui, nous allons du côté du bruit, répondit Rétif ; c’est sans doute un chapitre qui se prépare pour mon Spectateur nocturne. »

q

Chapitre 22
L’émeute

Toujours gagnant du côté par où venait le bruit, Rétif et Ingénue finirent par déboucher sur les quais, et le tumulte n’eut plus rien d’obscur pour eux, ni pour personne.
« C’est à la place Henri IV ou à la place Dauphine ! s’écria Rétif. Viens, Ingénue, viens vite ! en tardant, nous perdrions ce qu’il y a à voir.

— Allons, papa ! » répliqua la jeune fille un peu essoufflée, mais qui doubla pourtant la rapidité de sa marche.

Ils arrivèrent au coin du quai des Morfondus.

La foule était grande sur le pont Neuf : tous les curieux, tenus à distance par le feu du mannequin brûlé, faisaient chorus au chant des émeutiers, qui dansaient sur la place Dauphine.

Ce spectacle avait quelque chose de piquant : toutes les figures éclairées par le reflet de la flamme criarde ! toutes les fenêtres occupées ! toutes les chandelles brillant ! toutes les ombres dansant sur les maisons rougies !

Rétif, ami du pittoresque, ne put retenir un cri de joie.

Ingénue se sentait un peu trop pressée ; elle avait trop de mal à retenir sa mante et les plis de sa robe ; en un mot, elle s’occupait trop de la foule, qui s’occupait partiellement d’elle, pour donner au spectacle toute l’attention qu’il méritait.

Rétif, s’étant informé à un de ses voisins de la cause qui faisait agir tous ces hommes, applaudit comme les autres au triomphe des idées économistes et réformistes, que l’incendie de ce mannequin faisait rayonner sur la France.

Mais, au moment où il applaudissait le plus, avec des commentaires dignes de sa philosophie, voilà qu’un grand mouvement s’opéra en face de lui, et refoula sur le groupe dont il faisait partie, les plus acharnés brûleurs de M. de Brienne.

C’est que l’on commençait à voir apparaître au-dessus des têtes de la foule les chapeaux des soldats du guet à cheval, et, çà et là, quelques crinières de chevaux qui secouaient leurs écuyers dans une course rapide.

« Le guet ! le guet ! crièrent alors des milliers de voix effrayées.

— Bah ! le guet ! » répondirent les bravaches accoutumés, depuis leur enfance, à mépriser cette pacifique institution.

Et une partie des spectateurs demeura opiniâtrement à sa place, malgré les efforts des peureux qui voulaient fuir.

À la tête du guet marchait ou plutôt galopait son commandant, le chevalier Dubois, militaire intrépide et patient à la fois, un des types remarquables de ces officiers de gendarmerie câlins et inébranlables comme leurs chevaux, au milieu des tumultes parisiens.

Mais, ce soir-là, le chevalier Dubois avait des ordres sévères, et ne voulait pas admettre qu’on se mît à brûler publiquement des mannequins d’archevêque et de garde des sceaux, à la barbe du bronze de Henri IV, qui, au reste, en riait probablement dans sa barbe.

Il avait donc réuni précipitamment une poignée d’archers à cheval, et se portait sur le lieu de la sédition dans le plus chaud moment de l’effervescence.

Cent cinquante hommes, à peu près, formaient sa troupe ; il la fit entrer de force au milieu de la place Dauphine, devant le bûcher encore flamboyant qui servait de rempart aux émeutiers.

Des cris nombreux, plus ironiques qu’insultants, accueillirent d’abord sa présence.

Il s’avança vers les groupes et leur ordonna de se dissiper.

On lui répondit par des éclats de rire et des huées.

Il ajouta qu’il allait faire charger si la résistance continuait.

On répondit à ses menaces par des coups de pierre et des coups de bâton.

Le chevalier Dubois se retourna vers ses hommes et leur commanda aussitôt la charge simple.

Les cavaliers mirent leurs chevaux au trot ; puis gagnant un peu d’espace, grâce à la panique qui éclaircit les derniers groupes, ils prirent le galop, et une déroute eut lieu parmi les curieux, qui se renversèrent les uns sur les autres.

En effet, dans les émeutes de Paris, il y a toujours deux éléments distincts : l’émeutier, qui se met en avant pour commencer le désordre, et le curieux, derrière lequel s’abrite l’émeutier lorsque les choses sont en train.

Seulement à cette époque, les émeutiers jouaient beau jeu, bel argent : ils provoquaient et résistaient. Conviction profonde ou conscience, ils travaillaient à leur compte, ou au compte des payants, mais enfin ils travaillaient.

La charge des cavaliers dissipa tous les curieux ; il ne resta que les émeutiers.

Parmi les curieux, Rétif et Ingénue essayèrent les premiers de fuir ; un gros de gens épouvantés les sépara, et Rétif tomba dans un pêle-mêle effroyable de jambes, de bras, de perruques et de chapeaux qui cherchaient leurs maîtres ou que leurs maîtres cherchaient.

Ingénue, demeurée seule, poussait des cris affreux, à chaque ruade qui lui arrivait de cet animal sans frein, sans raison, qui se cabrait sous la terreur, et qu’on appelle la populace en déroute.

Déchirée, empêtrée, meurtrie, elle allait tomber à son tour, quand soudain, aux cris qu’elle proférait, un jeune homme accourut, renversant plusieurs personnes, parvint à elle, l’enleva par le milieu du corps, et, l’attirant à lui avec une force dont on ne l’aurait pas cru capable :

« Mademoiselle, mademoiselle, dit-il, hâtons-nous !

— Monsieur, que voulez-vous ?

— Eh ! mademoiselle, vous tirer d’embarras.

— Où est mon père ?

— Il s’agit bien de votre père ! mais vous allez être étouffée.

— Mon Dieu !

— Profitez du vide qui s’est fait par ici.

— Mon père !…

— Allons ! allons ! le guet va tirer ; les balles sont aveugles… Venez, mademoiselle, venez ! »

Ingénue ne résista plus en entendant les cris de rage des émeutiers refoulés, les imprécations des cavaliers frappés dans les ténèbres. Tout à coup, une détonation se fit entendre : c’était un coup de pistolet qui venait d’atteindre à l’épaule le commandant Dubois.

Furieux, il cria à ses cavaliers de faire feu.

Ses cavaliers obéirent.

La fusillade commença, et, dès la première décharge, on put compter dix ou douze cadavres sur le pavé.

Pendant ce temps, Ingénue, entraînée rapidement par son sauveur inconnu, se dirigeait vers le quartier qu’elle habitait, en répétant sans cesse :

« Mon père ! où est mon père ?

— Votre père, mademoiselle, aura sans doute regagné sa maison dans l’espoir de vous y retrouver… Où habite-t-il ? où habitez-vous ?

— Rue des Bernardins, près de la place aux Veaux.

— Eh bien, conduisez-moi de ce côté, dit le jeune homme.

— Mon Dieu, monsieur, je connais peu Paris, dit Ingénue ; je ne sors jamais seule, et, d’ailleurs, en ce moment, je suis si troublée… Oh ! mon père ! mon pauvre père ! pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !

— Mon ami, dit l’inconnu se tournant vers un homme qui paraissait faire la même route que lui, indiquez-moi la rue des Bernardins, s’il vous plaît. »

L’homme s’inclina sans répondre, et, plutôt de l’air d’un guide qui obéit que d’un passant qui rend un service, il prit les devants.

Au bout de trois ou quatre cents pas :

« Oh ! s’écria Ingénue, nous y voilà ! nous sommes dans la rue !

— Bien ! maintenant vous n’êtes plus si troublée que vous ne reconnaissiez la maison, n’est-ce pas, mademoiselle ?

— Oui, monsieur, oui. »

Et Ingénue, plus tremblante à mesure qu’elle approchait davantage, doubla le pas.

Ils arrivèrent enfin devant la porte de Rétif, dans un enfoncement sombre de cette rue sombre et solitaire qu’éclairait seule une rouge lanterne balancée tristement au vent de l’orage.

Ingénue se hasarda seulement alors à regarder en face celui qui l’avait sauvée.

C’était un homme jeune, d’une figure noble, d’une taille élégante ; ses habits, un peu en désordre, révélaient – moins encore que le parfum aristocratique qui s’échappait de sa coiffure, de son linge, de toute sa personne enfin – l’homme de qualité.

Tandis qu’Ingénue le remerciait en le regardant avec timidité, ce jeune homme la trouvait belle, et le lui disait par des regards audacieux.

Ingénue détacha son bras du bras de l’inconnu.

« Est-ce que vous ne m’offrirez pas de monter un peu, ne fût-ce que pour m’assurer que vous êtes en sûreté tout à fait ? demanda-t-il à Ingénue avec cet accent sans façon qui appartenait alors à cette classe de la société habituée à ne se rien voir refuser.

— Monsieur, mon père n’étant pas au logis, répliqua Ingénue, je n’ose prendre sur moi de vous faire entrer chez lui.

— Comment allez-vous rentrer vous-même, alors ?

— J’ai ma clef… la clef de l’allée.

— Ah ! fort bien !… Vous êtes belle, mon enfant !

— Monsieur ! dit Ingénue avec un soupir qui trahissait toute son angoisse.

— Que voulez-vous ?

— Monsieur, je meurs d’inquiétude sur le sort de mon père.

— Ah ! vous voudriez me voir déjà parti ?

— Oh ! si vous pouviez sauver mon père, comme vous m’avez sauvée, monsieur !

— Elle est charmante !… Comment se nomme-t-il, votre père ?

— C’est un écrivain qui s’appelle Rétif de la Bretonne.

— L’auteur du Pied de Fanchette et de La Paysanne pervertie !… Tiens ! vous êtes sa fille ! Et comment vous appelez-vous, vous ?

— Ingénue.

— Ingénue ?

— Oui, monsieur.

— Adorable ! et, en tout, digne de votre nom ! »

Et l’inconnu salua en faisant un pas en arrière, afin de mieux voir encore la jeune fille, qui se trompa à ce mouvement, qu’elle prit pour une marque de respect.

« Je rentre, monsieur, dit alors Ingénue ; mais votre nom, je vous prie, pour que je sache à qui nous devons tant !

— Mademoiselle, répliqua le jeune homme, j’aurai l’honneur de vous revoir.

— Mon Dieu !…

— Qu’avez-vous ?

— Cet homme qui se tient là dans l’ombre, et qui semble attendre, après nous avoir suivis.

— Eh ! mais c’est celui qui nous a si complaisamment servi de guide.

— Mais que veut-il, puisque nous sommes arrivés ?… Monsieur, prenez garde, notre rue est bien déserte !

— Oh ! ne craignez rien, mademoiselle ! cet homme…

— Eh bien ?

— Eh bien, cet homme est à moi. »

Ingénue frémit en voyant l’immobilité de ce fantôme. Elle prit sa clef, et, saluant son sauveur, elle se préparait à rentrer chez elle ; mais l’inconnu l’arrêta.

« Il me vient une idée, dit-il, ma belle enfant…

— Quoi donc, monsieur ?

— Cette impatience n’est guère naturelle : on ne quitte pas si vite un homme qui vous a rendu service, quand on n’en attend pas un autre.

— Oh ! monsieur ! pouvez-vous croire… ? s’écria Ingénue rougissant d’abord, puis pâlissant ensuite.

— On a vu des choses plus extraordinaires que cela… Pourquoi une jolie fille comme vous n’aurait-elle pas un amant ? »

Ingénue, honteuse, et plus effrayée encore que honteuse, ouvrit brusquement sa porte, et se glissa dans l’allée ouverte.

Le jeune homme eût vainement essayé de la suivre, tant son action fut rapide et adroitement menée.

La porte se referma, et la clef tourna deux fois dans la serrure.

« Une anguille ! s’écria l’inconnu, une véritable anguille ! »

Il se tourna vers l’homme qui se tenait près du ruisseau, et attendait.

« Auger, dit-il, tu as bien vu cette jeune fille ? tu sais son adresse ? tu sais le nom de son père ? Rappelle-toi une chose, c’est que, cette jeune fille, il me la faut !

— Vous l’aurez, monseigneur ! répondit respectueusement l’homme à qui ces paroles venaient d’être adressées. Mais je ferai observer à Votre Altesse royale que Paris n’est pas sûr à présent, qu’on a fusillé beaucoup là-bas, et qu’on fusille encore à la place de Grève. Les balles sont aveugles, comme disait tout à l’heure Son Altesse à cette petite demoiselle.

— Partons alors ; mais retiens bien l’adresse.

— C’est fait, monseigneur, c’est fait !

— Tu crois bien qu’elle attend un amant, n’est-ce pas ?

— J’aurai l’honneur de dire cela demain à Votre Altesse. »

q

Chapitre 23
Christian

Ingénue rentra donc chez elle d’autant plus vite qu’elle craignait une chose, et qu’elle en espérait une autre : elle craignait un jeune homme dans la rue ; elle espérait un autre jeune homme dans la maison.

Voilà pourquoi elle avait désiré rentrer si tôt ; voilà pourquoi elle avait tant regardé au coin des rues, tandis que Rétif dépensait en vain pour elle sa plus pure morale, conçue en des termes assez élégants pour mériter l’impression ; voilà pourquoi, enfin, au lieu d’être sensible comme elle l’eût été peut-être au dévouement de cet inconnu qui l’avait arrachée du milieu de la foule, à la place Dauphine, elle se contentait de le remercier de façon à lui inspirer des soupçons.

La grande vertu des jeunes filles ressemble à la pureté des lacs qui réfléchissent ; leur limpidité est en raison de la sérénité du firmament.

Celui qu’Auger avait appelé monseigneur paraissait donc n’avoir pas porté un jugement téméraire.

En effet, quand Ingénue entra, et qu’elle eut monté deux étages, elle trouva sur le palier, assis, la tête dans ses mains, un autre jeune homme, qui se leva en reconnaissant son pas.

« Est-ce vous, mademoiselle Ingénue ? lui dit-il.

— C’est moi, monsieur Christian.

— Je vous attendais bien impatiemment ! Votre père monte-t-il ? prend-il, comme d’ordinaire, sa chandelle chez l’épicier voisin ?

— Mon père n’est pas rentré, mon père ne rentrera peut-être pas…

— Comment ! de quel ton me dites-vous cela, mademoiselle ?

— Vous ne savez donc pas qu’on se bat ?

— On se bat ! où donc ?

— Au Pont-Neuf, le guet et les bourgeois.

— Est-ce possible ?

— On tire des coups de fusil, on tue tout le monde… J’ai failli être tuée ; mon pauvre père l’est peut-être ?

— Ne pleurez pas ! ne pleurez pas ! il y a espoir.

— Oh ! non, il serait rentré.

— Espérez, vous dis-je… puisque vous êtes rentrée, vous.

— On m’a sauvée ! mais lui…

— Qui vous a sauvée ?…

— Un homme, un jeune homme… Ah ! monsieur Christian, mon père ne revient pas !

— Voulez-vous que j’aille à sa recherche ?

— Je le voudrais… et…

— Je comptais sur ce moment pour vous dire un seul mot, un seul !… Je sais où vous avez dîné, je vous ai vue partir avec votre père, quand les ouvriers de M. Réveillon étaient sur la porte ; j’ai pris les devants pour arriver le premier, et vous attendre sur l’escalier.

— Mais, monsieur Christian…

— Ah ! que vous avez tardé ! comme j’ai attendu avec angoisse ! comme j’ai souvent ouvert et fermé la porte de cette petite chambre que j’ai louée dans la maison, pour avoir le droit d’y entrer avec une clef commune à tous les locataires ! Ah ! mademoiselle Ingénue, voilà six semaines que je vous vois tous les jours, et voilà trois jours que je vous parle ainsi à la dérobée : je n’y tiens plus, il faut que vous me disiez ce que vous pensez de moi.

— Monsieur Christian, je pense que vous êtes un jeune homme très bon et très indulgent pour moi.

— Est-ce tout ?

— Mais cette chambre que vous avez louée et que vous n’habitez pas, ce costume qui n’est pas votre costume ordinaire, cette hâte que vous avez de me demander ce que l’habitude seule peut inspirer aux femmes…

— L’habitude ?…

— Enfin, monsieur Christian, vous voyez clair dans votre cœur, vous ; moi, je ne vois pas clair dans le mien.

— Mademoiselle, il me semble que, si des voisins nous apercevaient causant ainsi sur le palier, vous pourriez être compromise.

— Disons-nous adieu, alors, monsieur Christian.

— Quoi ! vous ne m’accorderez pas même de m’asseoir une fois dans votre appartement, d’y causer avec vous ?… Enfin, mademoiselle, vous ne m’aimez donc pas ?

— Comme vous y allez, monsieur Christian ? vous aimer !

— Oh ! je vous ai crue plus sensible : vos yeux disaient autre chose que ce que dit votre bouche.

— On vient de là-haut… Partez ! partez !

— C’est cette vieille si curieuse, de qui je loue ma chambre… Si elle nous a vus…

— Mon Dieu ! fit Ingénue, partez !

— Et voici une porte qui s’ouvre à l’étage du dessous ! Comment faire !

— On pensera mal, et je ne fais pas de mal ! s’écria Ingénue avec chagrin.

— Vite, vite ! entrez chez vous ! La vieille descend, et le voisin du dessous monte. »

Ingénue, sous l’empire de la peur, ouvrit l’appartement, par la porte duquel Christian se précipita derrière elle. Ils refermèrent les verrous aussitôt, Christian avec un cœur palpitant, Ingénue avec une sorte de désespoir qui s’augmentait de ses inquiétudes sur le sort de son père.

Tout à coup, un pas rapide retentit sur le palier : une voix éclatante, empressée, se fit entendre.

« Ingénue ! Ingénue ! criait Rétif, es-tu là ?

— Mon père ! mon père ! répondit du dedans la jeune fille, moitié joyeuse, moitié effrayée.

— Ouvre donc, alors, dit Rétif.

— Que faire ? murmura Ingénue à Christian.

— Ouvrez ! » répliqua celui-ci.

Et il ouvrit lui-même.

Rétif se précipita dans les bras de sa fille, en pleurant de joie.

« Nous sommes donc sauvés tous deux ? dit-il.

— Oui, mon père ! oui… Comment vous êtes-vous échappé ?

— Foulé aux pieds, renversé ! par bonheur, j’ai échappé aux coups de feu… puis j’ai pris ma course en te cherchant, en t’appelant… Oh ! que j’ai souffert dans la route ! que j’ai souffert en ne voyant pas la fenêtre éclairée ! Mais Dieu soit béni ! te voilà ! Comment t’es-tu échappée à ton tour ?

— Un généreux inconnu m’a emportée, ramenée ici…

— Oh ! tu n’as pas allumé ta lampe ! Que cette obscurité m’a fait peur !

— Bon père !… »

Et Ingénue embrassa Rétif une fois encore.

Elle espérait que Christian profiterait de ce moment pour se cacher ; mais, au contraire, il s’avança, et, par-dessus l’épaule de l’enfant, Rétif aperçut Christian, qui le saluait.

« Qu’est-ce là ? dit-il. Bonjour monsieur… Ah ! monsieur est ici ! »

Ingénue balbutia.

« Monsieur, répliqua Christian en s’approchant du bonhomme, vous êtes surpris à bon droit de me voir chez mademoiselle…

— Sans lumière ! » ajouta Rétif.

Ce mot, sans lumière, tomba d’aplomb sur la jeune fille, qui baissa la tête.

« À moins, continua le père, que vous ne soyez, monsieur, le sauveur d’Ingénue ; auquel cas, vous me voyez tout disposé à vous remercier. »

Rétif se rappelait ses scènes du père dans La Paysanne pervertie ; il jouait son rôle noble avec majesté.

Le jeune homme ne fut pas déconcerté ; tandis qu’Ingénue tremblante allumait une chandelle, il reprit :

« Je suis venu ici, tout à l’heure, monsieur, pour déclarer mon amour à mademoiselle.

— Oh ! oh ! s’écria Rétif un peu surpris, vous connaissiez donc Ingénue ?

— Depuis longtemps, monsieur.

— Et je l’ignorais !

— Mademoiselle aussi l’ignorait... je n’ai eu l’honneur de l’entretenir que trois fois, par rencontre.

— En vérité ! comment cela ?

— Monsieur, j’habite une chambre dans cette maison. »

Rétif marchait de surprise en surprise.

Christian continua.

« Je suis un ouvrier ciseleur, dit-il ; je gagne de quoi vivre honorablement. »

Rétif abaissa ses yeux gris sur les mains du jeune homme.

« Combien gagnez-vous ? dit-il.

— De quatre à six livres par jour.

— C’est joli ! »

Et Rétif continuait de regarder les mains de Christian, lequel, s’apercevant enfin de cette observation, cacha brusquement, en les frottant les uns contre les autres, ses doigts un peu blancs pour des doigts de ciseleur.

Rétif demeura quelques instants silencieux.

« Et, dit-il ensuite, vous venez pour dire à ma fille que vous l’aimez ?

— Oui, monsieur, je suis arrivé au moment où mademoiselle fermait sa porte ; je l’ai priée instamment de vouloir bien me laisser entrer…

— Elle a consenti ?

— Je lui parlais de vous, monsieur, de vous, dont elle était inquiète.

— Oui, oui, de moi, dont elle était inquiète… »

Rétif regarda Ingénue, rose comme une rose, et les yeux languissants.

« Était-il possible, pensa-t-il, qu’elle n’aimât pas, ou ne fût pas aimée ? »

Il prit le jeune homme par la main.

« Je sais vos impressions, dit-il ; maintenant, voyons vos intentions.

— Je voudrais obtenir de vous mademoiselle Ingénue en mariage, si elle consentait à m’aimer.

— Vous vous nommez ?

— Christian.

— Christian ! ce n’est pas un nom.

— C’est le mien.

— C’est un nom étranger.

— Je suis étranger, en effet, ou plutôt je suis né de parents étrangers : ma mère est Polonaise.

— Et vous êtes ouvrier ?

— Oui, monsieur.

— Ciseleur ?

— J’ai eu l’honneur de vous le dire, interrompit Christian, étonné et même inquiet de la persévérance de Rétif à le questionner.

— Reste ici, Ingénue, dit Rétif, que je montre à monsieur l’intérieur de cette famille dans laquelle il sollicite l’honneur d’entrer. »

Ingénue s’assit près de la table. Christian suivit Rétif.

« Vous voyez ici mon cabinet de travail, dit le romancier en introduisant Christian dans une chambre voisine, pauvrement tapissée de portraits et de gravures ; là sont les portraits de tous ceux qui m’ont engendré, là les images de ceux à qui j’ai donné le jour. Ces pastels représentent mes père, mère, grand-père et grand-mère ; ces gravures sont les sujets des scènes les plus intéressantes de mes romans. Les premiers étaient et sont encore des cultivateurs honorables, sortis du peuple – bien que je prétende remonter à l’empereur Pertinax, comme vous le savez.

— J’ignorais…, dit le jeune homme surpris.

— C’est que vous n’avez pas lu mes ouvrages, dit froidement Rétif ; vous y auriez trouvé une généalogie que j’ai dressée moi-même, et qui prouve irrécusablement que ma famille descend de Pertinax, lequel nom signifie Rétif en latin.

— J’ignorais, répéta Christian.

— Cela doit vous importer peu, dit Rétif. À vous ouvrier ciseleur, que fait un beau-père descendu d’un empereur ? »

Christian rougit sous le regard du romancier. Il est vrai que ce regard s’était armé d’une perspicacité gênante.

« Mais, poursuivit Rétif, ce qui va vous surprendre, c’est que le sang des empereurs s’est si bien atténué dans mes veines, que le cultivateur domine maintenant, et que jamais empereur n’obtiendrait la main de ma fille, s’il la demandait ; j’ai renversé l’échelle généalogique, au point que le cultivateur me paraît être l’idéal de l’aristocratie : m’allier avec un roi serait pour moi déroger ; je n’accepterais même pas un simple gentilhomme. »

Ce disant, Rétif reprit son investigation des mains et du visage de Christian.

« Qu’en pensez-vous ? fit-il après ce discours !

— Tout ce que vous me dites là, monsieur, répliqua le jeune homme, est d’un raisonnement parfaitement sage ; mais il me semble que vous retournez le préjugé d’une façon très arbitraire et bien tyrannique.

— Comment cela ?

— Oui, la philosophie écrase la noblesse de race ; mais je crois que les philosophes, en s’acharnant à détruire le principe, respectent encore, au fond, les bonnes exceptions.

— Assurément !… Mais où voulez-vous en venir ?

— À rien, monsieur, à rien, dit vivement Christian.

— Cependant, vous défendez contre moi la noblesse, vous, ouvrier ciseleur !

— De même que vous l’attaquez contre moi, ciseleur, vous, descendant de l’empereur Pertinax. »

Rétif demeura battu mais peu content.

« Vous avez de l’esprit, monsieur, dit-il.

— Que j’en aie juste assez pour vous comprendre, monsieur, c’est tout ce que j’ambitionne, répondit Christian. »

Rétif sourit.

Christian s’était raccommodé, par cette réponse gracieuse, avec son futur beau-père.

Mais ce n’était pas le compte de Rétif : il était ce que veut dire son nom français, ce que veut dire pertinax en latin : entêté !

« Avouez-moi, dit-il au jeune homme, que vous êtes venu ici, comme tous les jeunes gens, pour vous faire aimer de ma fille Ingénue, et que vous n’avez pas d’autre but.

— Vous vous trompez, monsieur, puisque je demande mademoiselle votre fille en mariage.

— Avouez-moi, du moins, que vous savez être aimé d’elle.

— Faut-il que je sois franc ?

— Puisqu’il n’y a pas d’autre moyen, soyez-le.

— Eh bien, j’espère que mademoiselle Ingénue n’a pas d’éloignement pour moi.

— Vous l’avez vu à des signes certains ?

— Il me semble l’avoir remarqué.

— Dans vos rencontres ?

— Oui, monsieur, et c’est ce qui m’a enhardi, continua le jeune homme, dupé par la fausse bonhomie du romancier.

— Je vois donc, s’écria celui-ci en se relevant tout à coup, que vous aviez déjà pris vos mesures ; que vous aviez habilement employé contre la pauvre Ingénue vos séductions et vos pièges !

— Monsieur !

— Je vois que vous vous êtes rapproché d’elle en prenant ce logement dans la maison, et que, ce soir, me croyant absent, tué peut-être, vous vous étiez introduit près d’elle !

— Monsieur ! monsieur ! vous me jugez indignement !

— Hélas ! monsieur, je suis un homme expérimenté ; je connais les ruses : je suis en train d’écrire un livre qui sera mon grand ouvrage, et qui a pour titre : Le Cœur humain dévoilé.

— Vous ne connaissez pas le mien, monsieur, je crois pouvoir vous l’affirmer.

— Qui dit le cœur humain dit tous les cœurs.

— Je vous proteste…

— Ne protestez pas, ce serait inutile… Vous avez entendu tout ce que je vous ai dit ?

— Oui, certes ; mais laissez-moi parler à mon tour.

— À quoi bon ?

— Ce n’est pas d’un homme équitable, de se faire juge et partie dans sa cause ! ce n’est pas d’un romancier qui peint si bien les sentiments, de n’écouter aucun sentiment ! laissez-moi parler.

— Parlez, puisque vous y tenez absolument.

— Monsieur, si votre fille a quelque penchant pour moi, voulez-vous la faire malheureuse ?… Je ne vous dis rien de moi cependant, je vaux peut-être qu’on en parle.

— Ah ! s’écria Rétif sautant sur ce mot – prétexte qu’il attendait – ah ! oui, vous valez… vous valez… mais Dieu sait si ce n’est pas là précisément ce que je vous reproche ! Vous valez trop, disons-le.

— Pas d’ironie, je vous en conjure.

— Eh ! je ne suis pas ironique, mon cher monsieur ! Vous savez mes conditions, mon ultimatum, ainsi qu’il se dit en politique.

— Répétez-le-moi, s’écria le jeune homme, abîmé de tristesse.

— Un ouvrier, un marchand, seront les seuls prétendants que j’accepterai pour ma fille.

— Puisque, je suis ouvrier… », dit timidement Christian.

Mais Rétif, élevant la voix :

« Un ouvrier ? un marchand ? répéta-t-il. Regardez vos mains, monsieur, et faites-vous justice ! »

À ces mots, se drapant dans sa mauvaise redingote avec un geste majestueux, Rétif salua le jeune homme d’un air qui n’admettait plus ni contestation ni réplique.

q

Chapitre 24
Où les soupçons de Rétif sont tristement confirmés

Presque chassé par le démocrate descendant de l’empereur Pertinax, Christian repassa devant la table sur laquelle, au moment où son père et son amant avaient disparu, s’était accoudée, tremblante et le cœur palpitant, la désolée Ingénue.

Christian n’était ni moins tremblant, ni moins palpitant que celle qu’il aimait.

« Adieu, mademoiselle ! adieu ! dit-il, puisque monsieur votre père est le plus cruel et le plus intraitable des hommes ! »

Ingénue se leva aussi rapidement que si un ressort l’eût dressée tout debout, et regarda son père avec des yeux vifs et clairs qui, s’ils ne contenaient pas une provocation, renfermaient certainement du moins la protestation la plus énergique. Rétif secoua ses épaules comme pour chasser l’orage qui s’abattait sur lui, conduisit Christian jusqu’au palier, le salua poliment, et referma la porte derrière le jeune homme, non pas seulement à la clef, mais encore aux verrous.

En rentrant, il trouva Ingénue au même endroit où il l’avait laissée, c’est-à-dire debout, droite et immobile devant la chandelle ; elle ne lui adressa pas un mot.

Rétif était visiblement mal à son aise : il lui en coûtait de contrarier Ingénue ; mais il en eût coûté bien davantage encore de renoncer à ses préjugés.

« Tu m’en veux ? dit-il après un court silence.

— Non, répondit Ingénue, je n’en ai point le droit.

— Comment, tu n’en as point le droit ?

— N’êtes-vous pas mon père ? »

Ingénue accompagna ces mots d’un accent presque amer, et un sourire presque ironique.

Rétif tressaillit : c’était la première fois qu’il trouvait chez Ingénue un pareil accent et un semblable sourire.

Il alla à la fenêtre, l’ouvrit et vit sortir le jeune homme, qui lentement et la tête baissée, refermait la porte de la rue.

Tous les mouvements de Christian décelaient le plus violent désespoir.

Un instant, l’idée vint à Rétif qu’il s’était trompé, et que ce jeune homme dont il venait de refuser l’alliance était bien réellement un ouvrier ; mais il réfléchit encore une fois à ce langage élégant, à ces mains blanches, et à ce parfum d’aristocratie émanant de toute sa personne. Un pareil amoureux ne pouvait pas être un ciseleur, à moins que ce ne fût un ciseleur comme l’Ascanio de Benvenuto Cellini ; c’était bien plutôt un gentilhomme.

En tous cas, il était visible que ce gentilhomme aimait Ingénue au point de la posséder par quelque tentative violente ou de sacrifier sa vie par quelque coup de désespoir.

Quels reproches à se faire si les choses en arrivaient là ! sans compter les dangers qu’il courait, exposé, certainement, à la fureur et à la vengeance d’une famille en deuil. Quels remords pour un cœur sensible, pour une âme philanthropique, pour un ami de M. Mercier, le cœur le plus sensible et l’âme la plus philanthropique qu’il y ait eu depuis Jean-Jacques Rousseau !

Que dirait-on, que penserait-on d’un romancier capable d’un pareil abus de pouvoir paternel ?

Rétif voulut avoir, au moins, le cœur net de cette idée que Christian pouvait être un ouvrier ; idée qui le tourmentait singulièrement, car, disons-le à la louange de notre romancier, cette crainte du danger dont nous avons parlé, et que pouvait lui faire courir une grande famille insultée ou désespérée, n’était que secondaire.

En conséquence, Rétif, adoptant une résolution subite, prit sa canne, son chapeau, qu’il avait posés dans un coin, et courut précipitamment vers l’escalier. Ingénue, soit qu’elle eût compris ce qui se passait dans l’esprit de son père, soit que son cœur sans fiel fût incapable de conserver aucun ressentiment, Ingénue sourit à Rétif.

Rétif, encouragé par ce sourire, se précipita par les degrés avec l’agilité d’un coureur de quinze ans.

Il s’assura d’abord que Christian ne l’avait ni vu ni entendu, et s’élança à sa poursuite en suivant les murs, prêt à s’arrêter et à s’effacer, si le jeune homme tournait la tête.

La nuit était épaisse et la solitude profonde ; ces deux circonstances favorisaient le projet de Rétif.

D’ailleurs, le jeune homme continua son chemin sans regarder une seule fois du côté de la rue des Bernardins, quoique, dans cette rue, il laissât sa vie.

Rétif le suivait à une distance de cinquante pas environ : il le vit déboucher sur le pont Saint-Michel, s’approcher du parapet, et l’enjamber un instant.

Le vieillard, toujours sur ses traces, allait s’écrier pour l’empêcher de se noyer, comme il lui en supposait l’intention ; mais, juste en ce moment, les cris qui venaient de la place Dauphine se firent entendre avec plus de véhémence, et, au milieu de ces cris, une effroyable explosion retentit.

Ce double bruit fit tressaillir à la fois ces deux hommes, dont l’un guettait l’autre, et changea, sans doute, la résolution de celui qui allait se noyer.

Christian se détacha du parapet, et, avec une rapidité merveilleuse, courut dans la direction de la place Dauphine, c’est-à-dire au-devant des coups de feu.

« Il a changé de résolution, pensa Rétif, et il cherche un coup de feu ; c’est bien décidément un gentilhomme : il n’a pas voulu de la noyade. »

Là-dessus, Rétif se remit à courir après son prétendu gendre, qui se glissait comme une flèche parmi les fuyards venant en sens inverse, et parmi des groupes fort animés que l’on voyait courir çà et là, brandissant des fusils et des sabres, avec mille cris farouches.

Il est temps, en effet, de dire au lecteur ce qui était advenu après la première décharge faite sur les groupes par MM. les soldats du guet.

Furieux de ce que les plus ardents des leurs fussent couchés, morts ou blessés, sur le pavé, les émeutiers, voyant les cavaliers un peu éparpillés par la charge qu’ils avaient faite, s’étaient bravement rués sur eux à coups de pierre et à coups de barre de fer, à coups de marteau et à coups de bâton.

Il est étrangement curieux de voir comment, en un instant, dans une émeute, tout devient arme, et arme mortelle.

La lutte s’était donc engagée corps à corps, lutte formidable qui avait coûté la vie à bon nombre de cavaliers ; car, il faut le dire et le dire hautement à la louange du peuple de 1789, qu’on a trop souvent confondu avec la populace de 1793, ce peuple, dans les premières émeutes de la Révolution, s’était battu bravement et loyalement, quoiqu’il se battît à armes inégales.

S’emparant des pistolets, des carabines, des sabres des vaincus, des blessés et des morts, les émeutiers avaient réussi à mettre le guet en déroute, et, fiers de ce premier succès, ils procédèrent immédiatement à l’attaque d’un poste de soldats du guet à pied qui, pendant le combat, n’avaient point défendu leurs camarades, lorsqu’il leur eût été si facile, cependant, de surprendre la multitude entre deux feux, et de la dissiper en peu d’instants puisqu’ils étaient postés près de la statue de Henri IV, et que le commandant Dubois poussait sur eux l’émeute, du fond de la place Dauphine.

Aussi, après sa victoire, le peuple, prenant sans doute cette inaction pour de la faiblesse, s’était-il rué sur ce poste qui, forcé de se défendre à son tour, se défendit mal, abandonna ses armes, et chercha son salut dans une fuite qui amena la mort du plus grand nombre.

Dans les premiers moments de colère, d’enivrement ou d’enthousiasme qui suivent ses victoires, le peuple – nous avons vu cela – démolit ou brûle ; ne voulant pas se venger du mal qu’on lui a fait en rendant le mal à des créatures vivantes, il se venge sur les objets inanimés : cela lui produit la même satisfaction, et ne fait de mal qu’aux pierres et au bois.

C’était juste à ce moment de triomphe et d’enivrement populaire que Christian et Rétif de la Bretonne arrivaient sur le lieu de la scène.

Mais cet enivrement commençait à se dissiper.

Les détachements envoyés en hâte avaient reçu les vainqueurs, à la place de Grève, par un feu si rude et si nourri, que le tiers de ceux qui avaient pris ce chemin avaient été fauchés ! Cette dernière fusillade était celle que Christian et Rétif avaient entendue du pont Saint-Michel, et que l’écho renvoyait à la place Dauphine, vers laquelle Christian courait si vite.

Il déboucha, par le quai des Morfondus, en face du poste qui brûlait, et dont l’incendie éclairait toute la rivière jusqu’au Louvre ; ce que faisait un spectacle effrayant et magnifique à la fois.

Mais, dans ce poste incendié, les incendiaires avaient oublié les fusils des soldats.

Or, ces fusils étaient tout chargés.

Il arriva donc, au moment où le toit du petit bâtiment s’évasa, en tombant, comme un cratère, qu’un crépitement se fit entendre tout à coup dans la fournaise, qu’une vingtaine d’explosions éclatèrent, que huit ou dix cris y répondirent, et que, cette fois encore, quatre ou cinq personnes se couchèrent sanglantes sur le pavé.

Les fusils du guet oubliés dans le poste, ayant chauffé et fait explosion, avaient, dans la foule des triomphateurs, atteint et blessé plus ou moins grièvement huit ou dix personnes.

De là les cris entendus, de là ces blessés saignants et roulant sur le pavé. Le premier qui tomba fut Christian ; une balle venait de l’atteindre à la cuisse.

Rétif n’eût rien compris à cette chute, sans l’empressement incroyable de la multitude à ramasser les blessés, à les soigner et à les plaindre.

La foule était excitée à cette bonne œuvre par un homme aux formes colossales, à la figure expressive, dont la laideur s’effaçait pour prendre un grand caractère sous l’émotion qui agitait son cœur, et sous les reflets d’incendie qui coloraient son visage.

Cet homme s’élança, d’un côté, pour secourir Christian, tandis que, de l’autre, Rétif s’élançait pour le soutenir.

Tous deux, étant les plus proches de lui, recueillirent ses premières paroles.

On l’interrogeait, on s’empressait, on lui demandait son nom et sa demeure.

À moitié évanoui, succombant à la douleur, il ne s’aperçut point qu’au nombre de ceux qui lui portaient secours était Rétif de la Bretonne.

— Je me nomme Christian, dit-il ; je suis page de M. le comte d’Artois… Portez-moi aux Écuries, où il doit y avoir un chirurgien.

Rétif poussa une exclamation qui résumait, avec toute sa douleur, le triomphe de ses soupçons, et, comme sept ou huit personnes avaient entrepris de porter le blessé à son domicile, comme il le voyait bien soigné par ceux qui l’entouraient, bien vivant malgré sa blessure ; comme l’homme dans les bras duquel il était tombé en même temps que dans les siens promettait de ne pas le quitter jusqu’à ce qu’il fût entre les mains de ce chirurgien dont parlait le blessé, Rétif revint à pas lents chez Ingénue ou plutôt chez lui, se demandant s’il apprendrait cette funeste nouvelle à la jeune fille, ou s’il ne valait pas mieux laisser, dans l’oubli de l’absence, tomber peu à peu cette passion mal venue, sorte d’artifice qui réussit toujours aux pères de famille, quand ils ont, par bonheur pour eux, affaire à des amours doublées d’amour-propre.

Maintenant, abandonnons un instant Christian, qui s’achemine sous bonne escorte vers les écuries d’Artois, et Rétif de la Bretonne, qui regagne tout seul sa maison, pour arrêter, à larges coups, les contours à peine esquissés de ce premier tableau de nos guerres civiles.

Commencée par l’autorité avec de faibles moyens et la confiance d’une habituelle supériorité, la lutte fut continuée pendant quelques heures encore par le désespoir du courage mis en haleine.

Puis elle recommença le lendemain, et dura jusqu’au troisième jour.

Mais force finit par demeurer aux troupes du roi. Le plus grand désastre, pour les charismatiques transformés en émeutiers, fut l’attaque de l’hôtel du chevalier du guet, rue Meslay, attaque reçue à coups de fusil par les troupes, qui, pressant les rebelles entre deux feux, et se les renvoyant mutuellement sur leurs baïonnettes, firent un massacre des révoltés et des curieux qui rougit de sang toute la rue !

Après quoi, la rébellion cessa ; mais la Révolution était commencée.

q

Chapitre 25
Le tentateur

Le lendemain de toutes ces fusillades, qui avaient eu un si funeste résultat pour notre jeune page, et pour les amours à peine ébauchées d’Ingénue, l’homme que nous avons vu caché dans l’encoignure de la maison de Rétif de la Bretonne entrait en plein jour dans cette maison.

Cet homme, apparaissant ici comme ces personnages mystérieux qui entrent, à la fin du deuxième acte, pour changer la marche du drame commencé, était un homme de trente à trente-cinq ans, une espèce de laquais sans livrée, une figure plate avec l’air hardi, le reste de ces grands laquais du siècle passé qui avaient enjambé dans le siècle suivant, mais dont la race commençait à s’éteindre après avoir tant brillé, et n’obtenait plus même les honneurs de la potence.

Il était vêtu d’un habit gris-noir, d’un de ces habits qui n’indiquent aucune condition. Il semblait être un bourgeois, un huissier sortant le dimanche, ou un clerc de notaire en quête d’une invitation de noce.

Ingénue, qui s’attendait toujours à recevoir quelque nouvelle de Christian, regardait à la fenêtre, quand cet homme, après lui avoir envoyé d’en bas un salut et un sourire, franchit le seuil de la sombre allée conduisant à l’escalier tortueux, qui conduisait lui-même, après soixante marches franchies, à l’appartement de Rétif de la Bretonne.

Tout étonnée qu’elle fût d’abord d’être saluée par un homme qu’elle ne connaissait pas, Ingénue se douta que cet homme venait chez son père, et, pensant que c’était quelque ami inconnu de l’auteur de ses jours, elle s’apprêta à aller ouvrir, dans le cas où l’on frapperait.

On frappa.

Ingénue, sans défiance aucune, ouvrit la porte.

« M. Rétif de la Bretonne ? demanda l’inconnu.

— C’est ici qu’il demeure, monsieur, répondit la jeune fille.

— Je sais cela, mademoiselle, reprit l’homme à l’habit gris noir ; seulement, veuillez me dire si je pourrais lui parler en ce moment.

— J’en doute, monsieur ; mon père compose, et il n’aime pas à être dérangé dans ce travail.

— J’aurais, en effet, regret de le troubler ; et, cependant mademoiselle, ce que j’aurais à lui communiquer est de la plus grande importance. »

Et, en disant ces mots, l’étranger avait doucement poussé Ingénue devant lui, et, pénétrant dans la première chambre, il manifesta son intention de ne pas se rendre à un premier refus en déposant son chapeau sur une table et sa canne dans un coin.

Après quoi, ayant avisé un fauteuil, il s’y installa, tira son mouchoir de sa poche, poussa un ah ! en signe de satisfaction, et s’essuya le front avec son mouchoir, en homme dont la figure signifie : « Savez-vous, mademoiselle, que vous demeurez bien haut ? »

Ingénue suivait des yeux l’étranger, et ses yeux peignaient l’étonnement. Il était évident qu’elle avait reçu de son père une consigne déjà à moitié enfreinte.

L’homme sans gêne parut comprendre ce qui se passait dans l’esprit d’Ingénue.

« Au fait, dit-il, mademoiselle, ce que j’avais à dire à M. Rétif de la Bretonne, il m’est possible de vous le dire.

— Alors, monsieur, dites, car j’aimerais autant, si la chose était possible, ne pas déranger mon père.

— Oui, oui, continua l’homme avec un regard qui, sans qu’elle sût pourquoi, fit baisser les yeux de la jeune fille ; oui cela vaut même mieux que je procède ainsi ; car, au bout du compte, l’affaire qui m’amène peut se régler entre nous deux, et votre père, à la rigueur, n’a rien à voir là-dedans.

— Mais de quoi donc est-il question, alors ? s’informa timidement Ingénue.

— De vous, mademoiselle.

— De moi ? s’écria Ingénue avec étonnement.

— Sans doute ; vous êtes bien assez jolie pour cela, ce me semble. »

Ingénue rougit.

« Pardon, monsieur, demanda-t-elle, je désirerais savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

— Oh ! mademoiselle, mon nom ne vous apprendra rien, car vous ne le connaissez certainement pas.

— N’importe, monsieur.

— Auger, mademoiselle. »

Ingénue salua en secouant la tête.

En effet, ce nom d’Auger ne lui avait rien appris.

Mais il y avait dans la jeune fille un tel air de candeur, que, si peu impressionnable que l’inconnu parût être à ces airs-là, il continuait de regarder Ingénue sans rien dire.

Ce silence était étrange, car on voyait bien que l’inconnu avait quelque chose à dire, que ce qu’il avait à dire venait jusqu’aux bords de ses lèvres, et que, cependant, il n’osait parler.

« J’écoute, monsieur, hasarda Ingénue.

— Dame ! c’est que…

— Vous hésitez ? »

Celui qui s’était donné le nom d’Auger étendit la main vers Ingénue, qui fit un pas en arrière.

« Dame ! c’est que c’est difficile à dire », reprit-il.

Ingénue rougit encore.

Cette rougeur paraissait être une barrière que les paroles de l’étranger n’osaient franchir.

« Ma foi ! dit-il tout à coup, j’aime encore mieux parler à votre père qu’à vous, mademoiselle. »

Ingénue comprit qu’il n’y avait que ce moyen de se débarrasser de cet homme, et, au risque de ce qu’allait dire son père :

« Alors, fit-elle, monsieur, attendez-moi ; je vais prévenir mon père. »

Et elle entra chez le romancier.

Rétif de la Bretonne était en train de publier ses Nuits de Paris, et c’était à cet ouvrage qu’il travaillait.

Il était devant sa table, un casier placé à portée de sa main droite, composant au lieu d’écrire, selon son habitude. – Il trouvait à ce mode de composition une double économie : économie de temps, économie d’argent.

Les détails du livre le faisaient sourire avec un air de satisfaction de lui-même ; il n’y avait point à s’y méprendre.

Rétif était un grand travailleur, et, comme tous les grands travailleurs, quand on le dérangeait trop souvent, il faisait grand bruit de ce dérangement ; mais, quand il y avait deux ou trois heures que sa porte n’avait été ouverte, il ne détestait point d’être dérangé, quoiqu’il grognât toujours un peu, pour sauver les apparences.

« Mon père, excusez-moi, dit Ingénue, mais c’est un étranger, M. Auger, qui demande à vous parler pour affaire d’importance.

— M. Auger, fit Rétif cherchant dans ses souvenirs. Je ne le connais pas.

— Eh bien, mon cher monsieur, nous ferons connaissance », dit une voix derrière Ingénue.

Rétif de la Bretonne se tourna vers le point d’où venait la voix, et aperçut une tête qui s’allongeait au-dessus de l’épaule de sa fille.

« Ah ! ah ! fit le romancier, qu’y a-t-il ?

— Monsieur, répondit Auger, seriez-vous assez bon pour m’entendre seul ? »

Rétif de la Bretonne congédia sa fille d’un coup d’œil ; Auger la suivit des yeux jusqu’à ce que la porte fût refermée derrière elle, et, la porte refermée, il respira.

« Ah ! ma foi ! dit-il, me voilà plus libre ! L’air candide de cette charmante personne me glaçait la parole sur les lèvres.

— Et pourquoi cela, monsieur ? demanda Rétif avec une espèce d’étonnement qui, pendant tout le cours de la conversation, devait aller croissant.

— Mais, reprit l’inconnu, à cause de la question que j’ai à vous adresser, mon cher monsieur.

— Et quelle est cette question ?

— Mademoiselle votre fille est-elle bien à elle, monsieur ?

— Comment l’entendez-vous ? fit Rétif surpris. À elle ! Je ne vous comprends pas.

— Alors, je vais me faire comprendre.

— Vous me rendrez service.

— Je me faisais l’honneur de vous demander, monsieur, si mademoiselle Ingénue n’avait pas de mari.

— Non, certes.

— Ni d’amant.

— Ah ! monsieur, fit Rétif en se redressant de plusieurs pouces.

— Oui, je comprends, dit Auger avec un effroyable aplomb, au premier abord, la question paraît indiscrète, et, cependant, elle ne l’est pas.

— Ah ! vous croyez ? répondit Rétif stupéfait.

— Assurément ! car vous désirez que votre fille soit riche et heureuse ?

— Sans doute ; c’est le désir de tout père ayant une fille de l’âge de la mienne.

— Eh bien, monsieur, mademoiselle Ingénue manquerait sa fortune si elle n’était pas libre. »

Rétif pensa que l’homme à l’habit gris venait lui demander sa fille en mariage, et il le toisa des pieds à la tête.

« Oh ! oh ! murmura-t-il, des propositions ?

— Eh bien, oui, monsieur, des propositions ! dit Auger. Qu’en pensez-vous faire de la jeune personne ?

— Une honnête femme, monsieur, comme j’en ai fait une honnête fille.

— Oui, c’est-à-dire la marier à quelque mécanicien, à quelque artiste, à quelque pauvre diable de poète ou de journaliste.

— Eh bien, dit Rétif, après ?

— Après ?… Je suppose qu’on a déjà dû vous faire bon nombre de propositions de ce genre-là.

— Hier encore, monsieur, on m’en faisait une, et des plus honorables même.

— Vous avez refusé, je l’espère ?

— Et pourquoi l’espérez-vous, je vous prie ?

— Mais parce que je viens vous offrir mieux aujourd’hui.

— Mieux ! mais vous ne savez pas ce qu’on m’offrait.

— Peu m’importe.

— Cependant…

— Je n’ai pas besoin de le savoir, attendu que je suis sûr d’une chose.

— De quelle chose ?

— C’est que je viens, comme je vous l’ai déjà dit, vous offrir mieux aujourd’hui qu’on ne vous offrait hier.

— Ah ! ah ! pensa Rétif, Ingénue est aux enchères. Bon !

— D’ailleurs, je sais ou plutôt je devine…

— Quel était le prétendant ?

— Un petit jeune homme !

— Oui.

— Sans le sou !

— Je ne sais.

— Sans état !

— Pardon, il se disait ciseleur.

— Voyez-vous, il se disait…

— Oui, monsieur, car, en réalité, il était gentilhomme.

— Gentilhomme ?

— Oui, monsieur, gentilhomme !

— Eh bien, moi, je viens vous offrir mieux que cela, monsieur Rétif.

— Bon !

— Je viens vous proposer un prince.

— Pour épouser ma fille ?

— Ma foi ! oui.

— Plaisantez-vous ?

— Pas le moins du monde.

— Un prince ?

— Tout bonnement ; c’est à prendre ou à laisser. »

Le doute commençait à s’emparer du cœur de Rétif, tandis qu’instinctivement le rouge lui montait au visage.

« Pour épouser, dites-vous ? répéta-t-il d’un air défiant.

— Pour épouser.

— Un prince épouserait une fille pauvre ?

— Ah ! je ne vous dis pas qu’il l’épouserait à Notre-Dame, fit impertinemment Auger, qu’encourageaient la bonhomie et la longanimité de Rétif.

— Alors, monsieur, fit Rétif en regardant fixement son interlocuteur, où l’épouserait-il ?

— Voyons, fit Auger en appuyant familièrement sa grosse main sur l’épaule du romancier, trêve de plaisanteries, et abordons franchement la question, cher monsieur Rétif : le prince a vu votre fille, et il l’aime.

— Quel prince ? demanda Rétif d’un ton glacial.

— Quel prince ? quel prince ? reprit Auger, un peu démonté malgré son aplomb. Pardieu ! un très grand prince, immensément riche ! Un prince !

— Monsieur, reprit le romancier, je ne sais ce que vous voulez me dire avec tous vos sourires, mais ils me promettent trop ou trop peu.

— Laissez-moi vous dire d’abord ce qu’ils vous promettent, monsieur Rétif : de l’argent, beaucoup d’argent, énormément d’argent ! »

Rétif ferma les yeux avec une expression de dégoût si marquée, qu’Auger se hâta de reprendre :

« De l’argent ! on dirait que vous en avez si peu manié dans votre vie, que vous ne savez pas ce que c’est, monsieur Rétif.

— Mais, en vérité, monsieur, dit Rétif, je ne sais si je dors ou si je veille ; si je veille, il me semble que je suis bien bon de vous écouter.

— Écoutez-moi, monsieur Rétif, et vous n’y perdrez point, car vous entendrez ma définition de l’argent… Oh ! vous qui êtes un aligneur de phrases, pesez un peu celles-ci à leur valeur. L’argent, cher monsieur Rétif…

— Monsieur…

— Ah ! voilà que vous m’interrompez au commencement de ma définition. »

Rétif regarda autour de lui s’il n’y avait personne qui pût l’aider à pousser Auger à la porte ; mais il était seul, et, seul, il n’était point de taille à venir à bout d’un jeune homme vigoureux comme l’était Auger.

Il prit donc patience.

D’ailleurs, en sa qualité d’observateur, d’écrivain social, de peintre de mœurs, il ne trouvait pas la conversation sans intérêt pour lui, et il voulait voir ce qui restait encore d’insolences princières au milieu de cette société nouvelle qui affectait la philosophie, et aspirait à la liberté.

Auger, qui ne pouvait deviner ce qui se passait réellement dans le cœur de Rétif, et qui, d’ailleurs, ayant presque toujours trouvé les hommes méprisables, s’était habitué à les mépriser, Auger continua.

« L’argent, mon cher monsieur Rétif, c’est un appartement dans une autre maison que celle-ci, dans une autre rue que celle-ci ; c’est un mobilier dans cet appartement, et, par un mobilier, vous comprenez bien que je n’entends rien de pareil à vos tables vermoulues et à vos chaises boiteuses ; non, par un mobilier, j’entends des fauteuils en bon velours d’Utrecht, des meubles de bois de rose, des rideaux de soie brochée, un bon tapis pour l’hiver, des parquets bien cirés pour l’été…, laissez-moi dire, morbleu ! un valet pour cirer les parquets et mettre des housses aux fauteuils ; sur la cheminée, une bonne horloge en boule ou en bronze doré ; des buffets, avec des porcelaines et des argenteries dessus ; des caves, avec des vins de Bourgogne pour les jours où vous ne travaillerez pas, et du vin de Bordeaux pour les jours où vous travaillerez.

— Monsieur ! monsieur ! fit Rétif, qui commençait à s’étourdir.

— Mais laissez-moi donc achever, morbleu ! Par un mobilier, j’entends une bonne bibliothèque, non pas de bouquins comme ceux que je vois là sur des ais non rabotés et cloués par vous-même, mais de beaux et bons livres, ou plutôt de méchants livres – car ce sont ceux-là que vous aimez, messieurs les romanciers, messieurs les poètes, messieurs les journalistes ! – M. de Voltaire relié, Jean-Jacques Rousseau doré, L’Encyclopédiecomplète, mille volumes ! dans votre bûcher, une éternelle voie de bois des forêts royales ; dans votre office, des lampes intarissables, des bougies incombustibles ; dans votre garde-robe, tout deux par deux, ce que vous n’avez jamais eu : ainsi, deux habits, deux redingotes, deux vestes, deux culottes, deux douillettes de soie pour l’hiver, deux robes de chambre d’indienne pour l’été, des dentelles, des chemises fines, un jonc à pomme doré ciselé, une toilette qui vous rajeunira de quinze ans et qui fera que les femmes se retourneront en vous voyant passer.

— Les femmes ?

— Oui, comme lorsque vous aviez vingt-cinq ans, et que vous faisiez ces belles promenades d’Hercule amoureux avec mademoiselle Ginant et trois autres ! – Ah ! vous voyez que je lis vos livres, monsieur Rétif de la Bretonne, quoiqu’ils soient bien mal imprimés ; aussi nous savons de vos histoires : nous avons étudié le drame de La Mariée ! – Eh bien, vous aurez tout ce que je vous ai dit, monsieur Rétif de la Bretonne : vous aurez hôtel, meubles et argent ; vous aurez tout cela et plus encore, ou j’y perdrai mon nom d’Auger !

— Mais, enfin, la conclusion de tout cela ?

— La conclusion de tout cela, c’est que le prince, en épousant votre fille, lui constitue toutes ces choses en dot.

— Ah çà ! vous riez-vous de moi, dit Rétif furieux, en enfonçant sur sa tête sa calotte de velours noir, ou venez-vous sérieusement et impudemment me proposer un infâme marché ?

— Pour cela, mon cher monsieur Rétif, je viens vous proposer un marché ; seulement, vous vous trompez d’épithète : le marché n’est pas infâme, il est excellent, excellent pour vous, excellent pour votre fille !

— Mais savez-vous, monsieur, que c’est tout simplement le déshonneur que vous venez m’offrir là ?

— Le déshonneur ? êtes-vous fou ?

— Dame ! il me semble…

— Le déshonneur ? Bon ! mademoiselle Ingénue Rétif, fille bâtarde, déshonorée pour avoir aimé un prince ! Ma parole, je n’y comprends plus rien ! ou avez-vous pris au sérieux la généalogie par laquelle vous vous faites descendre de l’empereur Pertinax ?… Est-ce qu’Odette de Champdivers a été déshonorée ? est-ce que qu’Agnès Sorel a été déshonorée ? est-ce que Diane de Poitiers a été déshonorée ? est-ce que Marie Touchet a été déshonorée ? est-ce que mademoiselle de la Vallière a été déshonorée ? est-ce que madame de Montespan, est-ce que madame de Maintenon, ont été déshonorées ? et madame de Parabère, madame de Phalaris, madame de Sabran, madame de Mailly, madame de Vintimille, madame de Châteauroux, madame de Pompadour, est-ce que tout cela a été déshonoré, dites-moi ? Allons donc, vous êtes fou avec vos grands airs, cher monsieur Rétif ! Et remarquez bien ici que je vous fais la partie superbe, et que je ne suppose même pas que mademoiselle votre fille puisse être une madame de Fontanges.

— Ah ! s’écria Rétif avec une stupéfaction croissante ; mais c’est donc le roi ?

— Presque.

— M. le comte de Prov…

— Pas de nom propre, cher monsieur Rétif ! C’est Son Altesse royale le prince Argent ! que diable désirez-vous donc savoir de plus ? Et, quand un prince comme celui-là frappe à une porte, cher monsieur Rétif, mon avis est qu’il faut lui ouvrir cette porte à deux battants.

— Oh ! s’écria Rétif, je refuse, je refuse ! plutôt la misère !

— C’est fort beau, répondit tranquillement Auger ; mais, en vérité, vous en avez déjà plus que vous n’en pouvez supporter, de misère, mon cher monsieur ! Vous composez péniblement des livres qui ne sont pas toujours bons ; vous gagnez peu, vous gagnez de moins en moins, et plus vous vieillirez, moins vous gagnerez ; vous avez la même redingote depuis vingt ans ! Ne dites pas non, c’est vous qui l’avez imprimé dans Le Quarantenaire ; enfin, mademoiselle Ingénue, à qui j’offre un demi-million, n’a presque pas de robe, et, si M. Réveillon ne s’en était pas mêlé, elle n’en aurait pas du tout.

— Monsieur, monsieur, fit Rétif, occupez-vous de ce qui vous regarde, je vous prie.

— C’est ce que je fais.

— Comment, c’est ce que vous faites ?

— Oui, il me regarde que mademoiselle Ingénue, étant belle, soit élégante, et personne, je vous le déclare, n’aura porté la robe de soie, et précédé un petit laquais comme elle !

— C’est possible, mais je refuse.

— C’est bête !... Pourquoi refusez-vous ?

— D’abord, monsieur, vous m’insultez, et je vous jetterais cette poignée de caractères au visage, si je ne manquais de T... Mais je vais appeler Ingénue, et elle vous répondra elle-même.

— Ne faites point cela, car ce serait plus bête encore ! Si vous l’appelez, je parie une chose : c’est que je la persuade.

— Vous ! vous corrompriez mon enfant ? s’écria Rétif.

— Pourquoi diable croyez-vous donc que j’ai pris la peine de venir chez vous ?

— Horreur ! fit le romancier avec un geste plein d’une majesté théâtrale.

— D’abord, continua Auger, le prince au nom duquel je parle est charmant.

— Alors, dit naïvement Rétif, ce n’est pas M. de Provence.

— Passons.

— Non, monsieur, au contraire, arrêtons-nous là ! Que dirait mon ami M. Mercier, qui m’a proclamé le plus vertueux des hommes ?

— Ah ! oui, parlons un peu de M. Mercier ! en voilà encore un qui est bien moral : un homme qui ne respecte rien, qui trouve que M. Racine et M. Despréaux ont perdu la poésie française, et qui fait des tragédies en prose ! À propos, avez-vous lu sa dernière production, monsieur l’homme vertueux ? Charles II, roi d’Angleterre, en certain lieu !Ah ! voilà qui est joli. Corbleu ! monsieur, que vous êtes heureux d’avoir M. Mercier pour ami, et comme je vous envie ce bonheur-là !

— Monsieur Auger !

— Vous avez raison, notre conversation est une affaire, et une affaire sérieuse ; ne nous laissons donc pas aller à cette figure de rhétorique qu’on appelle l’ironie ; d’ailleurs, réfléchissez bien, cher monsieur Rétif, je viens débonnairement vous prier de consentir à une chose qu’à la rigueur je puis parfaitement me passer de vous demander.

— Quoi ?

— Eh bien, mais sans doute, je vous dis que je viens de la part d’un prince, c’est-à-dire d’un homme tout-puissant ; mon prince n’a qu’à vous prendre votre fille, vous verrez si votre permission est nécessaire pour cela ! »

À ces mots imprudents, imprudemment lâchés, Rétif arracha son bonnet de velours de dessus sa tête, et, le foulant à ses pieds dans un paroxysme de colère, il s’écria :

« Me prendre ma fille ! Qu’on y vienne ! Ah ! les beaux seigneurs, les princes, les oppresseurs, les tyrans !

— Là là là, cher monsieur Rétif, dit Auger avec un air railleur, vous tombez dans les lieux communs : tout cela a été dit et écrit quelques centaines de fois depuis Juvénal jusqu’à Jean-Jacques Rousseau, depuis Diderot jusqu’à Tacite. Prenez garde, cher monsieur Rétif, prenez garde !

— J’ameuterai les voisins ! cria Rétif.

— Nous vous ferons arrêter, comme troublant la paix publique.

— J’écrirai contre le prince.

— Nous vous conduirons à la Bastille.

— Je sortirai de la Bastille un jour, et, ce jour-là…

— Bah ! vous êtes vieux, et la Bastille durera plus que vous.

— Peut-être, répondit Rétif d’un ton qui fit frissonner Auger.

— Enfin, vous refusez ce que tous nos grands seigneurs sollicitaient du temps de notre bien-aimé roi Louis XV.

— Je ne suis pas un grand seigneur, moi !

— Vous aimez mieux laisser prendre votre fille par le premier goujat venu que de la donner à un prince ?

— “La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un prince !”

— C’est connu, dit Auger, et Rousseau, quand il écrivait cela dans un livre dédié à madame de Pompadour, était ce qu’il a été souvent, un horriblement bête, stupide et maussade animal ! Mais, vous, voici ce qui vous arrivera : votre fille ne sera pas la femme d’un prince, et sera la maîtresse de quelque charbonnier.

— Arrière, tentateur !

— Phrases ! croyez-moi, consultez votre fille ; car, si ce n’est pas moi, un autre l’enjôlera, et moins avantageusement, je vous jure. Je me résume donc : offre d’un prince ; toute-puissance d’un prince ; richesses de ce prince ; qualités personnelles dudit prince, capables de séduire la jeune personne sans que j’y mette les mains, et quoique vous y mettiez les vôtres ; mystère, sécurité, fortune sans éclat ! En un mot, tout avantage, pas de regrets ni d’aventures, protection pour vos œuvres, qui ne risqueront plus d’être brûlées par la main du bourreau, pensions, distinctions, places… Voyons, s’il vous plaît de voyager…

— Rien de tout cela ne me plaît ! entendez-vous, monsieur le proxénète ?

— Diable ! vous êtes bien difficile ! Que voulez-vous donc ?

— Je veux que ma fille se marie honnêtement.

— C’est à quoi nous arrivions par un chemin de fleurs.

— Oh ! oh ! fit Rétif.

— Il n’y a pas de oh ! oh !Votre fille se mariera, c’est moi qui vous en donne ma parole.

— Comment ! ma fille se mariera quand le prince l’aura déshonorée ?

— Vous vous servirez donc toujours de ce mot absurde ?

— Je m’en sers parce qu’il est le seul qui rende ma pensée.

— Eh ! mon cher monsieur, cela prouve que votre pensée est presque aussi absurde que le mot. Les bonnes grâces d’un prince du sang honorent et ne déshonorent pas, entendez-vous ? les demoiselles comme mademoiselle Ingénue. Or, celui-là qui ne se fût pas trouvé honoré d’épouser votre fille sans nom et sans état sera fort honoré de l’épouser, façonnée par le commerce illustre d’un grand, et dotée de trente mille bonnes livres au moins… Allons, bon ! voilà que vous vous bouchez les oreilles comme faisaient les compagnons d’Ulysse aux chants de sirènes. Eh ! mon cher monsieur, les papas et les mamans n’ont pas entendu d’autre air que celui-là durant le règne de notre bien-aimé roi Louis XV, et ils s’y étaient parfaitement faits. J’ai vu, moi qui vous parle, entre les mains de M. Lebel – que j’ai eu l’honneur de connaître dans ma jeunesse, et qui m’a donné les premiers conseils de maintien dans la vie –, j’ai vu des lettres de gentilshommes et de chevaliers de l’ordre de Saint-Louis qui lui demandaient, comme une grande faveur pour leur fille, d’entrer dans ce gentil couvent qu’on appelait le Parc-aux-Cerfs, et ils ne manifestaient qu’une crainte, c’est qu’elles ne fussent pas assez jolies pour y être admises. Eh bien, vous, vous n’avez pas cela à craindre pour mademoiselle Ingénue, qui est charmante.

— Monsieur, dit Rétif, ce que vous dites là est malheureusement vrai ; il y a eu pour la France une ère de dépravation pendant laquelle les grands semblaient avoir le vertige de la honte ! Oui, je sais que, quand votre prétendu roi bien-aimé, quand votre tyran Louis XV a pris pour maîtresse madame d’Étioles dans la bourgeoisie, et madame du Barry dans le peuple, je sais que la noblesse a hautement réclamé son privilège de fournir des maîtresses au roi ; mais, Dieu merci ! nous ne sommes plus dans ces temps-là : Louis XV est mort comme il avait vécu, et nous sommes, grâce au ciel, en voie de régénération ! cessez donc de me tenter comme vous le faites, monsieur Auger, car la tentation est inutile, et ne tournera qu’à votre confusion ; et même, si j’ai une vérité à vous dire et un conseil à vous donner, la vérité, c’est que vous faites un vilain métier, monsieur Auger ; le conseil, c’est que vous feriez bien de changer cet état contre un autre, et de devenir un honnête ouvrier, au lieu de ce que vous êtes, entendez-vous ? un instrument de perdition, de larmes et de déshonneur ! Voilà ce que j’avais à vous dire à mon tour, cher monsieur Auger ; puis il me restait à ajouter une chose : c’est que, comme vous n’avez plus besoin de rien, et que je n’ai jamais eu besoin de vous, le mieux est de nous séparer.

— Bien volontiers, mon cher monsieur Rétif, car, en vérité, vous n’êtes pas plus amusant quand vous prêchez que lorsque vous écrivez ; mais notre séparation, dans les termes que vous dites, va me forcer de vous signifier une chose.

— Laquelle ?

— Une chose douloureuse !

— Dites, j’attends.

— C’est que je vous déclare la guerre…

— Déclarez !

— Et qu’à l’instar des généraux qui ont fait des sommations à une place forte, je vous regarde dès ce moment comme bien et dûment sommé.

— Soit.

— Et, si je mets le siège devant mademoiselle Ingénue, ou plutôt devant sa maison…

— On se défendra.

— Vous me faites pitié !

— Et, vous, vous ne me faites pas peur.

— Adieu donc ! je vais m’attaquer à la jeune fille elle-même.

— Faites.

— J’aurai des vieilles qui monteront ici.

— Je suis vieux, et nous serons vieux à vieux.

— J’aurai des commissionnaires.

— J’ouvrirai la porte moi-même.

— Le prince viendra.

— C’est moi qui lui ouvrirai.

— Eh bien, après ?

— Je lui ferai honte de son amour.

— Comment cela ?

— Avec des discours comme il n’en aura jamais entendu, ni vous non plus, monsieur Auger.

— Vous l’ennuierez.

— Précisément ! il s’en ira.

— Allons, vous êtes homme d’esprit, monsieur Rétif, il y aura du mérite à vous combattre.

— Ah ! fit Rétif avec un sentiment de retour sur lui-même, retour tout particulier aux philosophes de cette époque, ah ! c’est que vous ne savez pas combien je tiens à garder pure cette jeune fille.

— Pour qui ?

— Eh ! pour moi, morbleu !

— Bah ! feriez-vous une nouvelle édition de vos amours avec votre fille Zéphire ? C’est que, je vous en préviens, nous en dirions deux mots au lieutenant de police.

— Non, monsieur, j’aime ma fille, et je la garde pour moi parce que la pureté d’une jeune fille est le plus beau trésor d’un père.

— Allons, vous vous répétez encore, mon bon ami, je n’ai plus de plaisir à vous entendre, et je m’en vais. Au revoir !

— Adieu.

— Oh ! non pas ! nous nous reverrons, et avant peu… Tenez, écoutez ce bruit…

— Quel bruit ?

— Le bruit de ce qui sonne dans ma poche. »

Et, après avoir remué une poignée d’or dans son gousset, Auger en tira sa main pleine, et fit scintiller aux yeux du vieillard tremblant les reflets chatoyants du métal corrupteur.

Rétif frissonna.

Le frisson n’échappa pas au tentateur.

« Voyez, dit-il, c’est ce que M. de Beaumarchais – ce monsieur moral à peu près comme vous, mais qui a un peu plus d’esprit que vous, cher monsieur Rétif – appelle le nerf de la guerre. La belle mitraille ! hein ?… et la large brèche que nous allons faire avec cela à l’honneur de mademoiselle Ingénue ! »

Et, sur cette terrible menace, ricanant et étendant sa main pleine d’or aux yeux de Rétif, Auger sortit à reculons.

Cette sortie, habilement ménagée, conduisit, bien plus que toutes les menaces et toutes les promesses de l’envoyé du prince, Rétif de la Bretonne, à la réflexion, et de la réflexion à la crainte.

Auger parti, il resta debout, pensif, et, se mordant la main :

« Il me prendra ma fille, dit-il en secouant la tête, il a raison… si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain. »

Puis, levant pathétiquement les bras au ciel :

« Terrible temps, dit-il, que celui où un père est obligé d’écouter de pareilles choses – de la part d’un séducteur – sans oser mettre à la porte celui qui les lui dit, de peur d’être enfermé, une heure après, à la Bastille ! Heureusement que mon ami Mercier prétend que tout cela changera. »

Puis, au bout d’un instant :

« Voyons, se dit-il à lui-même, Ingénue est une fille sage et honnête, consultons-la. »

Et, en effet, il appela Ingénue, et, la faisant asseoir près de lui, il lui raconta les offres éblouissantes d’Auger, et ne lui cacha point les terreurs qu’elles lui inspiraient.

Ingénue se mit à rire.

Elle avait, au fond du cœur, l’arme qui rend forte contre toutes les séductions, un jeune et véritable amour.

« Tu fais bien la brave ! dit Rétif à cette rieuse enfant ; qui donc te donne tant de confiance ? avec quel talisman espères-tu donc combattre, et la méchanceté, et le vice, et la puissance, et le mauvais sort ? avec quelles forces repousseras-tu l’amour de ce prince ? Dis !

— Avec deux mots, mon père.

— Lesquels ?

— J’aime quelqu’un.

— Bon ! nous sommes les plus forts, alors ! » s’écria Rétif de la Bretonne ouvrant sa main, toujours pleine de caractères et imprimerie, et se hâtant, tout joyeux, de placer cette phrase et ce fait dans le roman de sa vie.

q

Chapitre 26
L’ingénuité d’Ingénue

Tout en composant et en imprimant la phrase de sa fille tantôt en cicéro, tantôt en petit romain, tantôt en gaillarde, selon que les caractères s’offraient sous ses doigts, Rétif méditait cette phrase.

La méditation à laquelle se livrait le romancier le tranquillisait beaucoup sur la participation active que pouvait prendre Ingénue aux projets d’Auger ; mais, en même temps, elle l’inquiétait fort sur l’état du cœur de la jeune fille. Une jeune fille, en effet, capable de dire si ingénument : « J’aime quelqu’un », devait ne pas manquer d’une certaine résolution à laquelle tout père de famille attache une certaine conséquence.

Il en résulta que, peu à peu, Rétif ralentit son travail, et, serrant les lèvres, gesticulant du bras droit, et faisant de temps en temps : « Hum ! hum ! » résolut de savoir à quoi s’en tenir tant sur l’amour d’Ingénue que sur l’homme qui en était l’objet.

Il revint donc trouver sa fille, qui, assise, tout pensive, près de sa fenêtre, effeuillait les rayons d’argent d’une clématite dont la tige tremblait en dehors de la fenêtre aux premiers souffles de l’automne.

Rétif tira une chaise, et s’assit près d’Ingénue, ayant préparé d’avance, pour l’entretien qu’il allait avoir avec elle, toutes les ressources de sa diplomatie.

« Mon amour, lui dit-il – c’est ainsi que Rétif appelait sa fille –, tu sais donc ce que c’est qu’aimer, puisque tout à l’heure tu m’as dit que tu aimais quelqu’un ? »

Ingénue leva sur le romancier ses grands yeux bleus ; puis, avec un sourire :

« Mais je crois que oui, mon père, dit-elle.

— Et comment sais-tu cela ? qui peut te l’avoir appris ?

— D’abord, mon père, vous oubliez que vous me lisez très souvent des passages de vos livres.

— Eh bien ?

— Eh bien, dans vos livres, il y a toujours de l’amour.

— C’est vrai, dit Rétif ; mais je choisis, pour te les lire, les meilleurs passages.

— Les meilleurs passages ? demanda Ingénue.

— C’est-à-dire les plus innocents, fit Rétif.

— L’amour n’est donc pas toujours innocent ? observa Ingénue avec une grâce qui n’avait rien d’affecté.

— Charmant ! charmant ! s’écria Rétif. Attends que j’écrive celui-là, ma fille : il est à la fois le pendant et le correctif de l’autre. »

Et, prenant à terre un morceau de papier, il y écrivit au crayon la phrase d’Ingénue, qui s’en alla rejoindre, dans sa vaste poche, des centaines de notes du même genre, que Rétif allait chercher là au fur et à mesure de ses besoins.

Ingénue, pendant ce temps, était restée pensive.

« Tu as dit : “D’abord, mon père…”, continua Rétif ; il y a donc un ensuite ?...

— Je ne comprends pas bien.

— Je veux dire que tu as donc appris autre part que dans mes livres l’existence de l’amour ? »

Ingénue sourit, mais garda le silence.

« Voyons, dit Rétif, où et comment t’es-tu aperçue que tu aimais ?

— Je ne savais pas si j’aimais, mon père ; mais, en voyant quelqu’un que je n’aimais pas, j’ai deviné tout de suite que mon cœur était à un autre.

— Tu as vu quelqu’un que tu n’aimais pas ?

— Oui, mon père.

— Quand cela ?

— Le soir de la fusillade.

— Et quel est ce quelqu’un ?

— Un beau jeune homme.

— De quel âge ?

— Mais de vingt-six à vingt-sept ans.

— Bon Dieu ! s’écria Rétif, mais tu ne m’avais pas dit cela, mon enfant !

— Si fait, mon père, je crois vous avoir dit que, séparée de vous, perdue dans les carrefours, tremblante de peur, j’avais accepté le bras d’un inconnu qui m’avait reconduite.

— Hélas ! hélas ! que de beaux jeunes gens dans nos petites affaires, ma pauvre Ingénue !

— Ce n’est pas ma faute, mon père, dit naïvement la jeune fille.

— Non, assurément, mon enfant, ce n’est point ta faute… Un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans… élégant ?

— Très élégant, mon père.

— C’est cela ! De beaux yeux, grand, mince, la lèvre inférieure un peu pendante ?

— Je ne saurais vous dire.

— Rappelle tes souvenirs.

— Je crois que oui.

— C’était le prince !

— Ah ! probablement ! s’écria Ingénue.

— Pourquoi cela, probablement ?

— Parce qu’il m’a dit, en me rassurant – j’avais été effrayée par la présence d’un homme qui nous suivait –, parce qu’il m’a dit : “Ne craignez rien, cet homme est à moi !”

— Des embûches ! des pièges ! s’écria Rétif. Hélas ! ma maison a perdu son repos… Oh ! les grands ! oh ! le peuple ! oh ! la liberté !… Voyons, à présent que tu m’as parlé de celui que tu n’aimes pas, parle-moi de celui que tu aimes.

— Mais vous savez bien quel est celui que j’aime, mon père.

— N’importe, nomme-le-moi toujours.

— C’est M. Christian.

— Je m’en doutais », murmura Rétif.

Et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

En effet, le pauvre romancier était fort embarrassé pour diriger, dans la voie qu’il voulait lui voir suivre, le roman commencé de sa fille.

Il se retrouvait dans la situation où il s’était vu sur le quai, quand le jeune homme était tombé, c’est-à-dire dans l’indécision de savoir s’il conterait ou non à Ingénue le malheur qui était arrivé à son amant.

Un mauvais sentiment l’emporta, ainsi qu’il arrive presque toujours chez l’homme, quand l’homme réfléchit : Rétif était, comme le sont tous les pères, un peu jaloux de sa fille ; il la traitait comme un personnage de son imagination ; il ne voulait pas que cette enfant, à laquelle il avait donné le nom d’Ingénue, ne fût pas l’ingénuité même ; cela eût gêné ses combinaisons dramatiques, et gâté le modèle sur lequel, tous les jours, travaillait à faire des Greuze avec sa plume.

Il aima mieux ne rien dire. Avouer que Christian était blessé, c’était doubler l’intérêt et par conséquent l’amour que lui portait Ingénue ; bien au contraire, laisser Ingénue dans l’ignorance, c’était livrer son cœur au doute.

« Hélas ! répondit-il, M. Christian !…

— Eh bien, quoi ? demanda la jeune fille avec cette sécheresse réservée qui promettait, pour quinze ans plus tard, une femme de trente ans vigoureusement constituée au moral. Qu’y a-t-il contre M. Christian ?

— Il y a, continua Rétif, que c’est un menteur.

— Lui ?

— Que c’est un homme cherchant à te séduire comme les autres.

— Pourquoi ?

— Parce que M. Christian, qui t’avait dit qu’il était ouvrier, n’est-ce pas ?

— Oui.

— N’est point un ouvrier.

— Je le sais bien.

— Comment ! tu le sais bien ?

— Oui, c’était facile à voir.

— Et tu l’as vu ?

— Tout de suite… Après ? »

Cet après si amer piqua Rétif.

« Comment, après ? demanda-t-il.

— Sans doute, après ? reprit Ingénue avec la même fermeté.

— Après, reprit le romancier, nous examinerons si mademoiselle Ingénue Rétif de la Bretonne, qui refuse l’amour d’un prince, pourrait accepter celui d’un mauvais sujet de page.

— Un page ! s’écria Ingénue avec un accent de terreur qui n’échappa point à Rétif.

— Page de prince, rien que cela ! » fit Rétif appuyant avec bonheur sur l’effet qu’il venait de produire, et qui se trahissait par la pâleur d’Ingénue, tant était bien établie la réputation de MM. les pages dans toute l’étendue du royaume de France.

Si Ingénue eût été debout, elle se fût certainement laissée choir ; elle était assise, elle baissa la tête, et répéta.

« Un page !

— Un page de M. le comte d’Artois, ajouta Rétif, c’est-à-dire le valet d’un libertin ! »

Puis, comme effrayé de ce qui venait de lui échapper il baissa la voix.

« Car, nous pouvons le dire en toute franchise, ajouta-t-il, et, cela, avec la noble franchise qui appartient à un cœur probe et à un homme libre. »

Et il parlait si bas, que sa fille, à laquelle il s’adressait, l’entendait à peine.

« Car, nous pouvons le dire, M. le comte d’Artois est un libertin fieffé, un séducteur de jeunes filles, un roué destiné à continuer les exploits de la Régence !

— Eh bien, interrompit Ingénue, qui avait repris un peu d’assurance, qu’a de commun tout cela avec M. Christian ?

— Ce que cela a de commun avec lui ? Mais tu connais le proverbe, ce me semble : “Tel maître, tel valet.” Nous n’allons pas nous figurer, j’espère, que M. Christian soit un modèle de vertu !

— Pourquoi pas ? murmura faiblement Ingénue.

— C’est impossible, car, dans ce cas, il ne resterait pas au service de Son Altesse royale.

— Oh ! fit la jeune fille, n’exagérez-vous point, mon père ?

— Et, d’ailleurs, il me vient une idée, s’écria tout à coup Rétif avec l’énergie qu’il puisait dans son triomphe : qui sait si ce drôle ne venait point auprès de toi dans le même but que l’autre ?

— Quel autre, mon père ?

— Mais cet Auger… Indubitablement, pardieu ! c’est clair comme le jour, M. Christian est un émissaire du même prince ; voila la filiation de cette intrigue. Le comte d’Artois t’a envoyé son page ; le page étant arrêté en route, il t’a envoyé Auger. »

Rétif avait prononcé ces mots : arrêté en route, avec une intonation si étrangement joyeuse, qu’Ingénue releva vivement la tête.

Elle venait de concevoir un vague soupçon, non du malheur qui était arrivé à Christian, mais d’un obstacle quelconque élevé par son père entre elle et lui.

« Comment, arrêté ? demanda-t-elle. Que voulez-vous dire ? »

Rétif comprit l’imprudence qu’il venait de commettre, et rougit.

« Mais, sans doute, répliqua-t-il, n’a-t-il point été arrêté par moi, quand je l’ai convaincu de n’être point un ouvrier ?

— C’est vrai, répondit Ingénue ; mais comment avez-vous su que c’était un page ?

— C’est bien simple, parbleu !

— Mais, enfin ?…

— En le suivant.

— Vous l’avez suivi ?

— Tu l’as bien vu.

— Mais il vous a donc dit qu’il était un page du comte d’Artois ?

— Il ne me l’a pas dit, répondit Rétif, qui n’osait pas mentir tout à fait.

— Comment l’avez-vous su, alors ?

— Je l’ai vu entrer aux Écuries ; j’ai laissé passer mon homme, et, quand il a été passé, j’ai demandé au suisse : “Quel est ce jeune homme ?” Il m’a répondu : “Un page des écuries de monseigneur le comte d’Artois qui loge ici.”

— Ah ! il loge aux écuries du comte d’Artois ? répéta Ingénue.

— Oui », répliqua imprudemment Rétif.

La jeune fille baissa une seconde fois la tête ; mais, cette fois, c’était sous le poids d’une pensée étrange qui lui traversait le cerveau.

Rétif comprit ; il eut peur d’avoir trop parlé.

« Oh ! ajouta-t-il d’un air parfaitement rassuré, de ce côté-là, tu peux être tranquille, c’est bien fini !

— Pourquoi cela ?

— Mais parce qu’il ne reviendra plus.

— Qui donc ne reviendra plus ?

— M. Christian, parbleu !

— M. Christian ne reviendra plus ? fit Ingénue avec angoisse.

— Non.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’il est furieux d’avoir échoué. Jamais un séducteur ne pardonne sa défaite.

— Mais, puisque vous me dites qu’il venait pour un autre, et non pour lui…

— Raison de plus, et, puisque M. Auger est venu, c’est que Christian a renoncé. »

L’abattement qui se produisit sur les traits d’Ingénue, à cette affirmation, alarma Rétif.

« Voyons, mon enfant, dit-il, tu es fière, n’est-ce pas ?

— Mais oui.

— Tu ne peux admettre qu’un homme te méprise ?

— Non, certes.

— Eh bien, celui-là te méprise, qui venait te marchander pour un autre.

— M. Auger ?

— Non, le page… Je sais bien que tu n’aimes pas M. Auger, parbleu ! »

Ingénue secoua la tête.

« M. Christian ne m’a jamais marchandée, dit-elle.

— Qui te le fait croire ?

— C’est qu’il ne m’a jamais dit qu’il venait de la part d’une autre personne.

— Il ne te l’a jamais dit ; mais c’était la réalité, cependant. »

Ingénue secoua encore la tête.

« C’était un singulier moyen de me faire la cour pour un autre, que de se faire aimer pour lui. »

Cette logique simple et nette écrasa Rétif.

« Oh ! dit-il en balbutiant, ne te fie point à cela, ma pauvre Ingénue : ces séducteurs ont tant de ruses !

— M. Christian n’en avait aucune, répondit résolument Ingénue.

— Ils tendent des pièges.

— M. Christian ne m’en a tendu aucun.

— Mais tu ne peux pas savoir cela, toi !

— Parfaitement, au contraire ! Un homme qui tend des pièges n’eût pas été, comme Christian, doux, affable, soumis, obéissant à mes moindres volontés.

— Au contraire ! au contraire ! s’écria Rétif, et voilà où est la ruse.

— Il n’eût pas respecté une femme comme Christian me respectait.

— Mais si ! puisqu’il la gardait pour un autre.

— Il ne l’eût point embrassée, alors, s’il l’avait gardée pour un autre, dit Ingénue.

— Il t’embrassait ? demanda Rétif tout abasourdi.

— Mais oui », dit simplement la jeune fille.

Rétif croisa ses bras, et se promena dramatiquement dans sa petite chambre.

« Oh ! nature ! murmura-t-il.

— Enfin, expliquez cela, dit Ingénue, qui suivait impitoyablement ses raisonnements.

— Je n’explique rien, grommela Rétif, seulement, je répète que M. Christian est un débauché, puisqu’il t’embrassait.

— Oh ! dit la jeune fille, je l’ai embrassé aussi, et je ne suis pas une débauchée, mon père. »

L’accent inimitable avec lequel ces paroles furent prononcées fondit tout le courroux du romancier ; il sentit qu’il devait reprendre son sang-froid et ruser avec une pareille innocence.

« Alors, je n’ai plus qu’une chose à te dire, mon enfant, ajouta-t-il.

— Dites, mon père, je vous écoute.

— Si M. Christian n’est point un débauché, s’il t’aime purement, j’ai beau l’avoir chassé, il reviendra.

— Oh ! j’en suis sûre !

— Alors, s’il ne revient pas… »

Rétif s’arrêta hésitant, car il sentait qu’il commettait une mauvaise action.

« Eh bien, s’il ne revient pas ?… demanda Ingénue, le sourcil froncé.

— S’il ne revient pas, croiras-tu enfin que tu t’es trompée sur son compte, et qu’il n’en voulait qu’à ta vertu, par caprice ou par libertinage ?

— Mon père !

— Le croiras-tu ?

— Dame !

— Avoue donc ! car, en vérité, tu me fais peur avec cette ténacité : tu as l’air d’une femme sans cœur.

— Oh ! dit-elle en souriant.

— Réponds.

— Eh bien, j’avoue que, si M. Christian ne revient pas, cela m’étonnera beaucoup.

— Ah ! ah ! cela ne fera que t’étonner. Tu es bien bonne !

— Cela me donnera aussi des soupçons sur lui !

— Des soupçons qu’il était envoyé par le prince comme M. Auger ?

— Non, jamais ! dit Ingénue.

— Mais quels soupçons, alors ?

— Soupçons que vous l’avez découragé, que vous lui avez fait peur, que vous l’avez empêché de m’aimer comme il le voulait.

— Comment le voulait-il ?

— Que sais-je ? peut-être sans m’épouser.

— Ah ! fit Rétif joyeux, je retrouve donc ma fille ! Eh bien, je fais une gageure avec toi… veux-tu ?

— Mon père, dit Ingénue avec une souffrance visible, ne riez pas ainsi, je vous en prie ; vous me faites de la peine. »

Mais Rétif n’entendait point, ou ne voulait point entendre. Il continua.

« Je gage, dit-il, que, d’ici à quinze jours… non, quinze jours, ce n’est point assez… je gage que, d’ici à un mois, M. Christian ne reparaîtra plus.

— Pourquoi d’ici à un mois justement ? dit Ingénue, qui encore une fois touchait Rétif au défaut de la cuirasse ; pourquoi, s’il cesse de venir, ce sera-t-il pour quinze jours ou un mois, et non toujours ?

— Je dis, fit Rétif désarçonné, je dis un mois, tu entends, comme je dirais six mois, comme je dirais un an, comme je dirais toujours… Est-ce que je sais, moi ?

— Eh bien, fit Ingénue, je suis plus savante que vous, alors, mon père !

— Toi ?

— Oui, moi.

— Et tu dis ?

— Je dis, répéta Ingénue, que, s’il ne revient pas d’ici à un mois, c’est qu’il ne reviendra jamais.

— Certainement.

— Mais j’ajoute encore que, s’il ne revient pas d’ici à demain, c’est qu’il ne reviendra pas d’ici à un mois.

— Très bien, amour ! très bien ! » s’écria Rétif, enchanté de voir Ingénue abonder dans son sens.

Puis, tout bas :

« D’ici à un mois, se disait le romancier, combien n’y aura-t-il pas de choses qui auront fait oublier soit Christian à Ingénue, soit Ingénue à Christian ! »

Ce digne écrivain, grand Homère de héros d’amour, comptait sans la jeunesse, qui domine la fortune, et sans la fortune, qui presque toujours protège la jeunesse.

Comme Ingénue était sûre de revoir, de près ou de loin, Christian le soir ou le lendemain, elle reprit son visage calme, et attendit.

Quant à Rétif, tout haletant de cette lutte acharnée, il alla reprendre la composition de ses Nuits de Paris.

q

Chapitre 27
M. Auger

Auger, illustre objet de la longue conversation que nous venons de raconter, avait fait des promesses à M. le comte d’Artois et des menaces à Rétif de la Bretonne.
Il s’agissait, maintenant, de tenir les unes et de réaliser les autres.

Cependant, il avait été plus loin en menaces et en promesses qu’il ne lui était possible d’aller en réalité.

En promesses, on a vu le résultat de la tentative faite à l’endroit de Rétif de la Bretonne.

En menaces, les temps étaient un peu changés ; les lettres de cachet ne s’obtenaient plus aussi facilement que du temps de M. de Sartine ; Louis XVI, honnête homme, avait des velléités d’homme juste ; il lui arrivait bien encore de se laisser aller parfois, comme pour Beaumarchais, à envoyer un écrivain à Saint-Lazare ou à la Bastille ; mais, au moins voulait-il que cet écrivain eût commis, ou eût l’air d’avoir commis une faute.

Pas moyen donc de demander une lettre de cachet contre Rétif de la Bretonne. Cette raison, que, père, il n’avait pas voulu consentir au déshonneur de sa fille, excellente auprès de Louis XV, eût été fort mauvaise à l’endroit de Louis XVI.

Rétif avait bien prévu cela, lorsqu’il avait bravement accepté la guerre. Aussi se mit-il à surveiller Ingénue.

Cette surveillance mit les qualités de limier de M. Auger en défaut pendant huit grands jours.

C’était beaucoup ! M. le comte d’Artois n’avait donné que quinze jours à Auger ; d’ailleurs, Auger ne lui avait demandé que cela.

Rétif ne quittait plus sa fille ; il se mettait avec elle à la fenêtre, et, quand Auger paraissait à l’un ou l’autre bout de la rue, il lui souriait ironiquement, ou le saluait d’un air goguenard.

Ainsi découvert, le Mercure de monseigneur le comte d’Artois s’éloignait furieux.

Les précautions de Rétif s’étendaient aux plus petits détails.

Pas un pain, pas un cornet d’épicerie n’entrait chez l’écrivain sans avoir été visité. Rétif inventait des ruses de guerre pour avoir la satisfaction de les combattre.

Quand il sortait avec Ingénue, c’était un argus ayant, dans les pans de sa redingote de vingt ans, beaucoup plus d’yeux qu’Argus, l’espion de la reine des dieux, n’en avait par tout son corps.

Auger, qui courait nuit et jour, finissait par être sur les dents.

Dans les églises, chez les marchands, il était toujours au guet et toujours repoussé : repoussé quand il envoyait des émissaires suspects, auxquels Rétif de la Bretonne, comme il le lui avait promis, fermait incivilement la porte au nez ; repoussé quand il écrivait ou faisait écrire, et qu’une vieille femme, sous la coiffe d’une voisine, ou le béguin d’une dévote, voulait s’approcher d’Ingénue pour lui glisser une lettre ; repoussé même quand il tentait d’échanger avec Ingénue, qui, du reste, ne s’y prêtait en aucune façon, un simple coup d’œil.

Il ne lui restait donc qu’à employer la violence, comme il en avait menacé Rétif de la Bretonne. Un soir, il essaya.

Ce soir-là, Ingénue revenait, avec son père, de sa promenade habituelle chez Réveillon. Auger fondit comme un désespéré sur la jeune fille ; il voulait la séparer de son père, l’enlever dans ses bras, et l’emporter dans un fiacre qui l’attendait au coin de la rue.

Rétif, au lieu d’engager une lutte dans laquelle il eût succombé certainement, passa sa canne entre les jambes du ravisseur, et cria de toutes ses forces : « À la garde ! »

Ingénue, qui ne se souciait pas le moins du monde de M. Auger, et qui n’avait de mémoire, de vœux et de souhaits que pour Christian, quoiqu’il n’eut point reparu, cria aussi.

Auger s’embarrassa les jambes dans la canne de Rétif, et roula dans le ruisseau ; il voulut se relever et ressaisir sa proie qui lui échappait, mais les cris de ses victimes attirèrent aux fenêtres des témoins, en même temps que paraissait une escouade du guet à l’extrémité de la rue où avait lieu l’attaque.

Auger n’eut que le temps de s’enfuir à toutes jambes, en maugréant contre la Providence, qui délivre les vierges des libertins, et les patrouilles, qui protègent les faibles contre les forts.

Mais Auger ne se tint pas pour battu. Il se promit de recommencer avec plus de chances.

« Si je n’avais pas été seul, se dit-il, la jeune fille eût été enlevée, et, une fois enlevée et dans la maison du prince, ma foi, le prince devenait responsable de l’événement. »

Auger prit un aide.

Mais Auger avait compté sans Rétif de la Bretonne ; le vieillard, de son côté, s’obstinait encore plus à ne pas se laisser enlever sa fille qu’Auger à la lui enlever. Depuis la tentative du ravisseur, chaque fois qu’il revenait de chez Réveillon, la seule maison que fréquentât sa fille, Rétif se faisait suivre par des ouvriers de la fabrique, gens, en général, peu amis des aristocrates, et qui, guettant avec passion la chance de distribuer quelques rudes coups, consentaient à se blottir dans le coin des bornes ou des portes cochères, pour allécher, par une apparente et trompeuse solitude, l’ennemi du repos d’Ingénue.

Auger contrefit l’homme ivre ; il s’était habillé en cocher. Son compagnons aussi peu ivre que lui, l’aidait à barrer la rue ; ils chantaient l’un et l’autre, avec une voix avinée, une chanson populaire.

Quand Rétif arriva au désert des Bernardins, à neuf heures et demie du soir – heure indue pour ces quartiers –, Auger, qui reconnut le pas et la démarche de ses victimes, vint à Ingénue tout en trébuchant, et protesta qu’il voulait l’embrasser.

Elle cria, il fondit sur elle, et, cette fois, il eut le temps de l’enlever entre ses bras.

Rétif cria au secours ; mais le compagnon d’Auger lui saisit la perruque et la gorge tout ensemble.

Il était déjà trop tard : le signal était donné, l’appel était fait. Nos deux héros de carrefour, avant d’avoir fait un pas vers le fiacre, se virent cernés par quatre vigoureux gaillards qui, armés de bâtons et de nerfs de bœuf, se mirent à s’escrimer sur le dos des ravisseurs, en accompagnant chaque horion d’une épithète d’autant plus désobligeante qu’elle était méritée.

Force avait donc été à Auger de lâcher Ingénue, et à son compagnon d’abandonner Rétif ; le père et la fille avaient profité de cet abandon pour gagner leur porte, la refermer derrière eux, et, leurs cinq étages grimpés, ils avaient eu le temps de se mettre à la fenêtre avant que la correction qui s’administrait dans la rue fût complètement achevée.

Il faut avouer aussi que les quatre vengeurs y mettaient plus que de la justice, ils y mettaient de l’enthousiasme : ils trouvaient un grand plaisir à la besogne, et la faisaient durer le plus longtemps possible ; en conséquence, ils travaillèrent les côtes de M. Auger et de son acolyte jusqu’à ce que l’acolyte de M. Auger restât sur le carreau.

Quant à M. Auger, il s’esquiva moulu, grâce à un pistolet dont il s’était muni, qu’il se décida à montrer, et dont les bâtons eurent peur.

Cette scène, qui fit grand bruit dans le quartier, posa la vertu d’Ingénue comme une citadelle imprenable.

Le commissaire releva le blessé, que nul ne réclama, et l’on parla de le pendre pour avoir volé sur le grand chemin.

Cette aventure enleva toute espérance et ôta tout enthousiasme à M. Auger, lequel, remis de ses blessures, s’en vint, l’oreille basse, trouver, un soir, le prince, au moment où celui-ci venait de se mettre au lit.

Malheureusement pour M. Auger, Son Altesse royale était, ce soir-là, de mauvaise humeur ; elle avait perdu deux mille louis contre M. le duc d’Orléans, en faisant courir des chevaux français concurremment avec des chevaux anglais ; elle avait reçu un sermon du roi pour son irréligion, et elle avait été boudée de la reine, pour avoir tourné le dos au roi.

Ce soir-là donc, ce n’était point un prince maniable.

Auger savait tout cela, mais Auger n’avait le choix ni de l’heure ni du moment.

Auger n’avait demandé que quinze jours pour réussir ; on était au dix-septième, et, en se couchant, le prince avait dit :

« Voilà huit jours que je n’ai point entendu parler de M. Auger ; qu’on aille me chercher ce drôle, afin que je lui frotte les oreilles ! »

Et, comme M. Auger avait le malheur de n’être point aimé de la valetaille, un laquais s’était précipité par les degrés, afin d’exécuter plus vivement les ordres de Son Altesse royale. Le laquais avait manqué d’en crever d’essoufflement ; mais, dix minutes après l’ordre donné, M. Auger était dans l’antichambre du comte d’Artois.

Quand il se présenta devant Son Altesse royale, le prince, après avoir battu son oreiller à grands coups de poing, cherchait un dos pour se remettre en haleine, comme Mercure.

« Ah, monsieur Auger ! s’écria le prince, c’est vous, enfin ! c’est bien heureux, par ma foi ! Je vous croyais parti pour l’Amérique… Aurais-je bonne chance de votre côté, au moins ? »

Auger répliqua par un soupir triste et prolongé.

Le prince comprit.

« Qu’est cela ? fit-il ; ne m’apportez-vous donc pas cette jeune fille ?

— Eh ! monseigneur, répondit le malheureux messager d’amour, hélas ! non !

— Pourquoi cela, je vous prie ?

— Parce que tous les malheurs de ce monde ont fondu sur moi, monseigneur. »

Et Auger raconta le plus lamentablement qu’il put les malheurs qui avaient fondu sur lui.

Le prince l’écouta sans la moindre compassion. Auger était désespéré : aucune sympathie pour tant d’infortunes n’apparaissait sur le visage du prince.

« Vous êtes un imbécile ! dit Son Altesse royale, quand la péroraison fut achevée.

— C’est vrai, monseigneur, fit Auger en s’inclinant ; voilà déjà longtemps que je m’en suis aperçu.

— Mais ce n’est pas le tout que d’être un imbécile, vous êtes un mauvais serviteur !

— Ah ! pour cela, Altesse…

— Un drôle !

— Monseigneur !

— Le dernier des croquants !… Quoi ! ce n’est pas assez que d’échouer, vous allez compromettre ma livrée, qui n’est déjà pas trop populaire, à recevoir des coups de bâton ?

— Mais, monseigneur, il n’y a pas de ma faute, c’est de la fatalité.

— Si je m’en croyais, je vous désavouerais absolument ; je dis plus…

— Ah ! monseigneur, vous ne pouvez rien dire de plus !

— Si fait, monsieur ! et, au cas où l’on vous rechercherait, je vous laisserais pendre.

— Ce serait une triste récompense du mal que j’ai eu et de la peine que j’ai prise pour vous, monseigneur.

— Le beau mal ! la grande peine ! une fillette, pas d’appui, pas de connaissance, et pour garde du corps, un infirme !

— Ceux qui ont frappé sur nos épaules, à mon compagnon et à moi, n’étaient pas infirmes, monseigneur.

— On est rossé une fois, j’admets cela ; mais raison de plus mordieu ! pour prendre sa revanche.

— Ce n’était pas chose facile, monseigneur : tout le quartier était prévenu.

— Belle raison ! Où la force échoue, reste la ruse.

— Le vieux père est un véritable renard, monseigneur.

— On se délivre du père.

— Impossible ! ce folliculaire est de fer et de coton à la fois.

— Qu’entendez-vous par là ?

— De fer, pour frapper ; de coton, pour recevoir les coups.

— On amadoue la fille.

— Pour amadouer une fille, monseigneur, encore faut-il lui parler, ou tout au moins la voir.

— Eh bien ?

— Eh bien, impossible de la voir ni de lui parler, monseigneur.

— Mais vous n’avez donc pas la moindre imagination ! s’écria le prince furieux ; mais vous êtes donc une brute inepte, un stupide animal, un simple palefrenier d’amour ! mais vous ne valez donc pas un Savoyard ! vous êtes donc au-dessous d’un Auvergnat ! Je vous fais le pari que le premier venu que je prendrai, monsieur Auger, que le commissionnaire du coin de la borne fera l’affaire que vous manquez, et, qui, plus est, à votre honte, la fera bien.

— J’ose croire que non, monseigneur.

— Mais enfin, monsieur, comment faisaient donc Bontems, Bachelier, Lebel, ces héros ? comment faisait le valet de chambre du régent ? comment faisait le secrétaire de M. de Richelieu ? Y a-t-il exemple que Bachelier ou Lebel, Bontems ou Raffé aient jamais manqué une femme ? N’y avait-il pas Monceau du temps du régent ? le Parc-aux-Cerfs du temps de Louis XV ? Impossible ! impossible, monsieur ?… Eh ! morbleu ! c’est la première fois qu’un roi ou un prince entend ce mot-là.

— Cependant, monseigneur, quand la force des événements…

— Sottise ! sottise ! monsieur Auger ; rien ne force les hommes : ce sont les hommes, au contraire – je parle des hommes habiles, bien entendu –, ce sont les hommes qui forcent les événements. Cordieu ! monsieur Auger, je l’ai vue, moi, cette petite fille ; je suis monté dans sa chambre et, si l’appartement n’eût pas senti si fort le papier d’imprimerie et les bouquins poudreux ; si j’eusse été assuré qu’il n’y avait pas quelque amant caché dans une armoire, et prêt à faire scandale ; si, en un mot, j’eusse été un simple officier de mes gardes, au lieu d’être moi-même, je la tenais, cette petite fille, et je ne sortais de chez elle que le lendemain matin !… Est-ce vrai cela, monsieur ?

— Certes, monseigneur.

— Mais non, voilà que je suis assez niais pour faire les choses en prince ! voilà que j’ai mon Bontems, mon Bachelier, mon Lebel que je paye ! et voilà que l’affaire manque par la faute de celui qui devait la faire réussir !… J’ai du malheur, en vérité, d’être prince du sang ; le plus mince élève de la basoche me rirait au nez de n’avoir point su triompher de mademoiselle Ingénue Rétif de la Bretonne.

— Je supplie monseigneur…

— Vous êtes un cuistre, monsieur Auger ! allez à l’école.

— Mais, monseigneur, Bachelier, Lebel, Bontems et tous les hommes que Votre Altesse me fait l’honneur de me citer, monseigneur, tous ces hommes-là vivaient dans un autre temps.

— Oui, je le sais, monsieur, dans un temps où les princes avaient des serviteurs si fidèles, si intelligents, si adroits, qu’ils n’avaient qu’à souhaiter pour être obéis.

— Monseigneur, en ce temps-là, c’était le bon temps ; mais aujourd’hui les jours sont mauvais.

— Et en quoi le temps dont je parle était-il meilleur que le nôtre ? Voyons, monsieur.

— Mais, monseigneur, en ce que M. Bachelier avait des ordres en blanc, des lettres de cachet en blanc… quand je dis M. Bachelier, je dis M. Lebel, je dis M. Bontems, ils commandaient à tous les commissaires de Paris, à la maréchaussée en province. Pour M. le duc d’Orléans régent, il avait tant de grandes dames, qu’il ne descendait pas jusqu’aux bourgeoises et M. le duc d’Orléans actuel se pourvoit de chevaux, de voitures et de maîtresses en Angleterre.

— Bon ! et M. le duc de Richelieu, quand il était jeune et qu’il courtisait les princesses du sang, malgré le chef de l’État, leur père ?… Mademoiselle Ingénue est-elle plus difficile à obtenir que mademoiselle de Valois, et M. Rétif de la Bretonne est-il plus puissant que Philippe d’Orléans ?

— J’ose répéter à Votre Altesse royale que toutes les bonnes traditions se perdent ; il faut, comme dit M. Mercier, qu’on approche de quelque cataclysme ; ce qui était regardé autrefois comme une grâce est appelé aujourd’hui un déshonneur. En vérité, monseigneur, excusez-moi de vous dire de pareilles choses, je ne sais pas si ce sont les princes qui s’en vont ou les honnêtes femmes qui viennent ; mais, aujourd’hui, on recule devant tout, et la preuve, c’est que Votre Altesse royale me déclare que, si les ravisseurs d’Ingénue sont poursuivis, elle me livrera pour être pendu. Est-ce bien encourageant, voyons, monseigneur ? Ah ! qu’on me donne une lettre de cachet, une entrée à la Bastille pour ce Rétif de la Bretonne ! – Il l’a méritée cent fois, et ce ne sera pas lui faire une injustice – qu’on me donne un piquet d’agents de la police pour rouer de coups ceux qui nous ont roués, et je garantis à Votre Altesse royale que la belle sera prise avant deux jours ; seulement, pour cela, il faut qu’on ne craigne ni le bruit ni les coups : les coups, je ne les crains pas, et je les ai reçus bravement ; mais le bruit, Votre Altesse royale n’en veut pas.

— Non, certes, je n’en veux pas ! s’écria le prince. Voyez un peu le beau mérite de me satisfaire en me mettant en jeu ! Pardieu ! si je vous donne une armée de trois mille hommes, il est à peu près certain que vous réduirez M. Rétif ; si je vous donne un bon pour prendre quatre canons aux Invalides, il me paraît probable que vous enfoncerez la porte de mademoiselle Ingénue ; mais ce que je demande, moi, entendez-vous ? c’est de l’adresse, c’est de l’imagination, c’est de la diplomatie. Vous me répondez que les temps sont changés ; parbleu ! oui, ils le sont, puisque je ne vous ai pas encore fait brancher pour la confusion dont vous me couvrez… Si de pareilles demoiselles sont plus difficiles qu’au temps de Bachelier et de Lebel, morbleu ! il fallait vous montrer plus fort que Lebel ou Bachelier, voilà tout. J’entends dire tous les jours que le monde marche, que le siècle fait des progrès, que les lumières se répandent : marchez avec le monde, monsieur ! faites des progrès avec le siècle, et, puisque la lumière se fait, voyez-y clair ! »

Auger voulut répliquer, mais le prince, lancé dans sa colère, avait été si loin, qu’il ne pouvait plus reculer.

Le comte d’Artois se dressa sur son lit, et, montrant la porte avec un geste d’empereur :

« Sortez, monsieur ! dit-il, sortez !

— Monseigneur, répondit Auger s’inclinant, je ferai mieux une autre fois.

— Point du tout, vous ne me comprenez pas : je vous ordonne de sortir pour ne plus rentrer.

— Comment, monseigneur ?

— Je ne veux plus de vos services.

— Quoi ! Votre Altesse me chasse ? s’écria Auger tout stupéfait.

— Oui.

— Sans motif ?

— Comment, sans motif ?

— Je veux dire sans torts.

— C’en est un, d’échouer, monsieur, et celui-là, Dieu merci ! vous l’avez eu !

— Monseigneur, laissez-moi essayer encore…

— Jamais !

— Peut-être trouverai-je quelque ruse.

— Inutile ! Si je veux cette fille, je l’aurai, mais par un autre que vous, mon cher ; ce sera le moyen de vous prouver que vous êtes un âne. Allez ! »

Le prince, cette fois, avait parlé en maître ; il n’y avait donc rien à répliquer. Il tira une bourse de son secrétaire, la jeta à Auger, se tourna du côté de la ruelle, et cessa de parler.

Auger, un instant confondu par ce qu’il appelait une noire ingratitude, ramassa la bourse et sortit en disant, assez haut pour que le prince l’entendît :

« C’est bon, je me vengerai ! »

Mais, comme cette menace ne pouvait regarder le prince, il ne se retourna même point ; il soufflait sa colère, ou ronflait.

Monseigneur le comte d’Artois avait tort de ronfler : il n’y a pas de petit ennemi, même pour un grand prince.

Témoin madame du Barry, qui fut un instant une plus grande princesse que les princesses du sang, et qui eut pour ennemi un petit nègre, lequel lui fit couper cette même tête sur laquelle, en se jouant, elle avait essayé cette même couronne de France qui devait porter si grand malheur à Marie-Antoinette !

q

Chapitre 28
Le curé Bonhomme

On se demande, sans doute, quel genre de vengeance M. Auger, c’est-à-dire un misérable laquais, pouvait tirer de Son Altesse royale monseigneur le comte d’Artois, prince du sang.
M. Auger perdait, il est vrai, sa fortune et son avenir – puisqu’il y a parfois un autre avenir que la potence pour les misérables de l’espèce de M. Auger – ; M. Auger ne figurait plus parmi les ustensiles de la cour ; M. Auger ne trouvait plus sous sa dent ce pain tout cuit de la servitude, qui a des charmes si puissants sur les cœurs lâches et les âmes avilies.

Ce sont là, convenons-en, des griefs qui ne se pardonnent pas.

M. le comte d’Artois eût dû penser à cela, avant de se faire un ennemi tel que M. Auger ; mais, nous l’avons dit, avec l’imprudente insouciance de la jeunesse, le prince s’était retourné contre la muraille, et, au lieu de méditer, il avait ronflé.

Funeste indifférence ! Les époques changent, et l’ennemi microscopique prend, à de certaines heures, les proportions du géant Micromégas.

Au reste, ne nous appesantissons pas sur un sommaire qui pourrait trop en dire au lecteur ; la vengeance de M. Auger se déduira du récit qu’on va lire.

Trois jours après cette scène violente entre le valet et le maître, un homme pâle, les traits altérés, sans souffle et sans force, se présentait chez le curé de la petite paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet ou du Chardonneret, soit que le lecteur veuille faire remonter l’étymologie de ce nom au genre végétal ou au genre animal.

Il était une heure de l’après-midi ; il faisait une splendide journée d’automne, lumineuse comme un sourire de vieillard ou un coucher de soleil.

Le curé venait d’achever de dîner. Il avait accompli tous ses offices. Assis sur un banc de gazon, dans son jardin, il lisait, au lieu de son bréviaire, une brochure qui venait de paraître, et que les uns attribuaient à M. de Mirabeau, d’autres à M. Marat, d’autres à d’autres.

Toujours est-il que, quel que fût l’auteur de l’écrit, l’écrit était des plus patriotiques.

Ce digne curé, élève de la charité du siècle, et bercé par la philosophie de Port-Royal, pratiquait un culte de fantaisie non encore défini, mais qui devait, soixante ans plus tard, se trouver représenté par la doctrine de l’abbé Châtel ; c’était un mélange d’incrédulité et de religion formant une croyance révolutionnaire à l’usage des honnêtes gens : la plus dangereuse de toutes les croyances, en ce qu’elle dispensait de croire à Dieu !

Mais le digne curé n’y regardait pas de si près ; on n’était plus au temps des prélats qui coordonnaient à la fois l’exercice de l’esprit et de la conscience ad usus Ecclesiae.

Notre curé, bourré de lectures patriotiques et philosophiques à la fois, respectait Dieu, mais s’occupait infiniment plus que le pape ne l’eût autorisé des affaires temporelles de la France. C’était, à coup sûr, un de ces pasteurs qui, quatre ans plus tard, prêtèrent, avec enthousiasme, serment à la Constitution, et qui aidèrent la Révolution à sortir de ses langes ; honnêtes utopistes, cœurs purs, traîtres irréprochables qui livrèrent pieds et poings liés aux jacobins le roi et Dieu, si l’on pouvait livrer Dieu aux hommes ; un de ces prêtres, en un mot, que la reine refusa si dédaigneusement quand elle aperçut l’échafaud qui lui masquait le ciel.

L’abbé Bonhomme – c’était un excellent nom de pasteur chrétien – lisait donc cette brochure, quand mademoiselle Jacqueline, sa servante, l’appela dans son petit jardin, pour qu’il répondît à l’homme échevelé et pâle dont nous venons de parler à l’instant même.

L’abbé donna ordre qu’on introduisît auprès de lui cet homme ; mais, préalablement, il cacha sa brochure sous un banc, dans une touffe épaisse de réséda.

Les prêtres sont, comme les médecins, un peu physionomistes ; il faut avouer que même dans les bons temps, on ne va pas vers eux sans avoir absolument besoin d’eux ; si bien qu’ils ont pour habitude et pour instinct de s’inquiéter, quand on les aborde, quel genre de service on vient réclamer d’eux.

L’abbé Bonhomme, jugeant, à l’extérieur de cet homme, qu’il était du commun et fort troublé, se remit sur son banc, leva son nez chargé de grosses lunettes sur le nouveau venu, qu’il commença par tenir à distance en lui adressant les mots suivants :

« C’est bien, monsieur… Que voulez-vous de moi ? »

L’homme s’arrêta ; son émotion, feinte ou réelle, était visible : il roulait son chapeau entre ses doigts tremblants.

« Mauvaise figure ! murmura l’abbé Bonhomme, mauvaise figure ! »

Et il regardait si dame Jacqueline sa chambrière était à portée d’entendre son appel, et d’y répondre.

L’homme s’aperçut bien de l’effet qu’il produisait, et prit un air de plus en plus humble.

« Monsieur le curé, murmura-t-il, je viens vous faire une confidence.

— Ah ! pensa Bonhomme, c’est quelque voleur qu’on poursuit… Mauvaise affaire !

— Monsieur, répliqua-t-il, un prêtre n’est point un notaire ; il ne reçoit point de confidence, il entend des confessions.

— C’est précisément la faveur que je désire obtenir de vous, monsieur le curé. Voulez-vous m’entendre en confession ? demanda l’homme effaré.

— La peste soit de ce drôle ! dit en lui-même le curé ; je faisais une si bonne digestion quand il est venu… – Mais, mon cher monsieur, ajouta-t-il tout haut, une confession c’est toujours chose grave, et cela ne se fait point dans un jardin. Attendez que je sois à l’église, dans mon confessionnal, et, alors, nous verrons…

— En ce cas, monsieur le curé, permettez-moi de vous demander quand vous serez au confessionnal.

— Demain, après-demain… »

L’homme secoua la tête d’une façon désespérée.

« Oh ! je n’attendrai jamais jusque-là ! dit-il.

— J’en suis fâché, monsieur ; mais j’ai sur ce chapitre des règles que je me suis faites. Je confesse le matin, de huit heures à midi, et jamais plus tard, à moins d’urgence.

— C’est trop tard, monsieur le curé ! c’est trop tard ! il me faut l’absolution tout de suite.

— Je ne comprends pas du tout, dit Bonhomme avec inquiétude.

— C’est bien facile à comprendre, cependant : il me faut l’absolution avant de mourir.

— Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, répliqua le curé, que vous n’avez pas du tout l’air d’un homme en danger de mort. »

Et il s’agita sur son siège de gazon, de plus en plus inquiet de la tournure que prenait cette affaire.

« Voilà, cependant, monsieur le curé, ce qui sera arrivé dans une heure d’ici.

— Comment cela ?

— Parce qu’après avoir eu l’absolution de mon crime…

— Alors, c’est un crime que vous avez commis, et dont vous voulez vous confesser ?

— Un abominable crime, monsieur le curé !

— Oh ! oh ! » fit Bonhomme, dont l’émotion allait croissant toujours.

Et il commença de regarder autour de lui, pour reconnaître, en cas de danger, ses moyens de défense ou de fuite.

L’homme continua, sans paraître faire attention aux dispositions prudentes que prenait le curé :

« Un crime après lequel je ne puis plus vivre, et pour lequel il me faut au moins l’absolution d’un prêtre, afin que je paraisse plus tranquille devant Dieu.

— Mais, objecta le curé, vous prenez là une route impossible.

— Comment ?

— Je ne puis vous laisser vous tuer.

— Oh ! empêchez-m’en ! empêchez-m’en ! s’écria l’homme avec un sourire qui glaça le prêtre de terreur.

— Si je ne vous en empêche pas, c’est que je serai moins fort que le diable, qui vous possède ! J’entends, par le diable, le mauvais esprit ; car, enfin – ajouta-t-il avec un sourire, tout effrayé qu’il était – vous ne me supposez pas capable de croire au diable, comme un ecclésiastique du Moyen Âge, et, cependant, l’Écriture dit : Diavolus ; tous les livres saints le nomment ; je ne ferais donc à tout prendre, que mon devoir en croyant au diable.

— Mais vous préférez n’y pas croire !… répondit l’homme avec une douceur qui n’était pas exempte d’ironie.

— On a ses idées, mon ami.

— Sans doute, monsieur le curé, vous avez les vôtres ; moi, j’ai les miennes aussi, et particulièrement celle d’aller me jeter à la Seine au bout de la rue, aussitôt que je serai absous.

— Mais, mon cher monsieur, répondit le curé, je ne puis vous absoudre, si vous avez de pareils projets : le suicide est un péché mortel ; le désir seul de vous tuer constitue ce péché : vous ne pouvez détruire ce que Dieu a fait.

— Êtes-vous bien sûr que ce soit Dieu qui m’ait fait, monsieur le curé ? » demanda le pécheur avec ce doute ironique dont, une première fois déjà, il avait donné la marque.

Le curé regarda celui qui l’interrogeait ; puis, comme un homme dont l’intelligence fait une immense concession à la foi :

« Je dois le croire, comme je crois au diable, dit-il, puisqu’il y a dans l’Écriture que Dieu a fait l’homme et la femme… Je vous répète donc que, si vous mourez, vous mourrez en état de péché mortel ; ce qui n’est pas une mince affaire, surtout si déjà votre conscience est chargée comme vous le dites.

— Chargée, surchargée, écrasée, monsieur le curé ! au point que je ne puis plus supporter ce fardeau, et que vous voyez un homme réduit au désespoir.

— Allons, allons, dit le curé, en qui la charité, s’éveillant, prenait peu à peu la place de la crainte ; le désespoir… cela se guérit.

— Oh ! alors, monsieur le curé, si vous connaissez un remède, indiquez-le-moi.

— Si le remède n’existe pas, au moins y a-t-il le médecin… Je suis ce médecin.

— Oh ! monsieur le curé !

— C’est à moi que les âmes s’adressent quand elles souffrent.

— Aussi me suis-je adressé à vous.

— Soyez le bienvenu, mon fils.

— Vous consentez donc à me confesser ?

— Oui. »

Et le digne curé Bonhomme se leva pour aller à l’église.

Mais il faisait si doux, si chaud, si beau, que c’eût été pécher de quitter ce bon air et ces charmants ombrages. En effet, le jardin envoyait ses parfums et sa fraîcheur ; le siège gazonneux du curé avait pris cette languissante et moelleuse souplesse qui semble une complaisance des choses inanimées pour les besoins du corps.

Le curé, à moitié levé déjà, retomba sur son banc en poussant un soupir.

« J’ai entendu dire, fit-il, que Dieu aime les révélations faites à sa face, c’est-à-dire en plein air, sous son ciel, devant sa nature, et que les secrets de l’homme lui parviennent mieux à travers les nuages qu’au travers des murs de pierre d’une cathédrale…

— C’est mon avis aussi, murmura humblement le pécheur.

— Eh bien, alors, il ne vous contrarie point, continua le curé satisfait, de me conter à l’oreille, ici, loin de tous les témoins, ce que vous m’eussiez raconté dans le confessionnal ? Votre plaie est douloureuse, ne l’irritons point par le déplacement.

— Volontiers, dit l’homme, qui parut s’accommoder parfaitement de la proposition du curé ; faut-il que je me mette à genoux, mon père ? »

Le curé leva les yeux, regarda autour de lui, et vit à une fenêtre basse sa servante, qui suivait cette scène avec curiosité.

Il la fit remarquer à son pénitent.

« Eh bien, dit celui-ci, qui avait fait connaissance avec elle par son introduction dans le jardin, c’est mademoiselle Jacqueline… je la connais.

— Oui !… Eh bien, vous voyant à genoux, répondit le curé, elle ne comprendrait pas, et elle pourrait venir, ce qui nous gênerait ; tandis qu’elle ne peut rien trouver que de naturel à notre conversation. Asseyez-vous donc là, près de moi, et commencez. »

q

Chapitre 29
La confession

L’homme fronça le sourcil, fit quelques grimaces de douleur, s’agita par quelques soubresauts convulsifs.
Le curé, qui n’était pas complètement rassuré, se recula un peu.
« Comment vous appelez-vous d’abord, mon fils ? demanda-t-il.

— Auger, monsieur le curé.

— Auger, répéta machinalement celui-ci ; que faites-vous ?

— Monsieur le curé, je suis, ou plutôt j’étais au service de monseigneur le comte d’Artois.

— En quelle qualité ? demanda le curé Bonhomme avec surprise.

— En qualité… »

Auger parut hésiter.

« D’homme de confiance », continua-t-il.

La surprise du curé augmentait, comme il est facile de le croire.

« Eh bien, mais, dit-il, c’est là une fameuse protection, mon ami, et vous pourriez, ce me semble, trouver dans la puissance du prince un remède souverain à vos infortunes, quelles qu’elles soient.

— Je croyais, monsieur le curé, vous avoir dit que je n’appartenais plus au prince.

— Il vous a donc renvoyé ?

— Non, monsieur le curé, j’ai pris mon congé.

— Pourquoi ?

— Oh ! parce que le genre de service que j’étais obligé de faire ne m’a point convenu… On est pauvre, mais on a des sentiments humains.

— Vous m’étonnez ! fit le curé avec intérêt et en se rapprochant de son pénitent. Et quel genre de service pouvait donc vous demander M. le comte d’Artois, que vous hésitassiez à lui rendre ?

— Monsieur le curé, vous connaissez le comte d’Artois ?

— Comme un prince charmant, plein d’esprit et de loyauté, répondit le curé.

— Oui, mais de mœurs dissolues.

— Mais… fit le curé en rougissant.

— Enfin, vous savez ce que je veux vous dire, n’est-ce pas ?

— Je suis là pour vous écouter, mon fils. »

Et le brave homme se drapa dans l’austérité du confesseur, s’apprêtant à écouter des choses pour lesquelles il commençait à croire que l’obscurité de l’église et l’ombre du confessionnal n’eussent point été trop épaisses.

« J’étais donc, continua M. Auger, au service de M. le comte d’Artois, pour ses plaisirs…

— Ah ! mon fils !

— Mon père, je vous ai prévenu : j’ai à la fois des choses honteuses et terribles à vous dire.

— Comment vous êtes-vous décidé à adopter une pareille profession, mon fils ?

— Que voulez-vous ! il faut vivre.

— En cherchant bien, hasarda le prêtre, vous eussiez peut-être trouvé de meilleurs moyens d’existence ?

— C’est ce que je me suis dit, mais trop tard.

— Combien de temps êtes-vous donc resté près de Son Altesse royale ?

— Trois ans.

— C’était beaucoup.

— Enfin, je l’ai quittée.

— Bien tard, comme vous dites.

— Mieux vaut tard que jamais, mon père.

— Vous avez raison… Continuez.

— Je fus chargé par le prince… Ah ! mon père, c’est ici que la honte me prend à la gorge et m’étouffe.

— Du courage, mon fils.

— Je fus chargé par le prince… Hélas ! je ne sais comment raconter une pareille turpitude à un digne homme comme vous. »

Le prêtre se signa.

« Je fus chargé, reprit Auger, par Son Altesse royale, de corrompre une jeune fille de ce quartier.

— Oh ! mon Dieu ! murmura le curé avec un visible sentiment d’horreur.

— Oui, monsieur le curé, une belle et charmante fille, l’orgueil et l’espérance de son vieux père.

— Malheureux ! malheureux ! murmura le prêtre.

— Vous voyez bien que je suis indigne de pardon ! fit Auger.

— Non, parce qu’à tout péché il y a miséricorde ; mais c’est affreux d’avoir accepté une pareille mission !

— Hélas ! j’en frémis encore, mon père ; mais l’habitude du crime endurcit.

— Et vous avez eu le malheur de réussir ?

— Non, monsieur le curé. »

Le prêtre respira.

« Si j’eusse réussi – Son Altesse me payait assez cher pour que j’y parvinsse –, si j’eusse réussi, je ne vous dirais pas : “Je vais me tuer” ; non, je serais déjà mort !

— Enfin, dit le prêtre, continuez.

— Vous consentez à m’entendre, mon père ?

— Oui, vous m’intéressez, dit naïvement le brave homme. Passez, mon fils, passez… Jusqu’à présent, je ne vois pas encore de crime.

— Vous êtes bien bon, monsieur le curé, répondit le pécheur avec cette nuance d’ironie qui paraissait lui être habituelle ; mais nous ne sommes point au bout. »

Le curé frissonna.

« Grand Dieu ! murmura-t-il, que me reste-t-il donc à entendre ?

— Donc, continua Auger, j’avais accepté la mission infâme de corrompre, pour les plaisirs de monseigneur, la jeune fille innocente, et je m’y étais appliqué avec une sorte de rage ; car il est remarquable de voir combien les plus mauvaises actions quand on les a acceptées comme profession, inspirent d’énergie et de zèle à ceux qui les exécutent.

— C’est vrai, dit le prêtre, on serait trop honnête homme, et l’on gagnerait deux fois le ciel si l’on déployait, à faire le bien, le quart de résolution que l’on met à faire le mal.

— Une première fois, j’échouai.

— La jeune fille résista ?

— Non, cette fois-là, il s’agissait de débaucher le père lui-même.

— Comment, de débaucher le père ?

— Oui, en lui faisant accepter le marché de la vente de sa fille.

— Oh ! vous essayâtes ?…

— Oui, monsieur le curé… J’espère que voilà déjà un crime, n’est-ce pas ?

— Si ce n’est pas tout à fait un crime, c’est, du moins, une bien méchante action », répondit le digne homme en secouant tristement la tête.

Auger parut atterré de cette manifestation, et se prit à soupirer.

« Heureusement, dit-il, le père refusa. Oh ! il eut du courage, car je le serrais bien !

— Brave homme de père ! murmura le prêtre.

— Alors, je résolus de m’adresser à la fille.

— Persistance fâcheuse !

— Heureusement, lettres, menaces, cadeaux, elle refusa tout ! j’échouai sans cesse et toujours !

— Voilà, sur ma parole, d’honnêtes gens ! dit le prêtre. Et savaient-ils que vous parliez au nom du prince.

— Ils le savaient, monsieur le curé.

— Je m’étonne que vous ne les ayez pas épargnés, les voyant si persévérants dans leur honnêteté.

— Endurci, monsieur le curé, j’étais endurci, vous dis-je ! »

Et Auger sanglota.

Le prêtre eut pitié de cette grande douleur, et, pour la calmer :

« Ce ne sont point là des crimes irrémissibles, cependant, dit-il, et votre bon naturel exagère les fautes.

— Mais, monsieur le curé, vous ignorez donc que je ne suis pas encore au bout de mon récit ?… Hélas ! les crimes se sont fait attendre, mais ils vont venir. »

Le curé prêta l’oreille ; maintenant, il était préparé à tout.

« Enfin, continua Auger, le moment vint où, ayant échoué par la persuasion et la ruse, je voulus triompher par la force. »

Le prêtre le regarda avec une nouvelle inquiétude.

« Je fis enlever la jeune fille.

— Mon Dieu !

— Je gagnai un homme, un de mes amis, robuste et résolu, qui consentit à se saisir du père, tandis que j’enlèverais la fille… Ah ! monsieur le curé ! monsieur le curé ! l’attaque se fit…

— Un guet-apens ?

— En pleine rue ! le sang coula !…

— Du sang ?…

— L’attaque coûta la vie à un homme…

— Un meurtre ?…

— Voilà le crime, monsieur le curé ; voilà l’horrible attentat dont je me suis rendu coupable ; et, comme la justice des hommes, qui m’a oublié jusqu’à présent, peut se souvenir ; comme je ne veux pas périr sur un échafaud, je suis résolu d’offrir à Dieu mon âme, délivrée, je l’espère, par l’absolution que vous me donnerez en faveur de mon repentir. »

L’accent d’Auger était si pathétique, ses gestes suppliants avaient tant d’éloquence, ses larmes indiquaient tant de remords, que le digne curé n’y put tenir ; il avait, d’ailleurs, l’épouvante naturelle aux hommes purs qui se trouvent en présence d’un grand criminel : il tremblait à la fois de peur et de compassion.

« Vous avez assassiné le père ? Oh ! oh !… murmura-t-il.

— Oh ! non, Dieu merci ! dit Auger, plus calme ; je n’ai point assassiné, moi !

— Alors, c’est votre ami qui a assassiné ?

— Ni lui non plus ; au contraire !

— Et cependant, dit le curé, le pauvre père a été victime de ce guet-apens ?

— Non, pas le père.

— Mais qui donc, alors ? Expliquez-vous.

— Mon ami, monsieur le curé ! mon ami, que j’avais engagé à me seconder dans cette malheureuse tentative !

— Ah ! fit le prêtre, comme soulagé d’un lourd fardeau, ah ! ce n’est point le pauvre père qui a été tué… Ah ! mais, c’est bien différent, alors : la vie de cet homme innocent eût été d’un bien grand poids parmi les charges qui s’élèveront contre vous au tribunal de Dieu. Mais expliquez-moi, car en vérité je ne comprends pas…

— C’est affreux, monsieur le curé ! Cette jeune fille et son père avaient prévu mes attaques ; ils s’étaient fait escorter et défendre. Mon ami a été si grièvement blessé dans la lutte, qu’il en est mort, et je suis coupable de cette mort, puisque c’est à mon instigation qu’il était entré dans l’affaire… Oui, je suis l’assassin, monsieur le curé, le seul, le véritable assassin, moi qui ai forcé le malheureux à engager la lutte, moi qui ai provoqué le crime ! »

Et, en disant ces mots, Auger se livra, sur le banc du curé, à la plus violente et à la plus significative pantomime.

C’était une douleur effrayante à voir.

Le curé était atterré ; il sentait tout ce que cachait d’infâme ce récit tronqué par les soupirs et par les larmes ; il déplorait le mal fait, et, avec un sens droit et une fermeté de cœur louables, il remerciait Dieu d’avoir empêché plus de malheurs qu’il n’en avait permis.

Auger, qui lisait dans la pensée du prêtre mieux que le prêtre lui-même, lui laissa faire ce calcul et continua de se désespérer.

Le curé l’arrêta.

« Votre douleur est compréhensible, dit-il, et cependant je vous avouerai que je vous trouve moins coupable que je ne le craignais.

— Oh ! fit Auger avec expression, me dites-vous bien la vérité, mon père ?

— Je vous parle au nom du Seigneur, mon fils, et comme ferait le Seigneur lui-même.

— Est-il possible, s’écria Auger, et aurais-je le bonheur qu’il y eût encore pour moi miséricorde en ce monde ?

— Dieu vous offre, sinon le pardon entier, du moins la consolation… Mais il me reste encore à vous interroger.

— Hélas ! vous savez tout, mon père !

— Excepté la fin de cette aventure.

— Eh bien, après la mort de mon camarade, j’ai sur-le-champ ouvert les yeux : j’ai couru chez M. le comte d’Artois, qui m’attendait, et, au lieu d’accepter les nouveaux moyens qu’il mettait à ma disposition, j’ai rompu avec lui et pris mon congé.

— C’est bien ! c’est bien ! s’écria le prêtre dans sa naïveté, quoique ce soit dangereux.

— Oh ! pour un homme résigné à mourir, s’écria Auger, rien n’est dangereux, mon père ! En effet, que peut-il m’arriver de pis que la mort ? La honte ! eh bien, le suicide, auquel je suis résolu, me l’épargne, et votre absolution me la fera courageusement supporter.

— Vous savez, reprit le prêtre, que je ne vous donnerai l’absolution, au cas où je croirai devoir vous la donner, que contre une promesse formelle, un serment sacré de ne point attenter à vos jours. »

Auger se récria, gémit, se tordit et continua de persuader au curé que jamais plus repentant chrétien ne s’était présenté au tribunal de la pénitence.

Il poussa si loin les injures qu’il s’adressait, et les coups qu’il s’appliquait dans la poitrine, que le bon prêtre, devenu sérieux, en se posant en martyr de la vérité, n’hésita point à lui dire :

« Mon fils, le véritable criminel en cette affaire, ce n’est pas vous.

— Qui est-ce donc ? demanda Auger avec une surprise on ne peut plus habilement simulée.

— C’est le prince qui vous poussait ! Le prince, oubliant son rôle – car les princes ont charge d’âmes – vous a jeté dans le crime pour se donner une distraction de plus ! Chaque caprice des grands nous coûte, à nous autres petits, soit une parcelle de notre honneur, soit une miette de notre félicité : ils s’engraissent de notre sang, et ils se désaltèrent de nos larmes… Ô mon Dieu ! – continua-t-il apostrophant le Seigneur dans le style généralement adopté à cette époque, et dont Rousseau avait donné le goût –, ô mon Dieu ! n’as-tu donc fait les hommes puissants que pour dévorer les faibles ? ô mon Dieu ! quand viendra donc le jour si longtemps attendu, malgré les promesses de ton divin Fils, où les faibles seront protégés par les forts ? »

Puis il se tut, bien qu’entraîné par son émotion, attendu que, tout patriote qu’il était, le brave curé ne se souciait pas de se trop compromettre ; car, enfin, M. le comte d’Artois, s’il eût connu cette grande rigidité, pouvait lui nuire considérablement auprès du tribunal des bénéfices.

Avouons, cependant, qu’il avait fait son devoir de prêtre et beaucoup mieux que tant d’autres.

« Allons, allons, mon fils, dit-il à Auger, ne pleurez plus ! Votre faute est immense, mais votre remords est si grand, que vous m’avez attendri… Continuez à vous repentir, et, pour cela continuez de vivre. Le repentir de plusieurs années efface, aux yeux de Dieu, la faute d’un jour.

— L’espérez-vous, mon père ? fit Auger.

— Oui, oui, mon fils ! et ce n’est point à vous que l’on demandera le plus grand compte de ce qui s’est passé, c’est à l’instigateur, c’est au prince… Ainsi donc, croyez-moi, votre conscience ne doit être grevée que d’un tiers du crime au plus. »

Grâce à cette admirable proposition, qui déchargeait sa conscience du poids le plus lourd, le curé Bonhomme parvint à sécher les yeux d’Auger.

Mais il se trompait, croyant être au bout, et Auger n’avait pas encore joué toute sa comédie.

Aussi s’écria-t-il, revenant à son point de départ, et comme si rien ne se fût passé :

« Non, bien décidément, monsieur le curé, plus j’y réfléchis, plus je vois qu’il est impossible que je vive.

— Et pourquoi, mon Dieu ? s’écria celui-ci, qui ne se sentait pas de force à recommencer la lutte.

— Oh ! c’est qu’une idée me vient, idée terrible, affreuse, qui ne me laissera de repos désormais ni le jour ni la nuit !

— Quelle est donc encore cette idée ? Voyons.

— Quitte envers Dieu, ou à peu près, par l’expiation de mon crime, je pouvais me réjouir si je quittais la terre ; mais, si j’y reste…

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai à obtenir le pardon de ceux que j’ai offensés… Croyez-vous donc que je puisse dormir tranquille tant que l’image de cette jeune fille outragée et de ce père offensé, menacé, restera criant vengeance dans mon souvenir ?

— Calmez-vous, mon fils !

— Que je me calme, s’écria Auger avec une agitation croissante, quand il me semble les entendre me reprocher mon crime ? que je me calme, quand je suis exposé tous les jours à les rencontrer dans la rue, à les coudoyer, à entendre leur voix ?… Oh ! me calmer, non, non, jamais !

— Allons, pour l’amour de Dieu, s’écria à son tour le curé Bonhomme, soyez raisonnable, ou, par ma foi, je reprends mon absolution.

— Mais, enfin, dit Auger, vous me comprenez, n’est-ce pas, mon père ? Ces victimes de ma noire méchanceté habitent le quartier ; ils demeurent à deux pas d’ici ; en sortant de chez vous, je suis exposé à les rencontrer.

— Voyons, est-ce que je les connais ?

— De nom ? Oh ! bien certainement, monsieur le curé.

— Qui est-ce ?

— La jeune fille se nomme Ingénue ; le père s’appelle Rétif de la Bretonne.

— Quoi ! Rétif de la Bretonne, le romancier, le folliculaire ?

— Mon Dieu, oui, mon père, répondit Auger.

— L’auteur du Pornographe, de La Paysanne pervertie, de ces livres dangereux… ?

— Précisément.

— Ah ! ah ! » fit le prêtre.

Auger, en écoutant et en appréciant ce ah ! ah ! à sa juste valeur, remarqua combien le nom des victimes avait ôté d’intérêt à leur cause dans l’esprit du bon curé.

« Et, cependant, murmura le prêtre, comme forcé de rendre justice à qui de droit, il a bravement résisté ! je ne l’eusse, ma foi ! pas cru, à voir la morale qu’il professe dans ses romans.

— Eh bien, oui, dit Auger, voilà ce qui est incroyable, et ce que, pourtant, je suis forcé de croire ; la fille est un modèle de pureté, le père est un type d’honneur ; l’estime de ces braves gens, monsieur le curé, m’est plus indispensable encore que la vie… Oui, décidément, sans leur estime, je ne puis consentir à vivre. »

Et Auger, s’attendrissant de plus en plus, se mit à pleurer à chaudes larmes.

Le curé le regarda d’un air embarrassé qui voulait dire : « Que diable puis-je y faire, moi ? »

« Mon Dieu ! s’écria Auger, n’y a-t-il donc aucun moyen de négocier ma paix avec ces braves gens, et resterai-je chargé de leur animadversion ? lourd fardeau, mon père, très lourd fardeau pour moi, et qui m’écrasera !

— Voyons, demanda le prêtre, quelle est, en somme, votre intention ? Dites, mon fils, avez-vous quelque réparation à leur offrir ?

— Oh ! toutes celles qu’ils voudront ! mais je suis un être tellement misérable, que je dois leur faire horreur !… Si j’avais, du moins, l’espérance… »

Et Auger s’arrêta, hésitant.

« Quelle espérance ?

— Qu’ils sauront mon repentir, et connaîtront l’étendue de mes remords.

— Eh bien, voyons, fit le curé Bonhomme comme par une dernière concession, faut-il le leur dire ?

— Oh ! mon père, c’est pour le coup que vous me sauveriez réellement la vie !

— Mais, reprit le brave curé, un peu embarrassé, c’est que je ne les connais pas, moi ; je vous avoue que je ne me sens pas attiré par une vive sympathie vers M. Rétif de la Bretonne, vous comprenez ?

— Parfaitement, mon père ; mais, enfin, si vous ne m’aidez pas, qui m’aidera ? si, vous, qui connaissez mon horrible secret, vous ne me soulagez point, faudra-t-il que je passe à travers cette nouvelle épreuve de me confier à un autre ?

— Oh ! s’écria le prêtre, gardez-vous-en bien !

— Alors, continua Auger, quelle ressource ? Mourir sans pardon !

— Eh bien, soit, j’irai voir M. Rétif, dit l’excellent curé ; j’obtiendrai qu’il vous pardonne, et, alors… ?

— Alors, ô mon père ! vous serez un bienfaiteur que je remercierai Dieu d’avoir envoyé sur ma route ! vous serez l’ange du bien qui aura en moi vaincu le démon du mal !

— Allez en paix, mon fils ! dit le prêtre avec une sublime abnégation, je ferai ce que vous désirez. »

Auger se jeta aux genoux du digne homme, s’empara de sa main, qu’il baisa malgré lui, et s’éloigna en levant les bras au ciel.

q

Chapitre 30
Rétif et Ingénue pardonnent

Tandis qu’Auger se confessait au curé de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonneret, Rétif et sa fille s’applaudissaient d’avoir triomphé ou trionfé, comme l’écrivait économiquement Rétif dans ses livres, imprimés par lui-même.

Avoir éloigné Auger, c’était beaucoup ; mais restait à combattre Christian.

Christian, tout éloigné qu’il était, semblait en effet, et avec raison, à Rétif le plus dangereux adversaire.

Christian ou plutôt la simple influence de Christian, avait décidé Ingénue contre Auger. Auger parti, Ingénue ne rêvait plus qu’à Christian.

Nous avons entendu ce qu’elle avait dit à son père à propos de la visite que celui-ci attendait de Christian, le jour même ou le lendemain au plus tard.

Ce jour s’écoula, le lendemain s’écoula, et l’œil si perçant et si exercé de la jeune fille ne vit, de loin ou de près, aucun visage, aucune tournure, qui lui rappelassent le visage et la tournure de Christian.

Alors commença une série de raisonnements que la pauvre Ingénue se fit pour excuser le coupable Christian. D’où pouvait provenir sa longue absence ? Était-ce la fausse honte d’avoir pris un autre nom que le sien ? Ce n’était pas probable. Était-ce la crainte inspirée par Rétif ? Mauvaise raison ! Était-ce le dépit d’avoir été maltraité quand on l’avait pris en flagrant délit de mensonge ? Mais il avait été maltraité par Rétif, et non par Ingénue. Or, que lui importait ! c’était Ingénue, et non Rétif, qu’aimait Christian.

D’ailleurs, ces raisons étaient, sinon bonnes, au moins acceptables – en supposant une grande indulgence – pour vingt-quatre ou quarante-huit heures ; mais elles ne pouvaient excuser trois, quatre, six, huit jours d’absence !

Il y avait, bien certainement, là-dessous quelque énigme dont Ingénue cherchait vainement le mot.

Ce fut pendant ce temps qu’Auger attaqua et fut battu ; cette attaque d’Auger et le triomphe de Rétif servirent un instant de distraction à Ingénue.

Mais, après la victoire, la préoccupation revint, plus forte que jamais.

Bientôt cette préoccupation se changea en doute, et le doute, cette rouille de l’amour, commença d’envahir son cœur.

Ingénue se demanda si, en effet, l’expérience des pères n’était point faite pour éclairer les enfants, et Ingénue frémit en songeant qu’elle allait être forcée de croire à l’expérience de Rétif.

Elle se figura que Christian n’avait cherché près d’elle qu’un amusement, que l’amour qu’il lui avait exprimé n’était qu’un caprice à satisfaire ; en un mot, elle en arriva à penser que Christian, voyant de trop grandes difficultés pour arriver jusqu’à elle, s’était tourné d’un autre côté.

L’idée machiavélique mise en avant par Rétif, que Christian n’était qu’un intermédiaire infâme entre elle et le comte d’Artois, ne se présenta même pas à l’esprit de la jeune fille : cette idée, soufflée par le romancier, comme un moyen d’action, avait été repoussée à l’instant même par tout ce qu’il y avait d’éléments purs et généreux dans l’imagination de la jeune fille, et s’était dissoute en invisible vapeur.

Une imagination honnête et droite a des regards fixes dont la profondeur déroute les plus habiles combinaisons des expériences les plus avancées.

Rétif suivait, au reste, dans ce cœur innocent la marche dévorante de ses idées. Il s’applaudissait d’une mélancolie qui, toute croissante qu’elle était, devait aboutir à l’indifférence.

En attendant, on vivait triste dans la maison Rétif. C’est toujours une distraction pour un homme d’être arrêté, et pour une jeune fille d’être enlevée dans la rue ; et, du moment où on n’en a pas d’autre, celle-là manque beaucoup quand elle vient à manquer.

Ce fut sur ces entrefaites qu’un soir où le bonhomme Rétif descendait de son grenier – dans lequel il faisait sécher, sur des ficelles, quelques feuilles fraîchement imprimées de ses Nuits de Paris – le brave curé Bonhomme, sous le passeport de son nom, se fit annoncer chez le romancier son voisin.

Rétif était philosophe et, comme tous les philosophes de cette époque, quelque peu athée ; ses relations avec les prêtres de son quartier étaient donc chose rare, et il ne touchait à l’Église que par sa fille Ingénue, qui, la veille de chacune des quatre grandes fêtes de l’année, se confessait à un vieux curé de la paroisse, ancien confesseur de sa mère.

En entendant sa fille annoncer le curé Bonhomme, Rétif fut donc autorisé à croire qu’il s’agissait tout simplement de quelque œuvre pie ; justement il n’avait plus d’argent, et comptait sur son libraire pour une rentrée de cinquante livres.

Aussi reçut-il le bon curé avec désappointement ; en auteur orgueilleux, qu’une demande indiscrète vient prendre en flagrant délit de misère.

Ce fut bien pis lorsque le curé Bonhomme demanda d’un air mystérieux à Rétif un entretien particulier.

Celui-ci ne le fit pas moins entrer dans sa chambre, à lui, qui était tout à la fois son cabinet de travail et son imprimerie ; mais, en faisant passer le curé devant lui, il jeta à sa fille, demeurée dans la première chambre, un regard de côté qui voulait dire : « Sois tranquille : notre voisin le curé de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonneret va trouver à qui parler. »

Rétif offrit un fauteuil au curé Bonhomme, et s’assit près de lui, mais tous deux – et c’est facile à deviner – commencèrent la conversation, maintenus à distance l’un de l’autre par une certaine antipathie.

Cependant, aux premiers mots, le curé patriote et le romancier philosophe se comprirent : tous deux, quoique marchant dans une voie différente, tendaient à un même but. Quand le vent d’automne secoue les branches d’une forêt, on voit rouler ensemble, et dans un même tourbillon, les feuilles du chêne et du sycomore, du platane et du hêtre.

Or, on était à l’automne, presque à l’hiver du XVIIIe siècle, et le vent de la Révolution commençait à souffler rudement.

Nous regrettons de ne pouvoir reproduire, dans l’imperceptible rapprochement qu’elle opérait entre ces deux hommes, chaque phrase de cet entretien remarquable ; on y verrait avec quelle parfaite bonté le digne curé venait plaider près de Rétif la cause de ce malheureux Auger, la bête noire de la maison.

La charité est une vertu qui renferme à elle seule toutes les autres. On a tort de dire la foi, l’espérance et la charité : il est certain que dans la troisième vertu théologale sont contenues les deux premières.

Le curé, disons-nous, plaida pour son pénitent avec une foi si robuste dans sa vertu, que Rétif se sentit ébranlé. Le curé, devenu ingénieux tant il désirait réussir, prit Rétif par sa nuance politique, et lui montra Auger ainsi qu’il l’avait vu lui-même, c’est-à-dire agent involontaire, forcé, dégoûté de la tyrannie aristocratique.

Le curé Bonhomme, tel que nous l’avons présenté à nos lecteurs, c’est-à-dire précurseur des curés constitutionnels de 1792, devait avoir du succès près de l’ami de Mercier le réformateur. Il en eut.

Rétif, envisageant la question sous ce point de vue, commença dès lors à ne maudire très absolument que le comte d’Artois ; encore le curé, avec sa charité habituelle, arriva-t-il à excuser la personne du prince en faisant dériver la faute de celui-ci de sa condition et de son éducation princière.

Il en résulta qu’à la fin de la conversation, après avoir accusé d’abord Auger, puis le prince, Rétif, en somme, n’accusa plus que l’aristocratie.

Ce n’était plus M. Auger, ce n’était plus M. le comte d’Artois qui avait voulu lui prendre sa fille : c’était l’aristocratie !

Mais, la cause plaidée et gagnée auprès du père, il fallait une conclusion.

Cette conclusion, c’était le pardon.

« Pardonnez ! pardonnez ! dit le bon curé, qui raconta que la vie d’Auger était suspendue au fil de ce pardon.

— Je pardonne ! » dit majestueusement Rétif.

Le curé poussa un cri de joie.

« Maintenant, ajouta Rétif, passons chez Ingénue, et laissez-moi lui raconter la chose ; c’est un bon exemple pour la jeunesse, que le repentir. Une jeune fille qui voit le crime, soit puni, soit repentant, ne se fait pas une mauvaise idée de la justice divine.

— J’aime cette pensée », dit le curé.

On passa chez Ingénue. Comme sœur Anne, Ingénue était à la fenêtre, et, comme sœur Anne, elle ne voyait rien venir.

Rétif toucha Ingénue à l’épaule ; elle se retourna en tressaillant. Puis, voyant son père et le curé, elle sourit tristement à l’un, fit une révérence à l’autre, et revint s’asseoir à sa place accoutumée.

Rétif raconta alors à Ingénue le repentir et les vertus d’Auger.

Ingénue écouta sans intérêt.

Peu lui importait que M. Auger fût un honnête ou un malhonnête homme. Hélas ! elle eût donné beaucoup pour que Christian eût commis autant de crimes qu’Auger, quitte à se repentir de la même façon.

« Eh bien, demanda Rétif, lorsque son récit fut terminé, es-tu contente de cette réparation ?

— Oui, sans doute, très contente, mon père, répliqua machinalement Ingénue.

— Pardonnes-tu à ce pauvre homme ?

— Je lui pardonne.

— Ah ! s’écria le curé au comble de la joie, voilà un malheureux qui va renaître ! Votre générosité a fait ce bel ouvrage, monsieur Rétif ; mais ce n’est point tout, il vous reste encore une œuvre plus méritoire peut-être à accomplir, et vous l’accomplirez, j’en suis sûr. »

Rétif en revint à sa première crainte.

Il regarda le curé, qui le regardait lui-même, le sourire sur les lèvres, la persuasion dans les yeux.

Il frissonna, croyant déjà voir la bourse de velours sortir de la grande poche du curé.

« Oh ! se hâta-t-il de dire pour prévenir la demande qu’il craignait, oh ! je le crois plus riche que vous et moi, monsieur le curé.

— Eh bien, c’est ce qui vous trompe, répliqua celui-ci. Il a fait les choses jusqu’au bout : il a refusé l’argent du comte d’Artois ; il a abandonné les gages qui lui étaient dus ; il a employé en bonnes œuvres les économies qu’il avait faites, le pauvre garçon ! et, cela, tant il avait à cœur de se réhabiliter, et en effet, l’argent de cette maison maudite n’était pas autre chose que la rétribution de ces mauvaises œuvres qu’il voulait effacer.

— N’importe, n’importe, monsieur le curé, interrompit Rétif, vous n’en avouerez pas moins qu’il serait bizarre qu’après avoir causé nos malheurs, M. Auger nous vint demander l’aumône.

— Et, vous demandât-il l’aumône, monsieur Rétif, dit le brave curé, mon avis est encore qu’en bon chrétien, vous devriez la lui donner ; il y a même plus : cette aumône, il serait infiniment méritoire, aux yeux du Seigneur, que vous pussiez la proportionner au mal qu’il a fait.

— Cependant…, murmura Rétif.

— Mais, interrompit le curé, la question n’est point là : Auger ne veut rien demander et ne demande rien qu’à son travail ; c’est déjà un parfait honnête homme, et il sera le plus honnête de tous avant peu.

— Que demande-t-il, alors ? fit Rétif très rassuré. Voyons, expliquez-moi cela, monsieur le curé.

— Ce n’est pas lui qui demande, mon cher voisin ; c’est moi qui demande pour lui.

— Et que demandez-vous ? dit Rétif en se relevant et en faisant rouler ses pouces l’un autour de l’autre.

— Je demande ce que tout bon citoyen peut demander sans rougir pour son prochain, du travail !

— Ah ! ah !

— Vous faites travailler beaucoup de monde, vous, monsieur.

— Non ; car je compose moi-même, et puis je ne sache point que M. Auger soit imprimeur.

— Il sera tout pour vivre honorablement.

— Diable ! diable !

— Si vous ne pouvez pas vous-même, vous avez au moins des connaissances.

— J’ai des connaissances, répéta machinalement Rétif ; nous avons des connaissances, parbleu ! n’est-ce pas, Ingénue ?… Sans doute, nous avons des connaissances !

— Oui, mon père, répondit avec distraction la jeune fille, nous en avons.

— Cherchons… Nous avons d’abord M. Mercier ; mais il est comme moi, il n’emploie personne.

— Diable ! diable ! fit à son tour le curé.

— Mais cherche donc, Ingénue ! »

La jeune fille leva ses beaux yeux bleus, tout chargés de mélancolie.

« M. Réveillon, dit-elle.

— Réveillon, le fabricant de papiers peints, qui a une manufacture au faubourg Saint-Antoine ? demanda l’abbé Bonhomme.

— Eh ! oui, en effet, s’écria Rétif.

— Lui-même, dit Ingénue.

— Mais mademoiselle a raison, dit l’abbé ; c’est une excellente connaissance pour ce qui nous occupe ! M. Réveillon est un homme qui emploie beaucoup d’ouvriers.

— Mais, enfin, à quoi est-il bon, M. Auger ? demanda Rétif.

— Oh ! il a reçu une certaine instruction ; cela est facile à voir… Parlez donc à M. Réveillon, et recommandez-le-lui en toute sécurité.

— Ce sera fait aujourd’hui même, dit Rétif, seulement…

— Eh bien, qu’y a-t-il encore ? demanda l’abbé Bonhomme.

— Seulement, vous comprenez, ce sera une triste recommandation auprès de M. Réveillon, qui a des filles… car…

— Car ?…

— Car, il faut que je vous le dise, mon cher voisin, c’est justement M. Réveillon qui nous avait prêté des ouvriers pour corriger le ravisseur.

— Vous lui conterez son repentir, cher monsieur Rétif.

— Ces fabricants sont gens incrédules, dit Rétif en secouant la tête.

— Enfin, vous n’abandonnerez pas une victime de la perversité des grands !… »

Cette façon de retourner la question acheva de persuader Rétif, qui promit avec la ferme intention de tenir.

Et, en effet, il n’y manqua point.

q

Chapitre 31
Un aristocrate et un démocrate du Faubourg Saint-Antoine

Comme il était déjà tard lorsque l’abbé Bonhomme sortit de chez Rétif, et que, malgré cette nouvelle qu’il venait d’apprendre du repentir d’Auger, le romancier ne voulait point se hasarder avec sa fille dans les rues de Paris pendant l’obscurité, ce ne fut que le lendemain, vers midi, que Rétif se rendit chez le marchand de papiers peints, pour exécuter la promesse faite la veille à M. le curé de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonneret.

Réveillon était en grande conférence avec un de ses voisins.

Les deux filles de Réveillon s’emparèrent d’Ingénue, et prièrent Rétif d’attendre que M. Santerre eût fini de causer avec leur père.

« Santerre le brasseur ? demanda Rétif.

— Oui, monsieur Rétif ; vous pouvez les entendre.

— Diable ! oui ; il me semble même qu’ils crient bien haut.

— Il en est toujours ainsi quand ils causent politique.

— Mais on dirait qu’ils se fâchent.

— C’est possible, attendu qu’ils ne sont du même avis sur rien ; mais, comme ils sont en relations d’affaires, ils ne se brouillent jamais sérieusement, et ils ont beau crier haut, cela ne nous inquiète pas. »

Rétif écoutait pendant ce temps ce qui se disait dans le cabinet de Réveillon.

« Ah ! ah ! murmura-t-il, ils parlent de l’affaire de M. Dubois, le chevalier du guet. Il y a là, en effet, matière à controverse.

— Il a bien fait, disait Réveillon, et je trouve qu’il s’est conduit en brave soldat, en bon serviteur du roi !

— C’est un gueux ! c’est un scélérat ! criait Santerre : il a fait tirer sur le peuple.

— Eh ! le peuple qui se révolte, disait Réveillon, ce n’est plus le peuple.

— Quoi ! parce que vous êtes riche, vous voulez garder pour vous seul le droit d’avoir une opinion et de la dire, et parce qu’on est pauvre, il faudrait tout souffrir sans jamais se plaindre ou se révolter un peu ! Allons donc !

— Je ne veux pas qu’on aille, malgré le roi et la loi, troubler le repos public, voilà ce que je dis.

— Réveillon ! Réveillon ! cria Santerre, ne dites pas de ces choses-là, mon ami.

— Que je ne dise pas ce que je pense ?

— Non, surtout devant vos ouvriers.

— Et pourquoi cela ?

— Parce qu’un jour ou l’autre, ils brûleront vos papiers, entendez-vous !

— Eh bien, si, ce jour-là, nous avons le bonheur d’avoir encore M. Dubois pour chevalier du guet, il viendra avec une escouade et fera tirer sur eux, comme il a fait tirer sur toute cette canaille du pont Neuf et de la place Dauphine. »

« Diable ! diable ! murmura Rétif, mon ami Réveillon est encore moins du mouvement que je ne croyais, et, s’il s’était trouvé comme moi et Ingénue au milieu des coups de fusil, s’il eût vu emporter les blessés, s’il eût compté les morts… »

Pendant que Rétif faisait à demi-voix cette réflexion, Santerre, qui n’était pas homme à avoir le dernier mot, criait plus haut qu’il n’avait fait encore :

« Ah ! vous appelleriez M. Dubois ? ah ! vous iriez chercher le chevalier du guet ? ah ! vous feriez tirer sur de pauvres diables sans défense ? Eh bien, je vous déclare, moi, qu’au premier coup de fusil, mes ouvriers seraient là pour prêter main-forte aux vôtres.

— Vos ouvriers ?

— Oui, et moi à leur tête, entendez-vous !

— Eh bien, c’est ce que nous verrions.

— Eh bien, c’est ce que vous verriez. »

En ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit brusquement et bruyamment ; Réveillon et Santerre apparurent sur le seuil.

Santerre était fort rouge et Réveillon fort pâle.

Tous deux donnèrent du nez contre les trois jeunes filles, assez inquiètes de la scène qu’elles venaient d’entendre, et contre Rétif, qui faisait semblant de n’avoir pas entendu.

« Bonjour, cher monsieur Rétif, dit Réveillon.

— Ah ! monsieur Rétif de la Bretonne », dit Santerre en souriant au romancier du haut de sa taille d’athlète.

Rétif s’inclina, très heureux d’être connu de M. Santerre.

« Un écrivain patriote, lui ! » continua le marchand brasseur.

Rétif salua encore.

Santerre s’approcha et lui serra la main.

Pendant ce temps, Réveillon, comprenant que tout ce qui venait d’être dit dans son cabinet avait été entendu, Réveillon saluait Ingénue d’un air embarrassé.

« Vous nous avez entendus ? dit Santerre riant en homme convaincu que, défendant une bonne cause, il pouvait répéter devant tous ce qu’il avait dit en tête à tête.

— Dame ! vous parliez assez haut, monsieur Santerre, répondit la plus jeune des filles de Réveillon.

— C’est vrai cela, dit Santerre avec sa grosse voix et son gros rire – car il avait déjà perdu toute animosité de la discussion – c’est ce diable de Réveillon qui en est encore à Henri IV ! Il approuve le gouvernement dans tout ce qu’il fait, et il attend chaque matin la poule au pot.

— Le fait est, dit Rétif, jaloux de se concilier du premier abord le marchand brasseur, personnage d’une influence notoire ; le fait est que, l’autre soir, il y faisait chaud près de la statue de Sa Majesté Henri IV !

— Ah ! ah ! vous étiez donc là, monsieur Rétif ? demanda Santerre.

— Hélas ! oui, Ingénue et moi… N’est-ce pas, Ingénue ?… Nous avons même failli y rester.

— Eh bien, dit le brasseur, vous entendez, mon cher Réveillon, M. Rétif était là avec sa fille.

— Après ?

— M. Rétif et sa fille ne sont ni de la canaille, comme vous le disiez tout à l’heure, ni des ennemis du repos public.

— Eh bien, quoi ? Ils ne sont pas morts ! et puis, ils seraient morts, tant pis ! pourquoi étaient-ils là, au lieu d’être chez eux ? »

Il n’y a rien de tel que les modérés pour faire des raisonnements féroces.

« Oh ! oh ! dit Santerre avec son gros et logique bon sens, vous leur reprochez de se promener dans Paris, à ces pauvres bourgeois de Paris ? Voyons, maître Réveillon, vous qui visez à être électeur, soyez donc un peu plus patriote, que diable !

— Eh ! corbleu ! s’écria Réveillon piqué au vif pour la seconde fois – car si, la première, on l’avait menacé dans ses intérêts, la seconde, on venait de l’égratigner dans son amour-propre –, je suis aussi bon patriote que qui que ce soit au monde, mon cher Santerre ; mais je ne veux pas de bruit, attendu qu’avec du bruit, pas de commerce !

— C’est cela, dit Santerre, à merveille ! faisons une révolution, mais ne déplaçons personne et ne dérangeons rien. »

Et il prononça ces paroles avec ce flegme railleur qui constitue l’un des caractères les plus saillants de l’esprit français.

Rétif se mit à rire.

Le brasseur, se sentant soutenu, se tourna du côté de Rétif.

« Enfin, je vous en fais juge, vous qui y étiez, dit-il, on prétend qu’il y a eu trois cents personnes tuées.

— Pourquoi pas trois mille ? dit Réveillon, un zéro de plus ou de moins, ce n’est pas la peine de s’arrêter à cela. »

La figure de Santerre prit une certaine gravité dont on n’eût pas cru capable cette physionomie vulgaire.

« Mettons-en trois seulement, dit-il. La vie de trois citoyens vaut-elle moins que la perruque de M. de Brienne ?

— Certes, non ! murmura Réveillon.

— Eh bien, répéta Santerre, je vous dis, moi, que trois cents citoyens ont été tués, et que beaucoup ont été blessés.

— Bon ! dit Réveillon, voilà que vous appelez cela des citoyens ! une foule de gens sans aveu qui s’étaient portés au logis du chevalier Dubois pour piller ! On les a fusillés, et l’on a bien fait, je l’ai déjà dit, et je le répète.

— Eh bien, mon cher Réveillon, deux fois au lieu d’une, vous avez dit une chose qui n’est point exacte : vous savez bien que des gens très comme il faut ont été victimes de cette échauffourée… N’est-ce pas, monsieur Rétif ?

— Pourquoi me demandez-vous cela, à moi ? fit Rétif.

— Mais, dame ! répondit naïvement Santerre, parce que vous venez de dire que vous étiez là. »

Rétif commençait à être fort embarrassé de la tournure que prenait la conversation, et de l’intérêt qui s’y attachait.

« Ah ! fit une des filles de Réveillon, vous dites qu’il y a eu des victimes parmi les gens honnêtes ?

— Parbleu ! dit Santerre, pourquoi pas ? Les balles sont aveugles, et la preuve, c’est qu’on cite… »

Rétif se mit à tousser très fort.

« D’abord, dit Santerre, on cite une femme de président, qu’une balle a tuée roide…

— Pauvre femme ! dit mademoiselle Réveillon.

— On cite un gros marchand drapier de la rue des Bourdonnais… »

Rétif respira.

« On cite…

— Beaucoup, beaucoup d’honnêtes gens ! » se hâta de dire Rétif.

Mais Santerre n’était pas homme à se laisser couper ainsi la parole.

« On cite, dit-il d’une voix éclatante, pour couvrir la toux sèche et opiniâtre de Rétif, on cite jusqu’à des aristocrates !

— En vérité ?

— Ainsi, par exemple, un page… »

Rétif devint rouge à faire rire, Ingénue pâle à faire peur.

« Un page ? murmura-t-elle.

— Oui, oui, un page, dit Santerre, et de M. le comte d’Artois, encore.

— Pardon, de M. le comte de Provence ! se hâta de dire Rétif étouffant dans ses paroles un faible cri poussé par sa fille.

— On m’a dit d’Artois, reprit Santerre.

— On m’a assuré Provence, insista le désolé Rétif avec un grand effort de courage qu’il puisait dans cette pâleur d’Ingénue, suspendue sans haleine aux lèvres des deux interlocuteurs et près de s’évanouir ou de revivre, selon que l’un des deux semblait avoir le plus raison.

— Artois ou Provence, peu importe, dit enfin Santerre ; toujours est-il que ce jeune page est un peu aristocrate.

— Bah ! bah ! bah ! fit Réveillon, Rétif dit Provence, Santerre dit d’Artois ; vous voyez bien qu’on ne s’entend pas… Est-il même bien sûr que ce soit un page ?

— Mais justement ! c’est qu’on n’en est pas même bien sûr, dit Rétif, tout restauré par ce secours inattendu qui lui arrivait.

— Oh ! par exemple, dit Santerre, halte-là, messieurs ! c’est un page et bien un page.

— Bon ! comment le savez-vous ? dit Réveillon.

— Oui, comment le savez-vous ? répéta Rétif se raccrochant à toutes les branches.

— Oh ! d’une façon bien simple : c’est mon ami Marat qui le soigne ; on l’a rapporté aux écuries d’Artois, et Marat, qui est plein d’humanité, lui a même cédé sa chambre.

— Mais, dit Réveillon, est-ce M. Marat lui-même qui vous l’a dit ? »

Quant à Rétif, il n’osait plus ouvrir la bouche.

« Non, répondit Santerre, la vérité avant tout ! non, ce n’est point Marat qui me l’a dit ; mais c’est Danton, qui le tenait de la bouche même de Marat.

— Qu’est-ce que c’est que cela, Danton ?

— Un avocat aux conseils du roi… Vous ne direz pas que celui-là est de la canaille, quoique ce soit un patriote.

— Eh bien, quand il y aurait un page blessé, dit Rétif, qui, tout en ayant l’air de mêler son mot à la conversation, répondait à sa fille, et non à Santerre ; il y a plus de cent pages à Paris ! »

Mais Ingénue n’entendait pas ce que disait son père.

« Blessé ! murmura-t-elle, il n’est que blessé ! »

Et elle respira ; seulement, ses joues gardèrent un reste de cette pâleur qui les avait envahies un instant, et dont s’étaient aperçues mesdemoiselles Réveillon ; car les jeunes filles s’aperçoivent de tout.

« Vous voyez donc, continua Santerre, qu’il ne faut pas venir nous dire ici qu’on a bien fait de tirer sur le peuple, car, de deux choses l’une, ou l’on est aristocrate, et vous voyez que plusieurs de ceux-là ont été atteints, ou l’on est patriote, et, incontestablement, les ravages ont été très nombreux dans nos rangs ! »

Le dilemme était si fort, que Réveillon ne répondit pas ; la discussion paraissait donc close ; mais, de peur qu’elle ne le fût pas, Rétif se hâta de détourner la conversation, en la poussant dans une autre voie.

« Cher monsieur Réveillon, fit-il, il faut pourtant que je vous dise pourquoi je suis venu chez vous.

— Mais, répondit le marchand de papiers peints, comme d’habitude, j’espère ; pour nous faire une visite, et demeurer à dîner avec nous.

— Non pas ; mon voyage a aujourd’hui un but spécial : je viens vous demander une faveur.

— Quelle faveur ?

— Vous savez l’odieux guet-apens dont ma fille et moi aurions certainement été victimes sans le secours de vos braves ouvriers ?

— Oui, oui, pardieu ! mes ouvriers ont même rudement frotté un de ces mauvais aristocrates dont vous parliez tout à l’heure, mon cher Santerre… Racontez donc cela au voisin, Rétif. »

Rétif ne demandait pas mieux, il raconta l’histoire avec tous les embellissements que son imagination de romancier put y ajouter.

Le récit impressionna vivement Santerre.

« Bravo ! s’écria-t-il à l’énumération des coups qui avaient plu sur les agresseurs. Oh ! mais c’est que, lorsqu’il s’en mêle, le peuple frappe dur !

— Eh bien, voyons, qu’est-il résulté de tout cela ? demanda Réveillon. Est-ce que l’on vous inquiète ? est-ce que M. le comte d’Artois se remue ?

— Non, répondit Rétif, celui qui se remue, au contraire, c’est le coupable.

— Alors, s’il se remue, dit Santerre en riant de son gros rire, je ne connais qu’une chose, moi : il faut l’achever !

— Inutile, répondit Rétif.

— Comment, inutile ?

— Oui, il se repent, et il passe dans notre camp avec armes et bagages. »

Et, là-dessus, comme pendant à la première histoire, Rétif raconta toute la palinodie d’Auger.

Il fut écouté au milieu d’un silence plein de sympathie ; ce n’était pas peu de chose, à cette époque, que le dévouement d’un homme tel qu’Auger pour le peuple, surtout lorsque, à sa vertu d’homme dévoué, il ajoutait le titre de transfuge.

Santerre éclata en transports de joie.

« Voilà, dit-il, un brave homme, cordieu ! quel repentir ! qu’il rachète bien la faute ! et comme le prince aura été furieux lorsqu’il aura su cela !

— Je vous le laisse à penser, dit Rétif.

— Mais ce n’est pas tout, continua Santerre, il faut que ce brave homme soit récompensé. Comment l’appelez-vous ?

— Auger, monsieur Santerre.

— Eh bien, voyons, que peut-on faire pour lui ? demanda le brasseur dans les élans de sa joie patriotique.

— C’est ce que j’allais avoir l’honneur de vous dire, reprit Rétif. Tout à l’heure, je vous racontais que le pauvre garçon avait déserté avec armes et bagages ; eh bien, non, au contraire, il a déserté sans armes et sans bagages ; car l’honnête garçon n’a rien voulu prendre de ce qui lui appartenait chez le prince ! Donc, il est pauvre ; donc, il a faim ; donc, il veut travailler et recevoir complet le baptême du patriotisme !

— Bravo ! s’écria Santerre applaudissant la phrase arrondie et redondante de Rétif ; bravo ! ce gaillard-là ne doit pas mourir de faim ; je l’adopte, moi !

— Vrai ? dit Rétif.

— Je le prends comme ouvrier, continua Santerre : je lui fais gagner un écu par jour, et je le nourris. Cordieu ! la belle affaire que cela fera dans le faubourg ! comme les aristocrates vont grogner ! »

À ces mots de Santerre, Réveillon sentit quel rôle inférieur il jouait, et il résolut de reprendre un peu le dessus, qu’il avait perdu dans cette affaire.

Santerre l’écrasait, et un vernis d’incivisme n’était pas flatteur à porter dans le faubourg.

« Là là ! dit-il en se rappelant tout à coup la sinistre prédiction que venait de lui faire Santerre à propos de ses papiers peints ; comme vous vous échauffez !

— Oh ! c’est que je ne suis pas un tiède, moi ! dit Santerre.

— Mais, mon cher, entendons-nous un peu, reprit Réveillon, je ne suis pas plus tiède que vous lorsqu’il s’agit de faire acte d’homme de bien, et, pour vous le prouver, quoique je n’aie besoin de personne, c’est moi qui prends Auger, et qui l’installe dans ma maison. »

Rétif se retourna vers Réveillon, souriant et enchanté : on mettait l’enchère sur sa proposition.

« Point du tout ! dit Santerre ; vous avouez que vous n’avez besoin de personne, et, moi, dans ma brasserie, j’ai de l’ouvrage pour cent ouvriers encore.

— Et moi donc, reprit Réveillon enchérissant sur Santerre, est-ce que, tous les jours, malgré la misère du temps, je n’embauche pas une quantité de malheureux ? D’ailleurs, il me semble que c’est à moi que s’adressait M. Rétif. »

Rétif s’inclina en signe d’adhésion.

« Puis il me semble encore, continua Réveillon, que, s’il y a une préférence à avoir, c’est pour le plus ancien ami. »

Rétif prit la main de Réveillon, et la serra tendrement.

« D’accord, fit Santerre ; mais, entre nous, mon voisin, puisque c’est un ennemi des aristocrates qu’il s’agit de loger, je crois que sa place est plutôt chez moi que chez vous.

— Bah ! fit le marchand de papiers, et quel est donc celui de nous qui a fait administrer à Auger la superbe volée qui a tué son compagnon, et qui a failli le tuer lui-même ? Voyons, monsieur Rétif, le curé a-t-il dit que le compagnon était mort, oui ou non ?

— Il a dit qu’il était mort.

— Je cède, dit Santerre, vaincu par ce dernier argument. Vous avez raison d’être patriote ou de faire semblant de l’être, cela ne peut pas nuire. »

Et il accompagna ces mots d’un regard qui les commentait significativement.

Rétif et Réveillon comprirent la portée de ce regard ; il dévoilait la Révolution tout entière, personnifiée dans cet homme, appelé, sans le savoir, à y jouer plus tard un si grand rôle.

Réveillon le reconduisit jusqu’à la porte, et tous deux se serrèrent la main sans rancune.

Les politiques avaient fini de disputer, les négociants s’entendaient.

Santerre fit un salut gracieux à Rétif, auquel il avait plu, autant que l’écrivain lui était revenu à lui-même ; il galantisa avec les demoiselles, à qui il promit d’envoyer des pommes, attendu qu’on était au moment du cidre ; puis il sortit, laissant de lui une grande opinion dans la maison.

Les jeunes filles emmenèrent Ingénue dans leur chambre.

Restés seuls, Rétif et le fabricant de papiers se regardèrent.

« Eh bien, dit Rétif, vous prenez donc Auger ?

— Oui ; mais il faudra voir ce qu’il sait faire », dit Réveillon d’un ton de mauvaise humeur qui ne présageait pas à Auger des jours filés d’or et de soie dans la maison de l’industriel.

Rétif sentit sous ces mots la pression qui avait fait agir le marchand de papiers peints.

Il voulut lui prouver qu’il ne faisait pas une si mauvaise affaire qu’il le croyait.

« Outre, lui dit-il, que vous ferez acte d’excellente politique, et que cela vous posera en patriote éclairé que vous êtes et en brave citoyen dans tout le quartier ; outre cela, vous dis-je, l’affaire sera bonne : il paraît que, réellement, l’homme a reçu de l’instruction.

— De l’instruction ! de l’instruction ! murmura Réveillon, ce n’est pas de première nécessité, ce me semble, pour un ouvrier imprimeur sur papiers peints.

— Pourquoi pas ? dit Rétif, bercé dans ses idées d’homme avancé : l’instruction mène à tout.

— Même à broyer des couleurs ? dit Réveillon en riant. Je ne vois guère que cela pour votre protégé.

— Hum ! mon protégé ! mon protégé ! murmura Rétif à son tour, vous conviendrez, mon cher ami, qu’il a de singuliers droits à ma protection.

— Enfin, il en a, puisque vous me le présentez.

— Je vous le présente, c’est vrai, dit Rétif ; oh ! pour cela, je ne puis pas dire autrement.

— Eh bien, alors, envoyez-le-moi ; et, quand il sera ici, quand on aura causé avec lui, quand on saura ce qu’il sait faire, il sera temps de voir à quelle sauce le mettre ; mais, mordieu ! grommela Réveillon entre ses dents, qu’il charrie droit, votre M. Auger ! »

Rétif pensa que l’on devait en rester là pour le moment ; il ouvrit la porte de la chambre des demoiselles Réveillon, et, s’adressant à Ingénue :

« Mon amour, lui dit-il, tout est fini ; remercions encore ce bon ami, M. Réveillon, et allons annoncer au curé de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonneret que, si M. Auger veut être honnête, son avenir est désormais assuré. »

Ingénue embrassa les jeunes filles ; Rétif serra la main de Réveillon, et ils partirent.

« Enfin c’est terminé ! » dit l’écrivain à sa fille avec un gros soupir, dès qu’ils furent dans la rue.

Ingénue ne pouvait comprendre, alors, de combien de soupirs futurs ce soupir était gros !

q

Chapitre 32
Le dîner de Rétif

Rétif était, en revenant, tout joyeux d’une joie que ne comprenait pas Ingénue.
C’est que Rétif était, au fond du cœur, enchanté d’avoir fait la connaissance de Santerre.

En effet, il y avait entre Santerre et Réveillon toute l’incommensurable distance, toute la vertigineuse profondeur qu’il y a entre le certain et l’incertain, entre le réel et la chimère.

Santerre vendait de la bière, que l’on boit toujours, parce qu’au bout du compte il faut toujours boire, et que la bière est, après l’eau, la moins chère de toutes les boissons.

Réveillon vendait des papiers peints, dont, à la rigueur, l’homme peut se passer ; et Rétif, qui était un homme plein d’instruction, savait qu’il est des pays – l’Espagne, par exemple – où il ne se consomme pas, dans un an, dix rouleaux de papier peint.

L’un était une sorte d’artiste se frottant aux artistes, et, tant bien que mal, tout bourgeois qu’il était, s’occupant de tons, de nuances, de couleurs et d’effets d’optique.

L’autre était un homme en position de resserrer dans ses greniers toute la provision de grains qui nourrirait une ville.

Chez le premier, en temps d’émeute, on pouvait mourir de faim : on ne vit point de papier peint, et les couleurs avec lesquelles on les fabrique empoisonnent plus ou moins proprement.

Chez le second, en temps de disette, il y avait la monnaie d’une royauté tout entière en grains d’orge et en grains de houblon.

L’un avait des moulins parfaitement graissés que l’eau ou le vent font marcher, et des machines mues par des chevaux qu’un seul homme dirige.

L’autre appuyait son crédit sur le travail de trois cents ouvriers toujours grondants ; puis, sa bière faite, il fallait tout un monde pour la distribuer, soit en gros, soit en détail.

L’un avait pour ennemis tous les ouvriers dont il absorbait le talent et le travail.

L’autre avait pour amis tous les gosiers desséchés que son orge et son houblon désaltéraient chaque année.

L’un s’adressait aux petits bourgeois pauvres, qui achètent des tentures de papier ; car, à cette époque, les grands hôtels et les riches maisons se tapissaient avec des étoffes.

L’autre avait affaire au peuple immense qui a chaud et qui boit.

Tout cela, remarquez-le bien, en dehors des qualités personnelles.

Rétif estimait beaucoup Réveillon ; mais il honorait beaucoup Santerre, qu’en même temps il redoutait un peu.

Réveillon était petit, maigre ; il avait l’œil enfoncé sous des sourcils grisonnants ; il calculait la plume à la main et revenait trois ou quatre fois sur ses calculs.

Santerre était bâti comme un chasseur de grande maison, fort comme un hercule, doux comme un enfant ; il criait bien fort, mais il y avait toujours un peu de rire au fond de ses cris ; il avait la main et la figure ouvertes, de larges poches d’où l’argent sortait aussi facilement qu’il y entrait ; il avait l’œil à fleur de tête, le teint frais, de bons gros favoris auxquels il adjoignit plus tard une puissante moustache ; il calculait de tête et ne revenait pas sur ses calculs. En somme, c’était un brave homme qui n’aimait aucunement le sang, les royalistes l’avouent eux-mêmes ; au 10 août, il était aux Tuileries, mais il protégea plutôt la famille royale qu’il ne la menaça ; aux 2 et 3 septembre, il n’était point à Paris, et ne prit aucune part au massacre des prisons. Reste donc contre lui ce fameux roulement de tambour du 21 janvier ; eh bien, il n’est pas sûr que ce soit lui qui l’ait ordonné, et beaucoup disent qu’il l’a endossé comme Danton a endossé septembre sans y avoir pris une grande part.

Rétif ne pouvait prévoir tout ce que devait devenir Santerre, et cependant il en parla longtemps à sa fille en se flattant de pouvoir le glisser tout vivant dans une de ses Contemporaines, tout en retournant son nom par quelque ingénieux anagramme.

À peine rentré chez lui, Rétif écrivit un mot au curé pour l’informer du succès de son ambassade. Le digne prêtre accourut aussitôt ; il trouva le père et la fille attablés devant un de ces repas populaires qui font envie à tous les bons estomacs. Ingénue avait apprêté, non sans le concours de Rétif, un plat de choux blanchis qu’avec munificence le charcutier de la rue des Bernardins avait farci de saucisses, de lard maigre coupé en tranches minces, et de petit salé friand à la vue et croquant sous la dent.

Une chopine de vin dans une bouteille, de l’eau dans un pot de faïence à fleurs, un potage tiré du salé et des choux, la moitié d’un pain de huit livres blanc et poreux sous sa croûte d’or, des fruits délicatement couchés sur leurs feuilles de vigne, dans un panier d’osier : tel était le repas auquel sa vulgarité n’ôtait rien de son excellence.

Ils venaient de se servir le potage dans leurs assiettes de faïence à fleurs pareilles à celles du pot à eau, lorsqu’ils entendirent des pas dans l’escalier, lorsqu’ils virent s’ouvrir la porte et lorsque le curé Bonhomme apparut.

Il entra avec sa bonne figure gaie et courtoise, et salua Ingénue, qui lui offrait son siège.

Sa main serrait déjà la main de Rétif.

« Monsieur le curé, fit Rétif en rougissant un peu, la soupe d’un honnête homme se recommande d’elle-même ; nous commençons à dîner, et ce n’est pas aujourd’hui vendredi.

— Merci, dit le curé, merci, mon cher monsieur Rétif.

— Acceptez, monsieur le curé, dit Ingénue de sa douce voix.

— Oh ! ma chère demoiselle, répondit le curé, croyez que je ne me fais point prier.

— Je sais bien que le dîner est médiocre, continua Rétif en souriant.

— Point du tout, point du tout ! s’écria le curé en humant l’atmosphère épaissie par la fumée du potage ; cette soupe a une excellente odeur, au contraire, et il faudra que je vous envoie dame Jacqueline pour vous demander comment vous la faites.

— Eh bien, alors, monsieur le curé…

— J’ai dîné », dit celui-ci,

Ingénue sourit.

« Oh ! monsieur le curé, ne mentez point, dit-elle : l’autre jour, mon père a été vous voir, il était midi et demi, vous n’aviez pas encore dîné ! Alors, vous lui avez dit que vous ne dîniez jamais avant une heure : aujourd’hui, midi vient à peine de sonner au séminaire.

— Eh bien, dit le curé en souriant à son tour, je ne mentirai point, ma belle demoiselle, puisque vous m’en faites si gentiment le reproche.

— Ah !

— Je n’ai point dîné, en effet.

— Vite un couvert ! s’écria Rétif.

— Mais non.

— Cependant…

— Non, encore une fois, merci : je ne dînerai pas avec vous, monsieur Rétif… aujourd’hui, du moins.

— La raison ? »

Et il fit un pas vers le curé, tandis qu’Ingénue en faisait un en arrière.

« C’est que… »

Le curé hésita.

« Voyons, achevez, dit Rétif.

— C’est que je ne suis pas seul.

— Ah ! dit Rétif.

— Ah ! fit Ingénue en fronçant le sourcil.

— Mais qui donc est avec vous ? demanda Rétif.

— Eh bien, là…

— Où, là ?

— Sur l’escalier… j’ai laissé…

— Alors, dit Rétif, faites entrer !

— J’ai laissé un homme reconnaissant, monsieur Rétif.

— Ah ! » fit celui-ci.

Rétif avait compris.

Ingénue aussi, car elle se tut.

« Un cœur tout gonflé à la fois de joie et d’amers regrets !

— Oui, je comprends ; M. Auger, n’est-ce pas ?

— Lui-même. »

Ingénue laissa échapper un soupir qui ressemblait à une plainte.

Ce soupir inquiéta fort le curé.

« Il était chez moi, le malheureux ! continua-t-il, quand vous m’avez envoyé l’heureuse nouvelle, et il m’a supplié de lui permettre de m’accompagner.

— Diable ! diable ! monsieur le curé, fit Rétif gêné.

— Accordez-lui cette dernière faveur, mon ami… N’avez-vous point pardonné ?

— Sans doute, j’ai pardonné ; cependant, monsieur le curé, vous devriez comprendre…

— Auriez-vous fait des restrictions mentales en accordant ce pardon ?

— Non, certes ; mais…

— Surmontez cette faiblesse, soyez charitable jusqu’au bout ; ne conservez pas une rancune qui survive au pardon et qui en détruise les effets. »

Rétif se tourna du côté de sa fille.

Ingénue baissait les yeux, impassible et impénétrable.

L’écrivain, entraîné par la chaleureuse prière du curé, n’avait pas encore dit oui, que déjà l’excellent prêtre avait ouvert la porte et livré passage à un homme qui vint, en grand désordre, se jeter aux pieds de Rétif et d’Ingénue en versant un torrent de larmes.

Le curé se prit à pleurer aussi ; Rétif se sentit ému, et Ingénue éprouva une douleur pareille à celle que lui eût causée une lame froide et acérée lui traversant le cœur.

Cette douleur se traduisit par un cri qu’elle ne put retenir en voyant paraître Auger.

Auger, qui avait longuement et savamment préparé son discours, plaida sa cause avec un pittoresque achevé ; il fut éloquent et ramena Rétif.

Les hommes d’imagination ne peuvent jamais prendre d’expérience ; ils voient trop ce qu’ils rêvent pour bien voir ce qui est.

Ingénue profita de tous ces attendrissements pour regarder, avec les yeux clairs de l’innocence, l’homme qui avait failli lui être si fatal.

Auger n’était point laid ; il était plutôt commun que disgracieux ; plusieurs qualités, en physiologie, peuvent constituer une défectuosité, comme plusieurs défauts peuvent produire une sorte de beauté, celle surtout qu’on appelle la physionomie.

Des yeux vifs et dont l’expression allait jusqu’au cynisme, une forêt de cheveux, de belles dents, un air de santé : tel était l’homme ; il était même bien pris dans sa petite taille et vêtu avec une propreté recherchée ; mais il avait le front bas et fuyant, la bouche gâtée par l’habitude des expressions triviales.

Malheureusement, Ingénue était incapable de soupçonner tout ce que révélait une bouche comme celle-là. Il en résulta que l’impression qu’elle retira de son tacite examen ne fut pas tout à fait aussi défavorable à Auger que l’on eût pu le croire.

Tout ce que nous avons dit de sa contrition, de ses remords, de son désespoir, Auger le répéta ; il conta ses combats, ses souffrances, ses irrésolutions ; il finit par exposer son ferme dessein d’être le plus laborieux et le plus honnête de tous les hommes.

Il eut même l’esprit, tout en jetant sur le prince la plus grande partie de ses fautes, de prendre à ce même prince un peu de ce vernis qui séduit toujours l’œil aventureux des femmes.

Ce vernis de noblesse et d’élégance, de corruption éblouissante et d’aristocratie ambrée eut quelque peine à tenir sur l’épiderme de M. Auger ; mais il avait affaire à des gens simples et bons qui, la défiance une fois passée, acceptaient tout et profitaient d’un récit comme d’une bonne fortune.

Quand Auger s’aperçut de l’attention que mettait Rétif à écouter l’énumération des livrées, des équipages, des appartements du comte d’Artois, le détail de ses soupers et de ses parties galantes – détails chastement gazés, pour que l’oreille d’Ingénue pût les entendre –, quand il vit l’intérêt que la jeune fille elle-même portait à la description des étoffes, des ameublements, des chevaux et des pages ; quand, en un mot, il comprit qu’on l’avait oublié ravisseur pour l’accepter narrateur de ces criminelles ressources, il commença à croire que le pardon lui était accordé pleinement, et que, si on ne le voyait pas avec plaisir, on le verrait au moins avec indifférence.

De là à l’horreur qu’il inspirait la veille, il y avait un abîme.

Cet abîme, il venait de le franchir.

Mais avec un instinct merveilleux – cet instinct des animaux nuisibles à la recherche de leur proie –, il comprit qu’il ne fallait pas trop prolonger la visite, et sortit avec une effusion de reconnaissance et de politesse qui acheva de subjuguer Rétif et qui rassura presque Ingénue, à laquelle il se crut autorisé à adresser en partant un sourire respectueux enveloppé dans un profond salut.

q

Chapitre 33
Le blessé et son chirurgien

Nous pouvons revenir maintenant au pauvre Christian, que des bras complaisants, et qui se relevaient de cent pas en cent pas, portaient aux écuries d’Artois sous la conduite de cet homme aux larges épaules dans lequel, sans doute, nos lecteurs ont déjà reconnu Danton.

Quelques torches précédaient le cortège : des cris de femmes et des appels à la pitié, sinon aux armes, répondaient aux gémissements du blessé.

Chacun s’approchait pour voir de près ce beau jeune homme aux cheveux noirs, aux joues pâles, aux traits fins, dont la cuisse ensanglantée laissait échapper un flot de sang à chaque mouvement de la civière.

La porte des écuries se ferma à l’aspect du cortège, dont on ignorait les intentions ; mais elle se rouvrit quand le suisse eut vu et reconnu, couché sur sa douloureuse litière, le jeune page commensal de l’hôtel.

Bientôt des gens empressés coururent, sur l’invitation de Danton, réveiller dans sa chambre le chirurgien de service, M. Marat.

Mais M. Marat ne se couchait pas de si bonne heure : on trouva M. Marat penché sur son manuscrit et recopiant avec amour, de son écriture longue et menue, les pages favorites de son roman polonais.

« C’est bien, dit Marat, de mauvaise humeur d’être dérangé au milieu d’un si doux travail, c’est bien ; déposez-le sur mon lit et dites que j’y vais. »

Les personnes qui venaient de recevoir cette invitation de la part de Marat se retirèrent, à l’exception d’une seule qui resta dans la pénombre.

Marat vit cette forme humaine debout dans le corridor, et, fixant sur elle ses yeux habitués aux ténèbres, et qui voyaient mieux la nuit que le jour :

« Ah ! c’est toi, Danton ? dit-il. Je me doutais que je te reverrais ce soir.

— Vraiment ? dit Danton adoptant ce tutoiement dont Marat lui donnait l’exemple ; tu savais donc ce qui se passait ?

— Dame ! fit Marat, peut-être… Je sais bien des choses, comme tu as pu t’en apercevoir.

— Dans tous les cas, l’affaire a chauffé ferme, et je t’apporte un échantillon de la besogne qui a été faite.

— Oui, un blessé… Est-ce que tu le connais ?

— Moi ? Pas le moins du monde ; mais il est jeune, mais il est beau : j’aime ce qui est jeune, j’aime ce qui est beau ; je me suis intéressé à lui, et je l’ai accompagné.

— Est-ce un homme du peuple ?

— Oh ! ça, non ! C’est un aristocrate, et dans toute la force du terme. Petits pieds, petites mains, traits fins, front haut… Tu vas le détester au premier coup d’œil. »

La bouche de Marat se tordit dans un sourire.

« Et où est-il blessé ? demanda-t-il.

— À la cuisse.

— Ah ! ah ! l’os est probablement offensé : c’est une opération à faire ! Voilà un beau garçon, voilà un beau jeune homme, voilà un bel aristocrate condamné à marcher avec une jambe de bois ! »

Et Marat se frotta les mains, et, regardant ses jambes à lui :

« Mes jambes sont tordues, dit-il, mais au moins ce sont mes jambes.

— Les blessures à la cuisse sont donc graves ?

— Oh ! très graves ! Nous avons d’abord l’artère crurale, qui peut être intéressée, puis l’os ; un nerf déchiré donne le tétanos. Vilaine blessure ! vilaine blessure !

— Raison de plus, en ce cas, pour vous hâter de porter secours au blessé.

— J’y vais. »

Et Marat se leva lentement, s’appuya sur ses deux poings, relut, dans cette attitude, la dernière page de son roman, corrigea deux ou trois mots, prit sa trousse, et suivit Danton, qui, dans l’étude qu’il faisait de l’homme, n’avait pas perdu un seul détail de ce que venait de dire et de faire Marat.

Marat, précédé par Danton, s’engagea dans le corridor qui séparait son cabinet de travail de sa chambre à coucher. Ce corridor était encombré de gens du peuple qui, ayant porté le blessé, ou lui ayant fait cortège, avaient profité de la circonstance pour se donner, soit par intérêt, soit par curiosité, le plaisir d’assister à une opération.

Une chose qui frappa Danton surtout – outre ce plaisir visible que Marat trouvait à couper de la chair d’aristocrate –, ce fut la reconnaissance muette du chirurgien avec quelques-uns de ces hommes du peuple, affiliés, probablement, à quelque société secrète dont ils échangèrent entre eux les signes convenus.

Après quoi, sans doute contre l’attente de beaucoup de spectateurs, les hommes de l’hôtel les congédièrent assez brusquement ; mais, avant le départ, Marat échangea avec eux de nouveaux signes d’intelligence, celui-là disant à ceux-ci tout ce que la fraternité de l’émeute peut se permettre de tendresses devant des profanes.

Alors, sans jeter un coup d’œil sur le blessé, Marat déploya son nécessaire, aligna ses instruments, parmi lesquels le scalpel et la scie tenaient le premier rang, et allongea la charpie ; mais, le tout, lentement, bruyamment et avec cette solennité cruelle du chirurgien qui aime son art, non parce qu’il guérit, mais parce qu’il tranche.

Pendant ce temps, Danton s’approcha du jeune homme, qui attendait, les yeux à moitié fermés par l’engourdissement que provoquent presque toujours les blessures des armes à feu.

« Monsieur, lui dit-il, votre blessure va, sans doute, entraîner quelque opération douloureuse, sinon grave ; avez-vous quelqu’un, à Paris, que vous désiriez voir, ou quelqu’un que votre absence puisse inquiéter ? Je me chargerai de faire passer une lettre à cette personne. »

Le jeune homme ouvrit les yeux.

« Monsieur, j’ai ma mère, dit-il.

— Eh bien, je me mets à votre disposition. Voulez-vous me donner son adresse ? Je lui écrirai, si vous ne pouvez écrire, ou je l’enverrai simplement chercher.

— Oh ! monsieur, il faut que j’écrive moi-même ! dit le jeune homme ; j’en aurai la force, j’espère. Seulement, donnez-moi un crayon au lieu d’une plume. »

Danton tira de sa poche un petit portefeuille, de ce petit portefeuille un crayon, et, déchirant une page blanche :

« Tenez, monsieur, dit-il, écrivez. »

Le jeune homme prit le crayon, et, avec une force de volonté inouïe, malgré la sueur qui coulait à larges gouttes de son front, malgré les gémissements que ne pouvaient retenir ses dents serrées, il écrivit quelques lignes qu’il remit à Danton.

Mais cette action, si simple qu’elle fût, avait épuisé ses forces, et il retomba presque évanoui sur l’oreiller.

Marat entendit ce soupir ou plutôt ce gémissement, et, s’avançant vers le lit :

« Voyons, dit-il, examinons un peu cela. »

Le jeune homme fit un mouvement, comme pour éloigner sa jambe blessée de Marat, dont l’aspect n’était pas de nature à inspirer une foi bien robuste à ceux qui avaient le malheur de tomber entre ses mains.

Effectivement, la mine de Marat n’était pas très flatteuse, la main de Marat n’était pas très propre.

Marat, dans son costume de nuit, avec son mouchoir noué sur sa tête, nous dirons presque sur ses yeux ; Marat, avec son nez blafard et oblique, ses yeux ronds, sa bouche insolente, ne faisait pas à Christian l’effet d’un Esculape bien divin.

« Je suis blessé, se disait-il en lui-même ; il y a même plus, j’eusse désiré être tué ; mais je n’aimerais pas à être estropié. »

Cette idée se formulant de plus en plus nette dans son cerveau, Christian arrêta le bras de Marat, au moment où celui-ci s’apprêtait à visiter la blessure.

« Pardon, monsieur, dit-il d’une voix calme et douce, je souffre ; cependant, je désire ne point me livrer à la médecine comme un désespéré. Je vous recommanderai donc de ne tenter sur moi aucune opération, entendez-vous bien ? aucune, avant de m’avoir donné une consultation ou de m’avoir demandé mon avis. »

Marat releva brusquement la tête pour répondre quelque insolence ; mais, à l’aspect de ce visage empreint de noblesse et de douce sérénité, à l’aspect de ce regard limpide et bienveillant, il resta immobile, inerte, muet, comme frappé à la fois à la tête et au cœur.

Il était évident que ce n’était pas la première fois que Marat voyait ce jeune homme, et que sa vue éveillait en lui quelque sentiment dont le médecin, peut-être, n’eût pas pu se rendre compte à lui-même.

« Vous m’avez entendu, monsieur ? reprit Christian prenant cette hésitation du médecin pour le pire de tous les symptômes, celui de l’ignorance inquiète.

— Oui, je vous ai entendu, mon jeune monsieur, dit Marat d’une voix presque tremblante ; mais vous ne supposez point que je vous veuille du mal ? »

Christian fut frappé à son tour de l’opposition qu’il y avait entre ce visage hideux et ces sentiments de bienveillance, bienveillamment exprimés.

« Qu’est-ce que cet instrument, monsieur ? demanda-t-il à Marat en montrant l’outil que celui-ci tenait à la main.

— C’est une sonde, monsieur, répliqua le chirurgien, l’œil de plus en plus timide, le regard presque attendri.

— Je croyais que, d’habitude, cet instrument était d’argent ?

— Vous avez raison, monsieur », dit Marat.

Et, prenant à pleines mains la trousse et les outils qu’elle avait dégorgés sur la table, il sortit de la chambre, et alla chercher dans son cabinet une collection d’outils de la plus fine trempe et arrangés dans un nécessaire qui valait à lui seul, et en-dehors des instruments qu’il contenait, le double de la première trousse et des premiers outils tout ensemble. C’était un cadeau de M. le comte d’Artois, en échange d’un livre que Marat lui avait dédié.

Marat se rapprocha du lit du blessé, mais, cette fois, avec une sonde d’argent.

« Monsieur, lui dit Christian, mal rassuré encore, malgré l’empressement mis par Marat à changer sa sonde d’acier en une sonde d’argent, je vous ai parlé d’une consultation : j’entends, par consultation, non seulement votre opinion, à vous, dont certes je ne discute pas la valeur, mais encore celle d’un ou deux de vos confrères ayant autorité.

— Ah ! c’est vrai, dit Marat avec un sentiment d’amertume qu’il ne put cacher, je n’ai pas de nom, je n’ai pas d’autorité : je n’ai que du talent.

— Je ne le révoque pas en doute, monsieur ; mais, lorsqu’il s’agit d’une blessure aussi grave que l’est la mienne, je crois que trois avis valent mieux qu’un.

— Soit, monsieur, dit Marat ; nous avons dans le quartier du faubourg Saint-Honoré, le docteur Louis, et, rue Neuve-de-Luxembourg, le docteur Guillotin. Ces deux noms vous paraissent-ils une garantie suffisante ?

— Ce sont deux noms connus et vénérés, répondit le blessé.

— Je vais donc envoyer chercher ces messieurs, alors ?

— Oui, monsieur, s’il vous plaît ainsi.

— Mais, s’ils sont d’un autre avis que moi, dit Marat, prenez garde !

— Vous serez trois, monsieur ; la majorité décidera.

— Très bien, monsieur. »

Et Marat, doux et obéissant à la voix de ce blessé, qui paraissait avoir une si grande influence sur lui, s’approcha de la porte, appela un des palefreniers, et, lui indiquant l’adresse des deux chirurgiens, lui donna l’ordre d’aller les chercher et de ne pas revenir sans eux.

« Maintenant, monsieur, dit-il au jeune homme, maintenant que vous voilà certain que rien ne s’opérera sans notre triple concours, laissez-moi au moins visiter la blessure, et m’occuper du pansement préparatoire.

— Oh ! pour cela, faites, monsieur, dit Christian, faites !

— Albertine, dit Marat, prépare de l’eau fraîche et des compresses. »

Puis, revenant à Christian :

« Allons, monsieur, du courage, dit-il, je vais sonder la plaie.

— L’opération est-elle bien douloureuse ? demanda Christian.

— Oui, monsieur mais, en même temps, elle est indispensable, et soyez tranquille, j’y emploierai toute la légèreté de ma main. »

Christian ne répondit qu’en présentant sa jambe au chirurgien.

« Surtout, monsieur, dit Christian, ne me cachez rien. »

Marat s’inclina en signe d’assentiment, et commença l’opération.

À l’introduction de la sonde dans la plaie, qui se rougit aussitôt d’une écume sanglante, Christian pâlit, mais moins encore que le chirurgien.

« Vous ne criez point, lui dit Marat ; criez, criez, je vous en prie.

— Et pourquoi, monsieur ?

— Parce que cela vous soulagera, et que, ne vous entendant point crier, je suppose que peut-être vous souffrez plus encore que vous ne souffrez réellement.

— Pourquoi crierais-je, dit Christian, puisque vous faites de votre mieux, et qu’en effet, votre main est plus légère que je ne l’espérais ? Ne craignez donc rien, monsieur : continuez. »

Mais, en parlant ainsi, le jeune homme porta à ses lèvres un mouchoir qu’il mordit à belles dents.

L’opération dura une demi-minute, à peu près.

Puis Marat, le front soucieux, retira la sonde de la blessure, et appliqua sur la plaie une compresse d’eau froide.

« Eh bien ? demanda le jeune homme.

— Eh bien, dit Marat, vous avez désiré une consultation : mes deux collègues vont venir ; attendons.

— Attendons ! » dit le jeune homme en laissant retomber sur l’oreiller sa tête de plus en plus pâlissante.

q

Chapitre 34
La consultation

L’attente ne fut pas longue : le docteur Louis arriva au bout de dix minutes, et le docteur Guillotin au bout d’un quart d’heure.
Christian salua l’entrée des deux médecins d’un doux et triste sourire.

« Messieurs, dit-il, je viens de recevoir une blessure grave, et comme je suis page de Son Altesse royale monseigneur le comte d’Artois, je me suis fait apporter à ses écuries, où je savais trouver un chirurgien. Maintenant, quelle que soit la confiance que j’aie en monsieur, j’ai voulu avoir votre opinion sur ma blessure avant de rien décider. »

Guillotin et Marat se saluèrent comme deux hommes de connaissance, tandis que, au contraire, le docteur Louis et Marat se saluaient comme deux étrangers.

« Examinons la blessure, dit Guillotin.

— Prêtez-moi votre sonde, monsieur », dit le docteur Louis à Marat.

Un frissonnement passa dans les veines du jeune homme à l’idée qu’on allait recommencer l’opération qui l’avait tant fait souffrir, et que, cette fois, l’opération serait tentée par la main tremblante d’un vieillard.

« C’est inutile, dit vivement Marat, j’ai sondé la plaie, et je puis vous donner tous les renseignements que vous désirerez sur l’état de la blessure et le chemin qu’a fait la balle.

— Alors, dit le docteur Louis, passons dans la chambre à côté.

— Pourquoi, messieurs ? demanda Christian ; pour que je ne puisse entendre ce que vous allez dire ?

— Pour ne pas vous effrayer inutilement, monsieur, par des mots qui, dans votre imagination, prendraient une autre signification, peut-être, que celle qui leur est propre.

— N’importe, messieurs, reprit Christian, je désire que tout se passe devant moi.

— Il a raison, dit Marat, et c’est mon désir, à moi aussi.

— Soit », dit le docteur Louis.

Puis, en latin :

« Quel est l’état de la blessure ? » demanda-t-il.

Marat avait répondu dans la même langue, mais avec un pâle sourire.

« Messieurs, dit Christian, je suis Polonais, et le latin est presque ma langue maternelle ; si vous ne voulez pas que j’entende votre dissertation, il faudrait parler une autre langue. Seulement, je vous préviens que je parle à peu près toutes les langues que vous pouvez connaître et parler vous-mêmes.

— Parlons donc en français, dit Guillotin ; d’ailleurs, le jeune homme paraît franc et résolu. »

Puis, se tournant vers Marat :

« Allons, confrère, continua-t-il, parlez, nous écoutons. »

Mais, à ce mot : « Je suis Polonais », Marat avait semblé si étrangement ému, qu’à peine pouvait-il articuler les mots.

Il essuya son front couvert de sueur, regarda le jeune homme avec une indéfinissable expression d’angoisse, et, secouant la tête comme s’il eût repoussé une idée qui l’envahissait malgré lui :

« Messieurs, dit-il, ainsi que vous le voyez, la balle a pénétré au tiers supérieur de la cuisse ; elle arrive directement sur l’os, contre lequel elle s’amortit en le brisant ; mais, comme elle frappe au point extérieur, elle dévie légèrement, et va se loger entre l’os et les muscles. On la sent avec la sonde.

— Grave ! murmura le docteur Louis.

— Très grave ! répéta Guillotin.

— Oui, très grave ! reprit Marat.

— Y a-t-il des esquilles ? demanda Guillotin.

— Il y en a, dit Marat : j’en ai retiré deux en ramenant la sonde.

— Très grave ! répéta Louis.

— Au reste, dit Marat, pas d’hémorragie ; par conséquent, autant qu’on peut en juger, pas de lésion de gros vaisseaux ; quant à l’artère fémorale, elle était, par sa position, en dehors de l’atteinte du projectile, la balle s’avançant obliquement de dedans en dehors de la cuisse.

— Dès que l’os est fracturé…, dit le docteur Louis en regardant son confrère.

— Il n’y a plus qu’à pratiquer l’amputation », dit Guillotin.

Marat pâlit.

« Pardon, docteur, dit-il, mais réfléchissez bien ; pour une simple fracture, la résolution est terrible !

— Je crois l’amputation urgente, répéta le docteur Louis.

— Voyons, pourquoi cela ? dit Marat. Je vous écoute, avec le respect que je dois à l’auteur du beau Traité des blessures par les armes à feu.

— Pourquoi ? Parce que, premièrement, dans quelques jours va se développer une violente inflammation : cette inflammation produira une excessive tension des chairs ; par le fait de cette tension, il y aura étranglement des parties ; le sujet est jeune, vigoureux : le débridement sera impuissant à arrêter l’étranglement, de là la gangrène ! Secondement, dans cette inflammation, les esquilles seront comprimées ; elles agaceront les filets nerveux ; cet agacement produira des douleurs insupportables, et ces douleurs amèneront probablement le tétanos ; on ne conservera donc pas le membre, et l’on tuera l’individu. Enfin troisièmement, en admettant qu’on évite la gangrène et le tétanos, le malade reste exposé à une suppuration qui l’affaiblit au plus haut degré : supposez qu’en ce moment-là, vous soyez obligé de couper la cuisse, et le malade meurt dans l’opération !

— Je ne nie rien de tout cela, dit Marat ; mais cela ne me paraît pas encore une raison suffisante pour enlever le membre ; vous avez mis les choses au pis, vous les avez poussées au dernier degré, docteur ; quant à moi, j’espère mieux de la blessure.

— Mais enfin, comment comptez-vous combattre l’inflammation ? Débriderez-vous la plaie ?

— Non, car débrider la plaie, c’est greffer une nouvelle blessure sur une ancienne, et c’est augmenter l’inflammation au lieu de la diminuer.

— C’est l’avis de John Bell, qu’il faut toujours débrider la plaie, dit le docteur Louis.

— Mais ce n’est pas celui de Hunter, repartit Marat.

— Voyons vos moyens de combattre l’inflammation générale dans un sujet qui, je le répète, est jeune et vigoureux.

— S’il est jeune et vigoureux, dit Marat, nous lui tirerons du sang.

— Bon, pour l’inflammation générale ; mais il restera l’inflammation locale.

— Nous lui ferons, si je puis m’exprimer ainsi, une saignée de calorique.

— Vous voulez dire que vous le traiterez par l’eau froide.

— C’est un moyen qui m’a plus d’une fois réussi.

— Mais les esquilles ?

— Il n’y a pas à s’en occuper : au fur et à mesure qu’elles se présenteront, nous les arracherons, toutes les fois, bien entendu, que nous pourrons le faire sans danger pour le malade.

— Mais la balle ? la balle ? insista le docteur Louis.

— Sans doute, il faut au moins l’extraire, dit Guillotin.

— La balle viendra d’elle-même.

— Et comment cela ?

— La suppuration la poussera au dehors.

— Mais il est impossible, vous le savez bien, de laisser un corps étranger dans la plaie.

— Un corps étranger, et surtout s’il se compose de plomb, n’est pas nécessairement mortel.

— Où donc avez-vous vu cela ? s’écria le docteur Louis.

— Je vais vous le dire, reprit Marat. Voici ce qui m’est arrivé un jour, en Pologne : je chassais… j’ai toujours été un médiocre chasseur ; d’ailleurs, la chasse est un plaisir cruel, et, avant tout, je suis humain. »

Les deux médecins s’inclinèrent.

« Eh bien, donc, un jour que je chassais, je pris un chien pour un loup, et je lui envoyai trois chevrotines : l’une d’elles se logea dans les muscles lombaires, l’autre s’aplatit sur la tête de l’humérus, la troisième brisa une côte. Je pus extraire cette dernière ; la seconde sortit d’elle-même de la plaie au bout de dix jours ; la troisième demeura dans les chairs, mais ne causa aucun accident. Eh bien, pourquoi la nature, qui agit de même sur tous les animaux, ne ferait-elle point pour l’homme ce qu’elle a fait pour le chien ? »

Le docteur Louis demeura un instant pensif.

Mais tout à coup :

« Prenez garde, monsieur ! ce que vous venez d’exposer là n’est qu’une observation personnelle ; c’est un fait remarquable, curieux, mais la science ne s’appuie pas sur des exceptions. Mon avis est que vous risquez la vie du blessé en appliquant une théorie qui est en opposition avec toute la science chirurgicale depuis Ambroise Paré jusqu’à Jean-Louis Petit. »

Marat s’inclina avec une fermeté calme.

Mais le docteur Louis insista.

« Je prends la chose sur moi, dit Marat.

— Faites attention, monsieur, répliqua le docteur Louis, mais la chirurgie se relève depuis peu de temps ; les chirurgiens, barbiers et fraters hier encore, ont besoin de faire respecter leur état, et le moyen de le faire respecter, c’est de ne rien hasarder, c’est de se montrer avares de la vie des individus, c’est de guérir enfin.

— Monsieur, dit Marat, je reconnais la justesse de vos paroles, la sincérité de votre opinion ; mais vous avez un trop grand respect du bonnet et de la robe : moi, je mets la conscience au-dessus de l’usage.

— Mais, si l’homme meurt, que deviendra votre conscience, qui aura agi contrairement à toutes les traditions scientifiques, et contre l’opinion de tous les hommes dont l’expérience fait loi ?

— Il y a, répondit Marat, deux lois qui, à mon avis, priment celle de l’expérience : l’une est la loi de l’humanité, l’autre celle du progrès. En somme, la chirurgie n’est pas destinée à faire seulement de belles opérations ; que signifie le mot chirurgie ?secours de la main. Que la main soit donc un secours, et le bistouri un médicament. Je ne me dissimule pas la témérité de l’acte, mais je le prends sur moi. Oh ! excusez-moi, docteur, mais il y a une compensation à la laideur de mes yeux, c’est leur bonté ; eh bien, je vois d’ici le jour où la chirurgie aura fait un grand progrès : la chirurgie qui coupe n’est qu’un art, la chirurgie qui guérit est une science.

— Je comprendrais encore votre obstination, monsieur Marat, dit le docteur Louis, si la blessure était au bras ; mais une fracture d’arme à feu à un membre inférieur !

— Je prends la responsabilité, monsieur », dit Marat.

À ce mot, qui tranche tout dans les consultations chirurgicales, les deux docteurs s’inclinèrent, et Guillotin tendit la main à Marat avec une véritable sympathie.

« Puissiez-vous réussir, dit-il ; je vous souhaite un succès de tout mon cœur.

— Je le souhaite, mais j’en doute, ajouta le docteur Louis.

— Et moi, j’en réponds », dit Marat.

Et il reconduisit jusqu’à la porte les deux docteurs, lesquels, avant de se retirer, déclarèrent une dernière fois qu’ils laissaient toute la responsabilité du traitement à leur collègue, le médecin des écuries de Son Altesse royale monseigneur le comte d’Artois.

Cette longue discussion, au lieu d’abattre le jeune homme, avait exalté ses forces. Marat, en venant à lui, le retrouva l’œil ardent de fièvre.

Il tendit ses deux mains au docteur dans un élan de gratitude.

« Monsieur, lui dit-il, recevez tous mes remerciements pour la manière dont vous avez défendu ma pauvre jambe. Si je la garde, c’est à vous que je le devrai, et je vous en aurai une reconnaissance éternelle. Si les accidents prédits par ces messieurs se déclarent et amènent la mort, eh bien, je mourrai avec la conviction que vous aurez fait tout ce qu’il était possible de faire pour me sauver. »

Marat prit les deux mains que lui tendait le jeune homme, et, cela, avec un tremblement si sensible, que le blessé le regarda, étonné. Ce regard demandait visiblement la cause d’une pareille émotion, assez rare, en général, chez les médecins, et surtout chez les médecins de la trempe du nôtre, pour que le blessé la remarquât.

« Monsieur, demanda Marat, n’avez-vous pas dit que vous étiez Polonais ?

— Oui, monsieur.

— Où êtes-vous né ?

— À Varsovie.

— Quel âge avez-vous ?

— Dix-sept ans. »

Marat ferma les yeux et passa la main sur son front, comme fait un homme prêt à se trouver mal.

« Vous avez votre père ? » dit-il.

Et ses yeux dévoraient d’avance la réponse qui allait sortir des lèvres du blessé.

« Non, monsieur, répondit celui-ci ; mon père était mort avant ma naissance, et je ne l’ai jamais connu. »

À ces mots, Marat devint plus pensif, mais en même temps plus empressé que jamais. Il présenta à Christian une boisson légèrement aromatisée, pour combattre les spasmes et l’engourdissement nerveux, et procéda lui-même à l’établissement d’un appareil singulier à l’aide duquel il espérait combattre à la fois l’inflammation et le tétanos. C’était une espèce de fontaine qu’il fixa le long de la muraille, et qui, à l’aide d’un fétu de paille, devait laisser tomber goutte à goutte une eau glacée sur la plaie, couverte d’une simple compresse.

Le jeune homme le regardait faire avec un étonnement mêlé de reconnaissance. Il était si visible que tous ces empressements, tous ces soins étaient en dehors des habitudes de Marat, que celui qui en était l’objet ne pouvait s’empêcher d’en être profondément étonné.

« Ainsi, monsieur, lui dit Christian quand l’appareil commença de fonctionner, vous ne vous occupez pas autrement de la balle ?

— Non, répondit Marat, mieux vaut la laisser où elle est, puisqu’elle n’adhère pas à l’os, que d’essayer de l’extraire ; car, en allant à sa recherche, je m’exposerais à provoquer de graves accidents, à détruire, par exemple, un de ces caillots salutaires que la nature ingénieuse – cette bonne mère, le meilleur de tous les médecins ! – ne manquera pas de former… Non, de deux choses l’une : ou la balle descendra de son propre poids, et, un beau jour, nous n’aurons qu’à ouvrir la peau pour l’extraire, ou, si elle nous gêne, nous ferons une incision sur le point le plus rapproché et nous l’irons chercher où elle est.

— Soit, dit le jeune homme ; faites comme vous l’entendrez, monsieur : je me livre entièrement à vous. »

Marat parut respirer.

« Ah ! dit-il avec un sourire presque tendre, vous ne vous défiez donc plus de moi ? »

Le jeune homme fit un mouvement.

« Oh ! continua Marat, ne le niez point, tout à l’heure vous n’étiez pas rassuré sur mon compte.

— Excusez-moi, monsieur, dit Christian, je ne vous connaissais pas, et, sans douter de votre talent…

— Le fait est, continua Marat parlant moitié à lui-même et moitié au jeune homme, que, ne me connaissant point, ce n’était pas ma mine qui pouvait vous rassurer ; car on dit que je suis laid, et, quand je me regarde, je suis forcé de me ranger à l’avis de ceux qui disent cela ; ce n’était pas mon costume non plus : je suis peu attrayant en costume de nuit ; ce n’était pas, enfin, ma réputation… eh ! eh ! je n’en ai pas ! Et cependant vous voyez que je sais défendre les jambes contre ceux qui veulent les couper ; et cependant, continua-t-il avec une espèce de mélancolie qui n’était pas étrangère à cette organisation pleine de contrastes, j’ai plus vu, plus appris, plus travaillé qu’eux tous ! Qu’est-ce donc alors, monsieur, qui vous a rassuré en moi ?

— Eh bien, c’est votre changement à mon égard, c’est votre effroyable rudesse changée en une douce bienveillance. Lorsque je vous ai vu entrer, remuant à pleines mains ces effroyables outils, je vous ai pris bien plutôt pour un boucher que pour un médecin. Maintenant, au contraire, vous êtes empressé près de moi comme le serait une femme, et vous me regardez comme un père regarderait son enfant. Celui que l’on regarde ainsi, on ne veut pas le faire souffrir. »

Marat se détourna. Qu’essayait donc de cacher ce cœur amer et dédaigneux ? Était-il honteux de ses bons sentiments comme un autre l’eût été des mauvais ? ou bien se passait-il au fond de cette âme sombre quelque chose d’insolite qu’il voulait dérober à tous les yeux ?

En ce moment, un bruit se fit entendre dans l’antichambre, pareil à celui d’une personne qui accourt avec empressement, et une femme s’élança du corridor en criant d’une voix étouffée :

« Mon fils ! mon Christian ! où est-il ? où est-il ?

— Ma mère ? » fit le jeune homme en se soulevant sur son lit et étendant les deux bras vers celle qui accourait.

En même temps, la haute stature de Danton se dessinait dans l’ouverture de la porte comme dans un cadre trop étroit pour elle.

Danton cherchait des yeux Marat, qui, à la vue de cette femme et au premier mot qu’elle avait prononcé, avait jeté un cri et s’était reculé dans le coin le plus obscur de l’appartement.

q

Chapitre 35
Où Danton commence à croire que le roman du jeune Potocky est moins un roman qu’une histoire

Le blessé avait, pour s’élancer de corps et d’âme au-devant de sa mère, compté sur les forces qu’il n’avait point ; de sorte qu’il retomba presque évanoui sur son oreiller.
La mère jeta un cri, demanda du secours ; mais Danton seul s’approcha d’elle et la rassura en lui montrant son fils qui rouvrait les yeux, en même temps qu’elle sentait ses deux bras revivre autour de son cou.

Quant à Marat, il n’avait pas bougé, et semblait de l’angle obscur où il s’était réfugié, dévorer des yeux le tableau que formaient devant lui cette mère et cet enfant.

La mère était une femme encore belle, quoiqu’elle ne fût plus jeune. Ses traits, altérés par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, étaient empreints d’un grand caractère de noblesse et de fierté, tandis que ses yeux bleu clair et ses cheveux blonds dénonçaient la femme du Nord dans toute l’aristocratie des races princières.

Penchée vers son fils, au front duquel ses lèvres étaient collées, elle révélait dans cette attitude une taille riche encore et un pied d’une élégance remarquable.

Le jeune homme rouvrait les yeux comme l’avait dit Danton, et la mère et le fils échangèrent un de ces regards dans lesquels sont enfermés une immense quantité de grâces à la Providence, un remerciement infini à Dieu.

Puis, en peu de mots, Christian, sans dire d’où il venait ni pourquoi il se trouvait sur la place Dauphine, raconta à sa mère comment il avait été blessé, comment il avait demandé, en sa qualité de page de monseigneur le comte d’Artois, d’être conduit aux écuries du prince ; comment, par les soins de Danton – qu’il désigna du doigt, ne le connaissant point par son nom –, il avait été placé sur une civière et ramené au faubourg Saint-Honoré ; comment il avait trouvé le chirurgien des écuries, comment celui-ci l’avait défendu contre ses deux collègues qui voulaient absolument lui couper la jambe, et comment enfin les soins et les attentions du médecin avaient, autant qu’il était possible, adouci les douleurs inséparables d’une pareille blessure.

Et, tout en faisant ce récit, le jeune homme cherchait des yeux Marat, de plus en plus enfoncé dans l’ombre de l’appartement.

Après avoir exprimé son amour à son fils, la mère de Christian avait besoin d’exprimer sa reconnaissance à son sauveur.

« Mais où est donc ce savant et généreux docteur ? » demanda-t-elle en interrogeant la chambre et en fixant son regard vers Danton, comme pour le prier de la guider dans la recherche du chirurgien, ainsi qu’il l’avait guidée dans la recherche de la maison.

Danton prit un flambeau, et, s’avançant vers l’angle de la chambre d’où Marat avait assisté à toute cette scène :

« Le voici, madame, dit-il en riant ; jugez-le, non par le costume ni par la mine, mais par le service qu’il vous a rendu. »

Et en même temps il éclaira d’une même lueur le visage de Marat et de la mère de Christian, qui échangèrent, l’une un regard de reconnaissance, l’autre presque un regard de terreur.

À peine ces deux regards se furent-ils croisés, que Danton comprit qu’il se passait, dans le cœur de ces deux personnages, quelque chose que les spectateurs ne pouvaient comprendre.

Marat était à deux pas du mur : à la vue de cette femme, il recula comme à la vue d’un fantôme ; et le mur seul, contre lequel il s’appuya, l’empêcha d’aller plus loin.

De son côté, la femme inconnue garda un instant son sang-froid ; mais presque aussitôt, l’étonnement de Marat, sa pâleur, le cri étouffé qu’il jeta, lui rappelant sans doute ce que le temps et la souffrance avaient effacé d’un visage autrefois connu, elle perdit contenance à son tour, frappa ses mains l’une contre l’autre, et, reculant vers le chevet du lit, comme pour chercher un refuge près de son fils, ou lui prêter même une protection :

« Oh ! murmura-t-elle, serait-ce possible ? »

Cette scène muette, à peine sensible même pour les plus intelligents, avait pour seuls témoins Danton et Albertine, qui allait et venait avec inquiétude.

Quant à Christian, fatigué de tant de souffrances et de tant d’émotions, il fermait les yeux et s’ensevelissait dans les premières brumes du sommeil.

Les autres assistants étaient quelques domestiques de la maison du prince, qui, moitié par lassitude, moitié par discrétion, s’esquivaient peu à peu, soit pour aller se coucher, soit pour aller s’entretenir des événements de la nuit.

Mais, chose étrange ! après le départ de ces témoins, la scène que nous venons de décrire ne continua point.

Marat, qui s’était senti frappé d’un coup si violent, reprit sa force, et dompta son émotion.

La mère, passant sa main glacée sur son visage, chassa loin d’elle le souvenir, et secoua le rêve.

Danton les regardait tous deux, et, à reculons, avait rapporté sur la cheminée le flambeau qu’il y avait pris.

« Madame…, balbutia Marat, incapable, malgré toute sa force de volonté, de dire un mot de plus.

— Monsieur, répondit la mère avec un léger accent qui trahissait son origine étrangère, mon fils et moi, nous avons bien de la reconnaissance à vous témoigner.

— J’ai fait mon devoir envers ce jeune homme, dit Marat, je l’eusse fait envers tout autre. »

Et, malgré lui, sa voix trembla en prononçant ces trois mots : « ce jeune homme. »

« Merci, monsieur, dit-elle ; et, maintenant, puis-je faire transporter mon fils chez moi ? »

Une espèce de combat se livra dans le cœur de Marat. Il s’approcha du chevet du lit, examina attentivement Christian plongé dans l’assoupissement profond de la fatigue, et, sans regarder sa mère en face :

« Vous voyez qu’il dort, dit-il.

— Je ne vous demande pas cela, monsieur, dit la mère ; je vous demande s’il y a du danger à faire transporter mon fils chez moi ?

— Je crois qu’il y aurait danger, oui, madame, répondit Marat. Au surplus, ajouta-t-il d’une voix tremblante, croyez-moi, le jeune homme ne sera pas mal ici.

— Mais, moi, monsieur ?… moi ? » dit la mère en se retournant et en fixant sur Marat le double éclat de son regard.

Marat s’inclina, moins par respect que pour fuir cette flamme qui lui brûlait le cœur.

Puis, surmontant peu à peu son émotion.

« J’aurai l’honneur, dit-il, de vous céder mon pauvre logis. La parfaite guérison de monsieur votre fils dépend des premiers pansements, et de l’immobilité qu’il gardera. Je reviendrai le voir deux fois par jour ; vous saurez l’heure de mes visites, et vous pourrez y assister ou vous retirer. Pendant tout le reste du temps, vous serez seule avec lui.

— Mais vous, monsieur… ?

— Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, madame, dit Marat d’un ton qui renfermait toute l’humilité du repentir.

— Cependant, monsieur, après le service que vous avez rendu à Christian et, par conséquent, à moi, je ne puis vous chasser de chez vous ?

— Oh ! qu’importe, pourvu que le jeune homme soit bien, et échappe au danger du déplacement !

— Mais où irez-vous ?

— Il y aura bien quelque mansarde de domestique vacante dans les écuries. »

La mère du blessé fit un mouvement.

« Ou mieux encore, se hâta d’ajouter Marat, voici M. Danton, qui a été vous chercher, je crois, et qui est un avocat célèbre de mes amis… »

La femme inconnue fit de la tête un signe reconnaissant.

« Il voudra bien, continua Marat, me loger tout le temps qui sera nécessaire à la convalescence de monsieur votre fils.

— Assurément, madame, dit Danton, qui, ayant observé ces deux figures si troublées, s’était perdu en mille soupçons, en mille surprises, et n’avait pris part à l’action qu’à de longs intervalles.

— Alors, j’accepte », dit la dame en jetant sa mante sur un vieux fauteuil qui se trouvait à sa portée.

Et elle s’assit au chevet du lit de Christian.

« Qu’y a-t-il à faire pour soigner cet enfant ? demanda-t-elle.

— Ne jamais laisser tarir la source d’eau glacée qui coule goutte à goutte sur sa cuisse, et lui faire avaler, d’heure en heure, la boisson aromatisée qu’Albertine apportera. »

Puis, incapable de soutenir plus longtemps la conversation, il s’inclina et passa dans la chambre voisine, ou plutôt dans le cabinet voisin, où il changea sa vieille robe de chambre pour un habit presque propre, et prit un chapeau et une canne.

« N’oubliez pas votre manuscrit, dit Danton, qui l’avait suivi, et qui lui voyait faire des préparatifs de départ ; vous travaillerez à l’aise chez moi. »

Marat ne l’écouta point, et, tout distrait, lui prit le bras.

Ce bras, Danton le sentit trembler, quand, forcé de traverser, pour sortir, la chambre du blessé, Marat échangea avec l’inconnue un salut d’adieu.

Une fois dans l’escalier, Marat eut à répondre aux questions de divers employés qui, restés debout malgré l’heure avancée de la nuit, désiraient avoir des nouvelles du jeune blessé, lequel avait inspiré d’autant plus d’intérêt que beaucoup l’avaient reconnu pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour un page du comte d’Artois.

Mais, une fois hors de la maison, une fois dans la rue :

« Voyons, dit Danton, voyons un peu cette confession, mon cher.

— Oh ! mon ami, s’écria Marat, quelle aventure !

— Du Potocky ? Du vrai Potocky ? un épilogue à notre roman polonais ?

— Oui ; mais, par grâce, ne riez pas.

— Bon ! vraiment, vous en êtes là, mon pauvre Marat ? Je vous croyais arrivé à rire de tout, moi.

— Cette femme, continua Marat, cette femme, avec sa beauté sarmate de plus en plus fière, cette mère si tendre et si craintive pour la santé de son fils…

— Eh bien ?

— Savez-vous qui c’est ?

— Il serait plaisant que ce fut votre inconnue, mademoiselle Obinska.

— C’est elle-même, mon ami !

— En êtes-vous bien sûr, au moins ? » dit Danton, qui une fois encore essayait de railler.

Marat prit un air solennel.

« Danton, dit-il, si vous tenez à demeurer mon ami, ne plaisantez jamais quand vous toucherez à cette époque de ma vie. Trop de souffrances s’y rattachent, trop de mon sang, du sang précieux de ma jeunesse a coulé dans ce temps-là, pour que je remonte froidement vers un pareil passé. Ainsi donc, si vous vous dites mon ami, si vous avez quelque souci de ne point martyriser avec de vaines paroles un malheureux déjà entamé par les martyres qu’il a subis, écoutez-moi sérieusement, comme vous écouteriez un homme, et non pas comme vous écouteriez la lecture d’un roman.

— Soit, dit Danton avec le sérieux réclamé par son ami ; mais, auparavant, je dois vous avouer une chose.

— Avouez.

— Vous ne vous fâcherez pas ?

— Je ne me fâche de rien, dit Marat avec son sourire d’hyène : avouez donc.

— Eh bien, j’avoue que je n’avais pas cru un seul mot des aventures que vous avez bien voulu me raconter aujourd’hui même.

— Ah ! fit Marat avec ironie, je comprends…

— Que comprenez-vous ?

— Vous n’avez pas voulu croire que j’avais été jeune.

— Hé !

— Que j’avais été beau.

— Que voulez-vous ! saint Thomas était un croyant près de moi !

— Vous n’avez pas voulu croire que j’avais été courageux, hardi, et que, jusqu’à un certain point, on avait pu m’aimer. Eh ! oui, vous avez eu raison ; je comprends que vous n’ayez pas voulu croire tout cela.

— Oui ; mais, maintenant, je fais amende honorable, et je vous dis : je crois tout ce que vous voudrez me faire croire.

— Et cela prouve, murmura Marat comme se parlant à lui-même, cela prouve combien est pusillanime et sot, combien est insensé et stupide, celui qui ouvre les digues de son cœur, pour laisser couler vaguement, pour laisser infructueusement boire par un sable altéré et aride, par un sable ingrat et avare, le torrent des souvenirs de sa vie. J’ai été un lâche de n’avoir pas su garder ma douleur ; un sot d’avoir cru un moment en vous, comme à un homme de cœur ; un insensé, une brute, d’avoir livré mon secret par vanité, oui, par vanité ! et j’ai été tout cela, puisque ma ridicule confiance ne rapporte pas même la crédulité de Danton.

— Allons, allons, Marat, dit le colosse en secouant son compagnon par le bras qu’il tenait engagé sous le sien, ne nous fâchons pas ; puisque je fais amende honorable, que diable voulez-vous de plus ?

— Enfin, dit Marat, si vous n’avez pu croire que j’avais été beau jadis, au moins croirez-vous qu’elle a été belle ?

— Oh ! oui, dit Danton, oui, elle a dû être bien étonnamment belle ! je vous crois et je vous plains.

— Ah ! merci, fit ironiquement le nain, redevenu méchant, merci !

— Mais, dites donc, fit Danton, frappé tout à coup d’une idée nouvelle.

— Quoi ?

— Je rapproche les dates.

— Quelles dates ?

— Celle de l’âge du jeune homme comparé à la page où nous sommes. »

Marat sourit.

« Eh bien ? fit-il.

— Eh bien, mais il n’a pas plus de dix-sept ans, ce garçon-là.

— Peut-être bien.

— Alors, il n’y aurait rien d’impossible.

— Il n’y aurait rien d’impossible ?

— À ce qu’il fût… »

Et Danton regarda fixement Marat.

« Laissez donc ! fit amèrement celui-ci ; est-ce que vous n’avez pas remarqué comme il est beau ? Vous voyez bien qu’il ne peut pas être ce que vous pensez. »

Et, sur ces derniers mots, ils entrèrent rue du Paon, dans la maison de l’avocat aux conseils.

Ils avaient traversé tout Paris, sans retrouver d’autre trace du tumulte de la soirée que, presque en face les uns des autres, les débris fumant encore du bûcher de M. de Brienne et ceux du corps de garde des soldats du guet.

Il est vrai que, s’il eût fait jour, ils eussent pu voir aussi le sang tachant le pavé, depuis la place de Grève jusqu’à l’entrée de la rue Dauphine.

q

Chapitre 36
Chez Marat

Et, maintenant, que nous avons reconduit Marat jusque chez son ami Danton, revenons à Christian, que nous avons laissé sur son lit de douleur, et qui souffre encore plus des tortures de l’esprit que de la blessure du corps.

Sa mère, accourue, comme nous l’avons vu, à la nouvelle de l’accident qui lui était arrivé, était installée à son chevet, et essayait de répandre sur lui, avec ses soins les plus doux, ses paroles les plus affectueuses ; mais le jeune homme, au lieu de prêter l’oreille aux consolations maternelles, au lieu de se laisser bercer par ces charmantes bontés dont la femme a seule le secret, reportait sa pensée ailleurs, et fronçait le sourcil au souvenir de son amour, si brutalement interrompu.

Sa mère, femme au cœur austère et au visage pâle, fut quelques jours à comprendre qu’il y avait dans ce jeune homme malade un secret, seconde blessure plus dangereuse que la première ; en le voyant silencieux et plein de tressaillements subits, elle attribua ce silence et ces angoisses de Christian à la douleur physique contre laquelle il se débattait, et que tout son courage ne pouvait parvenir à comprimer.

Alors, le mal du jeune homme atteignit bientôt la mère elle-même ; elle souffrit de la souffrance de son fils, et, voyant que, chaque jour, le mal empirait, et qu’elle manquait de ressources pour le combattre, elle commença à désespérer.

Ce cœur de fer – nous croyons l’avoir peint assez exactement pour n’avoir point à entrer ici dans de nouveaux détails –, ce cœur de fer, disons-nous, s’amollit peu à peu ; agenouillée devant le lit où gisait Christian, elle espérait, elle implorait, pendant des heures entières, un sourire qui n’arrivait pas ou qui arrivait lugubre comme un sanglot, contraint comme une aumône. Et cet homme, cet homme si profondément haï, et, qui plus est, si profondément méprisé par elle, était attendu avec anxiété ; et, quand ses absences se prolongeaient, elle s’informait à chacun du moment probable de son retour ; car elle sentait bien que, si quelqu’un soignait son enfant avec une ardeur presque égale à la sienne, c’était lui.

Elle guettait donc l’arrivée de Marat, et, dès qu’elle entendait son pas ou sa voix, elle ouvrait la porte, allait au-devant de lui, et, malgré sa répugnance profonde à lui adresser la parole, elle l’interrogeait, elle le pressait de questions, le priant, le suppliant de hâter l’œuvre de la nature.

Mais Marat sentait que le cœur glacé de la femme ne fondrait jamais à l’amour ardent de la mère ; il comprenait que, si elle eût pu le tuer, lui, à la condition que chaque goutte de sang versé rendrait un atome de santé à son fils, elle lui eût voluptueusement enfoncé un poignard dans le cœur.

Et lui-même ne revenait jamais sans une grande anxiété, sans une profonde inquiétude. Il est facile de deviner ce qu’il souffrait en présence de cette femme ; mais, enfin, peut-être souffrait-il moins encore que dans l’absence de Christian. Marat était sceptique en toute chose positive, et même en science, n’ayant de conviction réelle que là où les hommes d’élite n’en veulent point avoir. Aussi, aux questions de cette mère éplorée, s’approchant du lit et soulevant le drap qui couvrait le jeune homme, puis l’appareil qui couvrait la plaie :

« Regardez, disait-il, le travail se fait lentement, mais incessamment ; cette guérison de la blessure, l’art ni la science ne la peuvent hâter en rien : la nature marche d’un pas égal et sûr ; là où elle s’emploie activement et sans réserve, comme ici, notre main est inutile… Au reste, voyez, l’inflammation a disparu ; les chairs essayent de revivre ; les os brisés se sont rejoints et soudent eux-mêmes aux brisures inégales les inégalités correspondantes.

— Mais, alors, demandait la mère inquiète, si, comme vous le dites et comme je l’espère, Christian est en voie de guérison, pourquoi continue-t-il d’avoir la fièvre ? L’inflammation a cessé depuis huit jours ; eh bien, avec elle, il me semble que la fièvre devrait avoir disparu. »

Et Marat prenait le pouls du jeune homme, qui parfois essayait de le retirer en poussant un soupir.

« Je ne sais que vous répondre ! disait-il, inquiet comme elle, plus inquiet peut-être qu’elle ; il y a là-dessous un phénomène inexplicable.

— Inexplicable ?

— Je veux dire, reprit Marat d’un air de réticence, qu’il ne m’est point permis de l’expliquer…

— Dites-moi tout, monsieur : je ne veux pas souffrir l’imprévu ; j’ai une âme capable de voir venir le malheur de loin. »

Et, en parlant de son âme, dont Marat connaissait si bien la trempe, la comtesse l’envoyait tout entière en effluves brûlants à son fils.

Marat se taisait.

« Voyons, monsieur, disait la comtesse désolée, donnez-moi une solution !

— Eh bien, madame, votre fils détruit avec son esprit toute la santé de son corps.

— Est-ce vrai cela ? dit la comtesse en saisissant une main que Christian essaya inutilement de lui reprendre : est-ce vrai, mon fils ? »

Une vive rougeur apparut sur le front de Christian à ces paroles ; mais, voyant qu’il fallait répondre :

« Non, ma mère, dit-il en tournant la tête vers elle, non, le docteur se trompe, je vous assure. »

Marat sourit tristement, nous allions dire hideusement, et secoua la tête en signe d’incrédulité.

« Je vous assure, docteur ! insista Christian.

— Mais, enfin, il me le dirait ! s’écria la comtesse, car il aime sa mère.

— Oh ! oui, dit Christian avec une expression qui ne permettait de révoquer en doute ni la vérité ni l’étendue de cet amour.

— Et d’ailleurs, continua la comtesse se retournant du côté de Marat, quel chagrin pourrait-il avoir ? »

Le jeune homme se tut. Marat, les embrassant tous les deux de son regard intraduisible, haussa les épaules ; puis il prit congé à sa façon, en saluant brusquement et en enfonçant avec violence son chapeau sur sa tête.

Mais la comtesse l’arrêta en étendant la main vers lui, et, comme sous l’empire d’une puissance magnétique, Marat demeura immobile.

« Monsieur, dit-elle, nous vous avons pris votre domicile, cela doit vous déranger énormément… Où logez-vous ? comment vivez-vous ?

— Oh ! ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit Marat avec son plus sardonique sourire ; où je loge, comment je vis, peu importe !

— Vous vous trompez, monsieur, reprit la comtesse ; il importe à mon repos, et peut-être à celui de mon fils, que nous sachions si, en nous installant chez vous, nous n’avons pas tellement dérangé votre existence, que votre charité vous soit devenue onéreuse.

— Mais non, madame ! ceux qui me connaissent savent que rien ne m’est onéreux.

— Ah ! si mon fils pouvait être transporté ! » s’écria la comtesse.

Marat la regarda presque avec colère, mais cette impression s’effaça vite.

« Eh quoi ! demanda-t-il, êtes-vous mécontente de la façon dont je traite ce jeune homme ?

— Oh ! monsieur ! se hâta de répondre Christian, nous serions bien ingrats si nous pensions une pareille chose ! Un père, en vérité, n’aurait pas de plus doux soins pour son fils. »

La comtesse frissonna et pâlit.

Mais, toujours maîtresse d’elle-même :

« Monsieur, dit-elle, vous avez soigné Christian avec trop de science et de dévouement, pour que j’aie même l’idée de le confier à d’autres mains que les vôtres ; mais enfin, j’ai ma maison, et, si je pouvais y faire transporter mon fils, nous ne vous gênerions plus.

— Tout est possible, madame, dit Marat ; seulement vous jouez la vie de ce jeune homme sur un coup de dé.

— Oh ! alors, Dieu me pardonne ! dit la comtesse avec un soupir.

— Encore quarante jours », dit Marat.

La comtesse parut hésiter à faire quelque proposition ; enfin, elle se décida à rompre le silence.

« Puis-je au moins vous faire accepter un dédommagement quelconque ? » demanda-t-elle.

Cette fois, Marat ne chercha point à déguiser l’amertume de son sourire.

« Après la cure achevée, dit-il, après M. Christian guéri, vous me payerez comme on paye les médecins français… Il y a une espèce de tarif pour cela. »

Et il fit un nouveau mouvement vers la porte dans l’intention de sortir.

« Mais, au moins, monsieur, dit la comtesse, qui comprenait que le beau côté, le côté du dévouement, était à Marat, et qui eût voulu le lui enlever, dites-moi comment vous vivez.

— Oh ! c’est bien simple : j’erre, répondit Marat.

— Comment, vous errez ?

— Oui, madame ; mais que cela ne vous inquiète point : en ce moment-ci il m’est très avantageux de ne pas loger chez moi.

— Pourquoi donc ?

— Parce que j’ai beaucoup d’ennemis.

— Vous, monsieur ? fit la comtesse d’un ton qui semblait dire : « Cela ne m’étonne point ! »

— Vous ne comprenez pas cela, dit-il d’un ton railleur ; eh bien, en deux mots, je vais vous le faire comprendre. On prétend que j’ai quelque mérite en médecine et en chimie ; on prétend que j’applique mes connaissances à guérir gratis les pauvres gens du peuple. En outre, je suis un peu écrivain : je rédige pour les patriotes des articles de politique et d’économie qui sont lus. Les uns m’accusent d’aristocratie parce que je suis dans la maison du prince, les autres me desservent auprès du prince parce que j’ai du patriotisme. Or, je suis haï des uns et des autres. Et puis la nature m’a fait acerbe ; elle m’a donné l’apparence d’un être faible, bien que cette apparence mente, car je suis robuste, madame, si vous saviez ce que j’ai déjà souffert… »

Il s’arrêta.

« Ah ! vous avez souffert ? dit la comtesse avec un flegme qui glaça le cœur de Marat.

— Oh ! ne parlons plus de cela, oublions le passé… J’ai voulu dire que ce que je souffrirais dans le présent ne serait jamais rien auprès de ce que j’ai souffert dans le passé ; ainsi, en supposant que vous ayez l’intention de me plaindre, ne vous en donnez point la peine. Je commence, depuis que M. Christian est ici, une vie de pérégrination et d’exil qui sera probablement la mienne désormais. Au reste, c’est ma vocation : je n’aime pas les hommes, je n’aime pas le jour ; ma joie est de vivre sans bruit, parce que je n’en saurais faire assez pour mes ambitions, et, comme il est sage de mesurer ses goûts à ses forces, comme l’abstention est une des plus intelligentes vertus que je connaisse, je m’abstiendrai des hommes, je m’abstiendrai du jour !

— Comment ! dit la grave comtesse, vous comptez donc devenir aveugle ou vous crever les yeux ?

— Les hiboux n’ont pas la peine de devenir aveugles, les hiboux ne se crèvent pas les yeux, madame : ils sont faits pour les ténèbres et vivent dans les ténèbres. Si l’on aperçoit dans le jour un hibou, cent oiseaux criards viennent le harceler, le vexer de mille manières ; l’animal sait cela, lui qu’on appelait chez les anciens l’oiseau de la sagesse, et il ne sort que la nuit. Ah ! par exemple, la nuit, qu’on vienne l’attaquer, qu’on se hasarde à pénétrer dans son trou noir, et l’on verra !

— Triste existence, monsieur !… Vous n’aimez donc rien au monde ?

— Rien, madame.

— Je vous plains, dit-elle avec un air de dégoût qui fit bondir Marat.

— Je n’aime pas quand je n’estime pas », répondit-il avec la rapidité de riposte d’un serpent blessé.

Ce fut au tour de la comtesse de relever la tête.

« Le monde, dit-elle, est donc bien pauvre, qu’il ne renferme pas ou n’ait point renfermé un seul être capable de vous inspirer de l’estime ou de l’affection ?

— C’est cependant comme cela ! » répondit Marat d’un ton brutal.

Cette fois, la comtesse ne jugea point à propos de répondre, et elle alla, silencieusement et le sourcil froncé, s’asseoir à la tête du lit du malade.

Marat, troublé, malgré la glace apparente de son visage, prit son chapeau et partit en faisant claquer la porte avec une sorte de violence étrange chez un médecin qui craindrait d’agacer les nerfs de son malade.

q

Chapitre 37
Comment la comtesse comprenait l’amour

La comtesse et son fils restèrent un instant étonnés et comme étourdis de cette brusque sortie.
« Voilà un singulier homme ! dit la comtesse à Christian quand Marat fut sorti.

— Je le crois bon, dit Christian d’une voix faible.

— Bon ? répéta la comtesse.

— Oui, l’on ne peut juger les hommes que relativement, et sa conduite vis-à-vis de nous, ou plutôt vis-à-vis de moi, est celle d’un bon et excellent homme ; cependant…

— Cependant ? répéta encore la comtesse.

— Cependant, j’aimerais beaucoup à n’être plus ici, dit Christian.

— Je le voudrais aussi ; mais est-ce cela qui t’attriste ?

— Je ne suis pas triste, ma mère.

— Tu as peut-être quelque chagrin caché… Voyons, si cela est, le moment est venu de me le dire.

— Je n’ai aucun chagrin, ma mère. »

La comtesse regarda son fils ; mais Christian, comme s’il n’eût pas eu la force de fixer longtemps la vue sur sa mère, détourna les yeux en soupirant.

Sa mère l’observa plus attentivement que jamais.

« Tu n’es pas amoureux ? demanda-t-elle après un silence.

— Moi ? fit le jeune homme. Non, ma mère.

— Oh ! dit-elle, c’est que l’on assure que l’amour rend parfois les gens très malheureux. »

Cet on assure, dans la bouche d’une femme de trente-trois ans, étonna Christian, qui sourit et releva son regard sur sa mère.

« Toutefois, continua celle-ci sans paraître en rien troublée d’entamer une si singulière discussion avec son fils, ce ne peut être qu’une de ces douleurs comme on en a mille dans la vie, douleur passagère et qu’il faut savoir supporter sans faiblesse… N’es-tu pas de mon avis, Christian ?

— Oui, ma mère, répondit le jeune homme.

— En effet, continua la comtesse avec ce même ton froid et dissécateur qui lui était habituel, quel chagrin comporte l’amour ? Un seul !

— Lequel, ma mère ? demanda curieusement le jeune homme en essayant de se retourner pour mieux voir les traits de cette femme qui venait de dire que l’amour ne comportait qu’une douleur.

— Eh bien, répondit la comtesse, le chagrin de n’être point aimé quand on aime.

— Ainsi, ma mère, dit Christian avec un triste sourire, vous croyez que c’est là le seul ?

— Au moins, je n’en suppose pas d’autre.

— Seriez-vous assez bonne pour m’expliquer cela, ma mère, je vous prie ?

— D’abord, ne vous fatiguez point, Christian, et, s’il est possible, ne changez pas de position.

— J’écoute.

— Ainsi, dit la comtesse, partons d’un principe…

— Et ce principe ? demanda Christian.

— C’est que l’on n’aime que des gens dignes de soi.

— Voyons, ma mère, dit froidement le jeune homme, ce que vous entendez par des gens dignes de nous.

— J’entends, mon fils, que nous sommes nés d’une certaine façon, élevés d’une certaine façon ; que nous vivons enfin d’une certaine façon qui n’est pas celle de tout le monde… Admettez-vous cela, Christian ?

— C’est vrai, ma mère… relativement, du moins. »

Le jeune homme prononça ces derniers mots si bas, que sa mère ne les entendit point.

« Or, si nous sommes ainsi, continua la comtesse, nous avons le droit de demander les mêmes conditions aux gens qui nous aiment… Je ne dis pas, entendez-vous bien ? aux gens que nous aimons, car je n’admets pas que l’on aime lorsque l’on n’a pas, vis-à-vis de soi-même, le droit absolu d’aimer. »

Christian fit un mouvement dans son lit.

« N’êtes-vous point de mon avis, mon fils ? dit la comtesse.

— Je vous trouve exclusive, madame.

— Nécessairement !… Croyez-vous possible qu’on aime ayant un reproche à s’adresser ?

— Et mettez-vous au nombre de ces impossibilités l’inégalité des conditions, ma mère ? dit Christian faisant un effort sur lui-même pour risquer cette interrogation.

— Oh ! avant toute chose ! »

Christian fit un mouvement plus accusé encore que le premier.

« Vous allez dire, continua la comtesse, que je sacrifie aux anciens préjugés, aux préjugés de ma caste ; oui, certes, et ce n’est point un tort. Comment faites-vous les belles et bonnes races de chevaux de notre pays, ces nobles familles de chiens fameux qui abattent nos loups et nos ours, ces riches espèces d’oiseaux qui chantent jusqu’à la mort ? C’est en prenant le soin absolu de ne pas croiser les races nobles avec les races ignobles.

— Ma mère, dit Christian, vous ne parlez là que d’animaux, et, par conséquent, vous comptez sans l’intelligence que Dieu leur a refusée, et nous donne, à nous, vous comptez sans l’âme surtout, qui peut être de bonne race dans un corps plébéien.

— Exception dont vous comprendrez facilement que je ne veuille pas courir la chance, repartit la fière comtesse. Écoutez, Christian, j’avais une admirable cavale, vous savez, celle à qui je fis faire avec moi soixante et dix lieues en deux jours et qui n’en mourut point ; vous m’avez entendu raconter cette histoire, n’est-ce pas ?

— Oui, ma mère.

— Eh bien, elle vivait en état de liberté, toujours bondissant par monts et par vaux, ne venant qu’à mon appel ; elle abusa de cette liberté et se mésallia. De cette mésalliance naquit Chosko, pauvre animal chétif qu’on donnait aux enfants peureux pour leurs promenades. Souvenez-vous, au contraire, maintenant, du cheval noir qu’elle eut, alliée au cheval de bataille du roi Stanislas, ce terrible animal, noble de père et de mère, et noble comme son père et sa mère… Eh bien, vous ne répondez pas, Christian ?

— Ma mère, je pense…

— Vous pensez ?

— Que les premiers hommes créés par Dieu furent peut-être une race choisie, parfaite même ; mais ne m’accordez-vous pas que, depuis, quelques types égarés attendent çà et là, perdus dans le monde, l’intelligente combinaison qui les rapproche ?

— Vous n’appelez pas l’amour une intelligente combinaison, je suppose ? dit la comtesse.

— Pourquoi non, ma mère, puisque c’est la transmission de l’esprit divin dans les formes humaines, et que les animaux qui éprouvent le besoin, qui ressentent le désir, ne connaissent point l’amour.

— Prenez garde, mon fils ! répliqua la comtesse ; si vous appelez intelligence la combinaison de l’amour, vous lui attribuerez alors tous les caractères de la spontanéité, de la volonté même ; vous ne donnerez jamais rien au hasard, à l’imprévu ; vous ne direz jamais que l’on a été entraîné malgré soi, qu’on a puisé l’amour dans une rencontre, au confluent de deux courants électriques, ainsi que le disent les forts esprits encyclopédiques de France. »

Christian resta muet.

« Vous me donnez raison, n’est-ce pas ? dit la comtesse.

— Ma mère, adopter votre théorie, ce serait – excusez-moi –, ce serait supprimer tout ce qu’il y a de puissant et de poétique dans l’amour. Aimer malgré soi, croyez bien cela, ma mère, ce n’est point être le jouet du hasard, c’est subir la nécessité, obéir à la volonté de Dieu !… Direz-vous encore, ma mère, que l’amour n’est pas une combinaison intelligente ? »

Christian croyait avoir embarrassé sa mère.

« Allons donc ! dit-elle, vous raisonnez comme un Marat qui fuit le jour et les hommes, parce que, voyant le monde avec ses yeux jaunes, rien ne lui paraît beau ni bon à connaître. Au lieu de chercher des exceptions, mon fils – ce qui est toujours un métier fort hasardeux – laissez-vous aller à trouver dans la vie ce qu’elle nous offre de bon à chaque pas.

— Oh ! ma mère ! ma mère ! » fit Christian avec un sombre sourire.

Et son regard mélancolique s’arrêta sur sa jambe blessée.

La comtesse comprit ce regard, mais se méprit à l’intention.

« Un malheur de quarante jours ! dit-elle ; n’allez-vous pas le comparer à un éternel malheur ? Je vous le répète, mon cher enfant, la vie s’offre à vous comme un beau jardin planté d’arbres excellents ; vous êtes au milieu des fruits les plus savoureux, et vous iriez chercher dans le buisson une baie sauvage, indigeste et fade… Oh ! je suis bien sûre que vous ne ferez jamais cela qu’en théorie, Christian !

— Expliquez-vous mieux, ma mère, murmura le jeune homme d’une voix étouffée ; il me semble que vous parlez très sérieusement.

— Moi ? Point du tout, répondit la comtesse. Je vous ai demandé tout à l’heure si vous étiez amoureux ; vous m’avez répondu : “Non.” Si vous l’étiez, ce serait de façon à devenir facilement heureux : vous êtes d’une grande famille, Christian ; vous n’avez pas de frère ; une fortune princière vous attend ; votre maître, M. le comte d’Artois, est fils de France. Quel chagrin pourriez-vous trouver dans l’amour ? Aimez la fille d’un prince, nous vous la ferons obtenir… Aimez – puisque ce mot se dit pour toutes les amours –, aimez une fille du peuple, prenez-la pour tout le temps que durera votre amour, et, après, estimez le bonheur qu’elle vous aura donné, et payez-le ce qu’il vaudra. »

La comtesse se croyait encore en Pologne, où tout seigneur a tout droit sur sa vassale.

Christian pâlit et se rejeta en soupirant sur son lit.

La comtesse, effrayée, se pencha vers lui.

« Qu’avez-vous, Christian ? demanda-t-elle.

— Rien, répondit le jeune homme, je souffre !

— Ah ! dit la comtesse en se levant, je donnerais dix années de ma vie pour vous voir marcher dans cette chambre.

— Et, moi, je donnerais vingt ans de la mienne pour pouvoir marcher dans la rue », murmura le pauvre enfant.

La conversation en demeura là ; seulement, la comtesse comprit que son fils avait un secret pour elle, et Christian comprit qu’il n’avait pas de mère pour la confidence de son secret.

Comment, après cette fière théorie de l’amour professée par la comtesse, n’eût-il pas enfermé au plus profond de son cœur l’amour qu’il éprouvait pour Ingénue ? et comment n’eût-il pas souffert le plus cruel martyre, seul, livré à sa mère, sur un lit d’angoisses, incapable de faire un mouvement, ne pouvant ni écrire, ni s’informer, ni envoyer de messages ?

Une seule chose consola le pauvre malade : il connaissait la régularité monotone de la vie d’Ingénue ; cette monotonie durait depuis dix-sept ans : il espérait que, lui absent, cette monotonie continuerait comme lui présent. Pourquoi l’avenir ne serait-il point la fidèle image du passé ?

Puis il avait encore un autre espoir : il connaissait le bonhomme Rétif, essentiellement impressionnable ; il se doutait que l’accident de la blessure ôterait au père une partie de son irritation contre le prétendu séducteur de sa fille.

Enfin, il espérait, comme espèrent tous ceux à qui le Seigneur n’a pas fermé le trésor inépuisable de ses bénédictions !

q

Chapitre 38
Ingénue sort seule et rencontre un homme et une femme

Quant à Ingénue, l’accident arrivé à Christian l’avait délivrée des soupçons paternels. Rétif savait parfaitement que, si Christian ne mourait pas du coup, la blessure était du moins assez dangereuse pour qu’il gardât le lit très longtemps. Ingénue était donc affranchie de toute surveillance, et elle avait complètement repris, comme auparavant, les rênes de la maison.

En effet, le brave écrivain, débarrassé de Christian, et réconcilié avec son ennemi Auger, ne voyait plus rien de dangereux au monde pour lui ni pour sa fille ; il allait et venait du matin au soir, indifféremment, promenant Ingénue comme une merveille bonne à faire voir aux Parisiens, soit que, fatigués de la pluie, ils demandassent du soleil, ou que, fatigués du soleil, ils demandassent de la pluie.

Ingénue recommença donc à aller chercher seule, comme autrefois, les provisions du matin ; on la revit dans le quartier, on lui fit compliment sur son innocence, et il n’y a rien qui agace aussi abominablement les jeunes filles qu’un pareil compliment, surtout quand ces jeunes filles sont réellement innocentes.

Et Ingénue, il faut l’avouer, sortait dans un double but ; d’abord dans celui que nous venons de dire, et c’était le but patent, mais dans un autre but encore, bien autrement intéressant pour elle, dans le but de rencontrer Christian.

Hélas ! il n’en fut rien, et nous savons bien, nous, qu’il était impossible qu’elle le rencontrât ; mais elle l’ignorait, elle.

Chaque jour, Ingénue, non pas ramenée, mais rendue à l’espoir par les raisonnements qu’elle s’était faits à elle-même dans le silence de la nuit, sortait en se disant : « Ce sera peut-être pour aujourd’hui » et, chaque jour, elle rentrait plus abattue que la veille.

Seulement, il lui restait un grand doute : ce qu’elle avait entendu dire d’un page du comte d’Artois, blessé, expliquait si bien l’absence de Christian au profit de l’amour, et même de l’amour-propre de la jeune fille, qu’à chaque fois que, désappointée, elle repassait le seuil de la porte sans avoir vu Christian, elle se disait :

« Hélas ! c’était de lui que parlait M. Santerre, et bien certainement il est blessé, mourant, mort peut-être ! voilà pourquoi il ne vient pas. »

Et, après avoir pleuré l’infidélité de Christian, Ingénue pleurait sa mort avec de si grosses larmes, que, tout préoccupé qu’était Rétif à chercher le fil d’un nouveau roman, il vit les yeux rouges de sa fille et se douta de la cause de cette rougeur.

Le hasard fit que, le même jour, du côté de la place de Grève, un écuyer de M. le comte de Provence avait été blessé à la main d’un coup de feu. Une gazette contenait le récit de cet accident ; cette gazette tomba entre les mains de Rétif de la Bretonne, qui, tout joyeux, se hâta de l’apporter à sa fille, pour lui prouver que c’était, non point un page du comte d’Artois qui avait été blessé, mais un écuyer du comte de Provence.

Hélas ! il fallait bien croire qu’aucun accident autre qu’un changement survenu dans les sentiments ne retenait le jeune homme loin de la rue des Bernardins : puisque la gazette avait enregistré l’accident arrivé à l’écuyer de M. de Provence, elle eût tout aussi bien consigné celui qui fût arrivé à un page de M. le comte d’Artois ; c’est aussi ce qu’avait fait la digne gazette ; mais, soit qu’il en eût eu, soit qu’il n’en eût pas eu connaissance, Rétif s’était bien gardé d’apporter à sa fille le numéro qui parlait de la blessure de Christian.

Il en résulta que la jalousie s’empara de la jeune fille, et que, dans son dépit, elle en arriva d’abord à croire qu’elle l’aimait moins, et ensuite – ce qui était plus vrai – qu’elle le haïssait.

Alors, elle résolut sérieusement de le chasser de sa mémoire, et, dans son innocence, elle osa regarder deux ou trois jeunes gens qui la regardaient.

Mais, hélas ! ce n’étaient point là les doux yeux de Christian ; ce n’était point là cette démarche souple, aisée, ce grand air et cette puissante attraction de toute sa personne.

Ingénue s’avouait à elle-même qu’elle haïssait de plus en plus Christian, mais qu’au fond elle ne pouvait s’empêcher de l’adorer.

Or, par suite de cet aveu que la douce jeune fille était forcée de se faire à elle-même, il arriva qu’un jour où Rétif devait dîner avec beaucoup de gens de lettres et de libraires, et que la conversation projetée ne pouvait manquer de devenir difficile pour des oreilles de dix-sept ans, Ingénue déclara à son père qu’elle préférait rester à la maison, déclaration que l’écrivain reçut avec joie.

À quatre heures de l’après-midi – on commençait déjà, les gens avancés surtout, à dîner tard à cette époque –, à quatre heures de l’après-midi, Rétif de la Bretonne sortit donc pour se rendre à son dîner, laissant Ingénue seule à la maison.

C’était ce que désirait la jeune fille.

Tentée du démon de l’amour, Ingénue avait décidé qu’elle profiterait de cette absence de son père pour aller s’enquérir, à la maison de M. le comte d’Artois, de ce qu’était devenu le page inconstant.

Elle attendit quatre heures, et, comme on était arrivé au mois de novembre, il faisait presque nuit ; Rétif ne devait pas rentrer avant dix heures. Elle le suivit des yeux par la fenêtre jusqu’à ce qu’il eût tourné le coin de la rue, et, dès qu’elle l’eut vu disparaître, elle jeta sa mante de laine sur ses épaules, et, forte comme l’innocence, elle descendit et se dirigea par les quais vers les écuries du prince, que ses amies, mesdemoiselles Réveillon, lui avaient fait voir un jour en passant dans un fiacre.

Elle marchait rasant les maisons.

Une petite pluie, fine comme les cheveux d’une fée, rayait le ciel et tombait en perles impalpables sur le pavé déjà luisant ; Ingénue, chaussée selon le goût de l’auteur du Pied de Jeannette, risquait avec hésitation sa jolie mule à talon haut sur la surface humide.

Elle relevait de sa main gauche sa jupe brune, et découvrait une jambe fine, délicate, divine, que les maisons seules pouvaient voir et apprécier, tant elle les côtoyait avec prudence.

Et cependant, lorsqu’elle fut parvenue à la hauteur de la rue de l’Hirondelle, il lui arriva une chose aussi étrange qu’inattendue.

Au soupirail de l’une de ces maisons qu’elle rasait comme l’oiseau dont la rue portait le nom, et au niveau du pavé boueux, une tête d’homme se montrait, pareille à celle d’un singe en cage.

Les deux mains de cet homme, empoignant les barreaux de l’ouverture, soutenaient son corps à la portée de la singulière fenêtre qu’il s’était choisie.

On devinait, à la crispation de ses mains terreuses, que l’homme sur lequel nous attirons l’attention de nos lecteurs, habitant du souterrain adjacent à la rue, se tenait monté sur quelque escabeau, et prenait par là, de bas en haut, l’air de la rue, que les Parisiens vulgaires ont l’habitude de prendre de haut en bas.

Peut-être – si, curieuse comme il était curieux, Ingénue, distraite un moment, se fût occupée de cet homme –, peut-être eut-elle vu dans le fond de ce souterrain une table éclairée par une chandelle, des papiers, une grosse plume trempant dans une écritoire de plomb, et quelques livres de chimie et de médecine écrasant des brochures sur une chaise de bois grossier.

Mais Ingénue passa si vite, que, loin de voir par sa fenêtre la demeure de l’habitant, elle ne vit même pas l’habitant à sa fenêtre.

Lui la vit bien : la jambe fine passa à trois pouces de ses mains crispées, qui se tenaient aux barreaux ; la jupe de l’innocente Ingénue effleura le nez et les cheveux flottants de cet homme ; enfin, son souffle ardent dut aller frapper la cheville d’Ingénue, transparaissant sous le bas de soie, un peu vieux mais bien tiré.

La jeune fille eût senti l’émanation de ce souffle, s’il lui eût été possible, ce soir-là, de sentir quelque chose ; mais elle avait trop à faire déjà, avec le chagrin qui lui gonflait le cœur, de marcher sur le pavé glissant, tout en songeant à l’escapade énorme qu’elle se permettait.

L’homme du soupirail, au contraire, ne paraissait pas si préoccupé, car à peine eut-il aperçu cette jambe et ce pied mignon, qu’il poussa comme un rugissement étouffé.

Le besoin d’air et de société lui vint alors tout à coup, comme à l’animal qui se réveille vient l’appétit d’une sensation.

Il se jeta à bas de son escabeau, passa précipitamment par-dessus sa chemise sale une veste sale qu’il décorait du nom de robe de chambre, et, sans perdre de temps à coiffer d’un chapeau ou d’un bonnet ses cheveux gras, il monta quatre à quatre les marches de l’escalier conduisant à la porte d’une cave qui donnait sur une allée, laquelle allée aboutissait à la rue.

Ingénue avait eu à peine le temps de faire cinquante pas, quand cet homme, comme un limier, se précipita sur ses traces.

Le quartier est coupé de rues tortueuses qui descendent vers le quai : Ingénue venait de s’y perdre, ou à peu près, et elle cherchait son chemin.

L’homme du soupirail se présenta donc tout à point au moment où elle hésitait et cherchait autour d’elle en relevant sa jupe un peu plus haut.

Elle l’aperçut alors : elle eut peur du feu sinistre qu’allumaient ses yeux, et reprit sa marche sans savoir où elle allait.

L’homme aussitôt se mit à la suivre.

La peur d’Ingénue redoubla.

L’homme lui adressait à demi-voix des mots inintelligibles pour toute autre oreille même que celle d’Ingénue.

Elle était, par un détour, revenue sur le quai : elle essaya de retourner sur ses pas ; la pauvre enfant perdait la tête.

L’homme, au contraire, avait un but bien arrêté : il raccourcissait les cercles de sa marche, comme l’épervier qui se croit sûr de sa proie raccourcit les cercles de son vol.

La solitude et l’obscurité, qui semblaient lui être familière, l’enhardissaient ; il courait, car Ingénue volait et déjà il étendait sa main crochue comme une griffe, pour saisir la jeune fille.

Elle voulut crier ; il s’arrêta, devinant ce qu’elle allait faire.

Ingénue, le voyant s’arrêter, appela toutes ses forces à son aide, et courut plus rapidement.

Mais, comme elle s’était trompée de rue, croyant revenir près de son domicile, elle passa devant une voiture de campagne qui attendait là, dételée, soit les chevaux, soit le cocher, soit des voyageurs.

C’était en face d’une de ces boutiques inexplicables de charbonnier-fruitier-liquoriste-traiteur, comme Paris en a toujours possédé et en possédera toujours ; une de ces boutiques qui sont à la fois des bureaux de cochers, et des maisons de commerce.

Sur le seuil de la boutique, non éclairée encore, derrière la lourde voiture immobile, une forme humaine attendait paisiblement, enveloppée dans un manteau.

Ingénue tournait autour de la voiture, pour fuir l’homme qui s’était remis à la poursuivre, quand, tout à coup, elle alla donner contre cette ombre.

La jeune fille poussa un cri, prise qu’elle était entre ces deux épouvantails.

« Qu’avez-vous à crier et qui vous fait peur, mademoiselle ? demanda alors une argentine et ferme voix de femme qui sortit presque impérieuse de la coiffe de ce manteau. »

En même temps, la personne qui avait parlé fit un pas dans la rue, venant au-devant de la fugitive.

« Ah ! grâce au ciel, vous êtes une femme ! s’écria Ingénue épuisée.

— Oui, certes, mademoiselle ; vous faut-il protection ? » demanda la nouvelle venue.

Et, en disant ces mots, elle rabattit le capuchon de sa mante et découvrit son visage ; un visage beau et fier, frais et jeune.

Mais la respiration manquait à Ingénue ; et, comme elle ne pouvait plus parler, elle désigna du geste, avec une frayeur inexprimable, l’homme qui la suivait, et qui, en présence de deux femmes réunies, hésitait et demeurait droit, les mains sur les hanches, les jambes écartées, au milieu de la rue, avec un sourire affreux et un air d’ironique bravade.

« Ah ! oui, je devine, ma chère demoiselle, dit la jeune femme à Ingénue en lui prenant le bras ; cet homme vous épouvante, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui ! s’écria Ingénue.

— Je comprends cela, il est fort laid. »

Et elle fit un pas pour le regarder de plus près.

« Il est hideux même ! » continua-t-elle en fixant son regard sur cet homme, sans que sa laideur menaçante parût le moins du monde l’effrayer.

Le persécuteur, stupéfait, s’était arrêté, comme nous l’avons dit ; mais à ces paroles auxquelles il ne s’attendait pas, un murmure de rage s’échappa de ses lèvres.

« Hideux, c’est vrai, répéta la jeune femme, mais il ne faut pas avoir peur pour cela. »

Et, faisant encore un pas vers lui :

« Voyons, dit-elle, êtes-vous un voleur, mon drôle ? En ce cas, j’ai là un pistolet pour vous. »

Et elle tira, en effet, un pistolet de sa poche.

L’homme détourna son visage et son corps devant l’arme que l’amazone lui tendait brusquement.

« Non pas, dit-il d’une voix rauque et inquiète, mais toujours railleuse ; je ne suis qu’un admirateur des belles filles comme vous.

— Soyez donc plus beau alors, dit l’étrangère.

— Beau ou non, répondit le cynique interlocuteur, je puis plaire comme un autre.

— Soit ; mais ce n’est point à nous que vous plaisez ni que vous plairez. Je vous invite à passer votre chemin.

— Ce ne sera pas au moins avant d’avoir embrassé l’une ou l’autre de vous deux, dit l’homme, ne fût-ce que pour vous prouver que je n’ai pas peur de votre pistolet, ma belle héroïne ! »

Ingénue poussa un cri en voyant le bras de cette araignée humaine s’avancer vers elle.

L’étrangère remit tranquillement son pistolet dans sa poche et d’une main vigoureuse elle repoussa l’agresseur.

Mais celui-ci ne se tint pas pour battu : il revint à la charge avec des allures joviales qui eussent dégoûté une vivandière.

La jeune femme se sentit effleurée par la main de cet homme ; mais aussitôt, avec le calme d’un duelliste qui fait un pas en arrière pour reprendre l’avantage un instant perdu, elle se recula, et, en se reculant, elle envoya à l’insulteur un soufflet si rude, qu’il alla trébucher dans les chaînes de la voiture.

L’homme se releva, hésita s’il ne chercherait point une vengeance que l’arme qu’on lui avait montrée pouvait rendre dangereuse ; puis, prenant le parti de la retraite, il disparut au détour de la rue en murmurant :

« Décidément, je n’ai pas de bonheur avec les femmes, et l’obscurité ne me va pas mieux que le grand jour. »

Et il regagna, maugréant, la porte de sa cave, puis sa table où brûlait encore la chandelle coulante, et sa chaise, sur les livres de laquelle il se laissa tomber en disant :

« Eh bien, soit, puisque Dieu ne m’a pas fait beau, je me ferai terrible !… »

q

Chapitre 39
Ce que c’était que cette inconnue qui venait de donner un soufflet à Marat

Les deux jeunes filles restées seules après la retraite de Marat – car nous présumons que le lecteur a reconnu l’homme au soupirail, l’homme à la cave, l’homme à la chandelle coulante sur la table boiteuse –, les deux jeunes filles restées seules, l’étrangère prit Ingénue, toute tremblante, dans ses bras, et l’amena vers la boutique au seuil de laquelle tout un monde d’événements venait de se dérouler pour la pauvre Ingénue.

L’hôtesse, qui achevait de souper en compagnie du conducteur de la voiture, apparut, sa lampe à la main, dans l’arrière boutique.

Ingénue put alors contempler à loisir la beauté souriante et calme de cette femme qui si vaillamment venait de la défendre contre un homme.

« Il est heureux, dit celle-ci à Ingénue, que je me sois trouvée là pour attendre cette voiture.

— Vous quittez donc Paris, madame ? demanda Ingénue.

— Oui, mademoiselle ; je suis de province : j’habite la Normandie depuis ma jeunesse. Je suis venue à Paris pour soigner une vieille parente qui était malade et qui est morte hier. Je retourne aujourd’hui chez moi sans avoir vu autre chose de Paris que ce que l’on en voit des fenêtres de cette maison que l’on aperçoit d’ici, fenêtres fermées maintenant, comme les yeux de celle qui l’habitait.

— Oh ! vraiment ? s’écria Ingénue avec surprise.

— Et vous, mon enfant ? demanda l’étrangère avec un ton presque maternel, quoiqu’il y eût à peine trois ou quatre ans entre son âge et celui de sa jeune compagne.

— Moi, je suis de Paris, madame, et je ne l’ai jamais quitté.

— Où allez-vous ? demanda l’aînée des deux jeunes filles d’une voix qui éclatait involontairement, et dans laquelle, malgré sa douceur, il était facile de distinguer cet accent impératif des caractères décidés.

— Mais, reprit Ingénue, je retournais chez nous. »

Rien ne ment avec plus d’aplomb, si naïve qu’elle soit, qu’une jeune fille prise en faute.

« Est-ce loin, chez vous ?

— Rue des Bernardins.

— Cela ne m’indique rien : je ne sais où est ni quelle est cette rue.

— Mon Dieu, je n’en sais guère plus que vous. Où suis-je ici ? reprit Ingénue.

— Je l’ignore absolument ; mais je puis le demander à l’hôtesse ; voulez-vous ?

— Oh ! de tout mon cœur, madame, et vous me rendrez véritablement service. »

La voyageuse se retourna, et, de la même voix claire et impérative en même temps :

« Madame, dit-elle, je désirerais savoir où nous sommes, quartier et rue.

— Mademoiselle, répondit l’hôtesse, nous sommes dans la rue Serpente, au coin de celle du Paon.

— Vous avez entendu, mon enfant ?

— Oui, et je vous rends grâce.

— Mon Dieu ! reprit la plus forte des deux jeunes filles en regardant Ingénue, mon Dieu ! comme vous êtes pâle encore !

— Oh ! si vous saviez combien j’ai eu peur !… Mais vous, dites-moi, comme vous êtes brave !

— Il n’y avait pas grand mérite à cela : nous étions à portée d’avoir du secours à mon premier appel ; mais pourtant, ainsi que vous le dites, ajouta la jeune fille, oui, en effet, je crois que je suis brave.

— Et qui vous donne ce courage que je n’ai pas, moi ?

— La réflexion.

— Eh bien, au contraire, moi, il me semble, mademoiselle, que plus je réfléchirais, plus j’aurais peur.

— Non, si vous pensiez que Dieu a donné la force aux bons comme aux mauvais, et bien plus même aux premiers qu’aux autres, puisqu’ils peuvent user de leurs forces avec l’approbation générale.

— Oh ! c’est égal, murmura Ingénue, un homme !

— Et un horrible homme !

— Vous l’avez vu, n’est-ce pas ?

— Oui, une figure qui répugne.

— Qui épouvante.

— Non : ce nez aplati, cette bouche de travers, cet œil rond, ces lèvres baveuses, cela ne m’a pas fait peur ; cela me répugne et me dégoûte, voilà tout.

— Oh ! que c’est étrange ! murmura Ingénue regardant avec admiration son héroïque compagne.

— Voyez-vous, dit l’étrangère en étendant le bras comme une inspirée, il y a en moi un instinct qui me pousse ; cet homme qui vous effraye, me provoque, moi, à la résistance : j’éprouverais un certain plaisir à braver ce misérable ; j’ai vu se baisser devant le mien son œil de hibou… Je l’eusse tué avec joie. Cet homme, mon instinct me le dit, est à coup sûr un méchant homme.

— Il vous trouvait très belle, lui, car un instant il est resté en admiration devant vous.

— Insulte de plus !

— N’importe ! sans vous, je mourais de peur.

— C’est votre faute !

— Ma faute ?

— Oui.

— Expliquez-moi cela.

— Depuis combien de temps vous suivait-il ?

— Oh ! depuis dix minutes, au moins.

— Et pendant ces dix minutes ?…

— J’ai bien couru une demi-lieue.

— Mais, quand vous vous êtes aperçue que cet homme vous suivait, que n’avez-vous tout de suite appelé à l’aide, si vous aviez peur ?

— Oh ! faire du bruit… je n’osais !

— Voilà bien les Parisiennes, ayant peur de tout !

— Écoutez donc, dit Ingénue, un peu blessée de ce jugement porté sur ses compatriotes, toute femme n’a pas votre force ; je n’ai que seize ans.

— Et moi, j’en ai dix-huit à peine, dit la voyageuse en souriant ; vous voyez qu’entre nous la différence n’est pas énorme.

— Allons, c’est vrai, dit Ingénue, vous devriez avoir aussi peur que moi.

— Je m’en garderais bien ! C’est la faiblesse des femmes qui enhardit les hommes de l’espèce de celui-là. Il fallait, quand il vous a abordée, vous retourner bravement, lui dire en face que vous lui défendiez de vous suivre, et le menacer d’en appeler au premier homme de cœur qui passerait.

— Oh ! mademoiselle, pour dire et faire tout cela, il faut avoir plus de force que je n’en ai.

— Enfin, vous voilà quitte de cet homme ; voulez-vous que je vous fasse reconduire par quelqu’un ?

— Oh ! non, non, merci.

— Mais que vont dire vos parents, chère demoiselle, en vous voyant rentrer ainsi toute pâle et tout effarée ?

— Mes parents ?

— Oui ; vous avez des parents, sans doute ?

— J’ai mon père.

— Vous êtes bien heureuse !… Sera-t-il inquiet en vous voyant en retard ?

— Je ne crois pas.

— Il vous sait sortie ? »

Ingénue, subjuguée, n’osa mentir cette fois, et, baissant les yeux :

« Non », répondit-elle.

Mais d’un ton si doux, si suppliant, si bien approprié au rôle de petite fille qu’elle avait joué, que l’étrangère comprit l’incartade.

Seulement, une chose se manifesta en elle que l’on n’eût peut-être pas attendue de sa supériorité : elle rougit aussi fort que venait de le faire Ingénue.

« Ah ! dit-elle, voilà qui m’explique tout ! Vous êtes en faute, et vous vous trouvez punie. Il faut ne pas faire le mal, chère demoiselle, et alors on est bien forte ! Je gage que vous eussiez été plus brave si, du consentement de monsieur votre père, vous eussiez arpenté la ville, au lieu de courir furtivement ! »

Et elle rougit encore.

Les yeux d’Ingénue se remplirent de larmes à cette réprimande, faite cependant avec un accent tout maternel.

« Ah ! vous avez bien raison ! s’écria-t-elle, j’ai fait mal, et je suis punie ; mais, ajouta-t-elle en regardant l’inconnue d’un œil tout resplendissant de virginité, n’allez pas croire au moins que je sois bien coupable.

— Oh ! je ne vous demande pas de confidence, mademoiselle », dit l’étrangère en se reculant avec une espèce de pudeur sauvage.

Ingénue comprit admirablement, et, saisissant la main de sa compagne :

« Écoutez, reprit-elle, il faut que je vous dise ce que j’avais à faire ce soir par la ville. Quelqu’un que je connais (Ingénue baissa les yeux), quelqu’un que j’aime est absent depuis dix jours ; il ne me donne pas de ses nouvelles et ne revient pas. Il y a eu des émeutes dernièrement, beaucoup de coups de fusil tirés, et j’ai peur qu’il ne soit tué, ou tout au moins blessé. »

L’étrangère gardait le silence.

« Oh ! comme Dieu est grand ! s’écria Ingénue, comme Dieu est bon de vous avoir envoyée à moi ! »

L’étrangère abaissa ses chastes et lumineux regards sur le charmant visage baigné de larmes qui semblait l’implorer.

Il y avait tant de douce vertu, tant de charme modeste dans les yeux de la fille de Rétif, que l’accuser eût été impossible.

L’étrangère sourit, prit la main d’Ingénue, la serra doucement, et dit avec une grâce inexprimable :

« Oh ! que je suis contente de vous avoir rendu service !

— Merci encore et adieu, dit Ingénue, car voilà tout ce que j’attendais pour vous quitter.

— Attendez, au moins, reprit la voyageuse, la retenant à son tour, que je vous fasse indiquer le chemin de vive voix par l’hôtesse. »

Cela fut fait sur-le-champ.

« Ah ! ah ! dit l’étrangère lorsque l’hôtesse eut fini, il paraît que c’est loin encore, et que vous avez beaucoup de chemin à faire.

— Oh ! cela ne m’inquiète pas, le chemin : je courrai comme tout à l’heure. »

Puis, s’arrêtant, craintive, mais relevant peu à peu sa tête à la hauteur de la tête de l’inconnue :

« Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? demanda-t-elle.

— Bon ! vous voilà donc comme cet affreux homme de tout à l’heure ? dit en riant la voyageuse. Eh bien, soit ! embrassez-moi donc, j’aime mieux cela. »

Et les deux jeunes filles s’embrassèrent avec effusion ; deux chastes cœurs battaient l’un contre l’autre.

« Maintenant, dit Ingénue à l’oreille de sa nouvelle amie, encore un mot, encore un service.

— Lequel, mon enfant ?

— Moi, reprit la jeune fille, on me nomme Ingénue ; mon père est M. Rétif de la Bretonne.

— L’écrivain ? s’écria l’inconnue.

— Oui.

— Ah ! mademoiselle, on dit qu’il a beaucoup de talent.

— Vous ne connaissez pas ses œuvres ?

— Non, jamais je ne lis de romans.

— Et vous, mademoiselle, dit à son tour Ingénue, comment vous appelez-vous, s’il vous plaît ?

— Moi ?

— Oui, afin que votre nom se mêle à mes plus chers souvenirs, afin que je m’inspire de votre courage, et que j’imite, s’il est possible, votre douce vertu.

— On m’appelle Charlotte de Corday, ma chère Ingénue, répondit la voyageuse. Mais embrassez-moi encore, voilà que les chevaux sont attelés.

— Charlotte de Corday ! répéta Ingénue ; oh ! soyez tranquille, je n’oublierai pas votre nom ! »

q

Chapitre 40
L’amour de la vertu et la vertu de l’amour

Ingénue n’avait pu s’éloigner qu’elle n’eût vu Charlotte de Corday monter en voiture, et cependant, malgré ce nouveau retard, elle était rentrée chez elle longtemps avant le retour de son père.

Le bonhomme Rétif revint dans un état qui, sans être l’ivresse, était tout au moins la gaieté.

Il avait reçu à table de nombreux compliments sur ses Contemporaines et sur ses Nuits de Paris. Son libraire, enivré par ces éloges, lui avait fait une commande, et Réveillon – passé à l’état de publiciste depuis la brochure que Rétif avait faite pour lui – Réveillon avait daigné descendre à causer de temps en temps papier noirci au lieu de papier peint.

Réveillon avait placé Rétif à table près de lui, et l’avait fait boire généreusement, comme il avait bu lui-même ; car, dans ce temps-là, qui n’est cependant pas bien éloigné du nôtre, il y avait encore une certaine bonhomie qui permettait à l’honnête homme de s’égayer de bon vin avec des amis.

Les poètes, les hommes de lettres, les écrivains avaient, du reste, déjà fait un certain progrès : au XVIIe siècle, ils étaient ivrognes ; au XVIIIe, ils n’étaient plus que gourmands.

La conversation, après avoir roulé sur une foule de sujets, était au dessert tombée sur Auger, le nouvel employé de Réveillon, et, comme on va le voir, elle avait porté ses fruits.

Rétif, en rentrant vers les dix heures du soir, trouva Ingénue assise à sa table de travail ; seulement, Ingénue ne travaillait pas.

Elle se sentait des torts ; aussi, dès qu’elle entendit dans l’escalier et les pas de son père, et la petite chanson dont il accompagnait sa marche quand il était de bonne humeur, elle courut ouvrir la porte.

Rétif rentré, Ingénue fut, très aimable et très caressante pour lui.

Ces caresses et cette amabilité touchèrent profondément Rétif, prédisposé à l’attendrissement par la petite pointe de vin qu’il rapportait de son souper.

« Eh bien, dit-il à Ingénue après l’avoir embrassée, tu t’es beaucoup ennuyée, n’est-ce pas, ma chère enfant ?

— Mais oui, mon père, dit Ingénue.

— Oh ! je me le suis dit bien souvent, reprit l’écrivain ; que n’es-tu un homme au lieu d’être une femme, je t’emmènerais partout !

— Êtes-vous donc fâché d’avoir une fille, cher petit père ?

— Non, car tu es belle, et j’aime les beaux visages, cela récrée. Tu es la joie de la maison, ma pauvre Ingénue, et, depuis que tu as l’âge de jeune fille, toutes mes héroïnes ont les yeux bleus et les cheveux blonds.

— Bon père, va !

— Mais enfin, réfléchis, mon enfant, à ce qui nous arriverait si tu étais un garçon, par exemple.

— Que nous arriverait-il, mon père ? dit Ingénue.

— Ce qui nous arriverait ? C’est très simple : je suis invité tous les jours, ou presque tous les jours, à dîner en ville ; eh bien, si tu étais un garçon, je t’emmènerais avec moi ; nous n’aurions pas de dîner à faire à la maison : ce serait une économie d’abord, et cela ferait ensuite que tu ne salirais pas tes jolis petits doigts.

— Oh ! mon père, si j’étais un jeune homme, je n’aurais pas besoin de ménager ma main.

— C’est vrai ; mais, outre cela, je t’apprendrais à composer en imprimerie ; tu m’aiderais dans mes travaux : nous gagnerions dix francs par jour à nous deux ; c’est trois cents francs par mois, c’est trois mille six cents francs par an ! Sans compter mes manuscrits qui iraient peut-être à sept ou huit mille ; car il n’est pas rare de voir… »

Comme la somme paraissait assez forte à Ingénue, elle leva naïvement les yeux sur son père.

« Dame ! fit celui-ci, regarde M. Mercier… Et puis, alors, nous serions très heureux. »

Ingénue sourit avec mélancolie.

« Nous sommes presque heureux, dit-elle.

— Presque !… s’écria Rétif. Oh ! philosophie de l’ingénuité ! Presque ! tu as bien dit, mon amour d’enfant : oui, presque ! nous sommes presque heureux. »

Rétif s’attendrit.

« Presque ! continua-t-il, c’est le mot des choses de ce monde ; presque riche est le millionnaire qui désire deux millions,presque puissant est le prince qui désire être roi, presque aimé est l’amant qui désire plus que l’amour ! »

Ingénue regarda son père ; elle se demandait tout bas ce que l’amant pouvait désirer de plus que l’amour.

« Oh ! continua Rétif, que je me sais gré de t’avoir élevée dans la philosophie, Ingénue ! Tu as des mots sublimes ; je mettrai celui-là quelque part, bien sûr. »

Ingénue embrassa son père.

« Presque heureux, oui, répéta celui-ci. Pour être heureux tout à fait, il ne nous manque rien, presque rien : l’argent !… Ah ! si tu étais un garçon, Ingénue, nous l’aurions, cet argent, et tu ne dirais plus : “Presque heureux !”

— Hélas ! je le dirais probablement pour autre chose, dit la philosophique Ingénue en pensant à Christian.

— C’est vrai, reprit Rétif ; si tu étais garçon, tu serais amoureux ou ambitieux.

— Ambitieux ? Oh ! non, je te jure, cher père !

— Amoureux, alors ; ce qui est pis : cela passe plus vite, voilà tout. »

Ingénue leva d’un air de doute ses beaux grands yeux bleus sur son père ; il lui semblait incompréhensible qu’il y eût une passion au monde qui durât plus longtemps que l’amour.

« À propos d’amoureux, reprit Rétif, nous avons diablement parlé d’amour, ce soir, va !

— Avec qui donc ? demanda Ingénue étonnée.

— Avec M. Réveillon ; c’est un aimable homme, en vérité, tout sot qu’il est.

— Vous avez parlé d’amour avec M. Réveillon, mon père ? reprit Ingénue au comble de l’étonnement ; et à quelle occasion, mon Dieu ?

— Oh ! à propos de mille choses. Je lui ai raconté des sujets de nouvelles. Il a cela de très agréable, ce cher M. Réveillon : c’est qu’il ne comprend pas, et que, néanmoins, il a toujours l’air de comprendre ; en sorte qu’il ne fait aucune objection ; oh ! il n’est pas tourmentant.

— Mais vous disiez qu’il parlait d’amour sur mille choses.

— Oui, et particulièrement à propos d’Auger.

— D’Auger ! Quel Auger ?

— Quel Auger veux-tu que ce soit ?

— Comment ! le nôtre ?

— Le nôtre, oui… Vois quelle belle vertu c’est que la charité ; voilà qu’en parlant toi-même de cet homme, tu dis : “Notre Auger !” Eh bien, notre Auger, imagine-toi, mon enfant, que c’est un bijou : Réveillon en est enchanté. Il avait eu d’abord des soupçons et des préventions contre lui ; mais, bah ! tout cela s’est dissipé.

— Ah ! vraiment ? Tant mieux ! fit distraitement Ingénue.

— Il n’y a pas d’homme plus intelligent, à ce qu’il paraît, comprends-tu ?

— En effet, je ne le crois pas sot.

— Loin de là !… Non seulement il n’est pas sot, mais encore il est prévenant, il sait deviner les choses, il fait promptement sa besogne, il est le dernier à se mettre à table et le premier à en sortir ; il ne boit que de l’eau, il s’isole des ouvriers, ses camarades ; déjà il a su se faire remarquer par l’habileté merveilleuse de son travail… et puis… eh ! eh ! je ne sais si tu l’as regardé, mais le drôle n’a pas une laide figure.

— Oh !

— Comment dis-tu ?…

— Je dis qu’il n’est ni bien ni mal.

— Diable ! tu es difficile ! Ses yeux sont vifs, il est bien bâti, robuste sans trop d’apparence ; un gaillard nerveux, un rude piocheur ! Réveillon et ses filles sont, par ma foi, enthousiasmés de lui.

— Il vaut mieux qu’il en soit ainsi, dit Ingénue, et que notre protection ait trouvé un sujet digne d’elle.

— Bien dit, ma fille, s’écria Rétif, très bien dit, parfaitement tourné ! Tu viens de construire là une excellente phrase :Et que notre protection ait rencontré un sujet digne d’elle ; extrêmement bien, Ingénue ! Je suis de ton avis, mon enfant… Auger fera son chemin dans cette maison-là.

— Tant mieux pour lui, répondit Ingénue, en personne complètement désintéressée dans la question.

— Moi, j’ai vu cela tout de suite, continua Rétif ; tu sais, les filles de Réveillon cultivent des fleurs d’hiver, des roses du Bengale, des marguerites, des géraniums ; mais, depuis huit jours, comme on a beaucoup travaillé au trousseau de mademoiselle Réveillon l’aînée, tout cela était fort négligé.

— Oui, c’est vrai ; il paraît même qu’elle aura un fort beau trousseau.

— Eh bien, ce diable d’Auger, voyant cette négligence, ne s’est-il pas avisé de se lever à trois heures du matin, et de bêcher, d’arroser, d’inonder le jardin ; de sorte que c’était à n’y rien comprendre : quoique personne n’eût eu l’air de s’en occuper, il était frais et fleuri comme un reposoir.

— En vérité ?

— Réveillon a été charmé, tu comprends bien ; ses filles, davantage encore ; on a cherché, on a supposé… Rien ! Enfin, on a guetté, et l’on a vu mon gaillard qui enjambait la haie et piochait comme un nègre, tout en essayant de se cacher comme un voleur.

— Qu’est-ce ? fit en riant Ingénue.

— Attends, c’est aussi ce que lui a dit Réveillon en l’abordant. “Eh bien, Auger, vous vous faites donc le jardinier de mes filles ? C’est un surcroît de travail sans salaire, cela. – Oh ! monsieur, répliqua Auger, je suis bien assez payé. – Comment cela, Auger ? – Oui, monsieur, payé au delà de mes mérites et de ma peine. – En quoi ? Voyons. – Monsieur, vos filles ne sont-elles pas les amies de mademoiselle Ingénue ? – Oui. – N’ont-elles point parfois, à ce titre, l’occasion de lui offrir une fleur ? – Sans doute. – Eh bien, monsieur, je travaille là pour mademoiselle Ingénue.”

— Pour moi ! s’écria la jeune fille.

— Attends donc, reprit Rétif, tu vas voir ! “Et quand je m’arrache les mains aux épines, continua-t-il ; quand j’arrose la terre de ma sueur, je me dis : C’est trop peu encore, Auger ! tu dois ton sang, tu dois ta vie à cette demoiselle ! et vienne l’heureux moment de verser l’un et de sacrifier l’autre, on verra si Auger manque de cœur et de mémoire !” »

Ingénue leva les yeux sur son père avec un air de doute.

« Il a dit cela ? demanda-t-elle en rougissant un peu.

— Mieux encore ! il a dit mieux encore, ma fille ! »

Ingénue baissa la tête en fronçant légèrement le sourcil.

« Enfin, dit Rétif, c’est un charmant garçon, et Réveillon l’a déjà récompensé.

— Ah ! et en quoi ?

— Auger, comme je l’avais prévu, n’était pas fait pour rester un simple ouvrier, un manœuvre : il écrit d’une manière remarquable et compte comme un mathématicien ; et puis, Réveillon – ou plutôt mademoiselle Réveillon – a remarqué qu’il avait les mains très propres, et nullement bonnes au maniement des gros ouvrages : de sorte que, le tirant des ateliers, il l’a mis dans les bureaux comme expéditionnaire. C’est une jolie place : douze cents livres, et nourri dans la maison.

— Oui, en effet, très jolie place, répéta machinalement Ingénue.

— Certes, elle ne vaut pas celle qu’il a quittée pour la prendre. Comme le lui disait Réveillon : “Auger, vous n’avez pas ici la cuisine du prince ; mais, telle qu’elle est, prenez-la.” C’est fort à Réveillon, qui est orgueilleux comme un hidalgo, d’avoir dit une pareille chose à Auger ; mais, que veux-tu, mon enfant ! ce diable d’homme, il change tout, jusqu’au caractère des gens. “Ah ! monsieur !…” a répondu Auger… Écoute bien cette réponse, mon enfant. “Ah ! monsieur, le pain sec de l’honnête homme vaut mieux que les faisans du crime !”

— Mon père, dit Ingénue, sauf votre avis, je trouve la phrase un peu forcée, et je n’aime pas beaucoup les faisans du crime.

— Il est vrai, répliqua Rétif, que ce dernier membre de phrase me paraît prétentieux ; mais, vois-tu, mon enfant, la vertu a son exaltation qui passe facilement dans le langage ; il y a des ivresses de vertu. En ce moment, Auger s’enivre de la sienne ; c’est louable, il faut encourager ces choses-là ; voilà pourquoi j’ai passé légèrement sur les faisans du crime. D’ailleurs, je l’avoue, j’aime assez le premier membre de phrase : “Le pain sec de l’honnête homme…”, cela sonne bien ; au théâtre, on ferait un effet là-dessus. »

Ingénue approuva de la tête.

Pendant ce colloque, Rétif avait remplacé sa fidèle redingote par un déshabillé de nuit un peu grotesque, mais commode à la déclamation.

« Étrange vicissitude ! s’écria-t-il en se sentant libre dans les entournures, coups du sort ! caprices de la vie ! jeux de l’âme ! voilà un homme que nous abhorrions, qui était notre ennemi capital ; voilà un misérable à qui, toi et moi, nous eussions ouvert un chemin prompt et droit vers la potence, n’est-ce pas ?

— Vers la potence ! reprit Ingénue. Oh ! mon père, M. Auger était bien coupable, mais il me semble aussi que vous allez trop loin.

— Oui, tu as raison, j’exagère peut-être un peu, dit Rétif ; mais je suis poète, ma chère :Ut pictura poesis,comme dit Horace. Je répète donc la potence ; car si, toi, tu ne l’y eusses pas envoyé, moi, un homme, moi, ton père, moi, blessé dans mes sentiments et dans mon honneur, je l’eusse envoyé non seulement à la potence, mais encore à la roue, et cela très volontiers. Eh bien, aujourd’hui, voilà que cet homme se trouve être le plus parfait, le plus accompli des braves gens ; voilà qu’il joint à ses mérites celui du repentir, voilà qu’il est doublement digne d’éloges, et parce qu’il fait le bien, et parce qu’il le fait après avoir fait le mal ! Ô Providence ! ô religion ! »

Ingénue levait de temps en temps son œil inquiet et commençait à s’effrayer de cette exaltation de son père.

Celui-ci continua :

« Heureux précepte du législateur Jésus : “Celui qui se repent vaut plus que celui qui n’a jamais péché.”

— Pourquoi, demanda Ingénue, appelez-vous Jésus-Christ un législateur ?

— C’est bien, c’est bien, mon enfant, répondit Rétif ; nous autres philosophes, nous savons à quoi nous en tenir sur les termes. Je trouve donc Auger un plus honnête homme que beaucoup d’autres, et je lui en sais d’autant plus gré que c’est toi qui as causé sa conversion.

— Moi, mon père ?

— Sans doute, toi ! Reconnais donc là cette voix secrète du cœur, ce mobile de toutes les actions généreuses de ce monde : si Auger ne t’aimait pas, il n’eût pas agi ainsi.

— Mon père !… s’écria Ingénue, rouge, honteuse et mécontente à la fois.

— Que dis-je, aimer ! continua Rétif ; il faut idolâtrer les gens pour leur sacrifier ainsi tout… tout ! Ne disons donc pas ici : “Auger fut vertueux par amour de la vertu”, oh ! non ! et voilà l’erreur des hommes vulgaires ; là est l’erreur de ce brave curé Bonhomme et du digne fabricant Réveillon, qui tous deux attribuent le changement d’Auger à un retour de conscience. Non, ma fille, non ! si Auger s’améliore, ce n’est point par l’amour de la vertu, c’est par la vertu de l’amour. »

Ingénue ne releva pas le trait.

Il en résulta que Rétif, qui semblait attacher ce soir-là un grelot à chacune de ses paroles, pour le faire sonner à l’occasion, il en résulta que Rétif redressa la tête.

« Eh ! eh ! fit-il avec une parfaite satisfaction de lui-même, il me semble, par ma foi, que je viens de dire là une chose charmante, et en vérité, je m’étonne, Ingénue, que toi, avec ce sens exquis que le ciel t’a donné, tu ne l’aies point remarqué. La vertu de l’amour, cela me fera un titre délicieux pour ma première nouvelle, et même pour un roman. »

Et là-dessus, embrassant sa fille, Rétif se retira dans son alcôve en fermant ses rideaux pour achever chastement de se déshabiller.

Cinq minutes après, le bonhomme Rétif, bercé par la satisfaction d’avoir trouvé un si beau titre, et peut-être bien un peu aussi par les fumées des vins fins qu’il avait bus, dormait de ce sommeil doublement orgueilleux de l’homme et du poète satisfait de lui-même.

Quant à Ingénue, elle se retira dans sa petite chambre, fort peu disposée à dormir avant de s’être demandé à elle-même ce que signifiait cette idolâtrie d’Auger au moment même où éclatait l’indifférence de Christian.

q

Chapitre 41
Auger amoureux

Au reste, tout ce qu’avait dit Réveillon à Rétif et Rétif à sa fille, à l’endroit d’Auger, était de la plus exacte et de la plus stricte vérité.
Auger semblait se multiplier sous l’influence du feu secret qui le dévorait.

Sa besogne, il la faisait fondre et disparaître sous ses doigts avec une intrépidité qui donna à ses compagnons de travail d’abord des vertiges ; puis, des vertiges, ils passèrent aux sueurs froides ; et c’est concevable pour quiconque étudie pendant un quart d’heure seulement l’intérieur d’un bureau.

L’expéditionnaire du gouvernement a de tout temps été flâneur : c’est une chose établie et reconnue ; mais l’expéditionnaire particulier ne lui cède en rien d’habitude, quand il peut se le permettre.

Nous faisons naturellement une exception pour tout expéditionnaire travaillant à la ligne.

Le prétexte de la belle écriture, à laquelle on s’applique, constitue surtout un temps froid dans le travail, et c’est ce que savent parfaitement les véritables calligraphes, qui abusent de leur talent. Tandis que l’on prend ses mesures, et, après ses mesures, son élan pour une majuscule, on eût gribouillé une demi-page.

Auger écrivait comme le célèbre Saint-Omer, rendu plus célèbre encore par notre spirituel ami Henry Monnier ; mais il avait des intermittences : il comprenait avec une merveilleuse intuition ce qui avait besoin d’être soigné et ce qui pouvait être bâclé ; au lieu de mouler toutes choses en toutes circonstances, comme un expéditionnaire ordinaire, il savait être sobre de majuscules, de pleins et de déliés pour les lettres ou les écritures sans valeur aucune. Aussi, les factures, les commandes et les acquits, il les abattait par douzaines, tandis que son voisin avait à peine tracé le titre d’une pièce.

Ce voisin, distancé par cette rapidité d’exécution, paraissait ne plus avoir rien fait de la journée, ainsi que le caissier, à qui ses bordereaux et ses reçus, son livre tenu en doit et avoir, suffisaient autrefois comme occupation.

Réveillon, qui croyait avoir deux phénix dans ces deux employés, s’aperçut au contraire que, sur les trois, il n’en avait qu’un : Auger effaçait les deux autres.

Le résultat de tout cela fut que le caissier, troublé de voir ce Gargantua de l’expédition dévorer à lui seul le travail de trois personnes, perdit la tête et ne vit plus clair sur la table de Pythagore. Ce fut alors que, tout naturellement, des erreurs se commirent de plus en plus graves, au fur et à mesure que le caissier perdait de plus en plus la tête, et que M. Réveillon fronça le sourcil comme Jupiter, de façon à faire trembler tout l’Olympe du faubourg Saint-Antoine.

Sournois et taciturne, Auger guettait l’occasion où le caissier ferait trop de sottises ; cette occasion ne pouvait tarder à se présenter. Un jour, un acheteur rapporta un billet de caisse de soixante livres que le caissier lui avait rendu en trop sur un billet de mille qu’il avait changé au grillage de maître Réveillon.

Ce jour-là, Réveillon dit tout haut :

« Voilà un homme dont j’avais pitié, parce qu’il avait femme et enfant, et qu’il faudra, cependant, que je mette à la porte au premier jour. »

Or, poussé par les demoiselles Réveillon, idolâtré du père, obséquieux avec Rétif, tout pâle et tout en génuflexions quand il apercevait Ingénue, Auger faisait des pas de géant dans la carrière qu’il s’était choisie.

Un jour, il attendit Réveillon dans le couloir qui conduisait à la caisse. Le caissier venait de partir, sa besogne faite, et l’expéditionnaire, essoufflé, avait doublé la somme de son travail habituel sans être arrivé à faire la moitié de la besogne qu’Auger avait faite lui-même.

Nous avons dit qu’Auger attendait Réveillon ; mais Auger s’arrangea de manière que Réveillon crût l’avoir rencontré.

Le marchand de papiers peints nageait dans la satisfaction ; connaissance prise des résultats que nous venons de dire, il se frottait les mains.

« Parbleu ! dit-il à Auger, je suis ravi de vous rencontrer pour vous faire mon compliment.

— Ah ! monsieur, dit Auger avec une profonde humilité, monsieur, par grâce, ne vous moquez pas de moi ; ce n’est pas ma faute, je vous le jure, si je travaille si mal.

— Comment ! que dites-vous là ? demanda le fabricant, qui n’y comprenait absolument rien.

— Monsieur Réveillon, n’abusez pas de mon malheur, poursuivit Auger.

— Je ne vous comprends pas, mon ami.

— Hélas ! monsieur, je le vois bien, si cela continue, il me faudra quitter votre maison.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je vous vole, monsieur Réveillon.

— Hein ? »

Auger répéta d’un ton plus dolent encore que la première fois :

« Parce que je vous vole, vous dis-je.

— Que me volez-vous ?

— Votre temps.

— Ah ! par exemple, expliquez-moi cela, Auger ; vous êtes, au contraire, un véritable phénomène !

— Oh ! monsieur !

— Vous me volez mon temps, dites-vous, vous qui faites à vous seul plus de besogne que les deux autres n’en font ensemble ?

— Alors, monsieur, continua Auger en secouant piteusement la tête, j’en ferais comme quatre, si je n’avais pas le malheur que j’ai.

— Quel malheur ?

— Ah ! ne parlons pas de cela, et permettez plutôt, monsieur… »

Auger leva les bras au ciel.

« Que voulez-vous que je permette ? Voyons.

— C’est un bien grand malheur pour moi, monsieur : j’étais si bien chez vous sous tous les rapports !

— Holà, songeriez-vous à me quitter, par hasard ? s’écria Réveillon.

— Hélas ! il le faudra bien, un jour ou l’autre.

— Ce ne sera pas, du moins, à ce que j’espère, sans me dire la cause de votre départ.

— Monsieur, monsieur, ce n’est point une confidence à vous faire.

— Mais, pardieu ! si, au contraire : quand les gens me quittent, je veux savoir pourquoi.

— Je vous l’ai dit.

— Vous me volez mon temps ? Oui, vous m’avez dit cela. Maintenant, comment me le volez-vous ? Voyons, expliquez-moi cela.

— Mais par mes distractions, monsieur.

— Eh ! eh ! fit Réveillon en riant aux éclats, Auger a des distractions. »

Et, en effet, le fabricant de papiers peints était émerveillé qu’un homme fût assez ennemi de lui-même pour s’accuser là où tout autre se fût élevé des arcs de triomphe.

« S’il y avait un remède à mon malheur, encore, continua Auger ; mais non, il n’y en a pas.

— Mais à quel malheur, enfin ? Expliquez-vous ! Appelez-vous ces prétendues distractions un malheur ?

— Un malheur d’autant plus grand, monsieur, qu’elles ne feront que s’accroître de jour en jour ; quand une fois le chagrin s’est glissé dans le cœur d’un homme, oh ! cet homme est perdu et bien perdu !

— Pauvre garçon, vous avez du chagrin ?

— Jusqu’au plus profond de mon cœur, monsieur.

— Que vous manque-t-il ? voyons, est-ce de l’argent ?

— De l’argent ? Mon Dieu ! je serais trop ingrat de dire une pareille chose : vous me payez le double de ce que je vaux, monsieur !

— Il est charmant, ma parole d’honneur ! Auriez-vous, par hasard, des remords ?

— Dieu soit loué ! la paix de ma conscience est faite, et celle de votre maison la maintient chaque jour.

— Alors, je ne vois pas, je ne puis deviner…

— Monsieur, je suis amoureux sans espoir et sans relâche.

— Ah ! d’Ingénue peut-être ? fit Réveillon frappé comme d’un éclair.

— Vous l’avez deviné, monsieur.

— Ah ! diable !

— Follement amoureux de mademoiselle Ingénue.

— Tiens ! tiens ! tiens !

— Et cela ne vous fait pas frémir ?

— Mais non.

— Vous ne vous reportez point à toute l’horreur que je lui inspire.

— Cela peut se calmer, cher monsieur Auger, si, toutefois, cela n’est déjà fait.

— Mais, réfléchissez-y donc, tout me sépare d’elle.

— Bah, bah, bah ! on a jeté des ponts sur des rivières plus larges.

— Quoi ! monsieur, vous ne vous apercevez pas d’une chose en me parlant ainsi ?

— De laquelle ?

— C’est que vous cherchez à me donner de l’espoir.

— Parbleu ! si je cherche ! mais, oui, je cherche, et je réussirai, j’y compte bien.

— Comment, monsieur, vous ne me raillez point ?

— Pas le moins du monde.

— Je pourrais espérer de vous… ?

— Tout.

— Oh ! monsieur !

— Pourquoi pas ? Vous êtes un habile travailleur, un honnête homme ; vous avez des appointements encore médiocres, mais que je puis augmenter.

— Oh ! monsieur, n’augmentez rien, et faites que mademoiselle Ingénue ne me déteste pas ; faites qu’elle puisse écouter les vœux que je forme pour son bonheur ; faites qu’elle ne me repousse pas, quand je lui dirai combien je l’aime, et, alors, oui, alors, monsieur, vous aurez plus fait pour ma fortune que si vous me donniez la place de caissier chez vous ! vous aurez plus fait que si vous me donniez mille écus d’appointements ! et même, je vous en supplierai, chargez-moi, écrasez-moi de travail : je ne reculerai jamais, je ne me plaindrai jamais, je ne demanderai jamais un sou d’augmentation. En un mot, monsieur Réveillon, obtenez pour moi la main de mademoiselle Ingénue, et vous aurez près de vous un homme qui vous sera dévoué jusqu’au dernier soupir. »

Auger embrouilla si bien Réveillon dans les fils de cette éloquence amoureuse, que le fabricant fut tout à la fois ému, ravi et convaincu.

« Eh quoi ! dit-il, ce n’est que cela ?

— Comment, que cela ?

— Je dis que vous ne désirez pas autre chose que d’épouser Ingénue ?

— Oh ! Dieu ! je n’ose pas même songer à un pareil bonheur !

— Mais, à vous entendre, on croirait qu’il s’agit d’une princesse du sang ; qu’est-ce donc, après tout, que mademoiselle Ingénue ? »

Le fabricant trouvait que ce grand éloge de mademoiselle Rétif rabaissait un peu mesdemoiselles Réveillon.

« Ce que c’est ? répéta Auger ! Ah ! monsieur, c’est une belle, c’est une adorable jeune fille !

— Oui, mais qui n’a pas de dot !

— Elle vaut des millions !

— Que vous lui gagnerez, mon cher Auger.

— Oh ! je l’espère, oh ! je m’en sens la force, entre un amour comme celui que j’ai pour elle et un zèle comme celui que vous m’avez inspiré pour vos intérêts.

— Eh bien, mon ami, dit Réveillon d’un air important, voici la marche à suivre.

— Oh ! oui, monsieur, conseillez-moi.

— D’abord, le père a pouvoir sur son enfant, et me paraît parfaitement disposé en votre faveur.

— Vraiment ?

— Il faut l’achever.

— Oh ! je ne demande pas mieux.

— Rétif est sensible aux procédés, aux attentions.

— Accepterait-il de moi un petit cadeau ?

— Délicatement fait, sans doute.

— L’amour que j’ai pour sa fille, le respect que j’ai pour lui, me donnent de la délicatesse, monsieur.

— Ensuite, vous l’inviterez à dîner.

— Bon !

— Et, au dessert, vous lui ouvrirez votre cœur.

— Je n’oserai jamais.

— Laissez donc !

— C’est, sur l’honneur, comme je vous le dis.

— Ta ta ta !… Enfin, vous vous adresserez à la jeune fille elle-même, que je disposerai favorablement pour vous, par mesdemoiselles Réveillon, ses amies.

— Que de bontés, monsieur ! »

Et Auger joignit les deux mains en homme accablé.

Réveillon lui prit les deux mains entre les siennes.

« Vous les méritez, Auger, lui dit-il, et, puisque votre bonheur dépend de cela, je veux, entendez-vous bien ? je veux que vous soyez heureux. »

Auger se retira plein de joie.

Réveillon tint parole.

Il fit attaquer Ingénue par ses filles et Rétif par Auger.

Enfin, il attaqua lui-même.

Les résultats de ces attaques ainsi combinées furent tels, que Rétif accepta une montre et une invitation à dîner d’Auger.

Restait Ingénue.

Les demoiselles Réveillon insistèrent si fort près d’elle, que la jeune fille consentit à accompagner son père aux Prés-Saint-Gervais, où le repas devait avoir lieu.

q

Chapitre 42
Convalescence de Christian

Que se passait-il aux écuries du comte d’Artois, tandis qu’à l’extrémité opposée de Paris, tout conspirait contre le bonheur de Christian ?
Sa mère ne l’avait point quitté d’une minute : le jour, dans un fauteuil à son chevet ; la nuit, dans un lit près du sien.

Vingt fois Christian, l’assurant qu’il allait mieux, avait tenté de l’éloigner ; mais elle s’y était constamment refusée.

L’amour maternel de la comtesse Obinska se traduisait chez elle, comme tous les autres sentiments, par l’expression d’une volonté contre laquelle Christian n’avait pas même l’idée de lutter.

Prête, à chacun des mouvements de son fils, à lui donner ce dont il avait besoin, surveillant même son sommeil, vigilante à lui épargner la moindre émotion, elle avait réussi enfin à guérir le corps, sans s’apercevoir, la pauvre femme, du mal qu’elle avait fait à l’âme.

Les jours et les nuits s’écoulèrent ainsi, pareils à des siècles pour le malade ; il comptait les heures, les minutes, les secondes ; on eût dit qu’il les poussait devant lui avec toute la force et toute l’énergie d’une constante volonté.

Selon les prescriptions du docteur Marat, Christian dut garder le lit jusqu’au quarantième jour. Plus d’une semaine avant ce quarantième jour, Christian prétendait qu’il était arrivé ; mais, l’inexorable almanach à la main, la comtesse maintint le jeune homme dans le lit jusqu’à ce que la vingt-quatrième heure du quarantième jour fût écoulée.

Enfin, cette heure tant désirée arriva où il fut permis à Christian de faire ce premier pas qui devait le conduire vers Ingénue, après dix autres jours de chambre gardée.

Tout en boitant légèrement, il alla s’étendre sur une épaisse fourrure, au milieu de la chambre, comme font les enfants qui essayent leurs forces.

Puis il se remua, la douleur avait disparu, les chairs étaient devenues solides, le blessé se tenait sur sa jambe malade sans éprouver aucun accident.

Peu à peu, il s’exerça à faire le tour de la chambre ; puis, lorsque le tour de la chambre fut devenu chose facile, il essaya de monter et de descendre un petit degré de cinq marches, ce à quoi il réussit avec l’aide de sa mère.

Bientôt l’air d’une cour voisine lui fut permis ; il descendit, toujours au bras de la comtesse, dans cette cour, ombragée de quelques arbres ; il accoutuma ses poumons et sa tête à l’absorption d’un air plus vif et plus nourrissant.

Enfin, il redevint à peu près ce qu’il avait été.

Deux fois il était arrivé à se procurer du papier et un crayon, et chaque fois, profitant du sommeil de sa mère, qui dormait le croyant endormi lui-même, il était parvenu à tracer quelques lignes à l’adresse d’Ingénue ; mais ce billet une fois écrit, qu’en faire ? à qui le confier ? par qui le faire porter rue des Bernardins ? Il n’avait aucun rapport avec les gens de la maison, la femme de ménage de Marat lui inspirait une répugnance profonde, et quant à Marat, ce n’était certainement pas à lui que le jeune homme se fût ouvert de sa passion pour la fille de Rétif de la Bretonne.

Les deux billets écrits restèrent donc dans les poches du jeune homme, qui les conservait, espérant toujours trouver une occasion qui ne se présenta point.

Mais une chose consolait Christian : c’est que, sentant revenir ses forces heure par heure, il pouvait déjà calculer le jour de sa liberté.

Ce jour heureux parut enfin : Christian put se promener. Il est vrai que c’était en voiture, et que sa mère ne le quitta pas un seul instant. Le carrosse parcourut, avec avarice au gré de Christian, Paris et ses plus belles rues. Hélas ! c’était rue des Bernardins que Christian eût voulu se rendre ; mais le moyen de dire à un cocher devant la comtesse Obinska : « Faites-moi traverser la rue des Bernardins. »

Après trois jours de cet exercice, il fut décidé que Christian pouvait sortir à pied ; mais sa mère lui donnait le bras.

Enfin, il fut convenu que le lendemain, c’est-à-dire après avoir occupé l’appartement de Marat pendant cinquante-cinq jours, on le quitterait.

C’est une scène difficile à décrire que celle qui accompagna le départ de Christian et de sa mère ; cependant, nous tenterons d’en donner une idée.

Marat s’était fait beau ; il avait réuni sur sa personne tous les luxes différents dont il pouvait disposer.

Son plan était celui-ci : redevenir pour un instant le jeune homme d’autrefois, le Marat de Pologne ; forcer, par sa vue, le cœur de la comtesse Obinska à une réminiscence à laquelle son nom n’avait point suffi.

Peine inutile ! l’échine tordue ne put se redresser, le nez de travers ne retrouva point sa ligne gracieuse, l’œil demeura cave et le regard aiguisé.

Il fut impossible, enfin, de rendre en un jour nettes et fines des mains gâtées par une squaleur 1 de vingt ans.

Quant à l’habit, rien n’y manquait, et le tailleur avait fait de son mieux.

Mais la comtesse, quoiqu’elle ne cherchât ni n’évitât le regard de Marat, ne reconnut rien, et elle fit ses remerciements au chirurgien sans aucune phrase romanesque.

Lorsque Marat vit marcher le beau jeune homme, souriant à l’idée de sa future liberté, et qu’il se regarda lui-même dans un miroir, il n’eut d’autre consolation que de lui chercher une ressemblance quelconque avec le précepteur de la comtesse Obinska.

« Monsieur, lui dit la comtesse, vous admirez cette santé, n’est-ce pas, la cure que vous avez faite ?

— Oui, madame, répondit Marat, j’admire mon ouvrage. »

La comtesse, à ces mots, laissa courir sur ses joues, ordinairement si pâles, un reflet de flamme qui s’éteignit presque aussitôt, et, comme d’habitude, elle redevint froide et haute.

« Vous avez raison de n’être pas modeste, monsieur, dit-elle ; la cure vous fait honneur.

— N’est-ce pas ? dit-il. Mais vous ne vous doutez pas de ce que c’est que la volonté, madame : pour ce jeune homme-là, j’eusse fait des choses dignes du dieu Esculape en personne. »

Christian salua, un peu embarrassé de ces regards familiers qu’il n’avait pas encore remarqués dans son médecin. Il lui semblait, à ce jeune gentilhomme, qu’entre le malade et le guéri, il y avait la distance d’un respect de plébéien.

La comtesse feignit de ne point s’apercevoir de l’insistance de Marat ; elle feignit aussi de ne pas remarquer l’embarras du jeune homme.

« Et maintenant, monsieur, dit-elle, la reconnaissance ne saurait nous empêcher de régler nos comptes. »

Marat rougit.

« De l’argent ? dit-il.

— Non, monsieur, fit la comtesse avec un souverain orgueil, de l’or. »

Marat se redressa.

« Voulez-vous m’humilier ? dit-il.

— Au contraire, dit la comtesse ; veuillez me dire en quoi, monsieur, un chirurgien que l’on paye est humilié.

— Madame, s’écria le nain, il me semble que vous oubliez trop ce que c’est que Marat ; Marat n’est pas seulement un chirurgien ; Marat… »

Et il regarda fixement la comtesse ; puis, faisant un pas vers elle et se croisant les bras :

« Savez-vous ce que c’est que Marat ? »

La comtesse pinça légèrement ses lèvres.

« Marat, répéta-t-il en appuyant sur le mot, Marat, c’est mon nom ! le savez-vous bien, madame, ou, l’ayant oublié, faut-il que je vous le rappelle ?

— Je le sais, monsieur, répondit la comtesse en jouant l’étonnement ; vous ne me l’avez point laissé ignorer. Est-ce que ce nom-là m’impose quelque obligation à laquelle j’essaye de me soustraire ? Ce serait bien contre mon gré, monsieur Marat, je vous assure. »

Marat, foudroyé par cet aplomb, resta muet.

Mais ce n’était point assez : l’implacable comtesse le poursuivit de son regard jusqu’à ce qu’il baissât le sien, ébloui par le rayonnement impitoyable de ces yeux qui flamboyaient comme deux torches.

« Donc, continua la comtesse, nous quittons, mon fils et moi, votre demeure, que vous nous avez si obligeamment prêtée ; je vous prie d’excuser tout le désagrément que nous vous avons causé, monsieur. »

Puis, avec cette imperceptible provocation qui désarçonnait Marat :

« Croyez bien, monsieur, ajouta-t-elle, que, si la vie de mon fils n’eût pas été compromise par le moindre mouvement, je ne l’eusse pas laissé une seconde chez vous, au risque de vous déplaire. »

Cette extrême politesse pouvait aussi bien être une extrême impolitesse ; Marat le comprit-il ainsi ?

Oui, car ses lèvres minces pâlirent ; oui, car son œil jaune disparut, roulant sous ses sourcils, et un tremblement de colère nerveuse secoua ses membres rachitiques.

La comtesse, alors aux yeux de Christian, qui n’avait rien compris à cette scène, posa sur la table une bourse pleine d’or.

Marat fit un mouvement pour repousser cette bourse : mais un dernier regard de la comtesse glaça ce mouvement, et le chirurgien laissa retomber ses bras inertes à ses côtés.

Alors, la comtesse, prenant Christian par le bras :

« Viens, mon fils ! » dit-elle.

Et elle profita du moment où Christian saluait Marat pour se glisser la première dans l’escalier.

Marat ouvrit ses bras comme pour y serrer le jeune homme ; mais la comtesse devina son intention, et, au risque de renverser son fils, encore mal assuré sur ses jambes, elle le saisit par le bras, et l’attira vers elle avec une vigueur qui eût arraché une branche d’arbre.

« Et maintenant, prenez garde de tomber, Christian », dit-elle en se plaçant entre Marat et le jeune homme.

C’était le dernier coup.

Marat, éperdu de colère et de honte, poussa la porte, qui se referma avec bruit derrière la comtesse et son fils ; puis il fondit sur la bourse, qu’il déchira, et dont il sema l’or par toute la chambre en fouettant tables, chaises et lit avec cette précieuse mitraille.

Heureusement, il avait avec lui une bonne et soigneuse ménagère qui ramassa jusqu’au dernier double louis.

Elle en rendit quatre-vingts à Marat ; mais il s’en était bien certainement perdu dix.

« Oh ! murmura le nain en jetant par la fenêtre un regard oblique sur la voiture qui emportait la mère et le fils, oh ! louve ! oh ! louveteau ! Cette femme n’est pas plus femme que la cavale sauvage des steppes… Aristocrate ! aristocrate ! aristocrate ! je me vengerai de toi comme des autres ! »

q

Chapitre 43
Ce qui se passait, pendant ce temps-là, à la rue des Bernardins

Ce silence, dont Ingénue ne pouvait se rendre compte parce qu’elle en ignorait complètement la cause, avait produit, rue des Bernardins, un résultat fatal.
Nous avons vu où en étaient les affaires d’Auger, nous ne dirons pas auprès d’Ingénue, mais auprès de Réveillon et de Rétif.

Réveillon n’avait pas tardé à prendre Rétif à part, et à lui annoncer qu’il s’agissait tout simplement d’un mariage.

Rétif en avait bien quelque soupçon.

Il n’avait qu’une objection à faire, et la fit : c’était l’instabilité de la fortune de son gendre.

Mais Réveillon leva cette difficulté unique en répondant que, le jour du mariage, il donnerait à Auger, comme cadeau de noces, deux mille livres de gages ; de son côté, Auger alla au-devant de toute objection en offrant de vivre avec sa femme et son beau-père, et de verser ses deux mille livres dans la maison.

Tout cela s’agitait autour d’Ingénue comme un bourdonnement terrible ; la pauvre enfant se sentait si peu de chose au milieu de tous ces arrangements qui paraissaient intéresser le bonheur de tant de monde, qu’elle ne pouvait guère faire plus de résistance que n’en fait la nacelle à la mer, la feuille au tourbillon.

Elle entendait parler, comme d’une affaire arrêtée, de ce projet d’union dont la pensée seule l’épouvantait ; comme d’une chose faite, de ce mariage auquel elle ne voulait point consentir.

Lorsqu’on lui en toucha le premier mot, il y avait à peu près trois semaines qu’elle était séparée de Christian : elle ne se faisait pas d’illusion ; elle avait dit à son père : « Si je ne revois pas Christian dans ce mois, je ne le reverrai jamais ! et, si je ne revois pas Christian demain, je ne le reverrai pas dans un mois. »

Elle n’avait pas revu Christian.

Mais elle avait, au fond de sa conscience, quelque chose qui lui disait : « Il y a une puissance plus forte que Christian qui empêche que tu ne revoies Christian. »

Seulement, cette puissance, quelle était-elle ?

Voilà ce qu’ignorait Ingénue, voilà ce qui la laissait dans le doute ; le doute, ce ver qui ronge le cœur du plus savoureux de tous les fruits de l’amour !

Comme on parla à Ingénue de son mariage avec Auger ainsi que d’une chose faite, elle n’eut pas le courage de le discuter.

Le retarder, c’était tout ce qu’elle pouvait.

Oh ! si, pendant ce retard, il lui arrivait une lettre de Christian, si elle en apprenait quelque nouvelle, alors comme elle déferait cette chose faite ! Christian amoureux ou mort, elle lutterait ; à l’un ou à l’autre, elle serait fidèle.

Mais, à Christian oublieux, inconstant, parjure, n’était-ce pas une honte à elle de garder sa promesse ?

Elle demanda un mois pour se décider.

On n’espérait pas tant que cela – Réveillon du moins –, aussi trouva-t-il la demande d’Ingénue parfaitement raisonnable.

Rétif aurait bien voulu n’accorder que quinze jours ; il tremblait que, pendant ce mois, Christian ne trouvât moyen de donner de ses nouvelles à Ingénue.

Et, il le sentait bien, le romancier, il n’était fort que du silence de Christian : ce silence rompu, tout l’échafaudage croulait.

Le mois s’écoula. On a vu comment Christian avait écrit mais comment aussi il n’avait trouvé aucun moyen de faire parvenir ses lettres.

Pendant ce mois, on arrangea tout, comme si, au bout du mois, on n’eût fait aucun doute du consentement d’Ingénue : les bans furent publiés, les cadeaux de noces achetés. On se tint prêt, au risque qu’Ingénue ne fût pas prête.

Réveillon était si fort enthousiaste d’Auger, qu’Auger eût-il eu besoin de dix mille francs, il n’avait qu’à demander, Réveillon eût ouvert sa caisse.

Le matin du trentième jour, Ingénue, qui avait, comme Christian, tout compté, heures, minutes et secondes, le matin du trentième jour, Ingénue, au retour de la messe, où elle avait été prier Dieu de lui donner des nouvelles de Christian, trouva, en rentrant chez elle, sa chambre pleines de fleurs, de robes sur toutes les chaises, et un trousseau complet sur son lit.

En apercevant toutes ces belles choses, Ingénue fondit en larmes, car elle comprit qu’elle n’avait plus aucune raison, aucun motif, aucun prétexte de refuser Auger.

Lui, de son côté, était si gai, si content, si radieux, si empressé, si respectueux ; il avait des yeux si amoureux et si avides, que tout le monde s’intéressait aux amours du pauvre pécheur, dont la conversion, due à l’éloquence du curé Bonhomme, faisait grand bruit dans le quartier.

Certes, Ingénue pouvait ne pas aimer le pauvre jeune homme ! mais, en vérité, elle eût été trop injuste de le haïr.

Il y a plus : au point de vue de la vie commune, de la vie bourgeoise, elle avait entendu faire un si grand éloge d’Auger, qu’elle ne doutait point qu’elle ne fût heureuse avec lui !

Elle demanda encore quinze jours. Rétif débattit fort ces quinze jours : en supposant que Christian n’eût été que blessé, le malade devait marcher rapidement à sa guérison.

Le lendemain du jour où Ingénue serait madame Auger, peu importait à Rétif que Christian reparût ; il connaissait la virginité d’âme d’Ingénue, et savait que son mari, quel qu’il fût, n’avait rien à craindre.

Et puis, au fond de ce cœur si douloureusement blessé, il y avait ce pauvre petit sentiment de satisfaction de devenir femme, ne fût-ce que pour montrer à son infidèle que certains hommes ont le courage d’épouser une fille qui ne veut ni se vendre ni se livrer sans mariage.

En outre, elle allait – et c’était bien quelque chose – occuper une certaine place dans cette grande maison Réveillon, dont la caisse, ou plutôt le caissier, deviendrait la cheville ouvrière.

Il y avait encore ceci : c’est qu’Ingénue allait être mariée avant dix-sept ans, lorsque les demoiselles Réveillon, qui étaient connues dans le quartier pour être millionnaires, ne l’étaient pas encore à dix-neuf et vingt ans.

Tout cela, il faut le dire, n’était qu’un voile ; Ingénue le brodait de folles fantaisies, et le jetait sur ses tristes pensées ; mais elle sentait bien, en réalité, que ce voile n’était qu’une gaze fragile qui s’enlèverait au premier souffle de Christian, si Christian venait à reparaître dans l’horizon de sa vie.

Auger poussa vigoureusement à la roue de la fortune, qui tournait pour lui. Il se dévoua corps et âme, jour et nuit, à la conclusion de ce mariage, qui, grâce aux instances du curé Bonhomme, lequel avait réclamé le privilège de marier les époux, fut fixé au quinzième jour, c’est-à-dire à celui qui devait clore le nouveau délai demandé par Ingénue.

Rétif, lui aussi, hâtait le dénouement ; il avait toujours peur de voir sortir de terre le fantôme de l’ancien amoureux, qui une fois guéri, viendrait redemander son amoureuse.

Néanmoins, le romancier était plus qu’à moitié rassuré par le silence opiniâtre que, depuis quarante-quatre jours, avait gardé Christian.

Selon Rétif, inventeur de surprises et de moyens de théâtre, rien n’eût dû empêcher le jeune homme de donner de ses nouvelles.

Et, sur ce point, le père et la fille pensaient exactement de la même façon.

Aussi se disaient-ils que, puisque Christian n’avait point écrit ou envoyé quelqu’un, c’est qu’il avait renoncé à Ingénue, ou qu’il était mort.

Jamais, depuis le jour où il y avait eu une discussion devant Santerre sur un page blessé, jamais la glace n’avait été rompue de nouveau entre Ingénue et son père.

Deux ou trois fois, Ingénue avait été reprise de cette idée de profiter de l’absence de son père pour tenter un voyage aux écuries d’Artois ; mais, à chaque fois, un double souvenir l’avait retenue : celui de Marat, hideux satyre ; celui de Charlotte Corday, chaste Minerve.

Lorsque le mariage fut bien décidé, on arrêta dans la maison de Réveillon, au faubourg Saint-Antoine, un logement composé de cinq pièces, dont deux, à part sur le palier, étaient destinées à la chambre et au cabinet de travail de Rétif, tandis que les trois autres devaient faire la chambre, le salon et la salle à manger des nouveaux époux.

Les derniers jours venus, on s’occupa des rideaux et des meubles, du renouvellement du linge et de la vaisselle ; on prit des mesures, on colla des papiers neufs, fournis avec générosité par Réveillon ; en un mot, trois jours avant le mariage, il ne manquait plus au mariage que la cérémonie.

L’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet prépara une de ses modestes chapelles.

Mesdemoiselles Réveillon envoyèrent fleurs et gâteaux bénits ; Santerre demanda la permission de fournir le joueur d’orgue.

Le quinzième jour arriva : c’était, on se le rappelle, celui qui était fixé pour la cérémonie. Il tombait un samedi.

La nuit avait été triste ; Ingénue avait peu dormi ; mais, en échange, si elle n’avait pas beaucoup dormi, elle avait beaucoup pleuré.

Jusqu’au dernier moment, pareille au condamné que l’échafaud attend, elle espéra.

Quand son père entra dans sa chambre, elle espéra ! Réveillon entra dans sa chambre, elle espéra encore ! Auger entra dans sa chambre, elle espéra toujours !

Il lui semblait que, d’un moment à l’autre, Christian allait apparaître.

Dix heures sonnèrent. Depuis huit heures du matin, les deux amies de la jeune fille s’étaient emparées d’elle, et l’habillaient comme elles eussent fait d’un pauvre automate.

Ingénue n’opposait aucune résistance ; Ingénue ne prononçait pas une parole ; seulement, deux incessantes larmes coulaient, comme deux sources intarissables, de son œil sur sa joue.

Enfin, il fallut descendre, sortir, se rendre à l’église.

Au milieu d’une haie de curieux, par un beau soleil d’hiver, Ingénue sortit de la maison paternelle, plus pure, plus blanche qu’un cygne.

Hélas ! depuis quarante jours, elle avait pleuré sa virginité comme la fille de Jephté, et, si on lui eût dit, au moment où elle toucha le pavé de la rue : « Que préfères-tu ? mourir ou devenir la femme d’Auger ? » quoiqu’elle n’eût point de haine pour cet homme, comme elle avait un grand amour pour Christian, elle eût répondu : « Je préfère mourir ! ».

Pendant toute la route, elle ne pensa qu’à Christian ; trois ou quatre fois, elle osa lever la tête, et regarder autour d’elle : elle cherchait Christian ; enfin, jusque dans l’église, elle demanda à ses profondeurs, à l’ombre de ses piliers, à ses plus mystérieux recoins, une pâle figure qu’elle ne trouva point.

Christian l’avait décidément bien abandonnée, et ne lui donnait pas même la joie de sa douleur.

Il ne restait donc plus à Ingénue, isolée, qu’à dire oui à son mari, devant Dieu et devant les hommes.

Elle prononça, enfin, ce oui en tremblant, et Auger, triomphant, emmena sa femme légitime au repas de noces qui attendait les mariés et les invités, dans la nouvelle salle à manger de Rétif, ornée d’un papier peint qui représentait les douze travaux d’Hercule, entourés d’attributs, de fruits et de fleurs.

q

Chapitre 44
Le soir des noces

Christian, sorti de chez Marat sans trop pouvoir se rendre compte de la scène qui venait de s’y passer, revint chez sa mère.
Là, il eut un motif plausible de sortir seul : c’était une visite à faire à M. le comte d’Artois.

Le prince avait su l’accident qui était arrivé à son page, et, comme c’était un excellent cœur que M. le comte d’Artois, il avait plusieurs fois, et fort affectueusement, fait demander de ses nouvelles.

D’ailleurs, personnellement, le prince avait remarqué Christian, et il l’aimait fort, à cause de son grand air.

À cinq heures, le jeune homme partit pour se rendre chez le prince, résolu, en sortant de chez le prince, à faire tout ce qu’il lui serait possible pour revoir Ingénue ; car, nous l’avons dit, et nous le répétons, il n’avait cessé, dans ses rêves de fièvre, d’adorer l’image de la jeune fille ; cette douce fée avait mille fois versé le baume sur sa plaie, et, à côté du supplice de l’absence, il avait eu les rêves de l’avenir.

Le prince paraissait joyeux ; il fit ses compliments à Christian sur sa convalescence, et promit, de lui-même, de dire un mot de remerciement à Marat sur la belle cure qu’il avait faite.

Avant d’entrer chez le comte d’Artois, Christian avait renvoyé sa voiture en ordonnant au cocher de dire à sa mère que le prince le gardait une partie de la soirée ; de cette façon, la comtesse n’était pas inquiète, et Christian était libre.

Vers sept heures, Christian sortit de chez le prince, prit un fiacre, et se fit conduire jusqu’au quai Saint-Bernard.

C’était, selon le calcul de Christian, l’heure où Rétif, qui sortait tous les soirs avec sa fille, devait rentrer avec elle ; s’ils n’étaient pas rentrés, il la verrait en passant, et lui ferait un signe ; s’ils étaient rentrés, il se hasarderait à monter et à frapper à la porte d’Ingénue.

C’était bien de l’audace ; mais, en apprenant tout ce qu’il avait souffert, Ingénue lui pardonnerait.

Christian sentait battre son cœur plus fort, au fur et à mesure qu’il avançait dans la rue ; il fixait de loin les yeux sur la fenêtre, qu’il s’attendait à trouver éclairée par la lueur douce et tremblante de la lampe.

La fenêtre était obscure.

« Bon ! dit Christian, ils ne sont pas rentrés encore ; car il est impossible qu’ils soient couchés à cette heure ; d’ailleurs, Ingénue ne dort pas sans veilleuse, et, la veilleuse une fois allumée, le rideau de sa chambre en prend une teinte rosée qui la révèle. »

Christian se mit à se promener en long et en large.

Il se promena une heure ainsi, à peu près.

Au bout d’une heure, il éprouvait dans sa jambe blessée une fatigue insupportable en même temps qu’un commencement d’inquiétude s’emparait de lui.

Il regagna le quai, fit signe à son cocher de venir le rejoindre, et, remontant dans le fiacre, lui ordonna de stationner à trois ou quatre portes de celle d’Ingénue.

Dans ce fiacre stationnaire, Christian entendit sonner huit heures, huit heures et demie, et neuf heures.

Il vit la rue devenir de plus en plus déserte, jusqu’à ce qu’elle fût enfin à peu près solitaire.

Alors, il s’inquiéta sérieusement : c’était bien tard – neuf heures et demie venaient de sonner – pour que Rétif et Ingénue rentrassent.

Enfin, il se décida à descendre et à interroger un voisin ; de portier, il n’en était pas encore question dans les maisons bourgeoises de cette époque.

Ce voisin était un épicier qui fermait sa boutique quand Christian l’interrogea.

« Monsieur, lui demanda le jeune homme, pourrais-je savoir de vous s’il n’est pas arrivé malheur à M. Rétif de la Bretonne, qui demeurait au quatrième dans la maison voisine de la vôtre ?

— Ah ! dit l’épicier, n’était-ce pas un imprimeur qui faisait et composait des livres ?

— Justement.

— Qui avait une fille ?

— Oui.

— Monsieur, il ne lui est arrivé d’autre malheur que d’avoir déménagé.

— Comment, d’avoir déménagé ?

— Avant-hier.

— Savez-vous où il est allé ?

— Mais il est allé demeurer au faubourg Saint-Antoine.

— Connaissez-vous son adresse ?

— Non ; je sais seulement que c’est chez un marchand de papiers peints.

— Ne serait-ce pas chez son ami M. Réveillon ?

— M. Réveillon, c’est cela ! oui, monsieur, c’est chez M. Réveillon. »

Christian remercia l’épicier, et remonta dans son fiacre, auquel il donna l’adresse de M. Réveillon qu’il connaissait pour l’avoir entendu dire dix fois à Ingénue.

Un quart d’heure après, le fiacre s’arrêtait de l’autre côté de la rue, en face de la maison du marchand de papiers peints.

Une file de fiacres se tenaient à la porte, attendant pratique, tandis que les fenêtres du premier étage ardemment éclairées, jetaient une grande lueur jusque dans la rue.

Christian entendit le bruit des instruments, et vit s’agiter des ombres derrière les rideaux.

Le jeune homme comprit qu’il y avait bal chez Réveillon ; mais à quel propos ce bal ?

Il chargea son cocher de s’informer.

Le cocher descendit de son siège, alla échanger quelques mots avec un camarade, il revint.

« Eh bien, demanda Christian, qu’y a-t-il ?

— Il y a qu’on se marie dans la maison, et voilà.

— Et qui se marie ?

— Dame ! une jeune fille.

— Sais-tu son nom ?

— Je ne l’ai pas demandé.

— Informe-toi, et tâche de savoir le nom de la personne qui se marie. »

Le cocher retourna aux informations.

Tout ce que Christian avait appris jusque-là était étrange, mais n’était pas inquiétant. M. Réveillon avait deux filles ; c’était au premier étage que l’on dansait, c’est-à-dire chez M. Réveillon ; c’était donc, selon toute probabilité, l’une ou l’autre des demoiselles Réveillon qui se mariait.

Et, cependant, son cœur se serrait malgré lui, tandis que son cocher allait de fiacre en fiacre interroger les autres cochers.

Enfin, le brave homme revint.

« Dame ! monsieur, dit-il, ils prétendent comme cela qu’ils ne savent pas le nom de la mariée : mais, seulement, ainsi que vous le voyez, la noce a lieu chez M. Réveillon.

— Sans doute est-ce la noce d’une de ses filles ?

— Non pas, monsieur, interrompit le cocher ; je me suis informé : la personne qui se marie n’habite que depuis deux jours seulement chez M. Réveillon.

— Que dit donc cet homme ? » murmura Christian rapprochant ce que lui avait raconté l’épicier de la rue des Bernardins de ce que lui disait son cocher.

Il leva vers les fenêtres du premier étage un regard plein d’anxiété.

En ce moment, une des fenêtres s’ouvrit : des chants, des cris joyeux, débordèrent aussitôt de la maison dans la rue ; un homme s’accouda à cette fenêtre ; il sembla vaguement à Christian reconnaître cet homme.

C’était trop souffrir d’incertitude : Christian ouvrit la portière de son fiacre pour descendre et s’informer lui-même.

Mais, au même instant, et comme minuit sonnait, un autre fiacre arriva, et, au lieu de prendre la file, se vint placer dans un angle obscur de la rue, à quelques pas de son propre fiacre.

Ce fiacre était habité par un homme qui semblait, ainsi que Christian, être venu là pour attendre quelqu’un, et qui aussi, de même que Christian, paraissait désirer de n’être pas vu ; car, après avoir allongé avec précaution sa tête hors de la portière, voyant deux ou trois convives qui sortaient de la maison, et qui appelaient une voiture, il se rejeta au fond de la sienne.

Derrière ces trois ou quatre danseurs fatigués, un homme sortit précipitamment, et chercha autour de lui dans l’obscurité.

Sans doute, le second fiacre était arrêté à un endroit indiqué d’avance, car l’homme courut vers ce fiacre sans s’inquiéter de celui de Christian.

Christian pensa que, par cet homme, il en apprendrait probablement plus que par les cochers, et, sautant à terre, il s’avança, rasant les maisons, jusqu’à une porte cochère dont l’enfoncement lui offrait un abri.

L’homme qui était sorti de la maison, et qui s’était avancé vers le second fiacre, était vêtu avec une recherche singulière, à la façon d’un bourgeois endimanché.

« Le marié, sans doute », se dit Christian.

En effet, il avait un gros bouquet à la boutonnière de son habit.

Cet homme en arrivant près du fiacre, ôta son chapeau, et demanda à voix basse :

« Est-ce vous, monseigneur ? »

La voix la plus basse porte fort loin la nuit, quand tous les atomes de l’air se sont divisés, épanouis, pour laisser mieux glisser le son dans leurs intervalles.

« Ah ! ah ! c’est toi ? dit une voix sortant du fiacre.

— Oui, monseigneur. »

Christian, retenant son haleine, au monseigneur, écouta plus attentivement.

« Eh bien, demanda l’homme à pied, suis-je de parole, et vous ai-je donné un faux avis ?

— Ah ! par ma foi, j’avoue que je n’y croyais pas !

— Que croyiez-vous donc ?

— Mais que tu te ménageais une petite vengeance. Tu étais sorti en menaçant, je ne l’avais pas oublié, et la preuve, c’est que j’ai pris sur mon siège un garde qui a des pistolets… et j’en ai aussi, comme tu peux le voir.

— Inutile précaution, monseigneur ! reprit avec amertume l’homme dont on se défiait ; je vous ai dit que je me vengerais de vos injustices, vrai ; mais, ma vengeance, la voici : ce que vous avez désiré, je vous l’offre ; ce que je vous avais promis, je vous le donne. Un honnête homme n’a que sa parole.

— Ainsi la petite est là ?

— C’est-à-dire que ma femme est là, oui, monseigneur.

— Ah çà ! mais… et toi ?…

— Moi, monseigneur, je vais partir ; vous demeurerez. Tout le monde est prêt à se retirer, comme vous pouvez le voir. Trois ou quatre acharnés m’attendent encore pour me dire adieu, le bonhomme de père va bénir sa fille ; sa fille bénie, se retirer chez lui et se coucher. Je vous apporte une clef de ma chambre ; vous prenez mon lieu et ma place, et vous apprenez, par le sacrifice que je vous fais, à mieux traiter à l’avenir le plus fidèle de vos serviteurs.

— Oh ! mais c’est sublime, ce que tu fais là !…

— Ne plaisantez pas, monseigneur ! c’était une chose plus grave que vous ne croyez, c’était tout simplement une affaire de réhabilitation. Vous avez mis avant moi dans votre estime, des Bontems, des Lebel, des conteurs et des bateleurs : j’ai voulu vous prouver que je pouvais faire ce qu’aucun de ces gens-là n’a jamais fait.

— Où diable l’amour-propre va-t-il se nicher ! murmura celui à qui l’on donnait le titre de monseigneur.

— Maintenant, silence, s’il vous plaît. Quand vous aurez vu sortir la famille Santerre – trois personnes : une femme, un enfant de huit à dix ans, et un gaillard de cinq pieds dix pouces, le fournisseur de bière de tout le quartier –, entrez hardiment, et montez au troisième étage ; la porte dont vous aurez la clef est placée juste en face de l’escalier.

— Bien ! bien ! tu auras de mes nouvelles, et tu verras comment je répare mes torts.

— Les avouer, monseigneur, dit l’homme à pied, d’un ton sentencieux, c’est déjà beaucoup !

— N’importe ! tu ne te contenterais pas de cela, en échange de ta nuit de noces, et tu aurais raison… Adieu, Auger ! »

Christian avait entendu tout ce dialogue, et il lui semblait rêver ; car il n’y comprenait rien, et ne pouvait croire qu’il fût mêlé à cette comédie, qui se jouait entre cet homme qu’on appelait monseigneur, cet homme qu’on appelait Auger, et cette jeune mariée que son mari vendait si impudemment à un grand seigneur quelconque, la première nuit de ses noces.

Cependant, au milieu de tout cela, il lui passait des frémissements par tout le corps ; la voix de cet homme qui se cachait dans le fiacre ne lui était pas inconnue ; le nom d’Auger, il l’avait déjà entendu prononcer.

Il écouta encore, mais le colloque était terminé ; cet homme qu’on avait appelé Auger était remonté dans la maison, d’où, peu de temps après, il sortit de nouveau à la suite des trois personnes qu’il avait indiquées, c’est-à-dire de Santerre, de sa femme et de son fils.

« Adieu, monsieur Santerre ! dit-il tout haut en fermant la portière du fiacre où celui-ci venait de monter ; adieu, madame Santerre ! à demain ! »

Un éclat de voix, suivi d’un gros rire, ferma la conversation.

Le fiacre partit.

Alors, Auger fit un signe : la portière du second fiacre s’ouvrit, un homme enveloppé d’un manteau en descendit ; il gagna, avec précaution, la porte où l’attendait Auger ; celui-ci lui mit dans la main quelque chose que Christian comprit être la clef promise, et, comme s’il eût craint qu’il ne restât encore quelque défiance à l’homme qu’il appelait monseigneur, le nouveau marié tourna le coin de la rue et disparut.

Christian demeura immobile et épouvanté : moins il comprenait, plus il avait peur.

Dès qu’Auger fut parti, l’inconnu entra dans la maison, en referma la porte sur lui, et ce fut tout.

Alors, par la fenêtre restée ouverte, une voix bien connue de Christian retentit jusque dans la rue, et, bien autrement mortelle que la balle qui était venue le frapper à la cuisse, le vint frapper au cœur.

C’était la voix de Rétif, qui disait :

« Allons, mon gendre, fermez bien vos portes, et bonne nuit !… Hymen ! je vous recommande mon Ingénue ! »

Et la fenêtre se referma.

Christian tomba foudroyé sur une borne.

« Ah ! plus de doute, plus de doute, murmura-t-il, Ingénue est mariée !… Mais, reprit-il tout à coup, qu’est-ce que cet Auger qui dit ma femme, et qui fuit de la maison où il a fait entrer un homme à sa place ?… Qu’est-ce que celui qu’on appelle monseigneur ? Auquel des deux Rétif recommande-t-il Ingénue ?… Oh ! maison maudite ! s’écria-t-il, pourquoi n’ouvres-tu pas tes flancs pour laisser mon regard pénétrer dans tes recoins les plus sombres ? »

Et il étendait vers elle ses deux mains crispées, comme s’il eût voulu l’éventrer de ses ongles.

Mais bientôt il laissa retomber ses bras épuisés, et, ivre de colère, il s’abandonna au flot tout-puissant de son malheur.

« Je saurai demain tout ce mystère, dit-il ; demain, cet homme qui est entré sortira, et je serai là, moi, pour reconnaître son visage. »

Il s’adossa au mur afin de ne pas tomber.

Puis, voyant les lumières du salon s’éteindre au premier étage, et, derrière une fenêtre au troisième, la veilleuse seule briller, fatal témoin du bonheur d’un autre, il monta en gémissant dans son fiacre, qu’il conduisit et fit arrêter en travers de la porte même, et là, sur ses coussins, grelottant et pleurant, il compta les longues heures de cette effroyable nuit en attendant la sortie de cet homme qui lui volait son bonheur.

q

Chapitre 45
La chambre de la mariée

Plus d’une heure s’écoula ainsi, heure d’angoisses inexprimables et de tortures sans nom pour Christian.
Pendant cette heure, il descendit de son fiacre et y remonta vingt fois.

Vingt fois ses yeux se fixèrent sur la veilleuse, dont l’immobile clarté transparaissait à travers les rideaux de la fenêtre.

Enfin son oreille tendue crut entendre quelque bruit dans l’allée, dont la porte, longtemps secouée vainement, finit par se rouvrir sous les efforts d’une main inexpérimentée.

Par cette porte entrouverte, un homme enveloppé d’un manteau s’élança dans la rue.

Mais, prévenu par le bruit, Christian avait eu le temps de descendre de son fiacre, et de se placer sur le chemin de cet homme.

L’inconnu s’arrêta ; Christian comprit que, sous les plis de son manteau, sa main cherchait la garde d’une épée.

Cependant, avant de tirer cette épée, il fit un pas en arrière, et, avec une voix qui indiquait l’habitude du commandement :

« Holà ! monsieur ! dit-il, pour me barrer ainsi le chemin, qui êtes-vous, s’il vous plaît, et que me voulez-vous ?

— Mais je veux savoir qui vous êtes vous-même, vous, monsieur, qui sortez à une telle heure de cette maison ?

— Bon ! dit une voix railleuse, il paraît que j’ai affaire à M. le chevalier du guet ; je ne croyais pas la police de Paris si bien faite !

— Je ne suis pas le chevalier du guet, et vous le savez bien, monsieur, dit Christian.

— Eh bien, alors, si vous n’êtes pas le chevalier du guet, dit l’inconnu, laissez-moi partir. »

Et, étendant le bras, il fit un mouvement pour écarter Christian.

Celui-ci saisit de sa main gauche le haut du manteau de l’inconnu, et, tandis qu’il tirait son épée de la main droite, il écarta ce manteau du visage qu’il recouvrait.

Mais, en même temps, il recula avec effroi.

« Monseigneur le comte d’Artois ! s’écria-t-il. Oh ! monseigneur, c’est vous ?

— Mon page Christian ! s’écria le comte d’Artois à son tour, faisant un pas en avant, tandis que le jeune homme en faisait trois en arrière.

— Monseigneur, monseigneur, s’écria Christian, il y a trois heures que j’entends votre voix, que je reconnais votre démarche, et, cependant… Oh ! non, oh ! non, je ne voulais pas croire.

— Que ne vouliez-vous pas croire, monsieur ?

— Que votre Altesse royale eût pu se décider à faire…

— Quoi ?

— Ce qu’elle vient de faire ici, c’est-à-dire de commettre le plus odieux de tous les crimes !

— Plaît-il ! s’écria le prince, et de quel ton me parlez-vous, monsieur Christian ?

— Mais Votre Altesse royale ne sait donc pas une chose terrible ?

— Laquelle ?

— C’est qu’elle occupe la place d’un homme qui s’est marié aujourd’hui.

— Et qui m’avait vendu sa femme… Si fait, monsieur Christian, je sais cela.

— Et Votre Altesse avoue… ? Infâme ! »

Le prince haussa les épaules.

« Ah çà ! dit-il, on est donc bien vertueux dans mes pages ? Que chante donc le peuple de Paris, qui hurle à l’immoralité, quand je passe ?

— Monseigneur, je suis ou non moral, cela ne regarde pas le peuple de Paris ; mais ce qui me regarde, moi, ce que ma conscience me dit, ce que mon honneur me défend, c’est de servir un prince que l’on déshonore par de pareils services ! J’ai, en conséquence, le regret de déposer ma démission aux pieds de Votre Altesse royale.

— Ici ! comme cela ! dans la rue ! fit le prince essayant d’éclater de rire.

— Oui, mon prince, répondit gravement Christian ; et ce n’est pas ma faute si, tombant à vos pieds, elle tombe dans la boue.

— Oh ! par ma foi, voilà un plaisant drôle ! s’écria le comte d’Artois irrité.

— Monseigneur, dit Christian ; je suis bon gentilhomme ; je ne suis plus à votre service ; et…

— Et ?…

— Et vous m’insultez, je crois !

— Oh ! qu’à cela ne tienne, monsieur Christian ; aussi bien, je suis de méchante humeur, ce matin, et je ne serais point fâché, vraiment, de corriger quelqu’un.

— Monseigneur…

— Comprenez-moi, monsieur ; car, moi aussi, je vous parle en gentilhomme. Vous vous trouvez insulté, n’est-ce pas ?

— Monseigneur…

— Vous vous trouvez insulté ! oui ou non ?

— Monseigneur…

— Mais répondez donc, morbleu !

— Monseigneur a prononcé le mot de drôle ?

— Eh bien, soit ! Acceptez réparation, je vous l’offre : vous voilà au niveau de monseigneur le duc de Bourbon ; ce n’est pas à dédaigner, j’espère. »

Christian hésitait, ne sachant ce que voulait dire le prince ; mais celui-ci continua, le tirant de toute hésitation :

« Voyons, dégainez, mon bel ami ! mais hâtez-vous ; dédaignez, tandis qu’il n’y a personne, attendu que, s’il passait quelqu’un, que je fusse reconnu, et que vous fussiez pris, il y va tout bonnement de votre tête.

— Mon prince !

— Eh ! mordieu ! ne criez pas tant, et battez-vous, monsieur le redresseur de torts ! monsieur le défenseur de la morale ! »

Et, en disant ces mots, le prince mit bravement l’épée à la main.

Christian, emporté par un premier mouvement de haine et de jalousie, avait déjà tiré la sienne à moitié, quand, tout à coup, frappé de l’énormité qu’il allait commettre :

« Non, non, jamais ! » dit-il.

Et il repoussa son épée dans le fourreau.

« Eh bien, monsieur, dit le prince lui laissant bien achever son mouvement et sa phrase, puisque vous voilà raisonnable, tirez de votre côté, et moi du mien. »

Et le prince s’éloigna en mâchonnant quelques mots que Christian ne comprit point, et que, tout abasourdi qu’il était, il ne chercha pas même à comprendre.

Le prince disparut.

Christian rallia ses idées, et regarda autour de lui.

Le prince, en sortant, avait laissé entrouverte la porte de l’allée.

Christian s’en aperçut, et jeta un cri, moitié de joie, moitié de douleur.

C’était une voie ouverte à l’explication de toute cette terrible histoire.

Le jeune homme s’élança dans l’escalier, monta les trois étages, trouva la porte en face de l’escalier poussée seulement, ainsi que celle de la rue, entra et aperçut Ingénue, pâle, comme en délire, agenouillée, la tête perdue, en face de son lit.

Elle se retourna au bruit que fit Christian, et, en reconnaissant ce Christian tant attendu, elle poussa un cri, et s’évanouit.

Le jour venait ; il blanchissait les vitres de la maison ; une fenêtre percée dans un angle de la chambre donnait sur le jardin des demoiselles Réveillon ; on entendait les oiseaux chanter, dans ce jardin, de ce petit chant matinal qui ne ressemble en rien aux autres bruits de la journée.

Christian, en voyant tomber Ingénue, avait couru à elle, et, la soulevant dans ses bras, essayait de la rappeler à la vie. Tout à coup, un pas retentit dans la chambre voisine : c’était celui d’Auger.

Il avait vu s’éloigner le prince, et revenait au domicile conjugal.

Ingénue évanouie, Christian penché sur elle, cet homme au seuil de la porte, les premiers rayons d’un jour blafard glissant sur cette scène, formaient un étrange tableau plein de mystérieuse terreur et de froide épouvante.

Christian reconnut l’homme abject, le mari infâme ; il ne savait rien encore ou presque rien, sinon qu’Ingénue était victime d’un si lâche calcul.

Il mit l’épée à la main.

Auger, qui avait déjà fait quelques pas dans la chambre, recula jusqu’à la porte en jetant autour de lui des regards effarés.

Il cherchait une arme.

À la vue de cet homme, Ingénue sortit de sa torpeur léthargique ; elle écarta ses longs cheveux retombés autour d’elle comme un voile de pudeur.

Elle regarda l’un après l’autre Christian et Auger.

Puis la raison lui revint, et, avec elle, la conscience de la terrible situation où elle se trouvait.

Elle fit signe à Christian de sortir.

Le jeune homme hésitait ; Ingénue répéta le signe plus impérativement que la première fois.

Moitié désespéré, moitié attendri par son malheur et par le malheur de cette femme, Christian obéit comme un esclave.

Auger s’écarta devant l’épée nue, dont Christian, en passant, lui fouetta le visage.

Christian s’arrêta un instant sur le palier.

D’abord, dans la crainte d’une surprise, et aussi pour voir une dernière fois le visage de cette charmante femme à jamais perdue pour lui.

Elle, de son côté, le regardait aussi.

Le rayon de leurs yeux se croisa.

Il y avait dans les yeux d’Ingénue tant de candeur, tant de regret, tant d’amour, qu’il s’élança dans l’escalier, déchiré par mille impressions contradictoires.

Ingénue resta seule avec Auger.

La présence de Christian dans cette chambre était inexplicable pour lui, et confondait toutes ses pensées.

Il ne savait rien, ne comprenait rien, et paraissait ivre.

La jeune femme aussi hésitait à penser ; elle tremblait de voir clair dans cet abîme ; elle se sentait prise d’avance du vertige de la honte.

Aussi n’eut-elle que la force de dire ces seuls mots :

« En vérité, vous êtes un infâme !… »

Il voulut parler.

« Si vous approchez, dit-elle, j’appelle ici mon père ! »

Auger frémit.

La scène de famille lui paraissait redoutable.

« Misérable ! dit Ingénue, quand vous avez agi comme vous venez de le faire, avez-vous songé à une chose ? c’est qu’un seul mot de moi, prononcé devant le premier magistrat venu, et vous êtes perdu sans retour ? »

Auger fit un mouvement ; mais Ingénue, d’une voix plus ferme :

« Perdu sans que le crédit de votre maître puisse vous sauver ! »

Auger essaya de parler.

« Taisez-vous, monsieur, lui dit-elle ; je vous chasse d’auprès de moi !

— Mais, s’écria celui-ci avec effronterie, vous ne savez pas même de quoi vous m’accusez, madame !

— Je vous accuse, monsieur, d’avoir introduit ici, c’est-à-dire chez mon père, c’est-à-dire chez moi, c’est-à-dire dans la chambre nuptiale, votre maître, celui que vous avez renié, M. le comte d’Artois.

— Qui vous l’a dit ?

— Lui-même ! »

Auger demeura un instant silencieux, et les lèvres crispées par un méchant sourire.

Pendant cet instant de silence, il chercha ce qu’il pouvait répondre : il crut l’avoir trouvé.

« Il vous a dit cela parce que, m’ayant fait arrêter dans la rue au moment où je descendais pour reconduire M. Santerre, et s’étant substitué à moi, il a bien fallu qu’il se défendît comme il pouvait. »

Cette raison avait de la vraisemblance ; elle étonna Ingénue.

« Alors, dit-elle, vous accusez le prince ?

— Sans doute ! il a voulu se venger de moi.

— À votre avis, c’est lui qui a tendu le piège où vous êtes tombé ?

— N’est-ce pas vraisemblable ?

— Soit ! j’admets la vraisemblance ; eh bien, nous allons appeler mon père.

— Votre père ?

— À l’instant même.

— Pourquoi faire ?

— Il a une plume qui vaut une épée ; il mettra cette arme au service de mon honneur, qui aurait dû être le vôtre, et nous aurons justice du malfaiteur, quoique le malfaiteur soit un prince !

— Oh ! ne faites pas cela, s’écria, Auger, épouvanté de l’exaltation d’Ingénue.

— Comment ! qui vous arrête ?

— Le crédit du prince est immense.

— Vous avez peur ?

— Dame ! je l’avoue, je suis un bien petit monsieur pour me frotter à une Altesse royale !

— L’honneur n’est donc plus rien pour vous ? ce n’est donc pas une satisfaction pour vous, que la vengeance à tirer d’un prince dont le premier, et sans que personne vous y forçât, vous avez dit tant de mal ?

— Mais, madame, vous voulez donc absolument me perdre ?

— Mais, monsieur, vous mentiez donc, quand vous disiez que rien ne vous coûterait pour redevenir honnête homme ?

— Madame !

— Tenez, taisez-vous ! Je vous l’ai dit, je vous le répète, vous êtes un infâme !

— Eh bien, soit ! la guerre, puisque vous le voulez, madame ! Dites que j’ai attiré le prince ici, et je dirai, moi, que vous y avez appelé votre amant.

— Oh ! je le veux bien, s’écria généreusement Ingénue ; avouez votre infamie, j’avoue mon amour.

— Madame !

— Faites ! le monde jugera. »

Auger comprit qu’ayant affaire à un caractère comme celui d’Ingénue tout était perdu pour lui.

Il sourit comme le mauvais ange.

« C’est égal, dit-il, nous verrons la fin ?

— La fin ? Oh ! si vous voulez la savoir d’avance, dit Ingénue, c’est facile !

— Oui, voyons.

— Eh bien, la voici : j’avouerai tout à mon père, et, alors, prenez garde, son chagrin vous coûtera cher ! ou, ce qui est plus digne d’une honnête femme et d’une chrétienne surtout, je tairai cette horrible histoire au pauvre homme, que vous avez déjà si indignement joué, trompé, abusé ! je souffrirai en silence, comprenez-vous bien ? pas une plainte contre vous ne sortira de ma bouche ; mais, à partir de cette heure, vous n’êtes plus pour moi qu’un objet de dégoût et de mépris ! »

Auger fit un mouvement de menace ; mais Ingénue ne s’en préoccupa point, et continua :

« En un mot, justifiez-vous avant deux jours, par un éclat qui me venge, ou résignez-vous à comprendre, chaque fois que mes lèvres remueront, que je vous appelle lâche et infâme.

— Bien ! » dit Auger.

Et il sortit, ne comprenant rien à ce qui s’était passé, cherchant dans sa vile imagination mille moyens de comprendre, et se heurtant à mille suppositions plus invraisemblables et surtout plus fausses les unes que les autres. Ingénue regarda son mari sortir, l’écouta s’éloigner ; puis, lorsque le bruit de ses pas eut cessé dans l’escalier, elle se leva, alla soigneusement fermer la porte ; après quoi, elle revint tomber près de son lit à genoux, avec des prières qui durent aller toucher Dieu, au fond de son divin royaume, et elle appela Christian, avec une voix si douce, que l’ange de ses rêves, qui n’avait jamais été appelé de cette douce voix, dût en être jaloux !

q

Chapitre 46
Comment M. le Comte d’Artois reçut Auger

Malheureusement séparé d’Ingénue par une moitié de Paris, le pauvre Christian ne pouvait entendre cette voix, qui l’eût cependant bien consolé.
Dans ce chaos d’événements, dans ce dédale de pensées, Christian, comme Auger, avait perdu la raison, et succombait sous la douleur, comme Auger sous la peur et sous le mépris.

Il rentra chez sa mère harassé, livide, effrayant à voir, ne répondit rien aux questions pleines de sollicitude qu’elle lui adressa, et se jeta sur son lit, prenant sa tête entre ses deux mains comme si sa tête eût menacé d’éclater.

Mais bientôt il se releva.

Au milieu de la nuit qui se faisait autour de lui, il distinguait une figure insolente et railleuse.

C’était celle du prince qui lui avait offert le combat qu’il avait eu la force de refuser, tant, à cette époque, une Altesse royale était une chose imposante pour un gentilhomme.

Il venait de prendre une décision : c’était d’écrire au prince.

Sous cette impression, il écrivit une lettre pleine de toute l’amertume de son âme, et l’envoya immédiatement à Versailles, avec ordre de la faire remettre au prince sans aucun délai.

Cette lettre contenait sa démission en bonne forme, et l’assurance que l’honneur d’Ingénue serait bien vengé par la publicité donnée à un si lâche guet-apens.

Puis, n’ayant plus rien à faire désormais, puisque toutes ses espérances et toutes ses amours se trouvaient brisées du même choc, il se remit au lit, afin de donner un peu de repos à sa blessure, que la fatigue et les émotions de la veille avaient envenimée d’une façon alarmante.

Quelque diligence que fît le messager, il ne put arriver à Versailles que vers les neuf heures du matin.

Venant d’un des pages de Son Altesse royale, la missive fut remise au prince aussitôt son réveil.

Le comte d’Artois ouvrit la lettre dans son lit, la lut et commença de la commenter avec une certaine inquiétude, car le temps n’était plus où les peuples gémissaient sans espoir sous la pression de la noblesse ; l’air précurseur des révolutions commençait à souffler ; l’éclair du 14 juillet brillait à l’horizon ; la foudre du 10 août grondait dans le lointain.

Louis XVI, ce bon et digne roi, qui venait d’abolir la torture préparatoire et qui devait affranchir, ou plutôt laisser affranchir la nation française, avait déjà désappris à sa famille les abus du pouvoir.

Le jeune prince, fatigué de sa course nocturne, revenu au grand galop de ses chevaux à Versailles, pour faire de l’alibi en cas de scandale, réfléchissait donc au danger de cette affaire, et cherchait les moyens de le conjurer, lorsque Auger, qui avait ses entrées franches chez lui, poussa la porte de sa chambre, et apparut au pied de son lit.

Auger croyait avoir tenu, et même au-delà, toutes les promesses qu’il avait faites au prince ; Auger, par conséquent, radieux, épanoui, portait, sur son visage, à la fois la bouffissure de l’orgueil et celle de la servilité satisfaite : une face boursouflée par l’habitude des soufflets.

Le prince, en apercevant Auger, poussa un ah ! que celui-ci interpréta d’une façon bien inconsidérée.

« Ah ! voilà maître Auger ! dit le prince.

— Qui espère avoir prouvé à Votre Altesse royale que, si un serviteur comme Zopire est rare, il n’est du moins pas introuvable ; seulement, monseigneur voudra bien se rappeler que Zopire avait été comblé de biens par Darius, tandis que, moi… »

Le prince l’interrompit.

« Monsieur Auger, lui dit-il, vous êtes fort savant, à ce qu’il paraît, à l’endroit de l’histoire ancienne ; mais, croyez-moi, mieux vaudrait pour vous avoir convenablement appris l’histoire de notre maison.

— Je dis cela à monseigneur, reprit Auger avec son sourire le plus gracieux et sa plus charmante voix, parce que ce que j’ai fait pour Son Altesse royale a quelque rapport, a beaucoup de rapport même, avec ce que le satrape Zopire fit pour Darius. »

Le comte se taisait en regardant Auger.

« Le satrape Zopire se coupa le nez et les oreilles pour entrer dans Babylone, et, quand il y fut entré, il en ouvrit les portes à Darius… Mais qu’a donc monseigneur ? Il semble me regarder avec un air de colère. »

En effet, la figure si franche et si ouverte du comte d’Artois s’était considérablement assombrie pendant ce parallèle à la manière de Plutarque, que M. Auger avait fait entre lui-même et le satrape perse.

« À votre avis, monsieur Auger, répondit le prince, ai-je donc sujet d’être content ?

— Eh quoi ! monseigneur n’est point satisfait ? s’écria Auger, qui ne se doutait point qu’il restât au prince quelque chose à désirer.

— Et à quel propos le serais-je, s’il vous plaît ?

— Oui, je comprends, monseigneur est mécontent parce qu’il a été reconnu ; mais qu’importe, reconnu ? c’est un plaisir de plus !

— Ah çà ! mais on dirait que vous raillez, maître Auger ! » fit le prince en se soulevant avec vivacité sur son oreiller.

Auger recula sous la flamme de la colère qui jaillissait des yeux du prince.

« Eh ! mais, monseigneur, vous m’épouvantez, dit-il. D’où vous vient cette disposition à mon égard ? N’ai-je donc pas religieusement tenu ma promesse ?

— Vous avez vendu, monsieur Auger ; mais vous n’avez pas livré, voilà tout.

— Plaît-il, monseigneur ? fit Auger avec étonnement.

— Je dis que, comme un sot ou comme un traître, vous avez laissé brûler une veilleuse à la lueur de laquelle j’ai été reconnu ; qu’il y a eu des cris, des menaces, des larmes. Or, comme je n’ai pas l’habitude de violenter les femmes, j’ai dû battre en retraite.

— Comment, monseigneur ?…

— Oh ! mais soyez tranquille, monsieur Auger, ce n’a pas été sans dire que vous m’aviez ouvert les chemins. »

Le visage d’Auger exprima la plus incroyable stupeur.

« Quoi ! dit-il, repoussé ! vous, monseigneur ?

— Eh ! vous le savez bien, double face ! N’avez-vous donc pas vu mademoiselle votre femme ? »

Et le comte d’Artois appuya sur ce mot mademoiselle.

« Eh bien, reprit Auger, espérant que le prince allait descendre jusqu’à la plaisanterie, eh bien, vous avez raison : oui, monseigneur, mademoiselle ma femme !car mademoiselle ma femme est d’une telle innocence, qu’elle n’a point soupçonné, j’en suis certain, que vous eussiez autre chose à faire qu’à lui rendre visite ; elle m’a reproché seulement d’avoir aidé Votre Altesse royale à s’introduire chez elle. En vérité, elle fut bien baptisée, et Ingénue est un véritable miracle d’ingénuité.

— Oui, vous trouvez cela charmant, vous.

— Monseigneur…

— Soit ; mais vous permettrez que je ne sois pas de votre avis, car j’ai passé la nuit à me faire jeter à la porte par le miracle d’ingénuité.

— Cependant, monseigneur…

— Taisez-vous ! vous êtes un sot : vous m’avez infligé un affront, vous avez compromis mon honneur.

— Oh ! murmura Auger tout tremblant, monseigneur prendrait-il véritablement au sérieux… ?

— Si je le prends au sérieux ? Je crois mordieu bien !… Comment ! vous suspendez sur ma tête une affaire qui me conduirait fort loin peut-être, si je ne vous avais là heureusement, pour ma garantie, et vous me demandez, double faquin ! si je prends cette affaire au sérieux ?

— L’ai-je bien entendu ? s’écria Auger ; monseigneur voudrait faire retomber sur moi… ?

— Mais, certainement, monsieur !

— Cependant, à quelle occasion, monseigneur ?

— Mais à l’occasion que j’ai trouvé dans la rue un de mes pages, monsieur Christian Obinsky ; un paladin, qui m’a cherché noise, et avec lequel j’ai été sur le point de croiser le fer.

— Alors, monseigneur, c’est le même, sans doute, qui était monté chez Ingénue.

— Ah ! vous voyez ! chez Ingénue ! le miracle d’ingénuité avait un amant !

— Monseigneur peut-il croire… ?

— Cette vertu si pure se faisait garder par un remplaçant à vous ! seulement, le remplaçant avait le numéro 1, tandis que vous m’offriez, à moi, le numéro 2. Merci, monsieur Auger !

— Comment, vous supposeriez, monseigneur… ?

— Attention délicate, et dont je vous saurai gré, en temps et lieu ; vous pouvez être tranquille, monsieur Auger.

— Mais, monseigneur, j’ignorais le page ! je n’avais aucune idée du Christian ! Comment savait-il… ?

— Eh ! monsieur, quand on se compare modestement à Zopire, on doit être mieux renseigné que cela. Vous ne pourriez pas, comme Zopire, vous faire couper le nez : il n’est pas assez long pour cela ; mais, quant aux oreilles, c’est une autre affaire, et, si vous ne déguerpissez pas bien vite, je m’en charge, moi !

— Oh ! monseigneur, épargnez-moi !

— Vous épargnez ! pourquoi cela ? Non, pardieu ! tout au contraire, je vous écraserai… Tenez, voyez ! »

Et il montra à Auger la lettre qu’il tenait.

« Le jeune homme numéro 1, mon page, m’écrit des douceurs : voyez, il me menace ! Soit ; la publicité retombera sur vous, monsieur Auger, et d’avance je vous déclare une chose : c’est que je ne la crains pas. »

Auger ouvrait des yeux hébétés ; il avait beau chercher, il ne devinait pas où en voulait venir le prince.

« Et, d’abord, continua le comte d’Artois, je vous chasse une seconde fois. Entre nous, je veux bien vous dire pourquoi : c’est parce que vous êtes aussi maladroit que méchant ; mais, aux yeux des gens du monde, des bourgeois, des gazetiers, des publicistes, des philosophes, je vous chasse, parce que vous êtes l’auteur de cette infamie qui consiste à livrer à un homme la femme qu’on a épousée.

— Monseigneur !

— J’ignorais, moi – et, quand je le dirai, on me croira –, j’ignorais qu’Ingénue fût votre femme ; vous m’avez pris pour dupe : on vous sait si habile, que cela n’étonnera personne ; c’est un rôle dont je me contenterai. Vous étiez mon valet de chambre ; heureux de me plaire, vous m’avez donné une clef de porte ; je l’ai prise, c’est vrai ; mais, cordieu ! j’ignorais que cette clef ouvrît la chambre de votre femme, c’est-à-dire d’un ange de pureté. Ah ! maître Auger, vous n’êtes qu’un sot : je vous tiens, et je ne vous lâcherai pas, soyez tranquille !

— Mais vous me perdez, monseigneur !

— Pardieu ! croyez-vous que j’hésiterai entre vous et moi, par exemple !

— Mais, monseigneur, je vous jure que ce n’est pas ma faute.

— Il serait, en vérité, curieux que vous arrivassiez à me persuader que c’est la mienne.

— Je le demande à Votre Altesse, qui diable pouvait prévoir le Christian ?

— Eh ! oui, cent fois oui, monsieur le drôle ! vous deviez le prévoir.

— Moi !

— C’était votre état de bon serviteur ; car, enfin, si le page, au lieu d’être un galant homme, eût été un de ces vils coquins qui spéculent, ou un de ces bandits qui détroussent, il eût pu m’arracher d’abord ma bourse, puis ma vie, à la pointe d’une épée ; il eût pu me tuer, monsieur Auger ! Qu’en pensez-vous ? Dites. »

Un frisson courut par toutes les veines du misérable ; il se représenta, non pas le comte d’Artois mort et gisant sur le pavé, mais la place de Grève, la roue et, près de cette roue, le bourreau, une barre de fer à la main.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-il en se tordant les mains, qu’arrivera-t-il de moi, monseigneur, si Votre Altesse m’abandonne ?

— Ce qu’il arrivera de vous ? Mais je ne vous apprends pas une nouvelle, je présume, quand je vous dis que je m’en embarrasse fort peu. Cette lettre me demande justice ; je ferai justice : je dirai tout au roi, je demanderai la protection de la reine pour une femme que l’on veut déshonorer, j’irai demander pardon à Ingénue elle-même. Eh ! que diable, maître Auger, il n’y a pas que vous qui sachiez jouer un rôle ! Puis, quand j’aurai fait tout ce qu’il faut pour ma propre conscience, je songerai à vous. On me menace de la publicité ! soit : je l’accepte ; je la ferai telle, cette publicité, que jamais lumière n’aura lui plus favorable pour moi. Il y aura l’ombre pour vous, monsieur Auger, réfugiez-vous-y, si bon vous semble.

— Ainsi donc, monseigneur, vous m’abandonnez ? fit le misérable en se courbant.

— Non seulement je vous abandonne, mais encore je vous renie.

— Et, cependant, si j’eusse réussi ?

— Si vous eussiez réussi ?

— Oui.

— Eh bien, il faut que je vous le dise, monsieur Auger ; j’en eusse été bien fâché. J’aime le plaisir, sans doute ; mais je trouve que c’est, en vérité, l’acheter trop cher, que de faire pleurer une femme aussi chaste, aussi pure, aussi intéressante que madame Ingénue Auger, née Rétif de la Bretonne. Si j’eusse réussi, je crois, Dieu me pardonne, monsieur Auger, que je vous eusse fait tuer comme un chien ; car, si j’eusse réussi, j’aurais des remords, tandis qu’aujourd’hui que j’ai échoué, Dieu merci, je n’ai que de la honte.

— Monseigneur ! monseigneur ! s’écria Auger, serez-vous donc inflexible ?

— Monsieur Auger, je serais trop bête vraiment de ne pas saisir cette occasion de me réhabiliter dans l’estime publique, en vous chassant de chez moi.

— Ainsi donc plus d’espoir !

— Aucun, monsieur ! Sortez d’ici, et rappelez-vous que chaque bruit du dehors aura son écho dans cette chambre ; vous serez l’enclume, et je serai le marteau. Tenez-vous bien, monsieur Auger, tenez-vous bien !

— Oh ! l’on me pousse ! l’on me pousse ! s’écria Auger, je ne voulais cependant pas aller au crime.

— Vous irez où vous voudrez, répondit le prince ; mais, comme il est probable que c’est à la potence, je désire que vous ne soyez pas pendu chez moi. »

Auger poussa un cri sourd, regarda autour de lui d’un air égaré, et disparut avec le sifflement des furies dans les oreilles.

À peine avait-il disparu, que le prince tira violemment le cordon de la sonnette.

« Qu’on m’aille chercher M. Christian Obinsky, dit-il ; je veux le voir sur-le-champ. »

q

Chapitre 47
Prince et gentilhomme

Christian, la lettre partie, le premier feu de la colère passé, la fièvre un peu calmée, réfléchissait aux conséquences de sa conduite avec le prince, et, sans être alarmé, s’en inquiétait beaucoup, lorsque, vers les onze heures du matin, le messager de Son Altesse royale arriva.

Il avait fait grande diligence, étant venu de Versailles à Paris en une heure, à peu près.

L’annonce de ce messager fut loin de rassurer le jeune homme.

Il s’agissait bien encore un peu de la Bastille en l’an de grâce 1788, c’est-à-dire un an avant qu’elle fût démolie, et l’on n’avait pas entièrement désappris la tradition qui enjoint à tout Français de respecter un prince du sang, même dans ses erreurs.

Christian, qui était au lit, fit entrer le messager ; puis il l’interrogea.

Le messager ne savait rien ; il n’avait reçu d’autre ordre que de partir de Versailles, de faire la course à franc étrier, et d’inviter Christian à se rendre lui-même à Versailles, sans perdre de temps.

Sans perdre de temps, c’était bref.

Il n’y avait pas de doute sur les intentions du comte d’Artois ; elles ne pouvaient être bonnes.

Christian soupira donc à l’idée du sort qui l’attendait ; mais son parti n’en fut pas moins vite pris.

Il annonça au messager du prince qu’il pouvait retourner à Versailles, et dire positivement qu’il le suivait.

Puis il passa chez sa mère.

Il fallait tout prévoir, même le cas où, de Versailles, il reviendrait directement coucher à la Bastille.

« Ma mère, dit-il, Son Altesse royale m’ordonne de me rendre à l’instant même auprès d’elle ; il se pourrait qu’elle m’envoyât, maintenant que je suis dispos, faire un voyage dont autrefois il avait été question.

— Eh bien, dit la comtesse, soit ; avant votre départ, nous nous reverrons.

— Savoir, ma mère.

— Comment, savoir ? dit la comtesse.

— Sans doute, madame : parfois ces sortes d’expéditions sont soudaines.

— Mon fils !

— Oui, ma mère, un messager part aussitôt ses instructions reçues, et il devient difficile de faire des adieux, attendu que le secret serait bien aventuré par la présence du messager à Paris.

— Je comprends, dit la comtesse avec inquiétude, je comprends ; ainsi vous partez ?

— Oui, ma mère.

— Mais votre santé ?

— J’avais surtout besoin de distraction, et le voyage que je vais entreprendre, si toutefois je l’entreprends, m’en donnera.

— Je n’ai plus d’objections à faire », dit la comtesse.

Puis, regardant le jeune homme avec un indicible amour :

« Aurai-je seulement la facilité de vous voir, dit-elle, avant que vous vous mettiez en route, fût-ce à une barrière de Paris où vous me diriez de vous attendre ?

— Je ne sais, madame, fit Christian avec hésitation.

— Quelque voyage que vous entrepreniez, on ne peut vous refuser cela ; sinon, je vous dirais même de diriger mon voyage du côté où l’on vous enverra. »

Christian ne répondit point, la tendresse de cette mère avait des yeux d’Argus, et nul mensonge ne pouvait durer avec elle au-delà d’une heure.

Pendant ce temps, Christian encore trop faible pour entreprendre une longue route à cheval, avait fait mettre les chevaux à la voiture.

Il prit congé de la comtesse, qui ne put obtenir de lui autre chose que ce qu’il lui avait déjà dit, et il se rendit chez Son Altesse royale.

Il trouva le prince tout habillé, tout imposant ; il se promenait dans son cabinet, presque rêveur – ce qui était rare – lorsqu’on annonça Christian.

Celui-ci parut sur le seuil, baissant les yeux, humble de mine, mais résolu de cœur.

« Entrez, monsieur, entrez ! dit le prince ; on a dû vous prévenir que je vous attendais.

— Oui, prince, répondit Christian, je sais que Votre Altesse royale veut bien me faire cet honneur. »

Le prince fit signe au valet de pied qui avait introduit Christian de se retirer et de fermer la porte.

Le valet obéit ; le prince et le jeune homme se trouvèrent seuls.

Le prince fit encore quelques pas en silence, tandis que Christian se tenait debout, muet, immobile.

« Monsieur, lui dit le prince en s’arrêtant tout à coup, il se passe entre nous des choses étranges ! et, d’abord, pour ne parler que de cette lettre que j’ai reçue de vous ce matin, vous avouerez qu’elle ne ressemble guère à celles que l’on écrit aux princes.

— Pardon, monseigneur, répondit Christian, cela tient à une chose : c’est que ce qui m’arrive, à moi, ne ressemble guère à ce qui arrive aux hommes.

— Je vous arrête, monsieur, et ne veux point d’explication avant de vous avoir fait connaître ma volonté. »

Christian se crut arrivé au terme du voyage, et il apprêtait déjà son épée pour la rendre au prince.

« Monsieur, continua celui-ci, qui comprit sans doute ce qui se passait dans l’esprit du jeune homme, j’ai été induit en erreur de la façon la plus déplorable par un de mes valets ! cette erreur m’a conduit à une démarche dont j’ai bien du regret, puisqu’elle a déplu à une femme. Mais, enfin, toute faute se répare…

— Oh ! non, monseigneur, non, s’écria Christian cachant son visage entre ses mains, non, malheureusement, celle qu’à commise Votre Altesse est irréparable !

— Irréparable ! et en quoi donc, je vous prie ?

— L’honneur d’une femme, monseigneur, est bien autrement délicat, vous le savez, que celui d’un homme ; à la perte de la chasteté, il n’y a pas de remède.

— Ah çà ! mais, monsieur, dit le prince en regardant Christian d’un air interrogateur, en quoi donc, s’il vous plaît, madame Auger a-t-elle perdu sa chasteté ? À moins toutefois que ce ne soit avec vous ! »

Christian releva la tête.

« Quoi ! monseigneur, dit-il, une femme que son mari vous a livrée…

— Vendue, vous voulez dire, monsieur.

— Oh ! monseigneur, monseigneur, Ingénue est déshonorée !

— Mais pas le moins du monde, monsieur, et vous êtes, à ce qu’il paraît, dans la plus profonde erreur.

— Pardon, je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre : le soir de l’émeute, ce même soir où vous avez été blessé, j’avais eu le bonheur de rencontrer mademoiselle Ingénue seule, séparée de son père ; sans qu’elle sût qui j’étais, je la reconduisis chez elle ; donc, elle m’avait vu et me connaissait. Cette nuit, en me revoyant, elle a trouvé tout naturellement, entre mon visage et celui de son mari, cette bienheureuse différence que le ciel y a mise. Elle eût pu en être flattée, n’est-ce pas ? Eh bien, non, tout au contraire : elle a crié, elle s’est effrayée, elle a supplié, s’est jetée à mes genoux. J’ai dit tout ce que la politesse me suggérait de lieux communs : elle a persisté ; j’ai pris mon chapeau et mon épée, je lui ai adressé un compliment suivi d’un profond salut, et, enchanté de voir que je m’étais trompé, ou plutôt que j’avais été trompé, j’ai gagné la rue, – comme vous le savez, monsieur, puisque vous m’y avez rencontré.

— Est-ce bien vrai, cela ? murmura Christian au comble de l’étonnement ; est-ce bien vrai, cela, monseigneur ?

— Plaît-il ? fit le prince avec tout l’orgueil de sa race, qui se souleva en face de ce doute infligé à sa parole.

— Ah ! oui, monseigneur, c’est vrai ! s’écria Christian ; votre bouche, la bouche d’un grand prince, d’un loyal gentilhomme ne peut mentir… Monseigneur, je vous crois et je vous bénis. Ingénue est donc pure ? Bonté du ciel ! mais j’en mourrai de joie, monseigneur !

— Alors, vous êtes donc son amant, vous, mon cher ?

— Moi, son amant ? Oh ! monseigneur, si pour adorer une femme ; si pour la respecter à mains jointes ; si pour idolâtrer son regard, sa voix, le charme enivrant de son moindre geste ; si pour avoir envie de baiser la trace de ses pas, et pour mourir des palpitations que cause le frôlement de sa robe ; si pour tout cela, monseigneur, on peut être appelé son amant… Oh ! oui, oui, je suis bien l’amant d’Ingénue !

— En vérité, dit le prince souriant et tombé tout à coup dans la familiarité de la jeunesse, vous me ravivez avec votre histoire, mon cher Christian ! »

Alors, Christian, joyeux à son tour, et rendu confiant par sa joie, se mit à raconter au prince toute la série de ses aventures : cette vie charmante et malheureuse à la fois qu’il menait près d’Ingénue, quand, habitant sur le même palier qu’elle, il se faisait passer pour un ouvrier ciseleur ; puis, il arriva aux sermons du père Rétif, à son expulsion, à sa blessure, à ses souffrances pendant sa maladie, à la longueur de cette maladie, à l’impossibilité dans laquelle il avait été de faire parvenir à Ingénue de ses nouvelles ; enfin, il dit comment, à son retour chez sa mère, sa première sortie avait été pour la rue des Bernardins ; il raconta de quelle façon il avait été renvoyé de la rue des Bernardins à celle du Faubourg-Saint-Antoine ; puis il passa à ce qu’il avait vu et entendu jusqu’au moment où, exaspéré par les plus cruelles tortures de la jalousie, il avait barré le chemin au prince.

Enfin, il se tut ; c’était le tour du comte d’Artois.

« Eh bien, mon cher Christian, lui dit celui-ci, maintenant que je suis au courant de vos aventures, à vous, il est juste que vous soyez instruit des miennes. Voici donc ce que vous ne savez pas. J’avais, ainsi que je vous l’ai dit, rencontré cette petite fille, qui est adorable ; elle m’avait frappé comme un de ces types que l’on voit peuple, et que Dieu eût dû faire duchesse ou reine. Auger, mon… factotum, me la promit.

— Ah ! voilà !

— Que voulez-vous ! j’acceptai, et c’est là que fut mon tort ! Il paraît que le drôle voulut l’enlever comme un Vandale ; il se fit rouer de coups, lui et un compagnon qu’il s’était associé ; moi restant en dehors, comme vous pensez bien, et ignorant même ce qui se passait. La chose manqua donc ; aussitôt je chassai Auger, qui avait été assez niais pour compromettre ma livrée dans toute cette bagarre.

— Et vous fîtes noblement, monseigneur ! dit Christian.

— Oui, mais attendez donc, nous ne sommes pas au bout.

— J’écoute, monseigneur.

— Ne voilà-t-il pas mon coquin qui imagine de se venger à sa manière ! Savez-vous en quoi consistait cette vengeance ? Le drôle se convertit, ou plutôt, pour l’honneur de la religion, il fit semblant ; il séduisit, par ses belles paroles, je ne sais quel bonhomme de curé, ou quel curé Bonhomme. Bref, il se fait recommander par lui, se remue, devient maçon, peintre en bâtiments, je ne sais plus quoi ! gagne trente sous par jour, fait la cour au père Rétif, enjôle sa fille, et l’épouse mystérieusement. La femme épousée, voici comment il s’y prit avec moi, qui songeais peut-être encore un peu à Ingénue, mais qui ne songeais plus du tout à lui. Il est bon de vous dire qu’en le chassant, je l’avais comparé – pour lui faire sentir leur supériorité sur lui, bien entendu –, à Lebel, à Bachelier et à je ne sais combien de frontins illustres dont il déparait la collection. Hier matin, je reçus cette lettre :

« Monseigneur,

« Ingénue ne demeure plus au quatrième étage, rue des Bernardins ; elle demeure au troisième, rue du Faubourg-Saint-Antoine, dans la maison de Réveillon, le marchand de papiers peints. Un petit changement s’est fait, en outre, dans sa position : au lieu d’être fille, elle est femme : au lieu d’être soumise à un père, elle dépend d’elle seule.

« Trouvez-vous ce soir dans un fiacre, de minuit à une heure du matin, dans ladite rue du Faubourg-Saint-Antoine, et en face de ladite maison. Votre Altesse y trouvera un homme qui lui en ouvrira la porte, et qui lui en expliquera les localités. »

— Comment, monseigneur, s’écria Christian, il a écrit cela ?

— Pardieu ! dit le prince, voici la lettre.

— Oh ! quel bonheur que Votre Altesse l’ait conservée.

— Peste ! je n’avais garde de m’en dessaisir : je croyais à un guet-apens.

— Oui, je comprends… Alors, Votre Altesse se trouva au rendez-vous ?

— Et lui aussi… Il me donna une clef, m’expliqua la façon d’entrer, et, ma foi, sans une veilleuse qui m’éclaira mal à propos, mon cher Christian, ce malheureux vous perdait votre maîtresse.

— L’infâme !

— N’est-ce pas ?

— Mais, maintenant, il reste un coupable, monseigneur…

— Oh ! celui-là, j’en fais mon affaire, dit le prince en riant, et sa punition me regarde.

— Votre Altesse me pardonnera-t-elle jamais ?

— C’est tout pardonné : vous êtes un brave jeune homme, Christian. Voyons, que faut-il faire de cet Auger ?

— Ah ! monseigneur, un exemple.

— D’accord ; mais prenons-y garde, l’honneur des femmes reçoit de terribles accrocs quand les hommes font des exemples, et j’ai pour principe que mieux vaut une étoffe sans accrocs, fût-elle moins précieuse, qu’une plus riche avec une reprise, si bien faite qu’elle soit.

— Vous avez raison, monseigneur ; d’ailleurs, j’oubliais, fou que je suis ! que le nom de Votre Altesse royale ne doit pas être mis en jeu, et que ce serait bien mal reconnaître votre noblesse et votre bonté, que de vous faire descendre en ce débat.

— Oh ! fit le prince, qui, grâce aux précautions qu’il avait prises, était assuré de sortir pur et blanc de cette affaire, je risquerais pour votre satisfaction bien des choses, mais réfléchissez : cette jeune fille à qui vous faisiez la cour, sans lumière, chez le père Rétif absent : votre expulsion de chez elle, alors qu’on vous a reconnu gentilhomme, tandis que vous affectiez les dehors d’un ouvrier, le mariage d’Auger, ma présence dans la chambre nuptiale, puis votre présence, à vous… enfin, voyons, n’est-ce pas un peu obscène, un peu embrouillé, un peu Mariage de Figaro, pour tous ceux qui n’ont pas, comme nous, pénétré rue des Bernardins, au quatrième, et, au troisième, rue du Faubourg-Saint-Antoine, avec le flambeau de l’initiation ? Le monde, voyez-vous, mon cher Christian, le monde n’est pas charitable : cette pauvre fille tant de fois menacée, tant de fois sauvée ; cette pudeur attaquée jusque dans le sanctuaire de la conjugalité, par deux hommes, dont l’un est le comte d’Artois, et l’autre son page, tout cela ne fera-t-il pas un peu ressembler Ingénue à la fiancée du roi de Garbe ? »

Christian pâlit.

« Ah ! vous l’aimez bien ! » dit le comte.

Christian soupira et leva les yeux au ciel.

« Ça, voyons, qu’en allez-vous faire ? reprit le prince.

— Monseigneur, dit Christian, c’est bien simple : je l’enlève.

— Aïe aïe aïe ! mon cher ami !

— Quoi donc ! monseigneur, n’enlève-t-on plus, maintenant ?

— Si fait, parbleu ! mais prenez garde à Ingénue : elle est mariée. Si vous lui enlevez sa femme, Auger criera comme un aigle ; la publicité, que nous cherchons à éviter, il nous l’appliquera. Le beau rôle, que nous avons à prendre, c’est lui, au contraire qui le prendra.

— Mais, monseigneur…

— Ah ! c’est que vous ne savez pas ce que c’est que cet Auger ! Eh bien, croyez-moi, c’est un scélérat très redoutable ; je le ferais bien mettre dans quelque cul de basse-fosse ; mais, de méprisable qu’il est, il deviendrait intéressant. Ah ! mon cher Christian, rendre M. Auger intéressant, gardez-vous-en comme de la peste !

— Que faire alors, monseigneur ?

— Mon cher, il faut attendre ; Auger n’a pas le moyen de rester longtemps tranquille ; d’ailleurs, il en aurait la possibilité, la chose n’est pas dans son caractère ; il faut que, d’ici à quelque temps, il devienne un scélérat consommé, croyez-en mon expérience. Cela vous fait sourire, me voyant, à sept ou huit ans près, du même âge que vous ; mais les princes naissent de dix ans plus vieux que les autres hommes : j’ai donc le double juste de votre âge.

— Ainsi, monseigneur, vous me conseillez d’attendre ?

— Oui.

— Mais l’attente, c’est la mort. Ce misérable la possède, il est son maître.

— Ah ! voilà où nous allons parler raison, et où, sans contredit, vous allez me trouver supérieur à vous. Voulez-vous parler raison ?

— Monseigneur, je vous jure que je ne demande pas mieux.

— Eh bien, asseyez-vous.

— Monseigneur…

— Vous avez une jambe malade.

— Monseigneur, j’obéis. »

Et Christian prit une chaise.

Le comte d’Artois tira un fauteuil comme on fait à la Comédie-Française, quand on va jouer une scène posée.

« Et, maintenant, m’écoutez-vous ? demanda le prince.

— Je vous écoute, monseigneur », répondit Christian.

q

Chapitre 48
Où le Comte d’Artois et Christian parlent raison

« Vous dites donc, mon cher Christian, continua le prince, qu’Ingénue est au pouvoir de cet homme ?

— Oui.

— Et qu’il la possède ?

— J’en ai peur.

— Une question !

— Parlez, mon prince.

— Vous aime-t-elle ?

— Monseigneur, je ne sais.

— Comment cela ?

— Non, puisqu’elle a consenti à se marier ; mais, cependant…

— Bon ! vous le croyez ?

— Mon Dieu, monseigneur, Votre Altesse comprend que, quand je regarde ce misérable souillé de crimes qu’il reflète sur son visage, et que je me regarde moi-même, eh bien, je l’avoue, il me paraît probable qu’Ingénue me préfère à son mari.

— Mon cher, il faut vous en assurer, cela est de première nécessité ; si elle vous aime, elle ne sera jamais à cet homme-là.

— Monseigneur !

— Dame ! je comprends, ce n’est point suffisant pour vous.

— Non.

— Il faudrait qu’elle vous appartînt, n’est-ce pas ?

— Hélas ! oui, monseigneur.

— Cela, mon cher, c’est une affaire entre vous et elle, et je ne puis rien vous conseiller à cet égard.

— Est-ce que, demanda en hésitant le jeune homme, est-ce que Votre Altesse royale ne pourrait pas user de son influence pour faire casser le mariage ?

— J’y ai pensé, parbleu ! mais sous quel prétexte ? Réfléchissez-y ! Le monde est, à cette heure, aux alliances de vertu ; Ingénue est du peuple, Auger aussi ; le drôle – vous savez cela – se pose comme un transfuge de nos rangs, il fuit notre corruption. Son mariage avec une plébéienne l’a retrempé dans l’esprit public ; si nous attaquons ce mariage, si nous obtenons qu’il soit rompu, je vois d’ici tous les écrivailleurs tremper leur plume dans le venin ! Prenons garde !

— Enfin, monseigneur, cet homme habitera-t-il ou non avec elle ?

— Je vous l’ai dit, allez tout droit vous en informer, mon cher ! Vous devez une explication à cette enfant. Choisissez bien votre temps surtout ; n’allez pas vous trouver dans le domicile conjugal pour fournir au mari le prétexte d’un léger assassinat sous couleur de jalousie. On ne roue plus, on ne pend presque pas, et mon frère parle de supprimer tout à fait la peine de mort ; ce gaillard d’Auger vous tuerait, au grand contentement des patriotes, qui verraient la morale vengée par votre mort. Prenez garde, mon cher ! prenez garde !

— Je vous l’ai dit, monseigneur, il ne me reste d’autre moyen que l’enlèvement.

— Oui, mais vous partez, vous ; et moi, je reste. C’est donc sur moi que tombera l’orage… Après tout, si cela peut vous être utile, laissez-moi sous la gouttière, et ne vous inquiétez de rien.

— Oh ! monseigneur, vous le comprenez, n’est-ce pas ? plutôt mourir de chagrin que de vous causer l’ombre d’un déplaisir !

— Merci !… En vérité, vous me rendez service ; on m’a fait si impopulaire depuis quelque temps, qu’au lieu de servir de bouc émissaire, je crois qu’il me serait fort utile d’en trouver un pour moi-même. Laissez-moi donc à l’écart ; ce sera même très bien joué, je vous le jure. Sorti de cette affaire, je vous serai d’un secours bien plus grand comme allié que comme complice. Comptez sur moi le jour comme la nuit ; guettez une bonne occasion, et, quand elle se présentera, venez me chercher pour que je vous aide à en profiter. Eh ! mon Dieu, il y a tant d’événements dans la vie d’une femme !

— Enfin, monseigneur, une dernière idée : si j’insultais, ou si je me faisais insulter, et que j’appelasse ce coquin en duel, je le tuerais !

— Peuh ! fit le comte ; l’idée, permettez-moi de vous le dire, me paraît médiocre. D’abord, vous, bon gentilhomme, vous va-t-il de provoquer un laquais ? puis ce laquais provoqué acceptera-t-il ? Maintenant, supposons qu’il accepte, ce sera toujours du bruit ; et puis le drôle a déjà pris ses précautions, ou je ne le connais point. Je vous parie, comme dirait M. le duc d’Orléans, que maître Auger, en ce moment-ci, fait assurer sa vie par-devant notaire, et dépose, sous forme de testament, quelque affreux libelle dont nous serions menacés en cas de mort.

— Hélas ! monseigneur, je suis forcé d’avouer que vous avez toujours raison.

— Alors, vous n’avez plus d’idées à me donner ?

— Aucune, monseigneur.

— Cherchez bien !

— Je ne trouve pas.

— Vous ne voyez donc plus absolument rien à faire ?

— Rien.

— Eh bien, à mon tour, je vais voir si je ne serai pas plus heureux que vous.

— Oh ! monseigneur !

— Je n’ai qu’une idée, moi.

— Qu’importe, si elle est bonne ?

— J’espère que vous en serez content.

— Merci !

— Je vous dois bien cela, pardieu !… J’ai failli vous prendre très innocemment cette petite femme ; je vais vous la rendre, voilà tout.

— Ah ! monseigneur que vous y réussissiez ou non, je vous jure une reconnaissance éternelle !

— Bah ! vous êtes à moi, n’est-ce pas ?

— De corps et d’âme, mon prince.

— Un jour ou l’autre, vous me donnerez une portion de votre sang, peut-être tout même ! Eh bien, ce jour-là, vous m’aurez beaucoup trop payé ; prenez des acomptes ! »

Christian, sans prononcer une parole, fit du geste et de la pensée un serment qui éclata sur sa physionomie loyale.

« Oh ! je suis sûr de vous, dit le comte d’Artois en souriant ; maintenant, écoutez-moi. »

Christian redoubla d’attention.

« Vous vous donnez un mal de tous les diables à combiner un enlèvement, un divorce, un assassinat, un duel – appelez cela comme vous voudrez – pour arriver à quoi ? À posséder à vous, bien à vous, la petite femme.

— Hé ! c’est vrai, monseigneur.

— Seulement, vous ne vous donnez tant de mal que parce que vous essayez de trouver un moyen vertueux d’ôter cette femme à son mari.

— Oui, le plus vertueux, en effet ; c’est peut-être risible, mais enfin, c’est ainsi.

— Eh bien, analysez… Vous m’avez d’abord parlé d’un enlèvement : ici, vous privez la fille de son père, le père de sa fille. Je ne parle plus du scandale, la question est vidée entre nous. Oh ! ne venez point me dire que le père Rétif s’en ira vivre avec vous ; j’estime que, fît-il cela, ce ne serait pas précisément vertueux de sa part. Vous me direz que cette morale est celle de ses livres, et qu’il pourra bien se croire autorisé à faire ce qu’il écrit ; mais, disons-le, et j’ai là quelques volumes de lui derrière mes placards, cette morale du père Rétif n’est pas la plus pure morale. J’ai lu à peu près tout ce qu’il a fait : c’est un peu moins spirituel que Crébillon fils, mais c’est bien plus déshonnête encore ; vous comprenez que je ne veux pas maltraiter la littérature de notre beau-père. Je dis notre beau-père, vous comprenez, Christian, parce que, moi aussi, j’ai failli épouser sa fille. »

Et cette intarissable gaieté du jeune prince, cette gaieté qui lui conciliait tous les cœurs se donna enfin carrière.

On avait été sérieux trop longtemps.

« Je reprends, dit-il. Vous avez reconnu l’immoralité du premier moyen, qui est l’enlèvement ?

— Hélas ! oui.

— Passons au divorce. Le divorce ou séparation est composé de chicanes, d’avocasseries et de grimoires, sous le nom de mémoires. Vous ferez imprimer un mémoire dans lequel pour blanchir Ingénue, vous salirez son mari ; le mari fera imprimer un mémoire dans lequel, pour se blanchir lui-même, il vous salira ; la femme fera imprimer un mémoire dans lequel elle se salira toute seule, assez pour que jamais un honnête homme ne veuille d’elle. Oh ! c’est forcé !… Là où quatre avocats ont mordu, Christian, il ne reste plus que la gangrène. Est-ce moral, dites-moi, ce moyen légal, qui aboutira à salir tout le monde certainement, et à consolider peut-être les droits de M. Auger sur sa femme ? »

Christian baissa la tête.

Le prince continua.

« Passons au troisième moyen, qui est le duel, dit-il. Eh bien, c’est, à mon avis, le moins raisonnable de tous. Vous appelez cet homme en duel, n’est-ce pas ? et, cela, parce que vous êtes sûr de le tuer ! »

Christian fit un mouvement.

Le prince répondit par un signe qui réclamait le silence, et poursuivit :

« J’aime à croire que vous n’agiriez pas ainsi avec l’idée qu’il vous tuerait : lui laisser la libre disposition de sa femme par votre mort, mais, songez-y donc, ce serait énormément absurde ! Donc, vous pensez que vous le tuerez. Eh bien, permettez-moi de vous dire, mon cher – et je ne suis point cagot, Dieu merci ! –, permettez-moi de vous dire que le moyen n’est pas religieux ; mon frère vous ferait poursuivre et trancher la tête pour l’honneur de la morale. Si j’obtenais votre grâce – et vous comprenez que, si vous vous obstinez à ce moyen, tout défectueux qu’il est, je me fais fort de vous obtenir cette grâce par l’entremise de ma sœur la reine – il devient impossible que vous viviez publiquement avec une femme dont vous aurez tué le mari, et qui s’appellera veuve Auger. Ces choses-là ne se font pas. Il faudrait qu’à la mode italienne ou espagnole, vous fissiez occire M. Auger dans une rixe, par quelque gourdin infaillible ; alors, nous qui avons parlé morale tout à l’heure, nous allons parler, maintenant, cas de conscience. Vous ne serez pas poursuivi, c’est vrai ; décapité, c’est vrai ; déshonoré, c’est encore vrai ; mais vous aurez des remords ; vous serez comme Oreste ; vous verrez remuer les rideaux de votre lit, et vous coucherez avec un sabre sous le chevet. Qui sait si, devenant somnambule comme les adeptes de M. Mesmer, vous ne tuerez pas votre maîtresse, une belle nuit, en croyant tuer le fantôme du mort ! Cela s’est vu ! si bien que les médecins m’ont défendu, à moi, par exemple, qui rêve tout haut la nuit, d’avoir jamais une arme sous la main quand je dors… Hein ! que pensez-vous de ma logique, Christian ? Si j’ai eu des torts, il me semble, mon ami, que je les répare furieusement à coups d’éloquence morale et religieuse, et que MM. Fénelon, Bossuet, Fléchier et Bourdaloue sont de bien petits théologiens près de moi.

— Hélas ! ce n’est que trop sensé, monseigneur, tout ce que vous m’avez fait observer là, et vous m’effrayez. Cependant, il me semblait tout à l’heure vous avoir entendu me dire qu’une idée vous était venue.

— Oh ! oui, une excellente idée !

— Eh bien ?…

— Eh bien je ne vous l’ai pas encore dite, voilà tout.

— Mais vous allez me la dire, monseigneur ?

— Parbleu ! suivez bien, je vous prie, mon raisonnement.

— De toutes mes oreilles, monseigneur.

— À force de voir ce qu’il ne faut pas faire, on arrive à deviner la chose faisable. Voici mon idée ; elle se compose de trois parties : 1∘ Laisser Ingénue à Paris, près de son père…

— Et de son mari, alors ? interrompit vivement le pauvre amoureux.

— Oh ! ne m’interrompez pas ! j’ai déjà tant dévié, que je ne m’y reconnaîtrais plus. Je disais donc : 1∘ Laisser Ingénue avec son père, dans notre bonne ville de Paris ; 2∘ Assoupir, étouffer, éteindre tous les bruits que l’on a faits, et que l’on voudrait faire de cette aventure ; ce qui implique la négation de tout procès, demande en séparation, et instance quelconque ; 3∘ Ménager, comme un trésor précieux, la misérable vie de cet infâme M. Auger… Ne sautez pas ainsi, je m’explique. »

Christian étouffa un soupir de rage.

« Si pareille chose me fût arrivée, reprit le comte, voici ce que j’aurais fait. J’ai quelques maisons par-ci par-là dans Paris : les unes ont des arbres, les autres n’en ont pas ; les unes sont dans les quartiers les plus écartés, les autres dans les quartiers les plus populeux… Ah ! j’oubliais, je me serais assuré, avant toute chose, de l’amour de mademoiselle Ingénue ; je dis mademoiselle, et vous devez m’en savoir gré.

— Monseigneur, est-ce bien sûr ?

— Je tiens le secret de son mari lui-même.

— Ah ! fit le jeune homme respirant.

— Y êtes-vous ?

— Oui, monseigneur.

— Certain d’être aimé d’elle, ce qui ne serait pas difficile, encore moins impossible – je parle de vous, bien entendu –, je lui eusse inspiré un violent désir de se venger de son mari. C’est encore là, si je ne me trompe, la plus aisée des choses du monde : les femmes les plus heureuses ont si naturellement besoin de vengeance, même à l’égard de ceux qui les rendent heureuses, que mademoiselle Ingénue se vengera de son mari avec une rage proportionnée aux supplices que son mari lui fait endurer. Je reviens à mes maisons. Vous choisiriez quelque part une demeure isolée, calme, charmante ; vous y conduiriez Ingénue ; vous vous marieriez avec elle de cœur, en attendant les événements ultérieurs, et vous l’installeriez, pour deux ou trois heures par jour – davantage si elle le voulait – dans le nid que votre mariage se serait choisi. Ici, j’entre dans la plus exquise philosophie ; tâchez de me bien comprendre, mon cher Christian. »

Le jeune homme, qui trouvait tout ce que disait le prince assez logique, redoubla d’attention.

Le prince continua :

« Il arrivera deux choses, alors : ou que vous serez entièrement heureux, ou que vous ne le serez pas. J’écarte la dernière supposition comme impossible et inimaginable, parce que vous avez la jeunesse, l’amour et la patience ; parce que mademoiselle Ingénue n’a rien à vous refuser, et que, vous, de votre côté, vous vous garderez bien de pousser la barbarie jusqu’à lui refuser ce qu’elle vous accorderait. Donc, mon cher Christian, vous serez parfaitement heureux. Vous êtes riche, ou, si vous ne l’êtes pas, vous avez ma bourse à votre disposition. Maintenant, en effet, nous sommes amis : comptez sur moi jusqu’à la concurrence de trois cents louis, dons je vous gratifie annuellement à partir d’aujourd’hui : ce sont des honoraires que vous avez parfaitement gagnés. L’argent rend tout possible en amour : je ne suis pas de ceux qui disent qu’avec de l’argent on achète toutes les femmes ; non, j’ai trop d’expérience pour cela. Mais, quand une fois on a la femme que l’on désire, l’argent est d’une singulière utilité pour la conserver. Ainsi vous faites à Ingénue un intérieur de fée ; vous lui donnez une toilette de duchesse ; elle a, à elle, autour d’elle, tout ce qui peut la rendre heureuse ; vous vous arrangez de façon que vos dons soient entièrement pour elle, que le mari crève de faim et de soif auprès du bien-être de sa femme. Rien de plus aisé : quand Ingénue aura bien dîné avec vous, à votre ménage particulier, elle supportera volontiers toutes les privations du ménage de M. Auger. Celui-ci, voyant qu’il n’a rien de sa femme, et qu’il ne peut la vendre, déguerpira ; il se rendra coupable envers elle de quelque mauvaise action ; alors, sans perdre une minute, nous le ferons, par jugement, coffrer en lieu sûr. Il n’aura rien à reprocher qu’à lui ; c’est sur lui que roulera le procès, s’il y en a un, et ces sortes de jugements ne transpirent pas hors de l’enceinte du prétoire. »

Christian approuva de la tête ; le prince continua.

« Ou bien M. Auger volera, et il en est plus que capable ! Autre procès, autre moyen de l’envoyer par delà les mers, comme grâce. Cependant, vous aurez vécu très heureux avec sa femme, trois ou quatre heures par jour, ce qui suffit à un homme occupé de quelque bonne ou noble œuvre. Vous aurez rendu heureuse la femme, heureux le père Rétif. Cette femme sera parfaitement à vous, à vous seul, et vous n’aurez de frais d’imagination à dépenser que pour assurer le mystère et l’inviolabilité de vos rendez-vous. J’ai, je vous le répète, des maisons faites pour cela – vous choisirez celle qu’il vous plaira –, une surtout dans laquelle les femmes vont travailler en journée : admirable ressource pour une pauvre ouvrière comme Ingénue, qui ne veut rien recevoir de son mari, et qui, ainsi, ne devra son bien-être qu’à elle-même. J’ouvre une parenthèse pour ma philosophie. Vous êtes heureux, parfaitement heureux, et vous n’avez plus rien à désirer au monde. Est-ce assez joli ? Notez que c’est beaucoup plus moral et moins nuisible à la société que tous vos moyens de tout à l’heure. Donc, vous nagez dans la béatitude, n’est-ce pas ? »

Christian fit un signe qui voulait dire que si, en effet, il en arrivait là, il se trouverait parfaitement heureux.

« Cherchez, continua le prince, choisissez vous-même le lieu, l’heure, et comptez le temps… Combien voulez-vous que cela dure ainsi ? – Ah ! beaucoup, n’est-ce pas ? immensément ! – Eh bien, soit ; je suis généreux, moi, quand il s’agit de mes amis. Vous demandez l’impossible, je vous l’accorde : vous avez un an.

— Oh ! fit Christian, moi qui veux toute la vie !

— Non, parlons raison, vous voulez être fou ! Soit, mettons deux ans… Vous avez la rage, et vous entrez en délire ! Mettons trois ans. Voilà trois ans que cela dure ; bien ! Alors, vous commencez à réfléchir. L’âge a marché. Ingénue, toujours Ingénue, c’est bien quelque chose ; mais, enfin, c’est toujours la même chose ! Vous avez dépensé beaucoup d’argent pour rien ; M. Auger s’est donné plusieurs enfants : vous réfléchissez, disons-nous, et la réflexion en amour, c’est la mort de l’amour. L’amour est mort ! vous prenez une année de vos honoraires, vous la donnez à mademoiselle Ingénue, c’est-à-dire à madame Auger ; vous faites des rentes aux enfants de M. Auger, vous retournez chez madame votre mère, et vous épousez une femme que je vous tiens en réserve avec cinq ou six cent mille livres ; vous obtenez un régiment, je vous fais faire une campagne, vous avez la croix de Saint-Louis, et j’érige en marquisat une de vos terres. Comment trouvez-vous que je fasse les romans, moi ? Est-ce que je ne méritais pas d’entrer dans la famille Rétif ? »

Et le prince ponctua toute cette étourdissante folie par un éclat de rire cordial.

Christian sourit et baissa la tête.

« Votre Altesse oublie, dit-il, qu’elle a bien voulu parler à un amoureux, et que les amoureux sont des malades.

— Qui ne veulent pas être guéris. Pardieu ! à qui le dites-vous ? Mais vous croyez que j’ai plaisanté ? Sur ma vie – excepté les trois années, les enfants, la fin de votre épopée aboutissant à un mariage de cinq cent mille livres –, vrai comme je suis gentilhomme, j’ai pensé ce que j’ai dit, et je ferais ce que j’ai pensé, si j’étais à votre place !

— Eh bien, mon prince, s’écria Christian, je vais essayer.

— À la bonne heure… Allez, et que Dieu vous assiste ! – le dieu Cupidon, bien entendu ; car, pour l’autre, peste ! ne jouons pas avec celui-là ! mon grand frère ne plaisante jamais sur ce chapitre. »

Le comte d’Artois reconduisit Christian jusqu’à la porte de son cabinet, lui frappa amicalement sur l’épaule, et rentra chez lui, enchanté de tout ce qu’il venait de conseiller à ce pauvre fou à la façon de Werther, dont il voulait faire un sage à sa façon, à lui.

q

Chapitre 49
Sympathie

Christian avait été frappé de la logique de M. le comte d’Artois.
Aussi, à peine rentré chez lui, suivit-il le conseil du prince.
Il écrivit à Ingénue.

Voici la lettre de l’amoureux jeune homme :

« Madame,

« Il est impossible que vous n’ayez pas quelque chose d’important à me dire ; j’ai, de mon côté, toutes sortes de secrets à vous apprendre. Soyez assez bonne, si ma prière a quelque puissance sur vous, pour sortir demain, à trois heures ; marchez jusqu’aux fiacres qui stationnent à l’entrée de la rue Saint Antoine, et, arrivée là, choisissez-en un dans lequel, sur un signe de vous, je monterai avec vous.

« Si vous préférez que je me rende directement chez vous, vous êtes assez libre pour me recevoir. Je me tiens à votre disposition.

« Ordonnez, madame, et permettez-moi de me dire votre plus tendre et plus sincère ami.

« Christian, comte Obinsky. »

Christian venait de donner cette lettre à un commissionnaire avec des instructions détaillées, lorsqu’un messager lui arriva, porteur lui-même d’une lettre d’Ingénue.

Le jeune homme ouvrit la lettre en tremblant, et lut les lignes suivantes :

« Monsieur,

« Vous n’étiez pas venu près de moi dans l’unique but de m’expliquer, soit votre conduite, soit celle d’un autre. J’ai besoin d’un appui solide, vous êtes homme de cœur : venez, et conseillez-moi. Je sortirai demain de chez moi à deux heures et j’irai prendre un fiacre à l’entrée de la rue Saint-Antoine ; le fiacre me conduira rue des Bernardins en apparence, mais, en réalité, je m’arrêterai au Jardin du Roi. Trouvez-vous là, devant les grilles. J’ai à vous parler.

« Ingénue. »

Christian bondit de joie ; il sentit l’influence mystérieuse de l’amour, dans cette double détermination qui anime d’un même sentiment deux esprits séparés.

Bien qu’il fût sûr de voir Ingénue le lendemain, puisqu’elle-même lui donnait un rendez-vous ; bien que la lettre d’Ingénue fût pour lui une consolation et une promesse, Christian voulut veiller sur son bien ; car, après cette lettre d’Ingénue, il regardait la jeune femme comme à lui.

Il commença, d’abord, par rassurer sa mère sur le prétendu voyage commandé par M. le comte d’Artois. Il raconta la bienveillance gracieuse du prince, et ses offres pour l’avenir.

D’Ingénue et du roman entamé, pas un mot ne fut dit, bien entendu.

Sa joie était trop grande pour qu’il la heurtât à des remontrances, pour qu’il l’usât contre des commentaires : tous les rêves qu’il faisait, dans son avarice de bonheur, il les voulait garder pour lui.

Pas plus qu’auparavant, Christian n’abusa la comtesse ; seulement, cette fois, elle fit semblant de ne se douter de rien, résolue qu’elle était à lutter de subtilité avec son fils.

Une mère a droit de surveillance, comme elle a droit de contrôle : la surveillance lui sert à prévenir, le contrôle, à réprimer.

La comtesse organisa un système d’éclaireurs et de préservatifs pour son fils.

Christian était parti pour la rue du Faubourg-Saint-Antoine : il voulait étudier la vie conjugale d’Ingénue.

Ce jeune homme à l’imagination ardente était un homme doué d’une résolution si ferme, qu’il eût fait le sacrifice de son amour à la moindre indignité de sa maîtresse.

Et c’est pour cela qu’avant de se précipiter en aveugle dans une passion dont il savait la portée, connaissant bien son cœur, il tenait à se convaincre que l’objet de cette passion valait qu’on mourût pour lui.

Christian prit un habit gris, et s’enveloppa d’un large manteau ; puis il s’en alla faire le guet devant la porte d’Ingénue, à cette heure où l’on sait que, d’habitude, les amants et les maris obtiennent leur pardon.

Auger était sorti ; à sept heures, il rentra dans la maison.

À sa vue, le cœur de Christian battit à rompre sa poitrine. La lumière alla d’abord chez le père Rétif, où elle séjourna quelque temps ; Christian devina qu’un colloque s’établissait entre le père et le gendre.

Cette même lumière se dédoubla au bout d’une demi-heure : Auger passait, avec son bougeoir, dans la chambre de sa femme.

Cette fois, le cœur de Christian cessa presque de battre, sa respiration s’arrêta, ses yeux se fixèrent sur la fenêtre d’Ingénue.

Aussitôt l’apparition du mari, Christian vit une ombre qui se levait.

Cette ombre, c’était Ingénue, sans aucun doute.

L’autre ombre – celle qui venait d’arriver – s’exprimait chaudement, on le voyait aux mouvements rapides de ses bras.

Enfin, cette ombre s’inclina.

C’était évidemment Auger qui s’était jeté à genoux pour demander son pardon.

Christian éprouvait dans la poitrine une douleur telle, qu’il ne put s’empêcher de pousser un cri qui ressemblait à un rugissement.

À la démonstration de son mari, Ingénue fit un mouvement brusque, et s’approcha de la fenêtre, qu’elle ouvrit. Le bruit de sa voix arriva alors jusqu’à Christian ; elle articula des mots énergiques dont le jeune homme n’entendit que le son, mais au sens desquels il lui était impossible de se méprendre.

L’ombre d’Auger se releva alors ; elle fit deux ou trois gestes brusques et menaçants, mais l’ombre d’Ingénue ne bougea point de la fenêtre, sur laquelle elle était appuyée.

Enfin, après une heure de pourparlers, de pantomimes et de séductions, la double lumière disparut de cette chambre.

Christian éprouva comme une terreur qui lui figea le sang dans les veines.

Avait-on éteint ou emporté les bougies ? un traité de paix allait-il succéder à des hostilités si froidement subies, si vigoureusement repoussées de la part d’Ingénue ?

Mais le bonheur du jeune homme fut grand quand la porte de l’allée s’ouvrit tout à coup, et qu’en s’effaçant dans le coin d’une porte profonde, il vit sortir Auger, qui regardait tout autour de lui avec défiance.

Le misérable marcha vers le boulevard, puis revint pour voir les fenêtres de sa femme, et explorer la rue encore une fois.

Cet examen fait, il disparut dans les ténèbres.

Défiant dans sa joie comme il avait été courageux dans sa douleur, Christian voulut attendre une heure encore pour bien savoir à quoi s’en tenir.

Mais vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, que la lampe d’Ingénue pâlit et se transforma en une simple veilleuse dont la bleuâtre lueur teignit à peine les rideaux et les vitres.

L’enfant s’était couchée ; elle allait remercier Dieu, et dormir.

Christian adressa au ciel ses plus ardentes actions de grâces, et revint chez sa mère, qui l’attendait impatiemment.

« Grâce à Dieu ! se dit-il, j’ai une tendre amie et une vaillante femme, et je ne combattrai pas seul quand il me faudra combattre ! »

Il avait besoin de sommeil, car il avait passé sans interruption par bien des fatigues ; il dormit, et son sommeil fut accompagné de doux rêves : c’était la première fois que cela lui arrivait depuis trois mois.

Et, dans ces rêves, toujours et invariablement revenaient les maisons isolées et ombreuses, les portes secrètes de M. le comte d’Artois.

Et, maintenant que, purs tous deux, Ingénue et Christian dorment de ce doux sommeil qui fait la paix de l’âme et la fraîcheur du visage, il faudrait peut-être savoir comment ce bon Rétif de la Bretonne avait pris le mariage de sa fille, et les étranges événements qui avaient été la suite de ce mariage.

Nous lui devons bien, on l’avouera, l’honneur de quelques détails.

Nul père, disons-le, ne porta jamais si fièrement la tête à l’église, lorsqu’il alla présenter aux autels une vierge de sa façon, un spécimen de son éducation physique et morale, une élève de la philosophie et de l’hygiène du philosophe de Genève.

À son retour de l’église, il avait pris Ingénue à part, et lui avait fait, touchant ses devoirs d’épouse et de mère, un long discours qui plus d’une fois avait amené sur les joues de la jeune fille une vive rougeur. Le soir des noces, attendri par le bon vin, il avait fait des vers, composé des chapitres, trouvé des sommaires ; et, lui qui s’était fait fête d’ausculter quelquefois, comme historien de la nature, les mystères de la chambre nuptiale, lui, Rétif, endormi, terrassé par Bacchus, frustra Apollon d’une de ses plus curieuses pages.

Il s’endormit donc, et assez profondément pour ne point entendre un mot de la scène qui se passa entre monseigneur le comte d’Artois et Ingénue.

En effet, comment l’eût-il entendu ? En père expérimenté qui ne veut pas livrer au hasard des conflits le bonheur de la vie intime, Rétif avait élevé entre lui et les nouveaux mariés, le rempart d’un mur assez épais pour que rien de ce qui se faisait ou se disait dans une chambre ne pût être perçu de l’autre.

Il eût fallu, pour attirer, même en plein jour, l’attention de Rétif, frapper dans ce mur avec une bûche, et c’est ce que ne firent – et cela se comprend – ni Ingénue ni M. le comte d’Artois.

Quant à l’entrée de Christian, elle avait été mystérieuse et furtive comme celle d’un amant ; en l’apercevant, on se le rappelle, Ingénue s’était évanouie, et le faible cri qu’elle avait poussé alors n’avait pu percer un mur de dix-huit pouces.

Enfin, quant aux explications qui avaient eu lieu le matin, entre Ingénue et son mari, elles étaient d’une nature assez grave pour commander aux deux époux la plus grande circonspection de paroles tant qu’elles duraient, le plus grand silence dès qu’elles étaient terminées.

Néanmoins, la surprise de Rétif fut grande lorsque, après avoir préalablement écouté à la porte d’Ingénue, et n’ayant entendu aucun bruit, il entra chez sa fille, à neuf heures du matin, et la trouva levée, habillée et seule.

Il chercha d’abord, moitié en père goguenard, moitié en historien licencieux, les traces de cette douce fatigue qu’il espérait trouver sur les traits d’Ingénue, et crut avoir rencontré ce qu’il cherchait, lorsqu’il vit cette pâleur nacrée, ces yeux frangés de noir et les violettes unies aux églantines sur les lèvres de la jeune femme.

Telle fut du moins l’expression dont il se servit plus tard, et qu’en romancier consciencieux, il avoua lui avoir été inspirée par la circonstance et la situation.

En apercevant son père, Ingénue accourut à lui, et se jeta dans ses bras.

Dans ses bras, elle fondit en larmes.

« Eh quoi ! eh quoi ! mon enfant ! dit Rétif tout à la suite de ses idées, nous pleurons ?

— Oh ! mon père ! mon père ! s’écria Ingénue.

— Eh bien, reprit Rétif, c’est fini… là ! et, après le mari, vient le père. »

Ingénue essuya ses larmes, et regarda gravement Rétif ; elle avait senti, sous les paroles qu’il venait de prononcer, l’intention d’une plaisanterie, et rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une plaisanterie répondant à sa profonde douleur.

Ce fut alors que son père, l’examinant de plus près, vit sur ce charmant visage les traces d’une tristesse à l’origine de laquelle il était impossible de se méprendre ; cette tristesse dénotait une cruelle souffrance et une lugubre insomnie.

Et ce n’était ni d’une souffrance ni d’une insomnie pareilles, que le graveleux auteur de La Paysanne pervertie cherchait la trace.

« Mon Dieu ! dit-il, mais tu es toute défaite, ma pauvre enfant !

— Oui, c’est possible, mon père, répondit Ingénue.

— Où donc est Auger ? »

Et Rétif regarda autour de lui, étonné qu’un lendemain de noces, un mari eût quitté sa femme de si bon matin.

« Monsieur Auger est parti, dit Ingénue.

— Parti ! Et où cela ?

— Mais à son travail, je suppose.

— Oh ! l’enragé travailleur ! dit Rétif, qui commençait à se rassurer ; qu’il se repose au moins pendant le jour ! »

Pensée égrillarde que ne comprit pas Ingénue, ou qu’Ingénue laissa passer sans lui faire l’honneur de s’y arrêter.

« Eh quoi ! continua Rétif, il ne déjeune pas avec sa femme ? Oh ! oh ! oh !

— Peut-être déjeunera-t-il. »

Tous ces mots avaient été prononcés par Ingénue de ce ton glacial qui dénote une sombre préoccupation. Rétif s’en effraya de plus en plus.

« Enfin, voyons, mon enfant, dit-il en prenant la charmante statue sur ses genoux, et en la réchauffant dans ses bras et sous ses baisers, dis cela à ton père : tu parais mécontente ? Ne mens pas !

— Je le suis, en effet, mon père », répondit Ingénue.

Rétif essaya encore de croire à toute autre chose qu’à ce qui existait.

« Allons, allons, dit-il, toujours emporté par ce fil conducteur qui, au lieu de lui indiquer la bonne voie, l’égarait de plus en plus dans le labyrinthe de ses pensées, un homme amoureux perd facilement l’esprit, et puis… »

Et Rétif fit entendre un petit rire chevrotant et graveleux.

« Et puis, il est ton mari ! et un mari… eh ! eh ! eh ! a toujours certains droits qui étonnent les jeunes filles ! »

Ingénue resta froide, immobile, muette.

« Ainsi donc, Ingénue, mon cher amour ! continua Rétif, c’est convenu, il n’y a plus d’enfant ici ; et il s’agit de prendre les idées et la patience d’une femme. Dame ! je ne sais comment te dire cela, moi ! si j’avais encore là ta pauvre mère, oh ! comme tu soulagerais ton cœur ! comme tu verrais qu’il faut qu’un jour ou l’autre, toutes les femmes en passent par là ! Console-toi donc, raffermis-toi donc, et souris-moi. »

Mais Ingénue, au lieu de se consoler, au lieu de se raffermir, au lieu de sourire à son père, leva au ciel ses deux beaux yeux tout noyés de larmes.

« C’est qu’elle est sublime ainsi ! dit Rétif. Quelle pudeur ! que c’est beau, mon Dieu, la pudeur ! et comme ce coquin d’Auger doit être fier ! »

Mais Ingénue se leva, et, s’essuyant les yeux, elle dit à son père :

« Mon père, occupons-nous de votre déjeuner.

— Comment, de mon déjeuner ? Eh bien, et le tien ? et celui de ton mari ? Ne déjeunez-vous donc pas, ou plutôt ne déjeunons-nous donc pas ensemble ?

— Je n’ai pas faim, et M. Auger, s’il a faim, saura qu’il faut arriver à l’heure.

— Peste ! comme tu le mènes !

— Tenez, mon père, ne parlons plus de cela, je vous en supplie.

— Comment, ne parlons plus de cela ? Ne parlons plus de ton mari ?

— Non, mon père ! et, croyez-moi, cela vaudra mieux.

— Parlons-en, au contraire ! Ingénue, prends garde ! tu es femme mariée, et tu dois à ton mari des égards, des soins…

— Je ne suis ni femme, ni mariée, ni obligée à des égards envers M. Auger. Qu’il se contente de ce qu’on lui donnera ; ce sera toujours assez bon pour lui.

— Comment ?

— Vous me connaissez, mon père, et vous savez que, lorsque je dis une chose comme celle-là, c’est que j’ai le droit, plus que le droit de la dire. »

Cette rigueur, poussée presque à la férocité, étonna Rétif, mais il savait que les femmes sont quelquefois impitoyables envers ceux qui ont trop osé, comme envers ceux qui n’ont pas osé assez.

On voit que Rétif tournait toujours dans le même cercle.

Il connaissait assez la vierge son élève, pour deviner que sa rigueur ne venait pas du second des deux griefs : il sourit en pensant qu’elle s’humaniserait plus tard.

Quant à l’absence d’Auger, il l’attribua au dépit qu’éprouvait le jeune époux d’avoir été peut-être éconduit sans mesure de la couche nuptiale.

Et, en lui-même : « C’est un sot, dit-il, de n’avoir pas su apprivoiser cette biche sauvage ! Ah ! si j’eusse été à sa place, Ingénue ne pleurerait pas, ce matin ! »

Et, le temps de sa jeunesse lui apparaissant dans tout son charme et dans toute sa gloire, il se prit à sourire aux songes du passé. Temps heureux des soupirs dans la rue, des baisers d’une fenêtre à l’autre ! temps heureux des rencontres, des compliments sur l’élégance d’un pied, des sourires adressés en remerciement d’une galanterie opportune ! temps divin des rendez-vous à la brune, des promenades faites en compagnie de vierges timides qui, parties rougissantes et rieuses, revenaient pâles et tendres, accrochées au bras qu’elles avaient effleuré à peine deux heures auparavant !

Toutes ces choses, que Rétif repassa dans sa tête, vinrent défiler devant lui au clair de toutes les lueurs qui les avaient illuminées, au feu de tous les soleils qui les avaient mûries.

Cette procession de charmants visages, de doux et provocants sourires, de pieds mutins, de bras rebelles, de mains égratignantes ou amoureuses, dura pour le bonhomme l’espace d’une seconde, temps heureux comme tous les heureux temps qui tenaient dans le verre de son optique !

Et Rétif, avec un gros soupir qui n’était pas assez triste pour lui obstruer l’estomac, s’en alla, dans la salle à manger neuve, déjeuner avec Ingénue, dont la servante avait préparé le repas.

q

Chapitre 50
Ce qui se passait dans la chambre d’Ingénue pendant que Christian guettait dans la rue

Le déjeuner fut silencieux ; Ingénue, préoccupée, ne donnait rien à l’aventure. Rétif mangeait, réfléchissant.
La journée se passa de même. Ingénue se mit à travailler comme elle faisait étant jeune fille ; pour Rétif, elle continuait sa vie passée ; pour tout autre, elle eût semblé se rattacher à une vie nouvelle, tant il y avait en elle de résignation et de douce rêverie.

Nous serions étonnés de voir la réserve de Rétif, si cette idée, qu’Auger avait un peu abusé, ne lui eût fermé la bouche. Il se promit de faire à son gendre une remontrance paternelle, aussitôt qu’il le verrait.

Auger rentra, comme on l’a vu, vers les sept heures du soir ; son absence dans la journée parut être à Rétif un résultat de la petite bouderie du matin ; mais le dieu d’hymen, pensa Rétif, fait des raccommodements aussi bien que le dieu d’amour.

L’un et l’autre, si ennemis qu’ils soient, usent du même moyen ; moyen unique, mais infaillible.

Le romancier compta sur la nuit pour amener ce raccommodement-là.

Une fois en présence d’Auger, il remarqua la mine basse, repentante et inquiète de ce gendre qui, selon lui, se fût présenté avec la plainte à la bouche, l’amertume au cœur, et certaines velléités de faire le maître, comme la loi française lui en donnait le droit, s’il n’avait pas eu, vis-à-vis d’Ingénue, des torts qu’il savait difficiles à pardonner, puisqu’il n’en sollicitait pas le pardon.

En un mot, Rétif s’attendait à être attaqué par Auger ; mais il ne savait pas, le bonhomme, à quel secret Auger devait sa faiblesse.

« Quoi ! si tard, vagabond ? lui dit en riant Rétif. Vous avez donc erré loin du toit conjugal ?

— Loin du toit conjugal ? répéta tout haut Auger. Mais j’ai fait des courses que M. Réveillon m’avait ordonné de faire. »

Puis, tout bas :

« Est-ce que réellement Ingénue n’aurait rien dit à son père ? pensa-t-il. C’est impossible ! »

Et il attendit avec anxiété une nouvelle attaque.

« Allons, avancez ! contez vos chagrins, et confessez vos péchés, continua le vieillard.

— S’il sait tout, il ne prend pas trop mal les choses, dit le misérable. Au fait, c’est possible : ces pamphlétaires qui prêchent sans cesse la morale sont, au fond, les hommes les plus corrompus de la terre ! »

Et il s’approcha, prêt à sourire de ce sourire bas et vil qu’il avait appris dans les degrés inférieurs de la valetaille princière.

« Vous avez donc déjà de la brouille en ménage, mon gendre ? demanda Rétif attaquant plus directement la question.

— Mais je ne sais…

— Ne rougissez pas… Vous avez peut-être effarouché les Grâces, malheureux ! »

« Oh ! oh ! se dit Auger, rien n’est su ! » Et il s’en réjouit en même temps qu’il s’en affligea. Le lâche était bien aise de ne pas voir ses turpitudes révélées ; mais la révélation l’en menaçait toujours, et, ce calice, il eût voulu l’avoir déjà bu. « Si je parlais moi-même ! pensa-t-il ; si je contais l’histoire à ma façon ! » Mais il réfléchit. « Non, se dit-il ; du moment où Ingénue n’a pas parlé, elle ne parlera pas. Ingénue cachera mon comte d’Artois, pour que je cache son page : rhubarbe et séné que nous nous passerons mutuellement. Eh bien, soit, essayons de la paix avec la fille sur ces bases. » Et, après s’être laissé sermonner par le père au sujet de ses audaces pétulantes, qui avaient effarouché les Grâces ; après avoir essuyé tout ce qu’il plut à Rétif d’entourer de fleurs de rhétorique et de synonymie, d’allégories et d’allusions sur cette malheureuse nuit de noces, il baissa la tête, et passa chez sa femme.

Elle l’attendait : elle l’avait vu venir.

Il débuta de la bonne façon ; elle lui répondit de la belle manière.

Tombant à ses genoux :

« Pardonnez-moi ! dit-il : je ne suis pas coupable. Pouvez-vous m’en vouloir d’avoir cédé aux menaces ? Élevé dans la peur des grands, j’ai cru que nous étions tous perdus, si l’un des plus puissants seigneurs de ce royaume nous couvrait de sa colère ; M. le comte d’Artois m’a enjoint d’agir comme j’ai fait ; il a déployé contre moi l’arsenal de ses vengeances ; il m’a fait envisager la Bastille, la mort pour moi ! la prison pour vous et pour votre père ! il m’a laissé le choix entre la misère pour notre existence, et la fortune avec la liberté. »

Ingénue plissa ses lèvres sous le plus profond mépris.

Ce fut sa seule réponse.

« Ne me conservez pas rancune, reprit Auger, puisque Dieu vous a sauvée ! J’avais pensé à venir tuer ce lâche prince dans vos bras ; mais je ne sauvais pas votre honneur, et je perdais votre vie, la mienne, celle de tous ceux qui vous sont chers. Un procès mortel suivait ce meurtre, la honte et l’échafaud nous dévoraient tous. Comprenez-moi, Ingénue : dans mes calculs, inspirés, je l’avoue, par la peur, vous ignoriez à jamais le crime qui vous eût abusée ; le prince disparaissait sans avoir été connu de vous ; le lendemain, vous étiez à moi, et sans que jamais le passé eût affligé votre mémoire…

— Assez ! dit-elle en frémissant de colère, assez ! vous me dégoûtez ! Vous croyez atténuer votre crime en invoquant l’excuse de la peur ?

— Mais il me semble…

— Oh ! je vous le répète, taisez-vous !

— Ingénue !

— Ainsi, j’ai épousé un lâche ! ainsi, j’ai pris devant Dieu un homme qui, au lieu de me défendre au péril de sa vie, comme c’est enjoint aux maris de le faire par les Écritures, me livre et me déshonore pour sauver sa vie ! Vous êtes un lâche, et vous me demandez que je vous pardonne ? Non, c’est parce que vous êtes un lâche que je vous chasse ! c’est parce que vous êtes un lâche que je ne vous pardonne pas ! c’est parce que vous êtes un lâche que je ne vous pardonnerai jamais ! »

Auger demeura prosterné.

Seulement, il releva la tête et joignit les mains.

Mais le mépris d’Ingénue pour cet homme sembla s’augmenter encore, s’il est possible.

« Relevez-vous, si vous voulez, dit-elle ; restez vautré dans votre honte, si cela vous plaît : je ne m’en inquiéterai pas.

— Accordez-moi, du moins, l’espoir !

— L’espoir de quoi ?

— Du pardon.

— Jamais !

— Enfin, quelle sera notre existence ?

— Celle que nous menions avant notre mariage.

— Séparés ?

— Absolument.

— Mais le monde ?

— Peu m’importe !

— On soupçonnera…

— Je dirai tout.

— Ingénue, vous me perdriez ?

— Si vous m’approchez, oui.

— Enfin, dictez…

— Séparation !

— Mais votre père ?

— Je fais de mon père ce que je veux : je dirai à mon père que vous m’avez inspiré une horreur invincible, et je ne mentirai point, car c’est vrai.

— Et, moi, je lui dirai que vous avez un amant !

— Vous pourrez bien ne pas vous tromper.

— Je suis votre mari, et je tuerai votre amant !

— Je m’arrangerai de façon que ce soit lui qui vous tue. »

Auger frissonna et recula devant cet œil étincelant du feu de la colère et de la vertu. « Elle le ferait », pensa-t-il.

« Ainsi, vous m’avez menacée de tuer ou de faire tuer M. Christian ?

— Il est votre amant, donc ?

— Cela ne vous regarde pas… Avez-vous menacé, oui ou non ? Ayez donc une fois du cœur en votre vie !

— Je ne menace pas ; je demande grâce !

— Relevez-vous ; vous ne valez pas la peine que je prendrais à m’irriter.

— Que ferai-je ici ?

— Ce que vous voudrez.

— Pour vivre ?

— Vous mangerez à table, comme nous.

— Pour habiter ?

— Il y a une chambre en haut, parmi les mansardes des domestiques, vous la prendrez.

— Mais c’est impossible !

— Si vous n’en voulez pas, allez loger ailleurs.

— Je logerai ici, comme c’est mon droit.

— Essayez ! je frappe au mur et j’appelle mon père. »

Auger grinça des dents.

Mais Ingénue, sans s’inquiéter :

« Vous êtes bien séparé de moi à jamais, dit-elle. N’essayez pas de la surprise, n’essayez pas des breuvages, n’essayez pas de quelqu’un de vos infâmes moyens ; car à tout rêve il y a un réveil, et, réveillée, je vous tuerais comme un chien.

— Quelle ingénue vous faites ! dit Auger avec son affreux sourire.

— Oui, n’est-ce pas ?… Ingénue et vraie, vous en aurez la preuve.

— Ainsi, vous me chassez ?

— Pas du tout : vous avez tous les droits extérieurs ; habiter ici, sous mon toit, c’en est un.

— Je refuse.

— Comme vous voudrez.

— Plus tard, j’aurai réfléchi.

— Moi aussi ; mais je n’aurai pas changé.

— Adieu, madame.

— Adieu, monsieur. »

Voilà comment Auger sortait de la maison lorsque Christian le vit, du coin où il était caché ; voilà où en étaient les choses, quand Christian se dirigea vers le Jardin du Roi, où rendez-vous lui avait été donné par Ingénue.

q

Chapitre 51
Le Jardin du Roi

Le Jardin du Roi, qui, à l’époque de la Révolution, je crois, a pris le nom de Jardin des Plantes, était beaucoup moins fréquenté alors qu’il ne l’est de nos jours.
D’abord, Paris avait un tiers de moins d’habitants, ce qui serait déjà une raison pour qu’il y eût un tiers de promeneurs de moins.

Ensuite, les animaux étaient moins nombreux, et, par conséquent, n’attiraient pas l’attention comme aujourd’hui.

Peut-être y avait-il, comme aujourd’hui, un ours nommé Martin, montant à un arbre, et mangeant des gâteaux et des invalides : il y a eu de tout temps des ours nommés Martin.

Mais il n’y avait pas cette magnifique collection d’hyènes et de chacals que nous devons à notre conquête d’Afrique, et qui menace de remplacer, par ses curieuses variétés, non seulement toutes les variétés des autres espèces, mais encore toutes les autres espèces elles-mêmes.

Il n’y avait pas non plus cette poétique, langoureuse et mélancolique girafe, dont la mort, quoiqu’elle ait plusieurs années de date, est encore un malheur récent pour les habitués du Jardin du Roi de nos jours. Non seulement elle n’y était pas, mais encore les savants, ces grands négateurs de toutes choses, qui ont été jusqu’à nier Dieu, niaient la girafe, et rangeaient le caméléopard au nombre des animaux fabuleux d’Hérodote ou de Pline, tels que le griffon, la licorne et le basilic !

Il y avait donc moins de curieux, de visiteurs et de promeneurs au Jardin du Roi de cette époque qu’il n’y en a au Jardin des Plantes de nos jours.

Depuis le matin de cette bienheureuse journée qui devait réunir les deux amants, il tombait une de ces jolies petites pluies douces et fines qui suffisent à empêcher les flâneurs d’obstruer les allées des jardins publics, mais qui sont heureusement insuffisantes à empêcher les amoureux de causer, les chasseurs de marcher, et les pêcheurs de jeter leurs lignes.

Temps charmant au printemps, en ce qu’à cette époque du réveil de la nature, il envoie à tous les sens des émanations et des souvenirs ; temps qui rend le parfum aux feuillages, et qui relève les gazons verts sous le pied léger des passants. Temps triste et maussade en automne, en ce qu’il ne rappelle en rien la blonde déesse des moissons, et l’ardeur du soleil de juillet, mais qu’il annonce, au contraire, les futures tristesses de l’hiver ; temps triste et maussade en ce qu’il arrache de leurs branches les dernières feuilles jaunes, et détrempe la terre, dans laquelle s’enfonce la grasse et lourde empreinte du pied des passants.

Ingénue sortit à l’heure dite, prit son fiacre à l’heure dite ; mais, si ponctuelle qu’elle fût, Christian avait, lui, été plus que ponctuel, attendant déjà depuis deux heures quand elle arriva.

Il était sorti à onze heures, n’ayant point la force de rester étouffant dans sa chambre jusqu’à ce que sa pendule eût la complaisance de lui sonner l’heure à laquelle il devait partir ; et, quoique son fiacre, selon l’habitude de ces estimables véhicules, eût mis plus d’une heure à aller du faubourg Saint-Honoré au Jardin du Roi, il n’en était pas moins arrivé à midi douze minutes, ce qui lui constituait une heure quarante-huit minutes d’attente, jusqu’au moment où devait paraître Ingénue.

Et, cela, en supposant qu’Ingénue parût à deux heures précises ; chose à peu près impossible, puisque, à deux heures précises seulement, elle devait sortir de la maison de M. Réveillon.

Arrivé au terme de son voyage, et bien convaincu qu’il en avait pour deux heures à attendre, Christian avait gagné les quinconces solitaires, sous l’ombre desquels cette petite pluie fine, presque imperceptible, ne pouvait se faire passage ; elle tombait donc sur les feuilles, plus touffues sur les marronniers que sur les autres arbres, parce que ces arbres, pressés les uns contre les autres, se prêtaient un mutuel appui, concentrant par en bas tous leurs arômes, et ne laissaient échapper aucune molécule humide.

Et c’est tout au plus si une goutte d’eau, grossie par cent autres, se faisait assez lourde pour glisser de la voûte opaque, et tomber sur le sable, où elle faisait son trou, image du temps qui creuse les âges.

Christian regardait de loin, à travers les grilles, tout fiacre qui s’arrêtait devant ces marchands de gâteaux, de fruits et de sirop, devenus très nombreux depuis qu’ils avaient acheté des concessions au suisse de Sa Majesté, seul propriétaire du droit de vendre des rafraîchissements à l’intérieur.

Enfin le fiacre désiré apparut : il était vert comme une pomme de Normandie, d’un vert à faire frémir un coloriste, d’un de ces verts qu’on apercevrait d’une lieue parmi les arbres du mois de juin, qui, cependant, ont et doivent avoir la prétention de passer pour de la verdure.

Ingénue descendit de ce fiacre, pareille à la rose déesse qui ouvre les portes de l’Orient ; elle avait une robe fraîche, fraîchement tirée de son trousseau. Cette robe était de taffetas noir tout plein de ruches et de frisures de soie ; elle était coiffée d’un petit chapeau gris-perle avec des rubans noirs et aurore ; elle avait des souliers à hauts talons, et, avec tout cela, une de ces tournures qui attirent l’œil des jeunes gens par espérance, des vieillards par souvenir.

Et, quand elle prit sa course pour gagner le quinconce, où elle avait déjà aperçu son amant, bien qu’elle tînt, ou plutôt qu’elle eût l’air de tenir les yeux baissés, elle rassemblait à ces belles divinités bocagères que la mythologie n’a jamais aussi voluptueusement habillées de leur nudité que Boucher, Vanloo et Watteau de leurs habits bouffants et chiffonnés.

Christian, la voyant accourir au-devant de lui, courut au-devant d’elle.

Tous deux se rencontrèrent et se prirent par la main ; personne n’était là pour leur contester ce droit : il pleuvait assez, avons-nous dit, pour écarter les oisifs.

Mais à peine se furent-ils donné la main, que Christian s’aperçut du changement qui s’était fait dans les traits d’Ingénue, et Ingénue de celui qui s’était fait dans les traits de Christian.

Christian, pâle de son émotion, pâle encore de sa blessure ; Ingénue, pâle et crispée par cette nécessité de se faire femme, femme et maîtresse de ménage, sans avoir cessé d’être jeune fille ; triste nécessité éclose depuis la veille sous ce vent brûlant de la tempête conjugale !

Aussi, après s’être regardés vivement, amoureusement, ardemment, détournèrent-ils à l’instant même leur regard l’un de l’autre.

Leur histoire les effrayait autant que leur visage.

Christian, qui était arrivé avec toutes les folâtreries de M. le comte d’Artois dans la tête, fut tout surpris de ne voir en cette jeune femme qu’un sujet à lugubres réflexions.

Et, elle, malgré sa toilette gaie, son air de femme, et l’audace de ce rendez-vous en plein air donné à son amant, elle s’arrêta tout à coup, indécise, muette, tremblante et ne sachant par où commencer.

Christian lui prit la main, avons-nous dit, et l’emmena au plus noir de l’ombre.

Là, il crut qu’elle serait encore mieux à lui, parce que nul ne la pouvait voir.

Tous deux s’assirent sur un banc, ou plutôt Ingénue se laissa tomber sur ce banc, et Christian s’assit près d’elle.

Comme dans la Françoise de Rimini de Dante, où c’est la femme qui raconte, et où c’est l’homme qui pleure, Christian, n’osant point entamer la conversation, laissa Ingénue prendre la parole la première.

« Vous voilà, monsieur Christian ! dit-elle du ton le plus significatif, et ce ton participait à la fois du reproche et du bonjour.

— Ah ! que ne m’avez-vous appelé plus tôt, madame ! dit Christian.

— Et quand cela ?

— Avant-hier, par exemple.

— Avant-hier ? répondit Ingénue. C’était comme il y a une semaine, comme il y a un mois… Hélas ! M. Christian m’avait oubliée, abandonnée ! »

Ce fut au jeune homme à jeter sur Ingénue un regard de reproche.

« Oh ! dit-il, vous l’avez pu croire ?

— Mais, reprit la jeune fille, les larmes aux yeux, je l’ai bien vu, ce me semble.

— Comment ! lui demanda-t-il, ne savez-vous donc point ce qui m’éloignait de vous ?

— Votre volonté probablement, ou pis que cela, votre caprice.

— Mon Dieu ! suis-je assez malheureux ! » s’écria le page.

Puis, se retournant vers Ingénue :

« Mais voyez ma pâleur ! dit-il. Ne vous êtes-vous donc pas aperçue que je boite encore, et que, sans cette canne, à peine si je pourrais marcher ?

— Oh ! mon Dieu ! dit Ingénue, que vous est-il donc arrivé ?

— Il m’est arrivé que j’ai reçu une balle dans la cuisse, et que j’ai failli en mourir ! Un pied plus haut, j’étais bien heureux, car je l’eusse reçue dans la poitrine, et j’étais mort.

— Quoi ! s’écria-t-elle, ce jeune page blessé dont ont parlé les gazettes… ?

— C’était moi, mademoiselle.

— Oh ! et mon père qui me l’a caché ! qui non seulement me l’a caché, mais encore m’a soutenu le contraire !

— Il le savait bien, cependant, lui qui m’a vu tomber, dit Christian ; lui que mon dernier regard a imploré avant que j’eusse perdu connaissance ; car je l’ai vu en tombant, car j’ai failli lui dire : “Assurez-la que je meurs en l’aimant !”

— Mon Dieu ! fit Ingénue.

— Car, dans ce moment, ajouta Christian, j’espérais bien être assez grièvement blessé pour en mourir ! »

Et il se détourna en disant ces mots, pour cacher à Ingénue les larmes qui roulaient dans ses yeux.

« Mais, alors, dit Ingénue, une fois revenu à vous, comment ne m’avez-vous pas écrit ? comment n’avez-vous pas trouvé moyen de me donner de vos nouvelles ?

— D’abord, fit Christian, parce que je n’osais, après ce qui s’était passé entre votre père et moi, confier à personne notre secret ; parce que, de huit jours, je n’ai pu parler ; parce que, d’un mois, je n’ai pu écrire ; mais, aussitôt que je l’ai pu, je l’ai fait.

— Je n’ai pas reçu de lettre, dit Ingénue avec un soupir, et en secouant la tête.

— Je le conçois, dit Christian, car, les deux lettres que je vous ai écrites, les voici. »

Et, tirant les deux lettres de sa veste de soie, il les présenta à Ingénue.

Ingénue interrogea Christian du regard.

« Je n’ai point osé les mettre à la poste, je n’ai point osé les donner à un commissionnaire, je n’ai point osé les confier à un ami. Je craignais qu’elles ne tombassent entre les mains de votre père, ou ne vous compromissent en face d’un étranger. Vous voyez bien que, si je suis coupable, je l’ai été de trop de respect pour vous. »

Et Christian continuait de tendre à Ingénue ces deux lettres, qu’elle n’osait prendre.

« Lisez, dit Christian, et vous verrez si je suis coupable. »

Mais Ingénue comprit que, si elle lisait, le jeune homme ne manquerait point de lire, lui, de son côté, sur son visage les différentes impressions qu’elle allait éprouver, et elle ne se sentait pas assez sûre d’elle pour subir cette épreuve.

Elle repoussa doucement la main de Christian.

« C’est inutile, dit-elle.

— Non pas, dit Christian : vous avez douté de moi, vous en pouvez douter encore… Si ce malheur m’arrivait jamais, ouvrez ces lettres, et lisez-les, vous serez convaincue. »

Ingénue avait grande envie de lire ces lettres ; seulement, il lui fallait une raison de les prendre : cette raison lui étant donnée, elle en profita.

En conséquence, la jeune femme les prit de la main de Christian, et les plaça dans son corset avec un soupir.

« Ah ! je m’en doutais bien ! dit Ingénue.

— Comment cela ? demanda Christian joyeux.

— Je m’en doutais si bien, qu’ayant entendu dire à M. Santerre que ce page blessé avait été transporté aux écuries d’Artois, j’ai voulu moi-même aller demander de ses nouvelles. »

Et, alors, à son tour, sur les instances de Christian, la jeune femme raconta comment elle était sortie, un soir, à quatre heures, de la maison de la rue des Bernardins ; comment elle avait été suivie par un homme au visage hideux ; comment elle s’était perdue en le fuyant, et comment, au moment où il étendait le bras sur elle, elle avait été secourue et défendue par une fière jeune fille nommée Charlotte de Corday.

« Ah ! murmura Christian avec un soupir, c’était écrit là-haut !

— Mais tout cela, reprit alors Ingénue, ne me dit pas pourquoi je ne vous ai revu que dans cette terrible nuit.

— Oh ! dit Christian, c’est bien simple : je n’ai pu sortir que le jour même de votre mariage. J’ignorais tous ces événements qui se pressaient autour de vous, tandis que j’étais étendu sur mon lit de douleur. J’ai été droit à la rue des Bernardins : vous n’y étiez plus. Je me suis informé ; on m’a dit que vous demeuriez au faubourg Saint-Antoine ; renseigné sur la maison, je suis arrivé en face de la porte. Il était onze heures du soir ; les fenêtres étaient éclairées. J’ai demandé à quel propos ce bruit d’instruments et cet air de fête ; c’est alors que j’ai appris votre mariage… Ah ! Ingénue ! la foudre sur ma tête, un abîme à mes pieds, m’eussent moins épouvanté !… J’attendis, je vis sortir Auger, je le vis causer avec un inconnu, je vis tout s’éteindre, je vis entrer l’inconnu, je le vis sortir, je me jetai au-devant de lui, je voulus le tuer, je lui arrachai son manteau, je le reconnus : c’était le comte d’Artois.

— Prince indigne ! murmura Ingénue.

— Oh ! non, non, Ingénue, n’en croyez rien : le prince, au contraire, est le plus généreux de tous les hommes !

— Ah ! vous le défendez ?

— Oui, Ingénue, car c’est lui qui m’a appris cette bienheureuse nouvelle qui fait qu’à cette heure je ne suis pas mort ou insensé : c’est-à-dire qu’aujourd’hui vous êtes aussi libre qu’hier, qu’avant-hier, qu’il y a un mois. Oh ! bon et cher prince, je le bénis pour cela autant que je l’ai maudit ! oui, je le bénis, car il m’a dit que vous étiez toujours ma fiancée, et non la femme de ce misérable, le seul que vous deviez mépriser, que vous deviez haïr, de cet infâme Auger ! »

Ingénue rougit et devint si belle, que Christian faillit se prosterner devant elle.

« Ah ! s’écria-t-il, Ingénue ! Ingénue ! comment se fait-il que vous m’ayez méconnu, que vous m’ayez cru capable de vous oublier ; moi qui n’ai, pendant mes longues nuits de souffrances, pensé qu’à vous ; moi qui ai mêlé votre nom à chacun des cris que m’arrachait la douleur ?… À qui pensiez-vous pendant ce temps, vous ? Vous pensiez à votre mari futur, n’est-ce pas ? Mais pourquoi vous adresserais-je des reproches ? Oh ! j’en suis sûr, vous vous blâmez bien assez vous-même.

— Mais que pouvais-je faire, moi ? s’écria Ingénue. Mon père ordonnait, et la colère conseillait.

— La colère ? la colère contre moi, bon Dieu ?

— Contre vous, blessé, presque mort ! Oh ! funeste orgueil des jeunes filles !… Aujourd’hui, vous êtes revenu…

— Vous le voyez, Ingénue.

— Oui ; mais, aujourd’hui, vous m’aimez moins.

— Pouvez-vous dire cela, Ingénue ? Non, non, je vous aime toujours autant ! je vous aime plus que jamais !

— Vous m’aimez, vous m’aimez, s’écria Ingénue, et je ne suis plus libre ! »

Christian la regarda tendrement, appuya le bras de la jeune fille contre son cœur, et, avec une effusion d’amour qui entraîna l’âme d’Ingénue :

« Vous n’êtes plus libre ? dit-il.

— Mais non.

— Et qui donc vous enchaîne ?

— Mon mari.

— Ce que vous dites là n’est point sérieux.

— Comment ?

— Vous n’aimez pas cet homme, vous ne pouvez pas l’aimer : quand on s’appelle Ingénue, et qu’on a votre cœur, on n’aime pas ce que l’on méprise.

— Oh ! murmura-t-elle.

— Eh bien, si vous ne l’aimez pas, si vous m’aimez…

— Monsieur Christian, quand je vous ai vu, l’autre jour, dans ma chambre, j’ai senti contre vous un sentiment de colère et de rage.

— Et pourquoi cela, mon Dieu ?

— Pourquoi cela ? Ne le comprenez-vous point ? Je me disais : “Cet homme qui revient ici par caprice, comme il m’avait quittée ; cet homme, c’est lui qui a fait le malheur de ma vie !”

— Moi ?

— Oui, le malheur de ma vie ; car, sans le dépit que m’a causé votre absence, je ne fusse jamais tombée au pouvoir de ce…

— De votre mari », acheva Christian en appuyant sur le mot.

Ingénue rougit.

« Eh bien, sérieusement, reprit Christian, pouvez-vous, dites, vous croire enchaînée à un homme dont le dégoût vous empêche de prononcer le nom ?

— Je suis enchaînée, non pas à cet homme, dit Ingénue, mais à Dieu, qui a entendu mon serment.

— Dieu délie au ciel tout ce qui est mal lié sur la terre, dit Christian.

— Non, non, dit-elle, vous vous trompez, monsieur.

— Ingénue, vous n’êtes point mariée à ce coquin ; c’est impossible !

— Mais à qui suis-je mariée, alors ?

— À celui qui vous aime.

— Non, non ; subtilités que tout cela ! Le mal est fait : je le subirai courageusement.

— Je ne saurais vous entendre parler ainsi, Ingénue : vous ne pouvez venir me dire, à moi, que vous êtes la femme d’un homme qui vous a vendue la nuit de vos noces ; d’un homme que je tuerais si son lâche calcul n’eût pas été déjoué par le hasard ; d’un homme, enfin, dont le premier tribunal venu vous séparerait, si la crainte du scandale ne vous empêchait de parler ! Vrai, vous n’êtes pas mariée, Ingénue, ou bien, alors, je le suis aussi, et il n’y a plus sur la terre ni loyauté, ni justice, ni espoir à mettre en Dieu ! »

Et Christian avait parlé avec tant de véhémence, qu’Ingénue ne put refuser de lui donner la main pour le calmer.

« Madame, lui dit-il, si je savais que vous dussiez vous regarder comme mariée, j’ai là, à mon côté, une épée avec laquelle je délierais le lien qui vous attache ; mais, comme vous n’avez qu’à vouloir pour être libre…. comme cent moyens vous sont offerts…

— Cent, dites-vous, Christian ? Citez-en un seul qui me permette de renoncer au mari sans instruire le père, de quitter le mari sans faire parler le monde, d’effacer le crime de cet homme sans supprimer cet homme, et, alors, je vous demanderai, je vous prierai, je vous supplierai de me donner ce moyen, et de l’appliquer si je n’en ai pas la force. »

À l’autre extrémité de la société, Ingénue raisonnait exactement comme le comte d’Artois.

Christian n’eut rien à dire.

Ingénue attendit un instant que Christian lui répondit ; mais, voyant qu’il se taisait :

« Demander une rupture quelconque, c’est demander un scandale ; la demandez-vous toujours, cette rupture ?

— Non, dit le jeune homme, je ne vous demande que de l’amour.

— De l’amour ? Mais vous avez tout le mien, Christian ! répliqua-t-elle avec cette terrible naïveté qui embarrassait les hommes les plus hardis ou les plus retors.

— Ah ! s’écria Christian, oui, je le crois, je l’espère du moins ; mais qu’est-ce que cet amour que vous m’offrez ? Un amour stérile !

— Qu’appelez-vous un amour stérile ? demanda Ingénue. »

Christian baissa la tête.

« Me recevrez-vous chez vous ? dit-il.

— Impossible !

— Pourquoi ?

— Parce que mon père vous verrait.

— Vous avez peur de votre mari, Ingénue !

— Moi ? Non.

— Vous ne voulez pas qu’il sache que je vous aime !

— Il le sait.

— Par qui l’a-t-il appris ?

— Par moi-même.

— Comment cela ?

— Je le lui ai dit.

— Mon Dieu !

— Et, s’il en doutait, je le lui dirais encore.

— Alors, je comprends pourquoi vous ne me laissez point aller chez vous.

— Je vous l’ai dit.

— Non, vous avez peur que votre mari ne se cache derrière quelque porte, ne m’attende dans quelque corridor, et ne me tue.

— Vous vous trompez, je n’ai point cette peur-là.

— Vous n’avez point cette peur-là ?

— Non, j’ai pris mes précautions avec lui.

— De quelle façon ?

— En lui disant mon plan.

— Votre plan, Ingénue ? fit Christian surpris.

— Oui ; au cas où il essayerait de quelque violence sur vous…

— Eh bien ?

— Eh bien, je le tuerais !

— Oh ! ma brave Judith !

— Et, comme il sait que je dis vrai, il a peur.

— Alors, puisque nous n’avons rien à craindre, recevez-moi chez vous.

— Pourquoi faire ? demanda Ingénue de sa voix claire et pénétrante.

— Mais…

— Dites.

— Pour… causer, fit Christian.

— Pour causer de quoi ? Ne nous sommes-nous pas tout dit ?

— Ne nous étions-nous pas vus souvent avant votre mariage, Ingénue ?

— Avant mon mariage, oui.

— Eh bien, nous ne nous étions donc pas tout dit, puisque j’ai reçu une lettre de vous qui me disait que vous désiriez me voir.

— Eh bien, nous nous sommes vus.

— Nous nous sommes vus, soit ; mais pas assez… Nous nous sommes tout dit ? Ah ! peut-être m’avez-vous tout dit, vous ; mais, moi, il me reste bien des choses à vous dire.

— Dites ces choses.

— Mais je n’ai pas besoin de vous les dire : vous les devinez bien.

— Non, je vous jure.

— Ne savez-vous donc pas que, ce que je veux de vous, c’est vous ?

— Impossible que je me donne, puisque je ne suis plus à moi.

— Voyons, Ingénue, ne subtilisons pas, comme vous disiez tout à l’heure. Vous n’ignorez pas que la femme est destinée au bonheur de l’homme.

— On le dit.

— De l’homme qu’elle aime, bien entendu.

— Et je vous aime, dit Ingénue.

— Eh bien ?… »

Christian hésita un instant ; mais, arrêté par l’air extrêmement naïf d’Ingénue :

« Eh bien, alors, faites mon bonheur ! dit-il.

— De quelle façon ? »

Christian la regarda.

Elle était délicieuse avec ses grappes de cheveux pendant sur son cou et sur ses épaules.

« En venant vous ensevelir avec moi, dit le jeune homme, dans un pays inconnu où vous serez ma femme, et où je serai votre mari.

— Et mon père ?

— On le lui dira quand nous serons en sûreté.

— Vous êtes fou !

— Mais vous êtes donc d’acier ?

— Non, je vous aime, et même quelque chose me dit que je vous aimerai toute la vie.

— Alors, cette vie, donnez-la-moi !

— Je vous ai répondu déjà qu’elle ne m’appartenait plus.

— Alors, que vous servira de m’aimer ? que me servira, à moi, misérable, d’aimer et d’être aimé ?

— À attendre.

— À attendre quoi ? demanda Christian d’un ton d’impatience.

— Que je sois veuve, répondit l’enfant avec tranquillité.

— Ingénue, vous m’épouvantez ! s’écria le jeune homme ; on ne sait si vous riez ou si vous dites de bonne foi ces terribles choses.

— Il n’y a rien de terrible dans ce que je dis, répliqua Ingénue en secouant doucement la tête. Dieu, qui ne fait rien de mal, et qui ne saurait agir sans raison, Dieu ne m’a point fait épouser un scélérat pour que cette union dure.

— Mais pourquoi cette certitude ? pourquoi cette confiance ?

— Parce que ce serait un malheur que je n’ai point mérité. Dieu me fait subir ce temps d’épreuve pour deux raisons : la première, pour me montrer à moi-même que je vous aime profondément ; la seconde pour me faire plus libre et plus heureuse par la comparaison.

— Heureuse ! quand cela ?

— Quand je vous épouserai, répondit simplement Ingénue.

— Ah ! s’écria Christian, sur mon honneur, cet homme me rendra fou !

— Attendons, mon ami ! dit-elle. Autrefois, je chantais toute la journée, comme ces petits oiseaux qui venaient becqueter le pain sur ma fenêtre, et jamais mes chansons n’offensaient Dieu ; pourquoi Dieu voudrait-il que je ne chantasse plus jamais ? Dieu m’aime, je mérite son amour, et il fera quelque chose pour moi.

— Mais je vous offre ce quelque chose tout fait, moi ! s’écria Christian.

— Non, vous m’offrez de ne pas tenir au serment dont la mort seule peut me délier.

— Je tuerai votre mari !

— Prenez garde, Christian, si vous le tuez, vous ne pouvez plus m’épouser.

— Ah ! oui, vous épouser toujours !… Orgueil !

— Mais, dit Ingénue, vous qui prétendez m’aimer plus que M. Auger, vous ne ferez pas moins pour moi qu’il n’a fait lui-même.

— Eh ! mon Dieu ! est-ce que je vous conteste quelque chose ? s’écria Christian ; est-ce que je ne vous supplie pas, au contraire, de me tout donner en échange de toute ma vie ? Tenez, Ingénue, vous êtes trop froide, et vous calculez trop pour aimer : Ingénue, vous n’aimez pas ! »

Ingénue ne parut pas s’émouvoir le moins du monde de ce désespoir de Christian.

« Chacun aime comme il peut, répondit-elle ; je vous ai attendu plus de deux mois : vous ne m’avez pas donné de vos nouvelles, et, aujourd’hui que vous êtes revenu, à peine revenu, vous me demandez de tout oublier pour vous.

— Eh bien donc, n’oubliez rien ! s’écria Christian entrant dans un véritable désespoir ; en vérité, Ingénue, vous marchandez jusqu’à vos sourires ! C’est donc là ce que l’on appelle la vertu ? C’est donc là ce que votre père vous a enseigné de morale ? Que comptez-vous me prouver ? Que prouvez-vous avec cette vertu farouche ?

— Que je me défie, dit tout simplement Ingénue, et il me semble que vous devez me comprendre.

— Moi ?

— Sans doute. »

Le jeune homme fit un mouvement.

« N’est-ce pas plutôt à moi de me défier ? dit-il ; ne m’avez-vous pas trompé ?

— Involontairement, je le sais ; et, cependant, vous m’avez bien aussi trompée un peu, sciemment !

— Quand cela ?

— Quand vous vous appeliez l’ouvrier Christian, au lieu de vous appeler le page Christian.

— Vous en plaignez-vous, Ingénue ?

— Non, dit-elle avec un charmant sourire, et en caressant de ses doigts effilés la main lisse et fine du jeune homme ; mais, enfin, vous m’avez trompée… Donc, trompée par vous ! – trompée par mon père, qui m’a caché l’accident qui vous était arrivé, qui a nié que vous fussiez blessé, quand M. Santerre l’a dit devant moi ! trompée dans une bonne intention, je le sais bien, mais, enfin trompée ! – trompée par M. le comte d’Artois, qui s’est présenté à moi comme un protecteur désintéressé, et qui, dès le même soir, en me quittant, a dit à un homme : “Livrez-moi cette femme, je la veux !” – trompée par cet Auger, qui annonçait sa conversion, et qui n’avait d’autre but, en devenant mon mari, que d’acquitter je ne sais quelle infâme promesse qu’il avait faite au comte ! – trompée toujours, enfin !… Et je n’ai connu dans toute ma vie que quatre hommes : mon père, vous, M. le comte d’Artois et cet infâme – et tous quatre m’ont trompée !

— Cher ange, dit Christian avec un sourire, vous avez tort de donner le nom d’homme aux quatre personnes que vous venez de nommer : l’un, c’est votre père, et, par conséquent, ce n’est pas un homme pour vous ; l’autre est un prince, et est au-dessus des hommes ; l’autre, comme vous l’avez dit, est un infâme, et est au-dessous ; le dernier est votre amant, et celui-là non plus n’est pas un homme.

— Mais, enfin dit Ingénue avec une curiosité inquiète, et se rapprochant de Christian, quelle était la folie de ce misérable ? Expliquez-moi cela.

— Que voulez-vous que je vous explique, Ingénue ?

— Il me donnait à M. le comte d’Artois ?

— Oui.

— Mais pourquoi me donnait-il à lui ?

— Comment cela ?

— Puisque je n’aimais pas le prince. »

Si habitué que fût déjà Christian aux ingénuités de la jeune fille, celle-ci lui causa quelque embarras.

Il sourit.

« Mais, dit-il, il vous livrait au prince… pour…

— Pour être sa femme, n’est-ce pas ? demanda-t-elle sans baisser ses beaux yeux ; ce qui indiquait que, sous cette locution, elle ne cachait aucune idée.

— Oui, pour être sa femme, répéta Christian.

— Eh bien, après ? M. le comte d’Artois eût été mon mari pendant toute l’obscurité, s’il y avait eu obscurité ?

— Hélas ! fit le jeune homme, assurément.

— Bon ! mais, une fois le jour venu, j’eusse bien vu que ce n’était point Auger qui était près de moi, et, alors, M. le comte d’Artois ne pouvait plus être mon mari ! À quoi donc eût servi ce qu’avait fait M. Auger ? »

Christian joignit les mains devant cette étrange candeur.

« Mon Dieu ! dit-il, Ingénue, au nom du ciel, ne me questionnez pas ainsi !

— Et pourquoi cela ?

— Mais parce que vous enflammez les gens de curiosité.

— En quoi ?

— En ce que chaque homme qui vous entendrait parler ainsi voudrait vous apprendre ce que vous ignorez. »

Et, comme ils étaient seuls sous l’ombre la plus épaisse, et que la nuit approchait, il la prit dans ses bras, et l’appuya doucement contre son cœur.

Elle rougit ; une chaleur inconnue avait tout à coup embrasé ses sens, et fait tournoyer ses yeux.

Christian, moins naïf qu’Ingénue, s’aperçut de l’impression que venait de ressentir la jeune femme.

« Écoutez, Ingénue, dit-il, ce que vous venez d’éprouver ne vous avertit-il point qu’il y a dans l’amour encore autre chose que ce que vous en savez ?

— Oui, car vous m’avez déjà embrassée, Christian, mais sans jamais me donner ce feu qui m’égare et qui m’effraye !

— Oh ! c’est qu’autrefois je n’étais pour vous qu’un frère.

— Et qu’aujourd’hui… ?

— Et qu’aujourd’hui, je vous désire comme un tendre époux.

— Eh bien, vous serez tant que vous voudrez mon frère ; mais mon époux, oh ! non.

— Vous refuseriez de me voir si je vous le demandais ?

— Je ne suis venue aujourd’hui que pour vous dire que je ne vous verrais plus. »

Christian recula d’un pas.

« Mais dites donc tout de suite que vous ne m’aimez pas, Ingénue ! dites-le bravement.

— Non, Christian, au contraire, je dis bravement que je vous aime ; que, la nuit, je pense à vous ; que, le jour, je vous guette et vous cherche ; que, hormis ce que je dois à Dieu et à mon père, je n’ai pas une idée qui ne soit vous ! Je ne sais pas comment aiment les autres femmes ; mais, enfin, on me disait toujours que je verrais ce qu’est l’amour quand je serais mariée ; eh bien, me voilà mariée, et je vous aime comme avant mon mariage. Ainsi, puisque cela n’a point changé, cela ne changera point ; seulement, avant mon mariage, j’avais le droit de vous aimer et de vous le dire : aujourd’hui, je commets un crime en vous aimant, puisque je ne m’appartiens plus. »

Christian ne put dissimuler l’amertume de son sourire.

« Mais, répéta-t-il, pour la dixième fois, pour la vingtième fois, vous n’êtes pas mariée, Ingénue !

— Non, je le sais bien, puisque je chasse mon mari ; mais je le chasse parce qu’il a commis un crime. Ce crime, qui me délie vis-à-vis de lui, ne me délie pas vis-à-vis d’un autre.

— Ainsi donc, si M. Auger n’eût pas commis ce crime, vous seriez… sa femme ?

— Sans doute.

— Oh ! ne vous calomniez donc pas, Ingénue ! ne calomniez donc pas l’amour ! Mais vous êtes comme un pauvre aveugle qui nierait le jour, et qui dirait : “Je n’y vois pas ; donc, tout est noir et obscur dans la création…” Ingénue ! Ingénue ! je n’ai plus qu’une chose à vous dire…

— Oh ! dites, dites, Christian !

— Eh bien, ne me donnez pas tout votre temps, toute votre vie ; donnez-moi deux ou trois heures par jour, dans une maison que j’ai. Vous ne quitterez point pour cela votre père, et, cependant vous vous serez donnée à moi.

— Ah ! fit Ingénue, vous devez me proposer quelque chose de mal, Christian.

— Pourquoi cela, Ingénue ?

— Parce que vous avez rougi, parce que vous tremblez, parce que vous ne me regardez pas en face ! Oh ! si vous devez m’apprendre des secrets qui fassent de moi une femme que l’on méprise, prenez garde, Christian, je ne vous aimerai plus !

— Eh bien, s’écria Christian, soit ! vous m’inspirez l’amour le plus étrange pour la vertu ! seulement, je suis meilleur que vous, car j’en sais le prix, et vous l’ignorez ; vous êtes vertueuse comme une fleur est odorante ; vous n’avez aucun mérite à cela, ou plutôt, je me trompe, vous avez le mérite de la fleur elle-même ; vous embaumez sans savoir pourquoi, et sans pouvoir vous en empêcher. Eh bien, Ingénue, vous m’avez vaincu ; je n’ai plus aucun désir pour vous ; je redeviens votre frère, je ne toucherai pas à cette couronne de candeur et d’innocence ; seulement, vous allez me faire un serment.

— Lequel ? »

Christian sourit et prit la jeune fille dans ses bras ; non seulement elle ne recula point, mais, souriant aussi comme un enfant, elle passa au cou du jeune homme ses deux bras charmants, qui se posèrent en cercle moelleux sur les épaules de Christian.

« Eh bien, dit-il, jurez-moi que nul homme, excepté votre père, ne vous touchera de ses lèvres, et ne vous embrassera comme je le fais en ce moment.

— Oh ! je le jure, dit-elle, cent fois !

— Jurez-moi que jamais Auger n’entrera dans votre chambre.

— Je vous le jure ! Et comment voulez-vous qu’il y entre, puisque je le déteste ?

— Jurez-moi, enfin, que, tous les jours, vous m’écrirez une lettre que j’irai chercher moi-même dans votre rue, le soir, et qui pendra au bout d’un fil auquel, à mon tour, j’attacherai la mienne.

— Je le jure ! Mais si l’on nous voit ?…

— Cela me regarde.

— Et, maintenant, adieu !

— Oui, adieu, adieu, Ingénue ! puisque nous nous disons adieu sans nous quitter de cœur, adieu ! mais encore un baiser… »

Ingénue sourit, mais sans refuser.

Ce baiser dura si longtemps, qu’Ingénue fut obligée de se pendre au cou de Christian ; sans quoi, elle fût tombée évanouie, foudroyée, sur les gazons du roi.

Enfin, elle jeta un cri, rendit le baiser de Christian, se dégagea de ses bras, et disparut. « Encore trois baisers pareils, dit Christian ivre de joie, et Ingénue verra bien qu’elle n’a jamais été mariée ! Mais, à partir de ce moment, Ingénue, tu es ma femme ; seulement, il faut attendre… Eh bien, je m’en sens le courage, j’attendrai !… »

q

Chapitre 52
Où l’auteur est obligé de faire un peu de politique

Pendant que Christian conspirait ainsi, avec sa complice Ingénue, contre les droits matrimoniaux de M. Auger, celui-ci, chassé de tous les côtés, ne ressemblait pas mal à ces bêtes fauves qui, après avoir bien fui et bien rusé, sentant qu’elles commencent à se fatiguer, regardent autour d’elles, afin de mesurer l’ennemi auquel elles ont affaire, et conçoivent lentement l’idée de revenir sur le chasseur et sur les chiens.

Auger sentait qu’il n’avait plus rien à faire du côté du prince : celui-ci l’avait renié avec éclat, chassé avec menaces ; et, du moment où il était sûr d’avoir un appui et un panégyriste dans Christian, le comte d’Artois s’inquiétait peu de tout ce que pouvait faire Auger.

En effet, le comte d’Artois n’avait, en réalité, que deux choses à craindre : la première, d’avoir lésé la noblesse dans un de ses membres ; la seconde, d’avoir insulté le peuple dans la personne d’Ingénue ; ce qui, à l’époque du XVIIIe siècle où nous sommes arrivés, mettait le prince dans cette désagréable position du fer entre l’enclume et le marteau.

Avec Christian contre lui, éclat, scandale, attaque des gentilshommes ! – fort mal disposés en ce moment pour la royauté au service de laquelle la plupart s’étaient ruinés dans les guerres soutenues au profit des rois depuis cent ans, et qui ne trouvaient plus ni un Louis XIV, ni un Régent, ni même un M. de Fleury pour les indemniser.

Avec Ingénue contre lui, éclat, scandale, attaque de Rétif de la Bretonne ! – plume encore à demi populaire, et qui trouverait assez d’éloquence dans sa larmoyante paternité pour soulever des haines nouvelles, comme s’il n’y en avait pas déjà assez d’anciennes.

Mais, avec Christian pour allié, avec Ingénue pour auxiliaire, sympathie de la noblesse, éloge du peuple !

M. le comte d’Artois pouvait donc, après avoir chassé Auger de sa chambre à coucher, se rendormir tranquillement sur les deux oreilles.

Auger, qui ne manquait pas de sens, avait parfaitement compris la tactique du prince. Il la trouvait si bonne, qu’il en bondissait de rage, et, vaincu pour le moment, il cherchait l’occasion de reprendre le dessus ; ce qui n’est point facile quand on est grain de sable, et que le géant vous écrase.

Il ne faut rien de moins, en ce cas, qu’une tempête pour que le grain de sable s’élève dans quelque trombe au-dessus de la tête du géant.

En ce moment, pour les péchés des grands et pour le bonheur d’Auger, quelque chose de pareil à une tempête se préparait.

Une force nouvelle et inconnue se créait rapidement autour du peuple opprimé : c’était une vaste conspiration, une conspiration générale qui devait bientôt s’élever à la hauteur du succès, et s’appeler la révolution.

La révolution n’était nulle part encore à l’état de matière, mais la révolution était partout.

Elle avait été tout récemment dans l’affaire du collier : les juges du parlement, harcelés depuis cent cinquante ans par les rois, s’étaient vengés sur la royauté.

Les juges, voyant que le roi voulait faire condamner Cagliostro, avaient absous Cagliostro.

Les juges, voyant que la reine voulait faire condamner M. le cardinal de Rohan, avaient absous M. le cardinal de Rohan.

Les juges, voyant aussi que le roi, que la reine avaient intérêt à faire absoudre madame de Lamothe, qui semblait dépositaire de scandaleux secrets, les juges avaient condamné madame de Lamothe ; et encore, peut-être l’avaient-ils moins condamnée comme madame de Lamothe, que comme Jeanne de Valois, c’est-à-dire comme descendante d’un bâtard de Henri II.

Ainsi le procès s’était fait, en apparence contre Cagliostro, contre le cardinal de Rohan et contre madame de Lamothe, mais, en réalité, contre la reine.

Et, comme le nom de Marie-Antoinette n’avait pas été à cause de l’étiquette, mis sur le sac des procédures, on avait conspiré de toutes façons pour le mettre au procès.

Il y avait conspiration alors pour déshonorer la reine sans la condamner.

Il y eut conspiration plus tard pour la condamner.

Seulement, cette fois, la peine que la pauvre femme encourait pour ses péchés était si cruelle, qu’on la condamna, mais qu’on ne la déshonora pas.

Ce fut une conspiration du ministre Calonne qui entraîna la France plus avant dans le déficit connu, prévu, avéré, patent.

Ce fut une conspiration qui renversa le ministre Calonne pour lui substituer Lamoignon et Brienne.

Ce fut une conspiration du peuple qui brûla en place publique les mannequins de ces deux ministres, après qu’une conspiration de cour les eut réduits à l’état de mannequins.

Maintenant, au-dessus et au-dessous de ces sphères vivaient une foule de conspirations plus ou moins petites, plus ou moins grandes, plus ou moins effrayantes :

La conspiration des maîtres contre les valets ;

La conspiration des valets contre les maîtres ;

La conspiration des soldats contre leurs officiers ;

La conspiration des administrés contre leurs chefs ;

La conspiration de la cour contre le roi ;

La conspiration de la noblesse contre elle-même ;

La conspiration des philosophes contre l’autel ;

La conspiration des illuminés contre la monarchie ;

La conspiration des autres nations contre la France ;

Enfin, et surtout, la conspiration du ciel contre la terre !

Toutes les autres conspirations avaient déjà éclaté, plus ou moins grandes, quand cette dernière éclata.

La peste se déclara en France ; peste singulière, inconnue, nouvelle, innommée jusqu’alors, et à laquelle le peuple donna immédiatement le nom du fléau à la mode : cette peste s’appela la brienne.

Puis, après cette peste, une grêle en juillet 1788, laquelle se promena comme la main vengeresse du Seigneur par toute la France, et acheva ce que Versailles, madame de Pompadour, madame du Barry, madame de Coigny, madame de Polignac, MM. de Calonne, de Brienne et Lamoignon avaient si bien commencé.

La peste avait amené la maladie ; mais, enfin, de la maladie, on guérit parfois. La grêle amena la famine, dont on ne guérit pas.

Alors, on vit des spectres humains se lever de toutes les provinces comme d’autant de nécropoles, et venir, de leurs mains décharnées, frapper aux portes de la capitale, demandant au roi le pain que leur refusait Dieu.

Ce fut bien pis lorsque l’hiver commença, et qu’il étendit son manteau de neige sur les moissons ruinées ! ce ne fut pas un hiver comme les autres ; non, il rappela ce terrible hiver dans lequel s’était exercée la charité de madame la dauphine et du dauphin, sous Louis XV, et cet autre hiver encore de 1754, où, pendant des jours entiers les communications furent interceptées d’un côté à l’autre des rues de Paris.

La mer gela ; les maisons se fendirent ; le roi fit couper tous les bois qu’il avait autour de la capitale, et les donna aux Parisiens transis, pour les réchauffer, ne pouvant les nourrir.

Telle était la conspiration du ciel contre la terre, et l’on en conviendra, celle-là en valait bien une autre.

Nous avons oublié une dernière conspiration, qui, cependant, mérite aussi d’être citée en première ligne.

Nous avons oublié la conspiration de la famille du roi contre le roi.

Le duc d’Orléans avait choisi, en effet, ce moment pour se rendre populaire.

Le roi avait fait donner du bois à ceux qui avaient froid.

Le duc d’Orléans fit donner du pain et de la viande à ceux qui avaient faim.

Du pain et de la viande, c’était bien autre chose que du bois !

Et notez que le duc d’Orléans, qui avait presque autant de forêts que le roi, faisait faire ses distributions de pain et de viande autour d’excellents feux.

Avec cela – et c’est triste de mêler un mauvais calembour à la politique aussi sombre que celle qui se brassait à cette terrible date de 1788 ! – avec cela que ces deux mots : Du bois, formaient un nom d’homme qui, depuis le cardinal Dubois, jouissait d’une singulière impopularité.

On faisait allusion au chevalier Dubois, qui avait tiré sur le peuple.

« Le roi nous a donné du bois, disait-on, mais Dubois qui fait feu sur le peuple ! »

Il n’en fallait pas davantage au pauvre Louis XVI, né malchanceux, pour lui ôter tout le mérite de son acte de générosité.

Telle était donc la situation des esprits quand arrivèrent les événements que nous avons racontés, et quand, à la suite de ces événements-là, M. le comte d’Artois abandonna Auger.

Auger, en tombant de si haut, demeura longtemps étourdi ; puis il regarda autour de lui, se remit sur ses jambes, et voici ce qu’il aperçut en suivant des yeux les différents cercles de la société, dont il se faisait le centre, et qui allaient s’élargissant jusqu’à l’horizon, comme font les cercles produits par une pierre jetée au milieu d’un lac, et qui vont s’élargissant jusqu’au bord.

Il vit toutes ces conspirations que nous avons dites ; conspirations invisibles aux puissants, qui regardent de trop haut pour distinguer les détails, et auxquels, faute de détails, l’ensemble échappe.

Il vit les clubs, les affiliations, les confréries.

Il vit le monde partagé en deux sociétés bien différentes : celle des affamés et celle des gloutons.

Il vit que, depuis qu’il y avait un peuple, le peuple était affamé sans jamais avoir été rassasié.

Il vit que, depuis qu’il y avait des nobles, des traitants, des prêtres, ceux-là avaient toujours mangé sans jamais être repus.

Il vit que, de la cime à la base de cette immense spirale qui commence par le roi et par la reine et finit par le peuple, il y avait une rage inouïe de mouvement.

Il vit que tous ces mouvements étaient bien plus intéressés qu’intelligents.

Il vit que la reine s’était donné beaucoup de mouvement pour faire jouer le Mariage de Figaro.

Il vit que M. Necker s’était donné beaucoup de mouvement pour réunir les états généraux.

Il vit que le peuple s’était donné beaucoup de mouvement, non simplement pour se mouvoir, mais pour donner un but à son activité.

Et, comme le but indiqué par le roi lui-même, comme la prochaine assemblée des états généraux formait un excellent prétexte à l’agitation, Auger vit qu’un homme d’esprit pouvait trouver à s’occuper très agréablement dans l’élection des électeurs destinés à élire les députés aux états généraux.

La situation était véritablement nouvelle ; en même temps qu’elle était nouvelle, elle était grande. Pour la première fois, le peuple, cet être inconnu jusqu’alors – non, pas inconnu, mais méconnu – le peuple allait pouvoir exprimer ses craintes, faire entendre ses vœux, réclamer ses droits.

L’élection n’était pas encore déférée au suffrage universel ; mais c’était déjà la participation de tous aux affaires publiques.

En effet, si, ne vous en rapportant pas aux quelques lignes que nous écrivons ici, en dissimulant, autant qu’il est en notre pouvoir, l’histoire sous le roman, vous voulez jeter les yeux sur les actes insérés au premier volume du Moniteur d’alors, vous verrez que les imposés âgés de plus de vingt-cinq ans devaient élire les électeurs qui nommaient les députés, et concourir à la rédaction des cahiers. Or, comme l’impôt atteignait à peu près tout le monde, par la capitation au moins, c’était la population entière que l’on appelait au vote, excepté les domestiques et serviteurs à gages.

On calculait que cinq millions d’hommes pourraient participer à l’élection.

Cinq millions de Français très remuants, puisqu’ils étaient pris parmi ceux qui avaient plus de vingt-cinq ans, se remuèrent donc pour cette élection.

Ce fut dans ces mobilités, plus ou moins dangereuses, qu’Auger se jeta à corps perdu, et commença ses manœuvres.

Comment le roi et surtout la reine avaient-ils consenti à l’appel de ces comparses de la monarchie qui, jusqu’à ce jour, dans les tragédies royales, n’avaient joué qu’un rôle muet et au-dessous de celui du chœur antique, lequel, du moins, chantait sa joie ou ses infortunes ?

Le peuple avait bien chanté aussi sous le Mazarin ; mais on se rappelle le mot du ministre italien : il avait payé pour cela !

Ah ! c’est qu’on ne croyait le peuple ni aussi avancé, ni aussi capable qu’il l’était.

Les parlementaires, qui réclamèrent les états généraux ; les ministres, qui les promirent ; M. Necker, qui les convoqua ; le roi et la reine, qui permirent cette convocation, tout cela croyait, par l’évocation de cette masse gigantesque, faire peur à la cour, laquelle, de son côté, commençait à faire peur à la reine et au roi, et qui, depuis longtemps, faisait peur aux ministres et au parlement.

Qu’était-ce que la cour ? C’étaient la noblesse et le clergé, c’est-à-dire deux corps qui puisaient sans cesse dans les coffres de la royauté, et qui n’y remettaient jamais rien en échange de ce qu’ils y prenaient ; de sorte qu’il fallait que le vide produit par eux fût comblé par le peuple, comme après une sanglante guerre, ce même peuple comblait les vides de l’armée.

Or, grâce aux états généraux, nobles et prêtres seraient probablement obligés, non plus de prendre leur part de l’impôt, mais de prendre part à l’impôt.

C’était une petite vengeance que le roi et la reine se permettaient.

Et voilà pourquoi on avait accordé au tiers état autant de députés qu’en avaient la noblesse et le clergé réunis.

Il est vrai que, plus ou moins nombreux, le tiers n’avait toujours qu’une voix contre deux : on comptait bien – et M. Necker tout le premier – maintenir le vote par ordres.

D’ailleurs, le tiers, ignorant, inhabile comme il l’était, ne connaissant d’autre chemin que celui qui mène chez le tondeur ou chez le boucher, trop respectueux, enfin, pour choisir des hommes de son ordre, nommerait des nobles, nommerait des prêtres, et, par conséquent, renforcerait les rangs de ses ennemis, c’est-à-dire de la noblesse et du clergé.

Et puis les nobles étaient tous électeurs, tandis que, dans le peuple, il fallait que les électeurs fussent élus.

Puis encore, les assemblées populaires devaient élire à haute voix, et le peuple n’oserait jamais – du moins, c’était probable – dire tout haut ce qu’il voulait, si ce qu’il voulait était contraire à ce que voulaient le clergé, la noblesse, les ministres, la reine et le roi.

Puis, enfin, sur les cinq millions d’électeurs, près de quatre millions appartiendraient aux campagnes ; or, l’esprit démocratique des villes – on l’espérait encore – n’avait point pénétré dans les campagnes, dominées par les nobles, soumises au clergé, intimidées par les premiers, influencées par les seconds.

La Suisse n’avait-elle pas donné cette preuve, que le suffrage universel est l’appui de l’aristocratie ?

M. Necker, on s’en souvient, était Suisse. Suisse et banquier, il comparait son ministère à une banque sur une grande échelle : à son avis, par conséquent, la Suisse était une petite France, ou la France une grande Suisse.

Calculs humains ! que Dieu allait effacer d’une parole, par la voix de ce peuple, qui est la voix de Dieu !…

q

Chapitre 53
Auger se remue

Ce fut donc, nous l’avons dit, au milieu de ces mobilités, plus ou moins dangereuses, que M. Auger commença ses manœuvres.
À lui aussi, le prétexte – et même un prétexte des plus spécieux – ne manquait pas.

Employé chez M. Réveillon, il voyait son patron dévoré de la soif d’être électeur.

Réveillon, le fabricant de papiers peints, le type de cette ambitieuse bourgeoisie qui voulait succéder à la noblesse, mais qui ne voulait pas que le peuple succédât à la bourgeoisie, était loin de voir clair dans les rouages compliqués de la machine que faisait, à cette grande époque, tourner la Providence – et nous disons la Providence, afin qu’on sache, une fois pour toutes, que nous substituons ce mot chrétien au mot païen de fatalité – mais cela importait peu à Réveillon, et, pour faire sa partie dans le grand drame qui se jouait, il agitait ses bras et sa langue tout comme les autres, et même plus que les autres.

Il ne voyait pas qu’au-dessous de ces cinq millions d’électeurs, nombre qui paraissait fabuleux à une nation sans habitude de l’exercice de ses droits, il ne voyait pas, disons-nous, qu’au-dessous de ces nouveaux privilégiés s’agitait bien plus énergiquement encore une masse plus nombreuse, plus active, une masse que l’on ne comptait pas encore, et qui, au moment où elle se compta elle-même, fit pencher la balance révolutionnaire de son côté.

Mais Réveillon, avec sa courte vue, ne se doutait pas qu’il y eût en France autre chose que le roi, la reine, les ministres, les nobles, le clergé, les magistrats, le tiers-état élu et le tiers-état électeur.

Erreur profonde, qui fut celle de tant d’autres, ayant, cependant, la prétention d’avoir la vue plus longue qu’un marchand de papiers peints, et qui opéra ce changement des conspirations que nous avons énumérées tout à l’heure en révolution.

Auger s’employa donc au service de Réveillon ; mais, comme il voyait plus loin que lui, et que cette classe inférieure dont nous avons parlé n’échappait point à ses yeux perçants, Auger, qui ne pouvait plus manger au râtelier de la cour, fort bien garni, s’arrangea de manière à manger, par compensation, à deux râteliers à la fois : celui du peuple et celui de la bourgeoisie.

Aussi eût-on pu le voir – si l’on eût suivi cet homme dans l’emploi étrange de ses soirées, dont le travail terminé à cinq heures lui laissait la jouissance, et de ses nuits, dont le mépris d’Ingénue lui laissait la disposition – trempant à tous les complots, et s’inspirant à toutes les sociétés secrètes, illuminés et maçons ; un jour, écoutant Malouet et La Fayette au club du Palais-Royal ; une autre fois, écoutant Marat au club populaire de la rue de Valois, et donnant une sanglante réplique aux diatribes sanglantes de Jourdan, qui fut, depuis, surnommé Coupe-Tête, et de Fournier l’Américain.

En voyant la grandeur des événements qui se préparaient, et qui, d’un moment à l’autre, allaient éclater, il avait fini par prendre en pitié sa femme, et ne la tourmentait plus.

Il dédaignait surtout le bonhomme Rétif, dont les vues philosophiques si avancées, à ce que croyait celui-ci, étaient en réalité, si éloignées de la vérité, à ce que savait Auger, qu’elles semblaient à ce dernier à la fois et la plus puérile et la plus stérile des occupations.

L’orage, qui grondait dans ces régions souterraines dont nous avons parlé, prenait, tous les jours, une plus terrible importance.

En ce moment, par exemple, Réveillon, au plus fort de ses affaires, occupait sept ou huit cents ouvriers ; sa fabrique prospérait ; sa fortune grossissait ; peu d’années encore lui eussent suffi pour se retirer avec un bien considérable.

Cet honnête homme – vous savez ce que, dans le commerce, on appelle un honnête homme ? c’est celui qui, en faisant les plus petites avances, arrive aux plus grandes rentrées ; qui paye scrupuleusement ses billets à heure fixe, et fait exproprier sans pitié celui qui ne les paye pas –, cet honnête homme, disons-nous, avait la conscience satisfaite : ouvrier sorti des derniers rangs du peuple, il s’était élevé, par son travail et son économie, au rang où il était parvenu.

Selon les traditions du vieux commerce français, il croyait avoir rempli tous ses devoirs d’homme et de citoyen quand il avait caressé ses enfants.

Ce but tout paternel, mais tout égoïste, Réveillon l’avait atteint.

Maintenant, une chose s’était révélée à lui tout à coup : c’est qu’à sa fortune il pouvait joindre un peu de gloire, et cette gloire, s’il pouvait l’obtenir, lui paraissait être l’apogée des félicités humaines.

Supposez un bonnetier de la rue Rambuteau, ou un épicier de la rue Saint-Denis, qui ne voit dans l’avenir aucune raison pour qu’un gouvernement, si débonnaire ou si insensé qu’il soit, lui donne jamais la croix de la Légion d’honneur, et qui se réveille un beau matin capitaine, et qui se dit qu’après un certain nombre de patrouilles faites la nuit, et de revues passées le jour, cette croix d’honneur inespérée ne peut lui manquer, pourvu qu’il fasse parade de zèle. Tel était Réveillon.

Il voyait dans son élection comme électeur – et, en cela, son esprit intelligent l’emportait de beaucoup sur l’esprit des deux modernes industriels que nous venons de citer –, il voyait dans son élection comme électeur, avons-nous dit, la plus grande gloire à laquelle il pût jamais parvenir.

Car, en effet, il voyait ainsi consacrer, par le suffrage de ses concitoyens, cette renommée d’honnête homme qu’il s’était acquise dans le commerce.

La tentation fut si forte, que Réveillon s’en ouvrit un jour à Auger, comme il s’en était déjà ouvert à Rétif.

Quant à Santerre, il avait aisément deviné les projets de son riche voisin.

Si l’amant est clairvoyant à l’égard de sa maîtresse, l’ambitieux, de son côté, voit clair dans toutes les ambitions qui rivalisent avec la sienne.

Cependant, Réveillon n’osa point aborder franchement la question ; il prit un détour.

« Auger, dit-il à son commis, vous faites la paye tous les samedis, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Exactement ?… C’est l’habitude de la maison.

— Exactement.

— Que disent tous nos hommes en recevant leur argent ?

— Monsieur, ils chantent les louanges du patron qui, par ses talents et son administration paternelle, leur a fait ce bonheur.

— Ah ! voilà que vous me flattez, Auger ! dit Réveillon ravi au fond du cœur.

— Je dis la vérité, répondit Auger affectant la rigide froideur de Caton.

— Eh bien, voyons, mon cher Auger, si vous dites la vérité, dites-la tout entière.

— Interrogez-moi.

— Ai-je des chances pour arriver à l’électorat ? »

Auger sourit.

« Monsieur, dit-il, je travaille à cela nuit et jour. »

Et Auger sonda, d’un regard habile, le regard de son maître, pour voir l’effet que produirait sur lui sa déclaration.

« Comment ! s’écria Réveillon au comble de la joie, vous travaillez à mon élection, Auger ?

— C’est-à-dire que je parle à tous en votre faveur ; je suis en relation avec bien du monde, et les ouvriers ont tous une influence plus ou moins grande sur quelques électeurs.

— Et m’appuie-t-on ?

— Oui, certainement ; mais…

— Mais ?… fit Réveillon inquiet. Mais quoi ?

— Vous n’êtes pas assez répandu.

— Dame ! je suis un homme d’intérieur, moi, dit Réveillon ; je vis en famille.

— Il ne suffit pas de représenter les vertus de la famille aux états généraux, on suppose que vous nommeriez un député de famille aussi.

— Qui faudrait-il nommer ?

— Ah ! monsieur, voilà ! dit Auger avec une réserve grosse de mystère.

— Eh bien, parlez, mon cher Auger.

— Monsieur, il faut au peuple des députés du peuple.

— Qu’appelez-vous des députés du peuple ? » dit Réveillon avec fermeté ; car il était bien entier dans ses opinions, et nous le voyons se dessiner dans l’histoire peu soucieux de popularité à l’endroit des émeutes.

Auger sentit qu’il allait trop loin : il avait espéré que l’ambition modifierait la nuance de son maître.

Réveillon répéta sa question.

« Voyons, dit-il, encore une fois, qu’appelez-vous un député du peuple ? Expliquez-vous.

— Monsieur, répliqua humblement Auger, je ne fais pas de politique, moi ; je ne suis pas électeur.

— Eh bien, je vais vous dire, moi, fit Réveillon en s’animant, je vais vous dire qui ferait, à mon avis, un excellent député pour les états généraux. »

Ici, le brave fabricant de papiers peints prit une pose d’orateur, et se cambra comme s’il était déjà à la tribune.

« J’écoute respectueusement, monsieur, dit Auger.

— D’abord, reprit Réveillon, j’appelle le roi mon maître. »

Auger s’inclina en souriant ; jusque-là, Réveillon ne se compromettait pas.

« J’appelle la loi souveraine maîtresse de tous les Français, et la constitution que nous aurons, je l’appelle la loi. »

Auger s’inclina encore.

« Maintenant, continua Réveillon, les rouages qui feront fonctionner ces rouages principaux, j’entends qu’ils soient entretenus et respectés comme il convient. Chez un grand peuple, je veux qu’un ministre et un commis puissent tous deux vivre de la nation française, comme mes ouvriers vivent de moi en travaillant. »

Auger approuva, toujours avec son rire narquois et dissimulé.

« Quant aux prêtres, quant aux nobles, je les fais simples citoyens comme moi ; seulement, j’admets que les uns, tant qu’ils sont à l’église, représentent Dieu, et je ne veux pas qu’on oublie que les pères des autres sont morts pour la patrie. »

Nouveau sourire d’Auger.

Encouragé par ce sourire, l’orateur souffla un moment, pour laisser à sa brûlante improvisation le temps de se refroidir.

Il reprit haleine par la même occasion.

« Quant au peuple, continua-t-il en appuyant sur le mot avec précision, quant au peuple, c’est quelque chose qui mérite une définition à part, et je vais vous le définir. »

Auger s’apprêtait à écouter de toutes ses oreilles ; car le point principal était celui-là.

« Le peuple, dit Réveillon, c’est la matière qui sert à faire, dans un temps donné, les imposés, comme les imposés servent à faire les électeurs, et les électeurs les députés. Le peuple ! ce n’est rien, et c’est tout ; mais, pour arriver à être tout, il lui faut des siècles. Cela sommeille encore ! heureusement ! c’est une foule inintelligente, et qu’il faut maintenir inintelligente. »

Auger sourit.

Réveillon s’arrêta ; il voulait bien consulter Auger, mais il ne voulait pas qu’Auger eût un avis.

« Avez-vous une objection ? fit-il.

— Dieu m’en garde ! répondit Auger.

— Ah ! dit le marchand de papiers peints, c’est que je l’eusse combattue, voyez-vous, en homme qui a étudié la question car je l’ai étudiée.

— Je le vois bien.

— Je dis donc qu’il faut maintenir le peuple inintelligent, ignorant, et voici ma raison…

— J’écoute, dit humblement Auger.

— On n’émancipe le peuple qu’avec de l’instruction ; cette instruction tombe inégalement sur le peuple : elle fait ici des clartés, là des obscurités plus profondes ; enfin, elle occasionne le désordre que les liqueurs fortes produisent sur les sauvages : ayant bu, ils sont ivres ; ils détruisent et tuent. Je ne crois donc pas qu’il soit possible à des administrateurs honnêtes d’assumer sur eux la responsabilité des premiers désordres qui résulteraient de l’émancipation des peuples, désordres qui peuvent être tels, que Dieu seul en connaisse le résultat possible ! »

Réveillon s’arrêta épuisé, terminant sa péroraison par un geste qui implorait le ciel.

Auger prit un air froid.

« Vous n’approuvez pas, monsieur ? dit Réveillon d’un air étonné.

— Pas entièrement, monsieur.

— Vos raisons ? »

Auger laissa se dessiner sur ses lèvres un sourire dont un interlocuteur plus fort que ne l’était Réveillon eût pu comprendre la signification réelle.

« Monsieur, dit-il, loin d’être d’un avis contraire au vôtre, j’abonde dans votre sens. Le peuple, à mon avis… Vous me direz que ce n’est point à moi à donner un avis à un homme comme vous.

— Pourquoi non, monsieur Auger ? Je crois que vous êtes d’excellent conseil.

— Eh bien, reprit Auger, selon moi, le peuple a besoin non seulement d’être arrêté, mais encore d’être comprimé.

— Ah ! fit Réveillon, et pourquoi cela ?

— Parce que le peuple est ingrat, oublieux et avide.

— C’est bien vrai ! dit Réveillon, frappé de cette vérité comme si elle était nouvelle.

— Parce que, continua Auger, le peuple brise, le lendemain, les idoles qu’il s’était élevées la veille, et que la popularité est, à mon avis, un des plus rapides chemins que l’on puisse choisir pour aller à la ruine ou à la mort.

— Ah, ah ! fit Réveillon, voyons, expliquez-vous… Cela s’applique à quelqu’un ou à quelque chose, et n’est point une théorie générale.

— Justement ! s’écria Auger. Un exemple : voyez M. Santerre !

— Eh bien ?…

— Qu’a-t-il fait cet hiver, en voyant le froid et la famine faire rage ? Eh bien, il a augmenté ses ouvriers.

— Eh ! mais Santerre en a vingt-cinq ou trente tout au plus, et, moi, j’en ai huit cents !

— Il en eût eu huit cents, qu’il les eût augmentés de même. M. Santerre, je suis fâché pour lui d’être obligé de le dire, M. Santerre sacrifie à la popularité ; ce qui, je crois, n’est pas dans vos intentions, à vous, monsieur Réveillon.

— Non, certes ! Santerre s’est mis contre la cour et les ministres.

— Tandis que vous êtes pour eux…

— Tandis que je suis et serai toujours pour eux…, appuya Réveillon.

— Aussi M. Santerre aurait-il des voix… Oui, si la populace votait, tandis que vous, qui avez fait tout l’opposé de M. Santerre, qui avez diminué vos ouvriers, qui avez l’intention de les diminuer encore…

— Oui, certainement ! Un ouvrier peut vivre et doit vivre avec quinze sous par jour.

— Tandis que vous, en récompense de ce que vous avez fait, vous aurez les voix de tous les bourgeois.

— Pardieu ! s’écria Réveillon, je l’espère bien ! Cependant, je n’ai point refusé l’augmentation pour flatter les bourgeois : je l’ai refusée parce que, conséquent avec mes théories de tout à l’heure, j’estime que le peuple n’a pas besoin d’être élevé au-dessus de lui-même, et que l’argent est un levier puissant pour la paresse et la démoralisation.

— Très bien ! très bien ! s’écria Auger, voilà une brave profession de foi, et qui vous donnera des voix. »

Réveillon, enchanté, serra la main de son caissier, se promettant d’augmenter les gages d’un homme qui comprenait si bien que l’on n’eût pas besoin d’augmenter les gages des autres.

Auger s’éloigna en admirant ce pauvre devenu riche, cet ouvrier devenu maître, qui jugeait incapables et dangereux les pauvres et les ouvriers.

L’élection se fit ; elle donna dans toute la France une vie inconnue à cet élément, inerte jusque-là, que l’on appelait le peuple ; l’élection se fit, et, comme toutes les choses qui sont dans les desseins de Dieu, elle trompa les calculs des hommes.

Et cependant, à Paris, on avait pris de grandes précautions.

Un règlement spécial appelait aux élections primaires, non pas même tous les imposés, mais ceux-là seulement qui payaient six livres d’impôts.

Les rues furent encombrées de patrouilles, les centres d’élection entourés de soldats.

On chargea les fusils devant les électeurs écrivant les votes ; ce qui donna aux électeurs une fermeté qui ressemblait à de l’entêtement.

Sur soixante districts, trois seulement renommèrent les présidents désignés par le roi, tous les autres furent remplacés : encore, les trois présidents maintenus furent-ils sommés de déclarer qu’ils présideraient comme élus du peuple, et non comme représentants de la royauté.

Les campagnes aussi firent de leur mieux ; on avait compté sur elles comme élément aristocratique ; elles nommèrent deux cents et quelques pauvres curés, ennemis naturels du haut clergé.

Auger chauffa, comme on dit aujourd’hui, l’élection de Réveillon, par tous les moyens qui peuvent développer le calorique de l’opinion.

Seulement, pour faire élire Réveillon par la bourgeoisie, Auger avait été obligé de rapporter les paroles prononcées par le fabricant de papiers peints : à savoir que le peuple devait être maintenu dans son inintelligence, et que quinze sous par jour suffisaient à un ouvrier pour vivre.

Les bourgeois furent enchantés de trouver cette énergie dans un homme qui répudiait les moyens vulgaires de popularité, moyens que sa fortune lui eût rendus plus faciles qu’à tout autre ; dans un homme qui, sorti du peuple, était le premier à renier le peuple.

Réveillon fut nommé électeur.

q

Chapitre 54
Réveillon est ingrat

Réveillon était donc arrivé au comble de la joie et de la prospérité.
Mais il arriva à Réveillon ce qui arrive à tous les hommes qui montent trop haut.

De ce faîte d’honneurs où il était parvenu, il ne vit plus Auger.

Auger avait rendu ses services, Réveillon ne les lui paya point. Auger se jura qu’on les lui payerait, ou qu’il se les payerait lui-même.

Tout le monde sait quelle fièvre turbulente agita la France au moment de ces élections ; le bruit ou plutôt la secousse en fut ressentie jusqu’aux extrémités de l’Europe, et cependant, au centre de la France, il y eut des gens que cette secousse ne réveilla point.

Dans ses excursions nocturnes, Auger s’était fort lié avec le citoyen Marat, et lui avait demandé conseil. Marat, consulté, donna la consultation en conscience.

« Ce Réveillon, dit-il, est un aristocrate pire que ceux de la noblesse ; il n’a pas les vices des nobles, qui faisaient vivre le peuple, et il a les vertus des bourgeois, c’est-à-dire la lésinerie, la surveillance, la défiance, barrières que le tiers état sait jeter entre lui et la démocratie. L’ennemi le plus cruel du peuple aujourd’hui, c’est le bourgeois. Le bourgeois aidera le peuple à saper les trônes, à briser les armoiries, à brûler les parchemins ; plus grand que le peuple, c’est lui qui montera sur les escabeaux pour gratter les fleurs de lis et écraser les perles des couronnes ; mais, quand il aura détruit, il réédifiera : les blasons du noble, ôtés au noble, il se les appliquera ; il transformera en armoiries les enseignes de ses boutiques : le lion rouge deviendra de gueules ! la croix blanche sera la croix d’argent ! À la place de l’aristocratie, de la noblesse et de la royauté, poussera la bourgeoisie ; le bourgeois se fera aristocrate, le bourgeois se fera noble, le bourgeois se fera roi.

— Comment empêcher cela alors ? demanda Auger.

— C’est bien simple : détruire cette semence qui sera le bourgeois.

— Mais, dit Auger, ce n’est pas chose facile ! il y a en France cinq millions d’électeurs bourgeois, tous hommes faits ou jeunes gens ; ils ont dans leur famille autant de louveteaux tout prêts à passer loups… À qui faut-il confier le soin de les détruire ?

— Au peuple ! dit Marat ; au peuple, qui est assez fort pour tout broyer, soit qu’il y mette le temps, soit qu’il se lève d’un seul bond ; au peuple, qui peut être patient parce qu’il est éternel, et qui est invincible, dès qu’il ne veut plus être patient !

— Diable ! diable ! dit Auger. Savez-vous, cher ami, comment cela s’appelle, ce que vous proposez là ?

— Cela s’appelle la guerre civile.

— Et le lieutenant de police ? et le chevalier du guet ?

— Bon ! dit Marat, croyez-vous donc qu’il soit nécessaire d’aller crier dans les rues : “À bas les bourgeois !” Ce serait sot et inutile ; le premier bourgeois que vous rencontreriez vous arrêterait. Fort, plus fort est celui qui vit dans un souterrain, et qui lance de là des paraboles comme les anciens prophètes.

— Dans un souterrain ? fit Auger surpris. Est-ce qu’il y a encore des souterrains ?

— Parbleu ! répliqua Marat.

— Où cela ?

— Partout ! Moi, par exemple, je vis dans un souterrain, mais vous n’oseriez pas, vous autres ! Moi, je suis un homme de travail et d’imagination ; je me passe du soleil, moi, parce qu’il y a une flamme dans ma tête : celle de ma lampe suffit alors à mes yeux. J’aime la solitude parce qu’elle ne ment pas, et qu’on y travaille ; je hais la société parce que tous les hommes y sont laids et bêtes ! »

Auger regarda son ami, et s’étonna de l’entendre parler avec cet aplomb, étant si laid et si méchant.

Marat continua.

« Les clubs où l’on s’enferme, où l’on conspire à huis clos – souterrains ! les journaux anonymes qu’on répand sur la France ébahie – souterrains ! les paroles vagues qu’on lance adroitement au fond des foules, et que tout le monde répète sans savoir qui les a prononcées – souterrains ! Vous voyez donc, mon cher confrère, que tout le monde peut avoir son souterrain comme moi, pour élaborer à l’aise l’œuvre révolutionnaire. Mais à cette œuvre, c’est moi qui vous le dis, fou qui ne s’attelle pas de toutes ses forces ! fou qui ne court pas en avant du char ! Celui-là sera broyé sous les roues en voulant faire reculer la machine.

— De sorte que, pour conclure… ? fit Auger.

— Vous en voulez à Réveillon ?

— Oui.

— Et vous voulez vous venger de lui ?

— Parbleu !

— Eh bien, pour conclure, perdez Réveillon dans le peuple, et vous verrez ! »

Auger n’avait pas calculé toute la puissance du mot que lui avait jeté comme par hasard cet infernal génie du mal que l’on appelait Marat.

En y réfléchissant, Auger s’épouvanta de la lumière que ce mot laissait sur sa route tortueuse.

Perdre Réveillon dans le peuple, à quoi cela conduisait-il Auger, et surtout Réveillon ?

Alors, il se pencha sur l’abîme, et entrevit, au fond, cette mine sombre que pratiquait sous la société la sape des conspirateurs ; il se dit que, du moment où la mine jouerait, par une loi naturelle, ce qui se trouvait en haut s’abaisserait, et ce qui se trouvait en bas s’élèverait.

À partir de ce jour, que fit Auger ?

Dieu le sait.

Seulement, dans le faubourg, officine toujours ouverte aux beaux diseurs, fournaise toujours brûlante pour chauffer les creusets démagogiques, dans le faubourg, on entendit bientôt répéter que Réveillon était un mauvais riche ; que, depuis son élection, la tête lui avait tourné, et qu’il aspirait aux honneurs.

On répéta surtout, avec une haine profonde, ces deux axiomes, lesquels n’étaient pas plus les siens que ceux du reste de la bourgeoisie, qui aujourd’hui peut-être ne le dit pas, mais le pense toujours :

« Il faut garder le peuple inintelligent. »

Et :

« Un homme peut vivre avec quinze sous par jour. »

Ces propos, échappés à Réveillon, qui ne croyait pas avoir à se défier d’Auger, et répétés par celui-ci, ces propos, l’indignation populaire les accueillit avec frénésie, et les rangea au catalogue des vengeances avec le mot d’un autre aristocrate qui avait été plus célèbre, et qui fut plus malheureux que Réveillon.

Ce mot était celui de Foulon :

« Je ferai manger aux Parisiens le foin de la plaine Saint-Denis. »

Ces mots-là, le jour où ils éclatent, font mourir les imprudents qui les ont prononcés, ou les malheureux auxquels ont les attribue.

Réveillon, cependant, calme au milieu de ces orages, ne s’enivrait que de sa gloire, et s’étourdissait comme font les papillons au tambour de leurs ailes.

Il ne remarquait pas ce que tout le monde avait remarqué autour de lui : que ses ouvriers, tout en touchant le salaire accoutumé, lançaient au caissier un regard farouche ; que, parmi ces gens, qui, en général, recevaient deux livres par jour, quelques-uns, fanatiques de l’opinion, et incapables de garder en eux l’ivresse de la colère, faisaient deux parts de ces quarante sous, et disaient :

« À quoi donc pense M. Réveillon ? est-ce qu’il veut nous engraisser ? Nous n’avons besoin que de quinze sous, dit-il ; c’est vingt-cinq sous de trop ! »

Et, là-dessus, les yeux flamboyaient, et les dents blanches se montraient sous les lèvres pâles.

Auger n’avait, pour faire tomber toute cette rage, qu’à souffler un mot de démenti ; il n’avait qu’à nier que Réveillon eût jamais tenu ce propos, et, bon serviteur, il eût ramené tous les esprits au fabricant : le peuple de Paris est emporté ; mais, au fond, il a un bon naturel ; il pense vite, et oublie vite.

Mais Auger se garda bien de rien dire.

Il accueillit, pendant un ou deux mois, tous ces bruits avec la bonhomie d’un confrère qui plaint ses confrères, avec la mansuétude de l’exécuteur, qui semble toujours dire au patient, même en lui faisant la toilette de l’échafaud : « Juges féroces ! »

En sorte que, grâce au silence d’Auger, les bruits acquirent de la consistance ; en sorte que les colères prirent des racines si profondes, que Dieu lui-même, qui change les cœurs, et qui modifie les corps, ne se donna plus la peine de désherber ce mauvais champ de France, semé d’ivraie et de chardons aux pointes envenimées.

« Est-il vrai, demanda-t-on un jour à Auger, que la cour, pour récompenser Réveillon, lui ait envoyé le cordon de Saint Michel ? »

Cette nouvelle absurde, que l’honnête homme le plus niais eût accueillie par un rire de bon aloi, et démolie d’un seul mot, comme elle méritait de l’être, Auger la reçut par un : « Vraiment ? » si admirablement accentué, qu’il fut impossible de deviner si la nouvelle était vraie ou fausse, si Auger la savait ou ne la savait pas.

Alors tous ceux qui avaient douté jusque-là ne doutèrent plus.

Et l’on se répéta, en sortant de la caisse d’Auger, que le caissier lui-même avait certifié l’envoi du cordon de Saint-Michel à M. Réveillon.

Maintenant, peut-être serait-il nécessaire d’expliquer en quelques mots à nos lecteurs pourquoi M. Auger s’était fait un politique si confiant, et un si facile approbateur du peuple.

Étaient-ce seulement la haine et la vengeance qui faisaient agir Auger comme nous avons vu qu’il agissait ?

C’était un peu cela ; il y a des gens qui ne peuvent pardonner le bien qu’on leur fait, et Réveillon avait, malheureusement pour lui, fait du bien à Auger.

Mais la haine et la vengeance n’étaient pas les seuls mobiles d’Auger : il y avait encore l’intérêt.

Auger travaillait pour lui-même dans cette bagarre qui menaçait d’engloutir le crédit de Réveillon.

Certains hommes aiment le désordre comme les oiseaux de proie aiment le carnage et la mort.

Ne pouvant vivre des corps vivants, contre lesquels ils auraient à disputer leur nourriture, ils souhaitent la destruction, qui leur assure un lambeau de chair facilement obtenu.

Auger avait formé le plan de ruiner purement et simplement son maître, pour lui enlever, dans le désastre, un bon morceau de sa fortune.

Cette œuvre hideuse, devenue sa préoccupation incessante, Auger la poursuivit à la fois ouvertement et invisiblement : ouvertement, en achevant d’égarer Réveillon par ses récits et ses confidences fausses ; invisiblement, en entretenant et fomentant toute la haine qu’un riche commerçant éveille toujours autour de lui.

Au moment où les événements que nous allons décrire se préparaient, Réveillon commençait à sentir, sans pouvoir se rendre compte de l’oppression qu’il éprouvait, le poids de tous ces regards envenimés qui pesaient sur lui ; il entendait, sans le comprendre, le murmure de ces mots, de ces phrases qui grondaient autour de lui.

Mais tous ces présages, airs défiants, regards haineux, bruits sinistres, se traduisirent, pour lui commerçant, par ces mots : le crédit de la maison.

Réveillon appela auprès de lui tous ses fonds, comme un général qui pressent une attaque appelle ses soldats et ses conseillers.

Les fonds de Réveillon étaient considérables ; il n’y avait alors d’autres placements solides que l’achat de propriétés ou le roulement de capitaux dans le commerce.

Rentes et actions n’avaient plus aucune valeur depuis que l’État était chancelant.

Réveillon ordonna à son caissier de faire le relevé exact de son actif, et lui commanda de tenir disponibles – sans cependant les réaliser en numéraire – tous ses fonds libres.

Réveillon se proposait de faire, un beau matin, argent de tout, et, sans crier gare, de sortir de son commerce en triomphateur par une porte honorablement mais soudainement ouverte.

Il se représentait la joie de ses enfants alors qu’ils pourraient vivre hors de cette atmosphère déjà viciée, alors que, dans un bien de campagne, ou dans un hôtel des quartiers paisibles, l’électeur Réveillon pourrait faire le bourgeois et le notable sans rencontrer jamais d’autres visages que ceux de ses amis.

Calcul bien simple ! De même que – pour continuer la comparaison qui précède – le général tient à sa portée les troupes dont il aura besoin au moment de l’action, mais, en attendant, utilise à couvrir le pays ces mêmes soldats qu’il aura sous les drapeaux au premier coup de tambour – de même Réveillon s’était assuré, par la réunion de son papier, une réalisation facile en un mois : ses effets dormaient dans des portefeuilles sûrs, ou dans le sien propre, effets convertissables en argent aussitôt qu’il le voudrait.

Auger comprit cette manœuvre ; il comprit surtout que sa proie lui échapperait.

Réveillon, avec son instinct de négociant, déjouait les calculs du scélérat ; mais Auger, en vertu de cet axiome : « Qui ne risque rien n’a rien », se hasarda à négocier une portion de ce papier, et à en faire quelques louis.

Ces louis, il les enferma dans sa caisse, prêt à répondre à Réveillon que les temps n’étaient pas sûrs, qu’un honorable électeur pouvait être menacé par la haine populaire, qu’il pouvait être obligé de fuir, et que l’on fuit, non pas avec des effets de commerce dans son portefeuille, mais avec de beaux et bons louis ayant cours en France et à l’étranger.

Et, comme cette explication avait son excuse dans le dévouement même d’Auger pour son maître ; comme rien dans le passé d’Auger, c’est-à-dire dans le passé connu de Réveillon, n’autorisait la moindre défiance, l’explication sauvait tout.

Mais Réveillon n’eut pas de défiance : Réveillon ne visita pas sa caisse ; les louis y sommeillèrent paisiblement dans leurs rouleaux réunis au fond d’un bon sac qu’Auger avait choisi solide, ainsi qu’il est du devoir d’un bon caissier.

Maintenant que le lecteur aura pris d’Auger une opinion conforme à nos desseins, nous allons sortir de cette ruche ignoble où bourdonnent tant de hideux insectes, et nous reviendrons à de plus riants tableaux.

Hélas ! ces tableaux passeront vite ! L’époque est arrivée des éphémères plaisirs.

q

Chapitre 55
Où Rétif de la Bretonne marche de surprise en surprise

Le père Rétif, si peu clairvoyant qu’il fût, avait cependant fini par remarquer que le ménage de sa fille n’était pas précisément un bon ménage.
Auger, questionné, n’avait rien répondu ; pressé de parler, il s’était enfui de la maison, où il ne faisait plus que de rares apparitions, tout occupé qu’il était de ses clubs et de ses mystères.

Les repas, nous l’avons dit, avaient lieu chez Ingénue ; d’abord, ils avaient été d’une mélancolie qui allait jusqu’à la tristesse ; puis, peu à peu, ils s’étaient égayés ; puis, enfin, ils avaient, par les rires joyeux et enfantins de sa fille, rappelé à Rétif ses bons jours de l’année précédente, alors que sa fille était jeune fille, et faisait la cour à son père pour lui dissimuler son amant.

On se rappelle ce que les deux enfants s’étaient promis : s’écrire tous les jours, se descendre et se monter leurs lettres à l’aide d’un fil, se dire dans chacune de ces lettres qu’ils s’aimaient et qu’ils s’aimeraient toujours ; c’était le programme arrêté, ce fut le programme suivi, et il suffit à leur bonheur pendant quinze jours.

Mais ce qui devait arriver arriva. Christian devint si suppliant, en demeurant plus respectueux que jamais, qu’Ingénue comprit qu’à un homme qui tenait si fidèlement sa parole, il y aurait de la cruauté à refuser une heure de cette douce causerie qu’elle lui avait déjà accordée au Jardin du Roi.

Seulement, le rendez-vous, cette fois, fut au Luxembourg.

Christian avait demandé que ce rendez-vous eût lieu de deux à trois heures. Il savait bien ce qu’il faisait en choisissant cette heure-là : la nuit ne tarderait pas à venir, et, si respectueux qu’il soit, un amant gagne toujours quelque chose à l’obscurité.

Huit jours s’écoulèrent de nouveau en correspondance ; mais, au bout de ces huit jours, Christian obtint un nouveau rendez-vous, et, cette fois-là, ce fut au Cours-la-Reine.

Mais, dans aucun de ces rendez-vous, Ingénue ne consentit à suivre Christian, soit dans l’une, soit dans l’autre de ces petites maisons que M. le comte d’Artois avait mises à sa disposition.

Enfin, ces rendez-vous devinrent si fréquents, tout en gardant leur innocence que Rétif commença de s’apercevoir des absences de sa fille. Il interrogea Ingénue, mais Ingénue éluda ses questions.

Rétif se douta qu’on lui faisait quelque mystère.

Père, il employa cette ruse qui réussit toujours aux maris : il fit semblant de sortir, un jour, à midi, en annonçant à sa fille qu’il avait affaire chez son libraire, et qu’il ne reviendrait que dans la soirée ; puis il s’embusqua dans un fiacre, à l’entrée du faubourg Saint-Antoine.

Un instant après, il vit sortir Ingénue.

Ingénue elle-même monta dans un fiacre ; Rétif la suivit et la vit descendre derrière les Invalides.

Là, un jeune homme l’attendait.

Dans ce jeune homme, Rétif de la Bretonne reconnut Christian.

Rétif revint à la maison, se promettant une belle séance de morale, et caressant d’avance dans sa pensée toutes les périodes du discours qu’il comptait adresser à sa fille.

En effet, quand la jeune femme rentra chez elle, elle y trouva son père drapé dans sa robe de chambre, et cherchant à prendre, vis-à-vis d’elle, ce que l’on appelle au théâtre une pose à effet.

Alors, il commença le discours préparé.

Pendant une demi-heure, Rétif de la Bretonne énuméra les torts de sa fille, exalta Auger, le plaignit, lui pardonna, comprit et excusa ses absences, puisque, sans doute, l’inconduite de sa femme lui était connue, et qu’avec le doux caractère qu’on lui savait, il avait été forcé de subir la tyrannie d’un gentilhomme.

Ingénue écouta avec sa tranquillité ordinaire : mais, enfin, arrivée au bout de sa patience, elle prit la parole à son tour, et, sans haine, presque sans animation, comme une créature supérieure que n’avaient pu toucher de pareilles infamies, elle raconta tout, remettant Auger à sa véritable place, et le barbouillant de ses véritables couleurs.

Nous disons barbouiller, attendu que nous reconnaissons le mot peindre comme trop faible pour l’image que nous avons à produire.

Qui fut surpris, qui fut indigné, qui se prononça, qui promit d’aller porter plainte, qui jura de se tailler une plume et d’en assassiner Auger ? Ce fut Rétif.

Ingénue l’arrêta. Elle connaissait une meilleure philosophie, la douce et charmante créature.

Mais autant le récit d’Ingénue avait exaspéré Rétif contre Auger, autant il l’avait attaché à Christian ; homme d’imagination, Rétif avait fait à l’instant même, du page, un héros de roman.

« Quant à lui, s’écria Rétif après avoir déblatéré contre Auger, quant à M. Christian, c’est autre chose : c’est un jeune homme charmant ; il faut qu’il vienne vivre avec nous. À force de trahir les lois de la société, les méchants nous repoussent et nous rejettent peu à peu aux lois de la nature. Il faut que Christian soit ton véritable mari, ma chère enfant ! il faut que, la loi se montrant infâme, et te condamnant à un veuvage éternel, à un supplice atroce, il faut que tu te réfugies dans le sein de ton père, et que tu demandes au vieux protecteur de ta jeunesse un appui nouveau, quelque chose d’étrange et d’inouï pour te sauver. »

Ingénue ouvrit des yeux étonnés.

« Écoute, dit Rétif, aux grands maux les grands remèdes, ma fille ! Je ne veux pas que tu souffres plus longtemps les infâmes caresses de cet homme. C’est bien assez que la fleur délicate de ton premier amour lui ait été sacrifiée ; tu te prostituerais par une complaisance que la loi ordonne, et que, selon moi, la morale réprouve. En conséquence, je t’ordonne, moi, ton père, de chasser ton mari lorsqu’il voudra désormais se prévaloir près de toi de son titre d’époux. Entends-tu, ma fille ? tu le chasseras !

— Mais c’est fait, mon père, répondit tranquillement Ingénue.

— Ah ! c’est fait ?

— Oui.

— Et tu lui as refusé… ?

— Assurément.

— Bon débarras ! Seulement, ajouta Rétif en levant au plafond ses yeux paternels, seulement, je verse des larmes de sang lorsque je pense à cette jeune vierge livrée en proie à ce misérable, et, pareille à une autre Andromède, enchaînée sur le rocher de la vertu et de la conjugalité !

— Mais je crois que vous vous trompez encore, mon père, dit Ingénue en baissant les yeux ; car, depuis sa réconciliation avec Christian, la pauvre enfant avait appris qu’il est des secrets dont une femme innocente peut rougir sans donner de mauvaises pensées.

— Comment, je me trompe ? fit Rétif. Ai-je déjà perdu la mémoire ? Suis-je tombé en enfance ? N’ai-je pas, malheureux aveugle que je suis ! insisté pour que tu donnasses ta main à ce misérable ? Ne la lui as-tu pas donnée en face des autels, et ce coquin fieffé n’est-il point ton époux ?

— Mais oui, sans doute.

— N’avons-nous pas fait le dîner de noces ?

— Hélas !

— Un dîner à la suite duquel, moi, le père de famille représentant la mère qui n’est plus, j’ai, selon le rite ancien, conduit ma fille dans la chambre nuptiale…

— Mon père…

— D’où je suis sorti…

— Mon père !

— Et où l’époux est entré ?

— Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit, mon père ?

— Que m’as-tu dit ? Voyons ! car, en vérité, je m’embrouille, moi !

— Je vous ai dit qu’à la place de l’époux, c’était M. le comte d’Artois qui avait été introduit dans ma chambre.

— Ah ! mon Dieu, oui !… Ainsi c’est le prince ! Et en effet, ma belle, ma chaste Ingénue était bien digne d’un prince, digne d’un roi, digne d’un empereur.

— Mon père, je crois que vous vous trompez encore.

— Comment, je me trompe encore ?

— Mon père, je vous ai dit et je vous répète qu’à la lueur de la veilleuse que j’avais eu soin de laisser allumée, j’avais reconnu le prince…

— Eh bien ?

— Eh bien, que, le reconnaissant, je l’avais prié de respecter ma faiblesse et mon honneur, et que le prince, noble comme un chevalier, loyal comme un gentilhomme, avait fait sa retraite en galant homme.

— Ah ! ah ! il a fait sa retraite ?

— Oui, mon père, et, je dois le dire, M. le comte d’Artois a été bien bon envers moi.

— Achève donc, ma pauvre enfant !

— Mais, mon père, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit.

— Répète alors.

— Eh bien, je vous ai conté qu’à la suite du départ de M. le comte d’Artois, qui me laissait pure et respectée, c’était M. Christian, celui que vous admiriez tout à l’heure, mon père, qui était entré dans ma chambre. »

Et Ingénue, cette fois encore, baissa les yeux en rougissant.

« Ah ! s’écria Rétif, voilà ! je comprends très bien : ce que ni l’époux qui avait vendu ses droits sacrés, ni le prince qui avait été loyal, n’ont pu obtenir, c’est l’amant, c’est cet amant conduit par l’éternel amour, par ce petit dieu qui y voit si clair, malgré le bandeau qu’il porte sur les yeux ; c’est ce coquin de page échappé à la mort ; c’est M. Christian qui l’a emporté, grâce à ses prières, à sa pâleur et à l’opportunité de sa visite ! Eh bien, ma fille, s’il faut que je te le dise, eh bien, cela ne me fâche pas ; au contraire… Ah ! ah ! ainsi, c’est M. Christian ? Ô nature ! ô nature ! »

Ingénue répondit par une petite grimace charmante, et par une série de gestes qui aboutirent à abaisser de force les deux bras que Rétif s’obstinait à tenir levés vers le ciel.

« Mais ce n’est pas plus M. Christian que les autres, dit-elle lorsqu’il lui fut permis de placer une parole, M. Christian, celui que j’aimais, celui qui m’aimait…

— Eh bien ? fit Rétif.

— Eh bien, c’est celui de tous qui m’a le plus respectée !

— Bah ! fit Rétif avec une stupéfaction qui décelait chez le vieillard un scepticisme bien établi sur les innocences de l’amour. Alors, c’est depuis… Oui, je comprends, c’est depuis que le sacrifice a été consommé ?

— Vous vous trompez toujours, mon père ! ni alors, ni depuis.

— Ainsi, s’écria Rétif avec une admiration qui n’était pas exempte de doute, ainsi tu es toujours ma fille ? tu es toujours Ingénue ? ainsi vous avez persévéré tous deux dans votre courageuse chasteté, jeunes tous deux, florissants tous deux, amoureux tous deux ? »

Puis, avec un retour de doute, et regardant sa fille dans le blanc des yeux :

« Et c’est bien vrai, tout ce que tu me racontes là ? dit-il.

— Mon père, répondit Ingénue, je vous déclare, sur la mémoire de ma mère, que je n’ai point cessé d’être votre fille, et la plus honnête femme que vous connaissiez. »

Rétif lut la vérité dans ses yeux d’un azur profond, limpide comme l’eau des lacs helvétiques.

« Ah ! ah ! fit enfin le vieillard revenant visiblement à sa première idée, eh bien, il faut faire ta noce.

— Comment, ma noce ?

— Oui, je ne veux pas que l’indiscret Cupidon vole à la sourdine ce trésor d’innocence et de vertu si longtemps ménagé. Je serai le pontife qui bénira ton union nouvelle ; j’appellerai ton mari ce jeune Christian, qui, du reste, est un brave garçon, un charmant gentilhomme ! »

Ingénue fit un mouvement de surprise.

« Écoute, écoute mes idées, chère Ingénue, dit Rétif, et tu vas voir tout ce qui reste encore de jeunesse et de générosité dans le cœur de ton vieux père.

— J’écoute, dit Ingénue, moitié joyeuse, moitié inquiète.

— Eh bien, reprit le vieillard, nous irons te choisir une demeure discrète et riante à la fois. Tu y installeras un petit ménage plein d’élégance ; je te conduirai, moi, et prononcerai les paroles sacramentelles qui t’uniront à ce nouvel époux ; après quoi, bien mariée par ma volonté, par mon choix, tu n’auras plus qu’à prendre tes précautions aux yeux de la loi, qui est barbare et aveugle ; mais, au moins, tu n’auras pas à rougir devant ton père ! et, moi, au lieu du vide et de l’abandon qui me menacent, j’aurai deux enfants qui me béniront pour la douce vie que ma ferme intervention leur aura faite ! Allons, allons, mon Ingénue, c’est là une affaire réglée. Tu vas me présenter le jeune gentilhomme, je lui demanderai si ses intentions sont pures, et s’il veut te prendre pour légitime épouse, en attendant l’occasion de s’unir à toi par des liens indissolubles, et, comme je ne doute pas qu’il n’accepte, le mariage alors sera bientôt conclu… Eh bien, voyons, es-tu heureuse ? ai-je bien rempli mon rôle de bon père, et n’ai-je pas là une fière et triomphante idée, une idée digne de Rousseau, une idée qui fera sourire la vraie et sainte philosophie, de marier ma fille selon son cœur et selon Dieu, malgré les hommes, et en dépit de la loi ? »

Ingénue, rêveuse – car les paroles l’étouffaient, et les idées aussi – laissa retomber ses deux mains, que le bonhomme avait prises, et caressait dans les siennes. Un voile se répandit sur ses traits si doux et quelque chose de résolu et de rigide comme l’acier éclata dans ses yeux bleus.

« Mon père, dit-elle, je vous remercie sincèrement et du plus profond de mon cœur ; mais M. Christian et moi, nous nous sommes entendus à cet égard.

— Comment, tu refuses ? s’écria Rétif.

— Je rends toute justice à votre inépuisable bonté, mon père ; mais, si bon que vous soyez, je n’accepterai pas votre proposition. Je sais tout ce qu’elle a de courageux et de séduisant ; mais je me suis juré, voyant le malheur de tant de femmes, je me suis juré de ne jamais affronter ces malheurs par quelque imprudence. Non, je ne veux pas être la maîtresse d’un homme, et surtout de l’homme que j’aimerais. J’aime, et je sens que c’est pour toujours : mon âme n’est point faite pour changer de sentiment ; cet amour à présent fait ma vie ! Le jour où je briserais la chaîne que je laisse souder à l’âme de M. Christian, je mourrais ! Peut-être, un jour, ne m’aimera-t-il plus, cela est possible ; mais je me plais à l’idée que, dans ce cas-là, je mourrais de douleur… J’aime mieux cela que de mourir de honte. »

Rétif ouvrit de grands yeux effarés : il n’avait jamais entendu, même dans ses livres, les femmes parler avec cette assurance et cette sûreté de théorie.

« Oui, continua Ingénue, et vous serez de mon avis, mon père, j’en suis certaine. La condition d’une maîtresse est fausse dans la vie. J’aurais des enfants, M. Christian me l’a dit. Eh bien, qu’en ferais-je, de ces enfants ? Ils seraient méprisés ; moi-même, je tremblerais en les embrassant ! Non, mon père, non, j’ai un orgueil qui passe encore mon amour. Jamais personne ne me méprisera en ce monde, et, pour que j’en arrive à ce résultat, il ne faut pas que, la première, je cesse de m’estimer. »

Rétif écoutait tout cela les bras croisés ; quand Ingénue eut cessé de parler, il écoutait encore.

« Ah çà ! mais, dit-il tout abattu, la raison, lorsqu’elle est trop forte, devient de la déraison ! Te figures-tu, par hasard, que M. Christian s’accommodera longtemps de ces paradoxes ?

— Il me l’a promis, mon père ; il a fait plus : il me l’a juré !

— Mais, reprit Rétif, ce que l’on promet en amour, ce que l’on jure, au moment où l’on promet, au moment où l’on jure, est une chose difficile à tenir ; donc, si c’est difficile, c’est douloureux, et, si c’est douloureux, ce ne peut être durable. »

Ingénue secoua la tête.

« Il me l’a promis, il me l’a juré, répéta-t-elle ; il accomplira sa promesse, il tiendra son serment.

— Hélas ! ma pauvre enfant, reprit Rétif, tu comptes sans l’expérience ! Un jour viendra que ton amant sera plus exigeant, et que tu seras plus faible.

— Non, mon père.

— Alors, c’est que tu ne l’aimes pas.

— Oh ! s’écria Ingénue, je ne l’aime pas ! »

Rétif, étonné de l’expression qu’Ingénue avait mise dans ses paroles, regarda profondément cette belle statue de la pureté virginale.

« Remarque bien, mon enfant, qu’en le supposant fidèle comme tu le supposes, il lui faudra peut-être attendre la mort de ton mari. Auger a trente ans : il peut vivre encore cinquante ans ; vous en aurez soixante et dix chacun, et même Christian en aura soixante et quatorze : c’est l’âge de la sagesse.

— Une occasion se présentera, mon père, de faire rompre mon mariage.

— Ah ! tu crois ?

— J’en suis sûre.

— Et alors ?

— M. Christian m’épousera.

— Il te l’a promis aussi ?

— Oui, mon père.

— Sublimes ! sublimes tous deux ! s’écria le vieillard en présence de cette étrange puissance. Que la jeunesse d’aujourd’hui est forte ! Ah ! nous vieillissons, nous autres… Va, ma fille ! va ! fais comme tu voudras. »

Et il l’embrassa tendrement.

« N’importe, ajouta-t-il d’une voix émue et enjouée, accélère toujours l’occasion ; crois-moi, c’est plus sûr que tout.

— Je l’accélère, dit Ingénue.

— Comment cela ? Est-ce un secret ?

— Non, mon père. Je prie ! »

Le philosophe Rétif secoua la tête.

« Oh ! dit Ingénue, Dieu ne m’a jamais rien refusé.

— Tu as de la chance ! À quoi attribues-tu cela ?

— À ceci : c’est que mon seul et unique amant est l’ange gardien qu’il m’a envoyé pour lui transmettre mes prières. »

q

Chapitre 56
Où l’orage grossit

Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, de quelle façon Auger avait conduit les affaires de Réveillon, et comment ses précautions avaient été prises pour trouver, le cas échéant, une certaine quantité d’or disponible. Revenons à ces affaires.

Nous avons dit aussi que le fabricant de papiers peints avait été nommé électeur. Ajoutons que cette dignité nouvelle lui avait fait beaucoup d’ennemis.

Depuis quelques semaines, Paris changeait à vue d’œil : on sortait de l’horrible hiver de 1788, au milieu duquel s’était allumée la fournaise des élections ; Paris, affamé, gelé, et que l’on eût cru à l’agonie, s’était, cependant, mis tout à coup à jeter des flammes, à gronder et à éclater comme un volcan. Fatigués des jours d’agitation que l’on venait de traverser, les gens d’ordre et de bon sens se reposaient ; mais, justement parce qu’ils se reposaient, ceux-là qui avaient intérêt au désordre commençaient leurs bouleversements souterrains.

Il faut des siècles pour amener un peuple à l’état d’ébullition ; mais, lorsqu’une fois il est arrivé à cet état, il monte sans cesse jusqu’à ce qu’il ait éteint lui-même le foyer révolutionnaire qui le fait bouillir, avec ses flots débordés.

Cette élection de Réveillon, c’est-à-dire d’un électeur modéré entre les modérés, avait exaspéré le parti contraire ; on n’entendait que vociférations contre le malheureux commerçant, ce traître qui avait eu l’impudence de déclarer qu’une journée d’ouvrier était largement rétribuée avec quinze sous.

Dès cette époque, comme on le voit la question renouvelée en 1848 était là ; les bourgeois, les commerçants, ceux enfin qui occupent le prolétaire, quels qu’ils soient, prétendaient que ce prolétaire récalcitrant, plein de desseins mauvais, ne voulait pas vivre avec quinze sous, tandis que le prolétaire répondait tout simplement : « Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas. »

Peu à peu, les prolétaires se comptèrent : ils virent qu’ils étaient très nombreux, et, quand ils se furent bien assurés de leur nombre, ils passèrent de l’abnégation à la menace.

Et, comme, au bout du compte, Réveillon était la cause première de tout cela, ce fut lui qu’en grossissant, ce bruit menaça particulièrement.

Au moment dont nous parlons, il était de sûreté, presque de nécessité, que l’on publiât ses opinions, ou qu’on les affichât d’une façon quelconque.

Nous sommes loin d’affirmer que cette rage de manifestation ait jamais amené en France de bien heureux résultats ; mais, puisqu’il est convenu, puisqu’il est démontré même, que le caractère français est le plus franc, le plus ouvert et le plus démonstratif des caractères, il faut bien, alors, prendre son parti des démonstrations quand elles ont lieu.

Les gens du faubourg… Ici, nous ouvrons une parenthèse, car il nous convient, à nous romancier, de protester au nom de l’histoire. L’histoire a dit : « Les gens du faubourg », nous répétons après elle : « Les gens du faubourg » ; mais nous ajoutons : ce n’étaient pas les gens du faubourg. Beaucoup de gens, dirons-nous donc afin d’être plus vrai, s’étaient réunis de tous les coins de Paris, pour trouver mauvais unanimement que Réveillon eût taxé à un prix si modique la journée des ouvriers ; et ce qui rendait à leurs yeux Réveillon encore plus coupable, c’est qu’ayant commencé par être ouvrier lui-même, il avait vécu, et s’était enrichi du travail des ouvriers.

Or, il y avait, à cette époque, un supplice que l’on appliquait d’autant plus facilement, que, jusque-là, il n’avait pas fait grand mal aux coupables : on brûlait en effigie.

Les brûleurs, qui paraissaient former une classe particulière dans la société, avaient déjà brûlé, soit particulièrement, soit ensemble, M. de Calonne, M. de Brienne, M. de Maupeou, M. de Lamoignon et même notre ami Dubois, le chevalier du guet. Ils s’occupèrent donc, l’occasion leur en étant offerte, de brûler un peu, et d’une façon réjouissante, Réveillon l’aristocrate, Réveillon le mauvais cœur, Réveillon le mauvais citoyen. Qu’il eût été étonné, le naïf commerçant, s’il se fût entendu donner tous ces titres qu’on lui prodiguait tout bas !

Du reste, ce n’était pas difficile de brûler M. Réveillon de la façon la plus réjouissante possible, et l’on aurait toute facilité pour cela.

Réveillon n’était point un ministre, il n’avait pas de gardes, pas de suisses, pas de grilles avec des régiments alignés derrière.

Il habitait dans une maison, dans sa fabrique, derrière un vitrage, au fond d’une cour toujours ouverte et à peine défendue par un chien.

Il fallait voir un peu ce que ferait cet ogre de Réveillon, tandis qu’on le brûlerait en effigie.

Assurément, le chevalier du guet, qui s’était si ardemment mêlé de l’affaire de MM. de Lamoignon et de Brienne, ne se mêlerait pas de celle de M. Réveillon.

Qu’était-ce que M. Réveillon ? saurait-on seulement à la cour ce qui se faisait chez M. Réveillon ?

Donc, le 27 avril, les barrières de Paris commencèrent, vers neuf heures du matin, à laisser passer cette fange écumante que tout ruisseau de la capitale vomit comme une écluse, et recrée comme une matière vitale, alors que le jour des exécutions révolutionnaires est arrivé.

À cette foule se joignaient tous les affamés de l’hiver, montrant leurs joues pâlies, et, sous leurs lèvres presque aussi pâles que leurs joues, une double rangée de dents menaçantes.

Au premier abord, toute cette masse ne parut pas avoir de plan bien arrêté, et, comme personne ne s’opposait à sa marche, sa marche fut lente et pleine d’hésitation ; ces malheureux s’arrêtaient par groupes, et, au milieu de ces groupes, ainsi qu’il arrive presque toujours, un orateur prenait la parole pour résoudre cette question de savoir s’ils étaient libres ou non, et si, du moment où ils avaient des électeurs, ils n’étaient pas en république.

Sur ce dernier point, on resta dans le doute ; mais le premier, celui de la liberté, fut résolu affirmativement.

Et, de cette liberté, ils conclurent naturellement au droit de brûler Réveillon en effigie, comme ayant eu l’audace de se rendre coupable du crime de lèse-peuple.

On fabriqua un mannequin immense, de quatre ou cinq pieds plus grand encore que ceux de MM. Lamoignon et Brienne ; ce qui était un grand honneur, on le voit, pour un simple marchand de papier. On décora ce mannequin du grand cordon noir, que la cour, disait-on, devait envoyer à Réveillon ; puis, sur la poitrine du mannequin, on écrivit la sentence avec le crime ; après quoi, du fond du faubourg Saint-Antoine, on vit s’avancer vers la Bastille, dont la maison du fabricant était voisine, le cortège à la fois grotesque et menaçant.

Arrivée devant la maison de Réveillon, la foule s’arrêta ; on enleva deux ou trois pavés ; on planta en terre la perche qui soutenait le mannequin ; on réclama, de l’obligeance des gens du quartier, de la paille et des fagots, matières combustibles que ceux-ci s’empressèrent de livrer, moitié par crainte, moitié par l’envie que les voisins riches inspirent toujours à leurs voisins pauvres ; puis l’on approcha du bûcher une torche, la flamme mordit à une botte de paille et la foule commença de rugir comme un lion qui, avant de faire son déjeuner d’un bœuf ou d’un cheval, s’essaie sur des lièvres ou des gazelles.

Mais, on le sait, une idée en amène naturellement une autre : après cette idée de brûler Réveillon en effigie, vint à la foule cette idée bien autrement ingénieuse et bien autrement morale, au point de vue du crime qu’il avait commis, de le brûler en réalité.

D’ailleurs, cette peine du talion, qui est presque toujours celle à laquelle s’arrête l’esprit des peuples, sinon comme étant la plus juste, du moins comme étant la plus logique, se présenta naturellement à l’esprit de la foule. « Un homme peut vivre avec quinze sous par jour ! » avait dit Réveillon. « Eh bien, avait dit la foule, il faut que Réveillon sache un peu ce que c’est que quinze sous par jour. »

Ce fut alors qu’apparurent bien réellement les figures étranges qui ne se montrent que ces jours-là ; ce fut alors que les spectateurs placés aux premiers étages des maisons du faubourg aperçurent de loin ces mendiants hideux, munis de gros bâtons qui leur servaient d’appui, en attendant qu’ils pussent leur servir de massues.

En outre, on avait vu, disait-on tout bas, certaines personnes distribuer furtivement de l’argent aux groupes ; on avait vu cela la veille au soir, on l’avait vu le matin, et, en regardant bien attentivement, on le voyait encore au moment même.

Enfin, plusieurs lettres anonymes avaient été envoyées à l’adresse de Réveillon ; mais, chose étrange ! aucune ne lui était parvenue.

Au moment de l’attaque, le fabricant était dans son jardin avec ses filles ; le printemps essayait un de ces premiers sourires qui rendent la nature si joyeuse ; les neiges qui avaient encombré et fécondé la terre, pendant le rigoureux hiver de 1788, fondaient peu à peu sous les premières haleines du zéphir, comme l’a dit Horace, et comme l’ont depuis répété tant de gens, que, d’une chose charmante et pittoresque, ils ont fait une chose vulgaire et triviale.

Les bourgeons, enveloppés encore de bourre printanière, commençaient à jaillir avec l’énergie des rameaux rougissants, sous lesquels on sentait déjà la sève circuler.

Les giroflées, pressées d’étaler leurs couleurs et d’étendre leurs parfums, gonflaient leurs larges têtes, et balançaient leurs panaches dorés au-dessus des primevères et des violettes.

Les murs, qu’on apercevait entre les branches des arbres, chauves encore, semblaient plus blancs et plus lavés, essuyés par le premier soleil qui aspirait leurs vapeurs.

Il y avait, en un mot, dans tout ce qui représentait aux yeux des hommes cette bienheureuse époque de l’année, dans les fleurs, dans les plantes, et même dans les pierres, quelque chose qui promettait à la nature longue vie et longue prospérité.

En ce moment, disons-nous, et tout occupé qu’il était de ses travaux et de ses idées champêtres, Réveillon crut entendre comme un murmure lointain.

Il prêta l’oreille ; ses filles écoutèrent avec lui.

Au reste, on commençait à s’accoutumer aux agitations ; depuis les élections, passaient et repassaient fréquemment dans toutes ces grandes artères de Paris qu’on appelle les quais, les boulevards, la rue Saint-Jacques, et le faubourg Saint-Antoine – et cela tantôt avec des chants, tantôt avec des menaces – les patriotes contents ou mécontents de leurs élections.

Un instant Réveillon put se figurer que c’était une de ces bourrasques pareilles à celles qu’il avait vues passer les jours précédents ; qu’elle avait pris son chemin bruyant et tumultueux par le faubourg ; mais que, marchant toujours à la façon des nuages, elle allait passer sans ravager autre chose que les vitres et les lanternes.

Réveillon se trompait : la bourrasque ne cessa point ; elle grossit en bruit et en sourdes menaces, et se concentra devant la maison même du malheureux électeur ; du moins, à défaut de la vue, en jugea-t-il ainsi aux échos que les cris de la foule éveillaient autour de lui.

Il quitta le jardin, s’élança du côté des cours, et vit que les portes étaient déjà fermées ; on avait devancé l’ordre qu’il venait donner.

Cependant, quelques coups sinistres et lents retentissaient dans la porte massive ; ils étaient alors le seul bruit qui se fît entendre.

En effet, toute cette foule ne proférait pas un mot : c’était bien la minute de lourd et menaçant silence qui précède les grandes crises de la nature, alors que se tait l’oiseau sous la feuillée, la bête fauve dans son repaire, et l’homme, cet éternel Œdipe interrogeant ou la terre ou les cieux.

Aux coups frappés dans la porte, Réveillon, inquiet, s’approcha, ouvrit un guichet pratiqué dans l’épaisseur du chêne, et solidement grillé à petites mailles.

Un visage jaune, terreux, hérissé de poils roux, deux yeux, ou plutôt deux trous au fond desquels brillaient comme deux charbons allumés : voilà les objets rassurants que Réveillon trouva collés de l’autre côté du grillage, à un pouce de son visage, à lui.

Il fit un pas en arrière.

« Que voulez-vous de moi ? demanda-t-il.

— Nous voulons parler à Réveillon, répondit la laide figure.

— Me voici, dit Réveillon, un peu rassuré par la porte de chêne et le grillage de fer.

— Ah ! c’est vous qui êtes Réveillon ?

— Oui !

— Bien ! ouvrez-nous, alors.

— Pourquoi faire ?

— Nous avons quelque chose à vous dire.

— Qui, vous ?

— Regarde ! » dit la voix.

Et l’homme, ayant un peu obliqué à gauche, découvrit aux yeux de l’électeur l’imposant spectacle de la multitude agglomérée en face de lui.

Un seul regard, une seconde d’examen suffit au malheureux Réveillon pour tout embrasser.

Hideuses figures entassées les unes sur les autres, habits déchirés, bâtons épineux, fusils rouillés, piques vacillantes, et, pour fond à tout cela, un fouillis de regards venimeux, pareils à ceux d’une nichée de vipères que trouve, dans la campagne de Rome, l’imprudent qui, ayant mal regardé devant lui, effondre un terrier de renard abandonné.

À cette vue, Réveillon frissonna, pâlit et recula.

« Allons ! allons ! allons ! » continua l’homme, qui semblait être le chef de la bande.

Et il frappa la porte de son pied ferré.

« Mais, enfin, que me voulez-vous ? demanda Réveillon.

— Ah ! tu veux savoir ce que l’on te veut ?

— Sans doute.

— Eh bien, l’on veut brûler dans ta cour l’effigie d’un scélérat, d’un ennemi du pauvre peuple, d’un accapareur, d’un aristocrate qui a dit qu’un ouvrier pouvait vivre comme un prince avec quinze sous par jour !

— Je n’ai jamais dit cela ! Dieu m’en préserve ! » s’écria Réveillon effrayé.

Et ces paroles, répétées à la bande par l’homme du guichet, soulevèrent des huées qui montèrent jusqu’aux toits des maisons voisines, pareilles à la vapeur d’une chaudière de bitume dont on soulève le couvercle.

Comme en réponse à ces huées, Réveillon entendit alors une voix à son oreille, du côté de la cour.

« Fermez, monsieur Réveillon ! fermez ! » disait la voix.

Il se retourna et vit Auger.

À quelques pas derrière lui, et sur le perron de la maison, les filles du fabricant appelaient leur père avec des larmes et des supplications.

« Fermez, monsieur ! fermez ! » répéta Auger une seconde fois.

Réveillon ferma le guichet.

Alors retentit une formidable explosion de hurlements et d’imprécations ; la porte fut battue par mille coups à la fois, comme si l’on n’eût attendu que la clôture de ce guichet pour commencer les hostilités.

Auger poussa Réveillon dans les mains de ses filles et de quelques ouvriers demeurés fidèles.

« Fuyez ! fuyez !

— Fuir ! et pourquoi ? demanda Réveillon. Je n’ai fait aucun mal à tous ces gens-là !

— Écoutez-les », dit Auger.

Et sa main étendue désignait à Réveillon, à travers la porte, les assassins, qui criaient :

« À mort ! à la lanterne ! »

Car on pensait déjà à la double utilité qu’on pouvait tirer de ce long bras de fer qui n’avait servi, jusque-là, qu’à supporter des lanternes.

Comme le gouvernement ne voulait plus pendre pour son compte, le peuple, afin de ne pas laisser perdre cette belle institution, voulait pendre pour le sien.

Réveillon, terrifié, abasourdi, se laissa persuader, et, s’enfuyant avec ses filles par le jardin, qui n’était pas encore envahi, put, après avoir fait un long détour, se réfugier à la Bastille.

« Et, maintenant, dit Auger, voyons ce qui va se passer ici ! »

q

Chapitre 57
Où la foudre tombe

La porte résistait, cependant.
D’ailleurs, les assaillants ne pouvaient s’empêcher de regarder un peu autour d’eux, et, en voyant, à deux cents pas à peine, se dresser la Bastille, géant de granit qui n’avait, pour les foudroyer, qu’à allumer l’éclair d’un ou deux de ses canons, ils avaient peur encore du bruit qu’ils faisaient.

Puis, des créneaux de la Bastille, leurs yeux s’abaissaient à tous les angles de rue par lesquels ils s’attendaient à voir déboucher le guet, ce terrible guet de la place Dauphine !

D’autres interrogeaient les fenêtres de Réveillon, inquiets et défiants du silence de ces fenêtres ; car, à travers les jalousies, un tromblon pouvait passer sa gueule évasée, et envoyer au milieu de cette foule compacte sa charge terrible dont pas une balle n’eût été perdue.

Au surplus, il fallait remplir les conditions du programme, et brûler ce fameux mannequin de Réveillon.

Ce fut alors qu’un zélé approcha une torche d’une botte de paille, et que le feu éclata.

Le soir venait : beau moment pour le jeu des flammes !

Nous l’avons dit, la porte avait d’abord été fermée, et heureusement bien fermée ; le feu vint gercer et grésiller le bois de cette porte, et bientôt la fumée aveugla la maison tout entière.

L’autodafé dura plus d’une heure ; l’émeute durait déjà depuis une demi-journée, et, cependant, pas un baudrier, pas un chapeau galonné, pas une baïonnette ne s’étaient montrés dans le faubourg.

D’où venait cette inertie ? Il y a une chose triste à dire : de la cour, selon toute probabilité.

Cette date du 27 avril, à laquelle nous sommes arrivés, avait été fixée pour l’ouverture des états généraux. La cour, qui connaissait leur composition, ne craignait rien tant que cette ouverture, déjà remise au 4 mai ; il s’agissait d’arriver à ce que, le 4 mai, ils n’ouvrissent pas plus qu’ils n’avaient ouvert le 27 avril.

Or, voici ce qu’espérait la cour : elle espérait qu’à cette bande de cinq ou six cents misérables, qu’à ces cent mille curieux qui regardaient, se joindraient trente ou quarante mille ouvriers sans pain et sans travail : que le pillage, dont on allait donner un spécimen chez Réveillon, éveillerait chez ces pauvres gens le fatal désir de suivre l’exemple offert : que l’on pillerait dix ou douze maisons riches, ce qui serait un prétexte parfaitement suffisant pour ajourner les états, et concentrer une armée sur Paris et sur Versailles.

Rien ne venait donc troubler, dans leurs opérations, les émeutiers du faubourg Saint-Antoine.

Il en résulta que, sur trois heures de l’après-midi, les poitrines tenues en haleine commencèrent à se dégonfler : ni défense de la maison Réveillon, ni intervention des voisins, ni répression de la part de l’autorité : on pouvait donc agir sans crainte.

Vers quatre heures du soir, on attaqua hardiment les portes, et l’on se mit sérieusement à escalader les murs.

Ce fut alors seulement que l’on vit paraître une escouade d’archers, qui se mit à parlementer avec les agresseurs.

Cette escouade était trop faible, d’ailleurs, pour faire autre chose que parlementer. Ce que voyant, les assaillants, encouragés par cette paterne opposition, se remirent au siège de la maison.

Alors, les coups de feu commencèrent à pleuvoir ; mais ils arrivaient trop tard : les esprits étaient montés. Les pierres répondirent aux coups de feu, et les archers furent battus et mis en fuite.

Les archers battus et mis en fuite, il ne s’agissait plus que de faire irruption dans la maison.

On ne se donna point la peine d’enfoncer la porte : on appliqua des échelles aux murs, on entra par les fenêtres, et les premiers entrés ouvrirent portes et fenêtres à ceux qui étaient restés dehors. Comment cela se fit-il ? On n’en sut jamais rien ; mais, en même temps que les hommes escaladaient les fenêtres, le feu prenait au magasin de papiers peints.

Il y eut alors un pêle-mêle effroyable ; chacun se dirigea selon son goût et son ambition : les uns se répandirent dans les chambres, et jetèrent les meubles par les fenêtres ; les autres coururent à la cave ; quelques-uns des plus avisés cherchèrent la caisse.

C’est là que nous conduirons le lecteur, s’il veut bien nous le permettre.

La caisse de Réveillon était située dans un petit bâtiment donnant sur une cour particulière qui servait à l’essai des couleurs.

Cette caisse était au premier étage : elle se composait d’une pièce assez vaste servant de bureau, placée entre une petite antichambre par laquelle on y entrait, et un cabinet dans lequel elle donnait elle-même.

C’est dans ce petit cabinet que se trouvait la caisse.

Ce meuble important était un grand coffre de bois que trois hommes eussent eu de la peine à porter, même quand il était vide. Des serrures de fer où la matière n’avait pas été épargnée, des clous à tête énorme, des poignées, des angles, des cadenas préservaient à la fois ce coffre de la main du temps et de la main des voleurs.

Il n’était point facile de trouver l’accès de cette chambre. Un petit escalier tournant y conduisait ; les ouvriers seuls le pouvaient connaître.

Aussi vit-on les pillards se répandre de préférence dans les appartements de Réveillon, forcer les secrétaires, briser les glaces, et faire main basse sur tout ce qui pouvait avoir une valeur.

Auger, au moment de l’invasion, s’était retiré dans la caisse. Il considérait de là les progrès de la tempête : des tourbillons rougeâtres et une fumée âcre commençaient à remplir les cours, et à chercher lentement l’air et le ciel.

Accroupi sur son coffre, Auger regardait ces énergumènes courant comme une horde de démons au milieu de l’enfer.

Ainsi placé derrière les grilles du petit cabinet, il semblait attendre que l’on envahît aussi son sanctuaire.

Mais, chose étrange, presque providentielle, rien ne venait du côté d’Auger ; toute l’ardeur des assaillants se portait d’un autre côté.

Les coups de feu commençaient, d’ailleurs, à se multiplier ; un détachement de gardes françaises commandé par M. du Châtelet venait d’arriver au faubourg ; seulement, ce détachement était composé de vingt-cinq ou trente hommes au plus.

Au bruit de la fusillade, Auger gagna une fenêtre de la rue ; il vit tomber quelques hommes. Il ignorait le nombre des gardes françaises : il devait présumer que ce nombre était assez considérable pour réprimer l’émeute.

« Je suis perdu ! murmura-t-il ; la caisse n’a pas été attaquée : ces soldats seront maîtres du terrain avant une demi-heure. »

Et il s’arrachait les cheveux de désespoir.

« Bon ! dit-il tout à coup, si ce que ces imbéciles n’ont pas su faire, je le faisais, moi ?… »

Il descendit dans la petite cour, jeta un papier allumé dans un baquet plein de térébenthine, qui s’alluma aussitôt en sifflant, et monta contre la muraille comme un serpent vert et rouge.

Auger vit que les couleurs voisines, toutes fabriquées à l’essence, prenaient feu : il entendit craquer la boiserie, et, ouvrant la caisse, il en tira le sac d’or que nous lui avons vu recueillir si soigneusement.

Puis il referma le coffre, s’approcha de la fenêtre de la cour, que léchaient déjà les langues de l’incendie, et, pour que la flamme gagnât plus vite, il enduisit le bois d’essence et d’huile grasse ; après quoi, il y mit le feu avec son flambeau.

C’était un spectacle hideux que le visage de ce scélérat illuminé par les lueurs de la flamme : l’expression sinistre de son regard, la joie de son sourire, eussent fait croire à la présence de quelque génie infernal acharné à la ruine du pauvre Réveillon !

Le feu gagnait et déjà enveloppait le coffre tout entier, dans lequel ne restaient plus que des valeurs commerciales pour une somme considérable, mais qui ne pouvaient plus être d’aucune utilité pour Auger, et pouvaient même servir à le dénoncer s’il avait eu l’imprudence de les prendre, lorsqu’une voix retentit derrière Auger.

« Oh ! misérable ! dit cette voix, vous êtes donc aussi un voleur ? »

Auger se retourna.

Celle qui avait parlé, c’était Ingénue, pâle, haletante, debout et immobile sur le seuil.

Auger lâcha le flambeau, qui roula à terre, et, contraint de s’adosser au mur tant pour se soutenir que pour cacher le sac, il enfonça ses doigts dans l’or, frémissant sous l’étreinte.

« Vous ! murmura-t-il, vous, ici ?

— Oui, moi ! dit Ingénue ; moi qui vous connais enfin sous toutes vos faces ! »

Auger passa sur son front une main couverte de sueur ; puis, instinctivement, il ramena cette main dans la poche de côté de sa veste, où elle rencontra le manche d’un couteau, assez fort et assez tranchant pour servir au besoin de poignard.

Au reste, il n’avait encore aucune idée bien arrêtée. Il ne pouvait comprendre, il ne pouvait en croire ses yeux.

Ingénue, qu’il savait sortie, qu’il croyait ne devoir rencontrer qu’à la nuit, le prenant en flagrant délit d’incendie et de vol !

Cette femme douce et pure, image de la vertu inoffensive, lui apparut comme Némésis aux yeux vengeurs, aux gestes pleins de menace.

Comment se trouvait-elle là ? C’est ce qu’il est bien facile d’expliquer.

Vers une heure, Ingénue était sortie comme d’habitude ; ce jour-là était celui des doux rêves : elle avait, du côté de Clignancourt, rendez-vous avec Christian.

Le rendez-vous avait passé avec la rapidité ordinaire : une fois réunis, le jeune homme et la jeune femme n’avaient plus idée de la mesure du temps ; quand la nuit descendait, ils comprenaient seulement que l’heure était venue de rentrer.

Alors, Christian reconduisait Ingénue le plus près possible de chez elle, on prenait jour et heure pour un nouveau rendez-vous, et l’on se séparait.

Ce jour-là, ils avaient bien entendu un certain bruit dans le faubourg ; mais comme il était impossible de deviner la cause de ce bruit, et, par conséquent, d’en prendre de l’ombrage, Christian, par les rues de derrière, avait reconduit Ingénue à une centaine de pas de la petite porte du jardin, et, là, il l’avait quittée.

Ingénue trouva la porte du jardin ouverte ; puis elle vit les tourbillons de fumée qui s’élevaient de la maison, puis elle entendit les cris qui retentissaient dans les cours et dans les appartements.

En s’approchant davantage, elle vit des hommes courir, hurlant ; et elle comprit alors que tout ce bruit, toutes ces rumeurs, venaient de la maison même de Réveillon.

Courageuse comme toute créature chaste et pure, elle songea que Réveillon courait sans doute quelque danger, et elle s’élança dans les appartements.

Les appartements étaient pleins d’hommes furieux, cherchant Réveillon.

Mais, comme il était facile de voir qu’ils ne l’avaient pas trouvé, Ingénue pensa que, selon toute probabilité, soit pour se dérober aux coups de ces hommes, soit pour défendre sa fortune contre eux, Réveillon s’était réfugié dans sa caisse, et elle y courut.

Nous avons vu comment elle y était arrivée juste au moment où Auger était occupé à brûler la caisse et la maison, pour voler l’or.

Ce fut alors qu’oubliant tout à cet affreux spectacle, Ingénue s’écria : « Oh ! misérable ! vous êtes donc aussi un voleur ? »

Quand Auger fut revenu de son premier saisissement, il comprit tout le danger de la situation.

Cette femme devait devenir ou sa complice ou sa victime.

Il connaissait trop bien Ingénue et ses principes pour espérer un instant qu’elle consentirait à se taire.

Cependant, il ne tenta pas moins un effort auprès d’elle, et, d’une voix altérée :

« Laissez-moi passer ! dit-il ; nos destinées n’ont plus rien qui soit commun : vous m’avez désespéré, humilié sans cesse. Je ne suis plus votre mari, vous n’êtes plus ma femme ; laissez-moi passer ! »

Ingénue comprit que cette heure qui devait la séparer à tout jamais de son mari, cette heure qu’elle avait instamment demandée au ciel, était arrivée.

« Vous laisser passer ? fit-elle.

— Il le faut ! dit Auger.

— Vous laisser passer avec l’or de M. Réveillon ?

— Qui vous dit que cet or soit à M. Réveillon ?

— Ne venez-vous pas de le tirer de sa caisse ?

— Ne puis-je avoir de l’or à moi dans la caisse de M. Réveillon ?

— Où est M. Réveillon ?

— Me l’avez-vous donné en garde ?

— Faites attention, malheureux ! vous me faites la même réponse que Caïn à Dieu, après la mort d’Abel. »

Auger ne répondit pas, et tenta de passer.

Mais Ingénue, barrant la porte :

« Voleur ! dit-elle, voleur ! »

Il s’arrêta, ne sachant que faire, et terriblement tenté par le mauvais esprit.

« Voleur ! reprit Ingénue ; vous avez peut-être assassiné M. Réveillon ! C’est vous qui avez incendié sa maison, c’est vous qui avez perdu tout ce qui vous a servi. Voleur et assassin ! rendez au moins cet or, qui, demain, sera peut-être la seule ressource de vos bienfaiteurs.

— Ah ! vous m’appelez assassin ? dit-il avec un funèbre sourire.

— Oui, assassin ! assassin !

— De sorte que vous voulez que je rende cet or ? »

Et il montra impudemment le sac à Ingénue.

« Sans doute que je veux que vous le rendiez.

— Et, si je ne le rends pas, vous me dénoncerez ?

— Oui ; car je veux qu’on sache quel monstre de perversité vous êtes !

— Ah ! fit le misérable d’une voix qui n’avait plus rien d’humain, vous ne direz rien, allez, madame Auger ! »

Et il porta de nouveau la main à sa poche.

Ingénue vit le mouvement, et le comprit.

« Au voleur ! » cria Ingénue en essayant d’ouvrir la fenêtre, dont les flammes commençaient à faire voler les vitres en éclats.

Et la fumée assez épaisse qui emplissait la chambre, en se précipitant par ces carreaux brisés, l’empêcha de pousser un second cri.

Auger s’élança sur elle, la saisit à la gorge, lui renversa la tête en arrière, et, au-dessus du sein gauche, lui enfonça dans la poitrine le couteau qu’il tenait tout ouvert dans sa poche.

Le sang jaillit avec violence, et Ingénue tomba en laissant échapper un râle étouffé.

Auger, d’un mouvement convulsif, serra contre sa poitrine le sac d’or qu’il venait de payer d’un meurtre, s’élança par la porte ouverte avec la rapidité d’une ombre, et trébucha aux deux marches qui séparaient la chambre de l’antichambre.

Pendant ce temps si court, il put entendre s’écrouler le mur et le plafond de la chambre qu’il quittait, et voir la flamme jaillissant par le courant d’air qu’elle venait de s’ouvrir.

Mais ce qu’il ne put voir et ce qu’il ne vit pas, c’est qu’au moment même, une échelle montra ses deux bras blancs à la fenêtre calcinée, et qu’à l’aide de cette échelle, par cette fenêtre, un homme s’élança, les cheveux et le visage noircis.

« Ingénue ! criait-il, Ingénue ! »

Cet homme était Christian ; Christian, qui n’avait fait attention à rien, qui n’avait écouté aucun bruit, remarqué aucune rumeur, tant qu’il avait eu près de lui Ingénue, mais qui, dès qu’Ingénue l’eut quitté, dès qu’il se trouva seul, comprit qu’il se passait dans le faubourg quelque chose d’inaccoutumé.

Il descendit de son fiacre, courut au premier groupe, et s’informa.

On lui dit que les ouvriers de Réveillon pillaient et incendiaient la maison de leur maître, et tuaient tous ceux qui l’habitaient.

Or, Ingénue et son père habitaient cette maison.

C’était en le quittant, lui, Christian, qu’Ingénue venait de rentrer dans cette maison.

Qu’allait-elle devenir au milieu de cette horrible bagarre ?

Peut-être aurait-il encore le temps de la rejoindre et de la sauver !

Il s’élança sur ses traces.

Il connaissait très bien la porte de ce jardin par laquelle, deux fois sur trois, Ingénue sortait pour le rejoindre ; il courut à cette porte.

Puis, fendant les groupes, heurté ici, blessé là-bas, brûlé aux jambes, déchiré en cent endroits, il était arrivé dans la petite cour.

Là, il avait vu, à travers les vitres, le jeu de deux ombres. Il avait reconnu Auger, il avait deviné Ingénue.

D’ailleurs, la flamme éclairait assez pour que, d’en bas, il pût voir son visage.

Un cri s’était fait entendre.

Ce cri lui avait semblé un cri d’appel ; celle qui l’avait poussé demandait du secours.

Alors, dévoré d’angoisses, il avait regardé autour de lui, et, apercevant sous le hangar une échelle encore intacte, il s’en était emparé, l’avait dressée contre la muraille, avait fait voler la fenêtre d’un coup de poing, et, l’épée aux dents, il pénétrait dans la caisse au moment même où gisait sous les décombres fumants la pauvre femme, victime de sa loyauté et de sa bravoure.

Christian, en sautant dans le cabinet, cria par deux fois d’une voix terrible :

« Ingénue ! Ingénue ! »

À ce cri, à ce nom, quelque chose de blanc se souleva au milieu des ruines, et arrêta les pas du jeune homme.

Un murmure qui pouvait être un cri de joie et de reconnaissance s’échappa des lèvres de la jeune femme.

Ce cri inarticulé dénonçait à quelle douloureuse agonie était en proie celle qui le proférait.

Christian reconnut tout à la fois et la voix d’Ingénue, et Ingénue ensanglantée et mourante.

Avant qu’elle fût retombée, il avait passé son bras autour de sa taille, et l’avait enlevée de terre.

Il n’y avait pas moyen de rester un instant de plus dans cette fournaise : il emporta la jeune femme, tandis que le sang, coulant à flots de la blessure faite par le poignard d’Auger, inondait son épaule et laissait une longue trace sur les débris fumants ; il l’emporta, triste et cher fardeau ! au milieu des blessés, des morts, sous une grêle de balles, au sifflement des pierres ; il l’emporta, suffoqué par la fumée, dévoré par les flammes, meurtri par la chute des plafonds ; il l’emporta à travers les précipices ouverts sur les escaliers, traversa les cours, et ne s’arrêta que dans le jardin.

Il n’avait pas fait plus de dix pas dans la cour, que le petit bâtiment s’écroula derrière lui, et qu’un tourbillon de feu, de poussière et de hurlements monta jusqu’au ciel en répercutant au loin ses bruits et ses lueurs !

q

Chapitre 57
Le portrait

Personne n’avait vu passer le jeune homme, tant chacun était occupé de soi, tant chacun était acharné à piller ou à détruire pour son propre compte.
En effet, les uns se battaient, les autres brisaient, les autres volaient.

L’émulation du vol, de la destruction ou du combat régnait sans rivale dans toute cette malheureuse maison, devenue la proie d’une incroyable orgie de cupidité, de vengeance et de rage.

Tandis que les gardes françaises, bataillant au dehors, prenaient peu à peu possession de la rue et des maisons, des fenêtres desquelles on pouvait avantageusement faire feu sur la maison de Réveillon, les brigands, refoulés, encombraient les caves, défonçaient les tonneaux, et se gorgeaient indifféremment d’eau-de-vie, de vin, d’esprit-de-vin, de liqueur et de térébenthine.

Aussi la plupart de ces misérables mouraient-ils empoisonnés, en cherchant à mourir ivres.

Pendant ce temps, Christian déchirait son mouchoir en lambeaux, le trempait dans le bassin du jardin, et, l’appuyant glacé sur la poitrine d’Ingénue, reprenait sa course, ne pensant pas qu’elle pût jamais être emportée trop loin de la fatale maison.

Et, tout en courant, il pressait mille fois sur son cœur ce cœur palpitant, il dévorait de baisers ces lèvres déjà marquées du sceau de la mort, et, dans un furieux accès de désespoir, il allait sans savoir où, ne demandant à Dieu autre chose, sinon, puisqu’il reprenait Ingénue à la terre, de mourir avec Ingénue.

Christian, insensé, hagard, courait donc chargé de son précieux fardeau, une main sur le cœur de la jeune fille, et en interrogeant les derniers battements, parfois égaré, gémissant, s’arrêtant pour reprendre haleine et étancher le sang avec son mouchoir rougi.

Les idées l’avaient abandonné : en voyant Ingénue devenir de plus en plus pâle, de plus en plus froide, s’acheminer enfin de plus en plus vers la mort, il ne demandait que la mort.

Soudain son bon ange l’arrêta. « Pourquoi ne sauverait-on pas Ingénue ? » murmura-t-il à son oreille. Christian poussa un cri de joie, il rouvrit les yeux à un ordre tout nouveau d’idées. « Oui, la sauver ! murmura-t-il. Je la sauverai ! je la sauverai, et elle me devra la vie ! »

Un fiacre passait, Christian l’appela.

Par bonheur, la voiture était vide : elle vint droit au jeune homme.

« Bon Dieu ! demanda le cocher, qu’y-a-t-il donc, mon jeune seigneur ?

— Il y a, mon ami, que je me suis trouvé avec ma sœur au milieu de l’émeute du faubourg Saint-Antoine, dit Christian, et qu’elle y a été blessée.

— Hélas ! oui ! dit le cocher sautant à bas de son fiacre, et, bien dangereusement même, car vos habits sont tout rouges de sang. »

Et le brave homme ouvrit son fiacre, dans lequel Christian se plaça, tenant Ingénue en travers sur ses genoux.

« Vous voulez un chirurgien, n’est-ce pas, mon jeune seigneur ? demanda le cocher.

— Oui, certainement ! En connais-tu un, toi ?

— Oui ! oui, monsieur, oui ; et un fameux, allez !

— Comment l’appelles-tu ?

— Je ne sais pas son nom.

— Tu ne sais pas son nom ?

— Il s’appelle le chirurgien des pauvres gens, voilà tout.

— Va ! va ! »

Le cocher fouetta ses chevaux d’une si vigoureuse façon, qu’il leur fit comprendre qu’il y avait urgence ; aussi coururent-ils comme ils n’avaient jamais couru.

Un quart d’heure après, le fiacre s’arrêtait devant une petite porte, dans une rue étroite et sombre, et complètement inconnue à Christian.

Le cocher descendit, sonna, ou plutôt arracha une sonnette placée à la petite porte, qui s’ouvrit ; puis il aida Christian à sortir Ingénue de la voiture.

« Là ! dit le cocher ; maintenant, elle est en bonnes mains, allez !

— Et où veux-tu que j’aille ?

— Au second étage… Eh ! tenez, j’entends déjà que l’on ouvre la porte. »

En effet, à peine l’allée fut-elle ouverte, qu’une chandelle apparut à travers les barreaux de la rampe de fer.

Et une voix retentit d’en haut, voix perçante et grêle.

« Qu’y a-t-il donc, demanda la voix, et qui sonne si fort ?

— Une pratique », fit le cocher.

Puis, à Christian :

« Montez ! montez, mon jeune seigneur ! dit-il ; c’est la gouvernante du chirurgien en question. Voyons, voulez-vous que je vous aide ?

— Merci, dit Christian en mettant le pied sur la première marche.

— Oh ! ma foi, oui, vous me paraissez assez fort, et puis la jeune demoiselle est légère comme une plume… Mais que de sang, que de sang, mon Dieu ! Moi, je vais vous attendre en bas, pour le cas où vous auriez encore besoin de moi. »

Christian monta lentement les degrés, non pas que la jeune fille pesât à ses bras, mais, à chaque pas qu’il faisait, le sang revenait frais et vermeil aux lèvres de la blessure.

Au moment où il passait sur le palier du premier étage, une porte s’ouvrit, et des têtes de femmes vieilles et curieuses se montrèrent un instant ; puis, voyant ce jeune homme plein de sang et cette jeune fille mourante, jetèrent un cri en rentrant précipitamment.

Derrière elles, la porte se referma.

La fameuse chandelle éclairait toujours du second étage. Phare tremblotant, elle indiquait à Christian où il devait poser ses pieds sur ces marches crottés, étroites, humides et raboteuses tout à la fois.

L’odeur de cette maison était nauséabonde et malsaine.

L’air en était froid ; on voyait ruisseler sur les murailles des rigoles d’eau suintant à travers les parois mal recrépies.

Enfin, Christian arriva devant la femme qui éclairait ainsi, et dont la tête était enfoncée sous une coiffe crasseuse.

C’était un de ces types de femmes de ménage comme on en trouve seulement à Paris, ville de luxe misérable.

Se faire servir par de pareilles créatures, c’est évidemment avoir moins soin de soi que d’elles-mêmes.

Mais Christian n’était point là pour faire de la physiologie. À peine s’il jeta un coup d’œil sur la hideuse duègne ; il entra rapidement et chercha des yeux une place où déposer son fardeau.

Pas de tapis, pas de canapé ; dans la pièce du fond, un lit, voilà tout.

Christian courut vers ce lit ; mais la femme s’écria :

« Eh bien, que faites-vous donc ?.. Sur le lit de monsieur ! Bon ! il ne manquerait plus que cela. »

Christian s’arrêta, blessé au cœur.

« Mais où donc voulez-vous que je dépose cette pauvre blessée ? demanda-t-il.

— Où vous voudrez ! mais pas sur le lit, dit la vieille femme.

— Et pourquoi ? demanda Christian.

— Mais parce que tout ce sang gâterait le lit de monsieur. »

Le dégoût prit à Christian.

En effet, le lit de monsieur ne lui paraissait pas digne, à lui, de recevoir ce sang virginal et précieux dont la hideuse chambrière craignait la souillure.

Il tira avec le pied un fauteuil de paille, en approcha un autre de celui-là, et sur cette espèce de canapé déposa la jeune femme.

La vieille le laissa faire en maugréant. Ingénue couchée sur le lit improvisé, Christian releva la tête.

« Le chirurgien n’est donc pas ici ? » demanda-t-il.

La lumière de la chandelle que tenait la femme de ménage porta alors sur sa figure.

« Tiens, monsieur Christian ! s’écria-t-elle.

— Vous me connaissez ? demanda le jeune homme.

— Je crois bien, dit la vieille femme, et j’ajouterai même que ce n’est pas bien à vous de ne pas me reconnaître, monsieur Christian, après vous avoir soigné comme je l’ai fait. »

Christian la regarda à son tour.

« Albertine ! s’écria-t-il.

— Eh ! oui ! Albertine.

— Mais je suis donc chez M. Marat ?

— Sans doute.

— Comment ! a-t-il donc quitté les écuries d’Artois ?

— Monsieur a donné sa démission ; il ne veut plus servir les tyrans. »

Une expression de dégoût envahit le visage de Christian.

Il eut un instant l’idée d’emporter Ingénue ailleurs.

Mais où l’emporter ?

D’ailleurs, il se rappelait les soins que Marat avait eus de lui, et l’habileté qu’il avait déployée à son égard, quand on l’avait apporté blessé chez Marat, comme aujourd’hui il y apportait Ingénue.

« Ah ! dit-il, je suis chez M. Marat… Mais où est-il donc ?

— Est-ce que je sais, moi ! répondit Albertine ; il a ses affaires à lui, et il ne me dit pas où il va.

— Ah ! ma chère madame Albertine ! s’écria Christian, courez vite, je vous en supplie ! Ne voyez-vous pas que la pauvre enfant se meurt !

— Vite, vite, c’est bien aisé à dire, répondit la femme en regardant de côté cet adorable visage, avec une haine profonde pour la beauté, pour la jeunesse et pour la grâce. Vite ! puisque je vous dis que je ne sais pas où est monsieur.

— Oh ! cherchez-le où il a l’habitude d’aller. »

Puis, se rappelant la cupidité d’Albertine :

« Tenez, ma chère madame Albertine, tenez ! » dit-il en tirant quelques louis de sa poche.

Albertine les prit avidement, et elle se préparait, en effet, à sortir, ne fût-ce que pour faire semblant de chercher Marat, lorsqu’un soupir retentit dans la chambre.

Christian répondit à ce soupir par un cri de joie : Ingénue venait de se reprendre à la vie.

Il se précipita à genoux près de son fauteuil ; Albertine se pencha vers elle, non point par compassion, mais par curiosité.

Ingénue ouvrit les yeux avec effort, et son premier regard fut pour Christian.

Lorsqu’elle eut reconnu le jeune homme, la pâleur de ses joues sembla devenir moins intense.

Une sorte de flamme joyeuse illuminait le visage de la pauvre blessée.

Christian, à genoux près d’elle, attendait sa première parole ; on eût dit que sa vie, à lui, en dépendait.

Mais elle dit seulement, d’une voix à peine intelligible :

« Où suis-je ?

— Chez un chirurgien très habile, mon amie, dit Christian ; chez celui qui m’a déjà sauvé, et qui va vous sauver à votre tour. »

Quelque chose comme un sourire éclaira le front pur de la jeune fille.

« Oui, murmura-t-elle, oui, me sauver ! »

Et, comme pour reconnaître le lieu où elle se trouvait, ses yeux s’étendirent circulairement autour d’elle.

Tout à coup ils s’ouvrirent, se dilatèrent et se fixèrent sur un angle de l’appartement, avec autant de terreur que si elle y eût vu la Mort elle-même accroupie dans l’obscurité.

Christian suivit la direction de ce regard effaré, et il aperçut un cadre de bois mal doré dans lequel vivait, c’est le mot, un portrait d’une expression à la fois sinistre et railleuse.

Ce portrait d’une vigoureuse touche et d’une couleur plus sourde que brillante, meublait le pan coupé de cette chambre.

Nous l’avons dit, il vivait là, et, en l’absence du maître, il semblait veiller sur chaque détail de la maison.

Ingénue poussa un cri. Puis elle étendit le doigt vers cette peinture, et demanda d’une voix étouffée :

« Quel est cet homme ?

— Eh bien, mais c’est mon maître, M. Marat, dit la vieille, et le portrait est bien beau : il est de M. David, un peintre de ses amis.

— Cet homme !… » s’écria Ingénue en se dressant sur la couche improvisée que son ami lui avait faite.

Elle ne pouvait en dire davantage ; Christian attendit avec anxiété.

« Le chirurgien ? C’est le chirurgien ? acheva-t-elle en balbutiant.

— Eh bien, demanda Christian, en proie comme elle à un sentiment inexprimable d’angoisse, quand ce serait le chirurgien ?

— Cet homme me panserait ? cet homme me toucherait ? s’écria Ingénue. Oh ! jamais ! jamais !

— Calmez-vous, Ingénue, dit Christian ; je réponds de son habileté.

— Ce monstre porterait une seconde fois la main sur moi ? »

Puis, avec une expression de dégoût plus prononcée encore que la première fois :

« Oh ! jamais ! jamais ! répéta-t-elle.

— Que veut-elle dire ? se demanda tout bas Christian.

— Monsieur n’est pas beau, dit Albertine en grimaçant un sourire ; mais monsieur n’est pas un monstre, et ce jeune homme peut attester qu’il a la main légère. »

Et elle désignait Christian.

« Oh ! s’écria Ingénue se roidissant de terreur et de dégoût, emmenez-moi sans perdre un instant ! Christian, emmenez-moi !

— Bon ! dit la vieille, elle est en délire. Nous connaissons cela ; il ne faut pas prendre garde à ce qu’elle dit.

— Chère, bien chère Ingénue, glissa le jeune homme à l’oreille de la blessée, contenez-vous ! c’est la fièvre qui vous agite.

— Oh ! non, non ! dit Ingénue.

— Mais vous ne connaissez pas, vous ne pouvez pas connaître M. Marat !

— Si fait, si fait ! je le connais ! et ma bonne amie Charlotte Corday le connaît aussi.

— Charlotte Corday ? répétèrent Christian et Albertine.

— Et je ne veux pas qu’il me touche ; non, non, non, je ne le veux pas !

— Ingénue…

— Emmenez-moi, Christian ! je vous dis de m’emmener.

— Mais vous mourrez, Ingénue !

— Plutôt la mort que les soins de cet homme !

— Ingénue, mon amie, insista Christian, reprenez votre raison…

— Je l’ai si peu perdue, je l’ai si bien tout entière, s’écria la jeune femme en se dressant avec un mouvement terrible, que, si cet homme m’approche…

— Mon amie…

— Ah l’on monte… C’est monsieur », dit Albertine.

Ingénue, avec une force dont on l’eût crue incapable après tant de sang perdu, s’élança vers la fenêtre.

« Christian, dit-elle, si cet homme me touche, je vous jure sur l’honneur que je me jette par cette fenêtre.

— Oh ! mon Dieu !

— Emmenez-moi donc, vous dis-je ! ne voyez-vous pas que vous me tuez ? »

Elle n’avait pas achevé ces mots, que la porte s’ouvrit, et que Marat apparut sur le seuil.

Il tenait un bougeoir d’une main, une liasse de papiers de l’autre ; il avait sa coiffure sale, son visage sale, son regard lumineux et oblique ; il remuait sa taille déjetée et torse à la façon d’une araignée blessée.

Ingénue, le voyant arrêté là, fascinateur et souriant, reconnaissant, non plus dans la copie, mais dans l’original, l’homme de la rue Serpente, poussa un soupir, et s’évanouit de nouveau.

Christian, croyant qu’elle allait mourir, la saisit dans ses bras, et s’élança vers l’escalier.

En vain, Marat lui demanda-t-il la raison de cette fuite, en vain, l’ayant reconnu, épuisa-t-il, du haut de l’escalier, toutes les tendresses et toutes les effrayantes prédictions, Christian descendait toujours plus vite, aiguillonné par cette voix qui cherchait à l’arrêter.

Il ne fit halte que devant le fiacre, dans lequel il se rejeta.

« Où allons-nous, mon jeune seigneur ? demanda le cocher.

— Où tu voudras, répondit Christian.

— Comment, où je voudrai ?

— Oui, va ! cours, cours.

— Mais, cependant…

— Va au bout du monde, si tu veux ; mais va ! »

Le cocher, stupéfait, fouetta ses chevaux, et partit ; Marat, de sa fenêtre, appelait toujours :

« Christian ! Christian ! »

Et le jeune homme l’entendait, et il se demandait d’où venait cette familiarité, et pourquoi Marat l’appelait Christian tout court.

Mais, sans qu’il sût pourquoi, cette voix lui inspirait un sentiment de vague terreur.

« Va donc ! cria-t-il au cocher, hésitant sur le chemin qu’il devait suivre ; mais va donc ! »

Tout à coup, illuminé par une idée :

« Au Louvre ! criait-il au cocher ; au Louvre ! »

Pendant ce temps, Marat refermait sa fenêtre avec colère.

« Qu’est-ce donc que cette péronnelle que m’avait apportée Christian ? demanda-t-il.

— Je ne la connais pas, répondit la chambrière ; seulement, je sais que, lorsqu’elle a vu votre portrait, elle s’est écriée que vous étiez un monstre.

— Ah ! ah ! dit Marat avec un rire amer, si mon ami David était là, il serait bien heureux ; cela prouve que son portrait est ressemblant. »

Puis, en fronçant le sourcil :

« Ainsi, demanda le chirurgien des pauvres, tu ne sais pas le nom de cette jeune fille ?

— Mon Dieu, non ; mais elle a nommé une de ses amies.

— Ah ! une de ses amies. Et cette amie, comment s’appelle-t-elle ?

— Charlotte Corday.

— Charlotte Corday, répéta Marat, je ne connais point cela. »

Et il rentra dans son cabinet en répétant :

« Ah ! je suis un monstre ! »

q

Chapitre 59
La clef du bonheur

Nul ne dormait dans cette vaste demeure que les rois, à cette époque, habitaient comme un pied-à-terre, et dont les immenses appartements étaient abandonnés aux gens de service et à des officiers de la garnison.

Christian avait là une retraite ; il avait là des amis. Il se glissa par un escalier bien connu, déposa Ingénue dans une chambre splendidement meublée, sur un lit qui n’avait ni draps, ni couvertures, et trônait majestueusement au milieu de la pièce, sous ses baldaquins de tapisserie brochés de soie et d’or.

Il fit boire la malade, que dévorait la soif ; il étancha lui-même le sang de la blessure ; puis il baisa au front cette chère victime, et s’assit près d’elle, le cœur palpitant, se demandant si ce n’était pas un effroyable rêve, et si, malgré tant de malheurs, le réveil n’allait pas arriver plus effroyable encore, qui le séparerait à jamais, comme la veille, de la femme uniquement aimée.

L’incendie, le pillage, les cris confus, la cohue de cette maison de Réveillon, ou plutôt de cet enfer, tout cela, délire bouillant, rendait presque semblable à celui d’Ingénue l’état où le malheureux Christian se trouva, lorsque, dans le silence et l’ombre, il se vit seul auprès de la jeune femme.

Mais la réalité se montra bientôt : voleur de cette femme, poursuivi par la justice, peut-être blâmé, repoussé par la comtesse, sa mère, recherché par Rétif, assassiné aussi par Auger, qui n’avait de ressource que celle-là ! que faire ?

C’était en quelques heures qu’il fallait prendre une détermination ; en quelques heures, le salut ou la ruine de toute sa vie !

Le sommeil, baume réparateur, était descendu sur les yeux d’Ingénue. Sa poitrine palpitait plus doucement ; le tremblement de ses mains avait fait place au frémissement imperceptible des muscles.

Christian n’y tenait plus ; il étouffait ! Il sortit pour respirer un moment, et chercher au grand air la présence de Dieu, qui semblait se cacher à ses regards.

Il n’avait pas fait deux pas dans la vaste cour, qu’il entendit du bruit à l’une des portes d’entrée ; des flambeaux, des piqueurs, un hennissement de chevaux échauffés qui appellent leur litière et d’anciens compagnons ; puis les portes s’ouvrant, les armes retentissant, et, enfin, un carrosse roulant avec le bruit et la rapidité du tonnerre sur le pavé de la grande cour.

Hébété, vacillant, il voyait, sans comprendre, la voiture arriver sur lui au galop de ses six chevaux noirs.

Et, sans le piqueur, dont la botte l’effleura au passage, Christian, stupéfait et immobile, se fût laissé broyer.

Cependant, la glace du carrosse était baissée : une tête jeune, fine et animée apparut au milieu des flambeaux, et, à la lueur des fanaux du carrosse, Christian reconnut son auguste ami le comte d’Artois.

Révélation soudaine ! le chaos s’évanouit dans sa tête, les idées s’alignèrent, le brouillard se dissipa, la volonté de Dieu mit en ordre chaque chose, et ramena la raison avec l’espérance. « Le prince ! s’écria Christian, le prince à Paris ! Oh ! Dieu tout-puissant, merci. » Et il se mit à suivre le carrosse avec autant d’ardeur qu’il mettait d’inerte stupidité naguère à le voir passer devant lui.

Le prince était, en effet, venu à Paris de Versailles, où les ordres de M. Bezenval lui était arrivés au retour de la chasse.

La reine affectait de traiter ce pillage de plaisanterie ; mais le comte d’Artois, moins rassuré, avait demandé ses chevaux et était venu voir, fidèle à son système, jusqu’où les Parisiens allaient pousser cette plaisanterie amère.

Christian arriva au grand escalier en même temps que le carrosse ; de sorte qu’il salua l’un des premiers Son Altesse royale, et entendit ses premières questions.

« Monseigneur, dit-il fort agité et fort pâle, personne mieux que moi ne peut donner des nouvelles à Votre Altesse royale. J’arrive du faubourg Saint-Antoine, et c’est facile à voir à mes habits brûlés, souillés de boue et de sang.

— Et de sang ! dit le prince avec un léger mouvement d’effroi ; on se bat donc ?

— Monseigneur, on pille et on tue au faubourg Saint-Antoine.

— Vite ! vite ! racontez-moi cela ! » dit le prince après avoir donné précipitamment quelques ordres, tout en se dirigeant vers ses appartements.

Christian suivit Son Altesse, et lui raconta ce qu’il avait vu. Histoire douloureuse !

« Voilà bien des ennemis encore pour nous, dit le prince, et sans profit ! Mais est-ce une émeute ? est-ce un coup de main isolé ? »

À ce moment, M. de Bezenval entra chez Son Altesse. Il revenait du faubourg et descendait de cheval.

« Votre Altesse, dit-il, va entendre le canon dans un moment ; la foule est considérable : pour mille combattants, il y a vingt à trente mille curieux.

— Mais, enfin, se bat-on sérieusement ?

— On tue les voleurs, oui, monseigneur, et cela très sérieusement ; on les jette par les fenêtres, on les grille dans le feu qu’ils ont allumé, on les pend aux portes, on les mitraille à grandes volées ; ce sera fini bientôt.

— Quand, au moins ?

— Quand il n’y aura plus personne », dit flegmatiquement Bezenval.

Le prince détourna la tête.

« Merci, monsieur le baron ! dit-il, merci ! allez vous reposer. »

L’officier partit.

« Quand je songe, murmura le jeune prince, qu’il y a vingt millions de Français à tuer comme ceux-là, avant d’arriver à ne plus rencontrer d’ennemis en France ! »

Et il s’absorba quelques moments dans un profond silence.

Puis, apercevant Christian, dont tous les mouvements décelaient une fiévreuse impatience.

« Comme vous êtes pâle, dit-il, comte Obinsky ! comme vous êtes agité !

— Oh ! monseigneur, je devrais être mort !

— Toi, mon pauvre Christian ?

— Avez-vous, monseigneur, une minute à m’accorder ?

— Parle ! parle !

— Eh bien, monseigneur, Ingénue est peut-être morte à l’heure qu’il est ! »

Et il raconta vivement, passionnément, tout le drame terrible.

Le prince donna plus d’une fois des signes éclatants d’intérêt et d’inquiétude.

« Eh bien, fit Christian quand il eut fini, suis-je assez malheureux ? Si elle meurt, je n’y survivrai pas ; si elle survit, je dois la rendre à son père, à un infâme mari qui, l’ayant égorgée une fois, dira qu’elle est sa propriété !… Oh ! le misérable ! ne m’aiderez-vous pas, monseigneur, à le traîner devant un tribunal, et à faire rompre ce mariage ? »

Le prince réfléchissait ; il se mit à sourire, et, se levant par une inspiration affectueuse et enjouée, il ouvrit un petit coffre de Boule que son valet de chambre venait de déposer à côté de lui.

Il en tira une petite clef ciselée qu’il donna, toujours souriant, à Christian.

« Qu’est-ce cela ? demanda le jeune homme.

— Écoute-moi bien, répliqua le prince, et ne perds pas une parole ni une seconde… Cette clef, c’est celle de ton bonheur ! »

q

Chapitre 60
Vraies et fausses larmes

Peut-être notre lecteur, qui embrasse tout un horizon, tandis que nous avons été obligé de suivre nos personnages principaux dans les tours et les détours de leur odyssée, s’est-il déjà demandé ce qu’est devenu, pendant cette horrible journée, le pauvre Rétif de la Bretonne.

Nous y revenons, lecteur ; et, tandis que Christian, possesseur de cette clef que le comte d’Artois appela la clef du bonheur,va porter la mourante Ingénue dans une de ces petites maisons que le prince avait offertes à son page, nous retournerons sur nos pas, et rencontrerons naturellement le digne romancier sur notre route.

Pendant cet épouvantable ravage qui mettait le faubourg Saint-Antoine sens dessus dessous, Paris en émoi, et Versailles en épouvante, Rétif de la Bretonne avait fait comme font les naufragés au moment où le capitaine annonce à l’équipage et aux passagers que, dans dix minutes, le navire va couler bas ; il avait essayé de recueillir ses idées, et de sauver ce qu’il avait de plus précieux.

D’abord, sa vie ! Rétif y tenait beaucoup : c’était pour lui, philosophe, le principe de tous les bonheurs, et, comme il était tant soit peu sceptique à l’endroit d’un autre monde, il désirait rester le plus longtemps possible en possession de celui-ci.

Rétif avait donc d’abord sauvé sa vie.

Puis, sa vie sauvée, il avait jeté un coup d’œil autour de lui, et s’était demandé quelles choses il devait sauver avec sa vie.

La première chose qui s’était présentée à son esprit, à son cœur, c’était sa fille, sa bien-aimée Ingénue.

Mais Ingénue était absente ; par conséquent, elle ne risquait rien.

Puis il avait pensé à ses manuscrits, c’est-à-dire à ses autres enfants, à ses enfants les plus chers après Ingénue : l’exemple de Camoens et de plusieurs autres grands poètes n’était pas à négliger.

Rétif, qui était descendu précipitamment pour mesurer le danger d’en bas, s’assura que l’escalier était encore solide, remonta à son troisième étage, et se hâta de faire main basse sur une certaine quantité de paperasses d’un aspect peu agréable, mais que la flamme n’eût certes pas plus respectées que l’eau de la mer des Indes la Lusiade.

Il roula ces papiers, qu’il mit sous son bras, et vida dans ses vastes poches, qui s’arrondirent et soulevèrent sa redingote, une boîte de caractères d’imprimerie assortis.

Puis, voyant que ce qu’il laissait ne valait pas la peine d’être sauvé, qu’à l’instar de Bias, il emportait tout avec lui, il redescendit l’escalier, prit la porte du jardin, et s’enfuit comme un voleur redoutant d’être arrêté, parce que beaucoup de gens commençant à piller la maison de Réveillon, il pouvait à la rigueur passer pour un pillard ; et l’esprit de l’honnête romancier se révoltait à la seule idée que l’on pût commettre à son endroit une pareille erreur.

Une fois loin de la fournaise, éperdu, essoufflé, le cœur tranquille toutefois – car il sauvait non seulement ses épreuves, mais encore une quantité de caractères suffisante pour en faire d’autres – il s’assit sur une borne, et donna un coup d’œil de peintre à l’effet de l’incendie, et au tableau de la rage populaire ; après quoi, il gagna lestement les rues voisines, afin de se mettre complètement à couvert.

Il venait d’entendre les premiers coups de feu tirés par les gardes françaises, et il se souvenait avec une certaine terreur de la fusillade du Pont-Neuf.

Que lui restait-il à faire, à ce bon Rétif ?

Il lui restait à attendre.

Quelle idée aurait sa fille, quand elle rentrerait, ou plutôt quand elle ne pourrait pas rentrer ?

De chercher son père partout où il serait.

Où serait-il ?

Le lièvre revient au gîte. Rétif, sous certains rapports, était de la nature des lièvres ; c’est donc à son ancien gîte que le chercherait sa fille.

Quel était cet ancien gîte ?

Le petit logement de la rue des Bernardins.

Aussi ce petit logement se présenta-t-il tout naturellement à la mémoire de Rétif.

Si bien habitué qu’il fût, depuis un mois, au luxe et au confort de la maison Réveillon, le romancier n’avait pas oublié ses plaisirs et ses peines d’homme indépendant ; les uns et les autres étaient inséparables du souvenir de ce pauvre petit logement ; aussi Rétif s’en souvint-il aussitôt qu’il interrogea sa mémoire.

Il prit donc presque machinalement, et comme s’il ne l’eût jamais quitté, le chemin de son ancien logis.

La nuit n’était point encore tout à fait venue lorsqu’il y arriva. À défaut de concierge – les concierges, à cette époque, étaient encore inconnus dans la plupart des maisons de Paris – un des locataires de la maison descendit à ses coups de marteau et lui ouvrit la porte ; le propriétaire, qui habitait le premier étage, et chez lequel s’arrêta Rétif, écouta non seulement avec curiosité, mais encore avec intérêt le récit des événements de la journée, et, comme Rétif avait toujours, aussi régulièrement que possible, payé ses termes, qu’il avait quitté la maison sans devoir un denier à qui que ce fût, le propriétaire alla au-devant des désirs de Rétif, et lui offrit de reprendre son ancien logement, qui était resté vacant ; ce que Rétif accepta.

Il y eut même plus : comme le logement était parfaitement veuf de tout meuble, le propriétaire poussa la confiance jusqu’à offrir deux chaises à Rétif, une pour lui, une pour sa fille, jusqu’à ce que Rétif, avec l’aide de son libraire, se refît un autre ameublement.

Rétif regagna donc son quatrième étage, portant une chandelle d’une main, une chaise de l’autre, et suivi du propriétaire lui-même, qui portait la seconde chaise.

Une fois entré dans l’appartement, le propriétaire fit remarquer à son ancien locataire qu’il avait profité de son absence pour faire remettre un papier neuf ; ce qu’il n’avait pas fait, au reste, du temps de Rétif, quoique Rétif l’en eût souvent prié, l’ancien papier tombant en lambeaux.

C’était un de ces affreux papiers gris, comme les propriétaires en mettent d’habitude dans les appartements des troisièmes et des quatrièmes étages.

Rétif loua fort ce papier, car il désirait que le propriétaire, outre ses deux chaises, lui prêtât encore une table.

Rendons cette justice au propriétaire, qu’à la première demande qui lui en fut faite, il invita Rétif à descendre et à choisir lui-même la table qui lui conviendrait.

Rétif descendit et prit une table fort simple, mais ornée de deux tiroirs : puis, avec l’aide du propriétaire toujours, il monta la table au quatrième.

Après quoi, le propriétaire se retira en offrant ses autres services à Rétif.

Rétif conduisit le propriétaire jusqu’à la porte, le salua, attendit qu’il eût descendu un étage, rentra, poussa la porte derrière lui, tira les deux tiroirs de la table et y vida les caractères qui bourraient ses deux poches.

Puis, rasséréné par l’idée que rien ne s’opposerait plus à ce qu’il pût travailler, il se promena pendant quelque temps de long en large, attendant sa fille, et ne doutant point, tant il connaissait son Ingénue, qu’elle n’arrivât d’un moment à l’autre.

Et cependant le temps s’écoulait.

Mais Rétif, homme d’imagination, supposait tout pour excuser un retard : la douleur des demoiselles Réveillon, auxquelles le tendre cœur d’Ingénue porterait secours ; la solitude où se trouveraient les pauvres filles ; les embarras des rues, la distance des deux quartiers ; enfin, Rétif allait jusqu’à supposer des dangers même.

Mais ce qui le rassurait surtout, c’était la présence d’Auger dans la maison : le mari veillait sur la femme, et, grâce à cette protection, sans doute, Ingénue, d’un moment à l’autre, allait arriver saine et sauve.

Neuf et dix heures du soir sonnèrent donc sans que Rétif eût conçu de grandes alarmes.

D’ailleurs, Rétif, pour ne point perdre de temps, s’était mis à composer quelques pages sur l’incendie et le pillage ; mais, ne pouvant pas faire de récits historiques, car la liberté de la presse était encore loin d’être complète ; craignant, d’ailleurs, de réchauffer, avec les brûlantes passions du moment, le douloureux et trop réel incendie de l’émeute, Rétif chercha et trouva un moyen ingénieux de raconter ce qui s’était passé en décrivant l’incendie d’un château dans la campagne. Il remplaça les émeutiers par des villageois en savates, et la caisse par un grenier à fourrage : il appela granges les ateliers, et fit un très touchant récit de l’écroulement des bergeries en flamme, et des lamentables bêlements des troupeaux ; enfin, il transforma Réveillon en un mauvais seigneur, ce qui donna un peu de corps à sa nouvelle.

Rétif, on le sait, n’écrivait pas, mais composait tout de suite ; il était déjà tout échauffé par son travail, il commençait à oublier l’incendie véritable pour le faux incendie, à oublier Réveillon, à oublier même Ingénue, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit et donna passage à un homme tout haletant, tout essoufflé, qui se précipita comme une avalanche.

Rétif, au bruit que fit cet homme en entrant, leva la tête et reconnut Auger.

Auger était pâle, il avait les yeux creux et cernés, l’haleine courte et les jambes tremblantes ; il avait les cheveux en désordre ; on voyait qu’il avait dû courir beaucoup, et il semblait vouloir courir encore, comme si cette chambre, au lieu de lui offrir l’obstacle de ses quatre murailles, eût été une plaine sans limites.

« Vous ! vous ! s’écria Auger se jetant sur Rétif pour l’embrasser.

— Sans doute, moi, dit le bonhomme ; ne me cherchiez-vous donc pas ?

— Si fait…

— Et vous avez deviné que j’étais revenu prendre mon ancien logement ?

— J’ai deviné cela… oui, balbutia Auger.

— Mais vous n’êtes pas seul ? demanda Rétif inquiet.

— Comment, pas seul ?

— Non… Ingénue ?

— Hélas !

— Où est-elle ?

— Ah ! » s’écria Auger en jouant l’abattement.

Et il s’assit ou plutôt tomba assis sur la seconde chaise.

« Ingénue ! Ingénue ! où est Ingénue ? » répéta le pauvre père avec une insistance croissante.

À cette interrogation, Auger poussa, non pas un soupir, mais un hurlement.

Rétif dressa l’oreille.

« Hein ? demanda-t-il.

— Ah ! pauvre père ! soupira Auger.

— Eh bien ?

— Ingénue…

— Quoi ?

— Si vous saviez… ! »

Rétif abandonna son composteur, et quitta son siège.

Il sentait autour de lui le vent d’un malheur, l’aile de l’oiseau de mauvais augure.

Auger continuait à soupirer et à se lamenter.

« Parlez ! fit Rétif avec cette fermeté toute spartiate qu’ont trouvée, que trouvent et que trouveront toujours dans leur âme, à l’approche des grands malheurs, ceux qui ont exercé les facultés de leur esprit, c’est-à-dire de leur âme.

— Que voulez-vous que je vous dise ?

— Mais, enfin, où est-elle ? insista Rétif.

— Je n’en sais rien.

— Comment ! vous ne savez pas ce qu’est devenue ma fille ? s’écria le père épouvanté.

— Non. »

Rétif regarda fixement son gendre.

« Vous le savez ! dit après un silence le vieillard, qui avait lu l’hésitation dans les traits du misérable.

— Mais…

— Vous le savez ! répéta-t-il avec plus de force ; et il faut me le dire à l’instant même, quelle que soit la nouvelle que vous ayez à m’apprendre. »

Auger se souleva comme un homme qui appelle à lui toutes ses forces.

« Vous le voulez donc ? demanda-t-il.

— Je le veux ! fit Rétif.

— Eh bien, continua Auger, vous savez que j’avais particulièrement chez M. Réveillon – outre les autres fonctions dont sa confiance en moi m’avait investi – la garde de sa caisse ?

— Oui.

— Vous savez qu’Ingénue était sortie vers midi ou une heure ?

— Oui, avec les demoiselles Réveillon, probablement.

— Je ne sais pas avec qui.

— N’importe, continuez.

— Eh bien, il paraît qu’elle est revenue, et qu’elle a voulu pénétrer dans cette partie du bâtiment.

— Pourquoi dites-vous il paraît ?demanda Rétif.

— Je dis il paraît,parce qu’on n’est pas bien sûr…

— On n’est pas bien sûr… ?

— On ne sait.

— Ah ! dites donc vite ce qu’on sait ou ce qu’on ne sait pas ! s’écria Rétif avec une énergie qui fit pâlir Auger.

— Enfin, continua Auger, la caisse a brûlé ; j’ai voulu y pénétrer pour sauver quelques valeurs, soit de l’incendie, soit du pillage ; mais, en y arrivant, j’ai vu les plafonds qui croulaient, et je n’ai rien trouvé que…

— Que… ? fit Rétif, haletant.

— Eh bien, que le corps ! balbutia Auger d’une voix étranglée.

— Le corps de qui ? » s’écria le vieillard avec une intonation impossible à décrire, et qui dut être pour le scélérat, si infâme qu’il fût, l’avant-goût des supplices que lui réservait l’éternité ; « le corps de ma fille ? »

Auger baissa la tête, et se tut.

Rétif poussa une sourde imprécation, et retomba sur son siège.

Peu à peu, il comprit toute l’étendue de son infortune ; il suivit pas à pas, avec cette fatale perspicacité de l’homme d’imagination, le drame épouvantable dont son gendre lui avait seulement déroulé une partie.

Et, comme il arriva vite au douloureux dénouement, se retournant vers Auger :

« Elle était morte ? dit-il.

— Défigurée, méconnaissable, anéantie ! mais, hélas ! je ne l’ai que trop bien reconnue, moi ! » ajouta l’assassin se hâtant de couper court au récit, comme pour couper court en même temps à ses remords.

Rétif, alors, avec l’insistance et le désespoir des cœurs brisés, se fit décrire l’écroulement, les flammes, la ruine de la maison ; et, quand il eut bien tout vu avec les yeux de son imagination, il regarda Auger, comme pour prendre dans ses yeux, à lui, un dernier reflet de l’image terrible qu’ils avaient contemplée. Puis, à son tour, se laissant aller, brisé, anéanti, il pleura.

Auger courut à son beau-père, lui serra les mains, le prit dans ses bras, mêla ses larmes à celles du vieillard, et, quand il crut avoir assez longtemps joué cette pantomime :

« Cher monsieur Rétif ! dit-il, nous avons, en réalité, souffert tous deux de ce malheur : il faut que nous essayions de le supporter ensemble. Ainsi, ayant perdu votre fille, regardez-vous comme ayant encore un fils auquel vous accorderez, non pas l’amitié que vous aviez pour Ingénue, mais un peu d’attachement.

— Oh ! fit Rétif en secouant la tête, une seconde fille ne remplacerait même point celle-là, Auger !

— Je vous soignerai si bien ! je serai pour vous si bon et si dévoué, fit le misérable, que vous reprendrez du courage !

— Jamais !

— Vous verrez. »

Rétif secoua une seconde fois la tête, mais plus douloureusement que la première.

« Comment, dit Auger visiblement inquiet, est-ce que vous me chasseriez ?… Est-ce que, moi aussi, je n’ai pas tout perdu, et ma douleur ne vous paraîtra-t-elle point digne d’un peu de pitié ?

— Hélas ! dit Rétif comparant, malgré lui, ce qu’était sa douleur à ce que devait être celle d’Auger.

— Eh bien, dit Auger, ne me privez pas de la consolation que doit m’apporter votre présence, et, puisque je suis plus faible que vous, soutenez-moi de votre bon exemple et de votre fermeté. »

Il faut qu’il y ait une grande puissance dans la flatterie pour qu’elle l’emporte souvent sur la sensibilité. Rétif puisa dans cette supériorité réelle ou factice une force dont il ne se croyait pas capable : il tendit la main à son gendre, et, pauvre cœur trompé par les apparences, toucha cette main qui avait assassiné sa fille.

« Voyez-vous ! reprit Auger, moi qui ne travaille qu’avec mes bras ou avec mon instinct, je ne souffrirai pas, dans les relations de la vie, comme vous qui travaillez avec votre tête ; je tournerai toujours bien une clef dans une serrure, et je ferai toujours bien une addition ou une revue d’ouvriers ; je roulerai toujours bien une feuille de papier peint ; donc, je vivrai, moi, tandis que, vous, vous pouvez être interrompu dans vos travaux…

— Bon Auger !

— Ainsi, s’écria celui-ci, avec un tel accent de joie, que Rétif ne put s’empêcher de lever la tête pour le regarder, ainsi, cher monsieur Rétif, nous allons demeurer ensemble ?

— Oui », dit Rétif.

On comprend tout l’intérêt qu’avait Auger à demeurer près de Rétif, et à être au mieux avec lui. Comment supposer que l’assassin de la fille fût resté l’ami du père ?

Et, cependant, sous le regard de Rétif, cet éclair de joie s’effaça aussitôt de la figure d’Auger, pour faire place à une morne affectation de tristesse lugubre.

Et, ne pouvant pleurer, comme si Dieu eût voulu que les larmes, ce don sacré de la Divinité, ne pussent couler que pour une véritable douleur, il se réfugia dans les gémissements et les contorsions.

Rétif se vit obligé de consoler le lâche scélérat qui avait assassiné sa fille.

Cette douleur exagérée produisit, au reste, un effet heureux sur la sienne : elle la calma pour un moment.

Et, alors, après quelques arrangements qui consistaient à faire monter deux lits de sangle de chez le fripier voisin, que l’on réveilla à cet effet, Auger installa son beau-père dans une chambre, et se coucha dans l’autre.

De là, l’œil sec et le visage hideusement souriant, Auger put entendre les véritables larmes qui s’échappaient, libres et tumultueuses, du cœur déchiré de l’honnête Rétif.

Ces larmes le contrarièrent sans doute, parce qu’elles durèrent trop longtemps, et l’empêchèrent de dormir.

q

Chapitre 61
La première épreuve d’un roman nouveau de Rétif de la Bretonne

Ce bon ménage du père et du gendre fit grand bruit dans le quartier, et y causa, il faut le dire, une admiration universelle.
L’aventure déplorable d’Ingénue s’y répandit bien vite ; chacun l’avait connue, et cette mort si fatale et si inattendue doubla l’intérêt qu’inspirait déjà la catastrophe dont venait d’être victime la maison Réveillon.

C’était pour Rétif de la Bretonne une sorte de triomphe de larmes, quand il passait dans la rue.

Ce fut pour le gendre un triomphe de vertu, quand on le vit, dans leurs rares promenades, donner le bras à son beau-père, et affecter vis-à-vis de celui-ci tous les soins du fils le plus tendre.

Huit jours s’écoulèrent ainsi.

Pendant ces huit jours, comme on le pense bien, le cœur et l’esprit du pauvre père furent en proie aux plus douloureuses préoccupations.

Il s’était fait, d’aimer Ingénue, une si douce habitude, et chez lui l’habitude était tellement puissante, qu’il lui sembla, pendant quelques jours, que son véritable corps était déposé au tombeau avec celui de sa fille, et que son âme seule errait encore sur la terre.

La douleur finit par s’établir en lui, et laissa sur son visage creusé cette empreinte indélébile que la mer grave sur les falaises qu’elle visite tous les jours à son flux, et dans lesquelles elle finit par s’incruster.

Quant à Auger – et c’était chose concevable : Auger n’était pas père, et, comme on sait, il était très peu époux –, quant à Auger, il avait repris ses travaux ordinaires, allait, venait, mangeait et dormait comme de coutume.

Cependant, de temps en temps, tout à coup, et comme par réminiscence, il prenait, au lieu de l’air sinistre qui lui était habituel, un air langoureusement affligé.

Et, cet air-là, il le prenait surtout quand il passait dans la rue en compagnie de son beau-père. Alors, les bonnes âmes se mettaient sur les portes et aux fenêtres, pour voir passer ce couple édifiant.

Chacun se disait :

« Quel malheureux père ! mais qu’il est heureux d’avoir rencontré un pareil fils ! »

Et les compliments muets, traduits seulement par les regards, pénétraient comme un baume jusqu’au fond de l’âme de Rétif.

Auger avait achevé de meubler sa chambre, celle qu’occupait autrefois Ingénue.

L’ameublement était des plus simples.

Il se composait du lit que nous avons vu monter, et de deux chaises près de la table.

Cette table, aux heures des repas, était commune à lui et à son beau-père.

Du reste, Auger était la plupart du temps dehors, et rentrait parfois fort tard, soit que la besogne eût été plus grande, soit pour tout autre motif inconnu.

Car, si l’on eût bien réfléchi, maintenant que Réveillon n’avait plus de caisse, quelle besogne avait donc à faire le caissier Auger ?

La voici : Auger était un homme d’imagination, Auger s’était créé un emploi, Auger s’était mis inspecteur des matériaux de la démolition, et on le voyait surveiller les intérêts de Réveillon ruiné, avec autant de zèle qu’il en mettait à soigner son beau-père.

Lorsque, au bout de la journée, les ouvriers sous ses ordres avaient ramassé quelques planches en état d’être employées à nouveau, Auger était heureux comme Titus : Auger n’avait pas perdu sa journée.

Et il revenait enchanté chez le père Rétif, entrant dans tous les détails de ce travail quotidien, sans comprendre combien il affligeait le vieillard en retournant, chaque jour, dans ce lieu maudit où il avait perdu sa fille, et en le poignardant, chaque soir, par un nouveau récit.

Mais Auger s’inquiétait fort peu d’affliger Rétif, on le comprend.

La seule chose dont il s’inquiétât, c’était de bien établir dans le quartier sa réputation d’honnête homme, de veuf affligé, et de fils respectueux.

Il y était parvenu en huit jours.

On sait que, quand Auger voulait une chose, il la voulait bien, et ne manquait ni d’adresse ni de persistance pour la conduire à bout.

Huit jours s’étaient donc écoulés ; on en était au neuvième depuis la mort d’Ingénue ; il était deux heures, et le dîner, préparé des mains d’Auger, et nourri d’un plat de renfort, cuit dans le four du boulanger voisin, venait de paraître sur la table.

Auger appela son beau-père.

Celui-ci quitta son composteur, poussa un soupir, se leva et vint s’asseoir machinalement à la table.

Auger, resté derrière lui, lui rangeait sa chaise, et avait soin de beaucoup admirer quelques pages composées par le vieillard, sur des regrets – stances en vers, stances en prose – adressés à la mémoire de Sicadèle et de Zéphir.

Le misérable usait de tous les moyens que lui suggérait son imagination pour endormir cette profonde douleur paternelle.

Il faisait le bien à force de volonté de faire le mal.

Auger avait appétit : le dîner était bon, et le tentait.

Rétif, au contraire, était assis à la table ; mais ses bras inertes retombaient des deux côtés de son fauteuil, sa tête s’inclinait sur sa poitrine, et il ne paraissait nullement disposé à manger.

Il vit son gendre s’asseoir à table ; mais il ne fit pas plus attention à lui que s’il n’existait pas.

Auger le servit ; mais Rétif toucha du bout des lèvres le potage, et aussitôt repoussa son assiette avec un gros soupir.

Auger mangea le sien, sans paraître s’apercevoir de la douleur du vieillard, et songea à soupirer seulement lorsqu’il eut avalé sa dernière cuillerée.

Le premier plat s’entamait, et Rétif commençait à manger un peu, malgré sa répugnance, lorsque quatre coups frappés à la porte appelèrent l’attention des deux hommes.

Rétif, nous l’avons dit, logeait au quatrième ; c’était donc pour lui, les quatre coups qui se frappaient en ce moment.

Il se leva afin d’aller à la fenêtre.

Auger, plus inquiet que lui, se leva en même temps que lui, et l’eut ouverte en un instant.

Ils aperçurent alors un Auvergnat qui levait le nez en l’air, et qui attendait une réponse.

« Monte ! » lui dit Rétif en tirant un cordon qui ouvrit la porte.

Chaque locataire avait un cordon semblable à l’aide duquel, sans se donner la peine de descendre, il pouvait introduire dans la maison toute personne qui frappait pour lui.

L’Auvergnat, voyant qu’il était attendu, monta et remit à Rétif un paquet semblable aux rouleaux d’épreuves qui abondent chez les écrivains souvent imprimés.

Ce n’était donc pas chose nouvelle chez Rétif, et, cependant, Auger lorgna le paquet du coin de l’œil.

Hâtons-nous d’ajouter qu’il ne conçut pas le moindre soupçon.

En conséquence, Rétif put se retourner du côté du jour, et même s’approcher de la fenêtre, sans provoquer la moindre curiosité chez son gendre. Ce dernier, au contraire, continua de dîner avec le même appétit.

Il y a plus, l’absence momentanée de Rétif et son occupation lui permettaient de dîner plus amplement.

Cependant Rétif se tourna tout à fait du côté de la fenêtre.

Une pâleur mortelle, suivie d’une rougeur de pourpre, venait d’envahir son visage.

Voici ce qu’il lisait :

« Ne vous troublez pas, ne manifestez aucune émotion, ne sortez en rien de la limite qui distingue l’homme fort de l’homme ordinaire, brûlez la lettre que vous recevez, et venez, aussitôt que vous le pourrez, rue Faubourg-du-Roule, près de la barrière, dans une maison entourée d’un jardin, à la grille duquel sont deux lions de pierre.

« Vous direz votre nom et vous entrerez dans un salon où vous trouverez votre fille Ingénue, vivante encore, après avoir été assassinée dans la caisse de M. Réveillon par M. Auger, son mari, qu’elle venait de surprendre volant son malheureux patron.

« Ne laissez rien paraître : on connaît la force de votre âme ; continuez de sourire au misérable qui est près de vous, ne lui donnez aucun soupçon ; sans quoi, il serait capable de vous assassiner aussi.

« Venez vite ! on vous attend ! »

Lorsque son sang, fouetté par cette terrible lettre, eut fait assez de fois l’ascension et la descente qui donnent l’apoplexie et la paralysie, Rétif se remit droit sur ses jambes chancelantes, et, d’une voix assurée :

« Que voilà des épreuves mauvaises, et que ces ouvriers sont maladroits ! » dit-il.

Puis, froissant le papier dans sa main, il l’enferma dans sa poche sans qu’Auger pût s’en apercevoir et y fît la moindre attention. Ensuite, il reprit sa place à table, et sa conversation avec le misérable.

Celui-ci avait mangé, il était content ; la digestion lui éclaircissait les idées ; il fut bavard et presque gai.

Dans son expansion, il passa du gai au triste, et Rétif se donna l’horrible plaisir de se faire raconter la mort d’Ingénue avec toutes les circonstances, c’est-à-dire avec tous les mensonges que le misérable puisa dans son infernale astuce, et dans le mauvais vin qu’il avait bu.

Rétif s’affligea beaucoup, et se laissa consoler un peu.

« Mon cher beau-père, dit Auger, voyez comme tout change en ce monde, puisque, après avoir essuyé un si cruel malheur, nous voilà sur le point d’être très heureux ensemble !

— C’est vrai, répondit flegmatiquement Rétif ; car vous m’aimez bien, Auger.

— Comme j’aimais Ingénue !

— Merci », fit Rétif en saluant.

Cependant, Auger, plus gai qu’il n’avait jamais été, ne tarissait plus ; il faisait ses plans de richesse et de félicité, auxquels il associait le père Rétif avec de si pitoyables exagérations, que, pour le vieillard de sang-froid, c’étaient autant de railleries.

Enfin, lassé de toutes ces platitudes, Rétif se leva doucement de table en souriant au lâche assassin.

« Avez-vous assez mangé, mon ami ? lui dit-il.

— Mais oui, beau-père ; c’est la première fois que nous avons si bien dîné.

— Vous avez raison… et un bon repas satisfait toujours, n’est-ce pas ?… même la douleur !

— Hélas !

— Même la vertu ! »

Auger, qui avait l’habitude d’entendre le beau-père prononcer des sentences, ne fit pas attention à la portée de celles-là.

Il se leva de table également, et passa dans sa chambre pour reprendre ses souliers et son habit, qu’il quittait par économie en rentrant au logis.

Cependant, Rétif se hâta de brûler la lettre qu’il venait de recevoir, et la fumée emplissait encore la chambre quand Auger y rentra.

« Tiens ! qu’avez-vous donc brûlé là ? dit Auger en regardant avec plus de curiosité que d’inquiétude.

— Un feuillet de ma dernière composition, dit Rétif.

— Pourquoi perdre de la copie ?

— Parce que le passage était un peu jovial, et que je n’ai plus le cœur à la joie, même dans mes livres, depuis la mort de ma pauvre fille ! »

Auger tira son mouchoir, et larmoya un peu pour le dessert.

Quant au père Rétif, il n’insista pas ; bientôt, Auger prit sa canne, et sortit pour aller à l’ouvrage.

Rétif le regarda partir, caché derrière la fenêtre ; puis, quand son gendre eut disparut, alors il descendit à son tour ; mais, pour ne pas donner de soupçons, il s’arrêta chez quelques marchands du voisinage qui, chaque jour, lui demandaient de ses nouvelles, ou lui faisaient raconter pour la vingtième fois l’histoire de son malheur.

On n’a pas l’idée combien le peuple de Paris aime les histoires répétées.

Lorsque Rétif put supposer que son scélérat avait pris suffisamment les devants, il se risqua à son tour.

Mais, pareil au héros du Spectateur nocturne,il ne passa point l’extrémité d’une rue sans s’être assuré qu’Auger ne l’avait pas suivi.

q

Chapitre 62
Ce qu’on voit par le trou d’une vrille

Chemin faisant, Rétif laissait déborder dans son monologue et dans ses gestes la joie et l’espérance que venait de lui donner cette lettre.
Mais parfois aussi il s’arrêtait, se demandant si ce n’était point un piège dans lequel cherchait à le prendre l’astucieux coquin.

En effet, écriture inconnue, nul signe qui pût le rassurer ; la main qui avait tracé le billet était complètement étrangère à Rétif.

L’espérance seulement lui faisait signe à l’horizon.

Ce signe lui rendait la foi ; si on lui eût dit : « Ta fille est de l’autre côté du rivage ! », comme l’apôtre il eût marché sur les vagues de la mer. Et, cependant, quand il y réfléchissait, ce que contenait cette lettre était si peu probable !

Il ne continuait pas moins à s’avancer vers la rue Saint-Honoré ; seulement, il s’avançait entre la douleur de la déception et la crainte d’un guet-apens.

Mais, pourtant, en voyant qu’il n’était pas suivi, Rétif prit un peu d’assurance ; il gagna l’endroit qui lui était indiqué.

Il n’eut point à chercher la maison : d’après la description, il l’avait reconnue, et savait où elle était située.

Rétif connaissait toutes les maisons de Paris.

Enfin, il s’arrêta devant la porte, frappa, fut introduit, et se nomma.

Cinq minutes après, étouffant de joie, ne pouvant croire à un pareil bonheur, il était entre les bras d’Ingénue, sauvée comme nous l’avons dit, et confiée aux soins d’un des plus habiles chirurgiens de Paris.

La douleur est, assure-t-on, plus facile à dissimuler que la joie.

Il faudrait alors juger de la force d’âme de Rétif sur l’impassibilité qu’il témoigna en revenant du faubourg Saint-Honoré à la rue des Bernardins.

Rien dans son maintien, rien dans sa physionomie ne trahit le secret qui lui avait été révélé.

Les yeux du bonhomme étaient, il est vrai, un peu gonflés et un peu rouges ; mais il pleurait tant de douleur depuis huit jours, qu’il était impossible de deviner que les larmes qu’il venait de répandre fussent des larmes de joie.

D’ailleurs, Rétif était de retour avant Auger ; il s’installa dans sa chambre, et attendit. Il avait acheté, chemin faisant, une bonne vrille avec laquelle il fit un trou dans son alcôve.

Ce trou avait été mesuré de façon qu’il donnât précisément dans une fleur du papier d’Auger.

Le trou, obliquement creusé, enfilait visuellement toute la chambre du misérable.

Par ce petit orifice, le regard de Rétif ne perdait rien, du plafond au plancher.

Rétif en fit l’expérience le jour même : il s’était couché, faisant le malade, pour ne pas perdre la primeur de son invention.

Il vit rentrer Auger avec sa chandelle. Le jeu de cette physionomie, aux reflets rougeâtres de la mèche embrasée, avait quelque chose d’effrayant qui fit pâlir le bonhomme dans son lit.

En effet, Auger, qui ne pouvait se douter d’être aperçu, rentrait chez lui avec sa figure naturelle ; c’est-à-dire avec l’indifférence dégoûtante de la bête féroce ; il était hideux ainsi.

Sa figure n’avait pas d’intelligence ; ses yeux voyaient sans regarder ; certaine contraction habituelle de sa bouche, dans les moments où il s’observait, avait fait place à une inertie absolue. L’hébétement, la molle platitude des lèvres, la férocité du regard faisaient de cette physionomie un type odieux.

La brute chercha bientôt autour d’elle, et eut l’air de se rappeler.

L’objet de cet élan de mémoire, c’était Rétif ; le visage s’illumina, les mains s’agitèrent, les jambes portèrent le corps vers la porte.

Alors, Rétif éprouva la désagréable sensation de cette visite prochaine : il voulut feindre de dormir.

La porte s’ouvrit. Auger entra à pas de loup, et vint au lit.

Rétif entendit souffler, pour ainsi dire, la respiration de cet homme.

Il eut peur que, le croyant endormi, le scélérat ne l’étranglât.

Ce fut certainement une minute cruelle que celle pendant laquelle Rétif sentit la lumière, et vit cet homme sans autre intuition que l’intuition de l’esprit.

Cependant, à travers les paupières, pénètre la clarté qu’on ne peut pas voir.

Auger s’en alla sur la pointe du pied, comme il était venu.

Auger rentré chez lui, Rétif se remit à son observatoire.

Et, alors, il vit changer complètement la figure de son gendre.

Celui-ci posa contre la porte d’entrée une grosse malle et une table qu’il s’était procurées depuis quelques jours.

Il examina si la serrure était bien bouchée, si nul regard ne pouvait pénétrer dans sa chambre, et il ferma hermétiquement les rideaux de la fenêtre.

Il eut même la précaution d’appliquer, comme doublure à leur gaze trop diaphane, la couverture de coton de son lit, qu’il inséra dans les tringles.

« Que signifie tout cela ? se dit Rétif. Nous allons donc assister à quelque nouvelle infamie de ce misérable ? »

Auger tira un couteau de sa poche, et, il faut le dire, cette lame brillante épouvanta beaucoup Rétif.

Elle n’était, cependant, pas destinée à jouer un bien terrible rôle.

Elle s’enfonça dans le carreau entre deux octaèdres de brique qu’elle déjoignit.

Auger souleva alors cette brique, et la plaça sur champ ; puis, inquiet et dans l’attitude du rémouleur antique, il releva la tête, et écouta.

Mais, n’entendant et ne voyant rien, il introduisit ses deux doigts dans le plancher, et, entre ses doigts, il pêcha une pièce d’or.

Ce fut pour Rétif un spectacle bien extraordinaire, que cette extraction féerique.

« Bon ! le scélérat, se dit-il, a sa cachette en cet endroit. »

Après avoir mis la pièce d’or dans sa poche, Auger laissa retomber la brique, qu’il aplatit au niveau des autres ; frotta le parquet avec son soulier ; ôta sa couverture, qu’il replaça sur son lit, et retira table et malle de devant la porte.

Enfin, il déboucha la serrure, éteignit sa chandelle, et se coucha.

Une demi-heure après, il ronflait de manière à réveiller Rétif, si, après tout ce qu’il avait vu, Rétif eût pu dormir.

Mais, comme dit M. Delille, Morphée avait envoyé ses pavots bien loin de cette alcôve de la rue des Bernardins.

La lettre du matin, la visite au faubourg, et cette vision nocturne étaient plus que faites pour empêcher ce brave Rétif de dormir.

Il prit ses plans et dimensions avec la tranquillité d’un homme ferme. Si Auger l’eût vu veiller comme lui avait vu Auger veiller, c’eût été pour le coquin une telle épouvante, qu’il eût immédiatement pensé à la fuite ou au crime.

Cependant, le lendemain matin, le vieillard reçut très affectueusement la visite de son gendre. Il se laissa bercer par ses flagorneries, but tout brûlant le café à la crème qu’on lui versa ; il mangea même de fort bon appétit, ce qui enchanta l’excellent fils.

Auger était désormais sûr de sa victoire ; quand il fut parti, Rétif prit sa redingote bleue, et s’en alla rendre visite à Réveillon.

Il est temps, en effet, que nous rendions aussi une visite à cette victime de la révolution que la cour avait d’abord voulu faire, et que, plus tard, elle ne put arrêter.

Réveillon, parfaitement ruiné, était tombé en philosophe.

Il trouvait des consolations jusque chez ses anciens adversaires.

Son malheur le rendait intéressant : les républicains – nous demandons pardon à nos lecteurs de prononcer ce mot, encore inconnu en avril 1789 –, les républicains, disons-nous, s’étaient émus de voir un quasi-patriote frappé par la cour.

Et Santerre avait offert son hospitalité au malheureux et à sa famille.

L’hospitalité de Santerre était quelque chose dans le faubourg Saint-Antoine.

Le brasseur vivait largement ; fier d’une fortune gagnée par le travail, il en faisait un usage aussi noble que s’il eût été un des plus aristocrates dépensiers de l’époque.

Chevaux, chiens, gens, tout était fort, gras et vaillant chez lui.

Maison neuve, table abondante, mine ronde, air pour les poumons, voilà ce qu’on trouvait chez Santerre.

On y trouvait aussi, par malheur, un peu trop de discussions politiques ; mais elles étaient à la mode en ce temps-là.

Il était fort élégant de parler politique et réforme.

MM. de La Fayette et Lameth en parlaient bien, la reine et le comte d’Artois en parlaient bien aussi.

Tout le monde en parla tant, que quelques gens voulurent en faire, et, une fois que le branle fut donné, tout le monde en fit et n’en parla plus.

Nous disons donc que Réveillon, avec ses filles, avait trouvé l’hospitalité chez Santerre.

Le brasseur avait d’abord été au plus pressé ; il avait examiné le dégât.

Pour le réparer, c’était non seulement de l’argent, mais encore du temps qu’il fallait ; non seulement du temps, mais encore du courage.

En exploitant un peu son malheur par la politique et la sympathie des coreligionnaires, possible était de refaire la fortune du malheureux fabricant de papiers peints.

Santerre offrit de l’argent ; c’était tout ce qu’il pouvait offrir.

Mais Réveillon, qui avait bien voulu, pour que ses filles fussent en sûreté, à l’abri, accepter chambre et table chez Santerre – c’était encore le temps des échanges d’hospitalité –, Réveillon se cabra dès qu’on eut éveillé en lui le négociant.

Lui offrir vingt mille livres, c’était beau, et, pourtant, il se trouva humilié.

Il commença par refuser.

Ensuite, il déclara que vingt mille livres ne lui pouvaient être d’aucune utilité ; il se lamentait beaucoup sur la perte de son portefeuille, qui contenait tant de valeurs, et surtout la réalisation faite de ses bénéfices de l’année.

Mais tout cela n’était-il pas brûlé, pillé, par conséquent perdu ?

Cela pouvait s’élever à une somme si considérable, qu’auprès d’elle, vingt mille livres ne signifieraient absolument rien.

Santerre comprit, et, blessé lui-même, il n’insista pas.

Néanmoins, sa figure fut ce qu’elle devait être, c’est-à-dire parfaite de douceur et de condescendance pour son hôte malheureux.

Ce fut au milieu de cet intérieur que Rétif tomba, étant forcé de rendre visite au brasseur pour visiter Réveillon.

Rétif, d’ailleurs, n’avait eu avec Santerre que des relations excellentes ; le brasseur n’était point homme à ne pas se gagner tout ce qui tenait habilement une plume à Paris.

Et Rétif tenait la sienne assez originalement pour que l’attention du novateur en eût été excitée.

Rétif était donc assuré d’être bien reçu chez Santerre à un double titre.

Comme père malheureux, car son malheur était arrivé aux plus sourdes oreilles de tout Paris ; comme patriote persécuté, puisque la persécution de Réveillon se partageait en deux lots dont Rétif était le plus terrible.

Le fabricant de papiers peints était bien changé : la perte de sa fortune l’avait considérablement vieilli. Il regarda Rétif, et n’aperçut pas sur ses traits la douleur qui éclatait sur les siens.

Il en put conclure sans illogisme que la perte de cinq cent mille livres surpasse de beaucoup celle d’une fille unique.

Santerre, ayant causé quelque temps avec eux, les laissa ; les filles de Réveillon, ayant donné une larme du cœur au souvenir de leur amie, se retirèrent également.

Alors commença entre Rétif et Réveillon la conversation véritable.

« Eh bien, dit Rétif, comment pensez-vous supporter l’état où vous allez vous trouver réduit ?

— Mon Dieu, dit le fabricant, je recommencerai.

— Mais, fit Rétif, vos ennemis ?

— J’en ai moins que d’amis, à présent.

— C’est vrai.

— Et, quand je rouvrirai mon magasin, tous mes ennemis viendront acheter chez moi pour voir la mine que je fais.

— Vous avez raison.

— Quant à mes amis, aucun n’osant m’apporter une aumône, tous ne manqueront pas de m’apporter l’argent d’un rouleau de papier, ou d’un devant de cheminée ; en sorte que, si j’ai à Paris, comme je l’admets…

— Deux cent mille amis, fit Rétif.

— À peu près… Eh bien, j’aurai cent mille livres au bout d’une année.

— Voilà une fortune ! dit Rétif.

— Oh ! répondit dédaigneusement le fabricant, ce sera un commencement.

— Je sais bien, monsieur Réveillon, que vous aviez plus de cent mille livres ; mais la seconde fortune qu’on fait ne vaut jamais la première qu’on a perdue.

— Hélas ! non. Il ne s’agit donc plus que de trouver les matériaux de la seconde.

— Ne vous reste-t-il donc rien ?

— Rien !

— Mais le crédit ?

— Oh ! ce n’est pas par là qu’il faut commencer ; si j’use du crédit n’ayant rien, ce crédit sera si peu de chose, que j’aime autant n’en pas parler ; parlons du crédit pour des sommes qui en vaillent la peine.

— Enfin, dit Rétif, M. Santerre ne vous offre-t-il pas quelque chose ?

— Je n’accepte rien de personne, dit sévèrement Réveillon.

— Et vous faites bien, repartit Rétif ; si vous vous relevez, au moins que ce soit par vous-même.

— Vous me comprenez, vous ! fit Réveillon à Rétif en lui serrant la main.

— Oui, dit le poète ; mais comment tirerez-vous de votre fonds ce que vous n’y avez peut-être pas ? »

Ici, le front de Réveillon s’abîma dans la douleur ; son orgueil faisait place au regret d’un riche passé.

Rétif l’observa d’un regard à la fois bon et scrutateur.

Réveillon continua de s’assombrir ; il en vint à soupirer ; il était vaincu.

« Espérez, mon Dieu ! s’écria Rétif, espérez !

— Monsieur Rétif, dit alors Réveillon en repassant tous les arguments de son interlocuteur, il faudrait d’abord, pour espérer, avoir une première base d’espérance.

— Combien donc vous faudrait-il, à peu près ? fit Rétif.

— Oh ! beaucoup !

— Mais encore ?…

— Beaucoup plus que, vous et moi, nous n’avons », dit le fabricant avec une sorte d’amertume dédaigneuse.

Rétif eut un léger sourire fort significatif en ce moment, s’il eût pu être compris.

Mais il ne le fut pas, très heureusement pour les chapitres qui vont suivre !

Alors rentrèrent les filles du fabricant, puis Santerre, et la conversation redevint générale. Rétif n’avait plus rien à faire ; il se laissa raconter avec préparation toute l’histoire inventée par Auger, il y mêla ses commentaires, et sortit de la maison regardé comme un homme bien malheureux, mais qui, après tout, n’avait perdu qu’une petite fille !

« Laquelle, ajouta Réveillon quand l’écrivain fut parti, avait d’excellentes qualités, mais pas un sou de dot, ce qui l’aurait rendue très malheureuse, puisque son mari Auger aurait végété toute sa vie. »

Il conclut en assurant qu’elle était infiniment plus heureuse d’être morte, qu’il ne la plaignait pas, et que, la première douleur passée, Rétif y verrait clair, et ne la regretterait plus ; tandis que lui, Réveillon, avait deux grandes filles sur les bras, une fortune anéantie, et l’habitude du bien-être.

Cette dernière partie de l’argumentation n’était pas la moins forte.

Elle lui tira de nombreux soupirs, quand il examina l’heureux luxe de son compère le brasseur.

Et mesdemoiselles Réveillon soupirèrent aussi, tout en se trouvant moins malheureuses de leur jeunesse, de leur beauté, de leur innocence, que leur père voulait bien le dire.

Malheureuses sans doute, mais vivantes encore, au lieu d’avoir été brûlées vives comme cette pauvre Ingénue Rétif !

q

Chapitre 63
Où l’on dérange Auger pendant son repas

Il nous faut maintenant revenir à cet excellent M. Auger, auquel, de nos jours, l’Académie n’eût certes pas manqué d’accorder le prix de vertu.
Lui aussi avait fait tous ses plans, et même une partie de ses préparatifs.

Bien vu par tout le monde, nullement inquiété à l’endroit du vol de Réveillon et de la mort de sa femme, plaint et admiré par le faubourg Saint-Antoine et la rue des Bernardins, il songeait cependant, l’ingrat ! à quitter ce beau pays de France, ou tout au moins la capitale, qui le traitait en enfant adoré.

C’est qu’Auger lorgnait tout simplement certaine province de Gascogne dans laquelle, en trafiquant un peu pour donner prétexte à une fortune, il se remarierait avec une femme moins sylphide qu’Ingénue, avec une femme apparentée de gros marchands de suifs ou de laines, mais nullement fille, sœur ou nièce d’homme de lettres.

Car, au fond, par instinct sans doute, Auger exécrait Rétif.

Et dans les rêves que nous venons de dire, au lieu d’être dans une misérable chambre de la rue des Bernardins, presque démeublée, isolée, maussade, il se voyait dans un bon petit intérieur donnant sur la plaine et sur les bois, confortable, chaud, respectable.

Là, il était bon époux, bon père de famille, riche, il avait toutes les vertus !

Cet homme-là était si ambitieux de bonne renommée, qu’il eût égorgé une moitié du monde pour avoir la considération de l’autre.

Les gens qui n’ont point de vertu au cœur sont extrêmement jaloux d’en afficher sur l’habit ou sur le visage.

Auger avait, dans son esprit, fixé son départ à un jour très rapproché : peut-être commit-il une imprudence en s’en occupant dans sa chambre ; toujours est-il que, pour ne pas trop faire languir le lecteur, nous allons raconter ce qui arriva.

On était au lundi 16 mai, c’est-à-dire à la plus belle époque du printemps.

Paris alors est tout parfums ; les giroflées et les muguets jonchent les rues, les violettes et les narcisses embaument l’air.

De petites marchandes de fleurs courent la ville avec leurs éventaires, comme des cassolettes vivantes.

Aux fenêtres, les rosiers prennent leurs feuilles, et les lilas fleurissent.

Puis, çà et là, apparaissent les cerises hâtives, montrant leurs têtes rouges le long des bâtons de verdure dont on récompense les petits enfants qui ont été sages.

C’était donc un de ces jours-là.

Les fenêtres étaient ouvertes, et laissaient pénétrer dans les pauvres chambres un de ces chauds rayons de soleil qui sont la richesse du pauvre, parce que le pauvre seul sait complètement en jouir.

Auger se mit à table à deux heures, comme d’habitude en face de son beau-père ; deux ou trois fois il avait levé les yeux sur le bonhomme Rétif, car jamais, depuis la mort de sa fille, le bonhomme Rétif n’avait été si sombre et si soucieux.

Une préoccupation étrange se trahissait dans ses gestes et dans sa voix.

Redoublant d’amabilité avec Auger, il avait cependant quelque chose d’inquiet et de heurté dans tous les mouvements.

Il avait laissé tomber une assiette, lui, l’homme adroit par excellence !

Puis il avait cassé un verre.

À quoi Auger, riant, lui avait dit :

« Mais, beau-père, faites donc attention ! vous détruisez notre ménage… Vous savez que les verres cassés, cela porte malheur. »

Et à ces mots, un singulier sourire avait effleuré la lèvre moqueuse du vieillard.

Puis, sans doute pour cacher sa préoccupation, il avait pour la troisième fois repris du même plat.

Tandis qu’Auger causait, Rétif remplissait son verre, le servait, cherchant à s’étourdir, soit par une volubilité singulière de paroles, soit par un bruit inaccoutumé sur la table, et par le choc des ustensiles.

L’aveuglement de certaines natures défiantes est, en certaines rencontres, un bien curieux sujet d’observation.

Auger ne devina, ne sentit rien, il vit seulement son beau-père très enflammé, et s’enflamma plus que lui.

On entamait le rôti, quand Auger, levant un peu la tête, écouta.

Rétif écouta aussi ; seulement, il pâlit en écoutant.

« Qu’avez-vous donc, beau-père ? demanda Auger.

— Rien ! fit l’écrivain en versant à boire à son gendre si vivement et d’une main si tremblante, qu’il versa plus d’un demi-verre de vin sur la nappe.

— Vraiment ! s’écria celui-ci avec un gros rire, je ne vous reconnais plus du tout aujourd’hui, père Rétif ! Est-ce que vous avez quelque roman nouveau dans la cervelle ?

— Eh ! mon gendre, précisément ! fit Rétif.

— Ah !… Eh bien, voyons, contez-moi un peu cela.

— Volontiers, mon cher Auger.

— Y a-t-il de l’amour là-dedans ?

— Certes !… Vous aimez l’amour ?

— Oui, fit Auger, mais vertueux… Eh ! eh ! vos livres sont quelquefois un peu libres, cher monsieur Rétif.

— Ah ! vous trouvez ?

— Mais oui.

— Vous aimez la vertu, alors ?

— Tiens, parbleu !

— Eh bien, je vais vous raconter mon roman nouveau, dit Rétif.

— J’écoute.

— Et il vous plaira, car le crime y est puni, et la vertu récompensée.

— Bon ! »

Et Auger, qui commençait à avoir bien bu et bien mangé, s’accouda le plus confortablement possible pour écouter le récit de son beau-père.

Mais, par malheur, au même instant, quelque chose de lourd et de remuant gronda près de la porte, sur le palier.

« Hein ? dit Auger.

— Hein ? fit Rétif.

— Qu’y a-t-il donc ? »

La porte s’ouvrit, et quatre soldats du guet entrèrent vivement dans la chambre, tandis que deux commissaires se glissaient entre eux comme des couleuvres, et prenaient place aux deux portes.

Auger, pâle et défait, regarda son beau-père, qui était resté à table.

« Que signifie cela ? dit-il.

— Lequel de vous s’appelle Auger ? fit l’un des commissaires, par pure politesse, car c’était un homme au nez pointu, surmonté d’une paire de lunettes, qui connaissait évidemment son monde.

— Ce n’est pas moi, heureusement ! dit Rétif se levant pour se mettre sous la protection des sentinelles.

— C’est moi, dit Auger avec un certain aplomb.

— Alors, fit le commissaire en s’avançant vers lui, c’est vous qui êtes coupable d’avoir assassiné la demoiselle Ingénue Rétif, femme Auger, dit le commissaire.

— Moi ? s’écria l’assassin en reculant malgré lui.

— Oui, parbleu, vous !

— Oh ! qui a pu dire cela ? s’écria Auger en levant les mains au ciel.

— Mais votre femme elle-même.

— Ma femme ?

— Ou, du moins, si elle ne l’a pas dit, elle l’a écrit.

— Ma femme a écrit ?

— Regardez ceci, dit le commissaire en tendant une lettre au misérable.

— L’écriture d’Ingénue ! s’écria celui-ci stupéfait ; qu’est-ce à dire ?

— Monsieur, dit le commissaire de police avec une effrayante politesse, je vais vous donner lecture de cette lettre ; mais, comme vos genoux tremblent, prenez la peine de vous asseoir. »

Auger voulut braver la situation, et demeurer debout. Alors, le commissaire lut à haute voix la pièce suivante :

« “Moi, Ingénue Rétif de la Bretonne, je certifie que mon mari, Auger, m’a frappée et renversée d’un coup de couteau, le jour de l’incendie et du pillage de la maison Réveillon, dans la partie de la maison dite la caisse ; pour preuve, j’en ai donné la blessure et le témoin qui m’a sauvée…”

— Fausseté ! mensonge ! calomnie ! s’écria Auger. Où est Ingénue ? Puisqu’elle m’accuse, on doit nous confronter ! Où est-elle ? où est-elle ?

— Je continue, poursuivit l’impitoyable commissaire ; écoutez, monsieur : vous nierez après, si vous en avez le courage. “Et j’atteste, en outre, que mon mari voulait, en m’assassinant, se venger de ce que je le surprenais en flagrant délit de vol. Ingénue Rétif de la Bretonne, femme Auger.”

— Oh ! » fit Auger pâlissant.

Et il chercha l’œil de Rétif, qu’il rencontra, flamboyant et acéré à la fois.

Le misérable resta comme foudroyé devant ce regard.

Mais bientôt, se ranimant :

« Et c’est tout ? dit-il.

— Non, ce n’est pas tout, dit le commissaire : regardez ce qui est écrit au-dessous de la signature de votre femme. “Certifié véritable.Charles-Louis de Bourbon, comte d’Artois.”

— Perdu ! perdu ! » murmura Auger, qui vit, de ce moment seulement, dans quel abîme il était tombé.

Et les quatre archers l’entourèrent, tandis que Rétif, tout tremblant d’émotion, se tenait au dossier d’une chaise pour ne pas tomber.

Cinq secondes après, Auger sortait avec une imprécation épouvantable, jetant du seuil de la porte un regard de désespoir sur l’endroit du plancher où était enfoui son argent.

Ce regard, Rétif l’interpréta au passage, et sourit en se frottant les mains.

Il n’eut point, il faut le dire, la générosité de ne pas se mettre à la fenêtre pour voir le misérable monter en fiacre avec les quatre archers, au grand ébahissement des voisins, encore si bien édifiés, la veille, à l’endroit du dévouement de M. Auger.

q

Chapitre 64
Où Rétif trouve moyen de distraire Réveillon

La nouvelle de cette arrestation se répandit bientôt dans Paris ; tout le monde ne connaissait pas Auger ; mais, vu les événements qui venaient de se passer, tout le monde connaissait Réveillon.

On était heureux de raconter un véritable crime, et de rencontrer un véritable coupable, au milieu des circonstances de cette opération ténébreuse de l’incendie et du pillage de la fabrique ; heureux aussi de faire tomber sur quelques misérables isolés la plus lourde partie du poids des événements.

Aussi entendait-on dire que le procès de M. Auger marchait merveilleusement vite ; et Rétif de la Bretonne, qui avait été appelé trois fois comme témoin, ne fut pas celui qui y mit des entraves.

Douze jours après cette arrestation, Rétif sortit de chez lui, endimanché de ses meilleurs habits, quoique ce fût un jour de la semaine, et s’achemina vers le faubourg Saint-Antoine avec l’intention de se rendre chez Réveillon, ou plutôt chez Santerre.

Le fabricant de papiers était fort abattu ; il avait eu le temps de calculer toutes ses pertes, et il se voyait, de jour en jour, beaucoup plus ruiné qu’il ne le croyait d’abord.

Toute sa confiance avait disparu ; il ne relevait plus la tête qu’à de rares intervalles ; l’orgueil et toutes ses fumées avaient délogé de sa cervelle.

Morne, silencieux, éteint, il regardait ses filles, vouées désormais à une misère qu’il ne voulait plus et qu’il s’avouait à lui-même ne pouvoir plus combattre.

Rétif entra dans la chambre qu’il occupait, et lui souhaita le bonjour d’un air pénétré.

Puis, comme il n’avait vu ni Santerre, ni Réveillon, ni les filles de ce dernier, depuis l’arrestation d’Auger, il donna quelques détails sur cette horrible catastrophe de l’assassinat d’Ingénue, disparue, au reste, après avoir eu la force d’écrire ce qui s’était passé entre Auger et elle.

Silencieux, réservé, il mit cette réserve et ce silence sur le compte de sa douleur.

Et, cependant, quand Rétif de la Bretonne se fut assis près de Réveillon, et lui eut pris la main, ce dernier sentit comme une influence doucement consolante

Il y céda sans savoir pourquoi, instinctivement.

Le bonhomme Rétif lui serrait si tendrement la main, et le regardait d’un air si doux !

Enfin Réveillon le regarda lui-même avec étonnement.

« On dirait que vous avez quelque bonne nouvelle à m’apprendre, Rétif ? demanda-t-il.

— Moi ? Non, répondit Rétif.

— Ah ! » fit Réveillon avec un soupir.

Et il laissa retomber sa tête.

« Je voulais seulement un peu vous distraire, reprit Rétif.

— Me distraire ?… »

Et Réveillon secoua tristement la tête.

« Et pourquoi pas ?

— Quelle distraction voulez-vous que j’aie, après l’horrible chagrin qui m’a frappé ? Vous-même, dites-moi, quelle distraction chercheriez-vous ?

— Moi ? dit Rétif.

— Oui.

— Eh bien, je vous avoue une chose.

— Laquelle ?

— C’est que je suis naturellement vindicatif et rancunier.

— Vous ?

— Comme un tigre ! je n’oublie jamais le mal ni le bien. On m’a fait du mal : je veux le rendre, si je puis.

— Soit, vous ; mais, moi, quel mal puis-je rendre à ces mille pillards qui m’ont incendié, volé, pillé, ravagé ? dit Réveillon suivant avec égoïsme son idée ; est-ce que je puis m’en prendre à quelqu’un d’eux individuellement, ou les traîner en corps devant la justice ?

— Aussi, aujourd’hui, cher monsieur Réveillon, reprit Rétif, je vous parle, non pas de vous, mais de moi.

— Oh ! vous c’est différent ! Eh bien, on a tué votre fille ; c’est Auger qui vous l’a tuée, peut-être la justice tuera-t-elle Auger ; mais elle ne vous rendra pas votre fille.

— C’est du moins une satisfaction, mon cher ami, dit Rétif, de savoir que la Providence tue les méchants.

— Bien petite, bien petite, Rétif !

— Comment cela ?

— Dame ! supposons que la Providence punisse mes voleurs ; pas la Providence, mais la justice. Eh bien, mon argent ne me rentrera point pour cela.

— Je ne vous parle pas de votre argent, mon ami ; mais, enfin, si vous aviez été volé par un seul, vous seriez bien aisé de tenir cet homme pour le faire punir ?

— Oh ! et pour le faire souffrir, et beaucoup même ! dit Réveillon avec naïveté.

— Vous voyez donc bien !

— Ce serait, en effet, continua Réveillon en s’animant, une distraction assez agréable pour moi, que de voir mes pillards rôtis par milliers dans un grand feu ; il en est déjà mort pas mal dans la térébenthine de mes caves, lorsque le feu s’y est mis ; beaucoup aussi ont été empoisonnés ou plutôt brûlés en buvant mes vitriols pour de l’eau-de-vie ou du kirsch.

— Eh bien, vous ne les avez pas regrettés ? dit Rétif.

— Non, certes ! au contraire, plus on me disait qu’ils étaient nombreux, plus j’étais heureux et satisfait, et, du haut de la tour du coin, où je m’étais réfugié, et d’où je regardais ma maison avec douleur, ce n’était pas sans intérêt que je voyais, de temps en temps, un de ces coquins faire le plongeon, la tête la première, et tomber au milieu des flammes et de la fumée !

— Je ne vous offrirai peut-être pas quelque chose d’aussi agréable, dit Rétif, et surtout quelque chose d’aussi pittoresque ; car le feu fait un superbe effet la nuit, et les flammes nées du vitriol et de la térébenthine ont surtout des feux rouges, violets et jaunes qui produisent d’admirables reflets.

— N’est-ce pas ? dit Réveillon.

— Oui, dit Rétif, et, quand votre laboratoire surtout s’est écroulé, la colonne de flamme qui en a jailli ressemblait à un véritable spectre solaire, c’était vraiment délicieux à voir. »

Réveillon s’inclina en signe de remerciement ; il était flatté d’avoir donné un si charmant spectacle avec ses eaux-fortes.

« Ainsi, continua Rétif, nous allons un peu nous promener.

— Je ne vois pas trop, dit Réveillon, ce que vous trouverez d’agréable à cette promenade, et je ne vois pas surtout quel rapport il y a entre une promenade et le commencement de notre conversation.

— Eh ! mon Dieu, vous le verrez tout à l’heure, fit le bonhomme Rétif ; si je vous le disais, où serait la surprise ? »

Et il emmena Réveillon le long du faubourg, puis par les quais, qui se remplissaient d’une foule considérable.

Il était assez usité, dans ce temps-là, de voir courir tout Paris du même côté : il ne fallait pas autre chose pour cela que le passage d’un député ou d’un électeur.

Réveillon arriva donc, au bras de son guide, jusqu’à la place de Grève.

Au milieu de la Grève s’élevait une très belle potence d’un bois neuf, tout à fait agréable à voir.

Une corde, neuve aussi, se balançait gracieusement au bras rigide de cette machine, et tortillait avec caprice un joli nœud coulant que le vent faisait osciller coquettement.

« Tiens ! dit Réveillon en s’arrêtant et en se renversant en arrière, il paraît que l’on va pendre quelqu’un.

— Cela me fait cet effet, dit Rétif ; il est une heure, et, comme d’habitude on pend à deux heures, nous pourrons encore trouver une bonne place.

— Vous aimez donc à voir ces choses-là, vous ? dit Réveillon non sans un certain dégoût.

— Mais, répondit Rétif, je suis écrivain, forcé de faire des tableaux de tous genres ; mon ami Mercier a bien été obligé de voir tous les mauvais lieux de Paris, et d’étudier chaque cloaque et chaque bouge.

— Et vous voulez l’imiter ?

— Dieu m’en garde : Imitatores, servum pecus !dit Rétif.

— Plaît-il ? fit Réveillon.

— Je dis, cher Réveillon, que les imitateurs sont un troupeau de bêtes de somme.

— Alors, vous n’imitez pas Mercier ?

— D’abord, il est inimitable ; et puis, moi, je n’imite pas : je crée, c’est mon genre.

— Bon ! et vous avez envie de créer une scène de pendaison ?

— Oui ; que voulez-vous ! je veux savoir comment un coquin peut mourir.

— Connaissez-vous donc le patient ? demanda Réveillon.

— Beaucoup ! fit Rétif.

— Comment, beaucoup ?

— Oui, et vous aussi.

— Vous piquez ma curiosité, cher monsieur Rétif.

— Regardez comme nous sommes bien placés ici, à l’angle du quai Pelletier ; le tombereau va passer, nous verrons le visage du scélérat, et j’espère qu’il nous verra un peu aussi.

— Ah ! tenez, qu’est-ce que cela ?

— Parbleu ! ce sont les archers qui arrivent. Quand je vous disais… »

Et, en effet, les archers, arrivant, interrompirent cette conversation.

Derrière les archers venait une charrette.

Dans cette charrette, on apercevait un prêtre penché vers un homme en chemise, vêtu d’une culotte grise, et dont la tête inerte ballottait de l’une à l’autre des ridelles de la charrette.

Cet homme, qui n’était autre que le patient, tournait, selon l’usage, le dos au chemin qu’il parcourait ; ni Rétif ni Réveillon ne pouvaient encore voir son visage.

Rétif se haussa sur la pointe des pieds, et conseilla au fabricant de papiers peints d’en faire autant.

La charrette avançait toujours.

Enfin, elle arriva devant eux.

L’homme leur apparut alors avec sa tête basse, ses yeux stupidement ouverts, sa bouche baveuse et glacée d’avance.

« Auger ! s’écria le premier Réveillon, quoique Rétif l’eût vu avant lui.

— Oui, Auger, répondit Rétif ; Auger, mon gendre et l’assassin de ma fille !

— Mon commis ! fit Réveillon.

— Votre commis, oui : celui qui vous volait, au moment où ma fille le surprit, et fut frappée par lui. »

Réveillon et Rétif regardaient avec tant de fixité et avec tant d’acharnement, qu’ils attirèrent magnétiquement le regard d’Auger, à moitié glacé par l’approche de la mort.

Le misérable distingua les deux figures de Rétif et de Réveillon, au milieu des dix mille têtes qui oscillaient devant ses yeux.

Ses prunelles s’injectèrent de sang, sa bouche s’ouvrit pour proférer un cri qui expira dans son gosier, son corps voulut faire un mouvement en arrière pour fuir la vision et le remords.

Mais la charrette l’avait déjà entraîné ; il était arrivé au lieu du supplice, et, déjà passé depuis longtemps, il cherchait encore à voir les deux figures qu’il ne voyait plus, et qui le voyaient toujours.

Le bourreau lui frappa sur l’épaule ; il faillit s’évanouir.

Le prêtre l’embrassa.

Il détourna la tête ; deux aides le prirent sous les bras, et lui firent monter la roide échelle.

Il n’était pas au troisième échelon, que la corde serrait déjà son cou.

Il monta encore cinq échelons.

Tout à coup, un choc violent le jeta hors de l’échelle.

Un trépignement violent des pieds du bourreau le jeta hors de la vie.

Réveillon, tout pâle et tout tremblant, frémissait au bras de Rétif.

Ce dernier n’avait pas cessé de regarder le patient avec une attention froide qui accusait en lui le plus terrible ressentiment.

Lorsque le brigand eut expiré, Rétif de la Bretonne emmena le fabricant de papiers peints, plus mort que vif.

« Cela vous a-t-il bien distrait ? lui demanda-t-il.

— Oh ! fit Réveillon, je ne puis plus me tenir sur mes jambes.

— Bah ! vous plaisantez ?

— Non, d’honneur ! et je verrai toute ma vie le spectacle auquel vous venez de me condamner.

— N’importe ! dit Rétif, vous vous êtes distrait.

— Terrible distraction !

— Voyons, pendant tout le temps qu’a duré l’exécution, avez-vous pensé à votre argent ?

— Non ; mais, maintenant, j’y pense… Et, tenez…

— Quoi ?

— Je crois que je vais me trouver mal.

— Gardez-vous-en bien !

— Pourquoi ?

— Mais parce que, au milieu de cette foule, on vous prendra pour un parent, pour un ami ou même pour un complice du scélérat que l’on vient d’exécuter.

— Vous avez raison ; mais mes jambes parlent pour moi… Oh ! la ! la ! elles fléchissent.

— Eh bien, sortons un peu du monde ; prenons le Pont-Rouge, il y a plus d’air.

— Menez-moi, mon ami. »

Rétif ne se le fit pas dire deux fois ; il conduisit Réveillon du côté de la rue des Bernardins, par la rive gauche de la Seine.

Réveillon ne tarissait pas sur son malaise.

« Entrons dans un café, dit-il ; j’y prendrai un petit verre d’eau-de-vie, cela me fera du bien.

— Non pas, dit Rétif ; nous voici à deux pas de chez moi : je veux vous montrer quelque chose qui vous ragaillardira.

— Chez vous ?

— Oui ; j’y tiens en réserve une certaine substance fort propre à remettre les cœurs les plus difficiles à contenter.

— Ah ! vous me donnerez la recette, n’est-ce pas ?

— Parbleu ! c’est pour cela que je vous emmène chez moi. »

Rétif montra le chemin à Réveillon, et tous deux, passant devant le logement entrouvert du propriétaire, saluèrent celui-ci avec les mille politesses encore d’usage en ce temps pour les propriétaires.

Puis, quand ils furent dans l’appartement du bonhomme, Rétif fit passer Réveillon de sa chambre dans celle d’Auger, lui tira un fauteuil dans un certain endroit de la chambre, le fit asseoir, et lui mit une pincette entre les mains.

Réveillon ne comprenait absolument rien aux divers exercices auxquels on l’occupait.

Il fit des difficultés pour prendre la pincette.

« Prenez, prenez donc ! dit Rétif.

— Pourquoi faire ? pour me rafraîchir ?

— Non.

— Mais cette composition propre à remettre les cœurs les plus malades… ?

— Vous l’allez déboucher vous-même.

— Avec cette pincette ?

— Eh ! mon Dieu, oui.

— Où cela ?

— Ici. »

Et Rétif introduisit une des branches de la pincette entre deux carreaux.

« Pesez ! dit-il.

— Mais vous êtes fou !

– Que vous importe ? Pesez toujours. »

Réveillon, croyant avoir affaire à un fou, se décida à obéir pour le contenter.

Et, d’une pesée vigoureuse, il fit sauter le carreau et une moitié du carreau voisin.

Sept ou huit pièces d’or, refoulées extérieurement par cette secousse, jaillirent hors du trou, au grand ébahissement du fabricant de papier.

Il se baissa aussitôt pour mieux voir.

« Eh ! eh ! cela vous intéresse donc ? dit Rétif. C’est bien heureux !

— Que d’or ! s’écria Réveillon, que d’or ! »

Et il plongea ses deux mains dans le trou, et en tira l’or à poignée.

« Eh bien ? eh bien ? demanda Rétif.

— Que faites-vous donc de tout cela, vieil avare ? dit Réveillon ; vous thésaurisez ?

— Monsieur, reprit simplement Rétif, veuillez compter cet or, je vous prie. »

Réveillon compta près d’une heure.

La somme s’élevait à trois mille louis, moins un.

C’était celui qu’Auger avait tiré de la cachette, le jour que l’épiait Rétif.

« Eh bien, fit Réveillon avec stupeur, deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis !

— Eh bien, monsieur, reprit Rétif, cet or est à vous ; car c’est l’or que mon scélérat de gendre avait volé chez vous, le jour où il assassina ma fille. »

Réveillon poussa un cri de joie, et serra entre ses bras l’honnête et spirituel bonhomme qui lui rendait cette fortune.

« Nous partagerons ! dit-il.

— Non pas.

— Si fait !

— Jamais, monsieur.

— Mais vous prendrez au moins…

— Rien.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne pourrais plus mettre à la fin du roman que je compte faire là-dessus cette phrase si bien tournée, que j’ai ruminée depuis quinze jours, et que voici :

“L’honnête Dulis 1 se déclara trop payé d’un remerciement, et se trouva plus riche de sa pauvreté !” »

En disant ces mots, il salua Réveillon, qui, fou de bonheur, disparut, emportant le trésor dans son chapeau.

Et, aussitôt le fabricant parti, Rétif prit ses caractères et son composteur, et se mit à composer matériellement parlant,les premiers chapitres d’un roman intitulé Ingénue Saxancour ou La Femme séparée, roman dans lequel quelques personnes prétendirent voir renaître Auger, sous le nom et dans le personnage de L’Échiné-Moresquin.

q

Chapitre 65
Épilogue

Quatre ans s’étaient passés depuis les événements que nous venons de raconter.
En Pologne, dans un vieux et vaste manoir, trois personnes déjeunaient auprès d’un grand feu, tandis qu’un enfant, qui le premier avait quitté la table, courait à droite et à gauche dans l’immense salle.

Cette salle étincelait aux rayons d’un ardent soleil de juillet, et, cependant, la moitié de cette pièce si vaste semblait comme engourdie dans les ténèbres, et une ombre nacrée descendait de ses boiseries, renvoyée par les sapins énormes plantés autour de la maison.

Un luxe antique décorait cette demeure princière : gigantesques dressoirs, hautes tapisseries, tableaux aux larges cadres d’or.

Des serviteurs humbles et silencieux comme des esclaves passaient et repassaient souriants autour des maîtres.

Ces maîtres étaient : une femme de quarante-deux ans ; quelques cheveux blancs qu’elle ne se donnait pas la peine de faire disparaître brillaient comme des fils d’argent au milieu de ses cheveux noirs.

Les lignes de son visage accusaient l’habitude du commandement et de la domination.

Elle trônait à table bien plutôt qu’elle n’y était assise.

C’était la comtesse Obinska.

Christian, son fils, était assis à sa droite, tandis qu’à sa gauche, elle avait une jeune et belle femme dont la richesse, le bonheur et une heureuse maternité avaient développé la grâce en majesté.

C’était Ingénue, devenue comtesse Obinska.

L’enfant de trois ans qui jouait dans la salle avec un gros chien sarmate, son compagnon, était son fils.

Il s’appelait Christian, comme son père.

L’enfant allait et venait, recueillant çà et là un sourire, quelquefois un baiser.

Tout en courant dans la vaste salle, il s’arrêta un instant devant un portrait en pied représentant le grand-père de la comtesse Obinska en costume de magnat.

Avec son grand sabre, ses grandes moustaches, son air terrible, ce portrait avait le privilège de faire grand-peur au petit Christian ; aussi, après s’être arrêté un instant devant la toile, l’enfant s’éloigna-t-il en faisant une petite moue effarée, et se remit-il à jouer avec son chien.

« Eh bien, demanda la comtesse Obinska à Ingénue, comment êtes-vous aujourd’hui, mon enfant ?

— Mais un peu lasse, madame ; nous avons fait hier une longue course avec Christian.

— Et le cheval commence à être fatigant pour elle ! dit le jeune homme en souriant, et en indiquant du regard à la comtesse que les contours de cette taille, autrefois si fine, commençaient à se développer et à s’arrondir pour donner un compagnon de jeux au petit Christian.

— Ainsi intéressante, pâle et fatiguée, dit la comtesse, elle me rappelle cette pauvre reine de France Marie-Antoinette. Infortunée victime des monstres auxquels nous avons su échapper, nous !

— En effet, dit Christian avec ce sourire de la possession heureuse et qui ne craint pas d’être troublée, en effet, elle avait cette langueur dans la démarche et cette flexibilité dans la taille ; seulement, quand sa taille s’arrondissait comme celle de notre petite comtesse, toute une cour empressée éclatait en joie et en amour.

— Hélas ! dit la comtesse ; cet amour et cette joie aboutiront peut-être pour elle à cet échafaud hideux, rougi déjà du sang de son époux ! et, pour les enfants que son sein a portés, à une captivité plus cruelle que la mort !… Mais, à propos, dit la comtesse se retournant vers la jeune femme. Il me semblait que vous attendiez, hier ou aujourd’hui, des nouvelles de votre père, Ingénue ?

— Madame, dit Ingénue, j’en ai reçu hier à mon retour de la chasse, et tandis que vous étiez à la ville. Ce n’est que le matin, à votre lever, que l’occasion se serait présentée de vous les communiquer ; mais vous faisiez vous-même votre correspondance ; et j’ai craint de vous gêner.

— Nullement… Comment va-t-il ?

— Fort bien ; merci, madame.

— Et refusant toujours de venir avec nous, qui, cependant, nous efforcerions de lui rendre la vie agréable en nos déserts ?

— Excellent homme ! dit Christian.

— Madame, mon vieux père est habitué à sa vie de Paris ; il aime les rues, la lumière, le mouvement ; il suit avec un intérêt tout-puissant les événements de France, et s’en sert comme d’une étude pour écrire l’histoire des passions humaines.

— Il écrit donc toujours ?

— Que voulez-vous, madame ! c’est sa passion, à lui.

— Passion durable, à ce que je vois.

— Éternelle !

— Ainsi, pas d’espoir que nous le voyions un jour ?

— Je ne crois pas, madame ; d’abord, vous en jugerez vous-même, si vous me permettez de lire un passage de sa lettre.

— Faites, mon enfant. »

Ingénue tira un papier de sa poitrine, le déplia, et lut :

« Chère Ingénue :

« J’ai fait faire ton portrait par mon ami M. Greuze, et ce portrait est devenu ma meilleure société. Au milieu des tigres et des loups, cette douce image me paraît une faveur de la Providence.

« Paris est magnifique à voir en ce moment : rien n’est comparable à l’horreur qu’il inspire, et à la sublimité des spectacles qu’il présente.

« Autrefois, une jeune fille pleurait dans la rue ; on songeait à la gravure de La Cruche cassée, on souriait à la belle pleureuse, et l’on passait.

« Aujourd’hui, quand on voit le deuil et la pâleur sur un visage, on a l’explication de cette pâleur et de ce deuil vers quatre heures, en suivant le faubourg Saint-Antoine, ou mieux la rue Saint-Honoré.

« Car, aujourd’hui, on exécute en deux endroits, comme autrefois, sous la monarchie, on tirait en deux endroits les feux d’artifice.

« Du reste, j’ai pris mon parti comme tout le monde, et je passe au milieu de ces martyrs et de ces bourreaux, étonné de ne pas être des uns, et heureux de n’être pas des autres.

« Cette révolution, ma chère Ingénue, je croyais qu’elle amènerait le règne de la philosophie et de la liberté ; mais, jusqu’à présent, elle n’a amené que la liberté sans aucune philosophie, ni littérature.

« Dis bien à madame la comtesse et à M. le comte que je leur suis reconnaissant de leurs bons souhaits à mon égard, mais que je vis assez paisiblement ici dans le commerce de mes amis.

« Réveillon est sous la protection du général Santerre.

« Quitter Paris, c’est-à-dire quitter toutes mes habitudes, ce serait pour moi la mort. Je ne désespère pas de mourir bientôt, et c’est aujourd’hui l’occasion des trépas illustres ; et cependant je trouve la vie très bonne toutes les fois que je regarde ton portrait. »

Ingénue s’arrêta là.

« Triste pays que la France ! fit la comtesse en soupirant, est-ce que nous ne sommes pas plus heureux ici, mes enfants. Dites ?

— Oh ! s’écria Christian, heureux comme les élus avec les anges ! »

Ingénue passa au cou de son mari deux beaux bras blancs, et s’en alla ensuite embrasser la comtesse avec des yeux humides de larmes.

En ce moment, un serviteur entra.

Il portait sur un plat d’argent deux ou trois journaux et des lettres.

La comtesse prit les journaux, qu’elle tendit à son fils, tandis qu’elle décachetait les lettres.

Le petit Christian était revenu au portrait de son aïeul, et le regardait avec des yeux courroucés.

« Bonne maman, dit-il, pourquoi donc grand-père me fait-il peur ? Je veux qu’on me défende contre lui, moi ! »

Personne ne l’écoutait.

Il chercha parmi les portraits.

« Le père à grand-maman me fait peur, dit-il ; où est donc le père à papa pour défendre son petit-fils ? »

Comme l’enfant prononçait ces paroles, Christian poussa un cri de surprise qui fit tourner la tête aux deux femmes.

« Qu’y a-t-il ? demandèrent-elles.

— Oh ! une nouvelle qui ne devrait pas m’étonner, dit-il, car elle prouve qu’il y a encore quelques cœurs loyaux, et quelques mains fermes dans cette pauvre France.

— Et quelle est cette nouvelle ?

— Écoutez », reprit Christian.

Et il lut :

« Le député Marat vient d’être assassiné dans son bain, aujourd’hui 13 juillet 1793 ; il est mort sans avoir pu proférer une parole.

« À demain pour les détails. »

La comtesse Obinska pâlit à ce nom de Marat ; mais bientôt ses lèvres minces se détendirent pour dessiner un sinistre sourire.

« Marat ? dit Ingénue. Oh ! tant mieux ! c’était un monstre à face humaine !

— Et encore ! murmura la comtesse. Mais le journal promet des détails pour le lendemain. Christian, n’avez-vous pas le journal du lendemain ?

— Si fait. »

Et il ouvrit un des deux journaux qui restait, et lut :

« L’assassin du député Marat est une jeune fille de Caen, nommée Charlotte Corday. Elle a été exécutée aujourd’hui, et est morte héroïquement… »

« Charlotte Corday ! s’écria Ingénue ; vous dites Charlotte Corday ?

— Tenez, ma chère, répondit Christian en passant le journal à sa femme.

— Charlotte Corday !… répéta-t-elle. C’est mon amie… mon sauveur… tu sais, Christian ?

— Oh ! Providence ! murmura le jeune homme en levant les yeux au ciel.

— Oh ! Providence ! » murmura la comtesse Obinska en serrant son petit-fils contre sa poitrine.

q

1.Les Nouvelles à la main étaient, en général, des gazettes manuscrites adressées à un cercle restreint d’abonnés. Le Journal de Paris fut le premier quotidien français ; fondé en 1777, il exista jusqu’en 1811, malgré son saccage par les Montagnards en 1792. La Lorgnette philosophique(titre peut-être déformé par le texte) n’est pas un journal mais un pamphlet de Grimod de la Reynière, paru en 1785.

2.Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794). Auteur de comédies, de romans et de fables qui l’ont sauvé de l’oubli. – Antoine Rivaroli, dit Rivarol (1753-1801). Collaborateur du Mercure avant la Révolution, il anime ensuite le très monarchiste Journal politique national. Caustique, il collabore aussi aux Actes des apôtres, autre feuille royaliste. Il émigre en 1792 et passe le reste de sa vie en exil. – Louis de Champcenetz (1759-guillotiné en 1794). Auteur de chansons satiriques qui lui avaient valu duels et lettres de cachet, il fit, sous la Révolution, une carrière semblable à celle de Rivarol. Condamné, il demanda à Fouquier-Tinville si, au Tribunal comme dans sa section, il y avait des remplaçants. – François Metra, un des plus répandus parmi les nouvellistes des Tuileries, sous le nom duquel paru une Correspondance secrète politique et littéraire de 1786 à 1790.

1.Sans qu’on en sache exactement la cause (malformation congénitale, accident, maladie ?) les mains de Grimod de la Reynière étaient réduites à des moignons, en forme de pinces ou de pattes d’oie, selon les témoins.

1.C’est le sous-titre des Nuits de Paris ou Le Spectateur nocturne (1788-1789). Mais Restif tient au surnom : on l’interpelle souvent de cette manière dans les Nuits.

1.Mot inconnu des dictionnaires. À rapprocher de l’adjectif squalide, sale, ignoble, et du latin squalus, âpre, hérissé, raboteux.

1.Dulis est un pseudonyme que Restif a beaucoup employé.

Une édition

BIBEBOOK

www.bibebook.com

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.